Evaluation des TP relation médecin-patient, partie 1 : lecture critique d’un article
Ambivalence n’est pas un synonyme d’empathie. En tous cas, aucun dictionnaire ne
l’admet. Il y a pourtant de quoi se poser la question à la lecture de cet article qui
s’attache à pointer du doigt la déconnexion entre l’importance objective de l’empathie en
pratique clinique (entre autres), et le défaut d’importance qui lui est globalement
accordée. Pour dresser le portrait de ce hiatus sur base des données expérimentales
existante, les auteurs partent des constats suivants :
(1) L’efficacité clinique des médecins est en partie tributaire de leurs aptitudes
empathiques. En effet, les trajets de soins des patients peuvent être péjorativement
impactés par certaines inadéquations des compétences empathiques de leurs cliniciens.
(2) Les scores d’empathie des étudiants médecins s’étiolent à mesure qu’ils
progressent dans leur cursus. Plus précisément, ce déclin serait : déclenché par le
passage aux activités cliniques; plus marqué avec les échelles qui se concentrent sur
les aspects émotionnels de l’empathie et/ou sur les situations cliniques.
(3) L’empathie souffre d’un défaut de rigueur de ses acceptations courantes. Ses
représentations populaires sont aussi éparpillées que lacunaires mais surtout, la notion
souffre d’un défaut d’unité conceptuelle jusque dans les avis experts.
(4) L’empathie est une compétence accessible à l’apprentissage. Aux antipodes des
discours populaires d’héritage kraepelinien qui en font un trait inné et fixe répondant à
un déterminisme rigide, l’empathie est en fait une compétence qui peut s’entraîner.
Sur la base de cet état des lieux, les auteurs défendent l’importance d’interventions
pédagogiques ciblant les compétences empathiques pertinentes en pratique clinique, et
proposent un modèle didactique qui pourrait servir de base théorique à la mise en place
de stratégies pédagogiques adaptées. Au terme de ma lecture, des questions me
semblent toutefois rester en suspens. Pour satisfaire aux consignes du présent travail
rédactionnel, je limite mes commentaires aux sujets qui me semblent les plus pertinents.
Dès le début de l’article, on apprend que l’empathie est si complexe à définir que même
les experts du sujet sont inaptes à en tracer les contours, et que beaucoup de
chercheurs mobilisent des définitions génériques. Ce flou conceptuel est un obstacle
épistémologique majeur, en ce sens qu’il impacte jusqu’à la production des
connaissances scientifiques sur le sujet. Ainsi, puisque ses définitions sont plurielles,
non-consensuelles et souvent génériques, tout résultat expérimental présenté dans
l’article devrait faire l’objet d’une contextualisation théorique (définition de l’empathie
mobilisée? compatibilité avec les autres définitions présentées? impact sur
l’interprétabilité des différents résultats entre eux? etc). A titre illustratif, les définitions de
l’empathie proposées dans l’article s’écartent considérablement de la définition donnée
au TP1; on imagine aisément que deux études au design similaire mais adoptant l’une
ou l’autre définition pourraient produire des résultats différents.
On peut aussi regretter l’absence de commentaire sur l’impact éventuel d’autres
variables, comme le genre. En effet, nous avons vu au TP qu’une analyse en
sous-groupe suivant le genre permettait de nuancer le déclin global des scores
d’empathie des étudiants en médecine au fil de leur formation, en distinguant deux
profils distincts (H et F)2 qui révèlent d’importantes différences, concernant notamment
les scores initiaux puis leur cinétique d’évolution. Puisque de tels résultats ont déjà été
décrits, il convient d’en tenir compte, notamment dans l’interprétation des résultats
présentés aussi bien que dans les solutions proposées (avec par exemple des
interventions ciblées en fonction du genre). Le sujet n’est pourtant même pas abordé.
L’angle individuel des solutions proposées par les auteurs est de nature à surprendre
compte tenu des hypothèses explicatives présentées pour expliquer le déclin. En effet,
1
Définition de l’empathie proposée au TP → « appréciation, compréhension et acceptation de l’état émotif d’autrui »
2
Initialement (pré-clinique), les scores F > H.
Pendant les études, les scores F diminuent et les scores H restent globalement stables.
Finalement, les scores restent F > H, mais la différence est moins marquée.
sur les 6 hypothèses présentées, 5 répondent à des déterminants structurels qui
transcendent toutes formes d’aspirations individuelles. Les autres hypothèses
mentionnées au TP3 ne fait que renforcer ce constat : les causes du mal sont
structurelles. Pourtant, toutes les solutions proposées se concentrent sur la correction
des maux déjà installés, aucune considération n’est accordée à l’assainissement du
système qui génère ces maux. Comme discuté au TP, 30% des jeunes médecins sont
“en souffrance”; on peut donc regretter que les auteurs aient choisi de faire l’économie
de quelques mots à consacrer aux stratégies politiques qui pourraient être déployées
pour attaquer le problème à la source, au bénéfice aussi bien des travailleurs que des
usagers de la médecine.
Au regard du niveau d’importance clinique de l’empathie et compte tenu des défis
théoriques qu’impliquent les tentatives de lui donner un cadre formel, il n’est ni réaliste ni
pertinent d’en attendre une définition intégrative et consensuelle pour commencer à
envisager les modalités de formation des (futurs) cliniciens à la compétence. S’impose
donc la nécessité de penser un modèle de l’empathie opérabilisé en ce sens,
débarrassé de toute prétention d’intégration dans une globalité conceptuelle
transdisciplinaire, conçu prosaïquement comme base pour l’édification de stratégies
pédagogiques ciblées sur compétences empathiques cliniquement importantes. C’est
probablement là l’ambition du modèle simplifié proposé dans l’article; si l’initiative est
enthousiasmante, on regrettera le défaut de clarifications sur sa situation théorique et
son statut scientifique4. Tout ça permet d’éclairer l’intérêt du contenu des séances de
TP: d’abord sont présentées des techniques heuristiques et didactiques faciles à
assimiler et appliquer, puis sont organisés des groupes d’intervision où chacun pourra
mettre en pratique et critiquer la mise en pratique d’autrui. Plus que de simples jeux de
rôle, ces séances sont à comprendre comme le volet pédagogique d’une stratégie
multimodale d’entraînement aux compétences relationnelles en contexte clinique,
probablement édifié sur la base d’un modèle théorique qui guide le choix des
compétences à entraîner, et mobilisant des stratégies d’entraînement validées
empiriquement (groupes d’intervision…).
A défaut d’avoir pu bénéficier d’assez de séances de TP pour accompagner une
authentique entreprise de développement de nos compétences empathiques, ces
quelques séances ont eu le mérite d’illustrer aussi bien leur importance que les
différentes façons de les entraîner dans notre situation spécifique de futurs médecins.
Un concept semble s’imposer comme toile de fond de ce travail. Empathie, serait à
l’évidence tenté de penser quiconque en arrive à ce stade de la rédaction… Pas tout à
fait, mais presque; c’est un synonyme, je crois. Ambivalence est le terme qui me semble
capturer le plus efficacement l’essence des 2 dernières pages. Il y a un peu plus de 700
mots, ce travail s’ouvrait sur l’ambivalence qui s’impose à la vue du jeune médecin en
devenir qui prend la mesure du défaut de proportion entre d’un côté l’importance
matérielle, et de l’autre le défaut d’importance intellectuelle, organisationnelle et
pédagogique accordée à ce concept faussement familier et surprenamment abscons
qu’est l’empathie. Pas loin de 800 mots plus tard, il se conclut sur l’ambivalence qui
s’impose à l’esprit du même futur médecin, riche de quelques nouvelles connexions
synaptiques et d’un nouveau sentiment doux-amer, partagé entre d’un côté la frustration
de savoir que ceux qui parmi ses contemporains voudront se former à cette compétence
essentielle se condamnent à une expédition solitaire et autodidacte, et de l’autre l’espoir
de se dire que ceux qui passeront après auront peut être la chance de bénéficier d’une
prise en charge pédagogique qui accorde à cette compétence l’importance qu’elle
mérite, par respect pour ceux vis-à-vis de qui nous nous apprêtons à prêter serment.
3
Phénomènes psychopathologiques; Difficulté de la démarche de demande d’aide chez les médecins; Mécanismes défensifs
secondaires aux contraintes de la pratique médicale (stress, lourdeur psychologique, échecs thérapeutiques…)
4
L’article d’origine présente le modèle comme une sténographie intégrative avec des ambitions de consensus s’inscrivant dans
la continuité d’une filiation théorique bien précise; les auteurs sont donc bien au clair sur la situation de leur modèle.