Classe Inutile - 2
Classe Inutile - 2
Adam S. Tuzolele
Deuxième version finalisée le 27 Juin 2024 après révision des arbitres. Nous remercions les arbitres pour les
contributions et remarques apportées à ce travail..
†
Etudiant en deuxième cycle en Economie Quantitative et Gestion Informatique de la Faculté d'Economie et
Développement de l'Université Catholique du Congo.
Mail : [email protected] Site : sites.google.com
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
1. Introduction
1.1. Contextualisation de la problématique socio-économique en RDC
La République démocratique du Congo (RDC) est un pays riche en ressources naturelles et
humaines, mais qui a du mal à atteindre son plein potentiel économique en raison de facteurs
de fragilité et de vulnérabilité importants. Les conflits prolongés, la mauvaise gouvernance, les
institutions budgétaires faibles, la mauvaise gestion des ressources naturelles et la violence ont
nui au développement du capital humain et physique, entraînant une sous-performance
économique et des niveaux élevés de pauvreté. La dépendance excessive de la RDC à
l'extraction de minéraux la rend vulnérable aux fluctuations des prix des matières premières et
à la performance des principaux partenaires commerciaux. L'instabilité géopolitique et les
pandémies peuvent perturber davantage ces aspects. De plus, malgré son fort potentiel agricole,
la RDC est un importateur net de produits alimentaires, ce qui augmente sa vulnérabilité aux
chocs externes et climatiques et aggrave l'insécurité alimentaire. Les contraintes structurelles,
telles que la vaste économie informelle, entravent le développement du secteur privé et sa
capacité à fournir les biens et services nécessaires à la croissance économique
En dépit des efforts notables déployés pour stabiliser l'économie et stimuler la croissance au
cours des dernières décennies, la pauvreté reste un défi majeur en République démocratique du
Congo (RDC), en particulier dans les zones rurales. Malgré une croissance économique
moyenne de 5,6 % au cours des deux dernières décennies, la pauvreté n'a que légèrement
diminué, passant de 69,3 % en 2005 à 64 % en 2012. Entre 2012 et 2018, la pauvreté a enregistré
une nouvelle baisse modeste (4,3 points de pourcentage), mais elle reste généralisée, avec près
de 60 millions de personnes pauvres en 2022. L'augmentation rapide de la population a entravé
les efforts de réduction de la pauvreté, le nombre de personnes pauvres ayant augmenté de 6
millions. De plus, les inégalités régionales prononcées placent la RDC parmi les pays d'Afrique
subsaharienne comptant le plus grand nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté. La
lutte contre la faim et le retard de croissance a connu des résultats médiocres, en particulier
dans les zones rurales. Ceci, ainsi que les importantes disparités régionales, entravent
l'accumulation de capital humain, essentielle à la transformation structurelle et à la croissance
économique durable.
Au cours des deux dernières décennies, la République démocratique du Congo (RDC) a connu
une croissance économique remarquable, accompagnée d'un retour important à la stabilité
macroéconomique. Cette expansion économique, d'une durée record, fait suite à l'impact
dévastateur de deux grandes guerres au cours des années 1990 et au début des années 2000.
Après les politiques néfastes de nationalisation et de radicalisation des années 1990, qui ont
entraîné une contraction du PIB et des conditions économiques désastreuses, la fin de la guerre
en 2002 a marqué un tournant. Cette période a coïncidé avec la hausse des cours mondiaux des
minéraux, stimulant une croissance annuelle moyenne du PIB réel de 5,6 % entre 2002 et 2021.
Ces progrès ont offert des possibilités d'accroître les investissements publics et privés et de
mettre en œuvre des politiques macroéconomiques saines. L'économie congolaise a maintenu
cette forte dynamique de croissance et a montré une meilleure résilience aux chocs externes,
notamment grâce aux performances du secteur minier. La croissance s'est accélérée à 8,9 % en
2022 après un ralentissement en 2020 dû à la pandémie de la COVID-19.
Le taux de retard de croissance en RDC (42 % des enfants de moins de cinq ans) est l'un des
plus élevés d'Afrique subsaharienne et la malnutrition est la cause sous-jacente de près de la
moitié des décès dans cette classe d’âge. Et contrairement à d'autres pays africains, la
prévalence du retard de croissance en RDC n'a pas diminué au cours des vingt dernières années.
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En raison d’un taux de fécondité très élevé, le nombre d'enfants souffrant d'un retard de
croissance a augmenté de 1,5 million. L'indice de capital humain de la RDC s'établit à 0,37, au-
dessous de la moyenne des pays d’Afrique subsaharienne (0,40). Cela signifie qu'un enfant
congolais né aujourd'hui ne peut espérer réaliser que 37 % de son potentiel, par rapport à ce qui
aurait été possible s'il avait bénéficié d'une scolarité complète et de qualité, et de conditions de
santé optimales. Les principaux facteurs à l'origine de ce score sont le faible taux de survie des
enfants de moins de cinq ans, le fort taux de retard de croissance des enfants et la piètre qualité
de l'éducation. La RDC fait partie des pays les moins avancés du monde. Le pays est marqué
par des inégalités importantes, avec un coefficient de Gini de 42,1 en 2012.
Malgré une croissance économique notable au cours des dernières années, la RDC est
confrontée à des défis importants en matière de réduction de la pauvreté et d'amélioration du
niveau de vie de sa population. La pauvreté reste généralisée, avec plus de 61,9 % de la
population vivant en dessous du seuil de pauvreté de 1,90 dollar par jour en 2022. L'économie
congolaise est fortement concentrée sur l'extraction et l'exportation de matières premières
minérales, ce qui la rend vulnérable à la volatilité des prix des matières premières et limite les
possibilités de création d'emplois et de diversification économique. Pour une croissance durable
et inclusive, la RDC doit mettre en œuvre des stratégies visant à diversifier son économie,
notamment en développant d'autres secteurs tels que l'agriculture, la transformation des
produits locaux et le tourisme. Une diversification géographique des partenaires commerciaux
est également essentielle pour réduire la dépendance à l'égard de quelques marchés et renforcer
la résilience économique. La promotion d'un environnement favorable au secteur privé,
notamment en simplifiant les procédures administratives et en améliorant l'accès au
financement, est cruciale pour stimuler les investissements et la croissance économique. La
promotion d'un environnement favorable au secteur privé, notamment en simplifiant les
procédures administratives et en améliorant l'accès au financement, est cruciale pour stimuler
les investissements et la croissance économique.
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La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
Malgré la reprise de la croissance, la RDC fait face à un défi important en matière de rattrapage
économique. Bien que figurant parmi les pays africains subsahariens affichant la croissance la
plus rapide, la RDC n'a pas encore retrouvé le niveau de PIB par habitant qu'elle connaissait
avant les crises de la fin du 20ème siècle. L'analyse comparative révèle une croissance du PIB
par habitant supérieure à la moyenne des pays comparables, mais l'indice de PIB réel de la RDC
reste le plus faible, soulignant la nécessité d'un rattrapage plus rapide. Selon le Diagnostic
systématique pays (DSP), la forte croissance de la RDC ces dernières années est principalement
attribuée à un effet de convergence vers la moyenne mondiale, plutôt qu'à une trajectoire de
croissance structurelle susceptible d'entraîner une réduction significative de la pauvreté. Cet
effet de rattrapage résulte d'une combinaison de facteurs, notamment le super cycle des prix
des matières premières, des politiques économiques saines, des réformes structurelles et une
aide étrangère substantielle. Pour rattraper véritablement les autres pays, la RDC doit se
concentrer sur des stratégies de croissance à long terme qui vont au-delà de la convergence
économique. En promouvant la diversification, la transformation des produits locaux et
l'investissement dans le capital humain, la RDC peut créer une base solide pour une croissance
inclusive et durable qui améliore le niveau de vie de sa population.
L’accès à l’éducation reste limité en RDC. En 2019, le taux net de scolarisation au primaire est
75,5% et au secondaire, seulement 38,4%. La qualité de l’enseignement est souvent décriée,
souffrant d’un manque d’infrastructures adéquates, de matériel pédagogique et d’enseignants
qualifiés (Banque Mondiale, 2022). L'éducation est un élément essentiel du développement
d'un pays, et la République Démocratique du Congo ne fait pas exception. L'accès à l'éducation
s'est considérablement amélioré au cours des deux dernières décennies, en particulier chez les
filles et les plus jeunes. Entre 2000 et 2017, le taux net de scolarisation dans le primaire a
augmenté de 50 %, passant de 52 à 78 %. Mais le taux d'achèvement du primaire reste bas (75
%), et la qualité de l'éducation extrêmement faible : on estime que 97 % des enfants de dix ans
en RDC sont en situation de pauvreté des apprentissages, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas en
mesure de lire et comprendre un texte simple.
Le système éducatif de la République démocratique du Congo a été durement touché par plus
de deux décennies de déclin économique, de chaos politique et de guerre. Avec un PIB par
habitant d’environ 100$ en 2002, la RDC figure parmi les pays les plus pauvres du monde.
Outre les effets généraux de l’instabilité politique, du chaos économique et des conflits armés,
le système éducatif congolais a subi des atteintes directes. Deux épisodes majeurs de pillage
par des soldats, en 1991 et 1993, ont entraîné des destructions considérables d’immeubles et
d’équipements, dont de nombreuses écoles n’ont jamais pu se remettre. De plus, le mauvais
entretien des infrastructures routières a conduit à l’abandon de nombreuses écoles dans les
zones rurales de l’intérieur. L'éducation est un pilier essentiel du développement socio-
économique d'un pays. En République Démocratique du Congo, la question de la classe inutile
est une réalité préoccupante qui impacte la vie de nombreux jeunes et compromet l'avenir du
pays. La classe inutile se caractérise par une situation où des jeunes diplômés se retrouvent sans
emploi, faute de compétences adaptées aux besoins du marché du travail. Selon des données
récentes, le taux de chômage des jeunes en RDC est estimé à plus de 60%, et le sous-emploi
touche près de 80% de la population active.
Cette situation alimente aussi l’émergence d’une « classe inutile », c’est-à-dire d’une frange de
la population marginalisée et exclue des processus de développement, faute d’accès à
l’éducation et à l’emploi. Ce phénomène contribue à perpétuer un cycle vicieux de pauvreté,
de précarité et d’instabilité, freinant durablement les perspectives de progrès social et
économique du pays. Face à ce constat alarmant, il est urgent de mettre en place des mesures
efficaces pour renforcer le système éducatif en RDC, afin de prévenir la classe inutile et offrir
aux jeunes les compétences nécessaires pour s'insérer dans le monde professionnel. Dans cette
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optique, des initiatives locales et internationales ont été lancées pour améliorer l'accès à une
éducation de qualité et favoriser l'insertion professionnelle des jeunes congolais.
Mais aujourd’hui, le monde connaît une transformation numérique sans précédent, marquée par
l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle (IA). Cette révolution impacte tous les aspects de
nos vies, de la manière dont nous travaillons à la façon dont nous interagissons et consommons.
L'IA automatise de nombreuses tâches, modifie les structures industrielles et transforme les
services. La République Démocratique du Congo n'est pas épargnée par cette transformation.
Le numérique et l'IA offrent des opportunités immenses pour le développement économique et
social du pays. Cependant, la RDC est confrontée à plusieurs défis dans sa transition numérique
:
L'intelligence artificielle émerge comme une force transformatrice susceptible de remodeler les
économies mondiales et d'avoir un impact profond sur les entreprises et les travailleurs. Cette
technologie révolutionnaire présente un potentiel considérable pour stimuler la productivité,
alimenter la croissance économique et améliorer le niveau de vie, mais elle soulève également
des préoccupations concernant les bouleversements liés à l'emploi et l'exacerbation des
inégalités. L'intégration rapide de l'IA dans les activités économiques à travers le monde exige
une action rapide de la part des décideurs afin de maximiser les avantages potentiels tout en
gérant les risques et en adoucissant les défis potentiels.
Dans une nouvelle analyse, les services du FMI examinent les potentielles répercussions de
l’IA sur le marché du travail mondial. De nombreuses études ont annoncé la probabilité de voir
des emplois être remplacés par l’IA. Nous savons pourtant que dans de nombreux cas, l’IA
devrait être un complément du travail humain. L’analyse du FMI rend compte de ces deux
forces.
Les conclusions sont frappantes : près de 40 % des emplois dans le monde sont exposés à l’IA.
Là où l’automatisation et les technologies concernaient traditionnellement les tâches
répétitives, l’IA se démarque par sa capacité à toucher les emplois hautement qualifiés. Par
conséquent, l’IA est à l’origine de risques plus importants pour les pays avancés mais ceux-ci
se voient également offrir plus de possibilités d’en exploiter les bienfaits que les pays émergents
et les pays en développement.
L'émergence de l'IA soulève des inquiétudes quant à son impact sur le marché du travail, en
particulier dans les pays avancés où l'on estime qu'environ 60% des emplois sont
potentiellement affectés. Cette analyse suggère que la moitié de ces emplois pourraient
bénéficier de l'intégration de l'IA, conduisant à des gains de productivité. Cependant, l'autre
moitié pourrait être confrontée à l'automatisation des tâches, entraînant une réduction de la
demande de main-d'œuvre, une baisse des salaires et une diminution des embauches. Dans les
cas extrêmes, certains de ces emplois pourraient même disparaître. En revanche, l'exposition à
l'IA devrait être moins importante dans les pays émergents et à faible revenu, avec des
estimations de 40% et 26% respectivement. Cela suggère que l'impact immédiat de l'IA sur le
marché du travail dans ces pays serait moins important. Cependant, le manque d'infrastructures
et de main-d'œuvre qualifiée pour exploiter l'IA dans ces pays pourrait exacerber les inégalités
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La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
entre les pays à long terme. L'avènement du numérique et de l'IA pourrait donc aggraver la
situation de la "classe inutile" en RDC si des mesures adéquates ne sont pas prises.
L'automatisation des tâches et la transformation des emplois pourraient rendre une partie de la
population encore plus obsolète.
Au-delà de ces apports analytiques, la recherche joue également un rôle central dans
l’expérimentation et l’évaluation de nouvelles approches pédagogiques, de dispositifs de
formation professionnelle ou de programmes d’insertion socio-économique. En élaborant des
solutions sur mesure, ancrées dans les réalités du terrain, les travaux de recherche contribuent
à renforcer l’efficacité et la pertinence des interventions publiques destinées à prévenir
l’exclusion économique et sociale des populations les plus vulnérables.
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Adam S. TUZOLELE MBUKU
Sur le plan analytique, les travaux de recherche visent à approfondir la compréhension des
dynamiques sociales, économiques et éducatives qui alimentent les phénomènes de
déscolarisation, de chômage des jeunes et de marginalisation économique. Cette analyse fine
des déterminants constitue un prérequis essentiel pour concevoir des politiques publiques
adaptées et des interventions ciblées, susceptibles de rompre efficacement les cycles de
pauvreté et d’exclusion.
Sur le plan sociétal, les travaux de recherche visent également à nourrir le débat public, à
questionner les paradigmes établis et à proposer de nouvelles grilles de lecture des enjeux de
développement. Ce faisant, ils contribuent à la construction d’une vision stratégique de long
terme, orientée vers un modèle de progrès social inclusif et résilient, à même de prévenir
durablement l’émergence d’une « classe inutile ».
In fine, l’objectif de la recherche dans le contexte congolais est d’éclairer la prise de décision
publique, de stimuler l’innovation et de façonner les trajectoires d’émancipation des
populations, afin de relever avec succès le défi central de l’éducation et de l’insertion
professionnelle, garants de la stabilité sociale et de la compétitivité économique à long terme.
1.4. Méthodologie
La démarche méthodologique adoptée pour cette étude s’articule autour d’une approche
pluridisciplinaire, mobilisant les apports croisés des sciences de l’éducation, des sciences
économiques et des sciences sociales. Cette approche holistique vise à appréhender la
problématique de manière systémique, en prenant en compte les multiples déterminants socio-
économiques, éducatifs et institutionnels qui influencent les dynamiques d’exclusion et de
marginalisation.
Sur le plan de la collecte de données, l’étude s’appuiera sur une combinaison de méthodes
qualitatives et quantitatives. Les investigations de terrain comprendront des entretiens semi-
directifs auprès d’un échantillon diversifié d’acteurs clés (décideurs publics, responsables
d’établissements scolaires, employeurs, populations vulnérables, etc.), permettant de recueillir
des informations riches et nuancées sur les réalités vécues. En parallèle, des analyses
statistiques exploiteront les données secondaires issues des enquêtes nationales et des rapports
institutionnels, afin de dresser un état des lieux chiffré des phénomènes de déscolarisation, de
chômage et de pauvreté.
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La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
2. Cadre théorique
2.1. Origine du concept de la classe inutile
Le concept de la "Classe Inutile" a été développé par l'historien et essayiste Yuval Noah Harari1.
Selon Harari, l'avènement de la révolution de l'Intelligence Artificielle pourrait déclencher la
création de ce qu'il appelle la "Classe Inutile" au sein de l'humanité. « Au fur et à mesure que
l’intelligence artificielle et la robotique se développent, de plus en plus d’emplois humains
deviennent obsolètes. Une nouvelle classe de personnes, ‘inutiles’ du point de vue économique,
est en train d’émerger » (Harari, 2017, p. 288).
L’historien Yuval Noah Harari est l’un des penseurs les plus influents du 21e siècle lorsqu’il
s’agit d’analyser l’impact de l’évolution technologique sur la société. Dans son ouvrage
« Homo Deus », Harari émet une prédiction troublante : tout comme l’industrialisation de
masse a engendré la création de la classe ouvrière, la révolution de l’IA pourrait donner
naissance à une « classe inutile ». Dans son ouvrage "Sapiens : Une brève histoire de
l'humanité", Yuval Harari soutient que la classe inutile est celle des fonctionnaires
gouvernementaux, car selon lui, ils auraient perdu une grande partie de leur pertinence et
efficacité dans un monde où les services publics peuvent être automatisés et gérés de manière
numérique. Dans un futur où l'automatisation et la numérisation sont omniprésentes, Yuval
Harari estime que la classe inutile sera celle des ouvriers et travailleurs manuels, dont les tâches
pourront être entièrement exécutées par des robots et des machines. Il prévoit ainsi une
diminution de l'importance et de la nécessité du travail manuel dans les sociétés modernes.
Selon Harari (2017), l’automatisation croissante des tâches grâce à l’IA pourrait laisser de
nombreuses personnes sans emploi et donc sans but dans la société. Il craint que cette évolution
ne nécessite la refonte complète de nos systèmes économiques, sociaux et éducatifs, qui devront
s’adapter à une nouvelle réalité où de nombreux humains risquent de devenir « inutiles » d’un
point de vue économique. Cette perspective pessimiste soulève cependant des critiques.
Certains analystes estiment que Harari sous-estime la capacité d’adaptation des êtres humains
face aux changements technologiques. Ils soulignent que par le passé, l’humanité a su se
réinventer et trouver de nouvelles formes d’emploi malgré les bouleversements économiques.
Néanmoins, les avertissements de Harari sur les défis sociaux posés par l’IA ne doivent pas être
pris à la légère. L’avènement de technologies toujours plus sophistiquées soulève en effet des
questions fondamentales sur la place de l’Homme dans un monde dominé par les machines.
Face à ces enjeux cruciaux, il est essentiel que la société dans son ensemble – citoyens,
décideurs politiques, entreprises – se saisisse de ces réflexions et entame un dialogue
approfondi sur la manière de façonner un avenir où l’Homme conserve sa dignité et son utilité,
malgré les transformations induites par l’IA.
1
Yuval Noah Harari est un historien, philosophe et professeur renommé. Il est l’auteur à succès des livres «
Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » et « Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir ». Harari est
également actif sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram. Il est né le 24 février 1976 à Kiryat-Ata en
Israël et enseigne à l’université hébraïque de Jérusalem
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supérieures par rapport à d'autres espèces animales. Cependant, avec l'avènement de l'IA, cette
réinvention pourrait devenir plus ardue.
Harari (2017) prévoit que tout comme l’industrialisation de masse a créé la classe ouvrière, la
révolution de l’IA pourrait laisser de nombreuses personnes sans emploi et sans but. Il craint
que l’automatisation ne pousse de nombreuses personnes hors du marché du travail et ne
nécessite la mise en place de nouveaux systèmes économiques, sociaux et éducatifs. « La
perspective d’une société scindée en deux, avec une minorité d’individus ‘super-intelligents’ et
le reste d’une population ‘inutile’, soulève de graves problèmes éthiques et politiques » (Harari,
2017, p. 289).
Selon Bauman (2004), l’émergence de la « classe inutile » est intimement liée aux
transformations socio-économiques induites par la mondialisation et le capitalisme tardif. Dans
ce nouveau paradigme, la valeur d’un individu est de plus en plus réduite à sa capacité à
produire et à consommer, reléguant au second plan ses autres attributs sociaux et humains.
Comme le souligne Harari (2015), « dans une économie de plus en plus automatisée et
numérisée, de nombreux emplois deviennent obsolètes, créant une main-d’œuvre excédentaire
qui n’a plus de place dans le système productif ». Cette dynamique touche particulièrement les
populations les plus vulnérables, qui peinent à s’adapter aux transformations du marché du
travail.
En RDC, la création d’une « classe inutile » peut s’expliquer par des facteurs historiques,
politiques et économiques spécifiques. Selon Ndaywel (1998), la colonisation et les conflits
armés successifs ont profondément déstructuré le tissu social et économique du pays, laissant
de nombreuses communautés dans une situation de grande précarité.
De plus, les politiques économiques néolibérales mises en œuvre depuis les années 1980 ont
contribué à fragiliser davantage les populations les plus démunies, les excluant progressivement
des circuits économiques formels (Kalemba, 2019). Dès lors, la relégation de ces catégories de
la population dans une « classe inutile » représente un défi majeur pour le développement de la
RDC.
Schultz, dans son ouvrage « Investment in Human Capital » (1961), a mis en lumière
l’importance de l’éducation et de la formation pour la productivité des travailleurs. Il a
démontré que l’acquisition de connaissances, de compétences et de capacités spécifiques
permet aux individus de s’adapter aux changements technologiques et de saisir de nouvelles
opportunités. Becker, dans son livre « Human Capital : A Theoretical and Empirical Analysis
with Special Reference to Education » (1964), a élargi la théorie en incluant la santé,
l’alimentation et la migration comme des formes d’investissement dans le capital humain. Il a
démontré que les individus prennent des décisions d’investissement en fonction des rendements
anticipés et des coûts associés.
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La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
Les exemples concrets abondent pour illustrer l’impact du capital humain sur la croissance
économique. Un programme d’alphabétisation pour les adultes analphabètes peut augmenter
leur productivité en leur permettant d’accéder à des emplois mieux rémunérés et de participer
plus activement à la vie économique. Une formation professionnelle pour les chômeurs peut
les aider à acquérir les compétences nécessaires pour retrouver un emploi et ainsi augmenter
leurs revenus. La vaccination des enfants contre des maladies évitables peut améliorer leur
santé à long terme et ainsi augmenter leur espérance de vie et leur productivité.
Des auteurs tels que Jacob Mincer et George Psacharopoulos ont contribué à la validation
empirique de la théorie du capital humain. Mincer, dans son ouvrage « Schooling, Experience,
and Earnings » (1974), a démontré l’impact positif de l’éducation sur les salaires.
Psacharopoulos, dans son livre « Returns to Investment in Education : A Global Update"
(1994), a confirmé les rendements élevés des investissements dans l’éducation à travers le
monde. La théorie du capital humain a des implications importantes pour les politiques
publiques et les décisions individuelles. Les gouvernements peuvent promouvoir la croissance
économique en investissant dans l’éducation, la formation et la santé de leurs citoyens. Les
individus peuvent également améliorer leur bien-être et leurs perspectives de carrière en
investissant dans leur propre capital humain.
Stiglitz, dans ses travaux sur l’économie du développement, met en avant les limitations du
capital humain dans des sociétés marquées par de fortes inégalités et des barrières structurelles
à la mobilité sociale. Il souligne l’impact des politiques macroéconomiques, des institutions et
de la distribution du pouvoir sur l’accumulation et la rentabilisation du capital humain. Il
soutient que la théorie du capital humain, lorsqu’elle est appliquée sans tenir compte de ces
facteurs contextuels, risque d’attribuer la responsabilité du sous-développement aux individus
plutôt qu’aux structures sociales et économiques qui limitent leurs opportunités.
Stiglitz cite le cas de l’Afrique subsaharienne, où les taux de scolarisation ont augmenté de
manière significative, mais où les progrès économiques restent limités. Il attribue cette situation
à la faible croissance économique, à la mauvaise gouvernance et à la corruption, qui limitent
les possibilités d’emploi et les incitations à investir dans le capital humain.
Bourdieu (1970), dans son ouvrage « La reproduction », explore le rôle de l’école dans la
perpétuation des inégalités sociales. Il met en évidence la reproduction du capital culturel, c’est-
à-dire l’ensemble des connaissances et compétences valorisées par l’école et la société, qui tend
à favoriser les enfants des classes dominantes. Il critique la théorie du capital humain pour sa
conception individualiste de l’apprentissage, ignorant l’influence du milieu social et familial
sur les trajectoires scolaires et professionnelles des individus.
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Bourdieu montre comment les enfants issus de milieux privilégiés bénéficient d’un capital
culturel plus important (connaissance du langage, références culturelles, etc.) qui leur confère
un avantage dans le système scolaire. Il souligne que l’école tend à reproduire les inégalités
sociales plutôt qu’à les corriger.
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La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
• Pauvreté et inégalités économiques : Les familles démunies peinent à couvrir les coûts
directs et indirects liés à la scolarisation (frais de scolarité, fournitures, transport).
• Accès limité aux infrastructures : Manque d'écoles et de salles de classes adéquates,
particulièrement en zone rurale et dans les quartiers défavorisés des villes.
• Disparités de genre : Persistance des inégalités d'accès à l'éducation pour les filles,
notamment en milieu rural.
Pour surmonter ces obstacles et assurer une croissance inclusive, le système éducatif congolais
requiert des réformes structurelles ambitieuses. Ces réformes doivent s'articuler autour de trois
axes :
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L'optimisation de ces trois axes est fondamentale pour que le système éducatif congolais
contribue effectivement à une croissance inclusive et au développement durable du pays. En
effet, l'éducation est un investissement crucial qui non seulement permet de réduire la pauvreté,
mais également de stimuler la croissance économique, de promouvoir la paix sociale et de
favoriser l'égalité des chances pour tous.
La répartition inégale de la population congolaise, aggravée par les migrations internes et les
mouvements de réfugiés liés aux conflits, pose des défis considérables à l'accès à l'éducation
primaire. La faible densité de population dans de nombreuses provinces, souvent inférieure à 5
habitants au km2, rend difficile et coûteux d'offrir un accès universel à l'éducation primaire. Le
conflit des dernières années a exacerbé ces disparités. Outre les pertes humaines tragiques, entre
2 et 3 millions de personnes ont été déplacées de l'est du pays, créant un afflux massif de
migrants vers la capitale Kinshasa. La population de Kinshasa a ainsi augmenté de façon
vertigineuse, atteignant aujourd'hui environ 14% de la population totale du pays (8 millions
d'habitants).
Malgré le fait que le financement public de l’éducation se soit effondré dès 1985, le système
éducatif congolais a continué à se développer, et ce grâce au financement direct des ménages.
En 2002, le pays comptait près de 19 100 écoles primaires avec 159 000 enseignants pour plus
de 5,47 millions d’élèves, ainsi que près de 8 000 écoles secondaires avec 108 000 enseignants
pour 1,6 million d’élèves. L’enseignement supérieur comprenait environ 326 établissements
pour 200 000 étudiants. Le taux de scolarité était de 70 % en milieu urbain et 48 % en milieu
rural.
Cependant, la situation est plus contrastée dans certains pays en développement, à l’instar de la
République démocratique du Congo. Malgré les efforts consentis, le système éducatif congolais
peine encore à s’adapter aux besoins du marché de l’emploi, générant une inadéquation entre
les compétences offertes et celles demandées. Dès lors, il est crucial d’analyser en détail le rôle
de l’éducation dans l’insertion professionnelle des jeunes, à l’échelle mondiale et dans le
contexte spécifique de la RDC.
Au niveau mondial, les données récentes de l’OCDE (2022) indiquent que les jeunes (25-34
ans) ayant un diplôme de l’enseignement supérieur ont un taux d’emploi significativement plus
élevé que ceux n’ayant qu’un diplôme du secondaire ou moins. De plus, leurs salaires moyens
sont respectivement supérieurs de 57% et 84% à ceux de ces deux derniers groupes. Comme le
souligne Hanushek & Woessmann (2015), « l’éducation n’est pas seulement un droit humain
fondamental, mais aussi un puissant moteur de croissance économique et de réduction de la
pauvreté ».
Cette relation positive s’explique par plusieurs mécanismes. Tout d’abord, l’éducation permet
d’acquérir des compétences techniques, cognitives et socio-émotionnelles valorisées sur le
marché du travail. Elle augmente également la productivité des travailleurs, les rendant plus
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La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
employables et mieux rémunérés. D’après Spence (1973)., les diplômes servent de signaux
positifs aux employeurs, facilitant le processus de recrutement.
Comme l’explique Kalemba (2019), « le système éducatif congolais peine à s’adapter aux
besoins du marché du travail, générant une inadéquation entre les compétences offertes et celles
demandées ». En effet, les programmes scolaires sont souvent trop théoriques et déconnectés
des réalités économiques. De plus, le manque d’infrastructures, d’équipements et de formation
des enseignants limite la qualité de l’enseignement.
Pour remédier à cette situation, des investissements massifs sont nécessaires afin d’améliorer
la qualité et la pertinence de l’éducation en RDC. Comme le préconise le rapport de la Banque
mondiale (2019), « il faut recentrer les programmes scolaires sur le développement de
compétences techniques et socio-émotionnelles, en étroite collaboration avec le secteur privé ».
De telles réformes permettraient de mieux préparer les jeunes Congolais à leur insertion
professionnelle et de réduire le chômage des diplômés.
Tout d’abord, une éducation solide permet de doter les jeunes des compétences et connaissances
nécessaires pour s’insérer de manière productive dans la société. Comme le souligne
l’économiste Coulibaly (2018)., « Une éducation de qualité offre aux individus les outils pour
devenir des citoyens responsables et autonomes, capables de prendre en main leur avenir et de
contribuer au développement de leur communauté. ». Ainsi, l’école joue un rôle clé pour éviter
que les jeunes ne se retrouvent marginalisés et sans perspectives d’avenir, ce qui les pousserait
vers l’oisiveté et la délinquance.
Enfin, l’éducation joue un rôle déterminant dans l’autonomisation des individus, en particulier
des groupes les plus vulnérables comme les femmes. Comme le souligne le rapport de
l’UNICEF, « Lorsque les filles ont accès à une éducation de qualité, elles développent leur
estime de soi, leurs capacités de décision et leur participation à la vie publique, ce qui les
prémunit contre les risques de marginalisation. » (UNICEF, 2019). Une éducation inclusive et
égalitaire est donc un levier majeur pour permettre à tous les citoyens de s’épanouir et de
contribuer activement au développement de leur communauté.
14
Adam S. TUZOLELE MBUKU
Sur le plan économique, la pauvreté généralisée des ménages constitue un obstacle majeur à la
scolarisation. Selon les données de l’Institut National de la Statistique (INS), près de 73% de
la population congolaise vit en-dessous du seuil de pauvreté (INS, 2018). Dans ce contexte de
précarité, les coûts de la scolarité (frais de scolarité, fournitures, transport, etc.) deviennent
prohibitifs pour de nombreuses familles. Comme le souligne Ndaywel (2009), « les parents
sont souvent dans l’incapacité de payer les frais scolaires, ce qui pousse de nombreux enfants
à abandonner prématurément leurs études ». Cette situation alimente les inégalités d’accès à
l’éducation, les enfants issus des milieux les plus modestes étant les plus touchés par les
phénomènes de déscolarisation.
Par ailleurs, la faiblesse des budgets alloués à l’éducation par l’État congolais constitue un frein
structurel à l’amélioration de l’offre et de la qualité des services éducatifs. Comme le souligne
un rapport de l’UNESCO, « la part du budget de l’État consacrée à l’éducation en RDC n’a
représenté que 13% en 2018, loin de l’objectif de 20% recommandé par la communauté
15
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
Sur le plan pédagogique, la formation et la motivation insuffisante des enseignants, ainsi que
le manque criant de matériel didactique, compromettent gravement la qualité des
apprentissages. Comme le souligne Kakoma (2015), « près de la moitié des enseignants
congolais n'ont pas reçu de formation initiale adéquate et manquent cruellement de soutien
pédagogique ». Cette situation est exacerbée par la faiblesse des investissements dans la
formation continue et la revalorisation du corps enseignant, pourtant essentiels à la dispensation
d’un enseignement de qualité.
Face à ces défis pluriels, une approche systémique et intégrée s’avère nécessaire pour lever les
principaux obstacles et garantir un accès équitable à une éducation de qualité, levier essentiel
du développement durable et de la justice sociale en République Démocratique du Congo. Ces
16
Adam S. TUZOLELE MBUKU
Sur le plan social, la colonisation belge a profondément bouleversé les structures traditionnelles
congolaises. Selon le sociologue Balandier (1955), "les Belges ont systématiquement
démantelé les autorités coutumières, les remplaçant par une administration coloniale centralisée
et étrangère aux réalités locales". Cette rupture a engendré un affaiblissement des solidarités
communautaires et a favorisé la formation d'une élite urbaine déconnectée des masses rurales.
La domination coloniale a également laissé une empreinte durable sur les mentalités
congolaises. Comme le souligne le philosophe Mudimbe (1988), "le système colonial a
imprégné les colonisés d'un sentiment d'infériorité, les poussant à intérioriser les normes et
valeurs du colonisateur". Cette dynamique a contribué à l'émergence d'une "classe dirigeante"
déconnectée du développement du pays et repliée sur des logiques de prédation et de
consommation ostentatoire.
La politique coloniale belge en matière d’éducation peut être résumée comme suit, tout
particulièrement pour la première moitié du XXe siècle : (1) La politique coloniale belge en
matière d’éducation peut être résumée comme suit, tout particulièrement pour la première
moitié du XXe siècle : Soutien à l'expansion des écoles catholiques. ; (2) Intérêt principalement
pour l'enseignement primaire, avec un accent mis davantage sur la formation morale que sur
l'acquisition de connaissances. ; (3) Utilisation préférentielle des langues locales plutôt que du
français ou du néerlandais. ; (4) Approche pédagogique hautement paternaliste, avec une action
unilatérale de la Belgique dans l'organisation concrète des écoles ; (5) Absence de voix africaine
17
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
dans ce processus. Avant la Seconde Guerre mondiale, l'émancipation n'était clairement pas à
l'ordre du jour dans la colonie. Ce n'est que dans les années 1950 que l'on a observé quelques
légers changements, comme le développement prudent d'un réseau d'éducation publique et
l'ouverture d'un enseignement universitaire.
Figure 3 : Interactions coloniales : Les enfants indigènes ont l’air heureux dans une
Œuvres catholiques d’assistance en Belgique et aux missions
La position centrale acquise par les missions catholiques au Congo était étroitement liée à
l'association entre éducation et évangélisation. Dans sa politique de colonisation de l'Afrique
centrale à des fins économiques pour la Belgique, l'État indépendant du Congo (1885-1908)
souhaitait former une main-d'œuvre auxiliaire, mais à moindre coût. Cette approche est restée
une constante de la politique scolaire belge au Congo, expliquant le recours massif aux
missionnaires par Léopold II.
18
Adam S. TUZOLELE MBUKU
intellectuelles et la nature "paresseuse" des Africains ont également justifié une politique
éducative inégalitaire, considérant la "civilisation" chrétienne comme supérieure à la culture
africaine.
Ainsi, lorsque le Congo est devenu une colonie belge après 1908, les programmes
d'enseignement se sont concentrés sur le travail manuel et l'agriculture, dans une optique de
fournir une main-d'œuvre pour les opérations commerciales coloniales. Le discours
triomphaliste de la colonisation a longtemps vu les missionnaires comme porteurs de lumière
et de modernité dans les "ténèbres" du continent africain, attribuant à la culture occidentale une
suprématie incontestée.
Malgré les efforts de la colonisation, le retard de développement des Congolais n'a pas été
rapidement résorbé par les initiatives éducatives des colons. Le projet colonial et missionnaire
s'est plutôt axé sur une introduction "adaptée" aux compétences culturelles élémentaires
(lecture, écriture, calcul), reléguant l'acquisition de connaissances au second plan au profit de
la moralisation.
Sous le régime colonial, seul le besoin de "forces auxiliaires" était envisagé, les postes clés
restant aux mains des Belges. La perspective paternaliste des colons ne permettait pas de
préparer les "évolués" à l'indépendance, les maintenant dans un statut subalterne. De même,
l'enseignement des langues européennes a longtemps été considéré comme inutile, les langues
locales restant privilégiées dans l'enseignement dans les zones rurales (tshiluba, lingala,
kikongo et swahili).
19
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
Quant à l’université officielle du Congo belge (et du Rwanda-Urundi), elle n’est créée qu’en
1956 à Élisabethville. En 1960, 0,1 % seulement de la population scolaire congolaise est inscrite
dans l’enseignement supérieur. C’est quatre fois moins que la proportion d’alors pour toute
l’Afrique (0,4 %) et trente fois moins que pour le monde entier (3 %). De plus, les filles
congolaises n’ont pas encore accès aux universités. Leur part dans l’ensemble de la population
scolaire n’excède pas 20 % et leur formation reste centrée sur des professions dites féminines :
infirmières, enseignantes ou religieuses. Au milieu des années 1950, ces secteurs sont
conformes à l’image idéale des femmes pour les pays colonisateurs.
La période post-coloniale a également été marquée par une crise identitaire et par la persistance
d'un sentiment d'infériorité hérité de la domination coloniale. Comme le souligne le philosophe
Mudimbe (1988), "les élites congolaises ont eu du mal à se défaire des schèmes de pensée
colonial, perpétuant ainsi une vision déformée de leur propre réalité". Cette dynamique a
contribué à la consolidation d'une classe dirigeante déconnectée des aspirations populaires et
enfermée dans des logiques de pouvoir stériles.
20
Adam S. TUZOLELE MBUKU
sans parler de son enseignement universitaire, qui reste chétif. En effet, malgré la volonté des
colonisateurs de maquiller le bilan de l’éducation coloniale mise en place, le taux
d’analphabétisme est estimé à 60-65 %. Si les statistiques sont difficiles à interpréter,
notamment du fait de la collecte aléatoire des données dans un pays si vaste, il est certain que
les efforts de la Belgique se sont exclusivement concentrés sur le développement de
l’enseignement élémentaire. L’ambition de la politique coloniale consiste en effet davantage à
maintenir l’ordre social et politique qu’à former des élites éduquées.
Un État fragile, marqué par une absence de démocratie, une mauvaise gouvernance et une
baisse des revenus inégalement répartis, court un risque élevé de déclencher une guerre civile
avec une partie de sa population appauvrie et lésée. Dans le cas de la République Démocratique
du Congo, les longues années de déliquescence de l'État, causées par l'instabilité politique et
les conflits armés qui se sont étendus sur de larges portions du territoire national, ont favorisé
l'émergence d'un État faible, voire despotique, dont l'économie souffre de la désorganisation
des institutions politiques. (Biyevanga, 2023).
Dans leur ouvrage « Why Nations Fail », Acemoglu & Robinson (2013) soutient que les
institutions politiques et économiques extractives sont au cœur des échecs des États. En RDC,
l'absence d'institutions inclut un conduit à une concentration du pouvoir entre les mains d'une
élite restreinte, souvent corrompue et inefficace. Cette élite utilise les ressources nationales
pour son propre bénéfice plutôt que pour le développement collectif. Les institutions extractives
créent un environnement où l'accès à l'éducation et aux opportunités économiques est limité
pour la majorité de la population. Cela engendre une classe sociale qui n'a pas les moyens ni
les compétences nécessaires pour participer activement à l'économie formelle. Les jeunes, en
particulier, se retrouvent sans emploi ou sous-employés, contribuant ainsi à une classe inutile
qui survit grâce à des activités informelles ou illégales.
Mudimbe (1988), dans ses travaux sur la postcolonialité africaine, a mis en lumière comment
les structures coloniales ont façonné les dynamiques sociales et économiques actuelles en RDC.
Le système éducatif hérité du colonialisme belge était conçu pour produire une main-d'œuvre
subalterne plutôt qu'une élite intellectuelle capable de diriger le pays après l'indépendance.
Cette continuité postcoloniale a perpétué un système éducatif inadapté aux besoins
contemporains du marché du travail congolais. Les programmes scolaires obsolètes et le
manque d'investissement dans l'éducation ont laissé une grande partie de la population sans
qualifications pertinentes. En conséquence, une large frange de la société se retrouve exclue
des secteurs productifs modernes, renforçant ainsi l'émergence d'une classe inutile.
Sur le plan éducatif, Yuval Noah Harari a rencontré en avant l'importance cruciale de l'éducation
dans la formation du capital humain nécessaire pour participer activement à une économie
moderne. En RDC, cependant, le système éducatif est gravement déficient en raison des conflits
successifs et de la forte croissance démographique. Malgré les efforts pour instaurer un
21
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
D'un point de vue historique, l'effondrement des capacités étatiques en RDC, notamment lors
des différentes crises politiques et conflits armés, a accentué le fossé entre une élite privilégiée
et des masses populaires en situation de grande précarité. Nzongola-Ntalaja (2002) propose une
analyse historique et politique approfondie des crises récurrentes en RDC dans son ouvrage «
Le Congo : De Léopold à Kabila ». Il souligne que l'instabilité politique chronique et les conflits
armés ont constamment sapé les efforts de développement économique et social. L'insécurité
persistante a entraîné des déplacements de massifs de populations et la destruction des
infrastructures éducatives et économiques. Les enfants déplacés par le conflit sont souvent
privés d'accès à l'éducation formelle, ce qui compromet leur avenir professionnel. De plus, les
ressources publiques sont détournées vers des dépenses militaires au détriment des
investissements sociaux essentiels comme l'éducation et la santé. Cette situation crée un cercle
vicieux où la violence engendre davantage de pauvreté et d'exclusion sociale, alimentant ainsi
la croissance d'une classe inutile composée principalement de jeunes sans perspectives
économiques viables.
La persistance d'un État faible et prédateur a contribué à saper la légitimité des institutions et à
alimenter un sentiment de défiance et de résignation au sein de la population. Selon Mudimbe
(1988), "la faillite de l'État congolais a engendré une crise profonde des repères identitaires,
poussant une partie des élites à se replier sur des logiques particularistes.
Bien que controversée, cette notion mérite d’être examinée avec soin, notamment dans le
contexte particulier de la République démocratique du Congo (RDC), où les défis du
développement socio-économique restent considérables.
Selon Banerjee & Duflo (2011), les individus en situation de pauvreté extrême font face à de
multiples privations interdépendantes – en termes de santé, d’éducation, de revenus, d’actifs,
etc. – qui se renforcent mutuellement, entravant durablement leurs perspectives de
développement. Par exemple, un faible niveau d’éducation limite les opportunités d’emploi et
de revenu, ce qui à son tour restreint l’accès aux soins de santé et à une alimentation adéquate,
compromettant ainsi le développement cognitif des enfants.
22
Adam S. TUZOLELE MBUKU
Nurkse (1953) fut l’un des premiers économistes à formaliser théoriquement ce concept, en
montrant comment la faiblesse de l’épargne et de l’investissement dans les pays pauvres génère
un « cercle vicieux de la pauvreté ». Plus récemment, Sachs (2005) a mis l’accent sur
l’importance des « trappes géographiques » liées aux conditions environnementales
défavorables, tandis que Bowles & al. (2006) ont souligné le rôle des institutions et des normes
sociales dans la perpétuation de la pauvreté.
Bien que le débat persiste sur les mécanismes exacts à l’œuvre et sur les meilleures stratégies
pour y remédier, le syndrome de développement du pauvre est désormais largement reconnu
comme un obstacle majeur au développement économique des pays les plus pauvres. Son étude
approfondie demeure donc une priorité pour les économistes du développement. Selon les
tenants de cette théorie, les personnes vivant dans la pauvreté développeraient progressivement
un ensemble de caractéristiques qui les maintiendraient dans une situation de précarité. Parmi
ces traits, on peut notamment citer :
Ces caractéristiques seraient façonnées par les conditions de vie précaires et les expériences
répétées d’exclusion et de discrimination vécues par ces populations. Elles constitueraient ainsi
un véritable obstacle à leur mobilité sociale ascendante.
Comme le souligne Bauman (2004), « la ‘classe inutile’ est constituée de ces individus qui, aux
yeux de la société, ne remplissent aucune fonction économique ou sociale, et sont donc perçus
comme un fardeau ». En RDC, où le taux de pauvreté extrême atteint près de 73% de la
population (Banque mondiale, 2019), ce phénomène peut prendre une ampleur considérable.
23
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
Selon Paugam (2005), « la relégation de certaines catégories de la population dans une ‘classe
inutile’ s’accompagne souvent d’un processus de disqualification sociale, qui les éloigne
progressivement des sphères de la participation citoyenne et de l’intégration économique ». Ce
mécanisme de marginalisation peut alors engendrer un cercle vicieux de pauvreté, de
résignation et de défiance envers les institutions.
La République Démocratique du Congo est l’un des pays les plus pauvres au monde, confronté
à de multiples défis économiques et sociaux. Dans ce contexte de grande précarité, la
population congolaise a développé une véritable « culture de la débrouille », soit la capacité à
mobiliser des ressources et des savoir-faire informels pour subvenir à ses besoins essentiels
Selon Ayimpam (2014), cette culture de la débrouille s’appuie sur des « économies
populaires », c’est-à-dire un ensemble d’activités informelles, flexibles et diversifiées, qui
permettent aux ménages les plus vulnérables de générer des revenus et d’accéder à des biens
de première nécessité. Par exemple, le « système D » - terme consacré pour désigner les
multiples stratégies de débrouillardise – se traduit par le commerce ambulant, les petits métiers,
l’auto-construction, le troc, etc.
Dans le contexte spécifique de la RDC, Ndaywel (1998) a mis en lumière l’émergence d’une
« culture de la débrouille », caractérisée par des stratégies de survie informelles et précaires
développées par les populations les plus démunies. Selon cet auteur, cette dynamique
« s’apparente à une forme de résistance face à l’incapacité des institutions étatiques à assurer
un minimum de protection sociale et d’opportunités économiques ».
De nombreux auteurs soulignent le rôle central joué par les réseaux sociaux et familiaux dans
ces pratiques de débrouille. Comme l’explique Trefon (2009), « la survie en RDC repose sur la
capacité à mobiliser des réseaux de solidarité et d’entraide, qui permettent de contourner les
défaillances des institutions publiques ». Ainsi, le partage de ressources, l’accès à l’information
ou l’entraide mutuelle constituent des atouts majeurs dans un environnement économique très
instable.
Quand la rue devient atelier, chaque geste compte pour transformer peu en assez.
Source : La débrouille à Kinshasa : une affaire de créativité - Capsud.net - Une information
riche et complète sur la RD Congo
24
Adam S. TUZOLELE MBUKU
Face à ces écueils, il est crucial d’adopter une vision plus inclusive et habilitante du
développement en RDC. Comme le recommande la Banque mondiale (2018), « les politiques
publiques doivent s’attaquer aux causes structurelles de l’exclusion sociale et économique, en
renforçant l’accès à l’éducation, à la santé, à l’emploi et aux services publics de base ».
Dans cette perspective, il convient également de valoriser les aspirations, les ressources et les
initiatives des populations pauvres elles-mêmes, tout en les considérant comme des acteurs à
part entière du développement, plutôt que comme de simples « assistés » passifs (Narayan &
al., 2000). Seule une telle approche holistique permettra de briser le cycle de la pauvreté et de
l’exclusion, évitant ainsi la création d’une « classe inutile » condamnée à la marginalité.
25
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
Près de la moitié de la population de la RDC n’a pas accès au haut débit, et le pays a des prix
de détail parmi les plus élevés et un taux d’adoption parmi les plus faibles de l’Afrique. La
pénétration du haut débit est actuellement de 12,8 %, sur la base des abonnements mobiles
uniques, avec des écarts d’accès marqués entre les hommes et les femmes. Les réseaux mobiles
existants couvrent environ la moitié de la population, avec des taux de couverture 3G et 4G de
54 % et 42 % respectivement. La couverture 4G est fortement limitée à Kinshasa, Lubumbashi
et Goma, avec des disparités régionales dans la couverture globale du réseau. La RDC a
actuellement les prix de détail du haut débit les plus élevés en Afrique : le prix d’un panier de
2 Go de données mobiles uniquement est équivalent à 10,34 % du revenu national brut (RNB),
nettement plus que l’objectif de 2 % d’accessibilité de la Commission des Nations Unies sur le
haut débit.
Actuellement, la RDC ne dispose d’aucun réseau national de fibre optique capable de distribuer
de manière rentable l’internet à haut débit dans tout le pays. Combiné à l’insécurité et au
manque d’infrastructure de soutien, le terrain vaste et difficile de la RDC rend très coûteux le
déploiement du réseau de fibre optique, ce qui a entraîné de nombreuses années de sous-
investissements dans un marché du haut débit très peu développé. Cette situation a une
incidence sur le coût et la qualité des services offerts aux consommateurs, ce qui contribue à la
faiblesse de la demande. Les liaisons de transmission par fibre optique existantes sont
concentrées le long du corridor ouest-sud (Muanda-Kinshasa- Lubumbashi) et du corridor
ouest-est (Muanda-Kinshasa-Goma). Le déblocage d’investissements supplémentaires pour
développer de nouvelles liaisons par fibre optique sera essentiel pour accroître la concurrence
et renforcer la résilience du réseau, en particulier dans la région centrale et septentrionale, face
à l’augmentation des risques climatiques et des pannes de réseau.
Le pays ne dispose pas des nombreuses bases numériques et analogiques nécessaires pour
mener une transformation numérique transversale. Cela constitue un obstacle important à la
création d’un secteur numérique robuste, piloté par le secteur privé, et à l’exploitation du
potentiel de création d’emplois et de croissance économique lié à l’utilisation productive des
technologies basées sur les données. Le Gouvernement a adopté en 2019 le Plan national du
numérique (PNN) – qui doit faire l’objet d’une révision intermédiaire en 2025 –, mais de
nombreuses initiatives envisagées ne se sont pas concrétisées en raison de la rareté des
financements publics. La RDC manque donc encore de nombreux éléments de base pour faire
progresser la transformation numérique, notamment l’accès universel au numérique,
l’infrastructure publique numérique (IPN) pour faciliter la prestation des services numériques,
y compris l’identification numérique, et les compétences numériques.
L'impact de ce retard numérique va bien au-delà de la simple exclusion des avantages des
nouvelles technologies. En effet, cela crée un fossé numérique entre les générations, accentuant
ainsi les inégalités socio-économiques au sein de la société congolaise. De plus, le manque
d'expertise numérique réduit également les opportunités d'innovation et de développement
économique dans le pays. Pour remédier à cette situation, des investissements importants dans
l'infrastructure numérique, la formation aux compétences numériques et l'accès équitable aux
technologies de l'information et de la communication sont nécessaires.
Il est crucial que le gouvernement et les acteurs du secteur privé travaillent ensemble pour
mettre en place des politiques et des initiatives visant à combler le fossé numérique et à
promouvoir l'inclusion numérique à tous les niveaux de la société congolaise. En outre, la
sensibilisation à l'importance du numérique et à ses avantages potentiels est essentielle pour
encourager l'adoption généralisée des technologies numériques. En effet, un engagement
significatif envers le développement numérique peut transformer la situation actuelle en une
opportunité de croissance et de prospérité pour la République Démocratique du Congo.
26
Adam S. TUZOLELE MBUKU
Impôts : Une classe improductive ne participe pas au paiement des impôts, ce qui réduit les
ressources financières disponibles pour l'Etat. Cette réduction des recettes fiscales affecte
négativement la capacité du gouvernement à financer des services publics essentiels, tels que
l'éducation, la santé et les infrastructures. Selon l'économiste Paul Collier, l'absence de taxation
effective des élites économiques contribue à la persistance de la pauvreté et des conflits (Collier
& Hoeffler, 2004).
27
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
justes. L'exclusion sociale en RDC représente donc un danger non seulement pour la sécurité
du pays, mais aussi pour la stabilité régionale et mondiale.
Exemples concrets :
• L’émergence des gangs dans les quartiers de Kinshasa : un cercle vicieux où les plus
vieux initient les plus petits dans le banditisme.
• L'exemple de la LRA : La Lord's Resistance Army (LRA) en Ouganda a recruté de
nombreux enfants soldats et jeunes désœuvrés, les endoctrinant et les utilisant pour
semer la terreur.
• Le cas des ADF en RDC : Les Allied Democratic Forces (ADF) actifs dans l'est de la
RDC ciblent les jeunes marginalisés et frustrés pour les manipuler et les utiliser dans
leurs actions terroristes.
L'exemple du programme "Education pour tous" mis en place par le gouvernement Congolais
en 2005 montre que des initiatives ambitieuses peuvent avoir un impact positif. Ce programme
a permis d'augmenter le taux de scolarisation et d'améliorer la qualité de l'enseignement.
Cependant, des efforts supplémentaires sont nécessaires pour atteindre les objectifs fixés.
Pour remédier à cette situation, des investissements importants dans les infrastructures
scolaires, la formation des enseignants et les programmes d’alphabétisation s’avèrent
nécessaires. Comme le souligne Dumont (1986), « l’objectif doit être de garantir un
enseignement de base de qualité à l’ensemble de la population congolaise, afin de jeter les bases
d’un développement économique et social durable ».
28
Adam S. TUZOLELE MBUKU
Outre les pistes de solutions évoquées précédemment, d’autres leviers peuvent être envisagés
pour renforcer l’éducation en République Démocratique du Congo (RDC) et prévenir
l’avènement d’une « classe inutile ».
Enfin, il pourrait être pertinent de s’inspirer des expériences réussies d’autres pays africains en
matière de réforme éducative. Ainsi, le Sénégal a mis en place des programmes ambitieux
visant à développer l’enseignement technique et professionnel, en étroite concertation avec les
entreprises (Ndiaye, 2017). De même, le Rwanda a fait de l’éducation une priorité nationale,
en misant notamment sur les nouvelles technologies et l’apprentissage par projet (Gahungu,
2020). Ces initiatives pourraient utilement éclairer la stratégie éducative de la RDC.
En conjuguant ces différentes approches, la RDC pourrait ainsi relever avec succès le défi de
l’éducation, en favorisant l’employabilité des jeunes et en contribuant à bâtir une économie
plus compétitive et inclusive.
La République Démocratique du Congo fait face à de nombreux défis dans son système
éducatif, lesquels freinent son développement économique et social. Comme le souligne
29
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
Sur le plan légal, la Constitution de 2006 stipule dans son article 43 que « l’État garantit l’accès
à l’éducation pour tous ». De même, la Loi-cadre n°14/004 du 11 février 2014 portant
organisation et fonctionnement de l’enseignement national reconnaît l’éducation comme « un
droit fondamental de la personne humaine ». Cependant, force est de constater que ces
dispositions légales peinent à se traduire dans les faits, notamment en raison de faiblesses
institutionnelles persistantes.
Face à ces défis, des réformes institutionnelles ambitieuses s’avèrent nécessaires. Comme le
préconise Mwaka (2018), il s’agit notamment de « renforcer les capacités de gouvernance du
système éducatif, d’accroître substantiellement les investissements publics, et d’impliquer
davantage les acteurs privés et la société civile ». Sur ce dernier point, les partenariats public-
privé dans l’éducation, tels que promus par la Banque mondiale, constituent des leviers
intéressants pour mobiliser de nouvelles ressources et faire émerger des innovations
pédagogiques.
30
Adam S. TUZOLELE MBUKU
À cet égard, l’implication accrue des entreprises dans la conception des formations constitue
un impératif, conformément aux recommandations de l’Organisation internationale du Travail.
Le gouvernement peut jouer un rôle crucial en favorisant la création d'emplois formels à travers
des politiques incitatives. Ces politiques peuvent prendre plusieurs formes, telles que :
• Réduction des charges sociales et fiscales pour les entreprises : En allégeant la pression
fiscale sur les entreprises, le gouvernement peut les inciter à embaucher davantage et à
investir dans la création d'emplois.
• Simplification des procédures administratives pour la création d'entreprise : Des
procédures administratives lourdes et complexes peuvent décourager les entrepreneurs
et freiner la création d'emplois. Le gouvernement doit simplifier et rationaliser ces
procédures pour faciliter l'entrée de nouvelles entreprises sur le marché.
• Investissements dans les infrastructures et la formation professionnelle : Le manque
d'infrastructures adéquates et de main-d'œuvre qualifiée constituent des obstacles
importants à la croissance du secteur privé. Le gouvernement doit investir dans ces
domaines pour créer un environnement favorable aux entreprises et aux travailleurs.
❖ Stimuler la croissance dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre
31
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
La RDC dispose d'un potentiel important dans les secteurs à forte intensité de main-d'œuvre,
tels que l'agriculture et la transformation agro-alimentaire. En favorisant la croissance de ces
secteurs, le pays peut créer de nombreux emplois et réduire la pauvreté.
• Subventions et incitations fiscales pour les entreprises qui investissent dans l'agriculture
et la transformation agro-alimentaire.
• Amélioration de l'accès au financement pour les petites et moyennes entreprises (PME)
dans ces secteurs.
• Renforcement des infrastructures de transport et de stockage pour faciliter la
commercialisation des produits agricoles
Dans le cas spécifique de la RDC, confronté à un contexte marqué par une classe improductive
importante et un besoin d'inclusion sociale, l'entrepreneuriat et l'innovation s'avèrent des leviers
stratégiques pour le progrès. En effet, la population jeune, estimée à près de 70% avec un taux
de chômage élevé (environ 38% chez les jeunes, d’après la BAD en 2020), représente un
potentiel immense à valoriser par la promotion de l’entrepreneuriat.
32
Adam S. TUZOLELE MBUKU
des initiatives visant à valoriser ces métiers peuvent changer les perceptions et encourager les
jeunes à s'orienter vers des carrières techniques.
Pour favoriser l'égalité des chances, il est important de promouvoir la mobilité sociale et
d'encourager les individus à s'orienter vers des métiers porteurs d'avenir, quel que soit leur
origine sociale ou leur parcours académique.
Des efforts concertés sont nécessaires pour lutter contre la corruption et améliorer la
gouvernance en RDC. Cela implique de renforcer les institutions responsables de la lutte contre
la corruption, de promouvoir la transparence dans les décisions gouvernementales et de garantir
une application équitable des lois.
33
La Classe Inutile en République Démocratique du Congo
données. Ces emplois peuvent offrir des opportunités de carrière pour les jeunes et les
populations sous-qualifiées.
• Amélioration de la productivité et de l'efficacité : Le numérique et l'IA peuvent
améliorer la productivité et l'efficacité dans différents secteurs, notamment l'agriculture,
la santé et l'éducation. Cela peut contribuer à la croissance économique et à la création
d'emplois.
• Innovation et entrepreneuriat : Le numérique et l'IA favorisent l'innovation et
l'entrepreneuriat, permettant aux entrepreneurs de développer de nouvelles solutions
pour répondre aux défis de la pauvreté et de la classe inutile.
❖ Défis à relever :
Malgré les nombreuses opportunités, il est important de relever certains défis pour garantir que
le numérique et l'IA soient utilisés de manière inclusive et efficace pour lutter contre la pauvreté
et la classe inutile.
❖ Recommandations :
• Investissement dans les infrastructures numériques : Le gouvernement et les partenaires
du développement doivent investir dans les infrastructures numériques pour étendre
l'accès à l'internet et aux technologies numériques dans l'ensemble du pays.
• Développement des compétences numériques : Des programmes de formation et
d'éducation doivent être mis en place pour développer les compétences numériques de
la population, en particulier des jeunes et des populations sous-qualifiées.
• Promotion de l'entrepreneuriat numérique : Des initiatives doivent être mises en place
pour soutenir les entrepreneurs et les startups qui développent des solutions numériques
innovantes pour lutter contre la pauvreté et la classe inutile.
• Gouvernance et éthique : Il est crucial de mettre en place des cadres de gouvernance et
d'éthique pour garantir que le numérique et l'IA soient utilisés de manière responsable,
transparente et inclusive.
Le pays ne dispose pas des nombreuses bases numériques et analogiques nécessaires pour
mener une transformation numérique transversale. Cela constitue un obstacle important à la
création d’un secteur numérique robuste, piloté par le secteur privé, et à l’exploitation du
potentiel de création d’emplois et de croissance économique lié à l’utilisation productive des
technologies basées sur les données.44 Le Gouvernement a adopté en 2019 le Plan national du
numérique (PNN) – qui doit faire l’objet d’une révision intermédiaire en 2025 –, mais de
nombreuses initiatives envisagées ne se sont pas concrétisées en raison de la rareté des
financements publics. La RDC manque donc encore de nombreux éléments de base pour faire
progresser la transformation numérique, notamment l’accès universel au numérique,
l’infrastructure publique numérique (IPN) pour faciliter la prestation des services numériques,
y compris l’identification numérique, et les compétences numériques.
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7. Conclusion
L’existence d’une « classe inutile » en RDC représente un défi majeur pour le développement
économique et social du pays. Cette situation est la résultante d’un système éducatif défaillant,
d’un manque d’opportunités économiques et de la corruption et la mauvaise gouvernance. Pour
remédier à ce problème, il est crucial d’améliorer la qualité et la pertinence du système éducatif,
de créer des opportunités économiques pour les jeunes, et de renforcer la lutte contre la
corruption et la bonne gouvernance.
Les réformes du système éducatif et la création d’emplois qualifiants sont des investissements
à long terme qui permettront à la RDC de sortir de la pauvreté et de construire un avenir meilleur
pour sa population. Il est essentiel que l’Etat, le secteur privé et la société civile collaborent
pour mettre en œuvre des solutions durables face au problème de la « classe inutile ». En
République Démocratique du Congo, le défi de l’éducation revêt une importance cruciale pour
prévenir l’émergence d’une « classe inutile » - soit une population instruite, mais incapable de
trouver un emploi adapté à ses compétences. Face à ce défi, notre analyse a permis d’identifier
plusieurs pistes de solutions complémentaires.
Face à ces défis, un appel à l’action s’impose : il est grand temps pour les autorités congolaises,
en collaboration étroite avec les partenaires internationaux, de faire de l’éducation une priorité
nationale, en mobilisant les moyens financiers et techniques nécessaires à la mise en œuvre de
réformes ambitieuses et durables. C’est à ce prix que la RDC pourra relever le défi de
l’éducation et prévenir l’avènement d’une « classe inutile », au profit d’un développement
économique et social plus inclusif, durable et équitable pour l’ensemble de sa population. Seule
une telle mobilisation permettra d’offrir aux jeunes congolais les perspectives d’avenir qu’ils
méritent, et de contribuer ainsi à la construction d’une société plus prospère et épanouie.
Références
Acemoglu, D. et Robinson, J. A. (2013). Why Nations Fail. Profile Books.
Acemoglu, D. et Robinson, J. A. (2006). "Economic origins of dictatorship and democracy."
Cambridge University Press.
Apuke, O D., & Iyendo, T O. (2018). University students' usage of the internet resources for
research and learning: forms of access and perceptions of utility. Elsevier BV, 4(12),
e01052-e01052. https://doi.org/10.1016/j.heliyon.2018.e01052
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