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2023 01:50
Éditeur(s)
Revue Santé mentale au Québec
ISSN
0383-6320 (imprimé)
1708-3923 (numérique)
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Christiane Bertelli*
Marie-Claude Bélisle**
Les personnes aux prises avec un trouble de personnalité limite manifestent leur problé-
matique dans l’ensemble de leurs interactions. Leurs troubles de comportement sont peut-
être aussi le reflet de la désorganisation des systèmes dans lesquels ils évoluent. Dans cette
deuxième partie, seront illustrés les principes utilisés à partir d’un point de vue systémique
pour résoudre les crises rencontrées dans un contexte d’urgence psychiatrique et lors d’un
suivi en thérapie familiale.
Cadre conceptuel
Le cadre théorique du processus que nous décrivons est dérivé à la
fois du point de vue structural (Minuchin et al., 1975) et du point de vue
stratégique (Haley, 1976, Watzlawick, 1974). L’objectif principal est de
réduire les risques de passage à l’acte autodestructeur et les angoisses de
mort déstructurant le système familial. Nous illustrons les techniques
utilisées : questionnement circulaire, connotations positives, injonctions
paradoxales et position basse.
Vignette clinique
Une femme de vingt-cinq ans, secrétaire, mariée, mère d’un enfant
de dix-huit mois se présente à l’urgence psychiatrique. Il s’agit de sa
troisième visite en dix jours. Elle est accompagnée de son conjoint et sa
famille affolés par ses menaces suicidaires : elle parle de prendre toute
sa médication ou de se jeter en bas d’une automobile en marche.
Lors des deux premières visites à l’urgence psychiatrique, la
patiente a rapidement cessé ses menaces de se tuer. Elle a reçu son congé
par la suite et a été orientée vers le volet externe du Programme des
troubles relationnels (délai d’attente d’une semaine). À la troisième
visite, le psychiatre constate une décompensation attribuable au trouble
de personnalité plutôt qu’à une psychopathologie à l’axe I. Il demande
une consultation au Programme des troubles relationnels et instaure à
l’unité d’ultracourt séjour (unité fermée) le régime suivant tel que
convenu avec le programme :
1. Un milieu sécuritaire avec des intervenants formés ;
2. Aucun contact avec l’extérieur ;
3. Une médication neuroleptique à petite dose ;
4. Une préparation à la rencontre familiale dans les prochains 48-
72 heures ;
5. Une thérapie — « Pas de psychothérapie » : les échanges
verbaux sont limités aux besoins de base. La patiente est encouragée à
ventiler par écrit ses émotions qui ne sont pas discutées.
L’entrevue débute par l’arrivée du psychiatre accompagné de
l’infirmière de la patiente. Elle et sa famille sont assises autour d’une
table. Tous adoptent une position préoccupée et teintée d’impuissance.
Cette attitude dénote un paradoxe puisque la patiente et sa famille
attendent depuis 48-72h... un grand spécialiste… Il débute par des pro-
pos de courtoisie et de socialisation banale puis explicite le but de la
rencontre : soumettre au psychiatre traitant une opinion au sujet du
diagnostic, de la dangerosité et d’éventuels services disponibles. Il pro-
cède à une analyse du système : qui se présente ou pas ? Qui souffre (ce
n’est apparemment pas la patiente identifiée) ? De quoi ? Quelles solu-
tions ont été tentées pour résoudre la crise ? Il analyse minutieusement
les faits et le contexte des menaces puis questionne avec empathie la
cliente au sujet des circonstances de sa présence à l’urgence. Il s’agit de
recueillir des faits, non des opinions. Le psychiatre utilise la méthode du
questionnement circulaire auprès des proches en insistant sur la
séquence des faits. Il s’agit de contenir l’expression des émotions dans
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Intervention
L’intervention paradoxale visera donc à remettre à la patiente la
responsabilité de sa vie en présence de son conjoint et de ses parents. Le
psychiatre dit : « Madame, je peux comprendre votre souffrance. C’est
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Commentaires
Donc, en plus d’une intervention paradoxale qui consiste en la
responsabilisation de quelqu’un qui se montre irresponsable, une
prescription de symptôme est ordonnée : utiliser l’urgence aussi souvent
que nécessaire pour calmer la peur. Paradoxalement, les membres du
système inventent alors d’autres solutions.
Typiquement, un patient atteint de TPL craint d’être abandonné
mais non de mourir. C’est ainsi qu’il prend des risques avec sa vie pour
éviter qu’un abandon se produise. Ce sont alors les autres qui ont peur
pour sa vie et qui font des efforts frénétiques pour le sauver aussi
longtemps qu’ils peuvent le supporter. Éventuellement se produisent le
rejet et l’abandon appréhendés et le patient en panique pose alors des
gestes d’une létalité accrue (Dawson, 1988). Pour mettre un terme à
cette escalade, il s’agit donc de rendre explicites les conséquences de
menaces et de gestes para-suicidaires. Si la solution choisie par le
patient pour mettre un terme à sa souffrance est de se tuer, les membres
du système sont impuissants. La crainte de l’abandon est donc immé-
diate. Pour éviter cela, le patient doit assurer sa sécurité et sa survie : « Si
vous voulez vous tuer, nous ne pouvons rien faire, » Les responsabilités
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Conclusion
Le processus d’une intervention systémique en cas de crise suici-
daire à l’urgence a été détaillé : prise de contact, recueil d’information,
intervention paradoxale, prescription de symptôme et entente sur les
modalités du suivi. Le recadrage opéré — « Vous êtes une adulte
responsable de votre vie. » — permet tout au long du suivi proposé au
Programme des troubles relationnels de délimiter clairement les compé-
tences de chacun : patients, proches et intervenants en plus de favoriser
la construction d’une relation de collaboration.
Interventions auprès des familles en crise dont un parent est aux
prises avec un trouble de personnalité limite
Vignette clinique
La famille Y est en crise lorsqu’elle vient consulter. Le couple a
décidé de se séparer après dix ans de vie commune et se dispute la garde
des six enfants. Ceux-ci connaissent une instabilité au niveau de leur
organisation de vie ; plusieurs déménagements, des changements de
garde (tantôt chez la mère, tantôt chez le père, et de nouveau chez la
mère), des changements de milieux scolaires, la perte des amis et des
personnes ressources, etc. Les enfants réagissent par une augmentation
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père joue le rôle d’un enfant, et les deux parents se disputent comme
s’ils étaient frères et sœurs. Il y a des mouvements extrêmes entre les
membres de la famille où chacun se retrouve soit trop près, soit trop loin,
rejeté ou abandonné. On retrouve ces mêmes difficultés d’aménagement
d’un espace confortable physique et mental, entre les membres de la
famille Y. Les enfants vivent avec leur mère pendant quelques mois, puis
se retrouvent soudainement chez leur père, leur mère étant alors
considérée comme la méchante, la mauvaise mère. Monsieur est perçu
comme un bon père tant que Madame est perçue comme la méchante
mère, mais lorsqu’il n’est plus en mesure de s’occuper des enfants et que
Madame reprend la garde, c’est au tour de Monsieur de porter le blâme
de la part du reste de la famille.
Il existe un mythe voulant que l’autonomie et les processus de
séparation-individuation soient dangereux pour la famille (Everett et al.,
1987). Dans cette vignette clinique, la fille aînée adopte une position
extrême avec sa mère et se range du côté du père, pour former avec lui
une coalition contre Madame, afin de mieux se séparer d’elle, au
moment où la jeune fille entre de plain-pied dans l’adolescence. On peut
voir une autre illustration de cette difficulté à s’individualiser de la
masse moïque familiale, lorsque Madame choisit un nouveau conjoint :
elle est vue par les autres membres de la famille comme une ingrate, une
traîtresse. Aussi, chaque renégociation pour la garde des enfants induit
une crise (menaces de suicide, agressions, passages à l’acte).
éclater. Il est donc important que le thérapeute tienne compte des limites
de la famille et de la nécessité de s’affilier à elle, pour ensuite renforcer
la structure, avant de favoriser une plus grande autonomie de chacun de
ses membres (Jones, 1987). Le thérapeute travaille aussi à diminuer la
surprotection et les trop grands rapprochements, ce qui contribue à
diminuer les risques de polarisation vers la négligence et le rejet
(Mandelbaum, 1980). Il peut offrir du support pour pallier aux lacunes
des compétences parentales, comme par exemple faire appel au service
d’un éducateur spécialisé à la maison, d’une garderie ou de substituts
parentaux (camp de jour, famille d’accueil pour un répit parental) et de
groupes d’entraide.
On peut apprendre à la famille à mieux résoudre les problèmes et
les conflits en visant une plus grande utilisation des fonctions cognitives
pour endiguer les émotions vives souvent suscitées (Linehan et al.,
1991 ; Lansky, 1981). La participation à un groupe de parents et à un
groupe d’enfants permet de mieux s’outiller sur le plan cognitif et de
mettre en application les solutions trouvées tout en recevant du support.
On doit compenser pour le manque de limites et de frontières en
apportant plus de structure à l’intérieur des séances et au sein même de
la famille (Gunderson, et al., 1997 ; Mandelbaum, 1977 ; Horwitz et al.,
1996 ; Hartman et Boerger, 1989). Le thérapeute favorise l’épanouisse-
ment personnel en proposant des activités qui ont pour but d’augmenter
l’espace de chacun et d’apporter du ressourcement.
Afin de corriger la pauvre perception de soi et des autres que
vivent plusieurs membres de la famille, on utilise une approche soute-
nante. Le thérapeute fait du renforcement pour toute attitude positive en
évitant de disqualifier les individus. L’apprentissage de la résolution de
problème permet un meilleur contrôle des situations critiques en
augmentant l’estime de soi et en diminuant la honte (Lansky, 1986). Le
thérapeute cherche à restaurer les fonctions parentales nécessaires pour
un retour au développement normal de l’individu et de la famille. Cela
se fait en gardant à l’esprit les frontières et les rôles des individus, tout
en soutenant les parents dans ce rôle qu’ils ont justement de la difficulté
à maintenir. La participation à un groupe de parents, l’aide offerte par la
protection de la jeunesse, que ce soit le répit-dépannage, le placement
des enfants, et autres supports aux parents et enfants peuvent aider la
famille à développer et à conserver des rôles appropriés pour chacun de
ses membres. Le thérapeute aide à travers la résolution des crises ren-
contrées, à faire passer la famille d’une dépendance pathologique à une
dépendance plus saine, puis à une meilleure individuation (Lachkar,
1984). Ce processus demande du temps et se fait à plus long terme.
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Conclusion
Au delà des approches psychothérapeutiques particulières
présentées ici, la stratégie générale vise à construire une alliance de
travail, à maintenir une consistance dans les interventions, à valider
l’expérience émotionnelle du patient et de ses proches et finalement, à
faire renaître l’espoir. Les interventions visent à restructurer et à clarifier
le contexte ainsi qu’à miser sur les capacités du patient et de ses proches.
À court terme, le temps n’est pas aux explications et aux compréhen-
sions plus ou moins profondes. Il est d’abord question de survivre et de
s’adapter en utilisant les ressources du milieu qui sont disponibles.
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ABSTRACT
used to solve crises met at the psychiatric emergency room and during
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RESUMEN
RESUMO