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BM159 - Henri Vernes - Les Berges Du Temps

Dans 'Les Berges du Temps', deux sous-officiers français, Christian Calmos et Philippe Drevet, se rendent en mission secrète au Sud-Soudan pour enquêter sur des activités suspectes liées à un général mégalomane, Abou Abou. Après un atterrissage forcé de leur avion, un Piper PA 22-Tri-Pacer, ils se dirigent vers un centre de recherche scientifique tout en restant vigilants face à d'éventuels dangers. Leur formation militaire et leur expérience leur permettent de naviguer à travers la savane tout en se préparant à affronter des menaces potentielles.

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BM159 - Henri Vernes - Les Berges Du Temps

Dans 'Les Berges du Temps', deux sous-officiers français, Christian Calmos et Philippe Drevet, se rendent en mission secrète au Sud-Soudan pour enquêter sur des activités suspectes liées à un général mégalomane, Abou Abou. Après un atterrissage forcé de leur avion, un Piper PA 22-Tri-Pacer, ils se dirigent vers un centre de recherche scientifique tout en restant vigilants face à d'éventuels dangers. Leur formation militaire et leur expérience leur permettent de naviguer à travers la savane tout en se préparant à affronter des menaces potentielles.

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HENRI VERNES

BOB MORANE

LES BERGES DU TEMPS

FLEUVE NOIR

BOB MORANE N° 159


( Fleuve Noir n°18 )
Table des Matières

Chapitre 1 3
Chapitre 2 12
Chapitre 3 16
Chapitre 4 23
Chapitre 5 26
Chapitre 6 32
Chapitre 7 40
Chapitre 8 45
Chapitre 9 51
Chapitre 10 59
Chapitre 11 66
Chapitre 12 69
Chapitre 13 77
Chapitre 14 83
Chapitre 15 90
Chapitre 1

Si le personnage inconnu ayant inventé le proverbe : « Ce n'est pas l'habit qui fait le
moine » avait vécu à la fin du XXe siècle, il eût pu dire : « Ce n'est pas l'habit qui fait
l'avion. » De fait, le vieux Piper PA 22-Tri-Pacer qui filait dans la nuit, à faible
altitude, au dessus des plaines semi-boisées du Sud-Soudan n'avait pas fière allure.
La couleur de sa carlingue pelait, se couvrait d'éraflures et son numéro
d'immatriculation avait été grossièrement repeint.
Pourtant, son moteur tournait rond. Une mise au point parfaite. Son système de
commandes et, en général, toute sa mécanique, étaient en parfait état de
fonctionnement. Il venait d'ailleurs d'être complètement révisé. Le Tri-Pacer avait
tout du sportif bien entraîné vêtu d'un habit de clochard.
L'homme assis sur le siège du passager montra une ligne de collines basses qui
barrait tout l'horizon, d'est en ouest.
— Le djebel Rafah, chef !
Le pilote tourna vers son compagnon un visage dur à l'expression pourtant un peu
adoucie par un léger sourire éclairé de biais par la lumière du tableau de bord.
— Cesse de m'appeler chef, Philippe... On est des ethnologues envoyés par le Musée
de l'Homme... Mets-toi bien ça dans la tête une fois pour toutes.
Philippe Drevet rigola.
— Bien, chef...
Le sourire du pilote s'élargit. Son visage aux traits tendus sur une ossature solide
perdit encore un peu de sa dureté. Il dit néanmoins :
— Cessons de plaisanter, Philippe... On est en mission spéciale, n'oublie pas... Mon
nom c'est Christian, n'oublie pas non plus...
Les traits de Philippe Drevet se figèrent.
— D'accord, Chris...
Il se frappa le front.
— C'est gravé là ...
Christian Calmos était sergent-chef de l'Armée de Terre Française. Philippe Drevet
était sergent. Tous deux, formés à l'E.N.S.O.A.1 de Saint-Maixent, étaient experts en
électronique et appartenaient à la 4e Division Aéromobile, fer de lance de la F.A.R.2
Ils représentaient la nouvelle génération de sous-officiers de l'Armée de Terre, corps

1 1. Ecole Nationale des Sous-officiers d'Active.


2 2. Force d'Action Rapide.
d'élite affiné, directement ouvert sur le monde moderne et ses techniques. Avec eux,
on était loin des sous-offs primaires et vaguement ridicules chers à l'auteur des Gaîtés
de l'Escadron.
Le Train de 8h 47 n'était plus que le souvenir d'une époque révolue.
Le djebel Rafah se rapprochait rapidement. À peine si ses sommets érodés se
distinguaient sur la plage bleue de la nuit. Au-delà, s'étendait la province d'Equatoria
faisant partie de l'Empire Sud-Soudan. Le Tri-Pacer les franchit d'un coup d'ailes.
— Nous voilà presque à pied d'œuvre, décida Philippe Drevet.
— Oui, approuva Calmos. C'est le moment où il faudra redoubler de précautions.
S'agit pas d'hériter d'un missile. Un cadeau dont on se passerait bien...
Drevet opina de la tête, ne dit rien. Très loin, en direction du sud-est, on voyait briller
la résille d'argent des affluents encore mal connus du haut Nil. Certains n'avaient
encore été que survolés.
C'était dans une étroite aire interdite bordée par un de ces affluents et ses sous-
affluents, que le Tri-Pacer devrait se poser. Autant que possible sans être repéré.
— De toute façon, ajouta le sergent-chef, on n'est pas encore rendus.
On devra encore faire au moins cinq cents bornes avant d'atteindre la zone interdite.
Calmos se mit à rire.
— Comme si le Sud-Soudan tout entier n'était pas interdit !
Avec ce dingue d'Abou Abou qui tire les ficelles... Empereur, mon œil...
Le Soudan était séparé en deux parties distinctes qui se livraient une guerre acharnée.
Au nord, les peuples musulmans ; au sud, les peuples animistes et les chrétiens de
confession copte. Profitant de ces circonstances, le général Abou Abou, qui
commandait les forces sudistes, avait fait sécession et le pays s'était trouvé coupé en
deux. Un an plus tôt Abou Abou, atteint de mégalomanie, s'était fait couronner
empereur. C'était de cette façon que l'Empire du Sud-Soudan était né.
Trois jours plus tôt, le sergent-chef Christian Calmos et le sergent Philippe Drevet
avaient quitté Djibouti à bord du Tri-Pacer.
Après une escale technique à Addis-Abeba, ils s'étaient posés à l'ouest d'Ilubator, près
du confluent de la rivière Sobat et de son affluent la Gila et où, à quelques kilomètres
de la frontière avec le Sud-Soudan, une mission anthropologique française se trouvait
installée depuis plusieurs années afin d'y rechercher les traces des premiers
hominidés.
L'endroit formait une excellente base de départ pour Calmos et Drevet. Leur but
avoué : gagner l'Ouganda pour une mission ethnologique. Leur but secret : se poser
quelque part dans la province d'Equatoria, à l'extrême sud du Soudan, dans une
étroite zone comprise entre deux sous-affluents du Nil.
Une zone interdite. La mission des deux sous-officiers de l'Armée de Terre française
était de chercher à savoir exactement ce qui s'y passait.
Abou Abou était soupçonné de se préparer, avec l'appui d'un savant français, à
procéder à des essais menaçant la paix dans cette région, sinon la paix tout court.
Pendant deux heures, le Tri-Pacer continua à voler à basse altitude. Calmos avait
légèrement incurvé sa course en direction de l'est, de façon à longer au plus près la
frontière éthiopienne, au-delà de laquelle il pourrait, en cas d'alerte, aller se réfugier.
Précaution toute relative d'ailleurs : les missiles ne connaissaient pas de frontières.
— Nous y voilà, dit Drevet.
Il montrait, devant le nez de l'appareil, un territoire délimité gauche et à droite, par
deux cours d'eau. Au sud, très loin, l'Ouganda. La rivière de gauche était la Shaba,
celle de droite la Wiziri. Leurs cours torrentueux brillaient dans la nuit telle des
coulées de mercure.
Drevet avait déployé une carte et cherchait des points de repère à la lumière du
tableau de bord. Cela lui fut relativement aisé. La nuit était claire et lire une carte
aérienne faisait partie de son entraînement de sous-officier navigant. Un
entraînement acquis et perfectionné sur le terrain quand, sous les ordres du sergent-
chef Calmos il avait combattu au Tchad avec la F.A.R.
Maintenant, l'appareil volait très bas. Presque en rase-mottes.
Drevet tendit le bras vers la droite.
Là-bas, le Centre d'Essais...
Très loin, une série de taches claires, de forme rectangulaire ordonnée, à l'écart d'une
vaste aire débroussaillée. Cela s'appelait pompeusement Abou Abou Scientific
Research's Center. En réalité, il ne s'agissait que d'un ensemble de baraquements
dont les toits d'aggloméré ondulé brillaient doucement sous les rayons de la lune
haute.
Calmos avait tourné la tête dans la direction indiquée par son compagnon. Il
commenta :
— Ça a l'air désert...
Drevet braqua de puissantes jumelles, fit une rapide mise au point. Mise au point
toute approximative d'ailleurs à cause de la vitesse de l'avion.
— Ça paraît désert, dit le sergent. Je repère bien des miradors mais on est trop loin
pour que je puisse distinguer les sentinelles; s'il y en a...
— Il doit y en avoir, fit Calmos. Pour les autres, ils doivent dormir...
Le Tri-Pacer s'éloigna, laissant le Centre de Recherches hors de vue.
Cette fois, Drevet désigna un point précis, devant le nez de l'appareil, un peu sur la
gauche.
— Là !
C'était l'endroit prévu pour l'atterrissage. Une large vallée au fond tapissé de hautes
herbes. Tout se passait comme prévu. Les experts de la F.A.R. avaient bien fait leur
travail.
Sans cesse, Calmos jetait des regards inquiets par-dessus son épaule. Il s'attendait à
tout moment à apercevoir la trace fulgurante d'un missile dans le ciel nocturne, mais
rien ne se passait.
Selon toute apparence, les radars n'avaient pas repéré l'appareil qui, depuis qu'il avait
pénétré dans l'espace aérien sud-soudanais, volait à basse altitude.
Le Tri-Pacer n'était plus maintenant qu'à quelques mètres du sol.
À vitesse réduite, il s'engagea dans la vallée. Le tapis de hautes herbes défilait sous
son train d'atterrissage qui le touchait presque.
Sous le souffle provoqué par le déplacement d'air, les sommets des grandes
graminées frissonnaient comme la surface d'un lac sous la brise.
— Accroche-toi, Phil ! cria Calmos. On risque d'être secoués.
Des nids-de-poule devaient se dissimuler sous les hautes herbes.
— On s'accroche ! dit Drevet d'une voix un peu étranglée.
En même temps, il s'assurait de la bonne fixation de son harnais de sécurité.
Un léger choc. Le train d'atterrissage venait de toucher le sol. En même temps, le Tri-
Pacer s'enfonça dans l'épaisseur du tapis d'herbes que son hélice et ses ailes
fauchaient. Il roulait maintenant entre deux haies de végétation rendue bleutée par la
nuit.
Calmos avait coupé l'arrivée d'essence, et la vitesse de l'avion décroissait rapidement.
En outre, les herbes le freinaient. Il tressautait, comme frappé par en dessous par de
gigantesques coups de poing. Sous le tapis de verdure, le sol ressemblait à de la tôle
ondulée.
Soudain, un choc plus violent. Une des roues s'enfonça dans un nid-de-poule plus
profond que les autres, s'y cala. L'appareil pivota sur lui-même, bascula de côté. Son
aile droite heurta le sol, se brisa, vola en l'air comme détachée à la tronçonneuse.
Le Tri-Pacer accomplit encore un quart de tour sur lui-même, puis il s'immobilisa. Un
silence. Une vraie chape de plomb. Calmos demanda :
— Ça va, Phil ?
— Ça va, chef, fût la réponse de Drevet. Pas un poil de sec mais intact... du moins à
première vue...
— Plus de « chef » , Phil, jeta Calmos avec mauvaise humeur tout en faisant sauter
l'attache de son harnais de sécurité . Combien de fois faudra-t-il que je te le rappelle...
— L'émotion, Chris, s'excusa Drevet en se libérant à son tour de son harnais.
D'une ruade, Calmos ouvrit la portière. Un coup de reins, et il se propulsa au-dehors.
Drevet suivit. Les deux hommes roulèrent parmi les hautes herbes. Un double
roulé-boulé impeccable qu'on ne pouvait effectuer qu'après un long entraînement.
Les sous-officiers n'étaient pas seulement des techniciens ; quand les circonstances le
voulaient, ils pouvaient se révéler de parfaits acrobates.
Ils se redressèrent presque en même temps. Drevet eut un mouvement de recul, mais
Calmos le rassura.
— J'ai coupé l'arrivée d'essence quand on a touché le sol... On ne risque pas que ça
explose... Pas trop...
Et il ajouta aussitôt :
— De toute façon, avec ce qu'il reste de carburant dans le réservoir... Doit y en avoir
tout juste pour remplir un briquet...
Les deux hommes contemplaient l'épave du Tri-Pacer.
— En a pris un bon coup, dit Drevet.
— Ça nous évitera de devoir le saboter, fit Calmos, puisque, en principe, et si cela se
révèle nécessaire, on devra expliquer notre présence ici par un atterrissage forcé dû à
une panne d'essence...
Reste à vider ce qui reste dans le réservoir et on sera parés...
— Et si le crash nous attirait du monde? risqua Drevet.
Christian Calmos demeura quelques instants soucieux, hocha la tête.
— Tu as raison... Mettons-nous à couvert... Le temps de voir ce qui se passe... ou ce
qui ne se passe pas...
Ils se retirèrent parmi les hautes herbes et, pendant une demi-heure, ils demeurèrent
attentifs au moindre bruit, sans eux-mêmes prononcer une seule parole. Ils avaient
accompli une partie de leur entraînement en Guyane, puis ils avaient guerroyé au
Tchad, et ils y avaient appris à distinguer les bruits de la nature de ceux faits par
l'homme.
La demi-heure écoulée, Drevet poussa un soupir.
— Je crois que nous n'avons rien à craindre pour le moment. Si on s'était aperçu de
notre atterrissage... euh... forcé, on se serait déjà manifesté.
— Sans doute as-tu raison, approuva Calmos. Je vais récupérer nos bagages, détruire
ce qu'il y a à détruire... Toi, pendant ce temps-là, vidange le réservoir. Faut plus qu'il
y ait une seule goutte de jus dedans quand on découvrira l'épave... si on la découvre...
Moins d'un quart d'heure plus tard, sac au dos, ils se mettaient en route en direction
du Abou Abou Scientific Research's Center.
Pour toute arme, ils emportaient chacun une carabine Remington tirant des balles de
300 Magnum, uniquement au cas où ils seraient attaqués par des lions. On ne
pourrait rien trouver d'anormal au fait que des ethnologues censés se rendre en
Ouganda fussent en possession de carabines de chasse.

*
**

Christian Calmos et Philippe Drevet marchèrent tout le reste de la nuit, ne faisant que
de courtes haltes pour souffler un peu. La région était couverte de savanes et de forêts
clairsemées, ce qui rendait la progression relativement aisée, surtout pour des
marcheurs de leur endurance. Ils avaient repéré avec soin la situation du Centre de
Recherches et ils pouvaient se diriger aisément à la boussole et aux étoiles. Là encore,
une instruction poussée, destinée à leur faire surmonter tous les obstacles, les servait.
Le jour venu, ils se dissimulèrent à l'intérieur d'un bouquet d'épineux touffu qui leur
donnait de l'ombre et, en même temps, les protégeait de l'attaque des fauves. Ils
avaient de l'eau et des provisions et ils passèrent la journée à inspecter les environs à
la jumelle. Vers le milieu de la matinée, une famille de lions vint tourner autour de
leur refuge, mais sans insister autrement. Un peu après midi, un troupeau
d'éléphants imposa au loin ses masses de schiste en mouvement.
Un peu plus tard, une patrouille de soldats sud-soudanais passa à quelques centaines
de mètres d'eux sans les repérer. La présence de ces soldats dans ces régions désolées
fortifia Calmos et Drevet dans la certitude qu'ils se trouvaient bien dans une zone
surveillée, et cela les incita encore à plus de prudence.
A part le passage de quelques guépards lancés aux trousses d'un troupeau de gnous,
le reste de la journée se passa sans incident et, à la tombée du soir, les deux hommes
se remirent en marche.
La nuit était déjà fort avancée quand ils gravirent une petite crête rocheuse. Du
sommet, ils avaient une vue plongeante sur le Centre de Recherches Scientifiques
Abou Abou.
De près, le site se révélait plus imposant que vu d'avion. Les constructions aux toits
d'aggloméré étaient vastes et de différents types.
Certaines, plus soignées, aux murs peints, devaient abriter le personnel civil et les
laboratoires ; d'autres, plus grossières, aux murs nus, servaient sans doute
d'entrepôts et de casernements.
Des miradors un peu partout. Grâce à leurs puissantes jumelles à infrarouge, Calmos
et Drevet y repérèrent des sentinelles postées derrière des mitrailleuses. L'endroit
était donc sévèrement surveillé. Pourquoi ? C'était pour essayer de l'apprendre que
Calmos et Drevet se trouvaient là.
A part les sentinelles des miradors, tout le monde dormait dans le Centre. L'attention
des deux sous-officiers se concentra sur l'espace dénudé, un peu à l'écart des
bâtiments. Vraisemblablement, on s'y livrait à des travaux dont ils ignoraient la
nature. Ils ne devaient d'ailleurs pas chercher à en apprendre davantage à ce sujet.
Leur mission consistait à prendre le plus de photos possible.
Ces photos seraient par la suite livrées à des experts qui les étudieraient et
chercheraient à en tirer des conclusions sur la nature des essais que les chercheurs
d'Abou Abou préparaient.
Les heures qui suivirent, Calmos et Drevet les passèrent à se reposer et à installer leur
matériel photographique et à le camoufler.
À l'aube, le Centre s'anima. Première constatation : l'endroit était sérieusement gardé
et les militaires en surveillaient tous les points d'accès. Cela ne concernait qu'à demi
Calmos et Drevet.
Leur intention n'était pas de pénétrer dans la place. La seule chose qui importait était
de ne pas se faire repérer.
Ils continuèrent à concentrer leur attention sur l'espace libre où, avec la venue du
jour, régnait maintenant une intense activité. Visiblement, on s'apprêtait à y élever
une construction métallique, car des longerons s'empilaient un peu partout.
Des travailleurs indigènes, sans doute des Dinkas, y creusaient des fosses dont la
destination échappait aux deux observateurs. Ils n'étaient d'ailleurs pas là pour tirer
des conclusions de ce qu'ils voyaient.
Drevet tirait photo sur photo au téléobjectif. Il prenait des clichés d'un
amoncellement de caisses alignées devant l'un des baraquements, quand il sursauta.
Un homme venait d'entrer dans le champ.
Un Européen d'une cinquantaine d'années, aux cheveux grisonnants et aux lunettes
cerclées d'or. Sa lèvre supérieure s'ornait d'une moustache, grisonnante elle aussi,
aux pointes retroussées. Il se mit à déchiffrer les inscriptions imprimées au pochoir
sur les caisses.
Zoomant au maximum, Drevet prit quelques très gros plans de l'Européen, se tourna
vers Calmos.
— Regardez un peu ce type, Chris...
Le sergent-chef se pencha vers l'appareil, colla un œil au viseur reflex. Il eut tout de
suite l'homme aux lunettes cerclées d'or en close-up. Il l'observa un moment, se
redressa, fit :
— On dirait le professeur de Saint-Loup...
On leur avait montré des photos de ce professeur de Saint-Loup à Paris, quand on
leur avait confié leur mission. Saint-Loup était le physicien français soupçonné de
collaborer avec Abou Abou.
Maintenant, Calmos et Drevet possédaient la preuve de cette collaboration.
— C'est bien Saint-Loup, en effet, approuva Drevet. Je n'oublie jamais un visage
quand je l'ai vu une fois, même en photo...
Christian Calmos se décida brusquement, jeta :
— Prends encore quelques clichés, puis on se taille... On a ce qu'on voulait, et en route
pour l'Ouganda...
— La frontière de l'Ouganda est proche, commenta Drevet, mais ça nous fera quand
même quelques jours ou quelques nuits de marche.
— C'était prévu, fit Calmos.
Et il ajouta :
— Et puis, on n'est pas ici pour rigoler... Tu es dans l'Armée de Terre, sergent,
n'oublie pas... C'est du sérieux, ça... Les doigts sur la couture du pantalon... Compris ?
— Compris, chef, fit Drevet en esquissant un salut militaire.
Tous deux se sentaient heureux d'avoir accompli leur mission.
Restait à rejoindre l'Ouganda, ce qui ne serait peut-être pas une partie de plaisir. Il y
aurait la fatigue, la chaleur, les aléas de la route, et aussi les soldats sud-soudanais qui
patrouillaient dans la zone frontière.

*
**

Sur le chemin de repli, tout se passa bien. Pendant quelques heures. Calmos et Drevet
avaient décidé de marcher de jour pour gagner du temps. Afin de s'alléger, ils
s'étaient délestés de tout ce qui ne leur était plus indispensable. Le matériel photo
avait été enterré. Bien entendu, ils avaient conservé les pellicules impressionnées
enfermées dans des boîtes étanches.
Vers le milieu de l'après-midi, la chance tourna. Ils passaient au large d'un troupeau
d'éléphants, qu'ils contournaient avec précautions, quand un gros mâle déboucha
brusquement de derrière un bouquet d'acacias, chargea la trompe dressée, les oreilles
en éventail.
— Attention ! lança Calmos.
Drevet, qui concentrait son attention sur le troupeau, tourna la tête, aperçut le
monstre au moment où celui-ci lançait un barrissement de colère. Il voulut imiter
Calmos, s'écarter de la route de la bête furieuse, ou qui faisait mine de l'être.
Surpris, Drevet amorça un démarrage latéral. Son pied gauche accrocha une racine
affleurante et il eut l'impression qu'on lui broyait la cheville. Hurlant de douleur, il
tomba sur le flanc. Au moment où l'éléphant, satisfait de sa manœuvre
d'intimidation, bloquait net des quatre pieds, se détournait et allait rejoindre le gros
du troupeau.
— Ça va, Phil ? interrogea Calmos en revenant vers son compagnon toujours étendu
sur le côté.
— Vous osez me demander si ça va ? fit Drevet en grimaçant. Ça fait un mal de chien,
oui... J'ai l'impression qu'on est en train de m'arracher ce foutu pied...
Calmos se baissa, dégagea la jambe gauche de Drevet, lui inspecta rapidement la
cheville. À l'armée, on lui avait appris non seulement à être opérationnel, à sauter en
parachute et un tas d'autres choses, mais on avait aussi fait de lui un parfait
secouriste. Son opinion fut vite faite.
— Rien de cassé, conclut-il, mais tu t'es offert une fichue entorse, mon vieux.
Ligaments déchirés et tout et tout...
— Bien le moment ! dit Drevet en continuant à grimacer.
— Tu l'as dit, fit Calmos l'air soucieux. Bien le moment.
Drevet tenta de se relever, poussa un gémissement, retomba.
— Rien à faire... Cette maudite jambe a l'air de ne plus m'appartenir... ou de trop
m'appartenir...
Il enchaîna aussitôt :
— De toute façon, pour moi c'est fichu... Je parle de l'Ouganda, bien sûr... Parviendrai
jamais à me traîner jusque-là ...
— Je vais te faire un pansement qui te maintiendra la cheville, dit Calmos. Ensuite on
te fabriquera une canne, et en route !... Clopin-clopant peut-être, mais en route quand
même.
Pourtant, quand le pansement fut en place et que Drevet tenta de se mettre debout
avec l'aide de la canne que lui avait fabriquée Calmos, il se révéla qu'il lui serait
impossible de gagner la frontière ougandaise. Elle se trouvait à une centaine de
kilomètres de là et c'était à peine s'il pouvait poser le pied à terre. Il s'assit sur un
morceau de roc calciné, secoua la tête.
— Rien à faire, Chris... Vous allez me laisser ici et gagner l'Ouganda avec les films. Tôt
ou tard, une patrouille sud-soudanaise me récupérera...
— Ou bien un lion, dit Calmos.
— Un lion n'a jamais fait de mal à une mouche...
— Mais tu n'es pas une mouche, justement, Phil...
— Mais, Chris...
Calmos frappa du pied.
— Pas de mais... c'est moi le chef... Tu t'exécutes ou je te flanque huit jours... Pigé ?
— Pigé, chef, dit Drevet en s'efforçant de sourire.
La carrière militaire était une dure école, mais elle avait cela de bon qu'elle
entretenait l'esprit de corps.
— Voilà ce qu'on va faire, dit Calmos. On va regagner l'épave du Tri-Pacer.
C'est relativement près et, en te traînant, on y arrivera.
Là, tu seras en sécurité et on enverra un message radio pour qu'on vienne à ton
secours d'une façon ou d'une autre... Pendant ce temps, je filerai en Ouganda avec les
films... Ça te va comme ça ?
— Un compromis acceptable, approuva Drevet.
Calmos soutenant son compagnon, il leur fallut le reste de la journée et la plus grande
partie de la nuit suivante pour atteindre l'endroit où gisait l'épave du Tri-Pacer. Rien
ne semblait avoir changé. Tout était calme, mais Drevet, lui, était exténué. Calmos le
chargea sur son épaule et s'engagea parmi les hautes herbes, longeant en sens inverse
la trace qu'ils y avaient faite l'avant-veille. L'épave fut atteinte sans encombre.
Le jour commençait à éclaircir les lointains.
Tout de suite, Drevet s'occupa de la radio. Sans résultat.
— Pas de jus, supposa Calmos.
— Non, dit Drevet, les batteries sont O.K... On dirait plutôt qu'on a saboté le truc en
notre absence... Était intact quand on est partis... Mais, bon sang, ça c'est le comble,
on a bousillé les transistors !...
— Le choc, à l'atterrissage... supposa Calmos.
Pas question... On les a bousillés intentionnellement...
— Ce qui veut dire ?
— Que quelqu'un est venu ici en notre absence et a tout flanqué en l'air. Vous avez
une idée de qui ça peut être, Chris?
Il y eut un moment de silence, puis Drevet insista :
— Vous avez une idée, Chris ?
Sans obtenir davantage de réponse. Puis Calmos, qui était demeuré à l'extérieur de
l'appareil, se décida à parler :
— On a de la visite...
Silencieux comme des ombres, ils étaient sortis des hautes herbes et entouraient
maintenant l'avion. Les premières lueurs de l'aube bleuissaient leur peau sombre.
Leurs beaux visages de type nilotique demeuraient impassibles. Des statues de bronze
patiné.
— Bon sang, les Dinkas ! s'exclama Drevet qui s'était redressé et venait lui aussi
d'apercevoir les guerriers.
Ils se tenaient debout sur une jambe, l'autre pied accroché au creux du jarret. On eût
dit de grands hérons, mais les lances qu'ils pointaient étaient bien plus menaçantes
que des becs d'échassiers.
Chapitre 2

Chaque matin, le commissaire Etienne Daudrais, de la Sûreté parisienne, mangeait


un pamplemousse dont le jus acide, lui avait-on dit, dissolvait les graisses. Il avait
tendance à grossir. Cela ne l'empêchait pas, le pamplemousse dégusté en grimaçant,
d'avaler des œufs au bacon accompagnés d'une quantité astronomique de toasts
beurrés.
Il en était à son sixième toast, quand le téléphone sonna. Il espérait que ce n'était pas
son bureau. Il ne le croyait pas — à moins que ce ne fût pour une raison urgente —,
car il avait donné ordre à ses services pour qu'on ne le dérangeât pas alors qu'il petit-
déjeunait.
Comme on insistait, il déposa son toast sur une soucoupe, se suça les doigts enduits
de beurre, et se décida finalement à décrocher.
— Etienne? fit une voix dure, qui ne s'attardait pas sur les voyelles.
Ce n'était pas le bureau. Daudrais eut un soupir de soulagement.
— Jacques !... Tu es si matinal...
— Je me lève tous les matins à cinq heures, mon vieux, et je me passe à la douche
froide.
La voix était celle d'un homme habitué à commander.
— Je sais, Jacques, je sais... fit Daudrais. Et je t'envie... Moi j'ai tendance a
m'abandonner aux délices de Capoue.
— Personnellement, fit le dénommé Jacques, j'aimerais rester à dormir des jours
entiers... pour oublier mes problèmes...
— Tu as des problèmes, Jacques ?... Je croyais que les militaires n'en avaient jamais...
— Tu rigoles ou quoi ? Plus on monte en grade, plus on en a. Alors moi, tu
comprends...
Le général Jacques Guérard, en tant que commandant de la F.A.R., occupait un des
postes les plus importants de l'Armée de Terre française
— Je suppose, dit Daudrais, que tu ne m'appelles pas dès potron-minet pour me
raconter tes malheurs...
— Justement, si...
— Alors, raconte...
Le général Guérard parla longtemps, sans que Daudrais cherchât à l'interrompre.
Seul, de temps à autre, le craquement d'un toast cuit à point, sous la dent du policier.
Finalement, Guérard se tut. Pour être certain que son correspondant avait fini de
parler, Daudrais demeura un instant silencieux, puis il parla à son tour :
— J'ai l'impression que vous êtes dans un fameux pétrin, Jacques...
Le général Guérard acquiesça.
— Je savais que tu comprendrais, Etienne... Non seulement je vais devoir rendre
compte de la disparition de mes deux sous-officiers, mais, en outre, on ignore ce qui
se passe exactement au Sud-Soudan...
Nouveau silence du commissaire Daudrais, qui voulait montrer combien il
compatissait.
— Je ne vois pas très bien ce que je pourrais faire pour toi, Jacques, finit-il par dire.
— Il me faudrait quelqu'un pour aller là -bas... jeter un coup d'œil, fit Guérard.
Quelqu'un qui n'appartiendrait pas à l'armée...
— Un civil donc ?
— Ou un policier...
Le commissaire Daudrais s'était bloqué le combiné téléphonique contre l'oreille avec
l'épaule.
De façon à garder les deux mains libres pour garnir de beurre et de confiture un
septième toast. Il poussa un grognement, fit :
— Un policier?... Pas question... Les policiers ne peuvent pas agir hors de leur
juridiction... Je me mettrais moi-même...
— Et un civil ! coupa Guérard. Tu pourrais me trouver un civil...
Tu as des relations... De par ton métier de flic tu connais des gens... des durs...
— Je comprends ce que tu veux dire, mon cher, fit Daudrais.
Mettre un truand sur l'affaire, en lui promettant certains... disons... certains
avantages... Hélas ! Je crains que ça ne soit impossible.
Pour commencer parce que cela serait outrepasser mes pouvoirs, et ensuite parce que
ce genre de « durs », comme tu dis, ce ne sont pas des gens auxquels on peut faire
confiance...
Daudrais secoua la tête. Pour lui seul.
— Non, Jacques, je crains de ne pouvoir t'aider... Tu t'es mis dans le pétrin: faudra
t'en tirer tout seul et...
Le policier s'interrompit, sursauta, encore pour lui seul.
— À moins que...! Silence.
— À moins que quoi? insista Guérard.
— J'ai peut-être quelqu'un, maintenant que j'y pense, dit Daudrais. Et pas un flic, et
pas un truand... Le tout sera de mettre la main sur mon type. Plus difficile à attraper
qu'une anguille... À la seconde il est à Paris, et l'autre seconde à la terre de Feu, quand
ce n'est pas en Sibérie... Et puis il faudrait qu'il accepte... Libre comme l'air, le
monsieur...
— Si tu me disais de qui il s'agit? demanda le général.
Daudrais fit mine de ne pas avoir entendu, reprit :
— S'il accepte, tu auras une chance que tout s'arrange. C'est le spécialiste des
situations désespérées, et Dieu sait si ton affaire l'est !
— Si tu me disais de qui il s'agit au lieu de me faire languir? insista le général.
— Je ne veux pas te donner de faux espoirs, fit Daudrais. Je vais essayer de toucher
mon type. Si c'est positif, je te rappelle.
Le policier raccrocha. Pendant quelques instants, il demeura immobile, la main posée
sur le combiné . Puis il décrocha à nouveau et forma un numéro sur le clavier à
touches.

*
**

Un pâle jour matinal envahissait la chambre. Bob Morane ouvrit les yeux, jeta un
regard en direction de la pendulette posée sur la table de chevet, eut un léger sursaut.
Plus de neuf heures! Lui qui était lève-tôt. D'habitude, vers sept heures du matin,
taratata, le clairon qu'il portait à l'intérieur du crâne se mettait à sonner.
À vrai dire, depuis quelques jours, il s'ennuyait. Ce qui lui arrivait rarement.
D'habitude, le danger venait à sa rencontre. Depuis au moins une semaine, rien. Pas
la moindre orpheline à secourir.
Pas le moindre vampire à traquer. Pas de révolution à faire triompher. Pas de
dictateur à renverser. Quant à l'Ombre Jaune, Ylang-Ylang et tutti quanti, ils
semblaient avoir oublié jusqu'à son existence.
La veille, Morane s'était couché tard, à lire, pour la sixième fois peut-être, l’Historia
Naturalibus de Pline, dans une vieille édition en deux volumes imprimés en 1608 par
Jacob Stoer. La journée à venir n'annonçait qu'un vide vertigineux. Courir les
musées? Il les connaissait par cœur. Se mettre au récit de sa dernière aventure?
Il ne s'en sentait pas le courage. Il avait envie de bouger, de courir la galipote, de
sentir le vent brûlant du risque lui roussir la peau.
— Pourvu que quelque chose se passe ! dit-il à haute voix. Ou je vais mourir d'ennui...
Le téléphone sonna. « Qui peut appeler de si bonne heure ? » se demanda Morane.
Puis il songea qu'il était neuf heures passées, se leva, passa son peignoir. Dans le
salon-bureau, le téléphone continuait à sonner.
« Sans doute est-ce Bill, ou Sophia. » Bill Ballantine et Sophia Paramount, ses deux
compagnons d'aventures. Cela le poussa à se hâter. Il pressa le pas et, après une série
de dérapages plus ou moins bien contrôlés, il atteignit le salon-bureau, s'affala dans
une cathèdre gothique garnie de coussins, cueillit le téléphone sur une table basse,
décrocha, jeta sur un ton de fausse colère :
— C'est pas une heure pour réveiller les gens !
— Bob?
Ce n'était pas la voix de Bill Ballantine — celui-ci l'aurait d'ailleurs appelé «
commandant » —, mais Morane la reconnut cependant tout de suite. Il était capable
d'identifier n'importe quelle voix après ne l'avoir entendue qu'une seule fois. Même
sur une seule syllabe.
— Quelle surprise, commissaire ! fit-il. Il y a des siècles...
— Je vous ai réveillé? demanda Daudrais.
— Seulement tiré du lit... J'ai veillé tard hier...
— Je ne comptais pas vous trouver à Paris... Vous êtes toujours par monts et par
vaux...
— Pour le moment, je suis casanier malgré moi. L'aventure me boude. Bien sûr, il
m'arrive d'aimer mes pantoufles, mais pas à ce point...
— Vous devez trouver le temps long, Bob...
— Plutôt, mais je survivrai... Que puis-je faire pour vous, commissaire?
— Pour moi, rien... Pour un ami, oui... Un ami qui a besoin d'un service...
— Si, avant d'aller plus loin, vous me disiez le nom de cet ami, commissaire?
— Le général Guérard... Jacques Guérard...
— Un général !... Hé ! Hé ! une grosse légume... Je me demande bien ce que je
pourrais faire pour un général...
— Il vous le dira lui-même. Bob. Si vous acceptez de le rencontrer, bien sûr...
— Pourquoi accepterais-je ?
— Parce que vous vous ennuyez. Bob.
Morane eut un petit rire grinçant.
— Qui vous a dit que je m'ennuyais, commissaire ?
— Personne, mais vous venez vous-même de me le laisser sous-entendre... Vrai ou
non?
— Vrai... Pourtant, je ne vois pas comment un général pourrait contribuer à me
désennuyer...
— En vous confiant une mission. Bob. Une mission... je dirais... un peu spéciale...
— Et dangereuse sans doute...
— Oui, dangereuse... je dois le reconnaître, avoua Daudrais.
À cette évocation de danger, une petite lueur s'était allumée dans l'œil gris, encore un
peu embué par le sommeil, de Morane.
— Et quand voulez-vous me faire rencontrer votre général, commissaire?
— Si vous pouvez être prêt dans une heure, Bob, j'enverrai un voiture vous prendre.
Morane n'hésita pas. Cette heure lui paraîtrait longue. À présent que sa curiosité était
éveillée, il n'aurait de cesse qu'elle ne fût satisfaite.
— D'accord, commissaire, dans une heure.
Jamais, peut-être. Bob Morane ne s'était senti aussi impatient.
Chapitre 3

Le général Guérard, de la Force d'Action Rapide de l'Armée de Terre Française, était


un homme d'une soixantaine d'années, vigoureux et dur. Il avait combattu en
Indochine et portait sur son visage tanné les marques d'une opiniâtreté que seule
peut donner l'habitude des combats. Son uniforme semblait lui coller à la peau.
On avait l'impression qu'il le portait déjà en naissant.
Un regard en direction du commissaire Daudrais, puis un autre en direction de
Morane. Encore un regard vers Daudrais. Finalement, les yeux de Guérard se fixèrent
sur Bob.
— Bien sûr, vous avez déjà entendu parler de l'« Empereur » Abou Abou, monsieur
Morane...
Guérard semblait vouloir ostensiblement éviter de donner du « commandant » et Bob
lui en sut gré, sourit.
— Qui n'a pas entendu parler d'Abou Abou, mon général?
— Évidemment, évidemment, monsieur Morane, mais j'aimerais que vous me disiez
exactement ce que vous en savez...
Bob Morane fronça les sourcils. Un éclat dur passa dans ses yeux gris d'acier. Guérard
comprit. Depuis le temps, il avait appris à s'y connaître en hommes et, dès que Bob
avait pénétré dans son bureau, il avait su avoir affaire à quelqu'un auquel il n'en
fallait pas conter. Le général Guérard était passé par la Légion et il s'y connaissait en
durs.
L'homme qu'il avait devant lui était sans doute le plus dur qu'il eût jamais rencontré.
Il eut un geste apaisant.
— Rassurez-vous, monsieur Morane, il ne s'agit pas d'un interrogatoire. Pourtant,
nous sommes peut-être appelés à collaborer, et j'aime juger des connaissances de mes
collaborateurs... euh... éventuels...
Morane enregistra le « nous sommes peut-être appelés à collaborer », mais il ne fit
pas de remarque. Il ne tarderait sans doute pas à être renseigné.
— Voilà quelques années, dit-il, la partie sud du Soudan, peuplée d'animistes et de
chrétiens coptes, s'est séparée de la partie nord, peuplée, elle, de musulmans qui
voulaient imposer la religion islamique au pays tout entier. Le colonel Abou Abou qui,
depuis longtemps, s'opposait par la force au gouvernement central, prit la tête de la
sécession, délimita une frontière.
C'est ainsi que naquit le Sud-Soudan qui, bien que n'étant pas officiellement reconnu,
existe en fait. Cela déclencha-t-il chez Abou Abou un processus de mégalomanie? On
l'ignore. Toujours est-il qu'il se mit à donner des signes de démence. Tout d'abord en
se faisant proclamer empereur.
Ensuite en déclarant une guerre ouverte à son voisin du nord, malgré la supériorité
militaire de celui-ci.
Morane s'interrompit, reprit :
— Voilà ... Ai-je bien passé mon examen d'histoire contemporaine, mon général ?
Guérard sourit.
— C'est à peu près ça, monsieur Morane. Du moins dans les grandes lignes... Puis-je
encore vous poser une question?
Morane haussa les épaules.
— Comment pourrais-je vous en empêcher
— Que savez-vous de Conrad de Saint-Loup?
— Vous voulez parler du physicien?
— Exactement...
Morane eut un geste vague.
— J'en sais ce qu'en ont raconté les journaux... Pas plus... Le professeur de Saint-
Loup est un physicien, membre de l'Académie des Sciences... Connu pour ses travaux
sur le continuum espace-temps... Célèbre pour ses théories audacieuses, voire
fantaisistes, qui lui ont valu pas mal de moqueries de la part de ses confrères...
Voilà deux ans, il a quitté la France pour des raisons que j'ignore.
À cette époque, j'étais moi-même absent de France, et je ne m'en suis plus préoccupé
par la suite...
Bob s'interrompit, sourit, reprit encore :
— C'est à peu près tout ce que je sais sur votre Saint-Loup, mon général... Je suppose
que vous allez m'en apprendre davantage...
Le général Guérard se tourna vers le commissaire Daudrais, l'air interrogateur. De la
main, le policier eut un geste rassurant.
— Soyez sans crainte, Jacques... Tout ce qui se dira ici restera entre nous... de toute
façon... N'est-ce pas, Bob ?
Signe de tête affirmatif de Morane.
— Bouche cousue, dit-il. Quand je sortirai d'ici, j'aurai même oublié que le professeur
de Saint-Loup a existé ...
Une affirmation qui valait tous les serments. Le général ne s'y méprit pas. De son
côté. Bob sentait sa curiosité s'éveiller. Au moment où il avait reçu ce coup de
téléphone de Daudrais, il commençait à trouver le temps long. Il s'ennuyait.
Maintenant, il reprenait goût à la vie. C'était plus fort que lui. Dès qu'une aventure
pointait le bout du nez, il se mettait à gamberger.
Le général parlait :
— Saint-Loup avait émis une théorie suivant laquelle le continuum était fait de
particules de temps et d'espace entrelacées et étroitement imbriquées. Cela
expliquait, selon lui, que les conceptions de temps et d'espace fussent indissociables.
— Votre Saint-Loup avait de l'imagination, glissa Morane.
Ignorant l'interruption, Guérard poursuivit :
— Il avait imaginé un appareil, auquel il donna d'ailleurs le nom de Lycotron, capable
de dissocier les particules d'espace et de temps. Selon Saint-Loup, il suffisait de
soumettre ces particules à l'action d'un courant électrique vibrant sous une certaine
fréquence, et on pourrait ainsi figer le temps, le dissocier de l'espace.
En quelque sorte briser le continuum. Mieux : toujours selon Saint-Loup, on pourrait
également franchir ce qu'il appelle « les berges du temps » et prendre pied dans une
autre dimension de l'espace...
— On nage en plein rêve, glissa encore Morane sans grande conviction.
Au cours de sa carrière aventureuse, il avait suffisamment été victime d'avatars
spatio-temporels pour s'étonner encore de quoi que ce fût.
— C'est ce qu'on pensa dès le début, fit le général. On traita Saint-Loup de rêveur,
voire de mystificateur. Ses confrères se moquèrent de lui. La presse en fit une tête de
Turc. Pourtant, il persista dans sa certitude de pouvoir maîtriser le temps à sa guise.
À condition qu'on lui en fournisse les moyens...
— Il me semble me souvenir, maintenant, dit Bob. À l'époque, j'ai parcouru quelques
magazines qui parlaient des théories de Saint-Loup.
— Saint-Loup s'adressa au ministère de la Défense. Il affirmait être capable, grâce au
Lycotron, de figer des régiments entiers dans le temps, de les rendre immédiatement
inopérants, ce qui permettrait à des assaillants d'occuper le terrain sans se voir
opposer la moindre résistance. Le ministère fit étudier le projet par ses experts.
Ceux-ci le jugeant trop fantaisiste, décidèrent qu'il ne s'appuyait sur aucun soupçon
de preuve. Bref, Saint-Loup se vit opposer une fin de non-recevoir. Profondément
ulcéré, il s'adressa au gouvernement des Etats-Unis, puis à l'URSS.
Là encore, il se heurta au mur de l'incrédulité. C'est alors qu'il disparut. Pendant un
moment, on crut qu'il s'était donné la mort car, nulle part, on ne retrouva sa trace.
Cela dura presque une année. Et soudain, coucou, le revoilà !
Saint-Loup refit surface. Et devinez où?
— Au Sud-Soudan, fit Morane sans hésiter.
— Vous étiez au courant? demanda le général en fronçant le front.
Le soupçon perçait dans sa voix.
— Vous m'avez demandé de deviner, et j'ai deviné ...
Guérard ne paraissait pas convaincu.
— Au début de notre entretien, vous m'avez parlé du Sud-Soudan et d'Abou Abou, dit
Bob. Ensuite de Saint-Loup.
Il m'a été facile de faire le rapprochement.

*
**

— Évidemment, fit le général. Évidemment...


Dans le grand bureau, il y avait eu quelques secondes d'un silence chargé de gêne. Le
général interrogeait Daudrais du regard et il ne semblait pas se décider à formuler des
paroles qui lui brûlaient les lèvres. Finalement, ce fut Daudrais qui parla, s'adressant
directement à Morane :
— Le général aurait une mission à vous confier. Bob... Une mission de confiance...
« Depuis le début, je vous vois venir avec vos gros sabots », pensa Morane.
— Si je comprends bien, dit-il, vous aimeriez que je file au Sud-Soudan et que je vous
ramène Saint-Loup par la peau du dos, au nez et à la barbe du bien-aimé empereur
Abou Abou... Cela devient une mauvaise habitude. Hier le professeur Wizer3 ,
aujourd'hui le professeur Saint-Loup...
Ce n'est pas tout à fait ça, dit Daudrais.
— D'autant plus, enchaîna Bob, que je ne vois pas très bien ce qui vous gênerait dans
le fait que Saint-Loup se trouve au Sud-Soudan ou ailleurs... puisque ses théories sont
bidon... Quel intérêt pourrait-il présenter?...
— Justement, intervint le général, nous ne sommes plus tout à fait certains que les
théories de Saint-Loup soient... bidon... comme vous dites...
— Faudrait savoir, dit Morane. À force de danser d'un pied sur l'autre, on finit par se
retrouver assis entre deux chaises... J'aimerais que vous éclairiez ma lanterne, mon
général.
— Nous sommes réunis pour ça, monsieur Morane.
Le général jouait avec le coûteux presse-papiers en argent posé devant lui : un modèle
en réduction du char A.M.X. Leclerc.
— D'après tous les renseignements que nous avons pu obtenir, dit-il, Saint-Loup se
préparerait à procéder à des essais de son Lycotron quelque part sur le territoire sud-
soudanais, et, ce bien entendu, avec la bénédiction d'Abou Abou.
D'autre part, de récentes découvertes faites aux États-Unis tendraient à prouver que
ses théories sur les particules espace-temps ne seraient pas aussi absurdes qu'on
l'avait supposé par le passé ...

3 Voir : « L'Ombre Jaune s'en va-t'en guerre » .


— Et vous craignez que Saint-Loup ne mette au point une arme qui servirait les
desseins guerriers d'Abou Abou? dit Morane.
— Exactement... C'est ce que nous craignons...
— La belle affaire, mon général... Si je comprends bien, grâce au Lycotron, Abou Abou
immobiliserait dans le temps les forces armées du Nord, ce qui lui permettrait de
contrôler tout le Soudan...
Personnellement, je trouverais cela plutôt positif. Le pays serait enfin unifié et cela
tirerait une épine du pied de beaucoup de monde et, en particulier, de l'ONU qui n'en
finit pas de patauger dans le bourbier soudanais...
La mine de Guérard se fit grave.
— Il faut prendre tout ça au sérieux, monsieur Morane. Que se passerait-il si, après
avoir conquis le Nord-Soudan, Abou Abou se prenait d'un soudain appétit de
conquête? Doté d'une arme qui le rendrait invincible, il pourrait étendre ses
prétentions territoriales...
À l'Egypte, par exemple... À l'Ethiopie... Il déferlerait vers le sud...
L'Ouganda... Le Kenya... Le Zaïre... N'ayant devant lui que des armées figées dans le
temps, paralysées par les effets du Lycotron, il ne rencontrerait pas la moindre
opposition... Il ferait massacrer des populations entières.
— Ne croyez-vous pas que vous allez un peu vite? Intervint Morane, le souffle coupé.
Abou Abou n'est pas Hitler...
— Pas encore, mais il pourrait le devenir...
— Et puis, dit encore Bob, il faudrait supposer que le Lycotron ne soit pas une
baudruche.
— Il pourrait ne pas l'être, monsieur Morane. Aujourd'hui, on a des doutes à ce
sujet... On est même presque certain que le Lycotron sera opérationnel avant
longtemps, et on ignore quelles pourraient être les conséquences secondaires de
l'emploi d'une telle arme.
— Il est en effet dangereux de jouer avec le temps, approuva Morane. Le
fonctionnement de notre univers repose sur lui. En le perturbant, ce serait un peu
comme si on s'attaquait à coups de pioche au socle d'une statue...
C'est ce que concluent les rapports parvenus au ministère de la Défense, poursuivit le
général. Saint-Loup étant de nationalité française, il était normal que ce fût la France
qui prenne les choses en main. La mission fut confiée à l'Armée de Terre.
Avant tout, il fallait aller se rendre compte sur place. Par la suite, on prendrait des
mesures plus énergiques pouvant aller jusqu'à l'intervention militaire.
— Pourquoi pas une intervention de l'ONU? risqua Daudrais.
L'envoi des casques bleus, par exemple...
Le général secoua la tête.
— Il faudrait qu'Abou Abou accepte cette intervention, et il est douteux qu'il le fasse.
L'existence de l'Empire sud-soudanais n'est pas reconnue par les Nations Unies et il
est probable qu'il ne le sera pas avant longtemps... Guérard s'interrompit, caressa
pendant un moment son A.M.X. miniature en argent, reprit :
— Donc, nous décidâmes d'envoyer secrètement des observateurs au Sud-Soudan.
Nous choisîmes deux sous-officiers de l'Armée de Terre, en service dans la Force
d'Action Rapide. Deux soldats d'élite, ayant fait leurs preuves sur le terrain. Des
hommes aux nerfs d'acier, possédant en plus une haute technicité et, en outre,
experts en électronique. Camouflés en ethnologues, ils furent chargés d'aller voir
clandestinement ce qui se passait dans une zone interdite, quelque part au nord de la
frontière ougandaise, où, pense-t-on, Saint-Loup s'apprête à effectuer ses premiers
essais du Lycotron...
Voilà près d'un mois maintenant que nos deux sous-officiers ont décollé de Djibouti
et, depuis...
— .... Vous n'avez plus reçu la moindre nouvelle d'eux, enchaîna Morane.
— Exactement... Depuis un mois, Calmos et Drevet — c'est le nom des deux sous-
officiers — n'ont plus donné signe de vie, alors que, depuis longtemps, ils devraient
être passés en Ouganda d'où, immanquablement, ils nous auraient immédiatement
contactés pour rendre compte des résultats de leur mission... Deux conclusions
s'imposent. Ou Calmos et Drevet sont morts, ou ils ont été faits prisonniers par les
soldats d'Abou Abou...
Il y eut un silence un peu gêné .
— Et vous voudriez que j'aille à la recherche de vos deux sous-officiers, mon général?
Fit Morane. C'est ça?
Guérard parut soulagé qu'on lui tende la perche.
— C'est ça, dit-il. Enfin presque... Non seulement nous aimerions que vous tentiez de
retrouver Calmos et Drevet, mais également que vous repreniez à votre charge la
mission qu'apparemment ils ont été empêchés de mener à bien...
— Pourquoi m'avoir choisi, moi ? demanda Morane. Vous ne devez pas manquer
d'autres sous-officiers capables de remplir cette mission.
— Bien entendu... Bien sûr... Mais, si nous vous avons choisi, monsieur Morane, c'est
pour deux raisons...
— La première?...
_ C'est que nous ne pouvons envoyer d'autres militaires...
Vous comprenez... Si Calmos et Drevet ont été découverts, cela pourrait paraître
louche... Vous comprenez... Dans ce genre d'affaire, il nous faut agir avec la plus
grande discrétion...
— Je comprends, dit Morane. Et la seconde raison, mon général?
— j'ai peur d'écorner votre modestie, monsieur Morane.
Ne vous préoccupez pas de ma modestie, fit Bob. Elle en a vu d'autres... Allez-y...
— La seconde raison c'est que, s'il faut en croire le commissaire Daudrais, vous êtes le
seul homme capable d'accomplir une telle mission... et d'en revenir vivant...
Morane se tourna vers Daudrais.
— Vous y allez un peu fort, commissaire.
— À peine. Bob...
— Qui vous dit que j'accepterai, mon général? fit Morane en refaisant face à Guérard.
— Je l'espère seulement, dit Guérard. À cause de votre réputation. Vous passez pour
un homme prompt à vous mettre au service du bien.
— Où commence le bien et où finit le mal dans le cas qui nous occupe? demanda
Morane. Mettre le nez dans les affaires des autres, fût-ce le Sud-Soudan, est-ce bien
ou est-ce mal? je pencherais pour le bien, monsieur Morane. Les essais qui vont se
dérouler au Sud-Soudan risquent de menacer la paix du monde, de mettre tous les
hommes en danger de mort.
— Si j'accepte, fit remarquer Bob, je serai personnellement en danger de mort... Aller
voir ce qui se passe dans votre zone interdite, au Sud-Soudan, et en revenir, ne sera
pas spécialement une partie de plaisir.
On risque d'y laisser des plumes, sinon la vie...
— Vous l'avez dé jà risquée tant de fois, votre vie, intervint Daudrais. En allant au
Sud-Soudan, cela ne fera qu'une fois de plus. Et puis, vous échapperez à l'ennui...
« Argument valable », pensa Morane. Pourtant il n'influerait pas sur sa décision.
Jamais il n'avait fui le danger. Il avait plutôt l'habitude d'aller à sa rencontre.
Pourtant cette affaire de zone interdite, de Lycotron, avec tout ce que cela comportait
d'inconnu, l'intéressait.
Il avait toujours été tenté par ce genre d'aventure, et puis il s'ennuyait, c'était vrai, et
il reniflait l'odeur grisante du risque. Il aimait affronter ce qui le dépassait, et vaincre.
Un jour, peut-être, il y laisserait la vie, mais ce n'était pas ce qui comptait.
L'important c'était l'action. Il voulut pourtant se laisser une chance de refuser.
— En admettant que j'accepte, il me serait impossible de réussir seul. Il faut au moins
être deux pour s'en tirer dans une pareille entreprise...
— Bill pourrait vous accompagner, dit Daudrais.
— Bill ? interrogea le général.
— Bill Ballantine, expliqua le policier. Un Écossais. Bob et lui ont vécu pas mal
d'aventures ensemble. À eux deux ils valent une armée, et les soldats d'Abou Abou
s'écrouleront comme des poupées de chiffon...
— Ce n'est pas certain, fit Morane, mais c'est bien à Bill que je pensais... Dès que je
serai rentré chez moi, je l'appellerai... S'il accepte de m'accompagner dans ce coup
pourri, vous aurez gagné , mon général... S'il refuse...
— Pourquoi ne pas l'appeler d'ici? fit Guérard, l'air soupçonneux.
Il poussa le poste téléphonique posé devant lui en direction de Morane, qui souriait.
— Soyez sans crainte, mon général, je n'ai pas l'intention de vous raconter des
salades.
Il haussa les épaules.
— Enfin !... Puisque vous y tenez...
Morane attira le poste à lui, décrocha le combiné, le laissa suspendu à une
cinquantaine de centimètres de son visage, ajouta :
— C'est en Ecosse, mon général...
Le général eut un geste d'indifférence.
— Aucune importance... Désormais, vous émargez au budget de l'Armée de Terre...
— Ça dépendra de Bill, fit Morane.
Sans se presser, il composa un numéro sur le clavier de l'appareil.
Chapitre 4

Bill Ballantine étira ses longues jambes. Il avait parfois de la peine à se débrouiller
avec ses deux mètres de taille. Sous ses cent trente kilos, la vieille bergère en cuir
patiné gémit en guise de protestation. Le tronc d'arbre qui brûlait dans la grande
cheminée jeta des éclairs de feu sur la chevelure rousse du colosse.
Le vent qui soufflait à travers les Highlands tissait tout un complexe de hurlements
autour du vieux castel. Bill Ballantine se sentait bien. Son grand chien berger, plus
terrible qu'un loup, dormait, roulé en boule à ses pieds. Il avait à portée de la main
une bouteille de Zat77, son scotch favori. Il se sentait en sécurité.
Sa force lui permettait de venir à bout de n'importe quel adversaire, et il avait
toujours un fusil de chasse chargé de chevrotines à portée. Bref, Bill ne craignait rien
ni personne. Sauf peut-être les fantômes qui hantaient le castel, mais il avait depuis
longtemps pris l'habitude de vivre avec eux. Ils avaient même passé un gentleman’s
agreement.
Lui les laissait en paix, et eux faisaient de même.
La vieille bâtisse à courants d'air retentissait d'ailleurs de bruits familiers. Dans la
cuisine aussi vaste et sonore qu'une salle de bal, la vieille cuisinière-femme de
chambre écossaise jouait du tam-tam sur ses casseroles de cuivre. Au loin, on
entendait la rumeur de l'aspirateur que l'homme à tout faire passait sur de vénérables
tapis que, s'il fallait en croire la légende, Robert Bruce avait foulés de ses bottes
crottées.
Pour la centième fois peut-être, Bill Ballantine relisait Macbeth, la pièce de
Shakespeare qu'il préférait. Et, pour la centième fois, il relisait la phrase célèbre mise
dans la bouche de Lady Macbeth :
Out, damned spot ! Out, I say4... quand le téléphone sonna.
Bill mit un instant avant de décrocher, il se demandait qui osait troubler sa quiétude.
Finalement, comme on insistait, il se décida, tendit la main en direction de la table
basse voguant à tribord de la bergère, décrocha le combiné — il disparaissait presque
entièrement dans sa large pogne — , le porta à hauteur de son visage, grogna :
— Yaw ! ? ! Who is the damned...
Il s'interrompit en reconnaissant la voix à l'autre bout du fil. La sienne s'adoucit. Il dit
en français :
— Commandant ! C'qui se passe ?... Ça fait deux jours de suite que vous me
téléphonez... Hier pour me dire que Sophia avait disparu... Aujourd'hui pour me dire
sans doute que vous l'avez retrouvée?...
— Pour commencer, fit Morane, cesse de me donner du « maudit je ne sais quoi » ....
Tu prends des mauvaises manières quand je ne suis pas là pour t'apprendre les
4 Va-t'en, maudite tache ! Va-t'en, te dis-je...
bonnes...
— Ouais... Ouais... Pour commencer c'est pas faire preuve de bonnes manières quand
on dérange les gens en train de lire ce bon vieux William...
— Tu sais lire maintenant? dit Bob narquois.
— Cessez de me mettre en caisse, commandant, et dites-moi pourquoi vous gaspillez
votre argent à me téléphoner... Au prix où sont les communications longue distance...
Il y eut un silence, au cours duquel Morane put entendre le feu crépiter, à plusieurs
centaines de kilomètres de Paris.
— Tu n'aurais pas envie de faire un petit voyage, Bill? interrogea Morane à brûle-
pourpoint.
Ballantine émit un ricanement sonore.
— Je vous vois venir avec vos gros sabots... C'est pour où ce petit voyage?
— Le Sud-Soudan...
— Pourquoi pas Aldébaran ?... On y serait plus en sécurité ...
— Tu sais bien, Bill, que je n'aime pas tellement la... sécurité.
— Ça c'est vrai. Vous nous avez fourrés dans tellement de pétrins...
— Et ce n'est pas fini, dit Morane. Quand tu sauras ce qu'on va aller faire au Sud-
Soudan...
— Je suppose, en effet, que vous ne nous préparez pas une partie de plaisir... Enfin,
quand je dis « nous ». En ce qui me concerne, y a rien de fait...
— Dans ce cas, dit Morane, il est inutile que je te raconte l'histoire... Excuse-moi de
t'avoir dérangé ... Je te rappelle un de ces jours... Et surtout, soigne ton foie... Tu as la
voix pâteuse...
Bob connaissait assez son ami pour deviner quelle serait sa réaction.
— Eh ! Commandant, jeta précipitamment Ballantine. Vous emballez pas. C'est pas
une raison parce que je préfère rester ici à élever mes poulets qu'il faut prendre la
mouche. Racontez-moi quand même votre histoire. Vous savez que j'aime les belles
histoires.
Morane jeta un regard en direction du général Guérard, qui avait pris le second
écouteur. De son côté, Bill se versa deux doigts de Zat77, se cala dans sa bergère, déjà
tout attentif. Il aimait vraiment les belles histoires.
Guérard eut un mouvement de tête affirmatif et Bob résuma rapidement, à l'intention
de Bill, la conversation qu'il venait d'avoir avec le général et Daudrais. Ballantine le
laissa parler, se contentant d'émettre de temps à autre un grognement, presque
toujours réprobateur.
Quand Bob eut fini, l'Écossais éclata :
— Vous êtes dingue, commandant!
— Tu ne m'apprends rien, fit Morane calmement.
— Vous êtes dingue, enchaîna Bill, de vouloir nous embarquer dans cette galère. Vous
ne vous rendez pas compte ! Une zone interdite, des soldats à peu près aussi fous que
leur chef Abou Abou.
La presse a parlé des atrocités qu'ils ont commises, souvenez-vous...
— Si tu crois la presse maintenant, Bill...
— Au cas où on serait pris, poursuivit l'Écossais, on serait considérés comme des
espions, c'est sûr, et on ne l'aurait pas volé.
Sûr aussi qu'on serait fusillés aussi sec...
— N'anticipe pas, mon vieux... Et n'oublie surtout pas qu'il y va peut-être de la vie de
centaines de milliers d'individus. Ou de millions... La paix du monde est peut-être en
jeu. Si le Lycotron de Saint-Loup n'est pas une baudruche, on ne sait pas où son
emploi pourrait nous mener.
Ballantine éclata :
— La vie de centaines de milliers d'individus !... La paix du monde !... Ça fait des
années-lumière que j'entends cette rengaine...
Vous me la servez à chaque coup... Et, à chaque coup, on a un pied en enfer; au
paradis, en ce qui vous concerne. Quand est-ce que vous cesserez de prendre tous les
ennuis du monde sur vos épaules?...
— Sans doute jamais, Bill.
— Eh bien, tant pis pour vous... Si vous avez envie de vous faire fusiller, allez-y tout
seul.
Le ton de l'Écossais montait. Pourtant, Bob savait que cette colère était feinte, que
c'était un jeu auquel son ami se livrait.
— Alors, Bill, tu m'accompagnes pour ces petites vacances au Sud-Soudan ?
— Allez-vous faire griller en enfer, commandant!
Là-bas, en Ecosse, le combiné claqua sur sa fourche. Morane » raccrocha à son tour,
mais plus posément.
— Ça n'a pas l'air d'être très positif, dit le général Guérard en reposant l'écouteur.
Bob Morane ne dit rien. Une expression amusée se superposait à l'éclat froid de ses
yeux gris d'acier, puis il sourit.
Le lendemain, Bill Ballantine débarquait chez Bob Morane, quai Voltaire.
Chapitre 5

Sur la grande carte punaisée pour la circonstance au mur du bureau, le jonc du


général Guérard suivait le tracé du Nil Blanc en direction du sud... Arrivée à
l'embranchement du Bahr-el-GhazaI, la badine fila vers le sud-est, longea le cours du
Sobat jusqu'à la frontière éthiopienne, s'y arrêta. En même temps, Guérard
commentait :
— Cette région est encore relativement mal connue et certaines des tribus qui la
peuplent sont hostiles. Elles cherchent à tout prix à éviter le contact avec la
civilisation...
— Et elles ont bien raison, jeta Bill Ballantine avec un ricanement sonore. À part le
whisky, et encore pas toutes les marques, je ne vois pas très bien ce qu'elle a de bon
votre... euh... civilisation.
— Tais-toi donc, Bill, jeta Morane avec impatience. On n'est pas ici pour refaire le
monde... Laisse le général parler sans l'interrompre à tout bout de champ...
— Ça va... ça va... grogna l'Écossais en étendant ses longues jambes, épaisses comme
des jeunes chênes. Ça va... on écrase...
Z'avez la parole, général...
Bob Morane, Bill Ballantine et le général Guérard se trouvaient réunis dans le bureau
de ce dernier pour une conférence ultra-secrète.
L'extrémité du jonc continua à descendre en direction du sud-est.
II longeait maintenant le tracé de la frontière éthiopienne, en même temps la rivière
Akobo, prolongement du Sobat.
— C'est à l'ouest de cet endroit, continua Guérard en immobilisant le jonc à un
endroit précis, qu'a été établi le Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou. Une
zone située entre deux sous-affluents du Nil Blanc, la Wazziri et la Shaba. Pour y
accéder, une seule route : descendre la Wazziri, qui prend sa source au Kenya, non
loin de la frontière soudanaise.
Malheureusement, la Wazziri traverse une région montagneuse et est entrecoupée de
rapides qui la rendent impropre à la navigation...
Le général fit une pause, reprit en haussant le ton :
— Tout au moins avec des embarcations classiques...
Il y eut un silence, que Morane rompit.
— Si je comprends bien, dit-il, c'est par la Wazziri, et malgré les rapides, que nous
devrions pénétrer dans la zone interdite...
Il fit lui aussi une pause, ajouta :
— Si, bien entendu, Bill et moi acceptons de nous lancer dans l'aventure...
Le général approuva.
— Oui, il vous faudra descendre la Wazziri... Pas d'autres moyens...
— Et les rapides ? fit Bill. Vous venez de dire que votre fichue rivière n'était pas
navigable...
— J'ai précisé « avec des embarcations classiques », monsieur Ballantine. Pas pour
des rafts maniés par des rameurs expérimentés...
— Des rafts, fit Bob d'un air rêveur. Des canots pneumatiques conçus pour franchir
les rapides... Pourquoi pas?
Il y eut encore une petite lueur dans son œil gris. La promesse de l'aventure l'excitait.
— Pourquoi nous compliquer la vie avec cette histoire de rafting et de rapides,
intervint Bill, au lieu de nous parachuter au-dessus de votre zone interdite, tout
simplement?
On saute en chute libre, on n’ouvre les parachutes le plus tard possible et, ni vu ni
connu. Le commandant et moi on est rodés à ce genre de truc. Même qu'on l'a
employé il n'y a pas longtemps.
— En toute autre circonstance, ce serait la meilleure solution, reconnut Guérard, mais
dans le cas présent, ce serait risqué.
D'après les derniers renseignements qui nous sont parvenus, la surveillance aérienne
au-dessus de la zone d'essais a été renforcée ces derniers jours. Sans doute à la suite
de la capture de nos deux sous-officiers. Car nous ne pouvons plus douter qu'ils aient
été capturés, ou tués. Pour vous parachuter, il faudrait survoler la zone interdite...
L'appareil porteur risquerait, à quatre-vingt-dix chances sur cent, de tomber sur la
chasse sud-soudanaise et d'être descendu, avec vous à bord...
— Évidemment, ce ne serait pas une solution, convint Ballantine.
— Mais pourquoi vouloir à tout prix passer par la rivière? demanda Bob. On pourrait
essayer de passer dans la zone interdite par voie de terre.
— Pas question, dit, Guérard. Tout le périmètre est gardé par les soldats sud-
soudanais et leurs auxiliaires dinkas. Tout le périmètre, sauf le côté bordé par la
rivière...
— Pourquoi pas de ce côté? interrogea Ballantine.
— Parce que, en cet endroit, le courant est d'une extrême violence. En outre, la
Wazziri est bordée de falaises à pic, réputées infranchissables...
— Sauf pour des grimpeurs experts et bien équipés, sans doute? glissa Morane.
Signe de tête approbateur du général.
— Et vous savez que nous sommes des grimpeurs expérimentés, c'est ça? fit encore
Bob.
Nouveau signe approbateur du général.
— Minute! intervint Bill. Pour le commandant, ça va! Mais la grimpette, pour moi,
merci beaucoup... Suis pas partant...
La remarque du colosse tomba à plat. Morane savait que si Bill se trouvait un peu
handicapé par son poids, il était presque aussi habile grimpeur que lui. Quant à aimer
ça, c'était autre chose...
— En admettant que nous acceptions, dit Morane, il y aurait un hic... Le rafting... Bill
et moi avons déjà navigué sur des radeaux, mais en bois, et parce qu'il n'y avait pas
moyen de faire autrement... Pourtant, en ce qui concerne le radeau pneumatique sur
rapides, on n'a pas la moindre expérience... ou à peine.
— J'ai prévu cela, fit Guérard. Si vous acceptez de nous aider, vous partirez demain
pour le Verdon. Pendant une semaine, des spécialistes du C.N.E.C.5 vous y feront
subir un entraînement intensif sur des radeaux pneumatiques de l'Armée de Terre. Je
ne doute pas qu'à l'issue de cette période, vous ne soyez devenus des rafters avertis...
— Vous nous flattez, général, ricana Ballantine.
— Vous flatter? fit Guérard avec un sourire. Non... Je vous connais de réputation, tout
simplement... Grâce à Daudrais...
— Bon, dit Morane. Admettons que nous acceptions. Quel serait exactement notre
mission?
— Pour commencer, fit le général, retrouver le sergent-chef Calmos et le sergent
Drevet, et les ramener. Ensuite, essayer de vous rendre compte de ce qui se trame
exactement au Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou et, si possible, saboter
les essais...
— Rien que ça! éclata Ballantine.
Pourquoi ne pas envoyer plutôt un régiment aéroporté?
— C'est justement ce que nous ne pouvons faire, dit Guérard.
Si nous le pouvions, je ne ferais pas appel à vous.
Il y eut un long silence, puis le général demanda :
— Que décidez-vous?... Le temps presse...
Morane demeura songeur, le front barré d'une ride verticale. Bill ne s'y méprit pas. Il
connaissait assez son ami pour deviner ce qui se passait en lui. Il intervint
brutalement :
— Eh commandant... Faut pas vous laisser embobiner... Cette affaire est une affaire
pourrie... On risque à quatre-vingt-dix-neuf pour cent d'y laisser les os...
Bob prit une brusque décision :
— Laissez-nous une heure, mon général.

5 Centre National d’Entrainement Commando.


Il jeta un regard à sa montre, enchaîna :
— Il est midi trente-cinq... On vous téléphonera... disons... à quatorze heures... pour
vous donner notre réponse.
— Espérons qu'elle sera positive, dit Guérard.

*
**

— Vous n'allez quand même pas encore vous laisser embarquer dans cette histoire,
commandant ?
— Avec cet « encore », je sens du reproche dans ta voix, Bill...
Après leur entrevue avec le général Guérard, Bob Morane et Bill Ballantine avaient
gagné la rue, où ils marchaient à présent côte à côte, sans trop se soucier de ce qui se
passait autour d'eux.
— Tu as l'air de regretter les aventures que nous avons vécues ensemble, poursuivit
Morane. On a eu de bons moments, non?
— Et pas mal de mauvais aussi, remarqua l'Écossais. On a failli y laisser notre peau
un nombre incalculable de fois...
— On a failli seulement y laisser notre peau, Bill. Seulement failli, tu viens de le dire
toi-même...
— Avec vous, commandant, faut peser ses mots... Vous les retournez toujours à votre
avantage... J'ai toujours dit que vous étiez de mauvaise foi...
Un groupe de jeunes étudiantes les croisa. Dans leurs dos. Bob et Bill entendirent des
rires, des pépiements, puis une série de sifflements admiratifs. Les deux amis, avec
leur carrure, leur élégance décontractée, leur allure sportive, leur air de marcher
toujours sur des nuages, ne passaient pas inaperçus.
— Vla que les filles sifflent les hommes maintenant, remarqua Ballantine.
Où allons-nous?
— Faut vivre avec son temps, mon vieux, goguenarda Morane.
L'Écossais fit mine de ne pas avoir entendu, enchaîna sur sa pensée :
— C'est à désespérer du monde...
Morane saisit la balle au bond :
— On ajustement l'occasion de le quitter, ce monde...
— Pour un monde meilleur... C'est ça que vous voulez dire?
— Pas exactement, Bill... Ce que je veux dire, c'est que ce petit voyage au Sud-Soudan
nous donnerait l'occasion de prendre un peu de distance par rapport à ce monde
auquel tu as toi-même fait allusion, avec ses pollutions, ses tracasseries de toutes
sortes... Ses filles qui sifflent les hommes, aussi... Et le reste.
Bill laissa échapper un râle de protestation.
— « Ce petit voyage au Sud-Soudan ». Vraiment, commandant, vous avez toujours le
mot qu'il faut. Le roi de l'euphémisme que vous êtes... Appeler « petit voyage » un
truc dans lequel on risque aussi sûr que deux et deux font quatre de sortir les pieds
devant.
— Pourquoi veux-tu absolument que deux et deux fassent quatre? Pourquoi pas cinq?
— Vous plagiez Dostoïevski, commandant. « Deux et deux font quatre, c'est bien,
mais avouez que deux et deux font cinq ce n'est pas mal non plus... », Mémoires écrits
dans un souterrain, 1864.
— Ton érudition m'étonnera toujours, Bill.
— Et chez vous, il y a une chose qui m'étonnera toujours... Si je puis me permettre...
— Comme si tu t'en privais d'habitude... Vas-y... Quelle est cette chose qui t'étonnera
toujours ?
— Votre mauvaise foi, je le répète. Vous savez très bien que si nous allons au Sud-
Soudan, cela n'aura rien d'un « petit voyage ».
— Le Sud-Soudan ce n'est pas très loin, tu sais, fit Morane avec un sourire. À peine
cinq ou six mille kilomètres... à vue de nez bien sûr...
Bill Ballantine poussa un grognement, haussa les épaules, renonça à argumenter.
Un ange passa. De la taille d'un Jumbo-jet. Quand il eut disparu très loin dans le ciel.
Bob demanda :
— Ça ne t'arrive jamais de t'ennuyer, Bill?
Le géant fit « Hum, hum », sans s'engager autrement.
— Eh bien ! moi, ces derniers temps, je m'ennuie! Je ne suis pas fait pour la vie
calme... et puis mes charentaises sont usées jusqu'à la corde...
— Pouvez en acheter une autre paire, non?
Bob négligea la remarque.
— C'est pour cette raison que je vais aller faire un petit tour au Sud-Soudan...
— Pourquoi dites-vous « je »?...
— Parce que tu as dit que tu ne m'accompagnais pas.
— J'ai dit ça, moi ?
— Non, mais tu me l'as fait comprendre...
— Eh bien, fit l'Écossais, puisque vous avez compris, tant mieux. Filez pour le
Soudan. Moi, je rentre en Ecosse...
— J'espère que tu n'auras pas trop de remords, Bill...
— Des remords ?... Ça m'étonnerait... Des remords pourquoi, d'abord?
— De m'avoir laissé partir seul...
— Que pourrais-je y faire? Vous en empêcher?... Vous n'en avez jamais fait qu'à votre
tête. Et puis, vous êtes majeur et vacciné.
— En partant seul, Bill, j'ai de grandes chances d'y laisser ma peau... Je te vois déjà,
dans quelque temps d'ici, sous le ciel bas de tes Highlands, te frappant la poitrine en
hurlant :
« Si j'avais accompagné le commandant, il ne serait peut-être pas mort. Je l'aurais
protégé ... secouru... ou alors nous serions morts ensemble... »
Ballantine sursauta, se tourna vers Morane, les poings serrés, pour lancer :
— Vous savez ce que vous êtes, commandant?... Vous êtes un...
— Fais attention à ce que tu vas dire, Bill...
Le géant se contint, se détourna, massacra d'un coup de talon une boîte de Coke qui
traînait dans le ruisseau, refit face à Morane qui continuait à marcher à ses côtés d'un
pas nonchalant, un léger sourire dans ses yeux gris.
— Je ne vous croyais pas capable de donner des coups bas, dit Ballantine. À la boxe,
vous seriez disqualifié.
— Nous ne sommes pas sur un ring, fit remarquer Bob. Et puis, fais attention. À
marcher de côté, comme un crabe, tu vas finir par piquer une tête dans une bouche
d'égout...
A nouveau, Ballantine se détourna. Il allongea le pas pour marcher à un rythme
normal, éclata de rire, dit :
— Bon, ça va !... Vous avez gagné ... On va illico chercher un petit resto sympa pour
casser la graine plutôt deux fois qu'une. De là, vous pourrez téléphoner au général
pour lui dire que c'est d'ac, question Sud-Soudan.
Nouvel éclat de rire. Le colosse se frappa l'estomac du plat de la main, ajouta :
— Après tout, j'ai pris quelques kilos et un peu de rafting ne fera pas de mal à ma
ligne.
Chapitre 6

Le radeau pneumatique, court et trapu, presque aussi large que long, plongea à la
quasi-verticale dans un trou d'eau, entre deux montagnes d'écume.
Bob Morane hurla :
— À droite, Bill !... À toi !...
Un remous menaçait de frapper l'embarcation de flanc. Ballantine réagit aussitôt.
D'un coup de sa courte rame, il mit le canot face au remous, lui fit éviter le choc
latéral qui aurait menacé de le faire chavirer.
Quand le danger fut écarté, Morane remit d'un coup de rame l'embarcation dans le
sens du courant. De partout, l'eau giclait.
Morane et Bill sentaient les gouttes épaisses frapper leurs casques de polycarbone
comme des rafales de mitrailleuse.
Cela faisait maintenant plusieurs heures qu'ils descendaient la Wazziri. Parfois son
cours était praticable, parfois il se changeait en enfer. Un enfer de rapides, de rocs
affleurant, où le radeau se trouvait entraîné à la vitesse d'un train express, ballotté,
malaxé. À tout instant, il risquait de s'écraser contre les rochers, et il fallait tout le
courage et la vigueur de ses occupants pour éviter chaque fois la catastrophe.
Leur adresse, aussi. Ils s'étaient vite rendu compte que, sans l'entraînement intensif
que leur avait fait subir huit jours plus tôt, dans le Verdon, les spécialistes du
C.N.E.C., ils ne seraient pas parvenus à s'en tirer.
— Serait temps qu'on arrive ! hurla Ballantine. Commence à avoir les bras en
compote.
— T'es pas le seul, hurla à son tour Morane.
Il leur fallait crier à pleins poumons pour dominer le grondement des rapides.
La nuit était claire, avec une haute lune. À gauche, à droite, les falaises bordant la
rivière défilaient en accéléré. Depuis longtemps, Bob et son compagnon avaient
compris pourquoi la zone interdite n'était que peu surveillée du côté de la Wazziri.
Il fallait être fou, ou s'appeler Bob Morane et Bill Ballantine, pour tenter d'y pénétrer
en empruntant cette voie.
Le raft plongea dans un remous, pivota sur lui-même, fut redressé à force de bras,
s'inséra entre deux rocs aiguisés comme des rasoirs qui le manquèrent de peu, se
hissa le long d'une muraille liquide, demeura quelques instants en équilibre sur une
crête d'eau, puis plongea de l'autre côté dans un moutonnement d'écume.
Leurs vêtements étanches et leurs casques ruisselant d'eau. Bob et Bill échangèrent
un regard dans lequel se lisait une amorce de détresse. Quand donc allaient-ils enfin
sortir de ce Styx grondant, véritable porte des Enfers?
Depuis le début, ils avaient deviné que l'aventure ne serait pas une petite promenade
d'agrément, et ils en avaient la confirmation.
Soudain, Morane tendit le bras en avant.
— Là !... Nous y sommes !...
La masse sombre d'un promontoire, agrémentée de franges d'écume, barrait le
courant sur presque toute sa largeur. Les roches déchiquetées qui le couronnaient, le
faisaient ressembler à l'échine d'un gigantesque iguane. C'était derrière ce
promontoire que les deux amis devaient aborder.
Entre la rive et le promontoire, un seul passage large de quelques mètres. L'eau s'y
engouffrait à une vitesse et avec un bruit de cataclysme. Les embruns étaient à ce
point épais que tout n'apparaissait qu'à travers un brouillard tissé d'argent par la
clarté lunaire.
— Croyez qu'on pourra passer? hurla Bill.
— Faudra! cria Morane.
Le courant les entraînait irrésistiblement vers le goulet, et les remous qui se
télescopaient changeaient la rivière en montagnes russes liquides.
Sans la souplesse de sa construction, le radeau pneumatique eût été infailliblement
brisé.
Au fur et à mesure que le raft s'en approchait, le passage paraissait se faire plus étroit.
Quelques mètres à peine. Il semblait même que l'embarcation fût plus large, mais il
s'agissait sans doute d'une illusion d'optique.
Le goulet avala le radeau en une gigantesque succion. A gauche, à droite, les rochers
défilaient, si proches qu'ils donnaient l'impression de pouvoir être touchés de la
main. Un seul contact avec les rocs déchiquetés, et le pneumatique serait éventré.
Éclaboussés, noyés sous les paquets d'embruns, Morane et Ballantine s'efforçaient de
maintenir l'embarcation dans le milieu du courant. Les courtes rames pesaient des
tonnes au bout de leurs bras aux muscles tétanisés par l'effort. Plusieurs fois, l'une
d'elles toucha, mais, chaque fois, celui qui la maniait réussit à éviter qu'elle ne se
brise.
Un remous plus puissant que les autres rompit l'équilibre du radeau, le fit pivoter sur
lui-même, le rendant momentanément incontrôlable. Au moment précis où le goulet
le vomissait en eau libre.
— À gauche! cria Morane.
Le promontoire formait brise-lames, et une grande portion d'eau calme bordait une
étroite grève de rocailles, au pied même de la falaise.
Quelques vigoureux coups de rames projetèrent le pneumatique en eau calme, lui
firent franchir la distance qui le séparait de la berge. Sa proue s'encastra dans la
caillasse de la grève.
Dans de grands éclaboussements, Morane sauta à terre. Bill l'imita en pataugeant,
tira, d'un grand effort, l'avant de l'embarcation au sec.
Le géant s'ébroua, éclata d'un grand rire qui domina le grondement des rapides.
— Ouf !... Je croyais qu'on n'y arriverait jamais !
— Et moi donc ! fit Morane en rejetant en arrière son casque de polycarbone.
Ses cheveux sombres, plaqués à son crâne par l'humidité, lui faisaient un second
casque.
A son tour, Ballantine se débarrassa de son casque, libéra son imposante tignasse
rousse, dit :
— Pour moi, le rafting j'en ai assez jusqu'à la fin de ma vie...
— Si on a de la chance, faudra pourtant remettre ça, fit Bob.
Au cas où ils réussiraient à récupérer Calmos et Drevet, il leur faudrait se rembarquer
en leur compagnie et se relancer à travers les rapides, mais ce serait la phase finale de
l'opération. S'il y avait une phase finale.
Unissant leurs efforts, les deux hommes tirèrent le radeau complètement au sec, tout
contre la falaise. Après avoir débarqué les sacs qui y étaient arrimés, ils y entassèrent
de grosses pierres qui l'empêcheraient d'être emporté en cas de crue de la rivière.
Pourtant, cette éventualité n'était pas trop à craindre, la saison des pluies étant
encore assez éloignée.
La grève sur laquelle Bob et Bill avaient pris pied n'avait que cinq ou six mètres de
large et se composait de pierrailles de toutes tailles apportées par le torrent.
Bill leva la tête vers le sommet de la falaise. Dans la nuit, elle paraissait lisse, sans la
moindre aspérité. Cent cinquante mètres de muraille verticale qui donnaient le
vertige.
— C'est là-haut que vous allez grimper, commandant? fit l'Écossais.
— Obligé, dit Morane.
Et il ajouta :
— Quand je serai en haut, j'installerai un va-et-vient. Ensuite, tu monteras en rappel.
— Surtout, essayez de bien fixer votre installation, recommanda Bill. Je ne tiens pas à
prendre la pelle...
— Je ferai de mon mieux... Fais-moi confiance...
D'un des sacs, ils tirèrent tout le matériel nécessaire à l'escalade.
Des harnais, des cordes, des crampons. Morane s'approcha de la muraille. Il s'était
débarrassé de sa Mae-West et de ses vêtements étanches. Il tira de sa poche une
petite torche et en actionna le contact à plusieurs reprises.
— Quand je serai arrivé, cria-t-il à Bill, je te lancerai ce message lumineux... Trois
barres, une barre, un point, une barre... O.K... Tu feras de même et nous nous
tiendrons en contact de cette façon...
Pendant que je grimperai, tu camoufleras le radeau du mieux que tu pourras.
Il se hissa sur la pointe des pieds, tendit les bras haut au-dessus de la tête et, à l'aide
du petit marteau accroché à son poignet, planta un premier crampon. Il y accrocha un
des mousquetons fixés à son harnais et se hissa à l'aide de la poulie autobloquante.
Quand il fut à hauteur du crampon, il accomplit la même manœuvre, et ainsi de suite,
en ayant soin de récupérer chaque fois le crampon inférieur pour le faire resservir.
Au cours de son existence aventureuse, Morane avait accompli pas mal d'escalades, et
il se sentait capable de réussir celle-ci.
D'autant plus que le matériel sophistiqué fourni par le C.N.E.C. se révélait
d'excellente qualité.
Il lui fallut près d'une heure pour couvrir les cent cinquante mètres qui le séparaient
du sommet. En cours de route, il perdit deux crampons, mais il en avait une provision
suffisante dans un petit sac pendu à sa ceinture.
Finalement, Bob accrocha le rebord de la falaise, effectua un rétablissement, fit
basculer son torse en avant. Les jambes suivirent et il se retrouva à plat ventre dans
une herbe drue, entre deux touffes d'épineux.
Durant quelques secondes, il demeura étendu, soufflant, transpirant. Tous les
muscles lui faisaient mal et, malgré les gants, ses mains étaient endolories. La nuit
était chaude. Une odeur de plantes et de terre surchauffées flottait partout. Le
ricanement d'une hyène retentit au loin, suivi presque aussitôt par le jappement d'un
chacal.
— Bill !... murmura Morane.
Dans l'effort qu'il venait de fournir, il l'avait presque oublié.
Se penchant par-dessus le rebord de la falaise, Morane fit jouer le contact de sa torche
électrique suivant le signal convenu. Trois coups longs. Un long, un court, un long...
O.K. Quelques secondes plus tard, le même signal, venu d'en bas, lui parvenait.
Il fallut quelques minutes à peine à Morane pour installer le va-et-vient, pour lancer
la corde lestée. Nouvel échange de signaux et, une heure plus tard, les équipements et
Bill Ballantine avaient rejoint Bob au sommet de la falaise.
— Quelle sera la suite des opérations? interrogea l'Écossais en se débarrassant de son
harnais. On se met tout de suite en route?
Bob Morane tendit le bras en direction de l'est où, par-dessus les djebels, l'aube
commençait à rosir le ciel.
— Le jour ne va pas tarder à se lever. Or, comme on l'a décidé au départ, on ne
marchera que la nuit afin de diminuer les risques d'être interceptés par les patrouilles
soudanaises ou par les auxiliaires dinkas... On va trouver un coin où nous terrer et y
attendre la nuit... Avant, camouflons le va-et-vient et les cordes de façon à ce qu'on
puisse les récupérer facilement au retour...
Morane faillit ajouter : « ... s'il y a un retour », mais il s'abstint.
Mieux valait ne pas provoquer le sort.
Ils trouvèrent une étroite anfractuosité creusée par la nature dans une muraille
rocheuse. Ils l'explorèrent rapidement et se rendirent compte qu'elle ne se
prolongeait que sur une distance d'une dizaine de mètres, pour se terminer par une
étroite cheminée verticale qui assurait une excellente ventilation. L'endroit ne
paraissait pas habité. Les deux amis n'y découvrirent que les squelettes de quelques
petits rongeurs qui étaient venus mourir là de leur belle mort.
— Cette faille nous fera un parfait refuge, constata Morane.
D'autant plus qu'il y règne un léger courant d'air qui nous rendra l'attente
supportable.
Après avoir en partie masqué l'entrée de la faille à l'aide de pierres et de broussailles,
ils s'y retirèrent. À l'ombre. Le jour était venu, déjà torride. Ils firent alors la seule
chose qu'ils avaient à faire en attendant la nuit suivante : dormir. Ils en avaient grand
besoin.

*
* *

— Tout bien réfléchi, on a de la chance de ne pouvoir marcher que la nuit, dit Bill. Le
jour, avec la chaleur, ce serait un vrai calvaire.
— Comme si nous n'avions pas l'habitude de marcher en plein soleil, fit remarquer
Morane. Depuis le temps, on devrait être cuits à point...
L'Écossais continua sur son idée :
— S'il n'y avait pas eu ce courant d'air, dans notre abri, on l'aurait été, cuits à point...
— Faut reconnaître qu'il fait plutôt chaud, admit Morane.
La terre, la végétation, gorgées de la chaleur diurne, rejetaient celle-ci, changeaient la
nuit en serre. Cette chaleur ne se dissiperait qu'à l'approche du jour, mais, presque
aussitôt, le soleil recommencerait son travail de chauffe.
Bob Morane et Bill Ballantine s'étaient mis en route dès le crépuscule, évitant avec
soin les points d'eau où, à cette heure, les fauves vont boire. Ils portaient des sacs à
dos à l'armature parfaitement étudiée et qui, en dépit de leur poids, n'entravaient
qu'à peine leur marche. Pour toute arme, ils portaient chacun une légère carabine de
chasse, de calibre .30, dont ils espéraient bien ne pas avoir à se servir.
Cela faisait près de trois heures maintenant qu'ils marchaient.
Toutes les heures, ils s'arrêtaient. Autant pour se reposer que pour s'orienter à la
boussole; mais ils étaient de trop habiles batteurs d'estrade pour risquer de s'égarer.
Devant eux, ils le savaient, il y avait le Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou,
but de leur mission. Le tout serait de l'atteindre sans se faire repérer.
La nuit était claire, trouée à la mitrailleuse par les étoiles. Elles paraissaient si
proches, si brillantes, qu'il semblait qu'on n'eût qu'à tendre la main pour les
atteindre. Quelque part, la lune brillait, mais sans qu'on puisse savoir exactement où.
Cela ne l'empêchait pas d'accuser les formes de tout objet de sa lumière argentée,
créatrice d'ombres dures.
Plusieurs fois, les deux voyageurs devaient repérer les silhouettes rousses d'une
famille de lions engourdis au pied d'un acacia, ou les masses figées d'un troupeau
d'éléphants. Toujours, ils accomplissaient un crochet. Ils étaient trop respectueux de
la vie sauvage pour risquer de se trouver contraints à se défendre.
À l'issue de la troisième heure, comme les heures précédentes, ils s'arrêtèrent. Quinze
minutes de halte passées à boire quelques gorgées d'eau, à manger quelques biscuits
vitaminés. Bob en profita pour sortir sa boussole et effectuer un rapide contrôle. Au
bout de quelques secondes, il montra un point, très loin sur l'horizon, par-delà la
savane tachée par les masses noires de bosquets d'épineux.
Par endroits, des termitières dressaient leurs grossiers obélisques couleur de pierre
ponce.
— Le Centre de Recherches est là, quelque part, fit Morane.
Avec un peu de chance, on l'atteindra avant l'aube. Mais, entretemps, il faudra veiller
à ne pas se faire intercepter par une patrouille.
— En admettant qu'on réussisse à atteindre le Centre sans nous faire repérer, dit
Ballantine, c'qu'on fera alors? On n'a pas le moindre plan. Comme presque toujours
quand vous nous lancez dans une de ces aventures à la noix dont vous avez le secret,
on s'est catapultés dans celle-ci en aveugles.
Bob Morane eut un geste vague.
— On improvisera, Bill... On improvisera...
— On improvisera... on improvisera, grommela le colosse. C'est tout vous, ça,
commandant. Et on dit que les natifs de la Balance sont des gens réfléchis...
— Tu oublies mon ascendant Scorpion, Bill, fit remarquer Morane sur un ton mi-
figue, mi-raisin...
— Scorpion... Scorpion... Cessez de déballer votre fatras astrologique... De toute
façon, vous n'en croyez pas un mot...
— Je te ferai remarquer, mon vieux, que pour ce qui est du fatras astrologique, c'est
toi qui nous a mis en piste... ou plutôt sur la balance...
Bill écrasa. Il savait que, dans ce genre de joute oratoire, c'était toujours Morane qui
avait le dernier mot. Il préféra détourner la conversation, éclata :
— Mais vous ne vous rendez pas compte, commandant ! On est ici dans une zone
interdite, avec un régiment entier de soldats sud-soudanais devant nous, et je ne
parle pas des auxiliaires dinkas, et qu'est-ce qu'on est censés faire? Délivrer deux
hommes bien gardés, s'ils sont encore en vie. Empêcher, en outre, des essais top-
secret. Enfin en revenir vivants...
Cela faisait au moins cent fois, depuis leur départ de France, que l'Écossais égrenait
cette litanie. Bob le lui fit remarquer, mais le géant s'entêta :
— On n'en reviendra pas vivants, vous m'entendez !... Personne n'en reviendrait
vivant...
— Sauf quand on s'appelle Bob Morane et Bill Ballantine, dit calmement Bob.
— Et modeste avec ça! apprécia Bill sans pouvoir s'empêcher de sourire.
— Si nous reprenions la route? proposa Morane. Le quart d'heure de repos est passé
...
Ils se remirent en marche. Non sans cette appréhension qu'ils éprouvaient depuis le
début de leur progression à travers le monde nocturne de la brousse.
La nuit tissait autour d'eux tout un réseau de bruits indéfinissables : craquements de
branches, frôlements, appels ténus, grognements de prédateurs, gémissements de
victimes. Le tissu même du danger.
Par précaution, les deux voyageurs demeuraient en terrain découvert, évitant avec
soin les sous-bois, les herbes trop hautes.
À tout moment, ils tenaient leurs armes prêtes à faire feu sur le fauve qui surgirait,
toutes griffes dehors, pour s'offrir une proie facile.
— Écoutez... Qu'est-ce que c'est? fit soudain Bill.
Cela ressemblait à une série d'aboiements, ou plutôt de jappements brefs, ou
modulés, qui paraissaient se répondre.
— On dirait des chiens, dit encore Ballantine.
Morane s'était arrêté lui aussi. Des chiens! Cela voulait dire des hommes, et des
hommes, dans cette zone interdite, ne pouvaient qu'être des ennemis.
— Est-ce qu'on aurait découvert notre trace? reprit à nouveau Bill.
Les jappements se rapprochaient rapidement. Morane se raidit, fit d'une voix sourde :
— Les loups peints !
Bill Ballantine comprit à son tour, se raidit également. Ces mots de « loups peints »
concrétisaient la plus grande menace qui pouvait fondre sur eux.
— Les loups peints, commandant?... Vous voudriez dire...?
— Oui, Bill, c'est ce que je veux dire... C'est bien ça... Les lycaons...
Morane avait prononcé ce mot de « lycaons » comme il aurait énoncé celui de Satan.
Les lycaons, ou cynthyène : les chiens sauvages africains. On les affuble de ce surnom
de loups peints à cause des taches de leur pelage qui donnent l'impression de taches
de peinture. Intelligents, rapides, chassant en groupes d'une trentaine d'individus, ils
demeurent, malgré leur raréfaction, les plus redoutables prédateurs de la savane
africaine. Le léopard fuit devant eux, et même le lion les redoute.
Les jappements se rapprochaient de plus en plus. Leur fréquence indiquait une meute
nombreuse.
— Croyez-vous que ce soit à nous qu'ils en veulent? Interrogea Ballantine.
— Je n'en sais rien, répondit Morane, et je ne tiens pas à le savoir... Filons...
— Et si on les attendait?... On a des armes et nous sommes d'excellents tireurs...
— Peut-être, mais cela ne suffirait pas. Ils sont trop nombreux et trop malins pour
demeurer à portée de fusils... Ils nous auraient à l'usure... Et puis, des coups de feu
risqueraient d'attirer l'attention sur nous... Les bruits portent loin la nuit...
Et Morane répéta :
— Filons...
Ils se mirent à courir, sans but précis. Tout ce qui comptait dans un premier temps,
c'était conserver la plus grande distance possible entre eux et les loups peints, si
c'était bien à eux que ceux-ci en voulaient.
Morane et Ballantine étaient d'excellents coureurs, mais le poids de leurs sacs et de
leurs carabines ralentissait leur allure. Derrière eux, les jappements se rapprochaient
sans cesse, et ils ne pouvaient plus douter que les lycaons ne fussent après eux.
Après quelques nouvelles minutes de course. Bob se retourna, aperçut des formes
claires entre les hautes herbes. Il ne pouvait les dénombrer, mais elles étaient
assurément plusieurs dizaines.
Les lycaons se déployaient en arc de cercle et se rapprochaient sans cesse. À la lueur
de la lune, maintenant haute dans le ciel, on pouvait nettement distinguer les taches
sombres de leur pelage.
Et aussi les formes arrondies, au pavillon tourné vers l'avant, de leurs grandes oreilles
de carnassiers.
Bill Ballantine se retourna à son tour, aperçut les chiens sauvages, dit en haletant un
peu :
— Vont nous rejoindre !
— Pas sûr, fit Morane.
Il désigna un petit tertre, aux parois abruptes, à une centaine de mètres sur la droite,
enchaîna :
— On va grimper là -dessus...
Ils obliquèrent leur course en direction du tertre. Maintenant, les lycaons n'étaient
plus qu'à une vingtaine de mètres derrière eux et, quand ils atteignirent le tertre, ils
se trouvaient quasiment sur leurs talons.
— Grimpe ! hurla Morane à l'adresse de Bill.
L'Écossais voulut protester. La voix de Bob se fit plus impérieuse :
— Grimpe, je te dis !
Pendant que Ballantine, carabine en bandoulière, se hissait le long de la paroi
abrupte, Morane fit face. Il tenait son arme par le canon et la brandissait à la façon
d'une massue. Les loups peints déferlèrent vers lui. Il s'avança d'un pas à leur
rencontre en faisant de grands moulinets de son arme et en criant :
— Arrière, maudits chiens !... Arrière !...
À cette attitude agressive, les lycaons réagirent comme Bob s'y attendait. Ils
refluèrent. À l'exception de l'un d'eux qui, plus audacieux que les autres, attaqua de
biais. La crosse de la carabine l'atteignit à l'épaule. Il boula sous le choc, se remit sur
ses pattes et se mit à fuir en boitant et en hurlant. Morane avança encore d'un pas,
criant à nouveau :
— Arrière, maudits chiens !... Arrière !...
La carabine levée et l'accent de la voix firent à nouveau leur effet. Les lycaons
reculèrent, mais sans pourtant cesser de faire face, les crocs découverts.
Brusquement, Morane pivota sur lui-même, tout en mettant sa carabine en
bandoulière. En deux bonds, il atteignit la paroi, agrippa une racine pendante, se
hissa. Derrière lui, il devina la ruée des lycaons. L'un d'eux, en un bond frénétique,
l'atteignit. Bob sentit les mâchoires se refermer sur le tissu de son pantalon, qui se
déchira.
Le lycaon retomba. Les mâchoires d'un second chien sauvage se refermèrent sur le
talon d'une des chaussures de Morane.
Au moment où celui-ci se sentait saisi par le col de son vêtement et tiré vers le haut
par une poigne de fer.
Chapitre 7

— Ça ira, commandant ? demanda Bill Ballantine en lâchant le col du vêtement de


Bob.
Morane demeura haletant, allongé sur le ventre. Il se frotta la nuque.
— Ça ira, mais tu aurais pu y aller plus doux. Encore un peu, tu me brisais le cou.
Serait temps que tu apprennes à connaître ta force...
— C'était ça ou vous laisser dévorer par ces cabots de malheur... dit Ballantine.
Se retournant sur le flanc, Morane inspecta sa cuisse à travers la déchirure du
pantalon faite par les dents du lycaon.
— Pas de mal? interrogea Bill.
— Non... La peau n'a même pas été entamée...
L'Ecossais se mit à rire.
— Une chance pour cette pauvre bête !... Elle aurait risqué d'attraper la rage.
Morane se redressa sur un genou, dit sur un ton maussade :
— Ce que j'aime en toi, Bill, c'est l'originalité de ton humour...
Il se mit debout d'un coup de reins, jeta un regard par-dessus le rebord de la butte.
En bas, les lycaons continuaient à s'agiter, sans parvenir à grimper le long de la paroi
qui, trop abrupte, était faite de terre et de pierrailles qui s'éboulaient sous leurs
pattes.
La fréquence et la violence de leurs jappements en disaient assez sur la colère qu'ils
éprouvaient à voir leurs proies leur échapper.
— Allons voir s'ils ne peuvent nous prendre à revers, fit Morane en jetant bas son sac
qui le gênait.
Rapidement, les deux voyageurs firent le tour de leur refuge : un plateau herbeux
d'une vingtaine de mètres carrés à peine. Nulle part les parois verticales n'offraient de
possibilité d'accès aux chiens sauvages.
— Sans cette butte providentielle, constata Ballantine, on aurait été dévorés tout
crus...
Et il ajouta aussitôt :
— Reste à savoir si le siège va durer...
— On risque d'être immobilisés un bout de temps, dit Morane.
Les lycaons sont patients... Ils ne partiront que quand la faim se fera trop sentir.
Alors, contraints et forcés, ils iront chercher leur pitance ailleurs...
— Et ça nous retardera pas mal, hein?
— Je ne te le fais pas dire, Bill...
Ils demeurèrent un instant soucieux, puis l'Écossais proposa :
— Et si on descendait quelques-uns de ces maudits loups peints? Les autres
comprendraient peut-être et se tailleraient?
Morane secoua la tête.
— Pas question, Bill, et pour trois raisons. La première, les coups de feu risqueraient
d'attirer l'attention des soldats sud-soudanais. La seconde : les lycaons sont
intelligents et ils se mettraient hors de portée de nos armes pour poursuivre leur
siège. La troisième est que les lycaons ont été beaucoup chassés et que leur espèce est
en voie d'extinction. Ils sont indispensables à l'équilibre écologique, et moins on en
tuera, mieux cela vaudra.
— Bien sûr, commandant, bien sûr... N'empêche qu'ils nous auraient, eux, dévorés
sans le moindre scrupule...
— Pour se nourrir, Bill, exclusivement pour se nourrir. N'oublie pas que l'homme est
le seul animal qui tue gratuitement, soit pour faire la guerre, soit pour le plaisir, soit...
— Ça va, ça va, coupa Bill. Merci pour la leçon... D'autant plus que je suis à peu près
d'accord avec vous... N'empêche que tout ça n'arrange pas nos affaires... Nous voilà
bloqués ici...
— Je ne vois qu'une solution, dit Morane. Prendre notre mal en patience...
L'attente dura jusqu'à l'aube. À ce moment, un troupeau d'antilopes passa au loin et
les lycaons, lassés d'une attente infructueuse, se lancèrent à leur poursuite.
Quand ils eurent disparu, avalés par les derniers lambeaux de nuit, Bill Ballantine se
dressa, poussa une exclamation de joie et se mit à danser en massacrant une vieille
ballade écossaise.
— Ne te réjouis pas trop vite, Bill, intervint Morane. Ce n'est pas gagné.
Le géant s'immobilisa. La ballade écossaise mourut sur ses lèvres.
— Vous voulez dire... qu'ils vont revenir?
— Ce n'est pas ça que je veux dire, mais, que les lycaons nous assiègent ou non, cela
ne change pas grand-chose... du moins pour l'instant. Nous sommes toujours
condamnés à rester ici. Le jour se lève et nous nous sommes donné comme règle très
stricte de ne voyager que la nuit...
— On pourrait passer outre... En nous mettant en route dès maintenant, on
regagnerait le temps perdu...
— Rien à faire, s'entêta Morane. Le jour, on risquerait trop d'être repérés... Je trouve
même curieux qu'on n'ait pas encore croisé une patrouille, ou, tout au moins,
découvert les traces de son passage.
— Peut-être qu'on a eu la baraka jusque maintenant, risqua Ballantine.
— Peut-être... peut-être, fit Bob l'air soucieux.
Il enchaîna :
— Nous allons nous organiser pour passer la journée ici...
Ils allèrent récolter des branchages et des feuillages pour se confectionner une
grossière hutte qui les mettrait à l'abri du soleil et sous laquelle ils se retirèrent.
La plus grande partie de la journée. Bob la passa à inspecter les lointains à la jumelle.
Il repéra plusieurs familles de lions, un troupeau d'éléphants, des bandes de koudous,
une cohorte de gnous en migration, quelques zèbres. Des guépards passèrent, lancés
à la poursuite d'antilopes qui réussirent à les distancer.
Très loin, des buffles pataugeaient dans un marigot. Mais d'hommes, point.
Logiquement, des soldats auraient dû patrouiller dans la zone interdite, et leur
absence intriguait toujours autant Morane. Ou, mieux encore, elle l'inquiétait. Il en fit
la remarque à Bill, mais le géant éclata d'un grand rire.
— Personnellement, commandant, moins j'en verrai de ces soldats, plus je serai
heureux.
— J'ignore s'il vaut mieux se réjouir de leur absence, dit Morane, ou s'il faut au
contraire la regretter.
Sur cette phrase sibylline, la conversation tomba.

*
* *

Sans ménagements, Morane secoua Bill Ballantine couché en chien de fusil sous l'abri
de feuillage.
— C'est le moment d'y aller...
Bill grogna, ouvrit les yeux.
— Bon... bon... on y va... y a pas l'feu...
Le colosse se dressa, assis, étendit les bras au-dessus de sa tête pour s'étirer les
muscles.
— Un bon petit somme, y a que ça pour vous remettre d'aplomb, dit-il, même si le lit
n'est pas particulièrement douillet.
Les dernières heures de la journée avaient été consacrées au repos, les deux hommes
se relayant pour veiller. Non qu'ils courussent le moindre danger, le tertre leur offrant
un refuge sûr, mais ils ne voulaient pas courir de risques.
À l'ouest, une bande de lumière allant de l'or au rouge sang, en passant par l'orange,
était tout ce qui restait du jour. Mais les masses de ténèbres, au-delà, l'écrasaient
rapidement, la laminaient.
Soudain ce fut la nuit. Un interrupteur qu'on abaisse. En même temps, le silence de la
journée se brisait. Mille bruits éclataient, certains identifiables, d'autres non, mais ils
n'en étaient que plus inquiétants.
Sac au dos, Morane et Ballantine se remirent en marche. Comme la veille, la lumière
de la lune avait remplacé celle du jour et ils pouvaient avancer sans trop de peine, à
condition de se tenir à découvert.
À une centaine de mètres devant eux, une antilope oryx passa dans une éclaboussure
de clarté lunaire. Une lionne la poursuivait.
Bob et Bill s'immobilisèrent jusqu'à ce que les deux animaux, gibier et chasseur,
eussent disparu derrière des bosquets de mimosas.
— Ça finira par être notre tour, dit Bill. Mourir sous les griffes d'une lionne, brrr... Je
sais qu'elle doit nourrir ses lionceaux, mais quand même...
Morane ne répondit pas. L'inquiétude continuait à peser sur ses épaules. La présence
de fauves, lions ou panthères, n'avait rien à y voir.
Ils continuèrent à progresser pendant deux heures dans la clarté nacrée, créatrice
d'ombres dures, de la lune. Parfois, Morane s'arrêtait, consultait sa boussole,
corrigeait légèrement la direction.
Comme ils venaient de sortir d'une large combe bordée de collines érodées. Bob
s'arrêta à nouveau. Il montra, devant eux, une crête qui masquait l'horizon.
— C'est derrière cette crête que, logiquement, devrait se trouver le Centre de
Recherches Scientifiques Abou Abou.
Il consulta à nouveau la boussole, étudia un plan, conclut au bout de quelques
minutes :
— Aucune erreur... Le Centre est bien à notre portée... Ce serait le moment de
redoubler de précautions.
Ils se tapirent au fond d'un trou juste assez profond pour qu'ils puissent passer la
tête. Durant un long moment, Morane inspecta à la jumelle la crête elle-même et
l'étendue de terrain qui les en séparait. À plusieurs reprises, il fit :
— Hum... hum...
— Enrhumé, commandant? interrogea Bill qui, pourtant, savait que son ami ne
s'enrhumait presque jamais.
Bob ne répondit pas, continua à inspecter à la jumelle, fit encore :
— Hum... hum...
— Devriez surveiller votre gorge, dit encore Ballantine.
Morane ne répondit pas. Devant eux, à un mètre à peine de leur trou, un mamba —
un des serpents les plus venimeux du monde — passa en se tortillant dans un rayon
de lune.
Bob laissa retomber les jumelles.
— Je n'aime pas ça du tout... Mais alors, là, pas du tout...
— Vous voulez parler du mamba? demanda Ballantine.
Bob lui passa les jumelles.
— Regarde bien, et dis-moi ce que tu vois...
L'Écossais prit les jumelles, effectua une rapide mise au point, scruta longuement les
environs, décida :
— Je ne vois rien d'anormal...
— Justement, c'est parce que tu ne vois rien d'anormal que c'est anormal.
— Une logique à la Bob Morane je suppose ?
— Réfléchis bien... Nous nous trouvons à peine à deux kilomètres d'une base d'essai
secrète, et qui devrait être sérieusement gardée... Or, rien... Pas la moindre patrouille,
pas la plus petite présence humaine... Dans le ciel, aucun avion ou hélicoptère de
surveillance... Le désert... Rien que le désert... En plus, on est arrivés ici sans faire de
mauvaise rencontre...
— À part les loups peints...
— Oui, mais on ne peut pas décemment supposer que les loups peints soient préposés
à la garde du Centre...
— Exact... Donc oublions les loups peints... Pour le reste, vous avez raison,
commandant, c'est pas normal...
— Cesse de me donner du commandant, Bill, jeta Morane avec impatience. Quand
donc te décideras-tu à m'appeler Bob, comme tout le monde...
— Un jour peut-être, commandant... Euh !... Je veux dire... Bob...
Les deux amis se mirent à rire à cette petite joute oratoire qui, pour eux, était
devenue un private joke. Ils reprirent rapidement leur sérieux.
— Faudra pourtant prendre une décision, reprit Ballantine.
— Je n'en vois qu'une, dit Bob. Aller nous rendre compte sur place.
Bill Ballantine haussa ses puissantes épaules.
— Après tout, nous sommes là pour ça !
Ils quittèrent leur trou et se mirent à progresser en direction de la crête. Morane crut
bon cependant de lancer un avertissement :
— Prenons garde où nous mettons les pieds. Le terrain peut être truffé de booby-
traps...
Ils n'avancèrent plus qu'en sondant le sol devant eux à l'aide d'un bâton, mais, nulle
part, ils ne repérèrent le moindre piège, et ils atteignirent sans encombre le bas de la
crête.
Redoublant de précautions, ils s'engagèrent sur la pente, atteignirent le sommet,
s'allongèrent à plat ventre. Sous eux, le Centre de Recherches Scientifiques Abou
Abou s'étendait, figé dans un silence de fin du monde.
Chapitre 8

Les constructions, disséminées sur un espace assez vaste, épousaient à peu près la
forme d'un large rectangle. Tout autour, les formes élancées de miradors au nombre
d'une douzaine.
Ce qui continuait à frapper Bob Morane et Bill Ballantine, c'était le silence. Même la
nuit, un endroit habité frémit de mille bruits ténus, facilement identifiables. Là, rien.
Deuxième remarque : l'absence totale de lumières. Aucune lampe ne brillait derrière
les fenêtres des baraquements. Troisième constatation : pas la moindre présence
humaine. Nulle silhouette, même en ombre chinoise, entre les constructions, et il ne
semblait pas qu'il y eût quelqu'un au sommet des miradors.
— M'a pas l'air très habité, vot' truc, murmura Bill.
— Pour commencer, protesta Morane, ce n'est pas mon truc.
Mais, pour le reste, tu as raison : ça n'a pas l'air très habité.
Tirant ses jumelles, Morane les braqua dans la direction des bâtiments, les étudia
mètre carré par mètre carré, ainsi que les espaces entre eux. Toujours pas la moindre
présence humaine, alors que, logiquement, il y aurait dû avoir des gardes. Bob
s'intéressa alors aux miradors, les inspecta l'un après l'autre. Il repéra sans peine les
mitrailleuses en batterie, mais sans personne derrière.
— Regarde de ton côté, dit Morane en passant les jumelles à son compagnon.
Mais Ballantine eut beau inspecter à son tour l'étendue des installations, il n'y
découvrit personne.
— Désert, conclut-il. Tout à fait désert... Pourtant, les mitrailleuses ne doivent pas
être là pour la décoration. À un moment donné, il y a dû avoir quelqu'un pour s'en
servir...
— C'est l'évidence même, approuva Morane. Pourtant, tout paraît propre, en ordre.
Pas d'ordures qui traînent, pas de portes demeurées ouvertes... Si le Centre a été
abandonné, ce ne doit pas être depuis bien longtemps...
— J'aimerais savoir ce que cela signifie...
— Moi aussi, Bill, moi aussi.
L'absence de toute humanité inquiétait toujours davantage Morane que s'ils avaient
eu un régiment de soldats sud-soudanais à leurs trousses.
Toujours étendus sur le ventre, au bord de l'arête, Bob et Bill continuaient à surveiller
le Centre. Ils remarquèrent un détail qui ne les avait pas frappés au premier abord.
C'était, un peu à l'écart des habitations, un vaste cercle entouré d'une série d'appareils
en forme de cornets évasés.
— On dirait des pavillons de phonos de la Belle Époque, remarqua Ballantine.
— Exactement, approuva Morane. Des pavillons de vieux phonos, mais de style
résolument plus moderniste...
— Je me demande qui peut bien jouer du phono en cet endroit fit Bill sans paraître
vraiment croire à ce qu'il disait.
Je ne pense pas que ces... pavillons servent à diffuser de la musique, dit Bob.
Regarde, au centre du cercle, il y a quelque chose qui ressemble à une cage...
— Oui, et les pavillons sont dirigés sur elle. S'il s'agit bien d'une cage évidemment.
— C'est bien une cage, assura Morane qui avait braqué ses jumelles. Et on dirait que
des hommes y sont enfermés...
— Passez-moi votre engin, fit Bill en prenant les jumelles des mains de son
compagnon.
À son tour, l'Écossais braqua les jumelles, constata au bout d'un moment :
— Non seulement il s'agit bien d'une cage, mais il y a également des hommes à
l'intérieur. J'en compte une douzaine.
Peut-être plus...
Le colosse laissa retomber les jumelles, tourna la tête vers Bob.
— Ça devient de plus en plus curieux, non?
— De plus en plus curieux, en effet, Bill...
Morane s'interrompit, sursauta, enchaîna :
— Et ce bruit maintenant...
Une série de bourdonnements, entrecoupés de grésillements.
— Tu entends? interrogea Bob.
— J'entends, dit Bill. J'ai même l'impression que ça vient du côté des pavillons de
phonos et de la cage.
— J'ai aussi cette impression, fit Bob.
Les bourdonnements entrecoupés de grésillements continuaient à se faire entendre.
Cela faisait penser à un essaim d'abeilles furieuses.
— Bon, dit Bill, qu'est-ce que ça veut dire tout ça? On aurait dû avoir de la peine à
pénétrer dans le Centre, même qu'on craignait d'être capturés par les soldats sud-
soudanais, et on trouve ledit Centre complètement vidé, à part des prisonniers dans
une cage entourée de gramophones bidon qui, au lieu de moudre la Matchiche, font
un bruit de guêpes en colère.
— Ce doit être un appareillage électrique qui fait ce bruit-là , dit Morane.
— Appareillage électrique ou guêpes, c'est du pareil au même.
Je n'ai pas fait Polytechnique, moi, et je répète : « Qu'est-ce que ça veut dire tout ça?
» Morane hocha la tête.
— On va bientôt trouver une réponse à cette question, du moins je l'espère. Pour cela,
un seul moyen : aller nous rendre compte sur place.

*
* *

Le terrain descendait en pente douce vers les installations du Centre. Bob Morane et
Bill Ballantine s'y engagèrent pas à pas, la carabine prête à faire feu. De temps à
autre, ils tournaient la tête en direction de la crête qu'ils venaient de quitter. Elle se
faisait lointaine, et ils avaient l'impression d'abandonner le connu pour l'inconnu.
Devant eux, les bâtiments se précisaient. Bientôt, ils les atteignirent, s'engagèrent
entre deux hangars, risquèrent un coup d'œil au-delà. Tout demeurait désert. Ils
s'enhardirent, longèrent des allées vides où rien ne traînait.
Pas le moindre papier, le moindre débris.
Tout était ratissé, propre, aseptisé, comme si l'endroit venait tout juste d'être
abandonné, et c'était probablement le cas.
Tout d'abord, les deux amis avaient craint une mauvaise rencontre, mais, au fur et à
mesure qu'ils progressaient, cette crainte les quittait pour être remplacée par un autre
sentiment : l’angoisse devant l'incompréhensible.
Au cours de leur exploration, ils trouvèrent plusieurs portes ouvertes, mais, derrière,
ils ne découvrirent que des dortoirs ou des salles communes vides. Là tout était
également bien rangé, d'une propreté méticuleuse. Il ne s'agissait donc pas d'un
départ précipité.
Une opération parfaitement organisée, prévue, répondant à un plan précis.
— Pas normal tout ça, ne cessait de maugréer Bill. Vraiment pas normal.
Au fur et à mesure qu'ils progressaient, les bourdonnements entrecoupés de
grésillements s'intensifiaient. Quand ils pénétrèrent dans le cercle aux pavillons, ils se
firent assourdissants.
Les pavillons étaient montés sur des caissons de métal cernés d'un réseau compliqué
de tubulures, et c'était de ces caissons que venait le bruit.
Morane posa précautionneusement la main sur l'un d'eux. Il était brûlant, comme si
un feu flambait à l'intérieur.
— Commandant, venez voir ! Ballantine se tenait devant la cage, car c'était bien d'une
cage qu'il s'agissait. Bob rejoignit son compagnon, darda le rayon de sa torche
électrique entre les barreaux. Il y avait là une vingtaine de prisonniers, certains assis
à même le sol, prostrés; d'autres, debout gesticulant en direction des nouveaux venus
et leur lançant des paroles dans une langue que ni Morane ni Bill ne comprenaient
Sans doute du dinka.
Instinctivement, Morane employa le français pour crier :
— Ça va ! Ne vous énervez pas... On va vous tirer de là ...
— Eh !... Vous parlez français... Qui êtes-vous? fit une voix.
Celui qui venait de parler avait également employé le français.
Un français excellent.
Morane plissa les paupières pour aiguiser son regard de nyctalope, découvrit parmi
les visages sombres la tache d'un visage plus clair, puis une autre.
— Et vous, qui êtes-vous? interrogea Bob.
La réponse vint aussitôt :
— Je m'appelle Christian Calmos...
— Et moi, Philippe Drevet, fit l'autre visage clair.
Morane et Bill échangèrent un rapide regard. Il semblait qu'ils eussent réussi la
première partie de leur mission : retrouver le sergent-chef Calmos et le sergent
Drevet.
— C'est pour vous qu'on est ici, jeta Morane.
Qui répéta :
— On va vous tirer de là.
Il devait parler très haut pour couvrir le ronronnement désaccordé issu des caissons
supportant les pavillons. Il se tourna vers Bill, lui montra la serrure fermant la porte
de la cage.
— Essaie de venir à bout de cette mécanique...
À peu de distance de là, l'Écossais trouva une pioche oubliée sans doute par des
terrassiers, et il lui fallut quelques minutes à peine pour bousiller la serrure. La grille
s'ouvrit et se rabattit en claquant sous la poussée frénétique des prisonniers
soudanais.
Certains eurent des gestes d'agressivité en direction de Bob et de Bill, mais la menace
des carabines les tint à distance. Ils se mirent à tourner en rond, visiblement affolés.
Calmement, Calmos et Drevet sortirent à leur tour de la cage, avec une vague
méfiance dans leur allure, mais ils demeuraient très droits, la tête haute.
— Je suis Calmos, dit le premier.
— Et moi Drevet, dit le second.
— Le sergent-chef Christian Calmos, et le sergent Philippe Drevet, de l'Armée de
Terre Française, précisa Morane.
C'est le général Guérard qui nous envoie pour vous sortir de là ...
— Je t'avais bien dit que l'Armée ne laisserait pas tomber ses gars, fit Calmos en
direction de Drevet.
Il se tourna vers Bob, enchaîna sur un ton un peu bref :
— Je suppose que vous avez un nom...
Morane sourit. Il avait devant lui deux hommes vêtus de hardes sales, mais qui, après
des semaines de captivité pénibles, gardaient leur dignité.
— Bien sûr que nous avons un nom, dit-il. Nous en avons même deux... On aurait dû
commencer par se présenter, mais on avait autre chose à faire... Personnellement, je
me nomme Robert Morane.
— Le fameux Bob Morane! fit Drevet.
— Fameux... fameux... rigola Bill. Faut pas croire tout ce que disent les journaux, vous
savez...
Bob désigna son ami :
— Et cet éléphant à deux pattes, c'est William Ballantine.
— Le célèbre Bill Ballantine s'étonna Calmos.
— Oh! vous savez, fit Bob en souriant, célèbre... Oui, si on veut, mais surtout pour la
quantité faramineuse de whisky qu'il est capable d'avaler...
— Seulement un petit verre de temps en temps, protesta Bill, et uniquement par
patriotisme.
— De toute façon, merci d'être venus, intervint Calmos. On commençait à
désespérer... Mais éloignons-nous de ces machines infernales...
Il désignait les pavillons au sommet de leurs caissons couturés de tubulures.
— C'est quoi? interrogea Bill.
Les ronflements entrecoupés de grésillements perdaient peu à peu de l'amplitude.
_ Selon le professeur Saint-Loup, dit Calmos, il s'agirait d'un appareil capable de figer
les hommes dans le temps... Le Lycotron, c'est son nom... Drevet, moi et les autres
prisonniers avons été placés dans cette cage pour expérimenter ses effets.
— Des cobayes en quelque sorte, dit Bob.
— Et qui sont ceux-là? interrogea Ballantine en désignant les autres captifs qui
continuaient à s'agiter en tous sens, dans la plus grande confusion.
— II s'agit de prisonniers nord-soudanais confiés à Saint-Loup par Abou Abou,
expliqua Calmos.
Comme nous, ils ont été contraints de travailler à la construction de cette base.
Ensuite, ils devaient servir de sujets d'expérience, comme Drevet et moi...
— Que se passera-t-il quand ces appareils fonctionneront? demanda Ballantine.
Calmos eut un geste vague.
— Aucune idée précise, mais Saint-Loup avait l'air sûr de son fait. Logiquement, les
Lycotrons devraient faire converger leur action sur la cage et ses occupants. Que se
passera-t-il alors ?... Je préférerais ne pas être là pour le savoir...
— Toujours selon Saint-Loup, intervint Drevet, le processus devrait s'enclencher
quand le bruit cessera, et il continue à faiblir.
Les ronflements entrecoupés de grésillements s'atténuaient de plus en plus.
— Et qu'est-il advenu de Saint-Loup et de ses collaborateurs ?
demanda Bob.
Calmos pointa le doigt vers un djebel qui, loin vers le nord, découpait ses sommets
érodés sur le cobalt de la nuit.
— Ils se sont réfugiés là-haut, dans un blockhaus, d'où ils pourront observer les effets
de l'expérience...
— Si elle a lieu, dit Bob.
— Que voulez-vous dire? fit Calmos avec étonnement.
— On va s'arranger pour saboter cette sale mécanique, glissa Ballantine.
Le ronronnement désaccordé faiblissait de plus en plus. Morane prit une brusque
décision, s'adressa à Calmos :
— Dites aux Soudanais de fuir le plus loin possible, de se disperser dans la nature. De
votre côté, éloignez-vous en direction de l'est. Le plus loin possible également. Bill et
moi nous vous rejoindrons quand nous aurons terminé notre sabotage.
— Nous restons avec vous, décida Calmos.
— Pas question! coupa Morane. Mieux vaut risquer seulement deux vies au lieu de
quatre... Filez...
Le sergent-chef Calmos savait commander, mais il savait également obéir. Au cours
de leur captivité, Drevet et lui avaient acquis quelques notions de soudanais.
Rapidement, il jeta des ordres et, après un moment d'hésitation, les Africains
s'égaillèrent, se glissèrent entre les caissons, disparurent dans la nuit. Calmos et
Drevet s'éloignèrent à leur tour, en direction de l'est, se fondirent dans les ténèbres.
Bob et Bill s'étaient approchés d'un des pavillons. Tout de suite l'Écossais s'attaqua à
l'un des caissons à coups de pioche. Le fer rebondit en sonnant sur une surface dure,
sans l’entamer.
Second coup de pioche sur une des tubulures cette fois, sans plus de résultat.
— Sans doute un alliage spécial, conclut Bill. Peut-être à base de céramique... Du
téflon ou quelque chose dans le genre... Plus dur que l'acier... On va mettre des heures
pour démolir tout ça... Si on y parvient...
— On va s'y prendre autrement, dit Morane
D'un coup de reins, il fit basculer son sac à dos, le posa sur le sol l'ouvrit, en tira une
petite trousse contenant de minuscules pain d'explosifs à forte puissance, des bandes
d'adhésif, des détonateurs, du fin fil de contact et une minuterie miniaturisée.
— Espérons que nous aurons fini à temps, fit Bob.
Les ronronnements entrecoupés de grésillements continuaient à s'affaiblir. Quand ils
cesseraient de se faire entendre, le Lycotron entrerait en action.
Les deux hommes s'étaient déjà mis au travail. Bob fixait les pains d'explosifs aux
caissons à l'aide des bandes d'adhésif et Bill y enfonçait les détonateurs, déroulait les
fils. Il fallut à peine quelques minutes pour que les six caissons fussent minés. Le
ronronnement n'était plus qu'un murmure. Fébrilement, Bill attacha le fil positif et le
fil négatif aux bornes de la minuterie. Pendant ce temps, Morane refixait son sac à ses
épaules, en recommandant :
— Une minute, Bill... Ce sera assez... Faudra galoper... Ballantine régla la minuterie,
la posa sur le sol, se redressa, jeta
— On y va, commandant !
Au moment où les ronronnements désaccordés cessaient tout à fait de se faire
entendre et qu'une vague de lumière d'un rosé écœurant déferlait sur eux.
Chapitre 9

Baignés par la lumière rosé projetée par les Lycotrons, Bob Morane et Bill Ballantine
s'immobilisèrent soudain, incapables de bouger. Des étincelles les entouraient en
grésillant, s'aggloméraient sur toute la surface de leur corps. Pendant quelques
fractions de seconde, ils ne furent plus que dans une demi-conscience, complètement
déconnectés du temps terrestre.
La lumière rosé se propageait rapidement, en vagues concentriques d'abord, puis elle
reflua vers l'extérieur du cercle, envahit la savane environnante, noya la brousse, se
hissa aux flancs des djebels. Tout être vivant était aussitôt capturé, immobilisé dans
des essaims d'étincelles grésillantes.
Changé en pierre, le temps ne s'écoulait plus. Et soudain il bascula, entraînant Bob
Morane et Bill Ballantine dans un torrent de lumière rosé qui, rapidement, tourna au
rouge puis au pourpre de plus en plus épais, presque noir, traversé par de brèves
fulgurations de vagues déferlantes, à l'écume couleur de sanie.
En même temps, les deux hommes reprirent conscience. Autour d'eux, les silhouettes
des Lycotrons avaient disparu. Près d'eux, des formes humaines passèrent, pantins
désarticulés emportés par le flot rouge.
Des soldats nord-soudanais, ceux-là mêmes qui se trouvaient prisonniers dans la cage
en compagnie du sergent-chef Calmos et du sergent Drevet, des guerriers dinkas...
Déjà ils disparaissaient.
Morane accrocha Bill par l'épaule, hurla :
— Il ne faut pas être séparés!
Sans avoir la certitude d'être entendu.
La main de Bill se referma sur le poignet de Bob, le cercla d'un bracelet de fer.
Morane se sentit soulagé. Il avait été entendu. Les voix humaines portaient à travers
les vagues du temps.
Ils continuaient à être emportés. Parfois les vagues se changeaient en tourbillons
horizontaux qui les basculaient cul par-dessus tête, leur faisaient perdre la notion du
haut et du bas. S'il y avait encore un haut et un bas dans le maelström ultra-
dimensionnel dont ils étaient les jouets.
Peu à peu, le pourpre s'éclaircissait, les vagues rosissaient, maintenant tavelées d'un
jaune écœurant. La main de Bill demeurait rivée au poignet de Morane. A aucun
moment, les deux hommes n'avaient lâché leurs armes. Ils s'y raccrochaient comme à
des bouées.
Devant eux, une ligne sombre. Ils s'en rapprochaient à toute allure, emportés par le
courant. Une vague les souleva, les projeta sur une grève où ils demeurèrent étendus
sur le dos. Morane ouvrit les yeux le premier, aspira à pleins poumons un air un peu
piquant, riche en ozone, secoua le bras, jeta :
— Si tu cessais de me tenir en laisse?
La main de Ballantine lâcha son poignet. Bob le porta à hauteur de son visage, en
frotta la peau endolorie, poursuivit :
— L'effet du Lycotron ne t'a pas fait perdre ta poigne...
— Si je vous avais lâché, dit Bill, nous nous promènerions sans doute à des années-
lumière l'un de l'autre...
Au-dessus de leurs têtes, un ciel rougeâtre ponctué d'étoiles couleur de sang,
fluorescentes.
— Ça ne ressemble pas au ciel du Sud-Soudan, constata Bill.
Les étoiles sont ordonnées autrement...
— Et leur couleur, fit Morane. Tu as déjà vu des étoiles de cette couleur, toi ?
Il tourna la tête, sursauta.
— Regarde là -bas, Bill.
L'Écossais tourna la tête à son tour, regarda dans la direction indiquée par son
compagnon.
Très bas, cinq lunes rouges fluorescentes comme les étoiles, brillaient dans le ciel,
chacune occupant l'un des angles d'un pentagone fictif. Elles-mêmes étaient de forme
pentagonale. Un long silence. Les deux amis échangèrent des regards appuyés, où
passait un peu d'étonnement.
— Qu'est-ce que ça veut dire? fit Bill.
Morane désigna la grève, devant eux, où venaient mourir des vagues crêtées d'écume
bleue.
— Les Berges du temps, Bill... Nous avons échoué sur les Berges du temps.
— Grâce au Lycotron de ce fichu professeur de Saint-Loup, hein?
— Oui, grâce, ou à cause du Lycotron...
— Si j'ai bien compris le truc, le Lycotron devait seulement nous figer dans le temps...
— Oui, mais cet équilibre était instable. Selon le général Guérard, Saint-Loup l'avait
soupçonné ... Un mauvais réglage du Lycotron nous a fait basculer dans une
dimension intercalaire, en dehors de notre continuum...
— Je me souviens, fit Ballantine. Pendant un moment, quand le Lycotron s'est
déclenché, nous avons été immobilisés, comme suspendus dans le temps, justement,
puis il y a eu cette vague rose qui nous a balayés...
— Une surpuissance du Lycotron, tout simplement. Un moment, nous nous sommes
trouvés en équilibre entre deux univers, sans soutien temporel. Un peu comme si
nous avions cessé d'exister. Puis la surpuissance du Lycotron dont je viens de parler
nous a fait basculer...
— Du mauvais côté, compléta Ballantine.
Morane hocha la tête.
— Qui pourra jamais dire où se trouvent le bon et le mauvais côté, Bill ?
Le géant s'emporta :
— Je parie qu'au fond de vous-même vous êtes content de ce qui nous arrive...
Bob écrasa. Il savait que son compagnon avait raison. Son goût de l'imprévu leur
avait joué plus d'un mauvais tour à tous deux.
Machinalement, Morane jouait avec un des galets qui tapissaient la grève.
Machinalement aussi, il le porta à hauteur de son visage, fronça les sourcils,
l'examina avec soin. Au bout de quelques secondes, il le déposa, en prit un second,
l'examina à son tour.
Il procéda ainsi avec une dizaine de galets. Il tendit le dernier à Bill.
— Regarde ces galets... Non seulement ils sont composés d'une matière inconnue,
mais, en outre, ce sont tous des pentaèdres...
A son tour, l'Ecossais examina plusieurs galets, conclut :
— C'est bien ça, tous ont cinq faces...
— Des galets à cinq faces, fit Morane. Cinq lunes pentagonales dans le ciel, organisées
elles-mêmes suivant un ordre pentagonal.
Cela ne m'étonnerait pas outre mesure si nous avions échoué dans un univers régi par
le chiffre 5.
— Ce qui signifie ?
— Tout ce que je peux dire, fit Morane avec un geste vague, c'est que, pour les
pythagoriciens, le chiffre 5 était la manifestation de toutes choses...
— Ce qui n'arrange pas nos affaires.
— Ou presque rien en ce qui nous concerne pour l'instant...
Mais peut-être aurai-je une autre explication...
Dites toujours...
— Dans le monde qui nous est familier, c'est-à-dire le nôtre, nous vivons dans un
univers à quatre dimensions...
— À trois dimensions, non?
— C'est ce qu'on dit en général, Bill, mais c'est une erreur.
Notre univers possède en réalité quatre dimensions. La longueur, la largeur,
l'épaisseur et le temps, sans lequel rien n'existerait... Ne pourrait-on imaginer que
nous venons d'accéder à un autre univers jouxtant le nôtre, celui à cinq
dimensions?... Voilà pourquoi tout y est pentagonal... Pourquoi, dans notre univers,
les quatre dimensions ne seraient-elles pas elles aussi figurées? Par les quatre
éléments, par exemple : la terre, l'air, l'eau et le feu ?...
— Je vous laisse la responsabilité d'une telle affirmation, commandant...
— Ce ne sont là que suppositions, mon vieux...
L'Ecossais poussa un grognement.
— Bon, admettons que nous nous trouvons, pour notre grand malheur, dans un
univers à cinq dimensions.
Quelle serait cette cinquième dimension alors?
— Nous n'en saurons jamais rien, puisque nous ne lui appartenons pas... Nous y
sommes un peu semblables à des aveugles de naissance : ils ne pourront jamais
acquérir la notion de vision...
Nous, nous ne pourrons jamais acquérir la notion de cinquième dimension...
Ça te satisfait?
— Ouais, ouais, mais ça nous avance à quoi?... Quatre ou cinq dimensions, on est
bloqués ici, et j'aimerais savoir comment on va s'en tirer...
— Je n'en ai vraiment aucune idée, Bill. À part faire ce que nous ferions si nous étions
perdus dans un désert, c'est-à-dire marcher droit devant nous pour essayer d'en
sortir.
— Et si on ne parvenait pas à s'en sortir? interrogea Ballantine.
Morane leva les bras au ciel en signe d'impuissance.
— Nous sommes entre les mains du Destin, Bill... Ah ! si seulement nous n'avions pas
été retardés par les loups peints, nous serions arrivés à temps pour bousiller les
Lycotrons avant qu'ils n'entrent en action.
— ... Les lycaons ont été beaucoup chassés et leur espèce est en voie d'extinction. Ils
sont indispensables à l'équilibre écologique.
Vous vous souvenez ?
— Quand je me trouve dans la cinquième dimension, je perds totalement la mémoire,
fit Morane avec mauvaise foi.
Il prit sa carabine posée à ses côtés sur les galets, en fit jouer le mécanisme, l'inspecta
rapidement :
— Même pas mouillée, ce qui veut dire...
Il tendit le menton vers l'océan qui roulait jusqu'à l'infini ses vagues rouges frangées
de jaune, acheva :
— ... Que cette eau n'est pas de l'eau.
Morane se leva, tourna le dos à l'océan, désigna l'étendue caillouteuse devant lui,
décida :
— Mettons-nous en route. De toute façon, ça finira bien par nous mener quelque part.

*
* *

La sergent-chef Calmos et le sergent Drevet venaient d'atteindre le sommet de la crête


dominant le Centre côté est, quand la clarté rose, issue des Lycotrons, les atteignit. Ils
s'attendaient à percevoir une série d'explosions. Au lieu de cela cette vague de fluide
écœurante qui les baignait se collait à eux comme un brouillard.
Calmos se tourna vers le Centre, vit la brume rose qui le baignait, s'étendait bien au-
delà, se propageait sur la brousse et la savane, roulait aux flancs des montagnes, ne
cessait de faire tache d'huile.
— Qu'est-ce que c'est que cette guimauve? interrogea Drevet.
— Ce doit être le Lycotron qui... commença Calmos.
Les mots s'étranglèrent dans sa gorge. Des étincelles s'aggloméraient autour d'eux, les
immobilisaient dans des cocons de feu, à mi-chemin de l'inconscience. Une vague
rouge les balaya, les emporta très loin par-dessus les Berges du temps.
Quand ils reprirent contact avec le réel, ils étaient allongés sur un sol couvert de
galets polyédriques, dans une nuit rouge tavelée de jaune.
— Pas de mal, Chris? interrogea Drevet.
Calmos bougea les bras, les jambes, conclut :
— Pas de mal...
En même temps, ils se redressèrent, assis. Sous eux, les galets polyédriques crissèrent
avec des sons aigus de cloches frottées.
— Où sommes-nous? demanda encore Drevet.
Calmos eut un geste vague.
— Aucune idée... Tout ce que je sais, c'est que je ne me souviens pas avoir entendu
d'explosion... À mon avis, les Lycotrons ont fonctionné avant qu'on ait réussi à les
détruire...
— Et les autres? Tu as une idée de l'endroit où ils se trouvent?
Drevet parlait de Bob Morane et de Bill Ballantine.
— Peut-être là quelque part, fit Calmos. Ils étaient assez loin de nous quand ça s'est
déclenché ...
Drevet prit un galet, l'examina, fit :
— Drôle de truc, chef...
Calmos approuva.
— Oui, sergent, drôle de truc... Tous ces cailloux se ressemblent...
Ils se redonnaient leurs titres militaires. Tous deux comprenaient que, désormais, il
n'était plus utile de dissimuler.
Le sergent-chef examinait lui aussi un galet.
— Sans doute des roches d'origine cristalline. Mais ce qui est étonnant, c'est qu'elles
ont toutes la même taille. Toutes ont cinq faces aussi...
Alors seulement, ils remarquèrent les cinq tours. Noires, pentagonales, elles les
entouraient, délimitant un vaste pentagone dont elles occupaient les angles.
Drevet leva la tête vers le ciel, en direction du sommet d'une des tours. Il sursauta. Il
venait d'apercevoir les cinq lunes rouges fluorescentes. Calmos avait vu lui aussi.
L'effarement s'abattit sur eux.
— Des galets à cinq faces, fit Drevet, des tours de plan pentagonal, et maintenant cinq
lunes...
— Tout fonctionne par cinq ici, enchaîna Calmos.
Leur esprit de synthèse leur permettait d'évaluer rapidement une situation.
— Nous devons avoir été projetés dans un univers intercalaire, conclut Calmos.
Leur attention se reporta sur les tours. Elles étaient énormes, sans qu'il fût possible
d'apprécier exactement leur hauteur. Des parois lisses et noires, sans la moindre
sculpture ni la moindre ouverture apparente. Peut-être étaient-elles faites d'une
roche, cristalline, brillante. Parfois des moires rougeâtres passaient à leur surface.
Sans doute les reflets des cinq lunes.
Calmos prit une soudaine décision :
— Mettons-nous en route !
Drevet se leva simplement, très raide, joignit les talons, la tête haute, jeta :
— À tes ordres, chef !
Calmos s'étonna.
— Tu ne me demandes pas pour où nous allons nous mettre en route, sergent?
— J'aurais dû te le demander, chef ?
— Tu aurais dû, et cesse de te mettre au garde-à -vous. Nous ne sommes pas à la
caserne, mais dans un univers intercalaire...
Alors, oublions un peu le service... Et continue à m'appeler par mon prénom... Vas-y,
Philippe, demande-moi où nous allons...
— Bon... Où allons-nous, Christian?
Calmos se mit à rire.
— Aucune idée, Philippe... Tout ce que je sais, c'est qu'on va y aller...
Ils rirent tous deux. Pourtant, leur situation n'avait rien d'en viable. Dépourvus de
tout, sans armes, sans eau, sans provisions, ils se trouvaient perdus dans un monde
inconnu, qu'ils devinaient hostile.
Calmos montra une direction, au hasard, et ils se mirent en marche, faisant rouler les
galets sous leurs pieds. Pourtant, quand ils voulurent passer entre deux des tours,
rien à faire. Ce fut comme s'ils se heurtaient à un mur invisible.
Plusieurs centaines de mètres séparaient les tours l'une de l'autre.
Calmos et Drevet tentèrent de passer en différents autres endroits, sans plus de
résultat. Toujours le même mur invisible dressait devant eux une barrière
infranchissable.
Ils se retrouvèrent, indécis, au centre du pentagone. Calmos prit une rapide décision:
— Les tours... Puisqu'il n'y a pas moyen de passer entre elles et que nous ne pouvons
demeurer ici à ne rien faire, voyons ce qu'elles ont à nous offrir...
— Reste à savoir laquelle choisir, fit Drevet.
Le sergent-chef eut le geste de chasser une mouche importune.
— Peu importe laquelle, puisqu'elles se ressemblent toutes...
Ils se dirigèrent vers une des tours. De loin, elle ne paraissait pas avoir de porte, mais,
quand ils n'en furent plus qu'à quelques mètres, une ouverture parut à la base. Une
ouverture qui, au fur et à mesure qu'ils s'en approchaient, semblait s'agrandir.
À deux mètres, ils s'arrêtèrent. L'ouverture, découpée nettement dans la surface
noire, cristalline, de la paroi, était tout juste assez haute pour laisser passer un
homme. Calmos jugea cette hauteur d'un coup d'œil.
Un mètre quatre-vingts environ. Un mètre quatre-vingts ! Juste sa taille et celle de
Drevet.
Les deux sous-officiers échangèrent un regard.
— Crois-tu qu'elle nous attendait ? fit Drevet.
Il parlait de la tour.
— Ne sois pas ridicule, Philippe ! jeta sèchement Calmos.
Il se baissa, pour se rendre compte que, passé le seuil de la porte
— si on pouvait appeler ça une porte —, un escalier s'amorçait.
Drevet lança un avertissement :
— Prends garde !
Trop tard : Calmos s'était déjà engagé dans l'ouverture, et Drevet fit la seule chose à
faire : le suivre.
L'escalier, juste assez large pour livrer passage à deux hommes de front, grimpait en
épousant parfaitement le contour intérieur de la tour. Un colimaçon pentagonal.
Calmos se mit à grimper, Drevet sur les talons. Les parois, parfaitement lisses,
n'offraient pas la moindre solution de continuité et une luminosité pourprée en
émanait. Les degrés eux-mêmes, taillés nets, ne présentaient aucun signe d'usure,
tout à fait comme s'ils venaient d'être taillés et polis.
Marche après marche, Calmos et Drevet se hissèrent sans la moindre difficulté. Au
fur et à mesure de la montée, il leur semblait que l'escalier devenait de moins en
moins large, mais de façon presque imperceptible. Peut-être même n'était-ce qu'une
illusion d'optique.
Calmos s'arrêta brusquement. Quelques marches au-dessus de l'endroit où il se
trouvait, quelque chose d'informe gisait. Un paquet fauve taché de sombre. En
s'approchant encore, Calmos se rendit compte qu'il s'agissait d'ocelles. Drevet s'était
approché lui aussi.
— On dirait un léopard, dit-il. Ou plutôt ce qui reste d'un léopard...
Précautionneusement, Calmos saisit une extrémité de la masse informe, tira. Le
paquet se déplia, s'allongea, prit forme.
Il s'agit bien d'un léopard, dit Calmos. Mais qui a bien pu le mettre dans cet état?
L'animal avait été malaxé, broyé. Un peu partout, des esquilles d'os crevaient la peau.
Le crâne n'était plus qu'une masse déformée, aplatie, comme laminée. Quand Calmos
le bougea, quelques dents, arrachées, roulèrent en rebondissant sur les marches.
— Il aura été viré ici en même temps que nous, supposa Calmos.
— Je n'aime pas du tout ça, fit Drevet.
— Et moi pas plus que toi. On dirait que tout l'intérieur de cette bête a été ... euh !...
digéré ...
Instinctivement, les deux hommes se retournèrent, regardèrent vers le bas, pour voir
le passage qui se refermait rapidement à la façon d'un sphincter. Calmos se remit à
gravir l'escalier au-dessus d'eux, hurla :
— Grimpons !... Vite !... Ou nous allons subir le même sort que le léopard...
Ils se mirent à grimper les marches quatre à quatre tandis que, derrière eux, ils
percevaient des claquements de gueules qui se referment. Des claquements qui se
rapprochaient à chaque seconde davantage.
— Plus vite !... Plus vite !... grondait Calmos.
Puis il se tut pour économiser son souffle.
L'un derrière l'autre, se bousculant presque, les deux sous-officiers continuèrent à
grimper de toute la vitesse dont ils étaient capables. Les degrés défilaient sous eux et
ils avaient besoin de toute leur énergie pour poursuivre cette fuite verticale jusqu'à la
limite de leurs forces. Soldats d'élite, parfaitement entraînés à tous les exercices
physiques, ils auraient pu tenir tête aux meilleurs athlètes.
Pourtant, ils voyaient le moment où, à bout de ressources, souffle et jambes coupés,
ils devraient s'avouer vaincus. Ils s'abattraient alors sur les marches pour devenir les
proies impuissantes de la tour.
Au-dessus de Calmos, un pan de ciel rouge se découpa. D'un bond, il se projeta en
avant, prit pied sur une terrasse en plein air, se retourna juste à temps pour voir le
gouffre de l'escalier se refermer sur Drevet. À deux mains, il le saisit par les épaules,
tira, l'aida à sortir du piège qui se referma dans un prodigieux bruit de mâchoires. Là
où quelques instants plus tôt, il y avait un escalier, il n'y avait plus maintenant qu'une
surface plane et lisse.
— Ouf ! fit Drevet. Encore un peu, on subissait le sort de ce pauvre léopard !... Merci,
chef... Sans toi...
— Je ne tenais pas à te perdre, sergent, fit Calmos. À part moi, tu es l'unique
représentant de l'Armée de Terre Française dans cet univers de dingues. Si tu étais
mort, je n'aurais plus eu personne à qui commander...
— N'empêche qu'on est dans la panade, fit Drevet. Me demande comment on réussira
à se tirer de là.
Ils avaient pris pied sur une terrasse pentagonale d'une vingtaine de mètres de
largeur, sans garde-fou. À gauche, à droite, devant, derrière, il n'y avait que le vide
avec, tout en bas, la plaine de galets. Au-dessus, dans le ciel sanglant, les cinq lunes
rouges commençaient à pâlir.
Chapitre 10

Pendant trois heures — ou du moins ce qui leur semblait être des heures —, Bob
Morane et Bill Ballantine marchèrent. L'avance était difficile à travers cette
interminable plaine de galets pentaèdres, tous de la même grosseur — à peu près celle
d'un poing —, qui boulaient sous leurs pas.
De temps à autre. Bob et Bill jetaient un regard à leurs montres.
Geste instinctif. Dans cet univers où tout était remis en question, il n'avait aucune
signification. Les montres s'étaient d'ailleurs arrêtées.
Ensemble.
Pas la moindre végétation. Rien que cette plaine, à l'infini, plate, sans montagne, dans
cette nuit rougeâtre et écœurante.
Au loin, une forme rousse se détacha, déboula rapidement en direction des deux
amis. Quand elle ne fut plus qu'à quelques dizaines de mètres, ils la reconnurent.
— Un lion! jeta Bill.
Ils armèrent leurs carabines, mais le fauve passa non loin d'eux, sans paraître même
remarquer leur présence. Il semblait complètement affoler, déboussolé. Il disparut en
direction de nulle part, dans la nuit rouge.
Les deux amis s'étaient arrêtés et retournés pour suivre le lion du regard jusqu'à ce
qu'il eût disparu.
— Un lion, dit Bill. Et il n'était pas à cinq dimensions...
— Rien d'anormal à cela, fit Morane. Il aura également subi l'action du Lycotron et
aura été viré lui aussi à travers le temps.
Au fond d'eux-mêmes, la présence de l'animal les rassurait un peu. Il formait comme
un lien entre leur monde et l'univers inhumain dont ils étaient prisonniers. Ils
regrettaient presque qu'il eût disparu.
La marche reprit. Au bout d'une nouvelle heure probable, les cinq lunes pentagonales
s'effacèrent dans le ciel, pour y être remplacées par cinq soleils, également
pentagonaux. Des soleils sans chaleur, à la lumière écœurante qui forçait à marcher
les yeux baissés et accolait à chaque galet une petite ombre hostile, d'un rouge épais.
— Si seulement on savait où on allait, dit Bill avec lassitude.
Morane ne répondit pas. Il se sentait lui-même au bord du dégoût, proche du
désespoir. Réussiraient-ils jamais à sortir de cet univers infernal, où aucune place
n'avait été réservée à l'homme?
Une nouvelle heure probable s'écoula. Ils s'arrêtèrent pour grignoter un biscuit, boire
une gorgée de leurs gourdes. Il fallait qu'ils en soient avares. Jusqu'alors, ils n'avaient
trouvé trace d'eau. Au loin, une hyène passa, elle aussi naufragée du temps, mais,
comme le lion tout à l'heure, elle ne prêta pas la moindre attention aux hommes.
Encore un long temps de marche. Cinq formes fuselées, verticales, se détachèrent sur
l'horizon. Elles ressemblaient aux cinq doigts d'une main levée. Des doigts de même
longueur qui grandirent rapidement. « Trop rapidement », pensa Morane.
Il s'agissait de cinq tours noires, gigantesques, de forme pentagonale et disposées
également suivant un tracé polygonal à cinq côtés.
À quelques centaines de mètres, Morane et Bill s'arrêtèrent. Les tours les dominaient.
Selon toute évidence, elles n'étaient pas de formation naturelle. Mais, alors, qui
pouvait les avoir construites dans ce monde sans vie? Elles ne possédaient pas la
moindre ouverture. Pas de portes. Pas de fenêtres. Rien... Seulement de hautes parois
noires, hostiles, éclaboussées de rouge par les cinq soleils pentagonaux.
— On s'approche ? interrogea Bill avec réticence.
Morane secoua la tête.
— Ces tours ne me disent rien qui vaille. Elles ont quelque chose d'hostile, d'agressif
même... Nous allons les éviter, au contraire...
Qu'est-ce que tu en penses?
— Je pense comme vous, commandant... Ce que j'en disais...
Ils incurvèrent leur marche, de façon à contourner les cinq tours.
Cela leur prit un certain temps. Quand ils y furent parvenus, ils reprirent la direction
qu'ils suivaient précédemment. Devant eux, une ligne bleutée palpitait dans la
lumière des cinq soleils pentaèdres. Cela leur permettait d'espérer que là, quelque
part, finissait la zone de galets. Ils en étaient dégoûtés jusqu'à l'écœurement.
Bien que chaque pas les éloignât des cinq tours, Morane sentait une menace peser sur
ses épaules. Parfois, il se retournait. Elles demeuraient là, menaces noires dressées
vers le ciel de feu où les cinq soleils allumaient leurs brasiers sans chaleur.
Et, soudain, Morane sursauta. Peut-être était-ce la vingtième fois qu'il se retournait.
— Les ombres, Bill !
L'Ecossais se retourna à son tour.
— Eh bien quoi, les ombres ?
— Je parle de celles des tours... Tout à l'heure : elles n'en faisaient pas.
Le géant sursauta lui aussi.
— Mais c'est vrai ça ! Et il y a encore autre chose, commandant.
Par la situation des soleils, elles devraient s'allonger vers la gauche.
Or c'est dans notre direction qu'elles se projettent. Pas normal, ça...
Les ombres s'allongeaient vers eux de plus en plus rapidement.
Elles faisaient penser à des serres.
— Courons! jeta Morane.
Bill avait compris lui aussi. Il se mit à galoper sur les talons de son compagnon avec,
derrière eux, les cinq ombres des tours qui s'allongeaient, s'allongeaient, comme
cherchant à les rejoindre.
Bob Morane et Bill Ballantine étaient d'excellents coureurs. Le premier, plus rapide
que son ami, se retournait de temps à autre pour se rendre compte s'il suivait. En
même temps, il surveillait l'avance des ombres. Sans cesse, elles gagnaient sur eux. Si
elles les atteignaient, ils seraient capturés.
Du moins, c'était ce que Morane supposait, sans comprendre exactement pour quelles
raisons...
Un peu sur la droite, une ligne bleue marqua la fin de la plaine aux galets
polyédriques. Sur le ciel qui tournait lui aussi au bleu, six aiguilles de rocher, bleues
également, se découpaient avec une netteté d'ombre chinoise. Morane devina qu'un
autre univers intercalaire commençait là, dans un camaïeu de bleus. Il pointa le bras
vers les six aiguilles de roc, hurla à l'adresse de Bill :
— Par là !...Par là !...
Le salut peut-être... Il ne savait pas... Il l'espérait seulement...
En même temps, les deux hommes incurvèrent leur course. Au moment précis où une
des ombres rejoignait Morane. D'un coup de reins, il se propulsa en avant pour
l'éviter. Juste à temps. L'ombre frôla une de ses chaussures de brousse, tranchant net
l'angle du talon, qui disparut, escamoté.
Bob se remit à courir, en trébuchant sur les galets. Bill courait à ses côtés. Il tourna
vers lui un visage rouge, couvert de sueur.
— On n'y arrivera pas, commandant... Ces maudites ombres...
— Tais-toi ! lança Bob, la gorge serrée. Cours... Cours...
Les ombres s'incurvaient vers eux, tentaient de se refermer telles des griffes pour les
enfermer, et il leur fallait accomplir des prodiges de souplesse pour les éviter.
Devant eux, les six aiguilles de roc étaient maintenant proches.
Le premier. Bob les atteignit, se projeta entre deux d'entre elles.
Une des ombres était sur le point de l'atteindre, de l'absorber, de l'anéantir sans
doute.
De son côté, Bill Ballantine effectua un bond de côté pour éviter la griffe mortelle
d'une des ombres, se catapulta lui aussi entre deux des aiguilles de roche en un bond
frénétique, désespéré.
Étendus sur le flanc, à cause de leurs sacs, à bout de souffle, résignés, impuissants.
Bob et Bill attendaient que les cinq ombres des cinq tours les emprisonnent dans
leurs tentacules. Mais tout ne se passa pas comme ils le redoutaient. Les ombres
touchèrent les six aiguilles rocheuses et, aussitôt, elles s'éparpillèrent, comme
frappées d'un gigantesque coup de scie. Des fragments d'ombre furent rejetés en tous
sens, et les ombres des tours elles-mêmes se retirèrent, leurs extrémités déchiquetées.
— Vous avez vu ce prodige, commandant? fit Bill en se redressant. Des ombres mises
en bouillie !
— Peut-être serait-ce un prodige dans notre univers à quatre dimensions, dit Morane.
Pourtant ici, dans le monde intercalaire où nous nous trouvons, tout se passe
autrement, et les prodiges, justement, n'y sont pas des prodiges.
Mais ce n'est pas tout. Regarde là-bas.
Là-bas, c'était la direction des tours, mais elles avaient disparu et, sur l'étendue, ne
roulaient plus que des vagues rouges tavelées de jaune. L'univers intercalaire à cinq
dimensions semblait s'être volatilisé.
Bob désigna les six pitons rocheux.
— C'est ici que commence l'univers à six dimensions, dit-il.
Ces six pitons en marquent la frontière. Les tours à cinq dimensions ont voulu la
franchir en projetant leurs ombres, et elles ont été rejetées.
— La guerre des ombres, en quelque sorte, fit l'Écossais.
— C'est ça en gros, Bill. Les univers intercalaires ne s'entre-pénètrent pas.
Un voile était tombé sur les tours, qui avaient disparu en même temps que les cinq
soleils. Pour les naufragés du temps, l'univers penta-dimensionnel avait cessé
d'exister. Un soleil bleu, hexagonal, brillait maintenant dans le ciel.
Au Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou, les pavillons des Lycotrons
continuaient à diffuser leur brume rosâtre ponctuée d'étincelles crépitantes.
La minuterie devant commander les explosions demeurait sur le sol, là où Bill l'avait
déposée. Sur le cadran, l'aiguille atteignit le chiffre vingt. Il y avait à peine vingt
secondes que Bob Morane et l'Écossais avaient été projetés par-dessus les Berges du
temps.

*
* *

Bob Morane demeurait assis sur le sol tapissé d'une herbe bleutée. Possédant une
grande capacité de récupération, il avait retrouvé son souffle. Pourtant, il ne se
relevait toujours pas, ce qui faisait paraître Bill encore plus grand.
Le géant s'adossa à l'une des aiguilles rocheuses, tira de sa poche un mouchoir assez
large pour y loger une demi-douzaine d'œufs d'autruche, se le passa dans le cou,
s'épongea le front, dit :
— On s'en est peut-être tirés. N'empêche qu'on demeure dans un fameux pétrin...
Toujours assis, Morane haussa les épaules.
— Comme si on ne cessait pas, depuis des années, d'être dans un fameux pétrin...
— Et je vous ferai remarquer, commandant, que c'est toujours vous qui nous y avez
mis, glissa Ballantine.
Bob ignora la remarque, poursuivit :
— Après tout, ça ne va pas si mal. Nous avons gardé nos sacs et avons de quoi
survivre. Nous avons des armes et des munitions pour nous défendre en cas de
danger. Bien sûr, il y a le problème de l'eau, mais nous en avons encore une gourde
pleine et, comme je te connais, c'est là un problème qui ne te préoccupe pas
beaucoup.
Après avoir lancé cette flèche du Parthe, Morane sourit. Ensuite, il se passa la main
droite ouverte dans la masse sombre et drue de ses cheveux, ce qui dénotait chez lui
une intense réflexion, puis il décida :
II ne nous reste qu'à nous remettre en route.
— Pour aller où? interrogea Bill.
— On verra bien...
Au-delà des six pitons rocheux s'étendait une forêt bleuâtre, assez clairsemée.
L'un derrière l'autre, leurs carabines prêtes, les deux hommes s'avancèrent entre les
troncs. Ils ignoraient si leurs armes leur seraient d'un grand secours dans les mondes
inhumains où ils se débattaient — au fait, depuis combien de temps? —, mais elles
leur donnaient une impression de fallacieuse sécurité.
Les troncs, d'un bleu soutenu, s'élevaient lisses et nets, à une hauteur de plusieurs
dizaines de mètres. Des bouquets de feuillage, bleu également, les couronnaient. Pas
de sous-bois. On avançait dans une pénombre azurée un peu fantomatique. L'air,
épais et lourd, coulait comme un sirop.
Pourtant, il ne faisait pas vraiment chaud. Tout juste une tiédeur coupée de temps à
autre d'une coulée de brise torride.
Parfois, il fallait enjamber des souches mortes. Certaines, partiellement détruites,
ressemblaient à des paquets d'étoupe et, si on les piétinait, elles cédaient en
s'emmiettant dans des bouffées de poussières à l'odeur soufrée.
Entre les arbres, quelque chose bougea. Morane braqua son arme tout en l'armant.
Au bruit du verrou qui claquait, quelqu'un cria.
— Eh! surtout ne vous énervez pas!
En français. Une voix que Bob et Bill crurent reconnaître, mais sans en être tout à fait
sûrs.
— Avancez ! cria Morane. Et pas de geste inutile...
Deux hommes s'avancèrent, se détachèrent d'entre les troncs.
Bob et Bill les reconnurent aussitôt.
— Calmos ! fit Morane.
— Le sergent Drevet ! lança Bill en écho.
— Que faites-vous là ? interrogea Bob.
— La même chose que vous sans doute, répondit paisiblement Calmos.
Rapidement, il conta comment Drevet et lui avaient été emportés eux aussi par-
dessus les Berges du temps, comment ils étaient parvenus au sommet d'une des cinq
tours cannibales. Il acheva :
— Nous vous avons vus, monsieur Ballantine et vous, fuir devant les ombres, puis
vous mettre à l'abri derrière les six pitons rocheux. Quand les ombres ont touché
ceux-ci, le sommet de la tour en haut de laquelle nous nous trouvions a éclaté, ou a
paru éclater. Nous avons été emportés par une sorte de bourrasque et nous nous
sommes retrouvés dans cette forêt...
— S'il s'agit bien d'une forêt, dit Drevet.
— Peut-être n'en est-ce pas une, fit Ballantine, mais ça en a l'air. Il est vrai que, dans
ces satanés univers parallèles, on ne sait jamais si les choses sont ce qu'elles semblent
être...
— Je suppose, intervint Morane en s'adressant à Calmos et à Drevet, que manger un
morceau et boire un coup ne vous serait pas désagréable...
Non seulement les deux sous-officiers étaient vêtus de guenilles, mais, surtout, ils
n'avaient rien mangé ni bu depuis que le flot du temps les avait balayés.
Pourtant, ils se tenaient très droits, le menton haut.
— Pour tout vous avouer, fit Calmos avec une feinte indifférence, un poulet rôti-
pommes frites arrosé d'un pot de beaujolais nous ferait le plus grand bien...
— Vous devrez vous passer de poulet et de beaujolais, fit Morane en riant. En
attendant, il faudra vous contenter de ce que nous avons à vous offrir...
Il leur tendit à chacun quelques biscuits, et ensuite une gourde aux trois quarts
pleine, tout ce qui leur restait comme boisson.
— Surtout, allez-y mollo avec l'eau, dit Bill. Jusqu'ici, on n'a rien vu dans le coin qui y
ressemble.
La situation ne manquerait pas, en effet, de devenir rapidement critique. Ils
pourraient durer un certain temps sans nourriture, mais pas sans boire, et bientôt
l'eau viendrait à manquer.
Quand Calmos et Drevet eurent grignoté leurs biscuits et bu quelques gorgées, les
quatre hommes se remirent en route. Pour où? Ils l'ignoraient. Ils supposaient que
l'avenir le leur apprendrait vite et qu'ils ne tarderaient pas à être à nouveau emportés
dans les anneaux du temps.
L'avance était aisée. La forêt clairsemée n'offrait aucun obstacle.
Pas le moindre signe de vie. À part un couple de guépards complètement affolés qui
passèrent assez loin entre les troncs et disparurent presque aussitôt. Comme Morane
et ses compagnons, ils devaient, eux aussi, être des naufragés du temps.
Les quatre hommes marchèrent pendant un temps qu'ils jugèrent de six heures,
presque sans manger, sans boire. Les quelques décilitres d'eau demeurant au fond de
la gourde de Morane se révélaient plus précieux que tous les trésors.
Calmos, qui marchait en tête, s'arrêta, se tourna vers ses compagnons, souffla :
— Écoutez.
Tous s'arrêtèrent, prêtèrent l'oreille. Un bruit leur parvint. Une sorte de murmure
clair, joyeux, qu'ils reconnurent aussitôt.
— Une rivière coule là quelque part, devant nous, décida Morane.
Une rivière, c'est-à -dire de l'eau... Peut-être le salut...
Les quatre hommes se remirent en marche. Un nouvel espoir les animait. Au bout de
quelques minutes, ils aperçurent un miroitement entre les troncs. Ils pressèrent le
pas et s'immobilisèrent au bord de la rivière. Presque un ruisseau. Il coulait
paisiblement dans le lit qu'il s'était creusé entre les arbres et, sur ses rives, poussaient
des plantes aquatiques d'espèces inconnues. Il y eut quelques bruits d'ailes. Des
oiseaux peut-être, mais on ne les apercevait nulle part.
— Si on goûtait? fit Bill en s'agenouillant.
— Attendez! jeta Calmos. Cela ressemble à de l'eau, mais peut-être n'en est-ce pas...
— Le chef a raison, approuva Bob. Avant de boire, il faudrait savoir si cette... eau est
potable. Jusqu'à présent, ces univers intercalaires ne nous ont joué que de mauvais
tours...
Ils demeurèrent les bras ballants, hésitants. Malgré eux, ils se passaient la langue sur
leurs lèvres sèches. Jusqu'à ce que Drevet murmure :
— Regardez !... Là -bas...
Morane, Bill et Calmos tournèrent la tête dans la direction indiquée. À une centaine
de mètres en aval du ruisseau, une jeune femme, agenouillée sur la rive, la tête
penchée vers l'eau, buvait à longs traits à même le courant.
Au Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou, l'aiguille de la minuterie venait de
dépasser le chiffre 30 sur le cadran marquant les secondes.
Chapitre 11

Quand Bob Morane et ses compagnons s'approchèrent d'elle, la fille se redressa, se


mit debout, leur fit face. Elle avait bu à longs traits, à même la rivière, et l'eau lui
dégoulinait le long du menton jusque dans le cou. Elle aperçut les armes de Bob et de
Bill et demanda dans un anglais chantant et un peu hésitant :
— Vous allez me tuer?
C'était autant une affirmation qu'une interrogation, comme s'il eût été tout naturel
qu'on cherchât à la tuer.
Elle était très belle, avec cette grâce un peu fragile des femmes nilotiques. Une Dinka,
jugea Morane. Elle ne portait qu'une tunique en lambeaux découvrant des épaules
étroites et de longues jambes fuselées. Des traits fins et bien dessinés, aux contours
précis.
— Pourquoi vous tuerait-on? fit Morane.
Elle parut rassurée, sourit. Ses lèvres, bien ourlées, découvrirent des dents éclatantes
qui tranchèrent sur le noir bleuté de sa peau.
Elle avait les plus beaux yeux du monde. « Des yeux de gazelle », décida Morane tout
en regrettant de devoir se servir d'un tel lieu commun, mais il ne pensait pas qu'on
pût jamais trouver mieux.
— Je m'appelle Aïsha, dit la fille.
Aïsha. Le titre d'un roman de Rider Haggard. Un parfum d'inconnu, d'aventure.
— je m'appelle Bob, dit Morane. Là, c'est Bill... Et là Christian et Philippe.
La glace était rompue. Morane demanda :
— Comment êtes-vous arrivée ici, Aïsha?
Elle secoua la tête et ses cheveux, tressés en longues et fines mèches, volèrent autour
de ses épaules telles un nœud de serpents.
— Je ne sais pas, dit-elle. Je ne sais pas...
Réponse satisfaisante. Morane, Ballantine, Calmos et Drevet ne savaient pas eux-
mêmes comment ils étaient venus là. Comme eux, Aïsha était une victime du
Lycotron du professeur Saint-Loup.
Aïsha ouvrit la bouche, pointa vers elle, en un geste universel, le bout des doigts de sa
main droite réunis en botte.
— J'ai faim, dit-elle.
Morane lui tendit quelques biscuits qu'elle se mit à dévorer, assise sur une souche.
— On ne dirait pas qu'elle est sur le point de mourir, remarqua Calmos.
— Que veux-tu dire avec « sur le point de mourir », Chris? s'étonna Drevet. Elle m'a
l'air d'être en pleine forme au contraire.
Bill Ballantine sursauta, éclata :
— Mais bon sang, c'est vrai ! Quand nous sommes arrivés, elle était en train de boire,
et elle ne présente aucun signe d'empoisonnement.
— Christian et Bill ont raison, fit joyeusement Morane. Je crois qu'on peut, nous
aussi, nous laisser aller à boire un coup...
Tous quatre, ils allèrent s'agenouiller au bord de la rivière et, penchés, ils se mirent à
boire à longs traits, jusqu'à satiété. L'eau avait un petit goût acide, mais elle se révéla
finalement parfaitement potable. Quand ils eurent bu.
Bob et Bill remplirent les gourdes.
— Je propose que, pour le moment, on avance en longeant la rivière, dit Calmos. De
cette façon, nous serons momentanément parés question liquide...
— Excellente idée, fit Morane, et j'y sous...
Un « plouf» sonore l'interrompit. Aïsha venait de plonger, en éclaboussant les quatre
hommes. Un moment elle demeura invisible, nageant sous l'eau, puis elle reparut au
milieu du courant.
Elle éclata de rire, se mit à nager vers la berge, s'arrêta quand elle n'en fut plus qu'à
quelques mètres, se mit debout, de l'eau jusqu'au-dessus des genoux, éclata de rire à
nouveau. Avec son vêtement collé par l'eau, elle était d'une beauté resplendissante.
Ballantine souffla à l'adresse de Bob :
— Vous vous rendez compte, commandant, quel effet vous feriez en vous baladant sur
les Champs-Elysées avec une pépée pareille à votre bras...
— À condition qu'elle porte des vêtements plus adaptés à la circonstance, fit Morane.
L'Écossais laissa échapper un ricanement sonore.
— J'ai toujours dit que vous étiez un indécrottable conformiste, commandant... L'est
bien comme elle est, cette petite !
— Tu vas voir si je suis conformiste ! fit Morane en riant.
Il se dépouilla rapidement de sa chemise, de ses chaussures et, dix secondes plus
tard, il barbotait dans l'eau fraîche, aux côtés d'Aïsha. Bill, Calmos et Drevet vinrent
les rejoindre et, très longuement, ils s'ébattirent dans le courant. Quand ils
rejoignirent la rive, ils se sentaient régénérés, prêts à affronter de nouveaux dangers.
Pourtant, au fond d'eux-mêmes, l'inquiétude couvait.
Perdus dans un univers qui n'était pas le leur, où ils ne trouvaient rien qui leur fût
coutumier, ils devaient faire appel à tout ce qu'ils possédaient d'insouciance pour ne
pas sombrer dans le désespoir.
Pendant plusieurs heures, les quatre hommes et la jeune Dinka longèrent la rivière,
direction aval, en pensant qu'elle finirait bien par se jeter quelque part — mer ou lac.
La nuit tomba. Une nuit bleutée, aux profondeurs marines, qu'ils passèrent étendus
sur le sol.
Au matin, Calmos tua un zèbre, naufragé lui aussi dans les plis du temps. Aïsha mit
un peu de sa chair à boucaner, ce qui leur assurerait de la nourriture pour plusieurs
jours — en supposant que le mot jour ait encore la moindre signification.
Le soleil bleu se leva et se coucha à trois reprises. Au cours de ces trois jours. Bob et
ses compagnons devaient continuer à suivre le cours de la rivière. Au fur et à mesure
qu'ils progressaient, elle s'élargissait. En même temps, son courant se faisait moins
rapide.
Le sergent Drevet remarqua :
— Nous ne devons plus être loin de l'endroit où elle se... euh... jette quelque part...
— Oui, dit Morane. Reste à savoir en quoi consiste ce quelque part...
— Sans doute le saurons-nous bientôt, fit Calmos.
— Ne soyons pas trop impatients, remarqua Ballantine. Jusqu'ici, nous n'avons pas eu
que des bonnes surprises...
— Campons ici, proposa Drevet. Demain nous verrons...
Le projet fut accepté. Il faisait d'ailleurs trop sombre pour qu'on puisse continuer à
avancer. Un camp grossier fut établi, un feu allumé. Les quatre hommes et Aïsha
s'étendirent à proximité pour passer le plus confortablement les six heures qui les
séparaient de l'aube.
Une aube qui les plongerait plus avant encore dans l'inconnu.
Le Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou, dans la brume rose distillée par les
Lycotrons. Sur le cadran, l'aiguille continue de tourner.
Cinquante secondes se sont écoulées depuis que Bill Ballantine a réglé la minuterie
commandant la mise à feu des explosifs.
Chapitre 12

Entre les arbres bleus, aux troncs polyédriques, une étendue d'eau brilla. Depuis que
Morane et ses compagnons avaient quitté leur dernier camp, la rivière n'avait fait que
s'élargir. Il n'y avait maintenant pas loin de cent mètres d'une rive à l'autre.
La forêt peu dense, sans sous-bois, au sol ferme, rendait la marche facile.
— Je crois qu'il ne va pas tarder à y avoir du nouveau, dit le sergent-chef Calmos.
Aïsha s'arrêta, secoua sa jolie tête.
— C'est mauvais, dit-elle. Très mauvais...
Morane la regarda de côté. Il connaissait le don de deviner le danger que possèdent
souvent les peuples qui vivent au contact permanent avec la nature.
— Qu'est-ce qui vous fait dire ça, Aïsha? interrogea-t-il.
Nouveau mouvement de tête de gauche à droite d'Aïsha. Dans les beaux yeux à la
sclérotique d'une blancheur bleutée de porcelaine, une vague crainte se lisait.
— Aïsha ne sait pas mais, là -bas, il y a quelque chose de mauvais... De très mauvais...
Elle pointait le menton en direction du miroitement, devant eux, entre les arbres.
— Comme s'il y avait quelque chose de bon dans ces fichus mondes parallèles ! grogna
Ballantine.
— Je crois quand même qu'on devrait redoubler de précautions, intervint le sergent
Drevet. Il y a trop longtemps que rien d'anormal ne s'est passé ... Pas normal, ça.
— Quelque chose d'anormal n'est jamais normal, sergent, goguenarda Calmos.
Morane prit une brusque décision :
— Vous allez attendre là ... Je vais aller en éclaireur... Ne venez me rejoindre que si je
vous appelle...
Il s'avança à travers les arbres. Devant lui, le miroitement se précisait.
À sa droite, la rivière ne présentait plus qu'une eau calme, sans le moindre courant.
Encore quelques mètres. Quelques pas. Les arbres parurent s'écarter, et Bob
déboucha sur une petite plage de sable bleu battue par les eaux d'un vaste lac de
forme hexagonale à la surface calme, paisible. Trop paisible, pensa Morane.
Tout de suite son attention fut attirée par l'île, au milieu du lac, et surtout par
l'étrange construction qui se dressait en son centre.
Était-ce un château, un temple?... Un temple plutôt, décida Bob.
Il comprenait maintenant l'inquiétude d'Aïsha. Tout dans l'aspect de cette
construction le troublait. Quand il bougeait et l'observait sous différents angles, ses
formes géométriques variaient, comme soudain vues dans des miroirs déformants.
Dans l'ensemble, il s'agissait d'une masse hexagonale de pierres bleues, sommée d'un
toit en bulbe facetté. Six tours trapues, de formes imprécises. Le tout précédé d'un
grand escalier en partie éboulé et crevé en son milieu par un arbre qui avait poussé là
de façon anarchique.
De chaque côté de l'escalier, des statues monstrueuses se dressaient, de forme
vaguement anthropoïde, mais les visages, eux, énormes, n'avaient rien d'humain.
Une digue faite de rocs bleus joignait l'île à la rive du lac. Elle devait être construite
depuis longtemps car, par endroits, elle s'éboulait.
Sur tout cela, pas la moindre trace de vie. Sauf peut-être l'excroissance de cet arbre au
centre de l'escalier monumental.
Tournant la tête. Bob cria par-dessus son épaule :
— Ça va !... Vous pouvez venir...
Une minute plus tard, ses compagnons l'avaient rejoint. Pendant un moment, ils
inspectèrent le temple, puisque Bob avait décidé qu'il s'agissait d'un temple.
— Drôle de truc, conclut Drevet ça fait penser à une mosquée ou à un temple khmer,
mais ce n'est pas une mosquée ni un temple khmer. Bref, ça ne ressemble à rien du
tout.
— Rien ici ne ressemble à rien du tout, dit Calmos.
— Moi, fit Bill, tout ce que je puis dire c'est que ce truc me flanque la pétoche.
Le géant secoua ses lourdes épaules, lança un sonore :
— Brrr!
— Very bad, dit Aïsha. Very bad...
Comme si, désormais, c'étaient les seuls mots d'anglais dont elle se souvenait.
— On va aller jeter un coup d'œil, décida Morane.
Un mouvement de tête violent fit voler les mèches de cuivre rouge de la chevelure de
Bill Ballantine.
— Moi, je suis partisan de laisser tomber, commandant. On contourne le lac et on
oublie cette bicoque...
— Sans savoir? fit Bob.
— Savoir ! s'exclama l'Écossais. C'est votre vice, ça ! Savoir !... Vous voulez toujours
tout savoir... Ça nous a déjà joué plus d'un mauvais tour...
— Tu n'as qu'à rester là, Bill, puisque tu trembles de trouille...
J'irai seul...
— Je tremble de trouille !... protesta le colosse. Je tremble de trouille !... Faudrait voir
à mesurer vos paroles... Bien sûr que j'irai avec vous...
— Tu resteras ici avec Aïsha et Philippe, décida Morane. Christian viendra avec moi...
S'il est d'accord, bien sûr...
— J'irai avec vous, fit Calmos.
Morane et le sergent-chef se dirigèrent vers l'amorce de la digue, à une cinquantaine
de mètres de là. Tout en marchant. Bob se tourna vers Aïsha, Bill et Drevet, leur cria :
— Si tout va bien, nous vous hélerons et vous viendrez nous rejoindre...
Si la digue s'éboulait par endroits, elle offrait encore un passage relativement
praticable, et il fallut dix minutes à peine d'une avance précautionneuse à Bob et à
Calmos pour franchir les quelques centaines de mètres séparant l'île de la rive du lac.
Au fur et à mesure qu'ils s'approchaient du temple, les deux hommes redoublaient de
prudence.
À plusieurs reprises, ils avaient fait rouler des pierres sous leurs semelles et,
pourtant, rien ne se passait. Toujours le même silence, à part le bruit ténu des
vaguelettes qui venaient mourir à gauche et à droite contre les flancs de la digue. Du
côté du temple, rien. Toujours pas le moindre signe de vie. Cependant, au fur et à
mesure de l'avance, une impression de plus en plus oppressante s'emparait de
Morane et du sergent-chef. La masse de pierre bleutée les écrasait par sa présence.
Elle bouchait maintenant tout leur horizon, et les monstres polyédriques flanquant le
grand escalier tendaient vers eux des gueules avides. Parfois, Bob ou Calmos se
retournaient. La présence de Bill, d'Aïsha et de Drevet sur la rive les rassurait un peu.
Christian Calmos prit pied le premier sur l'île. Il se tourna vers Morane, qui le suivait
à quelques pas.
— Jusqu'ici tout se passe bien, non?
— Espérons que cela continuera, fit Morane en le rejoignant.
Il se souvenait des paroles de Bill : « ... Cette bicoque me flanque la pétoche ». Lui
n'avait peut-être pas la « pétoche » mais il était loin d'être rassuré. Vu de près, le
temple prenait des dimensions de cathédrale. Un titan de pierre aux formes
menaçantes, agressives.
Bob n'avait jamais vu rien qui lui ressemblât dans l'univers à quatre dimensions dont
ses compagnons et lui paraissaient maintenant définitivement coupés.
Les deux hommes s'avancèrent en direction de l'escalier, s'arrêtèrent au pied. Il était
en partie ruiné, mais aucune végétation ne poussait dans les interstices entre les
marches. Seulement ce tronc d'arbre bleuté qui le crevait en son centre. De chaque
côté, les monstres qui le flanquaient prenaient des airs de gargouilles géométriques.
Du bout du pied, Calmos toucha la première marche, interrogea :
— On monte?
Morane hésita, secoua la tête.
— Pas tout de suite... Faisons le tour, pour voir ce que ce caillou nous réserve...
Ils entreprirent de contourner le temple et firent deux constatations, aussi troublante
l'une que l'autre. La première; toute la construction semblait monolithique, taillée
dans un seul et titanesque bloc de pierre. Aucune trace de joints, ni de raccords...
— Il s'agit bien d'un caillou, en effet, constata Calmos. Un fameux caillou...
Morane hocha la tête. Il avait déjà vu, en Inde, des temples taillés à même le rocher,
mais jamais de cette taille. En outre, ces temples étaient creusés dans des falaises,
tandis qu'ici on eût dit qu'un énorme bloc de pierre bleutée avait été posé là, au centre
de l'île, pour être ensuite ouvragé par des titans, mais quels titans !
Seconde constatation : suivant l'angle sous lequel on l'observait, ou de la position
qu'on occupait par rapport à lui, le temple changeait de formes, modifiait ses détails
suivant les caprices d'une géométrie non euclidienne. On l'eût dit imaginé par la
fantaisie délirante d'un Jean Ray ou d'un Lovecraft. Et toujours ce silence épais, cette
absence de toute vie.
Bob Morane et Christian Calmos se retrouvèrent devant l'escalier monumental.
— On peut y aller, dit Morane.
Il se tourna vers Bill, Aïsha et Drevet, debout à quelques centaines de mètres, sur la
rive du lac, leur adressa un petit signe de la main qui signifiait : tout va bien. Il répéta
:
— On peut y aller...
Calmos et lui se mirent à grimper les marches polies par le temps.
Au Centre Abou Abou, sur le cadran, l'aiguille de la minuterie venait d'atteindre la
graduation marquant la cinquante-huitième seconde.

*
* *

De chaque côté de l'escalier, la double haie de monstres semblait à tout moment sur
le point de se refermer sur Morane et Calmos. À plusieurs reprises, ceux-ci s'étaient
retournés, pour voir si la retraite ne leur était pas coupée, mais le passage demeurait
libre.
À plusieurs reprises aussi, ils furent tentés de rebrousser chemin. Le portail du
temple, au-dessus d'eux, leur donnait l'impression d'un piège. Mais, au point où ils en
étaient, ils se sentaient incapables de reculer.
Malgré tous les efforts d'identification de Morane et de Calmos, les statues se
révélaient difficiles, voire impossibles à définir. Elles ne collaient à aucune image
mémorisée par l'esprit humain. Elles appartenaient à un autre monde, à un autre
univers. Leurs formes variaient d'ailleurs selon l'angle sous lequel on les observait, et
la lumière bleue du soleil hexagonal les modelait d'ombres dures.
Leurs gueules surtout étaient effrayantes. Avec un peu d'imagination, on aurait pu les
comparer à des mâchoires de requins remodelées par un sculpteur cubiste. Béantes,
hérissées de crocs barbelés, elles auraient pu, d'une seule bouchée, avaler plusieurs
hommes...
Si elles n'avaient été taillées dans la pierre. « Mais sont-elles réellement taillées dans
la pierre ? » se demanda Morane en réprimant un frisson de terreur.
Aucune des bêtes fantastiques n'attaqua — ce qui laissait espérer qu'elles fussent
réellement en pierre — et Morane et Calmos atteignirent sains et saufs le large palier
à l'extrémité duquel s'ouvrait le porche.
Pendant un moment. Bob fût tenté de héler Bill, Aïsha et Drevet pour que ceux-ci
viennent les rejoindre, mais il n'en fit rien, se contenta de leur signifier par gestes que
tout allait bien, pour ensuite rejoindre Calmos qui s'était dirigé vers le porche.
Aucune porte ne le fermait et les deux hommes le franchirent d'un pas. Une
pénombre bleue leur sauta au visage et il leur fallut quelques secondes pour s'y
habituer.
L'espace qui s'étendait devant eux possédait des proportions de nef de cathédrale, et
la lumière y pénétrait en pinceaux par des ouvertures de la voûte. Une lumière de
profondeurs marines tournant à l'indigo.
Devant eux, Morane et Calmos devinèrent les fûts de piliers cyclopéens sculptés de
formes grimaçantes. Mais rien ne bougeait, aucune présence ne se manifestait, et le
silence demeurait de plomb.
Ils s'enhardirent, foulèrent un sol lisse, poli et glissant comme de la glace,
s'avancèrent vers le centre de la nef. Soudain, Calmos s'immobilisa, pointa le doigt
vers la base d'un pilier.
— Là, regardez. Bob...
Une énorme masse de cristal se dressait contre le pilier. Un prisme hexagonal,
transparent, d'où émanait une lumière violacée qui se faisait de plus en plus vive au
fur et à mesure que les deux visiteurs s'en approchaient. À l'intérieur du cristal, une
forme apparut, celle d'un homme à la peau sombre, vêtu d'un uniforme militaire au
col orné d'un insigne en double chevron. Prisonnier du prisme, il paraissait mort, et il
devait l'être.
— Un soldat sud-soudanais, dit Calmos. Impossible de m'y tromper. J'en ai vu pas
mal pendant mon séjour au Centre Abou Abou...
Un peu plus loin, ils découvrirent un autre prisme, puis encore un autre, et un autre.
À l'intérieur, chaque fois, un homme prisonnier, soit un soldat sud-soudanais, soit un
guerrier dinka. Calmos repéra même plusieurs travailleurs du Centre, identifiables à
leurs vêtements en loques.
— Je crois reconnaître l'un des soldats, dit Calmos. Il était de ceux chargés de la
surveillance des prisonniers...
Le sergent-chef reprit au bout d'un instant :
— Qu'est-ce qu'ils font là?... En avez-vous une idée. Bob?
Morane eut un geste marquant le doute.
— Une idée... oui... seulement une idée...
— Dites... crénom... dites, et cessez de jouer les mystérieux...
— Je ne joue pas les mystérieux, chef, fit calmement Morane. Je ne suis pas sûr moi
même et, surtout, ne prenez pas ce que je vais vous dire pour argent comptant...
— Dites toujours... Je n'en suis plus à un étonnement près...
— À mon avis, comme vous devez l'avoir deviné également, ces hommes ont eux aussi
été soumis à l'influence du Lycotron. Ils ont été virés ici et ces cristaux géants les ont
capturés...
— Pour quelle raison?... Dites-moi pour quelle raison?
Morane se mit à rire. Un petit rire crispé.
— Parler de raison ici, Christian?... Vous plaisantez, mon vieux... On est en plein
irrationnel, souvenez-vous...
Ils continuèrent leur exploration. Un peu partout, ils découvrirent des cristaux
géants. Chacun renfermait les restes d'un homme, ou d'une bête. L'un d'eux, plus
volumineux que les autres, contenait la dépouille d'un lion, un autre celle d'un zèbre.
Une luminosité violacée, de plus en plus intense, en sourdait.
Au fur et à mesure qu'ils progressaient dans l'énorme nef, les cristaux « habités » se
faisaient plus nombreux. Tous irradiaient de la même clarté violacée. Calmos tomba
en arrêt devant l'un d'eux.
— Regardez, Bob...
L'homme prisonnier du cristal était un Européen. Il portait un vêtement clair, genre
saharienne, mais ce qui frappa le plus Morane et son compagnon ce fut sa petite
moustache grisonnante dont les pointes, logiquement, auraient dû être
prétentieusement retroussées... si l'homme avait encore été en état de retrousser quoi
que ce soit.
Calmos, puis Bob, l'avaient tout de suite identifié, l'un pour l'avoir côtoyé à plusieurs
reprises au Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou, l'autre pour avoir vu sa
photo dans la presse.
— Saint-Loup, hein? fit Morane.
— Oui, approuva Calmos. Il a lui-même été victime de son Lycotron...
— Qui se servira de l'épée périra par l'épée, dit Bob en guise d'oraison funèbre.
— Cela prouve le danger que le Lycotron, employé sur une grande échelle, ferait
courir à l'humanité, constata Calmos. Cela prouve également l'utilité de notre
mission...
— Pour le peu que nous l'ayons menée à bien, fit Morane avec amertume. Et puis,
tout cela n'arrange pas nos affaires...
Nous sommes toujours bloqués ici, dans un univers inhumain.
Sur leur gauche quelque chose bougea, et une masse, jaillie d'un cristal, roula sur le
sol. Bob et Calmos s'approchèrent et reconnurent la dépouille d'un guépard. Tout
d'abord, elle ne présenta rien d'anormal, puis elle prit une apparence flasque. La peau
tachetée, bien qu'intacte, s'affaissait sur elle-même, comme si rien ne la soutenait. La
tête n'était plus qu'une masse molle, informe. De la queue, il ne restait qu'un ruban
plat.
De la crosse de sa carabine, Morane tâta le corps du fauve. La crosse s'y enfonça
comme dans un paquet de linge mouillé.
— Le squelette, dit-il. Ce corps n'a plus de squelette...
Il comprit aussitôt, expliqua :
— Entre autres éléments, dont le silicium, ces cristaux doivent être composés de
carbonate de calcium. Pour se nourrir, ils dissolvent les os de leurs victimes et les
absorbent par osmose... Ensuite, ils rejettent ce qui leur est inutile...
— Du cristal vivant ? s'étonna le sergent-chef.
— Pourquoi pas? fit Morane.
Tout autour d'eux, les cristaux éjectaient les corps dont ils s'étaient nourris. Le
cadavre d'un zèbre roula sur le sol avec un bruit flasque; celui d'un koudou suivit;
puis celui d'un soldat sud-soudanais. Ensuite ce fut le corps de Saint-Loup. Sa tête,
privée de crâne, ne possédait pas plus de consistance qu'un bout de chiffon.
— Que cela nous donne une bonne leçon d'humilité, dit Calmos.
Et Morane enchaîna, citant l'Ecclésiaste :
— Vanitas vanitatum, et omnia vanitas.
Le reflet d'une intense clarté qui venait de s'allumer derrière eux les fit se retourner.
Du fond de la nef, une phosphorescence mauve montait maintenant, mais, à cause
des piliers qui la masquaient, on ne pouvait découvrir son origine.
Presque malgré eux, Morane et Calmos s'avancèrent. Il leur fallut contourner des
amas de pierres tombées de la voûte, traverser une forêt de colonnes poussées là on
ne savait comment. Sous leurs semelles, de la pierraille craquait. Parfois, ils butaient
sur des moellons épars.
À chaque moment, la luminosité devenait plus vive. Bob et Calmos contournèrent un
dernier pilier, épais comme une tour, et la source de clarté leur apparut.
Un énorme cristal hexagonal, haut d'une dizaine de mètres et large de sept. D'autres
cristaux s'aggloméraient à son sommet, lui faisaient une couronne. De l'ensemble
jaillissait la lumière mauve qui, par saccades, tournait au violet. Cette lumière
palpitait. Parfois, elle prenait une intensité qui éblouissait, parfois elle s'atténuait
comme sous l'action d'un rhéostat.
Quand les yeux de Morane et de Calmos se furent habitués à la lumière trop vive, ils
distinguèrent des formes passant dans les profondeurs du cristal géant. Structures
animales inconnues, silhouettes couronnées ou encapuchonnées sans références
humaines, paysages de cauchemar, hérissés de tours ou de monolithes qui variaient
sans cesse, mers en délire, creusées de tourbillons pareils à des ventouses; chaînes de
montagnes déchiquetées, dont l'aspect faisait grincer des dents.
Une pensée vint à Morane. « Ce cristal serait... un mangeur d'univers? » Mais elle lui
parut tellement énorme qu'il se refusa à la formuler à haute voix. Il n'en aurait
d'ailleurs pas eu l'occasion.
Un avertissement vint, lancé par Calmos.
— Attention, Bob !... Derrière vous !...
Morane se retourna, aperçut un prisme de cristal, jailli de derrière un pilier, fondre
dans sa direction. Un mouvement réflexe de boxeur lui permit de l'éviter et il alla se
perdre, propulsé à une vitesse inouïe, dans les profondeurs de la nef.
D'autres prismes, maintenant vides de toute proie, fonçaient vers les deux hommes. À
toute allure, Morane épaula sa carabine, tira, tira encore. Les détonations
pulvérisèrent le silence du temple.
Chaque balle porta, touchant les prismes qui basculèrent, arrêtés dans leur
trajectoire, allèrent heurter des colonnes avec des chocs sourds. Mais ils demeuraient
intacts, revenaient, plus menaçants.
Son arme vide. Bob hurla :
— Filons d'ici !
Autour d'eux, les cristaux se faisaient plus nombreux, plus menaçant. Si Morane, ou
Calmos, étaient touchés par l'un d'eux, ils seraient immédiatement absorbés.
Morane lâcha sa carabine, se baissa, ramassa dans chaque main un des moellons
traînant sur le sol et se mit à lapider les cristaux.
Calmos fit de même. Ils étaient adroits tous les deux et, chaque fois qu'une lourde
pierre touchait l'un des prismes, celui-ci basculait.
En même temps. Bob et le sergent-chef s'engouffrèrent dans le vide ouvert devant
eux, se mirent à courir en direction de la sortie.
Mais les prismes revenaient, se faisaient plus nombreux, les entouraient de toutes
parts, et ils étaient obligés de ramasser et de lancer de nouvelles pierres pour les tenir
à distance.
Devant eux, un halo bleuâtre de clarté plus pâle que celle régnant dans la nef. La
lumière du dehors. La sortie se trouvait à leur portée. Quelques pas encore et ils
l'atteindraient. Ils espéraient que les prismes ne les suivraient pas hors du temple,
qu'ils perdraient leur agressivité à l'air libre.
Jamais les deux hommes n'atteignirent le porche. Couverts de sueur, tremblants
d'épouvante, ils durent s'arrêter. Devant eux, autour d'eux, les cristaux
s'aggloméraient, rutilant de leur clarté violacée, formaient une muraille
infranchissable.
— Je crois que, cette fois, nous sommes cuits, chef ! jeta Morane. Ravi de vous avoir
connu...
Les cristaux fluaient vers eux en masses compactes.
Au moment où, au Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou, l'aiguille atteignait
le nombre 60 sur le cadran gradué en secondes de la minuterie.
Chapitre 13

— Ça va. Bob?
La voix donnait l'impression de venir de très loin alors qu'en réalité elle retentissait
tout près. Une voix connue. La voix du sergent-chef Calmos.
— Où êtes-vous, chef ? interrogea Morane.
Il était étendu sur le flanc, encore un peu étourdi.
Au-dessus de lui, un ciel bleu pâle, transparent, avec quelques nuages.
— À votre droite. Bob...
Morane tenta de se retourner — son sac demeuré fixé à ses épaules le rendait aussi
maladroit qu'une tortue mise sur le dos —, y parvint, se retrouva sur le flanc droit.
Tout de suite, il aperçut Calmos, étendu à quelques mètres seulement de lui.
— J'ai l'impression, fit Calmos, qu'on a à nouveau fait le grand saut...
— Oui, dit Morane, mais dans l'autre sens...
Il se souvenait de ce flot magnétique, crépitant d'étincelles, qui les avait emportés au
moment où Calmos et lui allaient succomber sous l'assaut des prismes.
Complètement conscient maintenant. Bob se redressa d'un coup de reins, et Calmos
fit de même.
Autour d'eux, le Centre de Recherches Scientifiques Abou Abou ne semblait pas avoir
changé, du moins à première vue.
En réalité, quelque chose y était différent : les Lycotrons. Les pavillons, arrachés de
leurs socles, gisaient sur le sol, cabossés, réduits à l'état d'épaves. Les socles eux-
mêmes, éventrés, n'offraient plus que leurs entrailles ravagées. L'odeur acre des
explosifs flottait encore.
Quelqu'un appela :
— Commandant, chef, où êtes-vous?
La voix de Bill Ballantine.
— Par ici, Bill, cria Morane en se tournant dans la direction d'où venait la voix.
Quelques secondes plus tard, l'Écossais, Aïsha et le sergent Drevet faisaient leur
apparition, indemnes, tout à fait dans l'état où Bob et Calmos les avaient laissés sur
les bords du lac, dans une autre dimension de l'espace-temps. Tout de suite, Bill
interrogea :
— Que s'est-il exactement passé ?
— Relativement facile à expliquer, dit Bob, sinon à comprendre.
Quand les Lycotrons se sont mis en marche, nous avons été virés dans un univers
intercalaire voisin du nôtre. Lorsque ces Lycotrons ont été détruits, leur action a cessé
de se faire sentir, et nous sommes tout naturellement revenus à notre point de départ.
— « Tout naturellement » .... C’est vite dit, fit Ballantine.
Le géant fronça ses épais sourcils roux, enchaîna :
— Il y a pourtant encore quelque chose qui ne tourne pas rond.
J'avais réglé la minuterie commandant la mise à feu des explosifs sur une minute. Or
des heures, voire plusieurs jours ont passé entre le moment où nous avons été euh...
virés et celui où nous nous sommes retrouvés ici...
— Cela aussi est relativement facile à expliquer, dit Morane. Le temps ne s'écoule pas
à la même vitesse dans les autres univers que dans le nôtre... Aussi simple que ça...
Regarde ta montre. Elle s'était arrêtée, comme la mienne, et maintenant elle doit,
comme la mienne, s'être remise en marche.
Bill Ballantine jeta un regard en direction de son poignet, sursauta.
— Exact... Elle marche... Avant de régler la minuterie, j'avais regardé l'heure, et réglé
le chrono. À peine sept minutes se sont écoulées... et le datomètre marque toujours le
même jour...
— Une minute avant l'explosion, enchaîna Bob, et six minutes que nous sommes là à
bavarder... Tu vois que tout s'explique...
Quelque part, il y eut un cri, suivi d'un appel que personne, à part Aïsha, ne comprit.
— Du dinka, dit la fille. Quelqu'un demande de l'aide...
Tous allaient se précipiter dans la direction d'où était venu le cri, quand un homme
apparut. Un Noir portant l'uniforme de l'armée sud-soudanaise. Une grande tache
rougeâtre marquait le côté gauche de sa veste de toile kaki. Il avança de quelques pas
en direction du groupe formé par Bob et ses compagnons, trébucha, poussa un
gémissement, s'écroula.
Aïsha s'accroupit près du blessé qui prononçait des paroles inintelligibles.
— Que dit-il? interrogea Bob.
— Il appartient à une lointaine garnison, expliqua Aïsha. Les troupes du Nord l'ont
attaquée. Il a été dépêché pour prévenir le Centre de l'approche ennemie. En route, il
est tombé sur une avant-garde nordiste et a été blessé ...
— Demandez-lui si les troupes nord-soudanaises viennent de ce côté, fit Calmos.
Aïsha posa la question au blessé. Il eut un faible signe de tête affirmatif, ses lèvres
laissèrent échapper une série de balbutiements. Aïsha dut comprendre, car elle dit :
— L'intention des Nord-Soudanais est de s'emparer du Centre.
Ils sont peut-être à une heure de marche d'ici...
— Demandez-lui s'ils sont nombreux, insista Calmos.
Mais, cette fois, Aïsha posa la question en vain. La tête du soldat retomba et aucun
son ne sortit plus d'entre ses lèvres exsangues.
Aïsha secoua sa jolie tête.
— Lui parti, dit-elle. Loin, loin... Plus jamais revenir...
— Une heure, dit Ballantine. Ça nous laisse le temps de nous tailler...
— Ce n'est pas si certain, intervint le sergent Drevet. Les Nord-Soudanais doivent
avoir envoyé des éclaireurs. Au cas où nous serions repérés, on n'aurait aucune
chance de s'en tirer. Comme vont les choses, nous serions sans doute abattus sur
place.
— Je suis du même avis, approuva Calmos. Sans armes, nous n'avons aucune
chance...
— Et avec des armes? dit Bob sur un ton de doute.
— On pourrait au moins se défendre, fit Drevet.
— Chris et Philippe ont raison, intervint Morane. Il ne nous reste plus qu'à trouver
ces armes.
— Je crois savoir où les trouver, dit Calmos. Philippe et moi avons passé plusieurs
semaines ici, et nous avons remarqué pas mal de choses... Suivez-moi...
À travers le Centre, le sergent-chef conduisit ses compagnons devant un petit hangar
fermé par une porte à glissière. Les murs, faits de solide béton, se révélèrent
indestructibles. Quant à la porte, elle était fermée à clef et blindée. Il aurait fallu un
tank pour l'enfoncer.
— Nous voilà bien avancés, constata Drevet. S'il y a des armes là-dedans, elles sont
hors de portée...
— Bill et moi avons toujours nos carabines, intervint Morane.
En concentrant nos feux sur la serrure, nous réussirions peut-être à en venir à bout.
— Oui, mais ce n'est pas certain, fit Calmos. Le pêne pourrait demeurer bloqué dans
sa gâche et nous en serions au même point.
En outre, les coups de feu portent loin et, si les troupes nordistes ne sont qu'à une
heure de marche, elles seraient alertées...
Un peu à l'écart, Aïsha s'était assise sur une caisse, en apparence étrangère à tout ce
qui se passait autour d'elle. Depuis toujours, elle vivait dans un monde de violence, de
guerre, de maladie et de famine et, malgré ses dix-huit ans, elle connaissait déjà la
résignation.
Christian Calmos se baissa, inspecta rapidement la serrure, décida :
— Il y aurait peut-être un moyen...
Se tournant vers Bob et Bill, il interrogea :
— Je suppose que vous n'avez plus d'explosif ?
L'Écossais secoua la tête.
— Plus le moindre gramme. On a même failli tomber à court.
Tout juste si un bout de mèche traîne encore au fond de mon sac.
— Si vous avez l'intention de faire sauter la serrure, glissa Morane, cela fera du bruit...
— Pas comme je vais m'y prendre, fit Calmos. Donnez-moi ce qui vous reste de
cartouches... Et vous, Bill, trouvez-moi ce morceau de mèche...
Morane et Ballantine déposèrent les cartouches sur une pierre, puis l'Écossais alla
pêcher le bout de mèche dans son sac et le tendit à Calmos. Il y en avait moins d'un
mètre.
— Ça vous suffira? interrogea Bill. De toute façon, je n'ai rien d'autre à vous offrir...
— On fera avec ce qu'on a, dit Calmos.
En coinçant les balles entre deux pierres, il dessertit rapidement les cartouches, en
vida la poudre dans un lambeau d'étoffe. Quand toutes les cartouches furent vides, il
replia le tissu sur la poudre, le roula très serré de façon à en faire un petit paquet qu'il
lia avec des brins de tissu. Ensuite, il alla appliquer le paquet de poudre contre la
serrure, l'y fixa avec un magma de terre humidifiée dans lequel il enfonça l'extrémité
de la mèche.
— Vous êtes certain que ça ne fera pas trop de bruit, chef ? interrogea Morane.
— Pas plus qu'un cheval qui tousse, fit Calmos avec un sourire.
Il interrogea :
— Est-ce que quelqu'un aurait un briquet, ou des allumettes?
Bill Ballantine lui lança un briquet à amadou qui faisait partie de son équipement.
— Mettez-vous à l'abri ! lança Calmos.
Au passage, Morane entraîna Aïsha et la força à se réfugier, en compagnie de
Ballantine et de Drevet, derrière une vieille bétonnière hors d'usage.
Posément, Calmos battit le briquet, alluma la mèche et alla rejoindre ses compagnons
à l'abri de la bétonnière.
Tous les yeux se fixèrent sur la mèche qui se consumait en grésillant et en lançant de
courtes étincelles. Quand la flamme atteignit la hauteur de la serrure, toutes les têtes
s'abaissèrent. Il y eut quelques secondes de silence. Rien ne se passa.
— J'ai l'impression que votre pétard a fait long feu, chef, grogna Ballantine.
Au moment où une déflagration sourde, comme feutrée, se faisait entendre.
— Je vous l'avais dit ! triompha Calmos. Pas plus de bruit qu'un cheval qui tousse.
D'un même bond, ils se dressèrent tous. De la serrure, un peu de fumée grise montait.
Bill s'avança, saisit les poignées de la double porte à glissière, tira à contre sens. Les
battants coulissèrent dans leurs rails au premier appel.

*
* *

Le hangar se révéla être une vraie caverne d'Ali Baba. Il servait de réserve au Centre
et on y trouvait de tout. Des vivres, des vêtements, du matériel de construction, de
l'essence et du fuel en jerrycans pour les génératrices, des véhicules utilitaires... Et
aussi des armes et des munitions. Calmos et Drevet en firent un rapide inventaire.
Pour la plupart, il s'agissait d'un armement d'origine soviétique ou U.S. Les
Kalachnikov y voisinaient avec les M16, les Degtyarev avec des Stoner, les mortiers
type 63 avec les Bloop Guns, les bazooka Law M72 avec les lance-roquettes antichar
RPG 7.
Mais il y avait aussi des mitraillettes Uzi et des fusils Fal fabriqués en Belgique ou des
Czech M52 d'origine tchécoslovaque. À croire que le professeur de Saint-Loup se
livrait au trafic d'armes.
De son côté, Morane était tombé en arrêt devant une Rover 109 peinte en kaki et
portant les insignes de l'armée sud-soudanaise.
Elle devait avoir pas mal servi, mais paraissait encore en assez bon état.
— Si tu jetais un coup d'œil à cette guimbarde? jeta Bob en se tournant vers
Ballantine. C'est toi le mécano de l'équipe, n'oublie pas...
— Comme si je pouvais l'oublier, commandant, grogna l'Écossais. Vous me le
rappelez sans cesse...
— Cesse de râler, fit Morane, et dis-nous ce que tu en penses...
Le géant se mit à tourner autour du véhicule, l'inspecta sous tous les angles,
l'ausculta, conclut :
— Les pneus c'est O.K... Un peu usés, mais encore bons pour des centaines de
kilomètres, et il y a des roues de rechange sur le toit...
Donc, de ce côté, pas de problème... La direction paraît O.K. également... Les freins
aussi... Parfait pour l'huile... Et y a encore de l'essence dans le réservoir, mais faudra
faire le plein.
— Ce ne sera pas difficile, dit Morane. Il y a ici du carburant à revendre...
— La transmission à l'air intacte, poursuivit le géant, et le pont en bon état... Reste à
savoir si le moteur daignera tourner... Bien sûr, pas de clef de contact, mais on peut
arranger ça...
— Je te fais confiance, fit Morane.
Bill se glissa sous le tableau de bord, y farfouilla pendant un long moment, puis sa
voix, étouffée et un peu haletante, parvint à Morane.
— Mettez au point mort, commandant, puis appuyez sur la pédale des gaz...
Se penchant par-dessus le corps de son ami, Morane mit le levier des vitesses au
point mort, se pencha encore, chercha la pédale des gaz de la main, la trouva,
l'enfonça. Le moteur poussa un rugissement, parut exploser, puis se mit à tourner
presque rond. Morane se redressa, Bill fit de même, lança un rauquement de
triomphe.
— Et voilà le travail !... Une dernière petite mise au point, et on pourra se mettre en
route...
— Ça nous fera gagner des heures, dit Morane, et avec les soldats du Nord qui
risquent à tout moment de nous tomber dessus, ce ne sera pas du luxe...
— Personnellement, dit Bill, j'avais des nausées rien qu'à la pensée de devoir refaire
toute cette route à pied...
— Nous avons assez d'armes et de munitions pour équiper un régiment, déclara
Calmos en s'approchant. On va emporter ce qu'il nous faut, en espérant ne pas avoir à
s'en servir...
— Espérons-le, dit Morane.
Mais le ton de sa voix était mal assuré. Toujours, il avait eu la prescience du danger,
et il sentait celui-ci lui peser sur les épaules.
— Qu'allons-nous faire d'elle? interrogea Calmos.
Elle... Il ne pouvait s'agir que d'Aïsha. Elle se tenait à l'entrée du hangar, très droite.
Un rayon de soleil l'éclairait de biais, la cernant d'or.
Elle était si belle que Morane en eût ressenti du vertige s'il n'avait eu à penser à autre
chose...
— On l'emmène avec nous, décida-t-il. Si les soldats du Nord la trouvaient ici, ils la
tueraient... Et puis ce sera au moins un habitant de ce pays que nous soustrairons à la
guerre, à la famine, à la maladie et à la mort...
— Et en outre, ricana Ballantine, comme je l'ai déjà dit, ce ne serait pas désagréable
de vous promener sur les Champs-Elysées avec cette petite merveille à votre bras,
hein?
— Il y a de ça, Bill, fit calmement Morane. Il y a de ça...
En lui-même, il pensait : « Les Champs-Elysées... Si nous les revoyons jamais... »
II en eût été moins certain encore s'il avait su que les premiers éclaireurs nord-
soudanais venaient d'atteindre les crêtes qui, au nord, dominaient le Centre, et que
l'un d'eux les observait à la jumelle.
Chapitre 14

La Rover 109 fonçait à travers la savane en soulevant inévitablement un nuage de


poussière. Bob Morane conduisait, le sergent-chef Calmos assis à sa gauche. À
l'arrière du pick-up, Bill Ballantine avait pris place en compagnie d'Aïsha et du
sergent Drevet. Le reste de l'espace était occupé par les armes et les jerrycans de
réserve.
Le jour était déjà fort avancé. Jusqu'alors on ne s'était arrêté qu'une seule fois pour
faire le plein.
Depuis qu'on avait quitté le Centre, peu de paroles avaient été échangées. Tout à fait
comme si les occupants du véhicule craignaient de concrétiser la préoccupation
commune qui les assaillait.
Finalement, Calmos se décida à parler. Il se tourna à demi vers Morane, interrogea :
— Comment voyez-vous la suite des événements. Bob ?
La réponse ne vint pas tout de suite. Dans la mesure où le terrain le lui permettait,
Morane conduisait prudemment, négociant au mieux les inégalités du sol. Malgré que
la Rover fût un véhicule tout terrain, il ne voulait pas risquer de briser un axe, ou
d'endommager la transmission. Dans ce cas, ils seraient obligés de continuer à pied,
avec tous les imprévus que cela comporterait. Bob sentait toujours la chape de plomb
du danger peser sur ses épaules. Il finit par répondre à la question de Calmos :
— La suite des événements, chef? Je crois vous l'avoir déjà dit.
On va quitter ce pays et gagner l'Ethiopie où on doit nous récupérer... À condition...
Morane laissa sa phrase en suspens. Calmos insista :
— À condition que le va-et-vient qui nous permettra de redescendre dans le canon
soit demeuré en place... A condition qu'une crue n'ait pas emporté le canot
pneumatique... À condition que les avant-gardes nord-soudanaises ne nous aient pas
rejoints avant...
Sans quitter des yeux le sol devant lui, Morane sourit, reprit :
— Ne voyons pas l'avenir trop en noir, chef... Nous avons échappé aux univers
intercalaires et à leurs tours et à leurs cristaux anthropophages. Nous avons bousillé
les Lycotrons de Saint-Loup... En un mot, jusqu'ici, nous avons mené à bien notre
mission... Il n'y a aucune raison pour que ça ne continue pas jusqu'au bout... et on y
est presque...
— J'admire votre optimisme, fit Calmos en riant.
Devant le capot de la Rover, à deux cents mètres environ, un groupe de masses grises,
mobiles, s'imposa : un troupeau d'éléphants. À sa droite, une forêt d'acacias épineux.
À sa gauche, une côte en pente douce menant à une crête se perdant très loin en
direction de l'ouest.
Tout de suite, Morane ralentit l'allure du véhicule.
— Qu'est-ce qui vous arrive ? interrogea Bill, à l'arrière. Pourquoi vous ralentissez,
commandant?
— Les éléphants, dit Morane.
— Vous savez bien qu'ils ne sont dangereux que si on les attaque, fit remarquer
l'Écossais. Ils font bien un peu de cinéma, mais ça s'arrête là ...
Il y a des jeunes parmi eux, rétorqua Morane. On risque que les mâles ne chargent
pour les protéger...
— Bob a raison, intervint Aïsha. Éléphants dangereux quand il y a des petits...
— La fiancée en titre a parlé, fit le géant en rigolant. Faut obéir, ou gare à la scène de
ménage...
— Dis pas de bêtises, fit Morane. N'empêche que la petite a raison...
Deux solutions s'offraient à lui : ou contourner la forêt d'épineux, ou gagner la crête.
Il choisit la seconde solution. Contourner la forêt d'acacias aurait été accomplir un
trop grand détour, et moins on perdrait de temps mieux cela vaudrait. D'un autre
côté, les éléphants, ne se sentant pas menacés, ne s'aventureraient pas sur les pentes.
Résolument, Bob braqua à gauche, engagea la Rover sur la déclivité. Les quatre roues
motrices aidant, le véhicule, atteignit la crête sans trop de peine, la longea sur une
assez longue distance.
L'endroit où paissaient les éléphants venait d'être dépassé quand Drevet, à l'arrière,
cria :
— Sur la gauche !... Regardez !...
Tous tournèrent la tête dans la direction indiquée, pour apercevoir, en contrebas,
plusieurs nuages de poussière montant sur la savane. Ils entouraient comme des
cocons les silhouettes cubiques de plusieurs engins motorisés.
— Ralentissez, commandant, jeta Bill.
Il tira des jumelles de son sac, les braqua dans la direction des nuages de poussière,
fit une rapide mise au point.
— Des six-roues de type militaire, dit-il au bout d'un moment.
J'en compte une demi-douzaine et ils sont bourrés de soldats... Je distingue même les
couleurs nord-soudanaises sur les capots...
Oui... C'est ça... Eh !... On dirait qu'on nous a repérés... Il y en a un qui se dirige de ce
côté ... Redescendez dans la plaine, commandant...
D'un coup de volant, Morane fit quitter la crête à la Rover, la lança sur la pente.
— De toute façon, dit le sergent Drevet, si on nous a repérés, nous n'avons aucune
chance contre les six-roues, du moins sur ce terrain...
Il jeta brusquement :
— Stoppez, Bob... Je vais essayer de les retarder... Si je réussis à en arrêter un, les
occupants des autres hésiteront peut-être... Qu'en penses-tu, Chris?
Calmos décida :
— D'accord Phil... Je suppose que tu sais que faire...
Bob avait stoppé la Rover à flanc de pente. Drevet sauta à terre.
Il tenait à la main un Bloop Gun M79. Dans sa poche, il avait glissé plusieurs
grenades-cartouches de 40 mm.
Il se mit à grimper rapidement, atteignit la crête, s'y allongea à plat ventre. Sous lui,
dans la savane, les véhicules se rapprochaient rapidement. Drevet pouvait à présent
dénombrer les soldats qui se trouvaient à leur bord. Une dizaine d'hommes par engin.
Soixante hommes, c'était peu et c'était beaucoup. D'autant plus que d'autres, plus
tard, pouvaient venir les rejoindre. Peut-être ne s'agissait-il que d'une avant-garde.
Un des véhicules roulait en tête, à deux cents mètres environ des suivants, et il allait
atteindre la crête bien avant eux. Drevet recula, toujours à plat ventre, fit basculer le
canon du Bloop Gun, y glissa une grenade de 40, referma l'arme d'un coup sec, la
pointa, les coudes au sol vers l'endroit encore vide où allait surgir le premier six-
roues.
Le bruit du moteur qui peinait se rapprochait, grossissait.
Comme un animal qui bondit, le véhicule apparut sur la crête, juste à l'endroit vers
lequel le sergent pointait son arme. Il pressa la détente. Le coup partit avec un «
bloop » sourd. Atteint en pleine calandre, l'engin stoppa, son moteur déjà changé en
bombe, puis il bascula de côté, resta sur le flanc, ses roues tournant dans le vide.
En une série de mouvements rapides, Drevet rechargea son arme et, presque à bout
portant, tira une nouvelle grenade dans le pick-up, tuant ou blessant ses occupants.
Du bas de la pente, des appels montaient, noyés dans le bruit des moteurs des autres
six-roues. Tout en rechargeant son arme, Drevet se propulsa en avant, se jeta à plat
ventre dès qu'il eut vue sur la savane.
Les autres véhicules s'étaient arrêtés au bas de la pente et la plus grande agitation
régnait à leur bord. Leurs occupants criaient, lançaient des appels, gesticulaient.
Les six-roues étaient hors de portée du Bloop Gun. Cela n'empêcha pas Drevet de
tirer dans leur direction jusqu'à l'épuisement de sa provision de grenades. Celles-ci
éclataient, inoffensives, devant les véhicules, en soulevant des gerbes de terre et de
pierrailles.
Vu d'en bas, cela pouvait faire croire à un tir de mortier, à condition bien entendu que
les soldats n'aient pas découvert le tireur. Mais le but cherché par Drevet était atteint.
En catastrophe, les soldats avaient quitté les six-roues pour s'égailler dans la savane,
chercher un refuge derrière le moindre accident de terrain.
Il était probable, comme Drevet l'espérait, qu'ils ne se montreraient plus avant un
bon bout de temps.
En rampant, le sergent revint en arrière, et il ne se redressa que lorsqu'il fût sûr d'être
hors de vue. Mi-courant, mi-boulant, il se mit à dévaler la pente inverse en direction
de la Rover. Il l'atteignit, s'engouffra à l'intérieur, cria à l'adresse de Morane :
— Ça va. Bob, vous pouvez démarrer... Je leur ai flanqué la frousse et ils seront un
moment avant de s'en remettre... Profitons-en pour prendre le large.
Dix secondes plus tard, la Rover fonçait en direction de l'est.

*
* *

La nuit tomba, d'un coup, tel un volet qui s'abaisse. Sous peine de risquer de heurter
un obstacle, Morane dut allumer ses phares. À gauche, à droite de la Rover, la savane
noyée de ténèbres défilait.
Les acacias changés en monstres griffus, les baobabs en titans élémentaires cernés
par le vol affolé des chauves-souris.
Bob avait profité des dernières lueurs du jour pour s'orienter, retrouver ses repères,
et il possédait la certitude de se diriger directement vers l'endroit où Bill et lui avaient
abordé , deux nuits plus tôt, après leur descente de la Wazziri en canot pneumatique.
Sur la droite, trois palmiers-dattiers découpèrent leurs silhouettes graciles sur le ciel
nocturne. Bob les reconnut. Les derniers repères avant la rivière.
— On y est ! jubila Bill, qui avait lui aussi repéré les trois palmiers-dattiers. En plein
dans le mille, commandant! Vous avez dû être pigeon voyageur dans une autre vie...
Les trois palmiers-dattiers furent dépassés.
Au loin, dominant le ronflement du moteur, un bruit d'eau remuée avec violence
s'imposa. En même temps, un brouillard d'eau vaporisée tissait un voile dans la nuit.
— La Wazziri ! fit Ballantine. Allez-y mou, commandant, ou vous allez nous faire faire
le grand plongeon, c'est sûr...
À gauche, à droite, des faisceaux de lumière fouillèrent la nuit, par paires, capturèrent
la Rover.
Des phares, et il n'était pas difficile de leur donner une origine.
— Les Nord-Soudanais ! s'exclama Drevet. Ils nous ont rejoints ! Ce que j'ai tenté de
faire n'a servi à rien...
— Ne dites pas de bêtises, sergent! jeta Morane. Sans votre intervention, ils nous
auraient rattrapés depuis longtemps.
En même temps, il avait enfoncé la pédale des gaz, soustrait la Rover à l'emprise des
phares, tandis que des coups de feu claquaient. Une montée de terre mit le véhicule
hors de portée.
Morane stoppa au bord de la falaise, sauta à terre, lança :
— Essaye de retrouver le va-et-vient, Bill...
On entendait le bruit des moteurs des six-roues qui se rapprochaient. Calmos et
Drevet sortirent les armes, dont un mortier M1 de 81 mm et une mitrailleuse Stoner
M63 Calmos mit la Stoner sur son trépied, engagea un chargeur de 150 cartouches.
Un appel de Ballantine, tout proche, s'imposa avec peine sur le fracas de la rivière en
contrebas :
— Le va-et-vient est toujours en place... On peut y aller...
— On n'aura pas le temps de descendre tous avant l'arrivée des soldats, dit Morane.
Tu descendras le premier avec Aïsha, Bill... Christian, Philippe et moi on suivra...
Pendant ce temps, prépare le canot, que nous n'ayons qu'à embarquer...
Aïsha se rapprocha de Morane. Son bras lui entoura la taille.
— J'irai avec vous. Bob... Je ne vous quitterai pas...
Bill Ballantine se mit à rire, puis à siffler, faux, les premières mesures de C'est
l'amour. Morane jeta, d'un air sévère :
— Cesse de dérailler, Bill... Ce n'est pas le moment... Descends le premier. Seul... Je
m'occuperai d'Aïsha.
— Là, je vous fais confiance, ricana l'Écossais en continuant à rire.
En même temps, il se nouait autour de la taille le harnais du va-et-vient, se laissa aller
dans le vide, disparut. Morane se pencha, distingua le corps de son ami, qui
descendait lentement, freiné par le système à crémaillère. Au fond, on voyait briller la
moire de la rivière Wazziri en délire.
Rapidement, Morane se retourna, revint vers Calmos et Drevet.
Aïsha le suivait pas à pas, telle une ombre silencieuse.
— Donnez-moi une arme, dit Bob. À trois, nous réussirons bien à les retarder, le
temps que Bill dégage le canot et le mette à flot...
Le sergent-chef fit jouer le mécanisme d'armement de la Stoner, secoua la tête.
— Ne restez pas là. Bob... Laissez-nous faire, le sergent et moi.
Là guerre c'est notre métier... De toute façon, nous ne pourrons descendre tous les
quatre en même temps, et il faut mettre Aïsha en sûreté ...
Morane n'insista pas. Il alla s'assurer que Bill était arrivé en bas.
Il remonta le va-et-vient, se boucla le harnais autour du corps, s'adressa à Aïsha :
— Vous allez me monter sur le dos et, surtout, vous ne me lâcherez sous aucun
prétexte... Même Si vous avez peur...
Aïsha secoua sa jolie tête — un geste qui lui était familier —, fit « non » . Ses yeux et
ses dents brillèrent dans l'ombre.
— Aïsha n'aura jamais peur avec vous, Bob.
Il lui tourna le dos et elle sauta à califourchon sur ses hanches, lui entoura les épaules
de ses bras, tandis que ses longues jambes se nouaient autour de sa taille. Elle était
légère et Morane sentait à peine son poids.
Ses mains saisirent la cordelle et il se laissa aller doucement dans le vide, au moment
où, derrière lui, retentissait le premier « plob » étouffé du mortier, suivi presque
aussitôt d'une explosion sourde.
Le sergent Drevet avait fait une mise au point de visée approximative du M1. Il ne
devait pas s'être trompé de beaucoup car, dès le premier projectile, les phares des six-
roues s'éteignirent, ce qui laissait supposer que leurs occupants ne tenaient pas à
devenir une cible trop facile. Drevet les pilonna jusqu'à l'épuisement des munitions.
Puis il se tourna vers Calmos installé à plat ventre derrière la Stoner.
— Qu'est-ce qu'on fait, chef ?
— Tu descends, et je reste en arrière-garde...
— Mais...
— Allez-y, sergent... Descendez...
Drevet n'insista pas. Quelques minutes plus tard, Calmos l'entendit qui disait,
derrière lui :
— Bonne chance, chef...
Calmos sourit, ne se retourna pas tout de suite. Quand il regarda par-dessus son
épaule, Drevet avait disparu.
Par-dessus le bruit du fond du torrent, une voix se fit entendre, amplifiée par un
mégaphone. Elle disait, en mauvais anglais :
— Rendez-vous !... Vous n'avez aucune chance... Vous êtes cernés...
Le sergent-chef n'en doutait pas. Devant lui, les soldats nord-soudanais formaient un
arc dont la rivière figurait la corde. Combien étaient-ils? Impossible de le dire avec
certitude, mais l'homme au mégaphone lui avait au moins rendu un service : le
renseigner sur la situation approximative de l'ennemi.
Posément, Calmos régla la hausse et se mit à tirer une longue rafale en balayant. Il ne
pouvait contrôler l'efficacité de son tir, mais quand il relâcha la détente, rien ne se
passa. Il attendit un moment. Rien... La voix au mégaphone ne se refit pas entendre.
Alors, il se remit à tirer jusqu'à ce que l'énorme chargeur-tambour de cent cinquante
cartouches fût vide.
Pendant quelques instants, Calmos demeura immobile, l'oreille tendue, mais le
grondement des rapides, en dessous de lui, couvrait tous les autres bruits. Il eut bien
l'impression de voir remuer les buissons à quelque distance, en direction de l'endroit
où les Nord-Soudanais devaient être tapis, mais, à cause de l'obscurité, il ne pouvait
en être tout à fait sûr.
À reculons, l'œil toujours fixé sur la végétation devant lui, Calmos gagna le bord du
gouffre. À tâtons, il chercha la cordelle, la trouva lâche. Mètre par mètre, il la
remonta, se fixa le harnais autour de la taille. Là -bas, sous la clarté de la lune, les
buissons bougeaient comme sous l'action d'une brise, et pas le moindre vent ne
soufflait.
Rampant, le sergent-chef revint vers la M63, éjecta le tambour-chargeur vide, le
remplaça par un nouveau, plein, de cent cinquante coups lui aussi.
Autour de lui, les buissons s'agitaient de plus en plus, puis quelques coups de feu en
partirent. Rapidement, Calmos arma la Stoner, lâcha une rafale, juste pour imposer le
respect à l'ennemi.
Vite, il bloqua la détente avec une pierre, de façon à ce que la mitrailleuse continue à
tirer, puis, saisissant la cordelle à pleines mains, il se laissa basculer en arrière dans le
vide.
Comme tous les sous-officiers d'élite de l'Armée de Terre Française, Calmos possédait
une grande expérience du rocher, et la descente en rappel ne fut qu'un jeu pour lui.
Avec cette seule angoisse que les Nord-Soudanais ne s'aperçoivent trop tôt de son
subterfuge et ne lui tirent dessus du haut de la falaise. Pourtant, il savait qu'ils ne
réagiraient pas tant que la Stoner continuerait à tirer et, au-dessus de lui, il entendait
toujours la rumeur, à peine voilée par le bruit des rapides, de l'interminable rafale.
À peine avait-il pris pied sur la caillasse de l'étroite grève, qu'il se sentit saisi par une
poigne de fer, soulevé, débarrassé de son harnais, tandis que la voix de Ballantine
disait :
— Faut vous grouiller, chef, sinon vous allez manquer le dernier métro !...
Christian Calmos se retourna, vit le raft au bord du torrent. Aïsha
y avait déjà pris place, et Morane et Drevet commençaient les manœuvres de mise à
flot.
Là -haut, la M63, son chargeur-tambour vide, s'arrêta de tirer.
Calmos et Ballantine unirent leurs forces à celles de Bob et du sergent pour mettre le
canot pneumatique dans le courant qui se déchaînait, lançait des paquets d'écume.
D'un même bond, les quatre hommes se hissèrent à bord. Le torrent s'empara du raft,
le fit pivoter, le changea en jouet à la dérive, et il fallut toute l'habileté de Morane et
de Ballantine à la rame pour le redresser dans le sens du courant.
Au sommet de la falaise, des silhouettes humaines s'agitèrent.
Des détonations claquèrent, ponctuant de points sonores la grande voix des rapides.
Déjà ceux-ci, en même temps que la nuit, avaient avalé les fuyards.
Chapitre 15

L'été venait de tomber sur Paris tel un phénix enflammé qui changeait le bitume des
rues en nappes poisseuses.
À la terrasse du café Le Paris, sur les Champs-Elysées, quatre hommes jeunes et
costauds s'aggloméraient autour d'une table. Le sergent-chef Calmos buvait un «
perroquet » (pastis et menthe), le sergent Drevet un « colonial » (pastis et limonade),
Bill Ballantine un double whisky (du Zat 77) avec des glaçons, et Bob Morane un «
cuba libre » (Coca-Cola et rhum blanc).
Un marchand de journaux passait. Bill le héla, échangea un exemplaire de France-
Soir contre une pièce de monnaie, ouvrit le journal, s'y plongea.
— Si notre conversation t'ennuie, dis-le, Bill, fit Morane.
Sans obtenir de réponse.
— Je ne savais pas que vous vous intéressiez aux dernières nouvelles, dit le sergent
Drevet.
— D'autant plus qu'elles ne sont jamais fameuses, enchaîna le sergent-chef.
Ces remarques glissèrent, inoffensives en apparence, sur la splendide cuirasse
d'indifférence du géant écossais.
Au bout d'un moment, il releva la tête, but une gorgée de whisky assez abondante
pour y noyer Moby Dick en personne, déglutit, fit à l'adresse de Morane :
— On parle de votre protégée, commandant...
Un silence interrogateur. Bill lut :
« Au défilé de la maison de couture Poiret-Doucet : un triomphe pour la belle Aïsha.
La Reine Noire de Paris. »
— Une belle réussite pour la petite Dinka, commenta Drevet.
Au moins, pour elle, le Lycotron de Saint-Loup aura eu une influence positive! Il y a à
peine six mois qu'elle a débarqué à Paris en même temps que nous et la voilà déjà
portée aux nues.
— Sa beauté y est pour quelque chose, n'oublions pas, glissa Calmos.
Ballantine corrigea :
— N'oublions pas non plus que le commandant est un ami personnel de Poiret-
Doucet et que, sans sa recommandation...
— Oui, mais elle avait de l'étoffe, s'entêta Calmos. Si elle avait été un laideron, Poiret
Doucet n'aurait pas fait d'elle ce qu'elle est...
Morane paraissait tout à fait étranger à ce qui se passait. Il jetait un regard indifférent
sur le journal que Ballantine tenait déployé à ses côtés. Soudain, il sursauta
violemment.
— C' qui vous arrive, commandant? s'étonna Bill. C'que vous auriez une gorgée de
Castro qui serait passée de travers?...
Ce rapprochement entre le rhum-Coca et le maître de Cuba ne parut pas
impressionner Morane. Il tendit le bras vers le journal, pointa l'index sur un article
précis.
— Lis-nous ça, Bill.
— Vous essayez de détourner la conversation, ou quoi? interrogea le colosse.
— Lis, te dis-je.
Bill Ballantine lut :
— « L'ingénieur Podolski fait encore parler de lui.
« New York, ce 12 juillet. — Qui n'a pas encore entendu parler de Gregor Podolski?
Cet ethnologue d'origine polonaise est le spécialiste des contes à dormir debout.
Grand voyageur certes, mais également colporteur des nouvelles les plus farfelues.
Que le lecteur se souvienne que c'est lui qui aurait découvert une forêt d'arbres
mangeurs d'hommes dans le centre encore mal connu de Mindanao. Lui aussi qui
aurait croisé la piste de l'homme-singe des frontières du Venezuela et de Colombie.
Lui encore qui a rapporté des échantillons d'excréments du Yéti, excréments qui,
après analyse, se sont révélés être ceux d'un yak.
« Cette fois, Podolski remet ça, et de belle façon ! De retour du Sud-Soudan à peine
pacifié. II aurait découvert, non loin de la frontière ougandaise, des cavernes abritant
un temple servant de sanctuaire à un dieu figuré par un énorme bloc de cristal. Ce
temple,situé au centre d'un lac souterrain, ne paraissait appartenir à aucun art connu,
ancien ou moderne. Dans le bloc de cristal, Podolski dit avoir décelé des images à ce
point inquiétantes qu'il s'enfuit terrorisé.
« Bien entendu, notre Baron de Crac polonais a tout prévu pour qu'on ne puisse
contrôler ses dires. Selon lui, d'importants éboulements, auxquels il n'aurait lui-
même échappé que par miracle, auraient bouché l'entrée des cavernes, les rendant
désormais inaccessibles. Podolski essaie d'étayer ses affirmations par des photos
prises, affirme-t-il, dans le temple du dieu-cristal, mais ces photos sont de si
mauvaise qualité qu'elles ne peuvent être retenues pour preuves. En plus, aux dires
des experts, elles sont, selon toute évidence, truquées. »
Quand Bill s'arrêta de parler, son visage de roux, d'habitude couleur de brique cuite,
avait pâli de plusieurs tons. Il prit son verre à pleines mains, le porta à ses lèvres,
avala une autre grande rasade, tout à fait comme s'il avait besoin d'un remontant.
— C'est tout? interrogea Bob.
— C'est tout, commandant... Comme si ce n'était pas assez !
Christian Calmos se tourna vers Morane.
— Que pensez-vous de cela. Bob?
Morane haussa les épaules.
— Que voulez-vous que j'en pense, chef ?
Une ride verticale creusait soudain son front.
— Croyez-vous qu'il puisse s'agir d'une coïncidence? interrogea Drevet.
À plusieurs reprises, Morane se passa et se repassa la main ouverte en peigne dans les
cheveux.
— Une coïncidence?... Cela m'étonnerait. Tout colle trop bien... Le lieu, pour
commencer... Le Sud-Soudan... Ensuite le temple au milieu d'un lac... Un art qui ne
ressemble à aucun art connu... Et le dieu de cristal où passent des images
inquiétantes.
Tout y est...
— Podolski ne se serait-il pas inspiré de notre aventure pour inventer son histoire?
risqua le sergent-chef.
Morane secoua la tête.
— Pour cela, il faudrait qu'il fût au courant de ce qui nous est arrivé ... Or, en quittant
le Sud-Soudan, nous avons décidé de garder le secret... Pour la bonne raison que nous
n'avions pas de preuves et que, fort probablement, on ne nous aurait pas crus...
— Comme on ne croit pas Podolski, hein? fit Ballantine.
— Oui, Bill... Il est fort probable que, cette fois, le Baron de Crac polonais n'ait pas
menti...
— Alors, Bob ?
C'était Christian Calmos qui venait de poser la question. Morane fut un instant avant
de répondre :
— Alors ?... Nous avons franchi les Berges du temps dans un sens... Demandons-nous
si les créatures des mondes intercalaires que nous avons visités n'ont pu les franchir
dans l'autre sens grâce au Lycotron...
Ballantine sursauta violemment.
— Vous croyez vraiment ce que vous dites, commandant?
La ride verticale du front de Morane se creusait davantage.
— Je voudrais ne pas y croire, Bill... Vraiment, je voudrais ne pas y croire...
FIN

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