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Thèse Version Finale 16

La thèse de Fatima Zahra EL JAMRI explore les dynamiques de réception de l'écriture migrante au Québec et en France, en mettant en lumière les thèmes de déplacement, d'hybridité linguistique et culturelle, ainsi que la reconstruction identitaire des migrants. À travers une approche comparative, elle analyse comment ces œuvres littéraires, souvent marginalisées, s'inscrivent dans une tradition transculturelle et contribuent à l'enrichissement des littératures nationales. La recherche souligne l'importance de la réception de ces œuvres par les institutions littéraires et leur rôle en tant que passeurs culturels.

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Thèse Version Finale 16

La thèse de Fatima Zahra EL JAMRI explore les dynamiques de réception de l'écriture migrante au Québec et en France, en mettant en lumière les thèmes de déplacement, d'hybridité linguistique et culturelle, ainsi que la reconstruction identitaire des migrants. À travers une approche comparative, elle analyse comment ces œuvres littéraires, souvent marginalisées, s'inscrivent dans une tradition transculturelle et contribuent à l'enrichissement des littératures nationales. La recherche souligne l'importance de la réception de ces œuvres par les institutions littéraires et leur rôle en tant que passeurs culturels.

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Centre d’Etudes Doctorales

« Homme, Espace, Communication et Arts »


Formation Doctorale
« Civilisations Francophones et Comparées »

Thèse présentée en vue de l’obtention de doctorat és en Lettres

Les dynamiques de la réception de


l’écriture migrante au Québec et en France

Préparée par : Dirigée par :


EL JAMRI Fatima Zahra Dr. CHRAÏBI Houda

2018/2019

0
Les dynamiques de la réception de l’écriture migrante au Québec et en France

1
Dédicace

A Mes parents qui n’ont jamais cessé de m’épauler et de me soutenir


pour atteindre mes objectifs

A mon mari pour son amour, son encouragement continu et son


endurance

A mon cher frère et mes chères sœurs pour leur soutien moral

Et surtout à mon petit souhait, OUMNIA

2
Remerciements
Au terme de ce travail, je tiens à exprimer ma profonde gratitude à toute personne qui a contribué,
de près ou de loin, à l’accomplissement de ce travail.

Je remercie infiniment la directrice de ma thèse Mme Houda CHRAÏBI pour son suivi et pour
son énorme soutien. Son enthousiasme et son positivisme m’ont aidée à persévérer et à accomplir ce travail
de longue haleine.

J’adresse également mes vifs remerciements à tout le corps professoral du département de langue
et littérature de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Ben M’sik- Casablanca qui ont eu un
apport considérable à ma formation universitaire. Je remercie particulièrement Mme Fatiha BENNANI,
Mme Khadija MOUZOUN, Mme Samira DOUIDER, et M..Lahcen LOUASMI, pour tous les efforts
fournis pour nous orienter et nous assister dans notre cursus universitaire.

Je ne laisserai pas cette occasion passer sans remercier M..Rachid EL HADARI en sa qualité du
directeur de l’école doctorale, et tout le personnel administratif de la Faculté. Sans oublier tous les membres
de ma famille pour leurs encouragements, leur amour et leur soutien inconditionnel qui m’ont permis de
réaliser ce travail.

Je pense également à mes collègues de l’école doctorale, particulièrement Mme Bouchra


EDDAHBI pour son soutien et son encouragement.

A vous tous, j’exprime mes sincères remerciements.

3
Résumé
Les dynamiques de réception de l’écriture migrante au Québec et en France
Par
Fatima Zahra EL JAMRI

Depuis les années 1980, les champs littéraires québécois et français voient naître des productions
littéraires d’écrivains venus d’ailleurs. Elles s’articulent autour de la thématique du déplacement, le rapport
au lieu et l’hybridité linguistique et culturelle. Elles inventent de nouvelles formes du dire, un dire pluriel,
plurilingue et plurivoque. Dans notre thèse, il est question d’aborder la question de l’écriture migrante au
Québec et en France, selon une approche comparative pour ainsi déterminer les caractéristiques de ce
genre littéraire ayant des traits thématiques et stylistiques spécifiques.

A travers l’étude du corpus littéraire migrant, s’esquisse une poétique de la traversée qui se
manifeste dans le rapport des sujets migrants avec la langue d’écriture tandis que dans l’exploration de
l’espace de traverse, un espace hybride linguistique et culturel donnant lieu à une reconstruction identitaire
par le biais des rapports d’opposition ou de complémentarité.

La réception de l’écriture migrante au Québec et en France, a longtemps préoccupé les institutions


littéraires des deux pays. Dans cette mesure, plusieurs intellectuels se sont intéressés à la diffusion de ce
genre littéraire né à la marge des littératures nationales. Les différents travaux insistent sur l’inscription des
œuvres migrantes dans une tradition transculturelle qui permet de faire éclater les genres, les territoires, les
cultures et les idéologies. En effet, les œuvres migrantes sont situées aux confluents de toutes les langues
et les cultures dont les écrivains sont des passeurs culturels.

4
Abstract
Dynamics of the reception of migrant writing in Quebec and in France

By

Fatima Zahra EL JAMRI

Since the 1980s, the literary fields of Quebec and France have witnessed the emergence of literary
productions from elsewhere, revolve around the theme of displacement, the relationship to place, the
linguistic and cultural hybridity. They invent a new forms of to say, a plural, plurilingual and plurivocal
saying. In our thesis, it is a question of approaching the question of the migrant writing in Quebec and in
France, according to a comparative approach to thus determine the characteristics of this literary genre
having thematic and stylistic features.

Through the study of a migrant literary corpus, there emerges a poetics of the crossing which is
manifested in the relationship of the narrators characters with the writing language while in the exploration
of the transitional space, linguistic and cultural hybrid giving rise to an identity reconstruction through the
relations of opposition or complementarity.

The reception of migrant writing in Quebec and France has long preoccupied the literary
institutions of both countries. To this extent, several intellectuals have been interested in the diffusion of
this literary genre born on the fringes of national literatures. The different works insist on the inscription of
migrant works in a transcultural tradition that makes it possible to break out genres, territories, cultures and
ideologies. These works are located at the confluence of all languages and cultures, where writers are
cultural smugglers.

5
‫ملخص‬
‫دينامية تلقي كتابات الهجرة في الكيبيك وفرنسا‬

‫منذ ثمانينيات القرن الماضي ‪٬‬عرفت الحقول االدبية في الكيبيك وفرنسا انتشار إنتاجات ادبية‬
‫لكتاب وروائيين ينتمون إلى بلدان وعوالم أخرى‪ .‬تتمحور هذه االنتاجات حول ثيمات متعددة ترتبط‬
‫بموضوع الهجرة والنزوح‪ ٬‬العالقة بالمكان والتالقح اللغوي والثقافي‪ .‬لقد تمكنت هذه اإلنتاجات من إيجاد‬
‫اشكال جديدة للبوح والتعبير عن الذات في مختلف تجلياتها في إطار الواقع االجتماعي الذي أجبرت على‬
‫التعايش معه‬

‫في هذه األطروحة‪ ٬‬سنتطرق إلى أدب المهجر في الكيبيك وفرنسا وفقا لمقاربة مقارنة من أجل‬
‫تحديد خصائص هذا النوع األدبي ذو ثيمات معينة وسمات أسلوبية محددة‪ .‬من خالل دراسة الروايات‬
‫المقترحة‪ ٬‬تتجلى تيمة التنقل من مكان إلى آخر وما ينتج عنه من تغيير في التوجهات األدبية من حيث‬
‫المواضيع من جهة ثم لغة الكتابة من جهة أخرى‪ ٬‬إذ تصبح هذه األخيرة فضاء لغوي وثقافي يمكن من‬
‫إعادة بناء الهوية‪٠‬‬

‫في هذا اإلطار‪ ٬‬أصبح "تلقي " هذه اإلنتاجات يشغل المؤسسات األدبية في كال البلدين‪ ٬‬حيث أكد‬
‫العديد من النقاد أهميتها خاصة أنها أقرت انفتاحا أدبيا‪ ٬‬لغويا وثقافيا مكن من استكشاف عوالم وثقافات‬
‫وإيديولوجيات متعددة‪ .‬فهذه اإلنتاجات األدبية هي بمثابة نقطة التقاء للغات والثقافات بحيث يصبح‬
‫الكاتب »عابرا للثقافات»‪.‬‬

‫‪6‬‬
Sommaire

Dédicace ………………………………………………………………………… 2

Remerciements …………………………………………………………………. 3

Résumé…………………………………………………………………………. 4

Abstract …………………………………………………………………………...5

‫…………………………………………………………………………… ملخص‬.. 6

Introduction ……………………………………………………………………....7

PARTIE I : LITTERATURE ET MIGRATION …………………………..19

Chapitre 1 : Concepts théoriques ……………………………………………....21

Chapitre 2 : La migration, phénomène social et politique …………………......42

Chapitre 3 : L’écriture migrante, naissance et parcours ………………….........61

PARTIE II : L’ACTE D’ECRITURE ENTRE DEPOSSESSION ET ANCRAGE


IDENTITAIRES ……………………………………………………………… 81

Chapitre 1 : Dire la migration, une poétique de la traversée …………………. 84

Chapitre 2 : Multiplication et diversification des lieux : s’inscrire dans l’ailleurs 112

Chapitre 3 : Parcours linguistique et itinéraire identitaire chez l’écrivain migrant 149

PARTIE III : RECEPTION ET DIFFUSION DE L’ECRITURE MIGRANTE 178

Chapitre 1 : La littérarité de l’œuvre migrante ……………………………………180

Chapitre 2 : Les œuvres migrantes et l’émergence d’un discours social et politique.218

Chapitre 3 : Les acteurs de la diffusion de l’écriture migrante …………………… 246

Conclusion ………………………………………………………………………… 268

Bibliographie ………………………………………………………………………274

Table des matières ………………………………………………………………… 283

7
INTRODUCTION

« Ah toute chose vaine au van de la mémoire, ah ! toute chose insane


aux fifres de l’exil : le pur nautile des eaux libres, le pur noble de nos
songes,

Et les poèmes de la nuit avant l’aurore répudiés, l’aile fossile prise au


piège des grands vêpres d’ambre jaune…

Ah qu’on brûle, ah ! qu’on brûle, à la pointe des sables, tout ce débris


de plume, d’ongle, de chevelures peintes et de toiles impures,

Et les poèmes nés d’hier, ah ! les poèmes nés un soir à la fourche de


l’éclair, il en est comme de la cendre au lait des femmes, trace infime…

Et de toute chose ailée dont vous n’avez usage, me composant un pur


langage sans office, voici que j’ai dessein encore d’un grand poème
délébile… »

Saint-John PERSE, Exil IV, 1942

8
« Au commencement était l’exode »

Depuis la création de l’être humain, le déplacement spatial constitue un point de départ


de toutes les civilisations. Pour des raisons politiques, économiques, religieuses, idéologiques,
et même parfois climatiques, l’être humain est en transhumance à la quête d’un nouveau lieu
où il pourrait se réfugier d’un passé parfois poignant. La traversée opère une métamorphose
dans le parcours du sujet migrant, ce dernier éprouve des sentiments liés au déracinement, à la
déportation ou au brouillage identitaire. Les différentes formes de migration s’attachent à un
faisceau d’images, de questions concernant les causes et les conséquences de cette
déterritorialisation. Le sujet migrant souffre, en effet, d’une perte de points d’ancrage, il vit un
emboîtement spatio-temporel, dans un non-lieu, où il s’agit de coupure avec les traces
identitaires. D’autant plus, l’appropriation du nouvel espace est accompagnée souvent d’une
hantise du lieu quitté, ce qui exige un déplacement incessant entre l’ici et l’ailleurs, le passé et
le présent.

Le déplacement d’une rive à une autre peut apporter la joie d’une délivrance, ou une
tristesse profonde liée à l’abandon d’un univers familier, l’enrichissement ou la misère. En
revanche, à l’insu des motivations du départ, le sujet migrant doit se plier, s’adapter à un autre
univers spatial, mental et langagier. Il arrive dans le nouveau pays avec son clivage antérieur,
soumis à une double marginalisation : ici et là-bas. Son intégration s’avère parfois inconcevable
sous prétexte de fidélité à son origine, alors qu’au pays quitté, il est accusé d’avoir fui et trahi
ses compatriotes. En fait, la mise à distance fonctionne comme un exercice de flexibilité où se
côtoient en même temps la culture d’origine et celle d’adoption.

Les multiples pérégrinations concernent également le passage entre les langues et les
cultures, le sujet migrant s’enlise dans un processus de brassage et d’hybridité linguistique et
culturelle. L’expérience de la migration, à l’insu de son aspect négatif, s’avère un vecteur
d’ouverture sur l’Autre, d’interaction entre les individus et les sociétés, et de croisement
ethnoculturel. Dans son ouvrage, Etrangers à nous-mêmes, Julia Kristeva décrit la nécessité de
vivre à l’étranger comme « Douloureuse qu’elle soit me procure cette distance, exquise où
s’amorce aussi bien le plaisir pervers que ma possibilité d’imaginer et de penser, l’impulsion
de ma culture »1. En d’autres termes, le sujet migrant est le dépositaire et le témoin capable
d’apprécier ce qui constitue son ancrage et sa richesse, de pouvoir relativiser ou critiquer son
expérience selon le degré de l’acception de son nouveau statut.

1
Julia Kristeva, Etrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988, p 25
9
La complexité des phénomènes migratoires donne naissance à une réflexion
pluridisciplinaire capable de cerner les contours de ce fait social qui devient de plus en plus une
caractéristique majeure de l’ère de la mondialisation. Les différentes formes de migration
constituent, ainsi, un paradigme humain où le déplacement d’un lieu à un autre n’est plus un
événement exceptionnel ou occasionnel, mais une habitude, une issue, un mode de vie fondé
sur l’absence et prédéfini par les exigences de la modernité.

Par conséquent, un discours idéologique et littéraire voit le jour à la marge du débat


officiel, il est confronté à l’énigme des origines, et constitue un circuit de la parole qui finit par
réconcilier quête d’identité et découverte de l’altérité. Il s’agit de l’écriture des migrations qui
se veut un espace de dire dans lequel chaque expérience personnelle/ individuelle est
immédiatement branchée sur la politique, l’économie et l’Histoire. De nombreuses productions
littéraires francophones ont servi à mettre en place un discours littéraire sur les migrations, une
gestation douloureuse d’une écriture qui recompose inlassablement les lambeaux de la
mémoire. Cette écriture réactive une perte symbolique primordiale, une mémoire blessée par
une séparation radicale, une expulsion d’un territoire maternel désormais interdit sur lequel se
modèle la nostalgie d’une vie paradisiaque.

L’expérience de la migration devient un catalyseur de la créativité, les écrivains


reproduisent leur vécu en prenant en considération l’hétérogénéité et les différentes
appartenances linguistiques, ethniques et nationales. Ainsi, plusieurs formes littéraires sont
produites par les écrivains issus de cette expérience en l’occurrence des témoignages, des
biographies, des romans, de la poésie, des reportages. Le contenu de cette production littéraire
varie selon la période historique à laquelle elle appartient. Autrement dit, dans les récits
migrants, il est question d’une mise en scène du biographique qui s’interfère avec l’origine
ethnique ou la généalogie des auteurs. Ils s’apparentent à une écriture qui libère l’expression de
la subjectivité et investit une surproduction de sens, dans une débauche métaphorique
subvertissant toute loi.

Dans une étude réalisée par la critique littéraire Elein Declerq autour de la réception de
l’écriture migrante, elle s’interroge sur l’émergence de ce concept littéraire :

« La généalogie d’un auteur est-elle un trait constitutif de littérature migrante ?


Pourquoi faut-il instaurer une interrelation entre le lieu de naissance d’un
écrivain et ses produits culturels ? Ou encore y-a-t-il un lien entre les styles, les
formes, les langues et les thèmes littéraires, d’une part, et l’origine ethnique de

10
l’écrivain migrant, de l’autre ? Pourquoi « la littérature migrante » doit-elle
nécessairement présenter des traces biographiques de son auteur ? »2

L’instance biographique est ainsi censée exprimer les expériences migrantes dans les
productions littéraires d’un tel auteur, elles abordent plusieurs thématiques relatives à
l’étrangeté, la mouvance, l’ici et l’ailleurs, le retour impossible. Ceci dit, l’écriture/littérature
migrante est confrontée à une difficulté de définition étant donné que l’origine ethnique de
l’écrivain s’impose comme un trait distinctif de l’œuvre littéraire. De plus, le style, la langue et
les thèmes se rapportent obligatoirement à l’appartenance géographique.

L’écriture migrante doit, bien évidemment, son apparition à un contexte social et


politique qui s’inscrit, selon Daniel Chartier, dans la postmodernité, un courant d’hybridité
culturelle qui « reconnaît une multiplicité des savoirs prenant des configurations diverses et
variées »3. En 1990, Benoît Melançon, critique littéraire québécois, appelait les écrivains
immigrés installés au Québec comme faisant partie d’une « littérature des
communautés culturelles » en vue de mettre le point sur les différences ethniques, linguistiques
et culturelles de ces écrivains en comparaison avec les écrivains autochtones. Sherry Simon,
critique et théoricienne québécoise, parle volontiers de pratiques littéraires hybrides, de
littérature hybride4. Régine Robin, en qualité de critique littéraire et sociologue, opte pour la
littérature ethnique qui désigne une production littéraire des différents groupes minoritaires,
elle se veut un bouleversement du concept de la littérature nationale et d’enrichissement de
celle-ci, elle interroge les catégories de l’espace et du temps en plus de faire naître de nouvelles
pratiques littéraires5. Depuis le milieu des années 80, l’écriture des écrivains immigrants
québécois est qualifiée d’écriture immigrante qui devient ensuite écriture migrante.

Face à ce renouveau littéraire, les institutions littéraires des pays d’accueil se voient
contraintes de s’engager dans des redéfinitions historiques et d’établir de nouveaux contours
applicables à la littérature nationale. La question de l’écriture/ la littérature migrante abordée
en relation avec les frontières géopolitiques, est désormais un champ littéraire émergent au sein
de ces institutions.

2
Elien Declercq, « « Écriture migrante », « littérature (im)migrante », « migration literature » : réflexions sur un
concept aux contours imprécis », Revue de littérature comparée, 2011/3 (n°339), p. 301-310. URL :
https://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2011-3-page-301.htm
3
Daniel Chartier, « Les origines de l’écriture migrante. L’immigration littéraire au Québec au cours des deux
derniers siècles » dans Voix et Images, vol. 27, n° 2, (80) 2002, pp. 303-316.
4
Sherry Simon : Hybridité Culturelle, Montréal, Éditions Ile de la Tortue, 1999, p. 45.
5
Régine Robin, « Présentation » dans Études Littéraires, vol 29, no 3-4, Hiver 97, pp. 1-17.
11
En réaction à cette tendance, la critique littéraire tente d’identifier les relations entre les
productions littéraires et leur contexte migratoire, en prenant en considération les
représentations de la migration dans la littérature et les effets textuels induits par l’expérience.
La reconnaissance de ces littératures a instauré un dialogue entre les littératures nationales et
celles issues de l’immigration. Néanmoins, une problématique relative à son appellation
s’impose : littérature interculturelle, textes hybrides, écritures de l’entre-deux, écritures
transculturelles ou transnationales, écriture migrante, migration littéraire. Les critiques
littéraires ont approuvé les limites de chaque appellation sous prétexte qu’elle ne correspond
pas précisément à la catégorie concernée dans chaque pays.

En effet, l’écriture migrante suscite une polémique relative à sa réception, sa datation et


sa nomination à l’intérieur des institutions littéraires nationales. Les différents ouvrages
critiques abordant les caractéristiques de ce phénomène littéraire, remplissent les rangs des
librairies en vue d’esquisser l’émergence de cette littérature, les motivations, les contraintes, le
souci de catégorisation et le rapport au champ littéraire du pays d’accueil. En 1986, Jean
Jonassaint, écrivain haïtien, publie un ouvrage intitulé Le pouvoir des mots et les maux du
pouvoir : des romanciers haïtiens de l’exil de 1971 à 1981, il esquisse le profil d’une certaine
diaspora haïtienne en faisant ressortir quelques-uns des traits marquants de cette décennie.

En 1988, Pierre Nepveu, dans une tentative de réfléchir sur l’écriture migrante et son
rôle à constituer le paysage littéraire québécois, publie L’écologie du réel. Mort et naissance de
la littérature québécoise contemporaine, l’auteur prétend redéfinir la littérature québécoise à la
lumière du post-modernisme. Plus tard en 1989, Régine Robin publie également un ouvrage
critique intitulé Le roman mémoriel : de l’histoire à l’écriture du hors-lieu. Depuis, le souci de
théorisation du champ littéraire migrant préoccupe plusieurs théoriciens, nous pouvons citer
Romanciers immigrés : biographies et œuvres de Denise Helly & Anne Vassal en 1993,
D’autres rêves. Les écritures migrantes au Québec sous la direction d’Anne de Vaucher Gravili
en 2000, Dictionnaire des écrivains migrants au Québec 1800-1993 de Daniel Chartier en
2003, Ces étrangers du dedans. Une histoire de l’écriture migrante de Clément Moisan &
Renate Hildebrand en 2001, Les passages obligés de l’écriture migrante de Simon Harel en
2005.

En France, le passé colonial exige une présence remarquable des écrivains étrangers
dans le champ littéraire. D’origines diversifiées : Afrique subsaharienne, Maghreb ou les
Antilles, ces écrivains produisent des textes abordant les différentes thématiques relatives au
déplacement. Littérature issue de l’immigration, littérature beur, littérature subsaharienne

12
francophone, autant d’expressions qui sont mises en usage pour différencier ces productions
littéraires, elles prennent en considération l’origine des écrivains et leur situation socio-
économique. En fait, l’expression « Ecriture/ littérature migrante » n’est adoptée en France qu’à
partir des années 2000. Désormais, plusieurs titres abordent la littérature migrante en France
tels que : Afrique sur seine. Une nouvelle génération d’écrivains africains à Paris d’Odile
Cazenave en 2003, L’immigration dans le roman francophone contemporain de Christiane
Albert en 2005, La diaspora post-coloniale en France. Différence et diversité de Carmen Husti-
Laboye en 2009, La symbolique de l’immigré dans le roman francophone contemporain de
Christophe Désiré Atangana Kouna, Passages et ancrages en France. Dictionnaire des
écrivains migrants de langue française (1981-2011) de Mathis-Moser Ursula Et Mertz-
Baumgartner en 2012, Mobilités d’Afrique en Europe. Récits et figures de l’aventure de
Catherine Mazauric en 2012.

En fait, notre étude s’inscrit dans la continuité des travaux de recherche déjà évoqués.
Elle consiste à parcourir les œuvres du corpus pour ainsi déterminer leurs traits thématiques et
formels récurrents. Cela est dans le but de cerner les contours d’une production littéraire
d’écrivains venus d’ailleurs, et qui constitue au fil du temps un courant littéraire né à la marge
des littératures nationales au Québec et en France. Selon une approche comparative impliquant
des écrivains de diverses provenances, il est question d’une étude de deux corpus littéraires
spécifiques, l’un produit au Québec et l’autre en France appartenant au champ de l’écriture
migrante, qui sera abordée en tant qu’un courant culturel, une mouvance identitaire plurielle,
aussi bien qu’une forme d’expression littéraire ayant des traits formels et thématiques
repérables.

La particularité du travail réside dans le fait d’opter pour un corpus littéraire qui se
caractérise par sa diversité étant donné que les auteurs proviennent de pays différents, ils sont
désignés selon la thématique des migrations abordées dans les œuvres et les techniques
d’écriture. Quelle que soit l’expérience migratoire abordée, positive ou négative, continuité ou
rupture, ouverture ou fermeture. Les frontières spatiales, temporelles et génériques sont éclatées
pour mettre en exergue la notion du passage et de la traversée qui s’impose comme une
caractéristique inhérente aux œuvres du corpus.

Du Québec, nous avons opté pour des romans d’écrivains reconnus dans le champ
littéraire québécois : La québécoite de la juive polonaise Régine Robin 1993(1983), Chronique
de la dérive douce du Haïtien Dany Laferrière 2014(1994), Les Urnes scellées d’Emile Ollivier
1995, et Carrefours d’une vie du juif irakien Naim Kattan 2016. Quant au corpus migrant

13
français il s’agit de : Les Mots étrangers de l’écrivain grec Vassilis Alexakis 2002, Origines du
libanais Amin Maâlouf 2004, Comment peut-on être français ? de l’iranienne Chahdort
Djavann 2005, et Les coqs cubains chantent à minuit 2015 du guinéen Tierno Monénembo. Il
s’agit de prendre l’ensemble des œuvres de ces auteurs et en esquisser une poétique autour de
ce qui les lie, le fait d’être des écrivains migrants.

L’expérience migrante des écrivains retentit dans leurs œuvres, elle se présente comme
une idée matricielle sur laquelle est fondé le récit de l’exil et de la quête identitaire. Les
écrivains empruntent des détails à leur vécu migratoire en créant des êtres qui leur ressemblent
sans se confondre complétement. A la migration des écrivains fait écho la migration des
personnages, l’espace de la migration fournit un modèle à partir duquel est créé l’espace inscrit
dans l’œuvre littéraire. Le déplacement, l’arrivée, l’ancrage et l’intégration sont des thèmes
récurrents dans ces romans. Ils opèrent une mutation dans le parcours du migrant bouleversé
par le départ, chaque personnage migrant est représentant de l’expérience de l’écrivain. Les
raisons du départ constituent l’arrière-plan du récit et déterminent le mode de vie à suivre
pendant le séjour dans le pays de la migration.

Régine Robin s’inspire de son expérience de jeune fille, juive ayant vécu l’occupation
allemande à Paris durant la Seconde guerre mondiale. Son récit se veut une traduction plus ou
moins fidèle de son arrivée dans l’espace montréalais. Elle met le point sur le vécu des migrants/
exilés à la recherche de points d’ancrage pour échapper au dépaysement. Elle esquisse à travers
son roman la figure de l’écrivain juif pris dans l’exil, l’entre-deux, l’écart spatio-temporel, le
rapport d’appartenance et de désappartenance, l’impossible coïncidence avec soi-même et
l’identité inassignable. Pour Dany Laferrière, l’expérience personnelle de la migration est liée
à l’exil politique. Il devait s’exiler d’un pays gouverné par la dictature qui cherche l’ennemi
intérieur, à la suite de l’assassinat de son ami, le journaliste Gasner. Cette expérience joue un
rôle majeur comme une source d’inspiration littéraire. De toute façon, La ferrière revient sur
son parcours exilique dans son roman Chronique de la dérive douce.

Quant à Emile Ollivier, il entreprend d’écrire, de raconter son île natale et l’itinéraire de
ses personnages. Son départ de Haïti dans les années soixante pour fuir la dictature duvaliériste
a généré une certaine vision du lieu d’origine, un certain regard rétrospectif sur sa vie antérieure.
Son œuvre est informée par le fait même de l’éloignement et du non-retour. La distance permet
à l’écrivain de se faire représenter le pays natal en donnant naissance à une fiction particulière
de Haïti où s’amalgament le vécu et le réel, l’imaginaire et le symbolique. « […] Haïti demeure
à la fois l’ancre immuable à laquelle est solidement amarré l’imaginaire de l’auteur et un lieu

14
flottant, à travers le prisme du souvenir, nostalgique et inquiet, terre idéalisée et refusée dans
le même mouvement. »6. Pour Naïm Kattan, l’exil et l’errance semblent avoir la force d’un lien
qui se constitue à travers l’écriture. Ils acquièrent chez l’écrivain juif le statut d’une expérience
existentielle et métaphysique définitoire de l’être. L’autobiographie est fondée sur des faits
biographiques : la naissance à Bagdad et le Farhoud, raison du départ définitif de plusieurs juifs
de l’Irak. Son œuvre est caractérisée par la migration et l’exil vécu comme une expérience
positive en ouvrant le judaïsme à l’universel, et en se déclarant l’homme de toutes les cultures,
de toutes les langues et de tous les horizons.

Vassilis Alexakis, en tant qu’écrivain bilingue, tente une production littéraire où est
brouillée la distinction entre fiction et autobiographie en mettant en scène un écrivain grec
s’interrogeant sur son art et sa situation, ce qui lui permet de se mettre au centre de son œuvre
et d’étudier son propre statut d’écrivain grec francophone exilé. L’œuvre d’Alexakis est une
« oscillation pendulaire » entre la Grèce et la France, entre le français et le grec. Pour Amin
Maâlouf, son statut d’écrivain est plutôt particulier. Après avoir quitté le Liban, son intégration
et son adaptation à la société française et au paysage littéraire se fait d’une manière spontanée.
Son écriture témoigne d’un grand amour pour son pays natal, son histoire, sa diversité ethnique,
religieuse et culturelle. La double appartenance, orientale par les origines et occidentale par les
choix, est envisagée comme un symbole de richesse. Son œuvre prône la conciliation, le devoir
d’accepter l’autre et sa différence, la tolérance.

En ce qui concerne Chahdort Djavann, son roman met en scène un personnage dont le
sort est identique. Une iranienne, en exil à Paris, ne maîtrise pas la langue et subit des conditions
de vie difficiles à son arrivée. En apprenant la langue, elle gagne sa vie en exerçant des petits
boulots avant d’achever ses études en anthropologie. Son œuvre littéraire évoque la vie
quotidienne en Iran et critique les traditions archaïques de ce pays. L’écrivain guinéen, Tierno
Monénembo, relève la problématique de l’exil pour des raisons politiques. Son œuvre produite
à l’étranger exprime un rapport singulier au pays des origines, son écriture éprouve la crise
personnelle et le malaise identitaire vécu après avoir quitté la Guinée pour finir la dictature de
Sékou Touré.

La diversité des origines des écrivains est révélatrice dans la mesure où elle justifie le
discours cosmopolite véhiculé par les œuvres. Dans le cas de l’écriture migrante, il n’est plus
question d’un courant littéraire nationaliste, mais un devenir collectif qui outrepasse les

6
Joëlle Vitiello, Au-delà de l’île : Haïti dans l’œuvre d’Émile Ollivier, Études littéraires, vol. 34, n° 3, 2002, p.
49-59.
15
frontières géographiques, génériques et culturelles, il est transcrit dans les œuvres du corpus où
l’individuel cède la place au collectif. De nouveaux concepts désignant ce nouveau mode de
pensée s’imposent dans le champ des études littéraires notamment le passage, l’appartenance,
le métissage, le transculturel.

Ainsi, dans notre thèse intitulée, Les dynamiques de la réception de l’écriture


migrante au Québec et en France, nous parcourons les œuvres à la recherche des traits
thématiques et stylistiques propres au canon littéraire migrant. Comme nous abordons la
réception des œuvres migrantes et les acteurs de leur diffusion. Notre étude se veut une réponse
aux questions suivantes : Comment une œuvre littéraire peut-elle être désignée d’œuvre
migrante ? Est-ce à travers : la thématique de la migration, l’inscription du biographique dans
le fictionnel, le rapport au lieu, ou la reconstruction identitaire ? Comment se construit une
cartographie des lieux habités, des identités multiples ? Quelle est la place qu’occupent les
œuvres appartenant à l’écriture migrante dans les champs littéraires québécois et français ?
Quelle est la vision du monde véhiculée par ces œuvres ?

Nous avons opté pour trois parties en vue d’étayer les différentes hypothèses émises au
départ. Dans la première partie, « Migration et littérature », nous proposons un aperçu général
des théories littéraires mises en œuvre pour étudier et exploiter le corpus littéraire migrant,
notamment l’esthétique de la réception de Hans-Robert Jauss, la théorie de l’acte de lecture de
Wolfgang Iser, et la sociologie du fait littéraire de Robert Escarpit. Ensuite, nous abordons le
phénomène migratoire selon un point de vue historique, cela est dans le but de mettre le point
sur la particularité de chaque espace géographique, La France et le Québec, à gérer et à
réglementer les flux migratoires.

Partant du fait que la littérature est représentative d’une vision du monde, nous étudions
l’émergence d’une production littéraire autour de l’immigration à la marge de la littérature
québécoise et la littérature française. Il est question de déterminer les caractéristiques de
l’écriture migrante aussi bien que son évolution dans les champs littéraires en question à travers
les tentatives de périodisation et de catégorisation. Comme il s’agit d’une esquisse des
réceptions critiques des œuvres migrantes et leur diffusion dans l’espace francophone.

La deuxième partie intitulée « L’acte de l’écriture entre dépossession et ancrage


identitaires » sera une esquisse de l’acte de l’écriture qui s’avère un passage obligatoire entre
la dépossession et l’ancrage, cela à travers le corpus littéraire déjà évoqué. Le premier chapitre
de cette partie traite la question de la migration en tant qu’elle met en perspective un sujet
humain issu de la traversée d’un espace multidimensionnel, réel et imaginaire en quête d’un
16
ancrage possible dans l’espace et le temps. Pour ce, il est à souligner le recours à un appareil
méthodologique capable de dégager les mécanismes et les ressorts littéraires des œuvres
migrantes, en l’occurrence la notion du genre telle qu’elle est élaborée par Bakhtine et Medved
dans leur essai critique « The Formal method » ainsi que les travaux de Jean-Marie Schaeffer
qui reposent sur la même notion. Elle sera mise en œuvre pour ainsi prédéfinir la relation entre
la mémoire et le récit migrant, dans la mesure où ce dernier se construit sur la mise en scène
des réminiscences qui résistent à l’amnésie et permettent d’établir le contact entre le passé et le
présent pour ainsi assurer la continuité de son existence.

Ensuite, nous faisons appel aux concepts relatifs à l’autobiographie (Philippe Le Jeune)
et l’autofiction pour étudier les déplacements autofictionnels des auteurs migrants, autrement
dit, nous tenterons de déceler les traces du vécu migratoire des écrivains dans les œuvres
migrantes. Nous traiterons également les parcours migratoires des écrivains du corpus qui
oscillent entre l’expression de l’exil et la quête identitaire.

Quant au deuxième chapitre, nous interpellons des concepts théoriques pour aborder la
multiplication et la diversification des lieux. Il s’agit de la notion du chronotope migrant
(Mikhail Bakhtine) qui s’impose dans l’analyse des corrélations entre le temps et l’espace
caractérisées souvent par le déséquilibre dû au déplacement continu entre le passé/ailleurs et le
présent/ ici. D’ailleurs, le tiraillement du sujet migrant exige le recours à un espace de médiation
et de tension dans l’attente du retour qui s’avère, dans la plupart des cas, inconcevable. Ce qui
lui assigne un aspect mythique. Le dernier chapitre abordera le parcours linguistique de
l’écrivain migrant selon la notion de l’hétérolinguisme (Rainier Grutman) en étudiant
l’interaction de la langue française avec les langues maternelles des écrivains. De ce fait,
l’appropriation de la langue et la culture de l’Autre finit par l’adoption d’une identité composite,
plurielle, migrante et en perpétuel mouvement.

La troisième partie « La réception et la diffusion de l’écriture migrante » abordera la


réception et la diffusion de l’écriture migrante dans les deux espaces mentionnés. En se basant
sur les travaux de Hans-Robert Jauss, Wolfgang Iser et Umberto Eco, nous étudions
l’interaction des trois constituants de l’œuvre littéraire : l’auteur, l’œuvre et le lecteur. Pour
cela, nous traitons la relation du texte avec la tradition littéraire migrante en mettant en œuvre
l’approche transtextuelle des textes (Genette) aussi bien qu’une approche transculturelle
(poétique de la relation d’Edouard Glissant) pour mettre en exergue le décloisonnement
interculturel à travers l’éclatement des frontières entre les genres, les territoires, les cultures et
les idéologies. Ensuite nous étudions la relation du texte migrant avec son lectorat éventuel à

17
travers les marques implicites et explicites. L’appel au lecteur est ainsi une stratégie discursive
qui permet de constituer l’horizon d’attente de l’œuvre migrante et déterminer le canon littéraire
migrant. Ainsi la concrétisation du sens des œuvres migrantes permet d’exploiter les non-dits,
ainsi qu’interpréter les blancs et les indéterminations textuelles pour contribuer à l’inscription
de cette production littéraire dans le discours idéologique et politique de la période historique
désignée. Le dernier chapitre sera consacrée aux acteurs de la diffusion, en insistant sur le rôle
de la critique littéraire dans l’émergence de l’écriture migrante notamment les revues culturelles
dont nous nous contentons d’exemples restreints. D’ailleurs nous étudions les actions menées
par les institutions littéraires dans la reconnaissance et la canonisation des œuvres migrantes,
nous mettons le point sur les manifestations culturelles, un espace dédié à l’étude et
l’interprétation de ce nouveau champ littéraire. D’autant plus, nous nous intéressons aux
travaux des centres de recherches universitaires considérant l’écriture migrante comme un
genre littéraire qui propose de repenser les relations humaines à la lumière de la pluralité qui
régit dorénavant le rapport à l’Autre.

La présente thèse se veut une tentative de déterminer les caractéristiques des écrits
migrants et de les considérer comme un genre littéraire situé au croisement du social et du
fictionnel, à la croisée des langues et des imaginaires. L’œuvre migrante se caractérise, ainsi,
par le rapport particulier qu’elle entretient avec l’histoire personnelle de l’immigration et la
représentation de l’espace et du temps, comme elle constitue un projet de ressourcement et
d’utopiques retrouvailles de l’identité perdue. La diversité des origines des écrivains migrants
influent sur leurs productions littéraires marquées par l’hétérogénéité, la mise en scène de
l’extranéité, l’altérité et le brassage linguistique et culturelle. L’écriture migrante, à l’insu de sa
valeur littéraire, est désormais un lieu où se déploient plusieurs langues et cultures, elle se veut
une quête continue de sa propre vérité, une écriture en mouvement.

18
PARTIE I

Littérature et migration

19
La migration est un paradigme humain qui a longtemps suscité l’attrait de plusieurs
spécialistes dans de nombreux domaines : la sociologie, la psychologie, l’anthropologie. La
littérature s’intéresse également à ce phénomène social et humain à travers une production
littéraire d’écrivains ayant vécu la migration. Immigration/émigration, flux migratoire massif,
exode, exil forcé ou volontaire, quel que soit la raison du départ, l’humain est sujet au
déplacement, à la déportation, au bannissement et au dépaysement. Suite à cette situation
chaotique voire traumatique, l’immigré se voit engagé dans des questions relatives à sa nouvelle
situation : la culture, la langue, la religion, l’Autre, la différence. D’ailleurs, de nombreuses
productions ont traité la dimension psychologique et sociale de l’expérience migratoire.

Dans cette partie de notre étude, nous nous penchons sur des questions relatives au cadre
théorique. Le premier chapitre sera un préambule de la théorie littéraire mise en œuvre pour
étudier et analyser les œuvres du corpus migrant. Il est question des théories de la réception,
nous nous basons sur les concepts de l’esthétique de la réception de Hans-Robert Jauss, la
théorie de l’acte de lecture élaborée par Wolfgang Iser et la sociologie de la littérature de Robert
Escarpit surtout son volet relatif au livre en tant qu’un produit.

Le second chapitre abordera la migration en tant que phénomène social et politique,


nous évoquons les différentes formes de migration qui peuvent se définir selon les raisons du
départ, ensuite nous tenterons de mettre le point sur l’exemple français et québécois de la
migration selon une approche historique en vue de mettre en exergue les divergences qui
émanent des deux exemples.

Le dernier chapitre sera une esquisse de l’écriture migrante, nous essayons de cerner les
différentes caractéristiques de cette production littéraire. Il est question de poursuivre sa
naissance dans le Québec et la France, ainsi que son évolution en se basant sur les travaux de
quelques critiques littéraires intéressés par l’émergence de cet « espace littéraire ».

20
Chapitre 1 : Concepts théoriques
Nombreux sont les théories littéraires mises en œuvre pour élucider les œuvres
littéraires (approche thématique, psychanalytique, sociologique et d’autres.), nous avons
opté pour la sociologie de la littérature notamment son volet relatif à la réception telle
qu’elle est appréhendée par l’Ecole de Constance particulièrement les travaux de Hans-
Robert Jauss(1921-1997) et Wolfgang Iser(1926-2007) qui se sont concentrés sur le rôle du
lecteur dans la restitution du sens de l’œuvre. Également, la théorie de Robert Escarpit
(1918-2000) relative à la sociologie empirique du fait littéraire, il s’est intéressé à la
consommation du livre, les circuits de distribution, les genres littéraires mineurs, les
bibliothèques, le lecteur empirique, les institutions littéraires, et le livre en tant que support
matériel de la lecture et de l’édition.

1. La théorie de la réception selon Hans-Robert JAUSS

Commençons d’abord par les théories de la réception, il constitue le point essentiel


du travail qui consiste à esquisser la réception des œuvres migrantes dans les sphères
géographiques désignées. Nous tâchons d’identifier et de déterminer cette relation/
interaction qui unit un texte à son lecteur.

Vers la fin des années 1960, l’école de Constance a voulu rompre avec l’esthétique
traditionnelle de la production et changer le paradigme, le lecteur est au centre de la théorie
littéraire. Dans cette mesure, plusieurs courants mettent l’accent sur ce rapport. Ainsi Rainer
Warning, dans un ouvrage collectif intitulé « L’esthétique de la réception » publié en 1975,
rassemble des textes de Jauss, Iser, Gadamer, Riffaterre et Fish sur la réception de l’œuvre
littéraire. Dans la préface de cet ouvrage, il définit la réception comme étant :

« [...] l’étude des modalités et résultats de la rencontre entre l’œuvre et le


destinataire »7

Et « le dépassement des formes traditionnelles de l’esthétique de la production


et de la représentation, qu’elle soupçonne de perpétuer des substantialisations
depuis longtemps dépassées »8

Ceci dit, le lecteur devient un élément essentiel de la production littéraire, la relation


texte/lecteur est au centre de l’étude de la réception. L’accent est mis sur le lecteur, le procès

7
R a i n e r W a r n i n g (éd.) , Rezeptionsästhetik,M ü n c h e n , 1 9 7 5 .
8
Ibid. p 9
21
de la lecture et sur la relation du lecteur au texte. D’ailleurs, la réception ne peut être dissociée
de son contexte de production, un facteur prépondérant de la réaction du lecteur aux structures
textuelles d’une œuvre. Dans le dictionnaire de la critique littéraire, la réception est définie
comme étant la « [...] perception d’une œuvre par le public [...], étudier la réception d’un texte,
c’est accepter que la lecture d’une œuvre[soit] toujours une réception qui dépend du lieu et de
l’époque où elle prend place »9 . D’après la définition du Dictionnaire, deux notions
importantes sont véhiculées « lecture et public », ces notions sont devenues le centre des
analyses des œuvres littéraires.

La notion de la réception est introduite pour la première fois par les structuralistes de
Prague. Les théoriciens de l’Ecole de Constance ont développé les lignes directrices d’une
esthétique de la réception dont le principe repose sur la figure du destinataire et de la réception
de l’œuvre. Cette dernière est inscrite dans l’œuvre elle-même, dans son rapport avec les œuvres
antécédentes retenues au titre d’exemples et de normes.

« [...] une œuvre littéraire ne se présente pas comme une nouveauté absolue
surgissant dans un désert d’information ; par tout un jeu d’annonces, de signaux
[...] de références implicites [...] son public est prédisposé à un certain mode de
réception. Elle évoque des choses lues, met le lecteur dans telle ou telle
disposition émotionnelle, et dès son début crée une certaine attente [...] attente
qui peut, à mesure que la lecture avance, être entretenue, modulée, réorientée,
rompue par l’ironie »10

La tâche de Jauss consiste à identifier le lecteur dans le processus de la réception de


l’œuvre littéraire. Son article publié en 1967 « Histoire littéraire comme défi à la théorie
littéraire » est un manifeste de « l’esthétique de la réception », il y énonce les fondements
principaux du renouveau de l’histoire littéraire et les principes de sa théorie. Dans cet article,
qui constitue la première partie de son ouvrage « L’esthétique de la réception », il met en relief
l’interaction entre la production et la réception d’une œuvre, les conditions esthétiques et
historiques de l’émergence d’une œuvre sont réunies dans l’histoire de sa réception. Il souligne :

« L’œuvre littéraire n’a qu’une autonomie relative. Elle doit être analysée dans
un rapport dialectique avec la société. Plus précisément, ce rapport consiste dans
la production, la consommation de l’œuvre lors d’une période définie, au sein
de la praxis historique globale »11

9
Joëlle GARDE –TAMINE & Marie Claude HUBERT. Dictionnaire de la critique littéraire. Edition Armand
Colin, Paris, 2002, p.174
10
Hans Robert JAUSS. Pour une esthétique de la réception. Traduit de l’allemand par Claude Maillard, Préface de
Jean Starobinski, Gallimard, Paris 1972 P 50

11
Ibid. p.269.
22
A côté de son intérêt pour le lecteur et sa réception de l’œuvre littéraire, Jauss voulait
rénover l’histoire littéraire en soulignant l’étroitesse de la tradition des grandes œuvres et des
grands auteurs.

L’esthétique de la réception selon Jauss est une théorie syncrétique, elle envisage
l’œuvre littéraire par son unicité et ses effets, autrement dit, l’œuvre est abordée selon une
dimension qui prend en considération l’historicité du sens et de la valeur esthétique. Cette
historicité se définit à l’intérieur de la seule « série littéraire » comme la relation de rupture ou
de continuité qui relie le texte aux canons littéraires de son temps (normes de genres, poétiques,
thèmes...) et autres productions littéraires présentes ou passées. Dans ce sens, Jauss veille à
inscrire l’œuvre dans un genre littéraire ou un moment de l’histoire socioculturelle.

« La possibilité de formuler objectivement ces systèmes de références à


l’histoire littéraire est donnée de manière idéale dans le cas des œuvres qui
s’attachent d’abord à provoquer chez leurs lecteurs l’attente résultant d’une
convention relative au genre, à la forme ou au style [...] »12

Ainsi l’œuvre est-elle une concrétisation d’un ensemble de normes et de valeurs


prédéfinies, mais relatives à un moment donné dans l’histoire littéraire. Cette question de
l’historicité de la littérature est perçue selon une dimension diachronique. Il se réfère à la théorie
de « l’évolution littéraire » développée par les formalistes russes, cette évolution est marquée
par des ruptures brutales, en plus de l’autoproduction de formes nouvelles. Ce qui impose un
processus de canonisation ou de rejet.

Comprendre l’œuvre d’art dans son contexte historique, signifie considérer l’œuvre à
l’intérieur d’une histoire littéraire définie comme « succession de systèmes ». L’historicité de
la littérature n’est pas uniquement une succession de systèmes de formes et des esthétiques,
mais aussi un rapport avec le processus général de l’histoire. Selon Jauss, sa réception impose
des « concrétisations » changeantes malgré que cette dernière subordonne avec les règles
synchroniques d’un code préexistant. De surcroît, la réception des œuvres est une appropriation
active qui procède par la modification de sa valeur et de son sens au fil des générations. Ceci
dit, la série des réceptions constitue le fil conducteur de l’histoire littéraire.

Jauss affirme que « seule la médiation du lecteur fait entrer l’œuvre dans l’horizon
d’expérience mouvant d’une continuité »13. Le concept de « concrétisation » est emprunté à la
phénoménologie de la littérature de Roman Ingarden (1893-1970), et des structuralistes de

12
Ibid. p 51
13
Hans-Robert Jauss, L’histoire de la littérature comme provocation pour la science de la littérature, 1967
23
Prague (Vodicka) en lui ajoutant une dimension historique. Les valeurs esthétiques d’une œuvre
paraissent à travers une concrétisation optimale, autrement dit, la réception désigne la vie
historique de l’œuvre dans une tradition littéraire, c’est au public de faire montrer sa structure
selon une série ouverte d’aspects successifs.

« L’évolution de la littérature comme celle de la langue, ne se définit pas


seulement d’un point de vue immanent, par le rapport entre synchronie et
diachronie qui lui est propre, mais aussi par son rapport au processus général »14

Ainsi, les œuvres nouvelles modifient l’appréhension du public habitué à un système


référentiel de normes et de valeurs alors que la transformation des normes peut susciter de
nouvelles concrétisations des œuvres anciennes.

Un autre concept de l’esthétique de la réception est celui de l’horizon d’attente, cette


notion a un rôle central dans la théorie de la réception de Jauss, elle provient de Husserl15,
Gadamer, Alfred Shütz (la sociologie phénoménologique), Peter Berger et Thomas Luckman
(le constructivisme social). Elle montre la spécificité de l’expérience réceptive et introduit la
subjectivité de l’acteur et la dimension intersubjective et sociale de l’expérience esthétique. Elle
s’applique à l’expérience des premiers lecteurs d’un ouvrage, telle qu’elle peut être perçue dans
l’œuvre même sans négliger la tradition esthétique, morale et sociale véhiculée par le texte.

L’ouvrage Vocabulaire littéraire définit la notion de l’horizon d’attente :

« Tout ce qui caractérise la culture, l’état d’esprit et les connaissances des


lecteurs à un moment donné de l’histoire et qui conditionne la conception et la
réception d’une œuvre. Ces références concernent principalement les œuvres
antérieurement lus ; les thèmes, le genre considéré et l’écart observé entre la
langue et le langage poétique utilisé »16

Pour Jauss, l’horizon d’attente est propre à la structure interne de l’œuvre, elle est
« transubjective » car « elle intègre les stratégies intertextuelles, génériques, thématiques,
poétiques ». Ces systèmes de références apparaissent dans le cas des œuvres évoquant chez le
lecteur un horizon d’attente qui résulte des règles relatives au genre, à la forme ou au style. Ce
dernier désigne :

14
Ibid. P 167
15
Edmond Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, traduit de l’allemand par Paul Ricoeur,
Collection Tel (n° 94), Gallimard, 1985, 624 pages
16
Daniel Bergez, Jean-Jacques Robrieux &Violaine Géraud , Vocabulaire de l’analyse littéraire, Editions
DUNOD, 1994, p 109

24
« [Un] système de relations objectivables des attentes qui résultent pour chaque
œuvre au moment historique de sa parution des présupposés du genre, de la
forme et de la thématique d’œuvres connues auparavant et de l’opposition entre
langue poétique et langue pratique »17

Au sein de ce concept, il faut distinguer entre l’horizon littéraire impliqué par l’œuvre
nouvelle et l’horizon social prescrit par un certain environnement et conditionné par
l’appartenance sociale et la biographie. Pour chaque œuvre, au moment où elle apparaît, trois
facteurs doivent être pris en considération : l’expérience préalable que le public a du genre dont
elle relève, la forme et la thématique d’œuvres antérieures dont elle présuppose la connaissance,
et l’opposition entre le monde imaginaire et la réalité quotidienne.

Pour Jauss, la notion de l’horizon d’attente est importante à la compréhension du texte


car l’interprétation du contenu du texte littéraire repose sur une communication entre le texte et
son lecteur en se dotant de codes, de normes et de références qui orientent l’actualisation du
sens de l’œuvre par la perception du monde et l’expérience personnelle du lecteur. L’analyse
fondée sur l’horizon d’attente permet une approche renouvelée de l’expérience esthétique,
engage à en saisir la complexité et permet d’attribuer au récepteur un rôle actif dans le processus
de réception.

La rencontre entre un individu et un objet d’art se construit selon un processus qui se


réfère à différents registres et s’inscrit dans un certain contexte. Cette rencontre est singulière
et originale, et en même temps collective et partageable. Le lien qui peut se faire entre l’œuvre
et le domaine de la création, le lecteur et son expérience subjective, l’arrière-plan social et
contemporain dans lequel cette rencontre se produit, permet de rectifier l’approche qui prône la
séparation de la création et la réception d’une œuvre littéraire.

« Une analyse de l’expérience esthétique du lecteur et d’une collectivité de


lecteurs, présente ou passée, doit considérer les deux éléments constitutifs de la
création du sens-l ’effet produit par l’œuvre, qui est fonction de l’œuvre elle-
même, et la réception, qui est déterminée par le destinataire de l’œuvre- et
comprendre la relation entre texte et lecteur comme un procès établissant un
rapport entre deux horizons ou opérant leur fusion »18

Ce qui importe pour ce théoricien, c’est d’observer et de comprendre la manière dont le


lecteur s’approprie l’œuvre, et comment il inclut dans la compréhension de celle-ci sa
précompréhension du monde, et les « attentes concrètes correspondant à l’horizon de ses
intérêts, désirs, besoins et expériences tels qu’ils sont déterminés par la société et la classe à

17
H-R .Jauss.Op.cit, p 200
18
Ibid, p 259
25
laquelle il appartient[...] »19. La vie quotidienne et la fonction sociale de l’expérience
esthétique sont également convoquées dans l’analyse de Jauss. En fait, l’expérience esthétique
du lecteur peut être renouvelée ou transformée. Autrement dit, les horizons se croisent et
façonnent la réception qui peut prendre une forme réflexive à condition qu’elle soit spontanée.
Dans cette même optique, il est indispensable d’examiner les relations entre l’horizon d’attente
de l’œuvre et celui de sa réception.

La notion de l’écart esthétique s’impose en même temps que l’horizon d’attente, H-R
Jauss le définit comme étant « [La] distance entre l’horizon d’attente préexistant et l’œuvre
nouvelle dont la réception peut entraîner un « changement d’horizon »20. Cette notion explique
l’accueil réservé à une œuvre novatrice, du côté de son auteur « l’étalon de l’innovation »et du
côté de son lecteur, c’est « la compréhension ou le refus de cette nouveauté ». Ainsi, la valeur
esthétique d’une œuvre est tributaire des attentes du public, D’après Jauss, l’écart esthétique :

« Satisfait le désir de voir le beau reproduit sous des formes familières,


confirme la sensibilité dans ses habitudes, sanctionne les vœux du public, lui
sert du « sensationnel » sous la forme d’expériences étrangères à la vie
quotidienne convenablement apprêtées, ou encore soulève des problèmes
moraux mais seulement pour les « résoudre » dans le sens le plus édifiant,
comme autant de questions dont la réponse est connue d’avance »21

Selon cette définition, l’écart esthétique dépend de l’acception d’une œuvre par un
public qui adopte une nouvelle manière de voir en suscitant le « plaisir » ou l’étonnement. Il
s’agit d’une acception progressive des œuvres qui s’explique par l’évolution du goût, des
critères d’appréciation d’un public à l’égard d’un « horizon d’attente » préalablement rejeté.

Avec l’apparition d’une œuvre littéraire, l’horizon d’attente familier connaît une
rupture, elle bouleverse ses normes et provoque un rejet, voire une incompréhension. En effet,
un nouvel horizon d’attente s’impose progressivement au public, en modifiant la norme
esthétique qui marque le rejet des œuvres précédentes. Jauss illustre cette notion par l’exemple
de la réception de « Mme Bovary » de Gustave Flaubert, et de « Fanny » d’Ernest Faydeau
apparues toutes les deux en 1857. Le roman de Flaubert, en adoptant la technique de la narration
impersonnelle » a été rejeté par le public car il le plonge dans le désarroi et l’incertitude. Cette
technique narrative marque une rupture avec le consensus conventionnel du genre romanesque.
Après une longue série de réceptions, ce procédé n’est plus considéré comme une innovation

19
Ibid. P 259
20
Ibid, p 58
21
Ibid, p 59
26
mais un élément familier du genre romanesque, il n’est plus un « écart » mais il est devenu « la
norme ».

Dans ce sens, l’expérience de la lecture libère le lecteur de ses préjugés, lui ouvre de
nouveaux horizons et de nouvelles perspectives. Elle crée de nouveaux goûts bien que de
nouvelles normes et renouvelle sa perception du monde. En effet, l’histoire littéraire, selon
Jauss « peut être lue comme une succession d’horizons d’attentes, une suite de désaccord et de
réajustements »22

L’esthétique de la réception a opté pour deux procédés interactifs, effet/réception en


mettant le point sur la différence entre les deux, l’horizon d’attente littéraire impliqué par
l’œuvre littéraire et l’horizon d’attente social relatif au code esthétique des lecteurs qui
conditionnent la réception. Dans cette mesure, le sens d’une œuvre ne peut être constitué
qu’après la fusion de l’horizon littéraire et l’horizon d’attente social.

« La fusion des deux horizons : celui qu’implique le texte et celui que le lecteur
apporte dans sa lecture peut s’opérer dans la jouissance des attentes comblées,
dans la libération des contraintes et de la monotonie quotidienne, dans
l’identification acceptée telle qu’elle était proposée, ou plus généralement dans
l’adhésion au supplément d’expérience apportée par l’œuvre. Mais la fusion des
horizons peut aussi prendre une forme réflexive, distance critique dans
l’examen, constatation du dépaysement, découverte du procédé artistique,
réponse à une incitation intellectuelle. Cependant que le lecteur accepte ou
refuse d’intégrer l’expérience littéraire nouvelle à l’horizon de sa propre
expérience »23

L’esthétique de la réception permet de comprendre de façon évolutive l’œuvre littéraire


ainsi que replacer cette œuvre dans une série littéraire pour déterminer sa situation historique,
son rôle et son importance dans le contexte général de l’expérience littéraire. Ainsi, l’historicité
de la littérature est considérée selon trois aspectes : diachronique, synchronique, et
diachronique-synchronique. D’abord, l’aspect diachronique concerne la réception de façon
évolutive, elle est régie par le temps. Le processus prend en considération une série de critères
de sélection- forme, procédé, genre-, cette réception est toujours faite par rapport à d’autres
œuvres. L’opposition entre une forme nouvelle et une forme ancienne permet de discerner le
lien de continuité qui peut être perçue comme un passage de la forme ancienne à la forme
nouvelle dans l’interaction de l’œuvre et son récepteur.

« La nouveauté devient une catégorie historique lorsque l’analyse diachronique


de la littérature [...] vient à se demander quels sont les facteurs historiques qui
font la nouveauté d’un phénomène littéraire [...] dans quelle mesure cette

22
Daniel –Henri Pageaux, La littérature générale et comparée. Armand Colin, Paris, 1994. p.50.
23
Jauss 1990, p 259
27
nouveauté est déjà perceptible [...] quelle prise de recul, quel cheminement, quel
détour de l’intelligence a requis l’assimilation de son contenu [...] » 24

Ceci dit, l’évolution littéraire s’apparente au contexte historique d’une œuvre, il influe
sur son acception ou son refus des critères de sélection. Dans cette mesure, l’étude diachronique
ne se contente pas uniquement d’aligner des faits littéraires au fil de la chronologie, mais tente
de tisser un lien entre le fait littéraire et le contexte de sa production et de sa réception à la fois.

A l’instar de l’étude diachronique de l’œuvre littéraire, une nouvelle méthode


d’exposition de l’histoire littéraire se concentre sur une phase de l’évolution littéraire. Elle
permet d’articuler en structures équivalentes, antagonistes et hiérarchisés la multiplicité
hétérogène des œuvres simultanées et d’en tirer un système totalisant.

Ce lien entre l’évolution diachronique et l’étude synchronique des œuvres littéraires


permet de faire apparaître les structures littéraires, les articulations historiques et les transitions
d’une époque à l’autre. A travers l’intersection de la diachronie et de la synchronie se manifeste
l’historicité de la littérature, « il doit donc être possible de reconstituer l’horizon littéraire d’un
moment déterminé de l’histoire comme le système synchronique en référence auquel les œuvres
simultanément apparues ont pu être perçues[...] »25

Selon cette perception, la multiplicité des phénomènes littéraires ne « s’en recompose


pas ». Elle est perçue comme la production d’un moment donné par le public et établit des
rapports basés sur des attentes, des souvenirs, des anticipations. Le public détermine et délimite
la signification des œuvres. Le changement d’horizon survenu au cours d’une évolution
littéraire peut être saisi à travers la modification de l’état du système synchronique d’une
littérature et l’analyse d’autres coupes transversales. Une littérature nationale, selon Jauss, est
une succession de tels systèmes dans l’histoire.

« Mais la dimension historique de la littérature, sa continuité événementielle


vivante [...] ne saurait être ressaisie que si l’historien découvre des points de
coupe et met en relief des œuvres qui permettent d’articuler de façon pertinente
le cours de l’évolution littéraire »26

L’esthétique de la réception entretient une relation fictionnelle avec la société, cette


fonction dépasse les compétences de l’esthétique traditionnelle de la représentation. Elle
proclame une médiation nouvelle entre l’histoire littéraire et la recherche sociologique à l’aide

24
Hans-Robert Jauss, L’histoire de la littérature : un défi à la théorie littéraire in Pour une esthétique de la
réception, Gallimard, Paris, 1978, p 67
25
Jauss. Op, cit p 70
26
Ibid, p 75
28
du concept d’horizon d’attente qui définit le rôle et l’apport spécifiques de la littérature comme
étant une activité sociale contribuant dans la constitution de l’expérience humaine.

« Le lecteur possède [...] le privilège de n’avoir pas à se heurter d’abord [...] à


un nouvel obstacle avant de pouvoir accéder à une nouvelle expérience de la
réalité. L’expérience de la lecture peut le libérer de l’adaptation sociale, des
préjugés et des contraintes de sa vie réelle, en le contraignant à renouveler sa
perception des choses »27

L’horizon d’attente de la praxis historique conserve la trace des expériences vécues,


comme il anticipe des possibilités non encore réalisées. Il élargit les limites du comportement
social en suscitant des aspirations, des exigences et des buts nouveaux, ainsi que les voies de
l’expérience à venir. La forme nouvelle n’est pas le relais de la forme ancienne, elle permet une
autre perception des choses qui préfigure un contenu qui s’exprime à travers la littérature. Le
rapport entre cette dernière et le lecteur est régi par un appel à la réflexion morale comme une
incitation à la perception esthétique. Ainsi, la réception d’une œuvre littéraire nouvelle prend
en considération d’autres formes esthétiques, voire l’expérience de la vie quotidienne. « Le rôle
et l’apport spécifiques de la littérature dans le contexte de la vie sociale doivent être recherchés
là précisément où la littérature n’est pas réduite à la fonction d’un art de représentation »28

Pour conclure, l’esthétique de la réception est une théorie syncrétique fondée sur les
travaux des marxistes, des structuralistes et des formalistes russes. Cette théorie est considérée
comme un renouveau dans l’Histoire littéraire qui se constitue surtout des histoires de la
réception d’une œuvre littéraire au fil du temps. Les notions d’horizon d’attente et de l’écart
esthétique s’interfèrent dans le but de poursuivre le sens de l’œuvre littéraire et ses multiples
réceptions.

2. L’acte de lecture selon Wolfgang ISER

A l’instar de la théorie de la réception de Jauss, un autre théoricien de l’école de


Constance, Wolfgang ISER (1926- 2007) prime l’effet du texte que sa signification. Le couple
effet/réception est une notion importante dans l’interprétation de l’œuvre littéraire, qui devient
une forme de communication. Dans son ouvrage « L’acte de lecture : théorie de l’effet
esthétique »29, Iser tente d’esquisser l’idée suivante : La fiction n’a pas de référence et existe

27
Ibid, p. 75
28
Ibid, p. 80
29
Wolfgang ISER, L’acte de lecture : théorie de l’effet esthétique, traduit de l’allemand par Evelyne Sznycer,
Pierre Mardaga éditeur, Bruxelles, 1976 (1985)
29
dans le rapport entretenu entre le lecteur et le texte, il propose d’étudier l’action esthétique selon
l’effet produit chez le lecteur :

« […] dans la mesure où le texte de fiction existe par l’effet qu’il provoque en
nous, la signification est engendrée par une action vécue ou un effet consommé,
et non pas une idée préexistante à l’œuvre et que celle-ci incarnerait […] »30

La problématique de l’ouvrage s’articule autour des interrogations suivantes : « Dans


quelle mesure le texte littéraire peut-il être étudié comme étant à la source d’un événement ou
d’un processus ? Dans quelle mesure les processus d’élaboration déclenchés par le texte sont-
ils pré-structurés par celui-ci ? », la réponse à ses interrogations est relative au texte et aux
actions que le procès de lecture tente d’actualiser. La théorie de l’effet esthétique s’appuie sur
trois éléments ; le texte, le lecteur et l’interaction entre eux, « [...], bien que suscité par le texte,
mobilise chez le lecteur des facultés de représentations et de perceptions pour lui faire adopter
des points de vue différents »31

L’acte de lecture est pensé comme une interaction intime entre le texte et le lecteur, ce
dernier quitte à s’éloigner de son point de vue personnel et de son histoire subjective et se laisser
guider et modifier par le texte. Ainsi, la compréhension du texte est pensée comme le résultat
d’une double interaction, où texte et lecteur se rencontrent. Chacun comporte une part de
flexibilité ou d’indétermination et une part d’éléments préétablis qui influencent le processus
de lecture. Pour Iser la lecture :

« [...] est une interaction dynamique entre le texte et le lecteur car les signes
linguistiques du texte et ses combinaisons ne peuvent assumer leur fonction que
s’ils déclenchent des actes qui mènent à la transposition du texte dans la
conscience de son lecteur. Ceci veut dire que des actes provoqués par le texte
échappent à un contrôle interne du texte. Ce hiatus fonde la créativité de la
réception »32

L’acte de lecture fait découvrir les processus mis en œuvre par le texte littéraire,
considéré comme une forme de communication, il s’offre comme un moyen d’intervention dans
le monde, dans les structures dominantes de la société ainsi que dans les productions antérieures
de la littérature. Ces interventions concernent l’organisation des systèmes de référence évoqués
par le répertoire du texte.

« Au cours de la lecture se produit un travail de transformation du texte qui se


réalise par la mise en œuvre de certaines facultés humaines. Il s’ensuit un effet
du texte qui ne peut être étudié ni dans le texte seul ni dans le seul comportement

30
Ibid, p. 51
31
Ibid, p 14
32
Ibid, p 198
30
du lecteur ; le texte est un potentiel d’action que le procès de la lecture
actualise »33

D’ailleurs le lecteur, selon Iser, est cette somme de « blancs » laissés dans le texte, il
prend part à l’événement comme un sujet sensible à l’intérieur duquel s’opère un changement
au contact du texte. Le texte évoque une réalité définie par la structure sociale, mais également
une réalité habitée par un individu unique, il s’agit d’expliciter les potentiels de sa signification.
L’expérience déclenchée par le texte permet un travail de reconstitution, les lecteurs adoptent
des stratégies d’interprétation différentes selon leurs propres valeurs.

Cela fait appel au principe d’indétermination qui renvoie à des mécanismes textuels
plus importants, ce principe concerne l’interaction du texte et du lecteur que Wolfgang Iser
définit comme les éléments retenus ou exclus dans tout acte de perception et de communication.
Pour élaborer ce principe, Iser s’appuie sur la théorie des actes de langage34 et sur la théorie
générale des systèmes, il affirme que, à l’insu de tout acte linguistique :

« La destruction des éléments d’indétermination qui accompagne


nécessairement tout acte de compréhension d’un texte de fiction, ne peut se faire
au moyen de références préétablis. Il s’agit dès lors de découvrir le code sous-
jacent au texte qui, en qualité de référence, incorpore le sens du texte. La
constitution de ce code est un acte de parole dès lors qu’elle permet que se
réalise une entente du lecteur avec le texte »35

L’absence du contexte réel qui caractérise les textes de fiction produit deux champs
d’indétermination, d’abord le texte n’est qu’une faible correspondance homologique par rapport
à la réalité, « cet élément de contingence met en branle l’interaction entre le texte et le
lecteur »36, ensuite le rapport dialogique établi permet au lecteur et au texte de trouver une
convergence. La valeur esthétique du texte est définie par l’indétermination désignée
comme : « « Un principe vide qui aurait organisé la réalité extratextuelle pour que le lecteur
puisse constituer un monde impossible à déterminer à partir des seuls éléments donnés qui lui
sont familiers »37.

Dans cette mesure, l’indétermination convoque des techniques indispensables à la


représentation du monde imaginaire telle que la sélectivité et la segmentation. D’ailleurs, Iser

33
Ibid, p 13
34
La théorie des actes de langage se fonde donc sur une opposition à « l’illusion descriptiviste » qui veut que le
langage ait pour fonction première de décrire la réalité et que les énoncés affirmatifs soient toujours vrais ou
faux. Selon la théorie des actes de langage, au contraire, la fonction du langage est tout autant d’agir sur la réalité
et de permettre à celui qui produit un énoncé d’accomplir, ce faisant, une réaction. Dans cette optique, les
énoncés ne sont ni vrais ni faux. (Austin)
35
Ibid, p 111
36
Ibid, p 121
37
Ibid, p 313
31
évoque l’intertextualité et l’impulsion d’ « idéation» pour que le lecteur entre en interaction
avec le texte. Ce concept de l’indétermination privilégie le rôle du lecteur et les interprétations
réalisées du texte littéraire, il permet d’assurer une interaction entre le sujet et le monde inventé
au moment de la lecture qui interpelle le potentiel de la liberté, la reconnaissance, la mise en
évidence et la description.

Dans le processus de l’interprétation qu’Iser justifie à travers la notion de


l’indétermination, les dimensions historiques et systématiques sont répertoriées selon deux
systèmes distincts : un répertoire thématique constitué de normes, de valeurs et d’attitudes, et
un répertoire contenant les conventions, les stratégies et les perspectives dans un roman. A
l’instar de ces systèmes, le lecteur ajoute le répertoire de ses propres expériences, surtout ses
lecteurs antérieurs.

Chez Iser, la notion clé est celle du lecteur implicite considéré telle une abstraction
construite par le texte, une contrainte imposée au lecteur empirique et réel, à laquelle il peut
soit adhérer ou résister en acceptant son rôle dans la structure de l’œuvre ou en s’inscrivant à
rebours de celui-ci. Ce lecteur demeure « un modèle transcendantal qui permet d’expliquer
comment le texte de fiction produit un effet et acquiert un sens »38. Le lecteur implicite n’a pas
d’existence réelle « il n’est pas ancré dans un substrat empirique, mais fondé dans la structure
même des textes »39.

Le lecteur implicite intervient, également, au cours de l’acte de lecture qui peut se définir
comme étant à la fois une structure textuelle (narration, personnages, points de vue) transmise
par le texte et présente au lecteur par une série de repères et de données mis en relation. Et une
structure d’acte qui se rapporte à la constitution d’un horizon de sens rendu possible par une
suite de représentations émanant du lecteur et permettant l’intégration des diverses
perspectives. Le lecteur implicite implique et rejoint les deux structures, il prend part dans l’acte
de production de l’œuvre dans la mesure où l’horizon de sens est obtenu par un travail de
création. Ce dernier consiste à transformer la structure textuelle grâce à un processus imaginatif
qui se déclenche chez le lecteur.

Le texte de fiction est ainsi constitué de signifiants qui servent d’instructions et de


sollicitations à la production de signifiés. Ainsi, le texte et le lecteur sont dans une situation de
dialogue, le texte émet des signes au lecteur qui opère des transformations au cours de la lecture.

38
Ibid, p 75
39
Ibid, p 9
32
La production de nouveaux signes amène à reconsidérer des signifiants et des signifiés déjà
produits et à en concevoir d’autres. Ces signes ont la fonction de stimuli et instaurent une
dynamique entre les deux pôles : texte et lecteur. L’interaction entre les deux pôles est
maintenue grâce à un certain nombre de rapports qui se produit à l’intérieur et à l’extérieur du
texte. Dans ce sens, les rapports externes constituent un répertoire textuel qui se réfère aux
allusions littéraires, le texte ne reproduit pas cette réalité extratextuelle mais il oriente vers des
systèmes signifiants reconnus et des normes en vigueur, opère des sélections et réagit aux
éléments sélectionnés dans cette réalité40.

Ceci dit, le répertoire textuel établit un horizon entre le texte et le lecteur. Le texte, en
relation avec le contexte socio-culturel, entretient un rapport de type dialectique que Wolfgang
Iser définit par les termes : premier plan et arrière-plan. « Les rapports entre le premier plan
et l’arrière-plan doivent être établis dans les textes de fiction, en fonction d’éléments
sélectionnés. Le rapport entre la figure et le fond est réversible [...] »41

Le rapport entre les deux plans contribue à la production de l’objet esthétique produit
par l’enchaînement d’interactions qui assurent la compréhension du texte. A l’instar des
rapports externes du texte, une série de rapports internes interagissent entre eux, ils opèrent une
combinaison synthétique des éléments sélectionnés, les deux concepts de la sélection et de la
combinaison sont empruntés à la théorie des fonctions du langage de Roman Jakobson. En fait,
la combinaison et l’organisation textuelle sont guidées par les perspectives textuelles, cette
structure créée est définie par les concepts : thème et horizon.

Tout au long du processus de la lecture, les divers segments servent tantôt de thème,
tantôt d’horizon, ces deux concepts sont empruntés à Alfred Shutz.

« La structure du thème et de l’horizon organise l’espace d’interaction des


perspectives du texte et conditionne de ce fait la production par le lecteur de
l’ensemble référentiel des perspectives [...] Par-là, on entend le renversement
des perspectives textuelles qui induit un processus de compréhension [...] »42

Ainsi, l’interaction du thème et de l’horizon naît dans l’esprit du lecteur et produit un


changement continuel de perspectives au cours de la lecture. Ce processus permet la
concrétisation du rapport entre le premier et l’arrière-plan qui coordonne les stratégies textuelles
pour réaliser une potentielle compréhension. Le lecteur a un regard mobile à l’intérieur du texte,

40
Ibid, p 12
41
Ibid, p 178
42
Ibid, p 186
33
l’activité de synthèse se fait au cours de la lecture à tout déplacement du point de vue qui
provoque une attente :

« Par ces synthèses, le texte se traduit dans la conscience du lecteur, et c’est


ainsi que l’objet du texte se construit comme un corrélat de la conscience par
un enchaînement de synthèses successives. L’activité synthétique de lecture est
continue et fait contrepoids au point de vue mobile du lecteur »43

Au cours de l’interaction entre le texte et le lecteur, Iser mentionne le rôle des trous et
des négations dans la constitution du sens, « par l’intermédiaire des trous et des négations du
texte, l’activité d’élaboration qui résulte de l’asymétrique existant entre texte t lecteur s’exerce
dans une structure précise qui guide le processus d’interaction [...] »44

L’asymétrie entre le texte et le lecteur suppose la présence d’un vide dont le rôle consiste
à être le moteur de la communication, l’élément essentiel à l’interaction entre texte et lecteur.
Ce vide se manifeste par les trous, des points d’incertitude, qui apparaissent aux niveaux du
texte d’abord dans le répertoire, ensuite dans les stratégies textuelles. Pour Iser, les trous sont
des articulations du texte qui, en établissant un réseau entre eux, constituent une cohérence
textuelle, c’est à l’activité du lecteur de combler les vides par les projections de sa présentation
en exerçant une tâche de combinaison. « Le processus de communication n’est donc ni
déclenché ni régulé par un code, mais bien une dialectique du dire et du taire. La part du taire
incite à l’acte de constitution »45

Au moment que les trous organisent l’axe syntagmatique de la lecture, les négations se
réalisent sur l’axe paradigmatique. Elles engendrent un vide créé à la base du travail de lecture.
La négation opère sur le répertoire textuel en « dépragmatisant » certaines normes qui
contribuent à la prise de conscience du lecteur. En revanche, le jeu des perspectives internes
permet de modifier en permanence la structure thème et horizon. Ceci dit, quand un segment
cesse d’être thème se produit un vide qui aboutit à une transformation de ce segment en horizon.

« Les disjonctions et les potentiels de négation gouvernent le processus de


communication de différentes façons [...] Les blancs provoquent une
disjonction entre les perspectives de présentation du texte, et c’est au lecteur de
les relever [...] »46

Lors du processus de la lecture, le rapport thème/ Horizon est placé sous le signe de
négation. D’autres trous apparaissent restrictifs dans les combinaisons possibles et sélectives

43
Ibid, p 202
44
Ibid, p 297
45
Ibid, p 298
46
Ibid, p 299
34
lors de la constitution d’une image et d’un sens. Un autre concept élaboré par Wolfgang Iser
concerne les blancs d’un texte qui sont formés par les éléments et les lieux d’indétermination.
Il considère que :

« L’objet imaginaire ne se forme pas avant que les schémas du texte n’aient été
mis en connexion, et ces opérations combinatoires que le lecteur doit exécuter
sont principalement déclenchées par la présence de ces blancs dans le texte »47

Iser, dans le dernier chapitre consacré aux blancs du texte, évoque le rôle décisif du
lecteur dans la concrétisation du sens du texte. Les opérations combinatoires signalent une
jonction dissimulée entre les segments du texte. Ces derniers sont des articulations du texte, les
blancs « signalent l’omission d’une relation, ils permettent au lecteur de se la représenter
librement »48

En somme, la théorie de l’acte de lecture permet de construire et concrétiser le sens et


l’effet recherché par une œuvre d’art. Le texte et le lecteur entretiennent un rapport dialogique,
une série de significations émanent de ce rapport. W. Iser insiste sur l’expérience que le texte
fait vivre au lecteur. La théorie de l’effet est ancrée dans le texte et la théorie de la réception est
ancrée dans le jugement historique du lecteur.

3. Robert Escarpit, la sociologie empirique du fait littéraire

Robert Escarpit est un incontournable dans le champ intellectuel et littéraire français de


la seconde moitié du XXe siècle. Il a acquis le statut d’un classique, en sa qualité d’inspirateur
d’une sous-discipline métalittéraire spécifique, la sociologie empirique du fait littéraire. Dans
les aperçus historiques et théoriques de la sociologie de la littérature, Escarpit est
invariablement cité en tant que « père fondateur de la sociologie moderne de la lecture49 ».
C’est lui qui, au cours des années 1960, prend en compte des phénomènes littéraires peu étudiés
jusque-là, tels que la consommation du livre, les circuits de distribution, les genres littéraires
mineurs, les bibliothèques, le lecteur empirique, les institutions littéraires et le livre en tant que
support matériel de la lecture et l’édition.

47
Ibid, p 319
48
Ibid, p 319
49
Edmond Cros, « Sociologie de la littérature », in Marc Angenot – Jean Bessière – Douwe Fokkema –
Eva Kusher (éd.), Théorie littéraire. Problèmes et perspectives, Paris, Presses universitaires de France, coll.
« Fondamental », 1989, p. 128.

35
A l’opposé de toute démarche biographique ou textuelle, la sociologie de la littérature
s’intéresse à la production, à la circulation et à la consommation concrètes du « fait littéraire ».
Elle annonce la démarche institutionnelle développée plus tard par des auteurs comme Jacques
Dubois, Pierre Bourdieu, Roger Chartier, Robert Darnton ou Jacques Leenhardt.

Depuis 1952, Escarpit mène des recherches en littérature comparée à Bordeaux, il


s’intéresse à l’étude des thèmes, la fortune des genres littéraires, l’image d’une nation dans
l’œuvre d’un auteur étranger, les études d’influence du point de vue des producteurs (influence
d’une œuvre ou d’un thème) que de celui des récepteurs (sources, lectures), les voyages et la
traduction, autant de sujets qu’on retrouve dans les premières publications d’Escarpit.

Le rôle d’Escarpit dans les études littéraires n’aurait pas été de prolonger une tradition
existante, mais de renouveler de fond le champ comparatiste en prônant une démarche
sociologique novatrice, et en contribuant à la création de nouvelles institutions orientées vers
l’innovation de la discipline et la littérature générale, en particulier la Société française de
littérature comparée qui, s’intègre en 1954, à l’Association internationale de littérature
comparée.

Malgré sa trajectoire intellectuelle, Escarpit ne cesse d’ailleurs de mettre lui-même en


valeur la rupture avec « ce métier d’imbécile » consistant à produire infiniment « un discours
sur les discours des autres » et ignorant la dimension du lecteur : « Tout a commencé il y a
quelque vingt ans quand de jeunes enseignants de la littérature, isolés encore, se sont révoltés
– on parlerait maintenant d’une contestation – contre leur propre enseignement conçu comme
un discours sur le discours. »50

Désormais, l’accent est mis sur l’importance des facteurs contextuels dans l’étude d’une
œuvre littéraire. Le contexte à examiner comprend, « trois dimensions » :

Si on admet en effet que toute œuvre est à la fois expression de soi, création
artistique et message adressé à un public, on ne saurait prétendre juger un auteur
sans avoir exploré les trois dimensions de son univers littéraire : dimension
psychologique, dimension technique, dimension sociale 51

La même conception littéraire se retrouve dans les travaux sociologiques d’Escarpit,


pour qui la différence entre un texte quelconque et un texte littéraire tient à la capacité qu’a

50
Robert Escarpit, Le Littéraire et le social. Eléments pour une sociologie de la littérature (avec Charles Bouazis,
Jacques Dubois), Paris, Flammarion, 1970, p 5
51
Robert Escarpit, De quoi vivait Byron? Présenté par André Maurois, Paris, Deux-Rives, coll. «De quoi vivaient-
ils ? », 1952. p 12-13
36
celui-ci de susciter des interprétations nouvelles selon les contextes variés dans lesquels il est
reçu :

A partir du moment où nous savons tout sur un texte, à partir du moment où


nous avons pris conscience de tout ce qu’on peut en tirer maintenant et dans
l’avenir– à supposer que ce moment n’arrive jamais – ce texte cesse d’être
œuvre littéraire52

En ce qui concerne la problématique de la réception, elle est encore limitée à celle de la


réception d’un thème et d’un auteur au sein d’un circuit littéraire somme toute restreint. Pour
le sociologue, en revanche, l’idée de réception concerne désormais un champ beaucoup plus
vaste, au sein duquel les thèmes, les œuvres, les mythes, les auteurs et les idées circulent non
seulement au-delà de barrières nationales et historiques, mais aussi sociales, géographiques,
culturelles, éducationnelles et technologiques. La réception devient une question relative au
lecteur empirique, celui-ci pouvant appartenir au circuit lettré, mais, dans la plupart des cas, se
situant en dehors pour devenir document historique. En ce sens, la démarche du sociologue est
plus critique que celle du comparatiste.

Le sociologue de la littérature s’intéresse à un champ de recherche plus large et les


mécanismes qu’il tendait à confirmer lui-même par sa pratique et son enseignement
comparatistes font l’objet d’enquêtes examinant les effets sociaux, souvent tus ou voilés, de la
culture lettrée canonique. Les concepts de base des travaux sociologiques s’accompagnent
systématiquement d’un métalangage explicatif. Il importe désormais de préciser la pertinence
analytique de toute une série de notions dont la signification semblait encore évidente et non
problématique : « œuvre », « auteur », « littérature », « livre ». Parallèlement à cette production
conceptuelle, la tradition métalittéraire existante et la recherche de nouvelles affiliations
intertextuelles à augmenter aussi chez le sociologue la volonté de démarcation.

Dès Sociologie de la littérature (1958) et le numéro consacré au thème « Littérature et


grand public » de la revue Informations sociales (janvier 1957), l’approche de la littérature
d’Escarpit se clarifie sur le plan théorique et programmatique et, avec elle, la prise de position
dans le champ des études littéraires devient explicite. D’abord, la sociologie du fait littéraire,
telle qu’Escarpit la conçoit, s’annonce comme une démarche métalittéraire de part en part
contextuelle et totalisante. Se réclamant de Taine, de Madame de Staël et des représentants
majeurs dans le domaine de la littérature, elle s’oppose à toute démarche « formaliste », limitée
à l’étude du seul texte littéraire.

52
Robert Escarpit, « Le Littéraire et le social », in Actes du VIE Congrès de l’Association internationale de
littérature comparée (3 août – 5 septembre 1970), 1975, p. 21.
37
En même temps, elle se distancie de toute approche qui s’intéresse souvent à une
biographie spirituelle ou un commentaire textuel53. L’étude de la littérature comprend « trois
dimensions » pour Escarpit : le texte et l’auteur restent des objets d’étude essentiels, mais non
pas exclusifs. Il importe d’examiner aussi les dimensions du lecteur et de la consommation
littéraire. La sociologie de la littérature ne s’intéresse toutefois pas seulement aux trois
dimensions de la littérature au sens traditionnel du terme, mais aussi à la diversité et la
multiplicité des pratiques littéraires et paralittéraires, que celles-ci soient « élevées » ou «
populaires ».

A l’encontre de toute approche, la sociologie de la littérature se veut non sélective dans


la délimitation de l’objet de recherche, d’où le recours fréquent à l’expression « fait littéraire».
Escarpit s’en prend ainsi aux approches élitistes, car elles réduisent la littérature au canon des
« grandes œuvres » dignes d’être transmises au nom de valeurs plus ou moins explicitées, mais
aussi aux approches métalittéraires plus explicitement normatives.

Le « fait littéraire » doit être considéré comme un « fait social » parmi d’autres,
indépendamment des préjugés d’ordre esthétique, moral, idéologique, philosophique ou autre.
La sociologie de la littérature doit se garder de postuler une certaine conception de la littérature,
et ne peut reconnaître qu’un critère de spécificité littéraire d’ordre pragmatique : l’« aptitude à
la gratuité » du texte, ou encore sa capacité à faire l’objet d’un usage non fonctionnel ou non
utilitaire. Pour Escarpit, la littérarité n’est pas une propriété intrinsèque de l’œuvre, mais dépend
de l’usage que le lecteur en fait :

Il est bien entendu que nous ne définissons la littérature par aucun critère
qualitatif. Notre critère est ce que nous appelions l’aptitude à la gratuité. Est
littéraire toute œuvre qui n’est pas un outil, mais une fin en soi. Est littéraire
toute lecture non fonctionnelle, c’est-à-dire satisfaisant un besoin culturel non
utilitaire. […] Dans la mesure où il permet de s’évader, de rêver ou au contraire
de méditer, de se cultiver gratuitement, tout écrit peut devenir littérature. G. K.
Chesterton a même montré qu’il y a un usage littéraire de l’indicateur des
chemins de fer.54

S’opposant à toute forme d’essentialisme littéraire, qui consisterait à définir une fois
pour toutes l’ « essence » de l’œuvre, la sociologie de la littérature se présente aussi comme un
correctif à toute prénotion normative, à toute tentative d’idéaliser une ou plusieurs composantes
du système littéraire. La démarche du sociologue se veut rigoureusement empirique et prend en
compte l’auteur, l’œuvre et le lecteur en tant que réalités concrètes. L’écrivain n’est pas un «
génie créateur », indépendant de tout conditionnement extérieur, mais un individu en chair et

53
Robert Escarpit, op.cit, p 6
54
Ibid, p 22-23
38
en os, avec une histoire, une condition sociale, une psychologie et une origine géographique,
dont l’examen est indispensable à la compréhension de la littérature :

Pour comprendre le métier d’écrivain, il faut se rappeler qu’un écrivain – fût-il


le plus éthéré des poètes – mange et dort chaque jour. […] Le problème est
vieux comme le monde : il est proverbial de dire que la littérature ne nourrit pas
son homme. Il serait insensé d’autre part de nier l’influence que les
considérations matérielles ont eue sur la production littéraire.55

L’œuvre littéraire renvoie à un contexte d’émergence précis au-delà duquel elle perd
nécessairement son sens originel et fait l’objet de « trahisons ». Par ailleurs, la littérature est,
dans la société contemporaine, un objet matériel et un bien de consommation parmi d’autres,
faisant l’objet de considérations commerciales. Dès lors, Escarpit prend en compte les
évolutions technologiques (imprimerie, industrialisation, innovations, apparition de nouveaux
médias) ainsi que des modalités de circulation de la littérature (pratiques publicitaires, circuits
littéraires populaire et lettré, transmission du canon littéraire par le biais de l’enseignement).

Au niveau de la consommation littéraire, le lecteur n’est pas uniquement une


construction langagière abstraite ou textuelle (un lecteur implicite) ni un lecteur lettré, disposant
du bagage intellectuel suffisant pour décoder adéquatement le message littéraire. Au contraire,
le lecteur est une réalité empirique, dont la pratique de lecture, les goûts et les motivations
varient foncièrement selon ses origines sociales, sa provenance géographique, son âge, sa
nationalité, son sexe et son éducation. Afin de penser la pluralité des modalités selon lesquelles
un texte peut être reçu, Escarpit élabore une « théorie des publics » distinguant entre trois
catégories de publics.

Le premier, le « public-interlocuteur » qui constitue le public pour lequel l’auteur


conçoit le texte avec une intention précise (convaincre, informer, émouvoir.). Quand la
réception du texte s’arrête au niveau de ce public-interlocuteur, l’échange entre auteur et lecteur
est fonctionnel et, par conséquent, non gratuit et non littéraire. En revanche, dès que le texte
dépasse le public-interlocuteur, il entre en contact avec un public anonyme, c’est-à-dire avec
des lecteurs qui font un usage non fonctionnel et partant « littéraire » du texte en question. Dans
ce cas, le texte est d’abord reçu par un public comprenant les lecteurs appartenant au même
milieu social et à la même époque que l’auteur, et qui partagent avec lui un ensemble de repères
culturels (noms propres, renvois intertextuels, personnages historiques), d’idées, de croyances
et de jugements de valeur, qui leur permettent d’apprécier correctement l’œuvre en question.

55
Ibid, p 46
39
Le succès du texte tient dans ce cas à la capacité de l’écrivain à répondre aux attentes de ce «
public-milieu ».

De ce fait, le livre à succès est le livre qui exprime ce que le groupe attendait, qui révèle
le groupe à lui-même. L’impression d’avoir eu les mêmes idées, éprouvé les mêmes sentiments,
vécu les mêmes péripéties est une de celles que mentionnent le plus fréquemment les lecteurs
d’un livre à succès. L’ampleur du succès d’un écrivain à l’intérieur de son groupe est fonction
de son aptitude à être l’« écho sonore » de ce groupe. Mais lorsque l’œuvre dépasse les
frontières linguistiques initiales ou entre dans un cadre historique, culturel, géographique ou
social différent, elle est reçue par un « grand public ». Il ne partage pas la même vision du
monde, le langage et les repères culturels de l’auteur, ne parvient plus à décoder adéquatement
le message littéraire initial, et y substitue ses propres mythes. La survivance de l’œuvre se fait
alors au détriment de son sens originel :

Nous avons vu que les publics extérieurs n’ont pas un accès direct à l’œuvre.
Ce qu’ils lui demandent n’est pas ce que l’auteur a voulu y exprimer. Il n’y a
pas coïncidence, convergence entre leurs intentions et celles de l’auteur, mais il
peut y avoir compatibilité. C’est-à-dire qu’ils peuvent trouver dans l’œuvre ce
qu’ils désirent alors que l’auteur n’a pas voulu expressément l’y mettre ou peut-
être n’y a jamais songé. Il y a là une trahison, mais sans doute une trahison
créatrice.56

Dans cette même optique, une sociologie s’intéressant au « fait littéraire » doit être
attentive tant aux lectures adéquates, historiquement correctes des œuvres littéraires, qu’aux «
trahisons créatrices » dues à la survivance d’une œuvre au-delà de son contexte initial. Quant à
la pratique de recherche proprement dite, la sociologie de la littérature recourt à une
méthodologie faisant intervenir plusieurs types d’informations : témoignages en provenance
d’informateurs empiriques contemporains (auteurs, éditeurs, libraires et lecteurs), documents
historiques divers (mémoires, correspondances, catalogues de bibliothèques privées) et données
quantitatives et statistiques (enquêtes de terrain, sondages, recensements, enquêtes sur le
marché du livre). Le sociologue intègre aussi les informations sur le contexte politique, socio-
historique et culturel dans lequel un fait littéraire est apparu.

Au-delà de la grande diversité des sujets abordés, il est possible de regrouper les
enquêtes sociologiques d’Escarpit et de l’Ecole de Bordeaux – publiées principalement au cours
des années 1960 – sous trois grandes catégories, suivant la méthodologie utilisée. Certaines
publications sont des enquêtes empiriques proprement dites. Il s’agit d’enquêtes « de terrain »
procédant par questionnaires, entretiens et recensements. Tel est le cas, par exemple, Le Livre

56
Ibid, p 112
40
et le conscrit (1966) ou de L’Atlas de la lecture à Bordeaux (1963). D’autres enquêtes encore
se situent à mi-chemin entre les travaux empiriques et les travaux de reconstruction socio-
historique. Il s’agit d’enquêtes empirico-interprétatives, fondées sur des données empiriques
récoltées par une autre instance que le sociologue lui-même donne ensuite une interprétation
personnelle. C’est le cas de La Révolution du livre (1965) et de La Faim de lire (1973), enquêtes
effectuées en collaboration avec la section du livre de l’Unesco. Ces études contiennent, au-
delà des faits proprement dits, des conclusions et interprétations provisoires de la main de
l’auteur.

Ainsi, la sociologie de la littérature représente, aussi bien au niveau programmatique


que pratique, une vaste et ambitieuse entreprise contextuelle, objective, empirique et
méthodique, dont l’objectif est de contribuer à une meilleure compréhension du fonctionnement
du « fait littéraire » et de remédier aux insuffisances de toute approche de la littérature trop
textualiste, sélective, spéculative et peu méthodique. Tel quel, c’est-à-dire du point de vue
épistémologique et de celui de la corrélation entre la théorie et la pratique, le programme de
recherche est cohérent et univoque. Pourtant, à y regarder de plus près, le lecteur contemporain
ne peut être que frappé par certains éléments plus ou moins étranges qui, loin d’annuler la
consistance du programme et de la pratique de recherche d’Escarpit, la complexifient et la
nuancent.

41
Chapitre 2 : La migration, phénomène social et
politique

1. La migration : la traversée de l’espace

La migration, sous toutes ses formes, désigne le déplacement et la traversée de l’espace.


Fuir la pénurie, la misère, la guerre, les répressions et les idéologies, conquérir un nouvel
univers, découvrir l’Autre, s’initier à une nouvelle culture, autant de motivations qui
déclenchent la décision du départ, provisoire ou définitif. Dans l’histoire de l’Humanité, la
migration a un rôle initiatique, elle proclame le début d’une nouvelle étape ou d’une nouvelle
vie, un facteur d’épanouissement et d’ouverture sur autrui, parfois de changement. Néanmoins,
la migration est évoquée dans tous les textes profanes ou sacrées comme étant un drame humain
physique ou physiologique où les corps dépérissent au cours de la traversée, les mémoires
s’effritent et vacillent.

Selon le Robert, le terme « migration » est apparu en 1495, provenant du latin


« migratio » pour désigner le déplacement des populations qui passent d’un pays dans un autre
pour s’y établir. Pour le Littré, le terme « migration » provient du latin « migrationem, de
migare, s’en aller », il comporte deux sens : Action de passer d’un pays dans un autre, en parlant
d’un peuple, d’une grande foule. Voyages périodiques ou irréguliers que font certaines espèces
d’animaux. Ainsi dit, la migration du point de vue sémantique est liée au mouvement, à l’action
de se déplacer pour rejoindre un pays autre que celui d’origine.

Dans le domaine juridique, la première définition du terme « immigrant » est donné par
la Convention Internationale de Rome, en 1924 : « est considéré comme immigrant tout
étranger qui arrive dans un pays pour y chercher du travail et dans l’intention exprimée ou
présumée de s’y établir de façon permanente ; est considéré comme simple travailleur tout
étranger qui arrive dans le seul but de s’y établir ». Actuellement le Haut Conseil à l’intégration
française définit un immigré comme une personne née à l’étranger et entrée en France en vue
de s’y établir de façon durable. Ces deux définitions relient la migration à des besoins
économiques par excellence, or que les raisons du départ divergent selon les individus et selon
leurs appartenances.

De nombreux facteurs sont considérés comme étant responsables du recours aux


travailleurs étrangers. Le facteur majeur est celui du déficit démographique dû à la faiblesse
42
du taux de natalité et aggravé pendant les périodes de guerre. Les flux migratoires sont devenus
le seul facteur de croissance démographique pour suppléer les réquisitions militaires,
reconstruire les pays et compenser les pertes et les incapacités physiques. La pénurie de la main
d’œuvre dans certains secteurs contenant des tâches rebutantes et socialement dévalorisés
attirent de plus en plus d’immigrants. Parfois, les raisons du départ dépendent des conditions
climatiques : les dégradations progressives et brutales de l’environnement, inondations,
tsunami, désertification ou déforestation, déchets nucléaires et catastrophes naturelles. La
transhumance est motivée par le besoin de survie.

De surcroît, les répressions politiques et les abus du pouvoir constituent la raison de


plusieurs intellectuels et militants des droits de l’Homme des pays du tiers-monde à quitter leurs
pays. La période postcoloniale était marquée par plusieurs révolutions dans les anciennes
colonies afin d’établir un certain ordre politique, social et économique, sauf que les dictatures
mises en place par les forces coloniales s’affrontent violemment. Ainsi les pays du Nord
constituent un refuge pour ces militants qui, la plupart finissent par avoir le statut de réfugiés
politiques ou d’exilés. Cette catégorie est la plus importante dans notre thèse, vu que la plupart
des écrivains du corpus ont opté pour l’exil fuyant le totalitarisme des nouveaux leaders
politiques.

Selon le Littré, l’exil est « expulsion de la patrie », « exil volontaire, action de quitter
volontairement le pays où l’on est accoutumé de vivre » ou encore « par extension, tout séjour
hors du lieu où l’on voudrait être. Cela dit, l’exil désigne une réalité physique ou géographique,
il est aussi, quitter le pays que l’on n’a jamais pu habiter. D’ailleurs, son sens premier est de
« sauter dehors », dérivé de « exilire » formé de « ex : hors de » et de « salire : sauter,
bondir ». Ce sens correspond au grec « hallestai » retrouvé dans plusieurs langues. Les mots
qui désignent l’exil en arabe « hijra/ taghrib/ manfa » signifient l’expatriation et l’étrangeté. Le
mot latin « exilium » de l’ancien français « essil » signifie malheur, tourment ou encore ravage,
ruine avant de prendre le sens d’expulsion de quelqu’un hors de sa patrie avec défense d’y
revenir. Au XIIIe siècle, ce mot a signifié la réfection. Les mots arrachement, perte, épreuve,
douleur et nostalgie lui sont attribués. Au sens figuré, le mot exil s’applique à tout ce qui est de
l’ordre de l’éloignement, la séparation et le départ. Du côté sémantique, son évolution à une
dimension plurielle qui va du proche au lointain, de l’ici-bas à l’au-delà, du concret à l’abstrait.
D’où nous pouvons lui assigner des synonymes divers : émigration, déportation, relégation,
proscription.

43
Selon Le Robert, l’exil est « l’action d’obliger quelqu’un à sortir de sa patrie, avec
défense d’y rentrer », « l’état de la personne ainsi expatriée ». Cette définition souligne le
caractère involontaire et forcé du voyage par le sujet concerné, voire l’irrévocabilité de son
nouveau statut. Ce double sens du concept de l’exil est la résultante d’une forme de gestion par
le pouvoir en place qui repose sur l’exclusion de tout élément considéré comme subversif. Le
fait d’être exilé ne signifie pas qu’il y a coupure complète avec son pays d’origine.

Dans cette optique, l’exil est vécu comme une coupure, une fracture et une perte. L’objet
pleuré dans l’exil, c’est le pays de son origine dont il ne garde que des bribes de réminiscences
et quelques séquences du passé. Pour un exilé, cette expérience dépasse la question de
l’appartenance, il pleure ce rapport à l’être qu’il a perdu et qui le définissait. La privation de ce
lieu est vécue et interprétée négativement, s’apparente à une punition, à un acte de pénitence
soumis à une durée indéterminée. Être Privée de sa terre signifie la condamnation à l’errance,
à l’indigence, à un avoir nul. Cet avoir perdu est substitué par un autre. L’exil, donc, marque
une rupture entre une terre et un individu qui en est issu, avec laquelle il entretient une intimité
toute particulière. Cette fracture vécue, ce déracinement forcé ou encore cette
déterritorialisation a toujours été considéré comme un mal, « l’exil est une mort symbolique,
une sorte d’anathème vulgarisé »57.

L’exil est souvent tributaire d’une expérience négative mettant l’être exilé dans un état
de déracinement. Il s’agit d’une expérience marquée par la perte, la disparition et l’absence. Le
monde des couleurs, de sons et de parfums dans lequel s’effectue l’évolution se dérobe
brusquement. « Dans son déracinement, le sujet exilé perd même l’habitude d’exister, la façon
d’être au monde, de marcher, de faire, que la culture dans laquelle il est né lui a donné en
héritage et que d’autres hommes ont partagées avec lui »58. En se référant à son passé révolu,
le sujet exilé se heurte à une existence douloureuse dans le pays d’accueil à cause des problèmes
d’intégration. Le passé est plutôt conçu comme un obstacle.

➢ Les formes de l’exil :

L’expérience de l’exil est assujettie au franchissement d’une frontière, au déplacement,


elle peut être un renoncement, un deuil, un changement de pays, ou une rupture historique.

57
Olivia Bianchi, « Penser l’exil pour penser l’être », Le Portique [En ligne], 1-2005 | Varia, mis en ligne le 12
mai 2005, Consulté le 07 janvier 2013. URL : /index519.html
58
Shmuel Trigano, Le temps de l’exil, Paris, Payot & rivages, décembre 2000
44
« L’exil concerne cette perte originaire, inhérente à l’humain, que chacun
s’approprie et élabore en fonction de sa subjectivité, de son histoire prise dans
l’Histoire. Cette perte originaire se réactualise dans tout franchissement d’une
frontière, tout déplacement, qu’il s’agisse d’un renoncement, d’un deuil, d’un
changement de pays, d’une rupture historique. Ce déplacement nécessite un
travail de métaphorisation, de reconstruction subjective permettant la
retrouvaille de cet exil structurant constitutif à la fois du sujet et du lien
social »59

Ainsi, l’exil en tant que concept prend plusieurs formes, il varie selon le sujet exilé et
les raisons occultes de ce choix. D’une traversée de l’espace à un exil intérieur, d’un exil dans
la langue de l’autre à un exil volontaire. Plusieurs formes pour maintes figures, chacune
représente un exemple singulier.

La condition vitale de l’humain est tributaire du contexte politique, sociétal et


économique. Plusieurs pays, à cause de l’instabilité, se sont affrontés à des troubles intérieurs
qui ont abouti à des répressions, des tortures, des censures et même des expatriations. La classe
intellectuelle, dans ce cadre de la privation des droits fondamentaux, se voit forcé de quitter
leur lieu d’origine en quête d’un lieu qui privilégie la liberté d’opinion. Dans ce processus de
déterritorialisation, le sujet exilé vit dans un espace de tiraillement entre sa culture d’origine et
celle du pays d’accueil.

« L’exil confronte le personnage à « un entre-deux qui l’oblige à se réinventer


une place parmi ceux qu’il a quittés, à s’en inventer une autre et à se la construire
dans l’univers de son présent, à se redéfinir dans son rapport à autrui et au
monde »60

Eloigné du lieu de son ancrage et de ses repères symboliques, il est placé dans un
contexte étranger. Le déplacement géographique entraîne un changement de son pays, de sa
langue, et de sa culture. En effet, l’espace s’approprie « une dimension tellurique ».

« Pour s’élancer, rompre avec soi et pourtant, par-delà ce qu’on brise, se


poursuivre. Pour s’éprouver, s’abandonner à l’inconnu et pourtant, par-delà ce
qu’on risque, maîtriser l’aléa. Tel est donc le départ : le geste de désentravement
qui parie sur l’ailleurs, sur la liberté »61

L’effet de dessaisissement provoqué par la transhumance est une scission entre le passé
et l’avenir. La violence de l’exil est une perte de l’espace voire un bouleversement d’une
temporalité. Il s’agit d’un acte de désappropriation engendrant des phénomènes de coupure qui

59
Rajae Stitou,”Universalité et singularité de l’exil”, in Les sites de l’exil, Psychologie clinique n 3, 1997, sous
la direction d’Olivier Douville et de Michèle Huguet
60
Noelle Burgi-Golub, « D’exils en émotions, l’identité humaine », in Les Territoires de l’identité, Paris,
L’Harmattan, 1999, p34
61
Alain Médam, A Montréal et par-delà, passages, passants et passations, in Montréal 1642-1992 : le grand
passage, Montréal, XYZ Collection « Théorie et littérature », 1994, p 91
45
suspendent selon Foucault : « Le cumul indéfini des connaissances, brisent leur lente
maturation et les font entrer dans un temps nouveau, les coupent de leur origine empirique et
de leurs motivations initiales »62. Ceci dit, cette forme de l’exil dépend du déplacement effectif
vécu comme un déracinement. L’exilé vit un état de privation de sa terre natale dont il ne garde
que des réminiscences d’un passé révolu.

Si la perte des origines à la rupture, le sujet exilé est condamné à l’étrangeté. Plusieurs
écrivains ont effectué le choix d’écrire dans la langue de l’autre, elle est un aspect d’un exil
intérieur et devient le lieu et l’occasion de constantes mutations et modifications. Là, les
écrivains adoptent une langue d’écriture différente de celle d’origine dans un contexte
multilingue. Dans un témoignage de Jamaleddine Bencheikh, il avoue :

« Ce n’est ni une identité ni un exil que je cherchais dans le français, mais la


certitude d’y être libre et solitaire […] Seule la poésie me semblait capable de
libérer mon langage et son inaltérable prétention à reprendre sans cesse ses
périples »63

Désormais, l’écriture devient une forme d’exil et d’arrachement. Elle fait partie du
déplacement et du « désaxement ». Il s’agit pour les écrivains d’un dépaysement majeur de soi.
Une tentative de restituer, dans une langue étrangère, l’émotion et la pensée. Le déplacement,
dans ce cas, se fait à l’intérieur de la langue elle-même, « l’écriture donc est vécue comme un
exil, où l’exil est vécu dans la langue de l’accueil »64, elle permet ainsi de dépasser le mutisme
relatif à l’expression d’un moi nostalgique. L’écriture permet, en effet, de prendre conscience
de soi, de s’enrichir et de se transformer. Le sujet exilé découvre l’autre culture, le soi et l’autre
via l’enracinement dans l’écriture. Il regagne ses racines et les moyens pour se forger une
nouvelle identité.

« Toute création véritable, et cela est encore plus manifeste dans la création
poétique, est un exil, car elle est le lieu d’une vision unique, une quête de soi et
des autres, un espace où s’élabore la langue d’écriture, langue où se meut la
voix de chaque écrivain, son souffle, son rythme, sa respiration, son corps, son
être »65

A l’insu de l’exil dans la langue de l’autre, l’exil forcé est récurrent dans les pays à
politiques répressives. Après les indépendances, de nombreuses mutations sociopolitiques ont

62
Charles Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p 11
63
Jamal Eddine Bencheikh, en décrivant son parcours linguistique personnel, parle de son attitude à l’égard du
français.
64
Berta Roth, L’exil-des exils, Paris, L’Harmattan, 2003, p 13
65
Tahar Bekri, « Exils », Communication à la Rencontre Internationale : création et EXIL, L’Harmattan, 1994, p
179

46
marqué les pays décolonisés, des polémiques relatives au pouvoir, à l’organisation politique et
à la gestion des richesses préoccupent l’espace public. Ainsi, une mouvance populaire a vu le
jour pour mettre fin à toutes les formes du totalitarisme. Les jeunes intellectuels inspirés de
l’exemple européen adoptent un discours démocratique dans l’espoir de garantir une vie
honorable au peuple écrasé sous le poids de la dictature.

En vain, les dirigeants de ces pays ont tenté de réprimer ces mouvements par les
assassinats, l’emprisonnement, la torture, les menaces, et parfois les exclusions forcées du
territoire. Les jeunes intellectuels sont acculés à déserter le lieu d’origine, ils préfèrent fuir pour
mener une lutte de l’extérieur du pays en usant des médias, des conférences, des activités
culturelles et des rencontres pour propager les différentes formes de la violation des droits des
peuples.

Au dépit de l’exil forcé, dans certains cas, il s’agissait d’un choix effectué pour fuir une
réalité précise. Le choix de s’exiler n’est plus un acte dérisoire, il s’agit d’une conviction
personnelle émanant d’un malaise vécu et nécessite le déplacement. En l’occurrence, plusieurs
écrivains ont opté pour ce choix dans la recherche d’un lieu favorable pour dresser des critiques
acerbes des choix gouvernementaux et économiques ainsi que les régimes politiques en place.
Ce déplacement s’avère un signe de refus, de renoncement et de désenchantement.

L’exil est un acte qui dépend du déplacement, du changement, il demeure une


expérience négative dans la vie de l’individu même s’il s’agit d’un choix personnel. Du
bannissement politique aux motivations personnelles, ou bien les contraintes économiques, les
motivations du départ se multiplient. Ces mouvements sont, donc, une rupture brutale et une
expérience nouvelle.

Du côté psychologique, l’exil est lié à la perte réelle et symbolique à laquelle s’ajoutent
les troubles de transplantation et du remaniement identitaire. Dans le processus de l’adaptation,
le deuil est nécessaire pour s’enliser dans une métamorphose psychologique qui s’avère
douloureuse. Le sujet exilé est remis en cause dans son rapport à ses signifiants fondamentaux,
dans sa façon de voir le monde. Il souffre d’une perte de repères, d’un « désaccordage » avec
ses repères de base et d’une nostalgie du pays.

Dans le pays d’accueil, l’exilé est sujet à des conditions de vie précaires surtout les
obstacles relatifs à l’insertion sociale et professionnelle. Parfois, l’hostilité prouvée par la
société d’accueil engendre une exclusion, une mise à l’écart et une marginalisation qui mènent
vers l’isolement, le repli sur soi, la méfiance et le rejet. Le sujet dénoyauté de son contenant
47
culturel et social présente une sorte d’hémorragie du « Moi » qui n’a plus de membrane
symbolique pour la rassembler, pour se penser et penser sa vie66.

Passer la frontière signifie franchir les limites et déborder du cadre prescrit par le groupe
protecteur. Ce passage peut être qualifié de transgressif car il bouleverse les filiations, les
appartenances aux groupes et à l’identité. Le vécu traumatique exige une forme d’expression et
de libération, une écriture qui met en exergue le Moi de l’exilé voué à l’abandon, la perte et le
deuil. Un discours littéraire relatif à la migration s’amorce en vue de dresser un tableau
exhaustif de cette expérience marquée par l’inclusion et la réclusion à la fois.

Dans ce sens, le déplacement vers le Nord diffère d’un pays à un autre et d’un migrant
à un autre, les raisons du départ, les politiques migratoires du pays d’accueil, l’intégration, la
xénophobie, l’altérité. Plusieurs enjeux entrent en action pour déterminer l’existence de ces
individus. Ainsi le corpus littéraire de notre thèse se situent dans deux zones géographiques
différentes à savoir la France et le Québec, ces deux pays sont considérés tels des pays
d’émigration étant donné qu’ils ont connu des vagues d’émigrés tout au long de leur histoire.

2. France/Québec : migration du travail et migration du


peuplement

La France et le Québec sont deux sphères géographiques qui attirent de plus en plus les
immigrés. Ils représentent deux exemples disparates de la question migratoire, avec des raisons
de départ diverses et des conditions de vie et d’intégration différentes.

➢ La France : une migration du travail


L’immigration en France est un phénomène social et politique autour duquel se posent
de nombreuses questions : sur le début de ce phénomène, le choix de la France comme pays
d’accueil, l’intégration, les lois organisant le statut des immigrés. Dès le Moyen Age, la France
a connu des mouvements migratoires massifs dus à des raisons spécifiques : des guerres, des
catastrophes naturelles, des répressions politiques ou à l’épanouissement culturel de la France.
Ce pays exerce un attrait particulier à travers la langue considérée comme une langue de culture,
et les idées françaises propagées depuis le Siècle des Lumières. Ce qui fait de la France un
repaire des hommes de lettres et des arts épris de liberté.

66
Tobie Nathan, Le sperme du diable : éléments d’ethnopsychothérapie, Paris : PUF, 1988
48
L’origine de la population migrante en France est diverse. Au début du XXe siècle, une
migration italienne et espagnole importante s’est installée au Sud-Est de la France, la région
parisienne et les zones industrielles du Nord et du Nord-Est. La période de l’entre-deux-guerres
est marquée par l’arrivée des travailleurs issus de l’Europe orientale, c’était une migration
massive souvent familiale et organisée par la société générale d’immigration. En plus, les
migrations politiques liées aux guerres surtout les russes exilés après la révolution de 1917, les
Arméniens de la diaspora des années 1920, les Italiens antifascistes, les Allemands victimes
des persécutions nazies, les Espagnoles républicains d’après 1939, et puis les réfugiés politiques
en provenance des pays de l’Est. De là, la France devient un « terre d’asile ».

Lors des deux guerres mondiales, la France fait appel à des milliers de soldats et de
travailleurs coloniaux. Ainsi dès 1945, le Bureau National de l’Immigration recrute des
travailleurs étrangers tout en essayant de contrôler le mouvement migratoire. Entre 1955 et
1968, la population migrante augmente de plus de 50 de 1574000 en 1953 à 2323000 en 1965
avec l’Italie et l’Espagne en tête de liste des pays d’émigration. A partir des années 1960, un
changement important est survenu dans l’origine des immigrants, des vagues migratoires
proviennent des ex-colonies africaines, le nombre des travailleurs immigrés maghrébins et
africains subsahariens afflue. En fait, la France est confrontée à l’intégration difficile de cette
population migrante diversifiée.

Dans l’intention de faire adhérer ces immigrés à des valeurs communes, l’école
républicaine et l’armée sont les instruments de l’intégration. L’école républicaine, obligatoire
pour tous les enfants, est un instrument de promotion sociale et d’intégration, surtout pour les
étrangers, elle introduit un enseignement moral et civique, destiné à former des citoyens et à
leur inculquer l’amour de la patrie. Elle unifie la langue et disperse les patois régionaux, le
français sert, donc, à minimiser les identités provinciales et étrangères, « L’influence de l’école
est prépondérante. Les petits étrangers (...) oublient leur dialecte d’origine (...) l’école est le
creuset où se fondent les nationalités diverses en un métal franc et de bon aloi [...] » 67

L’autre facette de cette intégration est le service militaire, imposé aux jeunes pour
obtenir la nationalité française.

« Le législateur républicain, pour des raisons d’intérêt national, d’abord


essentiellement militaires en 1851 et 1889, puis démographiques en 1927 et
1945, a voulu conférer la nationalité française à des personnes de « sang »

67
Magnin M., Les étrangers en Franche-Comté et dans le territoire de Belfort, enquête prescrite par le recteur
de l’académie de Besançon, Besançon : Jacques & Demontrond, 1926, p. 25.
49
étranger, sans qu’elles n’aient ni l’obligation de faire une démarche positive, ni
même parfois la possibilité de s’y opposer une démarche négative68»

Après 1975, la poussée du chômage finit par atteindre 9 à 10 de la population active
avec le ralentissement de la croissance et les transformations technologiques qui modifient les
conditions de l’immigration. En effet, l’immigration pour motif socioprofessionnel a été
suspendu, l’ANAEM69n’introduit plus de main d’œuvre, la régularisation des travailleurs
clandestins a disparu, la délivrance d’un titre de séjour d’un an mention salarié est restreinte.
Le mouvement ne cesse pas mais il prend des formes différentes, les migrations politiques
viennent souvent de loin. Les réfugiés fuient les dictatures militaires d’Amérique latine et la
profonde misère de l’Afrique subsaharienne pousse une partie de sa population à émigrer vers
le Nord malgré les risques du passage clandestin.

La France n’est pas le seul état à recevoir cette population, mais les liens anciens de la
colonisation expliquent l’importance d’une migration souvent illégale. Plusieurs mesures sont
prises en charge pour affronter cette nouvelle forme de migration : fermeture des frontières,
expulsion de quelques « sans-papiers » et l’immigration clandestine. Plusieurs facteurs ont
favorisé ce mouvement notamment la chute du mur de Berlin, les nouvelles routes de migration
aboutissent en France ou la traversent vers d’autres pays. Des populations s’aventurent en quête
d’un emploi même précaire pour garantir la survie, cette situation illégale convient les autorités
françaises car elles profitent d’une main d’œuvre abondante exploitée sur les chantiers publics.
Dans les années 2000, le nombre d’autorisations provisoires de séjour ou de saisonniers est en
hausse. Face à ce flux migratoire, le souci de gérer le mouvement des immigrés hante les
autorités politiques, ce qui explique l’abondance des lois et des décisions gouvernementales à
cet insu.

La politique migratoire en France :

• L’immigration économique
La France, étant une terre d’immigration dès la fin du XIXe siècle, est confrontée à la
réglementation et la régularisation du statut des immigrés. Jusqu’à 1917, une simple déclaration
à la mairie suffit aux étrangers pour réglementer leur séjour en France, ensuite un décret institue
une carte de séjour pour les étrangers résidant dans le territoire français. En 1924, le recrutement
des immigrés est organisé par la société générale d’immigration.

68
Jean Massot, Français par le sang, Français par la loi, Français par le choix. In: Revue européenne des
migrations internationales, vol. 1, n°2, Décembre 1985. Générations nouvelles. pp. 9-19
69
Agence National de l’Accueil des Etrangers et des Migrants
50
Les lois relatives à la question migratoire dépendent des circonstances politiques et
économiques, elles varient selon des mesures restrictives ou libérales. Avec les années 1960,
une vague migratoire provenant de l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne exige la
création de la Direction de la population et des migrations au sein d’un ministère. Plus tard, les
cellulaires Marcellin et Fontanet conditionnent l’autorisation de séjourner en France à la
détention d’un emploi et d’un logement décent. Ce qui génère des grèves de faim dans les
principales villes de Novembre 1972 jusqu’au Juin 1973. A partir de 1974, une politique de
contrôle des flux migratoires est mise en place, la difficulté qu’à l’administration française à
gérer le « problème de l’immigration » est reflétée dans la série des lois et des circulaires
promulgués depuis 1972.

En 1976, un décret envisage le retrait de la carte de séjour au cas où le titulaire se trouve


sans emploi ni ressources plus de six mois. Ensuite la loi Bonnet de 1980 permet l’expulsion
en cas d’entrée ou de séjours irréguliers. En 1986, la première loi Pasqua autorise aux préfets
la reconduite à la frontière de toute personne en situation irrégulière alors que la deuxième loi
de 1993 allonge la durée de détention en supprimant le droit à la protection sociale et le droit
au regroupement familial.

La gestion et l’organisation des flux migratoires représentent un souci majeur des


gouvernements français. Plusieurs décisions sont prises que ce soit pour limiter l’accès ou le
réglementer et parfois même l’autoriser. Les conjonctures politiques ne sont pas neutres, elles
structurent les flux d’entrée, les modes d’accueil des immigrants. Le recensement de 2004/2005
a dénombré presque 4,93 millions, trois administrations sont responsables : le Ministère de
l’intérieur, l’Agence nationale d’accueil des étrangers et des migrations (ANAEM), et l’Office
français pour la protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA).

En fait, la politique migratoire en France est basée sur deux mesures fondamentales : la
politique des visas et la politique de l’éloignement du territoire. Elle contribue à ordonner les
orientations des comportements politiques : vote, programme des partis, mouvements sociaux.
Les hésitations entre fermeture et réouverture, liées aux retournements de majorité politique,
caractérisent la politique migratoire française. Une polarisation mouvante se met rapidement en
place après l’irruption électoral du Front National en 1983, le retour de la Droite en 1986, les
signaux envoyés à travers la loi de Pasqua de septembre 1986 et le charter de 101 Maliens en
octobre 1986. Cette période est celle de la précarisation organisée de la situation des étrangers.
Les slogans tels « Il faut maîtriser les flux migratoires », « La France ne peut accueillir toute
la misère du monde », ont envahi le discours social et médiatique français.
51
En 1989, le ministre de l’Intérieur Pierre Joxe adopte une politique bicéphale de
l’immigration, annonce la signature de quatre circulaires modifiant certaines mesures
d’application de la "loi Pasqua" de 1986 et assouplissant les conditions de séjour des étrangers
en France (notamment la régularisation de la situation des conjoints de Français, des parents
étrangers d’enfants français, des jeunes étrangers majeurs) et la discussion d’une nouvelle
législation sur le séjour des étrangers en France.

En février 1997, la Gauche ne renonce pas à des opérations de régularisation partielle.


La Ligue des droits de l’homme présente un appel "contre la loi Debré", signé par 150
personnalités, demandant le retrait du projet de loi sur l’immigration qui doit être examiné au
parlement. À partir du 4 février, le gouvernement promulgue un moratoire sur les expulsions et
une régularisation des sans-papiers. Les 8 et 9 février, les maires de Gauche de Paris et de la
région parisienne organisent des baptêmes républicains d’étrangers sans papiers, qui sont
parrainés par des personnalités.

Avec la suspension des demandes de main d’œuvre et la hausse d’autorisations


provisoires de séjour des travailleurs saisonniers, les années 2000 connaissent une immigration
de durée déterminée et temporaire. Elle est fondée sur l’engagement de regagner les pays de
provenance à l’expiration du contrat du travail. Cette orientation de la politique d’immigration
en matière de travail a favorisé le recours au travail clandestin dans certains secteurs du système
productif.

Malgré les amendements proposés par l’Union Européenne pour faciliter le processus
d’immigration, la France continue à se soucier de l’équilibre ethnique et l’intégration culturelle
des immigrants provenant du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. La diversité ethnique et
religieuse de la banlieue était derrière la difficulté d’intégration, ce qui a entraîné « Les émeutes
des banlieues ». Depuis 2006, Le gouvernement a opté pour une immigration choisie en
promulguant des lois relatives à l’accès, au séjour et à l’intégration.

En Juillet 2007, Nicolas Sarkozy, élu Président de la République française, nomme


Brice Hortefeux ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co
développement, auquel il adresse une lettre de mission dont voici un extrait :

« Le cœur du projet présidentiel en matière d’immigration est de reconnaître


l’intérêt pour notre pays et pour les pays d’origine d’autoriser un certain nombre
d’immigrés à s’installer en France, tout en exigeant de ceux-ci qu’ils respectent
nos valeurs et en maîtrisant l’ampleur des flux migratoires[...] La France doit
rester un pays ouvert à l’immigration. Elle doit honorer sa tradition d’accueil
des personnes persécutées de par le monde. Et elle ne peut que s’enrichir de

52
l’apport des populations étrangères [...] mais cette immigration doit être
compatible avec nos capacités d’accueil et nos grands équilibres sociaux [...] »70

D’après cette lettre, Nicolas Sarkozy insiste sur le caractère restrictif de l’immigration
économique qui devait obéir à certaines règles relatives à la tradition d’immigration en France.

• Le statut des réfugiés politiques


La France est considérée une « terre d’asile », elle est confrontée à un souci de
réglementer les demandes des réfugiés. Ainsi toute personne étrangère s’estimant persécutée
dans son pays peut demander l’asile politique à la France via l’OFPRA, un office chargé
d’examiner la recevabilité de la demande et d’y répondre. Entre 1970 et 2000, le taux
d’admission est passé de plus de 90 à 20.

Les mesures de la restriction des conditions de recevabilité et d’acceptabilité consistent


à créer et raccourcir les délais de dépôt de la demande ou les délais de recours, institutionnaliser
la biométrie pour repérer les demandeurs d’asile dans d’autres pays de l’espace Schengen,
établir une liste de pays dont les ressortissants reçoivent directement une réponse négative à
leur demande et enfin créer des statuts spécifiques pour les personnes dont la vie ou la liberté
est menacée sans que l’Etat de leur pays d’origine soit un acteur central dans ces menaces.

La deuxième mesure consiste à décourager les demandeurs. Jusqu’en 2003, la hausse


des demandes est confrontée à un accroissement de la durée de traitement des dossiers (3 à 4
ans), en arguant d’un manque de moyens. Les nouvelles mesures consistent à interrompre le
versement des allocations au bout d’une année, ou à créer des places restreintes dans les centres
d’accueil ayant comme fonction l’hébergement et le suivi juridique de tous les demandeurs
d’asile. A partir de 2003, le stock des demandeurs est réduit en raccourcissant des délais de
traitement jugé expéditif et superficiel. A partir de 2011, la France, face aux mouvements liés
aux « printemps arabes », maintient son respect du principe du non refoulement des
demandeurs d’asile et des réfugiés.

En 2015, la Commission Européenne lance un futur agenda européen en matière de


migration. Sa stratégie consiste à tripler les capacités et les ressources disponibles en 2015 et
2016, débloquer l’aide d’urgence en faveur des Etats membres confrontés à un afflux des
migrants et créer un mécanisme temporaire de répartition des personnes réfugiées dans l’Union
Européenne. De plus cette stratégie revendique un contrôle efficace contre le trafic des

70
Lettre de mission adressée à Brice Hortefeux placé à la tête du ministère de l’Immigration, Intégration et de
l’Identité nationale et du Co-développement
53
migrants. En France, surtout après les attentats perpétrés depuis 2015, un contrôle des frontières
est établi.

• La politique de l’intégration
Dès les premières vagues migratoires, la France est confrontée à une autre question,
celle de l’intégration des populations migrantes qui préoccupe les gouvernements. Avec la
politique du regroupement familial adopté par le gouvernement français, de nouvelles actions
sont mises en place pour répondre aux besoins de cette population choisissant rester en France.

Traitée sous l’angle social et culturel, la politique d’intégration est gérée par la création
du Haut Conseil à l’Intégration en 1990. Avec l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981, une
véritable politique d’insertion des immigrés est mise en œuvre, en prenant en compte la
dimension interculturelle de la société. En 1982, une Agence pour le Développement des
Relations Interculturelles ADRI, est destinée à favoriser, par tous les moyens, l’échange et le
dialogue interculturels dans le but de réussir l’insertion sociale et professionnelle des
populations étrangères dans la société française.

Pendant cette période, les jeunes issus de l’immigration revendiquent leur appartenance
à la société française et la reconnaissance de leurs droits de citoyens. De grandes marches sont
organisés en l’occurrence « la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme » en 1983
et Convergence pour l’égalité en 1984. Ainsi, une politique d’insertion des communautés
immigrées en France passe par le développement d’une politique de la ville, en mettant en place
des zones d’éducation prioritaires destinées à lutter contre l’échec scolaire aussi bien que la
politique du développement social des quartiers pour lutter contre l’exclusion et la ghettoïsation
des quartiers défavorisés.

A partir de 1988, le terme intégration s’impose. Plusieurs organismes gouvernementaux


sont créés pour faciliter l’intégration des étrangers et proposer les actions nécessaires pour
réussir le processus. Au nom de l’intégration, le Ministère de l’éducation nationale publie des
textes de loi interdisant le port des signes religieux sous prétexte de respecter les valeurs laïques
de la République. En 1998, la politique d’intégration est complétée par un volet consacré à la
lutte contre les discriminations fondées sur la nationalité ou l’origine dans l’intention de
respecter le principe d’égalité entre les citoyens. De ce fait, des commissions départementales
sont mises en place pour assurer l’accès à la citoyenneté. Acquérir le titre de citoyen français
permet de jouir de droits civiques et politiques et de s’acquitter des obligations envers la société.

54
A partir des années 2000, la politique de l’accueil des nouveaux arrivants est un pilier
de la politique d’intégration. En 2003, le comité interministériel à l’intégration propose 55
mesures dont la signature du contrat d’intégration par les nouveaux arrivants. La signature du
contrat devient obligatoire à partir de janvier 2007, il impose une formation civique portant sur
les institutions françaises et les valeurs de la République, une formation linguistique et un bilan
de compétences professionnelles. La mise en place et la généralisation du contrat d’accueil et
d’intégration devient un élément de la politique du contrôle des flux migratoires. Il s’agit de
créer l’Office National pour la Promotion des Cultures Immigrés ONPCI, rebaptisé
Information, Culture et Immigration ICEI, l’action correspond à un encouragement du retour
dans le pays d’origine et la mise en place d’une politique d’aide au retour. Malgré toutes les
tentatives des gouvernements français pour réglementer l’immigration en France, elles
demeurent insuffisantes et inefficaces devant les flux migratoires qui ne cessent de s’accroître.

Fermeture / réouverture, telle est la monnaie de la politique migratoire française. Cette


dernière est tributaire des orientations de chaque parti politique qui accède au pouvoir, sa
conception de l’apport de l’immigration et surtout les exigences des élections. Le souci de
contrôler les flux migratoires a souvent hanté les gouvernements français. La place qu’occupe
l’immigration dans le débat public et dans les textes législatifs justifie la création de plusieurs
administrations dont la fonction consiste à gérer la question de l’immigration en mettant en
œuvre des mesures diverses dans l’intention de contrôler, orienter et faire intégrer les immigrés.

En définitive, au dépit de la diversité des motivations des immigrés, la quête d’un emploi
et d’une vie meilleure motive la plupart des immigrés installés en France. La xénophobie,
l’islamophobie, et la répulsion que manifestent certains à l’égard des étrangers contribuent à la
ghettoïsation et la marginalisation des populations des immigrés, ainsi que la prolifération de
l’extrémisme religieux, la cause principale des attentats terroristes perpétrés en Europe depuis
2015.

➢ Le Québec : une migration du peuplement


Selon les déclarations officielles, l’immigration a toujours joué un rôle primordial dans
la société québécoise. Elle contribue à la pérennité et à la vitalité du français, au dynamisme
démographique, à la prospérité économique et à sa diversité ethnoculturelle. Depuis 1900, les
flux migratoires ont fluctué au Québec pour compenser la dénatalité. Trois grandes périodes
sont dégagées : les deux premières périodes de 1900 à 1960 caractérisées par une forte
immigration et un solde migratoire international négatif causé par l’exode vers les USA. La
troisième période, depuis 1960, est une reprise de l’immigration.
55
La première période (1900-1930) est considérée comme la première vague migratoire
massive. Elle correspond à une reprise économique importante dans l’industrie manufacturière
dont la production s’accroît jusqu’aux années 1930. Il s’agit également d’un projet national de
colonisation agricole et de peuplement de l’Ouest. Les deux groupes d’immigrants les plus
importants de cette période sont les Juifs et les Italiens. La deuxième vague migratoire (1921-
1930) est marquée par la baisse des niveaux d’immigration relative à l’effet de la première
guerre mondiale, le ralentissement de l’économie et les fortes réactions anti-immigration de
l’après-guerre qui sont répandus partout au Canada. Au dépit de cette réaction, le processus de
diversification de l’immigration suit son cours avec l’arrivée croissante des groupes de
l’Europe : Ukrainiens, Polonais, Hongrois, Scandinaves, Hollandais, Italiens dont de nombreux
juifs.

Pendant la période qui couvre les années 1931-1950, la crise économique et la seconde
guerre mondiale a entraîné un arrêt de l’immigration sous prétexte que le Canada est
suffisamment peuplé. Durant la première moitié du XXe siècle, la politique de l’immigration
est axée sur la colonisation des terres et la préférence des immigrants provenant de l’Europe.

Après 1960, un nouveau régime d’immigration est adopté pour faire face aux
transformations économiques et politiques qui affectent la plupart des sociétés industrielles. Il
concerne les critères de préférences ethniques qui sont substitués par des critères de
qualifications professionnelles. Les changements dans la politique de l’immigration génèrent
un changement dans la provenance de l’immigration, cette période a connu de nouvelles vagues
migratoires (Le sud de l’Europe, les pays du tiers-monde) la diversité ethnique a nécessité une
gestion immédiate du pluralisme croissant. Le gouvernement a réglementé la question de
l’intégration par une politique explicite « le multiculturalisme au Canada » et
« l’interculturalisme au Québec »

Au cours des années 1970, le Québec reçoit des personnes déplacées ou réfugiées
(l’Europe de l’Est, les Chiliens, les Vietnamiens). A partir de 1985 et après une récession d’une
décennie, une nouvelle vague migratoire provient des pays du Sud : 36 de l’Asie, 15 de
l’Amérique centrale, de l’Amérique du Sud et des Caraïbes, et 23 de l’Afrique. Cette diversité
influe sur le discours politique québécois, ainsi que sur les redéfinitions identitaires. La notion
d’allophones s’impose pour ranimer les conflits linguistiques et passer d’une vision dualiste
(français/anglais) à une vision triangulaire (franco-anglo-allophone).

56
Dans ce sens, le nationalisme ethnique québécois doit être substitué par un modèle plus
civique épuré de toute référence ethnique. Le gouvernement québécois s’intéresse à un
nationalisme civique où la convergence culturelle s’élargit pour devenir une convergence
linguistique en adoptant le français comme langue publique commune. Ce modèle coïncide
avec des travaux récents sur les perceptions identitaires des groupes minoritaires qui adoptent
des conceptions plurielles et multiples de l’identité et de la citoyenneté.

La politique migratoire au Québec :

La particularité du modèle québécois de l’immigration vient de ses préoccupations


identitaires, de son histoire conflictuelle avec le gouvernement fédéral et de sa volonté
d’intégrer les immigrants. Au cours des années 1970, le Québec est permis de cogérer les flux
migratoires destinés à sa province en établissant ses propres normes d’accueil (Entente Couture-
Collen 1978). Un autre événement marquant dans cette période est celui de la création du
ministère de l’immigration dont le but est d’attirer le maximum d’immigrants francophones.
Ces fonctions consistent à définir le nombre de ressortissants étrangers admissibles à fonction
des besoins et de la capacité d’accueil, informer, recruter et sélectionner les immigrants, faciliter
leur établissement, veiller à la sélection des ressortissants étrangers temporaires et favoriser
l’intégration linguistique, sociale et économique des immigrants.

Le Québec propose un modèle de convergence basé sur un contrat moral avec ses
immigrants qui sont appelés à adhérer à des valeurs communes de la société. Cette dernière
intervient dans le cheminement de l’intégration fonctionnelle des immigrants. Ils accèdent aux
services publics au même titre que les autres citoyens en apportant leur particularité d’usage,
de comportement et d’attitudes sociales. Cette diversité culturelle exige une gestion efficace et
un engagement de la part de toutes les parties concernées, en l’occurrence, des formations sont
organisées dans les établissements publics, les organismes communautaires et les entreprises
privées au sujet des modalités de gestion de la diversité en milieu professionnel et dans la vie
sociale active.

La politique d’admission des immigrants est présente sur tous les niveaux, depuis la
recherche des candidats potentiels à leur accueil, leur établissement et leur intégration dans
toutes les activités sociales, économiques, culturelles et éducatives. En 1968, le Ministère de
l’Immigration du Québec comprend un service de planification et un service d’accueil et
d’orientation en vue de multiplier les activités d’adaptation, les activités de concertation, le
service d’accueil et d’assistance sociale, le service de l’emploi, les centres d’orientation et de

57
formation des immigrants, les classes d’accueil et les écoles du samedi. De ce fait, le Québec
se déclare une société égalitaire en adoptant la déclaration sur les relations interethniques et
interraciales.

Pendant la décennie 1990, l’intégration est une composante de la gestion de


l’immigration et de l’action du ministère. Elle se définit selon trois principes : le partage du
français comme langue de l’espace public, le respect des principes fondamentaux de la société
québécoise, le droit et le devoir de participer et contribuer pleinement à la société québécoise.
En 1991, deux lois sont adoptées par le gouvernement québécois, la première est une loi relative
au ministère de l’immigration, de la diversité et de l’inclusion qui prévoit des dispositions
nécessaires concernant la connaissance de la langue française, ainsi que l’intégration
linguistique et économique des immigrants à la société québécoise. La deuxième loi prévoit un
programme d’apprentissage du français auprès des immigrants, elle est abrogée et remplacée
par une nouvelle loi de l’immigration en 2016 qui préconise les fonctions du ministère en
matière d’immigration, de diversité ethnoculturelle et d’inclusion :

• Planifier le nombre d’immigrants que le Québec souhaite accueillir.


• Promouvoir l’immigration et informer les immigrants sur les valeurs démocratiques du
Québec, les démarches d’intégration et de francisation, la culture québécoise et le
dynamisme des régions.
• Sélectionner des ressortissants étrangers pour participer à la société québécoise.
• Promouvoir l’apport de l’immigration à la prospérité du Québec, à la pérennité et à la
vitalité du français.
En ce qui concerne l’accueil des immigrants, il s’agit d’un aspect de la politique de la
convergence, il est fondé sur la relation entre l’Etat et les immigrants. Il est question de mesures
législatives et réglementaires qui définissent les procédures à suivre et les moyens
d’accompagnement, il débute par une grille de critères socioéconomiques fondés sur la capacité
de cette population à s’adapter aux normes culturelles de la société d’accueil. Ceci dit, l’accueil
est d’ordre formel. Il est établi par les structures du service public, il véhicule des messages et
fait appel à une réception et à une implication des deux parties concernées. La procédure
d’accueil correspond à quatre phases dont chacune a une forme, un contenu spécifique, des
ressources matérielles et humaines, une dynamique particulière qui assure le lien avec les autres
étapes.

a. « L’accueil avant l’accueil » : sur le site du ministère des Relations avec les citoyens et
de l’Immigration, un formulaire de plusieurs pages est consacré à l’accueil et à
58
l’admission des candidats à l’immigration et offre des informations pratiques sur
l’installation au Québec et les préparatifs nécessaires à cette installation. Cette étape fait
connaître la version officielle de l’accueil, un support capable d’établir un lien
communicationnel qui permet de répondre aux questions relatives à l’usage, à
l’accessibilité, la compréhension et les interrelations publiques.
b. Accueil et droit de résidence : une procédure administrative est mise en place pour
l’octroi du droit d’accès et de résidence au pays. Elle porte sur une admission préalable
sur le territoire canadien et la reconnaissance effective du statut d’immigrant après
l’accomplissement des formalités administratives. Pour faciliter l’accès à l’information,
les fonctionnaires sont soumis à des sessions de formation et de sensibilisation axées
sur les notions de différence et de respect des spécificités culturelles des immigrés.
c. Accueil-établissement : les nouveaux arrivants au Québec sont invités à assister à des
séances d’encadrement pratique et d’information sur la société d’accueil, animés par
des agents de la MRCI, elles ont pour intention la facilité d’intégrer la société
québécoise. Le contenu de ces séances concerne les modalités d’installation : recherche
d’un logement, inscription des enfants à l’école, l’acquisition des cartes d’assurance-
maladie, d’assurance sociale. Pendant cette étape, l’immigré est mis en contact avec la
société. De plus, le ministère fournit des pochettes d’information et des liens pour
favoriser l’établissement.
d. Accueil-adaptation : lors de cette étape, l’intégration de l’immigré se fait
graduellement, en effectuant un apprentissage ciblé relatif aux techniques de recherche
d’emploi, de formation, de cours de francisation, d’apprentissage ou de
perfectionnement. L’accueil se veut une dimension d’encadrement de proximité et tient
compte des besoins de la population.
Cette loi favorise la pleine participation à la vie collective, et concourt à son
enrichissement culturel par l’établissement de relations culturelles harmonieuses. La question
de l’immigration au Québec préoccupe toute la société québécoise, l’accueil et les relations
publiques citoyennes sont des concepts fondamentaux de la politique migratoire. Le processus
d’accueil est un aspect déterminant dans l’admission et l’installation, en vue de favoriser
l’adaptation et l’intégration des nouveaux arrivants à la société québécoise. Ces stratégies sont
destinées à lutter contre les populations isolées et autarciques et contribuer au développement
du tissu économique et social et à relever le défi de l’intégration. Le ministère chargé de
l’immigration collabore avec les composantes de la société en vue d’intégrer socialement les
nouveaux venus pour réaliser les objectifs gouvernementaux.

59
Au dépit de toutes les lois de l’immigration qui vise à encourager et faciliter
l’établissement des immigrés au Québec, la politique de la francisation est considérée en tant
qu’un vecteur de l’intégration. Elle est aussi confrontée à des obstacles relatifs aux langues
maternelles par les candidats à l’immigration. L’Institut de recherche en économie
contemporaine dévoile dans son rapport de janvier 2016, l’échec du Québec à réaliser les
objectifs de la loi 1991 relative à la francisation des immigrants. Ce rapport met le point sur la
réduction de la place du français dans la vie québécoise, ainsi que les contradictions qui
jalonnent la société notamment les exigences des entreprises qui obligent les candidats à
maîtriser l’anglais. De ce fait, les immigrants sont confrontés à la dualité linguistique, surtout à
Montréal.

Malgré le processus d’intégration mis en œuvre par le gouvernement québécois, les


immigrés s’orientent vers les autres provinces canadiennes à cause de la diminution des chances
de travail dans la province du Québec. Cette dernière, en réagissant à ce péril, adopte une
politique de bilinguisme institutionnel où l’anglais s’impose comme langue officielle dans les
services publics et privés.

En somme, la migration, dans sa dimension sociale et économique, est un défi à vaincre


dans les sphères géographiques où les écrivains de notre corpus sont installés. La France est
concernée par une migration de travail qui, face à l’accroissement des immigrés, adopte une
politique de fermeture/réouverture, cette politique est appliquée selon les orientations des
parties politiques au pouvoir. L’abondance des lois et des textes législatifs, les émeutes des
banlieues, les scènes répétitives de xénophobie, les derniers attentats terroristes prouvent
l’inefficacité de la politique migratoire et son incapacité à faire intégrer les immigrés aux
valeurs de la République, sans oublier la clandestinité des immigrés.

En revanche, l’exemple québécois de l’immigration est tout à fait différent.


L’encouragement de l’immigration est un besoin de compenser la dénatalité et maintenir la
survie du Québec francophone. C’est pour cette raison que la politique migratoire québécoise
contient des lois qui mettent en œuvre des procédures d’organisation et de facilitation de
l’intégration et l’établissement des étrangers. D’ailleurs, le Québec reconnaît la diversité
ethnoculturelle des immigrés et la prend en considération dans les textes de loi. Cette dernière
est un facteur d’épanouissement de la société interculturelle québécoise malgré les limites de
sa politique migratoire. Si en France l’immigration est relative à l’activité économique. Au
Québec, la migration est un facteur de peuplement et d’épanouissement.

60
Chapitre 3 : l’écriture migrante, naissance et
parcours

1. Les caractéristiques de l’écriture migrante :

Toute expérience négative a besoin de mots pour qu’elle soit transposée, celle des
migrations s’efforce à élire les mots appropriés pour l’écrire. L’écriture, dans ce sens, est un
marquage d’un départ vécu comme un arrachement, les émotions ressenties et les
bouleversements vécus oblige l’immigré à faire le deuil de son pays natal, da la langue perdue,
et le retour impossible. De plus, les obstacles à l’intégration dans la société d’accueil s’ajoutent
pour accomplir les thèmes de cette écriture. Ainsi, les mots deviennent un biais par lequel se
fait la conciliation entre son pays d’origine et son pays d’accueil où il est contraint d’accepter
l’altération.

Dans ce sens, l’écriture renvoie à la nostalgie et l’ambiguïté du rapport avec la terre


natale. Il s’agit également de l’écriture d’un parcours qui est à l’image de celui qui l’énonce,
marqué par la rupture et le sentiment du déracinement qui véhicule l’aspiration à renouer avec
le temps des origines. Le sujet migrant se situe dans un entre-lieux, où il vit la pluralité du temps
et de l’espace. En fait, elle réalise la cohabitation simultanée du passé et du présent :

« Je pense à une identité non pas archaïsante dévoreuse de soi-même, mais


dévorante du monde, c’est-à-dire faisant main basse sur tout le présent pour
mieux réévaluer le passé et, plus encore, pour préparer le futur. Car enfin,
comment mesurer le chemin parcouru si on ne sait ni d’où l’on ne vient ni où
l’on veut aller »71

L’espace scripturaire rassemble une multitude d’individualités ayant vécu une situation
similaire : celle de la déportation et de l’errance, de l’arrachement et de la dispersion. D’autant
plus que rompre l’isolement, il est question d’élaborer un dire qui transforme le langage en un
lieu de convergence, ce dire est déclenché par cette distance qui sépare l’être de son
environnement, les êtres errants parviennent à se retrouver par le langage, elle montre que le
parcours n’est pas silencieux, tous s’expriment et témoignent la rupture provoquée par la
migration, « La rupture du lien avec le pays d’origine et l’immersion brutale de l’individu dans
un autre milieu ont à la fois le goût amer de la fin et la saveur exquise des préambules »72

71
Aimé Césaire, Discours sur la négritude prononcé en 1983 à l’Université internationale de Floride à Miami
72
Amel Fenniche-Fakhfakh, Fawzia Zouari, l’écriture de l’exil, Paris, L’Harmattan, 2012, p 7
61
La migration est, donc, présentée comme une fêlure qui affecte l’individu dans les zones
les plus intimes de son être : il est vécu comme une distorsion entre un ici avilissant et un
ailleurs que la nostalgie du passé couvre d’un revêtement mirifique. Le parcours qui se réalise
dans le discours, à défaut d’être le chemin d’un possible retour, multiplie les carrefours, s’ouvre,
se déploie à travers les espaces et les temps. Il s’agit de se raconter, de se dire, en mouvement
dans son rapport aux autres. Selon Maurice Blanchot :

« Ecrire « former » dans l’informel un sens absent. Sens absent […] Ecrire,
c’est peut-être amener à la surface quelque chose comme un sens absent,
accueillir la poussée passive qui n’est pas encore la pensée, étant déjà le désastre
de la pensée »73

Les mots en décrivant la migration, s’approprie une fonction purificatoire, car ils sont
le moyen de mettre en lumière la souffrance de l’immigré confronté à l’étrangeté. L’écriture de
la migration évoque les maux d’un déracinement, de la séparation et la rupture, exprime des
sentiments du dépaysement et de déculturation, en même temps, s’ouvre à l’altérité, opte pour
la langue de l’autre dans l’espoir de concilier son passé et son présent.

La migration, sous toutes ses formes, est le leitmotiv qui organise et agence l’écriture.
Quel que soit sa forme, cette expression littéraire s’articule autour de quatre thèmes principaux ;
la transculturalité, la quête identitaire, la critique sociale et le choix de la langue.

La transculturalité : il s’agit d’un concept fondamental dans les écrits migrants. Il


signifie le passage et la transition d’une culture à une autre. La culture, dans ce sens, concerne
la praxis propre à une communauté, à un réseau de symboles et de signes spécifiques transmis
par la tradition, aussi qu’un système plus stylisé74. En effet, l’écrivain migrant se préoccupe du
décalage entre sa culture d’origine et celle du pays d’accueil, mais aussi de son rapport à ce
processus.

Monique Lebrun et Luc Collès, dans leur essai critique La littérature migrante dans
l’espace francophone publié en 2007, mentionnent que la notion du transculturel exige un
changement de lieu et de culture. La transculturation s’apparente à la déculturation et à
l’acculturation à la fois, le sujet migrant se détache de sa culture d’origine et adhère à celle du
pays d’accueil. Ce nouvel état mène à la perte de sa propre culture et l’emprunt d’une nouvelle.
Il est donc porteur de deux cultures, deux entités linguistiques qui coexistent. Ainsi, devenir

Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1983, p 71


73

Monique Lebrun et Luc Collès, la littérature migrante dans l’espace francophone : Belgique, France,
74

Québec, Suisse, 2007, Cortil-Wodon, 2007


62
écrivain migrant nécessite le passage des frontières aussi bien que l’adoption de la langue de
l’Autre.

« Il est intéressant de voir si l’accent est mis, dans l’œuvre, sur les
particularismes de la société de départ et ceux de la société d’accueil, si les deux
en viennent un instant à se fusionner, ou si l’écrivain tend peu à peu à se libérer
de tout particularisme[...] l’écrivain migrant [...] lutte contre la marginalisation.
Il a parfois tendance à occulter ses propres codes culturels en vue d’une plus
grande acculturation. Cependant, il ne désire pas pour autant trahir sa culture
d’origine »75

Le sujet migrant, lors de la transculturation est sujet à un traumatisme qui accompagne


le passage d’une zone à une autre ainsi que l’acquisition de nouvelles traces culturelles. Un
malaise incontournable pousse l’écrivain migrant à évoquer ses origines, son histoire
personnelle et le choc émotionnel induit par la migration. Les écrits migrants abordent non
seulement les expériences personnelles et le traumatisme vécu, mais également les difficultés
rencontrées dans le pays d’accueil.

La quête d’identité : Selon le Robert, l’identité est l’ « ensemble des traits culturels propres
à un groupe ethnique qui lui confère son individualité, sentiment d’appartenance d’un individu
à ce groupe », pour le Littré l’identité est une :

« Qualité qui fait qu'une chose est la même qu'une autre, que deux ou plusieurs
choses ne sont qu'une. Identité de numéro au regard du même temps exige
l'identité de la matière. [Pascal, Relig. chrét. 36, édit. FAUGÈRE], « qu'une
personne a d'elle-même. Il [Locke] est le premier, ce me semble, qui ait montré
qu'on ne connaît aucun axiome avant d'avoir connu les vérités particulières ; il
est le premier qui ait fait voir ce que c'est que l'identité et ce que c'est que d'être
la même personne, le même soi. [Voltaire, Loi nature. note n.] , « Identité
personnelle, persistance de la conscience de soi qu'a un individu. »

Dans les écrits migrants, la quête d’identité est un thème central. L’écrivain revendique
une identité « double ou déchirée », elle est alimentée par d’autres éléments propres à la société
d’accueil (langue, religion, art, traditions, ...). Amin Maalouf, dans son essai « les identités
meurtrières révèle :

« Moitié français, donc, et moitié libanais ? pas du tout ! L’identité ne se


compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitié, ni par tiers, ni par plages
cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule faite de tous les
éléments qui l’ont façonnée, selon un dosage particulier qui n’est jamais le
même d’une personne à l’autre, « ainsi, les êtres métissés et cosmopolites que
nous sommes serions : » des êtres frontaliers, en quelque sorte traversés par des
lignes de fracture ethniques, religieuses ou autres »76

75
Ibid, p 101
76
Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 2001, p 8
63
Amin Maalouf, dans ses propos, revendique une identité qui s’interfère avec tous les
éléments hétéroclites de son environnement, des espaces d’échange, de confrontations et de
cultures différentes. Ceci dit, écrire la migration c’est manifester une identité défaillante par
l’écriture, il s’agit de composer entre deux lieux disjoints et conflictuels, entre un passé au bord
de l’effacement et un présent angoissant, et enfin un troisième lieu celui de l’espace textuel.

Selon Michel Serres, dans l’écriture de la migration, trois notions sont au cœur de la
mise en œuvre du déplacement, le discours, le parcours et l’identité, « Le voyage d’Ulysse,
comme celui d’Œdipe, est parcours. Et il est un discours. Dont je comprends désormais le
préfixe. Non point le discours d’un parcours, mais radicalement le parcours d’un discours »77

L’écrivain migrant poursuit un itinéraire où son identité est en contact avec son
entourage. Car, en fait, la migration est non seulement une expérience de solitude et de
frustration, mais elle permet au sujet migrant d’accéder au territoire de l’autre, sa langue et sa
culture. De ce fait, le récit migrant s’avère « un acte individuel d’émancipation face aux
contraintes du collectif[...] la forme inédite d’un discours marginal à l’intérieur d’un espace
collectif minoritaire »78 dont l’auteur est en quête de la reconnaissance sociale, de
l’identification personnelle, familiale et même existentielle.

Dans cette mesure, l’identité s’apparente à un projet ontologique en cours de


(re)construction. Simon Harel souligne que « la littérature des communautés culturelles traite
au Québec du lieu de l’identité, de sa formation et de sa dissolution, de son affirmation et de
sa mise à mort »79. Les écrits migrants sont concentrés sur l’appartenance ethnique de
l’écrivain, ce dernier montre la volonté de former son identité par rapport à l’autre et à la société
d’accueil. Cette conception de l’identité rejoint la notion de l’ipséité de Paul Ricœur qui, selon
lui, permet de poser d’autres modalités d’identité non identiques. Elle désigne une part de
pluralité et de diversité au cœur de l’identité personnelle irréductible à la seule identité sociale.
L’écrivain migrant met en scène l’identité sous toutes ses formes possibles : son évolution, sa
crise, son interaction avec autrui, et enfin son hybridité. Les déplacements effectués dans
l’espace et dans le temps ont forcément une incidence sur l’identité sociale qui est en contact
direct avec l’autre.

La quête identitaire est provoquée par le départ, ce dernier engage le sujet migrant dans
un processus qui lui permet de mettre son identité en contact avec les traits distinctifs de la

77
Michel Serres, « discours et parcours » in Claude Lévi-Strauss (dir), l’identité, Quadrige-PUF, 1983, p 35
78
Simon Harel, Les passages obligés de l’écriture migrante, Montréal, Edictions XYZ, 2005, 256 pages.
79
Ibid, p 10
64
culture de l’autre. Elle est assujettie, selon Patrick Charaudeau, à un mécanisme de construction
identitaire qui repose sur trois principes : un principe d’altérité, un principe d’influence et un
principe de régulation80. Le côtoiement de l’autre déclenche une conscience identitaire selon
un double processus d’attirance et de rejet vis-à-vis de l’autre.

La critique sociale : L’écrivain migrant, bien qu’exclu de la société d’origine et


étranger à la société d’accueil, transcrit son malaise et son adoption difficile. Il se voit forcé de
s’enliser dans un projet critique de sa société d’origine d’abord en mettant en exergue ses
turpitudes et ses soucis qui nuisent au cours normal de la vie. Comme il s’engage dans la critique
de la société d’accueil en insistant sur les modalités d’intégration, l’altérité, le contexte socio-
politique et les difficultés confrontées. Monique Lebrun & Luc Collès regroupent les sujets
abordés dans ce genre selon la grille thématique suivante :

− L’espace (neige, froid)


− Le temps social et politique (le passé historique)
− Les comportements (relations familiales)
− Les modes de vie (le travail, la langue, la littérature)
− Le regard de l’autre (racisme/égalité, ...)
Cette grille permet de poursuivre les différents points mis en cause par l’écrivain
migrant. La découverte d’un nouvel espace social et le souci de comparaison avec la société
d’origine motivent l’acte d’écriture. Le point de vue de l’écrivain varie entre fascination et
dénomination, familiarisation et étrangeté, acceptation et rejet de sa nouvelle situation. Selon
Harel, le fait de critiquer le pays d’origine est révélateur d’un malaise, le lecteur s’attendait à
des récits venus d’ailleurs dans la langue du pays d’accueil :

« [...] qu’ils racontent des histoires que les autochtones ne comprennent pas et
qui demandent pour cette raison l’exercice d’un traducteur, c’est à dire d’un
auteur apte à effectuer le passage du récit dans une langue d’arrivée[...] il
faudrait surtout entendre dans l’écriture migrante le souci de contester toute
inscription rigide du soi, qui transforme l’écrivain en rapporteur plutôt qu’un
traducteur »81

L’écrivain migrant assume la fonction d’un rapporteur de faits, il évoque son


expérience passée et témoigne de ses origines. Cet acte constitue une phase du trouble
traumatique engendré par l’expérience de la migration. Sa mission consiste à critiquer la société
dans l’intention d’effectuer un changement dans la société d’origine. Tel est le cas des écrivains

80
Patrick Charaudeau. Une analyse sémiolinguistique du discours. In: Langages, 29ᵉ année, n°117, 1995. Les
analyses du discours en France, sous la direction de Dominique Maingueneau. pp. 96-111.
81
S.Harel, op.cit,p64
65
maghrébins, qui, selon Jean Déjeux82, sont motivés par la volonté et le courage de s’exprimer
et de dévoiler la véritable problématique de la société d’origine à savoir la religion, la sexualité,
la politique et la censure à laquelle il échappe.

Ainsi, la critique sociale s’avère une nécessité pour combler le malaise causé par le
départ. L’écrivain migrant tente de le justifier par des prétextes sont relatifs à ce qui relèvent
du domaine socio-politique. La désillusion et le désenchantement de l’écrivain est vécu
brutalement, le refus de la réalité sociale et la situation précaire dans laquelle sobre le pays
d’origine provoque la fuite et l’évasion. La hantise du pays d’origine est traduite par cette
entreprise critique que l’écrivain migrant mène dans ces productions littéraires. L’introspection
dans le passé collectif permet d’appréhender la réalité actuelle.

La langue d’écriture : le rapport à la langue d’écriture s’avère une question essentielle


dans les écrits migrants. S.Harel , dans son essai « les passages obligés de l’écriture migrante »
affirme que la langue française est un choix et une nécessité. Il ajoute : « choisir une langue
d’écriture autre que la langue maternelle revient à faire l’expérience d’un clivage qui a des
conséquences majeures, puisque ce choix équivaut à bannir une partie de soi, changer de
langue, c’est aussi changer de peau »83

L’écrivain migrant francophone raconte, dialogue, se souvient et s’exprime dans un


environnement différent de celui d’origine. Il entretient une relation particulière avec la langue
française, il revendique un français pluriel ouvert aux différences langagières dues à la diglossie
linguistique qui existe dans les espaces francophones. Pour Le Brun et Collès, la langue est
porteuse d’un contexte social, politique, économique et culturel. Quand l’écrivain opte pour
une langue autre que sa langue maternelle, il « semble s’exiler de tout un lectorat, celui de son
groupe ethnique, pour engager un plus large »84

Le choix linguistique expose l’écrivain migrant à un malaise relatif à son rapport à la


langue et la culture d’origine. Il fait le récit de sa vie, son enfance et son adolescence dans la
langue de l’Autre. Il exprime son malaise et son déracinement, comme il transcrit le processus
d’hybridation et de métissage auquel il est sujet. L’usage de la langue française attribue à ces
écrits une dimension universelle, de sa part, la langue française subit un processus d’interaction
avec les spécificités des langues maternelles notamment l’oralité, les dialectes, les traces
ethnographiques. Elle s’avère un objet de conquête que son acquisition privilégie une

82
Jean Déjeux, La littérature féminine de langue française, Paris, Karthala éditions « Actes Sud », 1994, p 15
83
S. Harel, op.cit, p 178
84
Monique Lebrun & Luc Collès, op.cit, p 191
66
intégration spontanée dans la société d’accueil. De plus, elle obéit à plusieurs opérations de
métissage avec les particularités de chaque zone,

« […] mélange, métissage, dialogue des cultures [qui] se donne alors à entendre
et à lire, comme l’enracinement réciproque de ces individus venus de tous les
continents, et de cette langue, qui leur offre une forme et reçoit en retour des
trésors culturels que dans la plénitude de ses moyens elle transmet. La langue
française permet à ses auteurs de nourrir une réflexion à distance sur leur
univers maternel et leur création tout en véhiculant leurs sentiments propres »85

Ce rapport particulier à la langue renvoie à la notion de la surconscience linguistique de


l’écrivain abordée par Lise Gauvin :

« C’est-à-dire une conscience particulière de la langue qui devient ainsi un lieu


de réflexion privilégiée et un désir d’interroger la nature du langage et de
dépasser le simple discours ethnographique[...] cette surconscience est aussi une
conscience de la langue comme espace de fiction voire de friction : soit un
imaginaire de et par la langue »86

En fait, les écrivains migrants mettent en usage la même langue tout en essayant de
préserver et exprimer leurs identités culturelles. La langue devient un excipient qui rassemble
plusieurs éléments notamment le vocabulaire local, la mutation stylistique, le glissement lexical
et l’emploi des traits stylistiques liés aux traditions orales ou aux langues parlées dans les aires
francophones. L’interaction des langues permet aussi l’introduction d’autres genres tels que les
proverbes, les chants, les contes, les légendes et les mythes. Ces intrusions attribuent à la langue
un caractère particulier.

De ce fait, dans notre étude, nous nous intéressons à cette production littéraire qui
émerge de plus en plus le champ littéraire québécois et français. Au Québec, le champ littéraire
est le premier à assimiler l’apport particulier des écrits migrants à la littérature nationale
québécoise, d’où apparaît le souci de s’ouvrir à cette production et de la reconnaître en tant
qu’un surplus au paysage littéraire québécois. En outre, en France, la prise de conscience de
l’écriture migrante en tant qu’un champ littéraire émergent au sein du paysage littéraire français,
a marqué une rupture et un prolongement à la fois avec tous les concepts qui existaient
auparavant. Par conséquent, l’écriture migrante en France est affrontée à une préoccupation
majeure relative à la terminologie. Dans ce qui suit, un aperçu diachronique de l’émergence de
ces écritures est établi.

85
Patrice Martin & Christophe Drevet, La langue française vue d’ailleurs 100 entretiens, Tarik éditions, 2001, p
7-8
86
Lise Gauvin, La fabrique de la langue ; de François Rabelais à Rejean Dumarche, Paris éditions Seuil, 2003, p
19

67
2. L’écriture migrante au Québec

Au Québec, l’écriture migrante fait partie de la littérature du XXe siècle, elle remet en
question l’unicité des référents culturels et identitaires. A partir des années 80, de nouvelles
publications paraissent dans le champ littéraire québécois, à savoir la revue Dérives fondée en
1975 et animée par le poète et essayiste haïtien Jean Jonassaint, la revue Moebius fondée en
1977, ensuite Spirale en 1979, et de 1983 à 1997 le magazine transculturel Vice Versa. Ces
revues constituent un lieu véritable pour des discours critiques.

Les écrivains haïtiens sont les premiers à se réfugier au Québec. Leur rapport à l’écriture
est bouleversé surtout à cause de l’exil. Ils sont préoccupés par leur statut dans la littérature
nationale et leur rapport à l’institution littéraire québécoise, cette situation affecte également
leur relation avec la migritude, l’indigénisme de Césaire et de Senghor qui s’oppose à leur
américanité. Pendant cette époque, le champ littéraire québécois était capable d’accueillir
d’autres voix venues d’ailleurs, des voix métisses.87

La notion de « l’écriture migrante » apparaît pour la première fois lors d’un entretien
de Jean Jonassaint avec Emile Ollivier. L’expression « écriture métisse » ou « écriture
migrante » jaillit dans l’échange entre les deux écrivains, au début elle concerne uniquement
les écritures caribéennes. Ensuite Robert Berrouet-Oriol, dans son article intitulé « L’effet
d’exil88 » publié sur la revue transculturelle Vice Versa, à l’occasion d’un dossier
spécial « culture politique au Québec », interpelle l’institution littéraire québécoise en vue de
reconnaître ces écrivains venus de l’étranger : « L’enjeu culturel et politique[ne concerne pas
uniquement] la capacité du champ littéraire à accueillir les voix venues d’ailleurs, mais surtout
d’assumer à visière levée qu’elle est travaillée transversalement par des voix métisses »

Par la suite, Pierre Nepveu, poète, écrivain et critique littéraire répond à cette expression
créatrice dans son essai « l’écologie du réel » en disant :
« « Ecriture migrante » de préférence à « immigrante » : ce dernier terme me
paraissait un peu trop restrictif mettant l’accent sur l’expérience et la réalité
même de l’immigration, de l’arrivée au pays et de sa difficile habitation […],
alors que « migrante » insiste davantage sur le mouvement, la dérive, les
croisements multiples que suscite l’écriture de l’exil. « Immigration » est un
mot à teneur socioculturelle, alors que « migrante » a l’avantage de pointer déjà
vers une pratique esthétique, dimension évidemment fondamentale pour la
littérature actuelle »89

87
Robert Berrouët-Oriol, « L'effet d’exil », Vice versa, n° 17, décembre 1986-janvier 1987, p 20-21
88
Ibid
89
Pierre Nepveu, L’Ecologie du réel : Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine , Montréal,
Boréal, 1988, p 233
68
Avec l’entremise de Pierre Nepveu, l’institution littéraire québécoise reconnaît les
écrivains étrangers en leur accordant l’opportunité de pouvoir confronter leurs écrits avec ceux
des écrivains autochtones. En réagissant à cette reconnaissance, Fulvio Caccia, un des
fondateurs de la revue transculturelle Vice Versa, déclare :
« La littérature du Québec était bien préparée à recevoir et à incuber une notion
qui permettra par la suite d’affirmer une universalité qui ne pouvait prendre
appui sur la centralité de la langue et le poids démographique de ses lecteurs
mais au contraire sur sa faiblesse et sur sa périphérie »90

Les propos de Fulvio Caccia rejoint les points de vue cités, l’apparition et l’intégration
de l’écriture migrante au champ littéraire québécois sont régies par plusieurs facteurs d’ordre
historique à savoir la francité perdue sur le territoire américain qu’il cherche à récupérer à
travers ces flux migratoires provenant de contrées francophones. Ainsi, ce renouveau littéraire
prône le plurilinguisme et la diversité ethnique et culturelle.

En 1992, Berrouet-Oriol & Fournier publient une étude sur les écritures migrantes et
métisses au Québec, il précise :

« Les écritures migrantes forment un micro corpus d’œuvres littéraires


produites par des sujets migrants : ces écritures sont celles du corps et de la
mémoire ; elles sont pour l’essentiel, travaillées par un référent massif, le pays
laissé ou perdu, le pays réel ou fantasmé constituant la matière première de la
fiction »91

Ce micro corpus, évoqué par les deux critiques dans leur article, est produit par des
sujets migrants qui ancrent la fiction dans un « cadre spatio-temporel de l’Ici ». Il aborde des
thématiques relatives à la perte, à l’errance et le deuil des origines. Ils proposent une
classification de ces écrivains dits migrants : Les présentations de la première génération
représentée par Emile Ollivier, Gérard Etienne, Naim Kattan et d’autres considèrent le pays
d’origine comme une mémoire fictionnelle. Le texte pérennise les traces d’une culture
d’origine ; vaudou, arabe, italienne. La deuxième génération est constituée des écrivains
d’origines diverses comme Jean Jonassaint, Fulvio Caccia, Jacques Renaud. Leur production
littéraire est plutôt une écriture subversive, « La production […] participe également de la
problématique des écritures métisses lorsqu’elle campe sa modernité, son cosmopolitisme, son
enracinement dans l’Ici couplé au sédimentaire du pays d’origine, réel et mythique »92. Les

90
F.Caccia, op cit p 9
91
Robert Berrouet-Oriol et Robert Fournier. « L’émergence des écritures migrantes et métisses au Québec »
Québec studies14, 1992 : 7-22
92
Berrouet-Oriol &Fournier, Ibid, p 14
69
œuvres littéraires de la troisième génération sont traversées par la fiction de l’enracinement
et « le déchoukage »de la mémoire mythique.

Après la tentative de déterminer le rapport de l’écriture migrante au champ littéraire


québécois, Louise Gauthier, critique québécoise, publie en 1997 une synthèse intitulée « La
mémoire sans frontière : Emile Ollivier, Naim Kattan et les écrivains migrants au Québec »93.
Cette étude insiste sur le rôle de la communauté haïtienne dans la reconnaissance de ce type
d’écriture. La méthodologie adoptée est relative à l’analyse du discours social de l’œuvre
littéraire influencée par le parcours des écrivains. Le projet de cet essai consiste à situer le
phénomène des écritures migrantes dans le champ littéraire et l’ensemble des discours sociaux.

En effet, la diversification de l’écriture migrante interpelle les critiques pour saisir


l’historicité de l’écriture migrante. Clément Moison & Renate Hildebrand évoquent dans leur
ouvrage, « Ces étrangers du dedans »94 une littérature polyphonique au Québec à partir des
années 1960 et classent la production littéraire selon trois catégories, ceux dont l’action se situe
à Montréal (l’ici), ceux qui se déroulent à l’étranger (l’ailleurs) et ceux qui se jouent dans les
deux lieux (ici-ailleurs). Dans « Ces étrangers du dedans », les deux critiques retracent le
parcours des écrivains migrants dont les œuvres furent publiées entre 1937 et 1997. Ces
critiques reprennent le concept de l’écriture migrante en adoptant une approche systémique
pour cerner son évolution sans nier les dimensions sociale, politique, littéraire et culturelle,
ainsi que les interactions des œuvres migrantes avec la littérature québécoise.

Dans cette étude, Hildebrand et Moison distinguent quatre phases dans l’élaboration des
rapports entre l’écriture migrante et la littérature québécoise. Entre 1937 et 1959, l’uniculturel
domine le paysage culturel et les différences sont absorbées par la culture locale, plusieurs
écrivains provenant de l’Europe s’intègrent au milieu littéraire québécois, notamment le poète
surréaliste Claude Haeffly, Alain Horic ou Michel Van Shendel. La deuxième période
correspond à la Révolution tranquille entre 1960 et 1974. Pendant cette période, le pluriculturel
définit l’attitude des écrivains immigrants et la pratique littéraire valorise la polyphonie et le
recyclage. Les thèmes des écrits littéraires varient entre l’exil et l’errance chez Alice Parizeau
et Monique Bosco, tant que la contestation politique dans les écrits de Robert Gurik et Gérard
Etienne. Ensuite la période qui recouvre les années (1976-1985), est celle de l’interculturel. La

93
Louise Gauthier : La Mémoire sans frontières. Émile Ollivier, Naïm Kattan et les écrivains migrants au Québec,
Québec, Presses de l’Université Laval et Institut québécois de recherche sur la culture, coll. « Culture et société »,
1997, 143 p.
94
Clément Moisan et Renate Hildebrand, Ces étrangers du dedans. Une histoire de l’écriture migrante au
Québec (1937-1997). Montréal, Nota bene, 2001

70
rencontre entre les cultures permet aux écrivains de mettre en relief les divergences en vue
d’esquisser les contours d’une identité immigrée tiraillée entre l’ici et l’ailleurs. Marco Micone,
Fulvio Caccia et les rédacteurs de Vice Versa, réunis autour Du concept « écrire la différence »,
revendiquent un Québec plurilingue ouvert à « l’altérité et l’ébranlement des certitudes
identitaires ». La dernière période entre 1986 et 1997 privilégie le transculturel, elle permet le
passage « d’une écriture immigrante axée sur le passé et le présent des cultures de départ et
d’arrivée à une écriture migrante, portée par un déplacement possible vers et à travers
l’autre »95. Cette étude critique permet une catégorisation des écrivains migrants selon les
périodes et les thématiques abordées.

En 2002, Daniel Chartier, théoricien de l’écriture migrante, précise que cette production
littéraire représente un courant distinct des autres concepts qui lui sont apparentés. Il distingue
la littérature ethnique abordant des éléments biographiques d’ordre culturel sans effectuer le
passage migratoire, la littérature de l’immigration qui traite les problématiques issus de
l’immigration, la littérature de l’exil qui comporte des biographies, des essais ou des récits de
voyage, la littérature de la diaspora contenant des œuvres des immigrés attachés à l’institution
littéraire des pays d’origine, la littérature immigrante, un corpus socioculturel des écrivains
ayant vécu l’expression de l’immigration, comme il définit la littérature migrante selon des
thèmes liés au déplacement et à l’hybridité, aux formes particulières souvent teintées
d’autobiographies. Enfin, Chartier précise que l’écriture migrante est un courant littéraire qui
rassemble des écrivains nés à l’étranger installés au Québec, « l’Extrême-Nord de la
migrance »96, pour des raisons diverses et des parcours dissemblables.

Dès lors, des chefs d’œuvre issus de ce genre littéraire envahissent le paysage littéraire
québécois comme : Les gens du silence 1982 de Marco Micone97, Mère-solitude 1982 d’Emile
Ollivier98, et L’ingratitude 1995 de Yeng Chen99. Ces œuvres, ayant pour thématique le
métissage, l’hybridation, la pluralité et le déracinement, témoignent du retour du narratif, des
références autobiographiques et la représentation sociale. La littérature nationale au Québec
considère l’apport des étrangers comme une ouverture sur le monde, ces écrivains ont suivi des
parcours disparates « de l’immigration littéraire au refuge politique, de parcours croisés et

95
Ibid, p 207-208
96
Emile Ollivier, Mère-solitude, Paris, Ed. Albin Michel, 1983, 241 pages.

97
Marco Micone, Les gens du silence, Montréal, Éditions Québec Amérique, coll. « Premières », 1982, 140 p.
98
Emile Ollivier, Mère-solitude., Paris, Albin Michel, 1983, 209 p.
99
Ying Chen, L'ingratitude, Montréal/Arles (France), Leméac/Actes Sud, coll. « Générations », 1995, 132 p.
71
souvent triangulaires au simple passage devenu permanent »100. D’ailleurs, les flux migratoires
durant les deux derniers siècles ont contribué à façonner le paysage démographique,
linguistique, culturel et même identitaire.

Vers la fin du XXe siècle, l’immigration influe sur la situation sociopolitique au Canada
obligé à adopter de nouvelles politiques identitaires et des dynamiques culturelles d’où
l’apparition de Multiculturalisme en 1971. Pendant les années 80, le Québec, méfiant des
motifs sous-jacents de cette politique, s’est doté d’une politique de pluralisme culturel. Sauf
que le pluralisme québécois a suscité un débat auprès des groupes minoritaires craignant la
marginalisation. Même si ce courant littéraire n’est théorisé qu’à partir des années 80, il ne
s’agit pas d’un phénomène récent. Daniel Chartier, dans son article « les origines de l’écriture
migrante », a délimité cinq périodes distinctes de l’immigration littéraire, ces périodes
s’apparentent surtout aux flux migratoires ainsi que la provenance des immigrés.

La première période concerne le XIXe siècle, les conditions des écrivains immigrés est
particulière par rapport aux écrivains autochtones, leur place et leur statut dans l’institution
littéraire, leur rapport à la culture et à la langue ainsi que leur éducation sont des traits distinctifs
de leurs écrits. Cette catégorie d’écrivains a enrichi les débats littéraires : notamment les
premières pièces de théâtre de Joseph Quesnel, le journal Le Fantasque du journaliste suisse
Napoléon Aubin en 1837, puis le romancier Henri-Emile Chevalier. Pendant cette période, les
écrivains émigrés sont des français qui ont fui les politiques françaises de laïcisation. Cette
mesure a poussé plusieurs religieux à s’établir au Québec, la plupart s’oriente vers
l’enseignement comme le père Félix Martin fondateur du collège Sainte-Marie à Montréal. A
l’instar de cette immigration des écrivains français, plusieurs écrivains anglais s’installent au
Québec, des Irlandais tel l’essayiste et le poète Thomas D’Arcy Mc Gee, le poète William
Henry Drummon.

La deuxième période s’étend du début du XXe siècle jusqu’au 1939, l’immigration


littéraire fut marquée par de nouveaux phénomènes telle que l’arrivée des premiers écrivains
juifs exilés d’Europe de l’Est, de quelques Italiens et des Québécois revenant des Etats Unis.
Le paysage littéraire québécois s’enrichit avec l’arrivée des écrivains nés en Europe dont le
romancier régionaliste Harry Bernard, le dramaturge Eugène LaSalle, Marie Le Franc, Eugène
Achard et Louis Hémon. Dans cette même période, Montréal devient un foyer de la littérature
yiddish après l’arrivée des écrivains juifs fuyant l’antisémitisme européen d’après la seconde

100
Ibid
72
guerre mondiale. Ces écrivains sont issus de la Pologne, de l’Ukraine, de l’Italie et de l’Irak.
par exemple l’essayiste Harry Wolofsy et l’écrivaine Ida Mazé, Rachel Häring Korn, la
romancière Monique Bosco, l’essayiste Raymond Klibansky, le romancier et l’essayiste Naïm
Kattan, et la romancière et sociologue Régine Robin.

La quatrième période correspond à la Révolution Tranquille, le nombre d’écrivains


fluctuent. L’immigration littéraire concerne les premiers écrivains de l’Afrique du Nord, des
Antilles et d’Asie. De l’Afrique du Nord, plusieurs écrivaines arrivent pendant les années 60,
Anne-Marie Alonzo fondatrice des Editions Trois, les romancières Nadia Ghalem, Mona Latif-
Ghattas et Marie Cardinal. De Haïti, une trentaine d’écrivains haïtiens contribue au champ
littéraire québécois tout en entretenant des liens avec le milieu littéraire haïtien. La plupart
optent pour le Québec comme terre d’exil pour fuir les affres du régime Duvalier : Gérard
Etienne, Maximilien Laroche et Emile Ollivier.

Finalement, la période contemporaine est une période de diversification et d’équilibre.


Le mouvement amorcé au cours des périodes précédentes se poursuit, des écrivains originaires
de l’Amérique du Sud arrivent au Québec comme la nouvelliste Gloria Escomel de l’Uruguay,
le romancier brésilien Sergio Kokis, et la cinéaste et romancière chilienne Marilù Mallet.
D’autres écrivains proviennent de l’Algérie, de l’Afrique subsaharienne, du Liban, du Maroc,
de Tunisie ou d’Haïti. Les nouvelles politiques québécoises d’immigration privilégient des
candidats maîtrisant le français quel que soit leur pays d’origine. Elles ont influencé le monde
littéraire, ce qui explique la présence d’écrivains originaires des pays partiellement
francophones tel Constantin Stoiciu de Roumanie ou la publication d’œuvres d’écrivains qui
ne maîtrisent pas le français avent leur arrivée au Québec comme Ying Chen de la chine.

Une autre tentative de théorisation de l’écriture migrante est celle de Simon Harel
publiée dans son essai critique en 2005, il établit un aperçu historique de cette écriture, terme
primé à la littérature des communautés culturelles. Dans cet essai, le critique poursuit le
parcours de l’écriture migrante en relation avec les événements socio-historiques et culturels,

« Il me semble que la rencontre de la culture québécoise avec la littérature des


communautés culturelles se pose […] sous la forme du malentendu nominal. La
popularité d’une notion comme l’écriture migrante est-elle-même indicatrice du
nouveau paradigme identitaire […] »101

L’appellation de la littérature des communautés culturelles est délaissée au profit de


l’écriture migrante pour sa référence à l’ethnicité. Ceci dit, le critique considère cette écriture

101
Ibid, p 20
73
comme étant un phénomène de rupture, un acte d’émancipation face aux modifications
profondes de la société québécoise. Harel propose une relecture des paradigmes de l’identité et
de l’altérité discutés par les théories postcoloniales. Il affirme que « l’écriture migrante au
Québec présente l’avantage d’être la forme inédite d’un discours marginal à l’intérieur d’un
espace collectif minoritaire ».102

Le Québec est, ainsi, un cas singulier par son histoire, sa géographie, sa situation
politique, sa relation avec le discours métropolitain français ainsi que la diversité des origines
de l’immigration francophone. Ce qui fait de la littérature québécoise, et surtout l’écriture
migrante « un laboratoire cosmopolite ». Selon Harel, elle promeut un projet culturel singulier,
tributaire de l’expérience de chaque individu. Ce projet s’oppose au multiculturalisme canadien
tant préconisé par la littérature des communautés culturelles.

« L’utopie de l’ailleurs fonde le renouvellement de la culture québécoise. Cette


dernière fait des écrivains migrants la forme collective d’un sujet qui peut
transmettre un savoir du pluralisme. Ce savoir est un espace utopique qui ouvre
la culture à la démesure de l’étranger »103

Pour le critique Simon Harel, l’écriture migrante devient un espace qui assure la
rencontre entre la culture locale et la culture étrangère. Les écrits correspondent au témoignage,
à la reproduction de l’expérience vécue et à l’évocation d’un ailleurs natal abandonné. La
société d’accueil, dans ce sens, devient le modèle complaisant de l’utopie. De plus, l’ouvrage
met en exergue le concept d’Oïkos, qui renvoie à l’habitabilité, le lieu habité. Il s’agit d’ « une
demeure concentrique », au centre se trouve l’espace privé, alors que le reste relève de l’espace
public.

Les ouvrages cités abordent la naissance des écritures migrantes et l’évolution du


concept dans le paysage littéraire québécois, ainsi que les différentes tentatives de
reconnaissance littéraire. Pour Berrouet-Oriol et Fournier, Gauthier, Hildebrand et Moisan,
Chartier et Harel, un souci de catégorisation traverse leurs essais critiques, elle dépend des
événements politiques qui ont préoccupé le Québec. Malgré ces tentatives de classification, de
nombreux écrivains manifestent leur refus en craignant le risque de marginalisation et de
ghettoïsation de la part de l’institution littéraire québécoise. En effet, plusieurs critiques invitent
les écrivains à se méfier des pièges de l’exotisme et à adopter une écriture du « non-lieu ».

102
Ibid, p 21
103
Ibid, p 44
74
3. « La littérature migrante » en France

En France, les flux migratoires deviennent l’idée matricielle d’une production littéraire
qui envahit le champ littéraire français et crée une diversité thématique et stylistique à la lumière
la diversité des origines des écrivains. L’histoire de la littérature de l’immigration relève de
l’époque coloniale, la plupart des critiques littéraires installés considèrent la migration tel un
thème intrinsèque au paysage littéraire français. La France représente pour ces écrivains un
refuge politique et idéologique pour certains, comme elle exerce un attrait et une fascination
pour les populations défavorisées.

La naissance de l’écriture de la migration en France dépend des premiers déplacements


vers le Nord au début du XXe siècle. Certains écrivains, conscients de ce phénomène, évoquent
le colonialisme dans leurs écrits pour dénoncer l’exploitation excessive des ouvriers immigrés
en France. D’autres traitent la question de l’insertion sociale des étrangers dans des récits
autobiographiques.

Dès lors, l’institution littéraire française s’est intéressée à ces écrits littéraires qui
préoccupent de plus en plus les maisons d’édition et les librairies : œuvres maghrébines,
subsahariennes, antillaises. La langue française exprime le contenu culturel de la zone où elle
est utilisée. Par conséquent, les critiques littéraires se penchent sur l’étude des écrits
francophones qui abordent la thématique de l’immigration, sauf que les tentatives de
catégorisation ne prennent pas en considération d’autres critères que la thématique.

En 1994, de nombreux critiques se sont réunis lors du colloque « littératures des


immigrations en Europe » qui s’est tenu à l’université Paris Nord en Décembre 1994. Ce
colloque est une véritable tentative de théorisation de « la littérature migrante ». Charles Bonn,
dans la préface du Tome I « Un espace littéraire émergent » et celle du Tome II « Exils
croisés » évoque ce phénomène littéraire selon une perspective théorique pour énumérer les
problèmes suscités par « le surgissement de cet espace d’écriture nouveau »104. Cet espace, est
celui appelé auparavant « le roman beur » qui avait souffert de la ghettoïsation ethnique. Dans
cette préface, Charles Bonn reconnaît l’importance de la dimension sociologique de l’écriture
issue de l’immigration, comme il promeut la dimension littéraire des actes du colloque qui met
en perspective « l’espace littéraire émergent ». Le corpus exploité dans ce colloque appartient

104
Charles Bonn, préface du colloque « littératures des immigrations en Europe » Tome I
75
à des écrivains issus du Maghreb, les intervenants méditent sur le style d’écriture, les techniques
de narration, l’oralité, les thèmes relatifs au métissage et à la pluralité.

« Le premier volume regroupait des textes s’interrogeant essentiellement sur les


littératures issues des immigrations comme espace littéraire émergent, inouï, et
sur les mécanismes de cette entrée en littérature d’écrivains aux « profils »
jusqu’ici inconnus par l’institution littéraire. Il privilégiait donc des écrivains
[...] issus d’un espace sous-décrit ou mal décrit en littérature »105

Dans la préface du Tome II, Charles Bonn continue à s’interroger sur ces écrivains issus
de l’immigration. Il considère le concept d’écriture migrante comme une expression d’un vécu
de l’exil joint à la réalité de l’émigration. Les romanciers se penchent de plus en plus sur
l’histoire de la famille dans le pays d’origine avant le départ, sur l’identité et l’enracinement.
L’espace indicible de l’immigration suppose « une sorte de révélateur imprévu des dimensions
les plus profondes du travail d’écrire 106».

En 2005, Christiane Albert publie un essai critique intitulé L’immigration dans le


roman francophone contemporain107. Dans l’introduction de son ouvrage, elle associe l’entrée
du thème de l’immigration à l’émergence de la littérature beure, des littératures migrantes au
Québec, et de la littérature de l’immigration africaine à Paris. Ainsi, une nouvelle appellation
de cette production littéraire est adoptée « littérature des immigrations ». Néanmoins, cette
catégorisation n’est pas fondée sur la thématique de l’immigration qui suppose des procédés
stylistiques particuliers, mais sur l’origine ethnique des écrivains. Ces derniers sont situés à la
marge des littératures nationales de leur pays, et à la marge du paysage littéraire français. Elle
déclare : « L’immigration s’impose comme un discours qui produit ses propres modalités
d’écriture qui ne prennent cependant tout leur sens que lorsqu’on les situe dans une perspective
postcoloniale »108

De ce fait, la littérature des immigrations marque une rupture avec les écrits
postcoloniaux. Elle occupe un positionnement identitaire situé à « la confluence de plusieurs
cultures, plusieurs langues, plusieurs imaginaires et rejette tout ancrage dans un espace
national 109». Les écrivains réfutent toute idée d’appartenance à une littérature nationale, ils
revendiquent une identité métisse exprimée dans leurs écrits que l’hybridité et l’hétérogénéité
sont des caractéristiques principales. Dans son essai, elle propose un aperçu historique de

105
Ibid
106
Ibid, Tome II
107
Christiane Albert, L’immigration dans le roman francophone contemporain, op.cit p 45
108
Ibid, p 19
109
Ibid, p 21
76
l’évolution du thème de l’immigration depuis l’époque coloniale. Ainsi la représentation de
l’immigration peut être distinguée selon trois périodes :

La première recouvre la période coloniale jusqu’aux années 60, dans laquelle de


nombreux étudiants d’origine africaine, antillaise ou maghrébine poursuivent leurs études en
France. Ces jeunes contribuent à l’émergence de littératures francophones, leur séjour en France
est une occasion de revendiquer un statut d’écrivain dans le champ littéraire de l’occident. Et
leurs écrits sont reconnus comme des œuvres littéraires qui prennent la forme d’autobiographie
ou des romans. Ils ont une valeur de témoignage sur la situation des étrangers en France
notamment L’aventure ambiguë (1961) de Cheikh Hamidou Kane, Un nègre à Paris (1959) de
Bernard Dédié, Mirages de Paris (1933) d’Ousmane Soce. A L’instar de cette production
relatant l’existence des étudiants en France, d’autres récits évoquent la condition misérable des
travailleurs immigrés, l’accent est mis sur leurs difficultés matérielles et psychologiques. En
l’occurrence, Le Docker noir (1956) de Sembene Ousmane, Les Boucs (1955) de Driss Chraibi,
Le vieux nègre et la médaille (1956) de Ferdinand Oyono.

La deuxième période est celle d’après les Indépendances, de 1960 à 1980, le thème de
l’immigration a connu un déclin dans la littérature africaine francophone. La dichotomie Nord/
Sud commence à s’éteindre pour laisser transparaître de nouvelles questions relatives aux
changements auxquels l’Afrique était sujette, l’immigration n’est plus une priorité dans ces
années de construction africaine. Pour la littérature maghrébine, une régression est, aussi,
remarquée. Les écrivains maghrébins s’intéressent aux bouleversements politiques et
économiques d’après les Indépendances. A partir des années 1970, le thème de l’immigration
prend de l’ampleur dans les textes littéraires d’écrivains eux-mêmes ayant vécu l’expérience de
l’exil, tel est le cas de Nabil Farés avec Yahya pas de chance en 1970, et Un passager de
l’occident en 1971. Tahar Benjelloun publie La réclusion solitaire en 1975, dans la même année
Rachid Boudjedra publie Topographie idéale pour une agression caractérisée. Selon Christiane
Albert, la disparition du thème de l’immigration est dû au fait que « l’émigration constitue [...]
une sorte « d’indicible » qui relève davantage de réalités sociopolitiques que littéraires, que
les écrivains oblitèrent »110. Avec les années 80, le thème de l’immigration occupe de plus en
plus les écrits francophones, « [...] l’émigré que l’on rencontre désormais dans la littérature
francophone ne semble plus savoir quel est son lieu d’appartenance, comme si l’émigration
cessait d’être conjoncturelle et transitoire pour devenir irréversible »111

110
Christiane Albert, op.cit, p 43
111
Ibid. p 45
77
Les années 80 est une période décisive dans l’histoire des littératures de l’immigration,
le paysage littéraire français voit naître la littérature beur, un mouvement littéraire créé en
réaction aux émeutes des banlieues de 1983. Les critiques reprochent à ces écrits l’absence de
littérarité, ils « ignore[nt] tout du style, méprise[nt] la langue, n’[ont] pas de souci esthétique,
et adopte[nt] des constructions banales ». À titre indicatif, nous pouvons citer Le Thé au
Harem d’Archi Ahmed de Meddhi Charef publié en 1983, Le Gone du Chaâba d’Azzouz
Beggag publié en 1986.

Jusqu’aux années 2000, les romans beurs attirent les maisons d’édition grâce à la vente
qui atteint des chiffres incroyables. Quelques écrivains français adoptent des pseudonymes de
résonance arabe pour publier des romans abordant des thèmes relatifs à l’existence des
immigrés en France. Les écrivains beurs sont désignés selon l’appartenance géographique, la
nationalité française et le statut social. Ces critères sont pris en compte par l’institution littéraire
française pour regrouper ces écrivains étrangers. Pour eux, l’immigration constitue une phase
transitoire dans le parcours de ces écrivains, qui devrait finir par une assimilation par la culture
d’accueil. Cette classification, pour Christiane Albert, est une tentative d’isolement d’une
production dont les thématiques ne peuvent être traitées qu’à la périphérie de la littérature
française. Elle confirme :

« Le problème de l’immigration est en effet un phénomène à la fois pluriculturel


et pluriethnique représentatif de la mondialisation et du brassage de populations
qu’elle entraîne, auquel sont confrontées toutes les sociétés modernes »112

Au fur et à mesure, la production littéraire marquée par les différences culturelles et


linguistiques s’interroge sur la question de l’identité nationale. Cette dernière renvoie à une
population originaire du même pays et partageant la même langue et les mêmes valeurs. Pour
Christiane Albert, l’intrusion dans le champ littéraire national d’écrivains de cultures exogènes
poussent à « penser les rapports à la langue et à l’identité [...] en référence à une société multi
ou pluriculturelle »113

En même temps, de nombreux écrivains d’origine africaine publient en France en


mettant en scène des personnages immigrés, tel Le petit prince de Belleville de Calixthe Beyala
en 1993 et Rift, routes, rail d’AbdourahmanWaberi publié en 2001. L’abondance de cette
production littéraire finit par constituer un phénomène littéraire désigné par quelques critiques
de « roman de l’émigration ». Ce mouvement, selon AbdourahmanWaberi, peut se définir par

112
Ibid, p 61
113
Ibid,p 71
78
son multinationalisme et son multiculturalisme, il insiste sur la notion du transculturel qui
résonne simultanément au Québec.

En France, une nouvelle dénomination fait son apparition dans le paysage littéraire « la
littérature migrante » qui ne désigne pas une littérature de l’exil ou du déplacement, mais une
littérature liée à un contexte relatif aux flux migratoires. Les œuvres sont tournées vers
l’exploration de l’hybridité et de la transculture nées de l’expérience de la migration.

79
Conclusion partielle

Pour conclure, les phénomènes migratoires en France et au Québec sont des cas
singuliers, entre migration du travail et migration du peuplement, les sujets migrants sont
contraints de s’adapter à la particularité de chaque espace géographique et les politiques
migratoires qui y sont promulguées. La corrélation entre les faits sociaux et la littérature exige
l’introduction des phénomènes migratoires dans les productions romanesques des écrivains
ayant vécu l’expérience. De là, le thème du déplacement est introduit pour ainsi traduire une
réalité sociale, une expérience culturelle et une tendance humaine universelle.

Partant d’un aperçu diachronique du phénomène de l’immigration, nous pouvons


déduire que les flux migratoires se rapportent à un contexte sociohistorique et politique précis.
Ce dernier influe sur le domaine littéraire et culturel d’où l’apparition d’une production littéraire
mettant en exergue des imaginaires diversifiés. Dans ce contexte, l’écriture/ littérature migrante
n’est plus une expérience individuelle installé en France ou au Québec pour une raison ou une
autre, mais plutôt une expérience collective qui concerne et englobe tous les écrivains venus
d’ailleurs et d’origines diversifiées.

L’émergence de cette littérature est un fait littéraire marquant et particulier, puisqu’elle


est née à la marge de l’institution littéraire des pays d’accueil, comme elle appartient à
l’institution des pays d’origines. Entre l’ici et l’ailleurs, les écrivains migrants abordent des
thématiques relatives à la traversée, la migrance, l’identité, l’intégration. En effet, plusieurs
travaux critiques se sont intéressés à la particularité des écritures migrantes en esquissant les
thématiques abordées et les techniques d’écriture privilégiées. Certains travaux ont abordé
l’historicité de l’écriture migrante en essayant de déterminer les étapes de son évolution
notamment les travaux de Daniel Chartier & Berrouet Oriol au Québec, et celui de Christiane
Albert en France. Malgré l’apparition des productions depuis les débuts des flux migratoires,
les débuts des années 80 sont reconnus comme étant la date d’institutionnalisation des écritures
migrantes.

80
PARTIE II

L’acte d’écriture entre dépossession


et ancrage identitaires

« L’écriture est-elle un remède ou un poison pour la mémoire ? »


Le Pharmakon de Platon

81
Dans le cas des écritures migrantes, le déplacement constitue le leitmotiv qui agence
l’écriture. Elle est aussi une expérience vécue par l’écrivain migrant, un apport à la diversité
culturelle et linguistique de même qu’une fêlure qui affecte l’individu dans ses tréfonds en
générant un trouble psychique qu’affectif voire ontologique.

Dans ce sens, l’acte de l’écriture n’est pas une fin en soi, mais un passage obligatoire
entre la dépossession et l’ancrage. Autrement dit, il s’agit d’un processus où l’écrivain migrant
se voit contraint de s’enliser dans une entreprise rétrospective, où les réminiscences du passé
sont jointes au présent traumatisant et infranchissable. De ce fait, il est tiraillé entre l’ici et
l’ailleurs, et interagit perpétuellement avec la société d’accueil notamment la langue, la culture,
le mode de vie et le rapport à l’autre

Ainsi, dans cette partie de la thèse, et après avoir déterminé le cadre théorique mis en
œuvre, la naissance de l’écriture migrante et son évolution dans les deux pays, nous entamons
l’étude et l’analyse du corpus littéraire qui se compose de huit romans répartis ainsi : quatre
œuvres d’écrivains installés en France et quatre œuvres d’écrivains installés au Québec. En se
basant sur les notions des théories de la réception, l’étude du corpus sera une réponse aux
questions suivantes : qu’est-ce qui permet à un texte d’être identifié comme étant migrant ? Est-
ce le déplacement mis en perspective dans ces textes ou l’expérience migratoire vécue par
l’écrivain lui-même ? Quel est le rapport de l’écrivain migrant au lieu de la migration : est-il en
jointure avec son lieu d’origine ou en coupure ? l’expérience migratoire est-elle uniquement
négative ou bien constitue-t-elle une plus-value au parcours de l’écrivain ? Comment se traduit-
elle la pluralité dans les récits migrants ?

Il est à noter que les œuvres à l’étude appartiennent à des écrivains qui sont des exilés
soit pour des raisons politiques, idéologiques ou religieuses. Même si les raisons du départ
divergent, le vécu migratoire est le même. L’étude du corpus, dans cette étape, se veut une
esquisse de l’acte de l’écriture selon qu’il révèle une dépossession ou un ancrage identitaire.
Ceci est à traiter selon trois chapitres, le premier chapitre traite la question de la migration en
tant qu’elle met en perspective un sujet humain issu de la traversée d’un espace
multidimensionnel, réel et imaginaire en quête d’un ancrage possible dans l’espace et dans le
temps, le dire génère une poétique de la traversée. Le point du départ concerne la mise en
relation du genre migrant avec la mémoire de l’écrivain qui, tente d’aborder les déplacements
à partir de leur vécu.

82
Le chapitre suivant abordera la multiplication et la diversification des lieux en mettant
l’accent sur la corrélation entre le temps et l’espace dans les récits migrants à travers la notion
du chronotope de Mikhael Bakhtine. Il est question également de la notion de l’entre-deux pour
traduire le tiraillement du sujet migrant qui fait preuve de l’errance et de la mouvance. Le retour
au pays d’origine constitue également un thème récurrent que ce soit un retour réel ou un retour
mnésique, ce qui lui assigne un aspect mythique.

Dans le dernier chapitre, nous traitons l’identité à la lumière de la pluralité qui s’impose
de plus en plus dans le champ de la critique littéraire. La langue suit un processus
d’hybridisation, elle entretient un rapport particulier avec l’espace d’accueil. Les écrivains en
question s’expriment en langue française soit en délaissant leurs langues maternelles soit en
adoptant un bilinguisme littéraire. Toutefois, la langue française interagit avec les traces
culturelles des sociétés de provenance. De là, de nouveaux concepts exprimant la rencontre et
le croisement sont introduits dans le champ de la critique littéraire notamment : l’hybridité, le
métissage, la pluralité, l’acculturation ou l’hétérolinguisme.

83
Chapitre 1 : Dire la migration, une poétique de la
traversée

1. Le genre migrant : un (e) discours/ parole mémoriel(le)

Pour aborder l’écriture migrante, il est impératif d’esquisser les traits distinctifs du genre
migrant et sa relation avec la mémoire qui jusque-là, est analysé selon la thématique de la
migration. Notre tentative s’inscrit dans une démarche similaire à celle de Jean-Marie Shaeffer
quand il s’interroge : « qu’est ce qui lie le texte à son genre ? ». La tâche consiste à déterminer
ce rapport du texte littéraire au genre auquel il appartient. Il s’agit d’éléments hétéroclites
communs entre plusieurs écrits.

Dans leur ouvrage The formal method, Bakhtine et Medved conçoit la notion du genre
comme étant « l’énonciation totale d’une œuvre, ce qui fait que la signification de chaque
élément constitutif de l’œuvre soit déchiffrable seulement en relation avec son genre »114. Dans
ce sens, le genre migrant est tributaire des circonstances historiques, les œuvres migrantes sont
alimentées du vécu migratoire. Ce constat nous renvoie à l’historicité littéraire.115

Dans le cas du genre migrant, l’historicité concerne le parcours qui mène de la littérature
issue de l’immigration à l’écriture migrante. Les œuvres, abordant cette thématique que ce soit
en France ou au Québec, coïncident avec des périodes historiques où les deux pays sont
contraints de gérer et réglementer les flux migratoires. Néanmoins, l’œuvre migrante ne se
présente pas autant qu’une traduction fidèle de la question migratoire, elle se veut « un
traitement métaphorique du déplacement géographique qui cause la rupture initiale dans
l’individualité des personnages »116. Dans le corpus étudié, le déplacement spatial déclenche
un besoin de dire, l’espace scriptural constitue un espace de médiation entre le présent des
écrivains et les réminiscences du passé.

114
Mikhail Bakhtine & Medved, The formal method, Johns Hopkins University Press, 1 oct. 1991 - p 129
115
« L’œuvre littéraire n’a qu’une autonomie relative. Elle doit être analysée dans un rapport dialectique avec la
société. Plus précisément, ce rapport consiste dans la production, la consommation de l’œuvre lors d’une période
définie, au sein de la praxis historique globale »
116
Simona Emilia Pruteanu, L’écriture migrante en France et au Québec, Muenchen : LINCOM Europa, 2013. p
49
84
L’historicité du genre migrant s’apparente à la notion du genre de Schaeffer qui adopte
le concept d’extériorité générique élaboré par Jean-Marie Schaeffer :

« C’est la procédure qui consiste à produire la notion du genre non à partir d’un
réseau de ressemblances existant entre un ensemble de textes, mais en postulant
un texte idéal dont les textes réels ne sont que des dérivés plus ou moins
conformes »117

Ainsi, pour classer une œuvre comme écriture migrante, elle devait comporter des
traits thématiques et stylistiques adoptés auparavant par la lecture critique des œuvres jugées
migrantes. La critique littéraire contribue à la conceptualisation du texte migrant idéal et
l’instauration des caractéristiques d’un nouveau genre. Pour ainsi établir un ensemble
d’idéologies collectives participant à la construction de l’horizon d’attente de l’œuvre migrante.
D’ailleurs, le genre migrant met en scène un imaginaire relatif à l’exil ou à l’errance, le
déplacement, le travail de la mémoire, la quête identitaire et le déplacement. Il s’inscrit dans
une linéarité discursive qui permet d’aborder le vécu du sujet migrant, aussi que les
changements subis dans une sorte d’« écriture en mouvement ». De ce fait, le roman migrant,
comme disait Pierre Ouellet, critique littéraire québécois, est une transcription du :

« Mouvement migratoire par lequel s’émancipe de son origine ou de son


identité première, dans une sorte de traduction ou de translation de soi en autre,
pour se donner une histoire, un destin ou un devenir qui ne s’inscrivent plus
dans la belle continuité causale d’une mémoire unique et homogène[...], mais
qui réécrivent sa propre constitution comme sujet à partir de ses différentes
confrontations avec l’altérité, dans une genèse ou un parcours défini comme une
continuelle migration plutôt que comme un simple retour sur soi »118

Ceci dit, l’évocation de la migration se fait à travers l’expérience du vécu de l’écrivain


en exil, les motifs de l’écriture réside dans le fait que la migration est à l’origine des paroles et
des sentiments éprouvés par les sujets migrants. Le déplacement exige un retour en arrière, à la
mémoire dans le but de convoquer un imaginaire en fugue.

Dans ce sens, le genre migrant revendique le recours à la mémoire qui, selon Paul
Ricoeur, Philosophe et sociologue, est tournée vers la réalité antérieure. Elle atteste que quelque
chose s’est passée dont nous tentons de raviver les contours et les couleurs, leur charge affective
et leur signification. Il distingue deux types de mémoires : la mnémé qui est une mémoire
sensible qui affecte, et l’anamnésie relative au rappel, à la mémoire exercée, à la recherche
active et volontaire dirigée contre l’oubli119.

117
, Jean-Marie Schaeffer. Du texte au genre. Poétique : revue de théorie et d’analyse littéraires,1983, pp.3--18.
118
Pierre Ouellet, L’esprit migrateur, TRAIT D’UNION, 2003 , p 17
119
Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000.
85
Le genre migrant convoque la mémoire qui est le leitmotiv de l’acte de l’écriture, ainsi
il puise dans la mémoire pour lutter contre l’oubli, et en même temps construire un pont de
traverse entre le présent de la migration et le passé malgré sa charge négative. Edouard Glissant,
philosophe et écrivain antillais, mentionne dans son essai L’intention poétique :

« L’arrachement à la matrice, voilà donc où commence à suppurer l’oubli, non,


la mémoire déracinée, l’être dessouché de ses vie[...]. Mer à traverser, entre le
réel et le souvenir. Un peuple en proie au vertige d’oubli[...].

Dévoilement. Durable, patiente, lourde, pesée, quand l’être se projette par-delà


lui-même, dans le passé raturé qui n’est que blancheur paralysante du présent.
Pesée vaine, tant que solitaire : non armée du vœu de tous. Nécessaire, même si
tu rames seul sur la mer à passer. Nous passâmes tous la mer, tous doivent se
souvenir »120

Les propos d’Edouard Glissant revendiquent ce besoin de fouiller dans la mémoire, une
quête continue des traces qui peuvent joindre le sujet migrant à ses origines et lui permet
d’osciller entre l’ici et l’ailleurs. Là, la mémoire s’interroge et se (re) construit sans cesse en
affectant la thématique et la forme de l’écriture.

Pierre Nepveu, critique littéraire québécois, conçoit le genre migrant différemment, il


refuse la nostalgie et l’anamnésie, il préfère un mouvement perpétuel entre le présent et le passé
perçu en tant qu’une nécessité pour appréhender la migration de son côté positif au lieu d’une
disjonction et rupture. Il confirme :
« Ce n’est pas le moindre prix des écritures migrantes que de marquer la fin
d’une modernité amnésique, axée sur le pur présent et le culte du nouveau[...]
de nombreux textes de fébrilité, d’agitation de la nostalgie[...] ce qui importe,
c’est alors ce va et vient, cette occupation de l’indécidable entre le même et
l’autre [...] une école de la « sensation vraie », où s’éprouvent simultanément
les ressemblances et les différences, le dépaysement et le repaysement »121

Le travail de la mémoire n’est pas une tâche mnésique qui consiste uniquement à
évoquer le passé, mais il s’agit d’une mission plus pertinente. Elle permet de tisser les liens
entre le passé des origines et le présent de la migration et de l’exil, en effectuant une sorte de
comparaison entre deux sphères géographiques disjointes géographiquement mais jointes
linguistiquement et culturellement.

Ceci dit, le travail de la mémoire est au-delà d’un simple rappel de réminiscences ou la
nostalgie des aïeux, c’est une occasion de côtoyer l’autre, découvrir sa culture dans une
perspective qui prône la pluralité et la diversité. En effet, dans les romans du corpus, nous

120
Edouard Glissant, L’intention poétique, Paris, Éd. du Seuil, 1969, p 188-189
121
Pierre Nepveu, L’écologie du réel, op.cit, p 203
86
constatons que les écrivains migrants quel que soit leur origine s’engage dans un discours
mémoriel qui n’est qu’une image métaphorique de l’expérience personnelle de l’exil.

Dans La Québécoite de Régine Robin, l’acte de l’écriture est conçu comme un passage
et une transmission. La mémoire nécessite un programme d’écriture qui aide à substituer à la
nostalgie, l’engagement, la fascination par le nouvel espace : « Traversées, les nostalgies ne se
laisseraient pas apprivoiser. On ne pourrait pas les décomposer. Elles s’imposeraient
d’emblée. Aucune figuration à l’exil. Irreprésentable. Sans présent, sans passé. Simplement des
lointains un peu flous, des bouts, des traces, des fragments. »122. L’écrivain migrant recourt à
la mémoire individuelle aussi bien que collective pour compléter ce récit inachevé. La mémoire
prend la parole afin de rapporter le vécu du personnage en exil, censé être le porte-parole de sa
communauté.

Chronique de la dérive douce de Dany Laferrière est un récit de la mémoire, il s’agit du


récit d’arrivée à Montréal où le narrateur souligne et recense les différences entre le pays
d’origine et le pays d’accueil,
« Je n’ai même plus/besoin du sommeil/ pour passer d’un/ monde à un autre. /
Les frontières sont/ devenues si floues/ que je ne sais plus de quel côté je suis. /
Mais où est Legba qui/ laisse ainsi ouverte, / sans gardien, / la barrière du
temps »123

Les frontières entre les deux lieux disjoints sont abolies pour les rapprocher. Le discours
de la mémoire est caractérisé par un brouillage des traces propres à chaque espace
géographique.

Pour Les urnes scellées d’Emile Ollivier, la parole mémorielle est celle du peuple, elle
s’alimente des rumeurs qui s’inscrivent dans une période historique précise. Le travail de la
mémoire accompagne le récit des deux quêtes. Car, invoquer le passé signifie fouiner dans la
mémoire collective en vue de reconstituer l’Histoire dont quelques scènes sont dissimulées. En
fait, la parole subit le même sort du peuple opprimé. Elle est adhérée à un processus de libération
et de délivrance. Elle lutte contre le mutisme auquel elle est condamnée depuis des décennies.

« Des passants qui ont mémoire de décennies où la parole s’était caillée font un
pas de côté comme s’ils craignaient de piler un étron[...]Pourtant, aujourd’hui,
la parole palpite, elle bouge, elle éclate. Tout un peuple s’est levé, se dégèle. La
vieille forge qui avait trempé et cuit les hommes du temps jadis, qui avait bricolé
cette nation, n’avait pas éteint ses feux[...] La parole éclate, brasille. Le sang
irrigue la chair engourdie et ranime les bouches scellées »124

122
Régine Robin, La Québécoite, Montréal, XYZ éditeur, Collection Romanichels, 1993(1983), p 15
123
Dany Laferrière, Chroniques de la dérive douce, Paris, Le livre de poche, 2014(1994), p 62-63
124
Emile Ollivier, Les Urnes scellées, Paris, éditions Albin Michel, 1995, p 72-73
87
Ainsi, le recours à la mémoire chez Ollivier n’est pas seulement un élément qui agence
le roman migrant, mais également une énigme dont l’élucidation permet de décrypter la réalité
haïtienne habitée par toutes les contradictions. La mémoire est alors polyphonique, elle
rassemble toutes les voix abordant le passé.

Naïm Kattan, dans son autobiographie Carrefours d’une vie, opte pour une parole
mémorielle qui est à l’origine de l’écriture. Le contenu du roman est fondé sur des faits
véridiques.

« Dans mon itinéraire d’écrivain, la volonté tenace de raconter le réel comme


une histoire, la mienne ainsi que celle des autres, a failli se briser dans le passage
de l’Europe à l’Europe à l’Amérique du Nord et de l’arabe au français.

Ce livre narre mon parcours de vie. Pour l’écrivain que je suis, le raconter est
devenu plus qu’une simple illustration, mais bien la condition même de mon
existence. »125

Le projet de Kattan consiste à raconter son histoire ainsi que celle des autres, le récit est
une rétrospection dans la mémoire individuelle et collective. Il permet de suivre le mouvement
du corps et celui de la mémoire qui s’enrichit au fur et à mesure du déplacement. Ainsi,
l’expérience de l’exil permet à la mémoire de se manifester non pas pour faire le deuil du pays
quitté, mais plutôt de célébrer la diversité ethnoculturelle et l’apport de la découverte de
nouveaux horizons. La mémoire est un espace où sont conservés les traces du passage
linguistique et de la rencontre des cultures disparates.

Les Mots étrangers de Vassilis Alexakis, reprend le thème du bilinguisme littéraire de


l’écrivain. Le narrateur-personnage s’engage dans l’apprentissage d’une langue africaine
méconnue. La découverte de la nouvelle langue est escortée de scènes rétrospectives qui
relèvent de l’enfance et de la jeunesse de l’écrivain.

« Les souvenirs que j’associe au grec sont beaucoup plus anciens que ceux
qu’évoque pour moi le français. Ma langue maternelle connaît mon âge. Le
français me rajeunit de vingt-quatre ans. C’est appréciable. Il me semble que
mes textes français sont plus légers que mes écrits grecs. Je commence à penser
que l’apprentissage d’une langue ressemble à une cure de jouvence[...] »126

L’apprentissage d’une troisième langue permet de resusciter la mémoire pour faire


surgir des faits antérieurs. Le Sango permet à Nikolaidés de se rappeler de son arrivée en France
et le processus d’apprentissage du français. Entre le français et le grec, la mémoire bilingue est

125
Naim Kattan, Carrefours d’une vie, Montréal, éditions Huturbise, 2016, p 10-11
126
Alexakis Vassilis, Les Mots étrangers, Paris, Gallimard, 2004, p 54
88
incapable de resusciter les scènes antérieures. Il fait appel à une troisième langue qui permet de
rajeunir l’esprit et la mémoire.

Dans l’essai autobiographique d’Amin Maalouf, Origines, le retour au pays natal


déclenche un questionnement ontologique autour des origines et des ancêtres. La quête, ainsi,
s’avère un besoin de renouer avec la mémoire des ancêtres. Le récit est une reconstitution de la
saga familiale des Maâlouf, l’écrivain est initié par un amas de lettres échangées et des portraits
usés, l’autobiographie invoque la mémoire afin de tisser les liens avec le passé ancestral. La
quête est celle des origines certes, mais également une quête qui justifie la diversité, la pluralité
et l’hybridité prônées par Amin Maâlouf.

« Sans doute avais-je manifesté, après la disparition de mon père, l’envie de


mieux connaître ces épisodes du passé familial[...] Mais rien qui ressemble à
cette rage obsessionnelle qui s’emparait régulièrement de moi quand je
m’adonnais à mes véritables recherches. Comme si, dès que mes propres
origines étaient en cause, je retrouvais une certaine placidité héréditaire, et la
stérile dignité du silence »127

La quête du passé ancestral d’Amin Maâlouf est une tentative de renouer avec le pays
d’origine, et en plus justifier son départ ainsi que celui de ses compatriotes.

Le roman de Chahdort Djavann Comment peut-on être français suit un mouvement


contradictoire, mnésique en reprenant les scènes de l’arrivée à Paris, l’apprentissage de la
langue française, les tentatives d’intégration. Et amnésique en voulant éradiquer les séquelles
d’un passé traumatisant dû à la répression vécue en Iran sous différentes formes : l’obligation
du port du voile, le père polygame, famille nombreuse, le viol et le régime des Mollah. Autant
de souvenirs que la narratrice tente d’enterrer définitivement, toutefois ils émergent du fond de
l’oubli pour se coller à la parole de l’exil.

« Elle voulait vivre le présent et construire l’avenir, mais l’avenir n’avait pas
un arsenal d’images, tandis que le passé, ah si. Sans préavis, les images du passé
transformaient Paris. Le passé devenait le présent[...] Elle se sentait partout
l’intruse, l’étrangère, même dans sa propre peau, surtout dans sa propre
peau. »128

Chez Djavann, la mémoire paraît un obstacle. La confusion entre les images du passé et
les scènes du présent entraîne Roxane dans un malaise inexplicable. Malgré sa fugue, elle est
ancrée dans son pays d’origine, le déplacement est corporel mais non pas mental. Le passé,
duquel elle s’enfuit, revient avec chaque détail de sa nouvelle vie. La parole mémorielle dans

127
Amin Maâlouf, Origines, Paris, le livre de poche, 2006, p 17
128
Chahdort Djavann, Comment peut-on être français ? Paris, Flammarion, 2005, p 64
89
l’œuvre de Djavann, est une parole qui puise à la fois dans l’histoire de son personnage et dans
l’Histoire de L’Iran pour justifier le départ.

En ce qui concerne Les coqs cubains chantent à minuit de Tierno Monénembo, le


personnage est en quête de ses origines, il ne possède que quelques bribes captées depuis son
enfance. Le recours à la mémoire, que ce soit individuelle ou collective, constitue le guide de
la quête. Le passé est évoqué en vue de reconstituer l’histoire personnelle qui dépend de
l’Histoire collective. Monénembo fait allusion au métissage qui peut affecter la mémoire et le
destin des personnes en mouvance.

« A l’heure où je parle, je ne sais toujours pas lequel de la curiosité malsaine ou


de l’appât du gain m’a poussé à revenir vers toi, jusqu’à devenir ton pote,
jusqu’à partager ton goût de l’insouciance et du risque, jusqu’à sombrer dans ta
vie secrète et désastreuse dont tu ne soupçonneras jamais la profondeur du
gouffre ; cette vie qui est la tienne et à laquelle tu resteras toujours un
incorrigible étranger[...] j’avais aussi besoin de résoudre une énigme »129

En somme, le genre migrant fait appel à la mémoire, elle agence l’acte de l’écriture pour
échapper à l’oubli. Le recours à la mémoire est une tentative de tisser les liens entre le passé et
le présent en vue de créer un continuum de son existence. « La mémoire se présente comme
navire130. Elle permet de vivre en dérive, de naviguer entre le passé, le présent et l’avenir, de
privilégier les concepts de nomadicité et de voyageur sur des images à portée négative tels
l’exil ou l’étranger »131

Le genre migrant est plus qu’une tentative de se réfugier dans le passé mythique, elle
est aussi un discours où la mémoire est en perpétuel mouvement entre l’ici et l’ailleurs, entre le
passé et le présent. La mémoire permet de reprendre les motivations du départ, les vicissitudes
effectuées par le déplacement.

129
Tierno Monénembo, Les coqs cubains chantent à minuit, Paris, Points, 2016 (2015 SEUIL) p 26
130
Terme employé par Régine Robin dans son essai le roman mémoriel pour désigner la mémoire.
131
Marie Vautier & Karyn Marczak, Naufrage ou navire : la mémoire dans L’écriture migrante des années
quatre-vingt et quatre-vingt-dix au Québec, Article consulté en ligne sur :
https://litte.journals.yorku.ca/index.php/litte/article/download/27758/25613/0

90
2. Déplacements autofictionnels
Chaque œuvre se veut une construction et une déconstruction de la mémoire dont le
recours s’avère une nécessité pour relater le déplacement. Il provoque des changements relatifs
à son existence, car l’expérience de l’exil est transcrite à travers une écriture considérée comme
une prise de parole où se reconstitue l’identité mise en péril, une parole de la mouvance. Elle
permet de mettre en scène un imaginaire très riche, des thématiques diverses relatives à l’exil
et à l’errance, et des expériences qui déclenchent la recherche identitaire et le travail de la
mémoire.

Dans les œuvres migrantes, l’expérience de l’écrivain en exil est palpable à travers le
choix des thématiques et le style. Ainsi, son œuvre devient un lieu de convergence de ce qui est
biographique et ce qui est fictionnel. Peut-on, ainsi, définir l’œuvre migrante comme étant une
œuvre autobiographique ? ou bien s’agit-il simplement d’un glissement permanent entre le
biographique et le fictionnel ? Philippe Lejeune, dans son ouvrage « Le pacte
autobiographique », définit l’autobiographie comme étant : « Un récit rétrospectif en prose
qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie
individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité »132. La définition de Philippe
Lejeune insiste sur le retour aux scènes antérieures de l’existence du sujet concerné. Le « Je »
s’impose et organise des textes souvent construits sur des moments de réminiscences du
narrateur laissant la mémoire guider le récit.

De surcroît, la dimension autobiographique dans une œuvre s’apparente au pacte


qu’entreprend l’auteur avec son lecteur. La véracité des faits est une condition majeure puisque
l’auteur évoque l’exil selon son expérience personnelle. L’œuvre devient proche du témoignage
ethnographique, à travers lequel, il transmet au lecteur l’image construite de la société d’accueil.
Marie Darieusseq insiste sur le caractère fictif de l’autobiographie, le décalage que l’auteur
tente de créer entre lui et son texte permet de se distancier, elle considère l’autofiction comme :

« Un récit à la 1re personne se donnant pour fictif (souvent on trouvera la


mention roman sur la couverture) mais où l’auteur apparaît
homodiégétiquement sous son nom propre et où la vraisemblance est un enjeu
maintenu par de multiples effets de vie »133

Dans le cas du récit migrant, les expériences des écrivains créent un type spécial de
vraisemblable et laissent des traces de la migrance dans l’écriture. Les œuvres migrantes sont
étiquetées par le sous-titre « roman » qui peut donc être interprété comme une volonté de rendre

132
Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Le Seuil, 1975, p 14
133
Maris Darieusseq, « l’autofiction, un genre n’est pas sérieux », Poétique n 107. Sept 1996, 369-370
91
compte de l’élément fictif du texte qu’est la proposée mise en place par l’auteur pour minimiser
le caractère ouvertement autobiographique de l’ouvrage.

Philippe Gasparini, un critique littéraire, ajoute : « la fonction indicative du sous-titre


est aujourd’hui largement subvertie. On voit de nombreux textes autobiographiques sous-
titrés « roman » alors qu’ils proposent au lecteur, dès l’incipit un pacte référentiel »134. Dans
ce sens, l’œuvre peut être mise sous le signe du déplacement autofictionnel, c’est-à-dire que la
figure de l’auteur se matérialise en filigrane. La fiction et la réalité s’interfère en vue de proposer
une figure particulière du sujet migrant. Selon Lebrun & Collès, les œuvres migrantes
contiennent des traits qui se répètent et qui pourraient être propres aux auteurs. Cela est un trait
typique de l’écriture migrante, ils précisent : « L’auteur semble se dévoiler mais se dissimuler
au lecteur en ne qualifiant pas son œuvre d’autobiographique[...] l’auteur relate des
événements personnels, mais en altérant certaines modalités de l’autobiographie »135

Pour Lebrun et Collès, le récit migrant appartient au genre romanesque au dépit de la


dimension autobiographique. Autrement dit, quand l’auteur procède par une transformation ou
transposition du passé en récit, le passé fictionnel a pour fonction d’expliciter le
présent.136L’auteur traduit sa migrance à travers un personnage qui se débat
entre « l’indétermination, la discordance linguistique, la brisure et la désorganisation de
l’identité, ainsi que l’éclatement du temps et de l’espace »137. Le personnage devient un
représentant de l’expérience migratoire de l’écrivain. Malgré les tournures narratives et les
tentatives de brouillage, les déplacements autofictionnels agencent l’écriture fondée sur les
glissements permanents de l’autobiographie vers la fiction.

Le récit migrant puise dans l’expérience personnelle de l’écrivain en déplacement. Il


s’inscrit dans une écriture qui met en scène le moi dans toutes ses dimensions. Quel que soit la
technique narrative, le moi de l’écrivain est omniprésent, le récit est plutôt une transcription de
ce moi en mouvance :

« [...]Toute écriture est écriture du moi. Mais, le plus souvent, ce moi qui fait œuvre
d’écriture parle d’autre chose ; la littérature du moi commence par l’usage privé et
réfléchi d’une écriture qui, au lieu de s’accrocher à n’importe quoi, à la manière des

134
Philippe Gasparini, Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction. Paris : Seuil, 2004. p 69-70
135
Lebrun &Collès, op.cit, p 290-291
136
Ibid, p 180
137
Marie Carrière, « Des méprises identitaires » in Comparing migration: the literatures of Canada and Québec
( ouvrage collectif), PeterLang, 2008, p 58

92
paroles qui s’envolent dans le courant des jours, s’enracine dans la présence de soi à soi
qu’elle s’efforce de rendre intelligible à elle-même. »138

Partant de cet aperçu théorique, les œuvres du corpus sont situées à la frontière du roman
et de l’autobiographie, entre fiction et réalité. La question qui se pose est la suivante : l’œuvre
migrante constitue-t-elle le bilan d’une vie antérieure à sa production ou la tâche de l’écrivain
consiste à reprendre des références sous-jacentes dans le texte ? En fait, les œuvres du corpus
pourraient être sujettes à une catégorisation provisoire, elles varient selon une autobiographie,
autofiction, ou une simple fiction. Sauf que dans cette catégorisation, nous pouvons déceler
quelques exceptions narratives vu que les œuvres contiennent des données biographiques de
l’écrivain, de nombreux éléments relatifs à son expérience migratoire sont récurrents dans les
œuvres.

Dans La Québécoite de Régine Robin, malgré l’indication « roman » qui figure sur la
première page de couverture, l’auteure est omniprésente dans son texte. Régine Robin met en
scène un personnage en migration qui paraît comme son double : la même origine, le même
parcours et le même destin. La narratrice, une juive polonaise en exil à Montréal, tente de relater
son arrivée, son séjour et son retour. L’impossible ancrage dans l’espace d’accueil se traduit
par une déambulation spatiale d’un côté, et scripturale d’un autre.

« Sans présent, sans passé. Simplement des lointains un peu flous, des bouts, des traces,
des fragments. Des regards le long de ces travellings urbains. Etrangeté à fixer tout de
suite car la nostalgie crevait à la surface des jours par surprise. C’était du langage, du
langage jouissant tout seul, du corps sans sujet »139

La narratrice de Régin Robin opte pour une parole mnésique dans laquelle le passé est
un sujet récurrent. Il se présente sous forme de « fragments discontinus », des « traces »
brouillés que l’écrivain emprunte à son vécu. Plusieurs éléments biographiques retentissent
dans le roman, l’histoire du peuple juif, le voyage à Montréal, les tentatives vaines d’ancrage,
les épigraphes, le séjour, et puis l’échec et le retour à Paris. L’écrivain choisit de greffer le vécu
sur le fictif et vice versa, ce qui crée une distance par rapport au réel, « [A] la croisée du
biographique et de la fiction se constitue cet espace constitutif d’une identité pluralisée. Il s’agit
d’une identité palimpseste, d’une recréation du moi »140. Le « fond migrant » du texte est assuré
par l’expérience personnelle de l’écrivain qui se glisse entre les lignes, se trouve à l’origine des
paroles et des sentiments des personnages migrants. La Québécoite est un récit de la mouvance,
le déplacement perpétuel de l’auteure affecte le récit en cours de rédaction. Elle apparaît en

138
George Gusdorf, les écritures du moi, Lignes de vie 1. Paris : Les Éditions Odile Jacob, 1991,
139
Régine Robin, op.cit, p 15
140
Régine Robin, La mémoire saturée, Paris, Stock, 2003, p 26
93
filigrane dans toutes les sections du roman, les tentatives d’ancrage spatial traduisent le malaise
vécu par le sujet migrant nouvellement installé à Montréal.

Dany Laferrière, dans Chronique de la dérive douce, s’engage à narrer l’arrivée à


Montréal après avoir fui le régime Duvallier. Tous les éléments du récit renvoient au statut
autobiographique du texte même si le nom de l’auteur ne figure pas dans le cadre du récit. Le
narrateur autodiégétique raconte des moments cruciaux de son arrivée à Montréal sans même
révéler son identité, il se contente de l’emploi du pronom « Je », et quelques éléments
biographiques. L’œuvre de Dany Laferrière s’inscrit au cœur de ce que Philippe Lejeune
appelle « espace autobiographique »141. Il recourt à la technique du détour prend la voie d’une
mémoire qui se présente en fragments où le pénible et le dicible devient un leitmotiv.

« Je quitte une dictature/ tropicale en folie/ encore vaguement puceau/


quand j’arrive à Montréal/ en plein été »142

« Je suis allé voir le boss/ après le déjeuner/ sur un coup de tête, / et je


lui ai dit/ que je quitte / à l’instant/ pour devenir écrivain. »143

La parole migrante de Laferrière suit le mouvement de la mémoire qui ne cherche pas


l’exhaustivité. L’auteur se contente de sélectionner quelques faits expressifs, notamment le
contact avec l’autre, les exploits sexuels, les différences climatiques et caractériels, l’intégration
dans la société montréalaise, la pluralité. Il s’agit d’un récit de l’arrivée, de la découverte d’un
nouvel espace géographique et non pas un récit analeptique. En d’autres termes, le passé n’est
pas aussi important que la chronique de la dérive.

Après l’apparition de son roman, Dany Laferrière avoue lors d’un entretien avec
Danielle Laurin publié sur le Monde :

« [...] dans mes livres, je me prends comme personnage et je mêle les situations
vraies avec les situations fausses, sans aucun scrupule. Je n’essaie pas de dire la
vérité, j’essaie de retrouver l’émotion première. [...] Ecrire, c’est mentir vrai,
comme disait Aragon. »144

Dany Laferrière procède par une fonctionnalisation du moi, il se prend comme un


personnage qui met en scène son expérience migratoire pour créer un type de vraisemblable.
Le récit est constitué d’une parole véridique et mensongère, car les événements sont surtout un

141
Un territoire où le cloisonnement entre fiction et non fiction n’est plus opératoire, mais où roman et
autobiographie, envisagés l’un par rapport à l’autre sont créateurs d’un effet de relief. Le pacte autobiographique,
p 42
142
Dany Laferrière, op.cit, p 11
143
Ibid, p 185
144
Danielle Laurin, Entretien avec Dany Laferrière, Le Monde, 1septembre 1994
94
mélange entre la fiction et la réalité. L’exil et les tentatives d’intégration s’imposent au récit de
la dérive.

Contrairement aux deux romans cités, Emile Ollivier s’éloigne du genre


autobiographique en optant pour une pure fiction romanesque. Il s’agit d’un récit du retour au
bercail d’un archéologue haïtien, Adrien Gorfoux dont le retour coïncide avec l’assassinat de
Sam Soliman, un candidat aux élections présidentielles. La quête policière entretenue par
Adrien accompagne les retrouvailles avec l’île natale, les deux actions constituent la trame de
fond du récit.

« Vingt-cinq années[...] qu’il n’avait remis les pieds sur cette terre, où il avait
laissé ses...racines. [...]Aïe ! si tu n’as pas de racines, pourquoi t’ont-elles tant
fait souffrir, de cette douleur en tout point pareille à celle que ressentent les
mutilés longtemps après qu’on leur a enlevé le membre gangrené ? Pourquoi se
sont-elles ramifiées comme les ongles et les cheveux qui continuent de pousser
même après la mort. »145

Le narrateur, dans ce récit, est extradiégétique et omniprésent, il est susceptible de voir


la moindre des pensées et des sentiments des personnages, traverser les frontières spatio-
temporelles et intervenir dans le récit de sa propre voix. Dans « Les Urnes scellées », le récit
policier imprègne le récit du retour et de la quête identitaire, le narrateur extradiégétique suit
les traces de ses origines et en même temps les investigations sur l’assassinat de Sam Soliman.

Même si le récit est une pure fiction romanesque, il contient quelques échos
autofictionnels, les glissements répétés de la fiction vers la réalité biographique de l’auteur
justifient la présence de ce dernier. Son expérience migratoire motive l’écriture, un haïtien en
exil à Montréal qui décide de regagner son pays natal.

Quant à Carrefours d’une vie de Naim Kattan, l’auteur opte pour une autobiographie
qui comporte les moments décisifs de son vécu d’exilé, le pacte autobiographique est révélé
dès le début :

« Dans mon itinéraire d’écrivain, la volonté tenace de raconter le réel comme


une histoire, la mienne ainsi que celle des autres, a failli se briser dans le passage
de l’Europe à L’Amérique du Nord et de l’arabe au français. Ce livre narre mon
parcours de vie ? Pour l’écrivain que je suis, le raconter est devenu plus qu’une
simple illustration, mais bien la condition même de mon existence »146

Carrefours d’une vie est une autobiographie, les deux premières parties abordent le
parcours migratoire de Naim Kattan, l’adoption d’une nouvelle langue d’écriture, sa situation

145
Emile Ollivier, op.cit, p 35
146
Naïm Kattan, avant-propos, op.cit, p 11
95
en tant que juif d’Irak et son rapport aux autres confessions. Dans les autres parties, il rend
hommage à des amis qui ont marqué sa carrière d’écrivain, et des essais divers sur différents
sujets en relation avec l’altérité, l’hybridité et le métissage. D’ailleurs, les faits
autobiographiques et les prises de position de l’auteur permettent de faire le lien entre son
parcours, ses idées et ses principes.

Dans le roman d’Alexakis Vassilis, le récit met en scène M. Nikolaïdés, un écrivain


autotraducteur grec vivant à Paris. Il transmet surtout ses pensées sur son statut d’écrivain
bilingue, son attirance pour les langues, les mots et l’écriture.

« J’ai le sentiment d’avoir épuisé le sujet de mes allées et venues entre Athènes
et Paris[...] je ne désire pas non plus inventer une histoire. Je le devais sans
doute, car mon œuvre romanesque est tout de même un peu mince. Il faut dire
que le travail de traduction de mes propres ouvrages, du grec au français ou du
français au grec, me prend beaucoup de temps »147

Dans cet extrait, le narrateur s’identifie à l’auteur, écrivain grec et francophone, il lui
emprunte de nombreux traits. La mise en scène de quelques événements de sa biographie et des
procédés métafictionnels permet de créer une réalité différente. Il exprime sa propre
personnalité et laisse son vécu apparaître de manière cyclique dans sa fiction en le transférant
vers des personnages réceptacles. Le narrateur autodiégétique évoque son parcours d’écrivain,
l’écriture en français, l’auto-traduction en grec, les va-et–vient entre Athènes et Paris,
l’apprentissage du Sango, le décès du père, l’exil et les raisons du départ. Plusieurs faits
renvoient à la biographie de l’auteur Alexakis Vassilis, qui se fictionnalise, se montre et
s’observe sous le masque de l’autre dans un mouvement de déplacement autofictionnel. En fait,
le moi devient la matrice créatrice de l’auteur, ce dernier revendique le droit de greffer le vécu
dans le fictif.

Dans le cas de Vassilis, le genre autobiographique se trouve déséquilibré, vu qu’il


incarne le décalage qu’implique toute représentation subjective, ce genre d’écrit est qualifié par
Linda Lê, romancière et critique littéraire, d’« autobiographie désaxée », une écriture qui
laissent entrapercevoir le moi personnel de l’auteur là où se cohabitent le mode romanesque et
le monde autobiographique. Les Mots étrangers est une tentative de méditer sur la carrière de
l’écrivain bilingue Alexakis/ Nikolaïdés où l’écriture permet de se regarder, de s’étudier et de
s’auto-évaluer.

La réalité de l’exil et de la déportation est une matière riche pour le roman migrant,
Chahdort Djavann, dans son roman Comment peut-on être français ? met en scène une jeune

147
Vassilis Alexakis, op.cit, p 11-121
96
femme iranienne en exil à Paris, à la recherche de la liberté de jouir de plaisirs aussi menus et
naturels. Le récit raconte les peines et les difficultés d’intégration surtout l’apprentissage de la
langue française et le retour du passé qui entravent le cours normal de la vie.

« Elle ressentait dans son cœur la haine des dogmes qui pendant ses années
d’adolescence et de jeunesse lui avaient dérobé le droit à la vie, le droit à la
liberté, le droit au plaisir. Qu’une fille arpente les rues, ça n’existe pas en
Iran[...]Au pays des Mollahs, les regards des hommes s’accrochent à vous, vous
pénètrent, malgré le manteau et le voile »148

Djavann choisit un personnage en fugue que la répression politique et le dogmatisme


religieux, étaient les raisons de son exil en France. Il est le double de l’auteur, car le vécu de la
migration est présent dans le récit, Djavann revient aux scènes de son arrivée à Paris, la
découverte des mœurs des français, l’apprentissage de la langue française et surtout la rencontre
avec la différence. La découverte de l’autre génère chez Roxane le besoin de se réfugier dans
la culture perse, des traits propres à la société iranienne (la polygamie), la tyrannie religieuse
(le régime des Mollahs).

Quoique la couverture indique « roman » au-dessous du titre, le récit contient des échos
autofictionnels. Il existe des ressemblances entre l’auteur et son personnage à qui l’exil est une
fuite du régime religieux extrémiste. Lebrun & Collès confirment que dans la littérature
migrante, l’auteur semble se dévoiler mais se dissimuler au lecteur en ne qualifiant pas son
œuvre d’autobiographique.149

Avec Amin Maâlouf, le récit autobiographique revêt une autre dimension, il se penche
sur son passé familial et personnel et propose une véritable quête de ses ancêtres pour constituer
une mémoire individuelle et collective du Liban. La quête des origines de Maâlouf
est « patiente, dévouée, acharnée », elle est singulière car elle retrace le destin de sa famille en
migration perpétuelle.

« Sans doute avais-je manifesté, après la disparition de mon père, l’envie de


mieux connaître ces épisodes du passé familial[...] Mais rien qui ressemble à
cette rage obsessionnelle qui s’emparait régulièrement de moi quand je
m’adonnais à mes véritables recherches[...] »150

Le texte est plutôt un récit de vie déclenché par le décès du père, pour remonter à son
passé, à celui de son grand-père, à celui de son grand-oncle et à une foule des membres de sa
famille. Il s’agit d’une tentative de reconstitution de la vie amoureuse de ces hommes et de ces

148
Chahdortt Djavann, op.cit, p 29-30
149
Lebrun et Collès, op.cit, p 290
150
Amin Maâlouf, op.cit, p 9
97
femmes dont il se sent l’héritier. Le narrateur autodiégétique plonge le lecteur dans l’intimité
de ces ancêtres, la rétrospection dans le passé mystérieux des Maâlouf, une tribu à la fois arabe
et chrétienne lui permet de connaître le destin de ces libanais motivé par la tentation de partir
ailleurs.

A part le récit qui retrace les voies parcourues par les Maâlouf, le texte contient
également des photographies tirées des archives de l’auteur. Une représentation graphique de
ses origines familiales (carte routière p 482), un arbre généalogique présentant les ascendants
et les descendants, ainsi que des extraits de la correspondance ancestrale. L’intégration des
commentaires des photographies sert dans un texte autobiographique de révélateur du passé, de
capteur d’une réalité lointaine.

La consultation, la lecture et l’analyse de la correspondance ont le même effet du réel.


Cette correspondance permet d’élucider le mystère de l’aventure cubaine de Gebrayel Maâlouf
(grand-oncle), « un personnage légendaire et fascinant », un mythe dans la mémoire collective
de la famille. L’introduction de quelques documents qui relèvent de l’archive familiale revêt
une fonction référentielle, car ces derniers constituent une base de données de
« l’autobiographie familiale ». Ainsi le récit est un devoir de fidélité envers ses ancêtres en vue
de découvrir leur vécu marqué par les errances et les erreurs. Il s’agit d’un pacte signé d’abord
avec lui-même, « je suis d’une tribu qui nomadise depuis toujours dans un désert aux
dimensions du monde[...] »151. Amin Maâlouf tente de trouver des explications à cette migration
qui semble être la destinée de sa lignée familiale. Le véritable enjeu du récit est plus qu’une
histoire familiale mais une réflexion sur la mémoire et l’identité.

Quant à Tierno Monénembo, il opte pour une fiction romanesque dont la thématique
principale est la quête des origines, le héros est un jeune guinéen en quête de ses origines à
Cuba. Le narrateur extradiégétique semble détenir tous les fils du récit. L’œuvre de Monénembo
se nourrit de l’histoire et l’actualité africaine notamment celles de la Guinée. L’expérience
personnelle retentit dans le roman, l’origine du personnage principal, son nom Tierno, le retour
à l’Histoire de la Guinée et Sékou Touré. La quête des origines est animée par des souvenirs
fugaces, elle permet de tisser des liens avec les origines africaines des cubains et mettre en
parallèle le désenchantement politique dans les deux pays. En revanche, même si l’œuvre
s’inscrit dans la catégorie du roman, l’auteur est présent en filigrane, son expérience migratoire
et ses lectures.

151
Ibid, p 10
98
« Tierno Alfredo Diallovogui[...]un africain à Cuba à la recherche de ses
racines »152

« Débarquer un beau soir de Paris tout en se disant de Guinée et revendiquer


des ancêtres cubains, cela méritait pour le moins une explication »153

L’œuvre migrante quel que soit son genre romanesque : autobiographique, autofiction
ou fiction romanesque, contient des échos autofictionnels. L’écrivain migrant recourt à son
expérience migratoire en vue de produire un texte qui répond aux horizons d’attente du lectorat.
Dans les récits étudiés, le principe de base des auteurs est « la fictionnalisation du moi »,
autrement dit le moi devient une matière première pour les récits migrants.

Que ce soit dans le corpus français ou québécois, l’auteur est en filigrane. D’ailleurs,
tous les auteurs procèdent par des déplacements autofictionnels, les glissements permanents de
l’autobiographie vers la fiction permettent de percevoir le moi de l’écrivain dans le récit. Sans
oublier la répétition de quelques traits propres aux auteurs dans plusieurs œuvres.

La dimension autobiographique est récurrente dans le récit migrant, malgré l’usage du


jeu narratif considéré comme un brouillage. Dès les premiers récits migrants, le lectorat a
construit un horizon d’attente qui définit la forme, la thématique et la relation de la fiction avec
la réalité. Il s’agit de romans à tendance autobiographique qui abordent la thématique de la
migration, l’exil, l’identité, l’altérité. Le lecteur contribue à déterminer des critères de
catégorisation des œuvres migrantes.

3. Parcours migratoire : entre exil et quête des origines

L’écriture de la migration aborde tout ce qui est relatif au déplacement, au passage, à


l’exil, à l’errance, à l’identité et à la quête des origines. Ces textes littéraires invitent le lecteur
à effectuer un périple virtuel dans l’univers scriptural qui comporte des récits personnels de
l’exil, des interrogations sur la figure de l’étranger, l’enracinement et le déracinement. Ces
récits se caractérisent par leur diversité et leur singularité, chaque expérience se distingue des
autres par les raisons du départ, l’intégration dans la société d’accueil, la rencontre avec l’autre.

Dans cette étape de notre étude, il est impératif de déterminer la particularité du


parcours migratoire de chaque sujet migrant. L’expérience est vécue douloureusement, elle
oscille entre la perte et le deuil d’une part, et l’enrichissement culturel d’autre part. Jacques

152
Tierno Monénembo , op.cit , p 25-26
153
Ibid, p 27
99
Mounier dans son introduction à l’ouvrage collectif « Exil et littérature », désigne l’expérience
de l’exil péjorativement :

« Face au sentiment de rejet, de séparation, de relégation, comment donc


retrouver son identité si ce n’est par le recours à l’imaginaire ? Mais cette quête
par l’écriture, sera-t-elle quête de la réintégration ? Est-elle une mythisation du
pays perdu, de la patrie perdue ? Ou tout au contraire, une véritable découverte
de soi[...] par l’écriture, l’exil ne se servirait-il pas à mieux se trouver, ou à se
retrouver ? Car pourquoi n’y aurait-il pas d’exils heureux positifs »154

L’expérience de l’exil se décline différemment, le lieu d’origine devient un lieu sacré et


vénéré, il se transforme en une patrie imaginaire. L’écriture est une contrée de prédilection, là
où l’exilé pourrait créer une territorialité imaginaire. Le recours à l’écriture aide à contrecarrer
l’angoisse de la perte, à rompre l’appréhension du vide spatial. Les auteurs du corpus, quel que
soit leur origine, invoque leur expérience pour ainsi transmettre au lecteur le vécu d’un
personnage qui ne pourrait être que son double au dépit de la technique narrative adoptée. Dans
les récits migrants étudiés, les raisons du départ divergent, ces dernières définissent le parcours
de chaque personnage. Ainsi, nous proposons de classer les parcours selon les raisons du départ
à savoir politiques pour Dany Laferrière, Emile Ollivier, Alexakis Vassilis, Amin Maalouf et
Tierno Monénembo. Et religieuses, pour Régine Robin, Naïm Kattan et Chahdoort Djavann.

a. Les raisons politiques

L’exil est un paradigme humain paru dès l’avènement de l’humanité, à chaque fois que
les conditions vitales deviennent précaires, l’humain choisit de changer le lieu pour améliorer
sa vie ou garantir la survie. A partir de la deuxième partie du XXe siècle, le monde a connu des
flux migratoires massives à cause des mutations politiques qui ont affecté des pays comme
Haïti, la Grèce, le Liban et la Guinée.

Dans Chronique de la dérive douce, l’auteur transcrit son expérience à travers un


personnage qui lui ressemble, il raconte son arrivée à Montréal pour survivre au
massacre. « J’ai quitté Port-au-Prince[...]/ Bilan : un mort, un en prison/ et le dernier en
fuite »155. En 1973, Haïti est sous le règne de Bébé Doc. Avec les répressions politiques et
idéologiques, l’auteur-personnage est en périple. Pourquoi périple et non pas exil ? Dany
Laferrière refuse et rejette l’étiquette d’« écrivain en exil » sous prétexte que les conditions
géographiques d’Haïti exige le départ. Dans son récit de l’arrivée, il enregistre tout ce qui lui
paraît différent de son pays natal.

154
Jacques Mounier(dir), Exil et littérature, ELLUG, 1986, p 66
155
Dany Laferrière, op.cit, p 74
100
« D’une certaine façon, ce pays/ ressemble au mien. Il y a/ des gens, des arbres,
un ciel, / de la musique, des filles. / de l’alcool, mais quelque part, /j’ai le
sentiment que c’est/totalement différent sur des/ points très précis : l’amour, la/
mort, la maladie, la colère, la/ solitude, le rêve ou la jouissance/ Mais tout ça
n’est qu’une intuition. »156.

Dany est arrivé au « nouveau monde », la métropole et l’espace nord-américain. Il s’agit


d’un nouvel arrivant dans une ville nouvelle, Montréal qui exerce un attrait particulier, son œil
est à la recherche d’un point de ressemblance avec le pays quitté, un point de repère duquel il
peut effectuer la rencontre. La découverte du Nouveau Monde se fait d’abord par l’observation,
aucun détail ne lui échappe : les enseignes, les passeurs, les attitudes humaines, les frontières
linguistiques. Il est obnubilé par la découverte, ce qui l’entraîne dans un mutisme momentané.

Dany plonge le lecteur dans un portrait exhaustif de l’espace montréalais, la découverte


spatiale coïncide avec la rencontre de l’humain. « Tout est nouveau pour moi dans cette
ville »157. L’oisiveté le pousse à explorer le territoire féminin québécois où il excelle à faire
preuve de ses dons érotiques. Refusant de qualifier son voyage d’exil, Dany vit sa dérive
pacifiquement mais précairement surtout avec la faim, le froid, l’angoisse et la méfiance. Ayant
son pays natal comme référent, tout ce qu’il découvre le renvoie à Haïti. Il se voit contraint de
s’enliser dans une comparaison spontanée, de constants allers-retours entre le passé et le
présent, entre avant et après le voyage. C’est la permanence de l’être mais aussi de l’île à travers
le temps transformé et métamorphosé.

Le style d’écriture abordé par Dany Laferrière est une écriture de la mémoire, il a un
souci d’échapper à l’oubli. C’est un moyen efficace d’enregistrer ce qu’il a encore en mémoire,
de faire vivre les personnages et les objets, de préserver les détails du passage dans le temps et
d’inscrire le moment vécu tel un témoignage vif. Dany, en procédant ainsi, manifeste une
subjectivité exprimée par le biais de l’intervention de la mémoire dans la représentation du
monde.

Les Urnes Scellées d’Emile Ollivier associe l’exil du personnage Adrien Gorfoux aux
oppressions politiques. En fait, la politique est une thématique constante dans le texte : les
urnes, l’oppression politique, Assassinat, Corruption. Le retour au bercail d’Adrien coïncide
avec l’assassinat d’un militant politique Sam Soliman. En vue d’expliciter les mystères de cette
affaire, il s’enlise dans une quête double : la quête des coupables et en même temps une quête
d’un passé lointain et mythique, le pays rêvé n’existait plus. Rien que la misère, le délabrement
et la précarité. Le pays est défiguré au point qu’Adrien ne le reconnaît pas : « Le pays où il

156
Ibid, p 18
157
Ibid, p 38
101
débarque, il le connaît bien. Pourtant, après tant d’années d’errance, une profusion de détails
lui manquent pour qu’il le reconnaisse sien »158 .

Adrien est archéologue, il est revenu à l’île dans l’espoir de trouver un trésor africain
enfoui au début du siècle par un mercenaire allemand. Entre le début et la fin du récit, Adrien
est en exil permanent qui se transforme, d’un exil forcé à un exil volontaire. La scène
d’assassinat de Sam suscite sa curiosité, il se transforme en détective pour rassembler les raisons
du meurtre. Zag, le coiffeur où se réunissent les Hâbleurs de la ville, est une archive vivante qui
partage sa mémoire avec Adrien en vue de reconstituer la fresque de l’espace insulaire, il
convoque la nécrologie et la généalogie qui révèle les fils de la filiation légitime et illégitime,
les divers métiers et activités qui tissent une communauté avec ses dimensions relationnelles,
les passions diverses des personnages, les biographies et les journaux intimes. Tous ces
éléments sont rassemblés pour accéder au passé qui défie les accumulations. La double quête
d’Adrien est heurtée à un pays en déperdition :

« Voilà la terre qu’il avait traînée sous ses savates, le long de pierraille de
l’errance. [...], ce ne sont plus que lieux oubliés, contrées encloses par la peur,
être réduits à l’abrutissante mécanique des gestes du quotidien, repliés dans une
campagne délitée. Ici et là, l’avenir douteux, l’expectative, un peuple, tout un
monde en passe de marcher à côté de sa propre histoire »159

Le choc que vit Adrien à la découverte des lieux éteint en lui tout espoir de retrouver le
pays quitté. Désenchanté, il décide de rebrousser chemin, ce retour proclame ses échecs
multiples d’abord les fouilles archéologiques, la solution du meurtre de Sam et son mariage
avec Estelle. Les retrouvailles avec l’île natale demeurent mythiques car il est contraint
d’inventer un espace virtuel où il pourrait rassembler toutes les traces du pays de l’enfance. Sa
quête du pays est vouée à l’échec, il ne peut suppurer les plaies d’une mémoire hantée par les
images du passé. « Il quittait une ville, un pays où, cinq mois durant, il avait navigué entre
mémoire et oubli, trace et disparition, falsification et vérité[...] »160. Ainsi, Ollivier situe son
personnage sur les voies de l’itinérance. L’échec du retour l’entraîne dans l’exil volontaire en
adoptant une identité migrante qui est indécise et variable, et surtout met fin à une quête
identitaire destinée à être inachevée éternellement.

Avec la diversité de l’espace francophone, nous quittons les Caraïbes pour débarquer à
la Méditerranée, notamment la Grèce. Vassilis Alexakis est un écrivain grec francophone qui a
choisi l’exil pour exprimer le refus de la junte militaire qui a pris le pouvoir en Grèce en 1967.

158
Emile Ollivier, op.cit. p 41
159
Ibid. p 48
160
Ibid.p 295
102
Après avoir adopté le français comme langue d’écriture, une crise identitaire l’oblige à regagner
Athènes en vue de renouer avec sa langue maternelle. Se situer entre deux langues reflète le
nomadisme de l’auteur et l’instabilité linguistique. Le personnage de Vassilis Alexakis, M.
Nikolaidès opte pour une stratégie distincte pour évoquer son parcours migratoire. Exilé en
France depuis vingt-quatre ans, il est devenu écrivain en deux langues : le grec sa langue
maternelle et le français la langue d’adoption. Dans Les Mots étrangers, il est question
d’apprendre une troisième langue, le Sango de la Centrafrique. Le processus d’apprentissage
de cette langue le renvoie aux scènes antérieures d’apprentissage du français lors de son arrivée
en France.

L’appel d’un troisième espace linguistique est une stratégie mise en marche par le
personnage pour faire appel à ses réminiscences. Il s’interroge : « Quel besoin avais-je d’une
troisième langue ? », peut-être qu’il s’agisse d’une cure de jouvence, ou une fugue du
bilinguisme, ou le deuil du père perdu. La question linguistique représente le fil conducteur de
la narration, Nikolaidès se reconnaît dans la langue étrangère qui est l’image de son aliénation
linguistique, comme elle lui permet de réfléchir sur son rapport particulier aux langues et aux
conséquences identitaires de ces choix linguistiques. Il s’explique à propos su Sango : « Je
commence à penser que l’apprentissage d’une langue ressemble à une cure de jouvence. [...],
il me donne l’agréable illusion que je peux prendre un nouveau départ. Il m’invite à jouer
comme faisait le français »161.

Pour les motivations de cet apprentissage, Nikolaidès revendique la liberté d’écriture. Il


est en quête d’une langue sans bagage émotionnel dans laquelle il peut évoquer le décès de son
père en se débarrassant de la souffrance du deuil. « Il est moins douloureux d’évoquer la mort
de mon père en Sango qu’en Grec. [...] »162. L’apprentissage lui permet également de
s’interroger sur son rapport au grec et au français, « apprendre une langue étrangère oblige à
s’interroger sur la sienne propre »163. Nikolaidès entretient une relation assez particulière avec
ses deux langues, sa langue maternelle et celle d’adoption. La langue étrangère entraîne les
deux langues dans un processus qui vise à les débarrasser de leur bagage émotionnel. Lors de
son passage en Grèce pour vider la maison familiale, il déclare : « Il ne m’était pas agréable
d’entendre parler grec autour de moi. Les mots me blessaient [...] J’avais le sentiment que ma
langue maternelle m’avait trahie »164

161
Vassilis Alexakis, op.cit, p 54
162
Ibid, p 54
163
Ibid, p 75
164
Ibid, p 172
103
Avec le décès du père, il est devenu orphelin de la langue. Le Sango représente un détour
linguistique pour évacuer le rejet de la langue maternelle. Après le séjour en Centrafrique, il se
réconcilie avec le grec, l’exploration linguistique a un effet cathartique sur le narrateur, ce
dernier a pu se débarrasser des souvenirs douloureux, il permet d’écarter les douleurs
personnelles, linguistiques et familiales. Les Mots étrangers met en scène un narrateur en proie
à un malaise linguistique lié à une multitude de facteurs comme le bilinguisme, la peur de la
langue maternelle engendrée par l’exil et le décès du père. Le recours à une troisième langue
exprime la frustration de Nikolaidès devant l’incapacité d’exprimer et évacuer les émotions à
charge négative. De ce fait, Alexakis démontre que la multiplication des espaces linguistiques
et le dialogue des cultures permettent de « dédramatiser » le rapport aux langues et désamorcer
les situations conflictuelles.

Dans le cas d’Amin Maâlouf, l’autobiographie évoque son passé familial et personnel,
et propose une véritable quête de ses ancêtres en constituant une mémoire individuelle et
collective du Liban. Ce pays qu’il avait quitté à cause de la guerre civile libanaise entre 1975
et 1990. Amin Maâlouf, en réaction à cette situation politique déséquilibrée, s’exile en France,
et poursuit les voies de la migrance parcourues par ses ancêtres. Ainsi, le vécu de l’exil exige
un retour au passé ancestral en vue de comprendre les motivations du départ des Maâlouf en
particulier et des libanais en général.

Dans Origines, Maâlouf entreprend une quête singulière désignée comme étant « une
patiente remontée aux origines »165. La quête s’amorce avec la consultation des lettres de
l’archive familiale. Le récit est rédigé entre 2000 et 2003 à Paris, à la Havane et à Beyrouth. Il
se compose de digressions, de bifurcations qui s’avèrent indispensables à comprendre les
rapports des uns avec les autres. A la Havane, il poursuit les traces de son grand-oncle de Cuba,
déchiffre ses lettres et se perd dans les rues de la capitale cubaine pour retrouver sa demeure et
sa tombe. Le périple à Cuba est considéré comme un authentique pèlerinage d’un voyageur se
rendant à un lieu précis pour rendre hommage aux ancêtres, « [...] je m’adonnais à mes
véritables recherches. Comme si, dès que mes propres origines étaient en cause, je retrouvais
une certaine placidité héréditaire, et la stérile dignité du silence. »166

Maâlouf s’engage dans une quête des origines pour expliquer les mystères d’une famille
nomade et briser le mutisme qui entoure son héritage familial. Il désire remonter aux origines,
revenir aux sources de l’écriture et reconnaître l’apport des fondateurs dans sa vie. Origines est

165
Amin Maâlouf, op.cit, p 359
166
Ibid, p 17
104
un récit qui met en scène un ensemble de personnages qui ont devancé les Maâloufs dans leur
migrance, il est fondé sur la correspondance qui permet d’ôter le voile sur des scènes du passé
et réfléchir sur le sort réservé aux différents membres de la famille. Cette archive familiale est
constituée de tous les documents témoignant d’une période précise dans l’existence de la
famille :

« J’ai lu et relu ces paragraphes... J’ai l’impression d’y entendre la voix de ce


grand-père que je n’ai jamais connu, sa voix du temps où il était jeune homme,
[...] et s’il était raisonnable de rester au pays, ou honorable de partir[...] »167

La consultation de cette archive livre au lecteur une conception personnalisée de


l’Histoire du Liban, voire l’Histoire des flux migratoires au début du XXe siècle. Les multiples
déplacements des ancêtres représentent une découverte et une exploration d’un espace méconnu
jusque-là. Les lettres échangées transmettent un savoir vivre et un contenu culturel propre à un
peuple en dérive. Ceci dit, Amin Maâlouf dans son autobiographie ne se contente pas de
produire le récit de son exil, le séjour à l’étranger ou sa réussite professionnelle. Il élargit
l’horizon de l’histoire pour rassembler tous « les Damnés de la terre » de Maâloufs, et pour
ainsi contribuer à élaborer une « généalogie » de sa lignée qui était, à travers le temps, sujette
à la migration.

De par cette tentative de retracer le passé familial, Maâlouf s’intéresse à produire une
réflexion sure « l’identité composée », cette identité qui se compartimente, s’entrecroise,
s’interfère et s’enchevêtre. Elle est composée de tous les éléments qui peuvent influencer sa
construction et sa reconstruction quel que soit les circonstances. Le texte est également une
réflexion sur la mémoire et son rôle crucial à (re)constituer le passé et produire un discours qui
pourrait aider les générations à répondre à la question « Qui sommes-nous ? ». Il prône
également le rôle de l’écriture dans la préservation des traces, car le patrimoine oral est
condamné à l’oubli et l’effacement génération après génération, il se dissipe dans l’absence
d’une stratégie pertinente de conservation. Ainsi, Amin Maâlouf procède à une reconstitution
de l’archive familiale (lettres, notes, discours, photographes) pour en extraire un écrit destiné à
sa progéniture en vue de tisser les liens avec les origines, et garder les relations avec le pays
d’origine, le Liban.

D’ailleurs, la Quête des origines est entreprise également par le personnage de


Monénembo. Dans Les Coqs cubains chantent à minuit, le personnage Tierno Alfredo
Diallovogui (El Palenque), un guinéen de Paris qui débarque à Cuba en quête de ses origines,

167
Ibid, p 91
105
mené d’un souvenir embryonnaire d’une maison et l’air d’une chanson que sa mère fredonnait
pendant son enfance. Cette quête est une démarche à suivre, un itinéraire à parcourir pour
compléter la fresque identitaire. Pour El Palenque, le débarquement à Cuba a pour but de
trouver le lien entre les indices qu’il détient : l’air de la chanson, le cobra du cuivre et la tombe
de sa mère. La quête est une tentative du retour à l’histoire familiale voire à l’Histoire d’une
nation.

Cuba, pour El Palenque, est le pays de sa naissance : « Lequel est cubain : ton père ou
ta mère ? […] L’un d’entre eux ? / Tu as une photo ? Non juste une chanson ! / Une chanson !
Tu as raison, mon vieux, tu as parfaitement le droit de te foutre de ma gueule ! »168 La quête
des origines consiste à rassembler un ensemble d’indices. Les origines d’El Palenque sont
dissimulées sous un voile épais qui ne laisse transparaître aucune trace, « pour toi, comme pour
moi, ta vie se cachait sous les brumes »169 Ignacio, le narrateur, dans sa lettre d’aveu procède
par une mise en ordre de tous les indices de la quête. De nombreux acteurs sont engagés dans
cette entreprise, El Tosco (Représentant du régime), Roberto (Un parent de Juliana), Poète/
Mambi.

Et toi, cela se voyait de loin, tu avais une peur bleue d’en savoir davantage que
la chanson et la tombe, comme si un gouffre sans fond t’attendait au-delà de ces
minces indices […] Avec Poète, le non-dit du passé. Avec El Menor, les plaisirs
simples de la Havane. C’est avec ce saltimbanque-là que tu as mis la ville sens
dessus dessous. Avant que la main intraitable d’El Tosco ne te jette dans le
premier avion.170

Au cours de la quête, l’histoire personnelle est ancrée dans un cadre plus large, celui de
l’Histoire. Monénembo, dans son roman, veille à faire allusion à la Révolution cubaine, en
introduisant une séquence historique relative à la rencontre de Castro avec le grand-père
maternel. Le retour à l’Histoire permet de déceler le mystère du papier signé de Castro. « A
Cuba, l’histoire était alors intime, artisanale, bucolique, aussi bonne à humer que la mariposa,
aussi soyeuse et réversible qu’un gant de soie. A ce moment-là, El Palenque, cela valait
vraiment la peine de naître »171, et donner l’occasion au lecteur de découvrir les principes de la
Révolution de Fidel Castro. A l’insu de cet aperçu de l’histoire cubaine, l’auteur choisit d’offrir
au lecteur un autre segment de l’Histoire de Guinée, pour mettre en parallèle les destins des
deux peuples dont il porte les traces :

On est en Afrique : le temps que l’on enterre le défunt, l’armée s’était emparée
du pouvoir. « Un coup d’état contre un cadavre ! » […] Ici comme là-bas, on

168
Tierno Monénembo, op.cit, p 27
169
Ibid, p 33
170
Ibid, p 46
171
Ibid, p 115
106
vivait au rythme des purges et des pendaisons, à la merci des discours fleuves
et des pénuries de toutes sortes, […] notre lointain cousinage ne devait pas se
limiter aux dieux Yoruba et à la salsa. Il nous fallait partager aussi les mêmes
sévices, et la même dévotion pour le grand frère soviétique […] 172

L’évocation de l’Histoire de Cuba et de la Guinée est une mise en exergue du destin des
peuples cubains et guinéens qui partagent le même désenchantement politique. De plus, pour
El Palenque, c’est la politique qui est la cause principale de sa déperdition : A Cuba le régime
s’est débarrassé de Juliana sa mère est mise dans un asile psychiatrique en lui ôtant ses biens et
ses propriétés. Alors qu’en Guinée, après le coup d’état contre le cadavre de Sékou Touré,
Samba-Félix est condamné à mort avec tous les alliés du régime.

La quête menée par El Palenque est truffée de mystères, elle est sous forme d’une
énigme : « Cumanayagua, de la Quinta de los torrentes, du papier signé de la main de Castro,
du secret de la folle de Mazora… »173. Malgré ses tentatives, cela demeure dérisoire, car au
moment où les mystères commencent à se dévoiler les autorités ont déjà décidé de son
expulsion. La quête est interrompue avec son expulsion de Cuba. Ignacio, son compagnon,
tenté par l’élucidation du mystère prend la relève, tout s’éclaire, chacun des mots innocents et
fortuits […] au sommet apparaît […] la funeste saga qui est la tienne. »174, la résolution est lue
dans le carnet de Poète/Mambi : Elle a commencé à s’éclaircir bien après ton retour à Paris
quand Poète a escaladé le pinacle de l’église pour aller se confondre avec la pluie »175. Juliana,
la saga de sa famille, l’Amiral Nakhimov, Mambi/Poète, la rencontre avec Sam-Saxo, le voyage
en Guinée, mariage avec Sam, Accouchement de Tierno, expatriation de Juliana vers Cuba, le
séjour psychiatrique à Mazora… Tout s’éclaircie après la lecture du carnet de Poète. Ignacio,
le narrateur, décide d’expédier une longue missive pour expliciter à El Palenque les résultats de
la quête. C’est bien ce que je disais : tu as fini de lire cette lettre et aucun cri n’est sorti de ta
bouche. Tu restes muet, absent, perdu dans des pensées profondes et graves […] »176

Ceci dit, l’écriture migrante est d’emblée un cheminement intime où la quête s’avère
indispensable pour rejoindre le pays rêvé, le retour se fait par le biais de l’écriture, un retour
virtuel qui invoque l’Histoire d’un peuple, les parcours d’autres immigrés ainsi que l’impact
des migrations sur le plan individuel : errance et déperdition. Sur le plan patriotique : les pays
deviennent uniquement des lieux de départs.

172
Ibid, p 156
173
Ibid, p 33
174
Ibid, p 30
175
Ibid,p 33
176
Ibid, p184
107
b. Les raisons religieuses

A l’insu des raisons du départ politique, la religion joue également un rôle décisif dans
la décision du départ. Régine Robin, Naim Kattan et Chahdort Djavann ont opté pour l’exil
dans le but de fuir les pogroms pour Robin et Kattan et le fanatisme religieux pour Djavann.

Dans La Québécoite, la narratrice dans les trois sections du roman ne cesse d’évoquer
ses va-et-vient entre Paris et Montréal, et ses tentatives d’adaptation avec la société et la culture
québécoises. La narratrice envisage d’écrire un roman sur un personnage qui s’adonne à
raconter ses errances et ses essais de (ré)enracinements toujours déçus. Dans chacune des trois
sections du roman qui correspondent à trois quartiers de Montréal, la narratrice teste trois
histoires possibles en adoptant le mode conditionnel. Le premier récit se déroule dans le milieu
Ashkénaze du quartier Snowdon, le deuxième récit se situe à Outremont auprès de la
bourgeoisie souverainiste québécoise, enfin le troisième récit a pour cadre le milieu
multiculturel des immigrés autour du Marché Jean-Talon.

La narratrice revendique son appartenance au peuple juif expatrié de l’Europe de l’Est,


elle s’adonne à transporter leurs souffrances, leurs départs et leurs exils. Le récit est composé
de plusieurs textes relatifs à l’histoire du peuple juif : des récits enchâssés des anciens évadés,
des passages de l’histoire, extraits de la bible, les propos de Mimi Yente. Dans La Québécoite,
le recours à l’histoire permet de justifier les multiples départs et surtout le sien. Malgré la
distance temporelle des événements relatés, la narratrice s’inscrit dans une tradition exilique
qui se rapporte surtout à la religion. Elle adopte une parole immigrante qui s’alimente d’une
nostalgie plurielle, un mouvement axé sur la mémoire et sa transmission. A Montréal, la
narratrice-personnage est face à une multiplicité des mémoires, elle vit une tension continue
entre le passé des ancêtres juifs et le présent de l’exil.

L’héroïne de Chahdort Djavann est une jeune iranienne en exil à Paris qui tente
d’intégrer la société française, sauf que l’apprentissage de la langue française est devenu un
obstacle face à ce processus d’intégration. Entre le passé traumatisant duquel elle s’enfuit et le
présent ambigu dans lequel elle se situe, Roxane vit un embarras entre les deux. Sa tentative
d’aller vers l’avant se ralentit à cause de ses nombreux retours en arrière : « Elle voulait vivre
le présent et construire l’avenir, mais l’avenir n’avait pas un arsenal d’images, tandis que le
passé, ah si. [...] Elle voulait aller de l’avant, mais elle allait à rebours. [...] »177. De plus,
l’apprentissage de la langue l’entraîne dans un malaise identitaire, le perse s’oppose au français.

177
Chahdort Djavann, op.cit, p 64
108
Tout ce qu’elle tente d’oublier surgit lors des séances d’apprentissage, « La langue lui
échappait, elle s’en sentait exclue. Cette langue impitoyable ne lui pardonnait rien. [...] elle
devient obsédé du sexe des mots, comme les fanatiques religieux l’étaient du sexe des
femmes »178.

Seule dans son appartement à Paris et hantée par l’acquisition de la langue française,
elle s’identifie à Roxane de Montesquieu, elle décide de lui envoyer des lettres où elle parle de
la découverte de Paris et la vie en Iran sous le régime des Mollahs. Roxane, malgré le refus des
dogmes religieux, évoque d’une manière élogieuse la littérature iranienne notamment les Mille
et une nuits, Firdaoussi, Saâdi, Hâfez, Omar Khâyyam :

« Le seul lien qu’elle gardait avec le persan, c’était à travers les deux livres de
poésie qu’elle avait apportés dans sa valise : les Quatrains du vénéré Omar
Khâyyam XIe siècle, et le divan, le recueil de poèmes, de Hâfez, XIVe siècle,
le poète adoré des Iraniens »179

Située entre deux cultures, deux langues, deux systèmes conceptuels, Roxane vit une
difficulté d’ancrage spatial, d’intégration à la culture d’accueil et du déracinement de sa culture
d’origine. Le roman contient également une critique de la société musulmane, une société
misogyne où la femme est rendue à un rang inférieur. D’abord, les femmes sont sous l’emprise
des hommes qui « malgré le manteau et le voile, ils vous auscultent, vous dépouillent[...] »180,
et sous l’emprise des Mollahs, « [...] il n’y a pas de femmes si courageuses en Iran. Quelle
femme osera arracher son voile et apparaître fière, la tête découverte, devant le peuple »181.
La vie intime est également annulée, tout rapport du sujet au corps, au sexe, à la jouissance et
à l’amour est interdit, « [...] l’Iran s’est transformé entièrement en harem, les femmes sont
surveillées et les hommes castrés par la loi des Mollahs »182.

Obnubilée par la découverte de l’occident, l’apprentissage de la langue et la


comparaison entre la France et l’Iran, la scène du viol par les gardiens de la religion (la cause
du départ) n’est racontée que vers la fin du récit, ce qui explique la volonté de Roxane
d’éradiquer tout ce qui peut lui rappeler cet acte cruel et inhumain. Lors d’un voyage à Ispahan
avec ses amies, Roxane est accusée par les « passdarans », d’avoir porté atteinte aux mœurs
publics en se déshabillant dans la rue, et de se promener sans la compagnie d’un homme.

178
Ibid, p 59
179
Ibid, p 93
180
Ibid, p 30
181
Ibid, p 199
182
Ibid, p 201
109
Le roman est certes un roman de l’exil du personnage et les difficultés d’intégrer la
langue et la culture françaises. Mais il comporte une critique acerbe du régime islamique en
Iran, qui, selon Roxane, a bouleversé la vie des Iraniens et transformé la société en un énorme
« Harem » où les femmes sont épiées et les hommes captivés par les lois islamiques. Le
totalitarisme du régime des Mollahs et les exactions contre la population sont devenus monnaie
courante.

Pour Naïm Kattan, son œuvre autobiographique Carrefours d’une vie est le bilan d’un
parcours de la vie d’un exilé. Il précise : « J’ai réuni dans ce livre des essais où j’ai tenté de
comprendre ce qui a marqué ma vie, et notamment mes écrits »183. Naim Kattan est juif
d’origine irakienne, il émigre au Québec après un séjour de plusieurs années en France. Son
arrivée au Québec au cours des années 1950 a contribué à faire de lui un écrivain au croisement
de plusieurs cultures. Son autobiographie retrace les moments forts de sa vie, d’abord sa
naissance, ensuite son rapport à l’écriture et les amis qui ont influencé sa vie d’écrivain.

L’œuvre s’amorce avec la confirmation de son origine « Je suis un juif de Bagdad. Un


lieu, un espace et un temps »184, la religion juive et l’origine arabe irakienne situent Naïm Kattan
dans un univers d’interférence de cultures, elles sont considérées un vecteur de richesse et de
diversité. Il revendique son appartenance à la culture arabe et juive à la fois, « Je pouvais lire
la Bible et le Coran dans leurs langues d’origine, langues sacrées[...] »185.

Naïm Kattan, dans la première partie intitulée « Qui suis-je », évoque l’enchevêtrement
entre sa religion et sa culture. Malgré les réminiscences douloureuses de l’Irak de 1941, et le
traumatisme vécu à cause du pogrom (Farhoud), il ne cesse de faire appel à son pays natal et à
sa langue maternelle, l’arabe. « [...] je n’avais pas choisi le sionisme. Les années avaient passé
et je ne me sentais plus tout à fait concerné, sauf en tant que juif fidèle à ses origines. »186.
L’exil de Naim Kattan n’a jamais constitué une rupture avec le lieu de naissance malgré le
Farhoud qui était derrière l’expatriation des juifs d’Irak, « En 1950, les juifs d’Irak devaient
renoncer à leur citoyenneté et se délester de leurs biens s’ils désiraient quitter le pays, c’est à
dire immigrer en Israël »187. Le retour au passé collectif a pour raison de justifier le départ, un
départ forcé et involontaire. Dans les différents déplacements de Kattan, il a toujours gardé les
liens avec son pays natal par les correspondances avec les journaux locaux, par les amitiés avec

183
Naim Kattan, op.cit, p 9
184
Ibid. p 15
185
ibid., p 22
186
Ibid. 24
187
ibid. p 26
110
ses compatriotes musulmans en France comme au Québec. Le Judaïsme représente un leitmotiv
de sa vie quotidienne, « plusieurs de mes romans, de mes nouvelles et de mes essais ont pour
thème le judaïsme »188, le rapport au judaïsme ne l’empêche pas de côtoyer des exilés de
différentes confessions et de différentes origines, « Comment, me situer ? Juif, arabe, canadien,
francophone ? Ma langue maternelle et ma culture d’origine sont arabes. » 189.

Dans l’œuvre de Kattan, il est question de transmettre au lecteur des idées sur sa
conception de l’exil, du judaïsme, de la rencontre et la différence, des frontières et de la
francophonie. Ainsi, l’auteur influencé par son déplacement ne cesse de revendiquer son
identité d’auteur migrant. Les différents déplacements entre l’Orient et l’Occident ont placé
l’auteur dans un univers marqué par le pluralisme linguistique et culturel où l’hybridité et le
métissage sont prônés dans une ère qui tend de plus en plus vers l’universalité.

En guise de conclure, les œuvres migrantes, quel que soit l’origine de son auteur, sont
des mises en scène diverses de personnages en exil. Ce dernier entraîne le personnage dans un
processus de déculturation d’où la nécessité d’une quête des origines, elle permet de renouer
avec les traces identitaires et accepter à la fois l’Autre avec sa langue et sa culture. Ces écrits
sont une expression du vécu dans le pays d’accueil marqué souvent par les multiples retours
virtuels au pays d’origine. Le recours à la mémoire est un besoin et un remède contre l’oubli et
l’effacement. L’ancrage dans la nouvelle aire linguistique et culturelle exige une réconciliation
entre le passé et le présent. Ces récits, quel que soit la thématique abordée : expérience de l’exil,
quête des origines, errance ou récit du retour, répondent aux attentes du lectorat. Ils
correspondent aux normes établies par les lecteurs des premiers récits abordant la thématique
de la migration.

188
Ibid. p 39
189
Ibid. p 61
111
Chapitre 2 : Multiplication et diversification des
lieux : s’inscrire dans l’ailleurs

1. Le chronotope migrant : coupure et errance


Dans l’écriture migrante, le « fond migrant » du texte est assuré par l’expérience
personnelle de l’écrivain qui se glisse entre les lignes, il est le motif de la parole et des
sentiments des personnages migrants. L’exil est une forme des migrations, il est relatif à un
déplacement « forcé » qui résulte la perte d’un lieu et l’acquisition d’un autre. Il provoque une
coupure d’une part et une jonction d’autre part, une coupure avec le lieu d’origine surtout quand
le départ est définitif et le retour n’est pas envisageable. Et une jonction avec le lieu d’accueil
considéré un refuge, mais dont l’intégration n’est pas garantie. Dans ce sens, l’identité du sujet
migrant est introduite dans un processus mettant en relation le temps et l’espace de la migration,
elle subit des modifications et des interférences.

En revanche, les écrits migrants expriment parfois une rupture entre un être humain et
son lieu d’origine. Cette rupture s’apparente à l’espace-temps dans lequel il est ancré. Cette
interférence entre les deux dimensions renvoie à la notion du chronotope élaborée par Bakhtine
dans son ouvrage Théorie et esthétique du roman 190, elle est définie comme une catégorie
littéraire de la forme et du contenu, les structures spatiales dans le monde fictionnel sont
fondamentales à la production du sens, il affirme :

« Les indices de temps se découvrent dans l’espace, celui-ci est perçu et mesuré
d’après le temps. Cette intersection des séries et cette fusion d’indices
caractérisent, précisément, le chronotope de l’art littéraire. En littérature, le
chronotope a une importance capitale pour les genres »191

Pour Bakhtine, l’étude du chronotope n’est plus un simple repérage formel des notations
relatives au temps et à l’espace, mais chaque chronotope se présente comme « une catégorie
esthétiquement configurée qui véhicule sa propre vision du monde »192. Ainsi, le chronotope
concerne au fond l’appréhension du monde extérieur en suivant la configuration et la fonction
du temps-espace du récit. Il est une dimension du récit qui aide à identifier les valeurs
principales d’une œuvre et même d’un genre. Cette corrélation entre le temps et l’espace est
déterminée par Eric Landowski comme des procédures de spatialisation et de temporalisation

190
Mikhael Bakhtine, Théorie et esthétique du roman, traduit du russe par Daria Olivier, Première parution en
1978, Collection Tel (n° 120), Gallimard, 1987
191
Ibid, p 235
192
Ibid, p 236
112
qui paraissent conditionner toute forme d’appréhension de notre être au monde en tant que
monde signifiant.193Les procédures de la spatialisation et de la temporalisation inscrivent le
sujet dans une relation non pas à l’ici-maintenant mais à l’ailleurs-passé. Ces procédures
permettent de distinguer entre deux situations, la situation vécue dans son pays et celle du pays
d’accueil. Le sentiment de stabilité et d’équilibre est substitué par la mouvance, l’absence et la
négation.

Dans les récits migrants, le personnage mis en scène est tiraillé entre l’ici et l’ailleurs,
entre le présent et le passé. Son identité subit un processus de reconstruction. Landowski
ajoute :

« Sémiotiquement parlant, c’est chose déjà entendue, il n’y a pas d’espace-


temps comme référent pur ou comme objet d’étude donné à priori. Il n’y a que
des sujets qui, à « ici-maintenant » construisent les conditions de leur rapport à
eux-mêmes, comme « je ». De ce point de vue, toute construction identitaire,
toute « quête de soi » passe par un processus de localisation du monde »194

Le chronotope migrant, dans notre corpus, occupe une place centrale dans le récit. Il est
une propriété formelle de la littérature qui se trouve amplifiée dans l’écriture migrante, « en
insistant sur l’importance du lieu, il devient possible de faire place à la turbulence émotionnelle
qui accompagne, chez tout sujet migrant, l’expérience du déplacement vu comme déracinement
existentiel »195

Le chronotope du seuil peut s’associer au thème de la rencontre, mais il est notablement


plus complet : c’est le chronotope de la crise, du tournant d’une vie. Le mot seuil a été associé
au moment de changement brusque, de crise, de décision modifiant le cours de l’existence (ou
d’indécision, de crainte de « passer le seuil »). En littérature, le chronotope du seuil est toujours
métaphorique et symbolique, parfois sous une forme explicite, mais plus souvent implicite. En
même temps, l’arrivée dans un nouvel espace n’aboutit pas souvent à une acquisition ou un
ancrage définitif, le sujet migrant demeure tiraillé entre le passé/pays d’origine et le
présent/pays d’accueil. Ce tiraillement se traduit d’abord par l’errance physique et l’aliénation.
La dimension spatio-temporelle dans l’œuvre se reflète dans le style de l’écriture, la rupture
spatiale vécue par les sujets migrants influent sur le contenu. Dans ce sens, les romans du corpus
sont une expression du chronotope migrant dans lequel le temps et l’espace s’interfèrent pour
répondre aux exigences du genre migrant.

193
, Eric Landowski, Présences de l’autre : essais de socio-sémiotique II, Paris, Presses universitaires de France
1997, p 89
194
Ibid, p 91
195
Simon Harel, op.cit, p 117
113
Dans le roman de Régine Robin, la narratrice tente l’ancrage possible de son héroïne
dans trois espaces montréalais : Snowdon, Outremont, et Autour du Marché Jean-Toulon.
L’héroïne, en arrivant à Montréal, découvre un espace d’exil irrécupérable où l’histoire
individuelle se mêle à l’histoire collective, celle du peuple juif. L’espace, dans le roman de
Robin, est important. D’abord, les sections du roman qui portent le nom de quartiers
montréalais, ensuite l’instabilité psychique du personnage se traduit par ses allers et retours
entre Montréal et Paris d’une part, et entre le présent et le passé d’autre part. Dans les trois
sections du roman, les déambulations agencent l’écriture, le mouvement sans cesse de la
narratrice se rflète sur la forme et le contenu du récit.

« [...] Ici ou ailleurs, je n’ai jamais été chez moi. [...] Je n’ai pas vraiment de
chez moi et puis, elle se serait arrêtée pour regarder le menu et se commander
du gorgonzola. [...] et puis... J’aime ça, l’errance. J’aime ça être perpétuellement
ailleurs[...] »196

La dichotomie ici présent/ ailleurs passé retentit dans l’œuvre, surtout la répétition de
quelques scènes notamment la scène du retour à Paris qui est tout de même ailleurs. Elle est la
ville centrale dans le roman, dans la mesure où le personnage, pendant son séjour à Montréal,
reconstitue sa mémoire et préfère se réfugier dans sa vie antérieure pour garder les liens avec
le passé parisien. Cette situation l’entraîne dans un malaise existentiel, tiraillé entre le passé
parisien et le présent montréalais.

En effet, l’espace montréalais déclenche les réminiscences du passé à la fois


individuelles et collectives. Un espace porose qui permet la sédimentation des mémoires,
« L’isolement/ La coupure/Un vide de quelque chose ? /Quelque chose d’autre ? /ON NE
DEVIENDRAIT/ JAMAIS VRAIMENT/QUEBECOIS197. ». Tandis que Paris est perçu comme
un centre immuable, la ville de l’enfance traumatique vécue sous l’occupation allemande, et les
années de formation. Comme elle représente le point du retour que la narratrice finit par
rejoindre.

En revanche, Montréal se présente comme un espace urbain disloqué où la narratrice se


perd, la ville est un lieu étrange et sans contours qui ne permet que l’errance. Le clivage spatial
donne naissance à un lieu imaginaire qui met en scène la multiplicité des mémoires et provoque
en même temps une dissociation, une déliaison de la mémoire. La narratrice-héroïne est
condamnée à l’errance, elle est située dans un espace qui n’est ni ici, ni là-bas, un territoire

196
Régine Robin, op.cit, p 178
197
Ibid, p 37
114
éclaté sous le choc de l’exil. La quête d’un « Oïkos »198 est vouée à l’échec car l’espace en
question est morcelé, il n’est habitable que dans l’errance. La ville devient plurielle, elle incarne
toutes les villes traversées et entrave toutes les tentatives d’ancrage spatial. L’échec
d’appropriation du nouvel espace génère un besoin de regagner la ville du départ, Paris. Le
retour met fin aux déambulations, toutefois il annonce d’autres départs éventuels :

« Il serait une fois une immigrante. Elle serait venue de loin-n ’ayant jamais été
chez elle. Elle commencerait sa course avec son bâton du juif errant et son étoile
à la belle étoile avec son cortège d’images d’Epinal. »199

Le chronotope dans La Québécoite est relatif à l’errance de la narratrice-héroïne qui


tente de rédiger un roman à la lumière de son vécu d’exilée souffrant de l’ancrage impossible.
Elle vit une tension à cause du refus des registres contraignants de la territorialité, de l’état civil
et de la mémoire officielle. L’instabilité spatio-temporelle influe sur le personnage en perpétuel
mouvement et sur l’écriture qui traduit l’errance du sujet migrant. Ce dernier se situe sur le plan
identitaire et existentiel dans son passé selon le mode de l’absence, de la négation et de la
désappropriation. Le personnage en exil traduit cette coupure avec les lieux du passé malgré les
multiples retours envisagés.

Si l’expérience migratoire est vécue par le personnage de Régine Robin sous l’égide de
l’instabilité spatiale et temporelle, Dany Laferrière, quant à lui, considère l’exil comme une
découverte de la nouvelle aire linguistique et culturelle. Montréal s’adonne à vivre comme un
espace ouvert, accueillant qui respecte la diversité et la différence. « Le voyage » de Dany ne
peut être conçu comme une rupture mais une continuité, il part à la conquête d’une vie et d’une
carrière. Ses déambulations finissent par s’enchevêtrer en prenant la décision de devenir un
écrivain. La relation qu’entretient Dany avec l’espace-temps est conciliatrice, l’exploration du
nouvel espace se déroule paisiblement, ses propos ne reflètent guère le trauma de l’exil et de la
rupture puisque l’acquisition du nouvel espace se fait par le biais de la rencontre et du
côtoiement de l’Autre.

« Je suis ici pour rester, / que j’aime ça ou pas. /La ville est jolie, et les filles
sont belles[...]/ Les choses semblent bien aller, / mais pour combien/ de temps
encore ? / En attendant de/ connaître mon sort, /je navigue à vue »200

198
Oïkos : le lieu habité et l’acte d'habiter. Si le terme grec, par sa désignation de la maison qui protège la cellule
familiale contre les intempéries et les étrangers, peut d'abord sembler aller à l'encontre d'une réflexion sur les textes
migrants, Harel rappelle néanmoins que l’« oïkos » engage également une pensée de l'hospitalité. De plus, « [...]
en insistant sur l'importance du lieu, il devient possible de faire place à la turbulence émotionnelle qui accompagne,
chez tout sujet migrant, l'expérience du déplacement vu comme déracinement existentiel. [...] la notion d'oïkos
vise à interroger le lieu non dans sa fixité, mais à partir des tourments, des appels, des quêtes et des rejets qui lui
sont liés ».Simon Harel
199
Ibid, p 64
200
Dany Laferrière, op.cit, p 18-19
115
La question de l’ancrage temporel et spatial ne paraît pas occuper Laferrière, il accepte
sa condition d’étranger et cherche à intégrer la société d’accueil. Ses déambulations dans la
ville de Montréal est une tentative de s’approprier le nouvel espace, il procède par une
inspection de ce dernier qui se confond avec Port-au-Prince de temps à autre. Malgré qu’il soit
préoccupé par l’exploration spatiale, les images du passé surgissent, « [...] Mon passé récent/
tente de s’imposer à mon/ présent. »201. Le projet du narrateur exige une mise en parallèle des
deux réalités montréalaise et haïtienne, « J’ai quitté / une capitale de bavards invétérés pour
tomber dans une ville de mordus du silence[...] »202.

La comparaison entre Montréal et Port-au-Prince concerne plusieurs points, d’abord les


mœurs humaines : « Je ne suis pas déçu/ mais perplexe du fait/ qu’on soit obligé / de se lever
tôt/ pour simplement/ gagner sa vie[...] »203. Dany, fasciné par l’espace montréalais, ausculte
les attitudes humaines qui lui paraissent différentes de celles de ses compatriotes vivant sous le
joug de la dictature et de la misère. Il est également hanté par les conditions climatiques, il
considère que son ancrage est tributaire de son adaptation au climat, il avoue : « Je ne serai pas
d’ici tant/que je n’aurai pas connu/les quatre saisons. Ce/ passé, que j’ignore, est/ si récent
qu’il talonne encore le présent. »204.

A l’insu de l’adaptation aux conditions climatiques, les besoins vitaux sont aussi une
obsession, « trois choses comptent aujourd’hui / Apprendre. / Manger. / Dormir est la plus
précieuse. »205. L’arrivée à Montréal effectue un bouleversement au niveau des occupations de
Dany, fuyant une dictature à cause de ses convictions politiques, il se retrouve dans une
situation précaire, ni nourriture, ni demeure, ni revenu fixe et suffisant. En fait, le changement
de temps/ lieu exige un certain changement de priorités.

D’ailleurs, la relation qu’entretient le personnage avec l’espace est énigmatique, il


prétend l’approprier à travers ses flâneries, « J’ai marché plus de deux heures/ vers le sud/ sans
rencontrer un seul noir. / C’est une ville nordique, Vieux[...] »206 . Ses longues marches lui
permettent de saisir la relation entre l’espace et le caractère humain. Il compare les habitudes
des Haïtiens avec celles des québécois, « Ce n’est pas facile d’inviter/ quelqu’un à manger avec
vous sans qu’on pense que/ vous ayez quelque chose d’autre/ à l’esprit. C’est ici manger n’est

201
Ibid, p 33
202
Ibid, p 35
203
Ibid, p 17
204
Ibid, p 21
205
Ibid, p 26
206
Ibid, p 32
116
pas une priorité. »207. En fait, l’auteur se réfère au passé/ ailleurs pour appréhender le
présent/ici. Tout ce qu’il vient de découvrir passe obligatoirement par le filtre du passé.

Chronique de la dérive douce se veut un examen et une découverte de l’Autre, Dany


préfère s’infiltrer dans l’espace parcouru progressivement pour réussir l’ancrage spatial. Ses
multiples déambulations traduisent à la fois son incapacité à se fixer dans la nouvelle ville et sa
nostalgie du temps-espace haïtien. Ainsi, l’errance physique n’est qu’une expression de son
errance ontologique. Fuir son pays d’origine pour s’installer dans une nouvelle zone
géographique est une aventure surtout quand l’intégration n’est pas garantie. Le contact avec le
nouvel espace exige un retour à la mémoire, les frontières sont abolies pour libérer les images
du passé qui défilent sans cesse dans son esprit. Ce recours au passé traduit le perpétuel
mouvement entre l’ici et l’ailleurs, entre le passé et le présent. Dany transcende les frontières
pour ainsi inventer un espace intime où les scènes du passé se chevauchent et s’entrecroisent
avec celle du présent. Chronique de la dérive douce est certes un récit de l’arrivée et de la
découverte, les tentatives d’ancrage convoquent le passé/ailleurs dans l’intention de
s’approprier le présent/ici. Entre Montréal et Port-au-Prince, Dany se réfugie virtuellement dans
le lieu quitté.

Dans le roman d’Emile Ollivier, la notion du chronotope est relative à la notion du


retour, il s’agit d’un chronotope du seuil. Adrien Gorfoux regagne son pays natal sauf que ce
dernier n’est pas assez accueillant. Entre l’exil et le retour, une fêlure s’effectue à l’intérieur du
personnage, les attentes et les espérances sont murées aux contradictions qui emplissent
l’espace insulaire.

Après une absence de vingt-cinq ans, Adrien rejoint son île pour renouer avec le lieu
perdu, « le pays où il débarque, il le connaît bien. Pourtant, après tant d’années d’errance, une
profusion de détails lui manquent pour qu’il le reconnaisse sien »208. Pour le personnage,
l’espace parcouru est encore insaisissable, le besoin de collecter des informations
supplémentaires semblent être nécessaire, d’abord pour se réconcilier avec le lieu perdu, et puis
se familiariser avec l’ambiance insulaire. L’exil d’Adrien a généré une rupture brutale avec les
traces d’origine. En fait, le retour lui permet d’entreprendre une conquête de l’espace de
l’enfance qui est justifiée par les descriptions exhaustives des éléments du décor : « rues et
ruelles suffoquent. Babels d’enseignes maladroites, couleur de sang qui rouille. Boutiques
borgnes de tailleurs, de cordonniers, de petits métiers... »209. Ces descriptions expliquent le

207
Ibid, p 38
208
Emile Ollivier, op.cit, p 41
209
Ibid, p 42-43
117
rapport complexe au pays natal, les images du passé défilent pour qu’elles soient rectifiées et
substituées par celles du présent. Le rappel du lieu par l’imagination semble avoir une fonction
mnésique et émotive à la fois : « Que sont devenues les frondaisons dorées de cocotiers, les
danses furieuses des bouquets de palmiers en mutinerie contre le vent ? [...] »210

Dans les Urnes scellées, Adrien mène deux enquêtes celle de la mort de Sam Soliman,
et celle du pays natal qui semble être défiguré sous l’effet de la dictature et de la misère, en plus
des conditions climatiques qui fait de l’île la destination des cyclones. De ce fait, les deux
conquêtes ne sont que des prétextes pour retrouver l’espace d’antan, plutôt exotique et idyllique.
Toutefois, les retrouvailles ne sont pas réussies car l’exotisme du pays rêvé s’est dissipé pour
laisser place à un pays en détresse.

« De leurs longues années d’errance, ils ont ramené le goût de la marche. Sans
hâte, ils déambulent, s’imprègnent du paysage, de ses senteurs, de ses formes et
de ses signes. Pas à pas, attentifs à l’infime [...]. Là, les habitants habitent un
rêve de ville : maisons délabrées, façades ouvertes sur le ciel, chaussée persillée
de gravats, égouts à ciel ouvert. »211

Entre déception et désenchantement, Adrien découvre un lieu répugnant et


irrécupérable, où la violence et la misère se côtoient, la peur et l’isolement semblent être un
bouet de sauvetage, les maisons sont désignées à être des abris contre les agressions et les
attaques imprévues, « il fallait se barricader entre les quatre murs de sa propre maison
transformée en forteresse inexpugnable [...] »212 . Adrien, en quête du pays perdu, se heurte à
un espace de la démesure sous toutes ses formes : pauvreté, misère instabilité politique,
problèmes économiques, assassinats, malédiction. L’espace est hanté par une série interminable
de turpitudes.

Le peuple, dans cet espace écœurant, vit dans le malheur, l’espace public devient
également épié, voire maîtrisé par les autorités. Il est condamné au silence, à la fatigue et à
l’anéantissement, « La ville, un damier de squelettiques, toussotant, crachant leurs
poumons[...] »213. Le souci de déceler l’énigme de l’assassinat de Sam Soliman motive ses
pérégrinations et ses investigations sauf que la réalité découverte semble être indigeste pour
Adrien. Dès lors, il découvre un peuple au bord de la malédiction condamné au mutisme, « c’est

210
Ibid, p 22
211
Ibid, p 67
212
Ibid, p 124
213
Ibid, p 157
118
bien là le fait d’un pays où la parole est le lieu des absences, des présentations en creux, [...]
où la parole furète dans les royaumes de l’ellipse[...] »214.

Adrien prend la décision de rebrousser chemin, les deux quêtes sont vouées à l’échec,
celle de la mort de Sam Soliman est heurtée à des mystères insolubles, alors que celle du lieu
perdu finit par frayer la voie de la migrance qui « était sa patrie sans nom. Adrien Gorfoux, fou
comme un vol de gorfoux, quelle saison fuis-tu ? [...] »215, l’échec introduit Adrien Gorfoux de
nouveau dans l’errance étant donné que les tentatives de ré-ancrage et de réadaptation avec le
pays d’origine sont vaines.

Les flâneries dévoilent un amas de contradictions. Le peuple est livré à son destin, un
destin de sang, nocturne et sans issue. Pour Adrien, la ville « ne connaît que des départs, et
jamais de retours »216. Le Nord/Québec lui apparaît une issue de ce périple énigmatique, aucun
changement n’est effectué, l’île est la même qu’il avait quitté depuis vingt-cinq ans, pire encore
la situation s’aggrave de pire en pire, ce qui énonce un retour vers le lieu de l’exil, Adrien
échoue à rebâtir le passé, d’où la nécessité de parcourir les chemins de la migrance.

« Adieu ! as-tu dit alors, au pays de tes racines. Ce pays, tu l’avais traîné en tant
de lieux : [...]. Tu errais, tu sortais hors de toi ; mais il était là, vivace, [...] Tu
étais revenu, prêt à ramasser la boue et à modeler [...] Tu étais revenu les
chercher. Tu les as cherchés longtemps sans les trouver. »217

Adrien préfère le « Nord de l’errance » à un pays voué au mutisme et à l’anéantissement.


En fait, le temps et l’espace, dans Les Urnes scellées, occupent une place majeure, le retour au
bercail dévoile un pays où le temps est immobile, la violence et la misère ne s’effacent pas et
se répètent même après la fin de la dictature. L’espace irrécupérable s’avère également
inhabitable. Le chronotope dans le roman d’Emile Ollivier s’adonne à lire dans la coupure et
l’errance, Adrien opte pour le départ pour se débarrasser de ces images frustrantes. En fin de
parcours, le retour à Montréal est nécessaire car il se fait dans l’aveu d’un échec existentiel, « il
faut quitter ce lieu de perdition qui plonge le sujet dans une telle fatigue psychique que la force
d’exister en est réduite à sa plus simple expression »218.

Quant à Naïm Kattan, dans Carrefours d’une vie, il choisit d’évoquer son déplacement
selon une vision particulière. L’autobiographie retrace les moments forts de son parcours
d’exilé, le sujet migrant entreprend une relation assez distincte avec l’espace traversé de Bagdad

214
Ibid, p 167
215
Ibid, p 226
216
Ibid, p 248
217
Ibid, p 284
218
Simon Harel, op.cit, p 213
119
à Paris et enfin Montréal. Chaque lieu exerce un attrait sur l’auteur : « Je suis un juif de Bagdad.
Un lieu, un espace et un temps »219. L’œuvre s’amorce avec cet ancrage spatial et temporel, ce
dernier est un besoin de se situer quelque part, se situer dans un pays, dans une langue et dans
une culture. Les liens avec les origines sont maintenus malgré l’éloignement, « Mon héritage
prend sa source dans une terre déployée dans un temps. Juif de Bagdad. Je ne dissocie pas les
deux termes. »220. Il s’agit d’un espace d’identification auquel le recours est indispensable. Le
temps-espace représente une condition majeure de la construction identitaire, il se situe sur le
plan identitaire et existentiel dans son passé.

Toutefois, l’appartenance à un temps-espace précis rappelle des souvenirs malheureux


notamment ceux du Farhoud, « Un pogrom qui a mis fin au sentiment d’appartenance des juifs
à ce pays. J’en ai témoigné plus haut. Ce traumatisme n’a jamais été surmonté »221. Cet
événement douloureux marque une coupure et une rupture avec le lieu d’origine, un impossible
retour aux origines, il témoigne : « A L’ambassade d’Irak à Paris, on refusa de renouveler mon
passeport. J’étais censé regagner Bagdad pour régulariser mon statut. Je préférai mon pays
d’accueil »222 . En fait, la relation avec le pays d’origine se construit sur le mode de l’absence,
l’impossibilité de regagner l’Irak après le Farhoud oblige Naïm Kattan de s’ancrer dans un
nouvel espace, Montréal « Mon nouveau pays m’accueillait les bras ouverts et avec le sourire.
[...] J’étais étranger, doublement étranger. Infranchissable obstacle. Je compris qu’il fallait
déclarer ma religion[...] »223.

En dépit de quelques soucis relatifs à la dérive, Naïm Kattan réussit à entretenir une
relation dynamique avec l’espace. Réussite professionnelle, ancrage réussi, rencontre de
l’Occident avec l’Orient, hybridité et croisement des cultures. L’expérience de l’exil pour Naïm
Kattan n’est pas vécue dans la négativité, malgré le départ obligatoire et la rupture avec le pays
d’origine, il est situé dans l’optimisme. Arrivé à Montréal, il réussit à se joindre à la
communauté juive pour s’approprier une place privilégiée auprès de ces intellectuels de
différentes origines. Il adopte le français comme une langue de communication et d’expression
littéraire.

« Ma quête n’était pas une fuite, je la percevais plutôt comme une libération.
Pour exprimer la frustration qui s’ouvrait sur le désir et non sur le refoulement,
il était essentiel que j’inscrive mes bonheurs, petits et grands : traverser le Tige
à la nage, [...] Tout cela serait autrement comblé dans un ailleurs que la lecture

219
Naim Kattan, op.cit, p 15
220
Ibid, p 15
221
Ibid, p 55
222
Ibid, p 26
223
Ibid,p 30
120
en français allait me rendre accessible. Mon imaginaire ne se perdrait pas dans
le rêve, il serait aspiration à la découverte. »224

Carrefours d’une vie est une œuvre où l’auteur prétend transmettre au lecteur son
rapport particulier à l’espace-temps : celui du passé/origines et celui du présent/Montréal.
Depuis son départ de Bagdad, Naïm Kattan est en conquête d’un nouvel espace, Montréal
devient sienne et le français finit par devenir une langue d’écriture. Le passage de Bagdad à
Montréal, de l’arabe au français, de l’Orient à l’Occident se fait selon un processus
d’enracinement et de reconstruction identitaire. Naïm Kattan résume son rapport à l’espace
ainsi : « [...]l’écrivain que je suis ne se perd pas dans l’espace ; il le parcourt. Il s’arrête, repart
et choisit un lieu où il demeure. Il prend le départ avec la constante intention d’un retour »225

Dans le cas de Vassilis Alexakis, Les mots étrangers évoque son rapport mystérieux
avec les langues : le grec, le français et le Sango. Nikolaïdès exprime le besoin d’un troisième
espace linguistique dans le but de renouer avec son pays natal qui, depuis le décès du père, lui
semble hostile et répulsif. Il entreprend une double quête : faire le deuil de son père et apprendre
une nouvelle langue. Cette quête le conduit à effectuer deux allers-retours consécutifs : Paris-
Athènes puis Paris-Bangui-Paris. L’exil de Nikolaïdès a exigé le rapprochement de deux aires
linguistiques : Paris et Athènes. Il est contraint d’écrire ses romans en deux langues : en français
et en grec. L’apprentissage du Sango de la Centrafrique permet de faire l’expérience d’un
renouveau spatial :

« L’Afrique m’enchantait pourtant. Elle substituait au monde étriqué que je


connaissais un espace libre où tout restait à inventer, où tout était encore
possible. Aucun autre continent ne stimulait comme elle mon imagination. »226

L’Afrique est une découverte linguistique et géographique, grâce au voyage le narrateur


part d’une construction imaginaire stéréotypé pour aboutir à une connaissance plus réelle du
continent. La construction spatiale d’une Afrique idéalisée synonyme de liberté et d’aventures
ne repose sur aucune réalité géographique et culturelle, le voyage en Afrique démystifie les
imaginations du narrateur. Il découvre un pays en perdition : instabilité politique, pénurie,
insécurité linguistique. « Bangi se défie énormément de ses habitants. C’est une ville où la
misère convoite la pauvreté. »227. L’espace géographique centrafricain prend le pas sur l’espace
de vie du narrateur en occupant une partie considérable de sa pensée. « Que dois-je donc faire

224
Ibid, p 83
225
Ibid, p 98
226
Vassilis Alexakis, op.cit, p 15
227
Ibid, p 191
121
pour bien apprendre le Sango ? Aller là-bas, au cœur de l’Afrique ? [...]Il n’empêche que j’ai
rêvé de l’Afrique, il y a peu de temps[...]. »228

En exploitant l’espace centrafricain, le narrateur ne cesse d’évoquer des références


répétées à l’espace géographique grec dans les descriptions de la Centrafrique. Ce recours est
une tentative du retour au passé des origines :

« A six heures du matin un petit vent frais souffle sur la colline. Il me donne
l’illusion que je suis dans les Cyclades, sur la terrasse de la maison que j’ai fait
construire là-bas »229

Le rapprochement entre la Centrafrique et son pays natal se matérialise par un nombre


impressionnant de comparaisons entre l’espace géographique centrafricain et l’espace
géographique grec : plusieurs détails relatifs à son séjour à Bangui ramènent le narrateur à la
Grèce. Malgré les tentatives de refouler l’espace géographique grec, il apparaît à travers celui
de la Centrafrique.

Dans ce sens, le narrateur organise son récit autour de deux pôles géographiques : Paris
et Bangui. L’espace scriptural consacré au séjour à Athènes paraît minime, pendant lequel il
exprime le rejet de la langue grecque liée à la perte du père et le sentiment de la non-
appartenance, il témoigne : « Il ne m’était pas très agréable d’entendre parler grec autour de
moi. Les mots me blessaient. [...]. »230 La perte du père entraîne le narrateur dans un état de
répulsion de tout ce qui s’apparente au pays d’origine. L’incapacité de s’exprimer dans les deux
langues finit par vouloir conquérir un troisième espace linguistique et géographique,

« Mon esprit errait sur l’eau sans raison, juste pour le plaisir d’errer. J’ai songé
que ma mère aurait été ravie de me savoir à cet endroit, elle qui avait tant rêvé
de connaître le monde »231

En mettant en présence d’autres lieux, l’écriture d’Alexakis incarne l’éclatement spatial.


L’auteur, à travers sa pratique de l’ailleurs, permet paradoxalement d’effectuer un retour
imaginaire vers la Grèce. Le narrateur procède par une mise en parallèle de l’espace
géographique centrafricain et des éléments géographiques et culturels de la Grèce, cela
témoigne d’une volonté de recentrement sur le pays d’origine. L’évocation d’autres lieux
permet de matérialiser le désir d’effectuer des retours imaginaires vers le passé/ La Grèce. Dans
le roman d’Alexakis, le temps-espace est un processus indispensable pour se réconcilier avec

228
Ibid, p 120
229
Ibid, p 204
230
Ibid, p 172
231
Ibid, p 193
122
un espace condamné à l’oubli. Il met en scène un personnage en partance, à cheval sur plusieurs
lieux, incarnés dans une instabilité spatiale, une perte des points de repères.

Quant à Amin Maâlouf, la quête des origines prétend établir un lien avec le passé
ancestral. Le chronotope migrant est omniprésent dans le récit, il est relatif à l’Histoire des
Maâloufs dont la destinée est tributaire de la migration et l’errance. Le retour aux archives
familiales permet à l’auteur de reconstituer le passé et éclaircir quelques parties obscures de la
Saga familiale notamment l’Histoire du grand-oncle de Cuba, et le grand-père Botros.

« En toute logique, j’aurais dû sauter dans le premier avion pour aller retrouver
les documents qui m’attendaient. [...] Je reviens rarement au pays de mes
origines, et seulement quand les circonstances me forcent la main. Est-ce à dire
que ma Montagne ne me manque pas ? [...] Mais il est des relations d’amour qui
fonctionnent qui fonctionnent ainsi, sur le mode du manque et de
l’éloignement »232

Maâlouf, en fouillant dans les archives familiales, fait renaître le passé et suit les
chemins parcourus par ses ancêtres. L’autobiographie de Maâlouf est un récit qui tend d’abord
à reconstituer les lieux, les atmosphères, les liens familiaux et villageois. Après la disparition
du père, l’auteur ressent une sorte de fêlure qui s’installe entre lui et son pays d’origine, en effet,
la quête des origines s’avère un besoin de tisser les liens avec ce pays voué à l’oubli. Le retour
au passé familial permet de revivre le temps ancien et donne une consistance à ce lointain qui
devient ainsi moins irréel. Il éprouve de l’embarras en remettant en question l’objet de sa quête :

« Je me sens envahi par un sentiment d’inutilité et d’oubli. Qu’étais-je venu


chercher, à l’origine, dans cette ville ? L’empreinte des miens ? Devant mes
yeux se dressent leurs mythes lézardés, et leurs cendres reposent au
cimetière. »233

Le recours au passé permet de s’accrocher aux origines ancestrales, les objets de la malle
sont des passeurs de temps, elle permet au narrateur de déceler les traces du passé et de jouer
avec les personnages et leur destin. A partir de ses recherches, il tente de « tricoter » son présent
et leur passé, « A l’inverse, en ranimant le temps révolu on élargit l’espace de vie. Pour moi,
en tout cas, la poursuite des origines apparaît comme une reconquête qui devrait être patiente,
dévouée, acharnée, fidèle. »234

A travers la compulsion des traces du passé, Maâlouf entreprend une reconstruction


romanesque des origines, il plonge dans les non-dits des légendes du passé et tente d’inscrire
une destinée familiale entre création et reconstruction.

232
Amin Maâlouf, op.cit, p 31
233
Ibid, p 314
234
Ibid, p 271
123
« Ni lui, ni aucun de ceux à qui je dois la moindre parcelle d’identité-mes noms,
mes langues, mes croyances, mes fureurs, mes égarements, mon encre, mon
sang, mon exil. Je suis le fils de chacun des ancêtres et mon destin est d’être
également, en retour, leur géniteur tardif. »235

En parcourant les traces des ancêtres, l’auteur cherche à justifier son appartenance, son
identité composée. La quête des origines est plus d’un besoin de connaître le passé des ancêtres,
elle est une occasion de se reconnaître, de s’identifier, de raconter l’Histoire d’une famille en
relation avec la mouvance. Toutefois, il est impossible de recouvrir le passé dans son intégralité
car il est fragmentaire, reconstitué et réinventé. Les archives familiales même si elles sont
colossales, elles ne sont pas exhaustives. Quelques détails échappent, ceux qui ne sont pas
inscrits dans la correspondance ancestrale. Ceci dit, Amin Maâlouf met en scène un projet de
réconciliation du temps-espace, il évoque le passé pour appréhender le présent, voire se
concilier avec le Liban, l’ombilic de son œuvre.

En ce qui concerne Chahdort Djavann, le chronotope représente un élément essentiel du


récit de l’arrivée de Roxane à Paris. Le passé/ailleurs s’oppose au présent/ici car la présence de
deux espaces géographiques, qui se mêlent et se succèdent, est la cause de la souffrance de
Roxane.

« Roxane est devant sa grande valise, elle vient de descendre d’Orlybus. Elle
reste un bon moment immobile. Une minute s’écoule, puis deux, trois,
quatre...Elle est toujours immobile, aussi immobile que le lion au milieu de la
place. Elle n’ose bouger, de peur que Paris disparaisse, tel un génie dans son
vase. »236

Pour Roxane, la dérive se fait dans l’onirisme. Roxane est libre à Paris, elle peut
désormais se débarrasser de ses angoisses. L’image onirique que construisait Roxane exprime
l’importance de cette ville dans le parcours de la jeune iranienne. Plusieurs séquences
descriptives dans le récit traduisent l’émerveillement de Roxane à Paris, elle s’exprime : « Que
c’était onirique, le Paris réel. [...] que Paris était exotique[...]Paris ! l’amour longtemps
fantasmé [...] »237. Le changement d’espace influe sur Roxane, il lui permet de s’y implanter et
ainsi s’introduire dans le cours de la vie parisienne. Il est une manière de se délivrer des images
traumatiques du passé qu’elle voulait fuir, voire éradiquer.

Malgré sa béatitude provisoire, Roxane est heurtée à la réalité parisienne, une vie
exubérante où le travail est le seul moyen de s’y intégrer et jouir de tous les plaisirs de la vie.
Elle devait « apprendre le français, trouver un travail et des amis, faire des études et construire

235
Ibid, p 271
236
Chahdort Djavann, op.cit, p 10
237
Ibid, p 17-18
124
une vie »238. Néanmoins, les tentatives d’oublier le passé et rompre avec son pays natal sont
vouées à l’échec. La découverte du nouvel espace exige une mise en parallèle des deux villes,
« le passé n’allait pas tarder à envahir le présent »239. Le passé est là, omniprésent, les images
d’antan ne s’attardent pas à émerger dans son esprit. La fugue est vaine car tout est inscrit dans
sa pensée, il suffit d’un simple déclic pour accéder au passé.

« Elle voulait vivre le présent et construire l’avenir, mais l’avenir n’avait pas un
arsenal d’images, tandis que le passé. Ah si. Sans préavis, les images du passé
transformaient Paris. Le passé devenait le présent. [...] Les images comme
l’armée de Temujin, se lançaient en galopant à la conquête du présent. »240

L’aspect onirique que revêt Paris au début allait se dissiper, les images du passé
effectuent son intrusion dans sa vie quotidienne. Roxane, confrontée à l’apprentissage de la
langue française, évoque les caractéristiques de sa langue maternelle, le persan « fârsi », la
culture perse, « Les Quatrains du vénéré Omar Khayyam XIe siècle, et le divan, le recueil de
poèmes, de hâfez XIVe siècle[...] »241

Le voyage de Roxane à Paris est plus qu’un déplacement spatial, c’est un voyage dans
le temps, « Nous sommes en l’an 2000 en France et en Iran en 1379 »242. Le décalage spatial
est accompagné d’un décalage temporel, Roxane souffre du « mal des siècles ». En voulant
habiter Paris, elle se voit contrainte d’effectuer un mouvement sans cesse entre l’ici et l’ailleurs,
entre le présent et le passé. La dimension spatio-temporelle est significative dans le roman,
« Pour ma part, je ne me suis jamais sentie à ma place, pas plus en Iran, dans ma famille, que
dans ma chambre, à Paris. Je me suis partout sentie une étrangère. [...] »243.

L’étrangeté de Roxane ne dépend pas de l’espace, il s’agit plutôt d’un sentiment


intrinsèque. Ni d’ici, ni d’ailleurs, Roxane vit un malaise incontournable, les lieux se
confondent et les temps s’interfèrent. Ainsi, Roxane ne peut vivre dans les lieux de son passé/
l’Iran, ni de s’ancrer dans ceux du présent, Paris. La transformation identitaire a échoué, alors
que le mouvement perpétuel entre l’ici et l’ailleurs l’inscrit dans l’errance et la déambulation.
De l’errance à l’ancrage impossible dans le nouvel espace géographique, Djavann met en scène
un personnage en dérive, où le passé iranien est confondu au présent parisien.

238
Ibid, p 38
239
Ibid, p 41
240
Ibid, p 64
241
Ibid, p 56
242
Ibid, p 155
243
Ibid, p 178
125
Le roman de Tierno Monénembo , Les coqs cubains chantent à minuit, parcourt le
Cuba en quête des origines. Lors de cette quête, le personnage est contraint de déambuler dans
la Havane dans l’absence de repères fixes.

« Tu ne venais pas à Cuba pour te balader. Tu te trouvais en pèlerinage : un


pèlerinage secret et morbide que tu gardais au fond de toi comme une maladie
honteuse. Tu effectuais un voyage initiatique au chemin bordé de symboles et
de codes avec à la clef la chanson[...] »244

Le narrateur emploie le terme « Pèlerinage » pour désigner le périple d’El Palenque, il


effectue une reconstruction identitaire qui, jusqu’à la fin du roman, est vouée à l’échec surtout
avec les obstacles entravant le cours normal de la quête.

Débarquer un beau soir de Paris tout en se disant de Guinée et revendiquer des ancêtres
cubains245. Guinée-Paris-Cuba, El Palenque est en quête d’un lieu qui permet de s’ancrer
paisiblement, renouer avec les origines et élucider les mystères de sa naissance. Le rapport aux
lieux est compliqué, car le texte évoque trois espaces : le pays natal Cuba, le pays des origines
Guinée, et le pays de migration la France. La diversité des lieux parcourus crée chez le
personnage un malaise spatial, l’impossibilité de s’approprier un espace privé s’avère un
obstacle face à la quête des origines. El Palenque cherche à se situer sur le plan identitaire et
existentiel dans son passé dont il ne garde que l’air d’une chanson et le souvenir du cobra du
cuivre. En arrivant à Cuba, El Palenque s’engage dans une exploration de l’espace havanais, il
est détourné de l’objet de sa quête pour déambuler dans les rues et les boîtes de nuit, « Elle fut
agitée ta vie havanaise, El Palenque »246.

La dimension spatio-temporelle est primordiale dans le roman, car la reconstruction


identitaire est assujettie à ce retour au passé individuel et collectif. El Palenque prétend
s’engager dans une conquête de l’espace dans l’intention de relier son présent au passé de ses
ancêtres. Il avoue : « Je m’en fous de partir, Ignacio. J’étais juste venu pour faire le deuil du
passé, non pour régler mes comptes avec les vieux fantômes »247. Selon El Palenque, le voyage
à Cuba a pour intention de faire le deuil du passé et se débarrasser de la hantise d’un lieu rêvé.

Entre déambulation et flânerie, El Palenque parcourt l’espace cubain mené du souvenir


de la chanson : « notre bonne musique cubaine, tu nous l’as révélée, nous qui pensions la
connaître[...] »248. Il fait la découverte de la musique et la danse cubaine, les mœurs, l’Histoire

244
Tierno Monénembo, op.cit, p 94
245
Ibid, p 27
246
Ibid, p 74
247
Ibid, p 66
248
Ibid, p 94
126
et surtout l’espace cubain qui ne lui autorise que l’errance, « Tu n’as vécu ici que deux ou trois
mois, mais Cuba a laissé des traces en toi. Des traces floues, mouvantes et désordonnées
impossibles à interpréter, impossibles à oublier »249

Ainsi, Cuba n’est que des traces floues qu’El Palenque est incapable de saisir et dévoiler,
inaccessible, insaisissable et inhabitable. La quête des origines n’est pas achevée car le
protagoniste est expulsé. Toutefois, Ignacio le narrateur réussit à élucider les mystères de sa
naissance. Dans ce roman, le temps-espace est infranchissable, le passé individuel ne réussit
pas à s’ancrer dans le passé historique. De plus, l’espace cubain entraîne El Palenque dans
l’errance et la démesure.

En somme, dans les romans étudiés, le chronotope migrant est une transcription de la
relation de l’espace et du temps dans le cadre de la migration. Les auteurs du corpus mettent en
scène des personnages en exil, ils vivent un malaise existentiel entre le présent et le passé, entre
l’ici et l’ailleurs. Ce malaise se traduit par l’errance que vit le sujet migrant. Entre réussite et
échec, les expériences migratoires demeurent assujetties du parcours de chaque sujet et la
relation qu’il entretient avec l’espace-temps. Le mouvement perpétuel entre l’ici et l’ailleurs et
l’impossible ancrage installent le sujet migrant dans un espace de l’entre-deux.

2. L’entre-deux : le moi entre l’ici et l’ailleurs


Dans les écrits migrants, la dimension spatio-temporelle occupe une place majeure, la
transcription de l’expérience de l’exil veille à évoquer la mutation vécue par le sujet migrant,
rupture et coupure, errance et déambulation. Il s’approprie un espace virtuel celui de l’écriture.
Pour Pierre Nepveu, toute écriture migrante est une écriture de l’entre-deux, elle opère un
réaménagement des dispositifs identitaires permettant de fonder le sentiment d’appartenance à
un territoire, un pays ou une nation. A travers l’imaginaire migrant, « ce sont les catégories
même du proche et du lointain, du familier, de l’étranger, du semblable et du différent qui se
trouvent confondues. »250

Un ensemble de contradictions pullulent l’univers du sujet migrant, le déplacement


spatial est escorté d’un trajet ontologique où le sujet prend conscience de soi, se transforme et
s’enrichit. Cette trajectoire est complexe tantôt l’individu est en dilemme entre les deux univers
présents en lui, tantôt il découvre un autre univers linguistique et culturel, le soi et l’Autre.

249
Ibid, p 170
250
Pierre Nepveu, op.cit, p 199-200
127
Ainsi, l’écriture migrante est une tentative d’acquérir un espace en dehors des frontières
géographiques ou linguistiques, et trouver une appartenance. Elle permet la mise en marche
d’un espace de traverse, où l’éclatement spatial et identitaire sont ancrés dans l’univers
scriptural. L’écriture migrante traverse les frontières, fait dériver des continents, survole des
territoires, ne cesse de partir, de migrer, de s’exiler.251En fait, l’écriture est en mouvement
constant d’un espace à un autre, espace physique, culturel, de croisement et de métissage entre
différentes entités identitaires.

Dans les récits migrants, les auteurs convoquent les deux espaces géographiques
parcourus celui d’origine et celui d’accueil, l’ancrage impossible dans les deux espaces exigent
une comparaison des lieux, chaque auteur est en quête d’un territoire de médiation où l’ici et
l’ailleurs peuvent être cohabités. Néanmoins, la perte du pays natal entraîne le sujet migrant
dans le refus du nouvel espace qui n’est perçu qu’à travers un regard négatif rejetant toute sorte
de réconciliation ou de cohabitation. Chaque auteur entretient une relation assez particulière
avec l’entre-deux, certains choisissent de mettre en scène le tiraillement du moi entre l’ici et
l’ailleurs, d’autres optent pour la mise en parallèle des deux espaces en éradiquant les frontières
pour se réfugier dans l’espace d’antan convenablement, d’autres estiment que l’expérience
migratoire est une occasion d’enrichissement culturel, où l’ici et l’ailleurs sont en symbiose.
Nous parcourons les œuvres du corpus dans l’intention de déceler la manière avec laquelle
chaque écrivain conçoit le concept de l’entre-deux.

Pour Régine Robin, le personnage de son roman est censé vivre un tiraillement entre
l’ici et l’ailleurs. La narratrice opte pour un personnage qui lui ressemble, elle tente de traduire
son malaise ontologique à travers l’échec de produire un texte linéaire et ordonné. Le roman
s’articule autour de l’entre-deux, il s’agit d’un espace éclaté que la narratrice et le personnage
cherchent à occuper et qui s’avère habitable uniquement dans l’errance. Elle déclare :

« Ici ou ailleurs, je n’ai jamais été chez moi. Vous comprenez. Je n’ai pas
vraiment de chez moi et puis, elle se serait arrêtée pour regarder le menu et se
commander du gorgonzola[...] et puis j’aime ça, l’errance. J’aime ça être
perpétuellement ailleurs[...] »252

L’ici et l’ailleurs se superposent, le personnage est égaré, il erre entre différents quartiers
de Montréal d’une part, et entre Montréal et Paris d’autre part. La multiplication des lieux est

251
Elena Marchese, Ecrire en exil, écrire l’exil, article consulté en ligne sur :
http://phantasma.lett.ubbcluj.ro/?p=2454
252
Régine Robin, op.cit, p 178
128
une preuve de l’éclatement spatial mis en scène dans l’œuvre. En fait, le personnage est en
quête impossible d’un lieu qui lui correspond et le définit :

« J’avais essayé pourtant. Impossible de faire le tour de cette ville, de


l’assimiler, de se l’incorporer. Impossible simplement de s’arrêter quelque part,
de poser son balluchon, de dire ouf. Tu aimais toi aussi, comme elle, te perdre
dans la ville, en épouser le quotidien inquiet, vivre à son bruit. »253

Montréal est une ville démembrée et plurielle, elle échappe et se démembre à chaque
tentative d’appropriation. Le personnage, en perte, est incapable de saisir cette ville éclatée et
disloquée. En fait, elle se met à la conquête d’un territoire propre à elle oscillant entre les deux
espaces. L’écriture crée une territorialité imaginaire, correspond à cet espace potentiel qui
énonce le morcellement de l’identité mise à l’épreuve de l’étrangeté. Ainsi, la migration génère
le dépaysement, elle n’est pas vécue de façon euphorique, elle représente la rencontre de
l’inquiétante étrangeté : confusion du proche et du lointain, de la familiarité et de la
différence.254La narratrice qualifie son état comme étant :

« Dédales étrangers, dépits, déroutes. Love it or leave it. Love it or maple leave
it. Ces points d’ancrage, dans les bribes murmurées de souvenirs anciens.
Désormais le temps de l’ailleurs de l’entre-trois langues, trois alphabets dans la
même journée. Télescopage de passages des grandes plaines de Russie aux toits
de Paris, [...] Tout se chevauche et se mêle. Désormais, le temps de la confusion,
de la contradiction, du désespoir solitaire. »255

Les deux villes s’opposent, Montréal est une ville déréelle qui se caractérise par sa
porosité alors que Paris est la ville centrale perçue via le prisme montréalais. Le mouvement
migrant rend possible l’engendrement d’un espace indéfini où le personnage est en déplacement
sans cesse. Montréal se présente comme une ville disloquée où la parole est en éclatement.
Cette dernière fragmente à son tour le récit pour raconter une identité éclatée.

« La parole immigrante inquiète[...]. Elle déplace, transforme, travaille le tissu


même de cette ville éclatée. Elle n’a pas de lieu. Elle ne peut que désigner l’exil,
l’ailleurs, le dehors. Elle n’a pas de dedans. Parole vive et parole morte à la fois,
parole pleine. La parole immigrante est insituable, intenable. Elle n’est jamais
où on la cherche, où on la croit. Elle ne s’installe pas. »256

La prise de parole est influencée par l’écartèlement spatial, d’où la difficulté de se


raconter dans la continuité et la linéarité. Le texte est objet au découpage, il ne peut unir les
deux parties inconciliables de la blessure identitaire. En fait, l’éclatement identitaire justifie la
transgression des conventions romanesques d’où l’usage fréquent du fragment, le mélange des

253
Ibid, p 173
254
Simon Harel, op.cit, p 149
255
Régine Robin, op.cit, p 133-134
256
Ibid, p 205
129
genres, les énumérations, la mise en page, les oscillations pronominales entre « Je, tu et elle »
permettent le va-et-vient entre les différents possibles identitaires. Régine Robin ancre son
roman dans une ville désémantisée, le discours romanesque s’inscrit dans une faille
traumatique.

Quant à Dany Laferrière, Chronique de la dérive douce est une mise en scène de
l’arrivée à Montréal. Le personnage en fugue s’intègre dans le nouvel espace en silence. Le
passage d’un espace à un autre est considéré comme un voyage et non pas un exil selon
l’expression de l’auteur, il transcende les frontières pour créer un espace en médiation entre
Montréal et Port-au-Prince, cet entre-deux lui permet de s’introduire là où il veut. Il permet de
reprendre des images de son quotidien à Haïti ainsi que son séjour à Montréal, « Combien de
temps faut-il ? pour oublier mes amis laissés/ à Port-au-Prince ? /Il me suffit de fermer les
yeux/ pour me croire encore là-bas. »257

Dany Laferrière, dans sa chronique, mêle réalité et imagination, il se situe dans deux
temporalités : celle qui précède et celle qui suit son départ. Entre deux espaces : celui
expérimenté dans le présent et celui qu’il rejoint dans la pensée. Dans les moments de détention
ou de repos, il se réfugie dans un Haïti imaginaire : « J’ai l’impression de marcher/ Dans deux
villes, dans deux vies. / Dans la première, je me démène/ Pour éviter d’être tué/ et dans l’autre
je me promène/ à côté d’une fille de feu. »258

L’entre-deux établit des rapports, des connexions plutôt que des différences radicales et
réductrices. Dans le cas de Dany Laferrière, le changement de l’espace habité génère un état
de stupéfaction à la découverte de l’autre : une physionomie différente, des valeurs morales
distinctes de celles des Haïtiens, un rapport particulier à l’espace extérieur. Dès son arrivée, le
protagoniste s’enlise dans la vie québécoise malgré son étrangeté, il réussit à entretenir des
relations avec l’espace et ses habitants. Même s’il effectue quelques escapades mentales dans
son pays d’origine, il déclare : Assis à la table. / Les paupières closes. / Je tente de me projeter/
à Port-au-Prince. / Les voix des gens massés[...] me parviennent/ comme un chant créole.259

La présence des termes renvoyant à la culture haïtienne : « Legba, chant créole, dieu
vaudou, les Raras, le vaudou, parler créole », traduit cette tentative de mise en parallèle des
deux espaces parcourus. Installé au Québec, mais Haïti coule dans ses veines, dès qu’il
s’affronte à un nouveau il recourt à son référent identitaire. Toutefois, le décalage entre les deux

257
Dany Laferrière, op.cit, p 20
258
Ibid, p 101
259
Ibid, p 24
130
zones géographiques entraîne le personnage dans un processus d’adaptation. Son arrivée à
Montréal est une dérive vécue pacifiquement dans laquelle elle finit par l’appropriation d’un
espace de traverse, l’écriture.

Le tiraillement entre l’ici et l’ailleurs donne naissance à une écriture hybride, « je quitte/
à l’instant/ pour devenir écrivain. »260. Dans l’impossibilité d’un retour réel au pays natal,
l’écrivain opte pour un retour virtuel qui se fait par l’espace scriptural. La tension qui existe
entre l’ici et l’ailleurs semble être dissipée par la création d’un espace de médiation, l’écriture
hybride permet de s’ancrer dans un entre-deux géographique, culturel et linguistique. Il permet
au personnage de réconcilier l’ici et l’ailleurs. Son « voyage » aboutit à un lieu méconnu qu’il
est contraint d’habiter.

Dans le cas d’Emile Ollivier, le personnage en retour à Haïti, découvre un pays en


perdition qui vit au rythme des attentats, des pendaisons et des assassinats. Il s’agit d’une quête
des origines, une quête d’un pays abandonné depuis vingt-cinq ans, Adrien Gorfoux et sa
compagne Estelle reviennent retrouver les traces d’antan. D’ailleurs, Adrien entretient une
double quête, celle des origines et celle de l’assassinat de Sam Soliman. Les deux quêtes se
poursuivent, il parcourt les rues, assiste aux réunions des Hâbleurs, multiplie les rencontres, et
allonge tous les chemins menant à « briser les scellés »261. L’absence prolongée d’Adrien crée
une sorte de brisure entre lui et son pays, d’où la nécessité de le parcourir pour resusciter cette
affection enterrée à cause de l’exil.

Les retrouvailles avec la terre des ancêtres se fait dans la désolation et l’amertume. Les
images qui défilent ne correspondent pas à la fantasmagorie de ses rêves, le narrateur recourt à
des descriptions étalées de la réalité découverte : « montagnes sèches et ridées que des peaux
d’ânes teigneux/ Ces régions contaminés par une espèce de lèpre/ Le tourisme est mort, victime
de l’insécurité... ». Il est désenchanté par ces découvertes houleuses, un pays voué à l’abandon
où l’individualisme est la seule monnaie courante, « un sentiment d’inquiétante étrangeté qui
émane de ce lieu où sont rassemblés des débris hétérogènes d’une histoire révolue étreint
Estelle et Adrien »262.

Adrien, devant l’état désastreux du pays, décide de s’inscrire dans l’ailleurs (Montréal)
et quitter l’ici (l’île). Agacé par les scènes violentes auxquelles il a assisté, un sentiment de
répulsion l’envahit progressivement. Ni d’ici ni d’ailleurs, Adrien Gorfoux rejoint les fils des

260
Ibid, p 185
261
Emile Ollivier, op.cit, p 31
262
Ibid, p 48
131
errants, il quitte son pays natal. Dans ce roman, le personnage ne réussit pas à créer son espace
de l’entre-deux, à Montréal il était un exilé en attente du retour au pays natal, dans l’île, il est
incapable de se réancrer dans l’espace rêvé d’où la nécessité de se mettre sur les chemins de
l’exil et de l’errance encore une fois.

« Une angoisse carabinée envahissait Adrien, une angoisse pénétrante,


vaillante, qui lui donnait envie de se mettre à genoux, de prononcer une oraison.
Il avait la désagréable impression d’être nulle part, d’être placé dans un monde
de tulle, de gaze, d’ouate. Cette ville lui avait dévoilé toute son incongruité. »263

La quête de la mort de Sam, permet à Adrien de discerner toutes les turpitudes du pays.
Désespéré d’un ici morbide que les tentatives du développement ont échoué à le transformer, il
prend la décision de retourner vers le lieu de son exil. Ce pays condamne à mort toute personne
songeant à un avenir meilleur. Entre un ici avilissant et un ailleurs insupportable, Adrien opte
pour le départ pour fuir une ville synonyme de toutes les contradictions. Dans ce roman, les
deux espaces parcourus (l’île et Montréal) sont représentés en tant que deux rivaux qui sont
engagés dans une lutte acharnée pour la survie : « Il retourne à Montréal. Il revient à la case
de départ et rejoint ainsi le cortège de tous les errants, des sans-patrie, des déracinés en rupture
avec le passé[...] »264. Montréal est désormais un refuge contre la mémoire d’un séjour dans un
pays qui n’inspire que l’effroi et la désespérance. Ainsi, le moi est insituable, il ne peut ni
s’ancrer dans l’ici, ni dans l’ailleurs, ni dans l’entre-deux, un moi en errance perpétuelle.

Quant à Naïm Kattan, son autobiographie Carrefours d’une vie est un témoignage de
l’exil vécu en tant qu’une expérience positive qui permet l’échange, la rencontre avec l’Autre
et le croisement des cultures. Être en exil ne signifie pas se condamner à la déambulation c’est
une occasion d’acquérir une nouvelle langue, adopter une autre culture, interagir avec un nouvel
espace. L’exil, à part son amertume, n’est qu’une richesse. Il témoigne :

« Cette vie apparemment double n’était pas un déchirement, car j’ai toujours
aspiré à aller chercher dans l’ailleurs non un supplément, mais une
continuité[...] j’ai choisi de vivre à Montréal, ville de ma naissance. La langue
française, celle de ma ville d’adoption, est devenue la mienne. [...] Du coup,
Montréal n’était plus simplement ma ville d’adoption, mais une porte ouverte
sur le monde. »265

Naïm Kattan semble créer un équilibre entre son passé et son présent, l’ici et l’ailleurs.
Le pays d’origine et le pays d’accueil se cohabitent au fond de lui-même. L’Orient et l’Occident

263
Ibid, p 248
264
Ibid, p 293
265
Naim Kattan, op.cit, p 78-79
132
s’interfèrent, la langue arabe cède la place à la langue française. A ce propos, Simon Harel dans
son essai Les passages obligés de l’écriture migrante, déclare que :

« Le grand mérite de l’œuvre de Naïm Kattan est d’insister sur la plasticité de


l’expérience culturelle. L’œuvre de cet auteur n’oppose pas l’intégration à
l’assimilation. Elle ne met pas en relief de façon rigide l’enracinement et la
liberté de déplacement. »266

Dans l’expérience migratoire de Naïm Kattan, les lieux traversés n’engendrent pas
l’oubli des origines car le déplacement est une rencontre, et l’ailleurs « s’ajoute au réel que
nous vivons, le colore, le modifie, l’enrichit, si nous avons la force et la lucidité de vivre le
passé dans le présent. »267. Malgré la douleur vécue à cause du départ involontaire de la
communauté juive de Bagdad, Kattan revendique son appartenance au territoire irakien et à la
langue et la culture arabe, il avoue :

« Ma ville de naissance, ma famille, mes amis, mon enfance m’habitent et je les


porte partout comme dimension de mon être. Si je tente d’adopter une langue,
et à travers elle, une culture, je garde mon héritage et l’exprime. J’accepte la
métamorphose[...] »268

L’écriture de Naïm Kattan donne naissance à un entre-deux qui concilie l’ici et


l’ailleurs, le passé et le présent. Les deux entités spatiales interagissent en symbiose entre un
pays quitté et un autre en cours d’acquisition, tout est apprentissage. Le mouvement est
considéré comme une dimension ontologique dans l’absence de frontières entre les langues et
les cultures. Ainsi, Naim Kattan est un passeur entre plusieurs langues, plusieurs histoires et
plusieurs imaginaires.

Dans l’œuvre de Vassilis Alexakis, il est question d’un narrateur-personnage qui raconte
son rapport aux langues, il fait appel à un troisième espace linguistique, le Sango. Nikolaidès a
le pouvoir d’effectuer un changement de priorités, de faire un incessant va-et-vient entre deux
pays, deux cultures, deux langues, et aussi entre deux Moi qui cherchent à se définir, à se
compléter et à cohabiter malgré leurs différences. Oscillant entre la langue grecque et la langue
française, les œuvres de Nikolaidès/ Alexakis sont écrites à la fois dans deux langues.
Néanmins, l’écrivain de l’entre-deux passe d’une langue à une autre en vue de faire le deuil de
sa langue maternelle et la faire résonner dans la langue française. Dans Les Mots étrangers, les
deux langues d’écriture échouent à faire le deuil du père, il est contraint de faire appel à un autre
code linguistique pour se réconcilier avec les outils de son expression littéraire.

266
Simon Harel, op.cit, p 128
267
Naim Kattan, op.cit, p 213
268
Ibid, p 223
133
L’entre-deux dans l’œuvre d’Alexakis est présenté par l’espace de la troisième langue
considéré comme un exutoire au chagrin causé par la perte de son père. Cela est motivé par le
besoin d’une langue sans charge émotive, et un besoin de se réconcilier avec sa langue
maternelle et sa langue d’adoption,

« Apprendre une langue étrangère oblige à s’interroger sur la sienne propre. Je


songe aussi bien au grec qu’au français : je les vois différemment depuis que
j’ai entrepris de m’éloigner d’eux, la distance les rapproche, par moments j’ai
l’illusion qu’ils ne forment plus qu’une seule langue. Serais-je en train de me
servir du Sango pour faire la paix avec moi-même ? »269

En fait, l’écriture de l’entre-deux reflète les contradictions que vit l’auteur, tiraillé entre
deux langues en concurrence certes, mais en complémentarité. L’exploration linguistique et
géographique de la Centrafrique a un effet cathartique sur le narrateur, il a pu évacuer la douleur
liée à la langue maternelle grâce à l’espace de création motivé par l’apprentissage du Sango.

Dans le cas d’Amin Maâlouf, la quête des origines le transporte vers les lieux fréquentés
par ses ancêtres, le Liban, Cuba, Les Etats Unis. L’examen des archives familiales entraînent
l’auteur dans un exercice mnésique, le recours à la mémoire collective a pour intention de
justifier le rapport à la migration des Maâloufs : « Cuba ne sera plus jamais à nous, mon grand-
père, et le Levant non plus ! Nous sommes, et pour toujours, serons des égarés »270. L’espace
de l’entre-deux que Maâlouf cherche à acquérir est celui de l’écriture. Une écriture hybride
traversée par de nombreuses tensions individuelles et collectives, là où le sujet exilé entretient
de multiples départs et retours au pays d’origine sans pour autant pouvoir s’ancrer
définitivement. Entre l’ici et l’ailleurs, l’auteur est en mouvement continu entre les deux
espaces géographiques voire culturelles. La quête s’achève, Amin Maâlouf approuve que sa
famille soit condamnée à la mouvance.

Pour le personnage de Chahdort Djavann, elle est en découverte d’un nouvel espace,
d’une nouvelle langue et d’une nouvelle culture, sauf que le pays quitté surgit à chaque fois
qu’elle est en détresse. Elle est à Paris, le pays rêvé, en fuite de l’emprise des dogmes religieuses
qui régissent la vie des Iraniens. Dès son arrivée, Roxane est confrontée à la contrainte de
l’apprentissage de la langue française, la clé de l’intégration dans la société parisienne. Ses
tentatives vaines d’acquérir la langue l’entraîne dans un gouffre où les scènes du passé
remontent en surface :

« Sa vie à Paris, sa précarité, son infirmité linguistique, sa solitude, son avenir


incertain, ses problèmes d’argent ne lui laissaient plus de force. Elle fuyait en

269
Vassilis Alexakis, op.cit, p 75
270
Amin Maalouf, op.cit, p 420
134
avant, elle fuyait le passé, elle voulait s’en détacher pour pouvoir faire face aux
difficultés de sa nouvelle vie. De ce reniement inlassable résultait un conflit
psychique quasi permanent, elle était en défiance à l’égard de tout instant, de
tout geste, de toute parole[...] Entre le monde qui habitait dans ses tréfonds et le
monde extérieur un abîme s’était creusé. »271

« Son infirmité linguistique » empêche l’ancrage dans Paris de ses rêves,l’espace


d’accueil accentue son étrangeté. Involontairement, sa mémoire ne cesse de convoquer l’Iran
surtout les scènes douloureuses auxquelles elle était sujette. En optant pour l’exil, elle se croyait
à l’abri des nostalgies. Les deux espaces se confondent, s’enchevêtrent et conduisent à un état
de désespoir. Econduite des deux espaces, Roxane ne pouvait habiter aucun lieu, la langue
entrave son intégration à Paris alors que les dogmes religieux des Mollahs est la cause de
l’expatriation, elle affirme :

« Pour ma part, je ne me suis jamais sentie à ma place, pas plus en Iran, dans
ma famille, que dans ma chambre, à Paris. Je me suis partout sentie une
étrangère. Je n’ai jamais appartenu à cette religion qui m’échut en partage et en
héritage. »272

Djavann, dans son roman, met en exergue le sentiment de désappartenance. Ni d’ici, ni


d’ailleurs, Roxane revendique le besoin de se situer quelque part. Ainsi, elle opte pour un espace
de l’entre-deux, celui de la correspondance avec Montesquieu. Elle s’identifie à « sa Roxane
rebelle, indépendante, empoisonnée en 1720, ressuscitée en 2000 à Paris. »273. Roxane veut
s’ancrer dans la perse d’aytrefois qui exerce un attrait culturel et civilisationnel sur les Hommes
de lettres occidentaux. Les lettres adressées à Montesquieu sont une occasion de faire le bilan
de son existence, son rapport à la langue, à la société, au pays délaissé.

L’espace garanti par les lettres possède un effet purificatoire, Roxane se débarrasse de
son mutisme et s’engage dans une parole prolifique tantôt une critique acerbe des valeurs
propagées par les Mollahs tantôt une revendication de l’Iran d’avant les Mollahs, tantôt un
discours élogieux de l’occident contemporain. Malgré ses tentatives d’ancrage, les scènes du
passé empestent le présent. Son existence à Paris conçue auparavant comme une guérison de
son traumatisme, devient synonyme de sa perte :

« -J’ai perdu

Ce furent les trois premiers mots qui sortirent d’elle une nuit fiévreuse. Elle
ressentait la perte, lame pointue d’un couteau qui lui perçait le cœur. Elle était
perdue. Elle avait tout perdu, même ses illusions. Elle l’écrivit sur une feuille
blanche : j’ai perdu. »274

271
Chahdort Djavann, op.cit, p 101-102
272
Ibid, p 178
273
Ibid, p 129
274
Ibid, p 110
135
Le tiraillement entre l’ici et l’ailleurs entraîne Roxane dans un malaise inévitable, la
confusion entre Paris et l’Iran retentissent dans le roman. Elle avoue :

« Je me suis trompée. En réalité, tout ce que j’ai entrepris depuis que je suis à
Paris, même ces lettres que je vous écris, n’avait d’autre but que de me tromper.

J’ai atteint ma limite. Je n’ai plus de force, plus de vie. Cette terre m’est
étrangère, je suis étrangère aux autres et à moi-même, à vous aussi sans doute.
Je ne vois qu’un champ de désespoir. »275

Envahie par le sentiment de l’exclusion, Roxane se heurte à l’impossible ancrage spatial,


partant identitaire. L’espace de l’entre-deux semble être inefficace pour réconcilier les espaces
en question, son étrangeté empêche toutes les tentatives de délivrance de son passé traumatique.
Entre la mémoire et l’oubli, la jonction et la disjonction, l’espoir et le désespoir, la vie et la
mort, Roxane est située au centre de ces contradictions. Attachée aux nostalgies, elle ne peut
créer un espace de médiation, elle s’enlise dans la déchéance mentale. L’entre-deux échoue à
purifier son âme des séquelles du passé.

Dans le roman de Tierno Monénembo, la quête des origines entretenue par El Palenque
est une quête de son identité composée, « Un africain à Cuba à la recherche de ses racines. »276.
Dans l’impossibilité d’établir les liens entre les indices de sa quête, El Palenque choisit de se
réfugier dans la nuit havanaise. La musique et la danse cubaine offre la possibilité de détourner
ses tourments et de ses peines.

Cuba est une énigme insoluble, surtout avec l’absence de repères et le brouillage des
pistes de recherches. El Palenque abandonne sa quête et s’engage dans l’exploration de l’espace
havanais à travers la fréquentation des lieux dédiés à la musique et au chant cubains avant qu’El
Tosco ne décide de son expulsion. Quête des origines, pèlerinage ou deuil du passé, quel que
soit les raisons de la dérive, le personnage n’est pas désaltéré. Il se contente de retrouver les
paroles de la chanson, l’indice majeur de la quête. Voué à l’errance, il abandonne la quête de
ses origines du moment que l’espace lui paraît hostile. Il échoue à trouver refuge dans son pays
natal, « c’est peut-être cela qui te poussa à te détourner du monde, à creuser loin dans ton être
un pays bien à toi où tu vis seul avec le fantôme de Samba-Félix, le musc de Juliana et le
souvenir de la chanson »277 . Ainsi, l’entre-deux que cherche El Palenque à acquérir est un
espace insaisissable et fumeux qui n’autorise que le départ.

275
Ibid, p 283
276
Tierno Monénembo, op.cit, p 26
277
Ibid, p 158
136
En somme, l’entre-deux est une notion véhiculée par les écrits migrants. Les écrivains,
ayant franchi l’expérience de l’exil, considère l’espace scriptural telle une médiation entre le
pays d’origine et le pays d’accueil. Daniel Sibouny, un critique littéraire, considère l’entre-
deux :
« Une forme de coupure-lien entre deux termes, à ceci près que l’espace de la
coupure et celui du lien sont plus vastes qu’on ne croit ; chacune des deux
entités a toujours déjà partie liée avec l’autre. La différence apparaît comme un
entre-deux trop mince, elle coupe là où c’est la coupure même qui ouvre
l’espace d’un nouveau lien. »278

Le moi migrant, oscillant entre l’ici et l’ailleurs, a besoin d’un ancrage dans l’une des
deux rives. Ainsi, la création d’un espace hybride géographique, culturel ou linguistique permet
la reconstruction identitaire à travers des rapports d’opposition et de complémentarité. Cet
espace est une tentative de réconcilier le passé et le présent afin de se délivrer des turpitudes de
l’exil. En fait, dans les écrits migrants, le rapport au lieu occupe la plupart des auteurs, le pays
d’origine hante l’esprit des sujets migrants d’où la nécessité d’un retour réel et d’un retour
virtuel, la mémoire demeure un alibi d’une rencontre avec les réminiscences.

3. Le mythe du retour : se réfugier dans la mémoire

Tout exil suppose et appelle un retour. L’exilé, par-delà des errements, revient auprès
des siens pour retrouver à nouveau maison et patrie, il reconstruit une appartenance mise en
péril sans parvenir à la détruire. Durant cette expérience, les images du pays hantent la mémoire,
elles proviennent de son enfance ou de sa jeunesse sous forme de sons, de goûts, de saveurs ou
de liens familiaux en créant une ambiance particulière. Tiraillé entre un souvenir somptueux et
un malaise existentiel, la décision du retour souligne la fin de son étrangeté et la voie de son
salut.

Toutefois, la décision du retour s’avère irréalisable dans certains cas. Le pays natal se
présente volontiers dans les textes à travers le prisme d’un travail de la mémoire qui peut
contribuer au « sentiment d’orientation dans le passage du temps en lui-même »279. Dans les
écrits migrants, le thème du retour est souvent abordé : virtuel à travers la mémoire ou réel à
travers le voyage effectué au bercail qui se caractérise souvent par le désenchantement. Du fait,
la tentative du retour exige une interrogation sur les possibles et les impossibles d’une
redéfinition de l’origine, de l’identité et du pays natal dans le monde contemporain.

278
Daniel Sibouny, Entre-deux. L’origine en partage, Paris, seuil p 11
279
Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire et l’oubli, op.cit, p 32
137
Dans le processus du retour, la mémoire effectue des incursions involontaires dans le
présent, ces dernières relèvent de la mnémé. Le récit est un ensemble d’images intérieures
enfouies dans l’inconscient qui regagnent la surface. Dans les œuvres du corpus, le retour est
un mythe vénéré par les écrivains migrants, il représente une échappatoire des tourments de
l’exil comme il met fin aux sentiments négatifs qui accompagnent la dérive, et fait appel à la
mémoire pour faire surgir le passé et l’associer au présent.

Certains écrivains du corpus, face au retour impossible, convoquent les scènes du passé.
Tel est le cas de Régine Robin, Dany Laferrière, Naïm Kattan et Chahdort Djavann. Alors que
d’autres relatent le désenchantement vécu lors des retrouvailles avec la terre des origines
notamment Emile Ollivier, Vasssilis Alexakis, Amin Maâlouf, Tierno Monénembo. Par
ailleurs, dans les deux catégories, la mémoire est un réceptacle contenant des images du passé
auxquelles le sujet migrant recourt pour surmonter la négativité de l’exil.

Se réfugier dans la mémoire constitue une tâche indispensable aux écrivains migrants.
La reprise du passé est d’abord une pratique d’enracinement géographique dans la terre
d’origine, une exploration historique et une critique de la société dans sa globalité. Entre le pays
rêvé et le pays réel, l’ici et l’ailleurs, le passé, le présent et le devenir, l’écrivain migrant crée
un espace intermédiaire : le pays intérieur. Là où il pourrait être soustrait à la réalité des
frontières territoriales et élargi vers des itinéraires multiples.

Dans La Québécoite, la narratrice entreprend un rapport particulier aux réminiscences.


Face à l’échec de produire un récit classique linéaire, elle recourt à des scènes du quotidien, des
séquences de l’histoire collective, des récits oraux épars, des esquisses de cours. L’impossible
retour au pays natal entraîne la narratrice-personnage dans un malaise ontologique qui ne peut
être apaisé qu’avec un recours régulier à la mémoire individuelle en évoquant son passé récent,
celui d’avant l’arrivée à Montréal ou le passé lointain celui du peuple juif,

« [...] drôles de signes. Ceux de ton enfance, de ta mère, de ton seul pays ce
langage. Un langage à l’envers, allant vers on ne sait quoi. Une image graphique
qui est tout un paysage. Un langage sang, mort, blessure, un langage pogrom et
peur. Un langage mémoire. »280

Le langage, dans La Québécoite, est porteur de réminiscences, celles de la narratrice


juive polonaise en exil à Montréal et celles du peuple juif dont elle se veut porte-parole. Ainsi,
Montréal est un référent nostalgique pour évoquer Budapest ou Paris. « Montréal apparaît

280
Régine Robin, op.cit, p 140
138
comme un prisme éclaté qui introduit la résurgence, à la fois haineuse et amoureuse de la
mélancolie. »281.

Le roman de Régine Robin est une illustration des récits odysséens où les thèmes du
voyage et de l’exil représentent la trame de fond. Le retour est assujetti à la nostalgie, ce
processus permet à l’individu en question d’effectuer un retour virtuel qui s’avère une opération
mentale et narrative à travers laquelle il peut examiner sa propre identité en rétablissant son
intégrité et en éprouvant ses apories insurmontables. La narratrice évoque plusieurs scènes qui
renvoient à son pays d’origine, qui lui rappellent les signes graphiques du yiddish, ou qui
l’enfoncent dans l’univers juif notamment la célébration du Sabbat chez Mimi Yente.

« Quand tu étais petite tu adorais le ‫ ש‬à cause de ses trois petites pattes [...]Ta
mère lisait ces livres à longueur de soirées, avec toutes ses petites taches brunes
qui couraient sur les lignes. Tu as toujours habité un langage, une phonie qui
tantôt germanique, tantôt tinte hébraïque, tantôt slave aussi. Un langage
carrefour, errant mobile comme toi, comme elle »282

A l’insu du retour qui se fait par la mémoire, la narratrice a envisagé un retour réel à
Paris à la fin de chacun des trois parcours :

« Epuisée sans doute, / Morcelée.

Un jour comme ça, elle aurait décidé de partir. Mime Yente haussant les épaules
n’aurait pas cherché à la retenir [...] A nouveau, le Paris mouillé et gris de son
adolescence, à nouveau le vacarme des machines à sous, les rumeurs anonymes
au fond des bistrots[...] »283

Paris est représenté selon trois lignes du métro qui se croisent à la station Grenelle, à
proximité de l’emplacement du Velodrome d’Hiver rappelant le souvenir traumatique de la
grande rafle et de la déportation des Juifs parisiens vers Auschwitz en juillet 1942. Le souvenir
du lieu natal, de la guerre et des déportations ne lui permet pas de se fondre euphoriquement
dans l’univers québécois,

« Au temps des morts. Du récit/ Tout récit cache un cadavre[...]/ La mort n’a
qu’un visage. Il est allemand[...] Il n’y a pas de métaphore pour signifier
Auschwitz pas de genre, pas d’écriture. Ecrire postule quelque part une
cohérence, une continuité, un plein de sens[...]. Rien qui puisse dire l’horreur et
l’impossibilité de vivre après. »284

Au dépit de la mémoire individuelle, la narratrice ne cesse de recourir à la mémoire


collective, notamment l’expérience traumatique d’Auschwitz. En effet, la notion du retour dans

281
Simon Harel, op.cit, p 154
282
Ibid, p 139
283
Ibid, p 206
284
Ibid, p 141
139
l’œuvre de Régine Robin revêt une dimension nostalgique. La diversité des lieux parcourus
enrichit la mémoire, ce qui fait que Montréal apparaît comme une ville mnésique. La narratrice,
en voulant réaliser un retour du mémoriel s’engage dans une tentative de reconstitution de la
mémoire fragmentaire :

« Pas de lieu, pas d’ordre. / Mémoire divisée à la jointure des mots[...]/ La parole
immigrante en suspens entre/ deux HISTOIRES[...] Passer de l’autre côté/ Le
passé débandé. / Guedali la nostalgie ne doit pas être un retour »285

Entre le retour du mémoriel et le retour à Paris envisagé à la fin de chaque partie du


roman, la narratrice craint l’effondrement définitif de la mémoire sous l’emprise du nouvel
espace, elle tente de faire surgir l’indicible.

En ce qui concerne le récit de Dany Laferrière, il relate l’arrivée à Montréal. Le retour


au bercail est improbable : « Je ne suis pas un/ touriste de passage/ qui vient voir comment / va
le monde[...]/ Je suis ici pour rester/ que j’aime ça ou pas »286. Dans Chronique de la dérive
douce, le retour au pays natal est une aventure car il est en fuite. En fait, la mémoire du passé
surgit en apportant des images, des scènes de vie quotidiennesll et des souvenirs familiaux.

Dans ce sens, la mémoire permet d’établir une connexion avec le pays quitté. Les
frontières sont éradiquées, ce qui permet le passage d’une rive à une autre sans effectuer le
déplacement physique : « Je n’ai même plus/ besoin du sommeil/ pour passer d’un/ monde à un
autre. / Les frontières sont/ devenues si floues/ Que je ne sais plus/ de quel côté je suis. / Mais
où est Legba qui/ laisse ainsi ouverte, / sans gardien, / La barrière du temps. »287

Dany, lors de son « voyage », donne libre cours à ces images du passé qui s’imbriquent
en un tissage de liens qui mêlent, imaginaire et réel, espaces parcourus et temps traversés. Ainsi,
le retour est de ramener le passé dans le présent d’où la naissance des lieux temporels chers à
Dany Laferrière. Il s’agit d’une dynamique qui s’installe entre mémoire et espace géographique,
les « topoï mémorisés du passé côtoient les lieux présents et doublent sous un même
toponyme. »288

« A Port-au-Prince, la nuit est brève. La ville doit à poings/ fermés entre onze
heures du soir/ et quatre heures du matin. / Le réveil est brutal et matinal[...]/
Ici, j’ai découvert/ Une chose inconnue là-bas, [...] la grasse matinée/ Quand on
reste au lit/ là-bas au-delà de sept/ heures du matin. / C’est qu’on est malade. »289

285
Ibid, p 152
286
Dany Laferrière, op.cit, p 18
287
Ibid, p 62-63
288
Laure Martin. Figures du narrateur et représentations du monde dans deux romans de Dany Laferrière : ’Pays
sans chapeau’ et ’L’énigme du retour’. Littératures. 2011. ffdumas-00608066f
289
Dany Laferrière, op.cit, p 44
140
Les scènes du passé ressurgissent sans effectuer une recherche dans la mémoire, il écrit
tout ce qu’il ressent du monde et accepte les intrusions du passé dans le présent. Les multiples
retours au pays quitté s’effectuent à travers la nostalgie qui est issue de cette difficulté de joindre
le passé et le présent, surtout quand le retour est synonyme de la mort.

Dany évite la lecture du recueil d’Aimé Césaire car le retour n’est pas encore
envisageable : « Cahier d’un retour au pays nata/ du poète martiniquais/ Aimé Césaire. / Je
n’ose l’ouvrir, car ce retour/ Semble si loin, dans ma pensée, que le confonds/ aisément avec
une forme de mort »290. Lors de la conquête du pays d’accueil, Dany ne peut résister aux
réminiscences qui le renvoie à son pays natal. Plusieurs détails de sa vie passée s’ingèrent dans
son quotidien québécois sans cesse.

Chronique de la dérive douce est un récit de l’arrivée à Montréal. Lors de la découverte


du nouvel espace, le passé représente un référent auquel il recourt pour appréhender le monde
nouveau. Les scènes du passé sont présentes mais enfouies dans la mémoire inconsciente qui
se manifeste en réaction à certains stimulis. Face au retour inexécutable, Dany préfère
transcender les frontières réelles en regagnant son pays natal par le biais de la nostalgie et la
suppression des frontières entre le réel et l’imaginaire.

Le recours à la mémoire est une technique sollicitée dans les écrits migrants. Dans le
cas d’Emile Ollivier, le retour au pays natal est effectué sauf que la réalité s’éloigne d’une
vitesse vertigineuse du pays rêvé. Ainsi, les Urnes scellées relate le désenchantement d’Adrien
Gorfoux à la découverte de Haïti après vingt-cinq ans d’absence.

« Adrien ouvre les yeux et capte, photographe d’un instant unique[...] :


retrouvailles avec la terre de leur nombril, reconquête d’un pays qu’on croit
redevenu normal par un coup de baguette magique, réappropriation d’une patrie
à couleur d’aube quand l’aube blanchit à l’Est »291

Le récit est celui du retour au pays natal, ce qui rejoint la tradition de la littérature
antillaise qui se construit à l’image du poème fondateur Cahier du retour au pays natal d’Aimé
Césaire. Adrien regagne son île après une longue absence durant laquelle il s’est constitué des
images fantasmagoriques du pays quitté. A son retour, il s’attend à un pays plutôt exotique et
idyllique malgré la misère persistante. Ce retour coïncide avec l’organisation des premières
élections après la mise en place de « la démocratie »,

« Ce retour lui permettait-il d’y être immergé de nouveau, doucement, et de


vivre ?

290
Ibid, p 184
291
Emile Ollivier, op.cit, p 38
141
Les chants des cigales, les coassements des grenouilles et les cris des criquets
rythment en écho le chant des tambours, se mêlent aux mille bruits qui préludent
à la tombée du jour et que ses sens s’efforcent de capter. Il retrouve les clameurs,
les odeurs et les saveurs, les douceurs et les langueurs d’antan[...] »292

En arrivant à Haïti, Adrien se pose des interrogations diverses sur sa capacité de s’ancrer
à nouveau dans le terreau natal. Rêvant d’une utopie insulaire, où les sons, les odeurs et les
paysages exotiques créent un pays aux frontières du rêve et de la réalité. L’onirisme dans lequel
se situe Adrien allait se dissiper en arpentant les chemins qui sillonnent l’espace insulaire :

« Le car bifurque, emprunte ruelles et venelles crasseuses, dédales de baraques,


de cases délabrées, où grouille une populace miséreuse, trous de misères sans
fond où se déploie une vie en marge de la vie[...] »293

Cette séquence descriptive n’est qu’un échantillon de plusieurs descriptions que le


narrateur met en usage pour expliquer le désenchantement de son personnage, les images
chimériques sont substituées par d’autres horrifiantes voire démystifiantes. Le pays est
synonyme de misère, d’insécurité et de chaos, il est en carnaval mortuaire. Léopold Serrat, un
ami d’Adrien qualifie le pays comme étant : une nation[qui] baigne dans l’apocalypse
collective, populacière, inculte, barbare[...].294

Selon Adrien, l’île sombre dans une inertie frustrante. L’enthousiasme qui accompagne
les retrouvailles se heurte à un pays confisqué à la parole, au changement, partant à la vie. Face
à cette réalité, Adrien se sent de plus en plus dépaysé, de plus il est perçu comme un intrus ou
un étranger par ses compatriotes. Désespéré, Montréal semble être le refuge de cette anarchie
tropicale, le processus du retour s’achève par l’aveu d’un échec existentiel :

« Il avait longtemps caressé ces rêves, d’un optimisme échevelé. [...]. Depuis, il
avait pesé le cric et le crac de ces chimères. Elles lui apparaissaient maintenant
un labyrinthe de fadaises, de contes à dormir debout. Qu’avait-il attendu de ce
retour ? [...] une manière d’être ou plutôt une façon d’essayer d’être, de
composer avec l’indicible, de le décomposer[...] »295

Adrien avoue que la vie à l’île est inconcevable, puisqu’il s’agit d’un monde qui vit au
rythme du traumatisme faisant partie intégrante de la vie sociale. Sa double quête l’entraîne
dans la fatigue psychique et la désespérance. Ainsi, regagner le pays d’exil semble être une
délivrance des maux du retour au pays natal. Adrien s’inscrit dans l’itinérance, l’archéologue
devient cartographe qui repère les lieux de passage et les lieux intermédiaires pour ne pas se
livrer au mutisme.

292
Ibid, p 52
293
Ibid, p 48
294
Ibid, p 175
295
Ibid,p 51
142
Dans le cas de Naïm Kattan, la notion du retour au pays natal n’est envisageable qu’à
travers la mémoire et l’espace scriptural, il permet des pérégrinations et des incursions dans le
pays d’origine. Malgré l’attachement au pays natal, et son intégration réussie dans le pays
d’accueil, il ne cesse de revendiquer son appartenance géographique aussi bien que sa religion.
Néanmoins, il garde les séquelles du traumatisme vécu en Irak après la création de l’état
d’Israël. « [...] le Farhoud, un pogrom qui a mis fin au sentiment d’appartenance des juifs à ce
pays. J’en ai témoigné plus haut. Ce traumatisme n’a jamais été surmonté »296 . Au dépit de
ces souvenirs douloureux, l’écrivain considère le pays quitté une provenance et une richesse, il
devient plus tard le cadre référentiel de ses œuvres littéraires, la mémoire surgit pour invoquer
un passé ancré dans l’Histoire, elle effectue un retour permanent au bercail. Naïm Kattan
affirme que sa « mémoire sera sauvegarde contre l’anonymat » comme il atteste que « [sa]
mémoire est présente et rend la nouveauté accessible et sans menace »297.

Son expérience de l’exil est particulière. Il veille à établir des liens entre le passé et le
présent, ainsi que les différents lieux parcourus. A travers son autobiographie, il évoque le
continuum de son existence, être un juif de Bagdad est une plus-value, une naissance qui porte
l’ampleur d’un passé historique indéniable, celui de la présence des Juifs en Irak depuis le règne
de Nabuchdonsor, roi de Babylone. D’ailleurs, le retour du mémoriel dans l’œuvre dépasse
l’individu pour s’inscrire dans une dimension plus universelle, celle de l’Histoire, il tente de
reconstituer la mémoire et fait appel à l’espace scriptural, il témoigne :

« Mon premier roman, Adieu Babylone, s’est voulu à la fois une mémoire et un
adieu, étape incontournable de l’écrivain qui cherche à ne pas réduire le passé,
vécu comme mémoire au présent, en souvenirs et anecdotes. »298

Ainsi, l’œuvre littéraire de Naïm Kattan est une interprétation de son histoire, de sa
culture, de ses traditions, comme elle traduit la fidélité à ses origines. Carrefours d’une vie
représente un bilan de vie et de parcours migratoire, là où la mémoire réussit à vaincre l’oubli.
La nostalgie nourrit l’imaginaire et constitue la matrice d’une poétique de la traversée. Le retour
impossible au pays natal est transcrit à travers l’écriture, un espace dédié aux retrouvailles avec
les traces d’origine à travers lequel il revendique l’appartenance à un territoire, une langue et
une culture.

Dans le cas d’Alexakis, les pérégrinations entre Paris et Athènes sont des déplacements
habituels entre l’ici et l’ailleurs. Indifféremment, Nikolaïdès se déplace entre les deux espaces

296
Naim Kattan, op.cit, p 55
297
Ibid, p 223
298
Ibid, p 84
143
sans pour autant sentir qu’il change de lieu. Ce déplacement concerne également le choix de la
langue d’écriture car il écrit ses œuvres dans les deux langues. Le Bilinguisme littéraire
d’Alexakis l’entraîne dans une nouvelle expérience, l’apprentissage du Sango qui est une
tentative de renouer avec la mémoire tombée en désuétude.

Dans Les Mots étrangers, le retour au pays natal est dénudé de la charge affective qui
accompagne normalement ce type de retour. Nikolaidès ne réussit pas à retrouver ses
réminiscences, le deuil du père perdu est inexprimable ni dans la langue maternelle, ni dans la
langue d’adoption. L’appel d’un troisième espace linguistique permet d’échapper à l’amnésie
et se retrouver dans la nostalgie :

« J’ai retrouvé instantanément l’exaltation que je ressentais enfant quand je me


mettais en route, le dimanche matin, pour aller voir Tarzan au cinéma de mon
quartier. J’ai eu à nouveau dix ans. Je me suis senti capable de courir comme
une flèche. L’Afrique m’est apparue enfin formidable cour de récréation. »299

Pendant le séjour en Centrafrique, plusieurs détails du quotidien renvoient à la Grèce :


la nourriture (le python qui a le goût des poulpes qu’on mange en Grèce300.), les croyances (les
hiboux sont considérés des oiseaux de malheur.301), les détails du quotidien à Bangui (la
ressemblance du restaurant avec les tavernes grecques.302/ Il avait la même couleur jaune que
les taxis athéniens.303).

Nikolaidès évoque sans cesse son pays d’origine qui lui sert de cadre de référence dans
l’exploration de Bangui : « A six heures du matin un petit vent frais souffle sur la colline. Il me
donne l’illusion que je suis dans les Cyclades, sur la terrasse de la maison que j’ai fait
construire là-bas, devant la mer.304La réaction physique que le paysage de Bangui crée en lui
est assimilée à l’expérience du paysage grec. En fait, l’évocation de la Grèce prouve que
Nikolaidès tente de maintenir mentalement son attachement à l’espace géographique grec. Les
références répétées dans les descriptions de la Centrafrique font allusion au désir du retour aux
origines. Ainsi, Les mots étrangers met en scène un mouvement du retour mental vers la Grèce
et annule le blocage géographique qu’il ressentait après la mort de son père :

299
Vassilis Alexakis, op.cit, p 245
300
Ibid, p 249
301
Ibid, p 281
302
Ibid, p 195
303
Ibid, p 180
304
Ibid, p 204
144
« En rentrant à la maison j’ai trouvé mon père assis au milieu des marches de
l’escalier en bois. Je l’avais déjà vu une fois, à la même place, chez lui, à
Athènes. Ses forces l’avaient abandonné au milieu de l’escalier. »305

Les multiples déplacements de Nikolaidès dans l’espace géographique centrafricain est


une tentative de se réimplanter au sein de son pays d’origine, pour renouer avec l’espace grec,
l’espace de l’enfance. Ceci dit, la pratique de l’ailleurs permet d’effectuer un retour imaginaire
vers la Grèce.

Quant à Amin Maâlouf, la notion du retour revêt un aspect distinct car le retour d’Amin
Maâlouf s’effectue dans la mémoire collective. Recourir aux archives de ses ancêtres est
d’abord une reconstitution de la mémoire individuelle, voire une réécriture de l’Histoire du pays
natal à travers le regard de ses aïeux.

« En l’absence de tous les témoins, ou presque, j’étais forcé de tâtonner, de


spéculer et de mêler parfois, dans ma relation des faits, imaginaire, légende et
généalogie- un amalgame que j’aurais préféré éviter, mais comment avais-je pu
compenser autrement les silences des archives ? Il est vrai que cette ambiguïté
me permettait, en outre, de garder à ma pudeur filiale, et où la confiner aussi.
Sans la liberté de brouiller quelques pistes et quelques visages, je me sentais
incapable de dire « je ». Tel est l’atavisme des miens, qui n’auraient pu traverser
tant de siècles hostiles s’ils n’avaient appris à cacher leur âme sous un
masque. »306

Le retour d’Amin Maâlouf est une tentative de relier le passé au présent, l’ici et
l’ailleurs. Il cherche à justifier sa migrance par le biais de l’histoire des ancêtres, cette dernière
est assujettie aux multiples départs et retours qui ont constitué la matière d’une correspondance
assez exhaustive. Le retour aux origines représente l’attachement de l’auteur à la mémoire des
miens, ainsi que sa volonté de produire un écrit-guide des générations suivantes pour éclairer
les confluents des origines et la diversité des appartenances. Amin Maâlouf entreprend une
tâche compliquée, celle de la reconstitution de la mémoire d’une lignée éparpillée, que ce soit
au Liban, en Egypte, à Cuba, aux Etats Unis ou en France. « Origines » permet de concevoir
l’impact des décisions prises par Botros ou Gebrayel Maâlouf, les héros de cette autobiographie
collective.

« Elle se remettait à penser à celui qui était parti, à celui qui l’avait
abandonnée[...] Une brouille, oui, une sérieuse brouille comme celle qui avait
éclaté un siècle plutôt entre le curé Gerjis et son fils Khalil[...] Elle croyait avoir
fait tout ce qu’il fallait... »307

305
Ibid, p 265
306
Amin Maâlouf, op.cit, p 41
307
Ibid, p 476
145
L’histoire familiale est un ensemble de faits et d’échos qui retentissent dans le roman.
Le retour réel ne suffit pas de saisir les traces du passé surtout avec la disparition des gens qui
peuvent lui livrer la vérité recherchée. Fouiner dans la mémoire symbolisée par la malle
contenant les archives familiales, est une échappatoire contre l’oubli et l’effacement. Le besoin
de (ré)enracinement conduit l’auteur à poursuivre chaque parcelle de cette mémoire éparpillée.
Son intention est de créer un lieu au confluent des voix du passé et les voies parcourues en
retraçant la cartographie des lieux et des temps traversés.

Au dépit du contact réel avec le pays natal, Amin Maâlouf revendique ce besoin de
renouer avec les origines et de s’ancrer dans la continuité d’une famille destinée à la migrance.
La quête de la mémoire collective sert à établir les liens avec le passé des ancêtres pour suturer
cette plaie causée par les différents mouvements migratoires.

En ce qui concerne Chahdort Djavann, son récit relate l’arrivée à Paris, les difficultés
de l’apprentissage de la langue française et le décalage entre la France et l’Iran. Roxane, en se
réfugiant à Paris, voulait rompre avec les souvenirs du passé traumatisant, elle opte pour
l’amnésie en dissimilant tout ce qui rappelle son pays natal, l’Iran. Sans le vouloir, le passé
surgit et les réminiscences s’interfèrent avec son présent :

« Enfant, Roxane s’aidait de ses doigts pour énumérer la liste de ses frères et de
ses sœurs ; [...] Elle ne se souvenait jamais du nom de tous ses frères et sœurs,
[...] Personne n’avait jamais pris le temps d’expliquer à cette enfant qui était qui
dans cette famille. Et tout le monde trouvait amusant qu’elle s’y perdit ainsi »308

Ce souvenir douloureux de son enfance au sein d’une famille nombreuse lui rappelle sa
marginalisation et sa fragilité. La même scène se reproduit à Paris lors du cours de langue.
Même si Roxane s’enfuit de tout ce qui peut la relier à son pays natal, le mouvement de la
mémoire ne cesse d’arpenter les lieux obscurs pour faire surgir le latent :

« J’aimerais tant pouvoir arracher ma vie d’aujourd’hui à celle d’hier, mais cela
est impossible. La vie, les souvenirs et le temps ne sont pas linéaires, on ne peut
pas couper où on veut. Il faut que je vous l’avoue, je sens parfois une indicible
douleur à la pensée d’avoir perdu de vue le pays de mon enfance. »309

Roxane est sujette à des sentiments confus, tantôt elle veut rompre avec son pays natal
tantôt elle exprime la douleur de la perte. Au cours de ce mouvement continu entre le présent
et la nostalgie, elle tente de conquérir le territoire français menée de cette charge lourde qui
l’engouffre de plus en plus dans la déraison. Les multiples retours qu’effectue Roxane à son
pays natal ont pour but l’exploration historique (La genèse de Persépolis, l’avènement du

308
Chahdort Djavann, op.cit, p 43
309
Ibid, p 244
146
régime des Mollahs), la critique de la politique du régime totalitaire islamique (le sexisme,
l’obligation du port du voile, changement du calendrier), l’éloge de la culture perse (Les
Quatrains d’Omar Khayyam, le divan de Hâfez, ...).

Roxane représente un exemple d’immigrée tenaillée par son désir d’incorporer le


territoire français sauf que les réminiscences l’emportent vers l’Iran. D’après le titre, le roman
semble être un questionnement sur le mode de fonctionnement pour réussir l’intégration dans
la société française, il suppose répondre à la question « Comment peut-on être français ? » alors
qu’il est un récit du retour imaginaire au pays natal :

« Les bribes du passé s’inscrivaient dans le présent comme une épitaphe. On ne


choisit pas ses souvenirs, on ne les marque pas sur un bout de papier pour les
consulter au besoin. Ce sont eux qui nous marquent. Et ils nous manquent à
jamais »310

De surcroît, les chapitres consacrés au retour imaginaire sont plus nombreux que ceux
de l’arrivée, les lettres adressées à Montesquieu ne cessent d’évoquer son pays natal. Le
sentiment de la perte oblige le personnage à maintenir le contact avec son pays d’origine malgré
la douleur que suscite cette nostalgie. La hantise du passé estompe toutes les tentatives
d’enracinement dans le territoire français, les échecs successifs l’entraînent dans un malaise
insurmontable. A Paris, elle se rappelle de la scène du viol dans le poste de police à Ispahan, « la
terre s’était retournée. Elle était à Ispahan311 ». Victime de sa désolation et de sa déperdition,
Roxane est en déséquilibre. À l’hôpital psychiatrique « le psychiatre diagnostiqua qu’elle
souffrait de réminiscence »312. Elle est tourmentée à cause du mouvement incessant de la
mémoire, le retour nostalgique est analogue à une tâche mortuaire.

Dans Les coqs cubains chantent à minuit, Tierno Monénembo relate le retour d’El
Palenque aux origines, il cherche à se (ré)enraciner dans son île natale. Mené de quelques
indices, il ne réussit pas à connecter le présent au passé dont il ne garde que des bribes de
souvenirs : cette tombe et cette chanson étaient là comme des liens solides et invisibles : le
mystérieux cordon ombilical qui te liait à notre île313.

En parcourant l’espace cubain, tous les repères sont brouillés. La quête est inachevée à
cause de la décision d’El Tosco de l’expulser en dehors de l’île mettant fin à son processus de
(ré)ancrage dans l’espace natal. Désenchanté, El Palenque rejoint Paris, du moment où les
mystères commencent à s’éclaircir le pays des origines devient hostile. Livré au sentiment de

310
Ibid, p 95
311
Ibid, p 251
312
Ibid, p 288
313
Ibid, p 77
147
désappartenance, El Palenque s’inscrit dans l’ailleurs, dans le lieu de la migration. Le retour
désenchanté au pays natal met fin au désir de revendiquer son appartenance à un lieu et à un
temps, il a quitté Cuba en achevant de faire le deuil du passé. La missive envoyée par Ignacio
permet à El Palenque et le lecteur de se réfugier dans la mémoire individuelle que collective,
« Cuba a laissé des traces en toi... »314. Ainsi, le roman s’achève avec les derniers mots de la
lettre qui élucide l’énigme des origines d’El Palenque, sans mentionner la réaction de ce dernier
devant la vérité dévoilée.

Le retour dans les récits migrants est un thème récurrent. Certains écrivains évoquent le
retour réel en tant qu’une tentative de (ré)enracinement dans le pays des origines, d’autres
l’abordent virtuellement à travers la nostalgie. Dans les deux cas, le retour nécessite un travail
de la mémoire afin de renouveler le contact avec les origines.

314
Tierno Monénembo,op.cit, p 170
148
Chapitre 3 : Parcours linguistique et itinéraire
identitaire chez l’écrivain migrant

1. L’identité migrante : entre le passage et l’enracinement

Avec l’avènement d’un discours littéraire sur les migrations, l’identité est un concept
qui émerge dans le champ de la critique littéraire, elle désigne la façon dont l’être humain
construit son rapport personnel avec l’environnement, elle est tributaire de la présence du
contact avec autrui. L’identité engendre un processus de construction qui se poursuit tout au
long de la vie. Ainsi, la construction/ reconstruction identitaire dépend de l’interaction de la
personne avec son entourage. Il s’agit d’un processus dynamique d’interaction avec les
éléments constitutifs de son environnement :

« Toute identité est problématique comme lieu d’intégration de la motivation


personnelle et d’élection sociale, lorsqu’il affirme encore qu’histoire
personnelle et histoire sociale confluent. Le terme d’identité renvoie pour lui au
sentiment subjectif et tonique d’une unité personnelle et d’une continuité
temporelle. »315

Face aux flux migratoires, l’identité est à l’épreuve de la rencontre avec l’autre, cela lui
permet de côtoyer d’autres repères pouvant l’influencer voire l’enrichir. Dans ce sens, l’identité
de l’individu est l’ensemble de traits acquis dès la naissance, comme elle est le résultat du
contact avec les constituants d’une société, elle est désignée comme étant : plurielle, composée,
hybride ou métisse.

Amin Maâlouf, dans son essai Les identités meurtrières affirme :

« [...] L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitié, ni par


tiers, ni par plages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule
faite de tous les éléments qui l’ont façonné, selon un dosage particulier qui n’est
jamais le même d’une personne à l’autre. »316

Cette notion d’identité plurielle/composée constitue une trame de fond des récits
migrants. Chaque écrivain tente à travers l’écriture de revendiquer son appartenance à un
territoire, une langue et une culture tout en insistant sur l’interaction avec la société d’accueil.
De ce fait, nous poursuivons, dans le corpus, les traces de l’identité mise en contact avec un

315
Eric Erikson, Adolescenceet crise. La quête de l’identité, Paris, Flammarion, 1972, p 13
316
Amin Maâlouf, Les identités meurtrières, Paris, Le livre de poche, 2001(1998), p 8
149
milieu social où elle s’est constituée. Cela est dans le but de comprendre comment chaque exilé
se comporte en contact avec une nouvelle aire linguistique et culturelle lors du processus du
(ré)enracinement. Entre le passage et l’enracinement, l’identité est en contact avec l’autre selon
un processus d’attirance ou un processus de rejet.

« [D’attirance], car découvrir qu’il existe du différent de soi, c’est se découvrir,


incomplet, imparfait, inachevé. Et qui peut supporter sans émoi cette
incomplétude, cette imperfection, cet inachèvement ? [...] [de rejet] quand cette
différence représente une menace pour le sujet[...], la différence s’accompagne
généralement d’un jugement négatif »317

Dans ce sens, l’identité migrante apparaît comme mouvance, dialogue, déconstruction


et reconstruction, mémoire et oubli. Dans les œuvres du corpus, le processus de reconstruction
identitaire se poursuit à travers différentes voies, certains considèrent la traversée comme étant
un facteur d’enrichissement alors que d’autres vivent une tension et une crise identitaire qui
entravent toute tentative d’inclusion dans la société d’accueil.

Dans La Québécoite de Régine Robin, la narratrice en parcourant Montréal, traduit son


errance et son instabilité physique que morale. L’ancrage dans une nouvelle aire linguistique et
culturelle l’entraîne dans le passé collectif pour revendiquer sa judéité :

« L’époque de Chmielnicki. La Pologne. L’Ukraine, les Juifs-massacres. Long


panoramique sur les cadavres. Hordes d’orphelins sur les routes-désespoir
spirituel des communautés juives. Gros plan sur les vieux Juifs de Chagall.
Zoom sur leurs visages ravagés. Nouveau flash-back sur la religion et la
spiritualité juive. Rappel des courants mystiques, de la Kaballe ancienne et
moderne. Le Zohar. Aboulafia et le jeu des lettres. »318

Cette citation correspond à un extrait de cours d’Histoire présenté lors d’un séminaire à
l’Université de Montréal. La narratrice tente de plonger dans l’histoire du peuple juif pour
ancrer son personnage dans la continuité du destin du peuple juif marqué par la migration et
l’exil. Cet ancrage dans l’histoire collective est une manière de justifier son errance. Ceci dit,
la narratrice et le personnage est en quête vaine de ce qui est perdu, l’identité d’avant l’exil, un
sentiment d’appartenance possible à cerner et qui pourrait mettre fin à l’errance. Et l’identité
d’après l’exil qui s’avère inassimilable dans cette expérience :

« Puzzle de l’Histoire auquel il manque des pièces et qu’on ne peut totalement


reconstituer. Désormais le temps de l’ailleurs, de l’entre-trois langues, de
l’entre-deux alphabets, de l’entre-deux murs, de l’entre-deux mondes, l’entre-

317
Patrick Charaudeau, Identités sociales, identités culturelles et compétences, article consulté sur www.patrick-
charaudeau.com
318
Régine Robin, op.cit, p 43
150
deux logiques, l’entre-deux nostalgies, car il y aurait de curieuses
nostalgies. »319

Incapable d’unir les deux identités inconciliables, celle d’avant l’exil et celle engendrée
par l’exil, la narratrice-personnage oscille et erre entre les deux. Ainsi, l’entre-deux est un
territoire créé par la narratrice elle-même pour traduire son éclatement identitaire :

« Quelle angoisse certains après-midi-Québecité-québécitude-je suis autre. Je


n’appartiens pas à ce Nous si fréquemment utilisé ici-Nous autres- Vous autres.
Faut se parler. On est bien chez nous-une autre histoire-L ’incontournable
étrangeté. »320

La narratrice, en voulant désigner son appartenance identitaire, évoque l’expression


« Nous autres » pour confirmer son appartenance à un groupe défini. Elle met en usage le
mot « autre » pour aborder sa marginalité et sa solitude, elle est rejetée d’une identité
québécoise nationaliste qu’elle ne peut et ne veut assimiler, elle erre dans un espace entre ici et
là-bas, là où les frontières sont éclatées sous le choc de l’exil.

Le mouvement incessant qu’entretient la narratrice entre l’ici et l’ailleurs influe sur son
séjour à Montréal, d’où la fragmentation identitaire. Tout au long du roman, la narratrice ne
cesse de rappeler son origine, son appartenance et les voies parcourues par ses ancêtres. Le
souvenir d’avant la rupture demeure persistant et nécessaire à la survivance de la mémoire.
Cette mémoire qui retentit dans les trois sections du roman pour rappeler au lecteur son
appartenance à la communauté linguistique et culturelle yiddish. Interagir avec le territoire
québécois entraîne la narratrice-personnage dans un malaise identitaire, dans un
questionnement sur les aspects de son identité migrante :

« Serait-il possible de trouver une position dans le langage, un point d’appui,


un repère fixe, un point stable, quelque chose qui ancre la parole alors qu’il n’y
a qu’un tremblé du texte, une voix muette, des mots tordus ? Prendre la parole.
Quelle parole ? Se taire ? A nouveau l’humiliation ? Porter à nouveau l’étoile ?
[...] »321

En fait, la porosité des lieux entrave l’ancrage spatial, par conséquent l’ancrage
identitaire. Sans le vouloir, la narratrice-personnage s’inscrit dans la déambulation, le va-et-
vient entre les différents espaces parcourus donne naissance à une identité mouvante impossible
à se fixer, qui évite l’immobilisme et la stabilité physique et morale. Elle qualifie Montréal
comme étant une ville schizophrène/ patchwork linguistique/ bouillie ethnique, pleine de
grumeaux/ purée de cultures disloquées/ folklorisées/ figées/ pizza/ souvlaki/ paella[...].

319
Ibid, p 69
320
Ibid, p 53-54
321
Ibid, p 18-19
151
Réduits au silence, à l’errance, à la perte de leur Histoire, de leur mémoire, enfermés dans le
mythe. »322

Entre l’ici et l’ailleurs, l’identité de la narratrice est mise à l’épreuve de la rencontre


avec l’autre. Les parcelles de son identité sont heurtées à son étrangeté et à son ancrage
impossible dans l’espace d’accueil. Ainsi, l’éclatement identitaire est l’aspect inhérent de cette
identité située entre le passage et l’enracinement.

Quant à Dany Laferrière, le séjour à Montréal a mis son identité en contact avec
l’altérité. Son expérience migratoire lui permet de côtoyer une nouvelle communauté
linguistique et culturelle, il se contente d’enregistrer des remarques sur ses découvertes : [...]
je crois/ reconnaître Legba, le seul dieu/ Du panthéon vaudou autorisé à/ M’ouvrir la barrière
qui débouche/ sur un monde nouveau.323 Un monde nouveau, ainsi Dany désigne-t-il Montréal.
Ce nouveau influe sur sa vie bouleversée à cause du « voyage », et sur son identité car elle suit
un processus de (ré)enracinement. L’exil de Dany ne signifie pas la rupture avec les pays
d’origine, par contre cette expérience lui permet de mettre en relief son appartenance à Haïti. A
Montréal, il découvre un monde voué à la pluralité, la cohabitation des deux langues (français
et anglais) et de plusieurs religions : En moins de 24h, j’ai été réclamé par deux religions/ et
un demi-dieu : la Bible, Legba/ et là, Mao324. Comme il met le point sur la diversité ethnique
des immigrés : Haïtiens, Italiens, Vietnamiens, l’Indien, Sénégalais.

Face à cette diversité, l’identité de Dany suit un processus d’acculturation où


interviennent le rapport avec le pays d’origine, la migrance et ses attentes, les interactions entre
les cultures en contact,

« Je dois dire qu’on ne mange/ pas la même nourriture/ qu’on ne s’habille pas/
de la même manière, / Qu’on ne danse pas/ aux mêmes rythmes, / qu’on n’a pas
les mêmes odeurs, / ni les mêmes accents, / et surtout qu’on ne rêve pas/ de la
même façon, /mais c’est à moi de m’adapter. »325

L’adaptation au pays d’accueil s’avère une obligation pour pouvoir accéder à l’identité
de l’autre, s’adapter au mode de vie, à la nourriture, aux mœurs humaines, aux relations
Homme/Femme. Dany devait procéder par une construction/ reconstruction identitaire, les
constituants de son identité d’avant l’exil se chevauchent avec ceux nouvellement acquis ou en

322
Ibid, p 82-83
323
Dany Laferrière, op.cit, p 15
324
Ibid, p 18
325
Ibid, p 183
152
cours d’acquisition. Il avoue : « Je ne peux pas dire/ Quand exactement/ cette ville/ a cessé
d’être, / pour moi, / une ville étrangère. /Peut-être quand/j’ai arrêté/ de la regarder. »326

Dans Chronique de la dérive douce, Dany La ferrière décrit l’état des lieux lors de son
arrivée à Montréal. Son expérience migratoire l’entraîne dans un processus où son identité est
mise à l’épreuve de la rencontre avec un nouvel espace linguistique et culturel marqué par la
pluralité. L’appropriation du nouvel espace géographique est accompagnée par l’assimilation
d’une identité migrante qui se situe entre l’ici et l’ailleurs.

Dans le cas d’Emile Ollivier, Les Urnes scellées est un récit de quête identitaire. Après
vingt-cinq ans d’absence, Adrien Gorfoux rejoint son pays natal en vue de s’y réadapter. Le
retour coïncide avec des mutations politiques importantes dans l’île. En vain, les retrouvailles
avec le pays rêvé ont échoué. Renouer avec les sources de l’identité s’avère impossible surtout
à cause du désenchantement dû à la quête insoluble, l’assaut militaire du jour des élections et
le lynchage dont il était sujet.

« Le caractère spectaculaire de cette mort l’obsédait. Il savait d’intuition que


l’éclaircir forcerait à creuser profond, à explorer un terrain escarpé et rocailleux.
Aucun titre spécial ne l’y autorisait. Sa profession l’avait obligé à bourlinguer,
à parcourir le monde entier, sans se fixer nulle part, n’habitant un lieu que le
temps d’une excavation, d’une découverte. Il voulait résoudre l’énigme de cet
assassinat. »327

L’échec de la quête policière ainsi que la quête identitaire inscrit Adrien dans l’espace
d’une identité mouvante où la compensation du manque est impossible, le pays natal devient
inhabitable surtout qu’Adrien est perçu comme un intrus, un étranger. Ce sentiment
d’étrangeté/ extranéité s’empare de lui pour qu’il devienne son destin :

« Elle savait qu’Adrien ne prendrait pas le temps de se familiariser de nouveau


avec le pays, de retrouver le charme et la lassitude des choses les plus simples,
de repriser la déchirure, de réapprendre le langage afin que se forme, dans le pli
de ses lèvres, de nouveau, une parole enracinée. La migrance était sa patrie sans
nom. »328

Face à un pays en déperdition, Adrien opte pour un départ définitif pour Montréal où il
est contraint de vivre son exil et son errance. L’identité d’Adrien est en mutation, il effectue le
passage de la quête de l’identité axée sur des racines immémoriales à celle de l’identité

326
Ibid, p 184
327
Emile Ollivier, op.cit, p 30
328
Ibid, p 226
153
suspendue, en mouvement. Adrien, en parcourant les chemins de l’exil, manifeste son deuil
inachevé329à cause de la perte du pays rêvé.

Ainsi, le roman d’Emile Ollivier est un récit de la perte, de l’aliénation et de la


dépossession identitaire. Adrien se sent dépaysé dans son pays natal puisqu’il ne peut récupérer
ses repères identitaires. Il vit un douloureux clivage identitaire qui ne peut être surmonté qu’en
se dirigeant vers le Nord de la migrance. Dans ce sens, l’identité mouvante qu’Emile Ollivier
tente de dépeindre est celle influencée par l’éclatement, l’hétérogénéité et la mouvance.

Quant à Naïm Kattan, l’exil est conçu comme étant une expérience positive. Malgré le
traumatisme vécu à cause de la déportation du pays d’origine, il crée une symbiose entre la
culture du pays d’origine et celle du pays d’accueil. Ainsi le concept de l’identité suit un
processus d’hybridation, Kattan déambule entre les langues, entre les cultures et entre les
religions. Il se procure le rôle d’un passeur :

« Nous pouvions vivre à Tel-Aviv, Montréal, Londres, Paris ou New York, tout
en demeurant au même diapason. Nous décrivions chacun notre lieu, le pays où
nous vivions et dont nous portions les traditions et l’histoire. »330

Kattan débute son autobiographie en revendiquant son appartenance : Je suis un juif de


Bagdad331, une double appartenance : il évoque sa confession juive et met en exergue ses
origines arabes. Juif de Bagdad ne provoque aucune contrariété, vu qu’elles constituent deux
entités de son identité hybride. Dans ce propos, il affirme :

« Le Judaïsme m’a permis, comme à nombre de juifs, de vivre pleinement et


loyalement la réalité du pays dont je suis citoyen, tout en conservant la culture
de l’origine, pour certains, cela comprend une pratique religieuse, pour d’autres
il est question d’histoire et de culture. »332

L’auteur choisit de s’inscrire dans la rencontre, accepter la différence et interagir avec


les facteurs extérieurs. Fidèle aux origines, mais aussi prêt à s’infiltrer dans la société d’accueil,
partant de la conviction que chaque humain se dispose d’une culture, d’une civilisation et d’une
histoire, il se situe aux confluents de toutes les cultures traversées dans un équilibre parfait sans
le désir de conquête ou de domination. La rencontre « est alors entamée, elle s’établit. Ma

329
Véronique Bonnet, De l'exil à l'errance : écriture et quête d'appartenance dans la littérature contemporaines
des petites antilles anglophones et francophones , thèse consultée en ligne :
http://www.limag.refer.org/Theses/Bonnet.PDF
330
Naim Kattan, op.cit, p 210
331
Ibid, p 57
332
Ibid, p 212
154
différence est un état que je ne porte ni comme supériorité ni comme infériorité. Cela me situe
dans un territoire où l’autre a la liberté de venir à ma rencontre. »333.

Dans le roman, l’auteur a consacré toute une partie à la manière avec laquelle il conçoit
quelques questions et expose sa vision du monde, elle est intitulée « Comment je vois », il prône
le métissage et le croisement des cultures. L’exil, loin d’être une expérience douloureuse, est
vécu tel un facteur d’épanouissement et d’ouverture sur l’Autre. Le passage d’un lieu à un autre,
d’une langue à une autre et d’une culture à une autre permet à Kattan de s’approprier une
identité hybride. Il avoue :« Le passage produit un accroissement de la substance. La diversité
trouve ainsi les voies de la découverte de l’Autre, tout en se révélant à l’Autre dans l’accueil,
le respect et le besoin d’échange. »334. En fait, l’écrivain migrant fait l’éloge d’une identité
plurielle, composite comportant les traces de tous les lieux parcourus.

En ce qui concerne le roman de Vassilis Alexakis, Les Mots étrangers, il évoque le


passage effectué entre les langues et les cultures. Entre le français et le grec, Nikolaidès oscille
entre les deux langues depuis son arrivée à Paris. Le décès du père l’entraîne dans un mutisme
littéraire d’où l’appel d’une troisième langue. Le Sango permet de s’implanter dans un nouvel
espace géographique, culturel et linguistique, et de renouer avec sa langue maternelle et sa
langue d’adoption.

« Malgré mes innombrables voyages entre ma langue maternelle et ma langue


d’adoption, je ressens toujours une légère agitation quand je vais de l’une à
l’autre. Ce sont certes des langues qui se connaissent, qui se sont fréquentées,
qui ont des souvenirs communs. Je distingue mieux leur ressemblance à présent.
Vu de Bangi, l’écart entre Athènes et Paris doit paraître totalement
insignifiant. »335

Le déplacement continu entre le français et le grec donne naissance à un bilinguisme


littéraire, les œuvres de Nikolaidès(le double d’Alexakis) sont écrites en deux langues,
l’autotraduction devient une caractéristique majeure de son œuvre littéraire. Malgré l’exil, Il
passe d’un territoire à un autre et oscille entre deux langues, ce qui influe sur son identité
marquée par le processus du métissage linguistique,

« -Dans quelle langue pensez-vous ?

Quand je suis en Grèce je pense en grec. Lorsque j’écris en français. Je ne


saurais vous dire quelle langue aurait ma préférence si je devais rester
longtemps sur une île déserte »336

333
Ibid, p 227
334
Ibid, p 257
335
Vassilis Alexakis, op.cit, p 75
336
Ibid, p 233
155
Le séjour en Centrafrique et l’apprentissage du Sango constitue un tourment dans la vie
littéraire de Nikolaidès ainsi que le rapport qu’il entretient entre les deux langues, ils permettent
de diversifier ses horizons linguistiques. Ainsi, Nikolaidès revendique une identité à la croisée
des langues et des cultures, une identité migrante qui met en scène des identités de parcours et
d’itinéraires non fixées. L’ancrage et l’enracinement dans un espace de traverse rassemblent les
traces culturelles d’origine et celles acquises lors du passage.

A travers les Mots étrangers, Alexakis exprime le rôle de la rencontre et son influence
sur l’identité de l’écrivain migrant. Le rapport qu’il entretient avec les langues est perçu comme
un enrichissement. Autrement dit, l’apprentissage du Sango nourrit son imaginaire et fraye de
nouvelles pistes d’écriture, comme il réussit à renouer avec sa langue maternelle voire avec son
identité d’origine.

Dans le cas d’Amin Maâlouf, Origines est une œuvre autobiographique qui puise dans
les composantes d’une identité plurielle. La quête des origines n’est qu’un prétexte pour
revendiquer son appartenance géographique, linguistique et religieuse. Cela rejoint sa définition
de l’identité :

« L’identité de chaque personne est constituée d’une foule d’éléments qui ne se


limitent évidemment pas à ceux qui figurent sur les registres officiels. Il y a,
bien sûr, pour la grande majorité des gens, l’appartenance à une tradition
religieuse ; à une nationalité ; à un groupe ethnique ou linguistique ; à une
famille plus ou moins élargie[...] »337

Les archives familiales permettent à Maâlouf de suivre les chemins parcourus par les
ancêtres, et de méditer en même temps sur son identité. Les correspondances, les télégraphes et
les portraits familiaux fournissent une matière riche pour consulter l’Histoire et reconstituer
l’identité familiale. L’auteur se penche sur la complexité des mécanismes de son identité, il
évoque d’abord la question de la religion et les différentes confessions de ses ancêtres
(catholique, protestant, l’école des presbytériens, orthodoxe…). Il témoigne de cette querelle
religieuse qui avait lieu au début du XXe siècle, « Botros, catholique de naissance mais
profondément méfiant à l’égard des querelles religieuses, s’efforçait, chaque fois qu’il en avait
l’occasion, de montrer qu’il était au-dessus de ces disputes. »338

Comme il aborde la diversité linguistique au sein de sa famille notamment


l’apprentissage de l’anglais par son grand-père Botros chez les missionnaires américains, le

337
Amin Maâlouf, Les identités meurtrières, op.cit, p 6
338
Amin Maâlouf, Origines, op.cit, p 109
156
choix de la langue française par l’écrivain et bien sûr l’héritage socio-culturel arabe. De plus,
Origines est un examen de l’identité qui, au cours des siècles, s’est influencée des différents
déplacements effectués par les Maâloufs :

« [...] mon patronyme est à la fois identifiable et fluide. Identifiable, parce que
tous ceux qui le portent éprouvent à sa mention une espèce de solidarité, [...]
c’est un nom de clan, qui nous rattache tous, en théorie du moins, à une
trajectoire commune, commencée quelque part du côté du Yémen et dont les
traces se perdent dans la nuit des légendes. »339

Amin Maâlouf, en revendiquant ses appartenances multiples, s’engage dans un


processus de reconstruction de son identité composée340 à la lumière de l’histoire particulière
de ses ancêtres avec les migrations. Dans un entretien, il détermine l’identité d’une personne
comme suit : « Pour moi, l’identité d’une personne se forme par accumulation, par
sédimentation, et non par exclusion. Chaque élément de mes origines ou de mon propre
parcours a sa place ; je le préserve, je le cultive, à ma manière, je ne le rejette jamais »341.
Ainsi, la quête des origines n’est pas une quête vaine, c’est une occasion d’effectuer un retour
au passé ancestral pour reconstituer et reconstruire la mémoire collective et en même temps une
reconstruction de l’identité dans un cadre plus élargie et composite.

D’ailleurs le roman de Chahdort Djavann met en scène une identité en péril selon la
narratrice. Roxane vit un tiraillement entre son passé et son présent, elle refuse d’appartenir à
son pays d’origine mais incapable d’intégrer la société d’accueil, Roxane vit une crise
identitaire. Les scènes du passé se mêlent à celles du présent, elle ne peut en aucun cas réclamer
son appartenance à un lieu précis, elle avoue :

« A force de répéter « je suis iranienne », elle allait la devenir, cette iranienne.


Alors qu’elle voulait tourner la page, commencer une nouvelle vie, devenir un
autre, faire peau neuve. Mais pour tourner la page, il faut qu’il y ait d’autres
pages. Sa vie était déclarée, elle avait dégringolé dans les escaliers du temps.
Ce merveilleux oubli que Roxane cherchait ne vint jamais. »342

Roxane refuse et rejette toute appartenance à l’Iran, les violences infligées à son corps
touchent aussi son esprit, voire son identité. Selon elle, le régime des Mollahs a éradiqué tout
ce qui peut relier un individu aux origines. Le régime islamique se nourrit de la répression, le
fanatisme, le sexisme et le viol, toute la société iranienne vit sous le contrôle des gardiens de la
religion. Quand elle veut se présenter dans la première lettre adressée à Montesquieu, elle
s’exclame : « je suis une jeune femme persane, nommée Roxane ». Elle s’identifie comme étant

339
Ibid, p 294
340
Le terme qu’Amin Maâlouf préfère à l’identité plurielle.
341
Egi Volterrani, Amin Maâlouf. Identité à deux voix( entretien avec A.Maâlouf en ligne)
342
Chahdort Djavann, op.cit, p 65
157
persane et non pas iranienne, elle préfère s’ancrer dans la période historique où Persépolis
exerce un rayonnement culturel et civilisationnel :

« Les Iraniens, ruinés par le désespoir, gardent la mémoire de ce qu’ils furent à


l’époque de Persépolis pour pleurer ce qu’ils ne sont plus. Ils vivent les
malheurs de leur histoire dans la gloire d’antan. N’ayant que des regrets et des
nostalgies, ils sont fascinés par leur image du passé, qu’ils vivent comme un
deuil non terminé. Un passé imaginaire et fort méconnu. »343

La correspondance avec Montesquieu incite à dresser une critique acerbe à l’Iran des
Mollahs, elle tente de justifier ce sentiment de désappartenance : « Roxane avait peur de
paraître trop iranienne ! oui, c’est ça, trop iranienne. Elle voulait à tout prix se débarrasser de
cet atavisme iranien qui chez ses compatriotes lui était insupportable. »344. Contrairement aux
autres écrivains du corpus, Roxane a un rapport particulier avec son pays natal. Loin d’exprimer
son attachement à la terre des origines, elle s’acharne à dissimuler toutes les traces qui peuvent
déterminer son appartenance.

Roxane considère la dérive à Paris un brin de liberté qui pourrait faire oublier les scènes
du passé traumatisant et le substituer par un présent de délivrance. La maîtrise de la langue
française est une condition de l’appropriation de la nouvelle identité, néanmoins la tâche s’avère
ardue :

« Elle ne voulait pas de cette langue comme d’un simple outil de


communication, elle voulait accéder à son essence, à son génie, faire corps avec
elle ; elle ne voulait que la langue parle en elle[...] Elle voulait vivre en français,
souffrir, rire, pleurer, aimer, fantasmer, espérer, délivrer en français, elle voulait
que le français vive en elle. »345

L’expérience de l’exil entraîne Roxane dans une crise identitaire, entre l’ici et l’ailleurs
elle est hiératique. La socialisation dans le nouvel environnement convoque les scènes
calamiteuses vécues dans son pays, ses réminiscences hantent son quotidien au point de ne plus
pouvoir penser à autre chose. Elle rejette l’identité nationale et ne peut acquérir celle du pays
d’accueil. La difficulté d’apprendre la langue française et le malaise ontologique l’empêchent
à adhérer à l’identité française, « je me plaignais du manque de sagesse et de folie ; pour la
folie, ça y est, j’ai mon compte, je suis dans un hôpital psychiatrique parmi les fous. »346

L’échec du processus d’acculturation conduit Roxane à l’aliénation, elle n’a pu


réconcilier les deux identités. La rencontre avec la terre d’accueil est vécue comme un choc

343
Ibid, p 178
344
Ibid, p 82
345
Ibid, p 103
346
Ibid, p 280
158
brutal qui brouille tous les repères identitaires. Elle confirme : « J’ai atteint ma limite. Je n’ai
plus de force, plus de vie. Cette terre m’est étrangère, je suis étrangère aux autres et à moi-
même, à vous aussi sans doute. »347. Ainsi, s’achève la correspondance virtuelle avec
Montesquieu, le processus d’enracinement est avorté et Roxane se perd, elle choisit le statut
d’étrangère et approuve l’impossibilité d’appartenir à un espace géographique et culturel précis.

En revanche, Tierno Monénembo engage son personnage dans une quête identitaire, ce
dernier est en quête de repères qui peuvent lui éclaircir les chemins à parcourir. El Palenque
est « un Africain à Cuba à la recherche de ses racines »348, il débarque à Cuba pour compléter
sa fresque identitaire. Le voyage permet alors de s’identifier et de s’ancrer dans le lieu de sa
naissance malgré l’ambivalence qui caractérise sa quête, même son compagnon Ignacio ne croit
ses propos : « Rien ne me prouvait que tu étais né à Cuba, mais cette tombe et cette chanson
étaient là comme des liens solides et invisibles : le mystérieux cordon ombilical qui te liait à
notre île. »349. Tierno Monénembo, à travers son personnage, aborde la question identitaire qui,
à cause du déplacement d’un lieu à un autre connaît des mutations constantes.

Tout au long de l’œuvre, Monénembo rend hommage à la culture cubaine en évoquant


d’abord son histoire politique, artistique et humaine. La lettre qu’adresse Ignacio à El Palenque
est un vrai survol de l’île cubaine, il projette un regard sur la réalité de l’espace insulaire. Ce
dernier permet au lecteur d’avoir une idée sur l’objet de la quête, une identité au bord de
l’effacement. Pendant le séjour à Cuba, El Palenque préfère suivre le rythme de la musique
cubaine qui s’avère un indice pertinent de cette identité recherchée :

« Seul un cubain sent la musique comme tu la sens. Chez nous, la musique ne


s’écoute pas, elle ne se danse pas, elle se vit. Elle ne s’adresse pas au corps, elle
ne s’adresse pas à l’âme. Elle s’adresse à votre être tout entier. La musique est
notre sang. »350

Le roman contient également un inventaire de la musique cubaine ; notamment yo soy


el punto cubano de Célina Gonzàlez, le montuno, le changïù, la trova, Miguelito Valdès,
Ibrahim Ferrer, l’orquestra Aragon, Abelardo Barroso, Melon Gonzàlez, Aguas del Guaso,
Reutilio Dominguez... Plonger dans l’univers cubain permet à Ignacio de confirmer les origines
insulaires d’El Palenque en établissant un rapport particulier avec les traits distinctifs de la
culture cubaine à savoir la musique et la danse.

347
Ibid, p 283
348
Tierno Monénembo, op.cit, p 26
349
Ibid, p 77
350
Ibid, p 92
159
« Cuba serait une île déserte s’il n’y avait pas eu le frottement. Nous ne sommes
pas du monde, El Palenque : [...] nous sommes le produit de tous les frottements
qu’a connus cette putain de terre[...] Nous sommes Catalans et Basques,
Castillans et Galiciens, Russes et Français[...] et cela se voit dans notre bouffe,
dans nos chants[...] »351

Dans Les coqs cubains chantent à minuit, Tierno Monénembo insiste sur le caractère
variable de l’identité d’un immigré. Dans le cas d’El Palenque, il s’agit d’une identité métisse,
hybride où les repères africains et cubains s’interfèrent et s’enchevêtrent. Le personnage est à
la recherche de cette parcelle absurde et ambigüe de son identité. Dès que les choses
commencent à s’éclaircir, El Palenque se voit contraint de quitter l’île et se contenter des
résultats modestes obtenus. Il qualifie son voyage de deuil du passé. Malgré son départ brusque,
il réussit à tisser des liens avec Cuba, son pays natal.

En somme, les écrits migrants quel que soit les thèmes abordés mettent en scène
l’identité qui connaît un processus d’interaction avec la culture du pays d’accueil, alors que la
culture d’origine est déjà présente. Entre la dépossession et l’ancrage identitaires, l’écrivain
migrant vit son expérience exilique soit en symbiose comme le cas de Maâlouf, Dany
Laferrière, Naim Kattan, et Vassilis Alexakis, Ou en crise comme Régine Robin, Emile Ollivier,
Tierno Monénembo et Chahdort Djavann.

Ainsi, l’identité migrante est un résultat d’un long processus d’acculturation. Le passage
d’une aire linguistique et culturelle à une autre impose aux sujets migrants de s’enraciner dans
l’espace d’accueil ou choisir l’exclusion et l’errance.

2. L’hétérolinguisme : choix, création et identité

Dans le cadre des écrits migrants, la langue occupe une place centrale, surtout quand
l’écrivain migrant adopte une langue différente de la langue maternelle. Dans le corpus étudié,
il est question de la langue française. Les écrivains quel que soit leurs origines s’approprient
cette langue qui dépasse sa fonction communicative, il s’agit d’un lieu où se déploient plusieurs
imaginaires à la fois. Edgar Morin précise le rapport à la langue comme suit :

« Nous sommes ouverts par le langage, enfermés dans le langage, et ouverts sur
autrui par le langage (communication), fermés sur autrui par le langage (erreur,
mensonge), ouverts sur les idées par le langage, fermés sur les idées par le
langage[...]. Les mots naissent, se déplacent, s’ennoblissent, déchoient, se
pervertissent, dépérissent, perdurent. Les langues évoluent, modifiant non

351
Ibid, p 100
160
seulement leur vocabulaire, mais aussi leurs formes grammaticales, parfois
syntaxiques. »352

La langue est ancrée dans un processus de brassage où le contact avec autrui effectue de
nombreuses modifications. Ainsi, la pratique littéraire en langue étrangère détermine des
interférences entre les langues et les cultures en contact. Le passage d’une langue à une autre
est tributaire des mouvements de migration, de l’hégémonie politique et les situations
individuelles délibérées. Parfois, le choix de la langue d’écriture dépend des situations
particulières et personnelles, il reflète un refus de partager le même idiome que les détracteurs
politiques ou il s’agit d’un acte de courage ou un subterfuge pour éviter la censure. En effet,
changer de langue permet de s’exprimer, dénoncer et combattre toute forme d’oppression.

Ceci dit, le choix du français constitue une territorialisation des auteurs. Ces derniers
habitent un territoire français et se servent de sa langue comme une langue d’expression
littéraire. Leurs œuvres sont destinées au public autochtone et tous les lecteurs potentiels
connaisseurs du français à travers le monde entier. Elle se détermine comme étant un français
pluriel avec lequel l’écrivain francophone raconte, dialogue, se souvient et s’exprime dans un
environnement différent de celui d’origine, il entretient une relation particulière avec cette
langue influencée par les différences langagières, elles sont dues à la diglossie linguistique dans
les espaces francophones. En fait, la langue est sujette au :

« Mélange, métissage, dialogue des cultures se donne alors à entendre et à lire,


comme l’enracinement réciproque de ces individus venus de tous les continents
et de cette langue, qui leur offre une forme et reçoit en retour des trésors
culturels que dans la plénitude de ses moyens elle transmet. La langue française
permet à ses auteurs de nourrir une réflexion à distance sur leur univers maternel
et leur création, tout en véhiculant leurs sentiments propres. » 353

Selon ces propos, la diversité des situations géographiques et historiques a créé une
hétérogénéité des statuts linguistiques et culturels. Cette diversité a contribué à donner
naissance à « des littératures francophones », convergentes par la langue, mais divergentes par
la création d’imaginaires différents qui s’alimentent du vécu quotidien lié à l’espace et le temps.

A l’insu de l’aspect positif de ce bilinguisme, les littératures francophones sont nées


dans des situations de contacts et de déséquilibres culturels. La langue exhibe les traces des
tensions et de déchirements et la présence sous-jacente des autres langues utilisées. Ceci dit, les
langues en question entrent en concurrence, car l’auteur francophone se réfère à sa langue et sa
culture d’origine. La langue française devient porteuse des traces de l’oralité, du plurilinguisme,

352
Edgar Morin, La Méthode 5. L’humanité de l’humanité. L’identité humaine, Paris, Seuil, 2001, p 36
353
Patrice Martin et Christophe Drevet, La langue française vue d’ailleurs, 100 entretiens, p 7-8
161
de la diglossie ou « l’inter-langue ». Lise Gauvin, dans ses recherches sur la langue française,
fait appel à la notion de « la surconscience linguistique » qui est présente chez l’écrivain
francophone :

« Une conscience particulière de la langue qui devient ainsi un lieu de réflexion


privilégié et un désir d’interroger la nature du langage et de dépasser le simple
discours ethnographique[...] cette surconscience est aussi une conscience de la
langue comme espace de fiction voire de friction : soit un imaginaire de et par
la langue »354

A cet égard, le français est une langue d’écriture certes, mais elle est une langue
d’adoption pourvu qu’elle est considérée le premier pas dans le processus d’adaptation et
d’enracinement de l’exilé dans l’espace de l’Autre. Du coup, le bilinguisme est une notion qui
s’impose dans le parcours de l’écrivain dont l’œuvre est influencée par la présence de deux
langues que Rainier Grutman désigne par hétérolinguisme, il concerne les traces visibles de la
première langue dans un texte littéraire :

« Par hétérolinguisme, j’entendrai la présence dans un texte d’idiomes


étrangers, sous quelque forme que ce soit, aussi bien que de variétés (sociales,
régionales ou chronologiques) de la langue principale. Quant au terme plus
ancien de bilinguisme, il désignera un rapport individuel aux langues,
notamment le rapport que peuvent avoir ceux qui signent les œuvres
littéraires. »355

En 1993, Régine Robin, dans l’introduction du volume cinq du discours social, esquisse
une vision multiple de la langue où elle serait « potentiellement libératrice, multilingue,
polyphonique, hors du plein de l’enracinement identitaire. ». Dans le corpus étudié, la diversité
linguistique et culturelle est palpable dans chaque œuvre où se rencontrent plusieurs langues et
plusieurs référents culturels.

Ainsi, la langue permet de transmettre des imaginaires divers : ukrainien/yiddish,


haïtien, irakien juif, grec, iranien/perse, guinéen ou libanais. Chaque espace géographique
exerce son influence sur l’outil linguistique, l’écrivain est conscient de ce décalage entre la
langue maternelle et celle de l’écriture. Ce qui introduit une discontinuité analysée en tant que
figure stylistique significative chargée d’une certaine vision du monde. La présence de deux
langues dans un texte donne naissance à une « tension narrative » issue de la surconscience

354
Lise Gauvin, La fabrique de la langue : de François Rabelais à Rejean Dumarche, Paris, Seuil , Points, 2004,
p 19
355
Rainier Grutman, Des langues qui résonnent. L’hétérolinguisme au XIXe siècle québécois. Québec : Fides,
1997, p 37
162
linguistique de l’écrivain, surconscience partagée avec tous ceux pour qui la langue est à la
fois tourment, laboratoire et exploration.356

La langue maternelle de l’écrivain s’impose dans les œuvres migrantes en insérant


des proverbes et des aphorismes empruntés tels quels de la langue première de l’écrivain. Ces
expressions figées sont découpées de leur contexte de provenance et sont insérées dans le texte
en traduction littérale même quand l’expression équivalente existe en français. Cette pratique
instaure une esthétique propre au genre migrant :

« C’est justement dans ce va-et-vient entre les langues, les cultures et les
conceptions symboliques que l’écriture migrante prend sa force et son
importance. Du fait qu’elle met en valeur deux ou plusieurs systèmes culturels
d’observation et qu’elle sait évoluer entre les multiples tableaux de référence,
elle fictionnalise non seulement l’histoire rapportée, mais travaille tout un
ensemble de traits culturels homogènes. »357

Dans La Québécoite, la narratrice s’occupe de cette question linguistique vu qu’elle


s’acharne à exprimer l’instabilité de son personnage à travers la langue mise en usage, celle de
l’exil, de la mouvance et de l’errance.

« Des cheveux blancs déjà-à la recherche d’un langage, de simples mots pour
représenter l’ailleurs, l’épaisseur de l’étrangeté, de simples mots, défaits,
rompus, brisés, désémantisés. Des mots images traversant plusieurs langues.
[...] De simples mots ne cachant pas leur polysémie, à désespérer de tout. »358

La langue est, ici, un mélange de mots et de noms propres provenant de l’anglais, du


yiddish, de l’allemand et du russe. Il est question d’un plurilinguisme constant, une expression
de l’étrangeté. Le sentiment de désappartenance hante le quotidien de la narratrice qui cherche
à le traduire à travers le récit d’un personnage souffrant du mal de l’exil. En fait, la langue est
insaisissable, elle transmet un quotidien voué à la mobilité. L’impossible ancrage spatial est à
l’origine de ce langage au couleur de tous les lieux traversés, elle avoue :

« Tu as toujours habité un langage, une phonie qui tantôt sonne germanique,


tantôt tinté hébraïque, tantôt slave aussi. Un langage carrefour, errant mobile
comme toi, comme elle. Habiter un langage, une complicité intraduisible. Tu as
toujours habité un rythme poétique, une façon de casser le vers, de briser les
vases, de larguer les amarres. Un langage à l’envers, de droite à gauche avec
des petits points[...] »359

L’intrusion des mots provenant d’autres langues que le français est une tentative de
revendiquer son appartenance à un lieu précis, à une langue et une culture. Le roman de Robin

356
Lise Gauvin, L’écrivain francophone à la croisée des langues, Paris, Karthala, 1997, p 24-25
357
Klaus-Dieter Ertler, Les écritures migrantes au Québec, op.cit, p 176
358
Régine Robin, La Québécoite, op.cit, p 54
359
Ibid, p 139
163
évoque la crise que vit le sujet exilé en essayant de s’approprier un lieu. Malgré la maîtrise de
la langue française, la narratrice demeure attachée à ses origines, elle évoque l’histoire familiale
dans un récit enchâssé fait par le grand père, en racontant sa fuite du shtetl.

Elle désigne la langue mise en usage comme étant une « parole immigrante » qui ne
réussit jamais à s’ancrer dans un espace précis. Elle traduit l’éparpillement de la narratrice entre
plusieurs espaces :

« Faudrait-il toujours Tout recommencer ? / Tout/ Repartir encore ? / Encore


déménager ? / Une autre langue ? / encore/ En exil dans sa propre langue. / Le
baluchon toujours prêt/ en partance peut-être/ Une parole immigrante presque
muette/ Sans ombre/ Sans écho/ Fêlée/ Une parole de l’avant-dernière halte/
Une part encore de la durée. »360

L’impossible ancrage spatial exige un retour aux origines, ce dernier se fait par le rappel
de l’alphabet hébraïque361, quelques termes en hébreu « Shtetl, pogrom, bet, tav, der tod,
quelques signes de l’alphabet... ». Comme elle recourt à quelques termes en anglais en vue de
mettre en exergue le bilinguisme québécois : « highways, freeways, turnpikes, markways,
midtown, downtown, you don’t need to be jewish to love cantor’s bagels[...] ». L’espace public
québécois est partagé entre la langue française et la langue anglaise dans un équilibre
remarquable, ce bilinguisme intrigue la narratrice qui veille à le transcrire dans les inventaires
des enseignes publicitaires, ou les affiches publics, menus de restaurants, programme TV.

D’ailleurs, la langue mise en usage dans le roman révèle quelques scènes du vécu de ses
ancêtres en Ukraine :

« L’époque de Chmielnicki. La Pologne. L’Ukraine, les Juifs-massacres. Long


panoramique sur les cadavres. Hordes d’orphelins sur les routes-désespoir
spirituel des communautés juives de Chagall. Zoom sur leurs visages
ravagés »362

Le passé traumatique des Juifs de l’Europe de l’Est est également mis en scène par
les différents récits mis en abîme ou les esquisses du cours de l’histoire. Comme elle s’engage
à refléter une parcelle de la culture yiddish, celle de la nourriture : « Râlé brioché, pain de
froment, pain de seigle, pain noir au cumin, au sésame, aux graines de tournesol[...] »363.
Régine Robin pratique une écriture qui repose sur des « morceaux » de langue et de culture
relatifs à l’expression de l’identitaire migrant. Cette écriture jugée fragmentaire est nostalgique,

360
Régine Robin, op.cit, p 95
361
Ibid, p 89
362
Ibid, p 43
363
Ibid, p 26
164
car elle est attachée à ce qu’elle prétend oublier, elle « naît en sus de la dispersion révélée de
la disposition du sens comme réplique, textuelle en l’occurrence, à l’identité morcelée »364

Quant à Dany Laferrière, le choix du français en tant que langue d’écriture est tributaire
du passé colonial de son pays, le seul état francophone dans la région et le plus vaste espace
créolophone. Il se caractérise par une situation sociolinguistique particulière : le maintien du
français comme langue officielle et l’infériorisation du créole, langue parlée par toute la
population haïtienne. La langue française fait partie du double héritage linguistique, elle n’est
ni une langue maternelle ni une langue étrangère. Elle est un élément de promotion et de
ségrégation sociale.

Dans le cas de Laferrière, il est question du concept de l’hybridisation élaborée par


Mikhael Bakhtine qui est un mélange de deux langues sociales à l’intérieur d’un seul énoncé :
« C’est la rencontre dans l’arène de cet énoncé de deux consciences linguistiques, séparées par
une époque, par une différence sociale, ou par les deux »365. En débarquant à Montréal, la
question linguistique n’est pas un souci à franchir, car il maîtrise la langue française langue de
la culture, et entretient un rapport particulier au créole langue de l’authenticité, des racines et
de la fidélité : « Le soleil me frappe de plein fouet/ Pendant quelques secondes, / j’ai cru que
j’étais à Port-au-Prince. / Les voix des gens massés/[...], me parviennent/ comme un chant
créole. »366.

Malgré l’usage du français comme langue d’écriture, le créole est sous-jacent, il


représente l’univers culturel ainsi que le point d’ancrage, « [...] Les Raras ont l’habitude de
descendre des montagnes pour venir faire la fête dans notre village. »367. En évoquant une
troupe de chant créole, Dany revendique son appartenance linguistique et culturelle à cet espace
linguistique, le français est un canal par lequel il tente de diffuser les particularités de cette
langue marquée par l’oralité. Il dérive dans un espace nordique marqué par la diversité et la
pluralité, il se voit contraint de préserver les traces de sa culture. Ainsi, il recourt à son référent
culturel pour appréhender les scènes du présent :

« Je ne me sens pas plus/ vaudouisant que Julie catholique. / Sauf que là où le


christianisme/ ne déclenche tout au plus/ qu’une simple moue, /le vaudou, en
touchant à / Des zones primitives de notre/ sensibilité, finit par provoquer/ des
réactions incontrôlables, [...] »368

364
Françoise Susini-Anastopoulos, L’écriture fragmentaire, PUF, 1997, p 57
365
Mikhael Bakhtine, Esthétique du nouveau roman, Paris, Gallimard 1978, p 175-176
366
Dany Laferrière, op.cit, p 24
367
Ibid, p 46
368
Ibid, p 138
165
Dans ce passage, il recourt au vaudou pour faire face et répondre aux interdits sexuels
du catholicisme, le fait d’évoquer cette religion primitive accentue le sentiment d’attachement
à un univers culturel et linguistique existant : « Au moment de l’orgasme, / Je me suis surpris à
parler/ créole : « Ou douce, ti maman, ou douce cou sirop miel. »369. Le créole représente une
langue, véhicule une culture et un mode de vie, auquel le narrateur recourt pour échapper à ce
sentiment douloureux causé par l’exil : « Je dois tout dire/ dans une langue / qui n’est pas celle/
de ma mère. C’est ça le voyage. »370.

Le voyage/ exil, outre que la rupture spatiale, est aussi un arrachement linguistique et
culturel, s’ancrer dans un nouvel espace exige un processus d’adaptation à la société d’accueil,
ce dernier se fait à travers et par la langue. Maîtriser les deux langues permet de capter les
différences, les contrastes, les écarts et les similitudes des deux visions du monde qui
s’opposent. Dany Laferrière, en s’exprimant en français, transmet les images du créole dans
l’armature du français.

Ce résultat concerne également Emile Ollivier, le fait d’opter pour une langue étrangère
pour exprimer la réalité haïtienne est une manière de dire l’indicible, échapper à la censure et
diffuser les douleurs d’un peuple à la marge de la démocratie. Être de Haïti signifie déambuler
entre plusieurs référents langagiers : le français des Caraïbes, le parler québécois, le français de
l’Hexagone sans oublier le créole haïtien. L’écrivain haïtien vit une situation sociolinguistique
particulière par rapport aux écrivains francophones, la coexistence de deux systèmes
linguistiques, et la diglossie entre les deux variantes du français.

En fait, l’écrivain haïtien se voit contraint de s’adapter à cette particularité d’où


l’intrusion de quelques mots ou expressions en créole. Les Urnes scellées est un récit dans
lequel Ollivier met en scène le ré-ancrage d’Adrien Gorfoux dans son pays natal. Le retour aux
origines est également des retrouvailles avec le peuple, la nature, la gastronomie, la langue et
la culture. Le désir de retrouver les scènes d’antan hantent le revenant qui s’en lassent et
rebroussent chemin vers le lieu de l’exil. Le désenchantement d’Adrien est exprimé par le biais
de nombreuses descriptions de l’espace haïtien :

« Durant deux heures, ils avaient traversé ces régions contaminées par une
espèce de lèpre qui, ces dernières décennies, les avait lentement ravagées, ne
laissant debout, sur le sol stérile, que des moignons, des chicots de cahutes, des
murs gris aux pierres érodées, étayés de poutres mal équarries, arrachées à
d’autres décombres[...] »371

369
Ibid, p 143
370
Ibid, p 183
371
Emile Ollivier, op.cit, p 47
166
Ces descriptions plongent le lecteur dans l’univers haïtien qu’Emile Ollivier cherche à
représenter dans tout le roman. Les mots français sont, ainsi, de chair et de sang. Ils sont des
mondes en eux-mêmes, car chaque mot incarne le monde.372 Ceci dit, le français d’Ollivier
incarne Haïti dans toute sa complexité, il témoigne : « Faire de la littérature, c’est recourir à
une écriture proliférante qui joue avec tous les niveaux de langage, mêlant argot, langue
savante, créolismes, archaïsmes, expressions paillardes ou vocabulaire ethnique »373

Dans ce sens, le roman comporte plusieurs termes appartenant au créole :

« Mamas mamelues/ bonjour commère, et la santé ? –Nap boulé piti, nous


brûlons à petit feu sous le soleil ; nous cheminons à petits pas, notre bonhomme
de chemin » [...] « surtout ne vous gênez pas, goûtez-moi la douce qui vient, la
douce qui passe ; belle guénêpe ! [...] »374

« Du nerf, chérie... Cambre la taille, montre-moi le bonbon...J’ai de la


vinaigrette, viens que je t’arrose le cresson. »375

« Paula kaka sale toute drap. »376

« Cette ville de trou-du-cul »377

« Reine soupire : « Nap gadé sans prau » »378

« Ils virent Mam’zelle Reine, cette sainte-nitouche »379

« aux lamentations des dédé-l’église »380

« Cocotte ak figaro, ma chère »381

« [...] constitution cé papier, baionnette cé fé.[ ...] véyé-yo Mezanmis ! véyé-


vo »382

Le fait de rapporter directement les paroles de quelques personnages s’exprimant en


créole garantit l’authenticité du récit, Ce recours reflète le quotidien du peuple haïtien qui vit
au rythme des mutations politiques auxquels il ne prend part. Ils permettent de revendiquer
l’appartenance à un milieu modeste auquel Ollivier est toujours fidèle.

A l’insu de la langue créole, Ollivier emprunte quelques termes au parler québécois


notamment : « brunante, arrimage, scéner le monde, cabrouet, la nordée, loup-garou... », se

372
Emile Ollivier, intervention, texte en ligne
373
Ibid, EN LIGNE
374
Emile Ollivier, op.cit, p 70
375
Ibid, p 71
376
Ibid, p 78
377
Ibid, p 153
378
Ibid, 160
379
Ibid, p 165
380
Ibid, p 214
381
Ibid, p 223
382
Ibid, p 235
167
référer au langage québécois reflète l’influence de l’écrivain par le lieu de son exil. Sans pour
autant oublier le français classique dans lequel s’exprime Ollivier. Dans Repérages, il parle du
bruissement des langues :

« [...] quand j’écris, je sens le bruissement d’une double langue, comme si je


tenais contre mon oreille une conque marine[...] j’essaie d’œuvrer dans la
langue sans perdre mon accent[...] car l’accent d’une langue transportée dans
une autre signale un corps-à-corps des langues qui se rencontrent,
s’entrechoquent et s’emmêlent [...] je fuis comme la peste le français marron,
bâtard, mais également un français figé, sans cavalcade de cheval, sans cris de
charrette, sans bouse de vache, tout ce qui aseptise la langue. »383

Dans ce sens, la langue d’écriture d’Emile Ollivier, est d’abord une illustration de ses
différents déplacements, ainsi que sa rencontre avec autrui et le côtoiement des traces de la
culture du pays d’accueil. Pour l’écrivain haïtien, le créole et le français sont deux entités
linguistiques qui entretiennent un rapport de complémentarité. Les deux langues se cohabitent,
le français sert de cadre aux vibrations de la société haïtienne. Pour plonger de plus en plus dans
l’univers créole, l’auteur évoque la pharmacopée et la gastronomie haïtiennes :

« [...] Ils flairent une boutique exhibant une riche pharmacopée locale : eau
deboutte, eau de vie de serpent, absinthe étoile, feuilles de thé guérit-
tout[...] »384

« L’œil s’accrochera d’abord aux étals couverts de haricots, de navets[...] des


bananes-plantains et des patates douces. Les ronces crochues de corossols, la
peau douce et lisse des cachimans coeur-de-boeuf, les grumeaux des pommes-
cannelles[...] »385

La langue française, ainsi, s’alimente de la diversité de la société haïtienne, il est


question du processus de l’hybridisation de la langue, d’où l’apparition du concept la langue
migrante à l’image de l’identité migrante. Dans ce sens, la langue est un outil d’expression de
l’expérience de l’écrivain migrant qui détermine son appartenance à une entité linguistique et
culturelle. Le processus d’enracinement dans la société de l’autre se fait à travers la maîtrise de
la langue qui subit une opération de métissage. Haïti représente un cas particulier dans l’espace
francophone, la complexité de la situation linguistique influe sur les productions littéraires des
écrivains issus d’Haïti. Le français et le créole s’interfèrent, l’un occupe la fonction de la langue
officielle alors que l’autre est la langue des origines.

Cet attachement à la langue d’origine concerne également Naim Kattan. Issu d’une
famille juive irakienne, il revendique sans cesse son appartenance à la langue et la culture

383
Emile Ollivier, « Langue de l’autre, langue de l’hôte », Repérages II, p 133
384
Emile Ollivier, op.cit, p 67
385
Ibid, p 69
168
arabes. Dans son roman, il met en exergue le rapport entretenu avec l’arabe, la langue
maternelle. L’hébreu la langue du Livre et du culte juif et le français la langue d’adoption et
d’écriture plus tard. Il avoue : « En dehors de l’arabe, ma langue maternelle, j’ai aussi appris
l’hébreu, le français et l’anglais. »386 La question linguistique est fondamentale dans
l’autobiographie de Kattan, elle définit l’appartenance de Kattan d’une part, et son parcours
d’exil et d’écriture d’autre part :

« En Irak, les juifs étaient de langue arabe, ayant comme les autres [...] leur
propre dialecte. La langue écrite, celle de l’enseignement et des médias, était la
même pour tout le monde. Il fallait l’apprendre à l’école[...] »387

La langue est, alors, plus qu’une appartenance, elle représente une parcelle de son
identité composite qui rassemble toutes les traces des cultures en question et des espaces
traversés. L’auteur est un exemple pertinent du bilinguisme littéraire, il s’exprime en deux
langues à savoir l’arabe et le français. Il a débuté sa carrière littéraire en langue arabe, « [...]
ma première nouvelle publiée en arabe alors que j’étais adolescent[...] »388, qu’il considère la
langue des origines, il est attaché à ce territoire linguistique source d’inspiration et de créativité
car toutes ses œuvres littéraires citées dans son autobiographie sont ancrées dans l’espace de
l’enfance.

En s’installant à Paris et ensuite à Montréal, l’auteur est alors sujet à un déplacement


linguistique. Le passage d’une langue d’écriture à une autre est perçu comme une aventure
scripturale : « Changer de langue est une métamorphose. Je n’ai pas quitté une rive pour en
atteindre une autre. »389. Adopter la langue française ne signifie pas une rupture brutale avec la
langue maternelle car Naim Kattan est conscient de sa présence et de sa particularité :

« Tout d’abord, l’arabe comme langue d’écriture était une reconstitution, une
structuration du réel, grâce à ses mots et à ses règles. En France, nouvelle
expérience, écrire en français mes articles. A Montréal, approfondissement de
l’apprentissage. »390

Ceci dit, Kattan atteste l’influence de l’arabe sur ses écrits dans le début de sa carrière
littéraire francophone :

« Le changement de langue d’écriture ne se passe pas sans encombre et n’est


pas sans laisser de séquelles. [...] Au départ, j’ai envié tout emprunt à l’arabe,
tout mot entre guillemets. J’ai aussi résisté au foisonnement, à cette rhétorique

386
Naim Kattan, op.cit, p 25
387
Ibid, p 55
388
Ibid, p 75
389
Ibid, p 88
390
Ibid, p 83
169
arabe qui, inconsciemment, aurait pu se glisser dans le français, langue que je
percevais comme réfractaire à toute enflure, à tout excès répétitif. »391

Le choix du français était un choix lucide exigé par le changement des lieux, et le début
d’une carrière littéraire en langue étrangère. S’exprimer dans une langue différente de celle
d’origine lui permet de s’ouvrir sur l’Autre, d’assumer sa différence et d’entamer un dialogue
entre les langues et les cultures. Là, il est question du bilinguisme littéraire car il s’autotraduit :
« Changer de langue, c’est changer de civilisation, de vision du réel immédiat, bien que l’être
demeure, essentiel. Canadien, québécois, francophone, je ne cessais pas d’être un juif de
Bagdad. »392

Entre l’arabe, le français et l’hébreu, Naïm Kattan effectue un métissage entre la fidélité
et l’adaptation à un réel différent. Son bilinguisme est vécu tel un enrichissement de son
expérience littéraire. Dans son autobiographie, il évoque son œuvre romanesque ayant comme
thématique la migration et l’exil, cette dernière transmet un imaginaire issu de l’espace de son
enfance. Le français est un réceptacle d’un référent culturel différent, il est conçu comme une
nouvelle naissance, un recommencement humain et littéraire. Il permet une liberté
d’expression, un lectorat élargi et une diffusion littéraire dans l’espace francophone.

Le phénomène du bilinguisme littéraire concerne également des écrivains migrants issus


d’autres pays et installés dans une aire linguistique et culturelle autre que le Québec. Vassilis
Alexakis qui a débuté sa carrière littéraire dans la langue française, a opté pour l’expression de
son expérience de l’exil par le détour de la langue étrangère. Le cas d’Alexakis est distinct car
le choix du français est fait d’une manière libre et délibérée, hors d’imposition extérieure ou
par nécessité. En s’autotraduisant, l’auteur rejoint le groupe des écrivains qui s’expriment en
deux langues ; Samuel Beckett, Nabokov, Milan Kandera.

La question du choix linguistique occupe une place centrale car ses œuvres s’articulent
autour du choix de la langue de la création littéraire. Tous les personnages mis en scène ont
quitté la Grèce pour s’installer en France et entamer une carrière littéraire dans la langue de
l’exil. Ainsi, la langue se présente comme une substance neutre, pleine de potentiel, favorisant
une certaine liberté d’écriture. L’auteur échappe au pouvoir de la langue d’origine sur sa
personne et sur son écriture au profit d’une « conscience exacerbée du langage ». La langue
étrangère offre une distanciation linguistique qui ouvre un horizon de créativité inexistant dans
la langue maternelle. Dans Les Mots étrangers, l’introduction d’une troisième langue dans

391
Ibid, p 86
392
Ibid, p 94
170
l’univers linguistique et littéraire de l’auteur permet d’annuler la dualité inhérente au statut
d’écrivain autotraducteur :

« Une seule idée m’est venue à l’esprit depuis l’achèvement de cette traduction :
découvrir une nouvelle langue. Ce dessein m’a d’abord paru aberrant. Quel
besoin avais-je de troisième langue ? [...] J’ai peut-être eu envie de découvrir
une langue étrangère simplement parce que je n’en connaissais aucune. »393

La surconscience linguistique de son statut d’écrivain bilingue autotraducteur exige une


diversification de ses horizons linguistiques et l’apprentissage d’une langue rare. Cet
apprentissage l’enfonce dans un univers d’étrangeté linguistique qui permet de délégitimer son
rapport aux langues et fuir la familiarité dont il jouit avec ses deux langues d’écriture. La
nouvelle langue fraye un autre espace de créativité qui permet un nouveau départ linguistique
et littéraire : « C’est une langue retentissante, plus proche probablement du grec que du
français, qui incite la voix à donner toute sa mesure[...] »394

Le roman aborde les différentes étapes de l’apprentissage de cette langue en introduisant


quelques mots et expressions dans le récit, de plus le narrateur insiste sur la prononciation des
lettres, l’articulation et le parcours diachronique du Sango :

« J’invente de nouvelles phrases : Nguti Nzapa a nzere na mbi pepe, « la pluie


ne me plaît pas », Sandra a nzere na le ti Jean, « Sandra plaît aux yeux de jean »
[...] Je passe sur nzia, plante exotique [...] »395

De ce fait, le Sango n’est pas un espace de création littéraire, son apprentissage est
assujetti d’un état psychique lié à cette douleur de la perte du père et la perte de la langue
maternelle, autrement dit l’auteur ressent un orphelinage paternel et linguistique à a fois. Le
Sango, une langue étrangère, a le pouvoir d’évacuer la douleur, « [...] j’ai le sentiment de vivre
un commencement plutôt qu’une fin, comme si mon voyage devait durer encore longtemps. »396

Dans Les Mots étrangers, le Sango pousse l’auteur à réfléchir sur la situation
sociolinguistique d’abord en Grèce : « En Grèce, les tenants de la langue érudite qui était
imposée dans les écoles soutenaient que le jargon populaire était incapable de rendre compte
des bouleversements de l’époque[...] »397 et en Centrafrique : « [...] Le Sango n’est pas assuré
de l’emporter... des dizaines de langues sont mortes en Afrique...Il en meurt tous les

393
Vassilis Alexakis, op.cit, p 12-13
394
Ibid, p 48
395
Ibid, p 111
396
Ibid, p 285
397
Ibid, p 269
171
jours...Nous sommes un cimetière de langues. »398. Le débat mené au centre culturel français
de Bangui est une occasion d’évoquer les débats linguistiques dans les pays en question et les
choix effectués dans chacun d’eux.

« Les mots étrangers connaissent des histoires surprenantes. C’est un agrément


de les fréquenter. J’étais probablement un peu las de toujours interroger les
mêmes mots grecs ou français. J’avais besoin d’entendre autre chose que ce que
je savais déjà. [...] »399

L’auteur, en relatant son aventure linguistique, prétend créer une certaine sérénité
linguistique et identitaire, il multiplie les stratégies linguistiques : le choix du français, le retour
au grec, alternance des langues, autotraduction et introduction d’une troisième langue. Il
cherche à résoudre le dilemme linguistique et identitaire lié à son statut de l’entre-deux, il
avoue : « je ressemblais à une phrase sans verbe, incapable d’agir, amorphe »400 . Le recours
à un troisième espace linguistique est une sorte d’altérité linguistique au niveau créatif et au
niveau psychologique, le désir de reconnaissance dans la langue étrangère motive l’acte de
l’écriture, le français puis le Sango. Avec la nouvelle langue, Alexakis repousse son horizon
linguistique et explore quatre espaces linguistiques différents : le français, le grec,
l’autotraduction et le Sango,

Quant à Amin Maâlouf, la langue française fait partie des appartenances culturelles car
les libanais entretiennent un rapport particulier avec la langue française. Elle représente une
langue de la libération et de l’émancipation, il s’agit d’une francophilie qui s’applique au cas
libanais. Entre le français la langue romanesque et l’arabe la langue d’appartenance, Maâlouf
préfère se déplacer convenablement entre les deux espaces linguistiques. L’auteur considère la
connaissance des langues comme étant indispensable à la compréhension mutuelle avec
l’Autre. Il est convaincu que l’individu doit connaître une langue identitaire, une langue de
communication et une langue d’adoption personnelle. Dans ce sens, Maâlouf atteste :

« Il est vrai que l’arabe était à l’époque ma langue maternelle, celle dans
laquelle je m’exprimais en public, oralement, comme par écrit, [...] il y a
toujours- dans ma famille paternelle le culte de langue arabe une espèce de fierté
à maîtriser cette langue[...] Le français, en revanche, avait chez moi une place
souterraine. C’était la langue de mes notes intimes, qui avaient vocation à
demeurer cachées. Elle était également devenue, au cours de mon adolescence
ma principale langue de lecture, celle par laquelle je découvrais le monde, les
idées, la littérature. »401

398
Ibid, p 270
399
Ibid, p 267
400
Ibid, p 125
401
www.aminmaâlouf.org/biographie
172
La langue arabe est la langue maternelle d’expression et d’échange, elle est substituée
par la langue de la confidence et de l’espace privé. Maâlouf, face à ce bilinguisme, finit par
s’approprier la langue française. Il se sert de la langue adoptive au départ, pour qu’elle se
transforme en langue d’écriture.

Dans l’autobiographie familiale, Origines, il est question de polyphonie fictive, il


s’agit de la présence simultanée de l’univers culturel dans la langue d’adoption. La langue
maternelle effectue son intrusion dans le texte français, il est une manière de recréer l’univers
culturel du pays natal dans et par la langue française. Du coup, le roman contient plusieurs
indications au référent culturel arabe à travers des évocations géographiques relatives à
l’emplacement du pays : « le Liban, un village de la Montagne, Beyrouth, Abey, Zahleh, Chouf,
Ain-el-Qabou, Kfar Yqda, Souk-el-Gharb, le fleuve Berdaouni, ... » , l’onomastie arabe :
« Tannous, Botros, Khalil, Yamna, Gebrail, Gerjis, Semaan, Elya, ... », des indications
historiques : « l’ère du Sultan ottoman Abdul hamid, le déclin de l’Empire, l’histoire de
Sabbatai Zevi en 1665, l’avènement de la laïcité et de la modernité avec Ataturk, la première
guerre mondiale et son impact sur l’Orient, ... », les fonctions administratives : « Sultan, calife,
rabbin, cheikh, mollah, ... », des syntagmes religieux : « Puisse la Grâce divine, Dieu soit loué,
Dieu m’est témoin, j’ai remercié le ciel, je viendrai à la grâce de Dieu, si Dieu veut, si Dieu
facilite les choses, grâce à Dieu, ... ». Sans oublier assurément la présence de termes arabes
écrites en italique notamment : « Tajaweb aleih, chitân, ustaz, khotbeh, khannouq, Qabou, Ain,
tarbouche, keffieh, al-habib, cheikh-ul-islam, la charia, Saladin, mouazzibati, la wilaya, ... ».

Le projet de reconstitution de la mémoire collective est aussi un retour à la langue et


la culture arabes. Les indications géographiques et historiques, linguistiques et culturelles sont
une tentative de s’ancrer dans le lieu des origines. Amin Maâlouf vit une sérénité linguistique
et identitaire. S’approprier la langue de l’exil s’avère un pas vers l’Autre qui permet de
communiquer et s’ouvrir sur sa culture. Les deux langues en question entretiennent un rapport
de complémentarité et d’échange.

Chahdort Djavann aborde, dans son roman, la thématique de la langue, elle évoque le
processus d’apprentissage du français. L’exil de Djavann exige l’acquisition de la langue de la
société d’accueil, sauf que cette dernière se diffère de la langue perse d’abord par l’alphabet, la
prononciation, l’orientation de l’écriture et surtout le référent culturel : « Le français lui

173
paraissait imprononçable. Les liaisons entre les mots faisaient qu’elle ne distinguait ni où ni
quand un mot commençait ou se terminait[...] La sonorité de la langue était sibylline[...] »402

Le décalage entre les deux espaces géographiques s’accentue avec les difficultés
d’apprendre le français. Ce qui retarde l’opération d’intégration au point que l’espace français
tant rêvé devient un espace hostile ne permettant que l’égarement. Le roman contient des
passages où l’auteur évoque les caractéristiques de la langue persane : « Le persan, « fârsi »,
est une langue sans sexe, androgyne si l’on veut. [...], pas d’histoire avec la masculinité ou la
féminité dans cette langue[...] »403. Djavann met en scène un personnage qui lui rappelle les
premières années de son séjour exilique en France et les étapes franchies pour apprendre la
langue : « L’apprentissage purement académique et linguistique ennuyait Roxane. Elle voulait
apprendre la langue dans le texte, dans son contexte. »404, ce dernier est inconcevable surtout
avec la complexité des règles grammaticales, la conjugaison et le nouveau vocabulaire.

Face à cette difficulté, elle procède par une mise en parallèle des deux codes
linguistiques : « Le simple « je », « man » en persan, déchirait Roxane entre les trois lettres
inconciliables qui composaient ce pronom de la première personne « man » [...] »405. Elle
s’inscrit dans un cours de civilisation française à la Sorbonne en vue d’étudier la langue
française à travers les aspects civilisationnels, elle veut s’imprégner dans la culture. En fait, elle
change le dictionnaire bilingue français-persan par le Petit Robert, « Apprendre les mots
français par le truchement de leur équivalent en persan les rendait encore plus artificiels et
étrangers, en outre, les mots persans étaient inconciliables avec ce nouveau monde[...] »406.

D’ailleurs, l’exil, à part qu’il se rapporte au déplacement spatial, est également celui
de la langue. Djavann traduit le rejet de sa langue maternelle de faute qu’elle est porteuse de
dogmes religieux, de mensonges et de souffrances, elle préfère « la poésie d’antan, aussi
sublime qu’oubliée, mal traitée, mal aimée[...] »407. Elle qualifie sa langue comme
étant « imprécise, approximative, allusive, riche en allégories, une langue lyrique, mélodieuse
et imagée[...] »408, le persan, pour elle, est une langue de l’ambiguïté alors que le français
s’avère une langue de la précision, de l’intransigeance et de l’exactitude.

402
Chahdort Djavann, op.cit, p 47-48
403
Ibid, p 57
404
Ibid, p 48
405
Ibid, p 70
406
Ibid, p 100
407
Ibid p 100
408
Ibid, p 106
174
Le déplacement linguistique du persan au français se fait dans la douleur, la douleur
de la perte des origines et la douleur qui émane de la difficulté de « conquérir » la nouvelle
langue et de l’espace français. Malgré le rejet du persan « des Mollahs », le roman contient
plusieurs termes renvoyant à la langue et à la culture persanes, des noms des
localités : « Téhéran, Ispahan, Tabriz, Bakou, Azerbaidjan, Najémieh, ... », des titres et des
noms persans : « Roxane Khân, Nasir ed Din Chah, Qâdjâr, Reza Chah Pahlavi, Omar
Khayyâm, Hâfez, Norouz, Arash, Saâdi, Khomeiny, Genjis Khân, Zarathushtra, Dughdhôva,
Paitarâspa, Ahurâ Mazdâ, Zuléma, ... », ainsi que des termes de la langue persane : « sandali,
mize, yaxcâl, Mékyub, Sarnévecht, bâfur, ... ». Malgré les tentatives de s’éloigner de l’Iran et
de s’ancrer dans la société d’accueil, Djavann introduit l’imaginaire persan à travers les
références géographiques et historiques, la littérature persane du XIIIe siècle et des termes du
quotidien écrits en italique.

Le récit de l’apprentissage de la langue française est celui de l’embarras vécu à cause


de l’insécurité linguistique. Le français paraît insaisissable alors que le persan a une vocation
nostalgique. En effet, le personnage perd l’usage de la parole : « Roxane bègue/ Roxane
fabulatrice/ Roxane murée dans le mutisme. »409. En fait, la question linguistique semble être
une préoccupation centrale de l’auteur qui est en cours de la découverte et de la maîtrise de la
langue française. L’œuvre est une comparaison constante entre le persan et le français à travers
la syntaxe, la nature des mots, la conjugaison, la rhétorique et l’esthétique de la langue. Elle
aborde également la difficulté du passage d’un code langagier à un autre en mettant en exergue
le référent culturel de chaque langue perçue comme un outil d’enracinement dans le pays
d’accueil. En effet, l’échec de l’apprentissage de la langue retarde le processus d’intégration et
entraîne le personnage dans un état de désespoir et d’aliénation.

Dans Les coqs cubains chantent à minuit, Tierno Monénembo ancre son intrigue dans
un milieu culturel qui n’est pas francophone. Son objet est de mettre en relief le processus du
métissage racial et d’hybridité linguistique et culturelle qui concerne une catégorie de passeurs/
migrants. Le roman est produit en français, langue de création littéraire sauf qu’elle est
véhiculatrice d’une culture de l’autre bout de l’océan.

Le texte se caractérise par l’usage d’un français sophistiqué et élaboré. Un français


littéraire : « trimardeur, hébété, marmoréen, foutriquet, délectation, échaugrette, tignasse,
goelette, ... ». Le choix du français en tant que langue d’écriture et de création littéraire est
tributaire d’une situation sociolinguistique relative à la colonisation. En exil, Monénembo opte

409
Ibid, p 71
175
pour la langue du colonisateur pour s’exprimer et transmettre au lectorat francophone une
production littéraire qui reflète la réalité africaine. Au dépit de la maîtrise de la langue
d’adoption, l’auteur est fidèle à ses racines dont il retrouve dans chaque projet littéraire.

Dans l’œuvre en question, le texte est truffé de termes empruntés à la langue


espagnole de Cuba : « Les Muchachas, senor, amigo, por favor, casa particular, apagones,
bocadito, chavitos, ajiaco, quesoblanco, padre, mayoral, ... ». Ces termes sont écrits en italique
avec des explications intertextuelles en français ou sous forme de notes de bas de pages
numérotées. De surcroît, le roman plonge le lecteur dans le champ artistique, surtout en
évoquant les noms de quelques chanteurs célèbres : « Celina Gonzalez, Reutilio Dominguez,
Abelardo Barroso, Compay Segundo, ... », comme il cite les paroles de la chanson, objet de la
quête : « Yo soy el punto cubano/ Que en La Manigua vivia/ Cuando el mambi/ se batia/ Con
el machete en la mno.... »410. Ces emprunts à la langue espagnole est une manière de côtoyer
l’univers social et culturel de Cuba en vue de reconstituer l’histoire cubaine qui dépend de la
rencontre entre les races, les langues et les cultures.

Pour conclure, le texte migrant représente un produit littéraire qui, la plupart du temps,
est écrit en langue étrangère. Les écrivains, quel que soit leurs origines, entreprennent un
rapport particulier avec la langue française, chacun provient d’une aire linguistique et culturelle
différente et finit par adopter une langue commune, le français devient un réceptacle d’une
réalité culturelle distincte. Entre déplacement linguistique et bilinguisme littéraire, l’écrivain
migrant opte pour une langue étrangère qui lui ouvre l’horizon de la créativité, et lui permet un
nouveau départ linguistique et littéraire.

En fait, la langue d’écriture est un ensemble d’évocations historiques, géographiques,


linguistiques et culturelles, le texte devient une expression de la diversité. Ainsi,
l’hétérolinguisme s’avère un choix pertinent d’une création littéraire qui met en scène une
identité mise sous l’épreuve de l’hybridité et du métissage.

410
Tierno Monénembo, op.cit, p 80
176
Conclusion partielle

Après avoir parcouru le corpus pour répondre à notre questionnement relatif à l’acte
d’écriture, les œuvres migrantes au Québec et en France sont tout d’abord des formes multiples
de l’expression authentique d’un fait social. Que ce soit des autobiographies, autofictions ou
fictions romanesques, l’écrivain migrant est placé en filigrane étant donné que l’œuvre migrante
puise dans sa propre expérience migratoire. Ainsi, les écrits migrants abordent le vécu dans le
pays d’accueil marqué souvent par les multiples retours virtuels au pays d’origine. Le recours
à la mémoire est un besoin et un remède contre l’oubli et l’effacement. L’ancrage dans la
nouvelle aire linguistique et culturelle exige une réconciliation entre le passé et le présent. Quel
que soit la thématique abordée dans les romans du corpus : expérience de l’exil, quête des
origines, errance ou récit du retour, ils répondent aux attentes du lectorat.

Le rapport à l’espace constitue un sujet qui préoccupe l’écrivain migrant entre le pays
des origines et le pays d’accueil, il effectue des pérégrinations incessantes à la quête des traces
du passé. L’entre-deux s’impose comme un espace de médiation et de réconciliation de l’Ici/
présent et l’ailleurs/ passé. Il s’agit d’un espace hybride linguistique et culturel donnant lieu à
une reconstruction identitaire par le biais des rapports d’opposition et de complémentarité. Le
Va-et-vient entre le passé et le présent permet de multiples retours afin de tisser des liens
nouveaux avec les origines.

Dans ce sens, l’identité du sujet migrant subit un processus d’interaction avec la


culture du pays d’accueil. L’écrivain migrant oscille entre la dépossession et l’ancrage
identitaires d’où l’apparition du concept l’identité migrante/ mouvante qui s’impose comme le
résultat d’un passage d’une aire linguistique et culturelle à une autre. D’ailleurs, la langue
s’avère un autre aspect de l’appartenance identitaire, elle représente l’ensemble d’évocations
historiques, géographiques, linguistiques et culturelles. Par ailleurs, l’hétérolinguisme est un
choix pertinent d’une création littéraire mettant en scène l’identité mise sous l’épreuve de
l’hybridité et le métissage.

L’œuvre littéraire migrante est, ainsi, le reflet d’une expérience marquée non
seulement par la coupure et la rupture, mais également par le croisement entre les langues et les
cultures.

177
PARTIE III

Réception et diffusion de l’écriture


migrante

178
Depuis 1985, plusieurs écrits critiques ont abordé les textes littéraires d’écrivains issus
de l’immigration. Que ce soit en France ou au Québec, le champ littéraire est enrichi par
l’apparition d’une production littéraire qui s’articule autour du déplacement, la traversé et la
quête des origines. A travers ces écrits, les écrivains migrants revendiquent l’appartenance à un
territoire géographique, linguistique et culturelle d’où la nécessité d’une quête continue des
traces des origines et d’une identité en mouvement. Les œuvres en question sont des
témoignages sur les expériences migratoires vécues, les origines, les rites du passage et les
formes diverses d’hybridité et de métissage.

La réception de cette production littéraire est assujettie à trois pôles : l’auteur, le texte
et le lecteur. Ils contribuent à actualiser et concrétiser le sens des œuvres en question. De ce
fait, l’œuvre migrante suscite un foisonnement de questions et de réflexions sur sa propre
signification, sur sa légitimité et sur son appartenance. D’ailleurs, les réceptions critiques
s’intéressent de plus en plus au fonctionnement textuel, au style d’écriture et à la créativité de
la parole.

Dans cette partie de la thèse, il est question d’aborder la réception et la diffusion de


l’écriture migrante. Le premier chapitre abordera la transtextualité dans les romans migrants
pour déterminer le rapport du texte avec la tradition littéraire migrante, ainsi que la
transculturalité qui sera traitée selon la poétique de la relation d’Edouard Glissant, pour étudier
les stratégies narratives adoptées dans chaque œuvre, le mélange des genres et le recours à
l’écriture fragmentaire.

Dans le 2e chapitre, nous traiterons la relation du texte migrant avec son lectorat
francophone à travers l’étude des marques implicites et explicites de la présence du lecteur dans
le texte migrant. Comme il s’agira de l’étude de l’acte de lecture et son rôle à actualiser et
concrétiser le sens de l’œuvre, pour traiter ensuite le discours idéologique et politique véhiculé
dans les romans migrants en exploitant les non-dits et les blancs laissés dans les textes.

Le troisième chapitre sera une étude des différents acteurs de la diffusion de l’écriture
migrante, d’abord le rôle de la critique littéraire dans l’émergence de cette catégorie littéraire,
ensuite les efforts fournis par les institutions littéraires québécoise et française pour canoniser
les textes migrants.

179
Chapitre 1 : La littérarité de l’œuvre migrante
Au cours de l’analyse du corpus, la transtextualité411 représente un aspect majeur du
texte littéraire migrant. Basé sur les travaux de Julia Kristeva sur l’intertextualité, Gérard
Genette, dans son ouvrage critique Palimpsestes, définit ce concept théorique comme étant une
transcendance textuelle qui permet l’interaction entre plusieurs écrits littéraires. Il sera question
de l’approche transtextuelle des textes, une poétique qui couvre les différents rapports
qu’entretient un texte littéraire avec une série de textes, elle est considérée comme une relation
que l’auteur organise de manière systémique.

De ce fait, Genette développe une taxinomie des formes possibles que peuvent prendre
les rapports entres les textes : l’hypertextualité qui se représente comme une dérivation ou une
initiation en évoquant le texte sans le citer(parodie), ou comme une imitation du style (le
pastiche) mettant en relation le texte à d’autres. La métatextualité désigne la relation qui unit
un texte à un autre texte dont il parle, sans nécessairement le citer. La paratextualité représente
la relation du texte avec le paratexte (titre, dédicace, épigraphe, note.). L’architextualité définit
la relation du genre avec la catégorie générique à laquelle il appartient et avec les codes de
lecture qui déterminent l’horizon d’attente littéraire. Et enfin l’intertextualité qui concerne la
présence effective d’un texte dans un autre(citation).

Dans la présente étude, il est question d’analyser l’architextualité, la paratextualité et


l’intertextualité/ hypertextualité pour vérifier la présence de traits communs entre les œuvres et
par la suite élaborer une esthétique propre au genre migrant.

1. Le texte migrant et son rapport à la tradition littéraire migrante

a) L’architextualité :
Selon Gérard Genette, l’architextualité détermine et oriente l’horizon d’attente du
lecteur, et par la suite la réception de l’œuvre, elle concerne le rapport du texte aux systèmes de
conventions littéraires existantes.

411
« C’est cette transcendance textuelle du texte que je baptisai alors « transtextualité » : l’hypertextualité explicite
et massive est une de ces façons, la citation ponctuelle et l’allusion, généralement implicite, qualifiées à cette
époque d’intertextualité , en font une autre, le commentaire[...] rebaptisée métatexte, en est une troisième, les
relations architextuelles entre les textes et les genres auxquels on les assigne plus ou moins légitimement en sont
une quatrième, et je venais d’en rencontrer une cinquième[...] ensembles de pratiques paratextuelles[...] » Gérard
Genette, Palimsestes, 1982 ; p 7

180
Pour aborder l’appartenance des romans migrants à leur architexte412, il est
indispensable de tirer certaines conclusions basées sur l’analyse du corpus effectuée dans les
chapitres antérieurs. L’écriture emprunte de nombreux traits au genre autobiographique étant
donné que les écrivains s’inspirent de leurs expériences migratoires qui paraissent comme un
leitmotiv du récit en mouvement. Le corpus contient des autofictions comme La Québécoite de
Régine Robin, Les Mots étrangers de Vassilis Alexakis. Des autobiographies notamment
Chronique de la dérive douce de Dany Laferrière, Carrefours d’une vie de Naim Kattan et
Origines d’Amin Maâlouf. Alors que le reste s’apparente à la fiction romanesque, les récits sont
inspirés du vécu migratoire de chaque écrivain, les protagonistes empruntent beaucoup de
caractéristiques des auteurs de cette catégorie.

Le recours à la mémoire constitue le fil conducteur de l’acte de l’écriture. Les auteurs


migrants interpellent la mémoire individuelle aussi bien que la mémoire collective pour relier
le passé des origines au présent de la migration et de l’exil. A travers ces œuvres migrantes, les
auteurs s’engagent dans un discours mémoriel pour lutter contre l’amnésie. Le rapport au lieu
est un trait distinctif de ces œuvres, l’auteur migrant vit un tiraillement entre le pays d’origine
et le pays d’accueil. Un mouvement continu entre l’ici et l’ailleurs finit souvent par se réfugier
dans un espace de l’entre-deux. Dans quelques œuvres du corpus les personnages sont sujets à
un malaise ontologique et identitaire, La Québécoite met en scène un personnage incapable de
réussir son ancrage dans la société d’accueil et opte pour l’errance et la déambulation. Adrien
Gorfoux, dans Les Urnes scellées, échoue à se ré-enraciner dans l’île natale et se déclare un
exilé perpétuel. Dans Comment peut-on être français, Roxane demeure séquestrée dans le passé
au point que son présent est hanté par des réminiscences douloureuses. Toutefois, quelques
romans représentent un témoignage d’une expérience positive de l’exil, surtout quand le sujet
migrant réussit à faire coexister les deux réalités, ainsi l’entre-deux est plutôt un espace de
médiation et de réconciliation, et non pas un espace de choc et de rupture.

En ce qui concerne le style d’écriture, les auteurs du corpus varient les techniques et les
procédés d’écriture. Dans une tentative de définir le genre migrant, Régine Robin soulignait :

« Ecritures hybrides, avons-nous dit, au sens où elles sont souvent inclassables :


romans, récits, poèmes, documents, reportages ? ce sont des écritures aux
limites, limites entre l’autobiographie et la fiction, limite entre l’autofiction et
la méta-fiction ou la sur-fiction ; limite entre le journalisme, le documentaire,
l’actualité, les nouvelles et la fiction. Elles réinventent également des formes
non-canoniques du roman en réinscrivant dans leurs textes le conte, la parabole,
la chronique, le double texte, le collage, le montage, l’intertexte, la citation, le

412
« L’ensemble des catégories générales ou transcendantes- types de discours, modes d’énonciation, genres
littéraires, etc.- dont relève chaque texte singulier » Ibid
181
fragment, le bilinguisme, le multilinguisme, la langue d’origine dans les jeux de
langues qui peuvent donner à ces textes des caractères étranges. »413

En fait, les romans migrants étudiés affichent la plupart de ces caractéristiques, Régine
Robin recourt aux techniques du collage, du Montage et du fragment dans La Québécoite. Les
Urnes scellées constitue à la fois un récit policier et un récit du retour au pays natal. Pour Dany
Laferrière, le roman prend la forme d’un poème libre « le haïku ». Carrefours d’une vie est une
autobiographie qui retrace le parcours de Naim Kattan. Les Mots étrangers abordent le
bilinguisme littéraire. Origines se présente comme une autobiographie collective qui cherche à
reconstituer l’Histoire. Chahdort Djavann s’engage dans une correspondance virtuelle avec
Montesquieu, elle constitue la trame de fond du récit de sa vie passée. Tierno Monénembo
recourt au récit épistolaire adressé au protagoniste-sujet de la quête- et le lecteur à la fois pour
annoncer la résolution de la quête identitaire.

En somme, l’architexte du texte migrant est mutable car l’écriture migrante est en
mouvement perpétuel, d’où l’absence d’une forme canonique de ce genre, surtout avec la
diversification du style et des procédés d’écriture.

b) La paratextualité :
Le concept de paratextualité414 est introduit dans le champ de la critique littéraire par
Gérard Genette qui l’a utilisé pour la première fois dans Introduction à l’architexte. Dans notre
étude, il s’agit d’analyser les titres et les épigraphes qui représentent la marque paratextuelle la
plus apparente des œuvres migrantes. Cela a pour objet de préciser le rapport entre les marques
paratextuelles et les romans en question, ainsi que leur fonction dans la réception du texte
migrant.

➢ Les titres :
Le titre d’une œuvre littéraire est considérable dans l’étude de cette dernière, étant donné
qu’il est supposé accrocher la vue et l’esprit du lecteur, annoncer le message de l’œuvre sans le
dévoiler. Vincent Jouve, dans son ouvrage critique La poétique du roman415 , détermine quatre
fonctions du titre, il est considéré d’abord comme « carte d’identité » du livre, la deuxième
fonction est descriptive car il donne des renseignements sur le contenu (un titre thématique) et

413
Régine Robin, « L’écriture migrante » in Trajectoires et dérives de la littérature-monde : Poétiques de la
relation et du divers dans les espaces francophones sous la direction de Robert viau, Rodopi, 2013, p69
414
« Le texte proprement dit entretient avec ce que l’on ne peut guère nommer que son paratexte : titre, sous-titre,
intertitres ; préfaces, post-faces, avertissements, avant-propos, etc. ; Notes infrapaginales, terminales ; épigraphes ;
illustrations : prière d’insérer, bande, jacquette, et bien d’autre types de signaux accessoires, autographes ou
allographes qui procurent au texte un entourage(variable) et parfois un commentaire officiel ou officieux » G.
Genette, Introduction à l’architexte, Paris : seuil, 1979
415
Vincent Jouve, La poétique du roman, Paris : Armand Colin, 25 août 2010.
182
sur la forme (un titre rhématique). La troisième fonction est connotative, elle est relative à
l’appartenance de l’œuvre à une période historique ou à un genre. La quatrième fonction est
surtout séductrice, elle établit un rapport avec l’horizon d’attente du lecteur. En effet, le titre
programme la réception de l’œuvre.
Régine Robin opte pour le titre La Québécoite afin de faire allusion à son séjour exilique
au Québec et son errance qui est une condition coupable de l’exil. Ceci dit, le détournement du
« coite » dans le titre renvoie à l’incapacité du mouvement, dans « un lit froid, muette et sans
parole ». Le titre a une fonction séductrice vu que l’auteur cherche à capter l’attention du lecteur
sur la signification du terme qui aurait dû être la québécoise. Le lecteur tente, à travers la lecture,
de saisir le sens recherché par l’auteur.

Le titre Chronique de la dérive douce exprime l’engagement de Dany Laferrière à


rédiger une longue chronique autour de son arrivée à Montréal. Cette dernière marque une
rupture dans le cours normal de la vie de l’auteur. Le titre a une fonction descriptive car il
informe sur le contenu de l’œuvre relatif au déplacement et les tentatives d’intégration dans le
pays d’accueil.

Quant à Emile Ollivier, le titre de son roman est plutôt connotatif et polysémique, car il
renvoie à une période historique précise celle des élections présidentielles après la chute de la
dictature des Duvallier. Les Urnes scellées fait allusion aux mystères que le personnage cherche
à élucider : l’énigme de l’assassinat de Sam Soliman et la quête identitaire. Les deux quêtes
ressemblent à des urnes dont l’ouverture est périlleuse.

L’œuvre de Naim Kattan reflète son genre, Carrefours d’une vie se déclare comme un
bilan de son existence, sa naissance, son exil, son intégration dans l’espace d’accueil et le
déplacement linguistique effectué. Le titre est programmatif car il annonce la dimension
autobiographique de l’œuvre, là où l’auteur retrace les différentes voies parcourues, et les
itinéraires de son exil. Sans pour autant oublier de faire l’éloge de la rencontre, l’échange et le
croisement des cultures et des langues.

Pour Alexakis, le titre Les mots étrangers est une indication sur la thématique
linguistique en question. L’auteur oscille entre le grec sa langue maternelle, et le français la
langue d’adoption et d’écriture. Le deuil inavoué du père décédé l’enfonce dans une aventure
d’apprentissage d’une langue rare « Le Sango ». Le roman est un aperçu du parcours de
l’acquisition de ces mots étrangers. Le titre a une fonction séductrice car il établit une relation
avec le roman et les attentes du lecteur qui cherche à déceler ces mots étrangers.

183
En ce qui concerne Amin Maalouf, le choix du titre reflète également la thématique de
l’œuvre. L’auteur, dans son autobiographie, a l’intention de retracer les voies parcourues par
ses ancêtres. Il s’agit d’un retour au passé et une quête des origines enfouies dans une malle
constituant l’archive familiale. Le titre « Origines » occupe plusieurs fonctions : d’abord
descriptive car il informe sur le contenu, séductrice en attirant l’attention du lecteur et l’incite
à plonger dans son univers romanesque.

Le choix du titre pour Chahdort Djavann est significatif, « Comment peut-on être
français ? » est une parodie de la célèbre interrogation finale de la lettre XXX des Lettres
persanes. Le titre vise à informer le lecteur de son genre, car il est constitué de plusieurs lettres
adressées à Montesquieu, l’auteure veut que son œuvre soit une continuité des Lettres persanes
de Montesquieu. Enfin, le titre « Les coqs cubains chantent à minuit » renvoie à l’ambiance des
Caraïbes et la nuit havanaise. La quête identitaire est surtout une découverte de la musique et
le chant cubains. Le choix du titre a surtout une fonction séductrice, il invite le lecteur à plonger
dans l’univers romanesque pour appréhender la signification du titre.

De ce fait, le titre occupe une place privilégiée dans le roman vu qu’il transmet une idée
sur le contenu en intriguant le lecteur et l’incitant à survoler l’œuvre en quête des réponses des
questions émises au départ et vérifier les hypothèses formulées après la lecture des œuvres.
Ainsi, les titres des œuvres migrantes font allusion à la thématique du texte et la position de
l’auteur.

➢ Les épigraphes :
L’épigraphe416 est un élément constitutif du paratexte, il a une fonction importante car
d’une part elle justifie le titre, et d’autre part elle commente a priori le texte. Ainsi, l’esquisse
de l’épigraphe permet au lecteur d’appréhender le texte avec un certain degré d’un préconçu
sur le contenu et le ton de ce dernier. Selon Gérard Genette, l’épigraphe occupe quatre
fonctions : la première est celle du commentaire du titre, la deuxième est de commenter le texte,
la troisième est d’être une caution indirecte d’où l’importance de l’identité de l’auteur de la
citation et le texte choisi, la quatrième est celle de l’effet épigraphe en déterminant l’époque, le
genre et la tendance d’un écrit.

416
« L’épigraphe représente le livre-elle se donne pour son sens, parfois pour son contre-sens- elle l’induit, elle
le résume. Mais d’abord, elle est un cri, un premier mot, un raclement de gorge avant de commencer vraiment,
un prélude ou une profession de foi. »416 Ibid, p 145

184
Dans ce sens, les auteurs du corpus ne sont pas tous servis d’épigraphes dans leurs
romans. Robin, Laferrière, Ollivier et Monénembo amorcent leurs textes par des citations en
exergue aussi bien que les chapitres qui sont chapeautés d’épigraphes. Les autres écrivains des
romans du corpus se sont contentés de dédicaces (Alexakis et Maâlouf), alors que Djavann et
Kattan n’ont pas recouru à ce procédé.

Dans le roman de Régine Robin, la première partie « Snowdon » s’amorce avec une
citation en exergue d’Edmond Jabés, écrivain francophone d’origine judéo-égyptienne, il s’agit
d’un extrait du tome II du livre des questions, Le livre d’Aely :

« C’est pourquoi j’ai rêvé d’une œuvre qui n’entrerait dans aucune catégorie,
qui n’appartiendrait à aucun genre, mais qui les contiendraient tous, une œuvre
que l’on aurait du mal à définir mais qui se définirait précisément par cette
absence de définition[...] un livre enfin qui ne se livrerait que par fragments dont
chacun serait le commencement d’un livre. »417

Le livre des questions est le premier des sept volumes qui formeront le cycle complet
du livre des questions (1963-1973), il est né de toute l’expérience passée de Jabès. L’œuvre est
perçue comme étant un « hors-genre » qui a décontenancé l’écrivain, le désordre est présent
dans tous les niveaux du texte. Cette citation constitue une illustration et un portrait de La
Québécoite, le livre de Jabès comme celui de Régine Robin multiplie les moyens d’expression :
aphorismes, dialogues, pages de carnets des personnages, restes de lettres d’un autre temps,
échos de récits, poèmes. L’alternance des formes, des styles, des paroles arrachées au silence
donnent au volume un aspect fragmentaire, la densité de la voix lui laisse son unité qui
transcende toute uniformité. L’auteure, en découvrant l’espace montréalais, tend vers
l’exhaustivité en vue de sauvegarder tous les détails, elle prétend faire « un inventaire, un
catalogue, une nomenclature »418

La deuxième citation est extraite d’une lettre de Kafka, traduite de l’allemand par
Régine Robin, sur la problématique des langues chez l’écrivain tchèque : « Ils vivaient entre
trois impossibilités[...], l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand,
l’impossibilité d’écrire autrement, à quoi l’on serait tenté d’ajouter une quatrième
impossibilité[...], c’était donc une littérature de tziganes[...] »419. La lettre de Franz Kafka
aborde la question du choix de langues chez la communauté praguoise soumise à des contraintes
impossibles à surmonter. Il définit, ainsi, l’impasse qui barre à cette population l’accès à
l’écriture, et fait de leur littérature quelque chose d’impossible, parce que la conscience

417
Régine Robin, La Québécoite, op.cit, p 13
418
Ibid, p 18
419
Ibid, p 5
185
nationale incertaine ou opprimée, passe nécessairement par la littérature. L’impossibilité
d’écrire en allemand constitue pour les juifs de Prague un sentiment d’une distance irréductible
avec la territorialité primitive tchèque. Cette écriture est relative à la déterritorialisation de la
population allemande elle-même, minorité oppressive qui parle une langue coupée de masses.

L’épigraphe annonce la problématique linguistique abordée dans le roman, car l’auteure


est située au croisement de trois référents linguistiques : le français, le slave et le yiddish. La
langue d’écriture est révélatrice de cette insécurité linguistique que traduit l’écrivaine dans son
récit achevé.

L’épigraphe de la deuxième partie « Outremont » contient une citation de Maurice


Blanchot extraite de son œuvre « La folie du jour » publiée en 1949, il s’agit d’une mise en
question du récit et de l’histoire :

« Un récit ? Je commençai : je ne suis ni savant, ni ignorant. J’ai connu


des joies, c’est trop peu dire. Je leur racontai l’Histoire tout entière qu’ils
écoutaient me semble-t-il avec intérêt, du moins au début. [...] Je dus
reconnaître que je n’étais pas capable de former un récit avec ces
événements. J’avais perdu le sens de l’Histoire[...] »420

Le roman en question est un texte énigmatique, circulaire, atemporel, transformant


l’instant d’horreur en éternité poétique. Ni début, ni fin, ni temps, ni espace. L’aveu est
impossible, le témoignage est latent, c’est le règne du silence, de l’indicible éclos dans la poésie,
il s’agit d’un récit en errance. Cette caractéristique rejoint en quelque sorte la définition que
donne Régine Robin de son œuvre dans l’incipit : « Pas d’ordre, ni chronologique, ni logique,
ni logis »421. Régine Robin insiste sur l’anarchie textuelle de son esquisse de roman. L’absence
de la linéarité est un trait majeur, étant donné que la narratrice se déplace sans cesse d’un
événement à un autre. Il est à souligner l’intrusion de plusieurs éléments hétéroclites, l’absence
de transitions entre les sections du roman, et l’irrespect de la chronologie des faits.

La troisième partie « Autour du Marché Jean-Toulon » s’ouvre avec une épigraphe


d’Alfred Döblin, citation extraite de son roman Berlin Alexanderplatz publié en 1929, « elle
donne le ton d’une nouvelle écriture romanesque expressionniste et de la modernité du roman
urbain »422. Il s’agit d’un roman-montage qui se regarde et s’écoute plus qu’il ne se lit. Il est
constitué de chœur de voix, dédale de pas, circulation d’ondes. Kaléidoscope de textes (slogan

420
Ibid, p 16
421
Ibid, p
422
Caroline Désy ( Dir), Une œuvre indisciplinaire : mémoire, texte et identité, Presses Université Laval, 2007,
p 88
186
publicitaire, fragment de la Bible, règlement de prison, billet de métro...). De ce fait, La
Québécoite jette ainsi explicitement un pont entre les deux géographies Montréal et Berlin,
voire entre deux traditions romanesques puisque les textes reflètent la volonté de sauvegarder
tout ce qui entoure les deux auteurs.

En parcourant les citations qui servent d’épigraphes, nous constatons qu’elles préparent,
accompagnent et illustrent le roman en question. Régine Robin recourt aux épigraphes en vue
d’inscrire son œuvre dans une catégorie d’œuvres qui prône l’absurdité, la confusion et
l’incompréhensibilité. En fait, elles servent d’adjuvant du lecteur pour vérifier les hypothèses
émises avant la lecture, comme elles informent sur le genre et la tendance de l’écrit.

En ce qui concerne Dany Laferrière, son roman comporte une seule citation en
exergue « Bruit des ailes/ de la cigale/ qui se déplace sur sa branche. ». Elle est extraite d’un
poème en Haïku de Tachibana Hokushi (1665-1718), un poète japonais. Il s’agit d’une forme
poétique assez particulière qui se définit par le nombre de syllabes (17 syllabes), l’unité de base
de la poésie japonaise. Le Haïku se caractérise par une règle d’écriture relative à l’ancrage du
poème dans une saison précise, un poème concret où la beauté est dissimulée dans le trivial,
l’ordinaire et le non remarquable. Cette forme poétique évite les rimes et les métaphores, sobre,
précise, subtile et sans artifice littéraire. En ce qui concerne le contenu, le Haïku juxtapose
l’immuable et l’éphémère avec une légèreté humoristique qui désamorce toute expression de
souffrance. Il s’intéresse au détail, au fragment de vie, de souvenir et de rêve. Dany Laferrière
attire l’attention du lecteur sur le style adopté dans son roman, ce dernier s’attend à une écriture
différente de la forme habituelle et classique. L’épigraphe ne commente ni le titre ni le texte,
elle prépare le lecteur à une forme scripturale inhabituelle.

Quant à Emile Ollivier, le choix des épigraphes est opéré par l’auteur pour faire allusion
au contenu de l’œuvre dans les deux citations en exergue et les citations au début des chapitres.
Il renvoie à la progression dramatique du récit policier et du récit de quête identitaire. D’abord
la première citation est celle de Francis Bacon (1909-1992), un artiste autodidacte, un peintre
portraitiste réputé par ses triptyques, « Je ne peins pas l’horreur mais le cri ... », il s’agit d’un
titre d’un tableau de Francis Bacon où il met en scène la violence, il fait la peinture du cri en le
rendant visible par la bouche ouverte comme gouffre d’ombre. Le cri est mis en rapport avec
les forces invisibles qui ne sont que celles de l’avenir. Dans ce tableau, Bacon renonce à la
violence du spectacle pour parvenir à la violence de la sensation, il suscite le choc par la peinture
du mouvement du visage. En rapport avec le roman, Ollivier insiste sur le côté émotionnel et

187
sensationnel du personnage en découvrant son pays natal, le malaise transcrit dans l’œuvre
s’achève avec une inscription éternelle dans la migrance.

La deuxième citation est celle de Saint-John Perse (1887-1975) figure emblématique de


la créolité et de l’antillanité :« C’est le désir encore au flanc des jeunes veuves/ Des jeunes
veuves de guerriers comme des grandes urnes rescellées. »423 . L’extrait est tiré de « Pluies »
un poème du recueil Exil publié en 1944. La poésie de Perse est hermétique, inaccessible de
son vocabulaire technique, énigmatique et imprenable. Dans ce recueil, le poète évoque l’exil
et l’éloignement géographique comme source de la douleur. L’extrait est une source
d’inspiration pour Ollivier, vu que le titre du roman est une reprise et modification de
l’expression « Les Urnes rescellées », comme il constitue une indication sur la signification du
titre renvoyant à la situation politique du pays en détresse, et la situation sociale en mettant en
exergue le sort des sœurs Monsanta et leurs amants.

Pour le premier chapitre intitulé « le cavalier de l’ange », l’auteur opte pour une citation
de Wittgenstein (1885-1951), « Et l’indicible sera-indiciblement- contenu dans ce qui aura été
dit... »424. La citation est extraite de « Tractatus logico-philosophicus », publié d’abord en
allemand sous le titre « Logisch- philosophische abhandlung » en 1921. Ce traité est inspiré
d’un logicisme antipsychologiste, il a un aspect mystique qui a trait aux mystères et aux choses
cachées ou secrètes. Wittgenstein part du fait que l’expression de l’indicible n’amène qu’à un
discours insensé, d’où la nécessité de trouver à s’exprimer dans un medium. Evoquer l’indicible
fait allusion aux choses secrètes que l’auteur est incapable de dévoiler, d’abord la quête
policière insoluble et la quête identitaire inachevée. L’impossibilité de mener les deux quêtes
jusqu’au bout relève de l’ineffable.

Le deuxième chapitre, « les yeux infatigables », s’amorce avec une citation de Simone
Weil (1909-1943), une philosophe humaniste qui considère la philosophie une manière de
vivre, « La plénitude de l’amour humain, c’est d’être capable de lui demander : quel est ton
tourment ? ...Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain
regard. »425. La citation est extraite de « Attente de Dieu », un recueil de lettres écrites de
janvier à mai 1942 au Père Penin publié en 1950. La lettre en question est intitulée « Formes de
l’amour implicite de Dieu », un texte de 90 pages de caractère mystique. Il développe les
différents modes de l’amour de Dieu et des réflexions théologiques sur des thèmes divers.

423
Saint-John Perse cité dans Les urnes scellées, op.cit, p 13,
424
Wittgenstein cité dans Les Urnes scellées, Ibid, p 15
425
Simon Weil cité dans Les Urnes scellées, Ibid, p 109
188
La troisième citation de Guillaume Apollinaire (1880-1918) est mise en tête du dernier
chapitre intitulé « Voyageur blessé quittant une mer en flammes »

« Voie lactée ô sœur lumineuse


Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses. »

C’est un extrait de la chanson du mal aimé 1909, la strophe 13 qui constitue un refrain
du poème, et une projection hardie dans un avenir fantastique. Comme la voie lactée, les êtres
humains sont soumis à un destin inéluctable où ils ne peuvent rejoindre le bonheur promis.
L’extrait est une strophe majestueuse par son adresse incantatoire et solennelle en mettant en
usage une référence biblique, « Chanaan » terre promise à Moïse et son peuple. En rapport avec
le texte, l’épigraphe informe sur le contenu du chapitre, le thème de la perte constitue le
leitmotiv de la trame narrative, d’abord, la perte des amoureux qui trépassent dans des accidents
apocalyptiques et la perte du pays d’origine qui souffrent de maux incurables.

Le recours à l’épigraphe dans l’œuvre d’Ollivier permet de définir l’horizon d’attente


du lecteur. La signification des épigraphes est conditionnée par la lecture des chapitres car elle
permet de vérifier les hypothèses émises. Ces citations accentuent le caractère énigmatique et
mystique du roman, comme elles mettent en exergue le contenu véhiculé dans chaque chapitre
en représentant un commentaire du texte.

Dans les Coqs cubains chantent à minuit, Tierno Monénembo débute son roman par une
citation de Guillermo Cabrera Infante, extraite de son roman Trois tristes tigres, publié en 1967,
« Une vie est une parenthèse qui attend anxieusement la seconde parenthèse ». Il s’agit du
premier roman de Cabrera Infante, un ouvrage emblématique du « boom » que connaît la
littérature latino-américaine dans les années 1960, particulièrement la littérature cubaine de
l’exil. Dans un humour tonique et décapant, Infante met en valeur la vie nocturne de la havane
mythique, magnifiée à travers le temps et la mémoire. Le choix de l’épigraphe est crucial, elle
commente d’abord le titre et permet de plonger le lecteur dans l’univers havanais où se déroule
l’histoire particulièrement la nuit havanaise. Ainsi, le titre et l’épigraphe s’interfèrent et se
complémentent, puisque les deux indices renvoient à une même réalité, celle de la musique, du
charme et des résonnances sensuelles.

Le roman de Monénembo se constitue de chapitres non numérotés, ils s’amorcent par


des citations extraites des Quatrains d’Omar Khayyâm, un recueil de poèmes soufis du XIe
siècle. Ce dernier est une interrogation sur le but de la création, il critique les théories

189
métaphysiques et les théologies dominantes de son époque. Les citations en question
appartiennent à des thèmes différents ; d’abord le vin qui symbolisent la jouissance de la vie.
Pour Khayyâm, la consommation du vin éveille la raison :

Chapitre 1 « Ce soir je boirai dans une grande coupe d’une man


Je me doterai même de deux coupes !
Je commencerai par répudier à trois reprises
Foi et raison[...] »426
Chapitre 4 « Prends une motréb, du vin et une beauté
Aux traits de houri s’il y a
Cherche une belle eau courante au bord
Du gazon, s’il y a[...] »427

Le thème de la vie et de la mort est également présent, la mort pour Khayyâm est une
vérité irréfutable et indéniable de l’existence humaine. En fait, l’œuvre de Monénembo est régi
par la mort :

Chapitre 2 « Ma venue ne fut d’aucun intérêt pour le monde,


Mon départ n’augmentera en rien don honneur[...] »428
Chapitre 4 « Les amoureux et les ivrognes, nous dit-on, iront en enfer
C’est une affirmation erronée à laquelle on ne saurait ajouter
Foi[...] »429
Chapitre 7 « Malheur au cœur qui n’est pas en émoi ;
Cœur non atteint du chagrin d’amour
D’une charmante beauté[...] »430

Comme il a opté pour des quatrains purement philosophiques qui s’interrogent sur le
but de la création, sur le dilemme de l’homme qui oscille entre la raison et la révélation, entre
le rationalisme et le fidéisme :
Chapitre 3 « De la foi à l’incrédulité, il n’est qu’un souffle
Du doute à la certitude, il n’est qu’un souffle[...] »431
Chapitre 5 « Ceux qui furent les champions du savoir et
des bonnes mœurs
Et passèrent à ce titre pour des flambeaux dans
le cercle de leurs adeptes[...] »432
Chapitre 8 « Hélas ! Nous nous sommes laissé user en vain
Nous avons été fauchés par la faucille du destin[...] »433

Les Quatrains d’Omar Khayyâm agence le récit de la quête identitaire, placés au début
de chaque chapitre il commente le texte en vigueur et modifie l’horizon d’attente du lecteur,

426
Tierno Monénembo,op.cit, p 12
427
Ibid, p 104
428
Ibid, p 37
429
Ibid, p 68
430
Ibid, p 119
431
Ibid, p 52
432
Ibid, p 90
433
Ibid, p 142
190
qui à son tour, décèle le rapport du texte à la citation. Ceci dit, l’usage des épigraphes dans un
texte est un procédé qui permet à l’auteur d’éclairer ses intentions, d’annoncer et résumer le
contenu véhiculé. Dans ce roman, l’emploi excessif de poèmes soufis traduit l’influence de
Monénembo par Omar Khayyâm.
Nous pouvons déduire que le recours à la paratextualité est un procédé utilisé
excessivement par les écrivains migrants. D’abord pour traduire l’influence du déplacement
entre plusieurs aires culturelles et linguistiques, et aussi pour donner un caractère d’érudition à
l’œuvre migrante qui, de par la thématique de la migrance qu’elle aborde, reflète le projet des
écrivains à produire des œuvres en mouvement, situées aux confluents des voies parcourues.
De là, l’œuvre tend vers l’universalité puisqu’elle varie les référents culturels et littéraires.

2. L’intertexte : un passage littéraire et culturel

Dans l’intertextualité, il est question de la présence d’un texte dans un autre. Gérard
Genette précise que l’intertextualité concerne une relation explicite qui consiste à recourir à la
citation et à la référence alors que l’implicite comporte le plagiat, l’allusion, la parodie et le
pastiche. Ce procédé est récurrent dans les romans du corpus, chaque auteur évoque ses lectures
antérieures ainsi que les facteurs artistiques, religieuses ou philosophiques qui ont contribué à
façonner sa vocation littéraire et son style d’écriture.

Dans La Québécoite, il est question d’insérer des textes bibliques et religieux d’une part,
et d’invoquer la littérature juive dans une perspective de continuité plutôt que de rupture. La
construction narrative dans l’œuvre :

« [...] reprend plutôt une question, défie une affirmation ; cherche un contre-
argument ou une possibilité alternative ; répond avec un exemple, une
comparaison, ou une situation analogue, illustration, un argument en racontant
une histoire, une anecdote ou une parabole ; cite un texte religieux ou un
proverbe ; [...] passe au métalangage et au métadiscours et remet en cause le
langage utilisé et l’intérêt de toute la conversation elle-même[...] »434

Le roman de Régine Robin se situe à la rencontre de courants artistiques, sociaux et


intellectuels parfois opposés mais constituent une totalité ramifiée à cause des multiples
références implicites ou explicites au corpus juif qui se trouvent dans le texte. Ainsi, l’œuvre
contient des influences talmudiques : « Je ne sais pas parler s’exclame Moïse/peut être se taire-

434
Harshav, The meaning of yiddish, p 99-100
191
/ mais une voix, une petite voix à faire tinter/ traverser les nappes violentes du silence-/ juste
la parole- les mots à la lettre / c’est l’inachevé qui est important[...] »435

Cet intertexte implicite constitue une référence à la littérature religieuse. Le passage


reprend le motif que l’on retrouve dans le chapitre X de l’Exode, scène de la discussion entre
Dieu et Moïse sur le Mont de Sinaï. Elle cite un autre intertexte biblique :« L’errance est
insituable comme cette voix de la Bible qui n’est ni celle de Dieu, ni celle de Moïse. Une voix
assignable, sans nom et sans écho »436, elle met en exergue la possibilité et l’impossibilité de
mettre en récit l’errance du peuple juif et sa destruction. Robin recourt au texte biblique pour
mettre en lumière la difficulté d’être messager, celui qui s’exprime pour témoigner.

A l’insu d’intertextes bibliques, Robin intègre à son récit de nombreuses références


aux « faux messies » historiques qui paraissent incongrues : « Sabbataï Zevie se marie avec la
Thora. Imaginez la scène des noces à Salonique. Vous pourrez mettre en œuvre toute une
symbolique cabalistique et essayerez de dégager l’atmosphère colorée du petit peuple de
Salonique. »437. Sabbatai Zevie est un motif récurrent du roman, une grande figure de la
littérature yiddish, représentant de l’histoire. Il a été considéré comme le Messie par un grand
nombre de juifs, l’inspirateur de la secte turque des Sabbatéens et des frankistes.

De plus, Robin fait allusion à des références historiques « six millions de lettres de
l’alphabet juif », pour désigner le nombre de juifs péris lors de la Seconde Guerre Mondiale.
Le fait d’associer le nombre des victimes à l’alphabet hébreu est une tentative de pérenniser ces
victimes et leur rendre hommage en les inscrivant dans l’Histoire collective juive. D’ailleurs,
elle évoque Bogdan Khmelnitsky, chef militaire et politique des cosaques d’Ukraine, une
légende et symbole de la résistance cosaque.

Le roman de Régine Robin comporte également des références littéraires et artistiques


qui construisent une certaine cohérence discursive. Robin s’intéresse à la traduction considérée
comme une forme de transmission du patrimoine yiddish, elle est même traductrice des
nouvelles de Bergelson vers la langue française.
« Elle y paraissait de longues heures à la belle saison, à traduire les écrivains
juifs soviétiques des années vingt et trente. Elle aurait été bouleversée par une
réplique d’un personnage de D. Bergelson dans une de ses nouvelles. Un vieux
Juif dans son village natal après la guerre [...] »438

435
Régine Robin, La Québécoite, op.cit, p 19
436
Ibid, p 79
437
Ibid, p 44
438
Ibid, p 151
192
C’est un écrivain de langue yiddish né en Ukraine et exécuté pendant la campagne
antisémite de Staline. La majorité de ses écrits évoquent les histoires d’Anton Tchekov et de
jeunes personnes frustrées par la vie provinciale du Shtetl. Bergelson écrit en hébreu, en russe
et finit par adopter le yiddish comme une langue d’expression littéraire. Comme elle recourt au
récit des premiers migrants montréalais qui venaient d’un shtetl de Galicie : « A l’instar de bien
d’autres, mon grand-père s’aventura au Canada comme passager de troisième, d’un shtetl de
Galicie en 1904 tout de suite après le déchaînement de la guerre russo-japonaise et du pogrom
particulièrement ignoble de Kishinev... »439

Le roman comporte également plusieurs extraits d’écrivains de confession juive,


notamment Galapovski : « Les Juifs, écrit l’écrivain ukrainien contemporain Galapovski,
exultaient. Certains abandonnèrent leurs maisons et leurs biens, refusant de faire le moindre
travail et proclamant que le Messie allait arriver pour les transporter sur un nuage jusqu’à
Jérusalem »440

Il est question d’un extrait d’une nouvelle d’Isaac Babel, auteur juif soviétique de la
première moitié du XXe siècle, qui partage avec Robin cette écriture du « Hors-la-langue », il
traduit la réalité yiddish en russe :
« Un cimetière dans une petite bourgade juive. L’Assyrie et la mystérieuse
putrescence de l’Orient sur la campagne volhynienne envahie des herbes folles.
Stèles grises, rongées, aux inscriptions triseculaires, Judas fils de Wolf, rabbin
de Cracovie et de Prague ô mort, ô cupide[...] »441

Il s’agit d’un extrait du recueil de nouvelles « Cavalerie rouge » dans la traduction


française de Jacques Catteau. La nouvelle en question est « Le cimetière de Kozine », dont le
style d’écriture ressemble à la Québécoite. C’est une esquisse de nouvelle dénuée de toutes
péripéties, elle convoque en conclusion l’extrait d’un texte à l’apparence religieuse sous la
forme d’une épitaphe. Le roman de Robin contient également un vaste panorama de la
littérature et la culture juive, elle cite Le Golem de Meyrink, le roman le plus célèbre de
l’écrivain autrichien Gustav Meyrink publié en 1915. Un roman fantastique fortement marqué
par l’influence de la kabbale, l’action se déroule dans le quartier juif de Prague. Comme elle
évoque le poème de David Hofstein(1885-1952), poète de la nouvelle poésie yiddish soviétique,
célébration de la nostalgie du shtetl.
« Quand l’hiver couvre un soir les terres de Russie
Quel vent de solitude immense sur la vie !
Un vieux cheval au loin tue un traîneau grinçant

439
Ibid, p 24
440
Ibid, p 41
441
Ibid, p 31-32
193
Sous la neige un chemin dont je suis le passant[...] »442

Régine Robin fait référence à la poésie de Kulbak (1896-1937), poète, romancier et


dramaturge juif écrivant en yiddish : « Tu es une amulette sombre de Lituanie. / De vieux
grimoires, moisis, sans toile[...] »443. De plus, elle cite Jizchak Loewy, comédie de théâtre
yiddish, elle reprend aussi une célèbre histoire hassidique popularisée par Elie Wiesel (136-
137), l’introduction de cette séquence permet d’établir un rapport avec les mythes et les
légendes hassidiques au cœur d’une vision mystico-religieuse du judaïsme et de la judéité.

Dans l’œuvre de Régine Robin, l’emprunt littéraire et artistique, les références bibliques
et mystiques, l’évocation de quelques figures mythiques de l’Histoire des Juifs permettent le
passage d’une thématique à une autre, la passation entre des connaissances culturelles
spécifiques souvent oubliées. Robin, en évoquant ces intertextes, revendiquent son
appartenance linguistique (yiddishophone), culturelle (culture juive ashkénaze), et identitaire.
Ils permettent d’assurer la continuité entre les formes traditionnelles et les formes modernes de
la culture juive.

Régine Robin s’inspire du monde yiddishophone ashkénaze incarné par les mouvements
migratoires en provenance de la Pologne, l’Ukraine et la Russie, et en destination de l’Europe
occidentale et l’Amérique du Nord. Le yiddish, influencé par la situation sociopolitique (flux
migratoires, les camps d’extermination, les violences antisémites) connaît un déclin
douloureux, elle partage le sort de ses compatriotes. En fait, le roman de Robin est d’abord une
reconnaissance de l’imaginaire yiddishophone. Elle rend hommage à la littérature et l’Histoire
des Juifs de l’Europe de l’Est : de Kafka à Freud, de Bergelson à Meyrink, de David Hofstein
à Kulbak. L’œuvre est une vraie anthologie de cette littérature vouée à la désuétude, elle
constitue la trame de fond du roman où sont présents tous les constituants de la littérature juive :
le mysticisme hassidique, les intertextes bibliques et le contrat moderniste. Ainsi, repérer tous
les intertextes dans La Québécoite est une tâche qui ne peut guère aboutir à l’exhaustivité.

Le jeu de l’intertexte est aussi omniprésent dans la chronique de Dany Laferrière, les
références intertextuelles sont surtout des figures de la littérature universelle, des lectures et des
écrivains qui ont influencé son parcours d’écrivain, sans oublier la musique, la peinture et le
cinéma. Laferrière, dans son roman, rend hommage à toutes les formes de l’expression
artistique.

442
Régine Robin, La Québécoite, op.cit, p 102
443
Ibid, p 137
194
Dans le volet littérature, il interpelle Franz Kafka avec sa nouvelle La métamorphose
publiée en 1915, ce texte aborde la solitude et le désespoir qu’engendre une mise à l’écart,
situation partagée par le protagoniste qui vit « son voyage » en tant qu’une métamorphose, « Je
ne suis pas moins/ surpris/ que ce personnage/ de la Métamorphose/ [...]Lui[...]/ il a changé/
quand rien n’a changé/ autour de lui/ Moi [...]/ Je suis resté le même/ quand tout a changé
autour de moi./ »444. Dany s’identifie au personnage de Kafka qui a changé d’espèces alors que
lui il est sujet à un déplacement à la fois géographique, social, linguistique et culturel. Dans
une autre citation, Dany Laferrière évoque l’écrivain argentin Cortàzar (1914-1984), auteur de
romans et de nouvelles : « J’ai lu, il y a longtemps, / une nouvelle de Cortàzar/ qui raconte
qu’un certain/ pourcentage de gens/ passent leur vie dans le métro souterrain[...] ». Il se
réfugie dans ses lectures antérieures.

L’arrivée à Montréal, le processus d’adaptation et l’oisiveté exige un retour aux sources


littéraires et aux écrivains qui ont influencé la vocation littéraire de Laferrière, il déclare :
« Tous les copains sont là. / Borges. / Bukowski et Tanizaki./ Césaire et Baldwin./ Miller et
Gombrowicz./ Roumain et Alexis./ Ducharme et Aquin./ Woolf et Yourcenar./ Salinger et
Boulgakov. Ils se tiennent ainsi la main. »445 Il ajoute dans une autre citation, « Les cinq B/ de
ma vie de lecteur:/ Borges, Bukowski, / Boulgakov, Baldwin/ et Bâcho. »446 . L’évocation de
ces noms reflète la diversité du référent culturel et littéraire de Dany Laferrière : Borges avec
son style érudit qui traite la réalité, la dérive et l’identité. Bukowski aborde l’errance dans ses
romans d’inspiration autobiographique, Aimé Césaire fondateur du mouvement de la négritude,
Jacques Roumain dont les œuvres expriment la frustration et la rage d’un peuple brimé pendant
des siècles, Chester Himes qui dénonce avec constance la condition des Noirs et le racisme,
Gombrowicz écrivain exilé considéré comme l’enfant terrible de la littérature polonaise. Dany
Laferrière, en débarquant à Montréal, se voit contraint d’énumérer ses lectures à vocation
universelle, une panoplie de styles et de procédés artistiques qui constituent l’arrière-plan de sa
production littéraire.

De surcroît, l’œuvre de Dany Laferrière évoque des films cinématographiques


notamment Lina Wertmuller avec son long métrage « Film d’amour et d’anarchie » 1973, le
film de Fellini « La Dolce Vita » 1960 et Casablanca 1942. Comme il se réfère à la musique
Jazz en citant Nina Simone et Dizzy Gillepsie qui a introduit les rythmes latino-américains dans
le Jazz. Le Reggae de Bob Marley avec son morceau « No women, no cry » 1974. Il est à

444
Dany Laferrière, Chronique de la dérive douce, op.cit, p 48
445
Ibid, p 66
446
Ibid, p 166
195
mentionner que Dany Laferrière est influencé par la réflexion sur l’image : photographie,
cinéma ou peinture, ce type d’intertextes est appelé l’ekphrasis447. Il s’agit d’une reprise
scripturale d’une peinture primitive haïtienne, elle témoigne d’une sélection critique, d’une
reconstruction et d’une signification de l’œuvre intégrée dans le texte :
« Comme dans un tableau dit naïf/ de Philomé Obin, un peintre primitif/ qui vit
dans le nord d’Haïti. / Nous voilà debout. / Lui à la fenêtre. / Moi, au milieu de
cette pièce/ sobrement meublée[...]/ Le peintre qui ne quitte jamais / Son atelier,
une petite pièce sans fenêtre / Ma grand-mère, toujours assise, / sur sa galerie à
boire du café[...] »448

Dans l’œuvre en question, il s’agit d’un autoportrait de Philomé Obin (1892-1986)


peintre haïtien, ses tableaux se caractérisent par une précision géométrique et poétique, son
atelier constituait un lieu de rencontre, une école de peintres primitifs. Dany Laferrière, dans
un interview témoigne de sa relation avec l’art primitif :
« Les peintres primitifs haïtiens m’ont donné ma plus grande leçon d’esthétique.
Et c’est vrai que, quand j’écris, je tente de faire comme eux, c’est à dire que
j’essaie d’intoxiquer le lecteur de façon qu’il ne puisse penser à un autre univers
que celui que je lui propose. Je l’envahis. Je m’installe comme une évidence
chez lui. »449

L’influence par la peinture primitive accentue le sentiment d’appartenance à une forme


artistique qui puise dans les sources d’inspiration populaires et spirituelles, et se caractérise par
un style original (Les artistes naïfs). En interpellant des peintres tels Philomé Obin et Chagall,
il fait allusion à leur style caractérisé par le non-respect ou la transformation des perspectives
et l’utilisation des couleurs qui mêle le rêve et le réel. Ceci dit, la poétique de Dany Laferrière
repose sur la traduction des événements de la vie quotidienne, selon un aller-retour entre le
rêve, l’imaginaire et le réel.
« A Port-au-Prince, la nuit est/ brève. La ville dort à poings[...]/ Le réveil est
brutal et matinal. / L’aube arrive avec les voix des/ premières marchandes de/
légumes et le bruit des camions[...] »450

L’œuvre de Dany Laferrière rompt avec la tradition romanesque en adoptant le Haïku


comme forme d’expression littéraire. De plus il interpelle plusieurs écrivains qui ont influencé
son style : de nombreuses œuvres, films cinématographiques, peintres naïfs, musique et chants.
Ces intertextes influent sur la carrière de Dany Laferrière, car son style est une interaction entre
toutes ses lectures, ses inspirations et son goût artistique. Il se déclare surtout « un écrivain

447
L’ekphrasis est « la description littéraire (qu’elle soit intégrée ou non à un récit) d’une œuvre d’art réelle ou
imaginaire — peinture, tapisserie, architecture, bas-relief, coupe ciselée, etc. — que va rencontrer tel ou tel
personnage dans la fiction » Hamon, 1991, p 8
448
Ibid, p 176-177
449
Dany Laferrière interviewé par Bernard Magnier, J’écris comme je vis, Paris. La passe du vent, 2000, p 128-
129
450
Dany Laferrière, op.cit, p 44
196
primitif », car son style prend en considération la forme et le contenu de son œuvre, où Haïti
est omniprésente sous toutes ses contradictions.

Quant à Emile Ollivier, Haïti est le fil conducteur de son œuvre Les Urnes scellées, le
récit du retour est aussi un récit de retrouvailles et de réconciliation avec le passé. En fait,
Ollivier recourt à l’intertextualité comme procédé stylistique garantissant l’interaction avec des
références diverses. Il est question d’intertextes internes, le télédiol, désignés par : la parole, les
langues, les bouches, les hâbleurs :
« Des passants qui ont mémoire de décennies où la parole s’était caillée font un
pas de côté comme s’ils craignaient de piler un étron. [...] aujourd’hui, la parole
palpite, elle bouge, elle éclate. [...] la parole éclate, brasille. Le sang irrigue la
chair engourdie et ranime les bouches scellées[...] »451

L’anonymat fait ressortir l’autonomie des rumeurs qui se propagent partout, donnent au
récit l’aspect d’un véritable entrelacement des intertextes internes. Le roman d’Ollivier
comporte également des intertextes externes ; historique, journalistique, philosophique,
politique, proverbial et religieux. Pour le discours politique, il correspond à l’époque de la
dictature Duvallier en Haïti :
« L’époque était hystérique : un monde d’outrance et de bombance
polyphage[...] La santé publique s’en allait à vau-l’eau[...] La prostitution se
démultipliait[...] »452

« Morland avait poussé cette passion de l’espionnage jusqu’à créer, au Bureau


de la police, un Département des rêves, l’institution la plus secrète et la plus
redoutée du pays[...] »453

Cette citation renvoie au monde dystopique comparable à celui de George Orwell, elle
est une ironie du discours politique de l’époque, l’œuvre met le point sur la situation d’après la
dictature, là où le peuple s’attendait à un renouveau du discours politique officiel. Néanmoins,
ce dernier est démystifié surtout quand la corruption et la violence émergent l’espace public,
théâtre d’assassinats et d’agressions corporelles. Ainsi, le roman, en intégrant des fragments du
discours politique en vigueur a l’intention de traduire le désenchantement et le désespoir de
tous les revenants.

A l’insu de ces intertextes, l’auteur choisit d’insérer quelques traces de l’oralité :


poèmes, chants anonymes :
« Ô temps dévastateur ! / Et je ne suis plus rien/ Qu’un fantôme/ Qui court après
l’ombre d’un bien »454

451
Emile Ollivier, op.cit, p 72-73
452
Ibid, p 80-81
453
Ibid, p 144
454
Ibid, p 151
197
« Creuse, fossoyeur, creuse. / A ma belle amoureuse/ Un tombeau bien profond/
Avec ma place au fond. »455

« Après le bal, le tambour est lourd. / Mis après mois, ton ventre s’arrondit. / Si
mon ventre s’arrondit, qu’allons-nous faire ? [...] »456

Proverbes :

« La langue n’a pas d’os, dit un proverbe. Les mots non plus. Alors, tout n’est
que dérisoires paroles. »457

« Haïs le chien mais admets que ses dents sont blanches »458

« Les forteresses ne sont désirables que lorsqu’elles sont inexpugnables ! ne te


fis pas à l’allure nonchalante du chat ; quand il chasse le rat, tout autre est sa
dégaine ! »459

Le roman se réfère à des traits distinctifs de la société haïtienne dont la majorité est
analphabète. Le repérage ne peut être exhaustif car le texte se caractérise par la présence d’une
tradition orale transmise de bouche à oreille pour alimenter une mémoire ancestrale. La quête
des origines entreprise par Adrien Gorfoux est aussi celle d’un univers socio-culturel auquel il
revendique son appartenance. Ainsi, l’oralité se veut un langage véhiculant des valeurs sociales
exprimant l’état de l’humain sous ses multiples facettes (mort, chagrin, amour, joie.) et
traduisant le référent culturel sur lequel repose chaque communauté sociale.

D’ailleurs, les références littéraires occupent une place primordiale. L’auteur évoque
plusieurs œuvres de la littérature universelle : Lamartine grande figure du Romantisme dont le
style est une expression harmonieuse du lyrisme et de la sensibilité. La Comtesse de Ségur,
femme de lettres françaises que son œuvre littéraire s’articule autour de l’éducation considérée
facteur déterminant dans l’évolution de l’individu. Delly, auteurs de romans d’amour
populaires, Mox-Veuzit auteure française publiant de nombreux romans sentimentaux à grand
succès., il évoque Les hauts de Hurlevent, un roman de romantisme noir d’Emly Brontë (1847)
l’une des Sœurs Brontë, une famille littéraire britannique du XIXe siècle, où la mort est
obsédante. Comme elle cite Emma Bovary, personnage de Gustave Flaubert, qui lie des
relations d’adultère pour éviter l’ennui, la banalité et la médiocrité de la vie populaire. Ces
lectures influencent les sœurs Monsanto, traduisent l’univers romantique onirique dans lequel
elles se réfugient. Dans un autre extrait, Ollivier fait allusion à la littérature érotique arabe, écrit
par Cheikh Nefzaoui au XVe siècle « Au jardin parfumé » : « Paula Masséna qui n’avait pas
froid à l’œil avait placé, au-dessus de la barrière en fer forgé une inscription : « Au jardin

455
Ibid, p 60
456
Ibid, p 261
457
Ibid, p 202
458
Ibid, p 223
459
Ibid, p 224
198
parfumé » Jolie enseigne, n’est-ce pas ? »460. En citant cette œuvre, l’auteur fait allusion à la
prostitution, un métier fort présent dans une société en détresse.

Le roman contient également un extrait du poème « Les sanglots d’un exilé » de


François Duvallier, président de Haïti : « [...] le colonel avait vanté le génie du président-poète,
génie plus grand, plus perspicace que Césaire et Senghor[...] /Et le noir de ma peau d’ébène/
Se confondit avec les ombres de la nuit »461 . Selon un ton sarcastique, Ollivier cite les vers du
président dans le but de mettre en exergue la situation politique en Haïti qui sombre de plus en
plus dans l’obscurité et l’absurdité, le président « sanguinaire » est en même temps un poète
sensuel.

Le roman comporte des références bibliques tel l’apocalypse, livre de la révélation et du


dévoilement. Ainsi que les cavaliers de l’Apocalypse, des personnages célestes et mystérieux
mentionnés dans le Nouveau Testament, leur chevauchement inaugure le commencement de la
fin du monde. Ils sont cités surtout quand il s’agit de la mort des amants des sœurs Monsanto,
l’assassinat de Sam Soliman (p21), la mort de Carvacho Marcadieu (p 210-211), le suicide
d’Antoine Mortimer (p 258-259). Un autre intertexte biblique, « Dies irae », désigne le jour de
colère sauf que dans le texte, il s’agit de la prose des morts, « Le diacre entonne le Dies irae »
(p 274), une séquence médiévale chantée, adoptant la forme d’un hymne liturgique, elle est
également d’une inspiration apocalyptique.

Le roman contient des indications à quelques chansons de chanteurs français célèbres


telles : Plaisirs d’amour de Tino Rossi, La javanaise de Serge Gainsbourg, Que serais-je sans
toi ? de Jean Ferrat. Comme il y a une récurrence de la 9e symphonie de Mahler (p 21, 115,
135, 267...), composée par Mahler pendant les étés 1909/1910, et créée le 26 juin 1912 au
festival de Vienne par l’orchestre philarmonique dirigé par Bruno Walter. Les partitions de la
symphonie ont un caractère funèbre :
« Un invisible archet faisait vibrer ses cils démesurément allongés et interprétait
le 1er mouvement de la 9e symphonie de Mahler. Dès que la musique atteignait
ce point de diminuendo qui va jusqu’à se confondre avec le silence[...] »462

Le roman interpelle plusieurs références journalistiques : La croix du Sud, La voix de


la République, des références historiques sur les pages 146 et 282. D’autant plus il contient
quelques indications cinématographiques notamment : Si Versailles m’était conté de Laurel et
Hardy, Les Temps modernes de Charlie Chaplin, Le soulier de Satin, Hamlet ! Linda et ses

460
Ibid, p 75
461
Ibid, p 173
462
Ibid, p 21
199
premières amours de Denis Pétrus. Le récit d’Emile Ollivier est une occasion de mener une
réflexion sur l’art en général, il fait appel à la bibliothèque universelle par des citations, des
références et des parodies. Ce qui met en exergue le style érudit de l’écrivain à qui, le passage
géographique, permet de s’ouvrir sur l’art et la littérature à travers le monde.

Dans l’œuvre de Naïm Kattan, l’intertextualité est une propriété intrinsèque de son
autobiographie Carrefours d’une vie. L’auteur situe son parcours par rapport aux récits
bibliques qu’il évoque dès les premières pages de son autobiographie : « Mon histoire familiale
relevait ainsi de la légende, puisqu’elle respectait celle de la Bible. Cet accès au Livre par le
biais de l’histoire familiale a fait naître en moi le besoin de narration qui a gouverné ma
vie. »463

Cette inscription dans la tradition du Livre se veut une parcelle d’un référent littéraire
et religieux omniprésent dans toute l’œuvre de Naïm Kattan. Le roman contient plusieurs
références aux religions monothéiques, l’Islam en évoquant le coran dans plusieurs reprises, le
Christianisme « Nouveau Testament, l’Evangile » et surtout la religion juive : « Kerrai,
chabbat, la récitation des Tehillims, Lekh Lekha,... », comme il évoque la lecture de la paracha,
qui est une portion hebdomadaire da la Torah lue publiquement par les Juifs lors de chaque
Sabbat, de façon à lire toute la Torah entre la Sim’hat Torah d’une année et celle de l’année
suivante. Il cite également Le Siddour, un livre de prière regroupant l’ensemble des prières
journalières pour les jours ouvrés, le Sabbat ainsi que les principaux textes de fêtes les plus
importantes.

Il est question du Talmud, un des textes fondamentaux du Judaïsme, il compile les


discussions rabbiniques sur les divers sujets de la loi juive telle qu’elle est exposée dans la Bible
hébraïque. Comme il se réfère à la théologie juive avec le philosophe et théologien Northrop
Frye : « Dans son impressionnant livre sur la Bible, Le Grand Cide, le philosophe et théologien
Northrop Frye dit que les juifs n’ont pas eu un empire, comme les autres peuples monothéistes.
Le livre a constitué leur empire. [...] »464. Les intertextes bibliques sont fréquents dans le roman,
car l’auteur ne cesse d’évoquer son appartenance religieuse considérée comme un aspect majeur
de son identité composite.

De surcroît, le roman contient des références journalistiques arabes comme, Almajallah,


Alchaab, AlAdib, Al fikr AlHadith. Françaises : la nouvelle revue française, Mondes d’orient,

463
Naim Kattan, Carrefours d’une vie, op.cit, p
464
Ibid, p 208
200
L’âge nouveau, La gazette des Lettres, Le Monde, Le Figaro. La presse montréalaise
notamment Le Devoir, Bulletin du cercle juif, La Patrie, Kanader Adler. Comme il cite des
Emissions audio-visuelles notamment Point de mire de René Levésque et Pays et Merveilles.
Les intertextes journalistiques est une indication sur le parcours professionnel de Naïm Kattan
dont les débuts étaient comme correspondant de nombreux journaux irakiens de langue arabe,
et ensuite journaliste dans des journaux montréalais en langue française.

Il faut souligner également l’évocation de quelques figures de la littérature française en


l’occurrence Romain Rolland, André Gide, Paul Valéry, André Malraux, Louis Aragon, Paul
Eluard. La littérature haïtienne en citant toute une lignée d’écrivains « de René Depestre à Emile
Ollivier », la littérature québécoise avec Maurras, Octave Crémazie, Emile Nelligan, Anne
Hébert, Ringuet, Robert de Roquebrune, Gabrielle Roy. Naïm Kattan rend hommage à la
bibliothèque romanesque universelle : Guerre et paix de Tolstoï, A la recherche du temps perdu
de Marcel Proust, Vipère au poing d’Hervé Bazin, Yves Bonnefoy avec son poème la langue
chaîne de l’ancre (140-141). Cela est dans le but de mettre en exergue l’influence de ces
derniers sur le style littéraire de Kattan et son parcours d’écrivain au croisement des cultures et
des littératures.

De plus, L’auteur interpelle son œuvre littéraire en l’occurrence Adieu Babylone 1975,
Les fruits arrachés 1977, La fiancée promise 1983, La fortune du passager 1989, Farida 1997,
L’anniversaire 2000, Les villes de naissance 2001, Le Gardien de mon frère 2003, Le long
retour 2011. Il s’agit aussi de quelques pièces : La neige et les protagonistes 1974, Avant la
cérémonie 2014. Dans cette production diversifiée, Naïm Kattan met l’accent sur la figure de
l’écrivain juif migrant, elle aborde le thème du voyage et de l’exil qui prend une dimension
presque religieuse.

Quant à Vassilis Alexakis, le bilinguisme littéraire est une thématique majeure dans Les
Mots étrangers, l’intertextualité est au service du thème. L’auteur plonge le lecteur dans deux
aires linguistiques et culturelles à la fois grecque et française. Ceci dit, il est à souligner que le
roman contient plusieurs intertextes littéraires en citant des figures de la littérature française
comme Jules Verne (1828-1905) dont l’œuvre est constituée de romans d’aventures évoquant
les progrès scientifiques du XIXe siècle. André Gide (1869-1951) écrivain des Faux-
Monnayeurs 1925, et Voyage au Congo 1927, un carnet de voyage d’André Gide cité dans le
roman pour justifier son voyage de découverte et de conquête d’un dialecte africain.

201
Aussi est-il question du roman Les Trois Mousquetaires 1844, le plus célèbre des
romans d’Alexandre Dumas (1802-1870) qui raconte les aventures d’un jeune homme
impécunieux venu à Paris pour faire carrière dans les corps des mousquetaires. Cet intertexte
renvoie à la condition de Nikolaidès/ Alexakis quand il a débarqué à Paris à la conquête de la
langue et du territoire français.il évoque d’autres lectures notamment Le Stoïque Soldat de
plomb 1838, un conte de Hans Christian Andersen. La nouvelle de Joseph Conrad, Au cœur des
ténèbres 1899, inspirée d’éléments autobiographiques. Le silence de la forêt 1994 un roman
d’Etienne Goyémidé, il s’agit d’un récit d’un séjour à la frontière entre la Centrafrique et le
Congo. Les Racines du ciel 1956 de Roman Gary qui s’articule autour de la protection de la
nature, La reine de fleuve 2001 roman écrit par Eva Ibboston publié en Angleterre puis en
France en 2004.

L’auteur rend également hommage à des écrivains de nationalités différentes en


l’occurrence le grec Mihalis Caragatsis/ Dimitris Rodopoulos, romancier, journaliste, critique
et dramaturge. Samuel Beckett (1906-1989) écrivain, poète et dramaturge irlandais
d’expression française, anglaise et allemande. Vladimir Nabokov (1899-1977) écrivain
américain d’origine russe. Monolis Anagostakis (1925-2005) poète et critique grec. Il s’agit
également d’intertextes artistiques (Musique et chant), il cite Marcos Vamvakaris, compositeur,
musicien et chanteur de rebetiko grec : « Le dunya n’est qu’une illusion/ tout comme notre
vie. »465. Ainsi que Georges Moustaki, auteur-compositeur et interprète d’origine italo-grecque
naturalisé français : « Avec ma gueule de métèque/ de juif errant, de pâtre grec... »466 . L’auteur
évoque ces chants car ils renvoient à sa condition d’immigré, le Métèque est une chanson
inspirée d’une insulte renvoyant à sa condition d’immigré condamné à l’errance, elle lui permet
de tisser un lien virtuel avec le pays quitté.

La chanson française est aussi présente avec Georges Brassens (1921-1981) : « Elle
n’avait pas la tête, elle n’avait pas /L’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre, /Mais
pour l’amour on ne demande pas/Aux filles d’avoir inventé la poudre... »467. Le souvenir de ce
morceau rappelle à Nikolaïdès les premiers pas dans l’apprentissage de la langue française. De
plus, le séjour en Centrafrique est marqué par une chanson populaire africaine composée par
Salomon Linda en 1939, Le lion est mort ce soir, interprété par Henri Salvador en 1965 : « Dans

465
Vassilis Alexakis, Les Mots étrangers, op.cit, p 34
466
Ibid, p 197
467
Ibid, p 101
202
la jungle, terrible jungle/ Le lion est mort ce soir/[...] Viens ma belle, viens ma gazelle, / le lion
est mort ce soir. »468

Etant donné que le roman s’articule autour de l’apprentissage des langues,


l’apprentissage du Sango rappelle à l’auteur son arrivée à Paris et les étapes d’apprentissage,
de là il cite Le petit Robert et le Grand Robert, Larousse et d’autres ouvrages consultés pour
perfectionner l’apprentissage de la langue d’adoption :
« L’étagère fixée au mur à côté du bureau, occupée déjà par plusieurs
dictionnaires grecs, le Petit Robert, le vieux Larousse en deux volumes et le
nouveau Bescherelle sur l’Art de conjuguer[...] Je n’allais pas mettre le Grand
Robert sur une simple planche à la peinture écaillée[...] »469

Ainsi, l’intertexte dans le roman d’Alexakis est mis au service du bilinguisme littéraire
de l’auteur. Se référer à la littérature grecque, à la littérature française et à la bibliothèque de la
chanson française est une tentative de célébrer le métissage et l’hybridité linguistique, là où les
langues interagissent et s’interfèrent dans l’intention d’encourager l’ouverture sur la langue et
la culture d’autrui.

Dans l’autobiographie d’Amin Maâlouf, le jeu de l’intertexte est plutôt destiné à


exploiter le carnet de son arrière-grand-père, et la correspondance de ses ancêtres. Dans un
premier temps, il évoque un ouvrage qui retrace la généalogie des siens :
« Il y a dans la bibliothèque que m’a laissée mon père, un précieux ouvrage qui
retrace l’histoire des miens depuis les premiers siècles et jusqu’au début du XXe
siècle. Il porte[...] un long titre comprenant des hémistiches qui riment, et que
l’on pourrait traduire librement par L’arbre aux branches si étendues et si
hautes qu’on ne peut espérer en cueillir tous les fruits, [...] je l’appellerai
simplement L’Arbre »470

Maâlouf considère cet ouvrage comme étant une référence authentique pour mener une
quête des origines. Le retour à ce document fraye la voie devant ses ambitions, cette fois-ci
l’histoire familiale sera élaborée autrement. Il considère L’Arbre un point de départ pour fouiner
le passé familial et le réexploiter pour ainsi établir le prolongement de l’Arbre généalogique
réalisé par un ancêtre.

En fait, les archives familiales représentent une source inépuisable de création artistique,
c’était une occasion de découvrir la vocation poétique de son grand-père Botros. Maâlouf cite
à plusieurs reprises cette poésie lyrique : « Dans ses carnets[...], je lis par exemple : Dans un
flot de lumière, / Même couverte, sa poitrine répand encore/ Une rouge clarté de

468
Ibid, p 195-196
469
Ibid, p 97
470
Amin Maâlouf,op.cit, p 48
203
crépuscule... »471. Comme il cite quelques vers pour témoigner du militantisme et les positions
politiques de Botros à propos de la guerre russo-japonaise :
« Youssef menace les oiseaux de son arme, / Mais ils sont sains et saufs, les
oiseaux, / Ils n’ont aucune inquiétude à se faire, /On observe même qu’ils vivent
plus longtemps, / Depuis que Youssef pratique la chasse. / Les plombs de son
fusil sont doux/ Comme des raisins de Corinthe[...] »472

L’auteur insère une poésie élégiaque composée à l’occasion de la mort de Gebrayel :


« Courrier d’Orient, lorsque tu porteras notre message de paix à ceux que nous aimons, / Ne
leur dis pas que nous avons souffert en leur absence, car pour eux l’absence a été synonyme de
mort[...] »473. A l’encontre des lettres consultées pour reconstituer l’histoire familiale, la poésie
du grand-père est un témoignage d’abord, sur les différents événements familiaux (mariage,
voyage, baptême, décès

ou des indications sur des événements historiques qui ont bouleversé le cours normal de
la vie des Maâlouf, optant pour la migration pour fuir une situation socio-politique confuse
après le déclin de l’Empire ottoman.

De là, Amin Maâlouf consacre au volent historique une place considérable, dans une
tentative d’expliciter les différentes motivations derrière les flux migratoires de ses
compatriotes en général, et de ses ancêtres en particulier. Les faits historiques évoqués
remontent au XVIIe siècle notamment l’histoire de Sabbataï tsevi, le faux messie :
« Le mouvement était effectivement parti de Salonique, chose qui n’avait
surpris personne ; dans l’Empire la capitale des Lumières[...] les Sabbataïstes,
adeptes lointains de Sabbataï Tsevi, qui s’était proclamé Messie à Smyrne à la
fin de l’année 1665[...] »474

Amin Maâlouf se réfugie dans l’Histoire pour transmettre au lecteur une vision
perspicace des événements historiques qui ont marqué les siècles précédents surtout ceux
relatifs aux dernières décennies du règne des Ottomans, et la situation politique au Liban après
le mouvement de Kamal Atatürk. Il tente de faire le lien entre le mouvement messianique et la
formation laïque et moderne reçue par le chef turc, « Comment un mouvement messianique du
XVIIe siècle avait-il pu se métamorphoser, deux siècles plus tard, en ardent vecteur de laïcité
et de modernité ? »475. La tâche de Maâlouf est plus qu’une simple narration des faits, elle
s’inscrit dans un projet plus universel, celui de convoquer certains faits historiques pour ainsi
reconstruire le présent.

471
Ibid, p 71
472
Ibid, p 111
473
Ibid, p 332-333
474
Ibid, p 130
475
Ibid, p 131-132
204
En fait, les idées conçues par les Sabbataïstes de Salonique sont pérennisées grâce à la
diffusion des écoles modernes. Les ancêtres de Maâlouf se sont engagés dans cette mission en
exprimant leur acharnement à construire une école au village adepte des théories américaines
nouvelles. Le but est de : « diffuser autour d’eux les Lumières du savoir afin que l’Orient
attrape l’occident. Et que l’Empire ottoman devienne un jour un vaste Etat moderne, puissant,
prospère, vertueux et pluraliste[...] »476. Les références historiques servent l’imaginaire
qu’Amin Maâlouf cherche à diffuser, celui de la pluralité, le croisement et l’ouverture sur le
monde. Il considère la migration de sa famille vectrice d’évolution et de progression et non pas
de régression.

Le roman contient de nombreuses indications aux journaux libanais et cubains qui


annoncent le décès de son grand-oncle Gebrayel. Cela est dans le but d’expliciter les liens
qu’entretient un immigré avec son pays d’origine malgré la distance. L’intertextualité dans
l’œuvre d’Amin Maâlouf concerne surtout le recours aux archives familiales qui, à travers
lesquelles, il cherche à assurer la continuité avec la mémoire de ses ancêtres. Descendant d’une
lignée d’intellectuels influents et tolérants encourageant l’ouverture et l’interaction entre les
cultures, Amin Maâlouf se voit contraint d’être sur les voies ancestrales parcourues. La
reconstitution du passé familial est surtout une projection sur soi, une tentative de reconstruire
une identité en contact avec les origines.

En ce qui concerne le roman de Chahdort Djavann, l’intertextualité constitue un aspect


de la littérarité de l’œuvre, le recours fréquent à des intertextes de la littérature française et la
littérature perse traduit le tiraillement de l’écrivain migrant entre deux langues et deux cultures.
L’ancrage dans le territoire français s’avère une obligation surtout quand le retour n’est pas
envisageable. La protagoniste opte pour une étude approfondie de la littérature française, sans
pour autant dissimuler son appartenance identitaire.

De ce fait, le roman est une parodie du roman épistolaire Les Lettres persanes de
Montesquieu 1721. Il s’agit d’une correspondance fictive échangée entre deux voyageurs
persans, Usbek et Rica et leurs amis restés en perse. Usbek, d’un œil faussement naïf, dépeint
les mœurs, les conditions et la vie de la société française du XVIIIe siècle. Dans le roman de
Djavann, il s’agit de l’alternance de deux modes de la narration : les lettres adressées à
Montesquieu et des chapitres rétrospectifs où elle évoque les raisons de son départ, « Elle se
mit à lire les Lettres persanes. Elle entreprit de les étudier attentivement. [...] Elle se décida

476
Ibid, p 133
205
d’écrire des lettres à Montesquieu[...] »477, il s’agit également de quelques extraits du texte
intégral des Lettres persanes notamment : « On est bien embarrassé dans toutes les
religions[...]. J’ai vu des descriptions du paradis, capables d’y faire renoncer tous les gens de
bon sens[...] »478, comme elle évoque les personnages de Montesquieu : « Je préfère Rica à
Usbek, Roxane à Rica, et vous-même, à tous vos personnages. J’adore la dernière lettre, celle
de votre Roxane, où tout se renverse, tout se dévoile. [...] »479

D’ailleurs, Roxane de Djavann partage le même sort que Roxane de Montesquieu, « Elle
sortit le cutter de son sac, ouvrit l’emballage et s’ouvrit les veines »480, dans la lettre 161 des
Lettres persanes, « Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines : car que ferais-je ici,
puisque le seul homme qui me retenait à la vie n’est plus ? Je meurs, mais mon ombre s’envole
bien accompagnée[...] »481. Roxane de Djavann se suicide à cause du malaise ontologique vécu
à cause de la confusion des scènes du passé et du présent alors que Roxane de Montesquieu se
suicide pour se débarrasser de la culpabilité ressentie pour avoir trahi Usbek. Les deux romans,
malgré la distanciation, portent un regard critique sur les sociétés française et iranienne.

Le roman contient aussi des indications aux hommes de lettres françaises du XVIIe
siècle tels Molière, Corneille, Descartes, Pascal et la Fontaine. Elle cite également la préface de
la pièce de théâtre Bajazet 1672, une tragédie inspirée d’un épisode historique contemporain,
un fratricide ordonné en 1635 par le sultan ottoman Mourad IV. Elle met en scène le conflit
entre le pouvoir politique et les passions amoureuses. La pièce obéit à une mode orientaliste
des turqueries qui se développent en Europe du XVI au XVIIIe siècle.
« L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des
temps. Car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est à mille ans de
lui et ce qui est à mille lieues. Je sais combien crédule en sa dévotion. / Le
peuple suit le frein de la religion. »482

L’intertexte sert le projet de la dénonciation des travers de la politique dans son pays
d’origine à la lumière des idées conçues lors du XVIIe siècle, un pays où règne l’absurdité, le
fanatisme et la répression. Elle évoque Les Essais de Montaigne 1588, un texte d’inspiration
autobiographique, un véritable essai sur Montaigne, son âme, sa vie et ses sensations d’homme
aussi bien que Les pensées et Les Provinciales de Pascal, des œuvres posthumes rédigées après

477
Chahdort Djavann, op.cit, p 128-129
478
Ibid, p 188-189
479
Ibid, p 199
480
Ibid, p 284
481
Montesquieu, Les lettres persanes, lettre 161
482
Djavann, op.cit, p 200
206
une expérience mystique qu’il éprouva en 1654. Roxane commente les idées véhiculées par
Pascal, elle énonce :
« Pascal est un peu sévère. J’ai senti, je crois, l’ironie et la force de ses
Provinciales, mais, comment dire ? Je suis gênée par ses ardeurs mystiques. J’ai
lu des extraits de ses Pensées. Certaines de ses formules sont rudes[...] « Le
cœur de l’homme est plein d’ordure » »483

Les pensées de Pascal représente un examen soutenu et logique de la défense de la loi


chrétienne, alors que les Provinciales paraît dans le cadre d’un débat de longue haleine entre
jansénistes et jésuites au sein de l’Eglise catholique, portant principalement sur la grâce et les
pratiques sacramentelles.

Un autre roman est celui de Mme Lafayette, La princesse de Clèves 1678, et le Grand
cyrus ou Artamène 1649 de Mlle de Scudéry, le plus long roman de la littérature française, il
met en scène plus de 400 personnages dans une intrigue complexe organisée par l’alternance
d’une histoire principale et d’histoires secondaires. Il est question aussi de quelques figures du
XVIIIe siècle notamment Voltaire, Diderot, les précepteurs de la philosophie des Lumières. En
revanche, Djavann cite un autre roman épistolaire Les liaisons dangereuses 1782, de Choderlos
de Laclos qui narre le duo pervers de deux nobles manipulateurs, roués et libertins du Siècle
des Lumières.

L’auteure évoque également la production littéraire du XIXe siècle en l’occurrence Les


Misérables 1862 et Notre Dame de Paris 1831 de Victor Hugo, Le Père Goriot 1834 d’Honoré
de Balzac, Les Trois Mousquetaires 1844 d’Alexandre Dumas, Les Fleurs du mal 1857 de
Charles Baudelaire d’où elle tire un extrait du poème « Spleen », « j’ai plus de souvenirs que
si j’avais mille ans »484. Elle cite Paul Valéry, « Le même pays produit un Pascal et un
Voltaire »485, cette citation est tirée d’un ouvrage intitulé Regards sur le monde actuel 1931.

Chahdort Djavann fait allusion à Alfred de Musset en recourant à une parodie du titre
de la pièce de théâtre On ne badine pas avec l’amour 1834, « On ne badine pas avec les dogmes
des Mollahs. Ils se sont proclamés maîtres de Dieu, seuls dépositaires de sa volonté »486. Elle
évoque Marcel Proust avec son œuvre, A la recherche du temps perdu, roman en sept volumes
publié entre 1913 et 1927 : « Le jardin du Luxembourg, sans être la madeleine de Proust de
Roxane, lui rappela toujours A la recherche du temps perdu »487

483
Ibid, p 145
484
Ibid, p 167
485
Ibid, p 148
486
Ibid, p 205
487
Ibid, p 198
207
Djavann consacre pour Franz Kafka tout un chapitre, où elle évoque ses deux œuvres
Le procès 1925 et La Métamorphose 1915. Elle compare le thème de la métamorphose chez
Kafka aux récits des Mille et une nuits où quelques personnages sont sujets au processus de la
métamorphose, comme elle compare le sort absurde des Iraniens à l’univers romanesque de
Franz Kafka : « Les scènes kafkaïennes ne manquent pas en Iran. Ce n’est pas un hasard si,
dans ce pays où même les gens lettrés lisent très peu, Kafka est un des romanciers les plus en
vogue dans les milieux intellectuels. »488.

L’auteure recourt à l’incipit du roman de Kafka, Le procès afin de traduire l’absurdité


et l’arbitraire du régime politique iranien surtout quand il s’agit de l’arrestation de Roxane : « Il
fallait qu’on ait calomnié Joseph.K : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté. » Le
succès d’un roman qui débute ainsi est assuré en Iran, l’identification au héros est
immédiate»489 . Les œuvres de Kafka renvoient à l’atmosphère cauchemardesque que l’auteure/
protagoniste avait vécu avant son exil, en voulant justifier son déracinement.

A l’insu de la littérature, Djavann évoque Jean Starobinski, pour parler du despotisme


érotisé : « [...] Jean Starobinski, dont l’analyse m’a permis de mieux comprendre vos
écrits. « Le despotisme érotisé », que vous décrivez à travers les lettres et qu’analyse si bien
Starobinski, domine toujours les pays musulmans. »490. Djavann se réfère également à Sigmund
Freud en citant son ouvrage Malaise dans la civilisation 1930. Comme elle rend hommage à la
littérature perse du Moyen Age en interpellant d’abord la poésie de Hâfez Chirazi : « Sache
admirer, en ton visage/ tout l’art du Créateur du monde:/ C’est la face même de Dieu/ Manifeste
dans le miroir, / que je t’envoie. [...] »491. Le divan de Hâfez est « un des plus grands-chefs
d’œuvre de la poésie iranienne, à la langue imagée, ambigüe, pleine d’allégories[...], chante
l’amour, le vin, le printemps et la vie[...] »492. Elle cite Les Quatrains d’Omar Khayyâm :
« De ma venue, l’univers n’a tiré aucun profit
Mon départ ne changera rien à sa splendeur ni à sa gloire.
Et je n’ai jamais entendu quiconque dire
Pourquoi cette venue et pourquoi ce départ. »493

De plus, elle interpelle quelques extraits du livre de Saâdi Golistan, ou Jardin des roses,
une œuvre poétique populaire et très influente dans tout l’Orient. Le Golistan est un recueil de
poèmes et d’histoires présentés comme une collection de roses dans un jardin, une vraie

488
Ibid, p 247
489
Ibid, p 247
490
Ibid, p 200
491
Ibid, p 94-95
492
Ibid, p 93
493
Ibid, p 113
208
anthologie du savoir-vivre et de l’amour : « Ce bas monde est fondé sur l’onde ; les humains
sont jouets du vent ; je suis donc l’humble serviteur de qui ne s’y attache point. Le palais des
biens d’outre-tombe doit être ton tombeau suprême ; vois donc si le sol est solide lorsque tu te
mets à construire[...] »494. Le livre de Saâdi rappelle à Roxane des scènes obsolètes vécues
auprès du défunt père, voire le passé familial marqué par la consultation de chefs d’œuvre de
la littérature mystique perse.

Un autre aspect de l’intertextualité est relatif à l’interpellation d’une figure de la


littérature orale orientale, Nasreddine Hodja, un personnage mythique de la culture musulmane,
ingénu et faux-naïf prodiguant des enseignements tantôt absurdes tantôt ingénieux. Ses
aventures sont célébrées dans plusieurs langues :
« Il me revient une histoire dont le héros est Nasr Eddin Hodja, [...] Nasr Eddin
signifie littéralement « soutien de la religion ». Un tel surnom souligne sa ruse
redoutable. Il se faisait passer pour un idiot afin de déjouer les représailles des
religieux, [...] »495

L’histoire de Nasr Eddine est évoquée dans la lettre VI adressée à Montesquieu, une
tentative de se projeter dans des récits drôles afin d’esquisser la société iranienne. De ce fait, le
recours à la littérature perse mystique transmet au lecteur une image sur la société iranienne qui
diffuse une culture et une civilisation reconnues et célébrées depuis le XIIIe siècle. Ce modèle
culturel sert de référent et de modèle à suivre, l’auteur s’y réfère pour, d’abord, rendre hommage
à cette culture censurée et éradiquée par le régime islamique, et constituer un lien avec le passé
glorieux de la perse du XIIIe siècle.

Dans l’œuvre de Djavann, le recours à l’intertexte littéraire français représente une


langue et une culture à découvrir et à exploiter. Les cours de la civilisation française à la
Sorbonne fraye la voie devant le lecteur et l’auteure pour plonger dans la littérature classique
française. Les cours à la Sorbonne, les lectures de Roxane et la correspondance avec
Montesquieu permettent de s’intégrer progressivement dans le territoire français. Pour la
littérature mystique perse, Djavann s’en sert pour communiquer au lectorat occidental l’image
d’une pensée qui prime l’humain et son bien-être, loin des stéréotypes diffusés.

Dans l’œuvre de Tierno Monénembo, l’intertextualité constitue une technique


intrinsèque au roman. A l’insu des citations tirées des Quatrains d’Omar Khayyâm, le récit
contient également plusieurs indications à ce recueil :

494
Ibid, p 126
495
Ibid, p 176
209
« [...] en particulier de cet opuscule qui ne le quittait jamais, et qu’il appelait
avec délectation « La surprise de l’ami Omar » »496

« L’ami Omar ne l’avait jamais quitté[...] »497

« [...] Vous ne lisez jamais le recueil de l’ami Omar, le grand Khayyâm, le sage
de Nichâpour. »498

« Il avait pris les Quatrains, le fameux opuscule de Khayyâm que, jusqu’ici,


personne n’avait pris la peine d’ouvrir. Il avait humé [...] »499

Les Quatrains d’Omar Khayyâm constitue un refuge et un repaire du Poète/Mambi, un


personnage qui vit à la marge du récit, il représente l’authenticité et la résolution de la quête
énigmatique d’El Palenque. A l’insu des citations qui amorcent les chapitres, le narrateur ne
cesse d’évoquer la relation étroite de ce personnage au recueil de Khayyâm.

De surcroît, l’auteur recourt à quelques références de la littérature cubaine en langue


espagnole, il cite d’abord Paradiso 1966 de José Lezama Lima (1910-1976), une fiction
romanesque aux métaphores vertigineuses qui comprend plusieurs textes de genres divers :
autobiographie, essai, chroniques, récit sur la mémoire. Il s’agit d’un mélange de genres et de
styles, un métissage de langues et de cultures dans l’univers cubain des années 1940-1950.
Comme il évoque G. Cain, Guillermo Cabrera Infante (1929-2005) :
« Ce n’est certainement pas pour rien de G Cain la maudissait, cette rue San
Lazaro : « Je n’aime pas cette rue. C’est une fausse rue[...], au début, on dirait
la rue d’une ville...et ensuite, elle se révèle médiocre, profondément
provinciale. »500

G. Cain, un écrivain cubain, son style est plein d’humour et de dérision qu’il met en
usage pour décrire le Cuba de Castro. Son œuvre est marquée par l’expérience de l’exil et par
l’engagement anticastriste. De plus, Monénembo interpelle des intertextes journalistiques
notamment Granma, un quotidien du Parti communiste cubain qui tire son nom du yacht utilisé
par Fidel Castro et ses compagnons pour regagner Cuba en 1956 et lancer la Révolution
cubaine. Il mentionne Nicolàs Guillén (1902-1989), un poète et militant communiste cubain,
son œuvre « Songoro Cosongo », un recueil de poèmes qui parle du métissage, du respect de
l’autre, du refus de l’injustice. Les références intertextuelles de la littérature cubaine servent à
ancrer le récit et le lecteur dans l’univers cubain.

496
Tierno Monénembo, op.cit, p 14
497
Ibid, p 56
498
Ibid, p 65
499
Ibid, p 175
500
Ibid, p 150
210
Aussi le roman renvoie-t-il aux classiques de la littérature française en citant : Proust,
Hugo, Zola, Rolland, Joyce, Baudelaire, Rimbaud. Quelques écrivains anglosaxons, tels
Hemingway, Dos Passos, germanophones Kafka, Rilke, Hegel, ou russes Dostoïveski,
Maïakovski. Le roman contient aussi plusieurs références à la musique Jazz en citant plusieurs
saxophonistes notamment Sonny Rollens, Charlie Parker, Manu Dibango, Fausto Papetu,
Kenny G, Dexter Gordon. L’auteur situe son récit dans un univers de croisement des cultures,
là où la musique et le chant cubains s’amalgament avec la musique Jazz.

La quête des origines entreprise dans le roman est surtout celle des interactions de la
culture cubaine avec toutes les cultures qui se sont côtoyées sur l’espace insulaire. Le récit de
la quête rend hommage à une production artistique aux confluents de toutes les langues, de
toutes les civilisations, d’où la richesse de la culture cubaine.

Dans les œuvres migrantes, l’intertextualité est un aspect majeur de l’écriture


romanesque. Les origines diverses des écrivains constituent un vecteur de richesse culturelle.
En effet, cette richesse se traduit dans l’espace scriptural de chaque écrivain qui interpelle les
œuvres et les auteurs qui ont influencé son parcours auctorial que ce soit le style d’écriture, les
thématiques ou les idéologies. En fait, l’intertextualité est un procédé stylistique auquel recourt
les écrivains migrants en vue de mettre en exergue le rôle de médiateur culturel. Dans ces
œuvres, l’intertextualité occupent des fonctions d’ancrage référentiel et herméneutique, comme
elle renvoie à la fonction majeure d’un écrivain migrant celle de passeur des cultures/ culturel.
Le passage garantit le croisement, la rencontre et le métissage d’où l’apparition de nouveaux
concepts en l’occurrence l’interculturel, le multiculturel et le transculturel.

3. L’œuvre transculturelle : une subversion des genres

Depuis l’apparition des premiers récits migrants, de nouveaux concepts sont apparus en
parallèle, surtout quand il s’agit de la rencontre et le croisement des cultures ; interculturel,
multicturel, pluriculturel et transculturel. Ces notions s’apparentent à la relation qu’entretient
la culture du sujet en question avec les traces culturelles d’autrui, de la société d’accueil. Dans
ce sens, la question qui se pose est la suivante : dans quelle mesure l’œuvre migrante constitue-
t-elle une traduction d’un imaginaire étranger à la société d’accueil ? ou un poétique
dite « transculturelle » à travers laquelle l’écrivain migrant est contraint d’adopter un discours
qui se nourrit des différentes transmutations vécues par l’écrivain migrant ?

211
Dans le domaine de l’écriture migrante, la transculture constitue une notion
indispensable pour appréhender les œuvres en question, les rencontres culturelles aboutissent à
un mouvement esthétique, une production littéraire et surtout une communauté composite et
mouvante. En fait, la transculturalité est une forme d’hybridité culturelle, elle est perçue telle
une synergie culturelle qui transcende l’humain et interpelle les spécificités de toutes les
cultures. Par ailleurs, l’identité lutte contre l’hégémonie culturelle. En rapport à la littérature
québécoise, l’écriture migrante est considérée comme un aspect de la transculturalité. Plusieurs
critiques littéraires dont Régine Robin prône la pluralité, elle réclame :
« [Les] écrivains dits « transculturels » [...] ne se pensent pas à cheval sur
plusieurs cultures mais comme des hybrides, des métis, des centaures, des
formes étranges de mélange et qui vont mettre l’accent sur le « trans » plus que
sur « l’inter ». [...] On m’accordera cependant qu’il y a toutes sortes de
transitions, de nuances, de finesses entre ces différentes positions[...] »501

Pour esquisser la transculture dans les œuvres du corpus, il est question d’interpeler la
Poétique de la Relation502 d’Edouard Glissant, il s’agit d’une réflexion sur la littérature et sur
les expressions culturelles qui renouvellent les imaginaires et les visions du monde. Selon la
conception d’Edouard Glissant, le Chaos désigne un mode de pensée accueillant, là où toutes
les traces culturelles sont reconnues dans l’intention de créer de nouveaux imaginaires. Ainsi,
il propose une remise en cause des dogmes de la création littéraire en entremêlant dans un texte,
poésie et prose, éléments d’un essai, d’un discours ou même un traité, pour Glissant il faut :

« […] défaire les genres, cette partition qui a été si profitable, si fructueuse dans
le cas des littératures occidentales[...] nous pouvons écrire des poèmes qui sont
des essais, des essais qui sont des romans, des romans qui sont des poèmes[...]
nous devons cahoter tous les genres pour pouvoir exprimer ce que nous voulons
exprimer [...] »503

En fait, les rencontres culturelles autorisent une spontanéité rédactionnelle pour


exprimer une manifestation identitaire en dehors des carcans de la tradition littéraire. L’œuvre
apparaît comme « un archipel textuel » complexe, opaque, difficile à catégoriser dans un genre
littéraire donné. Elle devient surtout un lieu de communication, de dialogue, de relation des
différents genres littéraires où toutes les frontières culturelles et littéraires sont subverties. Ceci
dit, la transculturalité sera traitée du point de vue formel et esthétique.

501
Régine Robin, « Un Québec pluriel », la recherche littéraire : objets et méthodes, Claude Duchet, Vincent
vachon, XYZ éditeur et Presses universitaires de Vincennes, 1993, p 301
502
La Poétique de la Relation est le noyau dur élaboré dans ses essais notamment Le Discours antillais 1981,
Poétique de la relation 1990, Introduction à une poétique du divers 1996, Traité du Tout-Monde 1997.
503
Lise Gauvin, « L’imaginaire des langues : entretien avec Édouard Glissant ». Études françaises,1992 28 (2-
3), 11–22. https://doi.org/10.7202/035877ar
212
En parcourant les œuvres du corpus, la migrance constitue le leitmotiv des récits sauf
que chaque écrivain le traduit différemment. Le malaise ontologique et identitaire bouleverse
la trame narrative, et impose à l’écrivain le recours à un mélange de genres et un brouillage
entre fiction et réalité. Chaque auteur immerge sa matière esthétique dans une perspective
transculturelle qui légitime un dépassement des normes esthétiques et des carcans de la
production littéraire.

Dans La Québécoite de Régine Robin, le récit de l’exil est assuré par plusieurs voix
narratives, la première est celle de la narratrice qui représente l’acte d’écriture par lequel elle
crée un personnage racontant ses errances et ses essais de (ré)enracinement déçus : « Il serait
une fois une immigrante. Elle serait venue de loin- n’ayant jamais été chez elle. Elle
continuerait sa course avec son bâton de juif errant et son étoile à la belle étoile[...] »504.
L’autre voix est celle d’une narration intradiégétique qui assure le récit de soi et met en scène
d’autres héros scripteurs, « pourtant j’avais essayé. Une autre vie, un autre quartier, d’autres
réseaux sociaux, une nouvelle aventure[...] »505. A l’insu de ces deux modes de narration, il est
à souligner la présence d’autres récits enchâssés notamment celui de Mordecai Richler (p 24),
le récit de l’arrière-grand-père (p 69-70), et les récits de Mimi Yente (p157). La pluralité des
voix narratives donne à l’œuvre une dimension dialogique (Bakhtine), l’auteur multiplie et
entremêle les voix narratives en vue d’expliciter sa position idéologique.

La dimension essayistique est visible également tout autant dans le discours historique
alimenté par les réminiscences du douloureux passé juif, le militantisme européen des années
1960, la guerre d’Algérie Mai 1968, grèves, mouvements communistes et l’engagement dans
le débat canado-québécois sur l’immigration. Dans les trois récits, la narratrice recourt à une
autre technique narrative, le ressassement. La vieille juive Mimi Yente et son chat bilou sont
récurrents dans toutes les sections du roman. Elle assure la continuité avec la mémoire juive et
exprime certaines obsessions liées à la Shoah, comme elle lui rappelle l’appartenance à la
confession juive (La célébration du Sabbat).

Quant à Dany Laferrière, sa chronique relate l’arrivée à Montréal et la découverte du


pays d’accueil. Selon un regard examinateur, le paysage montréalais se dévoile
progressivement, il s’adonne à vivre tel un espace familier et habituel. Le récit en vers (le haïku)
est assuré par un narrateur intradiégétique. La diégèse représente les étapes parcourues pour
s’intégrer dans la société montréalaise. Le souci de concision préoccupe le narrateur qui ne

504
Régine Robin, op.cit, p 64
505
Ibid, p 97
213
s’attarde pas sur les détails. Aussi le récit se caractérise-t-il par l’absence de linéarité car les
faits sont organisés selon leur présence dans l’esprit de l’écrivain. Le passage d’une séquence
narrative à une autre se fait promptement, sans transition.

Les digressions narratives sont fréquentes dans le roman de Laferrière, le récit de


l’arrivée est interrompu par les différents retours au passé haïtien : « A Port-au-Prince, la nuit
est/ brève. La ville dort à poings/ fermés entre onze heures du / soir et quatre heures du
matin[...] »506, la rétrospection/ l’analepse est assez fréquente dans le roman. D’ailleurs, le
narrateur recourt à des digressions intellectuelles (p67, p 76…). Leur usage permet de déployer
le personnage de l’auteur qui se raconte et s’adresse au lecteur comme il s’agit d’un jeu littéraire
ouvrant l’espace du texte à l’intertextualité. Les digressions expriment une réflexion littéraire
qui constitue l’arrière-plan de l’écrivain migrant/ transculturel.

Dans Les Urnes scellées, le récit policier s’interfère avec le récit de quête identitaire, les
deux genres s’articulent autour des thèmes de la perte, du manque et de leur réparation, et
s’entremêlent intimement dans le récit en donnant naissance à un phénomène
d’intergénérécité507. Le récit policier amorce le roman Adrien, témoin du meurtre de Sam
Soliman, s’engage dans une enquête policière en vue de déceler la cause du crime, ce qui lui
permet d’accéder aux scènes du passé. Il se comporte tel un archéologue qui s’apprête à
dépoussiérer le passé et le reconstruire, néanmoins l’enquête se heurte à de nombreux obstacles
en l’occurrence le silence des proches et des témoins, et la dominance des rumeurs du passé
émises par les hâbleurs. L’échec de l’enquête est un indice de la transgression des règles
génériques, le récit policier demeure inachevé car l’enquête est insoluble alors que le passé
demeure irrécupérable.

D’autant plus, le récit de la quête identitaire transgresse le schéma narratif de ce type de


récit qui s’achève souvent par la réussite des retrouvailles. Dans Les Urnes scellées, Ollivier
effectue une distanciation du schéma narratif traditionnel et de le recontextualiser à travers son
expérience de l’exil. Adrien, en retournant chez lui, prétend trouver son pays plutôt exotique et
idyllique malgré la misère et l’oppression. Toutefois, le pays des origines paraît hostile au
nouveau revenant. L’échec du récit de la quête impose au personnage le retour à Montréal et
l’adoption d’une identité migrante au lieu de l’identité recherchée, celles des racines
mémorielles. Ainsi, les deux récits sont inachevés au contraire des schémas traditionnels du

506
Dany Laferrière, op.cit, p 44
507
« [Il] étudie les processus de production de sens provoqués par l’union ou l’affrontement de deux genres, par
l’entremise de stratégies diverses
214
récit policier et du récit de la quête identitaire, ils sont voués à l’échec. L’interaction des genres
et la transgression de la tradition narrative constituent une caractéristique majeure de l’œuvre
d’Emile Ollivier.

A l’instar du phénomène de l’intergénérécité, l’auteur insiste sur la dimension


dialogique de l’œuvre, surtout que la narration s’alimente des différentes voix narratives qui
peuplent l’univers fictionnel, celle du narrateur extradiégétique omniscient qui traverse les
frontières spatio-temporelles et intervient de sa propre voix. Les ingérences du narrateur se
diversifient selon le changement des pronoms personnels, par l’entremise du pronom à la
première personne « Je et Nous », « Pas un seul touriste, pas un seul Blanc, uniquement eux,
uniquement nous[...] »508, il s’agit aussi des pronoms de la deuxième personne « Tu et
Vous » : « Tu tends la main afin de récupérer les passeports[...] Tu t’apprêts à passer, car tu
sens enfler[...] »509.

Les ingérences du narrateur renvoient à l’art du conteur créole510, une stratégie narrative
propre à la tradition littéraire antillaise. Les Hâbleurs ou les rumeurs constituent une voix
narrative anonyme dont la fonction est de puiser dans le passé contenant toutes les réponses aux
interrogations du personnage. En effet, le récit polyphonique engage tous les constituants de la
société insulaire, il transmet le discours socio-politique de l’époque.

En ce qui concerne l’autobiographie de Naïm Kattan, le mélange des genres est un


aspect de l’œuvre qui s’annonce dès la table des matières : récit rétrospectif, témoignage et
essai. L’écrivain migrant dresse le bilan de sa vie au croisement des langues, des cultures et des
genres littéraires. Le récit est subdivisé en quatre parties, dans les deux premières le narrateur
intradiégétique effectue un retour au passé familial pour ainsi retracer son parcours et évoquer
les éléments constitutifs de sa vision humaniste. La troisième partie est consacrée à un
témoignage sur les différents écrivains qui ont influencé sa carrière littéraire, et la quatrième
comporte des essais réflexifs sur des thématiques relatives à son statut d’écrivain juif migrant.
Le mélange des genres et des procédés narratifs sert la vision de l’auteur autour de la rencontre
et du croisement. L’éclatement des frontières textuelles exprime le souci d’éradiquer les
frontières géographiques et culturelles.

508
Emile Ollivier, op.cit, p
509
Ibid, p 25
510
Patrick Chamoiseau et Raphael Confiant, Lettres créoles. Tracées antillaises et continentales de la littérature.
Haïti, Guadeloupe, Martinique, Guyane (1635-1975), Collection Folio essais (n° 352), Gallimard, 1999.

215
Le récit intradiégétique et introspectif évoque les différentes étapes franchies de la
naissance jusqu’à l’exil à Montréal, Kattan s’enlise dans une réflexion sur les origines ainsi que
sur son bilinguisme littéraire, il prône la diversité linguistique et culturelle. Là, il recourt au
ressassement en vue de s’inscrire dans une tradition juive diasporique. Cette stratégie narrative
permet à l’auteur de reprendre des faits jugés indispensables à la formation de sa personnalité.
Dès la première partie, Kattan revendique son appartenance religieuse à travers la naissance,
l’éducation, les récits bibliques, les pratiques religieuses surtout la célébration du Sabbat. La
judéité de Kattan constitue la trame de fond de son œuvre littéraire, qui met en scène le passage
du narratif à l’essai pour traduire son projet d’écrivain transculturel.

Dans le cas de Vassilis Alexakis, le récit part d’un événement réel celui de
l’apprentissage du Sango, le narrateur intradiégétique mêle réalité et fiction. L’appel d’une
troisième langue déclenche une série de péripéties relatives à la découverte de cette langue rare.
L’altérité linguistique chez Alexakis se traduit au niveau créatif, l’univers romanesque est un
lieu où se déploient les quatre espaces linguistiques : le français, le grec, l’autotraduction et le
Sango. Le roman permet à Alexakis de se livrer à un mélange des langues où il crée des
imaginaires linguistiques et culturelles diverses.

Chahdort Djavann adopte un métissage textuel éloquent, le roman épistolaire fusionne


avec le récit de fiction. L’alternance des chapitres rétrospectifs et les lettres adressées à
Montesquieu est une caractéristique inhérente à l’œuvre. Dans les chapitres rétrospectifs, la
narratrice extradiégétique relate le parcours de Roxane, avant et pendant l’exil. L’enthousiasme
de la découverte de Paris se métamorphose en une appréhension surtout quand le passé envahit
le présent et le torture. Les scènes de l’enfance se confondent avec celles de la vie parisienne,
l’apprentissage de la langue française et la douleur de l’exil rappelle le traumatisme de
l’incarcération et le viol. Les multiples analepses auxquelles recourt la narratrice traduisent
l’ancrage du personnage dans le passé et le sentiment de désappartenance et d’exclusion de la
société d’accueil.

Dans les chapitres consacrés aux lettres, Djavann donne la parole à Roxane qui porte un
regard examinateur sur les sociétés française et iranienne. D’une part elle fait l’éloge de
l’exemple culturel français malgré quelques défaillances et d’autre part elle dénonce
l’imposture, le totalitarisme et les travers d’une société misogyne. Le récit épistolaire se
constitue des lettres écrites à la première personne et donne libre cours à la confidence. Le
personnage assume les éléments de la narration : description, analyse et satire sont réunis pour
servir le projet scriptural de l’auteure.
216
Entre récit rétrospectif et récit épistolaire, l’intergénérécité est un procédé littéraire
auquel recourt Djavann en vue de transmettre au lecteur le choc culturel vécu à Paris, les
difficultés d’intégration à la culture d’accueil et du déracinement de sa culture d’origine.
Comme elle s’engage dans une correspondance avec Montesquieu en prétextant répondre aux
Lettres persanes, cette correspondance lui permet de se distancier pour analyser, dénoncer,
remettre en cause et éreinter « l’Iran des Mollahs ».

Djavann recourt à une subversion des formes littéraires canoniques, le récit de la


migration rompt avec la forme classique et linéaire du récit car l’auteur opte pour un mélange
de genres littéraires. La transculturalité chez Djavann se manifeste sur le plan thématique en
rapprochant deux sociétés dans le même espace romanesque, et sur le plan esthétique en
outrepassant les frontières des genres pour ainsi s’inscrire dans un discours métatextuel qui
prône le dépassement et la transgression des formes transmises.

Dans le roman de Tierno Monénembo, la narration diffère des autres récits migrants.
L’auteur organise son roman en une seule lettre adressée au personnage principal, et qui
regroupe les détails d’un voyage d’une quête mystérieuse des origines perdues. La missive est
à la deuxième personne, cette technique narrative interpelle le personnage principal et le lecteur
à la fois. Le narrateur est motivé par le désir d’élucider le mystère de la naissance d’El Palenque,
et permettre au lecteur de découvrir l’espace insulaire, espace d’hybridité et de métissage
ethnique, linguistique et culturel.

Il s’agit d’un bilan d’une quête reprise par le narrateur/ expéditeur. En fait, la lettre se
compose de plusieurs chapitres où se mêlent le récit rétrospectif, le récit historique, le récit du
voyage et de la quête identitaire. Tous contribuent à créer un univers romanesque marqué par
le mélange des genres. Il s’agit d’un témoignage ethnographique sur la société cubaine. Ainsi,
Monénembo dépasse et transgresse les formes génériques pour servir son projet littéraire.

Les écrivains migrants veillent à inscrire leurs textes dans une tradition transculturelle
qui permet d’éclater les frontières entre les genres, les territoires, les cultures et les idéologies.
L’approche transculturelle permet un décloisonnement interculturel en faisant intégrer la
culture de l’Autre dans un récit de l’exil et de la quête des origines dans une perspective
plurielle. Et transgénérique, elle donne naissance à un discours qui préconise un dépassement
et une transgression des formes littéraires canoniques.

217
Chapitre 2 : Les œuvres migrantes et l’émergence
d’un discours social et politique

1. L’appel au lecteur : une stratégie discursive

Plusieurs travaux critiques définissent la littérature comme étant l’ensemble des


activités artistiques destinées à être lu et exploité pour ainsi dégager sa spécificité, étant donné
qu’elle produit des faits artistiques relevant de l’esthétique, et des faits discursifs qui produisent
un discours sur une thématique précise. Selon cette définition, l’œuvre littéraire n’est pas un
simple texte mais un acte de communication allant d’un auteur à un lecteur. Auteur, texte et
lecteur s’interpellent et se complètent, autrement dit, le texte est alors le produit d’un auteur
actualisé par un lecteur dont le rôle, selon l’école de Constance, est de produire un sens. Jauss
considère le lecteur comme un élément actif dans la vie de l’œuvre littéraire. Iser, de sa part, le
définit de lecteur implicite.511 D’après Iser, la notion de lecteur implicite est une construction
textuelle incarnée dans la structure du texte, il est inscrit dans le texte lui-même et n’est
identifiable à aucun lecteur réel. Cela à travers des marques implicites et explicites du lecteur
virtuel incarné dans le texte, notamment l’emploi des pronoms (Vous/Nous), l’emploi de la
langue, de la culture, des noms de lieux réels, des noms propres de personnages historiques ou
sociopolitiques.

Dans ce sens, les écrits migrants impliquent un certain type de lectorat induit par
l’énonciation du texte, son appartenance à une tradition littéraire migrante et son
fonctionnement. De là, plusieurs questions relatives au rôle du lecteur implicite dans le récit
migrant : quelles sont les marques ou racines tant implicites qu’explicites de l’inscription de ce
lecteur qui retentissent dans chaque œuvre migrante ? Quelle interprétation pouvons-nous
donner à ces différentes formes de la présence du lecteur dans les romans du corpus ?

L’analyse des marques de la présence du lecteur dans une œuvre migrante permet de
saisir les mécanismes de constitution du texte pour ainsi établir une communication littéraire.

511 Le lecteur implicite : « L’idée d'un lecteur implicite se réfère à une structure textuelle d'immense du récepteur.
Il s'agit d'une forme qui doit être matérialisée même si le texte, par la fiction du lecteur ne semble pas se soucier
de son destinataire, ou même s'il applique des stratégies qui visent à exclure tout public possible. Le lecteur
implicite est une conception qui situe le lecteur face au texte en termes d'effets textuels, par rapport auxquels la
compréhension devient un acte. » Wolfgang Iser, L’acte de lecture : théorie de l’effet esthétique Bruxelles,
Mardaga, 1985, p 70
218
D’emblée, les indices énonciatifs constituent le premier élément mis en usage pour détecter la
présence du lecteur/récepteur dans un texte de fiction. Dans La Québécoite de Régine Robin,
les échanges interactionnels des instances textuelles (émetteur/récepteur ou auteur/lecteur)
constituent le cadre de la réception de l’œuvre. Le lecteur est présent à travers l’emploi de la
deuxième personne du singulier et du pluriel : tu et vous « Ici ou ailleurs, je n’ai jamais été
chez moi. Vous comprenez. Je n’ai pas vraiment de chez-moi et puis, elle se serait arrêtée
[…] »512, de la première personne du pluriel : Nous « Le seul lien, le seul, ma mère. Toi perdue,
à nouveau l’errance. Depuis toujours nous sommes des errants. Immerants […] »513

« Tu et Vous » sont les indices les plus visibles de l’inscription du lecteur dans le texte,
la narratrice recourt à ces pronoms en vue d’interpeller un lecteur supposé être conscient des
mutations vécues à cause de l’exil. Elle semble converser avec son lecteur pour le consulter,
l’interroger sur le contenu de ce roman en cours de rédaction. L’emploi excessif des pronoms
de la deuxième personne traduit l’embarras de la narratrice voulant produire un récit reflétant
son errance, son déracinement et son ancrage impossible.

Dans le roman, il est question du Nous, un Nous communautaire qui englobe à fortiori
tous les lecteurs supposés vivre un sort pareil. Elle use d’un Nous pluriel et mémoriel interpelant
et convoquant la mémoire de la diaspora juive. Le pronom Nous est parfois substitué par le
pronom impersonnel « On », de forme clitique est un nous expansé. Il englobe le locuteur/
narrateur et toutes les personnes susceptibles occuper sa place :

« On serait bien/ chez nous ? / loin des discours domptés […] / ce qu’on ne
trouverait pas au bout de l’attente […] »514

« ON NE DEVIENDRAIT/ JAMAIS VRAIMENT/ QUEBECOIS »515

« On les appellerait des « ethniques » pour les différencier des québécois et des
Anglais […] »516

Le « On » de la narratrice fait allusion à tous les lecteurs censés vivre le déplacement et


la déterritorialité. La narratrice s’adresse à un lecteur virtuel/implicite qui pourrait exister au
Québec ou ailleurs. En fait, le jeu des pronoms dans La Québécoite représente un procédé
auctorial. L’échec du récit linéaire et classique dérive sur un autre point, celui du lecteur

512
Régine Robin, op.cit, p 178
513
Ibid, p 63
514
Ibid, p 31
515
Ibid, p 37
516
Ibid, p 144
219
interpellé pour rassembler les fragments d’un récit morcelé et éclaté représentatif de l’errance
de l’auteure-narratrice-héroïne.

Dany Laferrière, dans Chronique de la dérive douce s’adresse à son lecteur implicite
par le pronom impersonnel « On », substitut du Nous pluriel, il englobe le narrateur/ locuteur
et le lecteur :

« Je ne suis pas déçu/ Mais perplexe du fait/ qu’on soit obligé/ de se lever tôt
[…] »517

« On m’a reçu avec un bol/ de soupe chaude […] »518

« On ment à Haïti pour/ survivre […], mais / qu’on ne nous demande/ pas de
mentir aussi […] »519

« On n’aime pas trop/ faire des phrases ici. / On préfère agir en/silence et en
sueur. »520

Le pronom impersonnel On est un procédé linguistique permettant la distinction d’un


auteur et d’un lecteur vivant au seuil d’une société à conquérir. L’auteur s’adresse aux lecteurs
conscients des difficultés que pourrait confronter un exilé haïtien à Montréal.

Quant à Emile Ollivier, le lecteur est impliqué dans le récit du retour. Le narrateur
recourt également au pronom impersonnel On :

« On a l’impression que c’était hier. Chacun de ces petits détails fait décroître
le sentiment de se comporter en intrus. L’air qu’on respire, le même depuis des
millénaires, on le partage avec ceux qui donnèrent sépulture à la momie. […]
on ressent l’impulsion, presque irrésistible, de briser les scellées. »521

L’usage du pronom clitique « On » est polysémique, tantôt il est employé pour donner
cet aspect anonyme aux hâbleurs/ les dires du peuple. Tantôt il est employé pour interpeler tous
ses compatriotes venant de débarquer sur l’île. Là, il s’agit d’une tentative de s’inscrire dans
une communauté à qui le retour au pays natal semble être un commencement et non pas une
fin. L’esprit de la communauté hante le narrateur, dans un passage, il met en usage le pronom
Nous pour relater la scène de l’embarquement à l’aéroport (36-37). Emile Ollivier semble être
préoccupé par la convocation de ce lecteur virtuel avec lequel il partage le même souci, un
lecteur qui regagne son pays natal après une longue absence.

517
Dany Laferrière, op.cit, p 17
518
Ibid, p 29
519
Ibid, p 30
520
Ibid, p 35
521
Emile Ollivier, op.cit, p 46
220
En ce qui concerne Amin Maâlouf, Origines s’inscrit dans le genre autobiographique
où le Je représente la famille et la patrie. Dans le texte du prologue, l’auteur désigne le lecteur
appartenant à la même famille ou la même patrie en employant le pronom personnel Nous :
« Nous respirons la lumière, nous convoitons le ciel […] / Comme nous, elles ont une origine,
/ Nos pays sont des oasis que nous quittons quand la source s’assèche […] »522Le Nous, ici, est
plutôt une indication à un destin imparti par une catégorie d’expatriés et d’exilés, dont le retour
aux origines permet de s’ancrer à nouveau et de s’implanter dans une tradition patriotique.
Maâlouf cherche à établir un compromis avec un lecteur en quête des origines brouillées. Le
pronom personnel Nous désigne toute personne exilée voulant renouer avec le terreau natal.

Quant à Chahdort Djavann, le souci de traduire ses opinions à l’égard du régime


islamique iranien impose un projet d’identification plurielle. Les pronoms « Nous et On »
retentissent dans le roman Comment peut-on être français, elle cherche à assurer sa filiation à
une catégorie d’iraniens qui ont fui le pays à cause du régime islamique des Mollahs,

« Eh oui, on n’échappe pas à sa nationalité, à l’histoire de son pays, encore


moins à ses épisodes calamiteux […] »523

« On ne sort pas indemne de plus de vingt ans de vie en Iran. »

« Nous sommes du pays des Mille et une nuits […] nous avons Firdaoussi,
Saâdi, Hafez… »524

Les pronoms employés par la narratrice permettent d’établir une communication avec
un lecteur supposé d’une œuvre qui transmet une image réelle des travers du régime iranien. Il
est impliqué dans les différentes scènes pour le faire adhérer à la thèse de l’auteure, son but est
de persuader le lecteur à travers un long réquisitoire contre le totalitarisme iranien.

Les coqs cubains chantent à minuit se caractérise par l’emploi excessif du pronom
personnel Tu qui inclut le personnage principal El Palenque, le destinataire de la lettre, et le
lecteur supposé du roman, « Dans quel état seras-tu quand tu auras fini de lire cette lettre ?
Prostré, hébété, hystérique ? Non, non… plutôt muet, plutôt absent, perdu dans des pensées
graves et profondes […] »525. Dès l’incipit, le narrateur fait allusion au lecteur de la lettre/
résolution de l’énigme. Le lecteur et le protagoniste découvre les étapes et le résultat de la quête
en même temps.

522
Amin Maalouf, op.cit, p 7-8
523
Chahdorrt Djavann, op.cit, p 63
524
Ibid, p 228
525
Tierno Monénembo, op.cit, p 13
221
Ainsi, l’emploi des pronoms dans tous les écrits du corpus n’est pas un hasard, mais un
choix auctorial. C’est une stratégie textuelle qui permet de faire adhérer le singulier dans le
pluriel, et le locuteur dans l’interlocuteur/ le lecteur implicite. Le texte dépasse les limites
étroites de l’œuvre littéraire, pour frayer la voie à la réception.

La langue représente un autre indice de l’inscription du lecteur implicite dans l’œuvre


littéraire. Les œuvres en question se caractérisent par une diglossie littéraire, la présence et
l’interférence de deux codes langagiers. Dans La Québécoite, la langue française est un
réceptacle d’un « imaginaire yiddishophone », plusieurs termes yiddishs sont introduits aussi
bien que l’emploi de quelques signes de l’alphabet hébraïque. L’auteure fait appel également à
des figures bibliques fort connues dans la tradition juive. Les auteurs des Urnes scellées et
Chronique de la dérive douce interpellent l’univers haïtien par le biais des descriptions
détaillées de l’espace insulaire, des événements historiques, des scènes quotidiennes de la vie
des Haïtiens, sans oublier les différentes indications au créole la langue vernaculaire et le
vaudou le culte des Haïtiens. Dans les œuvres autobiographiques d’Amin Maâlouf et Naïm
Kattan, la culture d’origine s’infiltre dans l’univers de la langue française, ils ne cessent de
revendiquer leur appartenance à la langue et la culture du Moyen Orient par le biais de
l’intrusion de termes en arabe écrits en italique ou par la transmission de mœurs et de valeurs
propres à leur propre peuple libanais et irakien.

Quant à Alexakis, la langue grecque constitue la plate-forme du récit de l’apprentissage


du Sango, elle représente le référent linguistique et culturel de l’auteur. Dans Les Mots
étrangers, la langue grecque interagit avec la langue française pour créer l’univers romanesque
de l’écrivain bilingue. Chahdort Djavann choisit quelques indices de la langue et la culture
perse, elle constitue la trame de fond de son roman Comment peut-on être français, ce dernier
s’articule autour des difficultés d’intégration dans la société d’accueil et surtout le rôle de la
langue dans ce processus. L’auteure, pendant les cours de la langue, compare sans cesse le
français au persan par le biais des structures syntaxiques et la prononciation. En ce qui concerne
Tierno Monénembo, la langue d’expression littéraire est implantée dans l’univers cubain.
L’auteur veille à traduire la particularité de l’île cubaine à travers des termes espagnoles ou
même les paroles de chansons cubaines.

Ceci dit, la langue française dans les romans semble être un outil d’expression littéraire,
dans laquelle chaque auteur ajoute son empreinte particulière. Elle se veut un réceptacle où
retentit la diversité ethnique, linguistique et culturelle. Le choix de la langue française interpelle
un lectorat élargi qui se compose de locuteurs français ou francophones. Ainsi, les auteurs du

222
corpus sont soucieux de la réception de leurs romans, ils convoquent tous les lecteurs avertis
de l’espace francophone.

De surcroît, chaque écrivain met en usage un répertoire social et historique qui semble
être partagé par un lecteur. Le répertoire du texte renvoie à l’histoire, à la situation socio-
politique des pays d’origine ou des pays d’accueil. Les auteurs recourent à des éléments
historiques et sociopolitiques impliqués dans les propos de certains personnages ou des
narrateurs qui conduisent le lecteur à un réel extratextuel. Ces éléments interviennent selon des
transformations et des déformations portant de nouvelles dimensions significatives.

Régine Robin, dans La Québécoite, évoque des événements historiques propres à


l’histoire du peuple juif, notamment le Shtetl de Volhynnie, le pogrom, le camp d’extermination
Auschwitz, les mouvements de la libération du Québec FLN, Le nationalisme québécois. Ces
événements constituent des schémas éveillant la mémoire et le savoir du lectorat. Le répertoire
historique se réfère exclusivement aux raisons des flux migratoires provenant de l’Europe de
l’Est et s’installant en Europe ou au Québec. Pour le contexte social, il se concrétise à travers
le vécu de la narratrice-personnage, ses déplacements d’un quartier à un autre, les différentes
flâneries dans l’espace montréalais, les noms de restaurants, stations de métro, billets,
programmes TV, des extraits de conversation avec Mimi Yente ou d’autres immigrés. Ces
indications constituent des références donnant au texte l’effet du réel, ils précisent l’espace
familiarisé de l’auteure et du lecteur à la fois, pour ainsi conduire à percevoir et construire le
sens virtuel du texte.

Dans le roman de Dany Laferrière, les différentes inscriptions dans le réel se fait à
travers l’exploration de l’espace montréalais. L’auteur-narrateur recourt à un référent social
relatif à la classe ouvrière qu’il a fréquentée pendant les premières années de l’exil. Dans Les
Urnes scellées, Emile Ollivier ancre son récit du retour dans une période historique décisive,
celle de l’organisation des premières élections présidentielles après le régime Duvallier. Il met
en exergue l’anarchie et le chaos qui caractérisaient l’île pendant cette période.

Carrefours d’une vie retrace le parcours d’écrivain migrant juif, il évoque les différents
faits historiques qui ont marqué ce parcours en l’occurrence le Farhoud de Bagdad de 1941, des
ghettos juifs de l’Europe de l’Est, la création de l’Etat d’Israël. Plusieurs faits pourraient
interpeller le lecteur assoiffé d’un traitement littéraire de l’histoire des Juifs pendant la seconde
guerre mondiale.

223
Quant à Vassilis Alexakis, l’apprentissage du Sango permet de plonger dans l’histoire
récente de la Centrafrique, l’instabilité politique et la problématique linguistique. Comme il cite
les raisons de son exil au début des années 70, où la junte militaire s’emparait du pouvoir en
Grèce. D’ailleurs, il évoque le débat linguistique qui avait lieu en Grèce, et finit par l’adoption
du démotique comme langue officielle du pays. L’auteur s’adresse à un lectorat intéressé par la
situation sociolinguistique de la Centrafrique et la Grèce.

Amin Maâlouf opte pour un aperçu historique de la première moitié du XXe siècle,
plusieurs événements sont cités : l’impact de la première guerre mondiale sur le Moyen Orient,
le déclin de l’Empire ottoman, le Mouvement de Kamal Ataturk et sa relation avec les
messianiques de Sabbatai Zevi, la situation politique au Liban. Recourir à l’histoire permet à
l’auteur de situer l’histoire familiale d’un cadre plus large, et de reconstituer l’Histoire du Liban.
Maâlouf prétend répondre à toutes les questions qui peuvent être posées par un lecteur éventuel.
L’histoire constitue le leitmotiv de l’autobiographie, car toutes les scènes du vécu quotidien se
réfèrent et interagissent avec un contexte historique général.

En ce qui concerne le roman de Chahdort Djavann, il s’agit d’une relecture de l’Histoire


de l’Iran selon un point de vue critique. Ainsi, elle insiste sur deux périodes historiques
importantes : L’apogée de Persépolis et le régime des Mollahs en Iran. Djavann et son héroïne
évoque l’histoire pour comprendre les tourments de la société iranienne. Le lecteur serait guidé
par le regard critique de Roxane pour découvrir l’Iran des Mollahs. Dans Les coqs cubains
chantent à minuit, Tierno Monénembo rôde sur les traces de l’histoire de son personnage qui
débute dans le Cuba de Fidel Castro, et s’achève dans la Guinée de Sékou Touré. L’auteur
évoque plusieurs vérités historiques relatives à la quête des origines, car la résolution demeure
inconcevable sans ce recours fréquent à l’Histoire : le papier signé par Fidel Castro et l’Amiral
Nakhimov. Ces indices historiques permettent au lecteur d’interagir avec le texte qui dépasse
sa fonction littéraire pour remplir une fonction documentaire/ historique et construire de
nouvelles significations.

En définitive, les romans du corpus proposent une lecture sociopolitique des pays
d’origine, où il est question de remuer le passé et questionner l’histoire. Pour actualiser le sens
d’une œuvre migrante, le lecteur devrait partager les mêmes références intellectuelles,
linguistiques, et historiques proposées par le texte. En fait, le lecteur est censé être conscient
des réalités culturelles, sociopolitiques et historiques propres aux origines des autres migrants.

224
2. Vers un horizon d’attente de l’œuvre migrante

Dans le domaine de la réception, le lecteur est considéré un facteur déterminant dans


l’actualisation et la concrétisation du sens de l’œuvre littéraire. Il interagit avec l’œuvre pour
ainsi construire le sens, à travers le rapport établi entre l’horizon d’attente littéraire véhiculé par
l’œuvre et l’horizon d’attente social représenté par le lecteur (Jauss). En fait, la réception d’une
œuvre est envisagée à travers la dialectique question/réponse, étant donné que celle-ci est une
réponse à une question posée par le lecteur. L’acte de lecture est ainsi une résolution d’énigmes
posés par le texte en faisant appel au répertoire historique et culturel du lecteur, il s’agit d’un
système de conventions littéraires assimilées par celui-ci. Pour Iser, la constitution du sens se
fait par le biais des orientations et des instructions du texte, la tâche du lecteur consiste à
déchiffrer les données textuelles pour aboutir à la construction sémantique du texte.

Dans le cas des écritures migrantes, plusieurs travaux critiques ont contribué à la
concrétisation du sens des œuvres de cette catégorie. Les études s’intéressent aux thématiques,
aux composantes internes et externes qui se modifient d’une époque à une autre, aux procédés
de l’écriture romanesque, ou l’expérience esthétique véhiculée par chaque œuvre. Cela en
s’appuyant sur les modes historiques et sociaux, l’accès au texte, les conventions de lecture, les
attentes et les intérêts des lecteurs. Se concentrer sur ces éléments permet de déterminer
l’horizon d’attente littéraire propre aux récits migrants, il est relatif à la détermination d’une
convention, une norme et un canon.

En voulant étudier le rapport entre l’acte de lecture et le sens de l’œuvre, plusieurs


questions s’imposent : quelles questions l’œuvre permet-elle au lecteur de lui poser ? Comment
se définit-il l’horizon d’attente d’une œuvre migrante ? Quel est le sens donné à quelques
œuvres du corpus par les études critiques ? Pour répondre à ces questions, il est indispensable
de parcourir quelques écrits critiques abordant les romans en question. Cette tâche permettra de
saisir les différents sens donnés à ces œuvres puisque la réception critique ne concerne que les
œuvres de Régine Robin, Dany Laferrière, Emile Ollivier, Amin Maâlouf et Vassilis Alexakis.
Les autres écrivains sont moins étudiés soit pour la rareté des écrits abordant leurs romans, sous
prétexte de la notoriété des écrivains ou bien des raisons relatives à l’œuvre en question
(thématique, style inhabituel, hermétisme ou absence de littérarité.)

Dans le cas de La Québécoite, le roman est publié en 1983 chez XYZ éditeur et réédité
en 1993, il constitue une nouveauté dans le champ littéraire québécois de par la thématique
abordée, le style d’écriture et le genre auquel elle appartient. Depuis son apparition, l’œuvre a
225
suscité l’attention du lectorat habitué au récit migrant (roman ethnique). Dans un article
intitulé « Une parole qui dérange »526 publié en 1983 de son auteur Marie Couillard critique
littéraire, le roman est qualifié comme étant déconcertant et captivant, car l’anarchie textuelle
révèle une composition rigoureuse qui s’organise autour du temps, de l’espace et des
personnages. La lecture permet de décoder l’œuvre littéraire dont la technique de l’écriture est
insaisissable. En fait, l’activité de lecture est comparée à une gymnastique intellectuelle car il
suscite un questionnement permanent sur le sens de l’œuvre qui porte un regard-découverte
accumulant le cliché, le pittoresque et l’authentique.

Régine Robin, de sa part, déclare dans la postface de l’édition 1993, dont il est question
dans ce travail :

« Mon livre, il y a dix ans se voulait une expérimentation à la fois littéraire et


sociale. Je n’avais d’autre ambition, en reprenant les techniques du collage, que
de fictionnaliser l’inquiétante étrangeté que crée le choc culturel, d’autant plus
grand chez moi, qu’il avait lieu dans une langue commune. Comme quoi la
langue commune peut être un leurre. […] Le livre fut diversement
apprécié. » 527

Selon Régine Robin, le roman s’articule autour de l’étrangeté et le choc culturel dont
elle était sujette lors de son installation à Montréal. Elle considère les techniques du collage un
procédé scriptural permettant de faire le deuil d’un lieu quitté et d’un passé irrécupérable. Le
style d’écriture est une expression d’une hybridité des formes, des vocables, des sons
[…].528Pour elle, La Québécoite est une œuvre romanesque parue dans une période décisive de
l’Histoire du Québec notamment l’émergence du discours national québécois, et l’appel à la
pluralité qui s’impose de plus en plus en tant qu’un mode privilégié de cohabitation entre les
langues et les cultures. Elle ajoute :

« Alors, La Québécoite dix ans après a fait du chemin, un peu moins quoite, à
la recherche comme nous tous de nouvelles formes d’écriture pour inscrire la
multiplicité baroque ou postmoderne du Québec contemporain avec ses
contradictions, son expérimentation permanente, son ouverture, son rêve
d’ailleurs […] »529

En fait, Robin inscrit son roman dans un postmodernisme québécois, là où l’écriture


n’est un reflet d’une société en ébullition. En 1991, la revue Voix et Images, revue littéraire
québécoise, publie dans le volume 16 numéro 3 un article intitulé « L’écriture mutante »530. Ce

526
Marie Couillard, « Une parole qui dérange : La Québécoite de Régine Robin » Lettres québécoises : la revue
de l'actualité littéraire, n° 31, 1983, p. 26-27.
527
Régine Robin, La Québécoite, postface, op.cit, p
528
Ibid, p 209
529
Ibid, p
530
Madeleine Frédéric, « L’écriture mutante dans la Québécoite de Régine Robin. » Voix et Images, vol. 16, n°
3, (48) 1991, p. 493-502.
226
dernier témoigne du succès littéraire du roman au niveau des thèmes, étant donné que l’ouvrage
paraît exemplaire car la figure féminine est en proie à une double organisation spatio-
temporelle. D’ailleurs, au niveau du style d’écriture, l’auteure recourt à l’emploi excessif des
séries énumératives à caractérisation nulle. L’article parle d’une écriture mutante analogue à la
réalité montréalaise selon la vision de l’auteure.

Dans un autre article intitulé « Désormais le temps de l’entre-deux : l’éclatement


identitaire531 » publié dans la revue internationale d’études québécoises en 2001, l’auteur
aborde le thème de l’éclatement identitaire qui prend la forme triple de la ville, du langage et
de la mémoire. La fragmentation se manifeste au niveau formel et langagier d’où le recours à
un espace de l’entre-deux en quête d’une identité en mouvement. En 2006, Simon Harel
consacre un chapitre à l’œuvre de Régine Robin dans son ouvrage critique « Les passages
obligés de l’écriture migrante ». Il déclare : « […] Robin propose, dans ses divers travaux, une
valorisation de la migrance, sa justification discursive. De fait, l’engouement des lettres
québécoises pour la notion d’écriture migrante doit beaucoup aux enjeux soulevés par La
Québécoite, le premier roman de Robin »532. Simon Harel, dans son étude, détermine l’écriture
de Robin comme étant une écriture du Hors-lieu, une écriture qui refuse les registres
contraignants de la territorialité, de l’état civil et de la mémoire officielle. Pour lui, le roman
met en scène l’errance du personnage refusant l’ancrage dans un lieu fixe et voulant s’engager
dans « une quête effrénée » de lieux pour exprimer l’identité éclatée.

Dans un ouvrage collectif intitulé « Une œuvre indisciplinaire : mémoire, texte et


identité chez Régine Robin »533, les collaborateurs s’intéressent à l’œuvre littéraire de l’auteure.
La deuxième partie de l’ouvrage « Montréal, Paris, Berlin l’imaginaire urbain », regroupe des
études critiques sur La Québécoite en particulier. Ils insistent sur la place importante qu’occupe
la ville et son imaginaire dans l’œuvre de Robin. Les textes de cette partie témoignent de
l’importance du roman en question dans le paysage littéraire québécois.

L’article de Peter Klaus considère le travail sur la mémoire un des thématiques majeurs
de l’œuvre. Il considère l’œuvre comme une transgression des genres traditionnels où l’auteure
joue avec tous les moyens qu’offrent le texte, le mot, la représentation de la vie quotidienne, la
perspective narrative, la recherche identitaire et la multiplication des narrateurs. Sherry Simon,

531
Sandrina joseph. « Désormais le temps de l’entre-deux. L’éclatement identitaire dans La Québécoite de
Régine Robin. »Globe, volume 4, numéro 1, 2001, p. 29–51. https://doi.org/10.7202/1000600ar
532
Simon Harel, op.cit, p 145
533
Caroline DESY( dir), Une Œuvre indisciplinaire : mémoire texte et identité chez Régine Robin, presses
universitaires de Laval, 2007, 302 pages
227
critique littéraire et théoricienne, préconise que La Québécoite est responsable de l’apparition
précoce du style moderne dans le domaine francophone. Selon Sherry Simon, l’errance
constitue l’essence de l’œuvre, elle influe sur le style qui est plutôt spontané et fragmentaire.
Le roman est également un condensé de thèmes : la ville, la mémoire et l’histoire, un flot de
paroles qui frappe par le rythme inégal des phrases et le caractère débridé de la langue. Le texte
se caractérise par l’absence de transitions, le discours a un rythme rapide et déviant. Dans sa
densité, il y a toujours du nouveau à découvrir, elle considère le roman comme étant
la : « naissance d’une prise de conscience des problématiques identitaires dans un paysage
intellectuel français jusque-là dominé par le structuralisme, la sémiotique et les principes
républicains. »534

Dans l’article de Bernard Magné535, il souligne la parenté qui lie l’univers de Robin au
parcours, à l’imaginaire et aux textes de Georges Perec. Selon l’étude, l’œuvre de Perec se
trouve en écho dans La Québécoite à travers l’usage du conditionnel, le recours aux inventaires,
aux listes, à l’intérêt des choses du quotidien, à l’inscription du sociologue dans la littérature
aussi bien que le recours à la mémoire de la guerre.

Le dernier article de cette partie est celui de Phylis Aronoff536 qui expose les difficultés
rencontrées lors de la traduction du roman La Québécoite à l’anglais. La première difficulté est
relative au choix du titre qui devait reprendre la même signification du titre français. La
traductrice opte pour un titre qui renvoie à l’errance et au vagabondage, « The Wanderer ». La
deuxième difficulté concerne la traduction d’un livre écrit entre les langues, une variété de
codes linguistiques emplit l’univers romanesque : le français parisien, le français québécois,
l’anglais et le yiddish. Ces codes coexistent dans le dialogue, la confrontation et la cacophonie,
ils rendent le texte intraduisible.

En fait, depuis l’apparition de La Québécoite en 1983, plusieurs travaux critiques


s’intéressent au décodage des indices et des orientations du texte. La majorité attestent
l’inaccessibilité de l’œuvre littéraire au public car le lecteur devrait être mené d’outils pour
partager toutes les allusions de l’auteure. Dans notre étude, nous nous sommes contentés de
quelques écrits critiques abordant l’analyse de La Québécoite du côté thématique aussi bien que
stylistique. Cela est dans l’intention de parcourir les différents sens donnés à l’œuvre, et saisir

534
Sherry Simon, La ville et ses langues, Ibid, p 99
535
Bernard Magné, La place Saint-sulpice : lieu parisien ou lieu perecquien, ibid, p 131
536
Phylis Aronoff, Comment La Québécoite est devenue The Wanderer, Ibid, p 109
228
les différentes concrétisations. Ces opérations s’effectuent à travers l’interférence de certains
éléments du répertoire social et culturel du lecteur et le répertoire du texte.

Quant à Dany Laferrière, la première version du roman Chronique de la dérive douce


est publiée en 1994, l’auteur poursuit son projet de réécrire son œuvre en l’approfondissant, une
nouvelle version du même roman paraît en 2012 après son élection à l’Académie française
entièrement remaniée et augmentée. Le récit de la dérive ou « le premier roman du Québec »
représente un exemple particulier des récits migrants. Le thème de la dérive anime la narration
qui met en scène un rapport dialogique et dialectique avec l’espace parcouru, cela est exprimé
dans une autobiographie postmoderne, là où le récit fragmenté reflète l’éclatement spatial et
identitaire.

De nombreuses études critiques ont abordé le roman en question, la plus importante est
la monographie d’Ursula Mathis Moser intitulée La dérive américaine537. L’ouvrage fait
connaître les subtilités stylistiques et thématiques de la production romanesque de Dany
Laferrière. Elle souligne l’importance du thème de la dérive dans le roman, ce concept est
susceptible de caractériser l’univers littéraire de l’écrivain. Elle distingue entre une dérive
spatiale relative à l’éclatement du moi dans la métropole, et une dérive temporelle qui fait appel
aux stratégies narratives de l’écrivain qui privilégie le présent narratif dans le récit, l’auteur met
en usage la contemporanéité, caractéristique majeure de l’œuvre de Laferrière. D’ailleurs, la
critique met le point sur les procédés stylistiques du roman, notamment la fragmentation du
récit, le mélange des genres, les diverses formes d’intertextualité et d’intermédialité, et enfin le
jeu identitaire entre autobiographie et autofiction.

Dans une autre étude critique intitulée, « Montréal, espace à consommer 538», il est
question du rapport à l’espace montréalais dans lequel vit le personnage. L’œuvre exprime une
nouvelle perception de la ville, Montréal disparaît derrière le grouillement de vies, de besoins
et de désirs de ses habitants. L’article évoque le concept de la Surmodernité de Marc Augé pour
appréhender la dimension temporelle du roman. Cette dimension est bouleversée par la
surabondance événementielle. En d’autres termes, le temps est inconcevable à cause de la
multiplication d’événements et l’accélération de l’histoire. L’auteur de l’article souligne la
dominance du quotidien dans l’univers romanesque, car le foisonnement de la vie ordinaire
complique la possibilité d’instaurer un récit comme un agencement narratif cohérent d’ordre

537
Ursula Mathis-Moser, La dérive américaine, Montréal, VLB Editeur, 2003
538
Isabelle CHOQUET, « Montréal, espace à consommer dans ‘Chronique de la dérive douce' de Dany
Laferrière et 'Les aurores montréales' de Monique Proulx », Article consulté sur
http://interferenceslitteraires.be/index.php/illi/article/view/684
229
événementiel. Il ajoute : « Montréal devenue néant architectural et social derrière le
grouillement et les impératifs du quotidien, ne redevient tangible que quand les Montréalais
l’affrontent dans un corps à corps pour satisfaire leurs pulsions consommatrices »539. Ainsi, le
paysage montréalais ne pourrait être saisissable que dans la consommation et la satisfaction des
désirs, la seule façon d’y exister.

Le rapport au lieu est aussi abordé dans une autre étude critique intitulée Non-lieux et
déterritorialisation, tropicalisation et reterritorialisation540, l’auteur recourt à plusieurs
concepts relatifs à l’espace notamment le concept du non-lieu de Marc Augé, et celui de la
tropicalisation de Milan Kundera. L’étude est d’abord une tentative d’esquisser la relation
qu’entretient le personnage avec les lieux de passage : les aéroports, les gares, les parcs de
loisirs, les voies aériennes et ferroviaires. Ils sont considérés par la critique comme des figures
de la déterritorialisation et de l’errance du personnage migrant. Les non-lieux sont les points de
chute du narrateur dans sa découverte de la topographie de Montréal, l’exploration de l’espace
se fait à travers les pérégrinations considérées comme des rites d’initiation. L’impératif de
survie exige une reterritorialisation/ une tropicalisation en créant un espace-refuge. Les études
critiques sur Chronique de la dérive douce sont préoccupées par la thématique des lieux
notamment la dérive, l’errance, la déterritorialisation, l’entre-deux, l’identité mouvante. L’acte
de lecture permet de saisir les orientations du texte et déceler la signification de l’œuvre
littéraire qui se veut une traduction fidèle de l’écrivain en mouvement/ en exil.

En ce qui concerne Emile Ollivier, le roman Les Urnes scellées a suscité l’intérêt de
plusieurs critiques littéraires. Il est considéré comme un récit du retour qui coïncide avec une
période décisive de l’Histoire de Haïti, celle de la fin de la dictature. Dans les différentes
réceptions critiques, le roman est abordé dans le cadre d’une analyse rassemblant la production
littéraire d’Ollivier produite après la chute de la dictature : Mille-eaux 1999, Mère-Solitude
1983 et Passages 1991.

L’article « Emile Ollivier : l’écriture pour desceller la mémoire541 » détermine le roman


comme étant polysémique, il relève du mythe et de la situation politique de 1986 au moment
des premières élections démocratiques. Selon l’article, la mémoire est une construction du
passé, sauf que l’exploration du temps est substituée par une exploration de l’espace. Adrien

539
Ibid
540
Joubert Satyre, « Non-lieux et déterritorialisation, tropicalisation et reterritorialisation dans Passages d’Émile
Ollivier et Chronique de la dérive douce de Dany Laferrière. » Revue voix plurielles, Vol. 5 No 2 (2008)
541
Francine Bordeleau. « Émile Ollivier : l’écriture pour desceller la mémoire. » Lettres québécoises, 2001, 8–
10.
230
est entraîné dans une transformation radicale, puisque « l’archéologue qui s’enfonce dans
l’immémoriel s’oppose au cartographe qui repère les lieux de passages, les lieux
intermédiaires ».

Dans une étude intitulée « Emile Ollivier entre nostalgie et lucidité »542, l’auteur
s’intéresse au cadre du récit, celui-ci est un Haïti reconstitué par le travail conjugué de l’écriture
et de la mémoire. Il est mis en scène dans le roman comme étant : « [un] territoire privilégié
de la cohabitation des contraires, une île magique où l’improbable et le vraisemblable, le
cauchemardesque et le chimérique, le cocasse et le tragique se juxtaposent, se confondent,
s’amalgament »543. Selon l’auteur de l’article, la description véhicule une image d’une société
chaotique, un pays hanté par les rumeurs populaires persistantes, où se côtoient les images
antithétiques du tapage carnavalesque de la vie et du silence du tombeau. Tous les procédés mis
en usage dans le roman permettent de lire en filigrane le constat de l’impossibilité d’un retour
au pays natal.

En fait, la présence de Haïti dans l’œuvre d’Emile Ollivier préoccupe les critiques.
L’article « Au-delà de l’île : Haïti dans l’œuvre d’Emile Ollivier 544» s’intéresse aux différentes
voix anonymes qui constituent la mémoire populaire. Le travail mémoriel consiste à mettre en
scène des personnages hantés par la transmission du passé : par le biais de documents lisibles
transmis oralement, contes, arbres généalogiques reconstitués, annales, pierres, masques, os. La
fiction d’Ollivier transporte l’héritage oral des ancêtres.

Dans l’ouvrage de Lise Gauvin, Ecrire pour qui ? l’écrivain francophone et ses
publics545, elle lui consacre un chapitre intitulé « l’écrivain public, Emile Ollivier », le choix
d’un tel pseudonyme repose sur le fait que son œuvre littéraire est hantée par la rumeur du
monde haïtien en constante transformation. Elle déclare : « Toute l’œuvre d’Emile Ollivier est
tendue vers la traversée des frontières, les passages d’une culture à une autre, d’un lieu à un
autre, dans un va-et-vient constant entre le connu et l’inconnu, la mémoire et la
protection. »546Dans Les Urnes scellées, la pluralité des locuteurs se confond avec la rumeur de
la ville, ses discours, ses anecdotes, ses intrigues et sa polyphonie. De ce fait, le roman est
polyphonique dans la mesure que la trame de fond est agencée par la rumeur. Selon Lise

542
Stanley Pean, Péan, « Émile Ollivier : entre nostalgie et lucidité. » Lettres québécoises, 1991, 11–12.
543
Emile Ollivier, op.cit, p 11
544
Joelle Vitiello. « Au-delà de l’île : Haïti dans l’œuvre d’Émile Ollivier. » Études littéraires, volume 34,
numéro 3, été 2002, p. 49–59. https://doi.org/10.7202/007757ar
545
Lise Gauvin, Ecrire pour qui ? l’écrivain francophone et ses publics, Paris, Editions Karthala, « Lettres du
Sud », 2007.
546
Ibid, p 146
231
Gauvin, le roman représente une véritable confusion des composantes d’une société à la marge
de la vie et en même temps au centre du chaos. L’écrivain public « met en scène Haïti[qui]
semble s’ériger comme l’intime toile de fond d’un monde promis au désastre ».

D’après les études parcourues, le corpus québécois s’articule autour de la thématique du


lieu que ce soit pour aborder le déplacement, l’errance, la déterritorialisation, le hors-lieu ou le
non-lieu et l’entre-deux, cela est dans le but d’exprimer la hantise du lieu perdu. En ce qui
concerne les techniques scripturales, le fragment semble être la technique privilégiée capable
de transmettre l’éclatement spatial et identitaire.

En France, les œuvres migrantes représentent un constituant majeur du champ littéraire


étant donné que le pays est habitué à la présence des immigrés. Cette production littéraire
suscite l’intérêt du lectorat français habitué à un paysage littéraire diversifié où sont diffusés de
nombreux écrivains issus des pays ex colonisés notamment le Maghreb et l’Afrique
subsaharienne. Dans le cas de l’écrivain grec francophone Vassilis Alexakis, Les Mots
étrangers constitue un roman où la problématique linguistique est une thématique centrale.
Entre le français et le grec, l’auteur multiplie les pérégrinations entre les deux territoires,
auxquels s’ajoute le Sango qui permet de méditer sur la problématique linguistique en Grèce et
en Centrafrique.

Plusieurs travaux critiques ont abordé le roman d’Alexakis dans sa dimension


linguistique notamment une monographie de Marianne Bessy, Vassilis Alexakis, exorciser
l’exil547. Cet ouvrage parcourt plusieurs romans de l’auteur à la recherche des traces de
l’écrivain bilingue, son attirance pour les langues, les mots et l’écriture. L’analyse du roman
Les Mots étrangers permet de retracer l’itinéraire linguistique propre à l’auteur pour qui,
l’apprentissage du Sango constitue un voyage de deuil. Il est aussi question d’une mise au point
de l’aliénation linguistique en Grèce engendrée par l’imposition de la Katharévousa et la
dévalorisation du démotique, et en Centrafrique où la langue vernaculaire le Sango est dominée
par la langue française. Selon la critique, le roman est une réflexion sur le rapport aux langues
et aux conséquences identitaires des choix linguistiques. En fait, la quête de la troisième langue
est cathartique, elle permet à Alexakis de dédramatiser son rapport aux langues, d’aborder la
hantise de la culpabilité linguistique et chercher à établir un équilibre entre trois entités

547
Marianne Bessy, Vassilis Alexakis. Exorciser l'exil. Amsterdam/New York : Rodopi, coll. "Collection
monographique Rodopi en littérature française contemporaine », 2011. 289 pages

232
linguistiques. L’auteur de cet ouvrage inscrit Alexakis dans un discours de tolérance
linguistique, où l’hybridation est privilégiée.

Dans la même optique, un article intitulé « Vassilis Alexakis ou le choix impossible entre
le français et le grec548 », recense les thèmes abordés dans le roman : la prédilection, l’identité
et le pluriculturalisme. Pour le style d’écriture, il met l’accent sur la simplicité syntaxique et le
recourt fréquent à l’aphorisme qui amène les jeux bilingues et renforce la pratique ludique de
l’écriture. A l’encontre de la thématique linguistique, l’Afrique représente un fil qui agence
l’acte de l’écriture et la quête linguistique. En revanche, l’article Fatigué d’être soi et Mots
étrangers549 s’articule autour de la représentation de l’Afrique dans le roman d’Alexakis. Il
considère le roman telle une méditation sur les identités linguistiques en Afrique et ailleurs, sur
les parcours, les ruptures et les rencontres. L’esquisse se fait à travers 3 volets : le premier relatif
à l’Afrique en tant que figure protéiforme de l’altérité, ensuite il compare Les Mots étrangers à
un roman d’apprentissage pour finir avec la représentation fictionnelle des contacts et des
conflits des langues. Au dépit de la quête linguistique, l’auteur de l’article, considère le voyage
en Afrique une recherche d’un héritage étant donné que la Centrafrique est un lieu historique et
réel de la diaspora grecque. Ce déplacement est un voyage de l’entre-deux, il ajoute :

Nikolaïdés doit accomplir un voyage de l’origine. Il ne s’agit en rien d’un banal


retour aux sources, mais de renouveler l’être au-monde en relançant
l’imaginaire par l’expérimentation des liens nouveaux […]. L’entre-deux du
voyage est un écart de la mémoire, un appel à ce qu’elle exerce, et se rappelle
ce qu’elle n’a pas connu 550

Dans cet article, l’auteur préconise que l’apprentissage du Sango permet de découvrir la
situation sociolinguistique de la Centrafrique qui subit le même sort que la Grèce, où la diglossie
et le clivage identitaire sont des caractéristiques inhérentes. D’autant plus, le bilinguisme de
l’auteur semble motiver l’auteur de l’article « Problématique identitaire et bilinguisme dans les
romans de Vassilis Alexakis 551». Selon l’auteur de l’article, Les Mots étrangers est un roman
qui réussit la prouesse d’être rêvé en grec, écrit en français et vécu en Sango, il permet d’ouvrir
les voies d’une nouvelle identité, dans le sens où le parcours linguistique est lié à l’itinéraire
identitaire. L’apprentissage du Sango est un nouveau départ littéraire et identitaire d’un auteur

548
Bernard Alavoine, « Vassilis Alexakis ou le choix impossible entre le français et le grec », article consulté en
ligne : https://ler.letras.up.pt/uploads/ficheiros/10345.pdf
549
Catherine Mazauric, « Fatigue d’être soi et mots étrangers : les Afriques de vassilis alexakis », Ethiopiques
n° 74. Littérature, philosophie et art 1er semestre 2005. Altérité et diversité culturelle,
http://ethiopiques.refer.sn/spip.php?article270
550
Ibid
551
Vassiliki Lalagianni &Olympia G. Antoniadou, « Problématique identitaire et bilinguisme dans les romans de
Vassilis Alexakis », Les Cahiers du GRELCEF. www.uwo.ca/french/grelcef/cahiers_intro.htm No 1. L’Entre-
deux dans les littératures d’expression française. Mai 2010
233
souffrant de brouillage identitaire et linguistique. L’œuvre d’Alexakis est une tentative de
retracer le parcours linguistique d’Alexakis, écrivain bilingue ou écrivain hétéroglosse (Robert
Jouanny), il cherche à tisser de nouveaux liens avec les langues existantes, mais cela n’empêche
de conquérir d’autres horizons linguistiques pour ainsi enrichir son univers romanesque et
développer sa « surconscience linguistique ».

Quant à Amin Maâlouf, l’identité s’avère le fil conducteur de toutes les études critiques
autour de son autobiographie, Origines. Les articles critiques consultés s’articulent autour de
concepts intrinsèques à l’œuvre en question, des thématiques relatives à l’hybridité, au
métissage et de reconstruction identitaire. L’article Amin Maâlouf à la recherche de ses
origines552, est une tentative de saisir ce qu’il y a d’autobiographique et de mythique dans cette
quête. Il est fondé sur la théorie de l’autobiographie en essayant de comprendre la singularité
du pacte proposé entre l’auteur et son lecteur, il considère le roman Origines comme étant « une
autobiographie tout à fait singulière », car le pacte autobiographique est assuré par plusieurs
documents tirés de l’archive familiale notamment la photographie, la correspondance et l’arbre
généalogique : « Lire la correspondance de ses ancêtres est une forme de voyeurisme et même
du viol auquel Maâlouf nous convie et le reproduire in extenso induit toujours un effet du vécu,
du vrai553 ». L’auteur de l’article considère le récit comme étant une véritable réflexion sur la
mémoire et sur l’identité.

Dans une autre étude intitulée « Conflit identitaire et réconciliation dans Origines
d’Amin Maâlouf 554», le récit est perçu comme une épopée d’une famille du Levant dont les
membres cultivent la passion de l’exil, du nomadisme, il met en jeu la complexité du Liban où
les cultures et les religions s’entremêlent. Pour l’auteur de l’article, le récit est une quête, une
approche de la question de l’identité, de sa construction, d’une recherche sur les origines
identitaires qui ne peuvent déterminer la vraie personnalité de l’être que par le biais de la
réconciliation. D’ailleurs, la notion de l’origine qui figure sur le titre préoccupe l’auteur de
l’article « Identitaire, mémoire et appartenance. Un essai d’Amin Maâlouf555 ». L’auteur
médite sur les motifs du choix du mot « origine »au lieu de « racine » contenu dans l’avant-
propos du roman. Il affirme : « Amin Maâlouf préfère celle de la marche et des routes ouvertes

552
Jean-Pierre CASTELLANI, « Amin Maalouf à la recherche de ses origines », Thélème. Revista Complutense
de Estudios Franceses 2005, 20, 123-129
553
Ibid, p 125
554
Benkazdali Khadidja , « Conflit identitaire et réconciliation dans Origines d’Amin Maâlouf », SOCLES
Volume 3, Numéro 6, Pages 85-96
555
Christiane Achour Achlet, « Identité, mémoire et appartenance : un essai d’Amin Maalouf » dans La
francophonie de l’est méditerranéen, Neohelicon, revue publiée par l’Akadémiai Kiadò, Budapest, XXXIII,
2006, 1, pp.41 à 49.
234
à l’aventure, prometteuses d’émancipation et d’épanouissement des potentialités de l’être dans
les haltes et les aboutissements surprenant qui jalonnent sa vie556. »

A l’encontre de l’esquisse de la thématique abordée dans le roman, l’article critique « La


modalisation autonymique dans les manifestations dialogiques 557» traite l’hétérolinguisme
dans le roman, il considère les hétéroglossies comme une forme de représentation de la réalité
qui permettent d’introduire le discours littéraire et politique. Comme il évoque le bilinguisme
littéraire d’Amin Maâlouf, étant donné que l’arabe et le français coexistent dans son essai
autobiographique.

Ainsi, lire une œuvre littéraire n’est pas uniquement une réaction à l’appel de l’auteur
mais il s’agit de déchiffrer le code textuel et référentiel de l’œuvre littéraire. Le rôle du lecteur
consiste à saisir la signification des mots, des phrases présentes dans chaque page, voire la
signification du texte dans son intégralité. En effet, le sens de l’œuvre s’actualise et se
concrétise par référence à un système de conventions littéraires assimilées par le lecteur. L’acte
de lecture dans ce cas, permet de déterminer un horizon d’attente de l’œuvre migrante, qui se
construit à partir de l’interférence de l’horizon d’attente littéraire (thème, procédés stylistiques,
effets sémantiques, structure, fonctionnement, polysémie) et l’horizon d’attente social du
lecteur. Ceci dit, l’acte de lecture permet de saisir le discours véhiculé par chaque œuvre du
corpus qui ne peut être décelé qu’à partir de la consultation des différentes concrétisations des
œuvres en question. La relation entre le texte et le lecteur permet de remplir les indéterminations
laissées dans le texte.

3. La mise en place d’un imaginaire en dérive

D’après la lecture et l’esquisse des romans du corpus appartenant à l’écriture migrante,


et consulter les différentes actualisations du sens véhiculé par ces œuvres, il est à souligner la
présence d’un horizon d’attente relatif à l’œuvre migrante. Ce dernier s’apparente à une
thématique relative au déplacement, à un style d’écriture qui privilégie le fragment, l’intertexte
et le mélange des genres. Comme elle véhicule un discours culturel prônant la diversité, le
métissage et l’ouverture sur d’autres horizons linguistiques et culturelles. Dans ce processus, le
lecteur/ récepteur occupe une place privilégiée, sa tâche consiste à déchiffrer le code textuel et

556
Ibid, p 43
557
Souad Redouane-Baba Saci, « La modalisation autonymique dans les manifestations dialogiques :
hétérolinguisme dans Origines d’Amin Maalouf », Multilinguales, 5 | 2015, 125-146.

235
contextuel. La concrétisation du sens dépend des opérations effectuées par des lecteurs
éventuels de l’œuvre littéraire.

Néanmoins, le sens d’une œuvre est assujetti à plusieurs opérations relatives à


l’interaction avec le lecteur. Il est indispensable d’examiner les éléments adjacents participant
à la production, à la communication et à l’interprétation du discours. La question qui s’impose
dans cette étape de notre étude est la suivante : dans quelle mesure les œuvres migrantes peuvent
interagir avec les situations présentes ou passées, événements historiques, mémoire discursive ?
L’interaction de l’œuvre migrante avec son contexte est-elle capable de déterminer un
imaginaire précis ? Dans le cas de l’écriture migrante au Québec, son avènement coïncide avec
une période décisive de l’Histoire du Québec, celle de l’émergence d’un discours relatif au
nationalisme, l’arrivée de flux migratoires d’origines diversifiées, le pluralisme linguistique et
culturel. Ainsi, nous nous intéressons au déchiffrement des sens cachés et des contenus sous-
entendus, en se basant sur les travaux de Wolfgang Iser sur les zones d’indéterminations et les
blancs du texte558 et ceux d’Umberto Eco sur l’interprétation de l’œuvre littéraire559.

Le roman de Régine Robin La Québécoite est perçu par les critiques comme étant la
première œuvre dite migrante de par sa thématique et sa forme. Sa publication coïncide avec
une situation politique particulière, le débat autour du nationalisme québécois et le
questionnement sur l’identité québécoise que l’auteur refuse et rejette dans son œuvre (p119-p
125), elle attribue son exclusion à son refus de rejoindre le discours nationaliste, elle cherche à
convaincre le lecteur des errements du nationalisme québécois. « Elle se demanderait souvent
comment elle aurait vécu ces évènements elle ? Ne les aurait-elle pas traités de petits-bourgeois
populistes coupés du peuple ? Rêveurs idéalistes jouant avec le feu […] »560.

Le roman s’inscrit dans le questionnement autour de l’identité québécoise, l’exclusion


du Nous québécois exige la quête d’une identité multiple mais insaisissable. Elle revendique
son appartenance à une langue et une culture perdue : le yiddish. L’auteure semble préoccupée
par la question identitaire, la (re) construction et l’enrichissement. De ce fait, elle met l’accent
sur les différences ethniques dans le roman à travers sa structure tripartite, les accents de

558
« Les blancs sont formés par les éléments d’indétermination [elles] implique[nt] un achèvement nécessaire
combinatoire. […], ces opérations combinatoires que le lecteur doit exécuter sont principalement déclenchés par
la présence des blancs dans le texte. De ce fait, ils incorporent les articulations du texte […] » Wolfgang Iser,
op.cit, p 318-319
559
« Le texte postule la coopération du lecteur comme condition d’actualisation. […] un texte est un produit dont
le sort interprétatif doit faire partie de son propre mécanisme génératif ; générer un texte signifie mettre en œuvre
une stratégie dont faont parie les prévisions des mouvements de l’autre- comme dans toute stratégie » Umberto
Eco, Lector in Fabula ou la coopération interprétative des textes narratifs, traduit de l’italien par Myriem
Bouzaher, paris, Grasset, 1985, p 68-70
560
Régine Robin, op.cit, p 125
236
l’Europe de l’Est dans le quartier Snowdon, la bourgeoisie francophone nationaliste
d’Outremont et le brassage multiethnique représentatif du quartier Autour du Marché Jean
Talon.

Selon les critiques, l’œuvre est de caractère polyphonique dans la mesure où elle mêle
l’essai universitaire à l’œuvre biofictionnelle. Le tissu narratif est interrompu par les séquences
essayistiques tirées de l’Histoire où la mémoire collective juive est interpellée, celle du shtetl,
des camps d’extermination et les changements survenus après la seconde guerre mondiale. La
Québécoite s’avère un récit où sont rassemblés document, instrument de recherche et
témoignage des mots. Selon Régine Robin : « L’écrivain est un voleur de mythes, de mots,
d’images, un passeur de mémoire fictionnalisée. L’écrivain est un être qui dérange, il est une
conscience qui problématise l’Histoire. 561». En effet, le roman de Robin pourrait être considéré
comme une traversée de savoirs et de langues, un patchwork des lieux d’où la difficulté
d’appréhender toutes les données textuelles. Robin, dans son ouvrage « Nous autres, les
autres », mentionne la somme importante de données incluses dans La Québécoite et les
obstacles à la lecture qui en découlent : « J’en conviens, le narrataire de mon roman est un
lecteur impossible comme le lieu que je décris […] peu de lecteurs pouvaient déchiffrer toutes
les allusions […] peu de critiques ont saisi la mise en écharpe de l’ensemble des allusions, de
références et des intertextes.562 ». Cela affecte la linéarité du récit où la chronologie est
bousculée, et les unités de lieu, de temps et d’actions sont subverties. En fait, La Québécoite
est une fiction des frontières à travers laquelle l’auteure exprime le clivage identitaire du sujet
migrant à la proie d’un discours nationaliste québécois revendiquant une identité québécoise et
un anti-discours qui puise dans la diversité culturelle et ethnique. L’œuvre est révélatrice du
dilemme dans lequel se trouve le sujet migrant, là où le recours à la mémoire constitue un refuge
contre « les agressions » du nouvel espace.

Quant à l’œuvre de Dany Laferrière Chronique de la dérive douce, il s’inscrit dans une
culture littéraire américaine. Il représente une figure emblématique de l’américanité, ou plutôt
une franco-Amérique associée au Québec mais aussi à Haïti moderne et américaine.

« Laferrière intègre à l’américanité québécoise un nouveau paradigme […] :


l’exploration du continent ne se fait plus à la recherche de traces originelles de
la présence canadienne française en Amérique […] ; elle touche davantage à la
reconnaissance et à l’inscription du soi dans une expérience continentale avant
tout définie au présent. »563

561
Régine Robin, postface de La Québécoite, op.cit, p 221
562
Régine Robin, Nous autres les autres, Difficile pluralisme, Montréal, Boréal, 2011, p 286
563
Jean Morency et Jimmy Thibeault, « Dany Laferrière : la traversée du continent intérieur », Voix et Images,
volume 36, numéro 2 (107), hiver 2011, p. 7–13.
237
Dany Laferrière se réclame du grand roman-américain, il reconnaît l’influence
américaine dans son œuvre à travers les références intertextuelles soutenues aux grands
écrivains afro-américains Chester Himes et James Baldwin qui font partie de la mémoire
littéraire de l’écrivain :

« Laferrière, qui adore les couleurs fortes et excelle dans le jeu des clichés,
juxtapose références littéraires, références à des produits ou marques de
fabrique et autres pour tailler l’image d’un type de personnage […]. La mise en
relation d’éléments tout à fait divers, opposés même, et appartenant à des
champs de signification aussi éloignés que possible, est une technique pratiquée
jusqu’à l’excès dans les textes de l’américanité. Tout s’y trouve recueilli comme
dans le fameux « fourre-tout » noms d’acteurs, de photographes et de peintres,
[…] »564

A l’insu de son appartenance à l’américanité québécoise/ haïtienne, l’engagement


littéraire semble être un trait distinctif de son roman. En revanche, dans quelle mesure l’écrivain
migrant La ferrière est-il un écrivain engagé ? En parcourant le roman, nous constatons que
l’auteur/ narrateur agit en tant qu’un observateur, il commente la société dans laquelle il vit à
la lumière des idéologies de l’intellectuel qu’il est. L’œuvre de Dany Laferrière est une
anthropologie sociale de l’homme contemporain qui porte une vision particulière et lucide de
la politique, de l’économie ou de la sociologie. Elle s’articule autour de ses connaissances
acquises : lectures, recherches ou expériences personnelles. En fait, Laferrière veille à
reconfigurer l’espace identitaire en abordant des stéréotypes, il exprime le refus des lieux
communs et le désir de dépasser les déterminismes de la naissance, ce qui lui permet de se
reconnaître à partir des expériences personnelles de l’ici et le maintenant.

L’ouvrage Les dépouilles de l’altérité565 aborde l’identité dans l’œuvre de Dany


Laferrière comme :

« Une représentation de la virilité du Nègre telle qu’elle est représentée dans


l’imaginaire collectif occidental. Ici se trouve la force et la faiblesse tout à la
fois de l’écriture de Dany Laferrière ; le fait de récupérer, pour ainsi dire, la
dépouille du Nègre pour en faire sa matière première constitue une stratégie
narrative intéressante et novatrice dans le cadre de l’espace littéraire québécois
[…]. Ses romans ne remettent pas en question la vision préconstruite de
l’hypersexualité du Nègre mais vont jusqu’à la légitimer. »566

Ainsi, le roman met en scène la figure du séducteur intellectuel pour exploiter « le


mythe du Noir grand baiseur ». Le jeu de séduction avec les Blanches constitue un trait majeur
de la chronique, il permet au narrateur d’exploiter et d’explorer l’espace montréalais régi par

564
Ibid, p 11
565
Daniel Castillo Durante, Les dépouilles de l’altérité, Montréal, Éd., coll. Documents, 2004
566
Ibid, p 174
238
les rapports raciaux, en d’autres termes la sexualité interraciale est un aspect de la rencontre
avec l’altérité.

Chronique de la dérive douce fait partie de l’autobiographie américaine où


l’imaginaire de l’auteur s’inscrit dans une tradition franco-américaine. L’arrivée à Montréal
suscite chez lui ce besoin d’examiner la société québécoise. Selon Ursula Mathis-Moser :
« Laferrière explore les expériences profondément humaines de l’exil, du passage du temps et
de la mort, tout en réfléchissant sur le moment du départ, sur la perte inéluctable de repères et
sur l’omniprésence du souvenir dans une vie de migrant. »567

En ce qui concerne Emile Ollivier, Haïti est présente dans son roman Les Urnes
scellées comme étant un lieu dystopique, une contre-utopie. Les images euphoriques du
pays « rêvé » se heurte à un univers chaotique, le pays « réel » est celui de toutes les
contradictions, « la raison et la déraison, la précarité et la pérennité, l’innocence et la faute,
la loi et la barbarie »568. Le récit du retour au pays natal semble être une illusion car le récit
véritable est celui d’une mise en scène de l’extranéité ressentie dans le pays des origines. Adrien
Gorfoux, après plusieurs années d’exil, est considéré comme un intrus dans l’espace insulaire.
En fait, il se déclare un cartographe des lieux qu’il échoue à se (ré) enraciner. Il préfère élaborer
une carte imaginaire des lieux parcourus, entre Montréal et l’île la distance géographique est
accompagnée d’une distance psychique entravant le contact. Pour Emile Ollivier, l’acte
d’écrire, c’est : « cartographier des contrées inconnues, capturer des codes secrets, augmenter
leur plus-value, assurer un double mouvement de déterritorialisation et de reterritorialisation
qui pousse toujours plus loin »569.

D’ailleurs, le récit du retour s’inscrit dans un réalisme merveilleux570à travers lequel


Emile Ollivier conserve les liens avec l’imaginaire du pays natal. Cette écriture permet de
cultiver de manière syncrétique l’association entre la prise en compte de la réalité sociale et la
liberté créatrice de l’espace insulaire qui relève de l’excès, du surplus, de l’extravagance de
l’imagination. Pour décrire le cimetière au début du roman, le narrateur s’attarde sur les

567
Ursula Mathis-Moser « Hommage : Dany Laferrière, un « écrivain méditatif ». » Québec français, numéro
174, 2015, p. 52–54.
568
Emile Ollivier, op.cit, p 26
569
Lise Gauvin, « Émile Ollivier : l’élaboration d’une œuvre », dans : éd., Haïti. Enjeux d’écriture. Saint-Denis,
Presses universitaires de Vincennes, « Littérature Hors Frontière », 2013, URL : https://www.cairn.info/haiti--
9782842923594-page-127.htm
570
Le réalisme merveilleux est une notion de critique littéraire ou de critique d’art qui se réfère à des productions
artistiques dans lesquelles la représentation du réel est fortement teintée par le merveilleux. Elle apparut dans la
communication de l’écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis au cours de la première Conférence internationale
des écrivains et artistes noirs, à Paris en 1956. Manifestement inspiré par la notion de “real maravilloso” promue
par le Cubain Alejo Carpentier dans le prologue de son roman Le Royaume de ce monde (1949), Alexis tâchait de
réconcilier les impératifs du réalisme social et les caractéristiques de l’art populaire haïtien.
239
détails : « Le cimetière : une extravagance frisant le naturel, le fantastique ! L’étalage de
couleurs fastueuses aux abords du site fascine et surprend […] Des tombes éventrées exposent
impudiquement des squelettes […] Ces débris humains, ces os spongieux durs et lisses, ces
crânes esquintés […] »571 . Le roman d’Ollivier communique une image du simulacre, de
l’artifice, de la mise en scène du spectacle572. L’univers romanesque est fait d’imprévus et
d’incongruités, il est déroutant dans tous les sens.

Quant à Naïm Kattan, Carrefours d’une vie, véhicule un discours euphorique sur
l’expérience de l’exil. Dans la 4e page de couverture, l’éditeur, en commentant l’œuvre,
déclare :« Il nous confie son incessante et impérieuse nécessite d’exprimer son identité d’auteur
migrant, voyageant entre Orient et Occident, vivant au croisement des religions juive,
musulmane et chrétienne. Sa volonté tenace de raconter le réel comme une histoire, la sienne
ainsi que celle des autres, l’a conduit à ne jamais cesser d’écrire. »

L’expérience de Naïm Kattan diffère de celle des autres écrivains migrants, elle
témoigne d’une « plasticité » culturelle dans le sens où les cultures en contact entrent dans un
processus d’interaction. L’auteur se veut une figure du cosmopolitisme revendiqué
simultanément avec l’émergence du nationalisme québécois. Selon l’autobiographie, l’acte
migratoire est perçu comme une permanence de la dimension existentielle qui noue le sujet au
lieu habité. L’auteur n’oppose pas l’intégration à l’assimilation dans la société d’accueil étant
donné qu’il n’est pas contraint de choisir entre le pays quitté et le pays d’accueil. Le
déplacement garantit la continuité du parcours de l’écrivain migrant.

A l’insu de l’ouverture de l’auteur sur la culture d’autrui, il revendique un respect des


cultes monothéiques, il affirme : « Pour les trois monothéismes, la vie est sacrée et sa
préservation prévaut sur toute autre considération »573. Naïm Kattan incarne la symbiose de
l’ailleurs, « soutenu par sa propre culture, l’être se rend compte que loin d’être en lutte ou en
opposition avec les autres cultures, il cherche à en saisir la convergence et à tracer son
itinéraire dans les multiples voies de l’infini. » 574
. Il est dans une fusion inconditionnée de
l’Orient des ancêtres et l’occident libérateur, aussi bien que les cultures parcourues. Dans ce
propos, Simon Harel atteste que l’écriture de Naïm Kattan :

« […] met en scène sans produire, un souci de conformité nourri du désir d’être
fidèle à soi, à ses origines ou encore à sa communauté diasporique. [Elle] traduit

571
Emile Ollivier, op.cit, p 56-57
572
Christiane Ndiaye, « Ollivier : le baroque au féminin (Vers une nouvelle esthétique du roman haïtien). » Études
littéraires, volume 34, numéro 3, été 2002, p. 61–71.
573
Naïm Kattan, op.cit, p 236
574
Ibid, p 244-245
240
la singulière présence de l’étranger qui est perçu comme un sujet polyglotte, par
moments fatigué, et qui se retrouve dans l’obligation de se soumettre aux us et
coutumes de la communauté d’accueil. »575

Ainsi, Carrefours d’une vie s’inscrit dans une tradition littéraire qui considère la
migration comme étant le devenir de la société québécoise. D’ailleurs, les œuvres produites au
Québec s’articulent autour d’un discours cosmopolite antinationalisme québécois. Elles se
situent dans une dynamique plurielle, caractérisée par la multiplicité et le postmodernisme.

En France, les écrivains étudiés entreprennent un rapport particulier avec la langue et la


culture française. Le choix de la langue française dépasse la fonction expressive pour qu’elle
devienne un terrain où se déploient les tourments de ces écrivains sous forme de confession et
de délivrance. Ainsi, le bilinguisme littéraire d’Alexakis est une caractéristique majeure de son
œuvre. Il effectue de multiples pérégrinations entre le français et le grec, cela n’empêche
d’exprimer son positionnement par rapport aux deux langues. Dans Les Mots étrangers, il fait
appel au Sango, une langue minoritaire de la Centrafrique pour diffuser son réquisitoire contre
la rigidité linguistique. Son attitude envers les langues est un véritable appel à la tolérance
linguistique d’où l’émergence d’un dialogue interlinguistique et interculturel,

« […] ce sentiment d’avoir perdu une partie de soi, de ne sentir ni grec, ni


français, d’entamer constamment un dialogue interculturel, loin de l’accabler le
réconforte, car il a conscience de vivre une expérience unique, de saisir et de
créer quelque chose qui échappe à la multitude, parce que cela suppose un
effort, l’effort du dialogue. Cette situation de profonde incertitude l’oblige à
recourir à l’altérité, à continuer le dialogue interculturel entamé avec soi-
même »576

Le processus d’apprentissage du Sango et le séjour en Centrafrique permet au


narrateur/auteur de méditer sur la suprématie du français dans les colonies françaises. En
Centrafrique, il est question d’un monolithisme linguistique « destructeur », le Sango langue
vernaculaire ne pourrait jamais atteindre le statut de langue officielle du pays. A travers la
réflexion sur la situation sociolinguistique en Centrafrique, l’auteur se projette dans
l’expérience linguistique de la Grèce. Il aborde la diglossie « paralysante dans son pays à cause
de l’opposition binaire entre la katharévousa et le démotique […] », l’imposition de l’idiome
archaïsant est allée de pair avec une glorification culturelle démesurée du passé aux dépens du
démotique. Face à cette attitude, le peuple est dépossédé de sa propre langue. Alexakis
intervient dans le roman pour commenter l’expérience linguistique de son pays :

575
Simon Harel, op.cit, p 134
576
Georges Fréris, « Le Dialogue interculturel de Vassilis Alexakis dans Paris-Athènes. » Cahiers francophones
d’Europe Centre-Orientale 2 (1995), p 397
241
« Le grec moderne fut pendant longtemps taxé de vulgarité. Les Grecs n’avaient
pas le droit d’utiliser, ni à l’école ni dans leurs rapports avec l’administration la
langue qu’ils parlaient, le démotique (de démos, le peuple). L’Etat grec avait
érigé en langue officielle un idiome savant, la katharévousa (de catharos pur),
qui était censé prouver l’indéfectible continuité de l’hellénisme à travers les
siècles. « Le Sango, c’est le démotique de la Centrafrique » ai-je pensé »577

Dans le cas de Vassilis Alexakis, les considérations linguistiques ne sont pas relatives à
l’exil ou la perte de la langue, il pointe une véritable fascination et une attitude progressiste en
ce qui concerne les langues. L’auteur, à travers cette attitude, est en quête d’une plénitude
linguistique, un dialogue ou même une interaction et une cohabitation des langues existant dans
le même espace géographique.

Amin Maâlouf, en quête de ses origines, tente de retrouver le passé et d’en faire une
« matière première »de l’écriture. L’archive familiale représente une source inépuisable de
données historiques, débats linguistiques et culturelset querelles religieuses. En fait, l’œuvre
entreprend une relation particulière avec le monde référentiel. Pour l’exploiter, l’auteur adopte
une démarche scientifique pour dévoiler la vérité progressivement au fil de la documentation.

Le souci constant de la vérité anime l’auteur, ce qui donne au roman l’aspect


documentaire dans lequel la langue et l’écriture sont d’une transparence qui renvoie au réel. En
effet, l’auteur, à travers la quête des origines, expose sa propre manière de ficeler un récit, il
s’agit d’une description de l’acte de l’écriture qui s’élabore en filigrane du récit
autobiographique. Selon un article intitulé « Origines ou la fabrique romanesque d’Amin
Maâlouf »578 : « Origines est l’œuvre dans laquelle Maâlouf nous montre comment il fait une
œuvre littéraire, c’est sa fabrique exposée dans les méandres de son désordre, de ses
frustrations et de ses ascendances »579. Dans cette mesure, Origines est aussi le récit de l’art de
faire un récit. Amin Maâlouf décrit le processus d’avant l’écriture : celui de la documentation,
la collection des données, ensuite la consultation et l’exploitation des notes pour ainsi procéder
à la rédaction. Ces étapes sont prises en considération lors du choix des titres de chapitres du
récit : « Tâtonnements/ Longitudes/ Lumières/ Combats/ Demeures/ Ruptures/ Impasses/
Dénouements ». Ces titres font allusion aux étapes du schéma narratif traditionnel,elle est
approuvée après la lecture.

Pour Maâlouf, le récit est une sorte de « Comment j’écris » (Umberto Eco), il expose à
son lectorat les origines d’une création littéraire. Partant d’une substance réelle (l’archive) pour

577
Vassilis Alexakis, op.cit, p 38-39
578
Soundouss El Kettani, « "Origines" ou la fabrique romanesque d'Amin Maalouf », Nouvelles Études
Francophones Vol. 27, No. 1 (PRINTEMPS 2012), pp. 180-193
579
Ibid, p 188
242
aboutir à un texte romanesque mettant en scène les origines de ses ancêtres. La rupture avec la
mémoire ancestrale génère une douleur qui ne peut être surmontée qu’à travers l’écriture. Le
projet de l’auteur est de mener une réflexion autotélique sur l’acte de l’écriture d’une part, et
sur les origines perdues d’autre part, pour ainsi décrire l’impossibilité de recouvrir le passé dans
sa totalité, car « le passé est forcément fragmentaire, forcément reconstitué, forcément
réinventé ». L’écriture de Maâlouf est-elle ainsi une manière de renouer avec le passé, le
reconstituer et le réinventer.

Quant à Chahdort Djavann, son roman Comment peut-on être français ? repose sur la
thématique des regards croisés, entre deux pays et deux situations culturelles fort différentes.
Entre l’Iran et la France, le questionnement de Roxane est centré sur la comparaison des réalités
européennes démocratiques avec le régime iranien des Mollahs, vis-à-vis duquel elle répète
constamment son violent rejet. En fait, le roman de Djavann s’inscrit dans un engagement
littéraire à travers lequel elle critique le « cruel dogmatisme » du régime iranien dont elle a
douloureusement vécu l’intransigeance. L’expérience de l’exil permet à l’auteure de s’ouvrir
sur l’altérité sous ses différentes manifestations linguistiques, culturelles et idéologiques. Le
roman aborde de manière paradigmatique les questions de l’exil idéologique, du changement
de la langue, la naissance d’un esprit de contestation et une prise de position en rupture avec le
silence et la contrainte. Le roman, en rapprochant les deux aires culturelles, introduit la
réflexion sur la naissance d’une identité littéraire intellectuelle exprimée au féminin. Il s’inscrit
dans une production littéraire articulée autour d’une diversité d’espaces et de champs littéraires.

L’auteure, pour exprimer les pérégrinations entre les deux systèmes référentiels
linguistiques et culturels, opte pour une stratégie discursive particulière. Le choix d’un échange
épistolaire sans réponse permet au lecteur de faire part du jeu de parallélisme anachronique et
à exprimer ses inquiétudes et ses réflexions. La correspondance est tout d’abord un espace
privilégié où se croisent deux moments chronologiques de l’histoire politique et littéraire de la
France, le XVIIIe et le XX e siècle. Pour Djavann, l’esprit d’ouverture et de modernisme actuel
est le résultat d’une évolution des idées et des mentalités depuis le passé.

Ainsi, le roman prétend être un prolongement des Lettres persanes de Montesquieu, où


l’auteure s’engage dans une mise en question de l’identité personnelle et culturelle confrontée
à l’altérité. L’œuvre permet à l’auteure de manifester le sentiment d’étrangeté/ extranéité par
rapport à l’espace géographique, au passé historique, aussi bien que la langue et la culture du
pays d’accueil. L’écriture, dans cette mesure, communique son refus d’une réalité contraignante

243
d’autant plus qu’elle crée un espace où se déploient plusieurs imaginaires provenant de l’Orient
pour s’implanter dans l’Occident.

En ce qui concerne Tierno Monénembo, le roman est ancré dans l’univers cubain. Le
lecteur, à travers le regard de l’auteur, découvre la vie quotidienne à Cuba en dehors des clichés
touristiques ou politiques. Dans Les coqs cubains chantent à minuit, Tierno Monénembo
s’aventure dans des espaces entreprenant des relations historiques plausibles avec le continent
africain. Il tente d’exprimer les points communs politiques ou culturels entre l’Amérique latine
et le continent africain. En fait, l’auteur se rend ailleurs pour s’inventer une filiation. Ce projet
auctorial hante l’auteur depuis longtemps. Dans un interview en 1966, il avoue :

« La littérature africaine est une littérature en promotion et en réajustement. Si


je fais le parallèle avec la littérature latino-américaine, celle-ci a surclassé la
littérature espagnole à partir du moment où elle a produit des monstres sacrés.
C’est ce qu’il nous faut. Or, pour l’instant, nous avons surtout fait du
mimétisme : on a mimé la littérature européenne, la littérature latino-
américaine ; on n’a pas créé la nôtre. C’est la question qui reste posée. »580

Pour se débarrasser de son mimétisme littéraire, Monénembo part à la conquête de


nouveaux horizons linguistiques et culturels dans le but de renouveler son écriture et rompre
avec la tradition littéraire française. En fait, la quête identitaire d’El Palenque est aussi une
quête de filiation littéraire. Pour Monénembo, le roman est dans ce sens véhicule un discours
situé au centre de l’hybridité linguistique et culturelle. Il tente de prouver au lecteur que le
déplacement pourrait être une occasion pour enrichir une identité à cheval entre plusieurs aires
linguistiques et culturelles.

En somme, chacun des œuvres du corpus est porteur d’un discours littéraire et
idéologique. Le récit migrant est non seulement un récit mettant en scène le voyage, l’arrivée
ou le retour, mais il dépasse cela en s’inscrivant dans un imaginaire universel qui laisse
fusionner plusieurs référents linguistiques et culturels. Les auteurs migrants du Québec
interpellés dans cette étude sont réunis autour d’un discours antinationalisme québécois, ils
prônent un dialogue entre les langues et les cultures, où l’expérience de l’exil est loin d’être
vécu sous le choc et le manque mais surtout dans l’ouverture sur l’altérité comme un vecteur
d’enrichissement.

Quant aux écrivains migrants de la France, la langue française est au centre de leurs
occupations. Le choix de la langue française permet de s’exprimer librement et se délibérer du
passé (Djavann) ou opter pour un bilinguisme littéraire (Alexakis et Maâlouf) en créant un

580
Sami Tchak . « Tierno Monénembo, ou la filiation littéraire. » Études littéraires africaines, numéro 43, 2017,
p. 63–66. https://doi.org/10.7202/1040915ar
244
espace en médiation entre les deux entités linguistiques distantes géographiquement mais elles
deviennent jointes « grâce à » l’exil. L’écriture est-elle ainsi un espace privilégié pour laisser
transparaître les traces des origines. Que ce soit en France ou au Québec, les récits migrants
sont surtout l’expression d’un imaginaire en dérive, l’expression de l’exil est ainsi une
expérience déroutante où les itinéraires se convergent vers un espace de dire, celui de la création
littéraire.

245
Chapitre 3 : Les acteurs de la diffusion de
l’écriture migrante

1. La critique littéraire : les revues culturelles


Dans le domaine de la littérature, l’œuvre littéraire ne peut être appréhendée ni diffusée
qu’à travers des études critiques qui traitent le fond et la forme de l’œuvre pour ainsi contribuer
à actualiser et concrétiser son sens. Que ce soit des revues ou des essais critiques, leur rôle
consiste à mener des actions pour parvenir à une meilleure reconnaissance. Dans cet axe, nous
nous intéressons aux rôles asservis aux revues critiques au Québec et en France en répondant à
la question suivante : quelles sont les motivations des critiques pour avoir un rôle actif dans la
réception de cette littérature ? partagent-elles le même discours social et politique des œuvres
migrantes ? Ainsi, il est question d’esquisser le rôle des revues critiques à diffuser l’écriture
migrante notamment la revue Dérives (1975-1987) et Vice Versa (1983-1997) du Québec. De
la France, nous optons pour trois revues critiques à savoir Revue de littérature comparée (1921-
…), hommes et migrations (1950-…) et Babel : littératures plurielles (1996- …). Cela est dans
le but de retracer la trajectoire de la critique au Québec et en France pour comprendre le
cheminement, l’accueil et l’évolution de cette littérature.

En ce qui concerne la revue Dérives, elle est fondée en 1975 par des étudiants en lettres
et linguistiques à l’UQAM (Université du Québec à Montréal). Les fondateurs de la revue sont :
Jean Jonassaint et Nanie Pion (Haïti) et Jean-Pierre Durand et Pierre Deschamps (Québec). Il
s’agissait d’un appel à la dérive, à l’équivocité des discours culturels, le thème de la dérive
s’entend dans la revue comme un déplacement identitaire continuel, un parcours avec plusieurs
points de référence. Les sujets abordés dans la revue renvoient aux luttes et aux mouvements
militants sud-américains, aux idées et aux théories des Haïtiens. La revue publie également des
numéros thématiques et des pages accordés aux écrivains francophones reconnus.

La politique éditoriale est inspirée des modèles des écrivains d’avant-garde qui
participent à l’épanouissement de la scène littéraire à travers des ateliers de création littéraire,
la réception des invités dans leurs cours comme Lucien Francoeur. Quant à la littérature, le
périodique promulgue une conception inédite, le texte inaugural adopte l’éclatement textuel
comme programme d’écriture et propose en filigrane une vision de l’avenir d’un Québec
métisse, traversé par toutes sortes de manifestations culturelles du Tiers-Monde.

246
A partir de 1977, la revue opte pour un sous-titre « Revue culturelle : création, analyse,
information-formation (sur le Tiers-Monde et le Québec), elle s’ouvre sur un bon nombre de
collaborateurs notamment Aziz Alaoui, écrivain d’origine marocaine, qui se joint au collectif
de Rédaction/ production. La même année, Francine Saillant, anthropologue et intellectuelle
québécoise rejoint le comité de rédaction (Jean Jonaissant, Nanie Piou, Francine Saillant,
Dominique Lauzon), elle souligne l’importance de faire voir la différence, de se livrer à un
travail dans le champ sémiotique afin de faire surgir de nouvelles pratiques culturelles et des
formes littéraires hybrides :

« De même, ce seul fait d’être réunis dans un même numéro de Dérives « par
Québec », constitue, transforme un geste de publication en un geste critique.
Désir de montrer de l’hétérogène, de soulever à la fois la différence et la
globalisant, revue en question des sujets et des sens, par frayage des limites,
littéraires et pratiques. »581

En fait, la revue tend à contourner le nationalisme québécois en misant sur les pratiques
culturelles (transgression du langage, hybridation générique.). Elle veut transmettre une vision
interculturelle de la culture québécoise en évitant les définitions fixistes de l’identité au profit
de « l’instable, du labial, de l’hétérogène ». La particularité de la revue consiste à établir de
nouveaux liens entre spécialistes, intervenants, écrivains, universitaires et traducteurs en vue
d’alimenter le comité de rédaction. Elle compte un nombre considérable de collaborateurs, 250
signatures individuelles, pour l’élaboration de dossiers thématiques. Ces derniers proviennent
de l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe en l’occurrence Philippe Halck, Javier Méndez, Hédi
Bouraoui, François Charron, Claire Lejeune, Claude Beausoleil, Marco Micone, Frankétienne,
Tahar Benjelloun, Mouloud Mammeri et d’autres écrivains, poètes et critiques culturels.

Après deux ans de sa création, la revue se définit comme « une revue qui compte sur la
collaboration d’écrivains, de chercheurs et des lecteurs d’ici et d’ailleurs. Josèf Kwaterko,
écrivain du Brésil et collaborateur de rédaction, définit la démarche de participation à la revue
ainsi : « Il s’agit de développer une stratégie de cooptation de collaborateurs reconnus soit
pour leur activité critique, moderne ou post-moderne, imprégnée de pratiques formalistes, soit
pour leur écarter ou opposition ouverte au discours nationaliste. »582. Cette ouverture radicale
à l’ailleurs s’accompagne d’une sensibilité aux questions d’immigration et de diversité
culturelle au Québec. Plusieurs numéros de la revue se sont intéressés au dialogue et à l’échange

581
Revue Dérives, Liminaire du numéro 10-11 / 1977/ Québec, convergences/ divergences.
582
Josèf Kwaterko, « Ouvrir le Québec sur le monde », Revue Dérives, n° 37/38/39, 1983
247
interculturels au Québec et l’émergence de discours critiques, analytiques, fictionnels ou
plastiques, ce qui renvoie à l’interdisciplinarité de la revue.

Dans ce sens, la revue Dérives est considérée comme un des premiers espaces discursifs
à être traversé par autant de voix venues d’ici et d’ailleurs. Ainsi, la question migratoire est au
centre de la revue, notamment la mise en valeur des marginalités et des cultures
alternatives « immigrés », « métisses », des expressions qui caractérisaient les écritures
migrantes avant que l’expression se stabilise à la fin des années 80 après la parution de l’essai
de Pierre Nepveu, L’écologie du réel. Selon Pierre Ouellet, critique littéraire, le collectif de la
revue se trouve démultipliée, plurielle, « mise en mouvement » dans une pratique d’écriture
mettant à l’avant-plan la « migrance identitaire ».

Pendant cette période, la revue met en œuvre une conception identitaire marquée par la
migration et la multiplicité des origines. Dans le dossier « Ecriture et féminité », Francine
Saillant appelle à l’impureté des discours, une forme de post-modernisme qui repose sur une
conception mouvante de l’art, émaillée de « métissages, de bâtardises, d’interrogations
réciproques ». Avec les dérives post-modernes notamment le fragment, le collage, la citation
et l’intertexte, la multiplicité des voix, le mélange des genres, se dessine une réflexion sur
l’écriture errante, migrante. La contribution de Francine Saillant dans ce dossier donne à voir
une identité plurielle, dynamique et mouvante, et une dissolution des formes constantes au
profit d’une dynamique. Le texte de Saillant s’inscrit dans la migrance littéraire.

En fait, les écritures migrantes au Québec s’inscrivent dans la poétique de la dérive et


la migrance comme la revue Dérives. Elle met l’accent sur la multiplicité des territoires et le
télescopage des cultures, elle se veut un espace où se manifeste l’hétérogénéité de la société
québécoise en constante mouvance. La revue Dérives, aussi bien que les œuvres migrantes de
cette période adopte un discours antinationaliste québécois, elles revendiquent le droit à la
différence. La revue fait appel à un pluralisme linguistique et culturel, elle diffuse une pensée
transculturelle, caractéristique intrinsèque aux écritures migrantes.

Dans le même contexte historique, une nouvelle revue culturelle voit le jour. Il s’agit de
la revue transculturelle Vice Versa fondée en 1983 par un groupe d’intellectuels italo-
québécois : Marco Micone, Antonio D’Alfonso, Lamberto Tassinari et Fulvio Caccia. La revue
est une tentative de faire le deuil de leur ethnicité afin de promouvoir un nouveau mode de
représentation du Collectif au Québec. Le groupe fondateur s’est réuni d’abord autour d’une
revue née dans la marge intellectuelle et ouvriériste de la communauté italienne, Quaderni

248
Culturali. La création de la revue Vice Versa opère un changement dans la ligne éditoriale du
périodique communautaire. Elle est devenue dès lors un espace de dénonciation des structures
sociales hiérarchiques et pesantes dans le pays d’origine (Lamberto Tassinari), comme elle est
une réflexion sur les phénomènes migratoires dans le monde moderne (Marco Micone). De ce
fait, la revue est marquée par l’expérience migratoire spécifique de ses rédacteurs. Elle met en
scène le vécu synchronique du mélange des références, une série de transferts émanant du
passage, un va-et-vient entre des pôles culturels multiples. D’autant plus, elle se veut un espace
ouvert aux différentes origines des collaborateurs, et formule son projet éditorial en cohérence
avec les préoccupations de la culture d’accueil.

Désormais, de nombreux intellectuels fatigués de l’idéologie nationaliste et de sa vision


paroissiale de la culture se joignent à la revue considérée tant qu’une manifestation d’exotisme
salutaire, la possibilité d’un changement profond dans la façon de percevoir la société
québécoise et faire vivre la culture. Cette nouvelle conception est accueillie d’une manière
indifférente de la part des intellectuels nationalistes rejetant toutes les tentatives de redéfinir
l’identité québécoise. Le projet de Vice Versa est ainsi confronté à une résistance virulente
surtout avec le retour d’une pensée nationaliste : Le Québec français, catholique, pur, rempart
contre le matérialisme américain et refusant l’autre.

Dans un article de Fulvio Caccia et Lamberto Tassinari, Kerouac ou le survenant de


l’Amérique583, ils tentent de proposer une nouvelle vision de la culture au Québec à la lumière
des mutations que connaît la société québécoise :

« Ce regard transculturel, qui selon certains commentateurs ne serait qu’un


avatar de la culture de masse mondialisée, permettrait de résoudre le drame de
l’immobilisme et de la fuite aveugle. Car la transculture qui se manifeste au
Québec dans un contexte multiethnique n’est pas un patchwork de langues,
d’habitudes et de comportements mais bien conscience de soi, de ses origines,
de son histoire […] »584

Selon cette définition de la transculture, la revue Vice Versa redéfinit l’ethnicité en


opposition au multiculturalisme nord-américain, elle propose une image en devenir de
l’ethnicité migrante comme force de changement et de questionnement de l’identité québécoise.

En relation avec les écritures migrantes, le contexte politico-historique de la création de


la revue en 1983 coïncide avec celui de l’apparition des premiers récits migrants notamment :
La Québécoite (Régine Robin), Mère-Solitude (Emile Ollivier), La fiancée promise (Naïm

583
Fulvio Caccia & Lamberto Tassinari , « Kerouac ou le survenant de l’Amérique », Vice Versa 1987 n° 17,
Décembre-Janvier, p 27-28
584
Ibid,p 27
249
Kattan), Gens du silence (Marco Micone). De là, le premier numéro de la revue publié en 1983
est consacré au Poète Pier Paolo Pasolini, journaliste, cinéaste, artiste franchissant les
frontières, il symbolise l’ouverture sur l’ailleurs, sur d’autres cultures et d’autres imaginaires.
Il s’agit d’une abolition des frontières génériques vu que la revue publie non seulement des
textes critiques mais aussi des textes créatifs notamment la publication de deux poèmes de
Fulvio Caccia autour de l’exil, une critique de Lamberto Tassinari autour de la pièce Addolorata
de Marco Micone et un compte rendu de la pièce Gens du silence du même auteur.

Selon cette perspective, la revue consacre les premiers numéros aux différents textes
critiques ou de création mettant en scène le mythe de l’ailleurs en l’occurrence la critique de
Pierre Monette du texte de Jean Jonassaint, La déchirure du(corps) texte et autres brèches585
dans le numéro 5et 6-1984. En 1985, le numéro 3 de la revue est consacré au colloque organisé
par Sherry Simon, Ecrire la différence avec la participation des fondateurs de la revue et
d’autres écrivains migrants. Dans l’introduction du colloque, Sherry Simon s’interroge sur la
place de l’écriture de la différence dans le contexte québécois :

« […] on assiste actuellement à l’émergence de productions en français qui


revendiquent en même temps l’appartenance à la culture québécoise et la
différence de l’origine. […] Il se crée également des structures de production et
de distribution d’œuvres d’écrivains de certains groupes minoritaires. Ce sont
les communautés italiennes et haïtiennes […] sont actuellement les plus
présents sur la scène culturelle […] la maison d’édition Nouvelle-Optique [pour
les écrivains haïtiens] et par le truchement de la revue Vice Versa et la maison
d’édition Guernica [pour les écrivains italo-québécois] »586

Ce numéro est décisif dans l’histoire de l’écriture migrante étant donné qu’elle se
répercute dans les discussions autour de la traduction, de l’hybridité culturelle, de l’hybridité
linguistique, de la créolisation des textes et de la langue. Le champ littéraire québécois
s’interroge désormais sur les poétiques mises en œuvre dans les textes des littératures de
l’immigration et sur les modalités de leur entrance dans les systèmes littéraires.

Jusqu’au 1990, le champ littéraire québécois voit naître un questionnement autour de


cette production littéraire et son intégration à la littérature québécoise, l’expérience de Vice
Versa, la nouvelle conception de l’identité contemporaine, et la notion du transculturel avancé
par la revue. A la lumière du post-modernisme revendiqué par la revue et les écritures
migrantes, un nouveau phénomène urbain spécifique à Montréal se manifeste à travers la revue,
celui de la ville cosmopolite. La revue Vice Versa devient le berceau de l’écriture migrante, où
se déploie le clivage culturel, sa poétique s’articule autour d’un espace de brassage des

585
Jean Jonassaint , La Déchirure du (corps) et autres brèches, Éd. Dérives-Nouvelle optique, Montréal, 1984.
586
Sherry Simon, Ecrire la différence, Vice Versa Vol 2 n° 3 avril 1985. P 9
250
références culturelles. L’adoption de la transculturalité permet de formuler l’identité québécoise
en termes de métissage et d’hybridité.

Quant à la France, la question migratoire n’est pas une affaire récente. Le pays est
habitué à la présence des immigrés depuis un certain temps. En fait, le paysage littéraire français
est enrichi de cette production littéraire. Du côté critique plusieurs revues culturelles et
littéraires ont abordé les thématiques de la migration, de l’exil, du métissage culturel et
linguistique. Parmi ces œuvres, nous citons Revue de littérature comparée fondée par Fernand
Baldensperger et Paul Hazard en 1921, elle est rédigée en français et anglais. Ce périodique est
consacré aux études comparatistes sur les littératures de l’Europe et du Monde, elle en propose
des approches historiques, théoriques ou méthodologiques. La revue, depuis sa création, est en
exploration de territoire littéraire nouveau en quête d’œuvres et de théories littéraires permettant
aussi de s’ouvrir sur d’autres horizons.

Dans deux numéros récents de la revue, elle écarte les frontières pour légitimer les
circulations littéraires transatlantiques. Le numéro Traversées atlantiques des avant-gardes
N°366. 2018/2, préconise l’histoire littéraire comme une dynamique culturelle, une rencontre
plus vaste et pluriséculaire. Ce numéro réalisé avec la collaboration de Jean-Marc Moura,
critique littéraire français, revendique l’avant-gardisme qui est un mouvement de pensée qui
refuse d’inscrire l’appartenance nationale comme détermination essentielle des individus dans
un sens intellectuel et spirituel. Dans le numéro 364, 2017/4, intitulé La valeur littéraire de
l’archipel caraïbe, les collaborateurs développent une enquête sur la caraïbe anglophone,
francophone et hispanophone conçue comme une entité éclatée. Ce numéro évoque de
nombreuses théories élaborées par des écrivains caraïbéens notamment la pensée du détour et
de l’archipel défendue par Edouard Glissant, l’écriture en pays dominé poétisé par Chamoiseau,
les angoisses autour des choix de la langue de Rafaël Confiant, les poétiques polyglossiques
chez Walcott. La revue de littérature comparée opte pour l’ouverture, la rencontre et la
reconnaissance de toute forme d’expression littéraire portant un renouveau conceptuel et
théorique.

A l’insu de cette revue littéraire, un autre périodique est créé en 1950. Il s’agit de la plus
ancienne revue des sciences sociales spécialisée dans la diffusion des connaissances sur les
migrations en France et dans tout le monde. Au début, le père Ghys fondait les Cahiers nord-
africains, première revue de réflexion et d’action sur la présence de l’immigration maghrébine
en France. En 1965, les Cahiers prenaient acte de la diversification des flux migratoires et

251
devenait Hommes et Migrations, une référence incontournable sur le thème des migrations et
de l’intégration en France et dans le reste du monde.

La revue est reconnue comme étant pluraliste et pluridisciplinaire, elle publie des
dossiers thématiques sur les flux migratoires, les réalités de l’immigration, les politiques
publiques et le dialogue interculturel. Depuis 2006, elle est publiée par le Musée de l’histoire
de l’immigration, il lui confie le rôle d’interpeller les publics sur les grands jeux
contemporains : diversité culturelle, intégration, citoyenneté et rapport à l’Autre. Chaque
numéro aborde un dossier sur un grand thème lié aux flux migratoires et aux réalités de
cohabitation entre les cultures et les populations. La revue consacre une rubrique à la critique
littéraire en traitant d’une littérature, un genre littéraire, l’œuvre d’un écrivain en relation avec
la thématique en vigueur. A l’insu de cette rubrique littérature, une autre rubrique dirigée par
Mustapha Harzoune, « Chronique Livres », dans laquelle il veille à présenter les nouveautés
des œuvres romanesques appartenant à la littérature de l’immigration.

Plusieurs numéros de la revue sont consacrés à la littérature/ écriture migrante


notamment le numéro 1161 de Janvier 1983 intitulé Métissages, cette notion est abordée du
point de vue culturel en donnant l’exemple du domaine musical et du conte. En 2010, un autre
numéro celui du Novembre-décembre 1288 avait pour sujet Langues et migrations, pratiques
linguistiques des migrants. Les différents articles explorent les réalités de la pluralité
linguistique dans les familles d’immigrés, des actions sociales et culturelles, et dans les
créations littéraires. Ils tentent de répondre à la question relative à la combinaison des langues
dans plusieurs contextes géographiques.

Le point de vue littéraire continue à intéresser les collaborateurs de la revue en éditant


un numéro sur Migrations en création en Mai-Juin 1297-2012. Ce dossier thématique fait état
de plusieurs travaux menés dans le champ de l’histoire culturelle ou de la sociologie de l’art
associé aux problématiques migratoires et qui constituent aujourd’hui de nouveaux chantiers
de recherches. Les différents articles analysent les expressions artistiques des réalités
migratoires. En 2014, la revue consacre encore une fois un dossier pour la représentation des
migrations dans l’espace artistique, intitulé Ecrire la migration, ce dernier explore les liens
entre l’écriture et les différentes formes de migrations dans une perspective pluridisciplinaire.
Les récits de mobilités humaines opèrent des sélections externes de temporalité, d’expériences
vécues et de représentations sociales. A travers ces reconstructions narratives, les migrations
prennent leur sens et véhiculent des identifications multiples qui permettent de questionner de
nouveau les catégories des études migratoires.
252
Dans la même optique, la revue Babel : littérature plurielles, créée en 1996 par James
Dauphiné, elle est à l’origine une revue de littérature française et comparée qui reflète la
collaboration transdisciplinaire réalisée au sein du laboratoire Babel de l’UFR Lettres et
sciences humaines, Université de Toulon. Elle est organisée autour de trois axes : Littératures
plurielles, civilisations et langage. Elle adopte des études des faits littéraires dans toute la variété
de leurs manifestations concrètes. Les dossiers de la revue s’inscrivent dans le cadre des
littératures francophones, anglophones, hispanophones et italophones, ils sont ordonnés autour
d’un thème, d’une œuvre ou d’un genre littéraire. En fait, les problématiques sont abordées
selon des approches relatives à la critique, la poétique et l’esthétique, elles contribuent à ouvrir
les frontières de la recherche des idées originales et créatives.

Dans chaque numéro de la revue, la rubrique « Civilisations » regroupe des articles qui
questionnent des enjeux politiques, sociaux, culturels et identitaires couvrant des aires
linguistiques et culturelles variées dans une perspective d’ouverture et d’échange avec les
sciences humaines et sociales. D’autant plus, les rédacteurs et les collaborateurs semblent
préoccupés par les thématiques relatives aux migrations, plusieurs dossiers sont consacrés au
métissage et l’hybridité. Le numéro 3/ 1999 aborde les écritures hétérogènes, une variété
d’exemples d’écritures plurielles qui tentent de briser et de dépasser toutes sortes de frontières.

En 2004, le numéro 11 « Regards culturels sur les phénomènes migratoires » est


considéré comme une réflexion sur les mécanismes qui engendrent et régissent les
manifestations culturelles liées aux phénomènes migratoires : questions identitaires,
linguistiques, traitement du processus autobiographique, relations avec la culture d’origine et
la culture d’accueil. Plus tard, le numéro 33/ 2106 avait pour thème Littératures et arts
contemporains : l’hybridité à l’œuvre. Ce numéro s’articule autour de l’usage du concept de
l’hybridité dans le domaine artistique et littéraire. Dans un autre numéro, celui du 36/ 2017,
intitulé La Méditerranée au pluriel. Cultures, identités, appartenances. La pluralité de la
Méditerranée y est perçue à travers le prisme de la littérature, de l’Histoire, du cinéma. En 2019,
la revue consacrera un numéro à l’imaginaire des grands espaces américains, l’appel à
contribution contient des axes divers notamment l’Histoire de l’Amérique, le motif de la
traversée dans la littérature, et puis une étude géographique et historique de l’Amérique du
Nord.

Les différentes revues consultées mettent en exergue le rôle des intellectuels québécois
et français dans la diffusion de l’écriture migrante, ces derniers agissent comme de véritables
moteurs de transmission de cette production littéraire. Au Québec, les deux revues Dérives et
253
Vice Versa participent à l’émergence d’un discours critique abordant les thématiques relatives
aux migrations. Les collaborateurs de ces revues sont issus de plusieurs pays : Haïti, Maroc,
Europe de l’Est, Italie. la diversification des origines influe sur la politique éditoriale des revues
en s’ouvrant sur plusieurs littératures, plusieurs imaginaires.

Dans notre étude, nous nous sommes contentés de ces deux revues pour leur rôle dans
l’émergence de l’écriture migrante dans les années 80 au Québec. Désormais, un débat est
suscité au sein de l’institution littéraire québécoise, il aboutit à la reconnaissance de ces écrits
comme étant une partie prenante du paysage littéraire québécois surtout avec l’apparition de
nouveaux concepts déterminant la rencontre, telle l’hybridité, le métissage, la pluralité, la
transculturalité. Ainsi, les représentations littéraires des migrations deviennent une
préoccupation de tous les intellectuels québécois, et ne sont plus une affaire des minorités
ethniques. Cela explique l’intérêt que portent les revues culturelles québécoises aux écrits
migrants comme Voix et Images, Spirale, Tangence, Lettres québécoises.

En France, la question migratoire est une affaire intrinsèque au paysage littéraire.


Depuis le début du XXe siècle et l’arrivée des premiers étudiants étrangers en France, les écrits
sur l’expérience migratoire émergent les librairies. En effet, la critique littéraire se voit
contrainte d’aborder cette littérature et d’en faire la matière de plusieurs dossiers thématiques.
Les revues citées ne représentent qu’un échantillon de ces périodiques car la thématique de la
migration est en fait un sujet d’actualité. Les œuvres migrantes sont abordées du point de vue
thématique et formel en exploitant le renouveau esthétique, linguistique et culturel qui en
émane.

Il est à souligner également le rôle des médiateurs électroniques dans la diffusion de


l’écriture migrante, ils participent à une meilleure connaissance en constituant une plateforme
numérique de ces revues en l’occurrence Erudit, Persée, Openeditions journals, Fabula,
Calenda, Jstor. La diffusion bénéficie des actions menées par les intellectuels et les écrivains
réunis autour de revues pluridisciplinaires où la littérature se confond avec d’autres disciplines.
L’action des intellectuels concernent également l’organisation de manifestations littéraires et
artistiques autour de la thématique des migrations.

254
2. L’institution littéraire et la canonisation des textes

Le processus de la réception et de la diffusion de l’écriture migrante en France et au


Québec passe obligatoirement par les actions menées par les médiateurs culturels. A l’insu des
revues culturelles qui ont publié un bon nombre de travaux critiques littéraires et
ethnographiques, le rôle des institutions littéraires587 québécoise et française demeure
remarquable dans la mesure qu’elles ouvrent un grand débat sur les transferts culturels en
contexte migratoire. Elles conduisent à des échanges discursifs qui concernent les genres et les
langues. Les institutions littéraires se voient contraintes de participer et contribuer à la réflexion
sur les circonstances de l’apparition de l’écriture migrante, la création de nouveaux imaginaires
et la prise en compte de ces nouvelles modalités littéraires. Elles sollicitent des concepts
capables d’identifier et décrire les formes et les fonctions des nouvelles constructions littéraires.
Dans cette mesure, la critique littéraire cherche à identifier les relations entretenues entre les
phénomènes littéraires qui concernent surtout les représentations de l’expérience de la
migration et ses effets textuels.

La prise de conscience de cette écriture a permis d’instaurer un dialogue entre les


littératures nationales et les nouvelles « littératures migrantes ». Au Québec, l’étude de cette
littérature dépasse la description des écrivains et des œuvres migrantes mais l’étude d’un
système de production, de circulation et de réception. De nombreux chercheurs sont intéressés
au rapport de l’écriture migrante à l’identité, aux frontières, ainsi qu’au positionnement dans le
paysage littéraire des pays en question. En revanche, le champ d’étude sur les littératures
migrantes en France est marqué par la présence d’une culture postcoloniale. Cette dernière
s’apparente à l’immigration maghrébine notamment la deuxième génération. Que ce soit en
France ou au Québec, les littératures sont considérées comme des constituants des champs
littéraires nationaux. Cela se manifeste à travers les nombreux travaux de colloques et
séminaires consacrés à la canonisation et l’autonomisation des textes migrants.

• Les manifestations culturelles : les colloques

La création d’un canon littéraire propre aux œuvres migrantes est fondée sur les actions
menées par les institutions littéraires à travers les manifestations culturelles, elles veillent à

587
Selon Lucie Robert : l’institution « nomme à la fois une pratique sociale érigée en valeur, le processus qui
permet à cette forme de s’établir de façon durable, et des instances concrètes qui la prennent en charge. Ainsi,
l’institution littéraire peut désigner l’ensemble des normes, codes et coutumes qui régissent la réaction et la
lecture ; l’institution de la littérature désigne le processus historique par lequel la littérature est devenue une forme
sociale reconnue et légitime. » Institution dans Le Dictionnaire du littéraire, sous la direction de Paul Aron, Denis
Saint-Jacques et Alain Viala, Presses universitaires de France, Quadrige, « Dicos-poche », 2004 p 309-311
255
susciter un débat pluridisciplinaire sur l’écriture migrante. Dans quelle mesure l’écriture
migrante profite-t-elle des colloques, séminaires, congrès et journées d’études organisés dans
le cadre de la recherche universitaire ? Constituent-elles véritablement un espace dédié à la
réflexion sur les représentations des migrations ? Depuis la reconnaissance de l’écriture
migrante en tant qu’une production littéraire d’écrivains venus d’ailleurs, plusieurs intellectuels
et universitaires parcourent ces œuvres en quête d’un discours social, littéraire et politique
véhiculé. Elle représente un terrain perspicace pour étudier la différence et en même temps la
rencontre et le croisement entre plusieurs imaginaires.

Au Québec, l’écriture migrante, reconnu auparavant comme littérature des ethnités


culturelles, s’inscrit dans une dimension universelle où l’Humanisme moderne transcende
toutes les frontières et considère le déplacement un facteur de développement et
d’épanouissement. Le colloque « Ecrire la différence sur la littérature des minorités au
Québec » est la première manifestation culturelle organisée par Sherry Simon, critique et
théoricienne littéraire, le 8 février 1985 à Montréal. Dans le discours inaugural, Sherry Simon
mentionne que le but du colloque est de répondre à la question : « Comment l’écriture parle-t-
elle de nos différences ? », elle situe l’écriture migrante dans le champ des différences sociales,
ce qui exige un travail approfondi sur l’écriture et la langue. Elle préconise que l’émergence
des productions littéraires en français, revendiquant l’appartenance à la culture québécoise et la
différence des origines, est due aux structures de production et de distribution d’œuvres
d’écrivains de certains groupes minoritaires.

Les intervenants au colloque sont des écrivains d’origines diverses : des italiens comme
Fulvio Caccia, Marco Micone, Filippo Salvatore et Antonio D’Alfonso, le Haïtien Jean
Jonassaint, la Polonaise Régine Robin et les québécois Patrick Straram et Pierre l’Hérault.
L’organisation de ce colloque coïncide avec la date de reconnaissance de l’écriture migrante
par l’institution littéraire québécoise et la création de la revue Vice Versa.

En Décembre 1994, Charles Bonn organise un colloque autour des littératures des
Immigrations à l’Université Paris-Nord et la collaboration de l’Université Casablanca 2. Le
colloque se veut le premier bilan critique de la jeune littérature issue de l’immigration organisé
en France, il s’agit de répertorier, mais aussi évaluer la qualité littéraire des textes. En fait, la
littérature issue de l’immigration maghrébine est la plus décrite, elle est confrontée à d’autres
littératures, d’autres écrivains immigrés depuis d’autres horizons. Le colloque s’intéresse
particulièrement aux conditions de l’émergence de cette nouvelle littérature loin des clichés et
des canons prédéfinis. Comme il met cette nouvelle littérature en résonance avec des textes
256
reconnus mondialement en vue de donner lieu à des rencontres littéraires inattendues. Les
différentes interventions explorent la dimension littéraire de ces romans, une mise en
perspective théorique des problèmes littéraires posés par le surgissement de ce nouvel espace
d’écriture jusque-là méconnu par la critique littéraire française. Ce colloque peut être
véritablement le point de départ de la recherche sur la littérature migrante en France. Une
ouverture est effectuée au niveau de l’acceptation de ces écrivains d’abord en dehors de la
littérature beur, aussi bien qu’au niveau de la littérarité. La littérature issue de l’immigration et
les immigrés en particulier. Ce changement influe également sur la production littéraire qui
devient de plus en plus un espace du dire loin des discours officiels.

Désormais, les travaux de recherche sur cette littérature ne cessent de s’accroître. En


juin 2002, l’équipe de recherche les voi(es)x de l’exil et des migrations de l’Université de Caen
a organisé un colloque ayant pour titre « Exil et migration : histoire et actualité d’un phénomène
universel ». Les contributions proposent d’étudier ces deux catégories ou de les analyser
conjointement. Il s’agit également d’appréhender cette problématique dans différentes
littératures, sociétés et civilisations en faisant valoir le point de vue du critique littéraire, de
l’historien, du sociologue et du philosophe. L’objet du colloque est de faire le point sur la
question et de développer des réflexions propédeutiques sur les phénomènes de l’exil et des
migrations.

En 2003, l’Université du Québec à Montréal a organisé un colloque international


intitulé : « Littérature, immigration et imaginaire au Québec et en Amérique du Nord » sous la
direction de Daniel Chartier, critique et théoricien de la littérature. Le colloque est une occasion
de faire état des recherches actuelles dans le domaine des littératures de l’immigration, et
proposer des pistes d’interprétation du phénomène. Cela avec la participation de plusieurs
critiques littéraires dans le domaine de l’écriture migrante notamment Simon Harel, Robert
Dion, Gilles Dupuis, Clément Moison et d’autres. Les contributions proposent de riches
réflexions sur l’écriture, l’espace, l’identité, la langue et l’immigration qui obligent les
institutions littéraires à revoir les fondements théoriques et méthodologiques à partir desquelles
elles concevaient l’idée de frontière des littératures nationales.

La même année, dans le cadre de l’année de l’Algérie, l’université Lumière-Lyon et


l’Ecole normale supérieure, Lettres et sciences humaines organisent un colloque intitulé
« Paroles déplacées : échanges et mutations des modèles littéraires entre Europe et Algérie ».
L’ensemble des contributions est réparti en deux, la première, Migrations des identités et des
textes entre l’Algérie et la France, s’articule autour de trois axes à savoir l’émigration et le statut
257
d’une écriture migrante, les déplacements identitaires, les espaces et les paroles en mouvement.
La deuxième partie décrit la délocalisation des modèles et des genres littéraires, les
intertextualités et les regards croisés, aussi bien que les problématiques du déplacement qu’elles
impliquent, elle s’intéresse également à l’oralité mise en usage dans les œuvres en question.
Les actes du colloque constituent une profonde réflexion sur la mouvance géographique,
discursive et générique considérée comme vecteur d’épanouissement sur les sociétés, les
cultures et les littératures selon une perspective transnationale.

Plus tard en Décembre 2005, un colloque international est organisé à Bordeaux par Marc
Arino et Marie-Lyne Piccione. Les intervenants venus de Belgique, du Canada, d’Espagne et
d’autres contrées sont porteurs d’autres voix, des voix venues d’ailleurs : du Liban, du Brésil,
de la Chine, de Haïti, et d’autres. Les contributions sont répertoriées selon trois axes, d’abord
la théorie et la réception de l’écriture migrante pour aborder ensuite les figures du déplacement,
du dédoublement et du travestissement et enfin l’exil et la quête identitaire.

En Juin 2010, le centre de recherche Espaces/ Ecritures de l’Université Paris Ouest


Nanterre a organisé un colloque autour du thème « Migrations, exils, Errances, Ecritures :
diversités et croisements », il s’agit d’un voyage des textes littéraires, des récits personnels
d’exil dans le cadre des flux migratoires du monde contemporain. L’objet du colloque est de
lancer une dynamique de recherche rassemblant plusieurs disciplines autour de la question des
mélanges des langues, dans les textes, des pratiques langagières diverses. Il réunit de nombreux
chercheurs appartenant à la littérature, à la philosophie, à la traduction, à l’étude des langues et
des civilisations. A l’encontre du thème de l’exil débattu lors du colloque, les organisateurs
réunissent des acteurs de la transmission orale chassés de leurs pays à cause des équilibres
économiques, politiques pour témoigner de leur expérience du déplacement et d’enracinement,
les textes proposent une interrogation sur la singularité de l’expérience de chaque exil.

Au Québec, l’Association des littératures canadiennes et québécoise mène ses


recherches autour de la thématique « Migration et mobilité dans les littératures canadiennes et
québécoise ». En Mai 2011, un congrès est organisé à l’université du Nouveau Brunswick et
l’Université St Thomas autour du thème : « Rivages et continents : exploration des peuples et
des lieux ». Ce congrès souligne les diverses façons dont les régions les plus éloignées mises
en contact grâce aux populations qui se déplacent et traversent les frontières. Les contributions
se veulent une réponse au questionnement suivant : que signifient la migration et la mobilité
pour les Autochtones et les Métis ? Pour les Néo-canadiens ? Pour les femmes ? Pour ceux qui
se déplacent d’une province à l’autre ? Comment contribuent-elles à la fondation d’identités
258
coloniales, nationales, locales ou mondiales ? Dans quelle mesure ces littératures sont-elles
mêmes mobiles et parviennent-elles à migrer de leur lieu d’origine aux autres régions du globe ?

Depuis l’émergence des littératures issues de l’immigration, plusieurs manifestations


culturelles ont abordé les thématiques relatives aux migrations. Colloques, journées d’études
ou congrès ont contribué à la création d’un canevas de caractérisation du texte migrant en
établissant un ensemble de critères formels et esthétiques d’une part et de critères thématiques
d’autre part. Ainsi, la valeur de l’œuvre littéraire migrante est déterminée en fonction du degré
de son adéquation avec les traits reconnus du modèle ou de sa proximité avec la norme. Dans
la période contemporaine, l’étude des représentations littéraires sur l’immigration préoccupent
de plus en plus les universitaires et les critiques littéraires. Des équipes de recherche des
universités à travers le monde se soucient des changements dus aux flux migratoires et son
influence sur sa production littéraire.

• Les centres de recherches universitaires

Dans le cadre des recherches sur l’écriture/ littérature migrante, plusieurs centres de
recherche sont créés dans les universités françaises ou québécoises. Dans notre étude, nous nous
sommes contentés de quelques centres en mettant le point sur les différentes actions menées
dans le champ de la recherche.

Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises


CRILCQ : il s’agit d’un regroupement stratégique reconnu et subventionné par le fonds de
recherche du Québec société et culture (FRQSC). Il réunit des chercheurs œuvrant dans le
domaine d’études littéraires, théâtre, histoire de l’art, musicologie, danse, cinéma, études
télévisuelles et ethnologie. Né en automne 2003, du regroupement de deux centres de recherche
déjà existants CETUQ588 et le CRELIQ589, et une équipe de chercheurs en littérature et en arts
de l’UQAM. Les travaux de recherche sont consacrés à l’analyse formelle qu’à l’interprétation
historique des pratiques et des corpus littéraires et artistiques québécois, dans une perspective
pluridisciplinaire.

La mission du CRILCQ s’articule autour de trois axes : l’avancement des connaissances,


la formation des étudiants et des nouveaux chercheurs, le rayonnement de la littérature et la
culture québécoises. Les travaux du centre sont destinés au développement des connaissances
sur la littérature et la culture québécoises en mettant en place des réseaux de recherche

588
CETUQ : centre d’études québécoises de l’Université de Montréal
589
CRELIQ : centre de recherche en littérature québécoise et l’Université Laval
259
interdisciplinaires et internationaux. Cela à travers les activités de recherche, de création et de
diffusion des résultats de ses membres qui sont mis à la disposition des chercheurs québécois
et étrangers une plateforme documentaire dédiée à la recherche universitaire.

De surcroît, le centre CRILCQ assure des formations aux jeunes chercheurs en


littérature et culture québécoises en les intégrant dans les différents travaux de recherche
(séminaires, colloques, journées d’étude, ouvrage collectif…) et en leur attribuant un appui
financier en vue de faciliter leur percée dans le monde de la recherche. Sans oublier le rôle du
centre dans la promotion des études québécoises au Québec ou à l’étranger à travers des
activités de diffusion et de transfert. En ce qui concerne la programmation scientifique, il se
consacre à l’analyse des œuvres, à l’interprétation historique des pratiques et des corpus
littéraires et culturels québécois selon une perspective pluridisciplinaire. Les travaux de
recherche reflètent la vie littéraire et culturelle dans sa diversité, ils sont organisés selon trois
catégories : les travaux de nature historique, les études portant sur les interactions culturelles et
les analyses qui s’intéressent à la forme des œuvres.

Quant aux activités organisées par le centre pour la promotion et la diffusion de


l’écriture migrante, il est question :

Le Séminaire « Ecritures migrantes identités transmigrantes » organisé par Gilles


Dupuis, depuis septembre 2004 jusqu’à Avril 2005, une séance est programmée chaque
mercredi. L’activité s’inscrit dans un projet autour des écritures transmigrantes, pour ainsi
contribuer à la réalisation d’une histoire alternative des écritures migrantes au Québec (1980-
2000). L’objectif du séminaire est de mesurer l’impact des écritures migrantes sur le
développement du canon de la littérature québécoise, ainsi que jeter un éclairage sur un
phénomène nouveau, celui de l’émergence des effets de transmigration littéraire entre des
écrivains venus d’espaces culturels non francophones et des auteurs francophones québécois.
Sur le plan théorique plusieurs points sont traités notamment la problématique des transferts
culturels, la question du pastiche et de la parodie. Le séminaire est réalisé avec la collaboration
de théoriciens du domaine de l’écriture migrante comme Simon Harel, Monique Proulx, Patrick
Imbert, Walter Moser. Leurs interventions constituent l’essence d’une réflexion sur les écritures
de la migration, les nouveaux concepts relatifs à son émergence, aussi bien que les phénomènes
littéraires qui lui sont apparentés.

A l’instar de ce séminaire, plusieurs colloques sont organisés depuis la création du


centre en l’occurrence « Que devient la littérature québécoise ? Formes et enjeux des pratiques

260
narratives depuis 1990 », du 17 au 20 juin 2015 qui s’est tenu à l’Université Paris-Sorbonne en
collaboration avec le CRILCQ et d’autres établissements universitaires québécoises. Dans la
même thématique, en collaboration avec l’Université du Québec à Montréal, le centre organise
le colloque « Les migrances au féminin » qui s’est tenu le 6&7 avril 2017. Le centre a organisé
également des journées d’études dans l’intention de mener des réflexions approfondies sur
l’importance de cette littérature dans le champ littéraire québécois : « Journée d’études Emile
Ollivier : portrait et perspectives » en Janvier 2011, et « Les écrivains marginaux et les
écritures marginales du Québec d’aujourd’hui » en Novembre 2005 à L’UQAM, dans le cadre
de Forum littérature. L’autre visage de l’édition au Québec. Des rencontres et des conférences
par exemple la conférence de Simon Harel « Etranges étrangers ou miroirs rassurants ? de la
littérature des communautés culturelles à l’écriture migrante » en 2005, une rencontre avec
Simon Harel et Sherry Simon sous le titre : Espaces et lieux précaires organisée en Mars 2009.
Et une conférence de Daniel Chartier sur l’imaginaire du Nord en Novembre 2018, les
rencontres « Emile Ollivier : Histoires d’identités à Rebours : Fragments depuis aujourd’hui
jusqu’à 1603 » en Novembre 2018.

Depuis la création de CRILCQ, l’écriture migrante est au centre des préoccupations de


ses membres. Les travaux de recherche que ce soit Séminaires, colloques, Journées d’études,
Ateliers, Rencontre. Dans notre étude nous nous sommes limitées à quelques exemples sans
jamais atteindre l’exhaustivité vu l’abondance des manifestations culturelles organisées dans le
cadre des travaux de recherche du CRILCQ. En fait, les travaux du centre se consacrent à
l’histoire des pratiques littéraires et artistiques du Québec, l’édition critique, la production
d’outils et d’ouvrages de synthèse et de compilation, l’étude des discours critiques qui ont
contribué à façonner le paysage littéraire et artistique du Québec. De plus, la réflexion théorique
tente d’éclairer les enjeux poétiques et esthétiques des formes observées dans le discours
littéraire.

Dans la même perspective, Le Centre de recherche Cultures-Arts-Sociétés


(CELAT), est un centre de recherche issu de la chaire des archives de folklore de l’Université
Laval créé en 1944. Depuis 2000, il existe en tant que centre tri-universitaire et interdisciplinaire
intégrant des chercheurs de Laval, de l’UQAM, de l’UQAC, de l’U de M et aussi de McGill.
Depuis sa création, il a contribué au développement des connaissances sur l’histoire et la culture
de la société québécoise, en s’intéressant à la majorité francophone. Elle aborde la francophonie
canadienne et nord-américaine, la francophonie internationale et les nouvelles configurations
géoculturelles issues de la mondialisation. La programmation du centre évoluait de l’étude des
spécificités culturelles des groupes vers l’étude des processus de construction identitaire, les
261
rapports à l’altérité, aux rencontres, aux frottements, aux tensions et aux négociations inhérents
des sociétés marquées par la pluralité culturelle et identitaire.

Les projets de recherche du CELAT s’articulent autour de la reconnaissance et


l’officialisation du patrimoine commun incarnant l’existence d’une culture d’expression
française s’enracinant loin dans le temps, au moment où la collectivité québécoise connaissait
les soubresauts d’une transformation profonde de ses figures identitaires. Plus tard, les travaux
du centre mettent l’accent sur une démarche conceptuelle, ils s’orientent vers l’étude de la
mémoire collective des québécois pour mieux comprendre les modalités de formation et de
transformation d’une identité collective dont la propriété était de se fixer à des lieux de mémoire
véritable producteurs de sens, qui contribuaient à définir et à marquer la frontière du nous par
rapport aux autres.

Les programmes scientifiques récents du CELAT prennent en compte les contextes


d’expression des pratiques et des espaces culturels pour appréhender les phénomènes et les
processus de construction identitaire. D’ailleurs, la démarche d’analyse s’est enrichie par
l’étude des métissages identitaires et l’étude des territorialités. Les projets de recherche
s’articulent autour de cinq axes majeurs : les usages du passé et de la tradition dans la
construction identitaire et nationaliste, les transferts culturels et les métissages identitaires,
l’identité comme mémoire octroyée et comme récit étatique, l’art comme matrice identitaire et
comme lieu idéel de communication collective, les configurations du Grand récit collectif des
Québécois. Cela en se basant sur les approches pratiquées dans le champ de la critique
littéraire : déconstructivisme, sociocritique, narratologie, aussi bien que la sociolinguistique et
l’analyse communicationnelle.

Dans la continuité des travaux, le centre procède par une programmation scientifique
qui s’étale sur 7ans, en relation avec un thème précis de la problématique générale du centre.
La programmation de recherche centrée sur le vive-ensemble (2011-2017) est mise en œuvre
pour développer et de renforcer l’interdisciplinarité en diversifiant les formats de diffusion des
résultats de recherche. La pluralité est abordée de façon élargie en prenant en considération les
différences ethniques ou religieuses, les conditions physiques, la langue, l’orientation sexuelle,
l’identité de genre. Le projet (2017-2023) est relatif aux procédés de la pluralisation, il prétend
répondre aux questions suivantes : quels sont les processus par lesquels la société québécoise
se pluralise ? Comment opèrent ? Quels sont les moteurs et les enjeux de cette mutation
sociohistorique ? Les chercheurs du CELAT sont motivés par plusieurs facteurs tels :
l’accélération de la pluralisation et la multiplicité des formes adoptées par les œuvres migrantes,
262
l’importance des tensions sociales et l’acuité des débats publics, le potentiel de violence des
mouvements de radicalisation idéologique ou religieuse.

En relation avec l’écriture migrante au Québec, plusieurs manifestations sont prises en


charge par le CELAT, notamment les colloques organisés chaque année en relation avec la
thématique de la programmation scientifique en vigueur. Récemment, plusieurs colloques
abordent la pluralité et le vivre ensemble. En novembre 2014, le CELAT organise un colloque
international intitulé « Représentations et expériences du vivre ensemble dans les sociétés
contemporaines : un état des lieux ». En 2015, le centre opte pour « les espaces de commun »,
le colloque est une occasion pour réfléchir sur la notion du commun et ses différentes
conceptualisations, de la critiquer et de la comparer à d’autres notions. Le colloque de l’année
2017 s’est articulé autour du sujet « Altérités : pluralité des théories, des interventions, des
territoires et des discours », celui de 2018 avait pour titre « Visions du passé et imaginations
du futur », il réunit des chercheurs et des créateurs qui exposent des pensées et des concepts
mises en usage pour traiter les récits de fiction. En 2019, le CELAT a lancé un appel à
communication pour un colloque international autour du sujet « Echanges transculturels et
créations artistiques ». Il sera question d’une réflexion sur le fonctionnement de la création
artistique dans des contextes d’intertextualité, de migrations transnationales et d’échanges
transculturels. Les colloques organisés par le CELAT ont une dimension pluridisciplinaire, les
intervenants proviennent de plusieurs disciplines : littérature, cinéma, économie, sociologie,
anthropologie. De plus, il programme des conférences sur plusieurs sujets d’actualité relatifs au
métissage, à la pluralité et au vivre ensemble.

Dans le domaine littéraire, l’écriture migrante semble préoccuper les responsables du


centre, ce dernier fait appel à des théoriciens et des critiques littéraires pour donner des
conférences ou assurer des séminaires, par exemple la conférence de Sherry Simon « Qui parle
pour Montréal ? Nouvelles fictions montréalaises. », une conférence de Ching Celao « De
l’engouement au désenchantement : qu’en est-il aujourd’hui des écritures migrantes », et une
conférence de Jean Jonassaint intitulée « Im/postures, post/coloniales », ces conférences sont
présentées en octobre 2008 dans le cadre des recherches sur l’écriture migrante et son
intégration dans le paysage littéraire québécois. Les travaux de recherche mis en marche par le
CELAT prennent en considération le rôle de la migration dans la société québécoise comme un
facteur d’épanouissement culturel, d’enrichissement linguistique et d’ouverture sur l’Autre. En
fait, les représentations artistiques de la migration préoccupent les chercheurs en littérature et
en anthropologie en vue d’appréhender l’apport de ces populations dans la société québécoise.

263
En France, plusieurs centres de recherche se sont intéressés à la littérature migrante et
sa diffusion dans l’espace francophone. Cela à travers des approches pluridisciplinaires
destinées à appréhender ce nouveau phénomène littéraire à la lumière des concepts qui lui sont
apparentés notamment l’interculturalité, la transculturalité, le comparatisme. Là nous nous
intéressons au CERC : le centre d’études et de recherches comparatistes de l’Université
Sorbonne-Paris, le centre de recherche en littérature et poétique comparée de l’Université Paris-
Nanterre, et le centre d’études sur les langues et les littératures étrangères et comparées de
l’Université Jean Monnet-Saint Etienne.

Le Centre d’études et de recherches comparatistes -Université Sorbonne nouvelle-


Paris (CERC- EA172) : il est l’un des trois centres de recherches français consacrés à la
littérature comparée. Il regroupe des professeurs, des maîtres de conférences et plusieurs
collaborateurs des universités étrangères, ce qui permet de mener des recherches concernant de
nombreuses aires culturelles et linguistiques : l’Europe, La Russie, l’Afrique, l’Amérique du
Nord et du Sud, l’Orient et le Maghreb. Les travaux du centre sont destinés à mener une
réflexion théorique renouvelée sur le comparatisme, d’envisager la littérature dans un contexte
politique et de penser les rencontres et les croisements entre les langues. Ils s’organisent en trois
axes : corpus distants et théories contemporaines, esthétiques et approches anthropologiques et
exophonies et Bilinguisme. La réflexion autour de l’écriture/littérature migrante préoccupe les
responsables du centre, d’où l’abondance des manifestations culturelles autour de cette
thématique.

Le centre programme plusieurs colloques internationaux notamment


« Postmodernisme : origines, configurations perspectives » en 2014, « A nous deux, Paris ! les
écrivains étrangers à la conquête du marché littéraire français » en 2016. Dans la même
perspective comparative, le centre organise le premier colloque franco-iranien de littérature
générale et comparée Imagologies en miroir. A l’insu des colloques, il organise des journées
d’études, des séminaires et des conférences, aussi bien que des formations doctorales affiliées
au centre. Le CERC publie également des ouvrages collectifs autour d’une thématique précise,
une revue culturelle TRANS : revue littéraire et comparée.

A l’Université Paris-Nanterre, le centre de recherche en littérature et poétique


comparée (CRLP) regroupe des enseignants-chercheurs et des doctorants français ou
étrangers qui abordent la littérature dans une perspective comparatiste et dans un esprit
d’ouverture à la diversité des genres, des époques, et des cultures. Les travaux de recherche
sont organisés selon 4 axes : Archéologie du littéraire, Espaces transculturels, Esthétiques et
264
poétiques comparées, littérature et sciences humaines. Ils ont en commun une approche
interdisciplinaire des textes qui vise à l’élaboration d’une véritable esthétique de l’art littéraire.

En ce qui concerne les manifestations culturelles, le centre anime des colloques, des
séminaires de recherche, et des journées d’études relatives aux productions issues de
l’immigration et les concepts appropriés. Pour les colloques, nous pouvons citer le colloque
international « Lieux et liens : espaces ; mobilités, urbanités » en 2009, « Identités, image et
représentation dans les espaces francophones et anglophones : genres et cultures » en 2010,
« Roms, Tsiganes, gens du voyage : citoyenneté, mobilité et territoires » en 2012, « Poétique
des marges dans l’espace littéraire et culturel franco-brésilien » en 2016.

Le centre d’études sur les langues et les littératures étrangères et comparées


(CELEC) réunit des enseignants-chercheurs dans les domaines du texte, de l’image, de
l’histoire. Plusieurs travaux relatifs à la littérature post-coloniale, l’image fixe et mobile, les
rapports texte/image, les études culturelles, minoritaires, genres. Créé en 1998 par Jacques
Soubeyroux, professeur d’espagnol, il développe des recherches sur le plan disciplinaire et
interdisciplinaire, selon les axes définis dans le cadre d’une thématique commune. Les
disciplines scientifiques convoquées par les travaux du CELEC sont la sociolinguistique, le
comparatisme, les littératures en langue française, allemande, anglaise, espagnole, portugaise
et italienne.

Les activités du CELEC s’organisent selon des quinquennaux, des programmes


scientifiques qui s’étale sur cinq ans et s’articule autour d’une nouvelle notion relative aux
productions littéraires contemporaines. Le dernier quinquennal 2016-2020 a pour thématique
La relation. Cette notion permet d’examiner d’autres types de rapports et de liaisons,
horizontales ou transversales, linéaires ou rhizomatiques pour aboutir à une poétique de la
relation. Elle est abordée selon des approches transdisciplinaires et transculturelles, en faisant
intervenir des spécialistes de littératures et civilisations étrangères. Ce programme scientifique
contient cinq axes de recherches : la relation comme récit, la relation comme distance, la
relation comme principe herméneutique, la relation comme interaction humaine et sociale, la
relation et l’intermédialité. Ces axes sont exploités dans le cadre de colloques internationaux/
transversaux, des séminaires et des journées d’études notamment « Mémoires, traces,
empreintes » en 2017, « Francophonie et mondialisation » en 2018.

Dans le cadre du pôle « Tout Monde » de l’université Paris Ouest Nanterre la Défense,
s’est tenu début juin 2010 un premier colloque sur le thème « Diversités et Croisements » dont

265
l’objet était de lancer une dynamique de recherche rassemblant les différentes disciplines du
pôle autour de la question des mélanges de langues, dans les textes, au sein des langues elles-
mêmes, ou dans les pratiques langagières de divers ordres. Il fut suivi à la fin du même mois
par le colloque « Migrations, exils, errances, écritures ». Cette rencontre ainsi que le livre qui
en rend compte témoignent du développement de la collaboration des chercheurs de l’axe
« Migrations », avec leurs collègues des universités de l’Ontario, et plus particulièrement avec
l’université McMaster, qui accueillera en 2012 la réplique à ce colloque.

Dans cette étude sur le rôle des centres de recherche dans la diffusion de l’écriture
migrante, il s’agit de deux exemples de chaque espace littéraire, sans pour autant nier le rôle
des autres centres de recherche. Il ne s’agit pas d’une restriction des autres centres mais le choix
a concerné ceux que leurs activités sont en relation directe avec le domaine de l’écriture/
littérature migrante. Il s’agit d’une représentation des travaux réalisés ou en cours de réalisation
sans jamais atteindre l’exhaustivité surtout avec l’abondance des équipes de recherche
universitaires qui s’occupent de l’étude et l’exploration de cette production littéraire.

266
Conclusion partielle

La réception de l’écriture migrante est confrontée à un foisonnement de questions et de


réflexions sur sa signification, sa légitimité et son appartenance. D’emblée, l’émergence de
cette écriture en marge des littératures nationales s’avère déjà énigmatique étant donné qu’elle
est à cheval entre deux espaces géographiques et en affiliation à deux traditions littéraires : la
tradition du pays d’accueil et celle du pays d’origine. La notion du passage est intrinsèque à
l’œuvre migrante non seulement géographique mais littéraire et discursive. Dans notre esquisse,
il s’agissait de la mise en œuvre des relations de la transtextualité (Gérard Genette) pour ainsi
mettre en exergue l’importance de la mouvance dans cette écriture. D’autant plus, les œuvres
du corpus s’inscrivent dans une tradition transculturelle où l’éclatement des frontières
géographiques et culturelles est en effet générique. En fait, les œuvres abordées s’apparentent
à un discours qui permet un certain dépassement et une transgression des formes littéraires
canoniques.

D’ailleurs, la réception de l’écriture migrante est tributaire du rôle du lecteur à déchiffrer


le code textuel et référentiel des œuvres. Le lecteur est, ainsi, un pôle indispensable dans
l’interprétation du message diffusé. L’acte de lecture permet de déterminer l’horizon d’attente
de l’œuvre migrante construit de l’interférence de l’horizon d’attente littéraire et l’horizon
d’attente social. Néanmoins, les réceptions critiques des œuvres du corpus dépendent des
thématiques abordées, le renouveau esthétique qu’elles imposent, les modes historiques et
sociaux, l’accès au texte, les conventions de lecture aussi bien que les attentes et les intérêts du
lecteur. Les œuvres abordées ne profitent pas de la même reconnaissance que ce soit sous
prétexte de la notoriété de l’écrivain ou des raisons relatives à l’œuvre en question notamment
la thématique abordée, le style inhabituel et hermétique et l’absence de littérarité.

La diffusion de l’écriture est tributaire des acteurs culturels, notamment les revues
culturelles dont nous avons cité quelques exemples, ainsi que les manifestations culturelles et
les centres de recherches universitaires. Ces acteurs contribuent à la détermination du genre
littéraire migrant. Les institutions littéraires québécoises et françaises, après de longues
concertations, se voient obligées de reconnaître l’apport de cette production littéraire qui
outrepasse les frontières géographiques, linguistiques et culturelles. La concrétisation du sens
véhiculé par les œuvres migrantes permet de mettre en place un imaginaire en dérive, construit
à partir du déplacement autofictionnel, spatial et linguistique pour ainsi « exorciser l’exil ».

267
CONCLUSION

268
Toute écriture revendique une appartenance à un territoire précis, à une époque
historique déterminée, et à un code linguistique et culturel spécifique. Dans le cas de l’écriture
migrante, tous les liens sont interrompus, elle est plutôt ancrée dans un territoire étranger, tantôt
hostile et répugnant, tantôt accueillant et ouvert. Chaque écrivain est, ainsi, une réalité concrète,
un individu avec une histoire, une condition sociale, une psychologie et une origine
géographique. La prise de parole permet, en effet, de se situer quelque part en adoptant un
discours littéraire confronté à l’énigme des origines. D’exil, de migration, de voyage ou
d’errance, la littérature migrante se construit sur la perte des lieux, la perte de mémoires, de
souvenirs et enfin de repères.

En fait, l’écriture migrante est une production littéraire née à l’encontre des institutions
littéraires nationales. Il s’agit d’une traversée de codes et remet sans cesse en question les
frontières linguistiques et culturelles d’une identité en constante mutation. Les frontières se
meuvent et se redessinent des mouvements d’auto-déterminations, des révolutions, des
métissages, du nomadisme et du bilinguisme. L’œuvre migrante, dans ce sens, s’avère une
subversion des normes génériques, thématiques, stylistiques et poétiques. Elle refuse
l’inscription dans un courant littéraire existant et revendique l’appartenance à un modèle
littéraire transculturel, transnational, transmigrant. Néanmoins, elle tend vers l’instauration
d’un genre littéraire qui est l’expression d’une identité scindée, multiple, en reconstruction à
l’aide du travail de la mémoire et par la mise en narration des souvenirs. La question identitaire
domine le genre migrant et met en exergue le rapport entre les fictions identitaires et la
problématique de l’altérité.

« Cette littérature affirme l’abandon de l’amour de l’appartenance pour faire


valoir une hybridité culturelle inédite. A l’encontre d’une conception passéiste
de la littérature dite nationale, l’écriture migrante traduit une nouvelle
naissance, une césure salutaire qui permet de rompre avec l’obsession du
Collectif […] »590

L’émergence d’une production littéraire d’écrivains venus d’ailleurs impose aux


institutions littéraires québécoise et française de gérer et penser l’apport de l’écriture migrante
aux littératures nationales. Depuis 1986, l’écriture migrante reconnue au Québec et en voie de
reconnaissance en France, se définit comme étant un nouveau genre situé aux confluents des
genres et des langues, ayant ses traits thématiques et formels reconnaissables.

Notre travail consiste à poursuivre le parcours de cette écriture pour s’affirmer dans les
paysages littéraires en question, à déterminer les caractéristiques d’une production littéraire

590
Simon Harel, op.cit, p 45
269
aussi bien que sa réception critique. Nous nous sommes interrogés, dans un premier temps, sur
la question à savoir, comment les œuvres migrantes du corpus s’inscrivaient dans le paradigme
des écritures migrantes ? La réponse à la problématique énoncée au départ se fait à travers
l’esquisse d’un corpus littéraire d’écrivains du Québec et un corpus d’écrivains de la France,
en ce qui concerne la période en question, le corpus s’étale de 1983 jusqu’au 2016.

Nous avons constaté que les auteurs du corpus, malgré la diversité des origines,
partagent les mêmes caractéristiques. L’expérience de l’exil dont ils étaient sujets retentit dans
leurs œuvres littéraires, il y a une adéquation entre le récit et la vie de l’auteur. D’autant plus,
les œuvres se situent dans des zones transculturelles, elles sont le reflet de la diversité et se
situent au carrefour de plusieurs contextes culturels : la culture d’origine (Haïti, l’Ukraine,
l’Irak, Le Liban, la Grèce, l’Iran et la Guinée), et la culture d’adoption (nord-américaine/
française). Dans ce sens, les notions de la traversée, du passage et de l’entre-deux sont
intrinsèques au corpus littéraire migrant.

Chacune des œuvres du corpus, au dépit de la présence de la thématique des migrations,


se démarquent par une manière particulière de mettre en scène le déplacement : dans La
Québécoite, l’éclatement identitaire et l’errance de la narratrice sont exprimés à travers un récit
morcelé, en désordre, fragmentaire et non-linéaire. Dany Laferrière organise le récit de l’arrivée
à Montréal selon une chronique de longue haleine. Les Urnes scellées d’Emile Ollivier se
présente comme une démystification du récit du retour au pays natal, Naïm Kattan aborde son
expérience de l’exil sous l’égide du croisement et de la rencontre. Vassilis Alexakis revendique
son bilinguisme littéraire comme étant le résultat du passage, Amin Maâlouf part à la quête des
traces des origines dans une tentative de reconstituer l’histoire collective marquée par les
départs multiples, le roman de Chahdort Djavann est un réquisitoire contre le régime totalitaire
des Mollahs en Iran, la cause principale de sa déperdition et de son aliénation. Tierno
Monénembo, de sa part, tente de nouveaux horizons littéraires en ancrant son récit dans le
labyrinthe de Cuba, en vue de tracer un portrait moqueur de cette île aux vifs contrastes. Les
œuvres constituant le corpus s’inscrivent dans une esthétique de l’écriture postmoderne qui
privilégie le mélange des genres, le fragment et l’intertexte.

Notre étude est organisée en trois parties majeures : la première partie intitulée
« Migration et littérature » s’agissait d’abord d’un exposé des outils théoriques mis en usage
à savoir les théories de la réception selon l’école de Constance (Jauss & Iser), et l’école de
Bordeaux (Escarpit), pour étudier la réception et la diffusion d’une production littéraire mettant
en scène une réalité sociale, la migration. Nous avons mis le point, ensuite, sur les différentes

270
formes de migrations selon un aperçu diachronique du phénomène migratoire qui se rapporte à
une période sociopolitique précise. Entre la France et le Québec, les mouvements migratoires
ont exigé une certaine souplesse dans la gestion des flux migratoires, tandis que la promulgation
d’un arsenal de lois et de décrets pour réglementer la présence des étrangers sur leur territoire.
Les raisons du départ déterminent souvent le processus d’intégration et d’adaptation dans le
pays d’accueil. Entre une migration du travail et une migration du peuplement, les sujets
migrants sont dans l’obligation de s’adapter à la particularité de chaque espace géographique.

Dans ce contexte, l’écriture des migrations est l’expression d’un devenir collectif qui
concerne et englobe tous les écrivains venus d’ailleurs et d’origines diversifiées. En fait,
l’émergence de ce genre littéraire, sa relation avec les littératures nationales des pays d’accueil,
la réaction des critiques littéraires à ce renouveau thématique et esthétique. Entre l’ici et
l’ailleurs, les écrivains migrants abordent des thématiques relatives à la traversée, la migrance,
l’identité, l’intégration. En effet, plusieurs travaux critiques se sont intéressés à la particularité
des écritures migrantes en esquissant les thématiques abordées et les techniques d’écriture
privilégiées. Certains travaux ont abordé l’historicité de l’écriture migrante en essayant de
déterminer les étapes de son évolution notamment les travaux de Daniel Chartier et Berrouet-
Oriol au Québec, et celui de Christiane Albert en France. Malgré l’apparition des productions
depuis les débuts des flux migratoires, les débuts des années 80 sont reconnus comme étant la
date d’institutionnalisation des écritures migrantes.

La deuxième partie, « L’acte d’écriture entre dépossession et ancrage identitaires »,


a été une exploitation d’un corpus littéraire composé de romans d’écrivains installés au Québec
ou en France. A travers ce corpus, nous avons tenté de répondre au questionnement relatif aux
caractéristiques du genre migrant en mettant le point sur la présence de l’écrivain dans l’univers
romanesque de l’œuvre. En fait, les œuvres migrantes s’adonnent à lire comme des formes
d’expression du vécu dans le pays d’accueil marqué souvent par les multiples retours virtuels
au pays d’origine. Dans cette entreprise, la mémoire s’avère un besoin et un remède contre
l’oubli et l’effacement. Nous avons aussi étudié le rapport au lieu, car le déplacement du sujet
migrant opère souvent une rupture et une coupure avec le pays d’origine, auquel le retour se
fait par des pérégrinations incessantes en quête des traces du passé.

Il s’agit d’un espace hybride linguistique et culturel donnant lieu à une reconstruction
identitaire par le biais des rapports d’opposition et de complémentarité. Le Va-et-vient entre le
passé et le présent permet de multiples retours afin de tisser des liens nouveaux avec les
origines. Dans ce sens, l’identité du sujet migrant subit un processus d’interaction avec la

271
culture du pays d’accueil. L’écrivain migrant oscille entre la dépossession et l’ancrage
identitaires d’où l’apparition du concept l’identité migrante/ mouvante qui s’impose comme le
résultat d’un passage d’une aire linguistique et culturelle à une autre. D’ailleurs, la langue
s’avère un autre aspect de l’appartenance identitaire, elle représente l’ensemble des évocations
historiques, géographiques, linguistiques et culturelles. L’hétérolinguisme est plutôt un choix
pertinent d’une création littéraire mettant en scène l’identité mise sous l’épreuve de l’hybridité
et le métissage. L’œuvre littéraire migrante est, en effet, le reflet d’une expérience marquée non
seulement par la coupure et la rupture, mais également par le croisement entre les langues et les
cultures.

Dans la troisième partie, « Réception et diffusion de l’écriture migrante », nous


avons abordé la littérarité des œuvres migrantes en mettant le point sur l’aspect transtextuel et
transculturel. D’une part elles varient les référents culturels et littéraires, d’autre part les
écrivains migrants veillent à inscrire leurs textes dans une tradition transculturelle qui autorise
un décloisonnement interculturel en interpelant l’Autre dans le récit de l’exil et la quête des
origines. De plus, elles donnent naissance à un discours permettant le dépassement et la
transgression des formes littéraires canoniques, nous nous sommes intéressés à l’étude du
discours social et politique étant donné que les œuvres littéraires migrantes offrent une nouvelle
manière de remuer le passé et questionner l’histoire. Dans les différentes réceptions critiques
consultées, nous avons pu construire un horizon d’attente propre aux œuvres migrantes en
déterminant les thématiques, les effets sémantiques, les structures.

Quant à la diffusion de l’écriture migrante, nous avons mis le point sur le rôle de la
critique littéraire à faire connaître les écrivains migrants aussi bien que leurs œuvres notamment
le rôle des revues culturelles pourvu que le rôle des ouvrages critiques est déjà abordé dans les
parties antérieures. De surcroît, nous nous sommes penchés sur le rôle des médiateurs culturels
en l’occurrence les différentes manifestations culturelles : colloques, congrès, journées
d’études, comme nous avons souligné les actions menées par quelques centres de recherche
universitaires québécois et français et leur apport au champ littéraire migrant. La concrétisation
du sens véhiculé par les œuvres migrantes permet de mettre en place un imaginaire en dérive,
construit à partir du déplacement autofictionnel, spatial et linguistique.

Dans ce sens, l’écriture migrante se caractérise par la diversité ethnique, linguistique et


culturelle des écrivains. Ces derniers entretiennent un rapport particulier avec langue
d’expression littéraire qui dépasse sa fonction communicative pour ainsi s’inscrire dans une
dimension universelle. L’œuvre migrante devient un champ adéquat pour transcrire le

272
métissage linguistique et culturel, elle met en relation l’identité et l’altérité en vue de
questionner une identité cosmopolite, composite, en mouvement. Dans l’ère de la
mondialisation et de la transhumance, une nouvelle conception des littératures nationales est
mise en œuvre. L’éclatement des frontières géographiques influe sur la production littéraire qui
devient l’expression de l’abolition des frontières génériques, thématiques et stylistiques.

Dans la même perspective, le concept « écriture migrante » est apparu en réaction à


l’émergence d’une production littéraire mettant en scène des imaginaires diversifiés provenant
de plusieurs aires linguistiques et culturelles, quand un nombre d’écrivains ont opté pour le
déplacement pour des raisons politiques ou idéologiques. « Ecriture migrante », « Ecriture
transculturelle », « Ecriture métisse », « Ecriture transnationale », « Migration littéraire »,
plusieurs concepts s’introduisent dans le vocabulaire de l’analyse littéraire pour rendre compte
de la diversité des origines des écrivains. En effet, l’œuvre migrante dépasse le petit contexte
pour ainsi s’inscrire dans un grand contexte qui redéfinit les notions de l’origine,
l’appartenance, l’identité et les frontières. Mais comment alors définir une esthétique
migrante ? Est-ce le plurilinguisme, la subversion des genres ou, plus généralement, les dérives
par le rapport à un point fixe qui pourraient alors la déterminer ? Ne s’agit-il pas de la prise en
compte de nouvelles modalités littéraires qui permettent de mieux identifier et décrire les
formes et les fonctions des nouvelles constructions littéraires issues de la migration ? Pouvons-
nous parler encore de littératures nationales quand les œuvres littéraires sont devenues des
formes de passage entre les territoires, les langues et les cultures ? Ces œuvres n’imposent-elles
pas de nouvelles manières de penser la littérature quand un groupe de théoriciens discutent
d’une littérature-Monde, Weltlitteratur ? quels sont les enjeux de cette dénomination qui a
submergé le champ des études critiques sur la littérature ?

273
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282
Table des matières

Dédicace ............................................................................................................................................... 2

Remerciements ................................................................................................................................. 3

Résumé ................................................................................................................................................. 4

Abstract ................................................................................................................................................ 5

‫………………………………………………………………………………………… ملخص‬................................6

Introduction ....................................................................................................................................... 7

PARTIE I : LITTERATURE ET MIGRATION ............................................................................. 19

Chapitre 1 : Concepts théoriques ............................................................................................. 21

1. La théorie de la réception selon Hans-Robert Jauss ............................................ 21

2. L’acte de lecture selon Wolfgang Iser ........................................................................ 29

3. Robert Escarpit, la sociologie empirique du fait littéraire ................................ 35

Chapitre 2 : La migration, phénomène social et politique .............................................. 42

1. La migration : la traversée de l’espace...................................................................... 42

2. France/Québec : Migration du travail et Migration du peuplement .............. 48

Chapitre 3 : L’écriture migrante, naissance et parcours.................................................. 61

1. Les caractéristiques de l’écriture migrante : .......................................................... 61

283
2. L’écriture migrante au Québec .................................................................................... 68

3. « La littérature migrante » en France ........................................................................ 75

PARTIE II : L’ACTE D’ECRITURE ENTRE DEPOSSESSION ET ANCRAGE IDENTITAIRES


.............................................................................................................................................................. 81

Chapitre 1 : Dire la migration, une poétique de la traversée ......................................... 84

1. Le genre migrant : un (e) discours/ parole mémoriel(le).................................. 84

2. Déplacements autofictionnels ..................................................................................... 91

3. Parcours migratoire : entre exil et quête des origines........................................ 99

Chapitre 2 : Multiplication et diversification des lieux : s’inscrire dans l’ailleurs


............................................................................................................................................................112

1. Le chronotope migrant : coupure et errance ........................................................112

2. L’entre-deux : le moi entre l’ici et l’ailleurs ..........................................................127

3. Le mythe du retour : se réfugier dans la mémoire .............................................137

Chapitre 3 : Parcours linguistique et itinéraire identitaire chez l’écrivain migrant


............................................................................................................................................................149

1. L’’identité migrante : entre le passage et l’enracinement ................................149

2. l’hétérolinguisme : choix, création et identité .....................................................160

PARTIE III : RECEPTION ET DIFFUSION DE L’ECRITURE MIGRANTE .........................178

Chapitre 1 : La littérarité de l’œuvre migrante .................................................................180

1. Le texte migrant et son rapport a la tradition littéraire migrante ...............180

284
2. L’intertexte : un passage littéraire et culturel .....................................................191

3. L’œuvre transculturelle : une subversion des genres ......................................211

Chapitre 2 : Les œuvres migrantes et l’émergence d’un discours social et politique


............................................................................................................................................................218

1. L’appel au lecteur : une stratégie discursive ........................................................218

2. Vers un horizon d’attente de l’œuvre migrante ...................................................225

3. La mise en place d’un imaginaire en dérive ..........................................................235

Chapitre 3 : Les acteurs de la diffusion de l’écriture migrante ...................................246

1. La critique littéraire : les revues culturelles ........................................................246

2. L’institution littéraire et la canonisation des textes ..........................................255

Conclusion ......................................................................................................................................268

Bibliographie ................................................................................................................................274

Table des matières ......................................................................................................................283

285

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