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Chevalier Enfer Copie

L'ouvrage 'L'enfer et le paradis de l'autre monde' d'Émile Chevalier traite des difficultés rencontrées par les émigrants français au Canada, mettant en lumière leur quête de travail et de prospérité. À travers une scène poignante, il dépeint la misère d'une famille vivant dans une cabane insalubre, confrontée à la pauvreté et au désespoir. Chevalier plaide pour l'annexion du Canada aux États-Unis comme solution à ces problèmes économiques persistants.

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L'ouvrage 'L'enfer et le paradis de l'autre monde' d'Émile Chevalier traite des difficultés rencontrées par les émigrants français au Canada, mettant en lumière leur quête de travail et de prospérité. À travers une scène poignante, il dépeint la misère d'une famille vivant dans une cabane insalubre, confrontée à la pauvreté et au désespoir. Chevalier plaide pour l'annexion du Canada aux États-Unis comme solution à ces problèmes économiques persistants.

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Émile Chevalier

L’enfer et le paradis de
l’autre monde

BeQ
Émile Chevalier

Drames de l’Amérique du Nord

L’enfer et le paradis de
l’autre monde
roman

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 479 : version 1.0

2
Du même auteur, à la Bibliothèque :

Le chasseur noir
Les derniers Iroquois
Le gibet
La Capitaine

3
L’enfer et le paradis de l’autre monde

Édition de référence :
Paris, Librairie centrale, 1866.

4
À M. John Lovell

Imprimeur à Montréal (Bas-Canada).

Témoignage de haute estime.

5
Préface

Il y a quelques mois, j’habitais une petite ville


bourguignonne, renommée pour ses usines
métallurgiques. Un jour, il m’arriva d’assister à
une réunion chez des forgerons, qui témoignèrent
l’intention d’émigrer au Canada, parce qu’on y
parle la langue française. Connaissant, par un
séjour de plusieurs années, le pays où ces braves
gens voulaient aller, je combattis leur projet.
« Rendez-vous aux États-Unis, puisque votre
désir est de quitter la France, leur dis-je ; mais
gardez-vous de porter votre intelligence et vos
bras dans les colonies britanniques de l’Amérique
du Nord. »
Et je donnai mes raisons.
Ces raisons, on les trouvera exposées dans ce
livre, publié, pour la première fois, en 1857, à
Montréal, et tiré à cinquante mille exemplaires,
tant en français qu’en anglais.
Si quelques-uns des motifs qui l’ont dicté

6
n’existent plus, comme le traité de réciprocité
entre le Canada et les États-Unis, il n’en est pas
moins toujours vrai que la Grande-Bretagne
décourage systématiquement l’industrie et les arts
utiles dans ses colonies ; que, chaque année, les
Canadiens eux-mêmes fuient une patrie où ils ne
trouvent point de travail, malgré les immenses
ressources naturelles dont abonde leur pays.
Il n’en est pas moins toujours vrai que le
Canada ne sera jamais prospère et grand que
lorsqu’il se sera annexé à la République des
États-Unis.

H.-ÉMILE CHEVALIER.
Paris, juillet 1866.

7
I

Le foyer du colon

Ce jour-là Toronto, la capitale du Haut-


Canada, était froid, monotone et mélancolique.
Épaisse aussi, bien épaisse était la neige sur les
larges et tristes voies passagères. Dans les rues
désertes, comme dans la campagne, à travers les
arbres, au faîte des édifices, et loin, fort loin sur
la baie silencieuse, ce n’était que neige ! – neige
ici, neige là, neige partout.
Du nord s’élançait une bise piquante qui
balayait les plaines, balayait la ville et balayait le
lac ; de lourds nuages noirs marchaient
péniblement au ciel, et ils étaient tout chargés de
neige, encore de la neige. Le vent les chassait
lentement en gémissant, d’un ton lugubre, le long
des artères de la cité.
Chacun, chaque chose avait cet aspect triste
qu’une journée aussi sombre, aussi glaciale

8
pouvait évoquer.
Les maisons elles-mêmes avaient l’air ennuyé
et mal à l’aise. Il semblait qu’elles regardassent
avec humeur les rues solitaires et se serrassent les
unes contre les autres en tremblotant et se
plaignant comme de véritables mortelles.
Les fenêtres aussi étaient délaissées et
n’annonçaient que trop combien peu on s’amusait
dans les appartements qu’elles éclairaient.
Les quelques traîneaux dont, de temps en
temps, tintaient les clochettes à travers l’air froid
et humide remplissaient d’une sensation
désagréable par leurs sons discords et criards.
Les piétons qui cheminaient sur les trottoirs
étaient enveloppés jusqu’à mi-visage dans des
fourrures et chaussés de mocassins. Ce qu’on
apercevait de leur face était bleui par la vivacité
de l’atmosphère, et ils se heurtaient gauchement,
s’il arrivait qu’ils se rencontrassent le long de
l’étroite piste.
On aurait dit que tous étaient dehors contre
leur gré, et qu’ils se hâtaient de rentrer chez eux,
à l’exception de quelques individus de taille

9
malingre, courbés, à moitié couverts contre les
rigueurs de la saison, et qui se tenaient au coin
des rues, regardant d’un œil d’envie, tantôt les
magasins, tantôt les gens confortablement vêtus
qui les coudoyaient en passant.
Les traits des pauvres malheureux portaient
imprimée en caractères éloquents cette
silencieuse requête :
« Oh ! il fait bien sombre et bien froid ; vous
avez une chaude maison pour vous abriter, vous ;
mais nous n’en avons pas, ou si nous en avons
une, le vent y filtre partout, la neige s’y glisse et
la pauvreté a laissé éteindre le feu dans l’âtre. »
Si l’on se sentait mal et chagrin au cœur de la
ville, au sein même du luxe et de la richesse de la
populeuse cité, à plus forte raison il en était ainsi
dans les faubourgs, sur les mornes marécages où
de chétives habitations maigrement distribuées
perçaient à peine les bancs de neige que la
tourmente y avait entassés.
C’est là que vivent les esclaves de la peine, les
enfants de bien des maux, le misérable et le
mendiant ; là aussi hurlaient et se lamentaient les

10
vents malicieux, le jour où commence cette
histoire ; là, ils soulevaient la neige et la
fouettaient contre les pauvres demeures ; là, ils
tourbillonnaient, tourbillonnaient autour de
chaque cabane, cherchant une ouverture pour
entrer, sifflant avec furie quand ils l’avaient
trouvée, ou s’éloignant bruyamment quand ils
n’en découvraient pas et comme si toute leur
malice était uniquement dirigée contre les
déshérités de la fortune, de même que, dans le
monde, le fort s’exerce surtout contre le faible,
parce que ce dernier n’a rien pour se préserver de
ses rudes attaques.
Oui, souffle, mugis et fais rage, ô vent ! tu as
un rôle à jouer dans ce grand drame. Quelques-
unes de tes victimes sont déjà bien misérables ; tu
penses encore à ajouter à leurs angoisses, ce n’est
qu’un autre artifice dans ce long catalogue de
détresse. Oui, quelques-unes sont déjà bien
dénuées, – oui, même dans cette petite hutte
autour de laquelle tu te livres à une hilarité si
éclatante, si ironique – elles sont bien
dépourvues, il ne manque pas de trous pour te
laisser entrer ; on ne peut t’expulser : entre donc,

11
ô vent ; nous te suivrons.
C’était une des plus laides et des plus
repoussantes cabanes qui fussent en ce lieu ; et
Dieu sait que la laideur ne manquait point parmi
elles. La seule fenêtre qu’elle possédât était
brisée et grossièrement raccommodée avec des
haillons ; la porte raboteuse paraissait avoir peine
à se tenir sur ses gonds ; l’escalier et diverses
parties de la charpente extérieure avaient été
enlevés, afin d’aider à résister momentanément à
l’ennemi commun ; et c’était, en somme, une
habitation aussi inhospitalière qu’on en peut
imaginer une pour abriter une portion de
l’humanité.
L’intérieur n’était pas moins repoussant que
l’extérieur.
Il se composait d’une seule chambre, dont le
plancher, la tablette de cheminée et les lambris
avaient disparu.
Quelques braises, se consumant lentement
dans le foyer sans chaleur, disaient assez
pourquoi le peu de mobilier de cette pièce
paraissait avoir partagé le même sort, car il était

12
mutilé, défiguré, au point que ces restes
semblaient bons tout au plus à faire aussi du feu.
La neige moite s’était introduite de toute part.
Elle marquait le sol en vingt places, et les vents
coulis exhalaient de tout côté leur haleine
glaciale.
Vraiment, il ne faisait ni chaud ni bon dans la
pauvre cabane ce jour-là !
On y remarquait deux jeunes filles, puis un
tout petit garçon accroupi en un coin de la
cheminée, et leur mère portant un enfant à la
mamelle.
Les filles et la mère étaient assises devant les
charbons agonisants.
Leurs corps grelottaient et leurs visages étaient
enfouis dans leurs mains, comme si elles eussent
voulu échapper à leur dénuement en en
bannissant mécaniquement l’image de leur esprit.
L’aînée, qui pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf
ans, levait de temps en temps la tête, jetant
tristement ses yeux sur le taudis, puis sur sa mère
qui pleurait, puis sur le petit garçon étendu près
de l’âtre glacé, et puis elle replongeait sa figure

13
entre ses doigts amaigris, avec une expression de
douleur que rendait plus amère encore le silence
qui enveloppait cette scène.
Elle était belle pourtant la jeune fille ! Ses
formes ne semblaient point avoir été pétries pour
donner asile au chagrin ; et si le chagrin s’était
logé chez elle, il n’avait pu la dépouiller de ses
attraits ; elle était charmante, toute pleine de
grâces, quoique bien vives fussent les peines qui
troublaient sa vie.
Ses cheveux flottaient en désordre sur ses
épaules, et les pommettes de ses joues brillaient
d’un éclat de mauvais augure ; mais dans ses
grands yeux noirs rayonnait une beauté calme, et
toute sa physionomie reflétait une tranquillité
d’âme que la négligence ne pouvait déguiser et la
misère qui l’environnait effacer entièrement. Il y
avait quelque chose de céleste dans ce galetas,
quoique les peines de notre monde l’eussent si
affreusement marqué de leur cachet.
La plus jeune fille n’était pas aussi belle que
sa sœur. Mais elle avait la même physionomie et
la même régularité de traits, dont on pouvait

14
parfaitement retrouver l’origine dans le visage
hagard, flétri par les soucis et encore distingué de
la mère.
Moins remarquablement symétriques que chez
son aînée, ces traits la rendaient plus jolie et plus
piquante.
Quand elle redressait la tête, ses yeux
étincelaient, au milieu d’une détresse si grande,
d’une animation qui inspirait des appréhensions,
car son regard disait que les malheurs dont elle
était assiégée parlaient un langage étrange à son
esprit inexpérimenté.
Une ombre d’expression semblable nuançait
parfois l’air de sa sœur, quoique cette ombre fût
si affaiblie par l’éclat d’une beauté supérieure
qu’elle était à peine perceptible.
Bien que très légères, ces teintes soulevaient
néanmoins de terribles inquiétudes dans le cœur
de la pauvre mère, car, lorsqu’elle arrêtait les
yeux sur ses filles bien-aimées, elle secouait
douloureusement la tête, soupirait, pleurait et
pressait convulsivement le nourrisson contre son
cœur, comme si une affliction nouvelle s’était

15
emparée d’elle, et comme si les mots qu’elle
aurait voulu prononcer s’étaient enfuis de ses
lèvres.
– Ô ma mère ! c’est bien dur, c’est bien dur !
s’écria tout à coup la fille aînée en pressant
fébrilement sa tête entre ses mains. Nous ne
pouvons, cependant, mourir de faim ; mais que
faire ?
Elle se leva et commença de se promener dans
la chambre en serrant toujours sa tête avec ses
mains et paraissant plongée dans un abîme de
réflexions.
Sa mère la suivait incessamment des yeux ;
mais elle avait le cœur trop gonflé de ses propres
chagrins pour la pouvoir consoler par des paroles.
– Ma mère, ma mère ! reprit la jeune fille
s’arrêtant et plongeant ses regards dans ceux de la
pauvre femme, nous sommes bien infortunées !
Voyez ! peut-il y avoir un pire destin ? Point
d’ouvrage, il n’y en a pas dans tout le pays. Mon
père a tout essayé. Mark aussi, et nous-mêmes
avons essayé mille fois, mais inutilement : il n’y
a rien, rien ! Faut-il donc que nous mourions ainsi

16
de faim, dites, ma mère ?
– Eh bien, moi je ne mourrai pas ! fit la plus
jeune, frappant ses genoux de ses poings fermés.
Je ne sais pas ce qu’avait mon père de s’arrêter
dans un pays aussi pauvre que celui-ci, tandis
qu’il aurait eu tant d’ouvrage dans les États-Unis,
s’il y était allé quand il le pouvait. Non, ça ne
peut pas durer comme ça. J’aimerais mieux
mourir la première.
La malheureuse mère portait ses regards de
l’une à l’autre de ses filles d’un air effrayé,
comme si elle lisait dans leur agitation et leur
langage quelque chose de plus épouvantable que
toute la misère qui les entourait.
– Non, non, Madeleine, Ellen, ça n’en viendra
pas là. Un peu de patience, je vous prie ; nous
devons tous avoir un peu de patience, dit-elle
tendrement.
– À quoi bon la patience ? repartit
brusquement la cadette ; si nous ne pouvons avoir
d’ouvrage l’été, comment pourrons-nous en avoir
l’hiver ? Ça ne signifie rien que votre patience !
– Oh ! Madeleine ! Madeleine ! cria l’aînée ;

17
ne parle pas si durement à notre mère : ce n’est
pas sa faute !
– Je le sais bien, répliqua Madeleine ; aussi je
ne lui parlais pas durement.
– Ah ! c’est qu’en effet c’est bien dur, n’est-ce
pas, ma mère ? dit Ellen. Est-il possible d’être
dans une si affreuse condition, quand tous nous
voulons travailler, et quand il y aurait tout plein
d’ouvrage dans le pays, si les Américains ne nous
volaient pas tout, comme nous l’a dit le fabricant
de cols de chemise ? Et qu’est-ce que ça lui fait à
lui, si les reliures des livres, ou les cartonnages,
ou ce que nous pouvons faire est fait hors du
pays, tandis qu’on nous laisse mourir de faim ou
mendier ou faire Dieu sait quoi pour vivre ?
Hélas ! il y a dans cette ville des centaines de
filles dans la même position, à ce moment. Si
notre père ou Mark pouvait faire quelque chose !
mais il n’y a pas plus pour eux que pour nous
dans tout le pays. Oh ! que faire ? que pouvons-
nous faire ? répéta-t-elle en se tordant les mains
et en marchant follement dans la chambre. Mère,
chère mère, on ne peut rester comme ça ; c’est
impossible, je le répète !...

18
– Patience, Madeleine, patience, dit la pauvre
femme. Ça ne durera pas longtemps ainsi, nous
aurons bientôt un changement.
– Bientôt, c’est encore trop longtemps ! fit
Madeleine d’un ton amer. Y a-t-il encore de
l’espérance ? croyez-vous qu’il y ait encore de
l’espérance ?
Et la malheureuse fille vint tomber aux genoux
de sa mère.
– Non, s’écria Ellen, non, je n’en vois point ;
il n’y en a point. Est-ce que tous ces pauvres gens
qui, comme nous, sont sans ouvrage ne seraient
pas heureux de travailler s’ils avaient du travail ?
Ils ne le peuvent pas plus que nous, voilà tout. Ici
ce sont les étrangers qui font tout, mais les
habitants, on les laisse mourir de faim, voilà ce
que vous dirait un enfant. Qu’est-ce que notre
père est venu faire ici ? Jamais nous n’avons
porté d’aussi misérables haillons ! ajouta-t-elle en
regardant avec une sorte de honte les guenilles
qui composaient son habillement.
En entendant ces plaintes, la pauvre mère était
toute troublée, et son cœur battait fort, car

19
l’avenir lui apparaissait certainement sous des
couleurs aussi sombres qu’à ses filles, et le
présent était, hélas ! intolérable.
À ce moment la porte de la hutte s’ouvrit et un
gamin de dix ans, dont les vêtements en
lambeaux étaient chargés de neige, arriva en
gambadant dans la chambre.
Dans ses petits bras, rougis et gercés par le
froid, il tenait quelques morceaux de bois à
brûler.
– Tenez, maman, dit-il en jetant son fardeau
sur les cendres chaudes, voilà du bois.
– Tu es un bon garçon, Jean, répondit sa mère
en le caressant. Comme tu as froid ! tu dois être
gelé. Mais où as-tu eu ce bois, Jean ?
– Oh ! bien, je l’ai eu, répondit-il en
détournant la tête.
– Mais où, Jean ?
– Écoutez donc, il n’y a personne qui voudrait
m’en donner, vous le savez bien, répliqua-t-il
négligemment, et puis il vous faut du feu ; ainsi
j’ai eu ce bois-là et j’en aurai encore.
– Oh ! Jean, Jean, tu ne l’as pas volé ? s’écria

20
la malheureuse mère, donnant le nourrisson à sa
fille cadette, et s’agenouillant devant le petit
garçon, qu’elle examina avec une anxiété
fiévreuse.
– Jean, mon cher Jean, dis-moi que tu ne l’as
pas volé ?
– Eh ! ma foi, peut-être que oui, dit-il
maussadement. Pourquoi aussi ne voulait-on pas
me donner du bois ? Il vous fallait du feu,
maman. Je n’aurais pas fait ça pour moi. Mais
pour vous... D’ailleurs, Tom William le fait, et il
dit qu’il n’y a pas de mal à ça, si on ne peut avoir
d’ouvrage pour acheter du bois. Et comme ça,
c’est bien, n’est-ce pas, maman ? dit-il en sautant
dans la chambre pour se réchauffer.
– Non, non, Jean, c’est très mal ; tu vas
reporter ça... et tout de suite. Il ne faut pas voler,
même pour ta pauvre mère, Jean. Nous ne
pouvons rester sans feu, c’est vrai ; mais tu ne
dois pas être un voleur, non, non ! Prends-moi ce
bois et, reporte-le comme un honnête garçon, dit-
elle, en essayant de lui replacer le fagot dans les
bras.

21
– Non, je ne le reporterai pas, dit-il en rejetant
le bois dans le foyer ; je ne le reporterai pas,
quand vous êtes tous gelés et qu’il n’y a pas un
brin de bois à la maison. Prenez-le pour cette
fois, maman, et peut-être que je n’en chiperai
plus jamais.
– Ah ! jeune enfant, voilà que tu voles ! Et que
te dit la justice ? Ses ministres voient-ils en toi les
semences du crime dont les cachots cueilleront le
fruit ? voient-ils en toi le germe de ce qui
constitue les coupables ? Leur main va-t-elle
s’étendre vers toi pour t’administrer l’antidote au
poison qui déjà circule en tes veines, ou n’ont-ils
rien que le châtiment pour le cultiver et le
développer, pour que les prisons ne soient pas
vides et que les cours de police ne chôment pas ?
– Ce n’est pas tout, continua le petit Jean,
tirant de sa poche une pièce de monnaie et un
billet tout froissé ; tenez, regardez, maman, ce
que m’a donné un homme, pour porter cette lettre
à Madeleine.
Les joues de la jeune fille pâlirent
affreusement.

22
D’une main tremblante elle arracha la lettre à
son frère et la cacha dans les plis de son corsage ;
mais ce fut sans mot dire, et sa confusion n’en fut
que plus apparente.
Un horrible soupçon avait jailli dans le sein de
la mère ; des larmes brûlaient les paupières de la
pauvre femme.
– Oh ! Madeleine, Madeleine ! s’écria-t-elle
après un instant de pénible silence, de qui vient
cette lettre ? – Est-ce de Guillaume, Jean ?
– Non, ce n’est pas de Guillaume, maman ;
c’est d’un monsieur.
– Madeleine, ça paraît bien drôle, dit la mère
éperdue ; confie-moi ce que c’est. Tiens, voici
ton père qui rentre, je vais tout lui dire.
– Non, ma mère, non, je vous en prie ! s’écria
la jeune fille en apercevant un homme qui passait
près de la fenêtre et se dirigeait vers la porte ;
non, ne le lui dites pas, je vous avouerai tout,
mais ne le lui dites pas !
– Madeleine, ma pauvre Madeleine ! fit la
malheureuse femme tombant à genoux et
saisissant sa fille dans ses bras, cette atroce

23
misère nous tuera tous ! Madeleine, ma pauvre
Madeleine !
Venez, vous les heureux du monde et
contemplez ce tableau.
C’est le temps de fêter, de danser, de vous
réjouir ; c’est le temps de vanter les charmes de la
vie ; mais avant que vous ne vous soyez plongés
trop avant dans l’ivresse de vos plaisirs,
détournez-vous un instant du sentier jonché de
fleurs où vous passez l’existence et jetez les yeux
de ce côté.
Si c’est une fable que nous écrivons, s’il n’y a
point de vérité dans les portraits, ah ! soyez
aveugles si vous le voulez ; mais s’il est vrai qu’à
votre porte même la misère grelotte de froid et de
faim ; s’il est vrai que telles sont les tristes
réalités du jour, qui se multiplient et grossissent
dans les grandes villes canadiennes à mesure que
s’écoulent les années, alors il est bon, pour vous
qui êtes riches, contents et prospères, que vos
oreilles soient ouvertes, que votre main s’étende
aux malheureux ; car, si vous ne pouvez leur
donner un abri et du pain en échange du dur

24
travail qu’ils feraient volontiers pour vous, il vaut
mieux les traiter en mendiants, leur jeter une
froide aumône, ou les chasser épouvantés de vos
rivages, que de les abandonner aux serres du
besoin. Ils ne veulent ni être des quêteux ni fuir la
terre qui leur donnera du pain. Ils ne demandent
qu’à travailler pour vivre ; à travailler pour que
leurs enfants aient du pain ! Pourquoi donc
n’entend-on pas leur prière dans cette vaste
contrée ? Pourquoi ne profite-t-on pas au Canada
de sources de richesses qui feraient de ce beau
pays un immense empire ? Pourquoi, là où la
nature a été prodigue de ses bienfaits et où elle a
donné des trésors qui satisferaient largement
vingt millions d’habitants ; où rien ne manque
pour asseoir les bases d’un gigantesque royaume
et le rendre florissant, pourquoi, là, le génie et
l’habileté des deux races française et saxonne
manquent-ils à ce degré que les pauvres
éparpillés sur cet immense et fertile territoire sont
sans pain et se sauvent par milliers de ces bords,
pour aller dire aux habitants des contrées
lointaines : « Les Canadiens sont dans la pénurie,
n’émigrez point chez eux. » C’est là, ô

25
Canadiens, le problème que vous avez à
résoudre ; et si vous vous levez et jetez un regard
sur vos affaires, vous verrez que le temps est
venu.

26
II

Pauvreté et manque d’ouvrage

Pourquoi donc t’arrêter là, pensif, au seuil de


ta porte ? Pourquoi tes yeux sont-ils humides et ta
main tremble-t-elle sur le loquet ? Ton cœur ne
devrait-il pas bondir de joie et ton visage
rayonner d’allégresse : car c’est là ta maison, si je
ne me trompe, et tes enfants t’attendent ?
Voyez-le sur le pas de sa porte, vous pères et
maris des familles heureuses ! Il hésite, il
chancelle presque ; son esprit se replie
douloureusement sur lui-même ; il craint jusqu’au
regard de ceux qu’il chérit : peut-il compter la
somme de ses lourds chagrins ?
Entre, entre, misérable ! Pour toi point
d’espoir : comme deux galériens, la pauvreté et
toi êtes rivés à la même chaîne ; ton aspect ne la
chassera point du taudis ; – n’avez-vous pas, elle
et toi, taille grêle, membres décharnés, visage

27
famélique, vêtements en haillons ?
Il se nomme Mordaunt. Il a immigré au
Canada avec sa famille, dans l’espoir d’améliorer
sa condition et de trouver un foyer pour ses chers
enfants.
Mais, au lieu de l’abondance, c’est la pauvreté
qui lui a tendu les bras en débarquant ; au lieu du
bourdonnement de l’industrie, du résonnement de
l’enclume, des joyeux bruissements des métiers à
tisser, du sifflement des machines à vapeur, les
lamentations et les plaintes des malheureux
remplissent les chemins, et tout en mettant le pied
sur le rivage, l’émigrant a vu s’évanouir ses plus
chaudes espérances.
Pourquoi ? C’est à vous de répondre, ô
Canadiens !
Les enfants aimaient leur père, la femme
aimait son mari.
Quand il parut, ils refoulèrent leurs douleurs.
Mais il se fit aussitôt un silence lugubre,
mortel dont tout leur amour ne put bannir la
funeste impression, et sur leurs joues s’étendit
une pâleur que nulle affection ne pouvait

28
masquer.
Dans le cœur du pauvre homme se ficha une
nouvelle angoisse. De ses lèvres disparut le
maladif sourire qu’il y avait appelé, et il se prit à
promener autour de lui un regard incertain,
comme s’il doutait qu’il eût bien fait de franchir
le seuil de sa demeure.
– Allons, Édouard, dit sa femme, qui avait
déjà lu sur sa mine effarée qu’il revenait affamé
et sans avoir réussi dans ses démarches ; allons,
Édouard, ne reste pas au froid et viens t’asseoir
près du feu ; tu dois avoir bien froid, et tu n’as
rien mangé depuis ce matin. Jean, fais un bon feu,
mon gentil garçon. Et toi, Ellen, prépare quelque
chose à dîner pour ton père. Nous ne t’attendions
pas, Édouard, parce que nous ne savions pas à
quelle heure tu rentrerais. Il fait bien froid dehors,
n’est-ce pas ?
– Marguerite, dit-il tendrement, tu es trop
bonne.
Et en prononçant ces paroles, son corps
tremblait d’émotion. Il s’assit et s’enfonça le
visage dans les mains.

29
Merci, merci à vous, Marguerite !
Oui, c’est une simple, mais bien vive affection
qui vous inspire.
Il ignora les douleurs qui vous percèrent le
cœur, quand vos lèvres encouragèrent votre
enfant, votre enfant voleur, à allumer le fagot
dérobé, afin d’égayer un peu le pauvre père
désolé.
Oui, et ce fut une sainte tendresse aussi qui
vous engagea à lui cacher que le saloir et la huche
étaient vides et à inventer la fable du dîner
habituel.
Oui, et il vous aime à cause de cela. Et quand
les mauvais jours seront passés, quand l’été sera
revenu, votre récompense, ô Marguerite, sera
bien grande !
– Marguerite, dit Mordaunt dès qu’il fut
suffisamment maître de son émotion, il est inutile
de nous le cacher plus longtemps, il n’y a pas du
tout d’ouvrage dans le pays. Il ne nous reste que
deux alternatives, Marguerite : – ou de demeurer
ici et y mourir de faim, ou de nous en aller avant
qu’il ne soit trop tard.

30
– Eh bien, Édouard, s’il y a encore une
chance, partons : c’est notre devoir.
– Oui, nous partirons, quoique voyager sans
secours soit une terrible chose en cette saison.
Mais c’est notre unique ressource. Triste pays
que celui-ci ! Ah ! je suis bien fâché d’y être
venu. Il n’y a d’ouvrage pour personne, jeune ou
vieux, et quoique nous ne soyons qu’une taxe
imposée à la charité des gens, on dirait qu’ils ont
peur de nous laisser partir. Je me demande ce
qu’ils aiment le mieux de voir leurs rues vides ou
de les voir remplies de quêteux et de vagabonds.
– Le fait est que c’est bien désolant, Édouard ;
mais peut-être les gens d’ici n’y peuvent-ils rien.
– Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard
désespéré sur ses enfants en guenilles ; oui, mais
pourquoi n’y peuvent-ils rien ? Pourquoi ? reprit-
il en tenant les yeux attachés sur sa fille aînée.
Quelle est la raison de toute cette misère ? Si le
Seigneur avait fait de ce pays un désert stérile,
improductif ; s’il ne l’avait pas comblé de ses
bienfaits, alors nous n’aurions pas le droit de
nous plaindre. Et ce n’est pas, vois-tu,

31
Marguerite, qu’il n’y ait pas d’ouvrage dans le
pays ! On ne peut faire un pas dehors sans voir où
les étrangers nous ont enlevé le pain de la
bouche. Ah ! il y en a à faire de l’ouvrage dans le
pays ! Nous le pourrions faire aussi bien que les
étrangers, et à meilleur marché, mais on nous
plante là, pieds et poings liés pour ainsi dire,
tandis que les étrangers enlèvent tout ce que nous
pourrions gagner, et même notre argent pour
enrichir leur patrie et embellir leurs habitations.
Nous, nous mourons de faim ou mendions ce
pain que nous voudrions pouvoir gagner ! Est-ce
de la justice ? est-ce que ça ressemble à de la
justice ? s’écria le pauvre homme excité par la
révoltante absurdité du tableau qu’il venait de
tracer.
Tu as raison, Mordaunt ! c’est là une étrange
justice, ou la justice est aveugle ! Il faut que ta
modeste simplicité creuse plus profondément que
la science de ceux qui déclament dans les
parlements, sans quoi cette naïve plainte n’aura
point d’écho. Tu as bien raison de t’étonner. Une
candeur et une sagesse plus grandes que les
tiennes peuvent être surprises de cette étrange

32
politique qui nourrit, vêtit et enrichit l’étranger,
alors que les enfants du Canada manquent de
pain. Mais débarrassez-vous de l’Angleterre, de
sa tyrannie ; annexez-vous aux États-Unis, et
l’abondance, la félicité deviendront votre partage
comme le leur.
– Oh ! papa, dit l’aînée des filles, pourquoi
n’avez-vous pas fait de nous des servantes ?
Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en service ?
Un instant le père la considéra avec une morne
tristesse, puis il s’écria :
– Non, mon enfant ; non, vous n’avez pas été
élevées pour ça. Pourquoi ferais-je de vous des
servantes ? Pourquoi, continua-t-il en arpentant
rapidement la chambre, vous enverrais-je remplir
un métier avilissant sous le toit d’un autre ? Je ne
suis pas un vieillard affaibli qui a besoin que ses
enfants le nourrissent. J’aurais pu rompre ma
famille, envoyer l’un d’un côté, l’autre de l’autre
pour être esclaves chez les riches ; j’aurais pu
faire ça, sans venir sur la terre étrangère. Non,
mon enfant, ça ne nous rapporterait rien, et il
serait maintenant trop tard pour le faire.

33
Ensemble nous quitterons cette contrée, je ne puis
vous laisser derrière moi. Sans ça je partirais seul.
Non, non, je ne puis et ne veux pas vous laisser
seules. Nous partirons tous, Marguerite. Comme
ça, je vous aurai toujours sous ma protection et
nous mendierons ensemble, s’il le faut.
Madeleine, qui, depuis l’arrivée de son père,
s’était assise en un coin et avait tenu ses regards
baissés vers le sol, les releva vers lui au moment
où il prononça ces mots.
Remarquant la vive anxiété qui se peignait
dans les traits de sa fille, Mordaunt s’avança vers
elle et dit, en lui posant affectueusement la main
sur la tête :
– Madeleine, ma fille, il ne faut pas te laisser
ainsi abattre. Guillaume viendra avec nous ;
Madeleine, je l’ai vu, ainsi que ton frère Mark,
pauvre garçon ! nous partirons ensemble. Allons,
mon enfant, du courage, tu auras une nouvelle
robe avant Noël.
– Non, non, mon père, s’écria-t-elle, les larmes
aux yeux et en s’attachant passionnément à son
bras. Nous ne pouvons partir ! Ma pauvre mère

34
ne pourrait jamais marcher dans la neige si
épaisse ; ça la tuerait, ça nous tuerait tous, je le
sais. Il vaut mieux rester où nous sommes.
Maman, chère maman ! ajouta-t-elle en tombant
aux pieds de sa mère, vous ne partirez point,
n’est-ce pas ? Je sais ce qui arriverait et
j’aimerais mieux mourir que de vous laisser
partir, oui, maman !
La mère regarda sa fille. Leurs yeux se
rencontrèrent, et elles se comprirent. Le cœur de
l’ardente jeune fille se glaça, sa langue resta
attachée à son palais. Elle se releva
silencieusement, retourna s’asseoir dans son coin,
et s’enveloppa encore dans la mélancolie de ses
pensées.
D’étranges pensées sont aussi en vous,
Mordaunt, et votre œil se trouble en s’arrêtant sur
la belle jeune fille. Elle vous aime, Mordaunt ;
oui, elle vous aime. Mais l’amour n’est pas
toujours sage, et l’humanité est très faible. Elle
est votre fille, Mordaunt, et sa misère l’a
aveuglée : prenez garde, car vous l’aimez bien
aussi, vous !

35
Le soir est venu. Le vent a cessé de gronder et
de se briser contre la cabane, la lune filtre les
rayons de sa lumière souffreteuse dans le pauvre
logement, et, rassemblés autour des dernières
braises mourantes du bois volé, les habitants
parlent de leur prochain départ, demain.
– Mark viendra, n’est-ce pas, Édouard ? dit
madame Mordaunt. Je me demande où il a pu être
toute la journée. L’as-tu vu depuis ce matin ?
– Non, le pauvre enfant, non... Il a presque
perdu la tête. C’est un bon ouvrier, pourtant ;
aussi ferme à l’ouvrage que pas un. Avant de
venir ici, il était industrieux ; mais n’avoir rien à
faire ! ça lui a dérangé l’esprit. Aussi n’est-il pas
étonnant qu’il soit tombé en mauvaise
compagnie ! Ce n’est pas sa faute, non, quoiqu’il
ne faudrait pas le lui dire. Mais ce n’est pas
étonnant. Oui, il viendra, et il sera bien heureux
de venir.
– Oh ! maman, maman ! s’écria la plus jeune
fille, se levant alarmée par un bruit de l’extérieur.
– Écoute, Édouard, écoute ! fit la mère

36
effrayée ; le tocsin ! Mark, Mark, mon pauvre
cher enfant, où est-il ?
Mordaunt se leva et prêta l’oreille. Le lugubre
tintement des cloches augmentait de plus en plus,
et de nombreuses clameurs semblaient annoncer
un incendie considérable.
– Vite ! s’écria Mordaunt ; Ellen, mon
chapeau ! N’ayez pas peur, enfants, j’espère que
ça ne sera rien.
Il allait se précipiter vers la porte, quand elle
fut tout à coup ouverte ; un grand jeune homme
maigre, à la mine hâve, égarée, entra et la referma
violemment.
Il paraissait ivre.
– Hourra ! en voici un autre ! Ça va, ça va, ma
mère ! Nous vous tirerons de là, quand nous
devrions brûler toute la ville ! Vive le feu, ma
mère !
– Mark, dit sévèrement Mordaunt en saisissant
le jeune homme par le bras, je t’ai averti, tu ne
coucheras plus ici, si tu as commis ce crime. Tu
es mon fils, mais n’importe, je ne garderai pas
chez moi un incendiaire. Ainsi, va où tu voudras,

37
il n’y a plus place ici pour toi.
– Oh ! Édouard, Édouard, pardonne-lui cette
fois.
– Bah ! qu’est-ce que ça fait ? s’écria le jeune
homme échappant, en chancelant, à l’étreinte de
son père. Il nous faut de l’ouvrage, n’est-ce pas ?
Ils sont riches – nous prenons garde à ça – ils
reconstruiront, ça ne les appauvrira pas et ça nous
donnera du pain. Justice ! c’est tout ce que nous
voulons ! hurla-t-il en se jetant tout de son long
devant le foyer éteint.
– Tais-toi, dit le père.
– Voyez, reprit Mark montrant du doigt sa
mère et ses sœurs qui s’étaient groupées avec
effroi au milieu de la chambre ; voyez, elles n’ont
ni feu ni à manger. Brûlez donc tout, c’est moi
qui vous le dis ; c’est ce que je ferais, moi !
– Je te dis que tu ne coucheras pas ici, dit
Mordaunt. Si tu ne viens pas m’aider à remédier
au mal que tu as fait, j’irai te dénoncer moi-
même, quoique tu sois mon propre fils – oui,
Mark !
Il se leva et courut à la porte.

38
– Bon Dieu ! exclama-t-il, après l’avoir
ouverte, en voyant les lueurs embrasées qui se
réfléchissaient au ciel et rougissaient jusqu’au
tapis de neige étendu sur les rues et les maisons ;
bon Dieu ! quel spectacle ! Marguerite, amène-le
ici. Tu m’entends, je ne puis supporter ça,
quoique je sois son père ! Mon Dieu ! mon Dieu !
ajouta-t-il en étendant ses bras vers la populeuse
cité et en se précipitant à travers la neige ; voyez,
mon Dieu, ce que font de nous ces ministres
aveugles ! nous venons leur demander du travail,
et ils nous rendent criminels...
Montrez-vous maintenant, grands champions
du peuple, et contemplez ce spectacle ! vous qui
vous posez comme les défenseurs des droits du
peuple et le grisez de vos fables politiques,
contemplez-le ! Il n’y a pas d’invention ici. Le
tocsin a souvent retenti à vos oreilles, et les
sinistres lueurs d’une conflagration ont souvent
brillé sur vos maisons. Êtes-vous capable de
calmer les souffrances de ce pauvre père ?
Pouvez-vous sécher les larmes qui jaillissent des
yeux de cette mère outragée, et pouvez-vous
mettre un terme aux tiraillements qui déchirent

39
les entrailles de leurs enfants affamés ? Ils sont
venus pour travailler, pour être honnêtes au
milieu de vous, pour vous être utiles, et voyez ce
qu’ils sont !
Le jeune homme fit peu attention à l’excitation
qu’il avait causée.
Au lieu de suivre son père, il s’étendit sur le
plancher à demi défoncé et commença à discuter,
par des lambeaux de phrases alcoolisées, la
justice et la convenance de ce qu’il avait fait.
La mère revint s’asseoir en pleurant ; elle ne
dit rien, de peur d’irriter son fils ; aussi le silence
rentra-t-il dans le taudis, chacun de nos
personnages s’enfonçant sous le suaire de ses
afflictions.
Depuis longtemps ils étaient dans cette
position, quand la silhouette d’un homme se
dessina, en passant et repassant à diverses
reprises, devant la fenêtre de la cabane.
Seule, Madeleine remarqua cette apparition.
À sa première vue, la jeune fille se leva. Elle
était pâle comme un linceul. Ses yeux se
portèrent tour à tour sur la fenêtre et sur sa mère

40
et sur sa sœur, mais celles-ci n’avaient rien
aperçu.
Un instant Madeleine resta debout, hagarde,
incertaine. Ses paupières étaient mouillées de
larmes ; son sein battait à rompre sa poitrine.
Elle se tordit les mains avec une expression de
douleur navrante.
Elle lutta violemment. Mille émotions la
torturaient. Son amour pour ses parents, pour sa
religion, et puis...
Qui pourrait expliquer les sensations qui
soulèvent son cœur ? qui pourrait dire d’où lui
viennent ces affreuses incertitudes ? Personne ! À
personne donc le pouvoir de la juger.
L’âme est une puissance étrange. Dieu seul
peut lire et bien lire dans ses replis.
À vous, cela est défendu.
– Ellen ! s’écria tout à coup madame
Mordaunt sortant en sursaut d’une longue rêverie,
où est Madeleine ?
– Mais je ne sais pas, répliqua celle-ci d’un
ton à demi éveillé ; je ne l’ai point vue sortir...
– Seigneur mon Dieu ! elle est sortie avec son

41
chapeau1 ! Où peut-elle être ? s’écria la pauvre
mère, s’élançant vers la porte.
Tout était calme au dehors. La lune brillait
d’un éclat mat sur la blanche neige ; le vent avait
cessé de souffler, mais il faisait très froid.
Madeleine ne paraissait point auprès de la
maison.
Sa mère appela ; mais Madeleine ne répondit
pas.
Pauvre mère, elle lut dans cette pâleur livide et
dans cette tranquillité glaciale répandues autour
d’elle une autre page du livre de ses chagrins !
Rentrant dans la chambre, elle tâcha de
réveiller son fils, qui gisait presque sans
connaissance sur le plancher.
– Mark, Mark ! ta sœur Madeleine est partie ;
Vite, Mark, mon brave garçon, cours après ta
sœur. Oh ! Madeleine, Madeleine, ma pauvre
fille !
– Aller où ? balbutia le dormeur se soulevant

1
On sait qu’en Amérique le chapeau est la coiffure
ordinaire des femmes, même dans les plus basses conditions.

42
sur le coude et étendant sur sa mère un regard
hébété.
– Oh ! le ciel me vienne en aide, car je ne sais
où... Mark, va la chercher, si tu l’aimes, va ! Je
t’en prie, ramène-la, Mark, ramène-la !
Le jeune homme passa la main sur son front
appesanti par l’ivresse, regarda vaguement çà et
là, mais ne parut pas comprendre.
– Madeleine partie ! dit-il pourtant en se
mettant debout. Où ça partie ? Comment ? – où
est-elle allée ?
– Mais elle vient de partir... Tu peux la
sauver... tu peux la trouver ; mais va, cours après
elle. Ça me tuerait, vois-tu, Mark, s’il lui arrivait
quelque chose !
– Ma mère, dit Mark, qui parut renaître
quelque peu au sentiment... elle n’est jamais
sortie ainsi ; avez-vous jamais su quelque
chose ?... Le connaissez-vous, ma mère ?... Mais
c’est impossible !... Elle ne serait pas partie
comme ça... Donnez-moi mon bâton. Je les
trouverai ; n’ayez pas peur... Allons, ça donnera
encore lieu à d’autres crimes qu’à des incendie...

43
Je les trouverai ; n’ayez pas peur... pas peur... ma
mère !
En prononçant ces mots, il s’élança
furieusement sur la voie publique et suivit une
petite trace qui semblait avoir été nouvellement
faite sur la neige et allait du côté de la ville.
Le père revient du théâtre de l’incendie allumé
par son fils.
Sa femme et sa fille Ellen pleurent à chaudes
larmes ; leurs sanglots font saigner son cœur.
– Marguerite, quel nouveau malheur ?
pourquoi pleures-tu ?
– Oh ! Édouard, cher Édouard ! notre
Madeleine, notre pauvre Madeleine est partie... je
ne sais où. Et je n’ose te dire ce que je
soupçonne...
Ce qu’elle voulait lui cacher, il le voit dans ses
yeux rougis de larmes. Ce coup manquait à ses
douleurs.
– Marguerite, nous la retrouverons, dit-il
d’une voix sombre ; calme tes craintes jusqu’à
mon retour. Madeleine a toujours été fidèle à ses
devoirs, et sans doute tous nos enfants ne

44
deviendront pas mauvais sujets dans ce pays.
Nous la retrouverons...
Le malheureux père n’en dit pas davantage. Il
sort de nouveau pour chercher sa fille qui lui est
si chère, et le voilà qui court comme un fou à
travers la neige.
Sa tête est brûlante et son âme est en proie à
mille tourments.

45
III

La maison abandonnée

La nuit s’est écoulée ; la matinée grise et


froide commence à se montrer, sa lueur terne
arrive paresseusement dans la cabane.
Qu’y voyons-nous ?
Une mère et ses enfants, étendus sur le même
grabat, goûtent les bienfaits du sommeil, cet
avant-coureur du ciel qui apporte le repos même
à l’âme troublée.
Regardez-les.
Elle est couchée dans un coin, là où la neige
s’est introduite et a mêlé à la paille ses glaciales
constellations. Sur elle, pauvre femme, le froid de
la nuit a jeté une mantille de frimas et souffle la
bise pénétrante. Son nourrisson est cramponné à
sa poitrine et l’haleine du pauvre petit se gèle en
blanches concrétions le long de la chevelure de sa

46
mère, qui pend par mèches éparses, épaisses,
roidies sur son front.
Elle tressaille, soulève la tête, et ses yeux
injectés de sang sont tournés vers la porte.
Elle écoute.
Mais tout est encore tranquille au dehors et,
avec un profond soupir, elle se laisse retomber et
presse l’enfant contre son cœur.
Elle tressaille encore, soulève de nouveau sa
tête et la laisse choir sur le grossier oreiller.
Son haleine est sifflante, ses yeux rouges et
obscurcis ; mais aussi, durant cette longue et
fatigante nuit, le sommeil n’a pas un seul moment
versé sur elle son baume réparateur.
Ellen est couchée à côté de sa mère.
Elle dort, mais d’un sommeil agité interrompu
par la fièvre et le frisson ; ses dents
s’entrechoquent ; elle étire ses membres
engourdis et pousse des cris rauques, en
demandant qu’on chasse la neige qui tombe sur
son corps demi-nu ; elle ne jouit d’aucun repos,
car son misérable lit est trop froid, ses douleurs
trop poignantes.

47
De l’autre côté est le petit voleur.
Souvent sa mère le couvre de baisers
passionnés, car dans son sommeil il demande, en
suppliant, du pain.
Infortunée, cette prière la remplit de terreurs ;
elle soupire profondément, et, tremblante, serre
plus fort l’enfant contre son sein.
Venez donc, vous dont les membres
s’étendent voluptueusement chaque soir sur
l’édredon, dans l’oubli des fatigues et le charme
des rêves agréables, venez donc voir cette scène !
Ce n’est pas une fable : les faits sont devant vous.
La matinée était déjà bien avancée, et les yeux
de Marguerite, qui avaient été si longtemps rivés
sur la porte, s’étaient fermés de lassitude, alors
que ses enfants devenaient plus remuants, comme
il arrivait ordinairement aux approches de ce
réveil à leur détresse réelle dont les songes
n’étaient que les ombres, quand la porte s’ouvrit
doucement pour laisser entrer le mari et le père
de toutes ces misères.
Son maintien était calme et la résignation
semblait de nouveau gravée sur son visage.

48
Mais quand ses regards tombèrent sur les
dormeurs, sa quiétude apparente l’abandonna ; il
recula en joignant les mains et leva les yeux au
ciel.
Pauvre homme !
Ses yeux se reportèrent sur les dormeurs et les
considérèrent pendant quelques secondes ; puis il
poussa un gros soupir, se retourna, sortit sans
bruit de la chambre et fit signe d’entrer à un
individu qui se tenait au dehors.
C’était un jeune homme qui, malgré le
mauvais état de ses vêtements, le désordre de sa
barbe et de ses cheveux, paraissait bien fait et
même de bonne mine.
Sur son front large, découvert, on voyait
briller la bienveillance et la générosité qui
animaient son âme.
Il portait du bois dans ses bras.
L’ayant déposé aussi doucement que possible
sur le sol, il alluma du feu.
– Merci, merci, Guillaume ; tu es un digne
garçon.
– Oh ! Édouard, Édouard ! s’écria Marguerite

49
s’éveillant au son de cette voix. Où est-elle ? L’a-
t-on ramenée ?
– Marguerite, mon enfant, répliqua le mari en
affectant un sang-froid bien loin de son cœur,
Madeleine s’est éloignée de nous pour quelque
temps, Dieu sait dans quel but. Il nous la
ramènera, mais à présent nous devons laisser la
pauvre fille entre ses mains. Ah ! c’est un grand
malheur, bien grand, Marguerite, ça fend le
cœur ; mais il faut se faire violence. Nous avons
beaucoup à faire, un devoir sacré devant nous
aujourd’hui, ma bonne femme.
L’infortunée le regarda avec égarement, et
retomba sur la paillasse en poussant un faible cri.
– Marguerite, reprit-il en s’agenouillant à son
chevet et en posant la main sur sa tête en feu,
nous l’avons perdue pour peu de temps ; mais, si
chère qu’elle puisse nous être, elle est seule aux
yeux du ciel. Il nous en reste quatre, Marguerite,
que nous devons pourvoir de pain et tenir hors de
la mauvaise voie. Ferons-nous notre devoir ou
souffriront-ils tous pour une seule ? Nous
pouvons leur éviter un sort semblable, pire peut-

50
être ; mais, pour elle, la pauvre enfant, si sa
droiture naturelle ne la protège pas, c’est fini, et
nous ne pourrons que la réclamer. C’est un devoir
sacré, ma pauvre femme. Nous lui donnerons nos
prières, mais nous devons la laisser à présent, afin
de chercher à subvenir aux besoins des autres.
Guillaume et Mark ont juré de la chercher et de
nous la ramener. – Allons, enfants, il fait bien
froid ; levez-vous. Guillaume a fait du feu ; venez
vous chauffer pour la dernière fois ici. Nous
avons fort à faire : j’attends de vous tous
obéissance et courage ; la Providence fera le
reste.
Madame Mordaunt leva les yeux sur son mari
et lui pressa tendrement la main.
Puis elle se sortit de sa couche glacée, en
montrant cette sérénité que donne la résignation.
Son mari lui sut gré de ce calme apparent, car
il sentait la violence du combat intérieur qu’elle
avait à soutenir, et qu’il lui faudrait encore
remporter sur ses affections pour lui obéir et le
suivre là où il jugerait convenable d’aller.
– Guillaume, dit-elle au jeune homme qui

51
attisait le feu, vous êtes bien obligeant et nous
vous sommes très reconnaissants.
Elle le regarda et secoua mélancoliquement la
tête.
Il lui rendit son regard dans un silence
solennel. Leurs âmes s’entendirent ; mais ce
qu’ils sentaient était trop élevé pour pouvoir être
traduit par des paroles, et ils demeurèrent muets.
– Enfants, dit Mordaunt quand ils furent tous
réunis autour du feu et que le dernier morceau de
pain leur eut été distribué, nous quitterons ce lieu
dans une heure. C’est la seule chance qui nous
reste ; et, bien que nous devions nous attendre à
en voir de dures pendant le voyage, nous devons
tout faire pour supporter notre sort du mieux que
nous pourrons ; avec l’aide de la Providence,
nous nous tirerons de ce mauvais pas. Tu connais
les Barton et les Williams, Marguerite, eh bien,
ils s’en vont tous et nous attendent. De cette
façon nous formerons une grosse troupe et nous
nous tiendrons compagnie en chemin. Ils ont
réussi à construire un grand traîneau pour le
voyage. Nous le tirerons à tour de rôle, puisque

52
nous n’avons pas d’autres moyens de nous en
aller. On mettra dessus les enfants et ceux qui ne
pourront pas marcher, tu comprends ? C’est à
décider en dernier lieu : – partir aujourd’hui ou
rester à tout jamais où nous sommes.
– Le faut-il ? le faut-il, Édouard ? dit sa
femme, lui posant sa main sur l’épaule et le
regardant avec une indicible expression de
douleur. Oh ! c’est une terrible alternative !
Pauvre Madeleine ! ma pauvre fille !
– Nous ne la quittons pas, Marguerite, reprit
Mordaunt, son frère et Guillaume resteront ici.
Tu peux te fier à eux.
– Oh ! oui, oui, oui, s’écria-t-elle. Vous
resterez pour la retrouver, Guillaume.
– C’est avec bonheur que je serais parti avec
vous, madame Mordaunt, dit le jeune homme ;
oui, avec bonheur ; mais maintenant...
Il lui lança un regard brûlant de douleur, mais
sans rien pouvoir ajouter.
– Vous êtes bon, bien bon, Guillaume, dit la
pauvre femme. Vous la retrouverez, vous la
ramènerez, n’est-ce pas ? Elle était misérable ici,

53
bien misérable, voyez-vous ! Personne ne sait
tout ce qu’elle a souffert. Nous ne devons pas la
juger. Vous nous la ramènerez, Guillaume !
– Madame Mordaunt ! s’écria passionnément
le jeune homme ; je la connais, madame
Mordaunt, et je suis sûre qu’il y a quelque chose
que nous ne savons pas. Ne pensez pas qu’elle ait
tort, madame Mordaunt ; non, ne le pensez pas.
Quelqu’un peut avoir tort, mais ce n’est pas
Madeleine. Attendez qu’elle revienne, et vous
verrez, madame Mordaunt ! Mark et moi avons
entrepris de la retrouver, et nous la retrouverons.
La mère le remercia par un regard chargé de
reconnaissance, et le père lui serra
chaleureusement la main.
Guillaume était fort agité ; il était facile de
voir que, tandis que sa langue défendait si
noblement l’infortunée jeune fille, dans son esprit
s’élevaient d’horribles soupçons que ne
pouvaient entièrement bannir sa bonne foi et sa
bienveillance.
Il avait quitté son siège, et, les yeux baignés
de larmes, parcourait la chambre.

54
À l’affliction qu’ils ressentaient, les autres
pouvaient juger de la sienne.
Ils savaient qu’il aimait leur fille à
l’adoration ; aussi laissèrent-ils s’épancher sans
interruption les flots de sa douleur.
D’ailleurs, ils n’avaient à lui offrir aucune
consolation acceptable dans ces pénibles
circonstances. Il y eut un long silence dans la
cabane. Du fond du cœur, la mère et le père
prièrent pour l’enfant perdue, pendant que son
fiancé pleurait.
– Mordaunt, dit le jeune homme s’asseyant et
prenant le petit Jean entre ses genoux, quand la
première explosion de chagrin se fut calmée,
Mordaunt, nous avons bien voyagé depuis que
nous sommes partis de chez nous pour ce pays.
Qui pensait à cela ? Nous étions cent fois mieux
là-bas ! En tout cas, nous avions toujours quelque
chose à faire. Mais ici, c’est tout à fait de même
pour les filles ; garçons ou hommes, il n’y a rien
du tout à faire ! Je n’ai jamais vu un pareil pays.
Ça me serait bien égal d’être n’importe où, si
nous pouvions faire une chose ou une autre. Ici,

55
rien. Si vous n’êtes pas capables de travailler aux
champs (et qu’est-ce que des ouvriers, hommes et
femmes, élevés à la ville, connaissent des travaux
des champs ?), il faut crever de faim, sans
remède !
– C’est un mal, Guillaume, dit Mordaunt, oui,
un mal radical ? Il ne devrait pas y avoir autant
de misère ; pas autant de milliers de bras sans
emploi ; et cela ne devrait pas être, je le répète,
dans un pays aussi beau que celui-ci et aussi
maigrement peuplé. Il n’en serait pas ainsi s’il
n’y avait pas quelque chose de foncièrement
mauvais dans les institutions. Je ne puis rien dire
contre le pays en lui-même. Le Tout-Puissant l’a
fait aussi beau, aussi riche que possible. Personne
ne le niera. Mais ce qui m’afflige le plus c’est de
le voir comme ça, et je suis surpris que les gens
ne le remarquent pas.
– D’ailleurs, ajouta Guillaume avec amertume,
s’ils n’ont point dans ce pays d’ouvrage pour
ceux qui y viennent, pourquoi engager ceux qui
sont bien chez eux à partir pour venir ici, où il
n’y a rien à faire ? Cela est injuste, affreux... c’est
moi qui vous le dis !

56
– Tu dis vrai, Guillaume, bien vrai, s’écria
Mordaunt enflammé de l’honnête indignation
qu’il ressentait à la pensée de ce qui lui était
arrivé ainsi qu’à sa famille. Rien n’est plus mal
que d’exciter les gens à quitter leur patrie en leur
forgeant des histoires de prospérité mensongère !
Puis, qu’avons-nous trouvé, après avoir tout
quitté pour venir ici ? Oui, qu’avons-nous
trouvé ? Est-ce là le foyer que l’on nous
promettait en échange de celui que nous
abandonnions ? Est-ce là la récompense de nos
misères pendant la traversée ? Mais à quoi
pensent-ils les gens d’ici ? Pensent-ils que parce
qu’un homme est pauvre, parce qu’il est honnête,
parce qu’il travaille pour manger, il ne respecte
pas sa famille ? Pensent-ils que ce n’est rien
d’avoir renoncé à sa petite maison, si humble
qu’elle fût, qu’il avait mis des années à élever et
qu’il en était venu à aimer ? Pensent-ils que ça
n’a rien été pour sa femme et ses enfants de
quitter leurs amis et leurs compagnons, tous ceux
qui leur étaient chers, pour venir au milieu
d’étrangers qu’ils ne connaissaient pas et qui ne
les connaissent pas ? N’est-ce rien que tout ça ?

57
Et serions-nous jamais venus ici, sans les
journaux et les imprimés qu’on fait pleuvoir sur
nos villes pour nous allécher ? Non, sans doute.
Mais ces articles étaient-ils vrais ? Si on nous
avait dit qu’il n’y avait pas d’ouvrage ici, qu’il y
avait des milliers de mains oisives, est-ce que
nous serions venus ? Aurions-nous déserté la
patrie, nos amis, nos parents ? Est-ce que nous
aurions, pour émigrer, dépensé jusqu’au dernier
schelling que nous avions épargné avec tant de
peine ? Je dis que ça n’est pas juste, que c’est
cruellement inique, et personne ne peut dire
autrement. Ah ! il y a ici quelque chose qui ne va
pas, Guillaume, je le dis et le répète.
Oui, Mordaunt, votre plainte est fondée, « il y
a quelque chose qui ne va pas. » Oui, les
Canadiens devraient certainement se rappeler,
quand ils envoient leurs invitations aux crédules
enfants de l’ancien monde, quand ils les engagent
à déserter leur modeste chaumière pour venir
s’établir sur une terre étrangère lointaine, ils
devraient se rappeler que, si étroites que soient
leurs habitations, elles leur sont chères ; que leurs
affections, leurs amitiés, leurs relations, leurs

58
habitudes forment un réseau de jouissances bien
dur à briser ; que pour le rompre, ce réseau, il
leur en coûte beaucoup aux pauvres gens, et que
par conséquent leur récompense ne devrait pas
être mesquine ! Oui, ils devraient avoir quelque
chose à leur offrir en retour. Et c’est là une
pauvre consolation pour eux que de les accueillir
à leur débarquement, avec une main décharnée,
un œil famélique et de les lancer dans des villes
égoïstes, inhospitalières, sans asile, sans pain,
pour grossir la marée de misère que le peu
d’encouragement donné aux manufactures et la
honteuse politique de l’Angleterre poussent sans
cesse autour de ses colonies de l’Amérique
septentrionale.
L’hôte qui convie un étranger à sa table voit à
ce qu’il y ait à manger chez lui et à ce que sa
huche ne soit pas vide.
Vous êtes le grand hôte, ô Canadien ! votre
maison est très vaste, et quand l’étranger, convié
par vous, vient s’asseoir à votre table, quand il y
vient, n’ayant pas de toit pour s’abriter, pas de
pain à manger, et épuisé par le voyage, et le cœur
gros de la patrie qu’il a laissée, il pense que vous

59
lui donnerez cette hospitalité que vous lui avez
offerte, sans qu’il vous l’ait demandée, cette
hospitalité à laquelle il a droit ! Mais alors vos
bras sont-ils ouverts, votre huche est-elle pleine,
ou la famine siège-t-elle en votre demeure ?
Les préparatifs de la famille pour son départ
étaient peu nombreux : ils se firent en silence.
Il semblait si terrible aux Mordaunt d’arracher
leurs pauvres petits à l’abri même d’une aussi
chétive habitation, pour les entraîner par la neige
à travers les fatigues d’un long voyage ; et il leur
semblait si affreux en même temps de laisser
derrière eux leur chère et malheureuse fille, qu’ils
n’osaient ni se confier leurs angoisses, ni même
se regarder pendant ces tristes apprêts.
Quand ils furent sur le point de partir
seulement, Mordaunt, séchant les larmes qui
gonflaient ses paupières, et faisant appel à toute
sa force morale, s’écria d’une voix altérée par
l’émotion :
– Chers enfants, nous allons entreprendre un
pénible voyage, mais chaque pas nous éloignera
du lieu de nos infortunes et nous rapprochera

60
d’une patrie où j’espère que tous, un jour, nous
serons à l’abri du besoin. Cet espoir, enfants, doit
nous encourager et nous aider à triompher
gaiement des difficultés. Il y a pourtant une chose
qui nous attristera. Nous ne sommes pas au
complet. La Providence veut que nous laissions
Madeleine derrière nous. Tous nous l’aimons,
Madeleine ; ah ! oui, bien tendrement. Mettons-
nous donc à genoux pour recommander la pauvre
égarée à Celui qui peut la sauver, et demandons-
lui de la ramener au logis, à ce logis que nous
allons de nouveau chercher et où nous pourrons
tous être heureux, comme c’est le vœu de notre
Créateur.
Ils se prosternèrent autour de lui, élevant leurs
mains jointes vers le ciel et priant le dispensateur
de toutes choses de les protéger pendant la longue
route qu’ils allaient commencer.
Dans cette ardente prière, Madeleine ne fut
pas oubliée. Chacun des assistants supplia Dieu
de l’avoir en sa sainte garde.
S’étant relevés, ils ramassèrent quelques
minces paquets qui composaient tout leur avoir et

61
quittèrent le galetas.
C’était réellement un triste asile, bien désolé,
bien battu par la tourmente ; cependant ils se
retournèrent plus d’une fois pour lui adresser un
dernier regard comme à un vieux ami.
Ils s’arrêtèrent même à quelques pas pour le
contempler. Et alors leur sein était agité, leurs
yeux pleins de pleurs.
Mordaunt considéra douloureusement la
misérable cabane, puis ses enfants, désormais
lancés dans un monde égoïste, n’ayant pas un toit
pour s’abriter, et à peine couverts de haillons. À
ce tableau, le courage parut abandonner le
malheureux père de famille. Joignant les mains,
avec une expression de douleur déchirante, il
hésita.
– Viens, Édouard, viens ; il le faut, dit sa
femme en le tirant doucement par la manche de
son habit ; c’est notre devoir, et le ciel nous
aidera.
– Merci, merci, Marguerite !
Ayant dit ces mots, il fit un effort pour chasser
les sombres préoccupations qui assombrissaient

62
son esprit et se mit en marche.
Sa femme et ses enfants le suivirent, et ainsi
cette famille partit, à travers des neiges mortelles,
à la recherche d’une ville plus industrieuse.
Pauvres gens, sans patrie, que dis-je ? sans feu
ni lieu maintenant, où allez-vous ?
– Nous allons au pays qui nous donnera du
pain ; au pays qui donnera du travail à nos mains,
pour que nous puissions nourrir nos enfants.
Venez, ô vous Canadiens, venez, vous
hommes du peuple, vous patriotes et hommes
d’État, et considérez cette scène ! vous qui
réclamez si haut les droits du peuple ; vous qui
prétendez être les gardiens de la prospérité
commune ; vous qui vous dites les défenseurs de
l’humanité, les amis du bien public, contemplez
le départ, l’exode de votre pays provoqué par le
manque de pain !
Oui, vous voulez que le peuple soit dignement
représenté dans vos assemblées parlementaires ;
vous voulez qu’il ne manque pas de politiciens
pour le protéger contre la corruption et
l’injustice ; vous voulez qu’il obtienne de grandes

63
réformes, qu’il soit libre ; vous voulez lui faire un
Élysée politique, afin que les habitants du vieux
monde envient son indépendance ; vous voulez
cela, n’est-ce pas ?
Mais au moment même où le son discord de
vos voix arrive à ses oreilles, ce peuple s’enfuit
désappointé, dégoûté de votre pays ; à ce moment
le cri d’une foule d’hommes sans emploi, sans
autre ressource que de mourir de faim, traverse
l’Océan pour aller prévenir l’émigrant et
l’aventurier contre vos rives inhospitalières !
Et votre Canada, malgré l’immensité de ses
richesses naturelles, est désert au dedans,
déprécié au dehors.
Qu’importent, je vous le demande, vos
réformes constitutionnelles, si les gens pour qui
vous les fabriquez manquent de pain ?
Rien de mieux, sans doute, de les rendre libres
et de les protéger contre la corruption et
l’injustice ; mais si c’est pour qu’ils puissent errer
en masse à la recherche d’une insuffisante
pitance, oh ! de quelle utilité leur sera votre
liberté ?

64
Que font à cette pauvre famille, à ces parents
courbés par le malheur et à ces enfants épuisés
par le manque de nourriture et obligés de se
mettre en route, au cœur de l’hiver, pour aller
demander à un autre pays le travail que le vôtre
ne saurait leur procurer, que leur font vos
fameuses mesures constitutionnelles ! Et cette
liberté, dont vous vous vantez, qu’est-ce donc
pour eux, sinon, peut-être, la liberté de périr
d’inanition ?
Ce pays est-il infécond ? ses ressources sont-
elles donc épuisées ? de vastes trésors ne sont-ils
pas enfouis à vos pieds, qu’il ne se trouve pas une
main pour arrêter cette pauvre famille et
l’empêcher, ne fût-ce que par vanité ! de porter à
l’étranger la nouvelle de votre pauvreté gravée
sur le visage de ses membres, et de faire que le
Canada ne soit pas un sujet de mépris pour des
voisins mieux éclairés ?
Quoi ! il ne se trouvera personne, même sur
vos rivages, pour arrêter le cri de la misère qui
s’en va traversant l’Atlantique et menace de
dessécher les sources de votre prospérité future ?

65
Ce serait une grande et belle œuvre, pourtant :
une œuvre bien digne d’un patriote.
– Nous allons au pays qui nous donnera du
pain ; au pays qui donnera du travail à nos mains,
pour que nous puissions nourrir nos enfants.
Remarquez où ils vont ! Vos voisins peuvent
les recevoir ; – ils peuvent les nourrir, leur donner
du travail, un foyer, et pourquoi ?
La nature a-t-elle été plus bienfaisante pour les
États-Unis ? leur richesse comparative est-elle
plus abondante ? leurs habitants sont-ils plus
habiles ? ont-ils quelques grands réservoirs de
bien-être que vous ne possédiez pas ? ou leur
politique est-elle différente ?
C’est là, ô Canadiens, le mystère qu’il vous
faut résoudre.

66
IV

Madeleine

Pauvre Madeleine, elle avait l’esprit bien en


désordre, et le cœur bien gros, allez, quand,
durant cette funeste nuit, elle quitta le misérable
appentis qu’on appelait leur maison.
Le temps était calme, clair, le froid piquant.
La lune versait sur Toronto les rayons de sa
molle lumière.
Au firmament brillaient les étoiles comme des
milliers de perles à une coupole de saphir.
La neige criait âprement sous le pied.
C’était une poétique et sereine nuit, toute
remplie de beautés solennelles.
Si belle que fût pourtant cette nuit, elle n’avait
aucun charme pour Madeleine. Son front était
baigné de sueur, ses yeux étaient brouillés et ses
oreilles tintaient.

67
Machinalement, elle s’arrêta une fois encore
sur le seuil de la porte, hésita, puis, prenant une
sorte de décision, elle examina les environs,
comme pour y chercher quelqu’un qu’elle
s’attendait à voir.
Mais il n’y avait personne.
Madeleine parut désappointée ; elle se
retourna vers la porte, passa la main sur son
visage brûlant, secoua la tête, tira de son corsage
la lettre qu’elle y avait glissée, la parcourut d’un
clin d’œil, la replaça dans son sein, et relevant le
bas de sa robe, s’élança en avant.
Mais à peine eut-elle fait quelques pas, que sa
course fut arrêtée comme par une main invisible.
Madeleine revint devant la porte de la hutte,
tomba à genoux dans la neige et murmura d’un
ton saccadé, en se tordant les mains :
– Ô ma mère, ma pauvre mère, pardonnez-
moi, pardonnez-moi ! j’essaye de faire de mon
mieux. Vous êtes si malheureuse et je puis vous
être utile... Vous me pardonnerez tous, n’est-ce
pas ?
Son élan de douleur monta dans l’air pur ; la

68
lune sembla pâlir et les étoiles se voiler de pitié,
car rarement leur veille silencieuse avait été
troublée par un pareil accent d’angoisses,
échappé à des lèvres aussi belles.
Se levant ensuite, insensée, demi-folle, la
jeune fille reprit sa course.
Elle vola longtemps sur la blanche neige,
passa le long des pauvres cabanes se dressant çà
et là comme des spectres de mauvais augure, qui
tous parlaient de détresse et de désolation.
Mais les propres pensées de Madeleine étaient
trop vives pour qu’elle songeât à la misère
d’autrui. Et elle fuyait, fuyait, les yeux baissés
devant elle, craignant jusqu’à son ombre.
Arrivée à l’emplacement découvert, connu
sous le nom de Cruikshank Lane, elle fit une
pause, regarda comme si elle avait peur d’être
suivie.
N’apercevant rien, elle se retourna, et frémit à
la vue de la légère trace que ses pieds avaient
laissée sur la neige.
Ses hésitations la reprirent.
Elle joignit convulsivement les mains, leva

69
vers le ciel des yeux humides, et, pendant
quelques moments, ne sut si elle devait ou non
continuer.
Une exclamation jaillit de sa bouche ; et la
pauvre enfant affolée se remit à parcourir aussi
rapidement qu’elle pouvait la plaine de neige.
Alors elle se dirigeait vers une petite cabane à
demi ruinée, que l’on distinguait à quelque
distance du chemin.
C’est ainsi que nous fascine un charme étrange
quand nous sommes au bord du gouffre ; c’est
ainsi qu’aveugles nous nous précipitons à notre
perte.
Qu’est-ce alors qui nous pousse ? Quel est ce
vertige qui nous saisit et nous entraîne ?
Vous qui n’avez jamais senti l’influence de
son infernal pouvoir, comment pourriez-vous dire
ce que c’est ? comment pourriez-vous donner un
remède à l’infortuné séduit, enivré, arraché à
l’innocence et à la vertu par le poison subtil de
son haleine ?
L’édifice vers lequel Madeleine portait ses pas
était une vieille masure en bois, toute décrépite,

70
abandonnée depuis longtemps, et dont les
grenouilles, les chauves-souris et les oiseaux
nocturnes avaient fait leur palais.
Les fenêtres étaient défoncées, le plafond
effondré, et une partie de la charpente avait été
enlevée pour réchauffer les tristes foyers du
voisinage.
La lune et les étoiles pénétraient librement
dans le local, dont le sol était perdu sous une
épaisse couche de neige et où il n’y avait aucun
signe de vie à ce moment, car le froid avait tué
les grenouilles et chassé les oiseaux de nuit.
Arrivée près du bâtiment, Madeleine jeta un
coup d’œil inquisiteur autour d’elle, et, satisfaite
sans doute de son examen, elle entra, s’assit sur
une poutre renversée, enfonça son visage dans ses
mains et donna cours à ses cuisants chagrins.
Bientôt de chaudes larmes filtrèrent entre ses
doigts et tombèrent glacées sur sa robe.
Au bout de quelques minutes, le son d’un pas
frappa l’oreille de la jeune fille.
Elle se leva en sursaut, allongea timidement la
tête par une ouverture, et, voyant qui approchait,

71
se réfugia promptement dans le coin le plus
obscur de l’édifice.
C’était un jeune homme, grand, mince, et,
suivant toute apparence, bien proportionné,
quoiqu’il fût enveloppé de fourrures et d’un lourd
pardessus qui déguisaient presque complètement
ses formes.
Il vint droit à l’entrée de la cahute, plongea ses
regards à l’intérieur, et, ne découvrant personne à
cette première inspection, laissa échapper un
murmure de désappointement.
Il allait même se retirer, quand un second coup
d’œil lui montra la tremblante jeune fille qui se
tenait appuyée contre un poteau.
– Eh ! est-ce vous, Madeleine, ma belle ? fit-il
d’une voix doucereuse, efféminée, en s’avançant
les bras étendus vers elle. Allons, allons,
charmante, approchez : c’est moi ! Pourquoi si
sauvage ?
– Non, non, monsieur ; non, je vous en prie !
s’écria la jeune fille le repoussant avec effroi.
Il recula de trois ou quatre pas, apparemment
surpris par cette réception, et resta quelques

72
secondes sans parler.
– Qu’est-ce donc, Madeleine ? dit-il enfin. Et
qu’êtes-vous venue chercher ici, si vous avez
peur de moi ?
– Oh ! monsieur, reprit-elle en sanglotant et
s’enfonçant plus avant dans l’ombre, je vous ai
dit ce qui m’amènerait, lors même que vous
devriez me tromper. Ma mère, ma pauvre mère et
ma sœur... Voulez-vous les aider, dites, le voulez-
vous ? Vous me l’avez promis, monsieur.
– Les aider, sans doute ; vous pouvez y
compter, ma bonne fille, ne vous l’ai-je pas dit ?
Je leur donnerai tout ce dont elles auront besoin.
Dites-moi ce que c’est, enfant, et elles
l’obtiendront. Nous les rendrons heureuses, ma
Madeleine, parce que nous voulons que vous
soyez heureuse. Allons, venez mignonne, vous
leur porterez vous-même quelque chose ce soir,
ajouta-t-il en se rapprochant.
Mais elle s’éloigna encore tout intimidée et en
disant d’une voix émue :
– Oh ! vous ne me trompez pas ; vous ne
voulez pas me tromper, n’est-ce pas, monsieur

73
Grantham ? vous ne voudriez pas vous jouer
d’une pauvre fille comme moi ?
Son geste et le ton de sa voix eussent touché
un démon. Mais les vices d’un libertin
n’entendent ni ne voient.
Le démon peut être pris de pitié, mais les
passions humaines exigent leur assouvissement !
– Vous tromper, mon ange ! d’où vous vient
cette idée ? Non, Madeleine, par tout ce qui m’est
cher, jamais si noire pensée n’est entrée dans
mon esprit !
En prononçant ces mots d’un air de tendresse
parfaitement simulé, il lui prit les mains, et, la
regardant avec cette expression d’intérêt que
seuls savent prendre les hypocrites, il ajouta :
– Venez, mon enfant ; vous êtes toute glacée.
Il ne fait pas bon pour votre santé de rester ici.
Venez ! voyez, est-ce possible de sortir comme
ça, à demi vêtue, par un pareil froid ! Ah !
Madeleine, c’est là une imprudence que je ne
devrais pas vous pardonner. Méchante enfant,
elle grelotte. Mais prenez donc ce pardessus. Il
vous réchauffera au moins un peu.

74
Ôtant un de ses vêtements, il le lui jetait en
même temps sur les épaules.
Madeleine se laissa faire machinalement, car
ce secours lui arrivait à propos.
D’ailleurs, il était accompagné de paroles si
tendres qu’elles auraient séduit même une femme
plus expérimentée.
Pauvre victime, ta jeunesse, ton innocence et
ta crédulité sont autant d’armes contre toi pour ce
comédien aussi adroit que débauché ; ta conquête
sera digne de toi, car tu n’as point d’armes à ton
service.
– Je n’ai pas besoin de vous demander une
réponse, Madeleine, continua-t-il de sa voix
câline. Je prendrai soin de ceux qui vous sont
chers, vous le savez bien. Ils seront mes amis...
Demain... peut-être bien ce soir, à moins que...
car j’ai quelques affaires à terminer. Ça ne
prendra pas longtemps. Voyons : comment
pourrai-je arranger cela ? Il ne faut pas qu’on
nous voie ensemble, mon amour : ce serait tout
gâter. Croyez-vous que vous pourriez rester ici,
avec ce manteau sur vous, pendant un quart

75
d’heure ? Durant cet intervalle, je pourrai régler
cette affaire. Je vous enverrai chercher en
traîneau et... nous nous retrouverons dans une
autre partie de la ville. Est-ce convenu, ma bonne
Madeleine ?
Elle ne répliqua point, et son extrême agitation
indiquait assez clairement que son intelligence
était trop embrouillée par les mille pensées qui
tourbillonnaient devant elle pour lui permettre de
répondre à cette insidieuse question.
– Allons, Madeleine, mon amour, ma toute
belle, allons, ne perdons pas de temps, dit-il,
commençant à s’impatienter de ses larmes. C’est
bien décidé, n’est-ce pas ? je vous envoie
chercher dans un quart d’heure ? Vous avez
confiance en moi, Madeleine ? Et tenez, fit-il en
tirant de son doigt un anneau étincelant et le lui
mettant, malgré les efforts qu’elle faisait pour
s’en défendre, tenez, voilà le gage de ma foi ;
cette bague vient de ma mère !
Et puis, Madeleine, ajouta-t-il d’un ton qui
semblait altéré, si les diamants pouvaient ajouter
à votre valeur, ce joujou vous donnerait cent

76
livres sterling de plus que vous n’aviez
auparavant. Mais rien, ô rien, je le jure à la face
du ciel, ne peut et ne pourra vous rendre plus
chère à moi que vous n’êtes maintenant !
Ce disant, il lui baisait les mains avec une
ardeur qui ne pouvait manquer d’être pour la
jeune fille un témoignage de sincérité.
– Au revoir donc, fit-il vivement, au revoir ! et
il ajustait avec une sollicitude maternelle son
pardessus autour du cou de la pauvre Madeleine.
Au revoir ! rien qu’un quart d’heure, un tout petit
quart d’heure... qui sera bien long pour moi.
– Non ! non ! oh ! ne partez pas ! essaya-t-elle.
Mais il était déjà sur le seuil de la porte et
répétait de sa voix onctueuse :
– Rien qu’un pauvre petit quart d’heure ! Vous
savez bien que vous n’avez rien à craindre.
L’anneau d’une mère n’est-il pas sacré pour un
fils... et pour une fille ! Madeleine, souvenez-
vous...
Il sauta dans la neige et disparut.
Longtemps Madeleine resta immobile où il
l’avait laissée. Non, pas immobile : elle tremblait,

77
son corps frissonnait plus sous l’étreinte d’une
peur indécise que du froid.
Mais on sait ce que sont ces frayeurs qui
prennent parfois, glacent le corps, épouvantent
l’esprit et cependant ne se définissent pas.
Elle avait la figure pâle, les bras étendus
devant elle, la malheureuse enfant.
On l’eût crue folle.
Eh ! oui, elle était folle, folle de la détresse de
ses parents, folle des appréhensions dont la
récompensait son dessein de les sauver !
Cependant la lune brillait toujours à la voûte
céleste.
Les étoiles jetaient leurs étincelles sur notre
terre, et tout faisait silence dans la cahute.
Madeleine tomba à genoux. Ses lèvres étaient
muettes, glacées. Mais de son cœur jaillissait une
prière plus éloquente que toutes les paroles des
langues connues.
Éclaire-la donc, cette pauvre innocente, ô lune
argentée ! tes pâles et douces beautés
resplendissent de chasteté et de vertu.
Elles sont, pour une âme vierge, des

78
messagères de paix et de bonheur dans le calme
de la nuit. Éclaire-la donc ! montre-lui le danger,
et ramène-la à cette innocence sur laquelle tu
aimes à luire.
Les yeux de Madeleine se fixèrent sur l’entrée
de la maison abandonnée.
Son frisson cessa ; la respiration devint peu à
peu saccadée, courte et faible chez elle ; puis elle
tomba tout à coup la face dans la neige, les mains
pressées contre ses tempes, et fondit en larmes.
– Ô ma mère ! s’écriait-elle à travers les
sanglots, je ne vous quitterai pas ; non, je ne vous
quitterai pas ! Vous maudiriez votre Madeleine ;
mais non, vous ne la maudiriez pas, trop bonne
mère ! Vous ne feriez pas cela ! Pourquoi vous
ai-je quittée ? Que penserez-vous de moi ? Et
Guillaume, cher, cher Guillaume, je l’aime bien
pourtant ! Ah ! s’il savait comme je l’aime !
Puisse-t-il aussi me pardonner ! Guillaume, il est
si bon pour moi, il m’aime tant, lui ! Mon départ
le rendra malheureux pour le reste de sa vie. Mais
non, c’est assez... Je n’irai pas plus loin ! Non !
Je reviendrai, ma mère ! Cher Guillaume, je

79
reviendrai, je vais revenir...

La lune brillait toujours, calme et sereine, et


les étoiles scintillaient toujours comme des perles
à leur dais d’azur.

La voix de Madeleine était épuisée.


Elle se leva, fit un effort, se précipita hors de
la ruine et se tourna vers le chemin qui conduisait
à la demeure de ses parents.
Mais, à ce moment, son regard tomba sur
l’anneau que le jeune homme lui avait passé au
doigt, et elle tressaillit, s’arrêta.
La raison succombait encore devant sa bonne
foi !
– Que faire de cela ? dit-elle. C’est la bague de
sa mère, pourquoi me l’a-t-il laissée ? Je ne puis
l’emporter. Mon Dieu ! Puis il dit qu’elle est
précieuse. Comment, où la lui renverrai-je ? Je ne
puis la prendre. Ce serait un vol. Seigneur, ayez
pitié de moi ! Il faut donc le revoir, l’attendre ! Ô
ma mère, ma mère, j’ai peur ; quelque chose me
crie que je fais mal, que je devrais revenir près de

80
vous... Pourquoi m’a-t-il laissé cette bague ?
pourquoi l’ai-je acceptée ?
À cet instant ses yeux, errant de côté et
d’autre, aperçurent un homme qui traversait les
champs et marchait vers la masure.
– Allons, il le faut, dit-elle en essuyant ses
yeux et réparant d’un coup de main le désordre
de sa chevelure. Il le faut ; peut-être est-ce pour
notre bonheur. Je le verrai, puis je reviendrai chez
nous. Ma mère, Guillaume, je vous raconterai
tout. Peut-être me pardonnerez-vous !
Comme l’individu s’approchait, elle découvrit
que ce n’était pas Grantham.
Ses alarmes renaquirent en remarquant que
c’était un homme de couleur, misérablement vêtu
et qui ne paraissait pas le moins du monde être la
personne qu’elle s’attendait à ce que Grantham
lui envoyât.
Mais, déjà, l’inconnu était trop près d’elle
pour qu’elle pût songer à l’éviter.
– Jeune dame, elle être venue ? dit-il en
s’approchant.
Instinctivement toutefois, Madeleine s’était

81
placée dans un coin obscurci par l’ombre de la
masure.
– Gentilhomme demander jeune dame,
poursuivit le nègre. Elle être ici ; moi voir elle ;
pourquoi elle pas répondre ?
Sa voix, quoique rude, semblait bonne et
sympathique.
Madeleine reprit courage.
– Avez-vous été envoyé par M. Grantham ?
dit-elle en sortant timidement de sa retraite.
– Gentilhomme m’avoir dit de venir chercher
jeune dame et moi être venu. Lui avoir grande
envie de voir jeune dame ; dire à moi : « Va vite,
ramène elle. » Moi courir, courir ! traîneau
attendre sur route, tout près d’ici.
– Oui, oui, je vous suivrai, répondit Madeleine
de plus en plus rassurée par les manières de
l’étranger.
– Moi bien content pour gentilhomme.
– Est-ce bien loin ?
– Pas loin en tout !
– Connaissez-vous le monsieur qui vous a

82
envoyé ? demanda-t-elle.
– Moi jamais avoir vu lui auparavant, dit le
nègre.
Quoique rendue craintive par cette réponse,
Madeleine suivit son guide.
En chemin, elle essaya d’obtenir, s’il était
possible, des renseignements sur son jeune
admirateur ; car, dans quelques entrevues
clandestines qu’elle avait eues avec lui, elle
n’avait guère appris à son endroit, mais bientôt
elle reconnut que le noir le connaissait encore
moins qu’elle.
Elle monta dans un traîneau.
Le nègre jeta sur elle des peaux de buffle et
partit à toutes rênes vers Queen street.
De là il tourna dans Bathurst et entra dans
King.
Comme ils arrivaient à l’extrémité est de cette
rue, Madeleine aperçut Grantham qui se tenait
debout sur le trottoir et les attendait
probablement.
Il paraissait fort agité, faisait au conducteur
des signes de se presser ; et, au moment où ils

83
passèrent près de lui, il jeta dans le véhicule un
sac de nuit, et monta en criant :
– Vite ! vite ! plus vite !
– Non ! non ! non ! je vous en prie ! exclama
la jeune fille épouvantée. Arrêtez ! arr...
La main de Grantham lui ferma la bouche.
– Silence, ma chère bonne ! silence ! vous ne
savez ce que vous faites, dit-il avec une émotion
fébrile et en regardant derrière lui. Pousse tes
chevaux ! ajouta-t-il, s’adressant au cocher.
– Non ! non, je ne veux pas ; laissez-moi
descendre, balbutiait Madeleine au comble de
l’effroi.
– N’ayez pas peur, enfant ; tout est au mieux.
C’est moi qui vous le dis. – Vite, charretier1 !
plus vite ! c’est une affaire de vie ou de mort !...
Taisez-vous ! pour l’amour du ciel, taisez-vous,
Madeleine !
– Non, je n’irai pas plus loin ! s’écria-t-elle
résolument. Charretier, arrêtez, je le veux, je vous

1
Les cochers de voitures publiques sont ainsi appelés par
les Canadiens-Français.

84
en prie ! Au secours ! au secours !
– Moi arrêter, dit le cocher.
– Marche ; veux-tu marcher ! hurla Grantham.
– Non, moi arrêter, reprit l’autre, mettant
aussitôt ses paroles à exécution. Moi, pas
emmener jeune dame sans elle vouloir ; jamais !
Le ravisseur bondit de rage.
Mais le nègre sauta à bas de son siège, sans
lâcher les rênes du cheval, et s’approcha pour
aider la jeune fille.
À ce moment, Grantham, ayant jeté un coup
d’œil rapide sur la route, souffla quelque chose à
l’oreille de Madeleine, et aussitôt elle retomba
comme foudroyée dans le traîneau.
En se retournant, elle avait aperçu une voiture
qui courait sur eux avec une vélocité terrible.
Profitant du trouble que cette remarque venait
de causer à Madeleine, Grantham saisit le nègre
au collet, d’un coup de poing l’envoya rouler
dans la neige, et, reprenant les guides, lança les
chevaux à un tel train qu’on eût dit qu’il y allait
de son existence.
– Secours, secours, massa ! cria le noir se

85
relevant comme l’autre traîneau arrivait.
Secours ! lui enlever pauvre fille ! Secours ! vite,
vite, massa !
– Eh ! répondit une voix rude, étais-tu dans ce
traîneau ? Est-ce un jeune homme, hein ?
– Et pauvre fille ; lui enlever elle, enlever, et
elle pas vouloir...
– Allons, monte et dépêche-toi, dit l’autre.
Nous les rattraperons. Il y a une fille avec lui,
n’est-ce pas ?
– Oui, enlever la pauvre créature, et elle pas
vouloir, pas en tout, dit le nègre se jetant dans le
traîneau.
– Eh ! il a bien autre chose ! siffla le nouveau
venu.
Et il cingla son cheval, qui partit avec la
rapidité de l’éclair à la poursuite du fugitif, qui
devait avoir bien de la peine à y échapper, s’il y
parvenait, malgré le désespoir qui semblait
l’éperonner.

86
V

La scène change – Un autre foyer

Le soir du jour qui succéda aux événements


que nous venons de narrer, et conséquemment le
soir du jour où Mordaunt partait de son misérable
foyer, deux hommes passaient dans Queen street.
Ils paraissaient très excités et poursuivaient un
traîneau qui avait une grande avance sur eux et
fuyait du côté d’Yonge street.
Des haillons couvraient leurs membres. Ils
personnifiaient la misère.
Quoique tous deux fussent fort exaspérés, l’un
d’eux semblait l’être plus encore que son
compagnon. Il l’entraînait avec des exclamations
et des gestes furieux qui attirèrent sur eux
l’attention des passants.
– Allons, allons ! disait-il, allonge le pas. Je
jurerais que c’est lui. Il ne nous échappera pas, je

87
te le promets. Ah ! j’ai envie de le rencontrer.
Pardieu, nous aurons une fameuse comédie ! Tu
m’entends ?
– Pas de folie, Mark ! cria l’autre accélérant sa
marche autant que possible ; pas de folie ! Il n’a
personne avec lui. Il se peut que ce ne soit pas
lui. Sois prudent. C’est elle et pas lui qu’il nous
faut, tu sais ?
– Avance, te dis-je. Je suis certain que c’est
lui. Vois. Il vient de tourner dans Yonge street.
Vite, ou ce diable nous échappera.
Ils arrivaient au coin de la rue, mais le traîneau
était déjà à une distance considérable, et, à
l’instant où les deux hommes débouchèrent, il
enfila une rue à droite. Ils redoublèrent d’agilité
et atteignirent cette nouvelle rue, au moment où il
entrait dans une autre. La course se prolongea
ainsi jusqu’à ce que les poursuivants le perdissent
tout à fait de vue.
– L’enfer le confonde ! s’écria Mark. Il ne
s’arrêtera pas ! il ne s’arrêtera pas ! Ah ! nous
verrons ! Arrêtez ! arrêtez !
En même temps, il tirait un pistolet de sa

88
poche.
– Arrêtez ! arrêtez ! ou je vous loge une balle
dans la tête.
– Es-tu fou, Mark ? dit son compagnon
essayant de lui retenir le bras.
– Arrête ! vociférait Mark, arrête, misérable !
Le traîneau venait d’apparaître au coin d’une
place.
– Arrête ! répéta le fils de Mordaunt.
Et, au même moment, la répercussion d’une
arme à feu troubla le silence de la ville.
Mais le traîneau avait de nouveau disparu.
– Bon Dieu ! tu n’iras pas plus loin, Mark !
intima l’autre, le saisissant au collet et le forçant
de rester en place.
– Ohé ! ohé ! qu’y a-t-il ? fit un homme
sortant brusquement du corridor d’une maison
voisine.
– Oui, qu’y a-t-il ? répéta un autre homme.
Que signifie ce désordre ? Qu’y a-t-il ?
En faisant cette apostrophe, il tirait de sa
poche un carnet.

89
– Un meurtre, si vous voulez ! exclama Mark.
Oui, un meurtre, et je vous conseille de prendre
garde à vous si vous tenez à vos jours.
La fenêtre de la maison devant laquelle se
passait cette scène venait de s’ouvrir, et un
homme à la figure réjouie, à la tête demi-chauve,
aux favoris grisonnants, se montrait dans la baie
en disant d’un ton un peu alarmé :
– Seigneur ! n’ai-je pas entendu un coup de
pistolet ? Que se passe-t-il ? Faut-il du secours ?
– Oh ! c’est bien, Borrowdale ; c’est bien,
n’ayez pas peur, dit le premier individu. Ce n’est
rien. Une simple tentative pour ruiner la
confiance publique sur le chemin de la reine. Un
acte de rowdisme1, rien de plus.
– C’est vous, Fleesham ? demanda-t-on de la
fenêtre, et vous aussi, Squobb ? Mais j’ai entendu
un coup de pistolet.
– Vous n’avez rien à voir là-dedans, s’écria
Mark brandissant son pistolet. Allons, Guillaume,

1
Tapage avec violence. Je ne connais pas de correspondant
à ce mot en français.

90
viens ! Nous l’avons perdu ! Mais le diable ne le
sauverait pas. Viens ! Laisse-les.
Et là-dessus il entraîna l’autre après lui et ils
remontèrent la rue.
– Hé ! jeune homme, cria-t-on encore de la
fenêtre, je veux vous dire un mot, rien qu’un mot.
Ici, Squobb ; arrêtez-les. Apprenez-leur que je
veux seulement leur dire un mot, un seul mot.
La tête se retira de la fenêtre, et peu après son
propriétaire se présenta sur le seuil de la porte.
– Que sont-ils devenus ? Jour de Dieu ! c’est
bien drôle, dit-il en offrant sa large corpulence
dont les chairs tremblotaient d’émotion.
– Eh bien, Fleesham, vous êtes arrivé à
propos, j’espère ? demanda-t-il.
– À propos, oui, monsieur ! Parlez maintenant
de la sécurité publique ! Nos rues sont joliment
sûres ! La sécurité est perdue, perdue, monsieur,
réitéra Fleesham, contemplant avec une risible
contrition le globe argenté de la lune ; perdue
sans retour ! C’en est fait de notre pays.
– Eh ! Squobb, dit celui qui s’appelait
Borrowdale, voyant que l’autre écrivait quelque

91
chose sur son carnet, un article pour demain,
n’est-ce pas ? Ah ! oui, vous avez raison !
– Les hommes publics, dit Squobb s’arrachant
soudain à son occupation et levant son livre de
notes d’un air magistral comme un homme assuré
d’avoir rempli un devoir important, – les hommes
publics doivent toujours prendre connaissance de
ces sortes de choses. Une chose de cette sorte,
dans laquelle la liberté du sujet est menacée par
la violence et le vagabondage, en pleine rue,
réclame l’attention de tous ceux qui ont à cœur le
bien public. Quand on trouve sur nos places les
aspirants légitimes à nos prisons, et qu’on les voit
à minuit intimider les gens paisibles de notre
société, alors il est temps pour ceux qui
s’occupent des graves intérêts du peuple de
demander le pourquoi et le comment ?
– Très bien, mais entrez donc, dit
Borrowdale ; entrez, car il fait diantrement froid,
ne trouvez-vous pas ? Ne restez pas au grand air.
Un rhume est bien vite attrapé, et vous savez, les
rhumes ne plaisantent pas dans notre pays.
D’ailleurs, ils sont partis, les pauvres diables.
M’est avis qu’il y a quelque raison au fond de

92
tout ça, quelque raison que ni vous ni moi ne
connaissons, vous savez ? Entrez, entrez !
Il les introduisait en même temps dans le
salon.
Deux dames, sa femme et sa fille sans doute,
travaillaient autour d’une table.
– Mesdames, dit-il, M. Fleesham et M.
Squobb. Laure, ma chère, veux-tu donner ta place
à M. Fleesham. Je pense qu’il a une prédilection
pour ce coin.
M. Fleesham protesta que réellement il n’avait
jamais eu cette prédilection.
Mais Laure, jeune ange sublunaire d’environ
dix-huit printemps, et propriétaire d’un visage
assez agréable, avec une paire de petits yeux fort
malins, qui semblaient pleins de sollicitude et
d’amour pour le genre humain, Laure répondit :
– Oh ! monsieur Fleesham, papa le sait bien.
Puis, avec un geste de reconnaissance tout
mutin, elle quitta son siège et courut s’asseoir à
côté de sa mère, qui rajusta une boucle rebelle sur
le front de la charmante fille, et sourit
complaisamment aux visiteurs d’un air qui

93
voulait dire : « Est-ce que vous avez jamais vu
une aussi délicieuse créature que ma Laure ? »
Un simple clin d’œil glissé dans ce petit salon
de famille, propret, gentil, confortable, eût suffi
pour convaincre qui que ce fût que, si jamais le
bonheur avait élu domicile sur notre terre, c’était
bien là au sein de la famille de Borrowdale.
La maîtresse du logis avait, comme son mari,
juste l’embonpoint de la quiétude et de la félicité
intérieure ; elle était évidemment douée de toutes
les qualités, et de l’amabilité, et du bon sens qui
peuvent créer sous la calotte des cieux ce paradis
domestique auquel tous nous aspirons, et dont
nous lisons avec amour les nouvelles, mais que si
rarement nous trouvons ici-bas.
Quant à Borrowdale lui-même, en le voyant se
balancer mollement dans sa berceuse (rocking
chair), cette grande institution yankee, la jambe
paresseusement appuyée sur un des bras du siège,
les lunettes sur le nez, le visage épanoui,
resplendissant à la lueur de cette autre grande
institution anglaise, – le feu de charbon de terre
pétillant dans une grille, – personne n’eût douté

94
une seconde qu’il ne fût le plus heureux et le plus
bienveillant des mortels ; personne non plus n’eût
douté qu’il ne jouît voluptueusement des charmes
de son foyer.
Pour Laure, ah ! pour elle – l’ange aux yeux
vifs, aux joues rosées, au sourire perlé, à la taille
élégante, elle était...
Mais pourquoi ne laisserions-nous pas à vous,
lecteur, le plaisir de deviner ce qu’elle était.
Votre imagination vaut bien la nôtre, et votre
imagination tracera son portrait mieux,
assurément, que nous ne le pourrions faire.
Les deux visiteurs d’alors étaient, ma foi,
d’une nature un peu bien différente.
M. Fleesham, négociant en gros et importateur
de la bonne cité de Toronto, long, sec, raide,
semblait s’être nourri de marchandises sèches
(dry goods), avec quelques plats ou deux de
ferronneries pour dessert.
Il parlait avec une grande confiance en lui-
même, et sa voix avait l’aigreur d’un acide. Elle
répondait dignement au reste de sa personne.
M. Fleesham était, d’ailleurs, homme

95
d’affaires.
Il avait gagné beaucoup d’argent dans le pays
et se croyait habile, a smart man, comme il disait.
Il avait aussi envoyé beaucoup d’argent hors
du pays, et le pays reconnaissant le jugeait de
même un homme habile.
Le pays était l’obligé de M. Fleesham ; et le
pays de dire : « Bravo, monsieur Fleesham ! vous
nous avez tondu gentiment ; nous n’avons plus
guère de laine sur le dos, mais continuez, cher
monsieur Fleesham, go ahead ; vous êtes, ma foi,
un gaillard adroit, fort adroit, car ce que vous ne
logez pas dans votre poche, vous le logez dans la
poche des Américains, ou de quelques autres
confrères établis à des milliers de lieues de nous !
Go ahead, monsieur Fleesham ! Au fait, cet
argent ne nous gênera plus, et c’est le principal !
Que vous êtes donc fin, monsieur Fleesham ! »
De cette façon, tout le monde était content.
M. Squobb posait pour les os, les nerfs et la
peau.
Il possédait de petits yeux, des cheveux noirs,
des joues creuses, une charpente religieusement

96
accentuée, une bouche qu’eût enviée Gargantua
et un nez majestueux, un maître nez qui parlait
pour tout son individu, quand les autres organes
se taisaient.
M. Squobb était journaliste, champion du
peuple, homme de lettres ou plutôt homme de
mots ; par conséquent, M. Squobb se tenait à des
distances incommensurables du vulgaire
troupeau, egregium pecus, suivant sa locution
favorite.
La critique n’atteignait pas à la semelle de ses
bottes... quand il en avait ! Fleesham était son
patron, son souteneur ; aussi Squobb était-il l’ami
juré de Fleesham.
Devant cet ami quand même, Squobb faisait la
courbette, et devant cet admirateur, Fleesham
faisait le grand seigneur.
Ainsi va le monde !
Squobb, néanmoins, se prétendait l’avocat du
peuple, le défenseur de la liberté, l’apôtre des
réformes. Il était surtout le tuteur de la veuve et
de l’orphelin, Squobb ; et quand Fleesham lui
disait : « Squobb, mon cher, venez ici ; écrivez-

97
moi ceci ou cela ; parlez de bonheur à la
multitude, mais attention, Squobb, que mes
poches soient pleines ! Rappelez-vous notre
chemin de fer, Squobb ; n’oubliez pas nos
débentures, Squobb ! »
Aussitôt notre homme taillait sa plume, le
bonheur et la prospérité circulaient à flots dans
les colonnes de son journal ; tout abonné était
ravi de vivre dans un si délicieux pays, et le
coffre-fort de Fleesham ne boudait pas, je vous le
promets.
En vérité, M. Fleesham était un habile homme
et son ami Squobb un admirable philosophe.
Encore une fois, ainsi va le monde.
– Ah bien ! Borrowdale, dit Fleesham, après
s’être commodément assis devant le feu ; comme
ça, je suis à mon aise ! Mais que pensez-vous de
ce jeune vaurien, Morland ? Vous savez, ce
Morland que j’avais recueilli par charité !
– Quoi donc ? fit Borrowdale.
– Eh ! il a détalé, cette nuit, après m’avoir volé
tout ce qu’il a pu trouver, ni plus ni moins ?
Qu’en dites-vous ?

98
– Est-ce possible ? s’écria Borrowdale, lançant
à sa femme un regard de stupéfaction qu’elle lui
rendit avec usure.
– Ce n’est malheureusement que trop vrai. Qui
l’aurait cru pourtant ? En qui placer sa confiance
après ça, je vous le demande ? La confiance !
ajouta Fleesham jetant avec indignation sa jambe
gauche sur la droite, la confiance ! mensonge,
monsieur ; mensonge !
– Mais vous dites ça pour de bon ! Le pauvre
garçon aura été égaré. Il y a tant de perversion
dans la jeunesse d’aujourd’hui.
– Et vous allez le plaindre ! Ma foi, je ne m’y
attendais pas ! Plaindre un coquin de la sorte,
vous, monsieur Borrowdale ! Ah ! si je puis
mettre la main dessus, je lui apprendrai à tromper
ainsi la confiance d’un ami et d’un bienfaiteur.
C’est moi qui vous le dis. Scélérat, va ! Mais il
n’y avait pas dix minutes qu’il s’était enfui quand
j’ai mis la police à ses trousses, et...
– Oh ! il n’est pas en prison, monsieur
Fleesham, s’écria involontairement Laure.
Une rougeur subite se peignit sur les joues de

99
la jeune fille et ses yeux se mouillèrent de larmes.
Cependant elle maîtrisa tout de suite son
émotion, baissa la tête et feignit de travailler
activement à sa broderie.
– Non, non, pas encore, dit Fleesham. On a dû
le manquer, car je n’en ai pas entendu parler
depuis. Pourtant j’aime à croire qu’il est pris à
cette heure, et je l’espère bien. Pour la prison, son
affaire est sûre, je m’en charge.
Laure tout agitée, mais voulant dissimuler son
trouble, se leva et quitta brusquement
l’appartement.
Sa mère parut inquiète de ce mouvement, et,
après avoir échangé un regard avec son mari,
elle-même se retira.
– Qu’est-ce à dire, Fleesham ? demanda
Squobb dès qu’ils furent seuls ; la police a eu
connaissance du vol dix minutes après sa
perpétration, et votre homme n’est pas encore
dedans ? Un moment. Si vous me le permettez,
j’en toucherai deux mots dans le journal. C’est
une affaire qui intéresse tout homme public. Nous
ne pouvons la laisser passer comme cela. La

100
police fait mal son devoir. Il faut une réforme, et,
pardieu ! nous l’aurons.
– Quand tel est le cas, reprit son patron, quelle
sécurité avons-nous pour notre vie, nos biens,
nous citoyens de cette ville ?
– Ce jeune homme voulait sans doute de
l’emploi et n’en pouvait trouver, dit
soucieusement Borrowdale.
– Comment ça ? riposta Fleesham.
– Oh ! rien, rien, dit Borrowdale. Seulement il
me semble que, si la police est nécessaire et que
s’il est nécessaire qu’elle fasse bien son devoir, il
vaudrait peut-être mieux que ses services fussent
moins nécessaires, et qu’il serait préférable de
dépenser notre argent et nos moyens à trouver de
l’occupation à tous ces pauvres gens qui n’ont
rien à faire, et par conséquent pas de pain ici. Je
suis sûr que si la plupart avaient de l’ouvrage, il
se commettrait moins de crimes ; qu’en dites-
vous, hein ?
– Ha ! ha ! ha ! vous êtes bon là, monsieur
Borrowdale ! s’écria Squobb. Vieilles gens,
vieilles... Excusez-moi, mais c’est vieux comme

101
Hérode ce que vous dites là. Ne savez-vous pas,
monsieur Borrowdale, que quand les institutions
d’un pays sont pourries il ne peut prospérer ?
– Et ne savez-vous pas, reprit celui-ci avec un
franc sourire plein de bonhomie, que quand la
pourriture et la ruine sont à la base de l’existence
commerciale d’un pays il ne peut vivre ?
– Ah ! vous êtes bon là, vous êtes bon là, vous
êtes bon là ! ricana encore Squobb clignant de
l’œil à son protecteur. Permettez-moi de vous
corriger une fois pour toutes. Le fait est (et en ma
qualité d’homme public j’ai eu occasion de m’en
assurer) qu’il n’y a pas le moins du monde lieu de
vous alarmer, comme vous le faites au sujet des
affaires commerciales. Nous ressentons les effets
de la dernière crise, il est vrai, mais les
spéculations politiques, les corruptions de toute
sorte ont bien plus contribué à notre détresse
actuelle... Nous souffrons d’une sorte de... de...
– Manque de confiance, suggéra Fleesham.
– Manque de confiance, c’est cela, poursuivit
Squobb, et, par conséquent, de la dépression qui
l’accompagne toujours. Mais autrement je puis

102
vous assurer, Borrowdale (et vous savez que c’est
dans notre ligne, à nous hommes publics, de
comprendre ces choses), que la misère et le
dénuement ne sont pas aussi effrayants que vous
vous l’imaginez.
– Quoi ! s’écria Borrowdale tombant stupéfait
dans sa berceuse, il n’y a pas de misère, pas de
dénuement ? C’est vous qui dites cela ; et vous
voyez l’infortune pleurer soir et matin sous vos
yeux, et vous entendez à toute heure le besoin
frapper à votre porte ! Savez-vous qu’un dixième
au moins de notre population, que deux cent
cinquante mille âmes sont sans emploi ? Est-ce
que ce n’est pas assez pour répandre la ruine et la
misère dans notre pays ? Comment vivent ces
gens-là ? Il faut qu’ils mendient, empruntent ou
volent ; car s’ils vivent aux crochets de leurs
amis, n’est-ce pas une raffinerie de la mendicité ?
Il faut que le pays les garde à ne rien faire, rien
faire, entendez-vous ça, monsieur ! Et puis avez-
vous jamais songé aux milliers de malheureux
qui abandonnent leur pays ? Étiez-vous à Québec
ou à Montréal pendant la saison dernière ? Y
avez-vous vu les navires assiégés par les

103
meilleurs de nos bras, la plus solide de nos
richesses, venant sous la forme humaine solliciter
la faveur de retourner en Europe, à n’importe
quelle condition ? Et ces gens-là, monsieur,
n’étaient pas des hommes à se sauver pour des
niaiseries ! Avez-vous parcouru nos villes, dites ?
Avez-vous vu ces fabriques fermées, croulantes
qui se montrent à chaque pas ? Et vous êtes-vous
demandé où sont les capitalistes qui ont eu la
témérité de construire ces usines, où sont les
ouvriers et les familles qui trouvaient là leur
subsistance1 ? les employés que ces manufactures
avaient rendus des citoyens actifs, industrieux,
paisibles, honnêtes ? Remontons l’échelle,
monsieur ; remontons-la et voyez la dépréciation
des propriétés foncières dans toute la province,
n’importe où, et vous conviendrez, je pense, que
vos possesseurs de terres, vos habitants2 valent
aujourd’hui la moitié moins de ce qu’ils valaient
il y a quelques années. Considérez de plus la

1
Afin d’y écouler plus facilement ses produits, l’Angleterre
décourage et a toujours découragé les manufactures dans ses
colonies.
2
Nom donné aux cultivateurs.

104
dépréciation de notre crédit ; examinez la baisse
de nos récoltes ; regardez les colonnes de nos
gazettes, voyez ce que font les shérifs1 ! Les
voyez-vous les ventes des shérifs annoncées dans
votre journal, les voyez-vous partout publiées en
grosses lettres ? Et les voyez-vous au coin des
rues, sur les portes de vos magasins ? les voyez-
vous sur les portes de vos maisons ? Est-ce que
vous ne voyez pas le pavillon, monsieur ? s’écria
véhémentement Borrowdale emporté par la
chaleur de son sujet. Et vous dites qu’il n’y a pas
de détresse commerciale ? Vous osez dire ça ?
Vous dites que le pays, le Canada n’est pas plein
de pauvres, de malheureux, d’ouvriers sans
emploi, de misérables honteux, vous connaissez
le mot ! et de marchands en faillite ou à la veille
de suspendre leurs affaires ! Vous vous prétendez
homme public, et vous êtes journaliste, monsieur
Squobb, et vous nieriez ce fait ! Parole
d’honneur, ce serait à désespérer de la raison !
– Pas tout à fait, pas tout à fait, mon cher, dit

1
Ou greffiers. Ce sont eux qui sont chargés des ventes dans
les faillites.

105
Squobb un peu embarrassé, car il sentait que son
interlocuteur disait vrai, malgré la chaleur de son
improvisation ; non, pas tout à fait. Mais cet état
de choses est-il unique ? N’y a-t-il que le Canada
qui en souffre ? En regardant bien, ne verriez-
vous pas qu’il en est un peu partout comme ici ?
Pourtant vous m’avez suggéré une idée.
Permettez, je vais en prendre note ! Ça me fera le
sujet d’un article de fond. En effet, il y a du bon,
beaucoup de bon, dans ce que vous avez dit,
n’est-ce pas, Fleesham ?
L’autre se contenta de hocher la tête.
– Peut-être, poursuivit Borrowdale d’un ton un
peu plus rassis, peut-être pourrions-nous trouver
quelque chose de même en Angleterre. En
Angleterre, on trouverait sans doute quelque
chose qui ressemble à ce qui se passe chez nous,
mais ce qui est vrai là-bas doit-il être vrai chez
nous ? Les circonstances et les faits sont-ils
analogues ? En Angleterre, est-ce que vous ne
trouvez pas agglomérés, sur un diamètre de vingt
milles, le même nombre d’habitants qui se
trouvent ici, où le territoire anglais embrasse plus
de cinq millions de milles carrés ? Y a-t-il, peut-il

106
y avoir de la similitude entre les deux pays ?
Nous avons tout en main pour faire de notre pays
un pays riche, peuplé, prospère et florissant, et
qu’est-ce que nous faisons pour développer ces
admirables ressources, dites-moi ? Que direz-
vous, que dira-t-on de nous si, avec tous ces
immenses trésors naturels, capables de donner
l’aisance à cinquante millions d’individus, vous
parvenez à en sustenter deux ou trois millions à
peine ? Pouvons-nous devenir une grande nation,
en suivant la même politique qui nous appauvrit
dès le début ?
Le journaliste grimaça un maigre sourire.
– Oh ! je vous vois, Squobb, continua
Borrowdale, vous êtes disposé à vous moquer de
mes principes annexionnistes. Moquez-vous-en,
j’y consens de grand cœur, mais, pour l’amour du
ciel, vous, homme public, grand politique,
indiquez-nous un remède à cet effroyable état de
choses ; car je suis sûr que vous n’allez pas nous
dire que ce remède n’existe pas.
– La confiance ! la confiance ! mon cher,
s’écria complaisamment Fleesham recroisant ses

107
jambes et regardant le plafond de l’air d’un
homme sûr que son opinion prévaut dans toutes
les discussions.
– La confiance, Fleesham, reprit Borrowdale ;
mais que veut dire ce mot ? J’ai beaucoup
entendu parler de confiance, retour de confiance,
manque de confiance, etc. Et c’est là, si je ne me
trompe, le grand mot, l’argument capital des
loyalistes ; mais ne vous semble-t-il pas que la
confiance est un effet et non une cause ? Ne vous
semble-t-il pas que la confiance est simplement le
résultat de la sécurité commerciale et de la
prospérité, tandis que le manque de confiance
provient du manque des choses nécessaires à
l’existence de cette confiance ? Est-ce clair, ça ?
Sur ma parole, je suis d’avis que c’est chose
nouvelle que de supposer que la confiance naît
d’elle-même ou se soutient d’elle-même. Si vous
désirez que la confiance mal placée domine, ah !
il me semble qu’elle domine déjà trop. Il me
semble aussi que vous en savez quelque chose,
hein ?
L’importateur, comprenant l’allusion, se
mordit les lèvres.

108
– Sans doute, intervint Squobb, sentant qu’il
était de son devoir d’accourir à l’aide de son
patron ; sans doute. Nous devons veiller aux
progrès de l’agriculture et les défendre ; aussi est-
ce ce que nous faisons de toutes nos forces, car
en eux reposent le bien-être et le développement
de ce grand pays.
– Très bien, dit Borrowdale, mais par quels
moyens ?
– Par quels moyens ?
– Oui, voyons un peu.
– Par quels moyens ? répliqua Squobb de ce
ton lent et affectant le dédain qui est
ordinairement le signe d’une confusion dans les
idées, quand ce n’est pas l’expression directe de
l’impossibilité de répondre.
– Oui, encore une fois, par quels moyens ?
– Eh ! par le moyen dont on se sert pour
soutenir toute espèce de choses.
Borrowdale eut un imperceptible haussement
d’épaules.
– Comprends pas trop, fit-il ensuite. Mais je
sais bien par quels moyens on entraîne un grand

109
nombre de choses à leur ruine. Toutefois je ne
suis pas surpris de votre embarras, Squobb, car il
n’y a qu’une manière de faire du bien aux
fermiers, et c’est d’améliorer la condition des
autres classes en général – les consommateurs
des fermiers, en un mot, – et, en conséquence, de
leur donner un meilleur marché pour leurs
produits ; de leur procurer un marché chez eux,
au lieu de les forcer d’en aller chercher un
ailleurs, à l’étranger. Quelle est en effet la raison
pour laquelle les marchés des autres pays sont
meilleurs que les nôtres ? Voulez-vous la savoir ?
C’est parce qu’ils ont un marché et que nous n’en
avons pas. Quand nos grains vont en Amérique et
en Angleterre, qui est-ce qui les consomme ? Ce
sont les fermiers de ces pays, ou les classes
manufacturières, c’est-à-dire les artisans et les
ouvriers. Telle est la réponse. Les autres pays
cultivent leurs manufactures et peuvent non
seulement consommer leurs propres produits,
mais trouver un marché pour les nôtres et en
contrôler le prix. Nous négligeons nos
manufactures, et, en conséquence, non seulement
nous n’avons pas de marché, mais nous devons

110
nous soumettre aux caprices et aux impôts de ces
pays. L’agriculture n’a jamais, elle seule, rendu
un pays grand. Jamais non plus elle n’en fera un
grand. Que seraient les États-Unis sans leurs
manufactures ? Pourraient-ils venir chez nous et
contrôler nos marchés, emporter notre or et
s’enrichir à nos dépens comme ils le font
maintenant ? Croyez-vous que l’Angleterre aurait
jamais été connue au delà de ses places de
commerce, si elle n’avait compté que sur son
agriculture ? Croyez-vous que ses fermiers
seraient mieux, s’il leur avait fallu courir par tout
le monde pour trouver un marché où ils pussent
écouler leurs produits, au lieu de les livrer sur
place pour être consommés par les artisans, les
ouvriers et les fabricants qu’on trouve partout
établis à côté des marchés aux légumes, comme
des halles aux grains ? C’est pourquoi, Squobb,
continua-t-il plus paisiblement, vous voyez que
nous convenons tous avec vous qu’il faut
améliorer la position de nos agriculteurs, parce
que, pour améliorer leur position, il faut, de toute
nécessité, améliorer d’abord la position de toutes
les autres classes de la communauté. Mais il nous

111
reste cette question : comment faire ?
– Superbe, superbe ! fit le journaliste exhibant
encore son carnet et se préparant à l’émission
d’une grande idée. Nous allons vous combattre
sur votre propre terrain. Vous pensez donc que
tout cela doit être fait par l’annexion aux États-
Unis ou un tarif protecteur. En même temps vous
nous avez signalé la prospérité de l’Angleterre.
Très bien encore. Maintenant, pourriez-vous me
dire quel est le mot d’ordre de l’Angleterre ?
Quelle est la bannière sous laquelle elle marche à
la conquête de la grandeur commerciale ? Est-ce
la protection ou le libre-échange ?
– Bravo, bravo ! fit Fleesham.
– Je poursuis, dit Squobb encouragé par les
approbations de son chef de file et prenant pour
une défaite la réserve polie de son adversaire ; je
poursuis. N’est-il pas logique alors de conclure
que ce qui rend l’Angleterre grande rendra grand
le Canada ? Qu’en dites-vous, hein ? Donc, je
dis : Que le commerce soit libre, que tout soit
libre ; ouvrons nos portes au monde, et par là
encourageons la concurrence (il est de notoriété

112
proverbiale que c’est la vie du commerce, soit dit
entre parenthèses), et puis, puis...
– Inspirons la confiance, suggéra Fleesham.
– Juste, inspirons la confiance, s’écria
Squobb ; la confiance dans le monde
commercial... et puis, puis encore inspirons la...
– Pardon, intervint Borrowdale, s’apercevant
que Squobb était en peine d’une seconde
inspiration ; pardon, ai-je compris que...
– Excusez-moi une minute ! exclama le
journaliste levant son crayon en l’air ; le temps
d’écrire une note... une pensée qui m’arrive...
Oui, c’est cela... Allez !
– Ai-je compris que nous devrions adopter la
politique commerciale de l’Angleterre ?
– Précisément.
– Mais quelle est donc cette politique ?
– Politique ! la politique de l’Angleterre !
s’écria Squobb avec indignation. Il serait à
souhaiter que le monde entier fut depuis
longtemps rangé sous sa politique. Oui, et je vous
le dis, le libre-échange est le libre-échange, c’est
certain...

113
– En quoi ?
Squobb trouva la question souverainement
absurde.
– Est-ce que la politique de l’Angleterre sur le
libre-échange est identique à la nôtre au Canada,
ou en est-ce l’antipode ? continua Borrowdale.
– Ha ! ha ! ha ! firent ensemble le Mécène et
son protégé.
– Eh bien, voyons, poursuivit leur hôte avec
un fin sourire ; voyons, monsieur. Vous, les soi-
disant libre-échangistes du Canada, admettez, en
premier lieu, que les articles manufacturés de
tous les pays doivent être libres, et voulez laisser
vos fabricants, artisans et ouvriers, en un mot
toutes les mains employées à votre production
intérieure, se protéger contre la concurrence du
monde entier ; tandis que si vous ne préleviez pas
le revenu par taxe directe, il vous faudrait le
prélever par une imposition de droits sur les
choses nécessaires à la vie et les matières brutes
que nous ne produisons pas et ne pouvons
produire.
– C’est cela.

114
– C’est cela, dit Borrowdale. Pouvez-vous me
dire maintenant quels sont les articles
manufacturés que l’Angleterre admet en
franchise, et quelles sont les matières brutes sur
lesquelles elle impose un droit ?
Squobb resta silencieux.
– Vous ne pouvez trouver, c’est cela. Eh bien,
quel est le fait ? N’est-ce pas, en toute
circonstance, les objets nécessaires à la vie et les
matières brutes qu’elle admet en franchise et
n’est-ce pas sur les articles manufacturés qu’elle
impose des taxes ? Elle admet ses chiffons, son
coton, sa laine, ses peaux, son chanvre, son lard
et ainsi de suite franco, parce qu’il n’y a pas de
main-d’œuvre à protéger sur eux. Mais dès que
ses articles exigent du travail et qu’ils sont
convertis en papiers, calicots, draps, cuirs,
cordes, huiles, etc., elle se hâte aussitôt de
protéger ses artisans, ses fabricants et
manufacturiers, et dans tous les cas, elle impose
de lourdes taxes. Voilà, monsieur, la politique de
l’Angleterre du commencement à la fin, et c’est
là la politique qui a favorisé ses manufactures, en
les mettant à l’abri de la ruineuse concurrence de

115
l’étranger, et c’est encore cette politique qui a fait
de l’Angleterre le marché du monde. De plus,
monsieur, en contradiction avec vos principes
d’échange soi-disant libre, elle admet son blé en
franchise et toutes les choses nécessaires à la vie
des pauvres gens, au plus bas tarif possible, mais
de façon pourtant à maintenir ses grands revenus,
et à permettre aux ouvriers d’acheter ces choses
nécessaires à la vie, en leur assurant de l’emploi
et en protégeant leur travail. Vous, au contraire,
taxeriez leur thé, leur café, leur sucre et, en même
temps, les priveriez des moyens d’acheter ces
articles en laissant l’étranger venir sans contrainte
sur leurs marchés et leur enlever l’occupation
qu’autrement ils y auraient trouvée. Où donc
alors est votre précédent anglais si vanté ? Nous,
les prétendus protectionnistes, sommes les
véritables représentants de la politique anglaise.
Nous avons le principe, vous n’avez que le
mot. Nous sommes les avocats d’une doctrine qui
non seulement a été adoptée par presque tous les
autres pays du globe, mais qui les a rendus aussi
grands qu’ils sont ; à vous, au contraire, il ne
reste qu’un mot et un mot rendu populaire par les

116
principes mêmes que vous employez pour le
combattre. Je dis plus ; j’affirme que s’il y a un
principe caché dessous, c’est un principe que tout
le monde est convenu de répudier comme
désastreux et ruineux.
Squobb était grandement déconcerté, et il
feuilletait son cahier de notes d’un air tout à fait
mal à l’aise.
Comme beaucoup de journalistes canadiens
qui font profession d’instruire le peuple, il avait
un talent merveilleux pour écrire un article sur
rien. Il aimait à encenser le peuple, à l’aduler
pour s’en faire un marchepied. Mais si vous lui
opposiez une argumentation solide, reposant sur
des bases et annonçant une connaissance directe
de faits importants et de chiffres, alors Squobb
était en défaut, et son ignorance brillait sur toutes
les parties de sa chère personne éditoriale.
– Donc, Squobb, continua en souriant
Borrowdale, j’ai peur que vos deux premiers
arguments ne soient renversés. Quelle est ensuite
votre grande proposition, comme libre-
échangiste, pour développer la prospérité du

117
pays ?
– Oh ! c’est facile, répliqua Squobb d’un ton
dégagé ! Extirpons la corruption du
gouvernement et apportons de l’économie dans
les dépenses publiques.
– C’est évidemment une raison très bonne et
très recommandable ; car, avec une grande
économie dans les départements publics, vous
pourriez peut-être économiser assez pour
parvenir à procurer, pendant les douze mois de
l’année, trois repas par jour à chaque individu
inoccupé dans le pays. Mais vous allez voir qu’on
ne peut s’arrêter là ; car, comme dans ce temps il
faudrait pour chacun de vos gens environ mille
repas, il vous faudrait encore, afin de remédier à
ce mal unique, neuf cent et quatre-vingt-dix-sept
repas pour chacun, ce qui ferait un total de
quelque chose comme cent cinquante millions à
vous procurer. Eh bien ! où en êtes-vous,
Squobb ?
Squobb était silencieux. Il suppliait du regard
son ami et patron de l’aider dans le dilemme ;
mais Fleesham paraissait avoir perdu toute

118
confiance dans son argument.
Il se démenait sur son siège et essayait,
quoique vainement, d’appeler à ses lèvres un
sourire ironique.
– Enfin, reprit Borrowdale, voilà mon opinion.
Quant à vos libre-échangistes, ils demandent à
grands cris des réformes, prêchent en faveur des
droits du peuple, travaillent pour le bien public,
j’y consens ; mais malgré cela, et quoique eux et
vous voyiez parfaitement la déplorable condition
du pays, en ce moment que des milliers de gens
physiquement capables et robustes, la force et la
richesse du pays, se sauvent de désespoir, que des
milliers d’autres manquent d’ouvrage, que la
propriété entière est sous le coup d’une grande
dépréciation, que notre crédit baisse ici comme à
l’étranger, et que dans le fait toutes les calamités
commerciales nous assiègent, quoique tout cela
soit devant nous et que votre voix s’élève, il est
vrai, pour le proclamer, vous paraissez incapable
de faire une suggestion convenable pour remédier
à ce déplorable état.
– Hé ! hé ! hé ! c’est bon, parfait, s’écrièrent

119
les deux autres riant d’un rire niais.
– J’espère que, dans douze mois d’ici, vous
tiendrez le même langage, Fleesham, dit
Borrowdale.
– Bien, bien, quel est donc votre tant grand
projet, Borrowdale ? fit Squobb avec un air
d’indifférence marqué pour tous les projets en
général. Voyons, quel est ce beau projet ?
– Eh ! en tout cas, dit Borrowdale, il ne serait
pas difficile de proposer quelque chose d’aussi
tangible et même d’un peu plus palpable que
vous, et sans trop se fatiguer. Voyons. Procédons
par ordre : la cause, d’abord. En premier lieu,
nous trouvons que nous expédions annuellement
aux manufactures étrangères, hors du pays, au-
dessus de douze millions de dollars, en bon or, de
plus que jamais les exportations entières du pays
réalisées n’ont donné en retour. La perte pour le
pays est donc patente. C’est une perte contre
laquelle il n’y a pas de compensation. Et pour la
balancer, cette perte, il faut, monsieur, découvrir
nos forêts, vendre nos terres et engager notre
crédit. Voilà une cause, et une cause bien féconde

120
aussi. Continuons : Un dixième de notre
population est sans ouvrage. Pour ne rien dire de
l’inutilité de ces gens-là qui ne font rien, nous
avons sur le cou une taxe énorme, disons, à la
plus basse évaluation, vingt millions de dollars
par an, sans faire attention à la grosse somme
qu’ils gagneraient au pays s’ils travaillaient. Je
crois que ce sont là les deux plus grandes sources
de nos embarras. Car prenez ces deux sources et
voyez-les pendant un espace de dix ans, que
trouvez-vous ? Quelque chose d’effrayant. Un
déficit total de plus de trois cents millions de
dollars. Ma foi, s’il n’y avait pas là-dedans
matière à appauvrissement, où serait-ce ? Il peut
y avoir d’autres causes incidentes, sans doute,
mais la difficulté roule surtout sur ce que je viens
de signaler ; car ce qui conserverait l’argent ici,
dans le pays, donnerait de l’ouvrage à ceux qui ne
sont pas employés, et cela serait un revenu direct
pour nos canaux, chemins de fer, voies de
communications et travaux publics, qui ont tant
coûté et rapportent si peu. Pourquoi, par exemple,
ces douze millions de dollars dont je parlais s’en
vont-ils à l’étranger ? Ils s’en vont pour payer les

121
articles de fabrication étrangère. Donc, il est
évident que si nous fabriquions ces articles, nous
garderions les douze millions dans le pays et
serions plus riches d’autant ; et ce n’est pas tout.
En fabriquant les mêmes articles ou des articles
qui répondissent à ceux-là, nous pourrions
employer tous ceux qui ne sont pas employés,
hommes, femmes et enfants, dont l’oisiveté
actuelle crée bien d’autres maux. On obvierait
ainsi aux deux calamités premières. Mais nous ne
pouvons fabriquer ; nous n’avons pas de capital,
dites-vous. D’autres pensent que nous avons ce
capital, et je suis de ceux-là ; mais vous dites :
Les capitalistes n’ont pas de confiance. Pourquoi
cela ? Rien de plus simple. Parce qu’après avoir
bâti ses usines et fabriqué des articles, le
manufacturier n’a aucune garantie de les écouler,
quoiqu’ils puissent être aussi bons et à aussi bas
prix que ceux de l’étranger. Pourquoi cela
encore ? Parce que le jeune fabricant a
généralement peu de moyens, qu’il lui faut faire
ses affaires, acquérir sa clientèle et sa réputation
pour ses marchandises. Quelle est la position de
son concurrent étranger ? de celui qui se présente

122
sur le marché pour livrer les denrées aux mêmes
conditions que lui ? N’est-il pas, la plupart du
temps, un géant dans le négoce, assis sur un
crédit solide, agissant avec sécurité, réputé pour
ses marchandises, possédant une pratique
considérable, à laquelle il est lié par ces milliers
de liens commerciaux qui lient les négociants aux
négociants ? N’est-ce pas cela ? J’ajouterai que,
tandis que notre fabricant lutte avec ses faibles
moyens, et dépend d’une vente immédiate avec
un profit légitime, les affaires de l’étranger, qui
est bien établi, n’étant pas soumises aux mêmes
incertitudes, permettent à ce dernier de contrôler
les marchés, ou, s’il est serré, de sacrifier ses
denrées pour ruiner la concurrence, c’est-à-dire
chasser du marché le producteur indigène. Telles
sont les difficultés contre lesquelles a à lutter
notre producteur, et elles sont causes de sa perte ;
partout elles le seraient. Mais quel est donc le
remède ? Le remède ! c’est de faire simplement
et tout uniment ce que font d’autres pays : – de
protéger nos manufactures par des impôts
judicieux et des droits sur les articles importés de
l’étranger, ou de nous annexer à cet étranger,

123
c’est-à-dire aux États-Unis. Bon ! j’en conviens
pour les grandes puissances, le libre-échange est
funeste aux colonies. Elles n’y ont rien à gagner,
tout à y perdre. Procédez au moyen de mesures
complètes et non par demi-mesures, qui peuvent
être en vigueur aujourd’hui, rappelées demain, et
il ne se passera pas beaucoup de mois avant que
nos milliers de gens inemployés travaillent
fortement, augmentent notre fortune et
s’enrichissent eux-mêmes au lieu de vagabonder
dans nos rues et d’être une disgrâce et un fardeau
pour le pays. Alors l’émigration cessera aussi. Et,
au bout de l’année, au lieu d’avoir vos douze
millions de dollars donnés en pâture au monde
étranger (car c’est le monde étranger qui vous les
dévore, vos douze millions de dollars), vous les
conserverez en sûreté dans vos banques, pour les
mettre en circulation dans le pays, les faire
rapporter, multiplier et revenir à vous, à la fin de
l’année, avec trente ou quarante pour cent de
bénéfice. Pensez-vous qu’alors la confiance,
comme vous dites, n’existera pas ?
– Bah ! vieille histoire, c’est une vieille
histoire que vous nous comptez là, monsieur

124
Borrowdale ! dit Squobb adressant à Fleesham un
coup d’œil expressif ; vieille histoire, je le
répète ! Ce serait écraser le peuple de taxes, pour
soutenir quelques malheureuses fabriques. Bah !
impossible !...
– Impossible ! impossible ! répéta en écho
Fleesham.
– Impossible ! Bon Dieu ! est-ce là votre seul
argument ? Impossible !...
En ce moment une domestique entra.
– Qu’est-ce, Jenny ? demanda Borrowdale.
– Une lettre pour monsieur.
Et elle lui remit un carré de papier crasseux,
plié en quatre, revêtu d’une suscription à peine
lisible.
– Qui a apporté cela ? demanda le bon M.
Borrowdale relevant ses lunettes.
– Une petite négresse, monsieur.
– Est-elle là ?
– Elle n’a pas demandé de réponse, monsieur.
Borrowdale tourna et retourna entre ses doigts
l’étrange épître, mais il ne répliqua pas à la

125
servante.
Il y eut un moment de silence singulier.
Le journaliste et son patron paraissaient
démesurément intrigués.
Cependant Borrowdale avait ouvert la missive
et la parcourait rapidement.
– Diable, diable ! fit-il. Cependant... oui, c’est
cela. Park Lane ! je comprends... À droite ! à
main droite... Singulier... Je verrai... Il faut que je
voie.
S’adressant à ses visiteurs, de plus en plus
piqués par l’aiguillon de la curiosité :
– Pardon, messieurs, excusez-moi, il faut que
je sorte. Je suis forcé de m’absenter pendant
quelques minutes. Pourtant, si vous vouliez
m’accompagner, je n’y aurais pas objection. Au
contraire. Que pensez-vous d’une promenade à
Park Lane ? Peut-être trouverons-nous matière à
un article, monsieur Squobb, et à une transaction,
monsieur Fleesham ?
Ils acceptèrent, et avec plaisir, on le conçoit,
car la position devenait fort embarrassante pour
eux. L’un et l’autre se sentaient dans une impasse

126
et étaient bien aises d’en sortir. Inutile d’insister
sur ce point, le lecteur l’a compris.
Bientôt tous trois furent prêts et partirent pour
Park Lane, situé dans un des faubourgs de la
ville.

127
VI

Un autre foyer – Nouveaux malheurs

Comme Borrowdale et ses amis passaient de


Yonge street à travers une de ces ruelles qui
courent au nord de Queen street, leur attention fut
attirée sur un groupe de personnes qui se
trouvaient de l’autre côté du trottoir.
Au milieu de ce groupe, plusieurs individus
paraissaient se quereller. Borrowdale franchit
rapidement la rue et se fraya un chemin à travers
la foule.
Mais à peine eut-il jeté un coup d’œil sur les
gens qui se disputaient que, remarquant que ses
deux amis s’approchaient, il revint à ces derniers
et, les prenant par le bras, les emmena en disant
d’un ton négligent :
– Bah ! ce n’est rien, une rixe !
– Un moment ! arrêtons-nous ! s’écria Squobb

128
tirant son cahier de notes.
– Le temps d’écrire un mot, ajouta-t-il.
– Ce n’est rien, mon cher, répliqua
Borrowdale avec une anxiété qu’un observateur
n’eût pas manqué de remarquer.
Ses compagnons n’y prirent garde, et il les
entraîna en bas de la ruelle.
Mais tout à coup Borrowdale parut se raviser.
– Voulez-vous avoir la bonté de m’attendre
une minute ? dit-il ; j’ai quelque chose à dire à
une personne que, par hasard, j’ai aperçus là-bas.
Ce sera l’affaire d’une seconde.
Il se dirigea au pas de course vers le théâtre de
l’altercation, après avoir laissé ses amis dans
l’étonnement de sa brusque disparition.
– Je vous le répète, je ne sais, sur mon âme, ce
qu’elle est devenue, disait au milieu du groupe
une voix doucereuse. Je jure que je n’en sais rien.
– Tu mens, vilain freluquet, tu mens ! hurlait
une autre voix rude et exaspérée au dernier point.
Et cela te le prouvera...
L’homme qui parlait leva son bras en l’air,
comme pour frapper son adversaire avec la crosse

129
d’un pistolet qu’il tenait par le canon.
Borrowdale se jeta sur le dernier.
– Où est-elle ? Je veux savoir où elle est ?
disait l’autre.
À cet instant Borrowdale, prenant l’homme à
la voix mielleuse, l’entraînait par le bras en lui
soufflant quelques mots à l’oreille.
Le jeune homme tressaillit, puis il trembla,
s’appuya contre le mur et se couvrit
involontairement le visage avec les mains.
Borrowdale jeta un coup d’œil rapide sur la
foule et s’aperçut de suite que l’individu au
pistolet était pris d’un accès de rage qui devait
avoir pour cause autre chose qu’une insulte
ordinaire.
Cet individu était affublé de haillons.
Près de lui se tenait un personnage vêtu de
même. Il était accoudé à la muraille et avait la
tête dans la main. Il gémissait et, du pied, frappait
furieusement le sol.
Le reste des assistants paraissait étranger à la
dispute.
Borrowdale allait engager les trois acteurs à le

130
suivre quand, se retournant, il vit ses deux amis
qui revenaient à lui.
Un moment il resta indécis ; mais reprenant
bientôt son sang-froid, il dit vivement quelques
mots au jeune homme que son aspect avait
terrifié, puis, courant à Squobb et Fleesham, il les
prit par le bras en s’écriant :
– C’est fini, fini-ni-ni, tout est fini ! Pas besoin
de votre cahier de notes, mon cher Squobb. J’ai
apaisé ces êtres-là. Rien n’était sérieux, rien !
Vous me connaissez, il faut que je me mêle un
peu de tout, c’est mon défaut. C’est drôle, n’est-
ce pas ? Je suis un être singulier, mais c’est mon
caractère, je n’y puis rien.
– Oh ! sans doute, sans doute, Borrowdale, dit
Fleesham d’un ton protecteur et en descendant la
rue. Il faut toujours que vous patronniez
quelqu’un. Le patronage est évidemment votre
mot d’ordre, ha ! ha ! ha ! Ça vous amuse, n’est-
ce pas, de patronner les gens ?
– Et vous pensez sans doute, cher monsieur
Borrowdale, appuya Squobb, que c’est là le
moyen de soutenir quelques fabriques croulantes

131
aux dépens de tout le pays, n’est-ce pas ?
– Ma foi, c’est là un pauvre moyen, pauvre
moyen, très pauvre, fit Fleesham, à qui le grand
air semblait avoir redonné la voix comme à son
compagnon.
– Ah ! oui, un moyen superlativement pauvre,
reprit Squobb, riant immodérément et cherchant à
faire tourner en plaisanterie la dernière discussion
dans laquelle il avait perdu une grande partie de
son prestige éditorial. En vérité, vous êtes
fameux, mon cher monsieur, fameux ! ha ! ha !
ha ! vous êtes fameux. Il faut vous connaître pour
vous apprécier ! En vérité, parlons de vous,
l’homme public, le champion du peuple, le père
nourricier des pauvres, ha ! ha ! c’est charmant,
délicieux, sur ma parole !
– Allons, Borrowdale, poursuivit Fleesham,
convenez que vous plaisantiez ! Imposer tout le
pays pour obliger quelques milliers d’individus à
faire fortune, c’est trop fort ! ça ne passe pas, ça,
mon cher Borrowdale. Décidément, je veux vous
croire plus fin.
– Non, je ne badine pas, et ne badine jamais

132
avec des sujets aussi graves, dit Borrowdale.
– Mais enfin vous avouerez qu’il serait
ridicule de taxer tout le monde pour quelques
milliers...
– Combien dites-vous ?
– Combien ?
– Oh ! fit Squobb d’un ton négligent, six ou
sept mille.
– Qu’est-ce à dire ? Vous parlez des
manufacturiers, n’est-ce pas ?
Squobb, devant un personnage qui semblait si
bien ferré sur la question, ne pensa pas qu’il fût
prudent de se trop exposer. Aussi répondit-il avec
légèreté.
– Les manufacturiers proprement dits, ou la
classe manufacturière, qu’est-ce que ça fait ?
– Soit, alors, nous les appellerons les sept
mille manufacturiers, dit Borrowdale, et ça me
paraît à peu près le chiffre. Eh bien, quel est le
moyen d’élever la condition de ces
manufacturiers ? Comment leur procurer des
bénéfices ? N’est-ce pas en les mettant en
position d’agrandir et d’augmenter leurs

133
opérations ou, en d’autres termes, d’employer
plus de bras ? Supposons qu’ainsi on donne assez
de confiance et de ressources à ces sept mille
manufacturiers pour que, en moyenne, ils
puissent employer vingt hommes de plus. Cela
procure aussitôt de l’emploi à 140 000 personnes
qui, peut-être en ce moment-ci, sont oisives.
Allez-vous me dire que ces 140 000 personnes ne
reçoivent pas un bénéfice direct ? Admettons
qu’elles reçoivent une livre sterling de salaire par
semaine ; me direz-vous que, lorsque ces 140 000
livres seront dépensées chaque semaine chez le
boulanger, le boucher, l’épicier, le marchand de
marchandises sèches, ceux-ci ne s’en trouveront
pas mieux ? De plus, quand le boulanger, le
boucher, auront porté cet argent au fermier pour
acheter ses grains et sa farine, ses moutons,
bœufs, légumes, et l’auront délivré de
l’inconvénient d’envoyer ce qu’il peut de ses
produits à trois mille milles de distance, pour
baisser de valeur en voyage, me direz-vous que
l’agriculteur et, par conséquent, l’agriculture
n’auront pas leur compte dans ce procédé ? Puis,
quand le manufacturier viendra trouver ce même

134
fermier pour lui acheter ses peaux, ses laines et
son chanvre à un bon prix, au lieu d’être forcé,
comme maintenant, de les livrer à des
spéculateurs américains pour les deux tiers de
leur valeur, n’aura-t-il pas du profit ? De fait,
pouvez-vous me citer une classe individuelle qui
ne recevra sa proportion du profit ?
– Profit ! s’écria Fleesham d’un ton voisin du
désespoir, mais le premier effet du profit serait de
détruire tout ce qui ressemble à la confiance.
Imposez demain de lourds droits de protection,
que résultera-t-il ? La confiance s’en ira. Où, je
vous le demande, où serait, par exemple, la
confiance de mon banquier en moi à ce moment ?
– Partie !
– Excusez-moi, reprit Borrowdale, mais c’est
là, Fleesham, ce que demande le pays. Non pas
que nous ayons du mauvais vouloir pour vous, au
contraire ; mais le plus grand service que l’on
puisse rendre au pays serait d’abolir entièrement
les deux tiers des affaires de cette nature. Je vais
vous montrer comment. Vos banquiers ont, n’est-
ce pas ? parfaite confiance en vous et ils vous
escomptent aisément un montant de 20 000

135
livres, par exemple. Très bien. Que faites-vous de
cette somme ? Elle vous sert à passer quelque
grand marché avec un négociant américain ou
anglais. Vous envoyez des lettres de change pour
payer, ce qui est la même chose que si vous
envoyiez des espèces, puisqu’elles doivent suivre
immédiatement l’expédition des lettres de
change. Très bien. Vous avez les marchandises,
mais les 20 000 livres sont parties. Nous ne
voyons plus ces dernières, il n’y a pas de danger.
Elles sont parties pour soutenir ces grands
établissements qui fleurissent si bien, et ce n’est
pas étonnant, en Angleterre et dans les États, et
pour alimenter les classes manufacturières de ce
pays. Voyons à présent l’autre côté de la médaille
et supposons que lesdits banquiers aient perdu
confiance en vous et accordé cette confiance à un
manufacturier de votre ville. Ce dernier obtient
les 20 000 livres au lieu que ce soit vous. Et
d’abord vous remarquerez qu’il fait usage de
papier et pas d’espèces sonnantes. Il prend une
partie pour payer au fermier sa laine, une autre
pour payer au marchand de guenilles ses chiffons,
ou au boucher ses cuirs. Le reste, il le distribue

136
entre ses hommes. Ceux-ci payent le marchand
de nouveautés et le marchand de provisions.
Ceux-là reçoivent l’argent et le reportent au
banquier ; les fermiers, les bouchers et marchands
de chiffons font de même, et en très peu de temps
la somme est revenue à la source d’où elle était
sortie. On peut de nouveau en disposer dans le
même but. De la sorte, cette somme roule par tout
le pays, et, après avoir augmenté et multiplié son
commerce, elle revient à la même place, mais il
n’en sort pas un denier pour l’étranger. Eh bien,
monsieur, qui est-ce que le pays et le banquier
devraient soutenir ? Vous, qui les épuisez en leur
enlevant l’or par des dizaines de mille louis, sans
leur donner aucune compensation, ou le
manufacturier qui, avec le même argent, donne
de l’emploi à nos artisans, encourage nos
fermiers, soutient nos marchands et aide à la
prospérité publique de mille manières, et tout cela
sans envoyer un sou hors du pays ?
– Ah ! ah ! ah ! fit en riant Fleesham, très bon
encore, très bon !
– Mon cher Fleesham, reprit Borrowdale avec
un sourire un peu moqueur, je suis charmé de

137
voir que vous approuvez cela. Non pas, comme je
le disais auparavant, que je vous désire mal à
l’aise ; je sais très bien que, quoi qu’il arrive,
vous saurez vous tirer d’embarras ; car aussitôt
que vous verrez que les importations cessent de
payer, vous tournerez votre attention ailleurs.
Peut-être deviendrez-vous un manufacturier et un
ami de votre pays et de vos propres intérêts au
lieu de n’être qu’un canal de transport pour
expédier nos ressources à l’étranger. J’espère,
Fleesham, qu’avant longtemps il me sera possible
de vous féliciter de votre changement.
Ils approchaient de Park Lane.
Borrowdale s’arrêta et regarda autour de lui. Il
ne paraissait pas sûr du lieu qu’il cherchait.
Il venait de tirer le billet qu’on lui avait remis
et le relisait à la lueur d’un bec de gaz, quand le
son d’une voix d’homme se fit entendre derrière
lui.
– Vous venir, massa ! vous venir ! tant
mieux ! ben content. Suivre moi, massa, suivre
moi.
– C’est bien, allez, dit Borrowdale au nègre

138
qui venait de l’apostropher.
Cet homme les conduisit dans une des huttes
qui abondent dans la localité, et les pria de
descendre avec lui l’escalier d’un basement
souterrain.
– Pas bel endroit, massa, disait-il ; pauvres,
tous ben pauvres, massa !
Bien ne paraissait plus vrai que leur pauvreté.
Cinq ou six négrillons à demi nus grouillaient
sur le plancher, sans lit ou couverture ; car non
seulement l’appartement ne possédait ni lit ni
couchette, mais, à l’exception d’une couple de
chaises boiteuses et privées de fond, dont les
membres absents servaient peut-être à réchauffer
le misérable réduit, et des deux derniers côtés
d’un coffre et d’une marmite en fer battu, la
chambre était aussi dépourvue d’ustensiles de
ménage que les rues que nos personnages
venaient de quitter.
Au bout de la pièce, une femme était
agenouillée à côté d’un objet étendu sur un peu
de paille.
Elle se leva au moment où les étrangers

139
entrèrent et, faisant une respectueuse révérence,
montra l’objet gisant dans le coin.
– Voici elle, massa ; voici, dit le nègre prenant
une petite lampe qui brûlait sur le plancher et
l’avançant vers l’angle. Elle ben malade, ben,
ben ! Et pleurer...
– Seigneur mon Dieu ! est-ce possible ?
s’écria Borrowdale, remarquant que c’était une
jeune fille blanche d’une grande beauté. Pauvre
enfant, pauvre chère enfant ! Voyez comme elle a
l’air malade ! Ma bonne fille, ajouta-t-il en
tombant à genoux près d’elle et lui prenant la
main dans les siennes, qu’avez-vous ? comment
vous trouvez-vous ?
Madeleine, – car c’était elle, – ouvrit
faiblement les yeux, secoua douloureusement la
tête et laissa tomber quelques paroles à demi
articulées.
– Ma mère ! ma mère !
– Elle pas dire autre chose, fit le nègre d’une
voix émue ; elle ben malade.
– Bon Dieu, qui est-elle ? demanda
Borrowdale embrassant d’un regard la misère qui

140
régnait dans le taudis. Qui est-elle ? Ce lieu est
meurtrier. Dites-moi, brave homme, est-ce que
vous restez ici ?
– Oui, nous ben obligés, massa, dit le nègre ;
nous autres gens de couleur on est ben pauvres.
Rien savoir de cette fille, massa ; mais li...
– N’importe, vous me direz cela une autre
fois, interrompit Borrowdale. Nous allons
emmener cette enfant. Allez chercher un traîneau,
mon garçon, un traîneau couvert, et aussi vite que
possible.
– Vous l’avoir de suite, répliqua le noir, qui
partit sur-le-champ.
– Fleesham, Squobb, dit Borrowdale se levant
et prenant ses amis à l’écart, voyez ça. C’est bien
la misère hideuse, atroce, n’est-ce pas ?
– Oui, mais les gens de cette classe y sont
habitués, vous savez.
– Par malheur ça n’est pas vrai, répliqua
Borrowdale. Le lieu où nous sommes abonde en
scènes de ce genre. Un jour ou l’autre, je vous
parlerai au sujet des gens de couleur. Nous les
arrachons à l’esclavage par lequel ils sont au

141
moins abrités et nourris, et nous leur donnons la
liberté, c’est vrai, mais voici à quel prix ! Liberté
de mendier, mourir de faim ou devenir criminels.
Non, non, ils ne sont pas habitués à ce genre de
vie, si on peut appeler ça une vie. On ne s’habitue
pas à vivre de rien ! Je reviendrai là-dessus.
Squobb, ne pensez-vous pas que ça vaille la peine
d’une note ? ajouta-t-il en remarquant que
l’éditeur1 avait oublié de tirer son carnet.
– Oh ! dit indifféremment Squobb, c’est là une
chose commune. Les gens dans ma position n’y
suffiraient pas, s’il leur fallait s’occuper de toutes
ces bagatelles. Il y a sans doute une cause pour
ça. Voyez, le lieu a l’air assez suspect.
– Oui, reprit Borrowdale, la pauvreté a
d’habitude cet air, je le sais ; mais...
– Ah ! c’est vous ! c’est vous ! s’écria
Fleesham à ce moment.
Borrowdale se retourna et ne fut pas
médiocrement surpris en voyant Fleesham
agenouillé devant la jeune fille, et lui tenant
1
On n’ignore pas que les journalistes anglais s’appellent
editors.

142
rudement la main à la hauteur de la lampe :
– Ah ! c’est ça ! Bon, bon ! Juste ce que je
soupçonnais. Une caverne de voleurs. Où est la
police ? Ah ! ah ! Borrowdale, voici quelque
chose au service de votre philanthropie. Ma foi,
voilà qui arrive à propos. Voyez-vous ça, mon
cher, c’est du diamant. Votre innocence porte des
bagues en diamant, plus que ça de genre ! Mais
ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est
que cette bague ressemble un peu bien fort à un
anneau qui a disparu de l’écrin de ma femme
depuis une semaine environ.
– Impossible ! cria Borrowdale se baissant en
proie à une vive agitation et se mettant à
examiner la bague.
– Oh ! non, non, non ! supplia la jeune fille
faisant un effort pour se lever et retirant
convulsivement la main pour s’arracher à
l’étreinte de Fleesham.
Mais les forces lui manquèrent, elle retomba
sur le dos et, regardant pitoyablement son
adversaire en face, se prit à sangloter.
– Quoi que ce soit, dit Borrowdale non moins

143
désolé que la pauvre fille elle-même, il y a
sûrement quelque méprise, Fleesham. Voyons
encore.
– Méprise ! s’écria l’importateur reprenant la
main de Madeleine et montrant l’anneau. Croyez-
vous qu’on se puisse méprendre à ça ? surtout
quand on a acheté et payé ça ? Je le reconnaîtrais,
monsieur, au milieu de cinquante mille.
– Arrêtez ! c’est une remarquable coïncidence,
cria Squobb, tenant son cahier de notes à la main.
Si vous le permettez, je vais coucher quelques
lignes. C’est un sujet rare.
– Ma bonne femme, dit Borrowdale se
détournant avec dégoût de l’officieux éditeur
pour interpeller la maîtresse du logis, pouvez-
vous nous renseigner là-dessus ? Qui est cette
malheureuse fille ? D’où lui vient cette bague ?
La pauvre négresse, fort alarmée, répliqua que
la jeune fille avait été amenée par son mari il y
avait une heure environ, et qu’elle ne savait rien à
propos de la bague et de ce qui concernait la
malade.
– Mon Dieu ! c’est singulier, dit Borrowdale

144
arpentant la pièce à grands pas ; c’est singulier.
Pauvre enfant, elle ne paraît pas... Ah ! voilà le
traîneau qui arrive.
– Voiture à vous, massa, dit le nègre en
sautant dans la chambre.
– Bien, mon brave homme, répliqua
Borrowdale. Mais venez ici un moment ; et dites-
moi votre nom.
– Sam White être mon nom, dit le nègre sans
hésiter.
– Ah ! je me rappelle. Vous avez scié du bois
pour moi, n’est-ce pas ?
– Oui, massa.
– Bien ! Que savez-vous sur cette pauvre
petite ? Comment est-elle venue ici ?
– Oh ! ben étrange histoire, massa, dit White.
Mais moé dire à vous tout ce que moé connaître.
Dernière nuit, jeune homme s’arrêter devant
station et demander de mener traîneau ou li dire
et li ben payer moé. Alors li commander moé
aller chercher jeune fille près Cruikshank Lane,
moé aller et trouver elle dans maison vide ;
prendre jeune fille, charrier elle à King street.

145
Jeune homme là sauter dans traîneau à moé et
dire aller vite, vite ! Et jeune fille vouloir arrêter
et pas vouloir rester avec li. Moé vouloir aider
pauvre fille. Li donner coup de poing à moé, faire
tomber du traîneau et partir avec pauvre fille.
Alors autre traîneau arriver avec autre
gentilhomme et li dire à moé que li jeune homme
pour avoir volé li. Moé monter avec li et chasser,
chasser jeune homme loin, loin, et pas pouvoir
attraper li. Pis jeune fille sauter du traîneau de li,
tomber dans neige, pas sensible, pas parler. Autre
gentilhomme pas vouloir arrêter pour ramasser
fille, moé descendre et ramener pauvre fille ici,
comme moé pouvoir. Elle être ben malade !
– Oh ! c’est cela, c’est cela, dit Fleesham
quand le nègre eut fini. Fort jolie histoire, en
vérité, n’est-ce pas, Squobb ? Ce brave jeune
homme dont il parle était le coquin de Morland,
et voilà sa gentille complice, sans doute. Sans
doute ! Un vrai roman. Je pensais bien que nous
n’étions pas au bout de ses aventures. Voilà donc,
mon très cher Borrowdale, les charmants objets
de votre bienveillance. Non contents de se perdre,
ils entraînent une foule de fripons à leur suite.

146
Oh ! une ravissante main pour les diamants. Bien,
nous allons voir !
Après ces mots, Fleesham, transporté de
colère et frissonnant d’horreur à la vue de la
coupable, s’écria :
– Allons, monsieur White ou Black, ou quel
que soit votre nom, venez ! Vous ne désirez pas
beaucoup, je pense, conserver votre prise ici,
quoiqu’elle soit assez précieuse. Elle pourrait
aussi être dangereuse. Nous allons la mener à
l’hôpital. On s’en chargera là de façon à arranger
tout le monde, m’est avis.
– Non, Fleesham, ne vous pressez pas, agissez
comme un homme de bien, dit Borrowdale dont
les yeux restaient, depuis quelques moments,
fixés sur le visage de la jeune fille. Je jurerais
qu’il y a là-dedans une méprise. Savez-vous
quelque chose au sujet de cette bague, White ?
– Moé jamais avoir vu, répondit le nègre après
avoir examiné le chaton ; moi rien savoir, massa,
rien en tout.
Borrowdale s’était d’abord proposé de faire
transporter la jeune fille chez lui, chose qu’il

147
avait faite plus d’une fois en de semblables cas ;
mais, comme les circonstances étaient de nature à
soulever des soupçons sérieux, pour ne rien dire
de plus, il se vit forcé de céder aux rigoureuses
suggestions de son ami, et la malheureuse jeune
fille fut en conséquence conduite sur-le-champ à
l’hôpital, et là confiée à la double vigilance de la
faculté et de la loi.
Pauvre Madeleine ! Ainsi le faux pas de la
précipitation, l’erreur d’un moment d’égarement,
nous entraîne à notre ruine et détruit d’une main
sans pitié la paix et le bonheur de bien des jours.
C’est avec l’esprit pénétré de douleur que nous
te suivons, Madeleine, à travers ce dédale de
malheurs, car au bout nous apercevons le gouffre
où peuvent aboutir tes misères.
C’est un exemple pris entre des milliers du
même genre, hélas !
Que de femmes n’ont pas succombé ainsi ? Où
est le talisman qui les peut préserver de l’abîme,
la main qui peut les en arracher ? La vertu, dira-t-
on. Oui, la vertu ; mais combien sont sincèrement
vertueux ; combien ont la force de l’être au

148
milieu de ce monde cruel, impitoyable, toujours
prêt à battre des mains au succès et à siffler les
défaites !
Cependant, Madeleine, tu n’es pas encore
oubliée.
Quoique loin et s’avançant vers la terre
étrangère, tes amis pleurent encore pour toi ; et
puis un amant et un frère, le cœur déchiré, te
cherchent partout.
Oui, et nous aussi, Madeleine, pouvons
pleurer pour toi, car tu étais aussi innocente que
pure, et les lis n’étaient pas plus blancs que toi,
avant que tes mains ne fussent forcées à
l’indolence, sœur aînée du mal, et avant que la
pauvreté n’eût soufflé la folie dans ton oreille.

149
VII

La recherche – Le mauvais chemin

Dès que Borrowdale eut quitté le théâtre de la


rixe et disparu avec ses amis, Mark et Guillaume,
les deux principaux auteurs de l’attroupement,
s’entretinrent pendant quelques instants à voix
basse.
Puis ils passèrent chacun un bras sous les bras
du jeune homme à qui Borrowdale avait parlé et
l’invitèrent à les suivre hors de la foule.
Il ne leur opposa aucune résistance. Comme
ils paraissaient tous les trois paisibles, on les
laissa continuer leur route sans les inquiéter.
Bientôt ils se trouvèrent seuls.
Ils se dirigèrent vers le faubourg méridional de
la ville, et, après avoir marché en silence pendant
un quart d’heure à travers les rues transversales et
les routes à demi établies de cette localité, ils

150
débouchèrent sur le marécage où s’élevait la
misérable bicoque que leurs amis avaient
récemment quittée.
– Par ici, dit Mark ; nous ne voulons pas
encore vous tuer.
En même temps ils entraînaient leur
prisonnier, qui commençait à donner des signes
d’alarme et manifestait l’intention de leur
échapper.
– Non, continua Mark, nous ne voulons pas
vous tuer. Vous allez entrer ici avec nous, et nous
nous expliquerons.
Il le poussa dans la hutte et referma la porte
sur eux.
Le lieu était sombre et désolé, bien propre à
intimider un homme faible de caractère et
bourrelé de remords comme l’était le prétendu
séducteur de Madeleine, Grantham (on l’a
reconnu), ainsi qu’il disait s’appeler.
Nulle lumière, sauf la clarté pâlotte d’un rayon
de lune, ne pouvait lui indiquer l’étendue du
danger qu’il courait.
Cependant un de ses gardiens lui paraissait

151
plus disposé à l’emportement qu’à la pitié, et tous
deux le tenaient en leur pouvoir, loin de toute
assistance.
Il fallait qu’il leur obéît, qu’il en passât par où
ils voudraient. C’était assez pour effrayer un
homme même plus résolu que lui.
Il demeura tremblant au milieu de la pièce, en
essayant de démêler dans les mouvements de
Mark et de Guillaume les sentiments qui les
animaient.
Le premier boucha la fenêtre et intercepta
ainsi la seule lueur qui éclairait le bouge.
Grantham sentit une sueur glacée baigner ses
tempes.
– Que voulez-vous de moi ? s’écria-t-il avec
un indicible accent de terreur.
On ne voyait goutte dans la pièce.
– Donne-moi une allumette, Guillaume,
demanda Mark, qui avait fini sa besogne.
– Je n’en ai point, répondit celui-ci.
– Moi, j’en ai. En voici ! exclama Grantham
terrifié par les ténèbres.

152
– C’est bien, dit Mark, passe. Ça me servira à
voir ton visage. J’y tiens particulièrement à voir
ton visage. En tout cas, n’aie pas peur. Tu m’as
l’air d’être sensible comme une femme. Eh !
malédiction, ne pouvais-tu exercer cette
sensibilité en faveur d’une pauvre fille
innocente ? Ah ! je m’en doutais. Je t’épiais
depuis quelque temps, misérable fat ! Seulement,
je ne croyais pas...
– Ne parle pas de ça, Mark, dit Guillaume
d’un ton sombre. Ce qu’il nous faut avant tout,
c’est la trouver.
– Bon, bon ! reprit Mark, qui venait d’allumer
un bout de chandelle et de déposer son pistolet
sur la table en jetant au jeune homme un regard
farouche. Nous voulons savoir de toi où est la
jeune fille, entends-tu ? Pas de mensonges ! tu ne
pourrais nous tromper. Allons, dépêche ; que je
sache tout, ou, par le ciel, je te jure que tu ne
sortiras pas vivant de cette chambre !
Grantham était si épouvanté que ses dents
cliquetaient, ses genoux s’entrechoquaient
bruyamment.

153
Il était incapable d’articuler une parole.
– Allons, monsieur, dit Guillaume avec plus
de chagrin que de ressentiment, vous nous avez
fait plus de mal peut-être que vous n’en pourriez
supporter ; et si nous ne souffrions pas tant de la
perte de cette jeune fille, vous seriez peut-être
dans une position pire que maintenant. Mais vous
êtes un jeune homme riche, imprudent comme le
sont vos pareils, et quoi que j’endure, je suis prêt
à entrer en arrangement. Vous avez commis un
coup bien méchant et bien lâche, monsieur ! mais
je ne veux pas vous faire de mal ; ça ne réparerait
rien. Dites-nous seulement où elle est et aidez-
nous à la ramener. Pour peu que vous soyez
honnête, vous voyez maintenant ce que vous avez
fait. Vous êtes content de réparer vos torts, n’est-
ce pas ?
Grantham fut évidemment plus touché par la
franche et mâle générosité du malheureux amant
de Madeleine que par les féroces menaces de son
frère.
Aussi répliqua-t-il d’un ton agité :
– Oui, oui, je vous dirai tout. Vous pourrez me

154
croire. Seigneur, il fallait que je fusse fou ! Sans
cela, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait. Je ne sais
ce qui m’a rendu aussi mauvais ! Ah ! je le
regrette, je le regrette bien, je vous le jure,
messieurs !
En disant ces mots, il fondit en larmes.
– Ce n’est pas ça qu’il nous faut, dit
brutalement Mark.
– Me croirez-vous si je vous dis tout ce que je
sais ? reprit-il d’une voix entrecoupée par les
sanglots, et avec des gestes qui ne pouvaient
laisser soupçonner sa sincérité.
– Va, dit Mark.
– Je ne sais où elle est maintenant, mais je
vous aiderai à la retrouver. Je ne l’ai pas vue
depuis la nuit dernière et l’ai anxieusement
cherchée tout le jour. Je vous expliquerai toute
l’affaire, du commencement à la fin, si vous
voulez me croire.
– Allons, nous croirons la vérité, dit Mark.
– Je suis venu d’Angleterre ici il y a environ
six mois, dit Grantham reprenant confiance en
voyant qu’ils le traitaient avec plus de douceur.

155
Depuis, j’ai toujours cherché de l’emploi, et, dans
ce but, j’ai parcouru toute la province, mais en
vain, je n’ai rien trouvé. Je me suis offert pour
toute espèce de choses, même pour le travail
manuel, et sans rien découvrir. Le désespoir m’a
aigri le cœur. Je me suis laissé abattre. À la fin,
j’ai imploré la compassion d’un marchand de
cette ville, que ma famille avait connu dans des
circonstances toutes particulières. Ces
circonstances lui défendaient de me refuser ce
que je demandais. Il m’admit dans sa maison.
Tandis que j’étais chez lui, je vis votre sœur qui
travaillait dans un magasin en face du nôtre.
– Bien, continuez, dit Mark.
– Elle me frappa de suite, et si coupable qu’ait
été ma conduite plus tard, je vous assure que
j’éprouvai pour elle un sentiment profond, vrai.
Quand elle eut quitté son emploi, je la revis en
diverses occasions, mais jamais par convention
ou de son consentement, jusqu’à la dernière fois,
époque où je pense que, comme moi, elle était
fort égarée par ses malheurs et ceux de ses amis,
car elle en parlait sans cesse. Poussé par
l’influence qu’elle avait exercée sur mon esprit et

156
par les indignités dont on m’accablait dans la
maison où je restais, dont le maître, quoique plus
redevable cent fois à ma famille que je ne l’étais
à sa charité me faisait subir toute sorte d’avanies,
je pris l’odieux parti de lui voler une grosse
somme, de quitter le pays et d’engager la jeune
fille à m’accompagner.
– Quoi ! doublement coquin ? s’écria Mark
frappant violemment son poing sur la table. Ce
n’était pas assez de perdre la réputation de ma
sœur, vous vouliez l’entraîner en prison avec
vous ! Vous en vouliez faire une voleuse, jour de
Dieu !
Il serra son pistolet entre ses doigts crispés et
grinça des dents.
– Mark, dit Guillaume posant la main sur
l’épaule de son ami, nous la retrouverons. Sois
calme, c’est ton devoir. Pense où le manque
d’ouvrage t’a poussé toi-même.
Le fils de Mordaunt lâcha le pistolet et,
secouant amèrement la tête, se laissa choir sur un
des sièges mutilés. Puis il plaça son menton dans
la paume de ses mains et regarda les deux autres

157
dans un sombre silence.
– Allez, allez, dit Guillaume au jeune homme
qui baissait les yeux avec une navrante confusion.
– Il me reste si peu de chose à vous dire,
reprit-il, que vous aurez de la peine à croire que
je vous ai tout dit. Mais qu’y faire ? Je ne puis
dire que ce que je sais. J’en suis bien fâché, mais
il est trop tard. Je l’ai vue hier soir, et, en lui
promettant d’aider ses parents, j’ai réussi à la
persuader de m’accompagner. Je la quittai un
instant, pour faire mes préparatifs, et lui envoyai
un traîneau ; mais quand je la revis ensuite, elle
avait apparemment changé d’idée. Elle me pria
d’arrêter le traîneau et de lui permettre de revenir
chez ses parents ; peut-être l’eusse-je fait ; mais
j’avais découvert que l’alarme avait déjà été
donnée et que j’étais poursuivi. Effrayé, je ne
songeai plus qu’à mon évasion et lançai mon
traîneau en avant, sans savoir où j’allais. D’abord
elle aussi fut épouvantée et se cramponna au
traîneau ; mais après que nous eûmes fait dix ou
douze milles et fûmes à quelque distance de ceux
qui nous poursuivaient, elle se calma et me pria
de la mettre à terre. Ma frayeur était telle que,

158
bien que je l’entendisse me parler, je ne
comprenais pas ce qu’elle disait. Tout à coup elle
sauta sur le bord de la route. Je me retournai, et
mes craintes redoublèrent en apercevant le
traîneau qui me donnait la chasse. Ma seule
pensée fut de fuir, d’échapper à la prison.
Fouettant donc les chevaux de toute ma force, je
repartis plus vite que jamais. Ce fut une lâcheté,
une infamie, de la laisser dans cet état, oh ! je ne
le sais que trop ! Ma conscience me le reproche
cruellement, mais la peur... Tenez, je ne sais pas
ce que je faisais.
– C’est bon ; après ? dit Mark.
– Après ? Je ne l’ai pas revue depuis. Pour
moi, je réussis à dépister les officiers de police et
résolus de revenir avec ce que j’avais dérobé et
de me mettre entre les mains du propriétaire.
Mais, en arrivant à Toronto, je me souvins tout à
coup que j’avais placé au doigt de la jeune fille
un anneau d’une valeur considérable et que, dans
ma frayeur, j’avais oublié de le lui reprendre. Il
m’était impossible de rentrer chez mon patron
sans cet anneau. Et aujourd’hui, j’ai couru de tous
côtés pour la découvrir, mais sans succès. Ma

159
punition est méritée, je suis perdu pour la vie.
Mon acte a été celui d’un homme bas, vil,
indigne de la lumière, il est retombé justement
sur son auteur. Mais, quoique vous ne soyez
guère disposés à me croire, je vous déclare que
cette réflexion me contente plus maintenant, que
ne l’aurait fait la plus complète réussite de mes
détestables projets. Elle, c’est une bonne et noble
fille, ajouta-t-il avec des larmes dans la voix ;
vous la pourrez aimer aussi tendrement
qu’auparavant quand vous la retrouverez, car elle
est aussi pure que la dernière fois que vous l’avez
vue. Elle a en tout agi contre sa volonté ; moi seul
suis à blâmer.
– Et c’est là tout ce que vous savez ? demanda
Guillaume, un peu remis par cette nouvelle, à
laquelle il se sentait tout prêt à donner sa
confiance.
– C’est tout, répondit Grantham. Je me suis
mis entièrement entre vos mains ; vous pouvez
précipiter ma ruine ou vous montrer encore plus
généreux que vous n’avez été jusqu’ici et m’aider
à défaire ce que j’ai fait. Si vous connaissiez le
chagrin auquel je suis maintenant en proie ! Mais

160
c’en est fait. Il n’est pas en mon pouvoir de
réparer le mal que j’ai causé. Pourtant je suis
disposé à tout tenter. Voulez-vous me laisser
partir ?
– Vous laisser partir ! s’écria Mark bondissant
sur ses pieds. Est-ce que vous ne pensez pas que
vous méritez d’être tué comme un chien enragé ?
– Paix, paix. Mark ! dit Guillaume. Les
emportements ne remédieront à rien.
Puis, se tournant vers Grantham, il lui dit en se
promenant en long et en large dans la pièce :
– Vous voyez, monsieur, ce qu’ont produit vos
folles passions. Je fais la part de votre
imprudence de jeune homme, de la mauvaise
éducation que vous avez reçue et qui vous fait
regarder comme un jouet une pauvre fille qui n’a
que sa vertu pour être respectable et respectée. Je
sais cela. Peut-être n’est-ce pas votre faute ; mais
votre conduite n’en est pas moins criminelle pour
cela, et j’espère que cette leçon vous apprendra
que, quoique pauvres, nous avons du cœur et des
sentiments. Nous nous respectons aussi bien que
vous, monsieur ; et nos amis nous sont aussi

161
chers que vous le sont les vôtres. Il se peut que
nous soyons misérables, sans éducation, mais
nous ne sommes pas des barbares. Ce n’est pas
votre faute si la pauvre enfant n’est pas
complètement perdue. Et même à ce moment
nous ne savons ce qu’elle est devenue. Pensez-
vous que personne ne l’aime ? Pensez-vous
qu’elle n’a pas un père, une mère, des frères, des
sœurs qui la chérissent tendrement ? Et n’était-ce
pas la plus innocente et la meilleure fille qui fût
au monde ? Où en sont vos sentiments
maintenant ? Qu’en pensez-vous, vous qui si
légèrement compromettez une fille parce qu’elle
n’est protégée ni par la fortune ni par la richesse ?
Voyez-vous l’étendue de votre crime ? Je ne
pense pas que ce soit parce que vous manquez
tout à fait de droiture ; peut-être n’est-ce pas
cela ? Mais vous auriez dû songer à ce que vous
faisiez, et vous devriez savoir que la vertu doit
être respectée et tenue pour sacrée aussi bien à
l’égard d’une fille pauvre que d’une fille riche.
La seconde n’est pas plus recommandable que la
première, quelquefois elle l’est moins. Si c’eût
été votre sœur, peut-être auriez-vous tué l’homme

162
qui aurait fait ce que vous avez fait. Mais peut-
être aussi devons-nous en cela vous enseigner
une leçon que vous ne connaissez pas. Quoique
dans la misère, nous ne nous conduisons pas en
sauvages. À présent, monsieur, voulez-vous nous
aider à la retrouver ? Si nous la retrouvons et si
tout ce que vous avez dit est vrai, nous vous
apprendrons quelque chose que vous vous
rappellerez sans doute.
– Oui ! s’écria Grantham, vaincu par la
noblesse des remarques de cet homme qui était si
fort son inférieur au point de vue de l’instruction
et des avantages naturels ; oui, monsieur, j’irai
partout avec vous. Je ferai tout ce que vous
voudrez. Que dois-je faire ? Il est possible qu’elle
se trouve dans quelqu’une des fermes aux
environs du lieu ou elle a quitté le traîneau ? Je
ne crois pas qu’elle soit revenue à Toronto.
Non, elle n’est pas en ville, dit Mark, sans ça
elle viendrait ici.
– Allons alors, je vais vous conduire, dit
Grantham.
– Oui, dit Guillaume, allons vite.

163
– Ça va, fit Marc ; ça va ! mais je crois qu’elle
doit être quelque part sur la route. Elle n’est pas
en ville. Il faut battre le pays. C’est bien, jeune
homme, dit-il à Grantham en replaçant le pistolet
dans la poche de côté de son maigre capot ; c’est
bien, j’en ai le cœur net, maintenant. J’ai la tête
chaude, mais ne suis pas déraisonnable. Nous
sommes tous des misérables, chacun dans son
genre, ça c’est vrai. Peut-être aussi n’est-ce pas
notre faute. Mais il y a deux objets que j’aime
par-dessus tout au monde : ma mère et ma sœur !
C est un ange que ma sœur, voyez-vous, et s’il le
fallait, je mourrais pour elle. Rappelez-vous ça.
Je ne dis pas ce que je ne pense pas, moi ! Je
l’aime et je mourrais pour elle. Ah ! celui qui lui
ferait du mal !... Mais partons ; il est temps.
En disant cela il éteignit la chandelle, et ils
sortirent tous trois de la hutte.
Afin de ne pas être découverts, ce que
craignait vivement Grantham, ils traversèrent les
champs et se tinrent aussi loin que possible des
voies ordinaires de communication, jusqu’à ce
qu’ils fussent à une bonne distance de la ville.

164
Quand les accidents du terrain les forçaient à
prendre la grand-route, le jeune fugitif se plaçait
entre ses compagnons, de manière à éviter le
regard des gens qui passaient de temps en temps
près d’eux.
Obligés de prendre des informations à une
foule de fermes, ils avancèrent peu dans leur
excursion.
Aussi était-il près de minuit quand ils
arrivèrent au lieu où, suivant le rapport de
Grantham, Madeleine avait quitté le traîneau.
La place était isolée, sauvage.
Cependant, sur la plaine de neige qui se
déployait à perte de vue, on pouvait, au clair de
lune, distinguer une maison solitaire.
Une faible lueur s’en échappait ; et comme il
semblait fort probable que la jeune fille se fût
réfugiée là, puisque c’était la seule habitation
voisine, ils s’approchèrent et frappèrent
doucement à la porte.
– Qui est là ? cria de l’intérieur une voix de
femme aigre et rauque.
– Des amis... amis ! répondit Guillaume.

165
Ce ne fut qu’après de longues explications que
la femme, qui paraissait seule, se décida à ouvrir
la porte. Mais, à la fin, elle l’ouvrit toute grande,
dit aux visiteurs de la fermer, puis elle se retira
devant l’âtre, s’assit par terre, plaça ses coudes
sur ses genoux, ses joues dans les paumes de ses
mains et regarda les trois hommes d’un air
insoucieux en apparence.
C’était une petite vieille, osseuse, ridée
comme un champ nouvellement labouré ; mais
elle avait l’œil vif, le nez pointu, les lèvres
minces, l’air rien moins qu’avenant, et la
singulière position qu’elle avait prise n’ajoutait
pas à ses attraits.
– Eh bien ! que voulez-vous ? dit-elle
rudement quand ils eurent fermé la porte derrière
eux.
– Nous venons vous demander, dit Guillaume,
si vous ne savez rien d’une jeune fille qui s’est
égarée, par ici, croyons-nous, la nuit dernière.
– Oui, je le pense, répondit la femme.
– Oh ! vraiment ! pouvez-vous nous dire où
elle est ?

166
– Eh ! où sont tous les autres, dit brusquement
la vieille ; – dans les États, quoi donc ! Elle avait
un noir, un nègre avec elle. C’est elle, je suppose,
hein ?
Les deux amis jetèrent aussitôt les yeux sur
Grantham, qui leur expliqua sur-le-champ que tel
pouvait bien être le cas et leur raconta les
circonstances qui avaient pu le déterminer.
– Mais dites-nous, la bonne femme, pourquoi
supposez-vous qu’ils soient allés aux États-Unis ?
dit-il en l’examinant.
– Eh ! parce que vous la cherchez, quoi donc !
dit la femme en levant les épaules. Je ne sais rien
de plus là-dessus. Ils sont venus ici et ont
demandé à coucher pour la nuit. La jeune fille
semblait très mal. J’ai compris que le nègre
voulait la conduire à ses amis, aux États, et qu’ils
étaient en route pour s’y rendre. Il parla des États
durant la plus grande partie de la nuit. C’est là
tout ce que je sais. Je n’étais pas levée quand ils
partirent le matin. C’est tout ce que je sais. Il la
connaissait sans doute ainsi que ses parents et l’a
suivie aux États. C’est tout comme ça.

167
– Sa conduite avec elle me fait vraiment croire
qu’il la connaissait, dit Grantham.
– Bon, c’est là une excellente nouvelle, si elle
est vraie, dit Guillaume. Elle est peut-être rendue
près d’eux maintenant. Dites-vous qu’elle était
malade, bonne femme ?
– Elle avait l’air de l’être, pas beaucoup peut-
être ; je ne suis pas curieuse, vous savez. Le
nègre était très obligeant pour elle.
– Et vous ne savez rien de plus sur son
compte, pas de quel côté ils se proposaient
d’aller ?
– Non.
– Vous paraissez bien seule ici, ma bonne
femme ?
– Seule ! hélas oui, seule ; trop seule, dit-elle
en tressaillant. C’est pas étonnant d’ailleurs, rien
à faire ici. Où est mon mari ? où sont mes fils ?
Tous aux États, chercher de l’ouvrage. Ici je
périrai de faim à moins d’un changement en
mieux. Mais c’est pas leur faute. Ils travaillaient
dur, et nous fûmes bien tant qu’ils purent
travailler. Mais le pays semble ruiné. Pas moyen

168
d’y trouver de l’emploi. Allez à la ville, vous y
verrez la manufacture où ils travaillaient et une
foule d’autres tombant en ruines, et des masses
de familles qui avaient là leur pain, réduites à
mendier. Et c’est de même partout. Nos gens ont
parcouru la moitié du pays, sans rien gratter.
C’est partout la même chose.
– J’en suis peiné pour vous, dit Guillaume.
Mais ce que vous dites est vrai. Nous souffrons
du même mal. Ah ! c’est sûr, trop sûr !
Se tournant vers Mark :
– Que ferons-nous ? Mon avis est qu’il faut les
suivre.
– C’est le mien aussi.
S’adressant alors à Grantham, Guillaume lui
dit :
– Vous ne pouvez partir, monsieur, avant que
nous ne les ayons rejoints. Vous allez nous
suivre. Je sais quelque chose de la route que nos
amis ont prise et je pense qu’il est assez probable
que la pauvre fille aura été de ce côté. La
Providence l’aura conduite à eux !
– J’irai, dit chaleureusement Grantham.

169
Ne pouvant obtenir d’autres renseignements
de la pauvre femme, et supposant, d’après ce
qu’ils avaient appris, que Madeleine était tombée
entre les mains d’un protecteur qui connaissait les
mouvements de ses amis, ils se mirent tout de
suite en marche avec un redoublement d’espoir et
de vigueur.
Ils croyaient que chaque pas les rapprochait de
l’objet de leur vive sollicitude.
Mais, hélas ! pour la pauvre Madeleine,
chaque pas était un nouvel anneau qu’ils
ajoutaient à la chaîne de ses infortunes.

170
VIII

Justice intolérante – Un autre anneau

Deux jours après l’entrée de Madeleine à


l’hôpital, M. Fleesham, le front rayonnant d’un
triomphe moral et le maintien resplendissant de
l’éclat de la vertu victorieuse, se présenta chez
Borrowdale et dit :
– Eh bien, Borrowdale, enfoncé, mon cher ;
encore enfoncé !
– Eh ! qu’y a-t-il ? Qui est enfoncé ?
– Qui ? Il le demande ! Mais vous, brave
philanthrope, vous, pardieu ! Votre charmante
protégée, cette incarnation de l’innocence, ce
type de la simplicité, ce parangon de l’honnêteté,
eh ! eh !
– Où voulez-vous en venir ?
– Vous êtes pressé ? je vous satisfais. Donc,
sans plus de paroles, votre ange incompris n’est

171
que la receleuse d’une bande de voleurs et de
fripons... Moins que rien, vous comprenez ! La
bande a levé le pied et laissé votre pudibonde...
Vous l’appelez ?
Borrowdale resta silencieux, quoiqu’une
expression de dédain glissât sur son visage.
– Sans doute, poursuivit Fleesham se croyant
très spirituel ; sans doute, elle était trop simple
pour ces espèces-là ! ah ! ah ! ah ! Vous-même
jouissez d’une merveilleuse naïveté, mon cher
ami.
– Soit, soit ! Mais qui vous a si bien informé ?
D’où tenez-vous cela ?
– Oh ! de Dieu lui-même, reprit Fleesham
ravi. La confession est chose bonne à l’âme, vous
savez ; et surtout à une âme de son calibre !
Il s’assit avec la dignité d’un homme sur le
point de révéler un secret d’où dépend le sort
d’une nation.
– Écoutez-moi, dit-il gravement. Hier soir, la
malheureuse créature fut soumise à un
interrogatoire par les autorités. On lui demanda
où elle avait eu l’anneau trouvé en sa possession.

172
Il lui fallut naturellement rendre compte d’elle-
même. Et alors – à travers un long
emberlificotage que personne ne put comprendre,
croire encore moins, – elle donna une soi-disant
adresse en ajoutant qu’à cette place on trouverait
sa mère et son père. Les officiers de police se
rendirent aussitôt à la maison indiquée. Que
trouvèrent-ils ? Maison vide ; je dis maison,
j’aurais du dire repaire, car c’est un des bouges
les plus mal famés et les plus hideux de toute la
ville. Enfin la bande avait décampé. Sa présence
avait depuis longtemps alarmé le quartier, et
plusieurs habitants devaient faire une déposition
en règle contre ces bandits lorsqu’ils se
déterminèrent à vider les lieux. Mais ils ne le
firent pas sans saccager l’horrible cahute qu’ils
habitaient. Plancher, plafond, lambris, tout fut
mis en pièces, sans doute pour cacher la trace de
quelque crime sanglant. Qui sait ? On a trouvé
dans les cendres du foyer des os, qui, dit-on,
ressemblent à des ossements humains. Je n’en
crois rien, mais... Enfin, les misérables se sont
sauvés au milieu de la nuit, après avoir dévalisé
une bonne partie de la ville, et depuis l’on n’en a

173
plus entendu parler.
« Une troupe de pillards ! rien que ça. Et pour
ménagère ils avaient qui ? L’objet de vos soins,
de votre tendresse... Ah ! ah ! ah ! pas de chance,
mon cher Borrowdale ! Enfin, la belle est arrêtée,
elle pâtira pour les autres. Votre charité nous a
valu une bonne prise. Hé ! hé ! à quelque chose
malheur est bon. Soyez plus circonspect une autre
fois, Borrowdale. La confiance en ces sortes de
vilains est une sottise. Est-ce que la vertu se
réfugie jamais sous leur laide figure ? allons
donc ! La confiance, je l’admets ; je l’aime, la
confiance ; mais elle doit avoir une base, une
base solide, monsieur !
Oui, en vérité, Fleesham, vous avez triomphé.
Votre âme magnanime doit être dans la
jubilation. C’est si beau ce que vous avez fait là !
C’est si noble ! Vous êtes jaloux, ô immaculé
Fleesham, de faire prédominer les droits éternels
de la justice et de la morale publique, sans oublier
l’affaire du diamant de votre femme !
Oh ! soyons vertueux à votre exemple. Envers
le ciel et la terre soyons vertueux ! Que ce qui est

174
souillé n’approche pas de nous ! Brisons,
anéantissons tout ce qui n’est pas vierge !
Nous sommes sans taches, purs comme
l’enfant qui vient de naître, levons donc fièrement
les yeux vers la voûte céleste en plantant notre
talon de fer sur la tête des méchants !
Puisse le monde rivaliser d’ardeur avec vous,
virginal débitant de préceptes et de calculs !
Pourquoi les humains, à votre exemple, ne
s’engraissent-ils pas de moralité et de rosbif, et
ne sont-ils pas souverainement vertueux ? Oui, en
vérité, soyons vertueux, vertueux et moraux
aussi, ou que la terre s’entrouvre pour nous
engloutir !
Cette nouvelle inattendue ne manqua pas de
peiner grandement Borrowdale.
Il demeura quelque temps sans pouvoir
répondre. Depuis quarante-huit heures il prenait
un intérêt singulier à la jeune fille, et plus d’une
fois il avait juré à Fleesham qu’il la croyait
innocente.
Le visage de Madeleine était si doux, si
sympathique que tout honnête homme, sans

175
prévention, aurait éprouvé les mêmes sentiments
que le bon monsieur Borrowdale.
Vous, lecteur, n’eussiez pas manqué de jurer
comme lui qu’elle n’était point coupable.
Il plongea les mains dans les poches de son
pantalon, par crainte peut-être
qu’involontairement ses doigts ne rencontrassent
ceux de son impeccable informateur, et s’écria :
– Quoi ! vraiment, Fleesham, vous me dites
que vous pouvez croire à tout ça, après avoir vu
le visage de cette enfant ?
– Ta ! ta ! ta ! fit dédaigneusement l’autre ;
son visage ! Quelle confiance peut inspirer un
visage ? Qui est-ce qui juge des gens sur la mine
aujourd’hui ?
– Miséricorde divine, c’est impossible !
exclama Borrowdale bondissant sur son siège ;
c’est impossible ! Cette jeune fille compagne de
voleurs, d’escrocs, de... Non, non, ce n’est pas,
j’y mettrais ma tête à couper ! Est-ce que je ne
l’ai pas vu hier ? Est-ce que je n’ai pas causé
avec elle ? N’ai-je pas été complètement
convaincu de son innocence ? Non, vous dis-je ;

176
c’est faux ! Ma fille elle-même n’est pas plus
innocente du mal qu’elle.
– Mais l’avez-vous questionnée ?
– Questionnée ! dit Borrowdale avec mépris.
Est-ce qu’on questionne une enfant dans sa
position ? La questionner ! Mais que voulez-vous
demander à un ange qui a à peine la force
nécessaire pour articuler un nom ? La
questionner ! le ciel m’en préserve !
– C’est bon, dit Fleesham un peu gêné ; mais
elle est mieux maintenant. Demain, vous pourrez
lui faire en prison les questions que vous
voudrez.
– Jamais ! exclama Borrowdale se levant et
donnant un coup de poing formidable à la table.
Je me suis engagé ; je suis sûr de son innocence,
et je la prouverai, monsieur.
Le bon philanthrope était épuisé.
De grosses larmes jaillirent de ses yeux, et,
détournant la tête pour cacher sa faiblesse, il se
promena avec agitation dans l’appartement.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’il fût
assez maître de lui-même pour reprendre la

177
conversation.
Quand il se crut calmé, il s’assit de nouveau,
et regardant son interlocuteur en face :
– Fleesham, lui dit-il d’un ton lent et posé,
j’espère que vous n’allez pas faire mettre en
prison cette jeune fille avant que nous ayons pris
toutes les informations nécessaires à son endroit.
Je réponds d’elle. Donnez-moi une semaine, ou
plutôt dix jours. Je prendrai soin de la jeune fille ;
et, si dans cet intervalle je ne réussis pas à
prouver son innocence, les autorités s’en
arrangeront. Vous pouvez vous fier à moi,
Fleesham. Dans dix jours d’ici elle viendra
répondre à l’accusation. Je suis tellement sûr de
son innocence, que je la garderai chez moi.
Madame Borrowdale a besoin d’une domestique.
J’ai la certitude que sur ma recommandation elle
se fera un plaisir de l’essayer.
– Ma foi, Borrowdale, je suis désolé de voir
que vous vous engagiez dans une entreprise
infructueuse. Mais, vous le voulez, je cède à
votre demande. Seulement, dans votre intérêt, je
n’accorderai que dix jours. Faites à votre guise.

178
Vous vous en repentirez. Elle abusera de votre
confiance !
Après une légère discussion pour terminer
leurs arrangements, le compromis fut accepté de
part et d’autre, et Fleesham se leva pour partir.
Il avait sur le visage une expression de
compassion pour la simplicité de Borrowdale,
merveilleuse à voir.
Fleesham le plaignait. Du fond de sa vertueuse
âme il le plaignait.
Aussi éleva-t-il ses regards au ciel et remercia
l’étoile tutélaire de sa destinée de ne pas l’avoir
créé mou, de ne pas l’avoir affligé d’un caractère
crédule, enfin de ce que lui, Fleesham, n’était pas
de la même pâte que Borrowdale.
– Dieu veille sur cette maison ! dit-il après
s’être approché de la fenêtre et en apercevant une
famille entière de mendiants dépenaillés,
colportant la misère à travers la neige et le froid,
par bravade sans doute et pour blesser les gens
délicats ; – Dieu veille sur cette maison, voilà
encore une scène de vagabonds paresseux !
Comment s’étonner que la confiance manque

179
quand, jour et nuit, nos portes sont assiégées par
des gueux de cette sorte ? Que ne les renvoie-t-on
quêter dans leur pays, s’ils veulent quêter ?
– Pauvres gens ! fit Borrowdale d’un ton
distrait, ils doivent avoir bien froid. Ils sont à
demi nus ! Que de misères, grand Dieu ! ici-bas !
– C’est vrai, dit Fleesham comme pris d’un
mouvement de pitié, car il crut avoir trouvé une
occasion favorable pour entretenir son ami de sa
politique commerciale. C’est vrai ; et pourtant, si
difficile qu’il leur soit évidemment de se procurer
des vêtements, ça leur serait bien plus difficile
sous l’empire de votre système de protection,
puisque vous frapperiez d’une nouvelle taxe tous
leurs effets, hé ! Borrowdale ?
– Quoi ? que dites-vous ? s’écria Borrowdale
arraché à sa rêverie par cette accusation
extraordinaire.
– Je dis que la protection leur enlèverait plus
que jamais la possibilité de se procurer des
vêtements, puisque vous chargeriez toute chose
de nouveaux droits.
– De nouveaux droits ! Que voulez-vous dire,

180
monsieur ? Ah ! un moment, permettez-moi de
vous corriger sur ce point. Que voulons-nous
donc faire ? Écoutez. Nous voulons placer à leur
porte le fabricant des articles dont ils ont besoin,
au lieu de l’avoir à trois mille milles d’ici. Qu’en
résulte-t-il ? C’est qu’au lieu d’avoir à payer,
comme maintenant, pour chaque verge d’étoffe
qu’ils portent : – d’abord, l’agent
commissionnaire, qui réduit la pièce de quelques
pouces, puis le transport qui la réduit d’un quart,
puis l’importateur qui rogne encore un bon bout,
et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle arrive aux
pauvres gens qui n’obtiennent qu’une demi-verge
pour l’argent d’une verge ; au lieu de cette taxe
en gros, notre politique est de donner un article
qui vienne directement de chez le fabricant, et de
fournir une verge d’étoffe pour l’argent d’une
verge, sans déduction aucune. C’est notre
manière de taxer, à nous. C’est ainsi que
fonctionne partout notre politique. Prenez quoi
que ce soit, d’un usage commun même, si vous
voulez, et vous verrez que ce quoi que ce soit, ne
vînt-il que des États-Unis, vous coûte le double
de ce qu’il coûterait fabriqué ici. Prenons d’autre

181
part les caoutchoucs que vous portez à ce
moment même à vos pieds, si vous voulez : quel
est le résultat de la taxe à laquelle ils sont
soumis ? Si vous voulez vous donner la peine de
remonter au temps où le commerce en était libre,
vous verrez que le prix était de 6s. 3d. par paire,
tandis que maintenant l’imposition de la taxe a
élevé nos fabricants de Montréal et nous permet
de confectionner les caoutchoucs nous-mêmes et
de coter le même article 4s. C’est de cette façon
que nous prétendons taxer les manufactures. On a
obtenu le même résultat dans la cordonnerie, pour
les bottes et les souliers. Ils sont maintenant à dix
ou quinze pour cent meilleur marché au moyen
de la taxe, parce que nous les fabriquons chez
nous et ne sommes plus forcés d’aller les
chercher à Boston. De plus, en adoptant les
principes du libre-échange comme en Angleterre,
nous donnerions à ces pauvres gens les choses
nécessaires à leur vie, le thé, le sucre, le café et la
mélasse exempts de droits, tandis qu’avec votre
politique actuelle vous imposeriez sur ces articles
une taxe de 15 ou 20 pour cent. Voyez-vous cela,
Fleesham ?

182
Fleesham voyait peut-être, mais Fleesham ne
disait mot.
– Mais, continua Borrowdale, si désirable que
soit cela, ce n’est rien, simplement rien. De
quelle utilité, je vous le demande, seraient les
marchandises à bon marché pour ces misérables ?
C’est qu’ils pourraient acheter aussi facilement le
drap fin que le droguet commun. Qu’est-ce que
notre politique de protection ? C’est non
seulement de donner les marchandises à bon
marché, de fournir du travail à ceux qui n’en ont
point, de retenir les pauvres dans des habitudes
d’ordre et d’économie, de les couvrir
d’habillements commodes et même élégants,
mais c’est encore d’enlever aux rues cette nuée
de malheureux qui les encombrent, d’en faire des
citoyens respectables et des hommes honnêtes.
Fleesham branla la tête d’un air douteux ; au
fond pourtant il se sentait vaincu, et, quand il
partit, peu d’instants après, sa physionomie était
loin de porter l’expression radieuse qui la
caractérisait à son arrivée chez Borrowdale.
Ce dernier se leva et se promena anxieusement

183
dans la chambre.
– Il est extraordinaire, bien extraordinaire, que
ce Morland ne soit pas venu, murmura-t-il avec
agitation. J’avais promis d’intercéder pour lui...
Bon Dieu ! c’est à n’y rien comprendre. Il doit
connaître cette fille ! Je le trouverai. Il faut que je
le trouve...
À ce moment quelqu’un entra.
– Ma chère femme, dit Borrowdale
s’approchant de la personne qui entrait et lui
prenant les mains ; ma chère femme, vous
prendrez soin de cette jeune fille. Elle est
innocente, j’en suis sûr. Vous pourrez l’utiliser à
la maison pendant quelques jours, tandis que je
m’occuperai de l’affaire, n’est-ce pas, ma
bonne ?
– Oh ! sans doute, dit madame Borrowdale.
Pauvre petite ! va-t-elle mieux ?
– Oui, on me l’a dit.
– J’en suis contente. Et, si elle est telle que
vous me l’avez dépeinte, elle n’est pas coupable.
La prison n’est pas faite pour une enfant comme
elle. La laisser là une minute serait la perdre à

184
jamais. Pauvre chère petite !
Le lendemain, Madeleine était installée chez
M. Borrowdale.
Nous renonçons à décrire sa reconnaissance
pour la bienfaisante et vertueuse famille qui
l’avait ainsi prise sous sa protection.

185
IX

Tristes propos – Justice professionnelle

Neuf jours s’étaient écoulés depuis


l’admission de Madeleine chez Borrowdale, le
dixième commençait.
Laure et elle causaient dans le salon ! Par la
tristesse de leur visage on pouvait juger de la
tristesse de leur entretien.
Madeleine, la tête baissée, les yeux rougis par
les larmes, tortillait machinalement le coin de son
tablier et frappait convulsivement du pied sur le
parquet.
Les paupières de Laure aussi étaient humides.
Accoudée à son fauteuil, la tête renversée dans
sa main droite, elle regardait mélancoliquement
la pauvre accusée.
– Ça doit être lui, Madeleine, ça doit être lui,
dit Laure, poursuivant une remarque. Pourtant, il

186
semblait si bon ! Se peut-il qu’il ait été dégradé à
ce point ? Personne ne pouvait s’empêcher de
l’aimer, Madeleine, personne ! Cependant c’est
bien mal ; ah ! bien mal ce qu’il a fait là. Et je
suis sûre que c’est lui. D’après ce que vous
m’avez dit, ça ne peut être que lui.
Les pleurs, longtemps contenus sous ses longs
cils, coulèrent silencieusement comme des perles
liquides le long de son visage, et son sein battit
avec force.
Ce fut une accusation muette, mais éloquente :
le cri de l’amour trompé !
– J’en suis désolée, oh ! si vous saviez,
mademoiselle ! dit Madeleine en sanglotant. Je
donnerais tout au monde, ma vie, pour que cela
ne fût point arrivé ! Je n’ai jamais voulu faire le
mal et pourtant les choses ont tourné... Mon
Dieu ! mon Dieu !... Mes parents étaient si bons
pour moi ! aussi se peut-il que j’aie été assez
ingrate pour les quitter ? J’aurais dû patienter,
attendre ! Pourquoi donc ai-je fait cela ?
– Je ne crois pas qu’il y ait de votre faute,
Madeleine, dit Laure regardant distraitement le

187
feu à travers ses larmes. Non, vous n’eussiez
jamais pu songer à si mal faire.
– Oh ! non, non, mademoiselle ; non ! si
j’avais su !
– Eh ! je ne le pense pas, dit Laure. Je ne sais
rien de tout cela, vous savez, Madeleine ; rien du
tout. Ça me semble pourtant si étrange ! Je ne
puis m’en faire une idée, parce que je ne puis
comprendre. Mais je suis convaincue que vous ne
feriez pas le mal, et je suis sûre aussi que je ne
pensais pas que lui le fît jamais. Je sais pourtant
qu’il a fait quelque chose de très mal, parce qu’on
me l’a dit.
– Oh ! si vous le voyez, répliqua Madeleine se
tordant les mains, si vous le voyez, il vous dira
que je ne suis pas blâmable, c’est certain. Il
s’empressera de le faire. Mais je n’ai personne
pour parler en ma faveur. Tout le monde est parti.
Ma mère que j’aime tant, ma mère elle-même me
croit méchante, et il n’y a personne près d’elle
pour lui parler... personne, mademoiselle !
Pourquoi ne suis-je pas morte ? pourquoi, mon
Dieu ?

188
– Oh ! c’est un grand, grand malheur,
Madeleine. Pourtant papa les cherche ; il réussira,
j’espère. Mais lui, c’est fini ; on ne le retrouvera
plus... jamais... Ah ! Seigneur, quelle cruelle
idée ! ne jamais le revoir ! Oh ! j’irai plutôt moi-
même, oui, j’irai moi... Chut ! on sonne ; c’est
papa.
Une minute après, Borrowdale entrait dans le
salon. Rarement le chagrin avait marqué de son
sceau la bonne, joviale et souriante physionomie
de notre ami.
Aussi les deux jeunes filles frissonnèrent-elles
en le voyant pâle, défait et portant tous les signes
d’une profonde émotion.
Non seulement ses traits étaient altérés, mais
sa démarche était brusque, saccadée ; un
tremblement sensible agitait ses membres.
En entrant, ses yeux tombèrent sur Madeleine,
qui, frappée de l’étrangeté du regard de son
protecteur, devina instinctivement qu’un nouveau
malheur allait fondre sur elle.
Borrowdale essaya de se remettre un peu.
– Tiens ! te voilà, ma chère petite Laure, dit-il

189
en s’adressant à sa fille, qui se leva pour partir ;
non, non, reste ici, mon enfant.
Il la rassit doucement dans le fauteuil, et elle
essaya de lui adresser un sourire de
remerciement ; mais c’était au-dessus des forces
de la charmante fille, car un torrent de larmes
s’échappa à ce moment de ses yeux.
– Qu’y a-t-il, Laure ? Qu’as-tu, ma bonne
petite fille ? demanda Borrowdale la baisant
tendrement au front.
– Rien, papa, rien... Laissez-moi sortir, je vous
prie.
– Va, méchante ! Mais avant, séchez-moi ces
larmes, si ce n’est rien, et plus tard vous me
raconterez tout.
– Oui, dit-elle d’une voix inintelligible.
Laure couvrit de ses mains son joli visage et
se sauva toute confuse à sa chambre.
Là sa douleur fit explosion et elle éclata en
sanglots.
Borrowdale se tourna lentement vers
Madeleine, dès que sa fille se fut éloignée.
– Ah ! dit-il, je suis désolé par rapport à vous,

190
mon enfant. Je dois le confesser, notre affaire ne
va pas comme je voudrais. Que faire ? Sur ma
parole, je ne sais. Où sont vos amis ? Autre
problème. On ne peut mettre le pied sur leur
trace. Nous en avons besoin, très besoin,
pourtant ! Sans eux, comment prouver !... Moi
c’est bon, mais les autres ! les juges !
– Ce que je vous ai dit est vrai, la vérité pure,
monsieur !
– Je le crois, mon enfant, reprit-il en la
regardant avec la même bonté, mais avec la
même affliction. Vos dépositions et celles du
pauvre White s’accordent parfaitement et me
satisfont entièrement, mais par malheur elles ne
sont pas suffisantes pour satisfaire la loi et les
parties intéressées. Bon Dieu ! comment faire ?
comment nous en tirer ? répéta-t-il en tisonnant
machinalement le feu. Voilà le temps qui expire.
J’ai donné ma parole de ne plus m’opposer après
ce jour... Et rien à dire ou à faire pour les
convaincre. Je les ai bien vus, mais un mur de
pierre entendrait plutôt raison.
Madeleine pleurait à chaudes larmes.

191
– Je les attends de minute en minute,
poursuivit Borrowdale. Soyez calme, mon enfant.
Ils recevront encore vos dépositions. Mais que
leur diriez-vous de plus que ce que vous leur avez
déjà dit ? Je les ai priés de venir ici, car je suis
déterminé à ne pas vous laisser quitter mon toit si
je le puis. Mais que leur dire ?
– Oh ! ne me laissez pas emmener, monsieur,
ne me laissez pas emmener, je vous en conjure !
s’écria Madeleine, joignant désespérément les
mains. En prison ! Seigneur, que deviendrai-je !
Mes parents... ma mère... je n’oserais plus les
revoir. Ma pauvre mère ! elle en mourrait de
chagrin ! Et je suis innocente ! le ciel sait que je
suis innocente !
Borrowdale la contemplait avec une
expression de sombre douleur indicible.
Il frémissait à la vue de cette figure si belle, si
angélique, condamnée peut-être par sa seule
imprudence, par un excès de sensibilité, à tomber
dans ce gouffre qu’on appelle une prison.
Il voyait le vice coudoyer cette vertu ; il
sentait le souffle empoisonné de la débauche

192
passer sur ce front si pur pour le ternir, et il
comprenait, il embrassait tout ce que la
malheureuse Madeleine pressentait intuitivement.
Une âme peu sensible, lourde, défie souvent la
main du mal ; les hideuses passions la heurteront
sans la blesser ; mais l’âme délicate, douce, sans
tache, celle qu’anime le feu du sentiment que
chérissent les anges, oh ! celle-là est bien fragile,
le plus léger choc, le moindre attouchement peut
la flétrir à jamais.
Puis, adieu à sa pureté, à tous ses charmes de
sensitive !
C’en est fait d’elle !
Plus Borrowdale contemplait Madeleine, plus
il devenait mélancolique.
Ses yeux s’humectaient.
Il essaya de parler pour dissiper cette
émotion ; mais sa voix entrecoupée était le
témoignage le plus évident de l’intérêt qu’il
prenait au salut de la pauvre malheureuse, sans
autre ami que lui pour la défendre contre les
coups de la destinée.
– Ils auront un compte terrible à rendre à Dieu,

193
ceux qui vous feront du mal, dit-il. Oui, terrible !
Les hommes sont aveugles. Condamner cette
frêle créature ! L’enfermer ! où ? avec qui ? À
quoi peut ne pas conduire un faux pas, trop
rigoureusement châtié ? Du courage, cependant ;
tout n’est pas encore perdu. Causons un peu et
écoutez-moi bien, Madeleine.
La pauvre fille releva la tête pour lui obéir ;
mais à cet instant on frappa rudement à la porte.
Madeleine s’élança tout effarée dans le salon,
en s’écriant :
– Ils viennent ! Oh ! monsieur, ne me laissez
pas prendre, je vous en supplie, ne me laissez pas
prendre !
– Du calme, du calme ! fît Borrowdale la
prenant doucement par le bras et la faisant asseoir
dans un fauteuil. Il ne vous sera pas fait
d’injustice, si je le puis...
On venait d’ouvrir la porte de la rue et une
voix connue se fit entendre dans le vestibule.
– Où massa Borrowdale tenir li ? où être li ?
moé vouloir voir li.
Borrowdale ouvrit la porte du salon et aperçut

194
White le noir, suivi de M. Fleesham.
Derrière eux apparaissait un troisième
personnage, maigrement vêtu, qui faisait au nègre
des yeux irrités.
– Oh ! voici, li ! li voici ! s’écria White
étendant ses bras d’une façon suppliante vers
Borrowdale. Eux vouloir mettre moé en peine au
sujet de jeune fille et mettre jeune fille en peine
aussi. Être vilaine chose, n’est-ce pas, massa, de
mettre pauvre monde en peine ? Moé rien faire
mal, rien du tout. Moé pauvre et moé honnête.
Moé pas vouloir, moé être mis en peine parce que
moé rien faire de mal à personne, jamais !
– Ah ! cela n’a rien de nouveau pour nous,
monsieur Borrowdale, dit le monsieur au chétif
costume ; nous sommes habitués à ces sortes de
choses. Pour un homme de profession, c’est un
cas connu, et comme je suis de la profession,
vous comprenez.
– Vous entrez, n’est-ce pas, Fleesham ? dit
Borrowdale ennuyé de la familiarité
professionnelle du personnage.
– Je suis fâché ! ah ! ah ! vraiment fâché pour

195
vous, mon cher Borrowdale, dit Fleesham en
entrant. Par ici, par ici, Shaver !
Les mots s’adressaient à l’individu qui
l’accompagnait et voulaient l’inviter à pénétrer
dans le salon. Mais l’invitation était inutile.
Mons. Shaver agissait avec le sans-gêne d’un
homme qui se croit chez lui.
– Oui, je suis fâché, désolé, Borrowdale, qu’il
en soit ainsi, poursuivit Fleesham. Mais vraiment,
il faut en finir. Et, tout bien considéré, mieux vaut
pour vous que ce soit de cette manière.
D’ailleurs, je ne vous ai point encore dit combien
je perds par ce vol ; c’est une somme
considérable, je vous l’assure. Et je suis persuadé
que cette fille... Mais, tiens ! la voici, je suis
persuadé, dis-je, qu’elle connaît toute l’affaire, du
commencement à la fin.
– Ah ! dit Shaver favorisant Borrowdale d’une
nouvelle marque de confiance de son regard
officiel ; pour un œil professionnel, le cas est
aussi clair, clair, oui aussi clair !
Là-dessus, maître Shaver se mit à déboutonner
son habit avec cet air froid, compassé, particulier

196
aux gens officiels en général, et, ayant sans façon
secoué contre le cendrier la neige de ses
mocassins et suspendu artistiquement sa coiffure
officielle au dossier d’un fauteuil, il s’assit dans
ce fauteuil et exhiba un énorme portefeuille. Puis
il donna une petite tape amicale audit
portefeuille, envoya à Fleesham une inclinaison
de tête comme pour lui dire : « Je suis habitué à
ça, pas vrai ? La honte et moi ne nous
connaissons guère, hein ? Trouvez-vous quelque
chose pour déconcerter Shaver ? Shaver, voilà
votre homme ; Shaver va vous arranger cette
petite affaire ; – voyez-le à l’œuvre. »
Pendant ce temps, Madeleine restait étendue
dans le fauteuil, tremblante et terrifiée.
Ses yeux allaient, avec égarement, de l’un à
l’autre.
Néanmoins cette terreur et ce regard incertain
étaient bien l’expression d’une âme paisible et
semblaient crier au cœur de bronze de la justice :
« Prends garde à ce que tu vas faire ! prends
garde à la blessure que tu vas porter ! Tu n’as
point de remède contre le poison. L’ignominie de

197
la prison rejaillit éternellement sur l’innocence
elle-même, quand une fois elle y a mis le pied. »
– Allons, je pense qu’il faut procéder sur-le-
champ, dit Shaver, faisant l’inspection
professionnelle de ses prisonniers en perspective.
Nous allons, m’est avis, commencer par prendre
la déposition de la fille. Ce pris..., pardon, accusé,
voulais-je dire, voudra bien se retirer.
– Pourquoi moé être accusé ? s’écria le nègre
avec indignation. Pas retirer moé ; pas besoin.
Moé dire vérité, toute vérité. Vous pas pouvoir en
dire autant. Vous coupable, avoir volé moé du
travail de journée à moé. Lui gueusard, massa
Borrowdale !
– Paix, paix ! dit Borrowdale avec un geste de
la main.
Ensuite il le poussa doucement dans la pièce
adjacente, en ajoutant :
– Tenez-vous tranquille une minute. Je verrai
à ce qu’il ne vous soit pas fait d’injustice.
– Bien ; à vous, mademoiselle, s’il vous plaît,
dit Shaver, parlant à Madeleine, quand les
préliminaires furent terminés, avec toute la

198
solennité magistrale qu’il put parodier : –
Voulez-vous avoir la bonté de nous dire ce que
vous savez au sujet de l’anneau que voici et
autres propriétés dérobées avec ledit anneau, dans
la résidence privée de l’honorable gentilhomme
que j’ai l’honneur de représenter, comme
procureur dans ce cas ? Je vous avertis en même
temps que je prendrai note de tout ce que vous
direz, et que votre déposition actuelle sera
invoquée comme l’évidence contre vous quand
vous comparaîtrez, pour votre procès, aux assises
ou ailleurs. Ce que nous voulons maintenant,
c’est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.
Je vous rappellerai encore que vous parlez à un
homme professionnel. Ces sortes de choses ne
sont pas nouvelles pour un homme comme moi,
vous le savez ; de fait, pour un homme
professionnel, un mensonge dans un cas comme
celui-ci équivaut à rien. Ainsi faites attention et
songez à l’oreille qui vous écoute.
Jamais maintien de juge en chef, appelé à
condamner à mort un criminel, ne fut plus grave
que celui de Shaver en achevant ce résumé.
Il paraissait énormément satisfait de son

199
éloquence judiciaire.
Aussi pouvons-nous ajouter que jamais
solitaire hochement de tête n’exprima la dixième
partie du langage profond et sublime qu’était
chargé de traduire le mouvement de crâne dont
Shaver favorisa Fleesham, en arrivant à cet
heureux couronnement de sa période.
Ô pygmées et petits marchands d’autorité, que
vous aimez à singer la main de fer toujours
suspendue même sur votre cou ! que vous êtes
petits, que vous êtes vains ! Que le ridicule sied
bien à votre échine rachitique, et que le plaisir
que vous cause votre bêtise fait plaisir à l’honnête
homme !
Si la crainte et le mépris peuvent se réunir
dans une expression pour l’animer, Madeleine
l’eut sur son visage, en écoutant les remarques de
ce personnage.
Ce fut avec la plus grande difficulté qu’on
parvint à obtenir d’elle le récit de toutes les
circonstances qui avaient présidé à ses malheurs.
Ce récit est connu du lecteur.
Nous nous abstiendrons de le répéter.

200
Mais la jeune fille le fit avec une répugnance
visible et pour obéir seulement aux tendres
sollicitations de Borrowdale, dont les émotions
étaient au moins égales aux siennes.
Fleesham l’écouta, en poussant de temps à
autre des exclamations d’incrédulité, et Shaver,
en écrivant, avec le nec plus ultra de dignité que
comportait son ministère.
Quand elle eut fini, Borrowdale, surmontant
son trouble, dit d’un ton sévère :
– Il me semble, messieurs, qu’il n’y a rien là-
dedans qui ne soit simple et franc. Pas
d’hésitation, pas de contradiction d’un bout à
l’autre. La vérité pure sur tous les points. Il est
impossible de ne pas croire après avoir entendu.
La narration du pauvre nègre corrobore
entièrement les particularités essentielles. Pour
moi, je suis convaincu que tout est vrai,
exactement vrai. Il ne vous reste qu’à trouver les
autres parties. Quant à accuser la jeune fille, vous
ne le pouvez avec le plus léger semblant de
justice.
– Hum ! ha ! trop clair pour un œil

201
professionnel, je vous assure, dit Shaver
paraissant éprouver une profonde compassion
pour l’ignorance professionnelle du généreux
philanthrope. Oh ! cela n’est pas nouveau pour la
profession, – qui est aussi vieille que les
montagnes, – de fait, un cas de cette espèce-ci est
moins que rien pour un œil professionnel.
Histoire préparée du commencement à la fin,
fausse sur toutes les faces. On voit à travers ça
comme à travers un carreau. Ça ne prend pas, pas
du tout. De fait, professionnellement parlant,
c’est moins que rien. Bref, ma pauvre petite, un
homme de la profession comme moi lit dans
votre cœur comme dans le creux de sa main. Joli
conte, vrai ; mais c’est vieux, si vieux ! j’en ai
tant entendu comme ça. Il ne m’aurait pas pris,
même quand j’étais à l’école.
S’adressant à Borrowdale avec un clignement
d’yeux à Fleesham :
– C’est fâcheux, cher monsieur, bien fâcheux
qu’il n’y ait pas un mot de croyable dans cette
histoire, que ce soit une fable du commencement
à la fin ; de fait, monsieur, pour un œil
professionnel, l’histoire est moins que rien...

202
– Mais, Fleesham, dit Borrowdale fort dégoûté
de la pompeuse impertinence de l’officiel, vous
ne permettrez jamais cela, jamais...
– Je suis déterminé, Borrowdale, répliqua
brusquement Fleesham. Il faut maintenant que la
justice suive son cours. Je ne me laisserai pas
voler et piller impunément sous le nez. Il vous
convient peut-être de vous constituer le défenseur
de cette gredine, car vous n’êtes pas le perdant.
Mais moi je suis enfoncé et pas pour un petit
montant, s’il vous plaît. D’ailleurs, cette histoire
est la plus improbable que j’aie jamais entendue.
Où sont les complices de cette fille ? Où est la
bande qui a décampé pendant la nuit où fut
commis le vol ? Ah ! vous en entendrez bien
d’autres, avant longtemps.
– Dites-moi, fit Shaver à Madeleine, vous
refusez positivement d’en dire davantage ? Ne
vous inculpez pas vous-même, c’est inutile ; la
loi ne l’exige pas.
– Je vous ai tout dit ; je ne puis rien vous dire
de plus, que vous dirais-je ? répliqua-t-elle en
pleurant.

203
– Bien, bien, ne vous inculpez pas vous-
même, fit Shaver avec un clignement d’yeux qui
semblait dire : « Parfait, nous nous comprenons ;
tous deux professionnels, chacun dans son genre ;
très bien, je suis content. »
– Passons au nègre, s’il vous plaît, dit-il
ensuite. White n’est-il pas son nom ? Noir et
blanc1, ah ! ah ! Pardon, messieurs, je n’ai pas
l’habitude de plaisanter dans de pareils cas ; mais
réellement c’est significatif, sinon professionnel.
Le nègre arriva, amené par Borrowdale.
– Nous allons, dit Shaver, vous demander
encore le récit de cette petite histoire, s’il vous
plaît ; puis...
– Non, moé pas dire un autre mot à vous, pas
un seul, jamais en ce gueux de monde, cria le noir
signant cette déclaration d’un violent coup de
poing sur la table. Moé avoir tout dit, moé plus
rien dire.
– Oh ! vous voulez simplement dire que vous

1
Jeu de mots sur le nom du nègre White qui signifie blanc
et son origine Black qui signifie noir.

204
n’avez rien à déposer ? dit Shaver se préparant à
fermer son livre.
– Moé avoir dit vérité d’abord, tout vérité, et
plus rien à dire. Ça être assez !
– Oh ! précisément, et ça met fin à l’affaire,
dit Shaver se levant d’un air roide et se disposant
à endosser son manteau.
– Fini, répéta en écho Fleesham.
– Puisque, reprit l’homme professionnel, les
deux inculpés refusent de faire d’autres aveux,
c’est terminé. Maintenant, je dois agir, n’est-ce
pas, monsieur Fleesham ? Vous confiez
formellement la jeune fille...
– Oh ! sauvez-moi ! sauvez-moi ! s’écria la
pauvre Madeleine se jetant au côté de
Borrowdale, le saisissant par le bras et tombant à
genoux. Sauvez-moi ! je suis innocente ! Je ne
puis pas, je ne veux pas aller en prison.
– Quoi, quoi ! que veut dire ça ? fit le nègre
reculant vers la jeune fille et se mettant sur la
défensive. Elle innocente comme enfant
nouvellement né. Elle ne pas aller en prison, non
pas !

205
– Chers messieurs, dit Borrowdale ému
jusqu’aux larmes, regardez-la ! regardez-la ! et
vous ne pourrez la soupçonner plus longtemps.
C’est impossible ! L’innocence, la vertu parlent
par sa bouche. Fleesham, mais voyez-la donc !
– Oh ! ne vous alarmez pas, monsieur, dit
Shaver, dont le flegme augmentait à mesure que
la scène devenait plus dramatique. Ça ne nous
fait rien à nous ; ne vous alarmez pas. Un homme
professionnel est parfaitement à l’aise dans ces
sortes de petites transactions. De fait, c’est le
genre d’affaires qui nous sourit le plus. Au milieu
d’elles nous sommes tout comme chez nous.
Certes, si quelqu’un en ce monde était bien
alors dans son milieu, c’était le philosophe
Shaver.
Borrowdale était stupéfait.
– Allons, monsieur, dit en souriant Shaver,
soyez assez bon pour me laisser cette misère.
N’ayez pas peur. La jeune fille est sous ma garde,
ajouta-t-il en avançant.
– Jamais ! Moé pas vouloir, s’écria le nègre.
Il se jeta entre l’officier et Madeleine, et

206
assenant un nouveau coup de poing sur la table :
– Jeune fille pas quitter cette chambre avant
que moé mourir. Jamais ; non, jamais ! Venez
prendre elle, si vous osez, cria-t-il à Shaver, en le
regardant en face.
Une rixe allait sans doute être la conséquence
de ce défi ; mais, à ce moment, la porte s’ouvrit,
un domestique entra et remit une carte à son
maître, en lui communiquant quelque chose à
voix basse.
– Comment ! comment ! Bon Dieu, est-ce
possible ! s’écria Borrowdale pris d’un grand
accès d’agitation.
– Oui, monsieur ? répliqua respectueusement
le domestique.
– Excusez-moi, messieurs ! dit Borrowdale
aux autres personnes. Un moment, ne faites rien
avant mon retour. Quelle coïncidence
extraordinaire !
Après ces mots il s’élança hors du salon.
Le nègre se posta devant Madeleine avec la
ferme détermination de la protéger s’il était
besoin.

207
Shaver se mit à fournir à Fleesham certaines
informations professionnelles au moyen de ces
hochements de tête silencieux et éloquents qui
semblaient constituer la principale occupation de
son crâne officiel.
– Rien de nouveau pour la profession là-
dedans, marmotta-t-il en remarquant que
l’importateur était indifférent ; ces sortes de
choses et nous, nous nous connaissons de longue
date ; de fait, professionnellement parlant, ces
tours-là sont usés, trop vieux ; ça ne prend plus ;
de fait, on voit clair à travers, ah !

208
X

Les nouveaux venus – Fleesham déconfit

Quand Borrowdale entra dans le passage,


après avoir soigneusement fermé la porte du
salon derrière lui, il se trouva devant trois
individus à l’aspect étrange.
Il leur ordonna de le suivre dans un
appartement voisin.
Deux de ces individus étaient misérablement
vêtus, et portaient sur leur physionomie comme
sur leurs vêtements l’empreinte du dénuement.
Privations, fatigues, chagrins, souffrances
physiques et morales, leur extérieur annonçait
tout cela.
Quoique pâle et les vêtements en désordre, le
troisième paraissait être d’une autre trempe.
Ce fut lui qui le premier attira l’attention de
Borrowdale quand ils passèrent dans la chambre.

209
– Vous, Morland ! s’écria-t-il en se frottant les
yeux comme s’il craignait d’être le jouet d’une
illusion, vous ! mais c’est miraculeux,
providentiellement miraculeux ! Ah ! c’est du
bonheur, un grand bonheur ! Vous arrivez à
temps pour réparer le mal que vous avez commis,
jeune homme ! J’aurais pu vous pardonner, vous
pardonner tout, Morland, mais la...
– Pardon, mes amis, ajouta-t-il en s’arrêtant
pour s’adresser aux deux autres ; vous avez l’air
fatigué, voulez-vous vous asseoir ? Morland, j’ai
besoin de vous parler seul, un moment.
– Il n’est rien, monsieur, que vous ne puissiez
dire ici ; ils savent tout, répliqua le jeune homme,
les yeux baissés sur le plancher.
Borrowdale hésita quelques secondes et
regarda tour à tour les compagnons de Morland.
– Oui, Morland, reprit-il après cet examen,
j’aurais pu vous pardonner tout ; mais votre
cruauté à l’égard de cette jeune fille... Cela,
monsieur... Mais qu’est-ce ?
Le jeune homme, était devenu mortellement
pâle, et les deux autres s’étaient levés d’une seule

210
pièce en fixant sur Borrowdale des regards
avides.
– Savez-vous, savez-vous quelque chose,
monsieur ? balbutia l’un.
– Si je sais quelque chose... sur quoi ?
– Elle, c’est d’elle que je veux parler !
– Elle ? eh ! Madeleine ? mais elle est chez
moi à ce moment !
– Merci ! ô merci ! que Dieu vous bénisse,
monsieur ! cria l’homme de plus en plus agité.
Pauvre fille ! pauvre chère fille ! continua-t-il en
se laissant tomber à genoux auprès d’un siège sur
le bras duquel il appuya son front, comme si sa
tête eût été trop lourde pour porter le poids des
émotions auxquelles il était en proie.
Ah ! il l’aime, et il l’aime sincèrement,
ardemment, le bon Guillaume ! il est rude,
calleux à la surface, mais il y a un cœur et une
âme sous sa rugueuse enveloppe ; il y a de la
noblesse en lui, quoique jamais il ne fut nourri à
la mamelle du luxe et de la délicatesse ; quoique
la flétrissure humaine, la pénurie dont la vertu
des anges eux-mêmes ne pourrait supporter la

211
malédiction l’ait poursuivi impitoyablement
depuis le berceau.
Guillaume, la pression de ta bonne et forte
main nous ferait du bien. Elle nous donnerait la
confiance d’un homme !
– Bon Dieu ! c’est extraordinaire, dit
Borrowdale. Mais qu’est-ce que ça signifie ?
Voyons, Morland, expliquez-moi ça.
– Le fait est, monsieur, dit Mark remarquant
que le jeune homme était trop confus pour
répondre, le fait est que Madeleine est ma sœur,
et que mon ami l’a connue dès son enfance.
Depuis près de deux semaines, nous battons le
pays pour la retrouver et nous craignions presque
qu’il ne lui fût arrivé un malheur, quand
quelqu’un nous a dit, il y a environ une heure,
que vous, monsieur, deviez savoir où elle était.
C’est la raison pour laquelle nous avons pris la
liberté de venir vous trouver. Nous vous
remercions, monsieur, au nom de sa pauvre mère
et de son père !
– Où sont-ils ? où sont-ils, bonnes gens ?
– Nous ne savons pas, monsieur. Ils sont partis

212
d’ici, il y a environ douze jours, pour se rendre
aux États-Unis et y chercher de l’ouvrage.
Depuis, il nous a été impossible de les trouver,
quoique nous les ayons cherchés partout, en
pensant que Madeleine était avec eux.
Il se passa quelque temps avant que
Borrowdale parvînt à se maîtriser assez pour être
à même de leur montrer le point où en étaient les
choses et ce qui se passait dans une chambre
voisine ; cependant il réussit à la fin, mais en
supprimant les incidents les plus sombres de cette
tragédie intime.
Le jeune homme, le Grantham de nos premiers
chapitres, à qui nous continuerons à donner
maintenant son vrai nom de Morland, écouta le
récit de Borrowdale avec une agitation fiévreuse.
Son visage était blanc comme l’albâtre, ses
membres frémissaient ; plus d’une fois il parut
près de s’évanouir.
Il était facile de voir que le remords s’était
emparé de lui et qu’il déplorait amèrement les
malheurs que sa mauvaise conduite avait causés.
– Je le verrai, s’écria-t-il quand Borrowdale

213
cessa de parler, je verrai M. Fleesham et je lui
dirai tout moi-même.
– Très bien, répliqua Borrowdale ; mais, mon
cher monsieur, il est furieux, emporté. Bon Dieu !
que faire à présent ? Impossible de lui faire
entendre raison ? Oh ! Morland, Morland, que ce
soit une leçon pour vous ? Qu’est-ce que
penseraient de vous vos amis, en Angleterre, s’ils
apprenaient cela ?
– Je ne sais ; je ne sais comment j’ai pu faire
ça, s’écria le jeune homme ; j’étais fou, aveugle ;
je...
– Bien, assez, dit Borrowdale. J’espère que...
Chut ! Qu’y a-t-il encore !
Il se précipita vers la porte de la chambre et
essaya de la verrouiller.
Il était trop tard !
Avant qu’il eût pu le faire, la porte s’ouvrait
violemment, et Fleesham entrait comme un
furieux dans l’appartement.
– Quelle voix ai-je entendue ? s’écria-t-il en
repoussant le philanthrope, qui tentait de l’arrêter.
– Ah ! vous voilà, gredin ! hurla l’importateur.

214
Enfin, je vous ai donc ; je vous tiens, monsieur le
voleur !
Il saisit au collet Morland, qui ne fit aucune
résistance, et appela :
– Ici, Shaver ! ici, Shaver !
L’éclair n’est pas plus rapide que ne le fut le
professionnel Shaver.
Il accourut ; non, il vola !
Et l’auréole qui resplendit sur son front
professionnel, quand son œil professionnel tomba
sur le spectacle, était vraiment belle à
contempler.
– Ah ! fit Fleesham exhalant un soupir de
satisfaction, vous voilà ! Vite, prenez-moi sous
votre garde ce scélérat-là.
– Pardon, dit Borrowdale intervenant, vous ne
me forcerez pas à vous rappeler que vous êtes
chez moi, Fleesham. Quant à vous, monsieur,
veuillez, s’il vous plaît, rester où vous étiez et ne
pas nous déranger jusqu’à ce que nous daignions
vous appeler. Nous avons à faire. Allez !
Shaver voulut prendre la parole.
– Nous n’avons pas de temps à perdre. Allez,

215
monsieur ! lui commanda Borrowdale d’un ton
qui n’admettait pas de réplique.
Il poussait en même temps dans le salon
Shaver, qui pensait que, décidément, c’était chose
nouvelle pour son expérience professionnelle, et
s’efforçait de le faire comprendre à Borrowdale,
tout en battant prudemment en retraite devant lui.
Ce dernier l’enferma à la clef dans le salon et
revint à l’autre chambre.
– Je ne vous comprends pas, Borrowdale, dit
Fleesham. Se peut-il que vous cherchiez encore à
protéger, à enlever à la justice un voleur
reconnu ? car...
– Mon bon monsieur, repartit sévèrement
l’autre, la compassion vaut quelquefois autant
que la justice, et, à mon avis, les sentiments d’un
homme comme chrétien valent bien la justice.
– Cela se peut pour vous, monsieur, répondit
Fleesham prêtant peu attention à cette
remontrance.
Il se tourna brusquement vers le coupable.
– Ce sont vos complices, n’est-ce pas ? lui dit-
il en lançant un regard méprisant à ses deux

216
compagnons. Vous n’échapperez pas facilement,
maintenant. Où est-ce que vous m’avez volé,
misérable !
Morland le regarda avec calme et dit :
– Je ne veux pas, monsieur, chercher à
atténuer mes torts à votre égard. Ils sont grands,
je le sais ; j’irai plus loin : ils sont indignes d’un
honnête homme. Mais vous devez vous rappeler,
monsieur, comment je suis arrivé chez vous,
pourquoi vous m’y avez reçu et comment vous
m’y avez traité. Vous ne direz pas que vous me
traitiez comme votre hôte ou même comme votre
obligé. Motifs, raisons, causes, vous savez tout,
monsieur, vous savez aussi ce que vous m’avez
fait endurer. Je sais cependant que j’ai commis un
acte qu’aucune circonstance ne peut excuser,
aussi n’ai-je point d’excuse à offrir. Mais je
croyais qu’en me repentant assez tôt pour vous
rendre tout ce que je vous avais pris, je pourrais,
bien que la rigidité de vos principes de probité
s’opposât à un acte de clémence de votre part, je
pourrais, en vous rappelant...
– Qu’est-ce ? s’écria l’intègre Fleesham,

217
devenant mortellement pâle et se mordant les
lèvres de fureur ; qu’est-ce ? Pensez-vous que des
mensonges ou de basses calomnies vous
protégeront ? Vous voudriez essayer de
m’influencer par...
– Pardon, monsieur, repartit Morland. Je n’ai
pas le désir de vous influencer plus que vos
intérêts ne le voudront. Mais je dis que si la
justice doit être appliquée dans un cas, elle doit
l’être dans l’autre. Vous me comprenez. J’ai
commis un délit grave ; je ne désire nullement le
pallier ; je veux seulement faire une réparation,
s’il est possible, afin de ne pas souffrir toute la
pénalité.
– Allons, malheureux, que veut dire ce
verbiage inutile ? fit Fleesham débordant de
vertueuse indignation ; est-ce que vous pensez
par hasard que vos insinuations m’intimident ?
– Vous intimider, je n’y songe pas.
– Eh bien ?
– Eh bien, puisque vous paraissez ne pas
vouloir me comprendre, je vais vous parler plus
clairement.

218
Il tira de sa poche un portefeuille, tandis que
Fleesham se confondait en imprécations et
donnait tous les signes du trouble le plus violent.
– Puis-je attirer votre attention là-dessus ?
continua Morland exhibant un papier qui
ressemblait à un vieux billet de banque, et
indiquant du doigt la signature qui était au bas.
– Qu’est-ce ? qu’est-ce ? exclama
l’importateur.
Et il fondit sur Morland pour lui arracher le
papier des mains.
Mais le jeune homme avait deviné ce
mouvement.
Fermant les doigts, il tendit le billet à
Borrowdale, fort surpris et fort intrigué par cette
scène.
– Voulez-vous, monsieur Borrowdale, me
faire le plaisir de prendre cela ? dit Morland. Je
ne désirerais pas exposer...
– Arrêtez ! arrêtez ! s’écria Fleesham.
Morland, accordez-moi une minute de tête-à-tête,
rien qu’une minute !
– Volontiers.

219
– Par ici, Morland, par ici. Excusez,
Borrowdale. C’est une affaire qui vous est
étrangère. D’un mot je puis la régler. Excusez !
Fleesham était vaincu.
Oui, le vertueux détaillant de moralité et de
justice, l’immaculé Fleesham était vaincu,
complètement battu.
Du trône où se carrait complaisamment son
rigorisme, il tombait dans le ruisseau de
l’infamie.
En traversant avec Morland le passage où il
n’était que trop heureux de cacher sa honte, la
dégradation de sa physionomie, le tremblement
qui l’agitait de la racine des cheveux à la plante
des pieds faisaient mal à voir.
C’était un bouleversement de toute cette âme
aussi osseuse que l’enveloppe où elle grouillait.
Il se passa quelque temps avant que Morland
et Fleesham rentrassent.
À la fin le premier revint seul, au grand
étonnement des témoins de la scène précédente.
Le jeune homme était tranquille, mais un triste
sourire plissait le coin de ses lèvres.

220
– Il est parti, monsieur, dit-il à Borrowdale ;
parti emmenant son acolyte avec lui. Je suis
heureux de vous apprendre cette nouvelle.
Écoutez, la porte se referme sur eux. Je n’ai pas
besoin de vous raconter comment j’ai pu obtenir
cela de lui. Mais je suis content de vous dire que
l’affaire sera arrangée sans qu’on ait recours à la
prison, quoique pour mon compte je la mérite
bien. Je ne saurais m’excuser. Je suis méprisable
au delà de toute expression et le dernier des êtres,
dit-il en donnant une énergie puissante à
l’expression de ses sentiments.
Raconter les paroles ou les actes ou les
joyeuses folies du bon vieux philanthrope en
recevant cette excellente nouvelle, et surtout
quand le retentissement de la porte, en retombant
sur Fleesham et Shaver, lui annonça positivement
leur départ, serait accomplir un miracle littéraire,
peindre sur le papier quelque chose que
l’imagination n’a jamais conçu, que les yeux
n’ont jamais vu, le comble des « impossibles
impossibilités. »
Il courait comme un insensé, de haut en bas,
de long en large à travers la chambre, se croisant

221
les bras, les étendant, faisant claquer ses doigts,
se frottant les mains, les jetant sur sa tête,
s’arrêtant pour rire à gorge déployée, puis se
remettant en marche, en gesticulant et faisant des
folies.
Pendant quelques minutes, il fut vraiment
comme un maniaque.
Saisissant ensuite Morland par le bras, il
l’entraîna précipitamment dans les appartements
supérieurs.
Puis il redescendit, prit la jeune fille par les
mains et la conduisit dans la pièce où se
trouvaient son frère et son amant.
Quelques paroles prononcées à la hâte avaient
à demi préparé Madeleine à cette soudaine
réunion.
Après avoir contemplé un instant les trois
personnages pétrifiés par la succession des
émotions qu’ils éprouvaient depuis le matin,
Borrowdale sortit, retourna au salon, serra
cordialement et nerveusement la main du nègre
dans la sienne, tomba dans un fauteuil et fondit
en larmes.

222
Resterons-nous dans la chambre où ils se
retrouvent enfin ?
Dévoilerons-nous le tableau de cette noble
simplicité, de cet amour inculte qui s’exhalent de
ces cœurs ingénus en déversant l’un sur l’autre la
surabondance de leurs sensations, et sanctifient
l’atmosphère par leur sainte douleur et leur naïve
joie ?
Contemplerons-nous Madeleine dans ces bras
tremblants ? surprendrons-nous les honnêtes
émotions qui apparaissent sur sa douce et
angélique physionomie en recevant les caresses
de son frère et de son ami ?
Pas de vains scrupules, pas de doute, pas
d’accusation ; la confiance est entre eux un rite
consacré.
C’est une sœur, c’est une amante, le frère et
l’amant songent au bonheur de la retrouver
vivante, souriante.
Ils ne vont pas au delà. Leur visage parle de la
joie de leur cœur. Rien ne les trouble maintenant.
Nulle arrière-pensée n’obscurcit leur félicité.
La questionner ? Est-ce qu’ils y pensent ?

223
Voudraient-ils la blesser, la froisser ?
La nature, mieux que l’instruction, leur a
appris que l’humanité est fragile, que tous nous
sommes sujets à l’erreur. Ils s’en tiennent là !
Braves gens ! nobles esprits autant que nobles
cœurs !
Toujours elle a été bonne, obligeante, douce,
vertueuse, c’est pour cela qu’ils l’ont aimée.
Aussi la pressent-ils avec une tendresse inaltérée
sur leur large poitrine.
Ils l’aiment autant, plus peut-être encore
qu’auparavant.
Elle a souffert ! Mieux que le riche, le pauvre
sait ce qu’il y a d’amour dans ce mot : – souffrir !
Laissons-les à leurs récits, à leurs larmes, à
leur bonheur ; ce bonheur, ces larmes, cet
entretien sont sacrés. Oh ! non, nous ne les
troublerons pas !

224
XI

Le champion du peuple et le philanthrope

Squobb était dans son cabinet éditorial et les


traits de Squobb étaient empreints de l’ombre
d’une profonde idée.
Un nuage de mystère impénétrable voilait le
visage de Squobb, et Squobb paraissait plongé
dans les abîmes incommensurables de sa pensée.
Enfin il passa la main sur son front, promena
lentement les yeux autour du cabinet et les arrêta
sur son sous-rédacteur.
Ledit sous-rédacteur écrivait un Premier
Toronto.
La préoccupation gravée sur le visage du
précité sous-rédacteur indiquait que l’inspiration
ne coulait pas à flots au bout de sa plume.
Il fallait faire ce Premier, dût le monde en
trembler, dût la chrétienté être révolutionnée et

225
dussent les empires être renversés de fond en
comble !
Avant toute considération, le sous-rédacteur
était tenu de remplir sa tâche : – Réformer
l’univers et immortaliser le champion du peuple !
– Scratch ! dit mystérieusement Squobb.
Scratch laissa tomber la plume rebelle,
s’arracha aux réflexions et releva sa tête.
– Eh bien ! fit Scratch.
– Scratch, dit Squobb, le pays court à sa ruine.
Protection – Industrie indigène – ce sujet gagne
du terrain. Que faire ?
– Libre-échange – magnifique expression ; la
perdre ce serait un irréparable malheur ! répliqua
Scratch avec un geste dramatique.
– C’est vrai ; libre-échange, voilà une
magnifique expression, qui fait un effet
merveilleux sur les masses, dit Squobb. Mais
c’est le mot, le mot seul ! Si ces imbéciles avaient
appelé leur protection libre-échange, nous aurions
pu travailler de concert avec eux. Il est déplorable
que ces deux expressions soient si différentes,
car, en définitive, leur protection implique tous

226
les principes de libre-échange des VIEUX PAYS, et,
de fait, du monde entier. Mais, quant à notre
libre-échange, il est sans précédent. Il n’est pas
douteux, Scratch, entre nous soit dit, qu’il ne
réussit qu’à appauvrir le pays et à priver nos
manufacturiers et nos artisans du travail
qu’autrement on pourrait leur procurer ici.
– Mais l’expression, l’expression ! s’écria
Scratch.
– C’est vrai, l’expression ou le terme, c’est
une armée. Libre-échange est un terme populaire.
Les gens l’aiment, Scratch, comme ils aiment
leur vie. Quant aux principes, bah ! qu’est-ce
qu’ils en connaissent ? La bonne plaisanterie, ah !
ah ! ah ! Les principes ! Pourtant, il faut appuyer
Fleesham et nos amis sur ce point. Nous ne
pourrions tenir une heure sans eux. Et ça me
rappelle justement une petite note...
Tirant son éternel carnet, il continua :
– Voyons, c’est cela, c’est cela. Fleesham dit...
Voyons... Ah ! j’y suis : « Prendre les fermiers ;
ne pas parler des marchands et des importateurs.
Frapper dur sur les accapareurs ! » Ça va. Mais

227
comment procéderons-nous, Scratch ? Dites-moi
ça un peu.
– Oh ! mon Dieu, nous ferons comme
d’habitude, c’est mon opinion. Ce maudit
Protectionist nous fait une rude guerre, vous
savez ? C’est le pire. Pourtant, il ne serait pas
mauvais de le ménager. Supposez que nous
tâchions d’enrayer les fermiers par rapport au
traité de réciprocité avec les Américains !
Menaçons de le faire rappeler, bien que ça ne
puisse se faire d’ici à huit années. Mais qu’est-ce
qu’ils savent de ça ? Qu’est-ce que quelques
traîneurs de charrues connaissent aux traités
commerciaux ! Dites-leur que leur blé va baisser
de valeur, et ça suffira pour mettre, pendant six
mois, en déroute tous les arguments des
protectionnistes.
– Bien, c’est très bien, mon cher Scratch, vous
avez parfaitement compris l’affaire, dit Squobb
réjoui. Soulever les fermiers, les prendre par leur
faible, puis les épouvanter. Bravo ! Fleesham sera
satisfait.
– Puis, continua Scratch enchanté, nous

228
exciterons le reste du peuple par quelques
variantes du vieux cri sur la taxation du plus
grand nombre au profit du plus petit.
– Admirable, dit Squobb se frottant les mains.
Un avocat de Philadelphie y perdrait son talent.
C’est superbe. Fleesham sera aux anges.
Justement, nous avons un petit billet échéable ces
jours-ci... Très bon ! – Logez quelques chiffres
dans votre tartine, mon cher ami. Il n’y a rien de
meilleur que les chiffres pour prendre les niais.
Allez ! nous marcherons comme sur des roulettes.
– Puis, continua Scratch ravi des éloges de son
rédacteur en chef, j’assaisonnerai le tout d’un peu
de loyauté, quelque chose sur la mère patrie, par
exemple. Ça donnera une sorte de vernis
patriotique, et le peuple aime ça, vous savez.
– Splendide, splendide ! idée magnifique !
Les deux patriotes échangèrent un coup d’œil
suivi d’un rire patriotique, signe évident de la
patriotique entente qu’ils avaient dans leurs
patriotiques intentions.
Ils riaient encore, quand la porte du cabinet
s’ouvrit pour laisser passer le bon M. Borrowdale

229
gras et fleuri comme à son ordinaire.
– Ah ! mon cher Squobb, je suis enchanté de
vous trouver, dit-il ; si vous n’êtes pas occupé,
venez vite, j’ai quelque chose à vous montrer.
– Volontiers.
– Bon, bon ! Vous pouvez disposer d’un quart
d’heure, n’est-ce pas ?
– Eh ! sans doute.
– Allons alors ; ces pauvres gens, ils sont en
bas ! Ils ne peuvent trouver d’emploi. Personne
ne veut les écouter. C’est déplorable. Aussi je
suis en chasse pour eux. Venez, vous aurez un
magnifique sujet d’article, Squobb, magnifique !
je vous le promets.
C’était un puissant argument pour le patriote
Squobb, et il céda sur-le-champ.
Tous deux sortirent.
– Tenez, les voici, dit Borrowdale quand ils
furent arrivés au bas de l’escalier.
– Où ça ?
– Là ; approchez, mes amis, dit le philanthrope
à un groupe de quatre individus qui se tenaient

230
sur le trottoir.
Ces quatre personnes étaient Mark, Guillaume
et Madeleine doucement appuyée à son bras, et le
nègre White.
Leur extérieur avait reçu de grands et heureux
changements.
Mark et Guillaume, dépouillés de leurs
haillons et proprement vêtus, n’étaient plus ces
vagabonds que nous avons vus dernièrement.
Mais ils avaient l’air de deux bons ouvriers
sobres, industrieux et prêts à remplir leurs devoirs
d’honnêtes citoyens dans la société.
White, l’excellent Africain, avait eu part à la
métamorphose.
Il portait un habillement décent provenant de
la défroque de Borrowdale et il avait, ma foi,
bonne façon sous ce nouveau costume.
Ses yeux disaient sa joie et sa reconnaissance
pour son bienfaiteur.
Quant à Madeleine, elle avait tous les attraits
que peuvent donner à une aimable fille la beauté,
la simplicité et la propreté.
Quoiqu’il y eût sur ses joues une teinte légère

231
de mélancolie, et que ses yeux restassent la
plupart du temps baissés vers la terre, elle était
charmante au possible ! On ne pouvait
s’empêcher de la remarquer, de l’admirer et de
l’aimer.
– Et d’une, dit Borrowdale d’un ton de
bienveillance qui n’excluait pas un brin de
malice.
– Qu’est-ce ? murmura Squobb.
– Venez, venez, mon cher. Par ici, Madeleine !
Et vous, jeunes gens, promenez-vous, en nous
attendant, car il ne fait pas chaud.
Ils s’arrêtèrent bientôt devant un magasin de
Yonge street.
Plusieurs jeunes personnes travaillaient dans
ce magasin et faisaient marcher des couseuses
mécaniques.
Ils entrèrent.
Toutes les ouvrières levèrent les yeux sur
Madeleine, et échangèrent un regard significatif,
puis sourirent d’une manière plus significative
encore, comme si elles comprenaient ce que
voulait dire cette arrivée.

232
– Ah ! ah ! Stitch, dit Borrowdale après avoir
trouvé le propriétaire de l’établissement, je vous
cherchais pour vous demander une faveur.
– Si ça se peut...
– Ne pourriez-vous donner de l’emploi à cette
pauvre fille ? Elle a travaillé à ces machines en
Angleterre et les connaît parfaitement.
Stitch fit un signe de tête qui équivalait à une
négation.
– Je crains bien que cela me soit impossible,
dit-il ensuite. J’aurais grand plaisir à vous
obliger, monsieur Borrowdale, et j’aimerais bien
employer cette jeune personne ; mais les lois du
pays sont contre nous, monsieur. J’avais
l’intention d’employer trois ou quatre cents
jeunes filles, ici, cet hiver, au lieu d’une ou deux
que j’ai maintenant, mais votre tarif m’en a
empêché. Je ne puis entrer en concurrence sur
vos marchés avec les géants des États-Unis,
quoique mes marchandises soient en réalité aussi
bonnes et à aussi bas prix que les leurs ; car ils
arrivent ici avec les mêmes avantages que moi au
moyen d’une interprétation particulière du

233
nouveau tarif. Ainsi l’ouvrage se fait aux États, et
l’argent s’en va aux États, tandis que des
centaines de familles qui pourraient trouver de
l’aisance ici par ce seul travail vivent de charité
ou manquent peut-être de pain.
– Ah ! ah ! Squobb, à l’œuvre, mon cher !
voilà le sujet d’un article. Prenez note de ça, un
article là-dessus vaudrait mieux que des centaines
de soupes de charité, hein ! Stitch ?
– Les soupes de charité, dit le fabricant, sont le
résultat de la négligence publique. Je veux bien
que maintenant on nourrisse les pauvres par
charité, mais ne serait-il pas aussi facile et mieux
d’en faire des citoyens honnêtes, indépendants,
industrieux, payant leurs taxes et se subvenant à
eux-mêmes ?
– C’est bien, dit Squobb, dont le cahier de
notes ne se produisait pas encore ; mais ces sortes
de gens...
– Le Globe, monsieur ! trois sous seulement !
glapit un gamin en guenilles passant sa tête à
travers la porte entrebâillée.
– Non, pas aujourd’hui, mon garçon, dit

234
Stitch.
– Ah ! je t’ai vu ! je t’y prends, polisson !
s’écria Squobb s’élançant sur le gamin,
l’empoignant par le bras et le ramenant dans le
magasin.
– Voyez, c’est là un nouveau tour ! fit-il d’un
ton victorieux en arrachant à l’enfant une clef en
cuivre que le petit malheureux était parvenu à
enlever de la serrure et qu’il avait cachée dans
son journal.
– Oui, c’est un nouveau tour, poursuivit
l’éditeur furieux. Où est la police, je vous le
demande ? Ah ! j’en dirai quelque chose, pas plus
tard que demain.
Sortant de sa poche son carnet, il se mit à
écrire dessus avec une ardeur patriotique.
Madeleine, qui avait tressailli au premier son
de la voix de l’enfant, jeta un coup d’œil sur son
visage et poussa un cri en tombant à genoux
devant lui.
– Jean ! Jean ! s’écria-t-elle. Comment, c’est
toi ? Toi ici ? Mais qu’as-tu fait, petit méchant ?
Et s’adressant à Borrowdale tout étonné :

235
– Monsieur, dit-elle, c’est mon petit frère.
– Bon Dieu, c’est bien extraordinaire.
Comment est-il venu ici ?
– Je ne sais, monsieur, répliqua Madeleine.
– Comment es-tu venu ici, Jean ? Où sont
maman et papa ? où sont-ils, Jean ?
– Je ne sais pas, dit l’enfant, qui semblait un
peu déconcerté de ce qui se passait.
– Mais enfin ?
– Eh ! je me suis sauvé. Je les ai laissés à un
bon bout de chemin, je suis revenu ici par le
chemin de fer, et personne ne l’a su. Il n’y avait
pas à manger avec eux, c’est pour ça que je me
suis sauvé. Je n’aurais pas pris la clef si j’avais eu
quelque chose à manger. Personne ne veut me
donner de pain, et je n’ai rien mangé depuis hier.
Triste nouvelle, bien triste pour la pauvre
Madeleine !
Cependant elle réprima, autant que possible
son émotion, et tourna ses yeux sur le maître de
la maison pour implorer la grâce du petit
coupable.
Borrowdale la comprit.

236
Il tira à l’écart Stitch, et, après avoir échangé
avec lui quelques paroles à mi-voix, il s’approcha
tranquillement de la jeune fille et l’invita à
emmener son frère à sa maison et à l’y garder
jusqu’à ce qu’il revînt.
Inutile de dire que Madeleine se hâta d’obéir à
cette obligeante invitation.
– Comment ça ? comment ça ? s’écria Squobb
sortant de la préoccupation où il était plongé
depuis une minute ou deux ; est-ce que vous le
laissez échapper ?
– Ne faites pas attention, Squobb, ne faites pas
attention, lui répliqua doucement Borrowdale.
C’est arrangé. Stitch est satisfait. Ce garçon avait
faim, rien à manger et aucune notion au sujet de
la propriété, ajouta-t-il en souriant. Venez ; nous
irons ailleurs. Stitch m’a promis de trouver
quelque chose à faire pour la jeune fille. De cette
façon, tout s’arrangera, de ce côté au moins.
Vous trouverez, je crois, en elle, bon vouloir et
intelligence, Stitch, ajouta-t-il en se retournant.
Nous l’aurions bien gardée à notre service, mais
elle n’a pas été accoutumée à cela, et madame

237
Borrowdale dit que, quoiqu’elle soit pleine de
bonne volonté, elle n’entend rien à servir.
– Oh ! c’est assez juste, répliqua Stitch.
Quelques-unes des meilleures ouvrières que j’ai
eues ne pouvaient faire des domestiques... Et les
meilleures domestiques sont souvent incapables
d’exécuter cette sorte d’ouvrage. C’est un fait.
J’en ai plus d’une fois fait l’expérience. C’est ce
qui nous montre la nécessité, puisque nous avons
différentes aptitudes et dispositions dans le pays,
d’avoir aussi diverses espèces d’occupations pour
pouvoir tirer parti de tous les individus. Et l’on ne
peut arriver à cela qu’en encourageant les
branches de l’industrie qui exigent la diversité
des talents et des goûts.
– Allons, monsieur White, dit Borrowdale
quand ils eurent regagné la rue, nous allons
essayer de vous placer maintenant. De ce côté,
Squobb, je veux voir Sherute, le fabricant de
cigares, ajouta-t-il en entraînant l’éditeur vers
King street.
Ayant trouvé Sherute dans son magasin,
Borrowdale lui parla ainsi :

238
– Eh bien, Sherute, comment vont les
affaires ?
– Pas brillantes, pas brillantes ; pourtant elles
sont un peu mieux qu’elles n’ont été. Les derniers
changements apportés au tarif les ont
merveilleusement améliorées.
– Alors peut-être pourrez-vous me rendre le
service de prendre un homme de plus. Il a été
élevé au milieu des manufactures de tabac.
– Pour vous obliger, j’essayerai ; mais...
– C’est assez, dit Borrowdale ; je vous
remercie, quand pourra-t-il venir ?
– Oh ! n’importe ! demain.
– Bon, voilà pour vous, White. Maintenant,
allez chez vous porter cette bonne nouvelle.
Demain, vous comprenez !
– Merci vous, merci lui, massa ; ben obligé,
bon ! répondit le nègre en battant des mains.
Il salua vivement et partit comme une flèche.
– Comment se fait-il, Sherute, dit Borrowdale,
que tant de gens de couleur n’aient pas
d’occupation ? Il y a quelque chose comme six
cents nègres en ville, et bien peu sont employés.

239
– Oh ! c’est tout simple, répondit Sherute.
Leur genre de vie avant de venir ici, le climat qui
les a vus naître, leur tempérament et leur
constitution, les rendent totalement impropres au
travail manuel. La chose qu’ils entendent le
mieux et qui leur est la plus profitable, c’est la
manufacture du tabac. Mais jusqu’ici nous les
avons privés de cette ressource par une politique
commerciale ruineuse ; et, tout en les
encourageant à fuir les États-Unis, nous avons
aidé à renforcer le préjugé qui pèse sur eux, en
admettant en franchises sur nos marchés les
produits des ex-propriétaires d’esclaves et en leur
volant leur pain, et en les réduisant à se faire
mendiants, vagabonds et criminels, comme
chaque jour des exemples se produisent sous nos
yeux. Cependant les dernières modifications
apportées au tarif ont fait beaucoup de bien.
Quoique la protection ne soit pas suffisante et pas
assez assurée contre le rappel, pour nous garantir
un grand développement d’affaires, nous pouvons
cependant signaler déjà une amélioration sensible
sur les années dernières. Ce nouveau tarif a
déterminé la construction à Montréal d’une

240
nouvelle fabrique qui emploiera plusieurs
centaines de mains. C’est encourageant. Mais
cela n’est pas suffisant. Notre salut repose dans
l’annexion aux États-Unis ; car, tant que nous
serons sujets de la Grande-Bretagne, son
gouvernement et sa politique feront si bien que
les manufactures s’élèveront difficilement dans
notre pays. Fondamentalement, l’Angleterre
n’admet pas que l’on doive fabriquer ailleurs que
chez elle. Hostile à toute concurrence, elle vise à
accaparer le monopole des fournitures dans le
monde entier...
– Allons ! Squobb, mon cher Squobb, encore
une note pour vous, interrompit Borrowdale.
– Oh ! je ne sais pas trop si nous avons besoin
de nègres ici, et je crois que nous nous passerions
fort bien d’eux, dit Squobb.
– Je commence à désespérer de faire jamais
rien de vous, Squobb, dit Borrowdale. Vous êtes
incorrigible. Il faut compter avec vous, je vois.
Mais poursuivons. Au revoir, Sherute ; je vous
suis obligé.
Borrowdale se rendit ensuite chez un fondeur,

241
dans le voisinage d’Yonge street, pour parler en
faveur de Mark, qui était forgeron de son état.
– J’ai remarqué, Squobb, dit Borrowdale en
entrant dans le magasin, qui était bien
approvisionné de poêles et ustensiles en fer, que
vous parlez beaucoup de l’augmentation des
droits sur les articles manufacturés. Voyons quel
est le résultat du dernier droit de quinze pour
cent.
– Soit, dit l’éditeur avec plus d’ennui que de
curiosité.
– Hé ! Castham, dit Borrowdale s’adressant au
propriétaire de l’établissement, qui arrivait à leur
rencontre, de combien l’impôt de quinze pour
cent a-t-il fait hausser le prix des poêles ici ?
– Hausser ! fit Castham surpris et étendant la
main droite vers une grande collection d’articles
de ferronneries ; hausser ! Au contraire. Si vous
vous rappelez les prix de l’année dernière, vous
verrez que chaque article protégé par le droit est
de dix à quinze pour cent meilleur marché.
– Ah ! ah ! vous l’entendez, Squobb ? Mais
comment cela se peut-il, Castham ?

242
– C’est tout simple ! nous sommes plus sûrs
de notre vente : nous vendons le double ; et
l’argent restant dans le pays, au lieu d’être
envoyé aux États-Unis, nous vendons au
comptant au lieu de vendre à crédit comme par le
passé. Les Yankees vendaient au comptant, tandis
que nous, pour vendre, étions obligés d’accorder
de longs crédits et de retirer notre argent comme
nous pouvions. Vous voyez la différence. C’est
tout simple.
Après quelques autres paroles de ce genre, M.
Borrowdale, aussi réjoui que Squobb était
confondu, fit part à Castham de l’objet de sa
visite, et quoique ce dernier se trouvât dans la
même position que le fabricant de cigares,
l’affaire finit par s’arranger d’une manière
satisfaisante pour Mark.
Squobb en avait assez.
Il tenta de se retirer.
Mais, bon gré mal gré, Borrowdale réussit
encore à le mener ailleurs, pour placer
Guillaume.
Tout était terminé, chacun était content,

243
l’éditeur excepté, et nos deux personnages
revenaient dans l’intention de prendre un verre de
madère, quand tout à coup Borrowdale se
retourna au milieu du trottoir et s’arrêta comme
cloué au sol.
– Qu’est-ce encore ? demanda Squobb avec
humeur.
L’autre ne répondit pas.
Il considérait une créature humaine accroupie
sur la première marche d’une maison.
Cette créature semblait descendue aux derniers
degrés de la misère.
À peine quelques lambeaux d’étoffe
couvraient-ils ses membres, dont les chairs
bleuies par le froid se montraient en vingt places.
– Bon Dieu ! qu’en voilà un qui paraît
misérable ! exclama le philanthrope en fouillant
dans ses poches. Voyons, Squobb, tâchons
d’achever une matinée bien commencée, en
faisant quelque chose pour cet infortuné.
Squobb haussa imperceptiblement les épaules.
– Mon brave homme, dit Borrowdale abordant
le malheureux, vous êtes dans la détresse ; que

244
pouvons-nous faire pour vous ?
Il leva des yeux hagards, et secoua la tête d’un
air incrédule.
Borrowdale renouvela sa question.
– De l’ouvrage, monsieur, de l’ouvrage, c’est
tout ce que je demande.
– Eh ! je le pense bien, reprit Borrowdale,
mais quel est votre métier, mon brave homme ?
– Je suis imprimeur, monsieur.
– Imprimeur ; voyons. Eh ! M. Type lui
donnera sûrement quelque chose à faire, n’est-ce
pas, Squobb ? J’en suis certain, je le connais.
L’homme hocha encore la tête.
– Vous vous êtes déjà présenté là, hein ?
interrogea Borrowdale.
– Fréquemment, monsieur.
– N’importe, levez-vous. Je lui demanderai ce
service.
Le malheureux obéit, et ils se dirigèrent tous
trois vers les ateliers de M. Type.
– Bonjour, monsieur Type ; je désirerais que
vous donnassiez un peu d’ouvrage à ce pauvre

245
homme. Ne dites pas non ; je vous le demande
comme une faveur particulière.
– Vraiment, dit Type, si votre prière n’était
pas si sérieuse, je croirais que vous voulez
plaisanter. Il n’y a comparativement pas
d’impressions dans ce pays, mon cher monsieur ;
les Américains font tout. Donnez-nous la
protection la plus petite...1
– Quoi ! s’écria Squobb reculant d’une
patriotique horreur et plongeant la main dans les
poches de son habit pour en exhumer le grand
réceptacle de ses grandes idées, – mettre une taxe
sur la pensée ! Quoi ! voulez-vous révolutionner
le pays ?
– Oui, répliqua tranquillement M. Type, nous
voulons révolutionner l’état actuel des choses et
rendre le pays prospère, car vous conviendrez
avec moi que, maintenant, tout va mal. Donnez-
nous une légère protection ; nous ne demandons
rien d’extravagant ; et notre façon de taxer la

1
Ces faits et ceux de la même nature mentionnés dans cette
Nouvelle ont été communiqués à l’auteur en personne, à
Toronto ou ailleurs, au Canada.

246
pensée, comme vous dites, sera celle-ci : – en
premier lieu, j’emploierai, tout de suite, pour mes
ateliers, trois cents mains extra ; et, en moins de
six mois, vous n’aurez pas moins de quinze cents
imprimeurs et relieurs, profitablement et
continuellement occupés dans le pays ; et ces
mêmes ouvriers sont peut-être, en ce moment,
sans travail, mendiants et pressés par le besoin
comme le pauvre homme que vous m’amenez là.
En second lieu, il n’existe dans ce pays aucun
livre utile ou populaire dont nous ne puissions
entreprendre l’impression à aussi bon marché, et,
en beaucoup de cas, à meilleur marché qu’aux
États-Unis. De plus, la différence faite sur la
reliure des livres scientifiques et autres dans notre
pays nous permettra, dans tous les cas, de les
vendre aux mêmes prix que les exemplaires des
éditions américaines. Et les milliers de louis qui
sont envoyés pour soutenir les imprimeries des
États resteront dans notre pays et favoriseront nos
ateliers de typographie, notre littérature, nos
papetiers, nos fondeurs de caractères, en donnant
du travail à nos gens.
– Eh bien, eh bien ! Squobb, qu’en dites-

247
vous ? s’écria Borrowdale. Que vous semble de
la taxe sur la pensée ? pas si terrible, hein ?
Il fallut beaucoup d’insistances pour décider
M. Type à prendre un nouvel ouvrier ; mais à la
fin la charité l’emporta en lui peut-être sur ses
propres intérêts, et il consentit à recevoir le
protégé du philanthrope.
Le résultat était le même pour le bon M.
Borrowdale, qui, ravi d’un avant-midi aussi
noblement dépensé, rentra à son domicile le cœur
gonflé de douces émotions.
Il avait amené avec lui l’ouvrier imprimeur
pour le faire manger et l’habiller un peu plus
convenablement.
Bientôt il l’eut installé devant un bon feu
flamboyant, dans la petite bibliothèque que
Borrowdale avait derrière sa maison.
Ensuite il courut à la cuisine et pria Madeleine
d’apprêter à la hâte quelques mets pour le pauvre
homme.
Ses ordres donnés, il revint dans la
bibliothèque, s’assit à côté de son hôte et
commença à causer avec lui aussi familièrement

248
qu’il l’eût fait avec le plus honorable monsieur de
la chrétienté.
– Je m’aperçois que vous êtes depuis quelque
temps sans ouvrage, dit-il. Êtes-vous de
Toronto ?
– Non, monsieur.
– Et arrivé...
– Depuis neuf ou dix mois, monsieur. Je suis
parti, il y a une quinzaine, avec ma famille, pour
aller chercher de l’emploi aux États. Mais ma
femme et ma fille sont tombées malades en
route... Le froid, le manque de nourriture,
monsieur... Nous avons été obligés de nous
arrêter à une petite ferme, dont les gens, quoique
pauvres eux-mêmes, se sont montrés bien bons
pour nous.
– Et comment alliez-vous ?
– À pied, monsieur, à pied !
– À pied ! ne me dites pas cela !
– Hélas ! monsieur, nous n’avions pas d’autres
moyens de voyager. Mais, arrivés devant cette
ferme, je vis que c’était inutile d’essayer d’aller
plus loin. Ça les aurait tuées, monsieur... Je les

249
laissai là, et je fus attiré à Toronto par bien des
raisons. Je revins dans l’espoir...
– Bon Dieu ! interrompit Borrowdale, c’est
comme... Il me semble... Quel est votre nom ?
En ce moment Madeleine entra ; elle portait
sur un plateau des provisions.
Au bruit de son arrivée, l’étranger se retourna.
En l’apercevant, la jeune fille poussa un cri et
faillit laisser tomber le plateau, pendant que
l’imprimeur, non moins agité, se levait et s’écriait
en lui tendant les bras :
– Madeleine ! Madeleine ! ma pauvre
Madeleine perdue ! Merci, mon Dieu ! oh !
merci !
Déposant le plateau sur une table, elle vola
dans ses bras.
Mordaunt pressa sa fille sur son sein avec une
tendresse inexprimable.
À les voir, on eût dit qu’ils avaient été séparés
pendant plus de dix années.
Il la couvrait de baisers, et elle répandait dans
son sein des larmes délicieuses.
C’était un si touchant tableau, que Borrowdale

250
sentit des pleurs mouiller sa paupière.
– Merci, mon Dieu ! merci ! répétait le pauvre
père. Mes peines sont finies ! merci, je suis
heureux maintenant que j’ai retrouvé ma fille.
– Vous me pardonnez donc ! balbutiait
Madeleine au milieu de ses sanglots.
Voulant les laisser tout entiers à la joie de
cette réunion, Borrowdale, avec sa délicatesse
habituelle, se retira discrètement.

251
XII

Le contraste – Le dernier chez nous, ou Nous


sommes tous chez nous

Noël était descendu dans l’oubli, le Nouvel An


avait été trompeté, et l’on était au soir du Grand
Jour des Rois, ce jour par excellence, ce jour
glorieux des gâteaux monstres, de la gaieté
universelle, lequel, quoique peu observé au
Canada, reste toujours une des fêtes les plus
solennelles et les plus brillantes pour ceux qui
n’ont pas perdu le souvenir des vieilles
institutions et des antiques coutumes de leur
Mère Patrie, ou qui n’ont pas effacé des tablettes
de leur mémoire ces vastes et inépuisables
fontaines des joies de leur enfance, et des
moments de véritable bonheur de leur jeunesse.
Cependant, depuis longtemps, bien longtemps,
les Borrowdale négligeaient ces coutumes,
tombées en désuétude, et quoiqu’ils eussent,

252
naturellement, fait grande largesse à la Noël, plus
grande au premier jour de l’an, ce jour, le jour
immortel entre les immortels, ils en étaient venus
à le méconnaître.
Aussi, ce jour-là, nous trouvons la famille des
Borrowdale – madame Borrowdale, Laure et
Borrowdale lui-même – assise près du bon petit
feu de leur salon.
Ils sont seuls, s’occupant comme d’habitude,
et nous ne voyons, autour d’eux, rien qui indique
l’allégresse qui pétille à cette heure dans la
« belle France » ou dans la vieille Angleterre,
rien qui annonce que l’on se prépare à des
réjouissances.
Chez eux, c’est précisément comme si pour
tout le monde ce jour des jours, ce soir des soirs
était bonnement un jour ouvrable qu’on pût
passer solitairement sans impunité, oublier sans
remords !
Cette soirée injuriée touchait à sa septième
heure environ ; nos trois personnes étaient
placées autour d’une petite table. Les dames
travaillaient à l’aiguille et Borrowdale lisait le

253
Globe. Tout à coup il leva les yeux de dessus son
journal, et portant sur sa femme un regard
malicieux, il lui dit :
– Ma chère ?
Sur ce, madame Borrowdale passa tendrement
la main sur la chevelure de son incomparable
Laure et répondit :
– Mon bon ?
– Je vais sortir, ma chère, poursuivit
Borrowdale.
– Vraiment ?
– Oui, vraiment, et je m’en vais en veillée, qui
plus est, continua mystérieusement Borrowdale.
– Que voulez-vous dire, papa ? exclama
Laure.
– Simplement que je vais en veillée, mon
ange. Et qui plus est, à une veillée de noce, mon
amour.
– Mon Dieu ! qu’est-ce à dire ? De quoi parle
ton père, ce soir ? s’écria madame Borrowdale.
– Que je vais à la noce ! répliqua-t-il en
souriant.

254
– À la noce ! à cette heure ?
– N’ayez pas peur, mes enfants, continua
Borrowdale ; cela peut être étrange, mais c’est
aussi vrai qu’étrange, et vous ne saurez rien de
plus à ce sujet jusqu’à mon retour. Ainsi, c’est
dit, je pars. Mais, à propos, je veux vous laisser
de quoi jaser pendant mon absence.
« Apprenez donc que j’ai réussi à trouver à
Morland une place à Montréal, et qu’il est
maintenant en route pour cette ville. J’ai fait un
marché avec lui. Il m’écrira chaque semaine, et si
d’ici à six mois il se conduit bien, je lui
permettrai de venir nous voir... Qu’en dites-
vous ?
Une rougeur soudaine avait empourpré les
joues de Laure, qui, pour dissimuler son trouble,
baissa la tête sur son ouvrage.
Borrowdale échangea un coup d’œil rapide
avec sa femme et poursuivit :
– Ce n’est pas tout, si pendant douze mois sa
conduite est bonne, irréprochable, nous
oublierons le passé, et il sera admis chez nous sur
le même pied qu’auparavant. Est-ce bien, ça, ma

255
chère, hein ?
Par un phénomène d’optique extraordinaire et
inexpliqué jusqu’ici, tous les yeux, – ceux de
papa, de maman et de Laure, se rencontrèrent à
cet instant et parlèrent, et lurent, et approuvèrent,
et dirent distinctement que c’était bien, que tous
espéraient que le résultat serait également bien, –
dans le fait, qu’ils croyaient que cela serait.
Alors il ne fut rien dit de plus sur cette affaire ;
mais que maman et Laure en parlèrent tant et plus
après le départ de papa, voilà qui est
extrêmement probable.
Cependant, comme Borrowdale se mit aussitôt
en route et comme nous sommes obligés de le
suivre, impossible à nous de rapporter les termes
de cet entretien, qui dut ne manquer ni
d’animation ni de charmes.
Toujours confiant dans la perspicacité du
lecteur et dans l’infaillibilité de son imagination,
nous lui cédons le plaisir de concevoir la
conversation de la mère et de la fille.
Borrowdale se jeta vivement dans Queen
street, et il se dirigeait à l’ouest de la rue, en

256
marchant de ce pas léger, élastique qui semble
être le signe de la bienveillance naturelle et le
précurseur d’un acte de charité, quand, soudain, il
entendit une voix s’écrier derrière lui :
– Ah ! cher monsieur, enchanté de
l’apprendre ! Mais, permettez, je vais en prendre
note. Ici, ce bec de gaz m’éclairera ; un moment,
s’il vous plaît.
– Pardieu ! c’est là Squobb, pensa
Borrowdale.
S’approchant d’un magasin, il reconnut en
effet le journaliste.
– Comment vous portez-vous, Squobb ?
– Très bien, très bien.
– Et Fleesham ?
– Mais le voilà.
Squobb indiquait un autre personnage qui
s’était retiré à quelques pas dans l’embrasure
d’une porte.
Borrowdale s’avança vers lui et lui prit la
main :
– Mais on ne vous voit plus, lui dit-il ; il y a au

257
moins un siècle que je ne vous ai rencontré. Que
devenez-vous ?
– Ah ! pour vous dire la vérité, répondit
Fleesham d’un ton qui ne lui était pas habituel, je
suis tout honteux et dégoûté de moi. C’est un fait
réel, je l’avoue franchement.
Borrowdale, assez surpris, se mit à regarder le
journaliste et son bailleur de fonds.
– Oui, reprit Fleesham, je vois clairement
aujourd’hui que je me suis conduit comme un âne
et une brute dans toute cette affaire de la jeune
fille et du pauvre Morland. J’aurais dû me
montrer meilleur. Franchement, messieurs, sans
essayer de rien déguiser, je confesse que certaines
peccadilles de jeunesse auraient dû m’apprendre
à suivre une autre voie que celle que j’ai suivie.
C’est mal, on ne peut plus mal. Je ne me le
pardonnerai jamais, et si je ne parviens pas à
réparer tout de suite mes torts envers eux, je...
maudirai mon existence !
Il prononça ces paroles avec une chaleur qui
ne permettait pas de douter une seconde de leur
sincérité.

258
Borrowdale en fut étourdi.
Cette déclaration de la part d’un homme de la
trempe de Fleesham était vraiment foudroyante.
Cependant le timbre de la voix de Fleesham
avait résonné comme une suave mélodie aux
oreilles du philanthrope !
Toutes les fibres de sa bienveillance s’étaient
dilatées.
Il n’aurait pas donné ce moment de
jouissances intimes pour tout l’or du monde.
Entendre Fleesham se condamner ! Voir
Fleesham humilié dans sa propre estime ! Écouter
les reproches qu’il s’adressait ! Recevoir de la
bouche de Fleesham lui-même l’aveu que
Fleesham avait mal agi ! qu’il était indigne de
vivre !
L’univers courait-il à une dissolution ? Un
cataclysme épouvantable allait-il changer la face
du globe ?
Ma foi, c’était à n’y rien comprendre !
Aussi se contenta-t-il, après une minute
d’ébahissement, de saisir la main de Fleesham et
de la lui presser cordialement dans la sienne. Ils

259
ne prononcèrent pas une parole et seraient
demeurés longtemps sans doute dans le silence, si
la voix nasillarde de Squobb n’était venue les
troubler.
– C’est cela, c’est cela ! s’écria le journaliste
relisant complaisamment une note qu’il avait
jetée sur son carnet, à la lueur du bec de gaz. Hé !
Borrowdale, permettez que je vous communique
ce petit entrefilet ? Pas d’objection, n’est-ce pas ?
Je commence : – « Fleesham est entièrement
revenu de ses prétendus principes de libre-
échange. Il comprend que le seul espoir de
prospérité future pour le Canada est
l’établissement et l’encouragement des
manufactures indigènes. Quant à l’annexion aux
États-Unis, elle serait préférable, mais en sa
qualité de loyal sujet de Sa Majesté, il n’ose
encore en proclamer l’efficacité. Il voit aussi que
l’on ne peut faire fleurir notre pays qu’en
protégeant les produits manufacturés contre la
concurrence ruineuse de l’étranger. – Série
d’articles à lancer immédiatement en faveur de
cette cause. »
Ayant fini, Squobb guigna Borrowdale :

260
– Eh bien ! qu’en dites-vous ? qu’en dites-
vous ?
– Vous ne plaisantez pas ? s’écria Borrowdale
tombant d’étonnement en étonnement.
– Jamais, fit Squobb, se rengorgeant dans sa
dignité d’éditeur.
– Ah ! donnez-moi la main. Donnez-moi la
main. C’est magnifique, c’est splendide, c’est...
– Votre œuvre ! dit Fleesham.
– Allons, allons, reprit Borrowdale, quand le
premier moment de l’excitation fut calmé, venez
avec moi maintenant. Je veux vous montrer
quelque chose qui vous fera plaisir à tous deux.
Squobb, vous vous rappelez notre petit travail de
l’autre matin. Eh bien, je vais vous montrer le
résultat.
Passant son bras sous ceux de ses amis, il les
entraîna à sa suite.
Ils longèrent Queen street jusqu’à Spadina
avenue, en causant de l’heureuse métamorphose,
et enfin s’arrêtèrent devant un petit cottage
propre, respectable, quoique sans prétention et
sans recherche aucune.

261
– Chut ! fit Borrowdale.
– Qu’est-ce donc ?
On entendait le bourdonnement d’une
contredanse dominé par les accords de l’antique
et immortel violon.
– C’est commencé ! c’est commencé ! s’écria
Borrowdale, frappant joyeusement dans ses
mains. Superbe ! Allez, mes enfants ! En avant !
En disant cela, il traversa un jardinet blanchi
par la neige et frappa à la porte, qui s’ouvrit sur-
le-champ, comme par enchantement, et un joli
spectacle, un ravissant spectacle, ma foi, se
présenta aux regards des trois visiteurs !
La porte donnait droit dans la pièce principale,
et cette pièce principale, toute resplendissante de
lumière, était pleine de créatures rieuses,
heureuses, babillardes, folâtres, simples et
franches, livrées à toute l’ardeur de la plus
aimable gaieté. À peine Borrowdale fut-il aperçu
que les danses cessèrent, le violon se tut et toute
la bruyante compagnie vint se presser autour de
lui.
Ce fut une avalanche de remerciements, une

262
tempête de félicitations, mille expressions de
gratitude qui tombèrent sur sa tête.
– Merci ! ah ! merci, monsieur, d’avoir bien
voulu nous honorer de votre présence, après tous
les bienfaits dont vous nous avez comblés, criait
Mordaunt.
Et le brave imprimeur paraissait en ce moment
le plus heureux père qui jouit d’une famille et
d’un foyer.
En dix jours, le contentement l’avait rajeuni de
dix ans, et l’on n’aurait pas supposé, en le voyant
si gai, si jovial, que le chagrin et le désespoir
l’eussent jamais serré de si près.
– Mais comment pourrons-nous vous
témoigner notre reconnaissance ? dit madame
Mordaunt, sur le visage et dans le maintien de qui
on admirait un changement aussi favorable qu’en
son mari.
La bonne dame poussait devant elle son petit
Jean tout fier dans son costume de drap du pays.
Mark, Guillaume, Ellen étaient aux côtés des
deux époux, et partageaient, est-il besoin de le
dire ? le sentiment d’allégresse et de

263
reconnaissance générales ; – tandis que
Madeleine, la belle et intéressante Madeleine –
naguère si désolée, si abattue – rouge de plaisir,
de pudeur, passait timidement sa mignonne main
par-dessus l’épaule de Guillaume, son
bienheureux et bien cher époux.
C’était un gracieux tableau.
La simplicité en formait les traits et la gaieté
l’illuminait partout.
Mais qu’était-ce que cela, qu’était-ce que tous
ces éclats de joie, comparés aux démonstrations
que multipliaient, au centre de la foule, les mains,
bras, yeux, jambes, tête, et toutes les propriétés
corporelles, en un mot, de notre ami M. White, le
musicien, le maître des cérémonies, le
généralissime de la soirée, dont le pétillant violon
avait transporté d’aise Borrowdale en arrivant à
la maison ?
Tout cela, ce n’était rien, moins que rien – un
atome dans l’univers – quelque chose qui n’avait
aucun droit, aucun titre au parallèle, et peut-être
est-ce la meilleure description qu’on en puisse
donner, car nulle plume inspirée par une idée

264
mortelle ne pourrait réellement lui rendre justice.
– Allons, allons, mes amis, c’est trop, dit
Borrowdale confus de l’ovation dont il était
l’objet. Je vais être obligé de me sauver si vous
continuez. Je vous ai promis de danser avec notre
jolie Madeleine aujourd’hui, et me voici tout prêt.
Ne me forcez pas à enfreindre ma promesse.
Vous ne le voulez pas, n’est-ce pas ?
Quiconque aurait vu Fleesham, le rigide,
l’inflexible Fleesham interrompre son ami à ce
point, s’élancer vers Madeleine, prendre par le
bras la jeune femme demi-effrayée, lui offrir ses
excuses, protester du chagrin que lui inspiraient
ses torts envers elle, et faire mille extravagances
pour prouver son bon vouloir actuel, – se serait
frotté les yeux en se demandant s’il n’était pas le
jouet d’une illusion.
Cependant Fleesham fit tout cela, et d’une
manière si irrésistible que, cinq minutes après, il
était au milieu des honnêtes ouvriers tout aussi à
son aise que chez lui.
Ce n’est pas tout.
Cédant à l’entraînement général, Squobb

265
consentit à descendre du pinacle de son
intelligence éditoriale pour jouer le rôle de simple
mortel, causer comme les autres, rire avec eux et
se montrer bon garçon.
La révolution était complète.
Borrowdale en perdait la tête.
– Allons, amis, s’écria ce dernier, pas
d’interruption. Je n’ai qu’une heure à vous
consacrer. Il faut danser ! – Monsieur White,
accordez votre instrument, et en avant la
musique !
White n’avait pas besoin d’être stimulé,
comme bien vous pensez. Aussi White n’hésita
pas une seconde.
En un clin d’œil White fut à l’ouvrage, avec
tout le zèle, l’énergie et la force physique dont
White était heureusement doué.
Il fallait le voir envoyer finement, légèrement
l’archet sur les cordes et vivement donc !
Paganini eût été jaloux des succès de White, bien
sûr !
Peut-être les notes n’étaient-elles pas toujours
justes. Mais qu’importe ! elles étaient sifflantes.

266
Elles travaillaient l’oreille et White était
enchanté, je vous laisse à imaginer.
Alors commença une des plus grandes scènes
dont peut-être ont été, peuvent avoir été, ou
seront témoins les âges passés, présents et à
venir.
Contemplez le gros et joufflu Borrowdale
s’emparant de la timide Madeleine, aussi
aérienne qu’une fée, et la faisant tourner, tourner
prestement au milieu des groupes de danseurs ; et
dites-nous si vous avez jamais vu cela, si vous
pensez le voir jamais. Puis c’est Guillaume avec
madame Mordaunt, et Mark avec une charmante
fillette, potelée, aux joues roses comme la pêche ;
puis encore Mordaunt qui suit la ronde avec les
petits enfants.
N’est-ce pas assez pour animer les briques et
le mortier de la chambre, et entraîner la maison
elle-même dans un galop !
Mais quand Fleesham, le moral, l’immaculé,
le roide Fleesham, se mit en branle, quand on le
vit osciller, à droite, à gauche, et lancer en avant
et tour à tour ses longues jambes, se dresser sur

267
l’orteil, retomber légèrement sur le talon, essayer
des poses terpsichoréennes inédites, et bondir
gracieusement, s’incliner plus gracieusement
encore devant Ellen, lui passer délicatement la
main autour de la taille et l’emporter comme une
plume au cœur de la danse, Borrowdale s’arrêta
interdit, se demandant si une catastrophe n’était
pas imminente, si la terre n’allait pas trembler
dans ses fondements, et si le crin-crin de White
n’était pas la trompette du jugement dernier.
Squobb ne put résister à un pareil exemple.
Aussi bientôt le fidèle Achate parodiait-il son
patron, avec autant d’ardeur qu’il en aurait
apporté dans la transcription sur son carnet d’une
de ses puissantes inspirations éditoriales.
Les voici tous heureux, contents du présent,
remplis de riantes perspectives d’avenir. Nous ne
pouvons désirer davantage, et ne voulions pas
moins pour eux ; disons-leur adieu, et profitons
de la leçon que nous ont donnée leurs
souffrances, tout en nous réjouissant de leur joie.
– Mais Morland ?

268
Un an après, mon cher lecteur, vous eussiez pu
assister à son mariage avec Laure Borrowdale.

269
270
Table

I. Le foyer du colon......................................8
II. Pauvreté et manque d’ouvrage..................27
III. La maison abandonnée .............................46
IV. Madeleine .................................................67
V. La scène change – Un autre foyer.............87
VI. Un autre foyer – Nouveaux
malheurs....................................................128
VII. La recherche – Le mauvais chemin ..........150
VIII. Justice intolérante – Un autre
anneau.......................................................171
IX. Tristes propos – Justice
professionnelle..........................................186
X. Les nouveaux venus – Fleesham
déconfit .....................................................209
XI. Le champion du peuple et le
philanthrope ..............................................225
XII. Le contraste – Le dernier chez nous,
ou Nous sommes tous chez nous ..............252

271
272
Cet ouvrage est le 479e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

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