0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
44 vues60 pages

Les 43èmes. LE LIVRET

Le livret présente les réflexions et contributions des XLIIIes Journées de l’École de la Cause freudienne sur le thème du traumatisme. Il explore la distinction entre le traumatisme et le troumatisme, en mettant en lumière la manière dont la psychanalyse, à travers Freud et Lacan, aborde ces concepts complexes. Chaque auteur y apporte sa perspective unique, enrichissant ainsi la compréhension du traumatisme à travers des expériences personnelles et des analyses théoriques.

Transféré par

dujebesttech
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
44 vues60 pages

Les 43èmes. LE LIVRET

Le livret présente les réflexions et contributions des XLIIIes Journées de l’École de la Cause freudienne sur le thème du traumatisme. Il explore la distinction entre le traumatisme et le troumatisme, en mettant en lumière la manière dont la psychanalyse, à travers Freud et Lacan, aborde ces concepts complexes. Chaque auteur y apporte sa perspective unique, enrichissant ainsi la compréhension du traumatisme à travers des expériences personnelles et des analyses théoriques.

Transféré par

dujebesttech
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

le livret

TRAUMA
XLIIIes Journées de l’École de la Cause freudienne - 2013

Introduction
Du traumatisme au troumatisme :: Sonia Chiriaco .................................................... p 03

Ouverture
Réveil exquis :: Christiane Alberti, directrice des Journées ....................................... p 07

L’entretien
Freud et l’actualité du traumatisme :: Entretien avec Serge Cottet .................. p 15

De l’Un
Le trauma, généralisé et singulier :: Éric Laurent ........................................................ p 24
Le trauma. de l’énigme au résidu :: Rose-Paule Vinciguerra ................................ p 30
Le trauma de l’Un :: Armand Zaloszyc ................................................................................. p 35

Avec Freud
Le trauma freudien, trace ineffaçable :: Clotilde Leguil ........................................... p 40
Un trauma peut en cacher un autre :: Alain Merlet .................................................... p 45
Le Rat, un opérateur de jouissance :: Esthela Solano-Suarez ............................... p 50

Pour tous et pour chacun


L’impensable regard :: Guy Briole .......................................................................................... p 58
Enfants de Chowchilla :: Daniel Roy .................................................................................... p 63
Comment l’enfant nous enseigne sur le trauma :: Didier Cremniter ............ p 69
Ce n’était même pas une blessure de guerre :: Jacqueline Dhéret .................. p 73

À la lettre
Laisser le corps se dire :: Yasmine Grasser ...................................................................... p 80
Petit éloge du trauma :: Philippe Hellebois ...................................................................... p 85
Le complexe du tout-dire :: Laure Naveau ........................................................................ p 89

Dans la passe
L’urgence de Lacan :: Bernard Seynhaeve ............................................................... p 96
Du traumaéthique :: Anaëlle Lebovits-Quenehen .............................................. p 99
Le trou-matique de l’expérience analytique :: Hélène Bonnaud ............... p 105

Pour conclure
Le trauma, c’est la fin :: Marie-Hélène Brousse, directrice des Journées .......... p 111

©
03
Introduction

Du traumatisme au
troumatisme
Sonia Chiriaco

En inventant l’inconscient, Freud donne au traumatisme une place cen-


trale, ouvrant ainsi la voie à des questions fondamentales qui l’occuperont
jusqu’à la fin de sa vie. Il échafaude des hypothèses, les contredit, élabore
une théorie du fantasme, sans que jamais la question du trauma ne s’éteigne.
Les névroses de guerre et, avec elles, le mécanisme de répétition qu’il a déjà
rencontré à maintes reprises, l’obligent à y revenir pour découvrir la pulsion de
mort : au-delà du principe de plaisir et du Souverain Bien, une force, plus puis-
sante, insiste. Jusqu’aux restes symptomatiques à la fin de l’analyse, jusqu’à
l’ininterprétable, le trauma est là, comme une butée du réel qui ne lâche pas
l’inventeur de la psychanalyse.
Lacan poursuit, relit Freud avec de nouveaux outils conceptuels, lit Lacan
contre Lacan, sans concession. Au terme de son ultime enseignement, c’est un
trou, le trou du troumatisme1 qui crève l’écran.
Ainsi, de la naissance de la psychanalyse jusqu’aux élaborations les plus
tardives de Lacan sur le réel, la question du trauma est là, incontournable.
Nous avons tous affaire à ce trou du traumatisme. Tous, mais un par un,
chacun dans sa solitude propre, irrémédiable, car ce trou, c’est aussi celui du
non-rapport.
Ce chemin, qui va du traumatisme au troumatisme, c’est bien ce que
chaque analyse lacanienne menée à son terme démontre.
On entre dans le dispositif pour parler de ces mauvaises rencontres,
accidents, événements de parole insensés, qui ont laissé leur empreinte indé-
lébile, fixant la jouissance et entraînant cette implacable répétition qui entrave
le désir. L’association libre ne manque pas de faire surgir du sens là où il n’y
en a pas, et ce sens soulage, panse la plaie sans néanmoins jamais parvenir à
recouvrir le trou. Alors, du sens, on en rajoute inlassablement, jusqu’à ce qu’il
>
1 Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupent errent », leçon du 19 février
1974, inédit.

retour sommaire
©
Introduction Du traumatisme au troumatisme :: Sonia Chiriaco

04 05
finisse par se tarir et que l’on s’aperçoive que l’on n’a eu de cesse de tourner par des symptômes, un fantasme, bref, avec les moyens du bord. Ce bord est
autour d’un trou, un trou dont on s’est approché plus près encore. constitué d’imaginaire et de symbolique, ingrédients propres à chacun, dont
l’usage est singulier.
Ce que l’expérience analytique met à jour, c’est aussi que du trauma l’on
a fait fantasme. À cet égard, on peut dire du fantasme qu’il est une réponse à Cette simple distinction permet de mesurer l’écart entre la psychanalyse
cette chose hors sens qu’est le traumatisme ; il sert d’écran au réel du trauma. et les théories fondées sur le « pour tous », avec leurs psychothérapies prêtes
Symbolique et imaginaire s’associent pour prendre en compte le réel inassi- à l’emploi. En mettant le projecteur sur le fait – catastrophe, accident, agres-
milable, impossible à nommer et à représenter. Mais, dira Lacan, c’est là aussi sion, attentat, etc. –, elles le rendent identique pour tous ; vain effort pour le
que « se constitue pour chacun sa fenêtre sur le réel »2. Le fantasme protège maîtriser, car le réel est rebelle, indomptable. Si un même événement entraînait
du réel tout en signalant sa présence. les mêmes effets chez toutes les personnes concernées, celles-ci n’auraient plus
rien à en dire ; alors, seuls les experts du traumatisme auraient à deviser…
Ainsi l’analyse va-t-elle du hors-sens… au hors-sens, en passant par le
sens, la fiction. Elle fabrique du sens pour mieux le défaire. Entre l’entrée et L’analyste offre plutôt à chacun de parler de « son » traumatisme, et c’est
la sortie, que d’hypothèses échafaudées, de savoir remis en cause, de signi- la porte ouverte à la plus grande variété des interprétations. Car bien sûr, il n’est
fiants mis en série avant d’être isolés ! Au cours de ce chemin, la parole analy- pas de faits bruts, il n’y a jamais que de l’interprétation… C’est ainsi que com-
tique, d’abord tâtonnante, se fait plus précise, avance vers un bien dire auquel mence une analyse. Ce sont souvent d’infimes détails qui viennent au devant
incite l’interprétation de l’analyste. La parole s’épuise, s’épure, non sans laisser de la scène, surprenant le sujet en s’accrochant à un signifiant puisé dans son
quelques dépôts, débris de lalangue. Oui, la parole analysante tourne autour histoire. Il faut ce fil d’Ariane pour sortir de la perplexité induite par un choc
de ce trou qui ne peut se résorber malgré toutes les fictions que le parlêtre traumatique, pour se dégager de l’impasse. Il n’est d’autre moyen que d’inven-
est capable de produire. ter sa propre solution. Le dispositif analytique est fait sur mesure pour cela.
C’est ainsi que celui qui va au bout de l’expérience, désormais séparé de Ce Livret électronique, qui fait partie intégrante des 43es journées de
son fantasme, peut repérer sa marque singulière de jouissance, indélébile, irré- l’École de la Cause freudienne, se propose de vous faire découvrir encore bien
ductible, rétive au sens. Serrer ce réel du trou lui permet alors de se réconcilier des aspects du traumatisme.
avec l’indomptable jouissance et, par-là, de faire un autre usage du trauma.
Chaque auteur a abordé la question à sa manière, avec la méthode
Mais au fond, le traumatisme dont parle la psychanalyse, est-il iden- qui lui est propre, avec sa langue, son inventivité, à partir de son expérience
tique au traumatisme du sens commun, celui dont les médias se font l’écho d’analysant, de sa pratique d’analyste, de sa rencontre avec les textes de
à chaque catastrophe ? Freud, de Lacan, et de bien d’autres. Des premières découvertes de Freud, que
vous retrouverez dans toute leur vitalité et leur acuité, jusqu’aux avancées du
Le traumatisme, c’est d’abord un événement brutal, insensé, qui a fait
dernier Lacan, c’est un vaste champ conceptuel qui est ici exploré, déchiffré,
effraction et a laissé le sujet pétrifié. Ensuite, et malgré le temps qui passe,
commenté. Les théories scientistes en vogue ne sont pas absentes, différents
il continue de diffuser son venin, produisant cauchemars, inhibitions, symp-
auteurs les ont approchées pour les discuter, les éclairer avec la psychanalyse.
tômes, angoisse.
L’expérience de la passe est bien sûr aussi présente, qui contribue à ce
Il a fallu Freud pour distinguer le trauma de l’événement traumatique.
savoir sur le trauma en approchant au plus près le trou de l’indicible.
Dès les Études sur l’hystérie3, il s’est trouvé sur la voie du caractère irrepré-
sentable, inassimilable du trauma, du trauma comme trou. En 1895, il repère Le hasard nous a fait croiser le travail des Exquises, trois artistes qui ont
que le traumatisme se constitue en deux temps4. C’est le fameux phénomène abordé le traumatisme à travers des dessins qu’elles ont bien voulu confier au
d’après-coup, qui signale la place de l’inconscient et différencie radicalement la Livret et que vous rencontrerez au détour de ces pages.
psychanalyse de toutes les autres disciplines qui s’intéressent au traumatisme.
Ce Livret n’est pas seulement un travail préparatoire aux Journées
C’est déjà le Un de jouissance qui affleure. Autant dire que si un même événe-
de notre École, c’est un document que vous pourrez aussi consulter dans
ment violent concerne une foule, le trauma ne sera jamais que celui de chacun !
l’après-coup des « 43es » auxquelles nous vous donnons rendez-vous les 16
Si le traumatisme est un événement, c’est donc seulement au sens où et 17 novembre 2013 pour de nouvelles découvertes.
il implique le sujet, où celui-ci s’en trouve changé, bouleversé, où il y répond

< 2 Lacan J., « Proposition sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris,
Seuil, 2001, p. 254.
>
3 Freud S., Breuer J., Études sur l’hystérie, Paris, puf, 1955.
4 Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La naissance de la
psychanalyse, Paris, puf, 1956, p. 307-396.

retour sommaire retour sommaire


07
Ouverture

Réveil exquis
Christiane Alberti
directrice des Journées

Seules les traces font rêver.


René Char

« Pour expliquer ce que j’étais » 11


Il arrive que l’on vienne à l’analyse avec le sentiment d’avoir mal débuté
dans la vie, que du malvenu a constitué son trauma initial. Et de partir à la
recherche, aussi triste que passionnée, de ce moment originel x. À simplement
prendre la parole, on fait l’épreuve que ce point de départ ne s’atteint que
rétroactivement, toujours à la limite. Plus c’est vrai, plus on se demande si
c’est réel. Doit-on enquêter ? Reconstruire ? Construire ? Origine impossible :
dans l’enchaînement des faits, on bute sur une cause absente. Causalité non
nécessaire mais conjecturale.
L’évocation du trauma par Lacan a ceci de corrosif qu’elle décale la ques-
tion de l’origine et s’écarte de la tyrannie du passé pour considérer l’empreinte
de l’événement traumatique et sa mobilisation dans la cure sous les espèces du
rêve ou du fantasme. Dans le mouvement de rétroaction inhérent à la fonction
de la parole, on rencontre non pas une origine, au sens d’un point reculé du
passé qu’il s’agirait de retrouver, mais quelque chose d’insu, le surgissement
d’une empreinte à la lisière du discours, une frappe dont vibre le phrasé. Si
l’origine accidentelle existe, le trauma n’ex-siste qu’au discours analytique.
Lacan donne ici toute sa valeur à la catégorie d’après-coup quand il déclare
qu’elle correspond « à la structure la plus largement pratique des données de
l’expérience »2.

Mettre en fonction la Prägung du trauma


Lacan revient sur l’expérience traumatique dans le cas de l’Homme
aux loups, telle que Freud la reconstruit rétrospectivement à partir de ses
>
1 En référence au texte magnifique d’Aragon.
2 Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil,
1966, p. 804-805.

retour sommaire
©
Ouverture Réveil exquis :: Christiane Alberti

08 09
conséquences symptomatiques : une scène traumatique supposée réelle et sa que par la voie du processus primaire, sous forme d’un reste dans le rêve ou
construction au titre de fantasme originaire. Cette scène ne se présente pas l’hallucination.
comme un souvenir vécu, mais comme le produit d’une rencontre. Lacan fait
Le sujet ne comprend (verstand) cette impression que par la revivifi-
valoir la dimension d’ « effraction imaginaire » caractérisant l’événement : une
cation (Wiederbelebung) de cette impression à quatre ans. Le trauma prend
rupture venue du dehors, une brèche dans la réalité qui laisse des traces et
valeur corrélativement à l’accès à la signification de la castration. Le rêve
impose un remaniement du cours de l’histoire. La scène est nimbée d’étran-
d’angoisse est la première manifestation de cette prise de valeur. Là où il y a
geté, le corps s’y révèle étranger à nous-mêmes, véritable altérité. Cet inassi-
eu rencontre sans mot avec un désir, se substitue la signification phallique.
milable, Freud le nomme fixation.
Cette substitution est essentielle pour sortir le sujet de cette impasse propre
Lacan distingue l’effraction imaginaire – Prägung dont il souligne les au désir : ou bien s’effacer comme sujet devant l’objet, élision de nature à le
« résonances de frappe »3 – de sa valeur traumatique consécutive. La frappe est laisser « dans la nuit du traumatisme »6, ou bien se substituer à l’objet en se
une empreinte au sens de la théorie des instincts. Le phénomène d’imprégna- subsumant sous le signifiant de la vie, le phallus.
tion (Prägung, imprinting) implique une plasticité initiale, une modification de
Puis plus tard, dans la cure, c’est par une « activité de penser »
la conduite en fonction d’une expérience unique extraordinairement brève, très
(Denktätigkeit) qu’il peut concevoir le trouble éprouvé autrefois. La cure est
précoce et irréversible. Un premier objet, un mouvement de la vie entraperçu,
donc partie prenante du troisième moment du procès traumatique, temps
laisse une empreinte qui va établir une fixation des liens d’attachement à cet
d’une nomination : le trauma nomme l’empreinte, isole comme telle la marque
objet, même s’il n’est pas de la même espèce, dans un moment où l’animal est
de cet événement de corps dont la substance est jouissance.
incapable de réagir. C’est le cas de l’imprégnation maternelle ou sexuelle. Cette
référence dans le dire de Lacan ne vise aucun rapprochement avec l’instinct, Lacan avance que le trajet qui va de la Prägung à sa réintégration dans
mais la temporalité logique d’un instant de voir marqué par la contingence – un procès symbolique est exactement la même chose que celui de la cure.
ça se produit, ça se rencontre et ça se fixe. Il s’agit de mettre « en fonction dans le jeu des symboles la Prägung elle-
même »7. Or, de façon concomitante au procès symbolique, quelque chose se
Cette Prägung se situe dans un inconscient non refoulé. C’est la trace
détache du sujet. Il s’en trouve radicalement séparé. « Ce ne sera plus une
de ce une seule fois, pas une première fois mais un un tout seul. Ni intégrée à
chose du sujet » mais ça reste là, comme un excédent inassimilable, noyau
l’histoire, ni verbalisée, ni portée à la signification. En toute logique, elle n’a pas
réel impliqué dans le symptôme.
de sens. C’est pour autant qu’elle fait ensuite l’objet d’une intégration symbo-
lique, lorsqu’on tente de la lier, qu’« elle est toute proche de surgir »4. Qu’est-ce Le travail de symbolisation propre à l’analyse active ce reste. Il conduit à
à dire ? En tant que telle, elle affleure dans le discours, mais celui-ci ne l’atteint intégrer les événements dans une loi, à les ramener, par le jeu de la lettre, au
pas. Ça rate. Elle se signale par les trous, fêlures, achoppements des dits. La déjà écrit de l’inconscient supposé savoir, conformément à la thèse de l’his-
valeur traumatique se substitue à la béance qui a déchiré la réalité du sujet. torisation première. Ce faisant, le trauma tend à se dissoudre dans l’histoire
par la rétroaction signifiante. Or la cure n’est que pour partie dialectique. On
Que dire de cette empreinte ? Il ne s’agit pas seulement d’une empreinte
peut toujours essayer de rapporter la rencontre à la nécessité, ce qui a eu lieu
perceptive (Wahrnehmung) au sens d’une prise de vrai comme le traduit
ne bouge pas. Un Un tout seul. On peut le laisser tout seul. Ça ne bouge pas.
Lacan. La dimension de la trace y est conçue dans le registre d’une écriture
(Niederschreiben) qui suppose une « topologie des signifiants »5, plutôt que Mobiliser l’empreinte de l’effraction s’effectue après coup. De telle sorte
dans celui de l’empreinte d’une image indélébile ou du souvenir, toujours que le trauma se produit comme un effet de l’élaboration du fantasme trau-
seconds. C’est un non-sens incorporé, incarné. matique8 que Jacques-Alain Miller nous invite à mettre en valeur comme « non
pas un faux trauma mais un trauma reconstitué comme ce qui s’est élaboré en
Lacan prend ici appui sur la temporalité de la construction de Freud
tant que fantasme dans la cure » 9.
dans le cas de l’Homme aux loups : impression, compréhension, nomination.
Ce n’est pas un souvenir à retrouver, pas davantage une expérience
Dans le registre de l’impression (Eindrück) à un an et demi, six mois dit
cathartique à jouer, mais la mise en fonction d’un signifiant vivant, une épais-
Lacan, l’instant de voir. Le sujet ne peut réagir, il est ici hupokeimenon, point
seur de corps.
à partir duquel des choses vues et entendues sont prélevées sur le réel. Ce qui
dans ce moment logique n’a pas accès à une traduction ne peut faire retour

< 3 Lacan J., Le Séminaire, livre i, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil,
1975, p. 214.
6 Ibid., p. 145.
7 Ibid.
8 Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006,
>
4 Ibid., p. 215. p. 274.
5 Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le désir et son interprétation, Paris, 9 Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre »,
La Martinière / Le Champ freudien, 2013, p. 86. La Cause freudienne, no 67, octobre 2007, p. 120.

retour sommaire retour sommaire


Ouverture Réveil exquis :: Christiane Alberti

10 11
De la vie dans le sommeil réveille, effet d’une rencontre contingente. Or ce réveil ne dure pas, car le rêve
Ce qui ne passe pas à l’historisation, ce qui reste « intraduit » en termes commun reprend ses droits.
freudiens, est chiffré via le processus primaire. En un sens, le trauma est tam- Dans le Séminaire Les non-dupes errent, Jacques Lacan indique que le
ponné par le rêve, en tant qu’homéostase subjectivante. Pourtant, au cœur du rêve est non pas une communication, mais un chiffrage fait pour la jouissance
rêve, resurgit à l’occasion le réel traumatique, du moins sa figure (traduction (exactement un Lustgewinn). La seule fonction utile du rêve est de protéger
imagée dans le rêve) ou l’écran qui le voile. Le trauma insiste et se rappelle à le sommeil. N’est-ce pas qu’au lieu même du rêve se manifeste une limite à
nous. Alors pourquoi – si le rêve est bien le gardien du sommeil – n’y répond- l’interprétation ? Cette limite, Lacan nous indique ce qui la signale : c’est le
on pas sans se réveiller ? moment où « ça arrive au sens. À savoir que le sens il est en somme assez
Dans l’analyse qu’il propose du fameux rêve « Père ne vois tu pas que court. C’est pas trente-six sens, qu’on découvre au bi-du-bout de l’incon-
je brûle ? », Lacan dégage cette structure : il se forme un rêve à partir d’un scient : c’est le sens sexuel. C’est-à-dire très précisément le “sens non-sens” ».
bruit, un choc, une réalité (le bruit du feu qui vient atteindre le cadavre de Le sens sexuel tourne court, car il aboutit à une relation (Beziehung) avec le
l’enfant) qui reproduit quasiment ce qui se passe. Mais qu’est-ce qui réveille ? rapport (Verhältniss) sexuel qu’il n’y a pas. Citons encore Lacan : « Il y a donc
Une autre réalité : l’enfant qui s’approche saisit le bras du père et murmure un moment où le rêve se dégonfle, c’est-à-dire qu’on cesse de rêver et que le
sur un ton de reproche : « Père ne vois-tu pas que je brûle ? » Le cauchemar sommeil reste à l’abri de la jouissance »11.
qui réveille, ce n’est pas l’accident, mais, au moyen de l’accident, un réel qui
s’y dévoile : la voix de l’enfant mort. C’est dans une phrase que passe la ren- Complaisance traumatique
contre manquée, le rêve la met en exergue : qu’on dise. C’est cette phrase Analysant le fantasme « On bat un enfant »12, Lacan dégage ce qui est
impossible de l’enfant mort, en elle-même « un brandon », qui réveille. Le lot à la racine du fantasme : « la gloire de la marque », signalant une affinité de
de toute répétition et de toute névrose de destinée semble donc se loger dans la marque avec la jouissance du corps même. Cette marque constitue ce que
ce rapport entre ce qui semble arriver au hasard, l’événement insensé, ce pré- le sujet a de plus singulier. Il ne peut l’articuler mais elle l’identifie dans sa
lèvement sur le réel qui montre que nous ne rêvons pas, et le réel pulsionnel jouissance. Telle une marque laissée sur la peau, elle se répète et à chaque
qui se loge dans cette phrase, aux commandes de la répétition. Le sujet choit répétition produit déperdition et plus-de-jouir. C’est ainsi que la jouissance
là où la voix se fait entendre – invocation, sollicitation du regard. prend statut, entrant en jeu d’un premier hasard. Seul un signifiant peut com-
Ainsi se dévoile dans la cure l’envers de ce qui fait la routine de nos mémorer, dans la répétition, la trace originaire de jouissance, en l’instituant
activités. On ne le voit pas, on ne peut pas le savoir, car les flammes de la dès lors comme marque.
réalité nous aveuglent. De telle sorte que le réel impose toujours la fiction N’est-on pas plus ou moins sensible au traumatisme – pour reprendre
« d’une origine en apparence accidentelle ». Or, le réel dont il est question, le terme de « sensibilité » de Freud –, plus ou moins docile à se faire le corps
c’est ce que la réalité réactive : en rejoignant une autre réalité, elle réveille de ce S1 ? Un rêve n’est-il pas résolutif lorsqu’au réveil on consent à se laisser
une douleur exquise, point d’incidence privilégiée de la Prägung du trauma, attraper par le signifiant : c’est ce dernier qui nous prend.
dans la nécessité de se faire représenter par des signifiants contingents, mais
non pas arbitraires. À ne pas se ranger sous le signifiant-maître, à refuser de tricoter sa jouis-
sance avec ce S1, cette complaisance somatique en tant que refus du corps
n’est-elle pas aussi bien complaisance traumatique ?
Une limite à l’interprétation
Lacan reprend l’analyse de ce rêve dans Le Séminaire, livre xvi, pour Éclair
situer l’interprétation dans la cure. Le rêve a déjà procédé par interprétation
d’un désir, en tant qu’il est animé d’un vouloir dire, d’un désir d’être. Mais La vie ne subsiste qu’à l’abri de l’homéostase du principe de plaisir. Or,
l’interprétation vise autre chose – il s’agit de « reconstitution d’une phrase », tout se complique dès lors que ce dernier est soumis au langage. Derrière le
et c’est en tant que phrase qu’elle permet de lire ce qui cloche. On entend pluriel des traumatismes, tous liés à la mort et au sexe, se dévoile l’unité pro-
non pas le sens de cette phrase mais son « accent » : où est la faille de ce fonde de ce qui les fonde, soit le hiatus qu’introduit l’incidence du signifiant
qui se dit ? L’interprétation ne vise pas à se demander ce que ça veut dire, ou sur la vie : « Qu’est-ce donc (le fameux traumatisme de la scène primitive) si
bien ce que ça veut pour dire cela, mais « qu’est-ce que, à dire, ça veut ? » 10. ce n’est la vie qui se saisit comme telle dans son étrangeté totale, sa brutalité
Dans le sommeil, ça veut ! opaque, comme pur signifiant d’une existence intolérable pour la vie elle-
< L’inconscient répond au trauma par le rêve en protégeant le désir de
dormir. Et pourtant, dans la cure, au cœur du rêve, une douleur exquise nous 11 Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du
>
20 novembre 1973, inédit.
12 Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil,
10 Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 199. 1991, p. 55.

retour sommaire retour sommaire


Ouverture Réveil exquis :: Christiane Alberti

12 13
même, dès qu’elle s’en écarte pour apercevoir le traumatisme et la scène pri-
mitive »13. Le trauma réside dans cet écart aperçu entre la vie et le signifiant
– écart, vide de sens, qui ne saurait se résoudre en raison de l’autonomie du
signifiant – écart ignoré le reste du temps, recouvert par la routine du signi-
fié, le ronron commun aux parlêtres. Même la mort, comme réveil, participe
encore du rêve qui perpétue la vie, rêve d’éternité qui ne laisserait pas de trace.
Si le rêve en satisfaisant le besoin de dormir protège la vie, il faut en
déduire, comme le fait Lacan, que le réveil total serait fatal. Lacan propose de
lire la pulsion de mort freudienne, à savoir la vie aspirant à la mort, comme
une aspiration de la vie – pour autant qu’elle est dans le corps – à une totale
et pleine conscience. « La vie, quant à elle, est bien au-delà de tout réveil. La
vie n’est pas conçue, le corps n’en attrape rien, il la porte simplement »14.
C’est pourquoi on ne se réveille jamais, car les désirs entretiennent les rêves
qui concernent le non-sens du réel. Tout ce qui éclaire la vie lui est intolérable,
sauf peut-être dans le contexte d’une analyse. La Prägung réelle du trauma
surgit d’une contingence. Rencontre essentielle de l’analyse d’apercevoir à
quel signifiant irréductible on est assujetti dans notre satisfaction. Quand on
a atteint, cerné, serré, ce point exquis dénudé de son lot de sens/souffrance,
s’en satisfaire, au sens de c’est assez, relève aussi de la contingence… et
c’est exquis !

< 13 Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil,
>
1998.
14 Lacan J., « Improvisation. Désir de mort, rêve et réveil » (1974), L’Âne, no 3,
1981, p. 3.

retour sommaire retour sommaire


15
L’entretien

Freud et l’actualité du
trauma
Entretien avec Serge Cottet

? Quand Freud se penche sur le trauma, c’est à la suite d’un réel


rencontré. Que pouvez-vous nous dire de ce réel et de ses incidences
sur sa manière de théoriser le trauma ?
Nombre de symptômes privés de Freud ont contribué à la théorie de
l’inconscient ; et la théorie du rêve, on le sait, est fondée sur l’expérience
subjective qu’il en a. Peut-on dire la même chose du trauma ? Il serait plus
juste de considérer que l’intérêt qu’il a pris pour des expériences trauma-
tiques personnelles s’intègre, après-coup, à La science des rêves. Ainsi, la
dimension traumatique de la sexualité lui apparaît-elle vers 1900 à partir de
l’analyse de ses propres expériences oniriques. On réfère habituellement à la
mort de son père la création de son grand livre. Cependant, tout événement
douloureux n’est pas traumatique au sens strict. Pour parler à bon escient de
traumatisme, il faut la rencontre inopinée avec un réel générateur d’angoisse.
Un rêve de Freud semble plus crucial qu’aucun autre à cet égard. Le rêve de
« Mère chérie et personnages à becs d’oiseau »1 met en scène la mort de sa
mère. Il date de ses huit ans et Freud ne l’analysera que trente ans plus tard.
Au réveil, il croyait encore que sa mère était décédée et ce n’est qu’avec la
présence réelle de cette dernière, venant le consoler, que Freud se rassurera.
Il rapportera plus tard l’intensité de l’angoisse alors ressentie au refoulement
du désir incestueux, puni par la mort de la mère. D’une certaine manière, ce
>
1 Freud S., « Psychologie des processus du rêve » [chap. VII], « Le réveil par le
rêve. La fonction du rêve. Le cauchemar » [chap. IV], L’interprétation des
rêves, Paris, puf 1967, p. 495-496..

retour sommaire
©
L’entretien Freud et l’actualité du trauma :: Entretien avec Serge Cottet

16 17
rêve est bien plus traumatique que la vue, deux années plus tôt, du corps de d’elle. Freud dit qu’elle est alors en état de donner une interprétation sexuelle
sa mère nue. Quant aux paroles traumatiques, elles ne manquent pas non plus à l’événement antérieur, en raison même du trouble que lui cause l’homme.
dans sa Selbstdarstellung2. Son père a pu avoir à son propos des énoncés
très durs : « On ne fera jamais rien de ce garçon », avait-il dit après que le
jeune Freud avait uriné dans la chambre parentale. Cette phrase ne constitue ? À notre époque, peut-on dire que ce qui fait trauma dans la sexua-
lité est du même ordre qu’au temps de Freud ?
pourtant pas véritablement un trauma. Elle sera bien plutôt le moteur de son
ambition ; Freud se fit une exigence de contredire le verdict paternel et cet Aujourd’hui, l’enfant est perçu comme la victime potentielle du pervers
épisode lui donna l’occasion de théoriser la sublimation, l’énurésie infantile qui fait effraction. La théorie du monstre, et ses différentes incarnations – le
constituant la pulsion originaire de l’ambition. Au reste, le même opprobre sera pédophile, le parent incestueux, le prédateur, etc. – agite l’opinion. En réalité,
proféré par le père de l’homme aux rats à ce dernier, générant des effets bien l’expérience clinique montre, à travers les témoignages que livrent les analy-
plus ravageurs avec le doute et l’autodestruction. sants, que les enfants les plus traumatisés, ceux qui ressassent les événements
Mais le trauma ne se limite pas à ce qui se joue sur la scène du rêve. La précoces de leur sexualité, y ont souvent participé activement. On est surpris
rencontre du réel, sous les espèces de la mort, est aussi fondamentale. En 1922, de voir avec quelle désinvolture Melanie Klein décrit les pratiques sexuelles
Sophie, la fille de Freud, décède. À cette occasion, ce dernier révisera la théorie des enfants entre eux en 1926. Il n’est même pas question de leur faire la
du deuil qu’il a élaborée en 1917 : celle-ci ne peut se soutenir devant un évé- morale à ce sujet, tellement les fantasmes incestueux entre frères et sœurs sont
nement aussi terrible et ineffaçable que la mort d’un enfant pour un père. C’est fréquents, comme leur mise en acte. Prenons un exemple clinique : une jeune
ce qu’il écrira notamment à Ludwig Binswanger ; un sentiment d’irréparable femme en analyse se souvient d’une relation sexuelle précoce avec son frère.
qui ne concerne pas seulement ceux qui nous manquent, remarque Lacan, Pratique étrange, mais d’où elle tirait la certitude d’être aimée par lui. Cela
mais surtout ceux pour qui nous occupions nous-mêmes la place du manque. compensait les mauvais traitements dont elle était victime de la part de ses
Autre exemple : Lacan fait lui-même – dans « Les complexes familiaux »3 – une parents. Le frère était l’au-moins-un à s’intéresser à elle. Avec la puberté, elle
remarque sur la mort réelle du père pour faire valoir le poids de l’événement a mis fin à ces pratiques. Avec l’analyse, cette jeune femme a pu élaborer, dans
réel, la cause qu’il joue dans un grand nombre de névroses, et leur gravité. l’après-coup, comment le vide du désir chez elle était la réponse différée à la
complaisance qu’elle avait eue à cette époque et la jouissance qu’elle avait pu

? Pouvez-vous revenir sur les premiers développements de Freud


liant sexualité et trauma ?
en tirer. Rien de mécanique pourtant dans cet après-coup. Le plus traumatique
pour elle est le silence entretenu par la mère sur les activités du frère qu’elle
ne pouvait ignorer ; là se situe selon Lacan le mensonge de l’adulte qui fait
ravage pour l’enfant dès lors qu’il le perçoit.
L’écoute des hystériques est pour Freud l’occasion de développer sa
théorie de la séduction, selon laquelle la sexualité rentre par effraction comme On repère donc, ce qui n’est pas facile à admettre aujourd’hui, que dans
un corps étranger dans le psychisme de l’enfant. C’est le paradigme du trauma. ces cas, ainsi que le remarquait Freud en 1907, il ne peut pas y avoir de trauma
Soutenue avant les Trois essais sur la théorie de la sexualité, cette théorie s’il n’y a pas d’expérience de satisfaction.
tient à peine compte de la sexualité infantile et c’est ce qui donne toute sa
Les plus traumatisés ne sont pas forcément les victimes passives mais
force à la thèse de l’après-coup. Le trauma ne se produit effectivement qu’à
celles qui, à cette occasion, ont fait l’expérience d’une obscure jouissance. Une
la puberté. C’est dans ce temps second que l’événement est interprété comme
élaboration est possible ; souvenirs, roman familial se construisent autour de
sexuel. Prenons l’exemple d’Emma4 : la scène de séduction par l’épicier, à l’âge
ce noyau.
de huit ans, n’est pas traumatique. Ne reste en mémoire que le rire de l’épi-
cier, tandis que tout ce qui touche à la sexualité est incompris. Freud dit à cet Aujourd’hui, il est scandaleux de tenir de tels propos. Dans le discours
égard « sexuel-présexuel ». L’événement est oublié, puis resurgit lorsque la courant, les enfants sont toujours victimes. La sexualité infantile subit un refou-
jeune fille, âgée de douze ans, entre dans un magasin qui lui rappelle la scène lement généralisé chez l’adulte. Mais l’analyse prouve que le trauma ne se
de l’épicerie. Dans ce cas, la fille est pubère, et un des hommes lui a plu ; une trouve pas à la place qu’on lui donne : c’est l’après-coup subjectif qui réoriente
décharge sexuelle (Sexualentbindung) se produit. Il y a alors refoulement sa valeur d’effraction. L’effet de division qui résulte d’une complaisance à cette
et affect d’effroi avec production d’un symptôme phobique. L’effet d’après- jouissance mauvaise génère une culpabilité qui peut aller jusqu’au suicide. Il
coup se produit là, sans proportion avec l’événement réel : on a simplement ri est curieux que le préjugé concernant l’innocence de l’enfant prenne autant
de place aujourd’hui alors que tout est organisé dans les médias, les nouveaux
< 2 Freud S., Sigmund Freud présenté par lui-même, Paris, Gallimard, 1984.
3 Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres
arrangements familiaux, pour que l’enfant soit exposé à l’impudeur, aux tur-
pitudes de l’adulte, au spectacle pornographique de la télévision comme à
>
écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 80. une scène primitive permanente. Malgré cela, il est devenu impensable que la
4 Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La naissance de la
psychanalyse, Paris, puf, 1956, p. 363-366.

retour sommaire retour sommaire


L’entretien Freud et l’actualité du trauma :: Entretien avec Serge Cottet

18 19
curiosité sexuelle infantile puisse s’en nourrir et passer à l’acte, à moins d’avoir de l’effraction du pare-excitation conduit à réévaluer le danger réel ; il invite
été activement perverti. à distinguer l’effroi, en tant qu’il est bien pire que l’angoisse6.
Ce retournement est lié, sans doute, à l’envers de l’hédonisme contem- Sándor Ferenczi, dans ces mêmes années, a voulu inverser la tendance
porain né avec la libération sexuelle de 1968. Il n’y a plus de refoulement, mais, en vigueur chez les orthodoxes et rétablir le primat du traumatisme. Il en est
dans le même temps, l’enfant est idéalisé et la sexualité doit lui être étrangère. ainsi dans « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant »7. En 1932,
Au fond, la fétichisation de l’enfant est une protection contre les fantasmes il développe des exemples d’enfants abusés et violés, invitant à récuser le
« libérés », pas toujours très catholiques de l’adulte. Cette idée, qui se propage schéma du choc au profit des mécanismes d’identification et d’incorporation
aujourd’hui au point de faire consensus, n’est pas sans lien avec l’hostilité dont en cause dans la fragmentation du corps propre, allant jusqu’à la psychose, et
la psychanalyse est l’objet. Freud était plus politiquement correct à l’époque laissant un sujet vide « comme un corps sans âme ».
de la séduction par l’adulte ; elle préserve l’innocence sexuelle de l’enfant. La
Si l’abord freudien consiste à donner du sens inconscient à tout, à rela-
théorie du fantasme abolirait au contraire le réel du trauma pour innocenter
tiviser la mauvaise rencontre par l’attraction du fantasme, à récuser la contin-
l’adulte. En France, elle a notamment été relayée par certains experts de « l’af-
gence par l’idéologie de la signification inconsciente, alors je laisse cette orien-
faire d’Outreau » qui ont utilisé la théorie des souvenirs induits. Ce courant est
tation à l’IPA, car le réel du trauma, c’est la limite de l’interprétation. Il y a bel
en partie hérité des travaux de Jeffrey Masson, responsable des archives Freud,
et bien des filles violées et des sujets dévastés.
qui, aux États-Unis, a fait florès dans les années quatre-vingts. L’abandon de la
théorie de la séduction et du trauma par l’adulte au profit du fantasme y est En revanche, on peut revenir à nouveaux frais aujourd’hui sur les
interprété comme une manœuvre politique hypocrite de Freud pour protéger la concepts révisés par Freud. Ainsi, les traumas de guerre réhabilitent-ils l’ins-
morale de la bourgeoisie viennoise et disculper les pères de famille. J. Masson, tance du réel. Avec la sexualité, c’est la mort et la guerre. Des sujets qui ont
psychanalyste repenti et puritain, ne souffle mot de la sexualité infantile et de pu être confrontés à la guerre, à la torture et la persécution, peuvent arriver
son implication dans le trauma ; il n’est pas allé jusqu’en 1905. Il est vrai que, en France et consulter un analyste, en institution ou en privé. La psychanalyse
depuis cette déception infligée par la lecture attentive des lettres à Fliess, il peut donc être sollicitée alors qu’elle ne l’était pas vraiment en 1914, lorsque
s’est consacré à la vie sentimentale des chiens et des éléphants… les traumatisés étaient soumis à des traitements électriques. Freud s’est insurgé
contre ces pratiques et a considéré qu’au contraire, il y aurait un bénéfice pour
Aujourd’hui, la précocité des jeunes rend le modèle hystérique de réac-
ces sujets-là à parler. Il prétendait que la psychanalyse ne pouvait rien faire
tion différée obsolète. Le pousse-au-jouir est plus manifeste que le refoule-
de plus que ce que fait l’homme normal bien portant quand il n’y recourt pas.
ment. L’accès facile des jeunes à la sexualité, leur initiation précoce associée
Pourtant, dans une situation aussi extrême que la torture, l’analyste, artisan
à la crudité de celle-ci, de même que la banalisation du sexe, conservent une
d’une autre rencontre avec le réel, peut favoriser l’émergence d’un nouveau
charge traumatique. Réduite à la satisfaction d’un besoin comme un autre, la
discours. On lui suppose une implication qui pourrait changer le cours de la
sexualité fait symptôme. L’affect d’angoisse est à l’occasion relayé par la décep-
vie. Tel que son rôle ne se limite pas à un simple agent de gestion du stress.
tion ; l’absence de rapport sexuel est expérimentée dans ce vide affectif, sans
honte ni culpabilité, version contemporaine du troumatisme. Lacan le notait Nous disions qu’il y a de grands traumatisés de guerre en analyse, et
dans « Télévision »5 à propos de l’ennui et de la morosité, conséquences chez nous devrions avoir des textes bientôt produits sur cette question. Pourquoi
les jeunes de rapports sans répression. laisser ces sujets, tchétchènes ou syriens, se confronter aux seuls protocoles
des spécialistes du stress post-traumatique ? Ces combattants se présentent

? En tant que psychanalyste, quelle est votre manière à vous


d’aborder le trauma ? Avez-vous une approche « freudienne » de la
souvent avec l’alternative toujours mortelle du retour au combat ou du délire
religieux. D’autres choix sont possibles et peuvent réorienter la jouissance du
combattant : la considération pour le partenaire sexuel notamment, éventuel-
question ? lement préférable à la guerre. Nos collègues espagnols, après les attentats
Il y a une façon naïve de poser le problème du trauma comme une alter- de Barcelone, en 2005, ont écrit des travaux qui montrent à quel point l’hor-
native : ou réel, ou fantasme ; événement ou affabulation. Freud, pourtant, reur rencontrée a pu être d’autant plus grande qu’elle faisait effraction à une
dans ses derniers textes, réhabilite le trauma avec le binôme : constitution plus idéologie religieuse, ou à une conception idyllique du réel. Les cures rapides
événement fortuit. En fait, l’instance du réel s’est à nouveau manifestée dans proposées par le CPCT8 de Madrid, dont l’affluence s’est à ce moment-là ren-
la clinique en 1926 avec la polémique entraînée par le trauma de la naissance.

< Freud a alors souligné que « la perte de l’objet d’amour » était un des noms de
la castration. Il laisse place à une nouvelle version de la détresse, à l’Hilflosig-
keit du sans-recours que crée l’insécurité de l’Autre. Le modèle physiologique 6 Cf. Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, puf, 1993.
>
7 Ferenczi S., « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », Œuvres
complètes 1927-1933, tome iv, Paris, Payot, 1982.
5 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 527. 8 Centre Psychanalytique de Consultation et de Traitement.

retour sommaire retour sommaire


L’entretien Freud et l’actualité du trauma :: Entretien avec Serge Cottet

20 21
forcée, ont pu donner l’occasion aux sujets de dénoncer les semblants qui leur l’horreur en jouissance du sens. On connaît les protocoles de la reconstruc-
avaient été imposés par le discours des parents. tion : « donner du sens » ou faire du préjudice une héroïque nomination ; « un
merveilleux malheur », comme l’énonce cet auteur. Lorsqu’un bout de réel est

?
ininterprétable, on peut, certes, donner à l’événement structure de fiction, avec
Freud évoque des restes symptomatiques à la fin de l’analyse. pour but de renarcissiser le sujet ; c’est aussi aliéner le sujet à une jouissance
Est-ce qu’ils ne préfigurent pas ce qui ne peut pas se résorber du du sens interminable.
trauma initial ? Comment désamorcer alors cette « charge maléfique », pour reprendre
Dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » , Freud écrit que l’issue
9 l’expression de Jacques-Alain Miller ? On peut penser à deux alternatives : soit
de la cure dépend de trois facteurs : premièrement, la force du moi et sa capa- émousser la charge affective – ce que Freud appelle l’« affect surpuissant » –
cité à maîtriser la pulsion ; deuxièmement, l’intensité de la pulsion – c’est le par l’épuisement du sens inconscient, mais il reste cette butée de la castration
facteur constitutionnel – et, troisièmement, la tuché, le hasard de l’événement et de la pulsion de mort ; soit traiter ce reste de jouissance, le soustraire au sens
traumatique. Il se trouve que ce qui rend, selon lui, l’analyse interminable, se inconscient, le réinvestir dans une œuvre. Je pense aux auteurs rescapés des
situe davantage du côté de l’intensité de la pulsion que du côté du trauma camps. Et aussi à l’œuvre de Georges Bataille qui, selon lui, trouve son noyau
au caractère fortuit. Ainsi, le pronostic est-il meilleur en ce qui concerne les dans l’événement que constitue le spectacle de son père dément, éructant des
névroses traumatiques. La surestimation du danger peut être réduite, le juge- obscénités. À cela s’ajoutent des scènes où sa mère suicidante est sauvée des
ment corrigé, la charge affective émoussée en renforçant le moi, toujours plus eaux. Ces bouts de réel que le temps a neutralisés resurgissent néanmoins dans
apte à lutter contre un danger externe que contre la pulsion ; c’est ce qu’une une œuvre. « Ils ne purent retrouver la vie que déformés, méconnaissables,
tradition freudienne a retenu. Pourtant, le binaire interne/externe ne tient pas ; ayant, au cours de la déformation revêtu un sens obscène »11. Une fiction vient
on a vu que d’obscures alliances se nouent avec la pulsion. C’est le cas de donner vie à ce réel impossible à supporter. Cela n’est certes pas un paradigme,
tout symptôme, comme compromis avec le refoulé. Le trauma laisse d’autres mais une orientation qui, avec d’autres écritures de l’horreur, restitue un sujet,
traces et témoigne de l’impossibilité d’une conversion de la libido en symp- là où il n’y avait, jusque-là, que mortification et inertie.
tôme sans reste. Et ce reste, c’est l’écho dans la vie d’une première fois, sa
répétition sous différentes versions : les rêves d’angoisse dans la névrose trau-
matique, la scène primitive de « l’homme aux loups » hantant ses rêves jusque
dans sa période psychotique ; la névrose de destinée déclenchée par un deuil
pathologique avec la répétition des mêmes échecs amoureux. Autre exemple,
le trait de caractère marqué par l’effacement, et le clandestin commémorant
chez un sujet une naissance illégitime. La mémoire freudienne suppose une
inscription inusable ; c’est la face négative du « bloc magique »10. Ce qui y est
inscrit l’est pour toujours, la libido fixée est indélogeable. Il arrive que ce réel
traumatique soit en quelque sorte entretenu par le fantasme. C’est l’exemple
que donne Freud d’un sujet féminin incurable dont l’existence n’est qu’une
suite de traumatismes physiques et psychiques et où, la castration, réelle, est
ininterprétable dans l’Œdipe. Nous avons un exemple de masochisme pourtant
peu favorable à sa thèse du bon pronostic dans les névroses traumatiques.
Pour nous, la mauvaise rencontre, la contingence pure, est la plus rava-
geante. Les analyses sont longues parce qu’elles butent sur la part de jouis-
sance dont le sujet ne se sépare pas, ne serait-ce que pour lui donner quelque
sens. On fait pourtant cette constatation que la parole tourne autour d’un trou
absolument impossible à combler. Sur ce point, nous ne pouvons pas sous-
crire à l’idéal optimiste d’un Boris Cyrulnik, au sujet de la résilience. On ne
peut pas toujours convertir l’irréparable en une ode à la survie, ni transformer

< 9 Cf. Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées,
>
problèmes ii, Paris, puf, 1985.
10 
Cf. Freud S., « Note sur le “bloc-notes magique” », Huit études sur la mémoire
et ses troubles, Paris, Gallimard, 2010. 11 Bataille G., « Postface », Histoire de l’œil, Paris, Gallimard, 1993.

retour sommaire retour sommaire


De l’Un
Le trauma, généralisé et singulier
Éric Laurent
p 24
Le trauma, de l’énigme au résidu
Rose-Paule Vinciguerra
p 30
Le trauma de l’Un
Armand Zaloszyc
p 35

>

retour sommaire
©
Le trauma, généralisé et singulier :: Éric Laurent

24 25
les policiers et agents du FBI, alors que les parents ne parvenaient pas à remplir
les formulaires requis pour déposer plainte… » Elle témoigne : « Je me suis
De l’Un consacrée à travailler avec elle. Je l’ai accompagnée dans cette fuite insensée ;
j’ai gagné sa confiance et, peu à peu, j’ai obtenu une certaine stabilisation.
Le moment clé fut l’installation d’une sorte de fort-da symbolique : elle allait
jusqu’à son père et sa mère, qu’elle touchait, puis revenait là où j’étais. À la fin
Le trauma, généralisé de la journée, elle put dessiner et établir le contact avec les autres enfants. »5
Dans un premier temps, les réactions au traumatisme sont aussi grou-
et singulier pales, selon des styles « symboliques » ou « paniques » divers. En Espagne,
les manifestations de foules compactes occupant places et avenues, à Madrid
Éric Laurent comme dans le reste du pays, font partie de la culture, celle de la rue, des
manifestations, du paseo. Le deuil espagnol est massif et extériorisé. À New
York, la réaction fut très différente. Le processus d’individuation est immédia-
tement passé au premier plan. Des procédures de « dé-massification » ont
Dès le début de son enseignement, Lacan prit ses distances avec une répondu aux morts indistincts. On a établi la liste précise des noms, des témoi-
conception du trauma comme simple expérience de l’accident. « Car affirmer gnages de parents, d’amis, liés aux bougies accrochées le long des palissades
de la psychanalyse comme de l’histoire qu’en tant que sciences elles sont des de Ground Zero ou sur les grilles de l’église Saint-Paul, toute proche. Le deuil
sciences du particulier, ne veut pas dire que les faits auxquels elles ont à faire de masse se jouait sur les écrans de télévision, car la rue américaine, c’est la
soient purement accidentels, sinon factices, et que leur valeur ultime se réduise télévision. Au-delà de la différence de style symbolique, il y eut une manifes-
à l’aspect brut du trauma. »1 Ainsi, le trauma ne va pas sans la structure. tation « panique ». Manifestation d’une émotion, d’un affect, dans une réac-
Ce point se vérifie spécialement dans les traumatismes de masse. En tion difficile à déchiffrer. L’événement et sa portée excèdent les commentaires
effet, même les contingences subies par un grand nombre résonnent de façon qui tentent d’en rendre compte. Les commentateurs politiques et les « classes
unique pour chacun. C’est l’enjeu crucial de l’approche psychanalytique du parlantes » en général ont essayé de réduire le non-sens produit par cet évé-
traitement des traumas de masse2, comme ceux qui ont été expérimentés par nement, mais le fait résiste, véritable trou dans le discours.
les habitants de New York en 2001 et de Madrid en 2004, de viser le singu- L’horreur est « traumatisme », au sens clinique, dans la mesure où nous
lier du sujet. avons affaire à des morts, des blessures qui laisseront des séquelles physiques
et psychiques, mais aussi dans la mesure où elle crée un trou dans le discours
Deux villes traumatisées commun. Que ce soit au niveau collectif ou au niveau singulier, nous ren-
Ce traitement des traumas de masse, éprouvés en groupe, présente de controns l’impuissance du discours à lire l’événement. C’est cette commune
multiples phases. Dans un premier temps, il s’agit d’articuler le groupe et l’indi- impuissance que le Post-Traumatic Stress Disorder du DSM V tente de réduire
vidu : « pour un temps, il est déterminant de maintenir ce qui a constitué, dans à un fondement biologique, universel, transculturel.
la situation concrète, le groupe pour pouvoir le dénouer et non pas le défaire »3.
Nous pouvons aussi saisir cet aspect dans ce que notre collègue Maria La généralisation du trauma
Cristina Aguirre nous rapporte de son travail après le 11 septembre 2001 La clinique classique du trauma a été étendue, dans le DSM, durant le
à New York4. En tant que volontaire à la mise en place de l’aide psycholo- dernier quart du xxe siècle. Cette extension relève d’un phénomène situé à
gique aux traumatisés, elle fut assignée au Kid’s Corner qui accueillait les l’interface entre la description scientifique du monde et ce qui l’excède.
enfants présentant des symptômes en relation avec les attentats terroristes. À mesure que la science avance dans la description de chacune de
Elle évoque le cas d’une petite fille de trois ou quatre ans « dont le niveau nos déterminations, depuis la programmation génétique jusqu’à la program-
d’angoisse était tel qu’elle était comme poussée à courir partout, rendant fous mation de l’environnement global, en passant par le calcul des risques pos-
sibles, elle fait exister une causalité déterministe universelle. Le monde, plus
1 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse »,
qu’une horloge, apparaît comme un programme d’ordinateur. C’est notre façon

< Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 260-261.


2 Briole G., « Despues del horror, el traumatismo », El Psicoanalisis, no 7,
juillet 2004, p. 57-67.
actuelle de lire le livre de Dieu. Alors surgit le scandale du contingent, de
l’impossible à programmer, du trauma. C’est à mesure que nous bénéficions >
3 Ibid., p. 64.
4 Aguirre M. C., « Septiembre 11, 2001 : Una experiencia », El Psicoanalisis, 5 
Ibid., p. 68-69.
no 7, p. 68-70.

retour sommaire retour sommaire


De l’Un Le trauma, généralisé et singulier :: Éric Laurent

26 27
d’une meilleure description scientifique du monde que prend consistance l’ir- d’un effet d’irréalité. L’admirable penseur allemand Walter Benjamin9 appe-
ruption d’une cause non programmable. Tout ce qui n’est pas programmable lait cet effet « le monde de l’allégorie », propre à la grande ville où le règne
devient trauma. Au point que certains veulent considérer la sexualité elle- de la marchandise, de la publicité, du signe, plonge le sujet dans un monde
même comme un Post-Traumatic Stress Disorder. Notre corps n’est pas fait artificiel, dans une métaphore de la vie. Média et télévision ont généralisé
pour être sexué, comme le montre le fait que les hommes et les femmes se ce sentiment d’irréalité, de virtualité. D’autre part, le village global, lieu de
comportent beaucoup moins bien que les animaux. l’artefact, est aussi le lieu de l’agression, notamment sexuelle, de la violence
urbaine, du terrorisme, etc.
Les tentatives de dissolution du sexuel dans un trauma nous rappellent
que la psychanalyse freudienne est précisément fondée sur l’abandon de la C’est aux États-Unis d’abord que les groupes féministes ont voulu
théorie du trauma de la séduction. Entre 1895 et 1897, Freud a en effet pensé faire reconnaître le viol comme un trauma, non plus comme un délit de droit
pouvoir réduire la sexualité à une mauvaise rencontre. Il a ensuite abandonné commun, mais comme un crime. Certaines catégories professionnelles ont
cette théorie et a pensé que c’est dans la sexualité comme telle qu’il fallait aussi demandé réparation pour les stress qu’elles subissaient. Par une sorte
trouver la cause nécessaire du malaise. de grimace de l’histoire, le syndicat des conducteurs de trains allemands a
demandé réparation pour le stress produit par le fait que l’Allemagne est le
C’est vingt-cinq ans plus tard, après la Première Guerre mondiale, que
pays d’Europe où l’on se suicide le plus en se jetant sous les trains (un suicide
Freud a donné un sens nouveau aux accidents traumatiques et à leurs consé-
toutes les cinq minutes).
quences pathologiques. Il en fait alors un exemple de l’échec du principe de
plaisir et l’un des fondements de l’hypothèse de la pulsion de mort. Freud eut Deux facteurs participent donc à l’extension de la clinique du trauma.
à connaître le syndrome traumatique de guerre, car il fut consulté comme D’une part, l’expérience psychiatrique des traumas de guerre dans les pays
expert durant la guerre et juste après. Jean-Claude Maleval6 rappelle combien démocratiques, c’est-à-dire dans les pays où l’on n’abandonne pas ses citoyens
Freud prit parti contre les méthodes utilisées par la psychiatrie allemande de à la mort sans paroles. D’autre part, la prise en compte de la pathologie civile
l’époque pour traiter les traumatisés7. du trauma étend la définition de l’expérience traumatisante à celle qui com-
porte la rencontre d’un risque important pour la sécurité ou la santé du sujet.
La Seconde Guerre mondiale poursuivit la tendance libérale du trai-
La liste des dangers mêle catastrophe technique, accident individuel ou col-
tement des névroses de guerre. Nous avons appris, lors de cette extension,
lectif, agression individuelle ou attentat, guerre et viol.
que contrairement à ce que pensait Freud en 1918, le fait d’avoir été blessé
physiquement ne protège pas d’une névrose traumatique. 80% des blessés
graves présentent, et ce jusqu’à plusieurs années après l’événement, des syn- L’énergie du trauma
dromes de répétition, des troubles phobiques ou dépressifs. Ce fut surtout Dès 1895, Freud noue le noyau de la névrose et le syndrome de répéti-
l’après-guerre du Vietnam qui changea la conception du traitement du trauma tion. Il mentionne dans sa description de l’hystérie d’angoisse, le réveil noc-
en psychiatrie8. Ce n’est qu’en 1979 que les vétérans sont recensés, évalués, turne suivi d’un syndrome de répétition avec cauchemars. Ce n’est qu’après
insérés dans des programmes de réhabilitation et que la société américaine se l’isolement du pur instinct de mort qu’il séparera les rêves de répétition et
réconcilie avec ses soldats traumatisés. Les psychiatres américains, largement l’hystérie, et parlera, dans le syndrome de répétition traumatique, d’un échec
mobilisés autour de ce problème, remettent en valeur le concept de stress et de la répétition névrotique, des défenses, du bouclier pare-excitation.
la particularité de la réaction qu’il engendre. C’est l’importance de la mobi-
lisation des psychiatres et psychologues américains sur le thème social de la En 1926, lorsqu’il modifie le sens du « traumatisme de la naissance »
réinsertion qui fait sortir le trauma du cercle étroit de la psychiatrie militaire d’Otto Rank, Freud ramène les conceptions énergétiques qu’il avait précé-
pour devenir une perspective générale d’approche de phénomènes cliniques demment corrélées à des moments d’angoisse devant des pertes essentielles.
liés aux catastrophes individuelles ou collectives de la vie sociale. Freud distingue l’angoisse ressentie lors de la naissance et ce qui relève, à
proprement parler, du traumatisme de la perte de l’objet maternel. Il ose faire
Le second facteur qui amène l’extension du syndrome est la pathologie de la perte nécessaire de la mère le modèle de tous les autres traumas10. C’est
propre aux mégapoles de la seconde moitié du xxe siècle. Celles-ci agissent
dans un double registre. D’une part, elles engendrent un espace social marqué
9 Benjamin W., « Paris capitale du xixe siècle », Œuvres iii, Paris, Gallimard, 2000, p. 59.
10 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, puf, 1973, p. 99-100. « La
6 Maleval J.-C., « De l’extension du champ psy et de ses clivages », Cliniques situation dans laquelle il ressent l’absence de la mère, étant mal comprise,

< méditerranéennes, no 71, 2005, p. 233-247.


7 Freud S., « Traitement électrique des névrosés de guerre », Résultats, idées,
problèmes i, Paris, puf, 1984, p. 251-252.
n’est pas pour lui une situation de danger, mais une situation traumatique
[…]. La première condition déterminant l’angoisse qui soit introduite par le
moi lui-même est donc celle de la perception de la perte de l’objet […]. La
>
8 Briole G., Lebigot F., Lafont B., Favre J.-D., Vallet D., Le traumatisme situation traumatique créée par l’absence de la mère s’écarte sur un point
psychique : rencontre et devenir, publié par le Congrès de Psychiatrie et de décisif de la situation traumatique de la naissance. Lors de la naissance, en
Neurologie de langue française, Paris, Masson, 1994. effet, il n’y avait pas d’objet dont on pût ressentir l’absence. »

retour sommaire retour sommaire


De l’Un Le trauma, généralisé et singulier :: Éric Laurent

28 29
sur ce fond qu’il faut entendre l’aphorisme qui figure dans le texte sur « La la réponse du sujet au traumatique du réel. »14 Ce point de réel, impossible à
dénégation » de 1925, quasiment contemporain du précédent, où l’objet n’a résorber dans le symbolique, c’est l’angoisse entendue dans un sens généra-
pas à être trouvé mais toujours « retrouvé »11, c’est-à-dire trouvé sur le fond lisé, qui inclut l’angoisse traumatique.
d’une perte primordiale.
La position du psychanalyste qui se déduit de ce modèle est double.
Lacan a souligné que c’est dans le même mouvement que nous commu- D’abord, il est celui qui va redonner du sens à ce qui n’en a pas dans l’his-
niquons nos expériences de perte, que nous faisons la découverte des limites toire du sujet. Dans l’accident le plus contingent, la restitution de la trame du
de cette communication, à savoir que le langage est un mur dont nous ne sens, de l’inscription du trauma dans la particularité inconsciente du sujet,
sortons jamais. Au bord de la structure de langage, un certain nombre de phé- fantasme et symptôme, est curative. Cette possibilité d’effacement du trauma
nomènes cliniques relèvent de la catégorie du réel. Ces phénomènes sont à la est celle à laquelle Lacan fait référence dans « Fonction et champ de la parole
fois au bord et au cœur de ce système du langage. Le trauma relève donc d’une et du langage en psychanalyse », lorsqu’il écrit que « le premier événement
topologie qui n’oppose pas simplement l’intérieur et l’extérieur. Le trauma, retournera à sa valeur traumatique susceptible d’un progressif et authentique
l’hallucination, l’expérience de jouissance, l’angoisse, sont des phénomènes effacement, si l’on ne ranime expressément son sens »15.
qui touchent au réel et nous arrachent à notre tendance à considérer la vie
Ensuite, le psychanalyste est celui qui « pousse » à parler. Nous retrou-
comme un songe, pour continuer à dormir.
vons là une fonction du traumatisme en tant qu’il a pour conséquence sur-
prenante de déplacer les limites du discours. On parle avec des gens avec qui
Les lieux du trauma on ne parlait pas et de choses dont on ne parlait pas. Des membres d’une
Comment aborder plus précisément la topologie du trauma ? Lacan, dès même famille, devenus étrangers l’un à l’autre, renouent. Des liens nouveaux
1953, propose, pour en tenir compte, d’inscrire le langage non pas sur une se créent. En ce deuxième sens, l’analyste est un partenaire qui traumatise le
surface, mais sur un tore « pour autant que son extériorité périphérique et son discours commun pour autoriser le discours de l’inconscient. L’analyste sait que
extériorité centrale ne constituent qu’une seule région »12. le langage, en son fonds le plus intime, est hors sens. Dans son cours intitulé
« Cause et consentement », Jacques-Alain Miller note que « le sujet du signi-
Extériorité fié est un traumatisé du signifiant », c’est-à-dire traumatisé par ce que Lacan
centrale
Extériorité
nommera la « non-inscription du rapport sexuel », après l’avoir appelé, dans
périphérique un texte antérieur, le « trauma sexuel ». « Entre le signifiant énigmatique du
trauma sexuel et le terme à quoi il vient se substituer dans une chaîne signi-
fiante actuelle, passe l’étincelle, qui fixe dans un symptôme […] la signification
inaccessible au sujet conscient où il peut se résoudre »16.
L’originalité de la psychanalyse dans l’ensemble des thérapies du trauma
Ce modèle présente la particularité de désigner un intérieur qui est aussi par la parole est de témoigner de l’aptitude à l’invention du symptôme, solution
à l’extérieur13. En premier lieu, donc, le trauma est un trou à l’intérieur du qui répond au trauma de la langue. La manifestation de la folie ordinaire du
symbolique. Le symbolique est ici posé comme le système des Vorstellungens monde nous a habitués, depuis, à vivre avec d’autres formes d’un trauma omni-
à travers lesquelles le sujet veut retrouver la présence d’un réel. Le symbo- présent. Il ne provoque pas l’angoisse sociale généralisée (tag : pour trouble
lique inclut là le symptôme dans son enveloppe formelle aussi bien que ce qui anxieux généralisé) en langage DSM, mais une angoisse « pré-traumatique »,
n’arrive pas à faire symptôme, soit ce point de réel qui reste extérieur à une qui nous rend apte à nous adresser, un par un, à la psychanalyse pour, au-delà
représentation symbolique, qu’elle soit symptôme ou fantasme inconscient. Il de l’angoisse, affronter notre bout de réel.
permet de figurer le réel en « exclusion interne au symbolique ». « Ainsi, le
symptôme peut apparaître comme un énoncé répétitif sur le réel […] Le sujet
ne peut répondre au réel si ce n’est en en faisant symptôme. Le symptôme est

11 Freud S., « La négation », Résultats, idées, problèmes ii, Paris, puf, 1985.
12 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse »,
Écrits, op. cit., p. 321.

< 13 Luminet J.-P., L’Univers chiffonné, Paris, Fayard, 2001, p. 325. Le résultat
est acquis à partir de la définition d’une grandeur appelée « genre » d’une
surface fermée dès 1813 par Simon Lhuilier. « Il peut être aussi défini pour
14 Miller J.-A., « Le Séminaire de Barcelone sur Die Wege der Symptombildung »,
Le symptôme charlatan, Paris, Seuil, 1998, p. 51.
>
n’importe quelle surface fermée, et il est appelé “genre”. Le genre du tore 15 Lacan J., « Fonction et champ de la parole… », op. cit., p. 261.
est 1, celui d’une sphère est 0, celui d’une sphère munie de T poignées 16 Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis
est T. » Freud », Écrits, op. cit., p. 518.

retour sommaire retour sommaire


Le trauma, de l’énigme au résidu :: Rose-Paule Vinciguerra

30 31
En 1926, Freud notait que l’état d’angoisse est analogue au traumatisme
de la naissance, à cause de « la quantité d’excitation atteignant un niveau
De l’Un déplaisant sans maîtrise possible »4. Pourtant, le danger de la naissance n’a
aucun « contenu psychique »5 : le fœtus n’a pas d’objets. Dans l’hypothèse de
Rank aussi, le petit enfant, seul et dans le noir, devrait se rappeler la situation
intra-utérine avec satisfaction ! Pourtant, ce n’est pas le cas. Enfin, l’angoisse
Le trauma, qui apparaît chez le nourrisson après la naissance, persiste. Alors que, selon
Rank, elle devrait décroître.

de l’énigme au résidu En réalité, toutes les angoisses du nourrisson sont réductibles à l’absence
de la personne ardemment désirée, la mère, et pas seulement lorsqu’elle doit
Rose-Paule Vinciguerra satisfaire les besoins de l’enfant. Celle-ci, d’abord investie de façon hallucina-
toire, est ressentie comme perdue dès l’origine.
Le contenu du danger se déplace donc de la situation économique, avec
Je ne dirai pas que le désastre est absolu, le sentiment d’impuissance qui lui est afférent, à ce qui en est la condition
au contraire il désoriente l’absolu, déterminante : la perte de l’objet. C’est l’absence de la mère qui déclenche le
il va et vient, désarroi nomade, signal d’angoisse, avant que la situation économique redoutée ne soit instau-
pourtant avec la soudaineté sensible mais intense du dehors, rée, tout comme c’est la séparation d’avec un objet tenu en haute estime qui
comme une résolution irrésistible ou imprévue fait ressentir l’angoisse de castration.
qui nous viendrait de l’au-delà de la décision. Lacan, lui, considérera ce traumatisme de la naissance comme un « mythe
Maurice Blanchot, Écriture du désastre1 parasite »6, non freudien. Ce mythe accrédite l’idée fausse que « l’homme
connaît le tout ». Or, la mère n’intervient ici qu’en fonction de la demande et en
tant qu’objet partiel. Et, en tout état de cause, c’est l’enfant qui se sépare d’elle.
Le désastre du traumatisme vient-il du dehors ou est-il en nous ?
Prenons l’hypothèse que, malgré l’inégalité de la cruauté du destin, personne Pas de tout originaire donc, mais pas non plus de caractère archi-origi-
n’y échappe, que l’on en porte la marque, qu’on le taise ou encore qu’on naire du traumatisme (Ur-ur-traumatisch) comme Sándor Ferenczi le pensait.
l’ignore. Mais quoi ? Toutes les formes de vie recèleraient-elles une condition Si Rank initiait le traumatisme dans le support somatique, Ferenczi l’attribuait
commune ? Serions-nous tous sous l’effet d’une malédiction toujours déjà à la faute d’un Autre réel. Ce dernier attribue en effet aux excès passionnels
tombée ? Une psychanalyse – et les interprétations qui s’y sont produites – des demandes parentales, comme aux privations d’amour7 ou aux mécon-
n’est-elle pas seule à permettre de reconstituer après-coup ce qui s’avère avoir naissances des besoins de l’enfant, la cause de celui-ci. L’Autre ment, ne se
pu obérer une vie ? désavoue pas, rejette, bref jouit de l’enfant et cela introduit chez celui-ci un
clivage, une « paralysie psychique », une atomisation psychique, un « corps
Mythes du traumatisme sans âme ». La maladie est « comme une masse affective séparée, incons-
Il y a bien eu l’essai d’Otto Rank2 pour faire dériver l’humanité du trau- ciente et sans contenu », court-circuitant les mécanismes du refoulement. Ainsi
matisme de la naissance. On sait que celui-ci concevait ce traumatisme comme Ferenczi posera-t-il la question du travail de l’analyste face au « clivage »8
refoulé et qu’il y voyait le point de départ du processus de refoulement autant induit par les conjonctures traumatiques : il s’agit, pour « lever le clivage »,
que de la mémoire, le « substrat biologique ultime » de la vie psychique, tous de « réanimer » la partie morte, de provoquer la bonne rencontre là où elle
les souvenirs n’étant que des substituts de ce qui a été attiré dans la zone de fut mauvaise. On peut alors revivre de façon hallucinatoire ce dont on a été
refoulement originel. Il voyait donc l’analyse comme le moyen d’action pour joué et enfin « jouir, pour la première fois, de l’irresponsabilité de l’enfance »9.
surmonter ce processus, par une recréation de la situation in utero. La guérison
n’était alors autre que la « liquidation », la « sublimation »3 de ce traumatisme 4 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, puf, 1975, p. 61.
de la naissance. Une seconde naissance en somme, une séparation plus com- 5 Ibid., p. 59.
plète d’avec le corps de la mère que lors de la première. Alors le traumatisme 6 Lacan J., Le Séminaire, livre xv, « L’acte analytique », leçon du 13 mars 1968,

< était appelé à disparaître. inédit.


7 Ferenczi S., « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant », Œuvres
complètes 1927-1933, tome iv, Paris, Payot, p. 133.
>
1 Blanchot M., Écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980, p. 12. 8 Ferenczi S., « Réflexions sur le traumatisme », Œuvres complètes, op. cit.,
2 Rank O., Le Traumatisme de la naissance, Paris, Payot, 2002. p. 144.
3 Ibid., p. 17. 9 Ferenczi S., « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », op. cit., p. 80.

retour sommaire retour sommaire


De l’Un Le trauma, de l’énigme au résidu :: Rose-Paule Vinciguerra

32 33
Pourtant, comme cela est apparu à Freud, rendre l’objet responsable de la Ce « signifiant d’une existence intolérable pour la vie elle-même » ne peut
répétition de la situation traumatique revient à un retour à la neurotica. La d’aucune façon « s’articuler ni se résoudre ». C’est un signifiant « à l’état
« néo-catharsis » de Ferenczi réifie le traumatisme et l’analyste doit s’employer pur ». Un signifiant qui fait signe de l’impossible à dire et à se représenter.
à le corriger par la « tendresse » et « l’authenticité ». Car même si le traumatisme est toujours saisi dans un écart, celui-ci reste, au
sein du langage, un sans pourquoi.
Dans Au-delà du principe de plaisir10, Freud évoquera cependant – bien
après le déplacement du traumatisme réel à celui fantasmé de la scène primi-
tive – des exemples de traumatismes liés à l’échec de la satisfaction pulsion- Traumatisme du malentendu
nelle vis-à-vis des objets œdipiens, car ces satisfactions sont « incompatibles Aussi bien, Lacan revient-il à la toute fin de son enseignement sur le
avec la réalité » (cicatrice narcissique de la perte d’amour, déception du parent traumatisme foncier du parlêtre, de ce parlêtre qui est une autre désigna-
aimé, jalousie vis-à-vis de la naissance d’un frère ou d’une sœur, dédain en tion de l’inconscient. Il reparle alors du traumatisme de la naissance, celui de
somme). Mais il ne fera pas fond sur la faute parentale chère à Ferenczi. C’est Rank : celui-ci aurait finalement tenté d’approcher le seul traumatisme qui
en effet l’impossible lié au réel des limites du corps et l’impossible rencontré soit : celui du malentendu. En effet, « de traumatisme, il n’y en a pas d’autre :
par le symbolique œdipien qu’approche là l’enfant. Et ce que le symptôme l’homme naît malentendu »16. S’il naît ainsi, c’est que foncièrement les êtres
analytique enseigne, c’est qu’il ne suffit pas d’incriminer l’Autre. « On est tou- parlants qui l’ont engendré ne s’entendent pas, ou plutôt ne s’entendent
jours plus ou moins coupable du réel. »11 Ce n’est donc ni l’événement initial qu’avec malentendu. Chacun, en effet, parle pour soi et jouit en parlant mais
de Rank, ni le mauvais vouloir de l’Autre indiqué par Ferenczi qui vont être à n’en sait rien. Cela obvie à ce que les êtres parlants fassent rapport entre eux.
l’origine de la Prägung, de l’empreinte qui n’a pas été intégrée aux références
subjectives du sujet. Au point que l’événement contingent lui-même Mais comment comprendre que cela fasse traumatisme pour tous, que
« passe au second plan » 12, comme le disait Lacan en 1953. l’on ait été « désiré… ou pas », comme le formule de façon inattendue Lacan ?
N’y a-t-il pas là une distinction à faire ? De fait, tout être humain est exclu de
sa propre origine, car il est d’abord un être parlé. Cela vaut pour tous. Mais le
Béance du désir de l’Autre, opacité de sa propre vie trauma particulier à chacun ? Ce particulier ne tient-il pas à ce que c’est dans
Ainsi, lorsqu’après Freud, Lacan va mettre l’accent sur le traumatisme lalangue de l’Autre, cruelle ou crue, réelle à coup sûr, faite de signifiants Uns
de la scène primitive, c’est moins sur une situation vécue qu’il va insister que saisis dans leur contingence, que vient de façon énigmatique se creuser un lit
sur la façon dont le sujet a rencontré l’énigme du désir de l’Autre et s’en est de jouissance et se constituer une inscription traumatique ? Cette inscription
défendu par l’écran du fantasme. Mais ce qui s’est ouvert, dans une rencontre traumatique, hors chaîne, ex-siste chez chacun des parlêtres qui vont alors la
unique ou répétée, de la béance du désir de l’Autre « entrevu, perçu comme réitérer. Car ce trauma n’est pas vérité.
tel »13, reste là comme un « noyau énigmatique », hors-sens et qui a valeur
Qu’en est-il alors du corps ? D’emblée, le corps du parlêtre « ne fait appa-
traumatique. Et ce n’est qu’après-coup que, dans une analyse, ce moment
rition dans le réel que comme malentendu »17, car la lignée qui l’a engendré
vécu pourra être réintégré par le sujet dans une chaîne signifiante où se situe
y « nage » déjà. Rien ne fait en effet principe d’accord pour l’engendrement
le noyau de la névrose, comme le formulait Lacan en 1959. Mais face à cette
d’un nouveau corps de parlant. Dès lors, c’est « au réel dont il se jouit » que
détresse primitive, à ce drame qui n’est pas seulement celui du névrosé, le sujet
va se nouer un corps de parlêtre : ce corps porte la marque de l’effraction du
est « sans recours ». C’est « la nuit du traumatisme »14.
traumatisme premier de lalangue. Une trace sauvage et singulière que l’ana-
Plus profondément, ce traumatisme, demande Lacan dans son Séminaire lyse ressuscite.
Les formations de l’inconscient, n’est-il pas celui de la vie qui, dans l’écart
Au-delà de ce qui a été entendu, perçu à travers l’écran du fantasme et
qu’autorise la dimension signifiante, « se saisit dans une horrible apercep-
qui renvoie à l’énigme du désir de l’Autre, ce qui reste en effet comme trognon
tion d’elle-même, dans son étrangeté totale, dans sa brutalité opaque »15 ?
(core) de la rencontre hasardeuse du corps et de lalangue est événement de
corps. Avec ce qui s’est inscrit sur lui comme brin de lalangue et bris de lettre.
10 Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Et c’est uniquement à partir de cette lettre, soit « ce qu’il y a de plus vivant et
Payot, 2012, p. 66-67. de plus mort dans le langage »18 que, par l’analyse, nous avons accès au réel
11 Lacan J., Le Séminaire, livre xxv, « L’insu que sait de l’une-bêvue s’aile à
de cette rencontre traumatique. Dans ce reste inéliminable où se conjuguent
mourre », leçon du 15 mars 1977, inédit.
12 Lacan J., Le Séminaire, livre i, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil,
Eros et Thanatos, s’inscrit la marque de la vie ouverte à la jouissance et à

< 1975, p. 45.


13 Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le désir et son interprétation, Paris,
La Martinière / Le Champ freudien, 2013, p. 500.
16 Lacan J., « Dissolution, Le malentendu, 10 juin 1980 », Ornicar ?, no 22-23,
printemps 1981, p. 12
>
14 Ibid., p. 146 17 Ibid.
15 Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 18 Lacan J., « Intervention au Congrès de Rome », Lettres de l’École freudienne
1998, p. 466. de Paris, no 16, 1975, p. 177-203.

retour sommaire retour sommaire


De l’Un

34 35
jamais close au sens. Là est l’indéracinable du traumatisme du malentendu,
aux confins de ce que la somme des interprétations de l’analyste a pu produire.
De l’Un
Et l’analyste ?
Mais quelle peut être l’orientation de l’analyste si ce réel se répète tou-
jours à l’identique ? Pour Rank comme pour Ferenczi, l’analyste était celui à
partir duquel le trauma devait être revécu in statu nascendi sur sa personne
propre. S’agit-il de la même chose lorsque, dans le Séminaire …ou pire19,
Le trauma de l’Un
Lacan met en parallèle « le parent traumatique » et le psychanalyste ? Lacan Armand Zaloszyc
fait sans doute ici référence au parent traumatique dont parlait Ferenczi, celui
de la confusion des langues entre l’adulte et l’enfant. Mais les parents ont
produit « innocemment » la névrose, et la psychanalyse, c’est ce qui « repro-
duit […] une production de la névrose »20. L’analyste, en effet, est impliqué
dans la névrose du patient. À cet égard, si Lacan peut dire que « tout parent Il n’y a pas de dedans et de dehors pour l’Un de jouissance : une
traumatique est en somme dans la même position que le psychanalyste »21, infinitude sans bords, comme déjà nous l’avaient fait remarquer avec insistance
il ajoute que ce n’est que par rapport à la position de ce dernier que l’action les discussions de l’Un de la première hypothèse du Parménide, une infinitude
des parents peut s’articuler dans une cure. Le psychanalyste est ici acteur de d’emboîtements aux limites qui s’enveloppent dans leur propre contiguïté,
cette reproduction, mais il ne s’agit pas pour lui d’intervenir activement pour le monde de l’Un est un monde liquide (pour reprendre le terme de l’excep-
que le patient ressuscite in vivo ce qui l’a traumatisé, ni non plus de chercher tionnelle intuition de Zygmunt Bauman) et illimité. C’est pourquoi, et c’est en
à provoquer une « liquidation » du traumatisme. Un psychanalyste n’a pas quoi, l’Un est tout seul.
non plus à interpréter sa présence, comme on le fait à l’ipa. Si le discours ana- C’est donc pour l’Un tout seul un trauma que d’entrer dans le langage,
lytique soude l’analysant à quelque chose, ce n’est pas à l’analyste, mais au un événement. C’est même, à vrai dire, un événement qu’il y ait un événement
couple analysant-analyste22. Aussi bien, l’analyste n’a-t-il pas à répondre à la pour l’Un tout seul – un événement de langage, et il en gardera la marque,
demande, car cela occulte tout effet possible d’élaboration de l’inconscient et ou plus encore l’empreinte. Le heurt du corps de l’Un contre le langage, voilà
« a en soi-même un effet traumatisant »23. donc le trauma premier qui aussitôt jette l’Un tout seul dans l’ex-sistence. Il
Il s’agit certes pour le psychanalyste de se tenir à la place du trauma- ne fait pas de doute, soit dit en passant, que le tsimtsoum de la cabale lou-
tisme pour en « ôter la part de jouissance »24, achever la « répétition vaine » rianique, cette autocontraction de la substance divine pour laisser une place à
de celle-ci, en faire « une répétition simplifiée », bref, contrer le réel en mettant la Création, ne se fasse l’écho de ce trauma primordial. Cette séparation des
le « Yad’lun » au pied du mur. Par sa présence, le psychanalyste peut se tenir touts et du pas-tout à partir de laquelle un littoral peut s’envisager, trauma Un.
à cette place où le traumatisme de lalangue, une fois isolée la trace sauvage D’où le problème, ou plutôt la fonction émergente de l’appareil psy-
dans le corps, en vient à s’épurer, se décaper. Pour autant, le psychanalyste chique : faire face aux quantités d’excitation quand il ne peut les fuir, ainsi
ne peut réduire l’opacité de l’inconscient réel ni les équivoques de lalangue. que Freud en a conçu d’emblée le principe resté constant jusque dans ses
Parler lalangue du traumatisme, c’est, avec ce peu, mettre au point élaborations ultimes. Du fait de la plongée dans le langage, la jouissance ne
une disposition plus ou moins réglée mais vivable avec un Autre désormais sera vivable que si les quantités d’excitation sont rendues discrètes et mini-
inexistant. males, c’est le principe de Nirvâna, au sens que Freud précisera aux premières
pages de son article sur « Le problème économique du masochisme ».
Une inversion s’est donc produite avec le premier heurt – pourquoi même
ne pas l’écrire une Unversion ? Nous adoptons maintenant le point de vue de
l’appareil psychique : nous aurons donc divisé la jouissance et le langage. De
l’Un vient que le corps sert à la jouissance, et que le langage également sert
19 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 151. à la jouissance (comme d’ailleurs Robert Fliess, déjà, l’avait magnifiquement
20 Ibid. souligné1), qu’en somme, comme nous le dit Lacan dans « Télévision », « le
< 21 Ibid.
22 Lacan J., « La troisième », Lettres de l’École freudienne de Paris, no 16,
novembre 1975. 1 Fliess R., « Silence and Verbalization. A Supplement to the Theory of the
>
23 Lacan J., Le Séminaire, livre xii, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », « analytic Rule », International Journal of Psychoanalysis, xxx, 1, (1949),
leçon du 23 février 1965, inédit. p. 21-30. Cité in Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en
24 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, op. cit., p. 151. psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 301.

retour sommaire retour sommaire


De l’Un Le trauma de l’Un :: Armand Zaloszyc

36 37
sujet est heureux », puisque « tout heur lui est bon pour ce qui le maintient, l’écho font couple, en effet, sont l’un à l’autre appariés (c’est ce que comporte
soit pour qu’il se répète. »2 d’ailleurs le terme « écho »), et ceci nous autorise à avancer que, de son côté,
le dire n’est tel que du fait qu’il a son écho dans le corps. Le corps de l’Un
Précisons maintenant ce dernier point. La question tourne autour de
devient alors le corps de l’Autre, par ce qui est proprement une métamorphose.
l’Un, qui a un double aspect : l’Un est Janus.
Le traumatisme peut donc maintenant être défini comme l’irruption du
L’Un de jouissance se présentera maintenant comme un trou. C’est un
corps de l’Un dans le corps de l’Autre. C’est pourquoi Freud le corrèle au
trou dans le réel lorsque celui-ci s’échangerait avec le savoir (constituant le réel
danger pulsionnel.
de la science), là où ne s’inscrit pas le rapport sexuel. Ce qui fait ce trou n’être
autre que le réel au sens de la psychanalyse : le « réel dernier »3 qui déborde De fait, ce qui excède la capacité de l’appareil psychique à se l’assimiler
tout sujet supposé savoir, Lacan le fait équivaloir au trauma en le nommant (à se le concilier, à se le lier), c’est cela qui est trauma. Si l’appareil psychique
troumatisme4. Ce réel qui n’autorise pas l’inscription du rapport sexuel, c’est est « structuré comme un langage » (c’est la thèse de Lacan sur le Freud de
l’Un qu’est aleph zéro, qui va se trouver ainsi au principe de la compulsion de l’Esquisse), ce qui sera trauma est toute quantité qui ne saurait être réduite
répétition du fait de « l’Unversion » de l’Un en signifiant Un. Ainsi la répétition, en quantités discrètes. Rien de surprenant alors à ce qu’au fond le trauma
qui est répétition du Un de différence, se trouve-t-elle causée par l’incidence soit le réel. Il fait effraction dans l’appareil comme Un de jouissance, suscite la
troumatique de l’Un de jouissance. Ces formulations dont l’approximation réitération du signifiant Un et cause la tentative de lui donner un sens (de le
saute aux yeux, quel en est néanmoins le ressort ? Je verrais volontiers celui- réduire à un sens, si l’on veut) en « fixant » la pulsion à la chaîne signifiante,
ci dans un postulat où il me semble que Lacan se trouve nécessité. Si on veut en « soudant » l’objet pulsionnel, qui est l’écho de l’Un, au sujet issu de la
bien, ces formulations, les admettre pourtant provisoirement, on verra que réitération du signifiant Un, pour constituer l’axiome des développements de
l’incidence (traumatique) de l’Un de jouissance se traduit, Janus, d’une part sens que le sujet, après coup, donnera au traumatisme premier – autrement
comme désir de l’Autre (comme énigme du désir de l’Autre et désir de savoir), dit, le fantasme.
d’autre part comme signifiant pur qui se réitère (comme signifiant de la réi-
C’est pourquoi le traumatisme n’apparaît jamais qu’après coup et,
tération aussi bien). Cette incidence double distribue la structure du pas-tout
lorsqu’il apparaît à Freud, c’est comme étiologie des psychonévroses, c’est-à-
en l’amortissant dans le mythe de l’Un d’exception.
dire comme cause. Le traumatisme est, au fond, le versant « sensible »7 de la
Se pose alors la question du statut pour nous du signifiant Un : est-il cause, ce que Freud, dans le « Manuscrit K », nomme « das Primärerlebnis »,
réel ? Est-il stigmate de l’impossible ? À la fois signifiant et réel : il y a là une dif- qui est une expérience traumatique de jouissance (Freud dit plus précisément :
ficulté qui reçoit sa solution (et grosse de quelles conséquences nouvelles ?) du une « expérience de jouissance traumatique, prématurée, à refouler – das ver-
postulat que les trois ronds de l’écriture du nœud borroméen sont équivalents5. drängende, traumatische, vorzeitige Sexualerlebnis »8).
Du moins, ce que j’ai désigné passagèrement comme « l’Unversion » de l’Un
Si le traumatisme est l’incidence d’aleph zéro dans l’appareil voué aux
de l’infinitude réelle et du signifiant Un trouve-t-il dans ce postulat son ressort.
quantités discrètes, on conçoit : 1) qu’aleph zéro y fasse trou, irreprésentable ;
Autrement dit, celui-ci ouvre une problématique où la distinction du sym-
2) que l’appareil lui-même se voue à inventer un sens à ce qui lui arrive. Cette
bolique et du réel sera reconfigurée. C’est ainsi que je peux avancer que le
invention, du fait de ce que j’ai appelé faute de mieux « Unversion », fait
sinthome est réponse au trauma de l’Un (génitif subjectif et génitif objectif).
un avec l’incidence de l’Un de jouissance – ce que traduit précisément dans
Reprenons maintenant à partir de la dissémination de l’Un qu’implique lalangue allemande l’Einfall, qui désignera aussi bien l’incidence du réel trau-
le choc du langage sur le corps de l’Un (le postulat de l’équivalence des trois matique que le sens que « la pensée brode autour »9.
ronds justifie qu’on puisse ainsi s’exprimer).
Mais ce ne sont là, à propos du trauma, que quelques Einfälle qui
Il en résulte les pulsions. Qu’il y ait un choc du langage sur le corps de devraient être élaborés, ou bien simplement écartés.
l’Un est conditionné par la possibilité de leur rencontre, par le fait que le corps
de l’Un n’est pas indifférent au langage. C’est pourquoi l’on peut définir les
pulsions comme « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire »6 : le dire et

2 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 526. 7 Ibid.

< 3 Lacan J., Le Séminaire, livre ii, Le moi dans la théorie de Freud et dans la
technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 196.
4 Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du
8 Je traduis Sexualerlebnis par « expérience de jouissance » en me laissant
conduire par le raisonnement de Lacan sur le sens sexuel comme le sens
qu’il n’y a pas de rapport sexuel, qui fait limite dans l’interprétation du rêve.
>
19 février 1974, inédit. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », op. cit., leçon du
5 Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 50. 20 novembre 1973.
6 Ibid., p. 17. 9 Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, op. cit., p. 123.

retour sommaire retour sommaire


Avec Freud
Le trauma freudien, trace ineffaçable
Clotilde Leguil
p 40
Un trauma peut en cacher un autre
Alain Merlet
p 45
Le Rat, un opérateur de jouissance
Esthela Solano-Suarez
p 50

>

retour sommaire
©
Le trauma freudien, trace ineffaçable :: Clotilde Leguil

40 41
C’est un trauma étrange qui ne laisse pas de séquelles corporelles proprement
dites – tout du moins au sens médical. Pas de lésion, pas de cicatrice, pas de
Avec Freud dysfonctionnement : un organisme sain donc, et pourtant un trauma. Que veut
dire alors exactement traumatisme « psychique » ?

Un corps étranger
Le trauma freudien, « Le traumatisme psychique et, par suite, son souvenir agissent à la

trace ineffaçable manière d’un corps étranger qui, longtemps encore après son irruption,
continue à jouer un rôle actif. »1 Cette définition du traumatisme psychique
de 1892 mérite d’être déployée. Il aborde le traumatisme psychique à partir
Clotilde Leguil de la façon dont il agit. Freud constate qu’il a un effet. Il observe qu’il y
a des phénomènes qui se produisent sans qu’on en connaisse la cause. Le
traumatisme psychique a donc une cause qu’on ne connaît pas. Il produit
cependant un certain effet sur le sujet, aussi bien d’ailleurs que son souvenir.
En quel sens la découverte freudienne renvoie-t-elle à une conception Il laisse une trace, sous la forme du souvenir et sous la forme de son action.
du trauma incomparable, radicalement nouvelle en son époque, et pouvant Comment ce traumatisme psychique se fait-il connaître ?
aujourd’hui encore, en ce premier quart de nouveau siècle, rendre compte de ce
qu’est la psychanalyse pure ? Au XXIe siècle, que reste-t-il du trauma freudien ? Tout d’abord, Freud en parle comme d’un corps étranger, bien qu’il ne
En tout premier lieu, retenons que c’est un événement, quelque chose qui nous s’agisse pas de quelque chose de corporel au sens strict. Il s’agit d’un corps
arrive et qui change le cours de notre histoire. C’est un événement au sens où il étranger au sens médical, tout comme une écharde peut s’incruster dans la
s’agit de quelque chose qui surgit de façon inédite dans la vie d’un sujet, mais chair d’un être et produire une infection si on ne l’ôte pas. Freud utilise ainsi une
aussi au sens où le trauma freudien a bouleversé à tout jamais l’approche du métaphore histologique pour rendre compte de ce qui échappe précisément au
psychisme. De même qu’il y a un avant et un après du trauma pour chacun, il savoir médical. Un corps étranger est un élément qui vient du monde extérieur
y a un avant et un après Freud pour toute théorie de la souffrance humaine. et qui peut être amené à s’incruster dans la chair, sans que l’organisme ne
parvienne à le rejeter. Un corps étranger peut ainsi produire une inflammation,
Comment le concept de trauma est-il introduit par Freud dans la une infection, qui s’étend alors et met l’organisme en danger. Un corps étranger
clinique ? En quels termes a-t-il commencé à parler du traumatisme ? Je qui s’introduit dans la chair met en péril la vitalité de l’individu. Le traumatisme
propose de revenir sur les énoncés de Freud, au tout début de son invention, à psychique est comme ce corps étranger – bouts de verre, épines, écorces,
cette communication préliminaire qu’il écrit avec Joseph Breuer et qui s’intitule aiguilles, clous, incrustés sous la peau – que le vivant ne parvient pas à rejeter
« Le mécanisme psychique de phénomènes hystériques ». Dans ce texte de hors de lui. Il s’agit d’un intrus, quelque chose comme un en-plus, un en-trop,
1892, il est question de présenter les Études sur l’hystérie, en introduisant le qui ne se résorbe pas dans l’histoire du sujet.
lecteur à la découverte d’un nouveau mécanisme psychique.
Ensuite, le traumatisme psychique se présente sur le mode du
Disons-le dès maintenant : Freud, en donnant le nom d’« inconscient » au surgissement violent. C’est même ce mode d’apparition qui contribue à la
phénomène qu’il a découvert avec Breuer à propos des symptômes hystériques, puissance traumatique de l’événement en question. On ne s’y attendait pas.
a engendré une nouvelle définition du traumatisme. L’inconscient de chacun On n’était pas préparé. On a été saisi par une rencontre sans préliminaire, sans
porte le sceau d’un traumatisme. En un certain sens, le traumatisme, c’est galop d’essai, de but en blanc. Le traumatisme psychique se présente toujours
l’inconscient, et l’inconscient, c’est le traumatisme. Revenir aux premières avec ce caractère soudain. Telle une effraction. Il n’y a jamais de temporalité –
formulations freudiennes du trauma, c’est retrouver quelque chose d’un noyau aucune place pour la dialectique. Pas de un, puis de deux, puis enfin de trois.
originel de la psychanalyse. Cela permet de saisir, dans sa pureté, ce qu’il y a Non, le traumatisme, c’est un instantané. Il ne sera donc jamais synthétisé.
d’élémentaire et de nouveau dans l’approche freudienne de la clinique.
Enfin, après cette irruption qu’on pourrait comparer à une irruption
Le traumatisme, au sens étymologique, c’est une blessure. En quoi alors volcanique, le traumatisme continue d’être actif. C’est ce que souligne Freud.
la blessure acquiert-elle un nouveau statut avec Freud ? Là est toute la nocivité du phénomène. Contrairement à la rencontre avec un

< Freud a ouvert la voie à la reconnaissance d’un traumatisme psy-


chique. Avant lui, le traumatisme est traumatisme corporel. En ce qui
concerne le psychisme, on parle de souffrance morale, de tourments, de
danger extérieur qu’on peut fuir, la rencontre avec l’événement traumatique
engendre une forme de paralysie. Cela vient bien de l’extérieur, puisque c’est >
peine, d’angoisse aussi. Mais pas encore de trauma. Avec Freud, quelque
chose change radicalement : un trauma propre au psychisme est reconnu. 1 Freud S., Breuer J., « Le mécanisme psychique de phénomènes hystériques »,


Études sur l’hystérie, Paris, puf, 1956, p. 4.

retour sommaire retour sommaire


Avec Freud Le trauma freudien, trace ineffaçable :: Clotilde Leguil

42 43
un corps étranger, mais pourtant c’est un extérieur auquel on ne peut échapper soumis à l’usure, comme cela se produit pour les autres souvenirs. »5 Il ne
par la fuite. À tel point que, même lorsque la cause réelle a disparu, qu’elle s’agit pas de mauvaise volonté de la part du sujet, ni d’un attrait particulier
est passée, dépassée, laissée derrière soi, le traumatisme continue d’être actif. pour le passé, mais précisément d’un corps étranger qui n’est pas soumis aux
Il reste donc une autre cause, une cause psychique précisément, qui est le effets du temps. En somme, le traumatisme n’est jamais de ce monde, il n’est
traumatisme. En ce sens, on pourrait dire que le traumatisme, c’est la causalité pas soumis à la corruption qui fait que tout ce qui vit vient à périr avec les
psychique. années. Il n’est pas du même registre que la vie quotidienne. Il y a quelque
chose d’inaccessible à l’usure dans le trauma. C’est une chose hors temps mais
Freud – avec Breuer – en est venu à proposer cette définition du
qui pour autant ne se situe pas dans le ciel des idées. Le trauma est un corps
traumatisme alors qu’il recherchait la cause des symptômes hystériques.
étranger qui fait irruption dans le monde du sujet et le marque au fer rouge.
Qu’est-ce qui a pu provoquer le phénomène hystérique ? D’où proviennent
Tout en se produisant dans ce monde-ci, monde où le sujet se réveille, mange,
ces manifestations somatiques étranges ? Il a dû y avoir une première fois. Il
parle, travaille, rit, dort, le traumatisme ne subit pas les effets du temps qui
s’agit d’approcher ce moment d’émergence. Mais comment ? Le paradoxe du
passe. Il se détache de tout ce qui existe par ce caractère inusable. Il ne passe
traumatisme psychique est qu’il se caractérise par une présence active faite en
pas comme passent les modes et les saisons. Il reste, intact.
même temps d’absence. Il n’est précisément pas là où on pense qu’il est. Il se
présente comme un « il n’y a rien » et c’est aussi ce qui en fait sa puissance. Freud en fait donc un souvenir qui ne ressemble à aucun autre. Tout
Il est de l’ordre d’un non-être qui pourtant a des effets. Les malades, constate comme certains rêves, certains cauchemars, qui n’ont pas le même statut que
Freud, non seulement n’aiment pas parler de ce qui a causé le phénomène les autres de par leur pouvoir de transformation, de révélation, de mutation, le
hystérique, mais surtout ils « en ont perdu le souvenir »2. Le traumatisme est souvenir du traumatisme ne trouve pas place parmi le reste de nos souvenirs.
par définition de l’ordre d’une perte. Il n’y a plus rien, le sujet ne sait plus. C’est un souvenir qui ne se lie à aucun autre. Il se tient hors du temps et hors
Quelque chose s’est effacé. Et pourtant… Il reste des effets. Ceux-ci ne sont de l’histoire.
pas proportionnels à la cause. Le traumatisme psychique, qui surgit une seule
fois, engendre des effets destinés à se répéter et à durer longtemps, peut-être Une trace disparue
même toujours. Les conséquences du trauma sont incommensurables. Il n’y a
pas ici de juste mesure. « Parmi les souvenirs, ceux qui ont provoqué l’apparition de phénomènes
hystériques ont conservé une extraordinaire fraîcheur, et pendant longtemps,
leur pleine valeur émotionnelle. Il faut cependant souligner, comme un fait
Une marque hors temps remarquable dont il y aura lieu de se servir, que ces souvenirs, contrairement
Freud compare ainsi l’hystérie à la névrose traumatique, celle qui est à bien d’autres, ne sont pas tenus à la disposition du sujet. Tout au contraire,
engendrée par la frayeur. « Dans la névrose traumatique, la maladie n’est la mémoire des malades ne garde nulle trace des incidents en question ou
pas vraiment déterminée par une passagère blessure du corps, mais bien par alors ne les conserve qu’à l’état le plus sommaire. »6 Tel est le paradoxe du
une émotion : la frayeur, par un traumatisme psychique. Nous avons, de façon souvenir traumatique. Un souvenir d’une fraîcheur absolue, comme si cela
analogue, constaté que la cause de la plupart des symptômes hystériques s’était produit la veille, et en même temps le blanc, l’absence de trace, le néant.
méritait d’être qualifiée de traumatismes psychiques. »3 Ces affects pénibles Le traumatisme est cet oxymore, une trace effacée ineffaçable. Il a gardé sa
comme la frayeur, l’anxiété, la honte, souligne Freud, sont engendrés par un fraîcheur des premiers temps tout en se soustrayant à la mémoire de celui qui
accident qui marque le sujet et fait traumatisme. Le mystère du traumatisme, en subit les effets. C’est ainsi que le traumatisme garantit à chacun sa saison
c’est qu’il ne se laisse pas véritablement réduire au statut d’agent déclenchant en enfer. Inusable, incorruptible, inaccessible à la mémoire, l’être du trauma
le symptôme. Le traumatisme psychique n’est pas un agent, c’est une marque ne se fond pas dans le décor de l’existence du sujet.
indélébile. Ainsi, « l’incident déterminant continue, des années durant, à
Ce qui confère au traumatisme cette force exceptionnelle, c’est
agir »4. C’est cette persévérance du trauma qui fait énigme. Il n’y a plus rien
précisément la première fois, celle qui a submergé le sujet de telle sorte qu’il
et pourtant les effets continuent d’être causés.
n’a pu répondre. Ni par l’acte, ni par la parole, ni même par les larmes. En
Comment entendre alors le fait que le traumatisme ignore le temps ? termes freudiens, il n’y a pas eu « abréaction ». L’affect pénible – frayeur, honte,
Car, en effet, du point de vue du trauma, le temps ne passe pas. « Il semble angoisse – s’est inscrit en silence dans la chair, comme ce corps étranger, qui
au premier abord surprenant que des événements depuis longtemps passés n’aurait pas été expulsé à temps. Après, c’est trop tard.
puissent exercer une action aussi intense et que leur souvenir ne soient pas
< Le propre du traumatisme est de surgir sur le mode d’un événement
auquel le sujet ne peut répondre. Car le traumatisme confronte le sujet à >
2 
Ibid., p. 1.
3 
Ibid., p. 3. 5 
Ibid.
4 
Ibid., p. 5. 6 
Ibid., p. 6.

retour sommaire retour sommaire


Avec Freud

44 45
l’impossibilité d’y répondre. « On peut donc dire que, si les représentations
devenues pathogènes se maintiennent ainsi dans toute leur fraîcheur et
toujours aussi chargées d’émotion, c’est parce que l’usure normale due à une Avec Freud
abréaction et à une reproduction des états où les associations ne seraient pas
gênées leur est interdite. »7 Ce qui permet à une représentation de perdre de
son pouvoir, ce qui en atténue la nocivité, c’est son inscription dans l’histoire
du sujet, son intégration dans le cours de l’existence, jusqu’à ce que, peu à peu,
elle se dissolve et disparaisse dans l’ensemble. Le traumatisme, lui, continue Un trauma peut en
de faire tache.
Qu’est-ce qui a empêché l’abréaction ? Quelque chose dans la nature
cacher un autre
du traumatisme « excluait toute réaction »8. Pourtant, s’il y avait eu réaction, Alain Merlet
réponse, quelle qu’elle soit, il n’y aurait pas eu traumatisme. C’est dire que le
traumatisme implique deux choses : d’une part, cette mauvaise rencontre avec
l’Autre, d’autre part, l’impossibilité d’y répondre. Freud cherche les motifs qui
ont rendu la réponse impossible. Du côté de ce qui s’est produit ou du côté du
sujet lui-même. Il y a « les cas où les malades n’ont pas réagi au traumatisme
psychique parce que la nature même de ce dernier excluait toute réaction, par Eu égard à la question du traumatisme, on peut considérer 1896 comme
exemple lors de la perte d’un être aimé paraissant irremplaçable, ou parce une année clef et un tournant dans l’œuvre et la vie de Freud. À cette époque
que la situation sociale rendait cette réaction impossible, ou encore parce qu’il de sa vie, alors qu’il écrit deux textes théoriques en même temps, Freud fait
s’agissait de choses que le malade voulait oublier et qu’intentionnellement il un cauchemar classé plus tard dans la rubrique des rêves absurdes de la
maintenait, repoussait, refoulait, hors de sa pensée consciente »9. Il s’agit donc Traumdeutung. Dans la suite du « Manuscrit K », le premier texte n’est autre
là de rencontres avec la mort, mais aussi avec une intention, un geste, un acte que « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense »1 qui complé-
qui transgressent le pacte social, ou encore avec des vérités, des paroles, des mente les premières remarques en mettant l’accent sur ce que peut avoir de
éléments de l’histoire que le sujet préfère rejeter. « Dans la seconde série des traumatique la rencontre avec le sexuel, aussi bien dans la névrose obsession-
conditions nécessaires, la maladie n’est pas déterminée par le contenu des nelle que dans l’hystérie. Cette rencontre laisse une trace mnésique dont le
souvenirs mais bien par l’état psychique du sujet au moment où s’est produit symptôme, dans l’après-coup, fait signe.
l’événement en question. »10 Ce n’est alors plus seulement ce qui vient de
l’Autre qui a engendré le trauma, mais le moment où l’événement s’est produit,
De la faillite du sens au trou
moment où le sujet s’est fait surprendre de telle façon – pendant son sommeil
par exemple – qu’il n’a pu répondre. La notion de trauma est une notion étiologique, c’est pourquoi je propose
une lecture d’un fragment de « L’étiologie de l’hystérie »2, transcription d’une
La psychanalyse est une science du trauma. Freud, avec Breuer, est le conférence qui, au dire de Jones, fut très mal accueillie. Pour établir l’étiologie
premier à avoir considéré que ce corps étranger incrusté dans le psychisme, de l’hystérie, Freud recommande d’éviter toute empathie et de ne pas se fier
cette marque hors temps, cette trace disparue, devait être reconnue comme à l’anamnèse recueillie directement de la subjectivité du patient. Il dénonce
ayant des effets. Il fut le premier à considérer le traumatisme psychique, le sophisme du sens commun « post hoc, ergo propter hoc » [« après cela,
à lui accorder une considération telle qu’il en fait la cause de ce qui peut donc à cause de cela »] confondant causalité et successivité. Le pivot de son
venir entraver toute une existence. Au XXIe siècle, c’est finalement cette non- argumentation va se fonder sur la prise à rebours de l’intuition première dictée
reconnaissance de la trace à la fois ineffaçable et pourtant effacée, qui se par le sens commun. Une telle rhétorique va déconcerter l’auditoire composé
répète dans tous les champs du savoir qui excluent la question du sujet et en majorité de médecins.
de l’inconscient. Seule la psychanalyse reconnaît que là où, pour tous, il n’y
a rien, pour un seul, le sujet concerné, il y a quelque chose. L’objet de la Freud commence par démontrer que la causalité du symptôme hysté-
psychanalyse, avec Lacan, à la suite de Freud, continue d’être cette marque rique est telle qu’elle ruine toute évaluation régie par les critères classiques de
étrange ineffaçable qui a pour nom l’inconscient. la force et de la capacité déterminante du trauma. Cette déception quant à la
possibilité de l’évaluation va permettre à Freud d’introduire une autre dimen-
< 7 Ibid., p. 8. 1 Freud S., « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense »,
>
8 Ibid., p. 7. Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973, p. 62-81.
9 Ibid. 2 Freud S., « L’étiologie de l’hystérie », Névrose, psychose et perversion, op. cit.,
10 Ibid. p. 83-112.

retour sommaire retour sommaire


Avec Freud Un trauma peut en cacher un autre :: Alain Merlet

46 47
sion : « Une idée nouvelle [Einfall], écrit-il, va nous tirer d’affaire ». Ce qui Freud, « dans la préparation de la partie inférieure de mon propre corps
importe, c’est plus le chemin [Weg] qui mène à la remémoration de la scène […] devant moi, comme dans la salle de dissection, sans cependant avoir
traumatique que la scène alléguée elle-même, car une scène peut en cacher la sensation que cette partie manque à mon corps, et sans le moindre
une autre et un souvenir renvoyer à un autre souvenir avec lequel il entretient sentiment d’horreur [Grauen]. Louise N… se trouve là et travaille avec
des rapports de substitution ou de connexion. La scène découverte en premier moi. […] On aperçoit de grosses tubérosités couleur chair […]. Il fallait
lieu n’aura été que « la signification [Bedeutung] d’un maillon dans l’enchaî- aussi en dégager soigneusement quelque chose qui était posé dessus et
nement associatif ». « Cette supposition [Vermutung] est correcte », ajoute qui ressemblait à du papier d’étain froissé »3.
Freud. En d’autres termes, la causalité traumatique doit être reconstituée avec
Voilà donc exposé le thème bizarre de ce rêve : Freud procédant à son
la participation langagière du symptôme hystérique : « Saxa loquuntur ! »
auto-dissection à l’aide d’une assistante pour dégager un objet insolite. Que
Avec cette collaboration, Freud, tel un archéologue explorant l’inconnu vient faire cette femme dans le rêve de Freud ? Sa présence prend valeur
d’un site dont il ne subsiste que les restes, propose de reconstituer le symp- de « cause occasionnelle » [Anlaß]. La veille, elle avait réussi à interloquer
tôme hystérique. Il en esquisse l’architecture, il le traduit dans sa langue et suffisamment Freud pour le déranger, au point de le contraindre au silence.
le déchiffre. Il y a là un processus de création de savoir à différencier nette- Brièvement, Freud nous restitue cette conversation : « Elle me dit : “ Prête-moi
ment d’une quelconque reproduction de scène traumatique déjà là et de sa un livre”. Je lui proposai She de Ridder Haggard et commençai à lui expliquer :
catharsis, comme le soutenait Breuer. Ce travail débouche toujours sur une “… livre étrange… rempli de sens caché… l’éternel féminin… l’immortalité
issue certaine pour Freud : « on finit toujours immanquablement par arriver de nos affects. Elle m’interrompit : “Je connais ce livre. N’as-tu rien de toi ? ”
au domaine du vécu sexuel ». Mais, précise Freud, le symptôme n’est que le – “Non, mes propres œuvres immortelles ne sont pas encore écrites.” » Devant
témoin et non la représentation du sexuel. Il serait vain de se fier directement l’insistance de cette femme qui incarne l’énigme du désir de l’Autre, Freud,
au témoignage du patient lui-même, pour deux raisons : le symptôme est le d’abord ironique, préfère se taire. « Je m’aperçois à présent que c’est un autre
résultat du trauma sexuel dont la remémoration n’est que l’écho d’une expé- qui me fait donner par elle un avertissement et je me tais. » Et il ajoute : « Je
rience originelle traumatique bien souvent déroutante et disproportionnée pense combien il m’en coûtera déjà de présenter au public ce seul travail sur
entre la cause et l’effet, le vécu sexuel des scènes évoquées étant souvent le rêve où il faudra livrer une si grande partie de mon être le plus intime. »4
« disparate et d’inégale valeur ». Il y a donc une seconde déception qui fournit
Plus tard, arguant de ce qu’il n’a éprouvé aucune horreur à son auto-
à Freud un nouvel argument qui le conduit à affirmer que ces expériences
dissection, Freud lira dans ce rêve la métaphore de son auto-analyse et la pré-
sexuelles n’ont pas valeur de fait mais d’événement [Erlebnis] dont la réalité
figuration de son livre à venir sur le rêve. Néanmoins, il s’est réveillé en proie
n’a d’autre garantie que la défense qu’il suscite. La vérité se révèle de son
à l’angoisse et au désarroi à la fin de la deuxième partie de son rêve qui a
déni. La causalité sexuelle s’inscrit dans « l’espace vide du puzzle névrotique ».
viré au cauchemar.
En d’autres termes, le tour de force de Freud, dans ce texte, est d’établir la
causalité spécifique sexuelle du symptôme à partir de l’étrange faillite du sens La seconde partie du rêve va éclairer cette apparente contradiction.
de l’événement de corps qui fait trou dans le psychisme, comme il l’affirmait Malgré son opération, le rêveur, à son étonnement, retrouve ses jambes, mais
déjà dans le « Manuscrit K ». le sol devient glissant et la fatigue lui pèse. Il doit entreprendre un voyage
périlleux en compagnie mais aussi en quête de She, une créature aussi démo-
Si j’ai privilégié ce fragment de texte où Freud raisonne par l’absurde,
niaque que mystérieuse. Elle est censée conduire Freud « vers un inconnu où
c’est parce que, dans L’interprétation des rêves, il privilégie l’absurdité de
nul n’a mis les pieds »5. Pour cela, il est nécessaire de franchir un abîme. Un
certains rêves qui permet précisément de faire allusion au noyau traumatique
guide vient à sa rescousse en jetant sur cet abîme une passerelle improvisée.
tenant à la trace ineffaçable d’impressions remontant aux premiers temps de
Au lieu de franchir le gouffre, alors qu’il s’attendait à le faire, Freud s’en tient là.
la vie.
Où est le traumatisme dans ce rêve ? En première lecture, on pourrait
Le cauchemar de Brücke imaginer qu’il réside dans la scène de l’auto-dissection du corps de Freud. Mais
ce n’est pas son interprétation. Comme nous l’avons déjà mentionné, la pre-
Nous retrouvons cette logique dans un rêve classé comme absurde dans mière partie de ce rêve a valeur de métaphore du pont qu’il souhaite construire
la Traumdeutung, qui concerne Freud au plus près et qui aurait précipité l’éla- entre conscient et inconscient. En cela, le rêve figure la réalisation de son désir.
boration de son livre. C’est le rêve-cauchemar dit de Brücke ou de la prépara-
tion anatomique. Freud lit ce rêve comme une condensation étonnante de ce
< qui le préoccupe. Tout s’y passe en silence et en deux temps. D’abord une opé-
ration sur le propre corps de Freud et ensuite un voyage périlleux interrompu. 3 Freud S., « Le travail du rêve » [chap. vi], « Les rêves absurdes. L’activité
intellectuelle en rêve » [rêve no vi, chap. vii], L’interprétation des rêves, Paris,
>
Lisons le texte du rêve tel que le rapporte Freud. L’opération commandée puf, 1967, p. 385-387.
par son ancien maître Brücke est singulière [sonderbare], elle consiste, écrit 4 Ibid., p. 386.
5 Ibid., p. 387.

retour sommaire retour sommaire


Avec Freud Un trauma peut en cacher un autre :: Alain Merlet

48 49
À notre avis, c’est plutôt dans la deuxième partie du rêve qu’on peut Les bords de la plaie
lire le trauma. Freud s’y trouve en effet confronté à un abîme que nul pont ne Récemment, nous avons eu l’occasion d’entendre une femme opérée
lui permet de franchir. Cette impossibilité n’est pas sans rapport avec la ren- d’une tumeur pulmonaire maligne. Les suites opératoires de ce cancer ont été
contre traumatique, pour lui, de l’énigme de la féminité incarnée par She. Freud particulièrement pénibles. Cette patiente est maintenant considérée comme
précise dans son commentaire que She, la femme-guide vers les autres et vers guérie. L’empathie commune situerait spontanément le traumatisme dans le
elle-même, disparaît à la fin du roman de Ridder Haggard dans un mystérieux risque vital et les effets délétères du traitement de cette longue maladie. Or,
feu central6. En termes lacaniens, ne pourrait-on pas dire que le trauma réside ce n’est pas du tout ce qui nous a été dit. Certes, cette femme ne nie pas le
dans la rencontre avec le hors-sens de l’inexistence de la femme ? fait et les conséquences de sa maladie, mais, pour elle, l’insupportable est ail-
C’est cette dimension hors sens que va développer Lacan dans la cau- leurs, comme elle nous l’a glissé incidemment. Avant l’intervention, elle affi-
salité du symptôme, tel que cela peut se lire dans le chapitre xxi du Séminaire chait une telle sérénité que le chirurgien avait cru bon de lui prêter un film de
L’angoisse. En référence, sans doute implicite, à l’article de Freud, il reprend l’opération à venir. Surprise, en tout cas pour elle, cette femme réputée forte
à sa manière le sophisme post hoc, ergo propter hoc : « le propter hoc est et équilibrée s’évanouit pour la première fois de sa vie au coup de bistouri
forcément toujours au moins un post hoc », car il fait bien partie d’une arti- ouvrant le thorax : horreur ! Les bords de la plaie n’étaient pas perceptibles.
culation langagière. Maintenant, ajoute Lacan, il faut savoir que « moins la Après son opération, lors des radiographies de contrôle successives, auxquelles
cause est saisissable, plus tout apparaît causé », c’est-à-dire que tout fait sens, elle affirme se prêter sans la moindre anxiété, la vue des fils de fer fermant le
« le sens de l’histoire »7. thorax suffit à la rassurer.
Mais l’histoire nous apprend que « tout ce qui s’y passe [autrement Cette femme n’est pas une analysante mais le détail dont elle fait
dit, l’événement] procède toujours au départ d’un assez causé », soit d’une état nous fait mesurer de façon allusive ce qu’il en coûte de fracturer ce que
rupture du sens. Il y a pour ainsi dire une fracture, une discontinuité, dans le Jacques-Alain Miller désigne, dans son Cours « Choses de finesse en psycha-
surgissement du symptôme. Selon Lacan, il y a un gap, un hiatus entre la cause nalyse »12, comme étant la « réserve mentale ».
et l’effet. Sans cette béance causale, le symptôme ne serait qu’une conduite
à redresser.
Pas moyen d’« attraper le symptôme par les oreilles »8, recommande
Lacan en se référant à l’analyse de l’obsessionnel. Autrement dit, l’oreille de
l’écoute n’est pas à privilégier car elle est inapte par elle-même à saisir ce qu’il
y a de « non assimilé du symptôme »9 par le sujet. « Pour que le symptôme
sorte de l’état d’énigme encore informulée, le pas à faire n’est pas qu’il se
formule », mais que « dans le sujet se dessine [Lacan ne dit pas « se dise »
ou « se comprenne »] quelque chose tel qu’il lui est suggéré que il y a une
cause à ça. C’est là la dimension originale. » Et Lacan d’ajouter : « C’est là
seulement par où se rompt l’implication du sujet dans sa conduite, et cette
rupture est la complémentation nécessaire pour que le symptôme soit abor-
dable pour nous. »10 Dans le Séminaire qui suivra, Les quatre concepts fon-
damentaux de la psychanalyse, ce non assimilé du symptôme cédera la place
à l’« inassimilable »11 qui est un des versants du réel. Désormais, ne peut-on
pas avancer que la voie est frayée vers le S1 du trauma, point de rendez-vous
de ce que Lacan appellera le sinthome ?

6 Haggard R. H., She (Elle-qui-doit-être-obéie), Paris, Robert Laffont, collection




Bouquins, 1985.

< 7 Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 328.
8 Ibid., p. 325.
9 Ibid.
>
10 Ibid. 12 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse »,
11 Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts fondamentaux de la enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de
psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 218. l’université Paris viii, cours du 14 janvier 2009, inédit.

retour sommaire retour sommaire


Le Rat, un opérateur de jouissance :: Esthela Solano-Suarez

50 51
Ce récit fait valoir le premier temps de la scène, suivi d’un second qu’il
met lui-même en avant : « Depuis, j’en gardai une curiosité ardente et tor-
Avec Freud turante de voir le corps féminin5. » S’imposera à lui la présence d’un regard
gourmand le poussant à renouveler cette expérience auprès d’une nouvelle
gouvernante, provoquant des érections dont il dira souffrir depuis l’âge de six
ans. Embarrassé par ce phénomène de corps, il s’en plaindra à sa mère, non
Le Rat, un opérateur sans avoir dû vaincre quelques scrupules, pressentant le lien entre érections,
pensées et curiosité sexuelle.
de jouissance Et sa pensée obsédante
Esthela Solano-Suarez De manière concomitante, un autre phénomène s’empara de lui, consis-
tant dans l’idée morbide que ses parents connaissent ses pensées, et, pour
l’expliquer, il se figure qu’il a exprimé ses pensées sans s’entendre parler lui-
même6. Ce phénomène signe ici la division du sujet vis-à-vis du parasitisme
de sa pensée. N’est-ce pas cette sorte de sonorisation de la pensée qui, se
produisant à son insu, dénude le motérialisme7 de son symptôme ? En effet,
Le jeune docteur Ernest Lehers demande une analyse parce qu’il souffre nous ne pensons que parce que nous avons été parlés. En ce sens, la pensée
d’obsessions depuis son enfance. Ainsi est-il habité par la crainte qu’il n’arrive ne serait qu’un effet des sons de lalangue qui, laissant une trace sur le corps,
quelque chose à deux êtres chers, son père et une dame vénérée. Par ailleurs, devient l’Autre comme lieu d’inscription. La trace, dans la logique du signifiant,
l’impulsion obsédante de se trancher la gorge avec un rasoir ou de faire du suppose son effacement. Pour Lacan, « le sujet, ce sont ces façons mêmes par
mal à la dame le conduit à mettre en place une série d’interdictions portant quoi la trace comme empreinte se trouve effacée. »8 Et d’ajouter que, de ces
sur des choses insignifiantes. effaçons du sujet résulte l’objet a comme étant ce qu’il y a de plus étranger
pour représenter le sujet. C’est précisément ce à quoi se trouve confronté
Avant de demander une analyse à Freud lui-même, cet homme intelli- l’Homme aux rats enfant, dès lors qu’il évoque le caractère inquiétant de
gent a sans doute feuilleté La Psychopathologie de la vie quotidienne dans son désir : à chaque fois qu’il désire voir des femmes nues, il est en proie « à
laquelle il découvre que ses propres « élucubrations cogitatives » veulent dire un sentiment d’inquiétante étrangeté [Unheimlich] comme s’il devait arriver
quelque chose1. quelque chose » s‘il pensait cela et comme s’il devait tout faire pour l’empê-
Cette analyse dont l’axe principal fut la lecture du symptôme obsession- cher9. C’est là qu’il situe le début de la maladie.
nel dura un peu plus de onze mois2 et permit de dégager l’importance de la
rencontre du sujet avec « la réalité sexuelle »3, aboutissant à la cristallisation La défense contre le trauma
du symptôme infantile et à l’éclosion de la névrose. Freud considère en revanche que les phénomènes décrits dès la deu-
xième séance ne constituent pas le début mais la maladie elle-même. L’enfant
Le hors-sens du sexuel se trouve sous l’emprise de la pulsion voyeuriste qui s’exprime dans le désir de
Dès la première séance, il affirme : « Ma vie sexuelle débuta très tôt », voir des femmes nues. À ce désir répond une crainte obsédante – ayant déjà le
avant d’évoquer une scène infantile où sa jeune et jolie gouvernante Fräulein caractère obsessionnel –, dont l’affect pénible lui impose des actes de défense.
Peter se trouve un soir étendue sur un divan en train de lire. Allongé près d’elle, Pour Freud, là se situent le « noyau et modèle de sa névrose ultérieure ».
le petit garçon lui demande la permission de se glisser sous ses jupons. Elle y Son analyse tournera autour de cet « organisme élémentaire » constitué
consent à condition qu’il n’en dise rien. « Elle était à peine vêtue, affirme-t-il, par la réponse symptomatique qui s’érige comme défense face à l’incidence
et je lui touchai les organes génitaux et le ventre, qui me parurent singuliers »4. première de la jouissance comme traumatique. Lacan, à la suite, considère que
l’éclosion d’une névrose est la conséquence de « l’intrusion positive d’une
1 Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’Homme aux


< 2 
rats) », Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1972, p. 201.
Ibid., p. 199-261, et aussi Freud S., L’Homme aux rats, Journal d’une
analyse, Paris, puf, 1974.
5 Ibid.
6 Ibid., p. 203.
7 Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », op. cit., p. 12.
>
3 Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le Bloc-notes de la 8 Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006,
psychanalyse, no 5, 1985, p. 12. p. 314.
4 Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 203. 9 Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 204.

retour sommaire retour sommaire


Avec Freud Le Rat, un opérateur de jouissance :: Esthela Solano-Suarez

52 53
jouissance auto-érotique, parfaitement typifiée dans les premières sensa- père et sur la dame. À cette sanction s’oppose un commandement – Tu dois
tions plus ou moins liées à l’onanisme […] chez l’enfant »10. La jouissance, rendre l’argent à A –, tout en sachant que le capitaine s’était trompé puisque
à ce moment-là, se présente à lui comme positive et intrusive. Il s’agit d’un ce n’était pas A mais B qui s’occupait de la poste et qu’in fine il ne devait cet
trop, d’un plus qui s’impose au sujet comme quelque chose d’étrange faisant argent ni à l’un ni à l’autre, mais à la postière qui l’avait avancé.
effraction dans le corps. En cela, la jouissance s’avère dysharmonique au corps
Freud souligne que, lors de cet épisode, les dits du capitaine cruel ont
et s’impose avec sa note affective Unheimlich, quand l’enfant « constate sou-
activé les traces laissées par la rencontre des mots avec le corps, notamment
dainement qu’il a un petit organe qui bouge »11. Face à ce phénomène énig-
la fonction symptomatique de la pensée comme tentative pour panser le réel
matique, le petit Ernest a l’intuition que ce n’est pas sans rapport avec son
sexuel. Dans le transfert, Freud prend la place d’un condensateur de jouissance,
désir de regarder des femmes nues.
tout à fait sensible dans le corps à corps entre l’analyste et son patient15. Ne
Il y a alors chez lui une positivation du regard, source d’angoisse mettant reculant pas devant la jouissance, Freud fit venir au jour les équivoques cris-
à vif la division face à l’altérité de l’objet. Ceci s’accompagne d’un phénomène tallisant le sens joui du symptôme.
que Freud qualifie de formation délirante à contenu bizarre, consistant à croire
Lacan distinguera l’effet de sens de l’effet de jouissance du signifiant à
que ses parents connaîtraient ses pensées qu’il énoncerait à haute voix sans
travers la distinction entre le langage et lalangue16. Sur le versant de lalangue,
s’entendre lui-même. C’est dans cette étrange conjoncture « que désigne le
le signifiant rat et l’évocation de la dette à payer feront mouche. En effet, son
point d’entrée par où la structure du sujet fait drame »12, que, d’après Lacan,
père se plaisait à raconter des faits de sa jeunesse, à l’époque où il avait été
les contours du trauma se dessinent comme effets rétroactifs de l’interpréta-
militaire. Alors sous-officier, il perdit au jeu une somme d’argent dont il avait
tion. À ce propos, Jacques-Alain Miller13 met en avant que si l’on prend au
la garde. Cette mésaventure fait résonner le signifiant Spielratte – « rat de
sérieux l’expérience du traumatisme, cela comporte de donner à la jouissance
jeu », qui veut dire brelandier. Le père aurait eu de gros ennuis si un camarade
une fonction hors système et absolue. Quelque chose de la jouissance sexuelle
ne lui avait prêté cet argent. Après avoir quitté la carrière militaire, il fit fortune
est forclos puisqu’il n’est nulle part symbolisé ni symbolisable. Ce défaut de
grâce à un mariage avantageux et tenta en vain de rembourser sa dette. Ce
symbolisation donne raison à la fonction du mythe par Freud.
« péché de jeunesse du père », lié au désir qui aurait présidé à son mariage17,
conjoint dans l’inconscient du sujet aussi bien le péché du père que l’univers
L’horreur d’une jouissance… morbide de la faute.
Au cours de la troisième rencontre avec Freud, le sujet relate l’épisode
majeur qui l’a poussé à demander une analyse. Au cours de manœuvres mili- Ratten-Raten, une équivoque cruciale
taires, il perd ses lunettes. Il télégraphie à son opticien à Vienne pour qu’il lui
Dans l’après-coup, le signifiant rat pris à la lettre permet de reconstruire
en envoie une autre paire. Lors de cette halte, il assiste au récit que fait un
ce moment d’éclosion de la névrose « où se produit la positivation de la jouis-
officier d’un supplice épouvantable pratiqué en Orient. Freud note qu’à cette
sance érotique » corrélative à « la positivation du sujet en tant que dépendance
évocation, l’expression du sujet traduit « l’horreur d’une jouissance par lui-
du désir de l’Autre »18. En effet, Freud indique que le récit du supplice réveilla
même ignorée »14. Suite à la description du supplice, s’impose à lui la pensée
l’érotisme anal datant de l’enfance du sujet en raison de la présence de vers
que cela puisse arriver à la dame qu’il aime aussi bien qu’à son père, pourtant
intestinaux : il se serait alors fourré le doigt dans l’anus – Afterbohrer, foreur
décédé depuis longtemps.
d’anus –, comme les rats du supplice qui forent dedans – sich einbohren.
Le lendemain, le capitaine lui remet un colis contre remboursement À la faveur de l’équivoque entre Ratten – rats – et Raten – paiements par-
contenant ses lunettes et lui dit de rendre l’argent au lieutenant A, lequel tiels –, les rats prirent la signification d’argent, ce dont témoigne la formule
aurait acquitté pour lui la somme en question. C’est alors que se déclenche la du patient « tant de florins – tant de rats »19 qui s’impose à lui par rapport au
grande appréhension obsédante. Il se trouve sous l’emprise d’une sanction : prix de la séance. Le patient se constitue ainsi un étalon monétaire en rats –
ne pas rendre l’argent, autrement le supplice aux rats se réalisera sur son

10 Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 321.
11 Lacan J., « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », 15 Cf. Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 235.
Scilicet, no 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 22. 16 Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 126-127.
12 Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 322. 17 Cf. Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 129. Voir à ce propos l’analyse

< 13 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Illuminations profanes », enseignement


prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université
Paris viii, cours des 10 et 17 mai 2006, inédit. Nous y trouvons une lecture
du rêve où il voit la fille de Freud qui, à la place des yeux, a deux plaques de
saleté, venant dire qu’il est tombé amoureux non pas de ses yeux mais de
son argent, donnant une version de son interprétation du désir du père.
>
par le menu du chapitre xx du Séminaire D’un Autre à l’autre, d’une 18 Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 322.
richesse inouïe en ce qui concerne le trauma. 19 Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 238 et 239, ainsi que L’Homme aux
14 Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 207. rats. Journal d’une analyse, op. cit., p. 169.

retour sommaire retour sommaire


Avec Freud Le Rat, un opérateur de jouissance :: Esthela Solano-Suarez

54 55
Rattenwährung – et cela, ajoute Freud, parce qu’un rat est zählbar, quelque Quel était donc ce méfait commis par l’enfant ? Selon sa mère, il aurait
chose qu’on peut compter, comme l’argent. « mordu » quelqu’un, soit une bonne, soit Helga. La demoiselle aux rats
– Rattenmamsell – du Petit Eylof d’Ibsen, évoquée dans son analyse, lui
Dans cette équivalence monétaire, le signifiant rat prit la fonction de
permit de cerner l’équivalence « active dans de nombreuses phases du délire
l’Un comptable dont la visée est de faire passer la jouissance à la compta-
obsessionnel »23 entre le rat et l’enfant. Lui-même, lorsqu’il se mettait en rage,
bilité : « À chaque coït, un rat pour la cousine »20. Ainsi le rat, en tant que
savait mordre, subissant alors des punitions. Freud écrit alors que l’analysant
signifiant Un, prend en charge l’impossible de la jouissance sexuelle, assurant
a pu reconnaître dans le rat son « image toute naturelle »24.
ainsi la Bedeutung du phallus. D’autre part, cette élucubration met à profit
la jouissance de bord des orifices de son corps. Cette conjonction convoque Le sujet aurait-il pu reconnaître dans le rat son « semblant d’être »,
l’émoi infantile suscité par les vers intestinaux, grouillant comme les rats voire son être « para », son « par-être » ? Le « par-être », précise Lacan,
dans l’anus. En association directe avec ce souvenir, il rapporte ce qui fut « la n’est pas à confondre avec le paraître, c’est-à-dire le semblant ; il est à cerner
plus grande frayeur de sa vie » : sa mère lui ayant un jour prêté un oiseau comme ce qui résulte des « paradoxes de tout ce qui arrive à se formuler
empaillé qu’elle retira de son chapeau, il se mit à courir, tenant l’oiseau à la comme effet de l’écrit »25. Le rat en tant que lettre de jouissance satisfait à la
main, quand soudain ses ailes se mirent à bouger ; effrayé à l’idée que l’oiseau fonction du symptôme ; il est l’Un qui ex-siste, à la place du trou du rapport
soit redevenu vivant, il le jeta loin de lui. sexuel qu’il n’y a pas. En cela consiste le ratage qui singularise la jouissance
du symptôme de l’Homme aux rats. Si le rat est un signifiant Un comptable,
Ce souvenir d’avant ses six ans jette une lumière inédite sur le nouage
alors il commémore dans la répétition la trace originaire de l’Un de la jouis-
de la jouissance avec la mort. Le patient admettra l’interprétation de Freud
sance, comme trace effacée. J.-A. Miller fait valoir qu’il s’agit de l’Un à partir
faisant valoir « que le rat est le pénis, en passant par le ver »21 à la faveur
duquel nous pouvons penser la marque, ce qui suppose aussi la possibilité de
de l’équivoque queue de rat – comme il s’amusait à nommer la natte de sa
penser le manque comme résultant de son effacement. « C’est cet Un que
mère – et queue – Schwanz en allemand –, qui désigne, comme en français,
vous effacez, ajoute-t-il, qui vous donne le manque ; ce manque a été attrapé
le pénis. Le souvenir de son effroi face aux ailes de l’oiseau empaillé qui se
comme ensemble vide à partir de la théorie des ensembles, et dont un Frege
mirent à bouger signera pour Freud son effroi provenant d’une érection causée
a fait le signe de l’inexistence. »26
par l’action de la main et reliée à la mort.
À cet égard, le signifiant rat comme Un comptable, répercute, d’une part,
Du trou au troumatisme le Un de l’ensemble vide d’où provient la suite des nombres, et, ce faisant,
c’est l’ex-sistence de l’Un originel, que Lacan appelle l’Un-dire27, qui est mis
Freud cerne ici les contours du trou où se conjoignent pour le sujet le au travail dans l’analyse. Il s’en déduit que le signifiant rat prend en charge
non-sens de la jouissance et ce qui n’est pas symbolisable de la mort. L’analyse l’effet de jouissance de la première trace, comme événement de corps, aussi
aura fait émerger le plus ancien souvenir du patient, datant de sa troisième bien que le vide résultant de son effacement, comme effet de trou. Le rat,
ou quatrième année, relatif au décès de sa sœur Helga, de cinq ans son aînée. dans sa fonction symptomatique, s’avère être ce que J.-A. Miller appelle un
Il voit alors son père écrasé par le chagrin et lui demande, perplexe : « Où est opérateur de consistance qui fait tenir ensemble l’imaginaire, le réel et le sym-
Helga ? » De cette perplexité face à la mort, nous trouvons des traces lorsque, bolique, tel un rond de ficelle. De sorte que le rat dans sa fonction logique
adulte, étant en proie aux reproches et aux idées suicidaires, il se met à penser : donne « la plus éminente représentation de l’Un, en ce sens qu’il n’enferme
« Que signifie donc mourir ? Comme si le son du mot devait le lui dire ! »22 qu’un trou »28. Ce trou s’isole dans le dire comme étant le trou du sexe et de
C’est chez Helga, qui était pour lui une sorte d’alter ego, qu’il a pour la pre- la mort autour duquel tourbillonne la pensée obsessionnelle de l’Homme aux
mière fois remarqué la différence des sexes. Or, à cette même époque eut lieu rats. C’est autour de ce trou que son analyse a bien tourné. Ce trou n’est rien
un événement majeur, dont il ne se souvient pas, mais qui lui a été rapporté d’autre que le trou du troumatisme caractérisant les troumains.
par sa mère : il aurait commis quelque méfait que son père punit par des coups.
Le petit enragé aurait injurié son père pendant qu’il le châtiait, le traitant de
toutes sortes de noms d’objets. L’apparition de ce souvenir ébranla le patient
qui put désormais admettre des sentiments de rage envers son père et recon-
naître ensuite l’existence de la haine inconsciente envers lui, ce qui, pour Freud,
constitue un moment crucial de l’analyse. Une fois la défense ébranlée, il fut 23 Ibid., p. 241.
aisé d’élucider l’obsession des rats. 24 Ibid., p. 240.

< 25 Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 44.
26 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement
prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université
>
20 Freud S., Journal d’une analyse, op. cit., p. 191. Paris viii, cours du 16 mars 2011, inédit.
21 Ibid., p. 231. 27 Cf. Lacan J., « …ou pire », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 551.
22 Ibid., p. 203. Voir la note 432 dans cette même page. 28 Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 115.

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour
chacun
L’impensable regard
Guy Briole
p 58

Enfants de Chowchilla
Daniel Roy
p 63

Comment l’enfant nous enseigne


sur le trauma
Didier Cremniter
p 69

Ce n’était même pas une


blessure de guerre
Jacqueline Dhéret
p 73

>

retour sommaire
©
L’impensable regard :: Guy Briole

58 59
violence quotidienne. Ainsi, par appauvrissement de la clinique de la patho-
logie traumatique, le concept de traumatisme se retrouve lui aussi banalisé.
Pour tous et pour chacun Aujourd’hui, au fast-food du traumatisme, on y trouve tout, accommodé au
goût de chacun : américain, européen, comportementaliste, psychanalytique,
biologiste, humaniste, etc. Pourquoi n’y viendriez-vous pas aussi, puisqu’on
vous dit qu’il y en a pour tout le monde ? Il faut s’y résoudre, il existe bel et
L’impensable regard bien des cliniques, des conceptions. Pour tout dire, aucun accord n’existe sur
l’éthique d’une pratique, relativement au traumatisme.
Guy Briole La représentation du traumatisme – telle que chacun peut se l’imaginer,
voire tente de la quantifier quand il se prend pour un homme de science –,
de la rencontre avec un bourreau, avec des hommes incontrôlés, ou avec les
éléments d’une nature déchaînée, ne peut rendre compte de l’horreur subie
Longtemps méconnue et cantonnée derrière les hauts murs des hôpitaux par celui qui en a été l’objet. S’identifier à eux n’en permet pas une meilleure
militaires, la pathologie traumatique était laissée aux psychiatres des armées. approche, même si cela provoque cette empathie qui vient à la place de la
Il leur était fait délégation d’être les destinataires de la honte supposée des bonne conscience, celle d’avoir fait quelque chose, donc d’être quitte et par là
soldats, comme de celle des déportés revenus des camps. L’irruption de la vio- même, non coupable. On peut même, cette culpabilité, en venir à la faire porter
lence au quotidien dans nos sociétés modernes, l’augmentation des accidents au sujet traumatisé : il serait coupable d’avoir survécu. Nous l’avons maintes
technologiques ont mis le traumatisme à la portée de tous, le hasard se faisant fois dit, nous refusons cette position qui relève d’un cynisme par assimilation
moins discriminant. À la hâte, les pouvoirs publics se sont tournés vers ceux qui d’une causalité accolée à l’événement, indépendante du sujet qui, lui, se voit,
étaient censés avoir une expérience dans ce domaine. Aujourd’hui, et depuis quand il y consent, rejeté du côté des victimes.
quelques années, tous s’affairent autour du traumatisme. C’est porteur ! Le
modèle est largement copié, pas toujours avec la rigueur que cela exige, Post- C’est alors que le hasard devient la cause elle-même. C’est nier toute
Traumatic Stress Disorder oblige ! causalité ontologique du sujet. Ainsi, il existe toujours quelque surdétermina-
tion du hasard à vouloir à tout prix faire exister une cause.
Une causalité propre au sujet
Contrairement à ce que pensent et écrivent encore beaucoup d’auteurs, Le traumatisme, ça s’écoute comme ça se conçoit
Freud n’a pas rejeté sa théorie du trauma quand il lui a substitué celle du fan- Dans le contexte sociologique du xxie siècle, le concept de traumatisme
tasme. La question de la violence et de la souffrance qu’elle engendre pour se voit infléchi selon deux tendances que sont sa banalisation et sa collectivi-
celui qui l’a subie garde tout son tranchant. Si Freud abandonne sa « neuro- sation, avec une tentative de gommage des singularités. L’idée sous-jacente
tica » au profit du fantasme, c’est pour récuser toute causalité psychologique à ce dernier point serait un a priori égalitaire de toute forme de rencontre
fondée sur la réalité du traumatisme et sa hiérarchisation selon le niveau d’in- traumatique pour un sujet. Cela opère un déplacement des signifiants du sujet
supportable de la douleur. Pour Freud, le fantasme protège en faisant écran à vers l’accentuation des caractéristiques du traumatisme.
un danger pulsionnel interne tout autant qu’à un danger externe. Le fantasme, Pour le psychanalyste, les effets de l’événement traumatique sont envi-
c’est ce qui permet de mettre un voile sur l’horreur. sagés dans une causalité qui n’est pas linéaire mais spécifique à chacun, cor-
Dans la gradation des réponses aux situations traumatiques, qui va de rélée aux identifications du sujet. C’est ce que Lacan désignait comme étant
l’inhibition à l’émoi, en passant par l’émotion, on reste encore en deçà de l’ef- la part de prévisible du contingent1.
fraction traumatique. Pour saisir ce point fondamental, il importe de ne pas tout Dans chaque trajectoire existentielle se mêlent ce qui, depuis l’enfance, a
mettre sur le même plan. Tout ce qui est de l’ordre d’une rencontre traumatique fait la trame du quotidien et ce qui a pu faire trace comme événement heureux
entre deux personnes n’est pas à postuler dans un registre d’équivalence. Par ou malheureux. Le sujet les a traversés avec plus ou moins de peine, laissant des
exemple, la volonté de destruction affichée de l’un vis-à-vis de l’autre, au nom cicatrices indélébiles ou refermées, mais promptes à se rouvrir. Ainsi en est-il de
de la race, de la religion, n’est pas, même subjectivement, de même nature ce que chacun doit supporter du poids de son histoire. Aussi est-il nécessaire
que la grossièreté érigée au rang d’insulte blessante et donc traumatisante ! de distinguer deux concepts qui sont parfois confondus sous le terme de trau-
< À vouloir parler de la violence et de ses effets, en y incluant tous les avatars
de la relation aux autres et aux éléments de l’environnement, on en vient à
établir un plan unique du discours où tous les « coups » se valent.
matisme quand il s’agit des événements de vie : l’automaton, qui correspond
à la répétition, et la tuché, qui relève de l’inattendu, de la surprise. >
C’est cette banalisation de l’horreur qui, à l’encontre des progrès de 1 Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du
la civilisation, fait l’homme encore plus vulnérable aux assauts répétés de la 20 novembre 1973, inédit.

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun L’impensable regard :: Guy Briole

60 61
La plupart des événements de vie sont du registre de l’automaton : ce Au-delà de l’interprétation qui tente de donner sens à l’impensable,
sont ceux qui relèvent du prédictible, de l’anticipation. Dès lors, ces événements reste le regard4. Mais le regard n’est pas la vision. Ce qui fait ce regard qui se
peuvent se communiquer, se prévoir et se transmettre, s’intégrant spontané- pose surmoi, ce ne sont pas ces yeux. Au fond, dans ceux-ci je peux y voir du
ment dans la trajectoire historique de chacun. Ce sont des événements aux- reproche, m’y sentir coupable, en être agacé, ou bien éprouver de la compas-
quels, d’une certaine manière, chacun peut se préparer. sion, de l’envie, en être flatté, ressentir de la haine ou de la peur, de la tristesse,
peut-être même de la détresse.
Beaucoup plus rare est l’événement traumatique qui relève de la part
accidentelle de la rencontre, de la tuché, avec sa dimension d’imprévisible. Le regard, c’est autre chose, c’est la manifestation de la présence de
Cet événement hors du commun est de l’ordre d’un bouleversement radical l’Autre. Que ce regard existe fait que quelque chose change aussi pour celui
et, pour le sujet, plus rien ne sera pareil ensuite. C’est un point hors de sa tra- qui se sent regardé : il peut se sentir objet du regard de l’Autre. C’est là, précise
jectoire historique et qui, cependant, lui appartient en propre. C’est à ces évé- Lacan, la structure de la phénoménologie de la honte5.
nements particuliers, en raison de leur effet très spécifique de « rencontre »,
Et là où le sujet pourrait voir dans les yeux de l’autre le reproche qui indui-
que nous réservons le qualificatif de traumatique au sens d’effraction.
sait la culpabilité, voici qu’avec la rencontre traumatique, il se sent observé
Ainsi, nous distinguons le traumatisme dont les effets mobilisent le fan- par un regard critique qui le perce et déclenche la honte. Ce regard persiste à
tasme et celui dont les effets de rencontre avec le réel entraînent cette effrac- regarder le sujet, que ce soit dans le rêve traumatique ou dans le regard croisé
tion que les mots ne peuvent traduire. Dans les deux cas, la subjectivité est au hasard des rencontres du quotidien.
impliquée par la rencontre traumatique, rappelant ici avec Lacan, que « de
Chaque regard peut contenir le regard de celui qui vous a regardé au
notre position de sujet nous sommes toujours responsables »2.
moment où il vous a laissé la vie sauve. Un ancien combattant du Vietnam
La tendance actuelle serait de l’en dégager en lui proposant des solutions témoignait de cette scène : il est dans la jungle ; tout à coup, il se trouve face à
qui font fi des questions qu’il pose et que l’on ne veut pas entendre. Ce n’est une arme pointée sur lui et, derrière elle, deux yeux qui le regardent. Deux yeux
plus le sujet qui est au premier plan, mais l’événement traumatique lui-même. qui redoublent les trous de l’arme. C’est la mort qui le regarde. Lui, il regarde
les yeux et se dit : « C’est quelqu’un de la même compagnie que moi ». Un
Par conséquent, au moins deux conceptions du traumatisme se dis-
semblable. Tout cela se passe en une fraction de seconde. Ce regard que l’autre
tinguent, selon que l’accent est mis sur les caractéristiques de l’événement
pose sur lui est son hésitation fatale. Lui tire. L’autre tombe, mort, les yeux le
traumatique et ses effets indifférenciés sur le tous du collectif, ou selon que le
regardent encore. C’était un Viêt Minh, un ennemi. Pourtant, un instant, il a
privilège est accordé à la dimension de la rencontre au un par un.
vu dans son regard celui d’un semblable.
Ces points de vue théoriques divergents impliquent forcément des pra-
Ami, ennemi, la différence s’efface dans le regard de la mort. Le regard,
tiques distinctes. Alors que la psychiatrie considère qu’il faut faire parler afin
lui, ne s’efface pas. Ce soldat trouvait qu’il était mieux depuis qu’il avait,
d’abréagir le traumatisme – ce qui selon nous revient à faire taire le sujet en
comme il dit, fait de son cauchemar traumatique un compagnon de ses nuits.
l’invitant à parler –, la psychanalyse met l’accent sur une éthique du bien-dire
C’était devenu, croit-il, un rêve comme un autre, sauf qu’il lui reste cette ques-
et vise, au travers du travail de transfert, à ce que les questions soulevées par
tion angoissante : « Pourquoi continue-t-il à me regarder ? »
l’événement soient aussi des interrogations propres à chaque sujet.
Le sujet traumatisé se sent regardé, marqué de cette trace indélébile qui
Le traumatisme au un par un le pousse à la remémoration. Cette marque, qui le fait différent, lui revient sans
cesse sous la forme d’un jugement des autres, auquel il a très vite renoncé
Le souvenir traumatique insiste à se répéter et rien ne permet au sujet à s’adresser, pour se soumettre à ce qui lui est demandé : se taire ! Qu’il ne
d’en border l’émergence. La rencontre avec la mort a laissé son empreinte et vienne pas ajouter au désordre social, politique, policier, celui de son malaise
elle peut renforcer le sentiment « d’éphémère destinée »3. La mort ne s’ap- consécutif aux effets de la rencontre traumatique. Qu’il occupe la place qui
proche pas, elle nous traverse en un instant, celui du passage. Mais alors, pour lui est assignée et où il ne dérange pas la conscience collective : victimisation,
celui qui aura fait cette rencontre avec le réel de la mort, qui l’aura vue de si c’est ce qu’induisent nos sociétés, même à leur insu. Que font-elles de leurs
près – la sienne, celle des autres –, il peut en venir à l’espérer, à la précipiter déportés, de leurs combattants, de ceux qui ont été otages, victimes d’atten-
pour qu’enfin tout cela cesse. Sortir de la scène de la vie pour échapper à la tats ? Le maître mot, c’est la « réparation » ; et l’on sait que ce qui a été réparé
répétition de la présentification de la mort sous la forme du traumatisme, tel reste marqué d’une cicatrice, d’une trace indélébile.
< est le paradoxe du sujet traumatisé.

4 Briole G, « Trauma », L’ordre symbolique au xxie siècle, Scilicet, Paris,


>
2 Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 855-877. Collection rue Huysmans, 2012, p. 391.
3 Freud S., « Fugitivité (Éphémère destinée) », Résultats, idées, problèmes i, 5 Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil,
Paris, puf, 1984, p. 233-238. 1991, p. 209.

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun

62 63
Une marque ineffaçable
Le 28 janvier 2012, dans le très bel auditorium Felicia Blumenthal de Tel
Aviv, alors que je venais de terminer une conférence sur le trauma, un collègue
Pour tous et pour chacun
qui avait participé à plusieurs événements de guerre me demanda pourquoi je
soutenais que nous étions tous exposés à la rencontre traumatique. Comment
se faisait-il que je ne connaisse pas les pratiques actuelles d’entraînement qui
permettent de se protéger de ce risque ? À ce qu’il rappelait de la mission de Enfants de Chowchilla
ou la fabuleuse
prévention du médecin, j’opposais l’éthique. Mais l’aplomb et la conviction
de mon contradicteur, peut-être aussi la particularité du lieu où ces propos se
tenaient, firent que je ne trouvais pas, sur le moment, la manière qui m’eut
convenu et qui ne m’apparut clairement qu’a posteriori. naissance de l’état de
Dans cet instant se bousculaient des souvenirs dans mes pensées quelque
peu emmêlées. Deux idées dominaient. La première m’amenait à me souvenir stress post-trauma-
de la prise de parole d’un ami chirurgien – il y a plusieurs années – dans le
grand amphithéâtre de la faculté de médecine de Créteil. C’est un « chirur- tique chez l’enfant
gien de guerre », un baroudeur ayant participé à plusieurs opérations des plus Daniel Roy
périlleuses ; les blessés comme la mort furent au cœur de sa pratique. Il y eut
l’accident de train de la gare de Lyon, l’enchevêtrement des wagons et des
centaines de voyageurs qui, prisonniers des tôles tordues, hurlent de douleur
comme de terreur. Chirurgiens et médecins des pompiers, tous militaires, sont
les premiers appelés sur place au titre de leur savoir-faire. « C’était pire que Un fait divers exceptionnel : on enlève vingt-six enfants !
les scènes de guerre, enfin, pas pareil. » Il leur fallut amputer à vif, sur place,
Le 15 juillet 1976, dans la petite ville rurale de Chowchilla – 5000
pour sauver des vies, en laisser mourir d’autres, impuissants. Il a perçu, dans
âmes – en Californie, se produisit un fait divers exceptionnel, tant par les
ce moment, comme une déchirure en lui. Cela ne l’a pas empêché de mener
conditions de sa survenue que par les conséquences qui en furent tirées. Ce
son travail à terme. Depuis, il vit avec ces cris, ces regards horrifiés qui le pour-
jour-là, à 16h15, vingt-six enfants, âgés de cinq à quatorze ans, furent kid-
suivent. Aujourd’hui, il veut nous le dire, à nous, les soi-disant « spécialistes
nappés, avec le chauffeur de leur bus, alors qu’ils rentraient d’une journée
du trauma » et, pour ce faire, il a dû aller au-delà d’une honte qu’il ressent
de summer school. L’événement est déjà en soi potentiellement dramatique,
confusément. Il est saisi d’émotion, car il ne peut retenir une idée qu’il vient
d’autant que les enfants vont littéralement « disparaître » pendant vingt-sept
d’avoir : n’y aurait-il pas un lien avec la mort de proches quand il était un petit
heures, au cours desquelles ni les parents ni les autorités n’auront de nou-
enfant ? Un accident de train !
velles. Que s’est-il passé ?
Je me trouvais aussi ramené à cette phrase qui avait marqué la pre-
Le déroulement des événements fut le suivant : 1) Le bus scolaire est
mière séance de ma dernière analyse – « Je suis encombré par des enfants
ralenti par une camionnette, un homme en sort, le visage recouvert d’un bas
morts ! »6 –, ainsi qu’aux rencontres traumatiques de l’Afrique.
et menace le chauffeur avec un fusil, l’enjoignant d’ouvrir le véhicule ; deux
Voilà donc vers où allaient mes pensées quand je me suis trouvé un peu autres hommes masqués y pénètrent alors, refoulant le chauffeur et les enfants
court à répondre « éthique ». Mais cela me fait aussi me souvenir que l’on au fond du bus ; le bus, accompagné de la camionnette, est conduit dans le
m’avait, ce même soir, demandé ce que je pensais des injections de cortisol cours desséché d’un rio recouvert de végétaux. 2) Une autre camionnette les
faites à titre préventif, dès après l’événement traumatique. On m’affirma que y attend et les enfants sont répartis – les plus jeunes d’un côté, les plus âgés
des études randomisées démontraient que cette suppléance au défaut de de l’autre – dans les deux camionnettes dont les fenêtres sont occultées ; les
réaction des corticosurrénales empêchait que le trauma ne s’inscrive dans les enfants sont conduits ainsi pendant onze heures, dans le noir, sans un arrêt,
circuits de la mémoire. sans boire ni manger, jusqu’à une carrière située dans une autre localité de
Californie, à une centaine de kilomètres. 3) Là, à 3h30, les enfants sont trans-
Je ne sais plus, des deux questions, laquelle avait produit en moi le
férés dans un « trou », où les ravisseurs les font descendre par une échelle ;
< trouble qui m’avait gagné dans ce débat. L’invincibilité ou l’effacement de la
mémoire ?
ils sont de nouveau réunis, disposent de quelques matelas, d’eau et d’un peu
de nourriture, mais le trou est refermé, et le « toit » recouvert de terre par les
>
ravisseurs ; en fait, ils sont enfermés dans un semi-remorque préalablement
enterré dans une carrière, qui appartient au père d’un des ravisseurs, la bâche
6 Briole G., « Dévoilements », La Cause du désir, no 83, janvier 2013, p. 89-94.

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun Enfants de Chowchilla :: Daniel Roy

64 65
a été recouverte de terre et le trou d’entrée fermé par des ferrailles. 4) Les ce qu’elle nommera dans son article princeps2 « un indéniable appel au
enfants et le chauffeur vont rester ainsi « enterrés » pendant seize heures, secours ». Il nous faut pourtant supposer que ce fait divers est pour elle une
jusqu’au moment où ils trouveront à se délivrer, après qu’un des enfants – l’hy- aubaine et que ses recherches sont déjà orientées par ce qui s’appelle encore
peractif du groupe – a par inadvertance, fait s’effondrer le toit en bousculant la névrose traumatique chez l’enfant, comme semble l’indiquer la méthodo-
un poteau qui le soutenait ! Les plus grands des garçons et le chauffeur vont logie déjà très élaborée de sa recherche et le fait qu’elle la fasse financer par
alors s’appliquer à dégager la terre et les ferrailles bloquant l’issue ; une fois une fondation consacrée à l’enfance en péril.
tous les enfants sortis, le chauffeur trouvera un téléphone dans les locaux de
L. Terr va en effet trouver dans les circonstances mêmes de ce fait divers
la carrière et pourra avertir les secours. 5) Les enfants seront alors conduits à
tous les éléments qui vont lui permettre de fonder une conception radicale-
la prison du comté, les parents avertis. Les journalistes de presse, radio et télé-
ment nouvelle du traumatisme chez l’enfant, comme générateur direct de
vision sont déjà présents pour couvrir ce moment exceptionnel de la délivrance
symptômes pouvant être regroupés dans une entité nosographique nouvelle :
des enfants sains et saufs, et des retrouvailles avec leurs familles, trente-six
le Post-Traumatic Stress Disorder (ptsd).
heures après le début du kidnapping.
En premier lieu, elle trouve constitué de façon « naturelle » un panel
Fait surprenant : à ce moment-là, on ne sait strictement rien des ravis-
de sujets soumis, suppose-t-elle, à un même traumatisme. En effet, cinq mois
seurs, qui ont disparu comme ils étaient venus, sortis de nulle part. Il n’y a eu
après l’événement, elle peut commencer à rencontrer vingt-trois des vingt-six
aucune revendication, aucune demande de rançon, ce qui rend les faits encore
enfants concernés et à les étudier pendant quatre ans.
plus mystérieux pour l’ensemble de la « communauté », comme ils l’avaient
été pour les enfants eux-mêmes tout au long de l’enlèvement. On ne tardera En deuxième lieu, et ce point est pour elle spécialement important,
pourtant pas à découvrir la culpabilité d’un jeune homme de vingt ans, fils du les parents n’ont pu avoir aucune influence sur les réactions des enfants,
propriétaire de la carrière, et de deux de ses amis, deux frères, qui furent rat- puisque ceux-ci ont été séparés d’eux, sans communication pendant vingt-sept
trapés après une cavale aussi « ratée » que leur tentative délictueuse. Les trois heures. Ce point est essentiel parce que, jusqu’alors, les recherches concer-
comparses n’étaient nullement des délinquants, mais des fils de bonne famille nant le trauma chez l’enfant s’étaient centrées sur la présence des parents ou
ayant terminé leurs études. Ils n’étaient pas encore entrés dans la vie active, et de substituts comme atténuateurs des effets des situations potentiellement
s’ennuyaient dans leur petite bourgade. Influencés, semble-t-il, par le film de traumatisantes.
Clint Eastwood, Dirty Harry, et par une nouvelle d’un certain Hugh Pentecost,
Enfin, L. Terr insiste sur le fait qu’il s’agit ici d’un trauma « strictement
Le jour où les enfants ont disparu1, ils avaient préparé cet enlèvement avec
psychique », dans la mesure où aucun enfant n’a été atteint physiquement
autant de minutie que d’amateurisme, comme en témoigne le moment de la
ou tué.
demande de rançon : ils ne peuvent alors joindre ni famille, ni autorité locale,
toutes les lignes téléphoniques étant saturées par les appels des médias de Ces trois points, qu’elle considère comme au fondement de sa nouvelle
tout le pays, mobilisées par ce fait divers hors du commun ! C’est d’ailleurs approche du trauma chez l’enfant, ressortissent pourtant clairement de la caté-
par la radio qu’ils apprendront la libération des enfants le lendemain matin. gorie des fausses évidences, et cela, en regard des comptes-rendus rigoureux
qu’elle effectue de ses entretiens avec enfants et parents :
Un fait divers expérimental : vingt-six enfants soumis au – Aucun des vingt-trois enfants n’a eu affaire au même trauma. Chacun
même trauma ! témoigne avec les signifiants qui lui sont propres de l’insupportable rencon-
L’événement va défrayer la chronique pendant plusieurs semaines, les tré, et, quand cela se collectivise, il s’agit, comme elle le note, d’un effet de
enfants et les parents vont être interviewés à plusieurs reprises, le chauffeur de contamination à partir du fantasme de l’un des enfants (par exemple, ce qu’elle
bus célébré comme un héros jusqu’à la fin de sa vie, la municipalité va instaurer nomme : « l’hypothèse du quatrième kidnappeur »).
un « Jour des enfants » pour commémorer l’événement, mais, en dehors du – Il s’agit pour L. Terr de démontrer que pendant l’événement « les enfants
débriefing médical de routine, pas d’autres prise en charge ne sera proposée étaient virtuellement seuls », et, pour cela, elle n’hésite pas à minimiser la
aux enfants et aux familles, mis à part un voyage à Disneyland ! place et le rôle du seul adulte présent, le chauffeur de bus, qui sera le héros de
Une professeure assistante en psychiatrie de l’université de Californie, à l’affaire dans la presse. Mais la question est ailleurs : de très nombreux enfants
San Francisco, Lenore C. Terr, aura connaissance d’un article de presse mettant (quinze) témoignent par exemple de leur crainte « de ne plus jamais revoir
en avant ce manque cruel de soutien et la plainte de certaines familles. C’est leurs parents », ou « d’être séparés de leurs frères et sœurs ». Il nous faut donc
< constater qu’au contraire, la plupart des enfants conserve longtemps un lien
>
1 Pentecost H.,“The day the children vanished”, in Dairy detective, Hitchcock 2 Terr L., « Children of Chowchilla : A Study of psychic Trauma »,
A. collected, Random House, Inc., New York, usa, 1969. Psychoanalytic Study of the Child, no 34, 1979, p. 547-623.

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun Enfants de Chowchilla :: Daniel Roy

66 67
à l’Autre, et que c’est précisément ce lien qui sera écorné dans les réactions Il faut ajouter que les circonstances de l’enlèvement liées à l’amateu-
secondaires à l’événement, ce que L. Terr appelle « Destruction of Trust ». risme des ravisseurs ont majoré, pour les enfants comme pour les parents,
cette dimension hors sens, la faisant exister comme volonté de jouissance
Pourtant, L. Terr, en bonne clinicienne, repère avec beaucoup d’acuité,
absolument obscure, manifestation pure du réel du fantasme « on enlève
aussi bien chez les enfants kidnappés que chez les parents, la présence lanci-
un enfant », inclus dans cette création langagière situable aux origines de la
nante de cet « intense besoin de savoir « Pourquoi ? » et « Comment aurais-
nation américaine : kid napping, désignant le rapt des enfants des colonies
je pu être prévenu ? » Questions auxquelles « chacun ne pouvait répondre
pour les vendre comme esclaves.
subjectivement qu’à partir de sa propre expérience »3. La mise en évidence de
ce point lui permet de recueillir les associations signifiantes d’après-coup qui Chaque cas clinique évoqué de façon fragmentée par L. Terr présente
tentent de cerner le trou de l’effraction du réel dans la trame signifiante de des traits qui donnent un accès très vivant, et respectueux, au travail psy-
chaque enfant. Les cas cliniques rapportés démontrent alors de façon exem- chique effectué par « les enfants de Chowchilla » et leurs parents, à partir
plaire qu’il n’y a pas un même trauma pour tous, car ce qui fait trauma pour de sa judicieuse répartition entre « réponses initiales » et « réactions à long
le sujet n’est jamais similaire dans l’imaginaire, ni jamais identiquement référé terme ». Viendront plus tard les « symptômes chroniques », qui feront l’objet
dans le symbolique. d’une étude4 réalisée par elle quatre ans après les faits, et dans lesquels elle
verra la confirmation de son hypothèse : l’événement violent comme cause de
Le trauma comme hors discours la souffrance de l’enfant et de ses symptômes. Son effort de classification se
déplacera alors logiquement, passant d’une méthodologie adaptée au recueil
Fondamentalement, il n’y a pas de mots pour dire le trauma, et c’est bien des témoignages à une tentative d’établir une typologie des événements trau-
ce que recueille L. Terr auprès des enfants de Chowchilla, selon deux modalités matiques chez l’enfant5, qui fait toujours référence chez les spécialistes de
qu’elle isole avec finesse. Au cours de l’enlèvement, elle s’étonne que ce qui psychotraumatologie et de victimologie6.
a été la source principale des peurs des enfants, ce sont « les transferts », les
moments de changement de situation : le transfert du bus dans les camion- Dans ce mouvement vers l’établissement d’un trouble spécifique ptsd
nettes, des camionnettes dans le semi-remorque enterré, puis l’évasion du chez l’enfant, sont alors définitivement perdues les leçons cliniques de Tania,
camion. Ces modifications d’état apparaissent en effet aux enfants comme huit ans, qui veut désormais qu’on l’appelle Tony, pour devenir « une méchante
totalement hors sens, ce sont des moments de « sans raison », alors que l’on de deuxième classe », de Benji, six ans, catalogué hyperactif, qui menace les
repère dans leurs témoignages les associations immédiates qui leur viennent et ravisseurs de les mettre dehors s’ils blessent sa copine Susan, d’Elisabeth, à
qui tentent d’inscrire l’événement dans une trame discursive : référence à des qui les ravisseurs ont pris son nouveau sweet-shirt sur lequel est inscrit I’m a
films, introduction d’une note personnelle – un quatrième homme, une femme, lover not a fighter. Be nice to me, et qui deviendra une téléphoneuse com-
un homme noir, un homme avec une seule jambe ou chauve, éléments que L. pulsive, murmurant Help me, help me, ou encore de Bob, quatorze ans, l’un
Terr va ranger dans la série des « hallucinations ». Cette dimension disruptive, des « héros », qui a œuvré à la délivrance avec détermination et qui, quelques
seule façon de loger le trauma, est désignée par elle comme « peur d’un trauma mois plus tard, tire avec la carabine de son père sur un touriste japonais dont
au-delà » [fear of further trauma] que je traduirais volontiers par « peur d’un la voiture se trouve on trouble devant chez lui, comme la camionnette des
outre-trauma », note clinique précieuse qui indexe ce qui s’inscrit pour chaque ravisseurs au bord de la route… Et tous leurs camarades, qui, avec leurs mots
enfant de la violence initiale – séparation d’avec les parents, d’avec un frère d’esprit, leurs rêves, leurs jeux, témoignent des conséquences qu’ils tirent de
ou une sœur, peur of being shot, ou d’être enterré. cette rencontre a-sensée qui a marqué leur vie d’enfant.
De même, dans la suite immédiate de l’événement, la dimension pro-
prement traumatique sera-t-elle recueillie par cette expression, partagée par Le trauma, c’est ici et maintenant
enfants et parents : « ça peut m’arriver », alors que les éléments désignés Les enfants de Chowchilla ont encore beaucoup à nous apprendre.
comme symptomatiques apparaissent comme le travail de l’inconscient pour D’avoir été exclus pendant tout le temps du kidnapping de leur temporalité
lier un réel impossible à saisir avec les trames discursives – personnelles, fami- et de leur espace de référence, ils se sont trouvés dans un pur présent a-tem-
liales, communautaires – dans lesquelles chaque enfant évolue. Dans le même porel et a-topique. Leurs réponses immédiates comme leurs réactions à long
cadre se situent des phénomènes considérés comme nouveaux et inattendus, terme témoignent de l’insurrection du sujet pour retrouver des marques de
à savoir l’élaboration après-coup de possibles « présages » qui auraient pu
avertir de l’événement – en particulier pour les enfants qui s’étaient disputés
< avec leur mère le matin même de ce jour là ! 4 Terr L., « Chowchilla revisited : the Effects of psychic Trauma four years after
a School-bus Kidnapping », American Journal of Psychiatry, no 140, 1983,
p. 1543-1550.
>
5 Terr L., « Childhood Traumas : An Outline and Overview », American Journal
of Psychiatry, no 148, 1991, p. 10-19.
3 Ibid. 6 Sadlier K., L’état de stress post-traumatique chez l’enfant, Paris, puf, 2001.

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun

68 69
la présence de l’Autre. En ce sens, les reconstructions du passé, dans l’après-
coup, aussi bien que les craintes d’un trauma à venir sont les indices sympto-
matiques de l’effort pour loger cette disruption spatio-temporelle, qui n’est pas Pour tous et pour chacun
sans évoquer pour ce fait divers peu ordinaire les ouvrages de Stephen King :
un autre temps, un autre espace, ponctuels, se sont ouverts qui, en contestant
l’espace et le temps vécus, ont aspiré l’être.
Car ce pur présent est aussi celui du pur désir, désarrimé de toute incar- Comment l’enfant
nation : de cette rencontre-là, le sujet ne sort pas indemne et, à côté de la
dimension de défense logée dans les symptômes, se fait jour, au cœur de ces nous enseigne sur le
symptômes, cette aspiration de l’être par cette volonté de jouissance obscure.
De ce fait, c’est toujours ici et maintenant que le trauma a lieu, d’où sa trauma
répétition, qui ne cessera qu’à ce que le sujet s’en porte lui-même caution, car Didier Cremniter
nul Autre n’est là pour en répondre : c’est fondamentalement à cette injustice-
là qu’il a à se confronter, quel que soit son âge.
L’enfant sujet comme l’adulte
Un premier constat mérite d’être rappelé : il n’y a pas de différence
fondamentale entre l’enfant et l’adulte s’agissant de l’exposition à une expé-
rience traumatique.
Dans le drame qui s’est produit en mai 2013 dans une école parisienne
où un homme s’est donné la mort à proximité immédiate des enfants, certains
adultes pensaient que les plus petits, ceux de maternelle, n’ayant pas direc-
tement assisté à l’événement, n’avaient pas une connaissance précise de la
réalité des faits et, qu’en conséquence, il suffisait de donner des explications
rassurantes à leurs questionnements faisant suite à l’agitation ambiante. Cette
position partagée par certaines maîtresses de maternelle était confortée par
l’idée que de si jeunes enfants devaient être protégés de l’horreur à laquelle
venaient d’être confrontés les plus grands. L’expérience a montré que les plus
jeunes, bien qu’à distance, avaient non seulement perçu l’effet de panique,
mais étaient à même d’évoquer cette rencontre avec le réel. En atteste ce
dessin d’une fillette de trois ans qui peignait la scène du suicide en désignant
le fou avec son arme, le sang, les pleurs des parents, le zizi de son frère, pour
rappeler qu’en réaction à la panique, ce jeune garçon, qui était à proximité du
suicidant, avait perdu ses urines.
Une telle expérience ne fait que confirmer le fait que l’enfant est sujet,
au même titre que l’adulte. L’analyste lui doit, en pareilles circonstances, la
reconnaissance de l’Autre. Il ne doit pas reculer face à l’énigme du réel, mais
favoriser une parole qui reconnaisse pleinement ce champ d’une expérience
hors des représentations habituelles. Cette part indicible se déchire du voile
protecteur de l’imaginaire dans l’expérience traumatique. Ainsi, le trou dans
le symbolique ne reste pas figé comme un espace définitivement inaccessible
à la parole, mais représente, au contraire, un point d’appel pour une mise au
< travail. C’est bien cela que l’enfant demande, et seule cette reconnaissance de
l’Autre sera suivie d’une forme d’apaisement qui viendra mettre un terme à >
la dérive dans laquelle il s’est trouvé emporté. C’est cette orientation qui doit
être visée pour accompagner les parents qui s’interrogent sur quoi dire, quoi
faire pour leur enfant supposé traumatisé, d’autant qu’à cet âge, l’enfant est
retour sommaire retour sommaire
Pour tous et pour chacun Comment l’enfant nous enseigne sur le trauma :: Didier Cremniter

70 71
certainement moins bien armé que l’adulte en termes de références, de repères qui s’était par ailleurs mis en place au sein de la sphère familiale au décours
auxquels il va falloir faire appel dans l’appareil symbolique. de l’épisode critique.

La place d’objet dans le désir de l’Autre L’enfant analysant


Parmi les modalités de réponse que trouve l’enfant, il est intéressant d’en D’autres enfants de ladite école éprouvèrent le besoin de rencontrer
décrire quelques-unes à la lumière de cette expérience. Pour cela, nous nous un analyste, en particulier ceux qui s’étaient trouvés à proximité du suicidant,
référerons au constat de Lacan dans sa « Note sur l’enfant »1 concernant la dans cette expérience où l’espace familier s’était soudainement trouvé envahi
position occupée par celui-ci dans le désir de la mère, en place d’objet a, et par cette confrontation avec le réel. Un certain nombre d’entre eux, dans cet
ce, quelle que soit sa structure, névrose, psychose ou perversion. exercice particulièrement délicat, choisissaient dans un premier temps de ne
pas parler, car, comme ils nous l’apprendront par la suite, c’était la meilleure
Au décours de ce passage à l’acte suicidaire, un enfant de huit ans
façon de parvenir à contenir le processus de jouissance. C’était pour eux la
vivait dans la crainte obsédante, qu’il considérait lui-même comme absurde,
priorité. Ces mêmes enfants, deux ou trois semaines plus tard – c’est-à-dire à
que l’un de ses parents ne se suicide. Avec cette obsession, ce jeune sujet
un moment où ils se trouvaient mieux armés pour résister à cette menace –,
parvenait à faire en sorte que cette expérience puisse trouver à se représenter
parvenaient à venir me rencontrer pour me faire part des différentes solutions
dans l’univers familial et que la chose indicible puisse rejoindre le réseau des
qu’ils avaient inventées pour tenir face à ce risque d’envahissement. Ils com-
signifiants qui lui était propre. Le travail psychique le conduisait sur la voie
mençaient alors par évoquer les terreurs qui les confinaient chez eux, les cau-
de l’objet cause du désir chez l’Autre parental. On pouvait d’ailleurs saisir, à
chemars qui troublaient leur sommeil, l’insécurité qu’ils ressentaient au dehors.
l’écoute de ce couple, la présence de certaines distorsions qui s’exprimaient
C’est alors que, face à l’émergence d’une crainte que ne manquait de susciter
par des tensions assez fortes entre un père plutôt protecteur et une mère dont
chez les parents l’apparition dudit symptôme, désormais accessible à un dire,
le regard et le mode d’être traduisaient une sorte de violence à l’égard de son
il s’agissait, de la façon la plus tranchée qui soit, de situer ce processus, non
mari. L’obsession, inspirée par le réel traumatique du suicide, se trouvait réap-
pas comme le déclenchement d’une pathologie qui allait désormais envahir
propriée dans le roman familial. Le vœu de mort puisé chez l’Autre parental
l’enfant, mais comme la traduction de cette épreuve essentielle que ce dernier
trouvait sa représentation chez l’enfant en position d’objet a, expression du
avait su traverser et dont désormais il pouvait rendre compte. Ce travail, dans
désir maternel.
cette expérience qui s’est prolongée plusieurs semaines, s’est avéré essentiel
Un autre exemple explicite le travail des signifiants lors de l’expérience pour apporter aux parents, et en retour à l’enfant, la clé permettant une lecture
traumatique. Au lendemain du suicide, ce jeune sujet – qui s’était trouvé à juste de ce qui se jouait en réalité pour ces jeunes sujets.
proximité du lieu –, un peu rasséréné par la protection que lui procurait son
On doit alors souligner, à partir de cette expérience, que la demande de
milieu familial, formulait une demande pour le moins surprenante. Il insistait
l’enfant traumatisé doit s’entendre, non pas strictement dans les limites de son
de façon tout à fait inattendue pour que sa mère le conduise à l’hôpital afin
dire à lui, mais aussi dans le cadre symbolique d’où émerge sa parole. Il faut
que l’on puisse l’opérer de la tête. Il espérait – et le formulait ainsi – que
tenir compte du fait que cette parole est supportée, instaurée dans un cadre
l’on pourrait de la sorte prévenir chez lui l’émergence d’une folie qui, comme
qui est aussi celui de l’Autre parental. C’est en cela qu’en l’accompagnant
chez le suicidant, pourrait un jour se révéler et provoquer un passage à l’acte
dans cette expérience inédite, il est essentiel de se démarquer d’une position
analogue à celui qu’il venait de vivre. Cette logique inspirée par une forme
qui serait instrumentalisée par le discours, le langage actuel que ne manque
d’aspiration dans l’imaginaire faisait suite à cette identification marquante au
pas de porter la psychiatrie à propos du trauma. Le ptsd (Post-Traumatic Stress
suicidant. Elle laissait sa mère quelque peu désarmée, se demandant comment
Disorder), le stress traumatique, y figurent parmi les noms du trauma. Au lieu
y répondre. La façon de procéder à une atténuation de cette montée en force
de figer le sujet et de le mortifier dans cette désignation à l’objet ainsi nommé,
de l’identification à l’objet constitua l’essentiel de l’échange qui se tint alors
il est essentiel de mettre en perspective, en particulier chez l’Autre parental,
avec elle. Ici, l’expérience traumatique révélait une forme de rapprochement
l’importance du travail de reconstruction symbolique auquel se livre l’enfant
avec l’objet a. S’appropriant dans cet exercice une part de la jouissance qui
dans les suites de cette expérience. En cela, le moment où il parle de son symp-
s’était dévoilée dans l’espace habituel de vie, il fallait en même temps trouver
tôme est davantage qu’un témoignage de sa pathologie, une reconquête. Et
une réponse qui circonscrive cet afflux au moyen de signifiants plus familiers et
ce, dans la mesure où, en prenant appui sur les références symboliques de
conformes aux représentations de notre civilisation, en l’occurrence le recours
l’Autre, il s’oriente résolument vers cette capacité à réduire les phénomènes
à la médecine. La réponse de l’analyste auprès de la mère fut donc d’inter-
< préter le désir de l’enfant, non pas du côté imaginaire de cette jouissance,
mais dans une possible ouverture vers un processus de réamorçage destiné
à faire appel au symbolique, à la relation d’amour, comme mode de réponse
de jouissance auxquels il a eu affaire.

Pour conclure
>
Si l’enfant ne diffère en rien de l’adulte dans l’appréhension qu’il peut
1 Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373-374. éprouver d’une telle expérience du trauma en tant que rencontre avec le réel, il

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun

72 73
s’agit de lui offrir toute l’attention, toute l’écoute à laquelle il a droit en tant que
sujet. Dans cet exercice, il nous enseigne de façon particulièrement précieuse
les modalités d’un savoir-faire en pareilles circonstances. La spontanéité du Pour tous et pour chacun
dire de l’enfant nous permet de décrypter et de mettre en perspective ce qu’il
en est du trauma en général, et en particulier chez l’adulte. Nous retiendrons
donc que l’enfant, contrairement à ce que l’on pourrait supposer, se révèle le
meilleur artisan dans l’éclairage de ces processus psychiques mis en tension
dans ces situations extrêmes. « Ce n’était même
pas une blessure de
guerre »
Jacqueline Dhéret

Ce jour-là, la présentation de malade a fait ouverture : pour le sujet


d’abord, et pour nous-mêmes, soignants et participants de la Section clinique.
À suivre les signifiants de l’homme qui en avait accepté l’offre, un officier blessé
en mission dix ans plus tôt, nous avons pu entendre combien cette discipline
chère à Lacan peut s’opposer à un savoir qui objective le patient autant que
le clinicien.
Alors même qu’il se pensait guéri, l’homme dit souffrir de syndrome de
stress post-traumatique. Il se retrouve à l’hôpital après une tentative de suicide.
Resté plusieurs années sans pouvoir formuler l’incidence subjective de ce qui
l’avait saisi, il avait pourtant parlé jusqu’à plus soif… de l’événement et de
ses conséquences sur sa vie.

« J’ai vu le coup partir »


Revenons sur la « scène traumatique » de l’accident telle que le patient
la rapporte. Lors d’une expédition dans un pays en guerre, un membre du
commando auquel il appartient commet une erreur. La contingence d’un léger
déplacement fait que le patient se retrouve exposé à un tir malencontreux :
« J’ai vu le coup partir, j’étais pétrifié. » Violemment poussé par un de ses
hommes, il se blesse gravement au visage en tombant au sol. Notons que la
réitération du moment fulgurant où il a vu la balle arriver sans pouvoir agir –
il doit la vie au soldat qui était à ses côtés – met en évidence le défaut d’un
rapport qui puisse s’écrire entre l’effet et la cause. Seule l’expertise de l’armée
est en mesure d’ordonner les faits, de qualifier l’accident, ce qui revient à
imputer à un auteur le dommage subi par une victime. Que dire à cela ? On a
une vérité qui se referme sur des faits et un sujet, bien en deçà du tragique. Si
la tragédie se définit par le souhait du héros d’affronter son destin pour y faire
face, on a là un anti-héros : « Ce n’était même pas une blessure de guerre. »

< L’hypothèse de la psychanalyse >


On ne peut faire parler les événements qu’à travers un sujet, et dans sa
langue. Au temps 1, nous faisons l’hypothèse qu’il y a un sujet, divisé dans son

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun Ce n’était même pas une blessure de guerre :: Jacqueline Dhéret

74 75
rapport à l’Autre du fait du signifiant, mais c’est la rencontre avec l’inexistence a dû lui refaire qui [le] fait souffrir depuis dix ans, et cet œil factice, que nul ne
de l’Autre qui est ici en jeu. La question « Qu’est-il arrivé ? » ne se pose même peut voir. Je voudrais l’enlever et le remettre à ma manière ».
pas. Nous verrons cependant comment, dans l’après-coup, cette « erreur »
prendra l’allure d’un rejet de soi. L’implication subjective
Le temps 2 est celui des interventions chirurgicales qui lui redonnent, Que nous apprend ce patient quant à son implication subjective ?
grâce aux greffes, un visage après la blessure, alors qu’il a perdu un œil. Il peut L’hypothèse de l’implication inconsciente du sujet dans l’événement trauma-
commencer à maudire son destin, et la culpabilité – qui témoigne d’une divi- tique ouvre la possibilité de déplacer l’irruption du réel vers une chaîne signi-
sion subjective – est au rendez-vous. Une douleur persistante – des maux de fiante qui pourrait permettre de l’inscrire dans sa dimension de hors-sens2.
tête – donne corps à la jouissance et devient d’autant plus partenaire de cet Cette orientation suppose de restituer au sujet sa douleur, pour qu’il puisse
homme que son épouse, rencontrée après l’accident, s’y intéresse fortement. l’adresser à l’analyste qui peut maintenir la béance de ce trou. La personne
La figure de la femme dévouée dépose un voile sur le trou laissé par l’irruption n’est pas responsable de l’accident qui fait d’elle une victime, mais le travail
du regard qui, dans la scène traumatique, a visé le sujet. Cette construction analytique peut construire un sujet responsable des effets que l’événement a
symptomatique donne sens à ce qui s’est passé. sur lui. Il convient donc, dans ce cas, de se demander pourquoi il y eut trauma.
Au fil du temps, la douleur n’est plus entendue comme symptôme d’une L’idéal, chez cet homme, concerne un style de commandement et une
névrose traumatique et le sujet est d’autant plus identifié à la victime que vision héroïque du père. La loi du père, dans ce cas, promeut qu’il faut prendre
« l’accident est idiot ». Un vécu d’impuissance s’installe alors pour le patient, soin de ses hommes, des combattants qui sont sous ses ordres. Pas question
sauf lorsqu’il est pris dans ses fonctions militaires qu’il poursuit. Lors de la d’emprunter une autre voie. Une première année de formation est marquée
rencontre avec l’analyste, il énumèrera les situations de la vie familiale où par un mouvement dépressif, vite récupéré, jusqu’à l’achèvement d’études
il a renoncé à son désir, laissant agir son épouse. Le temps s’est écoulé, la brillantes. Puis c’est le réel qui montre à notre officier que le monde n’est pas
plainte adressée au corps médical pour les douleurs n’est plus qu’une vague régi par la loi du commandant que son idéal a façonné. Le traumatisme tient
allusion à ce moment foudroyant où le sujet, coupé de la vie, a vu le trou noir à un hiatus entre la vision du monde telle que la croyance au père l’ordonne,
du canon le regarder. et la scène, si peu glorieuse, de l’accident. Un pilier s’effondre. L’ombre du père
s’étend sur l’objet sexuel, soit sur une femme qui prend soin d’un blessé qui
Dix ans plus tard n’a même pas eu l’occasion d’être un combattant. « Je l’ai choisie, affirme-t-
il, avec les mêmes traits de caractère que mon père, mais dévouée comme ma
Quelle nouvelle configuration amène « l’homme blessé » en psychiatrie,
mère, et d’ailleurs, ils s’entendent fort mal ! »
service qu’il n’avait jusqu’alors jamais fréquenté ? Invité par l’analyste à expli-
quer son geste suicidaire, l’homme lâche, à sa grande surprise, ces mots : « Je
ne reconnais plus ma femme ». Elle l’a épousé alors qu’il portait encore sur S’éveiller d’un songe
son visage les marques de l’affreuse blessure. Séduite depuis peu par un autre Le songe de cet homme, c’est de croire à l’harmonie au sein de sa famille
homme, alors que lui-même a recouvré un visage aimable et un semblant de comme à celle qu’il recherche avec les hommes qu’il dirige, par le dialogue. Il
regard, elle lui oppose le masque froid de celle qui se reproche les années sacri- n’aime pas le conflit, qui n’est pas incompatible, selon lui, avec le statut d’un
fiées à prendre soin de lui. Ces derniers temps, il s’était senti devenir « corps militaire qui doit commander. À l’armée, ça marche, il est très apprécié et il
étranger » dans sa maison, mais il n’avait pas compris que sa femme, avec n’est plus question de cet épisode que ses hommes ignorent. À la maison, sa
laquelle il a eu deux enfants, avait un amant. Lui-même n’est pas spécialement femme, sans doute usée par tant de gentillesse, manie la parole blessante, et
un mari fidèle, mais il a toujours « donné priorité » à son épouse, à sa famille. ce d’autant plus que c’est l’homme blessé, c’est-à-dire châtré, qu’elle aime.
Une tentative de suicide, sans gravité, a lieu après une violente que- Ce sujet, accroché au regard d’approbation et de désapprobation de
relle : « Tu n’as qu’à prendre ta morphine ! » lui dit sa femme, après qu’il lui l’Autre, se soumet à l’impératif cruel de faire « bonne figure » en toute cir-
a parlé de sa souffrance de la voir s’éloigner. « Le signifiant mort fait aussitôt constance, ce qui lui interdit de nommer la méchanceté, celle de l’autre et la
injection »1, précipitant le passage à l’acte, sous le regard de l’infidèle. sienne qu’il ignore totalement. Il ignore qu’il veut néantiser le regard, objet a,
L’homme blessé n’en veut pas à son agresseur qui avait manié maladroi- qui l’a, lui, anéanti.
tement et stupidement son arme quelques années plus tôt, pas plus qu’il n’en Il y aura pour ce patient un deuxième trauma dont il parlera dans l’entre-
< veut à l’infidèle. Le « trauma » pour lui, « c’est l’opération, cette tempe qu’on tien, effet d’une rencontre avec un médecin voulant le guérir du premier trauma
et qui ne ménage pas ses conseils : « Mais enfin, soyez combatif ! » lui dit-il. >
1 Remarque formulée par Sophie Boutin, que je remercie d’avoir établi le 2 Cette hypothèse, formulée par Guy Briole à l’occasion d’une intervention à
compte-rendu de cette présentation de malade. la Section clinique de Lyon, en 2007, me sert de guide.

retour sommaire retour sommaire


Pour tous et pour chacun Ce n’était même pas une blessure de guerre :: Jacqueline Dhéret

76 77
Cette interprétation a lieu après que son rival, l’amant de sa femme, lui a dit :
« Tu es hors-jeu, maintenant c’est moi qui m’occupe d’elle ! » ; intervention
d’autant plus violente, selon l’officier, qu’elle ne manque pas de justesse.
Ce n’est pas seulement du rapport à la castration qu’il s’agit ici, de son
évitement : le trauma, dans ce cas, est l’effet d’une trop grande croyance en
la bienveillance. Il est la conséquence d’une idéalisation qui apparaît lorsque
le fantasme du « commandant qui veille sur ses hommes » se dénude. C’est
lui, alors, qui perd la face.
Cette présentation a réveillé ce sujet qui a entrevu, derrière le visage de
la femme secourable, le regard que lui-même mendie. Ce moment fut entre
l’analyste et lui, une rencontre, mettant en jeu le corps. « Regardez-moi ! »,
semblait-il dire à l’analyste qui écoutait sa plainte avec un certain détache-
ment. Là où, auparavant, il paraissait totalement centré sur sa douleur, il se
redressait, sollicitait son attention, son aide, son assentiment ou sa réproba-
tion. Il a appris que le traumatisme capture d’autant plus le sujet, qu’il fait
de lui une victime propre à attirer la compassion. Ce n’est pas cet affect qui
fait problème, mais le sacrifice de sa propre jouissance vivante et de son désir,
qu’implique toujours cette position.
Quelque chose s’est ouvert qui a permis au psychiatre qui suivait ce
patient de le retenir à l’hôpital, ce qu’il refusait depuis son admission, et de
le suivre dans sa langue, jusqu’au point où il a aperçu qu’il y a des officiers,
des hommes, qui viennent à la place du « commandant tout dialogue », qu’il
n’y a pas.
L’entretien a conduit à un déplacement. Il y eut des moments d’échange,
où le sujet raccrochait l’Autre, ne s’isolait plus, comme le faisait auparavant
« l’homme blessé » avec sa douleur. Il revient alors vers l’analyste qui s’entre-
tient avec lui pour que ce qui s’est mis en mouvement lors de cet entretien
puisse être repris. Seul un interlocuteur orienté par la psychanalyste d’orien-
tation lacanienne est en mesure de faire ici sa place au réel, afin d’en éloigner
le sujet.
Il faut des années, en effet, pour pouvoir parler de syndrome de stress
post-traumatique et ce ne sont pas les débriefings qui peuvent le prévenir.
D’abord, il s’agit de prendre soin des corps, ce que les cliniciens attentifs à ces
patients savent depuis longtemps. Pour parler de trauma, il faut les deux temps
freudiens qui signent la re-prise, dans le fantasme, d’une rencontre avec le
réel que la référence à l’événement ne sature pas. C’est bien dans la rencontre
avec l’analyste que le sujet a chance de pouvoir « construire » son trauma.

< >

retour sommaire retour sommaire


À la lettre
Laisser le corps se dire
Yasmine Grasser
p 80

Petit éloge du trauma


Philippe Hellebois
p 85

Le complexe du tout-dire
Laure Naveau
p 89

>

retour sommaire
©
Laisser le corps se dire :: Yasmine Grasser

80 81
corps d’un événement de jouissance. Dans un récent article intitulé « Parler
avec son corps », J.-A. Miller fait valoir qu’il y a d’abord le dire de Freud qui
À la lettre a fait exister la jouissance – « un corps ne parle pas, il jouit en silence »3 –,
et ensuite le dire de Lacan qui fait exister la jouissance au « corps qu’on a »4.
Que l’homme parle « au moyen de son corps », et « à partir de cette jouissance
une fois pour toute fixée »5, éclaire le dire vrai de la jouissance fixée qui fait
Laisser le corps se dire exister un se dire du corps qu’on a.
Ce se dire sépare le vrai du réel6. Qu’est-ce que cela signifie ? Lacan a
Yasmine Grasser repéré depuis longtemps que la vérité parle, certes, mais que, ne pouvant se
dire toute, elle ne peut que se mi-dire. Dans le Séminaire …ou pire, il « casse
sa formule du mi-dire » : ou bien y en a, Yad’lun, ou bien pas de deux, pas
de rapport sexuel au niveau du réel7. Il y a donc une jouissance du corps qui
existe, un dire vrai du réel qui trouve à se dire : soit dans la répétition du y en
a du Un de jouissance qui se répète dans un symptôme, soit dans l’impossible
du rapport sexuel comme butée du symbolique dans l’expérience analytique.
Laisser le corps se dire signifie que se dise ce Yad’lun qui s’est écrit dans
Parler n’est pas dire, et dire n’est pas se dire. Dans « L’étourdit », Lacan le corps8. L’homme, en parlant, n’a que le choix de témoigner de son rapport au
distingue chacun de ces termes, les situant l’un par rapport à l’autre selon le trauma de lalangue qui commémore l’irruption de la jouissance. On verra que
principe de rétroaction du graphe. Il en résulte une logique d’emboîtement Colette le démontre à partir de quelques signifiants qui avaient polarisé, au
topologique qui vise à faire exister la psychanalyse. L’enjeu est éthique. Lacan cœur de sa pratique d’écriture, une jouissance fixée en elle, et qu’elle retrouvait
ne le cache pas, le faisant savoir dès le début du texte quand il écrit que « le au détour d’un mot, d’un souvenir. En psychanalyse, ce signifiant qui a marqué
dire de Freud s’infère de la logique qui prend de source le dit de l’inconscient. le corps est à reproduire. L’opération de l’analyste vise alors à en soustraire la
C’est en tant que Freud a découvert ce dit qu’il existe »1. Lui-même s’est voué jouissance, soit à mettre le se dire du Yad’lun de Lacan au pied du mur. Cet
à la tâche de restituer aux analystes le dire de Freud, à partir de l’expérience. enjeu est présent dans la pratique analytique dès les entretiens préliminaires.
Aujourd’hui, Jacques-Alain Miller, en faisant exister le dire de Lacan qui a sorti On verra que Lacan en donne au moins une indication9.
l’expérience analytique de sa stagnation, force cette expérience à se dire. Cette
mise en perspective révèle à l’analysant qui veut le savoir que, par cet d’emboî- Le projet fou de Colette
tement, la vérité de ses dits est nouée aux dires de Freud et de Lacan qui ont
Colette a cherché à cerner le dire vrai de la jouissance en voulant écrire
fait chacun exister le discours analytique ; elle est aussi nouée au se dire dont
« Le roman d’une enfance »10. Elle s’y essaiera à l’âge de cinquante ans, à partir
un ae témoigne – lequel fait exister le réel de la psychanalyse dont Lacan a pu
de récits courts qui parlent d’elle et constitueront le volume de La Maison de
dire qu’il était son symptôme. Chaque génération d’ae a pour mission de faire
Claudine11. Dans trois d’entre eux12, elle se souvient de la petite fille qu’elle
exister le se dire de ce qui reste oublié de la psychanalyse.
était entre sept et dix ans, de son enfance solitaire livrée à l’énigme du corps
et ses événements de jouissance. Colette avait été laissée libre de lire, jouer,
Que se dise le Yad’lun
Lacan a forgé l’expérience de ce se dire en introduisant la dimension
3 Miller J.-A., « Parler avec son corps », Mental, no 27-28, 2012, p. 132.
du corps dans l’expérience analytique ; non pas le corps spéculaire ni le corps 4 Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.
biologique, mais le corps qui jouit du fait qu’il est parlant. Le corps des par- 5 Miller J.-A., « Parler avec son corps », op. cit., p. 132.
lants en analyse est donc mis à l’épreuve du dit, du dire, du se dire. Le se dire 6 Lacan J., Le Séminaire, …ou pire, op. cit., p. 185-186.
vise le dire vrai2 de ce qu’a à dire un corps de parlant. Ce dire vrai n’est pas 7 Ibid., p. 186.
du même registre que le dit dont on interroge la vérité, ni même de celui du 8 Ibid., p. 127.
dire de l’ordre du discours qui existe au dit comme plus-de-jouir. Ce dire vrai 9 Miller, J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Être et l’Un », enseignement
qui existe au corps qui jouit de parler concerne le choc initial de lalangue sur prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de

< le corps. C’est un traumatisme. Que puisse se dire ce dire vrai dans l’expé-
rience analytique implique l’accès aux mots de lalangue qui ont marqué le
Paris viii, inédit. Voir particulièrement les cours des 16 mars et 25 mai 2011
pour l’ensemble de ce travail.
10 Colette, « Notice », La Maison de Claudine, Œuvres ii, Paris, Gallimard,
>
Bibliothèque de la Pléiade, 1986, p. 1609.
1 Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 454. 11 Ibid., p. 967-1090.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 185. 12 Ibid., p. 978-987.

retour sommaire retour sommaire


À la lettre Laisser le corps se dire :: Yasmine Grasser

82 83
vagabonder à l’envi. Seule pouvait la retenir la voix maternelle. Elle avait décrit Une analyse est-elle traumatique ?
dans ces récits la présence de la jouissance du corps qui se jouit, non bridée Peut-on viser la mise en œuvre de ce véridique traumatique à l’orée de
par ses parents ; elle avait aussi essayé d’y enserrer la trace signifiante de ce se l’expérience analytique, comme l’écrivain Colette le convoquait avant d’écrire
dire impossible de la jouissance sauvage qui s’invitait dans son corps d’enfant. chacun de ses récits ? La question se pose si l’on envisage qu’une analyse
Elle a réussi à faire sourdre du signifiant ayant marqué son corps, traumatisant conduite à son terme vise à repérer le fait qu’un signifiant a marqué un point
et exquis à la fois, un réel qui a déterminé son existence de femme libre et du corps et que, ce repérage étant obscurci, l’aide d’un analyste a été requise17.
d’écrivain. On peut appliquer à La Maison de Claudine le terme de « biogra- Comment un analyste aidera-t-il l’analysant potentiel à dire non seulement le
phie seconde, […] dite infantile »13 dont se sert Lacan pour frapper les esprits vrai de ce qui lui arrive, mais aussi le véridique du dire vrai du signifiant qui a
et qualifier le mode de présence sous lequel est offert au sujet la jouissance. marqué le corps, qu’il se dise comme réel ? Lacan, dans son Séminaire …ou pire,
Dans son jardin, Colette se souvient avoir profité avec ivresse de son interroge comment introduire cet enjeu dans l’expérience analytique et mettre
corps, vivant, congestionné et qui éclate telle une bulle de savon sous l’action un terme aux entretiens préliminaires. Il y donne au moins une indication qui
du signifiant. Il s’agit du mot marin dans « La Petite », enlèvement dans concerne la position de l’analyste : « le premier pas de l’expérience analytique,
« L’enlèvement », presbytère dans « Le curé sur le mur ». En tant qu’elle a un écrit-il, est d’y introduire l’Un comme l’analyste qu’on est »18.
corps, son art s’enracine dans ce réel de la pulsion du corps qui se jouit. Le mot L’Un surgit de l’analyste « qu’on est ». Dans le contexte de ce Séminaire,
qui émerge, arraché à la langue maternelle, vient soudain percuter son corps, cette formule est à référer à l’ontique de Lacan. L’analyste n’est pas un être,
y commémorant la rencontre initiale du langage avec la jouissance, la laissant l’Un existe à l’être. Cet analyste, s’il s’est analysé, s’est défait de toutes les
« absente » à elle-même – ce qu’elle a inscrit par des points de suspension. fictions de l’être qui l’avaient habité, jusqu’à dénuder le Un de jouissance qui
La Maison de Claudine était pour Colette son « livre le plus véridique, a marqué son corps. Cet Un fait la racine de son symptôme. Mais il n’existe
celui où il y a le moins de transposition »14. Un livre véridique signifie littérale- de l’analyste que par la grâce d’un analysant. Donc, rencontrer un dit-analyste
ment « qui dit la vérité ». Colette ne se souciait pas de la vérité. Le mot véri- ne suffit pas à devenir un analysant, il faut que « l’analyste qu’on est » sache
dique, écrit par elle en italique, attire l’attention. Il est composé de vrai et de de quel Un il s’agit. Lacan n’introduit pas n’importe quel Un. Il récuse les Uns
dire, ce qui signifie dire vrai. Alain Rey a répertorié l’usage qu’a fait Colette de de divertissement, bien qu’il aime à prouver qu’ils ne sont que des tentatives
ce terme en proposant cette définition : « ce qui présente un caractère de vérité, pour énoncer le rapport sexuel impossible. Le Un qui l’intéresse, pour tenir
de conformité avec le réel : qui ne trompe pas »15. Lacan distingue le réel qui la position de l’analyste, il le trouve dans le Parménide de Platon et dans la
ne trompe pas du vrai, ce que ne fait pas A. Rey. Cependant, il a entr’aperçu le théorie des ensembles. Il s’agit d’un Un de différence, n’ayant pas d’Autre et
rapport lacanien de Colette à la langue. Dans son Séminaire …ou pire, Lacan venant en lieu et place du rapport sexuel qu’il n’y a pas chez l’être parlant.
emploie le mot « véridique » pour évoquer le Parménide : « c’est l’Un qui se Cet Un ne fait pas deux. Toute tentative de vouloir faire couple échouera sur
dit. Il se dit en visant à être vrai », et quelques lignes plus loin : « l’Un, quand cet Un qui existe à l’être.
il est véridique, quand il dit ce qu’il a à dire, on voit où ça va, en tout cas à Ce « Un qu’on est » résulte de sa propre expérience analytique, un ana-
la totale récusation d’aucun rapport à l’Être »16. Ainsi le dire vrai de l’Un, de lyste y apprend à résister aux captures de l’imaginaire et aux moires de l’être.
l’ordre du « véridique », récuse tout rapport à l’Être. On en déduit que le dire Mais comment ce « Un qu’on est » est-il constitutif du « premier pas de l’expé-
vrai du Un de jouissance existe à toutes les fictions de l’Être et ne peut se rience analytique » ? Lacan explique ce qu’il attend de ce Un : qu’il provoque
dire qu’en tant qu’il s’est écrit. Colette, dans chaque récit de La Maison de une réponse d’analysant et donc mette un terme aux entretiens préliminaires.
Claudine, s’est efforcée de faire apercevoir un moment d’existence au sens de Il faut noter ici le moment de la mutation de celui qui est venu voir Lacan,
Yad’lun qui existe comme écrit dans le corps. Et en effet, ces récits introduisent pas encore un analysant, et qui le devient quand il « vous reproche de n’être
« à l’unique de son corps », sa langue étant son seul guide. qu’un entre autres »19. C’est, selon Lacan, « le premier mode de manifestation
Ce Yad’lun, jouissance du Un qui ne ment pas, la faisait s’enfuir tout au de l’analysant qui surgit ». Ce reproche que l’analysant adresse à l’analyste –
fond du jardin et rester là, « si tranquille », dans l’attente du moment à la fois « n’être qu’un entre autres » – signe donc pour Lacan l’entrée dans la logique
si redouté et désiré. On peut dire que le roman le plus véridique de Colette de l’expérience. Ce premier pas dans l’expérience analytique a nécessité « l’Un
est bien celui qui s’est imprimé sur son corps comme « Histoire d’Uns », selon qu’on est » et le « n’être qu’un entre autres », deux sortes de uns qui n’ont
l’intitulé donné par J.-A. Miller à l’un des chapitres du Séminaire …ou pire. pas la même valeur, le « Un sans deux », et le « un entre ». Le « un entre »,
c’est l’Autre « dont il s’agirait dans le rapport sexuel »20.

< 13 Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, p. 332. 17 Ibid., p. 151.
>
14 Colette, Œuvres, op.cit., p. 1619. 18 Ibid., p. 127-128.
15 Le Robert, Dictionnaire culturel en langue française, Paris, 2005. 19 Ibid., p. 228.
16 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, op. cit., p. 185. 20 Ibid., p. 120.

retour sommaire retour sommaire


À la lettre

84 85
Mais Lacan explique bien que l’analysant ne s’aperçoit pas tout de suite
que de « ces autres, il n’a rien à faire avec eux », ils servent juste à fonder
d’eux, le deux du couple, et « c’est pourquoi il voudrait être le seul avec l’ana- À la lettre
lyste pour que ça fasse deux ».
En résumé, introduire « l’Un qu’on est » dans l’expérience permet que
l’analysant se manifeste comme aspiration à l’être deux, soit à faire deux. Ce
premier pas de l’expérience consiste à faire la place à un dire qui est encore
voilé, mais qui aura à se dire pour faire exister le dire vrai qui ne peut pas se
Petit éloge du trauma
dire. L’analysant ne pourra en effet que se diviser et admettre qu’il ne produit Philippe Hellebois
aucune vérité, qu’il bute sur les deux faces du mi-dire : l’impossible à écrire du
rapport sexuel et l’impossible de se dire de ce qui s’est écrit comme Yad’lun.
Pour conclure, une question : pourquoi un analysant apprend-il dans son
analyse qu’il a eu un parent traumatique ? Une analyse n’est pas en soi trau-
matique. Lacan souligne que tous les praticiens ont constaté qu’une analyse
est une production de névrose21. Le pas de plus de Lacan a été de s’apercevoir C’est le réel qui permet de dénouer effectivement ce dont le
que « cette névrose n’est atteignable que dans la mesure où l’action des symptôme consiste, à savoir un nœud de signifiants.
parents s’articule de la position de l’analyste ». Pourquoi cette précision ? Parce
Jacques Lacan, « Télévision »1
que l’action du « parent traumatique » ayant convergé par le passé vers un
signifiant qui a émergé de la névrose produite, cette névrose comporte pour
l’analyste que tout ce qui s’articule dans l’expérience s’ordonne des effets
de ce signifiant. Ainsi, l’analysant repérera l’agent traumatique comme étant Le trauma n’a pas bonne presse et, des Grecs à nos jours, ce n’est qu’ac-
celui qui aura contribué, « innocemment » précise Lacan, au traumatisme de cidents, blessures, fractures ou, de façon dite « figurée » par les dictionnaires,
lalangue sur le corps. On le conçoit dans la mesure où le destin du corps des déroute et désastre – l’étymologie reste obstinément sinistre. Freud amorça un
parlants est de témoigner des mots dont le langage a fixé la jouissance dans virage spectaculaire en abandonnant sa théorie de la séduction, à l’origine de
l’enfance. la névrose, pour celle du fantasme. La catastrophe ne disparaissait pas entiè-
rement mais, en quelque sorte, se métamorphosait en un trait aussi néces-
Colette a décrit comment certains mots, qu’elle a fait siens dans sa soli- saire que structural – indispensable au névrosé, le fantasme est en son fond
tude, séparés de l’Autre, se sont trouvés soudain liés à l’écho en elle de la voix toujours un peu masochiste puisqu’il s’agit toujours d’un scénario organisant
maternelle et ont percuté son corps. Il n’y a que le traumatisme de lalangue. un se faire… battre, manger, chier, voir ? Enfin Lacan vint et, le premier, fit
Un petit enfant en témoigne au moment de ses premières énonciations, car sentir dans son texte, aussi classique que méconnu, « Jeunesse de Gide ou la
celles-ci s’autorisent d’un événement de jouissance ayant marqué son corps, lettre et le désir », que le trauma pouvait aussi avoir une vertu, celle de porter
et qui restera pour lui probablement inoubliable. la vie, fut-elle brutale, là où il y avait la mort.
Il notait que Gide avait très mal commencé, et qu’il était un enfant
mortifié, au point de n’avoir pas figure humaine. Ceci veut dire que la jouis-
sance de cet enfant rechigné et idiot2, en proie à une masturbation compul-
sive sans dissimulation ni culpabilité, n’était appareillée d’aucun semblant.
La mortification n’installait en sa jouissance, que Lacan qualifiait de primaire,
qu’un abîme : ne le menaient à l’orgasme que la destruction pure et simple,
ou encore le récit de la transformation de Gribouille en rameau de verdure
dérivant au fil de l’eau – soit des formes, selon Lacan, « parmi les moins con-

1 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 516.

< 2 Ce sont les propres termes de Gide que Lacan tempère d’une expression
plus précise, celle d’« enfant disgracié ». Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la
lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 756. Voir aussi, Miller J.-A., «
>
Sur le Gide de Lacan », La Cause freudienne, no 25, septembre 1993. Voir
également Hellebois Ph., Lacan lecteur de Gide, Paris, éditions Michèle,
21 Ibid., p. 151. 2011.

retour sommaire retour sommaire


À la lettre Petit éloge du trauma :: Philippe Hellebois

86 87
stituées de la douleur de l’existence »3. L’on en trouve une description quasi main dans ma chemise entrouverte, demande en riant si je suis chatouilleux,
clinique dès les premières pages des Mémoires de Gide, intitulées Si le grain pousse plus avant… J’eus un sursaut si brusque que ma vareuse se déchira ;
ne meurt, dans lesquelles il montre comment l’enfant qu’il était se masturbait le visage en feu, et tandis qu’elle s’écriait : “Fi ! le grand sot !” – je m’enfuis ;
sous la table du salon pendant que sa mère recevait, ou encore dans la salle je courus jusqu’au fond du jardin ; là, dans un petit citerneau du potager, je
de classe avant d’être surpris par l’instituteur. « J’alternais, disait-il, le plaisir trempai mon mouchoir, l’appliquai sur mon front, lavai, frottai mes joues, mon
et les pralines. »4 François Mauriac, qui s’y connaissait en matière de macéra- cou, tout ce que cette femme avait touché. »7
tion morbide, pouvait ainsi, bien plus tard, être pris devant une photo de cet
Trois fois rien, c’est déjà quelque chose, qui constitua indéniablement,
enfant d’une sorte d’horreur théologale, alors qu’Henri de Régnier y trouva
selon Lacan, pour l’enfant Gide alors âgé de treize ans, un trauma, soit un
l’occasion d’un mot d’esprit qui touchait juste : « Ci-Gide ».
désir venant du dehors alors que rien en lui ne pouvait l’accueillir8. Qu’est-ce
La raison de cette triste conjoncture est double, comme les parties consti- que cela changea ? Le principal, puisque par ce biais incongru, il acquit enfin
tutives de ce que l’on appelle un couple. Son père, par sa mort trop précoce figure d’homme, c’est-à-dire devint désiré et désirant, autrement dit vivant.
alors que Gide avait onze ans, n’avait pas eu le temps de lui donner la parole Ses modalités en furent, comme chez chacun, évidemment singulières, Gide se
qui « humanise le désir », soit celle par laquelle il le rend supportable à l’en- distinguant en plus par le souci permanent de s’expliquer – « Nous devons tous
fant. L’Autre de ce désir, sa mère, était un personnage particulièrement peu représenter » disait-il, formule constituant le pur secret de sa vie9 –, souci dont
vivant, c’est-à-dire très peu connecté au phallus. Aussi peu avenante aux pré- son œuvre même sera le produit. Il devint désirant, mais en femme, identifié à
tendants qu’aux grâces, selon Lacan, elle n’usait que de la parole qui protège son aimable tante, et ne désira donc que le petit garçon qu’il fut dans ses bras
et interdit, et surtout ne connaissait l’amour que réduit aux commandements – comme il ne pouvait en être l’objet, il s’identifia au désir même de celle-ci.
du devoir. De désir lié au phallus et à l’homme, aucune trace, et elle n’avait
Il devint aussi un grand amoureux, l’homme d’un seul et unique amour,
de passion que contenue et idéalisée pour sa gouvernante – le régime de sa
celui qu’il voua à sa cousine germaine Madeleine, la fille de sa séductrice, dès
jouissance était celui que Lacan qualifie d’abnégation5. C’est dire que le désir
lors que, peu de temps après, il la retrouva en larmes. Elle pleurait l’infortune
de la mère n’avait pour l’enfant Gide d’incidence que négative pour en faire
de son père trompé, et Gide n’eut de cesse de la protéger de ce désir même :
le mort-vivant évoqué plus haut.
« Ivre d’amour, de pitié, d’un indistinct mélange d’enthousiasme, d’abnéga-
C’est sur ce terrain pétrifié que surgit une autre figure du désir féminin tion, de vertu, j’en appelais à Dieu de toutes mes forces et m’offrais, ne conce-
sous les espèces de la tante de Gide, la femme de son oncle, frère de sa mère, vant plus d’autre but à ma vie que d’abriter cette enfant contre la peur, contre
créature ensoleillée, sensuelle et scandaleuse, qui ne se contentait pas du le mal, contre la vie. »10 Ce fut un amour indestructible mais mort, ainsi qu’un
régime de privations ayant cours dans cette famille protestante rigoriste – « un mariage tout aussi idéal, et Gide ne craignait pas de comparer son couple à
fief de religionnaires et un parc de maternage moral »6. Tout en trompant son celui de Dante et de Béatrice.
mari qu’elle finira par quitter, elle aura le temps de séduire le petit Gide, et
Il sortit de tout ceci, non pas divisé mais clivé, déchiré entre deux parts
ceci sans devoir recourir aux grands moyens – probablement ne s’aperçut-elle
hétérogènes de lui-même. D’un côté, il continuait à mêler l’amour et la mort,
même pas de ce qu’elle faisait puisqu’elle se contenta, selon le récit qu’en
et, de l’autre, dans l’imaginaire, il désirait le reflet de ce qu’il avait lui-même
donna Gide dans La porte étroite, de fort peu : « « Un jour de l’été […],
été quand il avait rencontré le désir et la vie. Jacques-Alain Miller a donné de
j’entre au salon chercher un livre ; elle y était. J’allais me retirer aussitôt ; elle
cette conjoncture un mathème aussi saisissant que lumineux (- / φ), montrant
qui, d’ordinaire, semble à peine me voir, m’appelle : “Pourquoi t’en vas-tu si
combien la soustraction symbolique et la compensation imaginaire jouaient
vite ? Jérôme ! Est-ce que je te fais peur ?” Le cœur battant, je m’approche
leur partie séparément. Le désir de l’intruse fit donc office de réel violent,
d’elle ; je prends sur moi de lui sourire et de lui tendre la main. Elle garde ma
sauvage, mais aussi salvateur – violent de ne venir que du dehors sans corres-
main dans l’une des siennes et de l’autre caresse ma joue. “Comme ta mère
pondre en lui à rien sinon à une sensualité primaire forte mais diffuse ; sauvage
t’habille mal, mon pauvre petit !” Je portais alors une sorte de vareuse à grand
de ne se préoccuper nullement de ce qu’il pouvait comme enfant en supporter ;
col, que ma tante commence à chiffonner. “Les cols marins se portent beau-
coup plus ouverts !” dit-elle en faisant sauter un bouton de chemise. – “Tiens,
regarde si tu n’es pas mieux ainsi !” – et, sortant son petit miroir, elle attire
contre le sien mon visage, passe autour de mon cou son bras nu, descend sa 7 Gide A., La porte étroite, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1958,
p. 500.
8 Lacan J., « Jeunesse de Gide … », op. cit., p. 753-754. Voir aussi Lacan J.,

< 3 Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil,
1998, p. 258.
4 Gide A., Si le grain ne meurt, souvenirs et voyages, Paris, Gallimard,
Le Séminaire, livre vi, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 259.
9 Lacan J., « Jeunesse de Gide … », op. cit., p. 752, note 3.
10 Gide A., La Porte étroite, op. cit., p. 503-504. Lacan considère d’ailleurs que ce
>
Bibliothèque de la Pléiade, 2009, p. 120. vœu de protection d’un garçon de treize ans pour une fille de quinze signe
5 Lacan J., « Jeunesse de Gide … », op. cit., p. 745 et 754. l’immixtion de l’adulte dans son monde. Cf. Lacan J., « Jeunesse de Gide… »,
6 Ibid., p. 746. op. cit., p. 753.

retour sommaire retour sommaire


À la lettre

88 89
mais salvateur de le mettre en rapport pour la première fois avec un autre
désir que celui du devoir, un désir qui lui permit de devenir celui qu’il a été11.
L’on pourrait se faire l’avocat du diable en se demandant le lien de tout
À la lettre
ceci avec la pratique de la psychanalyse, d’autant que Gide ne s’y est pas risqué,
hormis six malheureuses séances dans les années trente, et sur lesquelles, lui
d’ordinaire si prodigue en détails et révélations, ne s’est guère expliqué. Lacan
a néanmoins souligné à son propos combien la position du parent traumatique Le complexe du
pouvait nous intéresser de par sa proximité avec celle du psychanalyste – le
premier produisant innocemment la névrose, tandis que le second reproduit, dit
encore Lacan, la dose de jouissance qu’elle contient12. De son côté, J.-A. Miller
tout-dire
souligne combien le statut du psychanalyste est supporté par le non-sens, ce Laure Naveau
qui doit plutôt le pousser à jouer à l’événement de corps et à faire semblant
de traumatisme13. C’est dire que si notre ressort, sous les espèces du réel, est
identique au parent en question, notre usage doit évidemment s’en démar-
quer. Si les parents ignorent quelles sont les touches du clavier logique de leur
enfant qu’ils actionnent, il ne peut en être de même de l’analyste qui ne fait Le fait qu’un enfant dise peut-être, pas encore, avant qu’il soit
pas d’interprétation sans se demander ce que l’analysant pourra en supporter. capable de vraiment construire une phrase, prouve qu’il y a en lui
Il y a entre les deux positions la différence d’un calcul, et donc, tout un monde, quelque chose, une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage
même s’il est mince – le réel fait l’efficacité de l’analyse, mais aussi son péril. se trouve laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec
lesquels il va jouer, avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille.
Jacques Lacan, Conférence à Genève sur le symptôme

L’eau du langage laisse au passage ce que Lacan a appelé la lalangue.


Chacun parle sa langue. La psychanalyse a mis en valeur le fait que le moment
où le désir s’humanise est celui où l’enfant naît au langage. Humanité du
langage.
Dire que le sujet est un effet de discours, essentiellement du discours
parental, c’est supposer qu’il est parlé avant d’être parlant. Mais dans ce
qu’il advient de nous, au-delà de nos déterminations signifiantes, chacun a sa
part. Par exemple, dans la façon dont nous nous emparerons des signifiants
de l’Autre, de cette langue que l’on dit « maternelle », pour la faire sienne,
pour y mettre du sien. Il y a une mise propre du sujet, une mise libidinale, qui
est décisive face au savoir de l’Autre, au discours de l’Autre, et une modalité
de réponse singulière à la demande et au désir de l’Autre dont nous sommes
dépositaires, qui sont essentielles à la position d’un sujet.
Qu’est-ce qui, dès lors, de la langue, de l’entrée dans le langage, peut
faire traumatisme ? Et quelle décision de l’être nous en extrait ?

Les mots qui blessent


Lacan s’est beaucoup amusé avec la langue. Il a inventé des néologismes
< 11 Lacan J., « Jeunesse de Gide … », op. cit., p. 756, et Les formations de
l’inconscient, op. cit., p. 259.
12 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 151.
heureux, pour faire résonner, dans la langue, l’os de son propos. Pour dire le
traumatisme qui, dans son lien à la langue et au malentendu, a pour consé-
quence d’affecter chacun dans son corps, il a forgé le terme de troumatisme :
>
13 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse »,
enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de impossible de tout dire, il y a un trou dans le langage, un trou dans l’Autre du
l’université de Paris viii, cours du 17 décembre 2008, inédit. langage, qui laisse le sujet démuni. Pour parler du sujet de l’inconscient, en

retour sommaire retour sommaire


À la lettre Le complexe du tout-dire :: Laure Naveau

90 91
tant qu’être parlant affecté par le langage, il a construit le vocable de parlêtre « Vous avez dit bizarre ? »7, portant sur l’interprétation analytique, développait
qui a fini par remplacer celui d’inconscient freudien. Et pour rendre compte du ce point vif : est-il normal que le psychanalyste soit quelqu’un de si bizarre ? En
fait que chacun parle sa langue, de ce que la langue contient ce que chacun fait, il soulignait que la bizarrerie de l’interprétation de l’analyste résonne avec
y ajoute d’affect, de jouissance, il a inventé lalangue, qui résonne avec la lal- la bizarrerie du patient qui vient en analyse. Car l’inconscient, c’est, en effet,
lation du petit enfant, qui lie les sons avant les sens. ce qui fait faire des bizarreries. Et le psychanalyste est celui qui sait se faire le
partenaire du sujet d’un inconscient bizarre, sans se fixer de but éducatif, ou
Dire lalangue en un seul mot, c’est donc désigner – selon la belle expres-
réactionnaire, face à la bizarrerie, face au bouleversement des normes de la
sion que Jacques-Alain Miller en a donné dans un texte intitulé « Théorie de
civilisation dite « hyper moderne », et face au « tout dire », au « tout montrer »,
lalangue »1 – la langue du son, celle d’avant le sens, que la psychanalyse a
au « tout voir » compulsifs de cette civilisation déboussolée.
libérée de ses chaînes. Et ainsi n’échappe-t-elle pas aux malentendus, « parce
que les sens croissent sur les sons »2. Ce qui se découvre alors dans une analyse, poursuit J.-A. Miller, c’est que
le sujet souffre essentiellement de choses qu’on lui a dites. « Il souffre des mots
Un nouveau complexe familial est ainsi en question : le complexe du
qui blessent : C’est le monde des mots qui crée le monde des choses », écrivit
tout-dire. Le traumatisme vient ici d’un dire malheureux, du mot qui blesse.
Lacan dans son grand texte fondateur8. Le pouvoir des mots est le pouvoir de
C’est ce noyau traumatique, celui du déchainement du sens, qui peut nommer : « La nomination est ce qui noue et tresse, à travers les générations,
être retrouvé dans la langue du transfert avec un analyste. le fil des lignées »9. C’est ce qui nous inscrit dans la suite des générations, hors
de laquelle le sujet se retrouve sans point d’appui.
En encourageant le patient à parler, à dire n’importe quoi, un analyste
sait, parce qu’il en a fait lui-même l’expérience et en a démontré les effets
au cours de sa formation, qu’un savoir insu se cache dans ce qui se dit. Le Entrer dans la danse du langage
sujet pâtit de ne pas savoir ce qui se dit, et qui constitue sa réponse à ce qui Dans le rapport au savoir que promeut la psychanalyse, il s’agit donc
s’entend. La sortie du Séminaire vi de Lacan, Le désir et son interprétation, d’accepter d’en passer par ce stade du bizarre pour entrer dans la danse du
nous met au défi d’extraire les perles de ce qu’interpréter signifie. Un dire peut langage. C’est ce qui s’appelle l’apprentissage, disait encore J.-A. Miller : on
alors s’effacer « derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend »3, et là réside la apprend d’abord à parler comme tout le monde, même si c’est à ce stade
nouveauté de la psychanalyse. que l’on se bricole, à l’occasion, une langue à soi, dont on tire une jouissance
Plus que d’un silence ou d’un secret, la psychanalyse révèle que nous toute spéciale.
sommes malades d’un dire. « Le sujet vient en analyse essentiellement parce Pour devenir homme, nous avons besoin de ce bain, de cette eau de
qu’il est malade de certains énoncés »4. Il est malade d’un dire qui a résonné langage. Et lorsque Freud invente la psychanalyse, c’est-à-dire l’association
dans son corps et qui y a laissé des traces, des marques de symptômes comme libre, il apprend à l’humanité à parler, à jouer avec la langue d’une façon nou-
événements de corps, comme traumas. Et la psychanalyse est venue proposer velle, sans s’occuper du bon sens. Mais surtout, il apprend à reconduire le sujet
aux parlêtres que, tels des hiéroglyphes, ces marques puissent être déchiffrées. vers un bien dire salutaire, marqué par le pas-tout dire.
La fonction de l’analyste réside alors, en ce sens, dans le fait de désamorcer
les énoncés dont le sujet a pâti, pour le conduire en un point où, précisément, Si cela allège, en effet, de laisser l’initiative aux mots, de relâcher les
il pourra faire de la langue son propre symptôme, un symptôme hors sens. Et liens du son et du sens dans un rapport aléatoire, comme le poète Tristan Tzara
où il pourra habiter son corps5. l’évoque lorsqu’il écrit que « les cloches sonnent sans raison », l’analyste est là
pour cela. L’analyste est là pour que ces liens se relâchent, pour que surgisse
Si la psychanalyse opère avec la parole, ce qui s’est construit avec la du nouveau dans la vie, dans notre façon de dire, de s’affranchir des dits qui
parole peut se défaire par la parole6. La conférence de J.-A. Miller intitulée ont laissé des marques, qui ont fait traumatisme.
La psychanalyse est créatrice parce que l’analyste agrandit les ressources
de lalangue. Il élargit le circuit en ouvrant un espace relativement à la langue
1 Miller J.-A., « Théorie de lalangue (rudiments) », Ornicar ?, no 1, janvier 1975, maternelle. Il tempère ainsi un réel contenu dans l’énigme du sens, qui peut
p. 16-34. terrifier le petit enfant. L’art du langage se noue alors au réel de la langue et
2 Ibid., p. 33. le sujet peut trouver son mot juste. Il peut dire ce que serait la vérité cachée
3 Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.

< 4 Cf. Miller J.-A., « Histoires de… Psychanalyse » : « Est-il normal que le
psychanalyste soit quelqu’un de si bizarre ? », une émission diffusée sur
France Culture le 2 juin 2005. 7 Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Quarto, no 78, février 2003, p. 3-17.
>
5 Cf. Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, op. cit., p. 409. 8 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse »,
6 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xxv, « Le moment de conclure », leçon du Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 276.
15 novembre 1977, inédit. 9 Ibid., p. 277.

retour sommaire retour sommaire


À la lettre Le complexe du tout-dire :: Laure Naveau

92 93
de son symptôme que lui seul connaît et qui est marquée, en tant que telle,
par ce mi-dire que Lacan attribue à la vérité.
Si la loi de la parole est don de langage, chacun en porte la marque et
chacun y met sa part propre, celle que Lacan indexait du mot « grâce ». Cette
grâce porte en elle la marque inaugurale qui a frappé le sujet comme un coup
de fouet, dont il peut faire un coup de dé – « du réel faire hasard »10.
Comme l’a souligné le philosophe Martin Heidegger dans son article
intitulé « Logos » – traduit par Lacan –, logos signifie à la fois recel et dévoi-
lement. L’essence du legein, du parler, c’est le legs, c’est ce qui est laissé en
dépôt. Se plier à la discipline du dépôt et du dévoilement de la parole, donner,
à cette alluvion de malentendus qu’est la langue, toute sa dimension de symp-
tôme, et faire, du rapport à lalangue de chacun, un symptôme, donne ainsi
chance à la création langagière et à une réinvention de sa vie. Michel Leiris ne
donnait-il pas comme définition du langage : « engage au jeu, par élan »11 ?
Jacques Lacan, pour sa part, indiquait dans son Séminaire sur Joyce,
qu’une langue ne peut être dite « vivante » qu’à la condition de lui « donner
« un petit coup de pouce »12. « On n’est plus victime de rien, même de l’ar-
bitraire, du pire, de ce qui détruit la vie, quand on le décrit avec ses mots
propres », écrivait pour sa part David Grossman13.
Belle leçon de courage ! – celle qui consiste à traverser ce fleuve de
malentendus, de mal dire, et de traumas, pour rejoindre la rive du bien dire,
ou psychanalyse et écriture isolent un réel et se nouent autour de la lettre.

< 10 Cf. Laurent É., « Du réel faire hasard », Le Bulletin / acf-Aquitania, no  3,
juin 1994, p. 6-9.
11 Leiris M., Langage Tangage, Paris, Gallimard, 1987, p. 37.
>
12 Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, Paris, Seuil, p. 133.
13 Cité en exergue du livre de Colombe Schneck, La réparation, Paris, Grasset,
2012.

retour sommaire retour sommaire


Dans la passe
L’urgence de Lacan
Bernard Seynhaeve
p 96

Du traumaéthique
Anaëlle Lebovits-Quenehen
p 99

Le trou-matique de
l’expérience analytique
Hélène Bonnaud
p 105

>

retour sommaire
©
L’urgence de Lacan :: Bernard Seynhaeve

96 97
Quand il y a du psychanalyste
Dans la passe Comme J.-A. Miller le rappelle dans « L’inconscient réel »1, c’est dans un
texte de 1966, contemporain de sa « Proposition du 9 octobre… » et intitulé
« Du sujet enfin en question », que Lacan fait référence à l’urgence subjective.
« Il y aura du psychanalyste à répondre à certaines urgences subjectives »2,
écrivait-il, tandis qu’il questionnait déjà la formation du psychanalyste. Dans sa
L’urgence de Lacan « Proposition du 9 octobre… », Lacan utilise encore le concept de sujet. « Un
sujet ne suppose rien, il est supposé […] par le signifiant qui le représente »3.
Bernard Seynhaeve Ainsi, l’algorithme du transfert se déduit-il du concept de sujet du signifiant :
le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant.
C’est donc logiquement que Lacan peut avancer cette phrase sur la for-
mation du psychanalyste : « Il y aura du psychanalyste à répondre à certaines
urgences subjectives »4.
L’analysant, dans le cours de sa cure, peut-il faire une rencontre trauma- De même, lorsque Lacan évoquera à nouveau la passe à la fin de son
tique ? Pour moi, la réponse est évidente. Oui, bien sûr, et c’est même ce qui enseignement, alors qu’il est déçu de ses effets, il n’utilisera pas le signifiant
définit ce que Jacques-Alain Miller nomme la passe une, soit le moment de « urgence subjective » mais celui de « cas d’urgence ».
passe dans l’analyse où l’inconscient transférentiel laisse place à l’inconscient
réel. C’est ce passage qui a ponctué mon analyse. Poursuivant mes remarques à partir de la « Préface à l’édition anglaise
du Séminaire XI »5, je dirais que l’urgence du parlêtre, et non plus celle du
La passe une, c’est l’expérience de l’Un. La passe une, c’est la passe de sujet, se situe au joint du corps et du langage, au lieu du troumatisme. L’os de
l’Un. ce petit texte qui se lit comme un testament est une recommandation adressée
à ceux qui sont allés jusqu’au terme de leur analyse et se vouent à « satisfaire
Urgence de la passe et urgence subjective ces cas d’urgence ».
Qu’est-ce que le traumatisme ? Un trou dans le savoir. Telle est la défi- L’urgence, comme Lacan la théorise, se situe au point d’Archimède de
nition que donne Lacan du traumatisme. Mais c’est aussi ce que produit la toute création humaine. Elle se situe à ce moment logique de déstabilisation
percussion inaugurale de la rencontre du signifiant Un avec le corps de l’être subjective qui justifie la hâte du parlêtre et qui rend possible sa mise au travail.
parlant, choc qui le conduit à associer d’autres signifiants pour faire chaîne, L’urgence est le temps logique d’avant la « mise en mouvement » du parlêtre
construire son mythe et donner sens à sa vie. dans une demande. Elle anime, elle pousse l’être parlant vers un appel à l’Autre.
À rebours, que se passe-t-il lorsque la chaîne de ce mythe se rompt ? Cet L’urgence est ce moment que l’on situe ainsi au temps logique qui précède le
événement fait troumatisme. Il plonge le sujet dans le hors sens du signifiant transfert. Le transfert ne peut se concevoir que dans un état d’urgence.
Un, ce signifiant qui fait le bord du trou du réel. C’est la rencontre du réel. Se L’urgence de Lacan se situe au joint de la parole et de la jouissance, de
révèle alors, dans l’analyse, la jouissance secrète qui anime ce parlêtre. C’est ce qui fait le plus singulier de chacun de ces êtres parlants, de ces corps par-
ce qui s’est produit dans ma cure. lants, qui jouissent de parler. L’urgence du parlêtre correspond au temps du
Mon hypothèse est la suivante : l’urgence de la passe, ou plutôt l’urgence traumatisme. C’est cette urgence-là que la psychanalyse veut protéger au xxie
par la passe – telle que l’on peut l’entendre à la suite des développements siècle, c’est cette urgence qu’elle veut accueillir.
que J.-A. Miller en a donnés – me semble être le point d’Archimède du désir Dans le dispositif analytique, le psychanalyste est cette personne, ce
de l’analyste. « quelconque » qui incarne le lieu d’adresse de ces êtres spéciaux. Il est celui
Une réflexion précieuse faite par Marie-Hélène Brousse dans le cadre des qui accepte de faire « la paire » avec ces cas d’urgence. Lacan recommande
journées du RI3 consacrées aux « cas d’urgence » me donna cette idée. Elle y
remarquait que l’« urgence », signifiant prélevé dans la « Préface à l’édition
anglaise du Séminaire XI » de Lacan, ne désigne pas, dans ce contexte, l’urgence 1 Miller J.-A., « L’inconscient réel », Quarto, no 88-89, décembre 2006, p. 9-10.

< subjective. Ainsi, se distinguent urgence de la passe et urgence subjective.


Cette nuance me semble intéressante pour saisir la portée de ce texte
2 Lacan J., « Du sujet enfin en question », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 236.
3 Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »,
Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 248.
>
sur la passe. 4 Lacan J., « Du sujet enfin en question », op. cit., p. 236.
5 Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire xi », Autres écrits, Paris,
Seuil, 2001 p. 571-573

retour sommaire retour sommaire


Dans la passe

98 99
ici à ces psychanalystes de s’expliquer sur ce qui les autorise à occuper cette
fonction. Il s’adresse plus précisément à ceux qui ont fait la passe, aux ae, qui
peut-être pourraient dire quelque chose de l’être du psychanalyste. Dans la passe
Urgence et supposition de savoir
Je me suis rappelé que lorsque je suis entré dans le dispositif analytique, je
m’étais exclamé : « Il était temps ! » C’était déjà l’indice de l’urgence analytique.
« Parlez en roue libre. […] Je mettrai la ponctuation, les virgules, les
Du traumaéthique
Anaëlle Lebovits-Quenehen
guillemets, je soulignerai, je mettrai les points. » C’est ainsi que J.-A. Miller
présentait la règle analytique sur France Culture6. Associer, faire chaîne, trouver
à relier S1 à S2 procure de la jouissance. Le transfert, qui se fonde sur ce prin-
cipe de production de savoir, est avant tout production de jouissance. La cure
peut s’infinitiser. « Je mettrai les points », avait-il donc dit. Je ne l’avais jamais
si bien entendu que dans la passe une. Le point dont il est question est une
ponctuation toute seule, sans texte. Un point sur fond de silence. Entre S1 et S2,
l’analyste, le désir de l’analyste, s’interpose, il isole S1 radicalement et plonge
l’analysant dans l’urgence. C’est un moment traumatique. C’est cette urgence-
là qui est traumatique. Elle m’a précipité dans le mouvement de la sortie de
la cure et – puisqu’il m’est apparu qu’il s’agissait de l’envers et l’endroit de la
même pièce –, d’un pas-hâté7, dans la passe. Ainsi est-ce la contingence de la À réfléchir sur le trauma comme on m’y invite ici, force m’est de constater
coupure qui a ordonné ma passe. que je ne suis pas une grande traumatisée. Ma petite histoire n’a pas croisé
les démons de la grande, comme ce fut le cas avant moi de ma grand-mère
Après la lecture de ce texte de Lacan, je la présenterais maintenant, prio- ou de mon père. Et les grands acteurs de ma vie n’ont pas commis de dégâts
ritairement, selon la modalité de la nécessité. La passe, pour moi, était, en effet, apparemment irréparables. Je suis, dirais-je, une traumatisée ordinaire.
nécessaire. Sortie de cure et passe se sont présentées comme une nouvelle paire
dont l’urgence produite par la découverte du trou était l’avant-garde. Que peut donc dire une traumatisée ordinaire, c’est-à-dire avant tout
frappée par lalangue, du trauma ? Peut-être quelques mots de la façon dont
Lorsque se révèle ce que l’on a construit de son histoire pendant sa cure, cette frappe, ou plutôt l’effacement qui la recouvre, s’est présentifiée dans sa
que son mythe n’est que semblant et que l’on s’est laissé fasciner par le sens, vie, à quelques reprises, dans des conditions contingentes dont l’analyse a
lorsqu’on s’aperçoit que le sens de la parlotte masque la jouissance qu’elle permis d’établir une série. Peut-être dire encore ce qu’elle a aperçu du réel hors-
recèle, une fois que ses coordonnées subjectives ont été ébranlées, comment sens, momentanément, au sortir de cette expérience, avant que son monde
peut-on faire pour continuer sa vie ? Les cartes maîtresses avaient été décou- ne reprenne un sens bien connu, encore et toujours, pour qu’elle continue à
vertes, il fallait poursuivre la partie, autrement. Il le fallait, c’était indispensable, jouir sur un mode dorénavant identifié et dont elle sache se satisfaire, mais
il fallait bien à un moment donné trouver une issue, faire redémarrer la chaîne invariablement, comme elle le fit toujours, puisque c’est là le lot des parlêtres.
signifiante, refaire alliance avec la jouissance, faire alliance avec son symp-
tôme, produire du savoir. Cette fin, j’ai donc dû la décider. C’était pour moi un Seul un être vous manque
choix forcé.
L’analyse s’inaugurait à la suite d’un trauma. À dix-sept ans, j’eus à
Comment allais-je m’y prendre ? Avec la nouvelle donne, S(A), la décou- pâtir de la perte de mon père. La douleur que sa disparition me causa me
verte de la vérité menteuse, et avec les moyens du bord. Avec du signifiant. semblait infinie. Non seulement la tristesse s’empara de la place, mais encore
Concaténer, forcément. Enchaîner malgré tout S1 et S2. C’est ainsi que la passe l’angoisse. Mon monde se désertifia subitement. La pensée me vint, fugitive,
s’est imposée à moi, la passe en tant que traitement par l’urgence de la coupure d’abandonner ce désert. C’est ainsi que je me saisis de l’offre qui m’avait été
de la paire. Une nouvelle paire s’inventait ainsi avec l’École pour partenaire. faite maintes fois de « parler à quelqu’un ».

< 6 
Cf. Miller J.-A., « Histoires de… Psychanalyse » : « Est-il normal que le
psychanalyste soit quelqu’un de si bizarre ? », une émission diffusée
Les premiers temps de l’analyse consistèrent à refouler la solitude que
les conditions de ce deuil avaient dénudée. J’y oubliai peu à peu ma tristesse et
l’angoisse céda. Mon monde s’irriguait sous l’effet de la parole analysante et
>
sur France Culture le 2 juin 2005. On peut également écouter celle du de l’amour de transfert, cet amour aussi vrai que l’hystoire qui s’y élabore. Le
7 juin 2005, « L’interprétation est une ponctuation ». fantasme, qui s’était remis en fonction dès le trauma rencontré, et marchait un
7 Signifiant que je dois à Philippe La Sagna.

retour sommaire retour sommaire


Dans la passe Du traumaéthique :: Anaëlle Lebovits-Quenehen

100 101
temps à plein régime, y trouva matière à ralentir sa course échevelée. L’Autre, moins déroutée, me convoquant à un brusque réveil. Chaque fois, j’avais visé
lui aussi trop vite ressuscité, y perdit un peu de sa consistance. Mes symptômes le sommeil pour recommencer à vivre mieux.
habituels réanimèrent mes préoccupations quotidiennes. Je les déchiffrais avec
La réponse apportée à cette série de trois traumas s’était en réalité
un certain goût. Mon égarement avait ainsi pris fin. L’élucubration1 de sens à
inaugurée enfant, vers l’âge de trois ans. Si je n’ai pu retrouver ce qui l’avait
laquelle je m’adonnais pour habiller le réel hors-sens alors rencontré, y avait
provoquée, la réponse que j’y apportai dans un jeu spectaculaire, mobilisant
aidé.
plaisanciers, CRS, parents, camarades de jeu, j’en passe – tout cela sur une plage
Les années passèrent ainsi à repérer quelques signifiants-maîtres, de Normandie –, me servit à repérer le scénario qui devait répondre au trauma
quelques solides identifications, la charge d’un surmoi qui me poussait à suivre lorsque je le rencontrerai à l’âge adulte. J’ai là encore déjà eu l’occasion de
les traces ébauchées par un autre avant moi, et le refus du corps dont j’avais dire de quelle manière ce jeu symptomatique s’était organisé, me faisant tour
fait une philosophie perdit de sa rigueur. J’allais à bon train, à fière allure. Je à tour enfant perdue à sauver et sauveteur d’enfants perdus4. Sa cause tombée
m’animais de désir. Tant et si bien que mon identification à Diotime (profes- aux oubliettes, s’y ébauchait pourtant la réponse dont la structure s’avèrerait
seur de sagesse, enseignante en amour, régnant sur le maître d’une cohorte après-coup revêtir un sens sexuel (au sens où elle me permettait de me sexuer,
d’élèves) s’entama. L’âmour2 et le désir se conjoignirent. d’incarner alternativement la femme ou l’homme, à ma manière)5. À chacune
des trois rencontres traumatiques que j’ai évoquées, le même scénario s’était
Sur le rivage en effet fait jour, dorénavant réductible à la formule « une femme est en danger
qu’il s’agit de secourir ». Ayant chaque fois rencontré un réel sans loi, un trou
Depuis cette conjonction, un nouveau rendez-vous avec le réel m’atten- dans le symbolique, un troumatisme6 en somme, je l’avais précipitamment
dait pourtant au moment de répondre comme femme au désir d’un homme par recouvert, à mon insu, en incarnant alors cette femme en danger pour m’as-
un acte symbolique. À nouveau, la solitude que j’avais rencontrée naguère se surer de ce qu’un sauveteur était là avec lequel elle pouvait être en rapport.
présentifia, à nouveau l’égarement, mais accompagnés cette fois de la certi-
tude que l’impasse se traverserait tôt ou tard. J’ai déjà eu l’occasion de dire de
quelle façon le fantasme avait répondu à cette nouvelle rencontre3. J’ajouterai Du traumaéthique
ici qu’il donnait un sens inversement proportionnel au réel rencontré, lui déci- Ces trois traumas m’avaient fait rencontrer, à mon corps défendant, une
dément hors-sens. Il faisait ainsi émerger un Autre d’autant plus consistant souffrance dont je vois l’indice dans la jouissance féminine telle que Lacan la
qu’il s’avérait inexistant et, de fait, nécessairement impuissant à me venir en caractérise dans le Séminaire XX7 et qu’il désigne du mathème S(A). Mais il
aide. L’égarement était circonscrit par la grammaire pulsionnelle : voir, être s’agissait là, en même temps, d’une régression accidentelle de l’Autre à l’Un :
vue, aller se faire voir ; entendre, être entendue, crier dans le désert… La fin j’y éprouvais momentanément la vanité des mots à dire le réel en jeu, l’impuis-
de l’analyse se jouerait à partir de la dernière élucubration de sens sur laquelle sance de tout Autre à venir me secourir et l’emballement du fantasme dont
cette rencontre allait déboucher, et sa progressive déconstruction. il fallait maintenant se résoudre à percevoir qu’il était une production privée
attestant de ce que le corps se jouit dans une trop parfaite solitude. En ce sens,
Elle permit de mettre à jour une série de trois traumas auxquels, chaque
la rencontre de l’Un de jouissance, réactualisée dans chacune des conditions
fois, j’avais répondu de la même manière, mobilisant le même scénario fan-
que j’ai dites, ouvrait sur une souffrance hors-mot, hors-sens, prenant le sym-
tasmatique, déterminé par les mêmes signifiants-maîtres. Saisis comme tels
bolique à défaut et dont le caractère illimité était patent.
à partir du dernier, la logique qui présidait à ces traumas devenait repérable.
La contingence qui les avait mis sur ma route s’opposait à la stricte nécessité Que fit donc l’analyse pour la traumatisée ordinaire que j’ai été et que
de la réponse qu’ils avaient chaque fois suscitée. Le premier datait de l’éveil je demeure ? Disons qu’elle réitéra l’opération traumatique pour autant seu-
du printemps, le deuxième m’avait menée en analyse, quant au troisième lement que j’y consentis, et à mon rythme – ce qui change évidemment la
et dernier, il m’en sortit. Chaque fois, j’avais eu à faire face à une solitude donne. À partir de la dernière rencontre traumatique, je pus apercevoir de
insoutenable. Chaque fois, le même vide de sens rencontré avait vite eu à se quelle manière, un délire – ce terme étant à entendre au sens où Lacan a
repeupler pour être surmonté. Chaque fois, une pierre sur ma route, un acci- pu dire que « tout le monde délire »8 –, un fantasme en l’occurrence, venait
dent de parcours, un réel en somme, avait fait effraction et m’avait pour le répondre au réel rencontré. Il restait à déduire qu’il répondait, dans des condi-

1 Terme employé par Jacques-Alain Miller pour désigner le savoir sur le réel. 4 Ibid.

< Cf. Miller J.-A., « Le réel au xxie siècle. Présentation du thème du ixe Congrès
de l’amp », La Cause du désir, no 82, octobre 2012, p. 93.
2 Néologisme formé à partir de celui de Lacan : « j’âme, tu âmes, il âme ».
5 Cf. Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 849.
6 Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du
19 février 1974, inédit.
>
Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1973, p. 78. 7 Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 73.
3 Cf. Lebovits-Quenehen A., « Le sel d’un grain », La Cause du désir, no 83, 8 Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », Ornicar ?, no 17/18, printemps 1979,
janvier 2013, p. 50-55. p. 278.

retour sommaire retour sommaire


Dans la passe Du traumaéthique :: Anaëlle Lebovits-Quenehen

102 103
tions bien spéciales, à une effraction de jouissance et à la solitude du corps hors chaîne signifiante et contingent m’apparaissait. Anaëlle entre autres
clos sur lui-même. fut l’objet de bien des explorations où il se révélait décomposable à l’envie
en autant d’Ana, Anna, Anne a, auxquelles s’adjoignent autant d’ëlle, elle,
Je me suis longtemps demandé pourquoi Lacan usait du même mathème
ailes, L… Je suppose que leur rencontre a tracé quelques voies de passage à
pour désigner la jouissance féminine caractérisée par l’illimité, et dont une cer-
la jouissance trop humaine (c’est-à-dire proprement inhumaine) qui m’habite.
taine difficulté d’être m’avait justement fait signe à trois reprises, et l’incon-
Chaque fois qu’un trauma est venu frapper à ma porte, cette jouissance en a
sistance de l’Autre sur quoi débouche l’analyse. Je dirais aujourd’hui que c’est
emprunté la route.
dans la mesure où l’inconsistance de l’Autre, sur quoi la rencontre traumatique
avec le réel débouche, peut provoquer, quand on la rencontre à ses dépens, Venu à la place laissée vacante par l’effacement d’une percussion pre-
une détresse infinie, apparemment insurmontable. Or, c’est cette inconsistance mière de lalangue sur le corps12, ce signifiant entre autres, dorénavant aséman-
même qui se révèle à la fin de l’analyse – sur fond de consentement toutefois, tique, s’avérait à la fois commémorer cette percussion et en pallier les effets. Il
et sans les effets dévastateurs qui l’accompagnent lorsque le réel se met ino- la commémore au sens où il échoue à établir le moindre rapport avec l’Autre
pinément en travers de notre route. Les hasards de la vie ont produit de mau- du sexe opposé. L’Un ne produit que de l’Un, même quand il en passe par
vaises rencontres avec le réel traumatique. Disons que l’analyse en a produit l’Autre. Mais il y pallie au sens où il s’évertue à écrire ce rapport, singulière-
une d’un autre genre, je ne dirais pas sans heurt, mais recherchée celle-ci, ment, fut-ce sur un mode marqué par le ratage, dans une langue personnelle
même sans le savoir, nécessaire, et, oserais-je dire, éthique. qui n’a cours que dans un monde privé. C’est que « ce qui parle n’a à faire
qu’avec la solitude »13.
L’analyse peut en effet être considérée comme traumatique au sens où
elle prend à rebours le phénomène de recouvrement de l’Un par le sens, comme Si Lacan a pu dire encore que « de traumatisme, il n’y en a pas d’autre :
Jacques-Alain Miller l’a fait valoir dans son cours d’orientation lacanienne l’homme naît malentendu »14, c’est qu’il n’y a pas deux plans ou cartes de jouis-
« L’Être et l’Un »9. Là où le fantasme s’évertue à le faire oublier (y donnant sance identiques, ou mieux, correspondant l’un à l’Autre15. C’est que chaque
une version de la jouissance sexuelle, impossible, et permettant au sujet de se exemplaire en est unique, marqué par le bain de langage dans lequel on est
sexuer par objets a interposés), le trajet analytique le met à nu pour déboucher arrivé, et, dirais-je, par la façon dont on a choisi (dans une logique de choix
sur le trou qu’il recouvre, un moment laissé vacant. C’est ainsi que je com- forcé) de s’y baigner. C’est dans les traces laissées par « le ravinement »16 de
prends ce dit de Lacan selon lequel « le psychanalyste, de sa position, repro- cette pluie de sons tombés sur le corps, dans ce qu’Éric Laurent a pu appeler
duit la névrose […] que le parent traumatique […] produit innocemment »10. « la rumeur de la langue »17 qui l’entoure avant même qu’il ne parle, que le
Ce trou, je l’ai donc rencontré au terme de mon analyse, juste le temps qu’il sujet est marqué pour toujours, et, de ce fait, à jamais exilé du rapport sexuel.
faut pour considérer que l’analyse ne produirait plus de savoir supplémentaire Dès qu’on prétend réduire le malentendu dans lequel est pris chaque Un de
à cette aperception inédite. Sans doute restait-il pourtant encore du sens à ceux qui composent la si mal nommée « communauté des hommes », on le
extraire de mon impossible hystoire – car il en reste encore et toujours –, mais nourrit18. Bref, aucun espoir d’être bien entendu. C’est la conclusion paradoxale
il s’avérait relever davantage du semblant que du réel. sur laquelle débouchait l’analyse au cours de laquelle je m’étais pourtant
évertuée à me bien faire entendre. Les scansions de l’analyste qui avaient par-
Il y a dépeuplé et dépeuplé ticulièrement résonné dans le corps m’avaient portée jusqu’à ce point. C’était
là l’occasion de rejoindre d’autres « épars désassortis »19 pour tâcher de trans-
Je disais en ouvrant ce propos que j’étais une traumatisée ordinaire, une mettre quelque chose de ce malentendu, à partir de l’aperception duquel le
traumatisée de la frappe du signifiant sur le corps. Qu’est-ce à dire ? Car, pour lien à l’Autre se renouvelle, en partie.
ce qui me concerne, nul souvenir de cette frappe. Pas davantage de son effa-
cement11. Tout juste cet effacement est-il ce sur quoi débouchait mon parcours
analytique après isolement de quelques signifiants réduits à leur matérialité
sonore à mesure que s’atteignait le vide de l’être. Ces signifiants venus de 12 C’est de ce terme de « percussion » que J.-A. Miller désigne la rencontre entre
l’Autre – j’ai fait un sort à trois d’entre eux en particulier, mes prénoms – ont lalangue et le corps. Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un »,
participé à faire de ma vie un destin dont l’analyse a mis l’action à jour. Une op. cit., inédit.
fois leur charge libidinale de sens révélée puis dégonflée, leur statut hors-sens, 13 Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 109.
14 Lacan J., « Dissolution », 1979-1980, leçon du 10 Juin 1980, inédit.
15 Cf. Lacan J., « Litturaterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 17.

< 9 Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement


prononcé dans le cadre du département de psyhanalyse de l’université de
Paris viii, 2010-2011, inédit.
16 Ibid.
17 Laurent É., La bataille de l’autisme, Paris, Navarin / Le Champ freudien,
2012, p. 77.
>
10 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, Paris, Seuil, 2001, p. 151. 18 Cf. Lacan J., « Dissolution », op. cit.
11 
Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », op. cit., cours du 19 Lacan J., « Préface à l’édition allemande du Séminaire xi », Autres écrits,
2 février 2011, inédit. op. cit., p. 573.

retour sommaire retour sommaire


Dans la passe

104 105
Voici un moment maintenant que j’ai quitté le dispositif analytique après
y avoir retrouvé une certaine allure. Je vais. Je vais, mais je ne me sens pas pour
autant à l’abri d’une nouvelle rencontre avec le réel. Le réel, on ne le rencontre Dans la passe
pas à tous les coins de rue, ni tous les quatre matins, mais sait-on jamais vrai-
ment quand il refera surface, ni sous quelle forme plus ou moins méconnais-
sable. Et sait-on jamais non plus la forme que prendront les réponses parfai-
tement inadéquates qu’on lui apportera quand on aura à s’y affronter.
Le trou-matique
Après avoir poussé la régression du sens au point de retrouver, par
l’analyse, ce que le trauma présentifie spontanément, reste la jouissance qui de l’expérience
m’habite, toute entière logée dans mon style que je crois marqué par un certain
allant, celui-là même dont deux L (Les ailes du désir peut-être, l’angélisme
en moins !) font le cœur. J’en use, à l’occasion, pour incarner le trauma, de ma
analytique
position d’analyste, quand j’en rencontre d’autres qui ont choisi « de parler Hélène Bonnaud
à quelqu’un ».

L’analyse est une succession de dits qui écrivent l’histoire d’un sujet pris
dans les signifiants de sa famille. Freud et à sa suite Lacan ont privilégié les
rêves et les premiers souvenirs qui ouvrent sur une autre scène, la scène de
l’inconscient. Dans les rêves notamment se cachent des bouts de savoir qui
cherchent à se dire. Ce que Freud a appelé l’ombilic du rêve désigne sa part
insondable, là où il n’a plus de sens, et que Lacan définit « comme un trou,
non reconnu, Unerkannte »1.
À partir de certains souvenirs et rêves de mon analyse, je choisirai, du plus
ancien au plus récent, ce qui a fait trauma, en isolerai les termes, et conclurai
sur leurs conséquences au regard de la fin de mon analyse.

Un caillou à la mer
Elle a trois ans. Elle se trouve avec sa grande sœur et sa cousine au bord
d’une rivière marécageuse. Elle se tient en retrait, elle regarde les deux filles
s’amuser à jeter des cailloux dans l’eau. Elle trouve qu’elles ne les lancent pas
loin. Tout à coup, elle s’approche, et, de toutes ses forces, en lance un à son
tour… et se jette avec. Elle se retrouve sur un lit, déshabillée devant tout le
monde. On la réchauffe en la frottant. Elle se souvient de la honte éprouvée
quand on lui enleva ses vêtements. Puis, un dernier souvenir : elle est sur les
genoux de sa mère, dans la voiture conduite par son père, enveloppée d’une
grande serviette blanche. Elle est contente.
Le premier souvenir est très précis ainsi que les pensées qui l’accom-
pagnent : « faire mieux qu’elles ! » Le deuxième est marqué par la honte d’être
nue devant des étrangers. Il n’y a pas de mots mais un brouhaha de voix autour
d’elle. Le troisième est une image fixe : elle se voit sur les genoux de sa mère,
dans la voiture, au moment de repartir. Elle éprouve la satisfaction d’être là.

< Quelle valeur attribuer à cet événement qui a constitué une première
mise en acte d’un « se jeter », totalement accidentel ? >
1 Lacan J., « Journées des cartels », Lettres de l’École freudienne de Paris, 1976,
no 18, p. 263-270.

retour sommaire retour sommaire


Dans la passe Le trou-matique de l’expérience analytique :: Hélène Bonnaud

106 107
Le traumatique de la scène a été refoulé, à savoir le se jeter dans l’eau. d’être l’enfant qu’on perd à la perte que constitue l’analyse a fonctionné
Ce qui reste, c’est le trauma comme affect de honte éprouvé par l’enfant dés- comme une réactualisation de la disparition du sujet au moment où il chute.
habillée devant des étrangers. Le corps y est engagé, subissant le regard de
Cette disparition constitue un mode d’être du sujet. Elle n’est jamais là
l’Autre comme une intrusion. Mais il y a aussi l’indifférence de l’Autre face à
où elle devrait être, toujours en retrait. Cela lui vaudra des expériences néga-
ce qu’est l’enfant comme sujet. Celui-ci est annulé sous l’effet corps rescapé.
tives, fixant l’absence comme symptôme. Ceci aura son envers, puisque c’est
Il n’existe que comme présence sous le regard de l’Autre. Exit son être de sujet.
ce symptôme qui la conduira à choisir la psychanalyse comme lieu où la pré-
C’est pourquoi la honte met en jeu le surgissement du regard intrusif de l’Autre
sence et l’absence ont un rapport avec son mode de jouir. Elle trouvera dans
et son silence, laissant le sujet mortifié, exclu de la parole.
la présence de l’analyste la condition à s’assurer de son existence propre, mais
aussi dans sa propre présence, celle d’exister pour l’Autre. Présence en corps et
Chute dans l’ascenseur présence à la parole ont fonctionné comme une expérience où le dire donnait
Elle rêve qu’elle tombe, toujours. La scène se passe dans l’ascenseur. Elle consistance à son être et convoquait son corps.
sent la chute. Cela la réveille. Dans son analyse, elle a toujours entendu les
équivoques du signifiant ascenseur et les a traitées sur le mode de l’humour : Le rêve traumatique des origines
à sans sœur, a-censeur, à cent sœurs, à sang sœur, à sens heure, ou sens-
Il s’agit d’une succession de rêves qui répètent la même scène : elle voit
heurt, etc., indiquant la mise en jeu du sens joui dans l’inconscient, mais c’est
une chevelure noire d’où surgissent deux trous blancs, sorte d’effraction du
le corps qui est l’objet du rêve. Il est son noyau réel en tant qu’objet chu. Cet
réel dans les cheveux qui les cachent. Alors qu’elle associe autour du sem-
ombilic du rêve, c’est le trou du réel, le « fiat trou »2 qui fera « troumatisme »3.
blant et de la fausseté, son analyste lui répond : « Il y a une publicité comme
Ce rêve répétitif la conduira à conclure sur l’irruption de l’angoisse ça. Omo est là et la saleté s’en va. »4 Interloquée, elle part en riant… Sans
éprouvée comme le signal même du corps qui tombe. Elle le prendra comme doute s’agissait-il d’entendre une équivoque sur OMO, l’homme, qu’elle disait
un événement de l’inconscient dont le sens équivaut à son dire : qu’elle tombe avoir choisi pour son nom qui recouvrait le sien, presque mot pour mot, au
dans un trou. mot (OMO) près, dirions-nous. Or, ce qui l’arrêta dans la formule fut davan-
tage le signifiant « saleté » qui était un S1 du père renvoyant à la fois aux
Ce rêve se présentera une dernière fois, au moment où elle cherche
femmes légères et à l’angoisse d’être traité de « sale juif ». Cela lui indiqua
à sortir de l’analyse. Un élément diffère. Ce n’est plus elle ou un enfant qui
comment le rêve attrapait l’insupportable qu’elle portait en elle, d’être juive
tombe, c’est autre chose. La scène se passe aussi dans l’ascenseur, la trappe
et de vouloir s’en cacher.
s’ouvre brutalement, la laissant suspendue un instant. Mais elle s’accroche et
seul son sac tombe. Elle l’aperçoit alors au loin, sur le toit d’un immeuble. Il Si le nom de son père était un trauma, c’est parce qu’il renvoyait au S1
est irrécupérable. juif qui avait traumatisé le siècle d’une expérience proprement indicible et
dont elle portait, elle aussi, la marque. De quel trauma s’agit-il là ? La ren-
Elle interprétera ce rêve comme un moment de fin d’analyse. L’objet
contre avec le signifiant juif s’est écrite dans l’histoire familiale, sans autre
chute, certes, mais ce n’est pas elle. Il s’agit de son sac qui se détache d’elle.
discours que l’horreur du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale. Ses deux
Elle peut le voir au loin. Le sac métaphorise son analyse. Elle l’a perdue mais
parents en étaient des rescapés. Ils ont transmis à leurs enfants le signifiant
elle sait où elle se trouve. Cela ne l’angoisse plus. Son sacanalyse est sur un
« juif », comme pur objet de rejet. Aucune symbolisation n’en était énoncée.
toit – toi qui n’est pas moi – et donc ouvert au reste, inatteignable mais loca-
Tout restait dans le mi-dit, l’interdit et la honte. Figé, ce signifiant a constitué
lisé. Ce moment concerne un tournant dans son analyse. Le fantasme d’être
un point de fermeture que le rêve, dans sa figuration, venait nommer. Les trous
laissée tomber est traversé. Un certain allègement suivra ce rêve.
blancs du crâne, en effet, sont les trous du nœud fermé autour de ce signifiant
Dans mon témoignage d’AE, j’ai commenté cette fin d’analyse comme impossible à dire, car, là encore, le noyau réel du rêve est un trou.
un point de fixation de jouissance à l’objet perdu. Au fantasme, on perd un
enfant, s’est alors substituée cette structure logique de la phrase du fantasme Un rêve comme pressentiment
sous la forme, j’ai perdu mon analyse, avec le désarroi et la dépression qui s’en
sont suivis. J’ai éclairé ce moment comme la traversée du fantasme telle que Un mot s’écrit en lettres lumineuses : eject.
Lacan la théorise dans sa « Proposition du 9 octobre… », moment où s’aper- Force est de noter qu’à ce moment de son analyse, l’écriture la saisit jusque
çoit le réel que venaient recouvrir les fictions de la vérité menteuse. Ce passage dans son sommeil. « L’écriture ne décalque pas le signifiant »5 dit Lacan. Il le

< 4 Cf. Bonnaud H., « Un arrachement du réel, » La Cause du désir, no 80, mars
>
2 Ibid. 2012, p. 114.
3 Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du 5 Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, D’un discours qui ne serait pas du
19 février 1974, inédit. semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 122.

retour sommaire retour sommaire


Dans la passe Le trou-matique de l’expérience analytique :: Hélène Bonnaud

108 109
creuse, il le précipite. Dans ce rêve, le signifié fait intrusion et apparaît comme devient cauchemar, c’est que le réel s’y dévoile, car « le rêve n’arrive plus à
le fixateur de la jouissance qui s’y écrit. protéger le sommeil »7.
Le trauma s’écrit tout seul. Il apparaît au point précis où ça s’écrit, Et puis, il y a ce qui ne s’est pas établi dans le texte, une suspension,
indiquant par quoi « l’écriture peut être dite dans le réel le ravinement du un ratage, un signifiant perdu, comme ce sera le cas dans mon expérience
signifié »6. lorsque la phrase paternelle, « si c’est une fille, on la jettera par la fenêtre »,
fera irruption comme un non-sens impossible à dire. Ce blanc dans l’histoire ne
« Eject » constitue l’écriture du sinthome. Mais à ce moment-là de son
réactualise pas un nouveau sens qui viendrait combler un manque. Si l’hypo-
analyse, elle ne peut rien en dire. La formule se fixe comme une graphie lumi-
thèse de l’oubli de la phrase paternelle indique qu’il s’agit d’un trauma initial,
neuse qui lui saute à la figure. C’est l’irruption d’une jouissance répétitive qui
jamais venu au jour dans la séance analytique, c’est qu’en effet, ce trauma était
s’écrit et qui ne trouvera son point de capiton que plusieurs années après.
inadmissible et relevait d’une rencontre hors sens. Il n’en reste pas moins que
le signifiant-maître a opéré son trajet tout au long de la vie du sujet : ce S1 –
Un événement de corps jeter, se jeter, se faire jeter –, dont elle n’avait cessé de vérifier dans l’analyse
Elle fait un exposé aux trente-neuvièmes Journées de l’École de la Cause qu’il était toujours actif, réitérant son mode de jouir. Mais ce que sa décou-
freudienne et, au moment où elle évoque la sortie de sa première analyse, la verte a changé, c’est que la phrase paternelle prend en compte tout son corps
phrase « Je partis en courant » provoque une perte de voix. Sa gorge se serre dans ce mouvement d’éjection qui restait opaque, angoissant et hors sens.
et aucun son ne peut en sortir. Elle ne comprend pas ce qui s’est passé. À sa « Un arrachement pour contrer l’éjection et un arrachement de l’éjection. » 8
séance, après avoir relaté cet événement, l’analyste lui demande si elle a vu Cette formule rend compte du mouvement propre de son corps, toujours
le film Inglourious Basterds de Quentin Tarantino, où, à la suite du massacre à la limite de chuter, comme on l’éprouve dans certains ascenseurs où le corps
de toute sa famille cachée par un fermier, on voit une jeune fille s’enfuir en subit le mouvement d’aspiration propre aux effets de l’accélération et de la
courant. Cette scène est en fait une version quasi-identique de ce qui s’était décélération, et qu’elle a appris à surmonter.
passé pour sa mère qui, elle aussi, s’était mise à courir dans la campagne avec
son jeune frère, laissant sa famille derrière elle. Ainsi, les rêves et les constructions issues de ce qu’elle avait appelé
« le trauma maternel » et qui ont occupé une grande partie de son analyse,
L’événement de corps qui l’avait surprise à ce moment-là trouvait à se n’étaient là que pour mieux ignorer l’impact du signifiant paternel sur son
lire dans l’histoire maternelle. Une identification s’était ainsi répercutée jusque corps, et ce, avant même qu’elle ne vienne au monde. Le trauma maternel et ses
dans son corps, où la phrase « je partis en courant » provoquait le surgisse- conséquences n’en sont pas moins réels. Mais ils ont nourri l’effet de l’incons-
ment de l’angoisse. Sauf que cela éclairait d’un jour nouveau la façon dont cient transférentiel jusqu’à son terme, « la toxicomanie de la parole »9. Séries
elle répétait, dans sa vie amoureuse comme dans son analyse, ce moment où vivantes prises dans le désir de savoir, elles ont eu une fonction de défense
la fuite lui apparaissait comme la seule issue pour s’en sortir. contre le réel insupportable de la phrase paternelle.
Cette suspension de la voix, cette coupure du texte tout à coup impos- Se découvre alors, au fil de l’écriture, qu’en effet, c’est bien de la bouche
sible à dire – comme si la pulsion de dire s’était brutalement interrompue –, est de sa sœur (a-sens-sœur) qu’elle a entendu proférer cette parole paternelle,
la manifestation d’un réel maternel innommable. En effet, face à son bourreau indiquant que l’inconscient a plus d’un tour dans son sac pour nous protéger
qui lui demandait sa date de naissance, sa mère avait eu un trou de mémoire, du réel traumatique. Car, comme le dit Jacques-Alain Miller, « le traumatisme
ne retrouvant pas les chiffres indiqués sur sa fausse carte d’identité. Ainsi, le est ce qui échoue à faire vérité »10. C’est pourquoi l’Autre du signifiant, c’est le
trauma n’est pas forcément un événement vécu par le sujet, mais la contami- corps, le corps marqué par l’expulsion d’un seul signifiant, un S1 troumatique.
nation de sa reprise symptomatique par un autre. La rencontre traumatique
de la mère, non symbolisable, faisait retour sur elle. On peut même y voir un
événement de corps qui réitère le trou de mémoire de la mère comme une
commémoration de jouissance.

Un trauma en cache un autre 7 Propos de J.-A. Miller dans l’émission Les nouveaux chemins de la
connaissance, sur France Culture, le 12 juillet 2013, à l’occasion de la
Si la psychanalyse est une entreprise de remémoration, celle-ci reste parution du Séminaire de Jacques Lacan Le désir et son interprétation.

< contingente. Il y a les souvenirs écran, ceux qui resurgissent tout au long du
travail analytique et renvoient au fantasme, écranté par le réel traumatique.
Déchiffrer un rêve, cela revient souvent à continuer de dormir. Quand le rêve
8 Bonnaud H. « Trois interprétations… plus une constatation », La Cause du
désir, no 83, 2012, p. 98.
9 Ibid.,p. 97.
>
10 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse »,
enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de
6 Ibid. l’université de Paris viii, cours du 18 mars 2009, inédit.

retour sommaire retour sommaire


111
Pour conclure

Le trauma, c’est la fin


Marie-Hélène Brousse
directrice des Journées

Je requiers de vous, cher lecteur, un petit effort d’abstraction, celle-là


même que Lacan, inlassablement, s’inspirant des mathématiques pour ses
mathèmes, rechercha pour la psychanalyse. Le mathème s’oppose au pathos
généré par le sens toujours multiple, toujours infini, toujours indéterminé, et
qui n’a d’autre mérite, certes pas mince, que d’indiquer en quoi consiste la
jouissance de celui qui parle.

Produire la matière psychique


Dans une analyse, il s’agit de transformer la « matière psychique ».
Proliférante agitation brownienne d’éléments hétérogènes tels que sensations,
perceptions, impressions vagues, affects délocalisables, continuum de mots
organisé par la fuite du sens, telle est cette matière psychique dont les analystes
obtiennent, grâce à l’association libre, une production expérimentale. Le mono-
logue de Molly Blum dans Ulysse de James Joyce est l’incarnation parfaite de
ce que Lacan définit comme le sujet parlé. Freud, dans son texte sur Signorelli1,
ou Lacan dans sa « Proposition d’octobre »2, donnent l’exemple d’une réduc-
tion de la matière psychique aux signifiants clefs qui représentent le sujet et
s’accrochent aux modalités contingentes de jouissance qui s’imposent à lui.
Ce nouage des signifiants maîtres et du mode de jouissance peut aussi être
nommé, dans l’orientation lacanienne, le sinthome.
L’abord psychanalytique de la question du trauma appelle particulière-
ment une telle rigueur. Bien qu’il lui soit historiquement lié, le terme de « trau-
matisme » n’est pas à strictement parler un concept de la psychanalyse. Il relève
davantage du registre du discours courant et de celui de la psychiatrie qui s’en
est emparée pour l’associer aux termes de stress, de désordre, de résilience,
etc. Il désigne ainsi soit quelque chose de familier et pathétique à la fois (« je

1 Freud S., « Sur le mécanisme psychique de l’oubli » [1898], Résultats, idées,


problèmes i, Paris, puf, 1984, p. 99-107.
>
2 Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »,
Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 254-255 : « Ainsi celui qui…d’être
psychanalyste ».

retour sommaire
©
Pour conclure Le trauma, c’est la fin :: Marie-Hélène Brousse

112 113
suis traumatisée »), ou de très précis, le ptsd (Post-Traumatic Stress Disorder), Accroché à la défense du sens sexuel, le sujet refusait de mémoriser ce
tout à fait en décalage avec une définition du traumatisme dans le champ de qui n’avait pas de sens, soit les noms propres et les nombres. Par ailleurs, le
l’inconscient. Dans la clinique analytique le trauma est cerné comme ce qui, souvenir lié à la parole paternelle faisait entendre quelque chose de la position
d’un rapport d’effraction du réel, est resté non su, voire congelé, et n’apparaît de jouissance du père : où était-il dans ce court roman ? en l, en n ? ou en opq ?
comme tel, dans un effet d’après-coup, qu’à l’occasion d’un autre événement, Féminisé, menaçant ou déchet ? Et le sujet, ne devait-il pas occuper toutes ces
parfois anodin. Théoriquement, le trauma y est défini comme la conséquence places ? Au mépris de la différence sexuelle, ce roman faisait l’impasse sur roi,
de deux postulats cruciaux pour la psychanalyse : la prise du langage sur le prince et princesse, bref sur les héros qui, à cet âge – cinq ans –, permettent
corps vivant et la découverte du non rapport sexuel. de donner forme épique à la structure de la famille par les fictions œdipiennes
et de concilier l’Idéal du moi et le moi idéal. L’identification au nom du père
Revenons donc, cher lecteur, à cette requête d’abstraction que je vous
fut donc, elle aussi, fragilisée, appelant la solution hystérique à la rescousse.
faisais plus haut. Soit une matière psychique qui, réduite par le travail de la
Enfin, « le reste », contenu dans ce « est resté » intransitif, s’imposa comme
cure analytique, peut s’énoncer ainsi :
déchet du rapport sexuel. Fut vérifiée, concrètement, cette formule de Lacan
1 - Partir dans le Séminaire …ou pire à propos du « parent traumatique qui produit
Ce signifiant-maître trouve sa trace originaire dans un souvenir rapporté innocemment la névrose »3.
par l’Autre parental : l’infans sort de son lit à barreaux en jetant son oreiller 4 - Chaînes
au sol et en sautant par-dessus bord pour, à quatre pattes, aller vers la pièce
Partir est un signifiant qui noue des contraires. Il renvoie aussi bien à
où ça vit. Ce signifiant orientera le sujet : rapport difficile à l’école dont on
vivre (l’échappée belle vers ce qui vit) qu’à mourir (disparaître). Disparaître à
ne peut sortir librement, ainsi qu’aux savoirs trop rigidifiés en catégories, aux
son tour renvoie autant à la mort qu’au plaisir et à la jouissance sexuelle, pour
relations amicales et aux relations amoureuses, aux appartenances de toutes
peu qu’il se transforme en un « se faire disparaître » dans un scénario fantas-
sortes et au mariage. La solitude, pour des raisons précises et dans certaines
matique mobilisant l’Autre à qui le sujet peut manquer. Mieux vaut prendre
conditions, prix à payer, n’était pas alors une souffrance subjective. Elle devint
l’initiative de « partir » pour ne pas être en position de reste. Partir se présenta
un handicap social. Ce signifiant – partir – se déclinera en trois autres selon
donc aussi comme solution au non rapport.
les aiguillages pré-indiqués par le discours : « s’échapper », « disparaître »,
« être laissé(e) ». D’autre part, un « disparaître sans laisser de trace », faisant table rase
du pouvoir de détermination du signifiant, réinstaure l’empire du possible
2 - La fin
contre celui de l’impossible. Enfin, « être laissé » s’articule au reste introduit
À l’époque où le sujet apprend, non sans difficulté et sans symp- par la problématique de l’absence de rapport. Toutes ces solutions défensives
tôme, l’alphabet, le père, dans un effort bien intentionné, avec tout ce que constitueront le nœud des symptômes du sujet.
cela implique d’ambivalence, lui demande s’il veut connaître le plus court
roman de langue française et, sur sa réponse affirmative, lui dit : « l m n, opq
r s t ». Face à ce réel de l’inexistence du rapport sexuel que l’amour ne vient
Trauma
pas voiler, mais qu’au contraire il affirme, réel trop précocement découvert, le Ce contre quoi un sujet se défend, ce trou qu’il tente de border, n’est-
sujet érigea quelques défenses symptomatiques. L’une d’entre elles – celle qui, il pas l’indice après-coup du traumatisme ? Jacques-Alain Miller l’indiquait
innocemment et sans douleur, l’accompagna bien longtemps – consistait à ne dans un commentaire du Séminaire Le désir et son interprétation4. Chez ce
jamais entamer un livre sans avoir préalablement lu sa fin et à le bannir, s’il sujet, pourtant, rien que de bien ordinaire dans ce registre : nulle catastrophe,
« finissait mal ». Cette pratique enferma longtemps le sujet dans un monde de séparation, maladie ou deuil précoces. Mais le discours dont il était l’effet
contes, assumé comme rêverie fantasmatique, monde dans lequel rien n’était charriait, alors dans sa fraîcheur, l’horreur de la seconde Guerre mondiale et
jamais définitif ni impossible. Avec la découverte de la littérature, c’est-à- l’impensable de la Shoah. Comme l’écrit Lacan, en France, elle s’était manifes-
dire de l’écriture comme telle, au-delà des histoires racontées, ce symptôme, tée « chez chacun par une méconnaissance systématique du monde », « ces
devenu une habitude intéressante, se réduisit à une lecture anticipée du dernier refuges imaginaires, cette dissolution panique du statut moral » du groupe,
paragraphe ou de la dernière phrase. « ces mêmes modes de défense que l’individu utilise dans la névrose contre son
angoisse, et avec un succès non moins ambigu, aussi paradoxalement efficace,
3 - Le nom et scellant de même, hélas ! un destin qui se transmet à des générations »5. Le
Mais ce « plus court roman » eut une autre conséquence : il lia durable-
< ment, mais là encore trop précocement, le nom à la lettre. Cela eut pour effet
de fragiliser le nom lui-même, qui après tout n’est qu’un amas de lettres, d’en
3 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, Paris, Seuil, 2011.
4 Je fais ici référence à sa présentation du Séminaire iv par J.-A. Miller, lors du
>
dévoiler le hors-sens fondamental et la soumission à l’énonciation, car si l’on Colloque UFORCA qui s’est tenu à Paris les 25 et 26 mai 2013.
prononce d’une autre manière le roman – « l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v… » –, 5 Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres écrits, op. cit., p. 101 et
le sens s’évanouit. suiv.

retour sommaire retour sommaire


Pour conclure Le trauma, c’est la fin :: Marie-Hélène Brousse

114 115
« sentiment d’irréalité » dont parle Lacan se faisait sentir dans les radotages son étrangeté totale (…) signifiant à l’état pur et qui ne peut d’aucune façon
et les inepties débitées à propos de la vie quotidienne sous l’Occupation à ni s’articuler ni se résoudre »8.
l’occasion des repas de famille. Le sort du peuple juif, dénié durant la guerre,
Faisons l’hypothèse que ces signifiants traumatiques de la vie pour ce
ne pouvait cependant plus être passé sous silence.
sujet ont statut de réel, puisqu’ils abolissent le sens. C’est la piste à suivre
Catastrophe de discours, effondrement définitif du mode éthique des pour une définition du réel dans le champ de la psychanalyse. On comprendra
Lumières6. Il ne s’agit certes pas d’inconscient collectif, car rien n’est collecti- mieux dès lors la maxime de l’éthique de la psychanalyse du dernier Lacan :
visable du savoir inconscient. Mais, dans lalangue et le discours s’inscrivent « être dupe du réel »… de l’inconscient.
des traces et leurs trajets « dont le destin se transmet à des générations »7,
selon des chaînes toujours singulières et contingentes. Ce fut pour ce sujet,
entre l’exigence vitale de « partir » et le malheur de devoir changer de nom
que se fit cette transmission à partir de la contingence d’un malentendu. Partir
pour survivre : la nécessité de changer de nom et l’énigme de la sexualité se
nouèrent alors littéralement. Ce choix – tentative d’échapper au pire –, bien
évidemment, l’y ramena sous la forme de la « fin », point de réel vers lequel
convergent ces fils de l’imaginaire et du symbolique. La tentative dérisoire
d’éviter la fin à tout prix buta contre ce réel. Certes, la guerre était finie, mais si
le sujet, après la deuxième, vécut dans la fascination angoissée de l’attente de
la troisième, celle-ci n’arriva jamais, pour la bonne raison qu’elle était déjà là,
partout visible, mais sous d’autres formes. De telle sorte que « la fin » apparut
être un signifiant du même ordre que « partir » : la pire et la meilleure solution.
« Tout a une fin » : la vie, la parole, les discours, les civilisations, l’amour, les
livres, les films. En général, ça finit mal, comme dit la chanson des Rita Mitsouko
à propos des histoires d’amour. Mais si ça ne finit pas, c’est encore pire. La fin
est le réel du temps. Pour ce sujet, le trauma, c’était la fin.
Seule la psychanalyse pouvait modifier la donne en déplaçant le curseur
des signifiants maîtres et la chaîne qu’ils inscrivent vers ce qu’ils ne parviennent
pas à attraper : le furet du désir qui glisse entre eux et que même les objets
a échouent à incarner. Voilà ce qui reste d’une analyse : un désir sans cause,
qui se vérifie… ou pas.

Une hypothèse
Ces signifiants maîtres auxquels peut se réduire l’inconscient d’un sujet,
ces S1 qui sont autant de marques contingentes de jouissance que la nécessité
du sens a seule constitué en chaîne, présentent une même caractéristique :
ils se prêtent à deux sens contraires. Pour ce sujet, c’est le cas des signifiants
« partir » – vivre/mourir –, « nom » – clef de voûte du symbolique/absence
du rapport –, et « fin » – accident/répétition ou temps/éternité. Freud avait
déjà noté cette particularité. Lacan, dans son Séminaire Les formations de
l’inconscient, à propos du traumatisme, parle de l’incidence du signifiant sur
la vie : la vie n’est saisissable que dans sa dimension signifiante qui, en tant
que représentation, est toujours mortification. Il voit le paradigme du trauma
dans « cette vie qui se saisit dans une horrible aperception d’elle-même, dans
< >
6 Milner J.-Cl., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Paris,
Verdier, 2003. 8 Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil,
7 Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », op. cit., p. 101. 1998, p. 466.

retour sommaire retour sommaire


116 117
Le Livret
Sous la direction de Sonia Chiriaco

Rédacteurs associés
Hélène Bonnaud
Hervé Damase
Deborah Gutermann-Jacquet
Damien Guyonnet

Avec la participation de
Caroline Leduc

Les illustrations
Illustrations réalisées par Les 3xquises
http://lesexquises.over-blog.com
Série Traumatisme
Série Lit (illustration page 15)

L’affiche
En couverture
Affiche des 43es Journées
réalisée par Justine Fournier

Le graphisme
La mise en page graphique du livret
réalisée par Hélène Skawinski
www.idelene.com

copyright Les 3xquises

< >
Série Traumatisme

retour sommaire retour sommaire

Vous aimerez peut-être aussi