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Carthage Maitresse de La Mediterranee

Le document présente une collection dirigée par Samir Aounallah sur l'histoire et les monuments de Carthage, mettant en lumière son importance en tant que capitale de l'Afrique et maîtresse de la Méditerranée. Il aborde la naissance de Carthage punique et sa transformation en Colonia Concordia Iulia Carthago sous les Romains, tout en soulignant les efforts de l'AMVPPC pour valoriser le patrimoine tunisien. La collection vise à publier des monographies sur les sites archéologiques tunisiens, s'adressant aux passionnés d'histoire et d'archéologie.

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Yilin Wang
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Carthage Maitresse de La Mediterranee

Le document présente une collection dirigée par Samir Aounallah sur l'histoire et les monuments de Carthage, mettant en lumière son importance en tant que capitale de l'Afrique et maîtresse de la Méditerranée. Il aborde la naissance de Carthage punique et sa transformation en Colonia Concordia Iulia Carthago sous les Romains, tout en soulignant les efforts de l'AMVPPC pour valoriser le patrimoine tunisien. La collection vise à publier des monographies sur les sites archéologiques tunisiens, s'adressant aux passionnés d'histoire et d'archéologie.

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H I S T O I RE E T MO NUME N T S

H&M
-1 -
Collection dirigée par
Samir AOUNALLAH

Maîtresse de la Méditerranée,
Capitale de l’Afrique

Maîtresse de la Méditerranée,
Maîtresse de la Méditerranée,

Capitale de l’Afrique
Capitale de l’Afrique

Depuis sa fondation en
1988, l’Agence de Mise en
Valeur du Patrimoine et
de Promotion Culturelle
(AMVPPC) participe

L es auteurs de ce livre tentent d’apporter une réponse à deux questions simples mais auxquelles il
n’est pas aisé d’en trouver des réponses précises.
de façon active à la
valorisation du patrimoine
tunisien en essayant de
La première concerne la naissance de Carthage punique et le lieu de cette naissance traditionnellement
fixée à -814, sur la colline de Byrsa. La deuxième, on le devine, concerne la fin de cette première Carthage cibler un large public.
et la naissance de l’autre Carthage, celle que les Romains ont commencé à reconstruire, plus d’un siècle Pour y parvenir, elle mise
après l’avoir détruite, en – 44, pour en faire en remplacement d’Utique, principale alliée de Rome lors de de plus en plus sur la
la troisième guerre punique, leur nouvelle capitale africaine : la Colonia Concordia Iulia Carthago… vulgarisation de qualité
du produit culturel et
patrimonial dont elle a la
charge. Cette valorisation
passe d’abord par un
travail de sensibilisation
qu’elle entreprend sans
cesse en encourageant la
138 DT / 75 €
publication des guides de
R TA G I N E

KA
RT H A G

sites, de monuments et
de musées dans le but de
CA

‫وﻛﺎﻟﺔ إﺣﻴﺎء اﻟﱰاث واﻟﺘﻨﻤﻴﺔ اﻟﺜﻘﺎﻓﻴﺔ‬


O

‫وﻛﺎﻟﺔ إﺣﻴﺎء اﻟﱰاث واﻟﺘﻨﻤﻴﺔ اﻟﺜﻘﺎﻓﻴﺔ‬ Agence de Mise en Valeur réduire les distances entre
‫اﳌﻌﻬﺪ اﻟﻮﻃﻨﻲ ﻟﻠﱰاث‬ Scuola Archeologica Agence de Mise en Valeur du Patrimoine
Institut National du Patrimoine Italiana di Cartagine du Patrimoine et de Promotion Culturelle
et de Promotion Culturelle
le visiteur et le patrimoine
tunisien.
1
H&M
-1-
collection dirigée par samir aounallah
La collection Histoires et Monuments (H&M) a pour objectif de publier des
monographies sur les principaux sites et monuments archéologiques de Tunisie. C’est
une collection qui couvre toutes les périodes historiques, de l’Antiquité à aujourd’hui,
et qui s’adresse aux amoureux de l’histoire et de l’archéologie tunisienne.

carthage : Maîtresse de la Méditerranée, capitale de l’afrique


Editeur : AMVPPC
ISBN : 978-9938-940-23-7

crédits photographiques :
aMVPPc : 40, 41, 46, 72, 74, 80, 81, 98, 107, 113, 169 (en bas), 171, 176, 178, 181, 195, 235, 236, 240, 281, 285, 279, 293, 304-305, 307,
318, 323, 324, 330, 331, 332, 335, 339, 343, 347, 348, 359, 372, 391, 403, 406, 409.
inP : 65, 74, 239, 261, 364 (photos bijoux)
abid, Hosni : 167
adili, Monia : 244
arfaoui, Wided : 380
ayari, Boutheina : 116
Baratte, françois : 221, 227, 229, 252, 262, 265.
Bartoloni, Piero : 119, 134, 156
Béjaoui, fathi : 387 (en haut), 342, 345, 377, 381, 382, 385.
Ben Hassine, Mohamed ali : 84, 86, 87, 88, 89, 90, 145 (monnaies), 301
Ben Jemaa, sonia : 220, 226, 271, 303, 315, 341, 364 (excepté bijoux), 370, 383, 387 (en bas).
Ben romdhane, Khaled : 49, 154
Bonanno, antony : 155
Brouquier-reddé, Véronique : 256, 269
chehidi, Mohamed ali : 254
chouk, néjib : 169 (photos du haut)
Ghaki, Mansour : 216
ibba, antonio : 249, 263
Jabeur, salah : 24, 25, 26, 43, 63, 73, 96, 99, 172, 177, 233, 234, 250, 259, 297, 349, 366, 370.
Mahfoudh faouzi : 283, 392, 394, 395, 399.
Maraoui-telmini, Boutheina : 66, 76
Maurin, louis : 125, 127, 274
Mokni, salem : 253
redissi, taoufik : 101
selmi, ridha : 20, 21, 27, 60, 69, 71, 75, 79, 83, 91, 97, 104, 106, 111, 112, 117, 131, 132, 179, 181 (photo en bas), 185, 189, 191, 193, 194,
258, 268, 270, 273, 291, 308, 309, 313, 316, 318, 320, 321, 351, 375, 386.
sghaïer, Yamen : 45, 105, 147, 148, 344
shutterstock : couverture, 4-5, 8-9, 10, 12, 14-15, 16-18, 56-57, 123, 215, 336-337, 372-373, 388-389, 404-405,
teatini, alessaudro : 272

Avec le soutien de :
Ministère des affaires culturelles
R TA G I N E

KA
RT H A G
CA

‫املعهد الوطني للرتاث‬ Scuola Archeologica


Institut National du Patrimoine Italiana di Carthagine

2
H ISToI rE ET M oNu MENTS

MAîTrESSE dE LA MédITErrANéE
CAPITALE dE L’AfrIquE
(iX e siècle avant J.-c. — Xiii e siècle)

Textes réunis par


SAMIr AouNALLAH & ATTILIo MASTINo
Adaptés par françois Baratte et Louis Maurin

‫وكالة إحياء الرتاث والتنمية الثقافية‬


Agence de Mise en Valeur
du Patrimoine et de Promotion Culturelle

3
4
« Quelquefois ils [les Romains] abusaient de la
subtilité des termes de leur langue ; ils détrui-
sirent Carthage, disant qu’ils avaient promis de
conserver la cité, et non pas la ville.»

Montesquieu
Grandeur et décadence des Romains,
VI, p. 141

5
6
LES AuTEurS

sa Samir AounAllAh ai Antonio iBBA


f.Ba fathi BAhri MK Mustapha khAnoussi
HB Habib BAklouti HK Hichem ksouri
fr.B françois BArAtte fM faouzi mAhfoudh
PB Piero BArtoloni BMt Boutheina mArAoui-telmini
fB fathi BéjAoui aM Attilio mAstino
KBr Khaled Ben romdhAne lM Louis mAurin
aB Anthony BonAnno sM Salem mokni
Mct Michèle Coltelloni-trAnnoy JPM Jean-Paul morel
JPd Jean-Pierre dArmon apM Annapaola mosCA
ndc Nathalie de ChAisemArtin aMr Abdellatif mrABet
rd roald f. doCter nn Nesrine nAsr
Me Mongi ennAïfer KPQ Kewin PeChe-QuiliChini
MHf Mohammed-Hassine fAntAr tr Taoufik redissi
af Ahmed ferjAoui ar Afef riAhi
MG Mansour GhAki sr Sergio riBiChini
aG Alberto GAvini src Sihem roudesli-CheBBi
JcG Jean-Claude Golvin YS Yamen sGhAïer
MGs Michele GuirGuis Mt Mohamed tAhAr
sH Sonia hAfiAne at Alessandro teAtini
cH Christophe huGoniot tV Thomas villey

coMité de suiVi
Wided ArfAouI, françois BArATTE, Sonia BEN JEMAA, Hajer GAMAouN, Louis MAurIN,
Nesrine NASr, Afef rIAHI, daouda SoW.

7
8
SoMMAIrE
14-15 Préface
Par Mohamed Zinelabidine
Ministre des affaires culturelles

16-17 avant propos


Par Kamel Bchini et faouzi Mahfoudh

19-21 introduction générale


Par samir aounallah et attilio Mastino

23-213 livre premier : carthage punique

215-415 livre deuxième : carthage romaine

9
10
LIVrE PrEMIEr

CArTHAGE PuNIquE
25 i— carthage phénico-punique d’après les textes anciens : bilan critique
Par Michèle Coltelloni-Trannoy

49 ii — la fondation de carthage entre légende et réalité


Par Michele Guirguis

57 iii— de Byrsa à carthage : la naissance d’un toponyme


Par Samir Aounallah et Michèle Coltelloni-Trannoy

65 iV— topographie urbaine : le mouvement des enceintes et des nécropoles,


des origines à -146 (les remparts, les nécropoles)
Par Boutheina Maraoui-Telmini, Roald F. Docter, Jean-Paul Morel
et Sihem Roudesli-Chebbi (avec la collaboration de Jean-Claude Golvin).

97 V— la religion des carthaginois


Par Samir Aounallah, Piero Bartoloni, Ahmed Ferjaoui, Sonia Hafiane
et Sergio Ribichini

121 Vi— les temps de la grandeur


Par Samir Aounallah, Piero Bartoloni et Mhammed-Hassine Fantar

145 Vii— carthage en Méditerranée


Par Samir Aounallah, Anthony Bonanno et Kewin Peche-Quilichini

167 Viii— carthage en afrique


Par Mhammed-Hassine Fantar (avec la collaboration de Ahmed Ferjaoui,
Mansour Ghaki et Nesrine Nasr)

185 iX— l’habitat punique


Par Samir Aounallah et Jean-Paul Morel.

197 X — les guerres puniques


Par Mohamed Tahar

211 orientations bibliographiques

11
12
LIVrE dEuxIèME

CArTHAGE roMAINE
217 Xi — carthage romaine dans les textes anciens : bilan critique
Par Michèle Coltelloni-Trannoy

233 Xii — naissance et grandeur de carthage


Par Samir Aounallah, Antonio Ibba, Attilio Mastino et Salem Mokni

267 Xiii— la religion romaine des carthaginois :


la concorde, le culte impérial et le culte des Cereres.
Par Samir Aounallah, Antonio Ibba et Alberto Gavini

277 XiV— splendeur de carthage romaine


Par Samir Aounallah, Habib Baklouti, Annapaola Mosca, Jean-Claude Golvin,
Chistophe Hugoniot, Mustapha Khanoussi & Hichem Ksouri.

309 XV— l’habitat privé : le quartier dit des « Villas romaines » à carthage
Par Mongi Ennaïefer et Jean-Pierre Darmon

323 XVi— carthage au Bas-empire (ive siècle-début du ve siècle) : une grande


métropole
Par Louis Maurin

337 XVii — les premiers temps chrétiens de carthage


Par François Baratte et Fathi Béjaoui

351 XViii— sources littéraires d’époque vandale et byzantine : Bilan critique


Par Thomas Villey

361 XiX — carthage vandale


Par Abdellatif Mrabet

371 XX— carthage byzantine.


Par François Baratte et Fathi Béjaoui

389 XXi — carthage antique dans les sources arabes


Par Faouzi Mahfoudh

403 XXii — carthage durant les débuts de l’islam : l’apport de l’archéologie


Par Fathi Bahri

411 orientations bibliographiques

414 conclusion générale


Par Samir Aounallah

13
PréfACE

d epuis la célèbre apostrophe lancée par Caton l’Ancien au Sénat romain


en -150 et dans laquelle il s’écriait : Delenda Carthago (parfois rapportée
sous les formes Carthago Delenda ou Delenda est Carthago), ce qui signifie litté-
ralement « Carthage est à détruire », pour jeter la malédiction sur cette terre
d’Afrique, berceau de l’une des plus brillantes civilisations antiques. L’inter-
rogation permanente – qui revient comme une antienne - de ceux qui visitent
le(s) site(s) de Carthage est toujours la même : que reste-t-il de cette métro-
pole où mythe et réalité se mêlent et s’entrelacent !

Sur le plan de la recherche et de la valorisation, plusieurs publications ont


été consacrées à cette prestigieuse cité qui avait rayonné sur la Méditerranée.
Mais il nous manquait un ouvrage d’ensemble décrivant son histoire, des ori-
gines à la fin du Ixe siècle avant J.-C., jusqu’à son abandon au xIIIe siècle.
Aujourd’hui ce vide est en grande partie comblé grâce à ce bel ouvrage qui en
retrace l’histoire et en étudie l’archéologie. face à un monument, face à une
pierre ou au détour d’une conversation rapportée par le souffle du passé, la
scène édulcorée ressuscite, se repeuple et s’anime pour nous rappeler ce que
furent la grandeur et la décadence d’un « empire ».

Le tableau qu’en dressent les auteurs, spécialistes des vies passées de la cité,
offrira aux savants et aux lecteurs simplement curieux des choses de l’His-
toire un éclairage scientifique sous l’angle d’une succession d’instantanés.
Cette œuvre collective, rédigée avec soin par un panel de chercheurs che-
vronnés nous donne le privilège de (re)vivre l’enchantement dans la quête de
soi à travers la quête du spécifique et de l’universel.

14
Cette terre, au carrefour des cultures et des civilisations qui rayonnaient sur
le pourtour de cette « mare nostrum » qui a vu se succéder au sud de son bassin
et au fil des siècles Phéniciens, romains, Vandales, Byzantins, Arabes et qui
se sont mélangés aux autochtones, est le creuset d’un heureux syncrétisme
dans lequel les auteurs ont trempé leurs pinceaux pour restituer les « couleurs
chaudes » du pays et faire ressortir la fécondité du génie créateur tunisien
dans ses multiples déclinaisons.

qu’il me soit permis, en guise de remerciement à tous ceux qui se sont investis
dans cette véritable parturition, de paraphraser un Carthaginois de l’Anti-
quité, le poète Terence (-190/-159) et de dire : « Je suis homme (carthaginois)
et rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est étranger », de considérer leur apport
respectif comme un vibrant hommage à la Tunisie, à ses traditions millénaires,
fécondes, et une pressante invitation à la tolérance et à la lutte contre les obs-
curantismes.

En visite d’Etat en Italie, Béji Caïd Essebsi a conclu son discours devant
les deux commissions des Affaires Etrangères, du Sénat et de la Chambre
des députés en disant : « Je voudrais rectifier cet appel lancé par Caton au Sénat
de Rome : « delenda Carthago ». S’il était parmi nous, il partagerait avec moi
sans hésitation un appel du cœur (…) Aedificanda Carthago » : construisons
Carthage !

Mohamed ZinelaBidine
Ministre des affaires culturelles

15
AVANT ProPoS

A vec le présent volume, une contribution supplémentaire vient enrichir la


bibliothèque carthaginoise déjà riche de nombreux ouvrages consacrés
à la prestigieuse métropole antique. Sa spécificité réside dans son ambition,
en premier lieu, de satisfaire la curiosité du visiteur avide d’éclaircissements
au sujet de la naissance de Carthage punique et le lieu précis de sa fondation,
traditionnellement située vers -814 et qu’entoure un halo de mystère, pour
ne pas dire de mythes. un siècle après sa totale destruction par le vainqueur
romain et nonobstant les imprécations qui la vouaient à une malédiction éter-
nelle, la ville renaissait littéralement de ses cendres pour être proclamée par la
suite capitale de la province romaine, la Colonia Concordia Iulia Carthago.
Mais les promoteurs de cette initiative avaient un deuxième objectif : illustrer
la première mission des autorités du patrimoine tunisien, l’Agence de Mise
en Valeur du Patrimoine et de Promotion Culturelle (AMVPPC) et l’Institut
National du Patrimoine (INP) : protéger le legs passé, communiquer le plus
largement possible à son sujet et le rendre accessible au plus grand nombre.
A cet égard, Carthage ne pouvait être que le site école pour atteindre cet
objectif. En effet, parmi les grands sites archéologiques tunisiens, celui de
Carthage bénéficie d’une prédilection particulière auprès des chercheurs et
des publics visiteurs, au même titre que d’autres sites illustres du bassin mé-
diterranéen, tels ceux d’Athènes et de rome.

Mais il y a plus, car la destinée de Carthage est sans parallèle pour les histo-
riens et les archéologues. Sa fondation par une femme, l’épisode de la peau de
bœuf, le suicide de ses enfants les plus illustres : sa fondatrice et son célèbre
héros, Hannibal ou encore Sophonisbe, l’apport de figures intellectuelles et

16
religieuses tels que Magon, Apulée, Tertullien, Saint Cyprien, Saint Augustin,
pour ne citer que ceux-ci, aussi sont uniques dans le monde méditerranéen.
Aujourd’hui, Il existe des synthèses sur Carthage punique. Mais la période
romaine reste peu connue et, pour l’évoquer, on dépend en grande partie
de l’œuvre monumentale d’Auguste Audollent publiée en 1904. on est par
ailleurs depuis fort longtemps dans l’attente de la publication raisonnée des
résultats des diverses missions internationales conduites sur le terrain car-
thaginois sous le patronage de l’uNESCo… Ce retard constitua une raison
supplémentaire au murissement de l’idée de réunir un panel de chercheurs
pour procéder à un état des lieux.
La lecture de cet ouvrage, rendue d’autant plus captivante que celui-ci est fort
agréablement présenté, vient, certes, consolider les vérités acquises relatives au
passé de Carthage qui s’est prolongé jusqu’en période médiévale. Elle en révèle
aussi d’autres qui étaient jusque-là traitées de manière réductrice, en ellipses ou
en zones d’ombre, et dont l’occultation ou la minoration étaient préjudiciables à
l’appréhension du phénomène carthaginois dans sa globalité et son originalité.
Ce travail marquera d’une pierre blanche le long cours de la recherche consa-
crée à la métropole africaine. Il est appelé à devenir un livre de chevet pour
tout « honnête homme » en quête d’éclairages sur le monde carthaginois.
Grâces en soient rendues à l’équipe qui, autour de Samir Aounallah, a rendu
possible la concrétisation d’un rêve longtemps caressé par le public aussi bien
que par le monde de la recherche.

Kamel Bchini faouzi Mahfoudh


(directeur général de l’AMVPPC) (directeur général de l’INP)

17
18
introduCtion GénérAle

Qart Ḥadašt, Carthago


et Carthagenna
Par samir aounallah & attilio Mastino

L es visiteurs, avertis ou non, qui se rendent à Carthage souhaitent avoir


une réponse à deux questions simples mais auxquelles il n’est pas aisé
d’apporter des réponses précises. La première concerne la naissance de Car-
thage punique et le lieu de cette naissance traditionnellement fixée à -814,
sur la colline de Byrsa. La deuxième, on le devine, concerne la fin de cette
première Carthage et la naissance de l’autre Carthage, celle que les romains
ont commencé à reconstruire, plus d’un siècle après l’avoir détruite, pour en
faire en remplacement d’utique, principale alliée de rome lors de la troisième
guerre punique, leur nouvelle capitale africaine : la Colonia Concordia Iulia Car-
thago.
on le sait, la réponse à la première question est impossible en l’état des
connaissances ; en revanche, du haut de la colline de Byrsa, en particulier du
côté du quartier d’habitation dit quartier Hannibal, on restitue aisément, et
cela grâce à l’archéologie, la fin de la Carthage punique et la naissance de la
ville romaine. on y a découvert une série de maisons aménagées dès le début
du second siècle avant J.-C. : quelques unes furent construites à la hâte, sans
doute lors de troisième guerre punique entre -149 et -146, d’autres furent
subdivisées par des cloisons en briques crues afin de faire face à l’afflux de
population lors du siège. Au-delà, vers le sud, on aperçoit deux rangées de
piles massives, fondations destinées à armer le remblai, issu de la destruction
des anciens bâtiments puniques, et à aménager la colline en esplanade pour
les futures constructions publiques de la nouvelle colonie romaine.

ruines puniques et romaines de Byrsa


Cette vue qui s’offre au visiteur est l’une des plus belles et des plus évocatrices qu’on puisse avoir de Carthage antique. A lui seul, ce lieu
nommé quartier Hannibal résume en grande partie toute l’histoire de Carthage, de ses origines phéniciennes à son abandon total au
XIIIe siècle par les souverains de la dynastie Hafside (1207-1574). Un regard attentif montre qu’à la différence de ce que nous lisons
dans les sources, les Romains ne se sont pas acharnés à détruire complètement Carthage en -146 puisque les maisons que nous voyons
présentent des hauteurs appréciables.
Ces mêmes Romains n’ont épargné aucun effort pour la rebâtir un siècle plus tard. C’est également ici que Carthage romaine est née
mais, au lieu d’effacer les ruines de l’ancienne Carthage, on procéda à de gros travaux d’écrêtement et de remblaiement. Les gros piliers de
blocage et les absides souterraines visibles par endroit finissent par stabiliser l’ensemble pour donner à la colline l’aspect d’une immense
esplanade sur laquelle on édifia, encore une fois, les principaux monuments de la ville (sa).

19
6

1
20
Sans compter le siècle d’abandon, entre -146 et -46, la tradition littéraire permet d’évaluer la durée de vie de Carthage
entre la fin du IXe avant J.-C. – lorsque, selon la légende, la princesse Elyssa la fonda avec des compagnons venus de
Tyr — et la fin du XIIIe siècle de notre ère, lorsque les souverains de la dynastie hafside décidèrent, après l’expédition de
Saint Louis en 1270, de raser ce qu’il en restait pour mettre un terme à toute tentative de reconquête. Les fouilles menées
méthodiquement sur la colline de Byrsa ont mis au jour un quartier d’habitation punique, baptisé Quartier Hannibal,
et elles ont permis, grâce aux céramiques récoltées, de confirmer la tradition textuelle sauf pour les débuts de la ville :

A droite : Stratigraphie de Car- 1. Le niveau punique des tombes 3. Le niveau punique des habi- 4. Le remblai romain (deuxième
thage d’après les fouilles du quar- archaïques (VIIIe-VIe siècle tations (première moitié du IIe moitié du Ier siècle avant J.-C.)
tier dit Hannibal sur la colline avant J.-C.). Des sépultures siècle avant J.-C.). Les pentes lors de la reconstruction de la ville
de Byrsa. A partir du sol naturel, occupent les flancs sud et sud- sud et sud-est de la colline se à la fin de la République et au
la colline de Byrsa comporte une est de la colline. couvrent de maisons. Les strates début de l’Empire romain. La col-
stratigraphie en six niveaux les plus récentes de ce niveau line de Byrsa, grâce à des « piles »
retraçant l’occupation humaine 2. Le niveau punique des témoignent de la destruction dominant les ruines puniques, se
du lieu, des origines jusqu’à sa ateliers métallurgiques (fin de Carthage par les Romains transforme en une vaste plate-
disparition au XIIIe siècle :
Ecole enArchéolo
Ve-IIIe siècles avant J.-C.). Un -146 suivie par un siècle forme artificielle.
e Italienne de Carthage (SAIC) fraîchement née et dont le but affirmé est
artisanat du fer et du cuivre se d’abandon.
développe à Byrsa. 5-6. Les niveaux romains, van-
dales, byzantins et islamiques
(sa).

Cet ouvrage sur carthage est le premier d’une collection, HiStoire


et MonuMentS, qui ambitionne d’illustrer l’histoire et l’archéologie
des principaux monuments et ensembles urbains de Tunisie antique
et médiévale. La mise en œuvre de cette nouvelle collection, pa-
tronnée par le Ministère des Affaires Culturelles, est une initiative
commune de l’Agence de Mise en Valeur du Patrimoine et de Promotion
Culturelle (AMVPPC) et de l’Institut National
du Patrimoine (INP). de plus, la publi-
cation de ce premier volume en-
tend honorer et consacrer
l’accord de coopération
entre notre Agence et
l’Ecole Archéologique Italienne
de Carthage (SAIC) frai-
chement née et dont le but
Nécropole de Douimès, affirmé est de consolider
avant J.-C.
la coopération tuniso-ita-
lienne dans les domaines de
la mise en valeur, de la conser-
vation et de la promotion du
patrimoine archéologique tu-
nisien.

Vase - sphinx,
nécropole de Douimès,
musée de Carthage,
VIIe siècle avant J.-C.
Photo Ridha Selmi

21
22
LIVrE PrEMIEr
CArTHAGE PuNIquE

L ’archéologie carthaginoise ne peut livrer qu’un paysage miséreux des temps


puniques. Non seulement, la ville avait été sérieusement atteinte lors de la
guerre de -146, mais son abandon pendant un siècle, puis sa conversion en co-
lonie romaine dès -44 ont fini par avoir raison des vestiges antérieurs. L’une des
plus belles illustrations est fournie par la destruction d’une nécropole punique
lors de la construction de l’odéon romain au début du IIIe siècle. A l’époque
arabo-musulmane, la ville se transforma en village et ses beaux monuments
servirent de carrière aux bâtisseurs de Tunis et de Kairouan, et même à ceux
de Pise ou de Gênes, en Italie… ; ses monuments, se transformèrent en repaire
pour les brigands et pour les criminels ; ce fut en particulier le cas du cirque, qui
pour cette raison, fut détruit complètement vers la fin du xIII e siècle.

Nous avons donc affaire à un site très détérioré et très pauvre en vestiges ap-
parents. de plus, la documentation écrite fait terriblement défaut : les archives
ont disparu et les inscriptions de l’époque punique, provenant essentiellement
du tophet, se répètent presque systématiquement. Il y a peu, certains histo-
riens se demandaient s’il est possible d’écrire une histoire de Carthage ? En
fait, personne n’a renoncé à s’y essayer. Le recours aux textes anciens, notam-
ment pour la période phénico-punique, devient nécessaire même si on s’ac-
corde encore sur le fait que ces textes manquent souvent d’objectivité (sa).

A gauche :
Carthage
punique au
milieu du
IIè siècle
avant J.-C.,
reconstitution
de Jean-
Claude Golvin.

23
24
CArTHAGE PHéNICo-PuNIquE
d’APrès les textes AnCiens :
BilAn CritiQue
Par Michèle coltelloni-trannoy

Le corpus des œuvres puniques


L’histoire de Carthage phénico-punique place l’historien dans une situation
inconfortable : de cette très grande puissance politique et économique du
monde méditerranéen, de ce foyer de culture, il ne reste que des témoignages
indirects et largement incomplets. Au lendemain de sa destruction, en -146,
une partie infime de ses bibliothèques et de ses archives fut sauvée par Sci-
pion l’Africain qui confia à son allié numide, le roi Micipsa, une série de livres
longtemps conservés dans la bibliothèque royale (Pline l’Ancien, Histoire na-
turelle, 18.22-23). on ignore tout de leur nombre et de leur contenu, si ce
n’est que Salluste (Jugurtha, 17.7), un siècle plus tard, en -46, lorsqu’il était
gouverneur de l’Afrique, tira de ce fond les ouvrages qu’il traduisit en latin et Ci-dessous :
qu’il désigna comme étant « les livres puniques, également appelés livres de Vase-biberon
décoré de
Hiempsal ». Cette désignation laisse supposer que l’œuvre originale était en
palmes.
punique et qu’elle avait été traduite, sans doute en grec, peut-être aussi com- Carthage.
plétée à partir de traditions orales, par le roi numide Hiempsal II (vers -88/- Musée national
du Bardo.
50). C’est également dans cette bibliothèque royale que Juba II, le petit-fils IIIe siècle avant
de Hiempsal, trouva une partie de la matière qu’il consigna dans son traité sur J.-C.
l’Afrique (les Libyca). Par ailleurs, Scipion empor-
ta à rome le traité du célèbre agronome carthagi-
nois, Magon.
Magon, qui a vécu vers la fin du IIIe siècle ou au
début du IIe siècle avant J.-C., rédigea une ency-
clopédie qui résume les activités agricoles des Car-
thaginois vouées essentiellement à l’élevage et à
l’arboriculture.
Son œuvre, au total 28 rouleaux (ou livres), fut
A gauche : confiée en vue de sa traduction à une commission
Ensemble de
fruits et de de romains et peut-être de Carthaginois ;
légumes pu- leur expertise était nécessaire pour assurer la
niques : figue,
raisins, gre-
traduction exacte d’un ouvrage qui se signalait par
nade... sa dimension technique. une autre édition de ce

25
Portrait de columelle.
Originaire d’Espagne, contemporain de Tibère, Claude et Néron, Columelle est l’auteur d’un traité sur
l’Economie rurale dans lequel il présente les différentes activités liées à la terre et aux animaux de la
ferme. Son œuvre, composée de douze livres, s’inspire fortement de l’œuvre de Magon. Il évoque tout ou
presque : la viticulture, le gros et le petit bétail, la basse-cour, les abeilles, le jardinage… (sa).

corpus, établie à partir d’un manuscrit différent détenu par les rois numides,
fut assurée, cette fois en grec, par Cassius dionysius d’utique, qui la dédia
à P. Sextilius, proconsul d’Afrique en -89 ou -88 ; cette version remaniée
donna ensuite naissance à plusieurs abrégés en grec et en latin à la fin de
la république, encore connus au premier siècle de l’Empire (Varron, De
l’agriculture, 1.1.10-11).
Il ressort de ces traditions que les Carthaginois n’avaient jamais négligé l’agri-
culture : l’arboriculture fut très probablement interdite en Sardaigne dès le
VIe siècle avant J.-C. sans doute pour protéger la production locale. Les sym-
boles de cette arboriculture carthaginoise étaient les palmiers, la vigne, les
grenadiers, les figuiers… qui figuraient sur divers supports, tels les vases, les
monnaies et autres…
Ces lambeaux de littérature sauvés de justesse montrent que les
Carthaginois comptaient parmi eux des agronomes et des my-
thographes. Mais Carthage avait-elle donné naissance à une
littérature de type gréco-romain, obéissant aux classifications
de cette tradition (livres de philosophie, d’histoire, bio-
graphies, poésies, théâtre) ? rappelons que les romains
n’ont eux-mêmes adopté ce type de production que tar-
divement (pas avant le IIIe siècle) et que les écrits anciens
des Phéniciens suivaient des canons bien différents (chro-
niques, épopées mythiques, cosmogonies). Toutefois, déjà à
l’époque hellénistique, des auteurs phéniciens avaient rédigé
des œuvres qui s’inscrivaient dans la lignée de l’érudition
grecque. En revanche, nous ne connaissons aucun nom

stèle en forme du signe dit de tanit


(tophet de carthage, musée du Bardo)
A la dame Tanit face de Baal et à Baal Hammon, ce qu’a offert Abdeshmoun, le scribe ;
le prix de sa chair (de son enfant, af)

Le « signe de Tanit » et le texte qui figure sur cette stèle sont d’inspiration phénicienne.
Le nombre des inscriptions puniques trouvées à Carthage se compte par milliers, mais la
majorité des textes ressemble à ce document et ne permet aucunement de combler les lacunes
de la tradition littéraire. Les seuls apports significatifs concernent les noms, les métiers et,
mais c’est chose rare, les dieux auxquels sont adressés les vœux (sa).

26
représentation d’un bateau sur une stèle du tophet de carthage
Peuple de la mer, les Carthaginois avaient développé une flotte de commerce très efficace et très mobile.
Comme leurs ancêtres de Tyr, ils furent sans cesse à la recherche des métaux. Leur eldorado fut le sud
de l’Espagne, dans la basse vallée de Guadalquivir. Cette stèle à fronton triangulaire
encadré d’acrotères est formée de trois registres : au sommet, le signe dit de Tanit, au
milieu, proue d’un navire de guerre ornée d’un œil prophylactique armée d’un éperon en
trident et surmontée d’un caducée, en bas, quatre lignes d’une inscription incomplète
(sH).

d’historien carthaginois : les écrivains les plus an-


ciens qui aient écrit sur Carthage sont tous des
Grecs.
La tradition antique n’a conservé le nom que de
rares auteurs puniques qui ont surtout utilisé la
langue grecque pour être lus en dehors de leur
cité, même s’il est très vraisemblable que leur pu-
blic était aussi carthaginois : n’oublions pas que les
Puniques passaient pour être plurilingues (Plaute,
Le jeune Carthaginois, 112). La littérature carthagi-
noise se réduit donc à quelques noms : Hannon et
Hamilcar, tous deux auteurs de récits de voyages
disparus ; des agronomes anonymes (outre Ma-
gon déjà cité) ayant publié, d’après Columelle, De
l’agriculture, 1.1.6, en punique, en latin et en grec ;
un philosophe renommé, Hasdrubal-Clitomaque,
qui s’installa à Athènes après la disparition de Car-
thage, où il succéda à Carnéade, en 128, comme
chef de la Nouvelle Académie (selon diogène
Laërce, 4). Les références à des Histoires Cartha-
ginoises ou puniques (Karkhedoniaka, Historiae Poe-
norum, Punicae historiae) désignent sans doute des
ouvrages grecs ou latins dont on a bien du mal à
distinguer qui en était l’auteur : des Puniques ? des
Grecs ou des romains ?

L’importance de l’intermédiaire grec.


Le périple d’Hannon
un seul récit carthaginois nous est parvenu : certes traduit en grec, certes ré-
sumé ou incomplet, il est pour autant une trace réelle de la littérature disparue
de Carthage, et il est sans équivalent en occident. Il s’agit du Périple d’Hannon,
dont le texte grec, conservé sur un unique manuscrit du Ixe siècle à Heidel-
berg, se présente comme la traduction d’une inscription punique déposée dans
le temple de Baal à Carthage. Il est toutefois vraisemblable que les commen-
taires d’Hannon avaient trouvé une publication autre que cette inscription

27
puisqu’il en a existé plusieurs versions dans la littérature grecque et latine,
consultées notamment par Cornelius Nepos et Juba II. Hannon était un diri-
geant de la cité, mais aussi un navigateur qui avait reçu pour mission d’explo-
rer, à la fin du VIe s. avant J.-C., les parages sud-atlantiques de l’Afrique et
de tenter de recoloniser les côtes atlantiques de Maurétanie occidentale. La
version grecque du texte, transmise par éphore de Cyme (-405/-330), a susci-
té dès l’Antiquité une controverse sur l’historicité de ce voyage et, à l’époque
moderne, le débat donna lieu à une bibliographie considérable sur laquelle
portent des bilans utiles. L’authenticité du récit n’est plus en cause, mais le
texte reste obscur. Ajoutons un autre témoignage d’un document punique,
le serment prêté par Hannibal pour valider l’alliance avec Philippe de Macé-
doine en -215, dont Polybe (7.9) fournit la traduction grecque, ce qui entraîne
la problématique de la désignation grecque des divinités mentionnées.

Les déformations de l’Histoire de Carthage


La transmission de ces bribes et de presque toutes les données dont
disposaient les Anciens sur l’histoire de Carthage, sur son site, sur sa
culture s’est d’abord faite par l’intermédiaire des Grecs, ensuite par
les érudits latins et grecs des époques républicaine et impériale : ces
derniers ont enrichi ces informations à partir des archives privées
ou publiques auxquelles ils pouvaient avoir accès, à partir aussi
de témoignages personnels. Il est donc inévitable que les données
relatives à Carthage aient souffert de déformations nombreuses
dues autant à des questions de méthode dans la transmission
des documents qu’à des raisons plus idéologiques : er-
reurs dues aux traductions et aux interprétations qui
les accompagnaient, mauvaise connaissance du sys-
tème politique de Carthage et de sa religion, présup-
posés négatifs qui couraient sur les Puniques, et gréco-
ou romano-centrisme dont les auteurs anciens étaient
coutumiers.
L’Histoire de Carthage est une « histoire éclatée » dont
les chroniques ont été perdues, dont la chronologie est
approximative et les réalités bien souvent incomprises,
et il faut abandonner l’espoir de la connaître avec exac-

stèle à l’éléphant (tophet, musée de carthage)


A la déesse à Tanit face de Baal et au seigneur à Baal Ḥammon, ce qu’a voué Bod‘ashtart fils
de Bodmilqart, le sufète (CIS 4798, af).

Stèle à fronton triangulaire composée de trois registres : de haut en bas, signe de Tanit, une
inscription néo-punique et un éléphant de race africaine aux larges oreilles pendantes et portant
sur sa tête un caducée. L’éléphant servit souvent de fer de lance aux armées carthaginoises ;
il fut, après le cheval, l’animal le plus représenté sur les stèles et les monnaies, symbole de la
puissance militaire de Carthage, pour les Romains qui, sous l’empire, l’ont introduit dans la
représentation de la province romaine d’Afrique (sa).

28
titude. En outre le corpus de textes littéraires relatifs à Carthage se caracté-
rise par son hétérogénéité et par l’extrême déséquilibre des informations : sur
certains aspects, la documentation est très maigre, sur d’autres (les guerres
puniques par exemple), elle est abondante et diversifiée.

Diversité des traditions sur les origines de Carthage


Les historiens grecs commencent à s’intéresser à Carthage à partir de la fin du
Ve siècle avant J.-C., lorsque la cité devient une grande puissance en Médi-
terranée occidentale : il était naturel de doter les cités importantes d’une ori-
gine prestigieuse et il est possible que les Carthaginois aient eux-mêmes fait
en sorte d’être introduits dans les computs et les spéculations historico-my-
thiques qui rattachaient leur cité – ainsi que sa rivale, rome – au cycle troyen.
Plus précisément, Philistos de Syracuse (vers -430/-356) et Eudoxe de Cnide
(vers -408/-355) datent sa fondation trente ans avant la guerre de Troie (soit
en -1215), ce qui lui donnait une belle antériorité sur rome (Jacoby FHG II,
B, n° 556, fragment 47) : les fondateurs en étaient deux Tyriens, Azoros et
Karkhédon, ce dernier lui ayant donné son nom. une autre version, moins
avantageuse, car en partie forgée dans des milieux grecs qui étaient hostiles à
Carthage, attribue la fondation à la reine tyrienne Elyssa, dont la perfidie fut
à l’origine de Byrsa (ci-dessous). une troisième version, fixant la fondation
en -814-813, est transmise par un Sicilien qui vivait au IIIe siècle avant J.-C.,
Timée de Taormine : ce dernier s’appuyait sur les archives tyriennes ainsi que,
probablement, sur les témoignages oraux des Carthaginois installés dans l’île.
C’est à cette tradition qu’il faut accorder le plus de crédit ; elle est confirmée
par Ménandre d’Ephèse (IIe siècle avant J.-C.) dont les notices ont été consi-
gnées par flavius Josèphe (Ier siècle ap. J.-C.) et dont on sait qu’il a lui aussi
utilisé des sources phéniciennes. Les auteurs latins s’y réfèrent également,
par exemple Cicéron (De la République, 2.23,42), Justin au IIIe siècle (18.4-5),
plus tard Saint Jérôme, les légères variations chronologiques s’expliquant
par des conversions effectuées à partir d’ères différentes. Ce qui est intéres-

elyssa et enée de narcisse Guérin,


1815 (Musée du louvre)
Issu de l’enéide de Virgile, le mythe de Didon et
du jeune Troyen Enée vient de l’imaginaire de son
auteur, celui d’un poète racontant la reconstruc-
tion d’une ville réelle et idéale : après avoir fui
Tyr, rencontré Didon dont il tomba amoureux,
« Enée admire ce chantier, naguère de simples
gourbis ; il admire les portes, l’animation et le
dallage des rues ; les Tyriens travaillent avec
ardeur… (enéide, 1.421-427) ». Cette ville en
cours de construction, racontée par Virgile, est
à la fois Rome qu’il voulait bâtir et Carthage
qu’Octavien a ordonné de rebâtir sur les vestiges
de l’ancienne Carthage (sa).

29
sant dans cette chronologie, c’est que Timée conférait à rome et Déméter et Korè, Korba
à Carthage la même année de fondation, -814 : à son époque, la (Curubis)
symétrie entre les deux grandes cités occidentales, alors alliées Musée national du Bardo.
et dont l’une était maîtresse des cités grecques d’Italie tandis
Le culte de Cérès en Afrique
que l’autre cherchait à s’imposer sur celles de Sicile, était un fait
a été introduit à Carthage
évident, qui incitait à tracer des parallèles. Pour autant, la sy-
au début du IVe siècle
métrie n’était pas parfaite. Si rome était apparentée au monde
avant J.-C., lorsque l’armée
grec, descendante de Troie, Carthage était jugée comme irrémé-
carthaginoise détruisit, en
diablement barbare : sa cruauté et sa mauvaise foi étaient déjà
-397/-396, le sanctuaire de
des thèmes courants dans la littérature grecque, bien avant que
déméter et Coré de Syracuse
les romains ne s’emparent du topos de la perfidie punique.
et que par la suite la maladie
décima l’armée carthaginoise.
La vie politique et religieuse Convaincus que ce fléau
était consécutif à la colère
Pour les Grecs de cette époque, Carthage est cependant une cité
des déesses, les Carthaginois
parmi les autres puisque ses institutions (politeia) sont jugées
décidèrent de leur rendre
conformes au modèle de la cité grecque. Les Grecs ont donc
hommage à Carthage ; selon
appliqué à la cité punique la grille d’analyse qui avait été conçue
diodore de Sicile, ils firent
pour examiner les cités grecques. Ainsi Aristote (-384/-322)
des citoyens les plus distingués
donne-t-il un rang privilégié à Carthage dans la hiérarchie des
les prêtres de ces déesses, leur
cités en raison de sa politeia (constitution politique) mixte, un
élevèrent des statues en grande
mélange de monarchie, d’oligarchie et de démocratie (Politique,
pompe et leur offrirent des sa-
2.11). C’est aussi pour cette raison qu’au siècle suivant éra-
crifices suivant le rite grec. Ils
tosthène place rome et Carthage sur le même niveau, considé-
choisirent encore, parmi les Grecs
rant que l’une et l’autre étaient « merveilleusement gouvernées »
résidant chez eux, les plus consi-
suivant Strabon (1.4-7). Plus tard, Polybe (6.51.5-7) s’inscrit
dérés et les attachèrent également
dans cette tradition, à une différence près : il considère que Car-
au culte des déesses (sa).
thage, à l’aube de la deuxième guerre punique, connaît déjà un
déclin que prouve le poids excessif du peuple au détriment de l’oligarchie : le
bel équilibre qui avait fait la renommée de Carthage au IVe siècle av. J.-C.
n’était plus, tandis que rome connaissait un apogée institutionnel qui devait
se traduire par sa domination militaire.
Si les données littéraires sur les institutions politiques sont assez maigres,
celles qui portent sur la religion punique le sont plus encore. Le dossier le

30
31
plus sensible, dans l’Antiquité comme de nos jours, est celui des sacrifices
humains, en particulier celui des sacrifices d’enfants offerts au dieu Baal
Hammon (ci-dessous). Toutefois, en dehors de quelques faits spectaculaires,
les réalités de la religion punique n›ont guère intéressé les auteurs anciens,
sans doute parce qu›elles ne se distinguaient pas ou peu des usages médi-
terranéens en matière cultuelle. Par exemple, diodore de Sicile informe sur
l’introduction officielle du culte de déméter et de Korè (14.77.5) à la suite de
plusieurs défaites subies contre denys de Syracuse en -396, que les Carthagi-
nois attribuèrent à la destruction du sanctuaire syracusain des deux déesses :
il témoigne ainsi que la pratique consistant à attirer la bienveillance des dieux
étrangers existait à Carthage comme à rome.

La place secondaire de Carthage dans les récits


historiques
Les auteurs anciens qui ont écrit sur Carthage punique se sont, dans leur grande
majorité, concentrés sur les événements militaires, tout particulièrement sur les
guerres qui ont vu Carthage affronter les tyrans de Sicile, puis à rome : c’est
souvent dans le cadre de ces récits que sont introduites des informations an-
nexes très précieuses sur le régime, la religion, la société et la culture puniques.
Les géographes et les encyclopédistes ont également inséré dans leurs ouvrages
des notices plus ou moins développées sur Carthage punique, et ce d’autant
plus que certains étaient également des historiens (Strabon, Pline l’ancien par
exemple). Mais il faut se tourner vers les récits historiques pour trouver la do-
cumentation la plus riche sur le sujet. Ces écrits se répartissent en deux ten-
dances : la principale, la mieux représentée parce que les œuvres se sont trans-
mises au cours du temps, est la tendance favorable à rome, qui s’est donnée
pour objectif de relater son Histoire ; l’autre catégorie, qui n’était pas centrée
sur rome, regroupait des auteurs d’obédience variable, certains étant favo-
rables à rome, d’autres lui étant hostiles, mais comme beaucoup d’entre eux
ne sont connus que par des citations ou des fragments sortis de leur contexte,
il est souvent impossible de les rattacher à un courant précis. Cette tradition,
pour importante et variée qu’elle fût, est très mal connue, mais il semble bien
qu’aucune œuvre n’ait choisi Carthage pour sujet central.

La rareté des auteurs favorables à Carthage


Certains auteurs, toutefois, avaient sans doute opté pour une perspective qui
lui était favorable. on a en effet une idée de la position des anti-romains par
ce qu’en dit denys d’Halicarnasse, qui rédige les Antiquités romaines à l›époque
augustéenne (en -7) : sa préface annonce clairement son projet, qui consiste
à relater l’histoire archaïque de rome, afin de mettre fin à la désinformation L’armée d’Hannibal
et à l’ignorance dont elle était largement victime. Cette présentation négative franchit les Alpes.
de rome émanerait, selon denys, d’historiens grecs désireux de « flatter, par Gravure sur bois
leurs écrits, des rois barbares qui haïssent la domination romaine (1.4.3) ». colorée de Gottlob
Ce fort courant historiographique qui, d’après denys, était encore puissant à Heinrich Leutemann
l’époque augustéenne, du moins dans les régions helléniques, remontait sans (1824-1905).

32
33
a gauche : Hannibal
vainqueur des romains,
louvre, Paris.

Marbre de 1704 sculpté par


Sébastien Slodtz.

a droite : Bataille de
Zama

Les premiers historiographes


de Carthage sont donc grecs
et ont épousé le point de vue
carthaginois : ainsi Philinos
d’Agrigente, dont l’œuvre,
contemporaine de la pre-
mière guerre punique, est
perdue, Chaereas ainsi que
deux familiers d’Hannibal,
Sosylos de Lacédémone, son
pédagogue, et le Sicilien Sile-
nos de Kalé Acté (Cornelius
Nepos, Hannibal, 13, 3) ;
Polybe (3.12 et 20) les cri-
tiques pour leur partialité,
réduisant leurs relations
à des «ragots de boutiques
de barbier». Ils sont pro-
bablement à l’origine de
la construction du mythe
d’Hannibal, avec l’encoura-
gement de celui-ci.

34
doute à l’époque de Mithridate et, au-delà, à celle d’Hannibal, mais aussi à
l’époque de Pyrrhus. L’épopée de Pyrrhus en Italie et en Sicile (-281-275),
qui avait manqué de peu battre rome sur son propre terrain, avait en effet
attiré l’attention des Grecs sur les affaires de Méditerranée occidentale et en
particulier sur les deux grandes puissances du moment, rome et Carthage.
C’est donc d’abord par l’entremise de Pyrrhus, semble-t-il, que les Grecs
prirent vraiment connaissance des enjeux qui se nouaient en occident à la fin
du IIIe siècle avant J.-C. et furent amenés à se documenter à la fois sur rome
et sur Carthage plus que ne l’avaient fait leurs prédécesseurs. La tendance an-
ti-romaine s’amplifia à l’occasion de la guerre d’Hannibal puisque le général
carthaginois qui avait été l’allié de Philippe V de Macédoine en -215 trouva
refuge, à partir de -195, auprès d’Antiochos de Syrie.
dans cette historiographie non romano-centrée, se détache un auteur plus
tardif que ceux que nous venons de mentionner et dont l’œuvre est en partie
conservée (20 livres sur 40) : diodore de Sicile ; il s’engage délibérément dans
une Histoire universelle monumentale, où rome, contrairement à la mode de
son temps, n’apparaît qu’à partir de la première guerre punique et ne tient
qu’un rôle secondaire, derrière les autres peuples. Les Carthaginois y figurent
en bonne place dans les livres relatifs à l’histoire de la Sicile et de l’Italie,
donc dans des passages dispersés tout au long de l’œuvre, qui portaient sur
les conflits entre Carthage et denys de Syracuse et entre Carthage et rome
(livres 13, 19, 21 à 28, 32). Son point de vue est celui d’un Sicilien dont la
patrie a souffert aussi bien des Carthaginois que des romains, mais il souligne
particulièrement l’arrogance des romains, par exemple celle de regulus, res-

35
ponsable d’une longue guerre en raison de son refus de la paix proposée par
Carthage (livre 23, fragments 12-16). d’autres romains ont également droit
à un jugement sévère, tel P. Claudius Pulcher (livre 24, fragment 4), et, de
manière générale, son récit met en lumière la violence de la conquête romaine.

Les historiens grecs romano-centrés


Le groupe des historiens les mieux connus – romano-centrés – réunit à son
tour deux catégories d’auteurs : la première est celle des auteurs que l’on dé-
signe comme étant les «historiens grecs de rome» parce que ces auteurs de
langue grecque ont choisi de centrer leur récit sur un sujet principal qui est
l’Histoire de rome, que leur projet ait embrassé l’ensemble de cette histoire
depuis sa fondation ou bien seulement une fraction. Il était inévitable que
Carthage y parût. Polybe et Appien sont pour notre sujet des sources ma-
jeures, alors que la partie de l’Histoire romaine de dion Cassius (d’époque sé-
vérienne) dévolue aux guerres puniques a presque entièrement disparu. À ce
binôme, il convient d’ajouter les biographies de Plutarque relatives aux chefs
romains qui se sont illustrés pendant les guerres puniques.

Polybe
Les deux historiens principaux, Polybe et Appien, sont unis par une même pa-
renté intellectuelle qui confère une place importante à l’analyse institutionnelle
de rome, ce qui n’exclut pas de fortes spécificités, visibles notamment dans
la structure des œuvres et dans le regard porté sur la conquête romaine. Le
récit conservé de Polybe est de loin la source littéraire la plus importante sur
l’histoire des deux premières guerres puniques, le récit de la troisième guerre
nous étant parvenu sous une forme très fragmentaire : il est le modèle auquel
sont comparés les autres auteurs (grecs et latins), en raison de la précision et
de l’exactitude de ses informations. on a désormais abandonné l’accusation
qui a longtemps pesé sur Polybe, celle d’être un «collaborateur» au service de
rome : s’il considère, à juste titre d’ailleurs, que la puissance de rome a orga-
nisé le monde méditerranéen à partir de -220 (début de la deuxième guerre pu-
nique), et s’il admire sans réserve ses institutions, les jugements qu’il porte sur
la conquête romaine sont bien plus pondérés qu’on ne l’a pensé jadis. Mais sur-
tout il ne fait pas œuvre de compilation : son utilisation des sources est constam-
ment associée à un regard critique et il porte sur les auteurs comme sur les faits
un jugement indépendant. En outre, l’éventail de la documentation sur laquelle
il s’appuie pour relater les guerres puniques est particulièrement large et diver-
sifié. outre les écrits de ses devanciers grecs, qu’il exploite pour la première
guerre punique et qui n’étaient pas favorables à rome (Timée déjà mentionné
bien qu’il le critique sévèrement, les Mémoires d’Aratus, qui était un homme po-
litique achéen, ou bien l’historien de Sparte, Phylarque), deux autres sources,
rédigées également en grec, ont occupé une grande place dans sa documenta-
tion, même si Polybe dénonce leur partialité : toutes deux étaient pour lui des
sources primaires puisque leurs auteurs avaient été contemporains des faits, le
romain fabius Pictor, très favorable à rome évidemment, et le Grec Philinos
d’Agrigente qui avait épousé la cause carthaginoise (roussel 1970, p. 143-144).
L’Histoire de Polybe est une source précieuse pour la connaissance des guerres
puniques, en particulier la première et la seconde ; par souci d’objectivité, il n’a
pas hésité à évoquer les raisons qui l’ont incité à raconter le début des hostilités

36
romano-carthaginoises : « une autre raison m’a encore poussé à insister sur
cette guerre (la Première guerre punique) : c’est que les écrivains qui passent
pour en avoir parlé avec le plus de compétence, Philinos et fabius, n’en ont pas
fait, à mon avis, une relation suffisamment véridique. Je ne pense pas qu’ils
aient menti sciemment : leur vie, leur caractère font écarter cette supposition
; mais leur jugement s’est trouvé faussé, je crois, tout comme celui des amou-
reux. L’inclination, la vive sympathie de Philinos pour les Carthaginois lui font
trouver toutes leurs actions judicieuses, admirables, héroïques, et celles des ro-
mains absolument opposées ; pour fabius, c’est l’inverse. En toute autre cir-
constance, on pourrait admettre cette partialité : c’est un devoir pour un homme
de bien aimer sa patrie et ses amis, de haïr leurs ennemis, de chérir ceux qui
les aiment ; mais ces dispositions sont incompatibles avec l’esprit historique :
l’historien a souvent à faire le plus vif éloge de ses ennemis, quand leur conduite
le mérite, et non moins souvent à critiquer sans ménagement ses amis les plus
chers, quand leurs fautes le comportent (Polybe, 1.14).»
Pour ce qui est de la deuxième guerre punique, si Polybe est un peu moins
tributaire des sources écrites, il a tout de même recours, de manière toujours
critique, à fabius Pictor comme aux historiens d’Hannibal, Chaereas, Sosy-
los de Lacédémone et Silenos de Kalé Acté. S’il a sans doute aussi consulté
d’autres relations de sénateurs romains écrites en grec, il n’est pas sûr qu’il
ait lu les Origines de Caton, rédigées en latin. Mais plus encore, la situation
qui fut la sienne durant 20 ans lui permit d’accumuler une somme d’informa-
tions précieuses et diversifiées : faisant partie des otages que la ligue achéenne
avait envoyés à rome dans le cadre des dispositions consécutives à la victoire
romaine de Pydna en -168, il eut la chance d’être accueilli par la famille des
Scipions et d’accompagner Scipion Emilien dans ses déplacements, jusque

37
Buste de caton l’ancien
Pour les auteurs anciens, comme pour les historiens modernes, Rome est incontes-
tablement responsable de la dernière guerre punique. Le point de vue de Caton a
triomphé. M. Porcius Cato (-234/-149), surnommé l’Ancien, fit ses premières armes
dès l’âge de 17 ans contre Hannibal ; il remplit plusieurs hautes fonctions politiques
dont le consulat qu’il géra en -195 ; il est l’auteur d’un traité agricole. Caton est
surtout connu pour son acharnement contre Carthage et par son fameux carthago
delenda est (il faut détruire Carthage), par lequel il clôturait, dit-on, tous ses dis-
cours au Sénat quel qu’en soit le sujet (sa).

sous les murs de Carthage en -146. Cette position exceptionnelle fit de lui
un témoin majeur : elle lui permit d’assister personnellement à certains évé-
nements, de connaître plusieurs des grands acteurs du moment (romains,
Carthaginois, Numides), de fréquenter le milieu sénatorial, d’avoir accès aux
archives privées, aux annales des pontifes et aux récits des ambassades reçues
ou envoyées par le sénat. Le récit des faits dont il fut le témoin direct (de -196
à -146) est malheureusement perdu en grande partie (livre 40), mais on en
retrouve la matière dans les relations de ses successeurs.

Appien
Il faut attendre quatre siècles pour trouver un autre historien grec de rome,
Appien, qui s’intéresse de près à Carthage. Comme les Histoires de Polybe, son
œuvre a un caractère militaire et politique marqué, mais la perspective et la
structure en sont bien différentes : son Histoire romaine va en effet des origines
à l’époque contemporaine (le principat de Trajan) et surtout elle est organi-
sée par peuple et donc par terrain géographique au lieu d’épouser la linéarité
chronologique. Les entreprises de rome en Gaule, en Espagne, en Syrie, en
Afrique etc., sont relatées dans des livres indépendants qui racontent l’histoire
du peuple concerné avant et après la conquête, par conséquent dans une pers-
pective moins romano-centrée que Polybe. Si Appien se montre souvent très
sévère à l’égard des atrocités de la conquête, il n’en considère pas moins que la
paix romaine est un bien dont bénéficie l’ensemble des peuples soumis à rome.
du fait de la structure de l’œuvre, le récit des guerres puniques est dispersé
sur plusieurs livres : le livre 5 (perdu) racontait les opérations de rome en
Sicile contre les successeurs de Hiéron II, en particulier la prise de Syracuse ;
les Iberica (l. 6) mentionnaient la jeunesse d’Hannibal et le prélude de la deu-
xième guerre punique (avec la prise de Sagonte), tandis que les Hannibalica (l.
7) étaient consacrés aux opérations menées en Italie contre Hannibal. quant
aux Libyca (l. 8), ils présentaient l’origine de la cité et une sorte de bilan des
trois guerres puniques puisque l’auteur y plaçait tous les événements qui eurent
lieu en Afrique lors des trois conflits. Il faut y ajouter le livre 9, consacré à la

38
Macédoine, qui mentionnait la conclusion d’un traité entre Han- l’incendie de
nibal et le roi Philippe V, et le Syriacè comportait l’exil d’Hannibal, carthage en -146.
son séjour en Asie et les circonstances de sa mort (11.43-44). Les
La fin tragique de Carthage
sources auxquelles Appien eut recours sont difficiles à discerner :
est racontée par florus
pour les deux premières guerres, il semble avoir surtout exploité
2.15 : Enfin, quand il n’y eut
Coelius Antipater, peut-être aussi fabius Pictor, et Polybe pour
plus d’espoir, trente-six mille
la troisième guerre, associé à d’autres auteurs grecs et latins, tel le
hommes se rendirent, et, chose
roi Juba II. dans l’ensemble, il s’inscrit dans une tradition assez
à peine croyable, Hasdrubal
conformiste, favorable à Scipion Emilien et qui attribue la respon-
était à leur tête. Combien plus
sabilité de la défaite finale de Carthage aux dissensions internes
grand fut le courage d’une
qui affaiblissaient la cité. Parmi les chefs puniques, seul émerge
femme, l’épouse du général !
Hannibal dont la personnalité demeure toutefois assez floue.
Prenant dans ses bras ses deux
enfants, elle se jeta du haut de
Plutarque sa maison au milieu de l’incen-
Les Vies parallèles de Plutarque (50/120), qui associent par paire die, à l’exemple de la reine qui
un chef grec et un chef romain, sont l’œuvre d’un moraliste, fonda Carthage. La durée de
comme le voulait le genre biographique dans l’Antiquité : elles ont l’incendie, à elle seule, permet
donc pour objectif principal de révéler les qualités et les défauts de juger de la grandeur de la
des héros, et les événements auxquels ils prirent part sont utilisés ville détruite. C’est à peine si
pour révéler leurs traits de caractère. C’est la deuxième guerre après dix-sept jours entiers on
punique qui est la mieux représentée, grâce aux Vies de Fabius put éteindre les flammes que les
Maximus et de Marcellus (celle de Scipion Emilien ayant disparu) ennemis avaient eux-mêmes
auxquelles s’ajoutent des compléments précieux puisés dans la Vie allumées dans leurs maisons et
de Caton l’Ancien, en particulier le récit de l’ambassade du censeur dans leurs temples. Puisqu’ils
à Carthage, mission qui fut à l’origine de la troisième guerre (Ca- ne pouvaient arracher leur ville
ton, 26-27) ; la Vie de Flamininus, 20, raconte la mort d’Hannibal. aux Romains, les Carthaginois
Plutarque puisa aussi dans un réservoir de sources très diversi- leur consumèrent leur triomphe.
fiées : ses deux grands devanciers, Polybe et Tite Live, mais éga-
lement des auteurs latins plus récents, Cornelius Nepos, Valère Maxime, ainsi
que d’autres dont on ignore les noms, mais auxquels il doit en certains cas des
informations originales.

39
Les historiens latins
La seconde catégorie de sources romano-centrées est celle des historiens
latins, au premier chef Tite-Live, mais il ne faut pas oublier deux faits im-
portants : d’une part Tite-Live s’inscrit dans une tradition latine ancienne,
qui commence au second siècle avant J.-C. et eut une forte influence sur
la transmission du savoir et de la mémoire relatifs aux guerres puniques ;
d’autre part, lui-même, comme ses devanciers et ses successeurs, n’igno-
rait pas l’historiographie grecque à laquelle tous avaient recours, soit pour
s’en inspirer, soit pour s’en démarquer. Les deux historiens latins les plus
anciens, également témoins et acteurs de la deuxième guerre punique, sont
fabius Pictor (préteur en -216) et L. Cincius Alimentus (vers -240/-190)
dont les récits sont perdus (hormis quelques fragments de l’Histoire de Rome
de fabius Pictor). Tous deux ont choisi d’écrire en grec afin de donner
une plus grande portée à leur récit et de contrer la propagande punique
et grecque favorable à Carthage ; ce choix est également dû au fait que
la langue grecque était à cette époque la langue internationale et la seule
langue de culture admise.
on sait que leur entreprise, marquée du sceau d’un fort patriotisme, ampli-
fiait les victoires romaines en minimisant celles de Carthage ; ils sont aussi à
l’origine du portrait noir d’Hannibal, auquel ils attribuent toute la responsa-
bilité du déclenchement de la deuxième guerre punique, sans avoir obtenu Cuirasse dite
l’autorisation du sénat carthaginois. Ces deux grandes figures furent suivies d’Hannibal
de nombreux successeurs écrivant en latin ou en grec, mais dont la trace est Bronze doré
très pauvre. Ce qui est commun à ces premiers historiens latins des guerres Ksour-Essef
puniques, ainsi qu’aux poètes qui leur sont contemporains, c’est la très nette Musée national du
différence de traitement entre Hannibal et Carthage : les défauts de cruauté Bardo
et de perfidie sont attribués à Hannibal et non pas à Carthage, et le Bar- IIIe-IIe siècle avant
cide n’est pas même considéré comme un Carthaginois par Tite-Live, mais J.-C.
comme un étranger venu de l’autre côté
des colonnes d’Hercule (23.5-11). L’his-
torien se fait l’écho de cette tradition,
sans doute parce que la famille d’Han-
nibal appartenait à une faction minori-
taire à Carthage et à laquelle la majorité
des sénateurs romains était hostile ; ces
derniers se sentaient bien plus d’affini-
tés avec le sénat carthaginois plus tra-
ditionaliste et plus aristocratique et qui,
comme eux-mêmes, était hostile à la
guerre.
L’image de Carthage se modifie du tout
au tout à partir du IIe siècle, au cours
de la phase finale de l’intervention ro-
maine, à l’époque où Caton l’Ancien
se déchaîne contre le peuple carthagi-
nois. Ses Origines, que l’on connaît par
de rares fragments, avaient pour objet

40
41
de collationner les récits de fondation des cités italiennes et les A droite : Œnochoé anthropoïde
grands événements qui avaient forgé leur histoire : il y abordait figurant une dame se pressant
la première guerre punique au livre IV et la deuxième au livre V le sein, peut-être une personni-
en exaltant la supériorité de rome et en se montrant très défa- fication de la « Déesse-mère ».
vorable à Scipion Emilien. Parmi les annalistes vivant à la fin de (sa)
la république et qui, de ce fait, ne sont pas des témoins directs Henchir Béni Nafaa (Bizerte)
de l’époque de Carthage, il faut citer Valerius Antias (connu Musée national du Bardo
par Tite Live), contemporain de Sylla ou de César, et que Tite IIIe siècle avant J.-C.
Live prit souvent pour source en dépit de sa tendance à l’exa-
gération ; Cornelius Nepos (-100-vers -29/-25) est l’auteur Des
hommes illustres qui proposait en séries parallèles l’histoire des hommes qui
s’étaient distingués à rome et ailleurs dans la vie politique, militaire, littéraire
et philosophique ; seul le traité sur les grands généraux étrangers est conser-
vé, et il l’est dans son intégralité : on y trouve une Vie d’Hamilcar et une Vie
d’Hannibal où les héros brillent par leurs vertus exceptionnelles.

Tite-Live
Il s’affirmait de son vivant même comme le pendant de Poly-
be pour ce qui est de la réception des guerres puniques. Notre
connaissance de cette époque ne serait pas ce qu’elle est sans
les livres 21-30, qui fournissent un récit continu et complet de
la guerre contre Hannibal, sans les periochai des livres 26-29
pour la première guerre punique, et, dans une moindre mesure,
les periochai des livres 49-51 pour la troisième guerre, auxquels
s’ajoutent les passages de l’œuvre de florus qui leur sont aussi
consacrés (1.18 et 31). Le traité de florus n’est pas uniquement
un abrégé de Tite-Live, mais il s’en inspire très étroitement, ce
qui permet de connaître l’intention de son modèle. Portrait de tite-live
Le grand ténor de l’historio-
dès le récit du premier conflit, la perfidie punique s’affirme graphie latine est bien entendu
comme une ligne de fond de la réflexion livienne, tout comme la Tite-Live (-59/+17) dont
loyauté et le sens du sacrifice des romains ; c’est à l’historien pa- l’œuvre, Histoire de rome
douan que l’on doit un récit détaillé de la bravoure de regulus, depuis sa fondation, connut
qui, à partir de là, devient un exemple type de la valeur romaine un immense succès dès sa publi-
dans la littérature impériale. Les livres consacrés à la deuxième cation sous Auguste au point de
guerre punique attribuent les remarquables succès remportés susciter immédiatement la ré-
par Hannibal entre -218 (Trasimène) et -216 (Cannes) moins à daction d’abrégés (periochai)
ses qualités de stratège qu’à la discorde qui avait affaibli la cité et d’être considérée dans l’Anti-
romaine ; les livres suivants mettent en lumière les qualités qui quité comme un modèle.
amenèrent rome de manière inexorable jusqu’à la victoire fi-
nale et qui sont autant de miroirs des vertus que la restauration
augustéenne proposait à l’époque de Tite Live. Pour autant, la
chute de Carthage est bien une catastrophe selon l’auteur qui adhère à une
idée déjà relayée par Salluste : la disparition de la grande rivale signe le déclin
de rome qui s’enfonce dans le luxe, l’arrogance et la discorde dont les guerres
civiles sont l’expression ultime (florus 1.47).

42
43
Buste attribué à ennius
Quintus Ennius (-239/-169) est considéré par
certains spécialistes comme le père de la poésie
latine. Il fit d’abord carrière dans l’armée ro-
maine ; il partit en Sardaigne où il s’était fait
remarquer par Caton l’Ancien. Il partit ensuite
à Rome où il enseigna les lettres grecques et la-
tines. Dans l’une de ses œuvres, il consacra un
long récit sur la seconde guerre punique (sa).

Glyptothèque Ny Carleberg, Copenhague.

Les poètes latins


Ce panorama des premières sources de la Carthage punique serait incomplet
si l’on oubliait les poètes dont les œuvres ont puissamment contribué à la
transmission de la mémoire romaine sur Carthage et ont même pu servir de
sources aux historiens. L’influence de ce genre littéraire sur l’historiographie
tient au statut particulier qu’il occupait dans l’Antiquité : la poésie n’était pas
cantonnée à un cercle restreint de lecteurs, mais elle bénéficiait au contraire
d’une audience très large, aussi bien dans le peuple que dans les familles des
élites. Le public reconnaissait aux poètes des connaissances incontestables
en matière historique, géographique, ethnographique et leurs noms étaient,
depuis Homère, porteurs d’autorité au même titre que ceux des écrivains en
prose. La poésie latine relative aux guerres puniques naît en même temps
que l’historiographie latine, au IIIe siècle : Cnaeus Naevius, contemporain
des deux premières guerres et natif de Capoue, écrit un long poème épique, le
Bellum punicum, dont il ne reste que quelques fragments, et qui portait sur le
premier conflit. La suite en fut en quelque sorte assurée par quintus Ennius
(né en -239 à rudiae, Italie), qui proposait - au cours d’une épopée en 18
livres, des origines légendaires à -189 - un long récit de la deuxième guerre
punique, connu sous une forme très fragmentaire. Le premier siècle de l’Em-
pire livre à son tour un poème épique relatant aussi cette guerre, les Punica de
Silius Italicus (26-102), inspiré de l’œuvre de Tite-Live.

Trogue Pompée (abrégé par Justin), Dion Cassius


À partir de Tite Live, l’historiographie impériale de langue latine se désinté-
resse de la grande histoire de rome et par conséquent de celle de Carthage,
comme si l’entreprise livienne avait semblé indépassable, jusqu’à ce que dion
Cassius (vers 155/vers 235) se lance dans un projet aussi démesuré à l’époque
sévérienne, mais en langue grecque. Mentionnons un contemporain de Tite
Live, Trogue-Pompée, qui entreprit lui aussi un long traité, plus tard abrégé
par Justin, les Histoires philippiques. Au lieu de centrer son récit sur rome, l’au-
teur proposait une relation de l’histoire du monde oriental en 44 livres, depuis
Philippe de Macédoine (le père d’Alexandre) jusqu’à Auguste : on y trouve

44
ainsi une sorte d’histoire continue de Carthage qui insère des informations pré-
cieuses, depuis sa fondation jusqu’à la mort d’Himilcon, puis les affaires de Si-
cile et enfin, la mention de l’alliance d’Hannibal avec Philippe V de Macédoine.

L’ histoire exemplaire
Valère Maxime, qui écrit sous Tibère un traité intitulé les Faits et dits mémo-
rables, illustre bien une tendance marquée de la production littéraire latine
depuis déjà l’époque républicaine : le recours à des personnages exemplaires
tirés majoritairement de l’histoire grecque et de l’histoire romaine, mais qui
laissent aussi la place à des figures édifiantes du monde barbare. dans ce
courant littéraire, il s’agit moins de fournir une réflexion historique que de
proposer des figures types et des anecdotes qui construisent une
mémoire et répondent à un consensus : plusieurs chapitres théma-
scène de cuisson,
tiques accueillent ainsi des anecdotes ayant trait à Hannibal et Ha-
carthage
milcar, aux Hasdrubal, à Carthage et aux Puniques.
Représentation d’une femme
Cette forme d’Histoire, qualifiée d’« histoire exemplaire », connut plaçant la galette de pain
une longue postérité puisqu’elle est largement représentée sous de contre la paroi intérieure
multiples formes à l’époque chrétienne, par des poèmes, des ser- d’un four. Ce type de four est
mons, des traités. Carthage et les guerres puniques encore utilisé en Tunisie et
y occupent une place très restreinte où subsistent est connu sous le nom de
quelques grands noms, quelques grands événe- tabouna. Un enfant suit
ments, sous une forme stéréotypée. L’objectif est assidument l’opération,
désormais de mettre en évidence les qualités hé- Musée national du Bardo
roïques des anciens romains (ceux de la répu- IVe siècle avant J.-C.
blique surtout) dont les martyrs chrétiens sont les (sa).
héritiers mais qu’ils surpassent néanmoins par
leur courage et leur piété.

L’Histoire de
Carthage dans
la littérature
chrétienne
Même les auteurs afri-
cains n’échappent pas à
cet appauvrissement de
la mémoire : Ter-
tullien ne livre
que de rares
exemples rela-
tifs à Carthage,
tels la mort de regu-
lus, Hannibal écrasant
les romains à Cannes,

45
Scipion, qui est le plus juste et le plus vaillant des hommes (Apologie, 50.6 ;
40.8 ; 11.16). Les autres auteurs chrétiens des ive et ve siècles, Lactance, Mi-
nucius felix, Augustin évoquent également ces noms, outre flaminius battu à
Trasimène, Paul Emile écrasé à Cannes ; quant à Jérôme (vers 347/420), qui
traduit en latin la Chronique d’Eusèbe de Césarée en la complétant, il y ajoute
de rares mentions relatives aux guerres puniques, puisées dans ce vieux fond
culturel.
on observe donc, dans la littérature chrétienne, à la fois un désintérêt flagrant
pour l’Histoire de rome et plus encore pour celle de Carthage (car ce sont
des histoires de païens) et une sélection très rigoureuse des faits et des per-
sonnages historiques : l’histoire est réécrite à partir de Tite Live et de Salluste
et subordonnée à la finalité théologique ; Carthage en est finalement presque
entièrement absente et son image y est dégradée. on retrouve à la fin du IVe
s. un représentant de la « grande Histoire » avec Eutrope, un auteur sans
doute païen, à qui l’on doit un Abrégé de l’Histoire romaine, tandis qu’un chrétien
espagnol, orose, écrivit, à la demande d’Augustin, un traité intitulé Histoire
contre les païens (en 415) : il voulait montrer que les chrétiens ne pouvaient
être responsables du sac de rome en 410 puisque l’histoire de rome avait été
jalonnée de maux depuis sa fondation. Ces deux fresques historiques sont en
grande partie fondées sur le récit livien et ménagent quelques paragraphes
aux guerres puniques.

46
Annexe
Liste alphabétique des auteurs anciens cités. En gras : auteurs importants (œuvres conservées, ou frag-
ments). En retrait : auteurs secondaires pour l’Histoire de Carthage, ou ceux dont l’œuvre est perdue et qui
ne sont connus que par des auteurs postérieurs (lM).

Nom écrit en date


appien grec m. v. 150
Aratus grec IIIe siècle avant J.-C.
aristote grec -384/-322 avant J.-C.
Augustin latin 354-430
Caton l’Ancien latin -234 / -149
Chéréas grec
Cicéron latin -106/-43
L. Cincius Alimentus grec v. -240/-190
Cnaeus Naevius latin 2 e moitié du iii e siècle avant J.-C.
Coelius Antipater latin ii e siècle avant J.-C.
Columelle latin 1ère moitié du ier siècle
Cornelius Nepos latin 100-vers 29/25
denys d’Halicarnasse grec 2e moitié du ier siècle
diodore de sicile grec vers -90/-30 avany J.-C.
diogène Laërce grec IIIe siècle
dion Cassius grec vers 155-vers 235
éphore de Cymé grec -405/-330
Eudoxe de Cnide grec v. -408/-v. -355
fabius Pictor grec IIIe siècle avant J.-C.
flavius Josèphe grec 37/38 ver s 100
Hannon trad. Ve siècle
grecque du
punique
Hasdrubal /Clitomaque grec -187/186/-110/109
Hiempsal II punique vers -88/v -50
Himilcon punique v e siècle avant J.-C.
Jérôme latin v. 347-420
Juba II grec v. -52/vers 23
Justin latin IIIe siècle
Lactance latin v. 250-v.325
Magon punique IIIe -IIe siècle avant J.-C.
Ménandre d’Ephèse grec IIe siècle avant J.-C.
Minucius felix latin IIe -IIIe siècle
orose latin 2e moitié du IVe siècle-v. 418
Phylarque de Sparte grec fin IIIe – IIe siècle avant J.-C.
Philinos d’Agrigente grec 2e moitié du iiie siècle avant J.-C.
Philistos de Syracuse grec v. -430/-356
Plaute latin v. -254.-184
Pline l’Ancien latin 23-79
Plutarque grec v. 46/v. 120
Polybe grec vers -200-vers -118
Salluste latin -87/86/-35
Silenos de Kalé Acté grec IIIe -IIe siècle avant J.-C.
Silius Italicus latin 26-102
Sosylos grec 2e moitié du IIIe siècle avant J.-C.
Strabon grec v. -64-v./21-25
Tertullien latin vers 150/160-vers 220
timée de taormine grec v. -350-v. -250
tite-live latin v. – 59/17
trogue Pompé latin ier s. avant J.-C.-règne d’Auguste
Valère Maxime latin 1ère moitié du Ier siècle
Varron latin -116/-27

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48
LA foNdATIoN dE CArTHAGE
entre léGende et réAlité
Par Michele Guirguis

La légende qui raconte les origines et la fondation de Carthage ne fut conçue que dans le
courant du IVe siècle avant J.-C., soit après quatre ou cinq siècles de l’occupation effective
des lieux par les Phéniciens. Avec des différences mineures, les auteurs grecs et latins
furent unanimes sur la date de fondation, fixée à -814, et sur l’identité de la vedette de
l’épopée, la princesse Elyssa. De surcroit, tous insistèrent sur la beauté et l’intelligence
A gauche :
de la princesse, des qualités rapidement remarquées par Hiarbas, roi des Maxitani, un
Amulette pu-
nique peuple voisin. L’histoire d’Elyssa-Didon s’arrête là, lorsque, piégée par les siens, elle
Carthage réalisa que seule la mort lui éviterait l’union avec le roi.
IV-IIIe siècle
avant J.-C. Au-delà de ces détails, qu’aucun document carthaginois ne peut prouver, la conception
de cette légende par les auteurs grecs et latins intervint à un moment où la puissance
carthaginoise devint une réalité. Il fallait dès lors la doter d’une légende qui expliquât son Monnaie de
existence ainsi que son statut de maîtresse de la Méditerranée (sa). Carthage :
or/22
mm/12.50 g.
Frappée vers

P armi les auteurs anciens qui ont livré un récit sur les origines de Carthage, -264, au début
de la première
la préférence va, comme on l’a vu, à celui que donne le Sicilien Timée de guerre punique.
Taormine qui écrivait dans les premières décennies du IIIe siècle avant J.-
C. ; à le suivre, la fondation de la ville aurait eu lieu 38 ans avant la première
olympiade, soit en -814/-813.
Carthage est née au cours de la diaspora phénicienne de l’Est
à l’ouest de la Méditerranée. Qart Ḥadašt, « la nouvelle
ville », a conservé longtemps des liens étroits avec sa mère
patrie orientale, Tyr. Sous l’égide de celle-ci, elle a créé un
empire sur les rivages de la Méditerranée occidentale et s’est
solidement enracinée en terre africaine. Il faut se reporter à
l’histoire de Tyr vers la fin du Ixe siècle pour connaître les
circonstances de la naissance de Carthage : à cette époque, le
roi Pygmalion tua par cupidité l’oncle et mari de sa sœur Elyssa,
Acherbas, grand prêtre de Melqart. Au IIIe siècle après J.-C.,

A/Tête de déméter à gauche, portant une couronne avec deux épis à l’avant et une boucle
dressée sur la chevelure ondulée ; boucle d’oreille à trois éléments, collier à 15 pendentifs.
r/Cheval debout à droite, tournant la tête en arrière.
Le cheval, en buste ou en pied, parfois accompagné d’un palmier, figure sur les monnaies
puniques frappées, à partir du IVe siècle avant J.-C., soit à Carthage même, soit en Sicile.
Ce blason de l’Etat Carthaginois est, comme le souligne Justin, signe d’un peuple belliqueux
et puissant. À côté du cheval, l’espèce bovine évoquée par le même Justin renvoie, selon la
tradition orientale, à la force fertile (sa).

49
l’abréviateur de Trogue Pompée, Justin, a retracé dans le livre 18 de ses
Histoires philippiques le drame tyrien qui aboutit à la fondation de Carthage. on
ne saurait mieux faire que de suivre à travers lui les pérégrinations d’Elyssa qui
lui valurent en Afrique, selon Timée, le surnom de didon que l’on peut traduire
par « l’errante ».

Le drame tyrien
Entre temps, le roi (Mattèn ? Straton ?) mourut à Tyr, après avoir institué
comme héritiers son fils Pygmalion et sa fille Elyssa, une vierge d’une
remarquable beauté. Mais le peuple remit le pouvoir royal à Pygmalion, un
enfant encore. quant à Elyssa, elle épousa son oncle maternel Acherbas, le
prêtre d’Hercule [= Melqart] qui était le second en dignité après le roi. Il
avait de grandes richesses mais elles étaient cachées et, par crainte du roi, il
avait confié son or à la terre, et non à des toits ; et ce fait, même si les hommes
l’ignoraient, le bruit en courait cependant. Excité par cela, Pygmalion, ayant
oublié le droit humain, tue son oncle qui était aussi son beau-frère, sans respect
des obligations familiales. Elyssa, s’étant longtemps détournée de son frère à
cause du crime, ayant à la fin dissimulé sa haine et composé pendant ce temps
son visage, prépare sa fuite sans rien dire, s’étant associée des notables dont
elle pensait qu’ils avaient la même haine pour le roi et le même désir de fuite…

La fondation de Carthage
« Elyssa, transportée dans le golfe de l’Afrique, sollicite l’amitié des habitants de
cet endroit, qui se réjouissaient de l’arrivée d’étrangers et du commerce de biens
d’échange ; ensuite, ayant acheté l’emplacement qui pourrait être couvert par
une peau de bœuf, sur lequel elle pourrait refaire les forces de ses compagnons,
épuisés par une longue navigation, jusqu’à ce qu’elle s’en aille, elle ordonne de
découper la peau en très fines lanières et, ainsi, elle s’empare d’un espace plus
grand que celui qu’elle avait demandé ; de là vient que, par la suite, on donna
à ce lieu le nom de Byrsa. Ensuite, les voisins de ces lieux, qui par espoir de La légende
gain apportaient beaucoup de marchandises aux hôtes, accourant en foule et de la peau
de bœuf.
s’installant là, il se fit par l’affluence des hommes comme une espèce de cité. C’est
Gregorio
pourquoi, du consentement de tous, Carthage est fondée, après fixation d’un Lazzarini
tribut annuel en contrepartie du sol de la ville. dans les premières fondations, (1655-
on trouva une tête de bœuf, ce qui était le présage d’une ville prospère, certes, 1730 ?)
mais laborieuse et pour toujours esclave ;
à cause de cela, la ville fut transférée sur
un autre emplacement, où une tête de
cheval fut découverte, signifiant que le
peuple serait guerrier et puissant, donna
à la ville une implantation déterminée par
les auspices. Alors, les peuples affluant
selon la réputation de la nouvelle ville, en
peu de temps il y eut des citoyens et une
grande cité (Justin, Histoires Philippiques,
18, extraits des livres 4-6, trad. M.-P.
Arnaud-Lindet) ».

50
Portrait d’elyssa, Pompéi (don alix Barbet)
« A côté d’Elyssa, Didon est un surnom. Celle qui s’appelait Elyssa à Tyr devint Didon en Afrique : l’ « errante »…
selon Timée ; la « femme virile » (virago), selon Servius ; la « meurtrière de son mari » selon (…) Eustache. Les
modernes n’ont pas été plus heureux dans leurs efforts pour rattacher cette appellation à un radical signifiant… (Ils)
ne regretteront sans doute pas que ce nom pourvu d’une telle aura ait acquis, avec cette opacité philologique, une part
supplémentaire de mystère (S. Lancel 1992, p. 36) ».

51
La demande en mariage du roi Hiarbas Ci-dessus :
Didon
« Alors que les Carthaginois avaient des ressources florissantes en raison construisant
du succès de leurs affaires, le roi des Maxitans, Hiarbas, ayant fait venir Carthage, de
auprès de lui dix notables puniques, demande en mariage Elyssa sous peine Joseph Mallord
d’une déclaration de guerre. Les ambassadeurs, craignant de rapporter cette William
demande à la reine, agirent avec elle selon l’esprit punique : ils annoncent (1775-1851).
que le roi réclame quelqu’un qui lui enseigne, ainsi qu’aux Africains, un National
genre de vie plus civilisé, mais qui pourrait-on trouver qui voudrait quitter Gallery at
ses parents par le sang et aller chez des barbares, vivant, qui plus est, à la London.
manière des bêtes sauvages ? réprimandés alors par la reine de refuser une
vie plus âpre pour le salut d’une patrie à laquelle était due la vie même si la Ci-contre :
situation l’exigeait, ils découvrirent les injonctions du roi, en disant que ce Le suicide
qu’elle ordonnait aux autres, il lui fallait elle-même l’accomplir si elle voulait de Didon,
veiller à la ville. Prise par cette ruse, après avoir longtemps invoqué le nom huile sur toile
de son époux Acherbas avec bien des larmes et un gémissement lamentable, d’Andrea
elle répondit à la fin qu’elle irait où l’appelait son destin et celui de la ville. » Sacchi (XVIIe
siècle). Musée
des beaux arts
Le suicide d’Elyssa de Caen.

« Au bout d’un délai de trois mois, ayant fait dresser un bûcher funéraire
dans la partie la plus élevée de la ville comme pour apaiser les mânes de son
époux et lui dédier avant les noces des sacrifices funéraires, elle immole de
nombreuses victimes et, ayant pris un glaive, elle monte sur le bûcher et,

52
53
regardant le peuple d’en haut, elle dit qu’elle allait vers son époux,
comme ils l’avaient ordonné, et mit fin à sa vie avec un glaive. Aussi
longtemps que Carthage resta invaincue, elle fut honorée comme une
déesse. »
Le récit est clair et l’on restitue aisément le cadre politique des
événements qui se déroulent en terre africaine. dans la
presqu’île de Carthage, la ville nouvelle est comme ancrée
dans la côte ; non sans peine, les fondateurs acquièrent
pour s’établir un espace qui leur est chichement mesuré.
Comme environnement, le domaine d’un « roi des
Maxitains » exigeant et même tyrannique : il impose un
tribut annuel, il menace d’employer la force contre les
Phéniciens s’il n’obtient pas la main d’Elyssa, il contraint
celle-ci au suicide ; mais son intérêt l’engage
néanmoins à se montrer accueillant, puisque les
Plan de carthage
activités commerçantes des nouveaux arrivants se
archaïque
développent librement, les conduisant à s’implanter de
La première Carthage restait
façon durable ; c’est d’ailleurs ce que leur conseillèrent, aux
à découvrir. En effet, dès la fin
dires de Justin, des ambassadeurs dépêchés par utique, une
du XIXe siècle, les archéologues
fondation orientale vénérable puisque certaines traditions la
se sont attelés à la rechercher.
faisaient remonter à -1101 ; selon Justin, « ils (les uticéens) leur
Très vite, la géographie des
apportèrent des présents, comme à des parents, et les engagèrent
plus anciennes nécropoles est
à fonder une ville là où le sort avait fixé leur résidence. » Cet
connue ; elles dessinent sur les
hommage rendu à Carthage par la colonie phénicienne la plus
collines de Byrsa et de Dermech,
ancienne de l’Afrique laisse supposer la suprématie qui, d’emblée,
un arc de cercle prenant appui
était reconnue à Carthage dans l’occident phénicien.
sur les hauteurs et l’habitat
contemporain de ces nécropoles Plus difficile a été d’accorder les données des textes avec celles
avait toute chance de se situer du terrain, et d’abord de faire coïncider la date proposée pour
entre les hauteurs et la mer la fondation – au plus tard -814 – avec celle qui résultait des
(sa). recherches archéologiques. Celles-ci ont longtemps porté en
premier lieu sur les nécropoles,
susceptibles de fournir un abondant
mobilier, celui qui accompagnait les
défunts dans leur dernier séjour,
avant tout des céramiques. Parmi
celles-ci, on retenait les importations
de vases de luxe venant de Grèce,
pour lesquelles on était parvenu à
des datations souvent assurées. Les
sépultures qui se sont avérées les
plus anciennes appartenaient aux
nécropoles des versants méridionaux
et orientaux des collines de
dermech, de Junon, de Byrsa. Mais
les vases grecs qu’elles recélaient ne
remontaient pas, pour les datations
les plus optimistes, plus haut que
le milieu du VIIIe siècle. Il en fut
Adaptation Imène Ben Youssef.

54
de même pour les vases les plus anciens découverts dans le La destruction de Carthage fit
sanctuaire du tophet, implanté au sud de ces collines ; l’espoir disparaître presqu’entièrement
fut longtemps entretenu par la trouvaille dans ce milieu, en les données sur l’architecture et
1947, d’un groupe de céramiques datables de la fin du Ixe siècle l’urbanisme. Les arts mineurs
dans un milieu particulier qui reçut, du nom de son découvreur, constituent de ce fait l’essentiel de
l’appellation de “chapelle Cintas”, mais il fallut ensuite en nos connaissances sur la culture
rabattre et en revenir aux environs du milieu du viiie siècle pour matérielle des Carthaginois :
l’époque de ces vases. figurines de terre cuite, petits
objets en métal, pierre précieuse
Il en fut de même pour une amphore et ivoire, œuf d’autruches
grecque à décor géométrique découverte décorés, monnaies, vases… La
par le même inventeur dans une majorité de ces objets est destinée
cavité voisine considérée par lui à accompagner les morts dans
comme un “dépôt de fondation”. leur tombe : il s’agit donc d’une
Plus récemment, les fouilles dans production à caractère et à
des couches d’habitat d’époque destination funéraires (sa).
archaïque ont livré des céramiques
qui pourraient remonter à la première moitié du
viiie siècle avant J.-C., réduisant ainsi l’écart
entre les datations fournies par la tradition
littéraire et l’archéologie.

55
56
dE BYrSA À CArTHAGE
lA nAissAnCe d’un toPonyme
Par samir aounallah et Michèle coltelloni trannoy

L’une des questions épineuses qui se posent à l’historien de l’Antiquité est celle des noms
de lieux, de reliefs, de cours d’eaux… L’entreprise est davantage compliquée lorsqu’il
s’agit de transcrire des noms difficilement prononçables par les auteurs étrangers,
des Grecs et des Latins, à qui nous devons l’essentiel du corpus toponymique africain.
L’administration romaine retient souvent le nom utilisé par les populations locales qu’elle
transcrit à sa façon, en le déformant le plus souvent. Ainsi le latin Thugga, transcrit
le libyque TBGG/TBGaG-TBGaGa, uzappa transcrit WZP’N, Ulules transcrit
WLL’S. La plupart de ces toponymes continuent à peupler le paysage toponymique
actuel à travers Dougga, Ouzafa, Illès...
Outre qart Hadasht devenue en latin Karthago/Carthago, on connaît notamment
Byrsa qui semble avoir été le premier nom de Carthage…

L e nom de la ville, Karthago ou Carthago en latin, Karchedon en grec, dérive


du Phénicien Qart Ḥadašt, dont le sens est Ville Nouvelle, comme nous le
disent clairement certains auteurs latins, dont Caton l’Ancien et Tite-Live.
Ce toponyme n’est pas isolé, car trois autres Qart Ḥadašt sont connues en
Méditerranée (à Chypre, en Sardaigne et dans la péninsule Ibérique) et d’autres
cités africaines sont également des « nouvelles villes », telle Macomades (du
punique Maqom Ḥadašt, « installation nouvelle », aujourd’hui Hr. el Mergueb,
en Algérie) et Neapolis (Nabeul) dont le nom grec traduit fort probablement
l’une des deux formes puniques : Qart Ḥadašt, ou plus vraisemblablement
Maqom Ḥadašt. on peut s’interroger dès lors sur la signification de ce toponyme
et surtout sur la date de son apparition. Car Nouvelle ville implique l’existence

Le port
circulaire
et l’île de
l’amirauté au
milieu.

57
d’une ancienne ville, comme il en a été à l’époque romaine où, en Afrique
en particulier, les villes homonymes se distinguent entre elles par l’ajout
d’adjectifs comme grand/vieux (maius) et petit/nouveau (minus). Certains
historiens pensent qu’elle s’appela ainsi pour se distinguer de l’une de ses
aînées, très probablement Tyr. Sa voisine utique, l’antique Utica, était
bien elle aussi une fondation phénicienne, plus ancienne que
Carthage, puisque sa naissance est fixée par la tradition littéraire Vue sur utique
en l’an -1101 ; mais le toponyme pourrait être d’origine libyque, Utique est l’une des plus
ce qui suppose que l’installation d’origine était autochtone, et anciennes villes phéniciennes
d’Afrique du Nord. A en croire la
qu’elle fut occupée à une date ultérieure par les Phéniciens. tradition littéraire, sa fondation
par des marins tyriens date de
Le premier membre de ce nom composé, Qart, est apparenté l’année -1101. Utique serait ainsi
au mot qir (le « mur » en phénicien, la « ville » dans d’autres l’aînée de Carthage. Longtemps
langues sémitiques) ; il n’est pas exclu qu’il fasse aussi référence alliée de Carthage contre les
à l’une des divinités protectrices des villes en Phénicie, Grecs de Sicile, puis contre les
Romains, Utique changea de
notamment à Tyr, le grand dieu Melqart. Par ailleurs, deux camp et fit alliance avec Rome au
auteurs tardifs, Stéphane de Byzance (VIe siècle) et Eustathe début du troisième conflit (-149/-
(xIIe siècle) font état d’une tradition ancienne, antérieure à 146). Elle servit de point départ
l’époque augustéenne : Carthage se serait appelée Kakkabè à l’assaut final qui se solda
par la chute et la destruction
dans une langue locale, signifiant « la tête de cheval ». Le sens de Carthage. En récompense,
proposé par ces auteurs est vraisemblablement erroné, car il Utique reçut de Rome une large
se réfère à la légende étiologique qui suit un modèle grec. portion du territoire de Carthage
récemment on a rapproché ce toponyme de deux documents : et fut déclarée libre et amie du
peuple Romain. Elle devint
d’une part, des monnaies de Sidon désignant sous la forme également capitale de la province
KKB certaines de ses colonies, dont Tyr ; d’autre part une romaine d’Afrique et le resta au
inscription phénicienne datée d’environ - 500, trouvée en moins jusqu’en -12.

58
Etrurie et faisant état de KKBM (les kakkabim), habituellement Vue sur les collines
traduit par «les étoiles». Selon cette nouvelle lecture, Kakkabè de Byrsa et sidi Bou
pourrait être sinon un toponyme de Carthage, du moins un saïd.
« Dans la tradition antique
qualificatif la désignant comme étant « colonie » (de Tyr). La d’époque romaine, Byrsa était
question reste ouverte. une des hauteurs de Carthage,
sur laquelle aurait été située la
Le problème du toponyme est plus complexe encore car il met citadelle de la ville. La plupart
aussi en cause la nature du site et sa chronologie. En effet, la des spécialistes l’identifient
avec la colline, anciennement
tradition littéraire retient, avec Carthage, un autre toponyme,
dite de Saint Louis (parce
Byrsa (de bursa, la peau de bœuf en grec), pour désigner que le roi Louis IX de France
l’endroit où la princesse tyrienne, didon/Elyssa, s’installa avec y serait mort en 1270 lors de
ses compagnons. C’était, selon Servius (Ad Aeneidem 4.670), le la huitième croisade), où se
trouve actuellement le musée
premier nom de Carthage. Mais ce double nom traduit peut- de Carthage. D’autres, en
être une réalité topographique propre au site en question : revanche, proposent de la situer
florus (1.31.11) affirmait que Byrsa était « comme une autre à Sidi Bou Saïd (Morel 1999,
p. 9). »
ville », ou mieux encore, une ville dans la ville. Servius, dans
son commentaire sur l’Enéide (Ad Aeneidem 1.368) écrit avec
beaucoup de précision que « Carthage eut jadis l’aspect d’une ville double :
la partie intérieure était appelée Byrsa, la partie extérieure, qui entourait
l’autre, Magalia ». Justin (18.5) considère que les fondateurs installèrent la
ville « sur un autre terrain » que celui d’origine : dans le sol de celui-ci, on
avait, en effet, trouvé une tête de bœuf, présage d’une culture difficile et de
servitude ; dans le nouveau site, c’est une tête de cheval qui fut mise au jour,
signe de puissance.

59
rasoir avec
représentation d’un
bœuf.
La tradition que nous lisons
dans Justin rapporte que
les Phéniciens ont choisi un
premier endroit pour bâtir
leur ville. Dans le premier, ils
trouvèrent une tête de bœuf ; ils
l’ont abandonné car c’était un
signe de labeur et de servitude.
Enfin, un passage de diodore (20.44.1-5) mérite lui aussi d’être Sur ce fond de légende, il est
versé à ce débat ; racontant des événements qui remontent à la fin clair que Carthage était, avant
du IVe siècle avant J.-C., à l’occasion de l’invasion de l’Afrique même sa naissance, prédestinée
par Agathocle, l’historien parle d’une nouvelle ville (Neapolis) à commander, à jouer le rôle
de Tyr en Afrique puis en
qu’il localise « à peu de distance de l’ancienne Carthage ». Il Méditerranée.
n’est donc pas impossible de penser que le nom de Carthage ne
fut donné à la ville que longtemps après sa fondation, lorsque
le tissu urbain dépassa largement les contours de Byrsa en s’étalant dans la
direction de la mer et comprenant la colline de Borj Jedid, au nord, et le
Tophet, au sud. C’est cette grande Carthage qui fut entourée de murailles dès
la fin du Ve siècle avant J.-C. Elle se composait de trois quartiers principaux
qui se sont développés au cours du temps et dont les noms ont été transmis
par la tradition comme désignant l’ensemble de la Carthage punique : la ville
La baie de basse, avec les ports ; la ville haute, étagée sur les collines et sur l’acropole ou
Gammarth. colline de Saint Louis (Byrsa ?) ; l’arrière-pays rural (Megara/Magalia).

60
Plan de la villa punique de Gammarth (iiie-iie siècles avant J.-c.).
Adaptation de Hajer Gamaoun.

La banlieue rurale de Carthage fermait vraisemblablement la péninsule de Carthage au nord


et à l’ouest. Protégée par la triple muraille externe, elle était aux dires d’Appien plantée de
vergers et de potagers. Cette banlieue s’appelait Megara et pourrait être fixée sur les hauteurs
du village de Gammarth où, dans les parages du cimetière militaire français, on a repéré une
immense nécropole aménagée dans la roche. La majorité des objets recueillis montrent qu’elle
hébergea essentiellement des juifs et des chrétiens, mais il n’est pas impossible de trouver des
traces d’occupation plus ancienne.

Du reste, à Gammarth, l’époque punique est illustrée par les vestiges encore conservés d’une
villa des IIIe-IIe siècles avant J.-C. C’est un petit monument d’environ 200 m2 divisé en deux
ailes séparées par un couloir, une aile réservée à l’habitat et une autre fort probablement aux
activités agricoles, en particulier l’oléiculture, comme l’atteste la présence d’un contrepoids et
d’un dolium.

61
Byrsa a donc pu être « l’appellation princeps de la cité et avoir été, dès les
origines, appliquée à ce qui devait demeurer, selon tous les textes tardifs, le
noyau central de la cité » (Lancel 1992, p. 58-59). L’origine du toponyme,
dont on ne connaît que la forme grecque, reste inconnue : plusieurs savants
ont proposé des termes puniques, mais il n’est pas exclu qu’un toponyme
libyque ait été transcrit par le mot grec Byrsa.
Avouons qu’il est impossible en l’état des connaissances de fournir une
explication satisfaisante à ces différentes questions. Mais les fouilles
archéologiques montrent que Carthage est une création ex nihilo, puisque les
plus anciens témoignages archéologiques mis au jour remontent au milieu
du VIIIe siècle avant J.-C. de ce fait, il y a un décalage chronologique,
presque un demi-siècle, entre la date traditionnelle de -814 et les premiers
indices d’occupation humaine. Il est vrai aussi que le matériel archéologique,
récemment mis au jour (importations eubéenne et levantine) à mi-hauteur
du versant sud-est de la colline de Byrsa et dans la plaine côtière, renvoie au
premier et au deuxième quart du VIIIe siècle avant J.-C. contribuant ainsi
à réduire l’écart entre la tradition classique et les données du terrain. Par
ailleurs, les fouilles menées sur la colline Saint Louis n’ont pu démontrer
le bien-fondé de son identification avec Byrsa. Enfin, et s’agissant d’une Objets
fondation ex nihilo, officiellement « déduite » par Tyr selon les textes anciens funéraires
(diodore 17.40, Strabon 17.3.15, Tite-Live 33.49), on doit imaginer que provenant de
la tombe de
Carthage ressembla pendant des décennies, voire durant plus
Yadamilk
d’un siècle, à un simple village signalé par des huttes et des (VIIIe ou
baraques. on ignore donc à partir de quel moment on VIIe siècle
peut réellement parler d’une véritable ville, dotée avant J.-C.)
d’une parure monumentale comprenant surtout
des bâtiments publics, religieux et administratifs.

Composition de Imen Ben Youssef

62
Hachette-rasoir,
Kerkouane, Musèe
National du Bardo,
IVe siècle avant J. -C.

63
64
ToPoGrAPHIE urBAINE
le mouvement des enCeintes
et des néCroPoles, des oriGines à -146

A gauche : à Le système défensif carthaginois était unique car trois murailles furent édifiées pour
l’intérieur du protéger la ville. La première et la plus ancienne date des premiers temps de Carthage ; la
trait jaune,
extension de seconde enferme la première en l’augmentant dès la fin du VIe siècle avant J.-C. de la plaine
Carthage ar- côtière, du quartier des ports au sud et de la colline de Borj Jedid au nord ; la troisième,
chaïque (VIIIe-
VIe siècles
enfin, constituée d’un triple dispositif, ferme toute la péninsule à l’ouest et au nord-ouest,
avant J.-C.). séparant ainsi la péninsule de Carthage du reste du continent. Cette expansion horizontale
Visualisation n’a visiblement jamais été prévue par les autorités locales. Il est certain que Carthage
Jean-Claude
Golvin. avait fini par séduire toutes sortes de gens : des hommes d’affaires, des commerçants, des
artisans… si bien qu’on s’est résolu à y encourager l’expansion verticale pour héberger les
gens de passages de plus en plus nombreux sous le gouvernement des Magonides.
Le projet d’Elyssa était peu ambitieux et pour preuve, l’existence de
nécropoles un peu partout à l’intérieur de l’espace urbain primitif.
La plus significative à signaler est celle des Rabs sur la colline
de Borj Jedid où sont enterrés prêtres, chefs (Rabs) des prêtres et
magistrats de la cité. Les portraits de ces défunts étaient parfois
sculptés sur le couvercle d’un ossuaire ou d’un sarcophage.
Nous avons, avec ces nécropoles intra muros, une caractéristique
peu (ou jamais ?) remarquée dans l’urbanisme africain. Enfin ce
Sarcophage de gros système défensif conçu peut être dès la fin du IVe siècle avant
la prêtresse : J.-C., après la promenade d’Agathocle, avait pour but la protection
nécropole des
de la banlieue agricole de Carthage.
Rabs, musée
de Carthage,
IVe-IIIe siècle Dès lors la ville ressembla à une immense caserne, toujours en état
avant J.-C. d’alerte (sa)

65
LES rEMPArTS
Par Boutheina Maraoui-telmini, roald f. docter et Jean-claude Golvin

d ’après les sources littéraires et archéologiques, le système défensif de Carthage


a été composé de trois enceintes successives. La première entourait la colline
de Byrsa ; la seconde enserrait le noyau urbain et, enfin, une grande enceinte
militaire formait une troisième ligne de défense qui enveloppait pratiquement
toute la presqu’île. Les recherches archéologiques récentes ont confirmé ce schéma
dans ses grands traits. Il est désormais établi grâce aux fouilles de Bir Massouda,
à Carthage-dermech, qu’au début de la fondation phénicienne, il n’y avait pas de
séparation nette, par une enceinte fortifiée, entre le noyau archaïque de la cité et
l’espace voué aux nécropoles et aux activités artisanales.

Vestiges de fortifications d’époque archaïque


Les plus anciens vestiges d’une muraille qui aurait enveloppé, dans la
direction du sud, les habitations archaïques de Carthage ont été découverts
à Bir Massouda ; ils consistent en un tronçon d’une muraille à casemate :
deux larges murs parallèles reliés par un mur transversal dont la largeur
atteint 3,36 m. Les restes d’un bastion contemporain, situé à quelques
dizaines de mètres de ce tronçon, ont également été mis au jour. de forme
quadrangulaire, le bastion archaïque est édifié au moyen de grosses pierres
à liant d’argile. Ses murs ont été rasés à un moment postérieur et ils furent
réutilisés vers la fin du Ve siècle avant J.-C. comme fondations d’un nouveau
bastion dont les élévations furent édifiées en pierres de taille équarries. Le
tronçon à casemate et le bastion constituent la plus ancienne séparation entre
l’habitat archaïque, devenu depuis intra-muros, et un espace voué aux activités
artisanales, notamment métallurgiques, reléguées, comme il était naturel, à la
périphérie de la ville.

Dans la partie sud


de Bir Massaouda,
un tronçon
d’une muraille
archaïque du type
«à casemates»
d’une largeur de
3,36m et un bastion
contemporain de
forme quadrangulaire
constituent la plus
ancienne fortification
de Carthage, datée du
milieu du VIIe siècle
avant J.-C.

66
Ce tronçon à «casemate» avait été édifié aux dépens d’une construction antérieure détail de la
qui remontait à la deuxième moitié du VIIIe siècle jusqu’à la première moitié du muraille maritime
édifiée à l’époque
VIIe avant J.-C. ; il a été daté avec précision du milieu du VIIe avant J.-C. et
des Magonides.
semble par conséquent de la même époque que les édifices archaïques voisins Longeant la
qui ont été attribués par les spécialistes à environ -675/-645. La mise en place côte jusqu’à
de cette muraille est contemporaine de l’installation d’un quartier d’artisanat l’emplacement des
ports, cette muraille
métallurgique à la place d’un secteur funéraire plus ancien.
était percée, dans
un premier temps,
La muraille des Magonides par une porte
monumentale
ultérieurement, à l’époque des Magonides (Ve-milieu du IVe siècle avant flanquée de tours
(dessin de J.-Cl.
J.-C.), des travaux de restructuration urbaine de grande envergure furent Golvin).
entrepris, attestant une extension de la superficie habitée aux dépens des
zones périphériques. Ils ont affecté aussi bien les fortifications archaïques
que la zone limitrophe vouée initialement aux activités artisanales. dans la
plaine côtière (frange maritime du quartier Magon), les fouilles de l’Institut
archéologique allemand de rome ont mis au jour les vestiges d’une muraille
imposante de la même époque, édifiée avec des blocs de pierres de taille
extraits des carrières d’el-Haouaria, dans le Cap Bon. La mise en place de
cette muraille correspond à une phase d’extension de la ville, réaffectant la
plaine côtière, initialement vouée aux activités artisanales, à un nouveau
quartier d’habitat de plan orthogonal.

67
Carte de
la grande
Carthage.
Adaptation
Hager
Gamaoun

Cette muraille longeait la côte jusqu’à l’emplacement des ports de l’époque


punique tardive. une voie large prenait naissance au niveau de la dépression
située entre les collines de Byrsa et de Junon et conduisait, à son extrémité
orientale, vers une porte monumentale flanquée de tours, un peu en retrait de
la plage. Elle laissait au départ un espace libre de toute construction, long de
soixante coudées (environ 30 m). des travaux ultérieurs d’agrandissement et
de réaménagement de la ville, touchant également à l’enceinte urbaine, furent
vraisemblablement entrepris entre la fin du IVe et le commencement du IIIe
siècle avant J.-C. En effet, la porte monumentale percée dans la muraille
maritime enveloppant le quartier Magon fut supprimée vers la fin du IVe
siècle avant J.-C. et l’espace laissé libre entre les habitations et cette muraille
occupé par de nouvelles constructions intra-muros.
À la suite de l’édification de la nouvelle muraille urbaine des Magonides,
le tronçon sud de l’ouvrage défensif archaïque de Bir Massouda s’est
trouvé enclavé dans l’habitat nouvellement édifié et il fut transformé
vraisemblablement en une muraille interne qui a dû envelopper la colline de
Byrsa. C’est de cette muraille intérieure de la cité qu’il est question dans la

68
La grande muraille de Carthage, dont la construction
a démarré au lendemain de l’expédition africaine
d’Agathocle ou de Regulus, est bien décrite par
les anciens, en particulier Strabon et Appien.
« Carthage est bâtie sur une presqu’île qui décrit une
circonférence de 360 stades. Un mur l’entoure. Une
partie de ce mur, sur un espace de 60 stades, coupe, en
allant d’une mer à l’autre, l’isthme même ou le col de
la presqu’île et passe par conséquent sur l’emplacement
du vaste enclos où les Carthaginois enfermaient
naguère leurs éléphants » (Strabon, 17.3.14). Des
indications plus précises sont fournies par Appien
qui évoque une fortification composée d’un triple mur,
coupant le même isthme, dont le bas aurait comporté
les étables des éléphants, des chevaux et des abris
pour les soldats : « Chaque rempart avait trente pieds
d’épaisseur, et sa hauteur était de deux étages : comme
ils étaient creux et couverts d’un toit, on y trouvait,
en bas, des logements pour trois cents éléphants avec,
à côté, des magasins pour leur nourriture, et, au-
dessus, des écuries pour quatre mille chevaux, avec des
entrepôts de fourrage et d’orge, ainsi que des abris pour
des hommes, environs vingt mille fantassins et quatre
mille cavaliers » (Appien, Libyca 95.450).
Visualisation Jean-Claude Golvin.

Inscription édilitaire punique courant sur sept lignes : «A ouvert et a fait cette rue-ci en direction de la porte neuve qui est… Étant
sufètes Safat et Adonibaal, au temps de la magistrature de Adonibaal fils de Esmounhillès ?, fils de B… et de… fils de Bodmel)qart
fils de Hanno et leurs collègues, étant préposés à cette tâche Abdmelqart (fils de …, en tant que maître d’œuvre ?). Bodmelqart fils de
Baalhanno fils de Bodmelqart, ingénieur des routes, Yehawwielon frère (de Bodmelqart…). La corporation distinguée des tisserands (ou
des marchands de Tissus) qui sont dans la ville, les peseurs de MHTT (petites monnaies) qui leur appartient, les fondeurs d’or, ceux de
la marine, ceux des fours, les cordonniers ? (tous) ensemble… et nos comptables puniront tout homme (d’une amende) de mille (sicles)
d’argent (A. Dupont-Sommer 1968, 116-133.).»

Cette petite plaque incomplète, en calcaire noir, 25/11/5 cm, exposée au musée de Carthage, est sans doute en rapport avec les aménagements
de la muraille urbaine dans le courant du IIIe avant J.-C. Malgré les problèmes de traduction et d’interprétation qu’elle pose, elle
indiquerait, selon certains spécialistes, le percement de la muraille et la construction d’une nouvelle porte de la ville (sa).

69
tradition littéraire, notamment chez Appien qui décrit les soldats romains
montant à l’assaut de la citadelle, suivant l’axe de quelques rues étroites qui
menaient vers la colline à partir de l’agora, la grande place publique. Cette
même enceinte intérieure a constitué en -146, au cœur de la ville, l’ultime
retranchement d’où seraient sortis les 50 000 survivants du siège au bout de six
jours d’atroces combats de rue sur les pentes de l’acropole. L’ensemble de ces
données concorde parfaitement avec les résultats des nouvelles investigations
archéologiques attestant que la colline de Byrsa n’a vraisemblablement pas été
occupée par des constructions domestiques avant l’époque des Magonides.

La fortification périphérique
Enfin, le troisième ouvrage défensif de la métropole punique consiste en une
fortification extérieure qui aurait enveloppé toute la presqu’île sur laquelle était
établie la cité ainsi que sa banlieue résidentielle (Mégara) et ses faubourgs. Le
tracé et la nature de ces défenses extérieures ont été amplement décrits par
les sources classiques à l’occasion du siège de Carthage par l’armée romaine
de -149 à -146. un passage de Strabon parle d’un mur coupant l’isthme qui
reliait la presqu’île de Carthage au continent. Ce mur s’étendait « d’une mer à
l’autre » et il aurait abrité les étables des éléphants carthaginois.
Selon Polybe (38.7.3), cette triple ligne de défense était formée d’un mur, d’un
fossé et d’une palissade. L’ouvrage le plus extérieur, vers l’ouest, aurait été le
fossé bordé à l’est d’une palissade, suivie de hauts murs construits en pierre
de taille. À cet endroit, il y avait selon, orose (Contre les païens, 4.22.5-6), un
mur large de 30 pieds (8,85 m), en pierre de taille, haut de quarante coudées
(17,80 m). Aux extrémités nord et sud, cette triple fortification se réduisait
vraisemblablement à un seul mur. En effet, Appien parle d’un angle, vers le sud,
qui faisait retour depuis le mur triple en direction des ports sous la forme d’un
simple mur : « il y avait toutefois un angle saillant qui, en suivant la langue de
terre, s’incurvait depuis ce secteur du rempart jusqu’aux ports » (Appien, Libyca
95, 451). Il semble que c’est également le cas du tronçon de la même muraille,
situé dans la zone nord de la presqu’île du côté de la Marsa et de Gammarth.
Pour ce qui est des traces matérielles de cette ligne de fortification, des
observations aériennes ont révélé un tracé régulier composé de trois bandes
parallèles coupant l’Isthme en direction du nord/nord-est. des fouilles ont
montré l’existence de trois éléments principaux qui se composent, à partir
de l’ouest, d’un fossé à fond plat d’environ 20 m de largeur, suivi d’un
soubassement (ou banquette) de 4,10 m, lui-même bordé à l’est, en direction
de Carthage, d’un fossé de 5,20 m de largeur.
Bien que les bastions soient orientés vers l’ouest, indiquant qu’il s’agissait bien
de défenses propres à Carthage, les données du terrain ne permettent pas de
fixer l’époque de la mise en place de cet ouvrage défensif de grande ampleur.
Les informations se rapportant à des aménagements à l’intérieur des hauts
murs pour abriter des éléphants fixent une limite chronologique, du moins pour
son dernier état, au milieu du IIIe siècle avant J.-C. des lacunes demeurent
cependant pour établir son tracé exact qui délimitait les faubourgs nord de la
cité et qui devra être précisé par de nouvelles investigations archéologiques.

70
Protomé
féminin
de type
égyptisant
en terre
cuite.
Ve siècle
avant J.-C.

annexe :

Notes sur les tombes


des Carthaginois et leur mobilier
P ar les objets qu’on y trouve, les tombes contiennent l’essentiel de ce que nous
pouvons savoir sur la vie quotidienne des Carthaginois. outre les lampes, les
objets en terre cuite fournissent l’essentiel du matériel funéraire : des figurines
moulées, d’influence grecque, ou exécutées au tour, d’influence phénicienne,
étaient généralement peintes en rouge sur le devant et le derrière. Ces statuettes
de petite taille peuvent être campaniformes ou ovoïdes. Aussi abandons que les
figurines, les protomés, probablement d’inspiration grecque, sont une spécificité
du monde punique ; en revanche les masques s’inspirent sans doute de la région
syro-palestinienne. Masques et protomés sont du point de vue de la typologie
voisins et représentent souvent un visage seul ou avec l’amorce d’un buste mais ils
se différencient par l’iconographie car les protomés sont impassibles ou souriants,

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Photo du haut : tandis que les masques sont généralement grotesques. Leurs dimensions sont à
Dé à face peine identiques à la réalité ; on les accrochait aux murs, dans les maisons et dans
losangique en os.
VIIe siècle les tombes, et ils avaient de ce fait une valeur apotropaïque destinés à éloigner les
avant J.-C. esprits malins. Ci-dessous :
Gemme-
Ci-dessus : A l’inverse de la terre cuite, les objets métalliques ainsi que les objets de luxe sont scarabée en
Masque en rares ; non seulement ils dépendent des importations, en particulier espagnoles, mais jaspe.
coquille d’œuf aussi parce qu’ils coutaient cher. Les plus importants sont l’or, l’argent, le bronze et VIe siècle avant
d’autruche J.-C.
peint à l’ocre
les pierres précieuses utilisées pour la fabrication des colliers. Parmi les bijoux
rouge et au on trouve les pendants d’oreilles simples ou complexes, les bracelets parfois
cinabre. décorés de têtes d’animaux, de palmette ou de fleurs de lotus ou encore les
IVe- IIIe siècle bagues simples ou à chaton, ce dernier pouvant prendre diverses formes et
avant J.-C.
pouvant être fait de divers matériaux et portant un décor généralement
En haut à égyptisant (griffon, sphinx, faucon…). Enfin, on peut citer les colliers
droite : Bracelet qui pouvaient associer les pendeloques en or, pierre précieuse et pâte de
de perles en verre ainsi que les étuis porte-amulettes munis de bélière.
pâte de verre.
IVe siècle avant Les amulettes, qu’on trouve surtout dans les tombes de gens
J.-C.
riches, peuvent aussi entrer dans la catégorie des bijoux ; elles
se distinguent par leur typologie égyptienne et sont faites
généralement de pâte de verre émaillée. Les principaux motifs sont
l’œil-oudjat, l’uraeus, et des divinités égyptiennes comme Horus
et Bès…, des animaux et des symboles comme le cœur, la main, la
fleur de lotus et la couronne.. Les amulettes, en particulier celles
qui ont des fonctions magiques, sont soit importées soit imitées.

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Amulette en ivoire
figurant le dieu Bès.
Ve-IVe siècle avant
J.-C.

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Dans le sens des aiguilles d’une Les scarabées sont parfois utilisés comme amulettes. Leur
montre à partir de la photo en diffusion à Carthage témoigne de l’influence évidente que
haut à gauche :
l’Egypte exerça sur l’artisanat punique. Ils sont faits de pâte de
Pendentif
- Etui porte-amulette verre émaillée, de jaspe, de cornaline… Les premiers, importés décoré au
zoomorphe. VIe siècle avant exclusivement d’Egypte, sont les plus anciens et datent des croissant et
J.-C.
VIIe et VIe siècles avant J.-C. Ceux qui sont faits de jaspe et de au disque
- Miroir en bronze à manche en solaire. VIIe
cornaline abondent dès le Ve siècle avant J.-C. et sont nettement
ivoire, VIe- Ve siècle avant J.-C. siècle avant
moins touchés par les influences égyptiennes. Ils sont donc J.-C.
- Lampe punique. VIIe siècle fabriqués soit à Carthage ou ils sont importés de Sardaigne,
avant J.-C. de Tharros en particulier.
- Lampadaire en terre cuite. Ve
Il en est de même de l’os et de l’ivoire importés d’orient, mais
siècle avant J.-C.
l’existence d’une industrie locale n’est pas impossible.
- Boucle d’oreille dorée en Les objets les plus fréquemment trouvés à Carthage
forme de croix ansée. Fin IVe-
IIIe siècle avant J.-C
sont constitués de peignes, aux motifs égyptiens, de
manches de miroirs, généralement travaillés en ronde
bosse, et de pendentifs, figurant le signe de Tanit et
des animaux ; moins fréquents sont les coffrets, les
fourreaux de poignard, les cuillers et les flûtes (sa).

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Fiole en terre cuite à
décor géométrique peint
en noir sur fond rouge.
VIIe siècle avant J.-C.

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LES NECroPoLES
Par Boutheina Maraoui-telmini, roald f. docter

Au nord et au nord-est
de la ville, une vaste
zone funéraire
Les recherches et les fouilles
archéologiques entreprises
depuis la fin du xIxe siècle ont
porté sur différents secteurs
d’un immense champ funéraire
qui s’étendait à l’ouest et surtout
au nord et au nord-est de la
ville ; les toponymes divers
(nécropole de Byrsa, de Junon,
de dermech etc.), ne font que
localiser des lieux de fouilles, et
ils ne doivent pas faire perdre de
vue «qu’il y avait, aux portes de
la Carthage punique, une seule
et vaste nécropole (Bénichou
Safar 1982, p. 14 et 137)».
depuis la fin du xIxe siècle,
on y a mis au jour environ 3000
sépultures.

Les premières
sépultures (VIIIe siècle
avant J.-C.)
La nécropole carthaginoise a d’abord enveloppé le noyau Ces pozzi de Bir Massaouda
de la ville archaïque. on a ici des zones funéraires à pozzi, à Carthage Dermech ont été
creusés à même la roche à une
petites excavations cylindriques creusées pour loger des urnes profondeur de 8,60m au-dessus
à incinération typiques des cimetières phéniciens d’époque du niveau de la mer, faisant
archaïque ; elles sont accompagnées de produits importés partie d’une nécropole archaïque
de l’orient phénicien ou de fabrications locales directement à incinération désaffectée vers
le second quart ou le milieu du
inspirées par lui (amphores dites cananéennes, objets en ivoire). VIIe siècle avant J.-C., lors
Ces tombes à pozzi, peu nombreuses à cette époque, constituent de l’installation des ateliers
de petits quartiers funéraires au bas des collines de Byrsa et de métallurgiques.
Junon et, plus à l’est, à Carthage-dermech où des sépultures de
ce type ont été découvertes dans la partie sud du terrain de Bir Massouda où
l’on en a fouillé récemment une dizaine.

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Carte de la répartition spatiale des secteurs les plus anciens de la nécropole de Carthage, enveloppant le
noyau de la cité archaïque et évoluant du bas versant de la colline de Byrsa vers l’ouest, le nord et le nord-est
occupant les hauteurs de la colline de Junon et les plateaux de Douimès-Dermech.
Adaptation Wided Arfaoui

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Les sépultures de l’époque archaïque : le rite de
l’incinération (fin du VIIIe- VIe siècles avant J.-C.)
Les espaces funéraires se sont ensuite progressivement étendus Vue du puits de descente et
sur les hautes pentes des collines de Byrsa et de Junon ; ils de la façade de la tombe de
abritent à la fois des tombes à incinération et des tombes à la colline de Byrsa (terrain
inhumation. En effet, le rite de la crémation des corps a été Astarté 2), datée du deuxième
rapidement concurrencé par celui de l’inhumation ; peut- quart du VIIIe siècle avant
être emprunté au milieu africain environnant, ce dernier est J.-C. Situé dans une position
devenu le plus courant à l’époque archaïque. L’antériorité de mitoyenne entre les pozzi de
la crémation ne fait cependant pas de doute. Ainsi, un caveau Bir Massaouda et les tombes
à incinération découvert à mi-hauteur du flanc sud-est de la fouillées par la mission
colline de Byrsa a été daté du second quart du VIIIe siècle avant française sur le versant sud de
J.-C. ; il est antérieur aux sépultures à inhumation les plus la colline de Byrsa, ce caveau
anciennes, fouillées sur la colline de Junon, qui remontent à la confirme que la nécropole se
fin du VIIIe siècle avant J.-C. d’autres, plus récentes (VIIe-VIe développe graduellement, du
siècles avant J.-C.), ont été découvertes sur la partie supérieure point du vue chronologique,
du versant méridional de la colline de Byrsa. Enfin, la tombe du depuis le bas versant de la
« jeune homme de Byrsa », datée de la première moitié du VIe colline.
siècle avant J.-C., découverte au sommet de la colline de Byrsa,
confirme que l’occupation funéraire a progressé graduellement à l’époque
archaïque depuis le bas du versant de la colline. Les tombes ont gagné ensuite
vers le nord-est, et occupé le versant oriental de la colline de Junon, et les
sites de douimès, dermech et Ard et Toubi.

Les sépultures de l’époque archaïque : le rite de


l’inhumation (fin du VIIIe siècle-VIe siècle avant J.-C.)
Les sépultures les plus nombreuses sont des inhumations en fosses individuelles
creusées dans le sol naturel dont la profondeur peut atteindre quatre à cinq
mètres ; elles sont aux dimensions du corps et peuvent comprendre un espace
latéral pour le dépôt d’une partie du mobilier. Le corps était déposé sur le fond
soigneusement aplani soit dans un coffre de bois ou un cercueil, soit sur une
simple civière. des fosses peu profondes contenaient les cadavres des enfants ;
leur dépouille avait été placée dans une amphore sectionnée transversalement
et dont les deux parties avaient été ensuite rapprochées.

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Mobilier de la tombe l-13
Si la céramique (lampes, œnochoe, jarres, pots, assiettes, brûle-parfums et autres…) locale ou importé, est présente
dans toutes les tombes, il arrive qu’on trouve des perles (en cornaline, en turquoise, en pâte de verre, en or), des boucles
d’oreille, des pendentifs, des lamelles, des coquillages contenant parfois une substance cosmétique, des scarabées, des
dés en ivoire, des fioles, des arybales… En l’état des connaissances, c’est la tombe L3, sur la colline de Byrsa, qui
contient sans doute le mobilier le plus riche daté du début du VIe siècle avant J.-C. : abondant et varié, ce mobilier se
signale par des éléments égyptisants (petit autel en forme de pilier, scarabée et scaraboîde en pâte de verre orné d’un
félin, lamelle en argent…), cinq vases grecs corinthiens et ioniens (coupe et Kotyle, couvercle, grand alabastre décoré
de deux sphinx affrontés) et des vases puniques (des cruches, un œnochoe, une assiette, un petit pot, une fiole, une
lampe à deux becs). L’ensemble provient d’une sépulture à fosse simple (sa).

Plus élaborées sont les tombes à auge, étroite cavité de plan rectangulaire
aménagée au fond d’un puits ; les parois de l’auge peuvent être habillées de
dalles de grès ou de moellons ; après la déposition du corps, parfois dans un
cercueil de bois, l’auge était ou non recouverte de dalles et le puits comblé. Les
auges sont souvent bordées d’une banquette latérale qui recevait une partie
du mobilier funéraire. Ce type de tombes a eu une longue postérité ; les auges
de l’époque archaïque sont datées par le mobilier funéraire abondant et varié,
avant tout par les vases grecs, protocorinthiens et corinthiens, qui cédèrent
la place à la céramique attique à partir du milieu du VIe siècle avant J.-C.
Ils sont associés à des objets divers, vases, céramiques, lampes, statuettes et

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Tombe bâtie de Byrsa.

masques de terre cuite, ivoires, bijoux, dont la date est ainsi précisée ; nombre
d’entre eux étaient importés de Phénicie, de Chypre et d’égypte.
Les tombeaux bâtis, plus rares (une centaine au total ont été fouillés), sont
caractéristiques de l’époque archaïque : ils étaient l’apanage de gens aisés,
du fait du prix du transport des matériaux (des blocs de grès du Cap Bon)
et de l’emploi d’une main d’œuvre nombreuse et qualifiée. Les plus élaborés
par leur architecture et leurs aménagements abritaient des membres de la
classe dominante. Ils sont desservis par des puits généralement peu profonds,
de section quadrangulaire, dont l’ouverture est obturée par une ou plusieurs
dalles posées à plat. Sur un côté du puits s’ouvre la chambre funéraire fermée
par une ou des dalles soigneusement ajustées ; leur taille est variable : on cite
des caveaux dont les dimensions intérieures sont d’environ 2,5 m de largeur,
3,5 m de profondeur, 2 m de hauteur mais elles peuvent être supérieures. La
couverture est faite d’épaisses dalles contrebutées, constituant ainsi un arc de
décharge qui était masqué, du côté du puits, par un mur de pierres de grand
appareil soigneusement agencé. Les parois sont construites en grands blocs
de grès assemblés à joints vifs. Elles abritaient un ou deux corps simplement
déposés sur le sol, entourés du mobilier placé sans règles précises. Les parois
sont souvent recouvertes d’un enduit de stuc blanc et le plafond parfois
doublé par un lambris de bois dont on retrouve des traces. une ou deux
niches peuvent être aménagées en haut des parois, généralement dans celle
qui faisait face à l’entrée. Elles abritaient une partie du mobilier funéraire.

80
Outre leur construction élaborée, les tombes
des riches se signalent par le mobilier qui s’y
trouvait, en général des objets de luxe et des
objets importés. Ce sont surtout les tombes
de Byrsa qui ont donné le plus d’objets de
parure et de luxe : œufs d’autruche, ivoire,
cornaline, or, pâte de verre… Parmi les objets
importés, les scarabées et les scaraboïdes
égyptiens et égyptisants et des amulettes. En
ce qui concerne les bijoux, les Carthaginois
avaient une préférence pour les bagues, les
pendentifs, les colliers et les boucles d’oreille
(sa).

Les sépultures de l’époque classique


(Ve et IVe siècles avant J.-C.)
Les sépultures des Ve et IVe siècles avant J.-C. indiquent un net déplacement
de la zone funéraire vers le nord et le nord-est. Il est dû à l’extension de la
ville. Tout en maintenant certaines enclaves funéraires, la zone habitée occupe
progressivement les nécropoles, repoussant à sa périphérie le monde des
morts. Les sépultures de cette époque occupent principalement les terrains de
dahar el-Morali et d’Ancona, situés à l’est du théâtre et de l’odéon romains,
de part et d’autre de la voie ferrée, ceux d’Ard el Kheraib, en face du palais
présidentiel et, plus au nord, la colline de Sainte Monique jusqu’à la côte.
Comme à l’époque précédente, les tombes de cette époque sont datées par leur
mobilier, encore que celui que l’on peut attribuer avec précision au Ve siècle
avant J.-C. soit rare, à la différence de celui du IVe, époque où, d’autre part, les
monnaies de bronze apparaissent fréquemment dans les tombes. Ces secteurs

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funéraires offrent les mêmes types de sépultures que précédemment, Ossuaire monolithique à
à l’exception des grands tombeaux bâtis. on trouve notamment, une caisson rectangulaire en
calcaire tendre. Le couvercle
grande variété de tombeaux à auges logées dans d’étroites chambres
présente deux versants
funéraires s’ouvrant au fond d’un puits, ou le long du conduit quand symétriques et se distingue
elles sont superposées ; les caveaux logent souvent plusieurs auges, par la présence d’une
jusqu’à quatre, et le défunt y est allongé fréquemment dans une sculpture en haut-relief d’un
cuve monolithe. Ils abritent aussi des incinérations, car le rite de personnage, probablement
la crémation des corps a pris peu à peu le pas sur l’inhumation au un prêtre, dans une attitude
de prière. Le caisson est
cours du IVe siècle, jusqu’à dominer à la fin de ce siècle. dans les
orné de moulure ; quant
caveaux, les niches intérieures reçoivent toujours du mobilier mais au couvercle, il est décoré
elles peuvent aussi contenir des restes de crémation. Ceux-ci sont d’acrotères (Ys).
aussi placés sur le sol dans des urnes ou des coffres. Réserves du musée de
Carthage
IIIe siècle avant J.-C.
L’occupation de l’époque hellénistique (IIIe
siècle-146 avant J. C.)
L’occupation des zones funéraires de la période précédente se poursuit jusqu’à
la chute de Carthage, particulièrement les secteurs d’Ard el Kheraïb, de Borj
Jedid et de Sainte-Monique, et aussi, au IIe siècle, à l’emplacement du théâtre
et de l’odéon romains. on retrouve les types précédents de sépultures : pozzi,
fosses (individuelles ou doubles) à incinération ou à inhumation, caveaux à
auges latérales à un puits d’accès. Les datations sont toujours données par le
mobilier où les céramiques se multiplient au IIIe siècle et plus encore après la
deuxième guerre punique.
Particulière à cette époque est la fréquence des inhumations d’adultes dans
de grandes amphores et des restes des incinérations dans des ossuaires de
calcaire (parfois de marbre), retrouvés par centaines, qui ont la forme de
sarcophages miniatures. Leur couvercle est très souvent en bâtière, orné
parfois de sculptures. Pour les inhumations, les caveaux reçoivent des auges
monolithes en calcaire, certains en marbre, portant parfois, au lieu de dalles
épaisses de grès ou de calcaire, un couvercle en bâtière sculpté d’acrotères
aux angles et au sommet ; les plus remarquables sont quatre sarcophages de
marbre blanc «anthropoïdes» découverts dans la « nécropole des rabs », un
secteur de la nécropole de Sainte-Monique : chaque couvercle est sculpté
d’une statue reposant sur un socle et représentant un orant ou une orante
(deux statues masculines, deux féminines) traités suivant les canons de la
sculpture grecque. C’est encore de la nécropole de Sainte-Monique que
proviennent la plupart des épitaphes gravées sur des tablettes enchâssées dans
la dalle de fermeture de caveaux. quelques unes sont inscrites par ailleurs sur
des ossuaires, ou peintes sur des vases cinéraires.
dès la fin du IVe, mais, pour l’essentiel, aux IIIe et IIe siècles avant J.-C.,
l’emplacement des tombes peut être marqué par une stèle à sommet triangulaire
dressée sur le puits ou la fosse ; sa hauteur varie entre 25 cm et un mètre. La
plupart représentent dans une niche, une sculpture en bas-relief du défunt
ou de la défunte en orant(e), vêtu(e) d’une longue robe droite, la main droite
levée, la gauche tenant une cassolette. Certaines portent une épitaphe.
Nous terminons cette revue par la présentation d’une sépulture découverte
sur la colline de Byrsa ; elle donne une idée plus concrète et plus actuelle des
caractéristiques et de la richesse des nécropoles de Carthage.

82
83
Cette tombe du Jeune Homme de Byrsa fut découverte fortuitement lorsque les ouvriers de la conservation de Carthage voulurent
planter un arbre en cet endroit…

une découverte récente

LA ToMBE du JEUNE HOMME


DE BYRSA
Par Jean-Paul Morel & sihem roudesli-chebbi

C ette tombe à chambre fut découverte au sommet de la colline de Byrsa,


non loin de l’intersection du Cardo Maximus et du Decumanus Maximus
de la colonie romaine. Elle avait été creusée au fond d’un puits profond
de presque cinq mètres (sans compter l’épaisseur de terrain arasé lors de
l’aménagement par les romains de la grande plate-forme sommitale de
Byrsa). La chambre, longue de 2,32 m, large de 1,78 m, était fermée par une
dalle en grès d’El-Haouaria ; elle était soigneusement construite dans le même
matériau, ainsi que les deux auges funéraires jointives qui en occupaient tout
le sol, creusées dans deux grands blocs et fermées chacune par deux dalles.

84
Intérieur de la tombe Deux auges funéraires à l’intérieur de la tombe

Le mobilier funéraire et divers objets étaient répartis sur les couvercles


des deux tombes et dans l’auge de gauche. Sur le couvercle de la tombe de
droite se trouvaient une amphore commerciale punique pansue (l’infiltration
de boue dans la tombe l’avait ensuite déplacée contre la porte), une lampe
punique achrome à deux becs pincés présentant des traces d’usage, posée sur
une assiette ornée de filets concentriques violacés, et dix petits cabochons en
ivoire ayant probablement décoré quelque objet périssable tel qu’un coffret
en bois. Sur le couvercle de la tombe de gauche gisaient une amphore punique
plus élancée, « en obus », et les ossements d’une oie élevée en captivité comme
l’ont indiqué une analyse ostéologique et la présence de fragments d’osier
provenant probablement d’une cage ou d’un lien.
La présence de deux auges funéraires, dont en fin de compte une seule fut
utilisée, pourrait faire penser que la tombe avait été prévue pour deux époux,
mais que le jeune homme ne s’était pas encore marié, ou que, dans le cas
contraire sa veuve s’était remariée et reposait ailleurs. Mais une autre hypothèse
paraît également plausible, à savoir que la grande profondeur et le remplissage
du puits auraient dissuadé la famille de réutiliser cette tombe. En tout cas, la
qualité du mobilier funéraire et, surtout, l’architecture de la sépulture laissent
penser que ce jeune homme avait un statut social assez élevé.

85
amulettes trouvées dans la tombe
Les amulettes trouvées dans cette tombe sont des petites figurines représentant des divinités et des symboles égyptiens. Elles sont taillées
ou moulées dans divers matériaux : os, pâte siliceuse, pierre (…). A caractère prophylactique évident, ces objets sont investis d’un pouvoir
protecteur et donnent à ceux qui les possèdent la puissance divine qu’ils sont censés représenter (sa).

Près des mains du défunt qui gisait sur le dos se trouvait une gemme-scarabée
en calcédoine, sur la face plate de laquelle est représenté un personnage gravé
de style grec, nu, en position de « course agenouillée ». Il tient de sa main
droite une longue tige de lotus qui s’incurve au-dessus de sa tête et se termine
devant son visage par un bouton floral vers lequel il porte sa main gauche
en un geste élégant. Au niveau du fémur gauche, une vingtaine d’amulettes
égyptisantes en stéatite (sauf une, en faïence) ont dû constituer un chapelet
que le défunt tenait dans ses mains. Entre les genoux, une pyxide en ivoire à
fines cannelures horizontales, sur l’épaule gauche et près de la main gauche
des morceaux d’un tissu blanc, peut-être une toile de lin, qui aurait appartenu
à un linceul ou à un vêtement comme le suggère un fil de cuivre plié pouvant
avoir servi d’agrafe. L’ensemble de ces objets date cette sépulture vers la fin
du VIe siècle. un grumeau d’ocre trouvé au tamisage rappelle la coutume du
« rouge funéraire » répandue dans les sociétés libyque et punique ; c’était un
fard rouge vif que l’on appliquait sur le visage du défunt, de même que sur
certains vases d’accompagnement. Enfin un morceau de lave qui maintenait
en place la dalle de fermeture a appartenu probablement à un moulin rotatif,
en ce cas un des premiers connus dans le monde méditerranéen.

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Mobilier céramique : les ossements appartiennent à une oie enterrée avec le défunt et censée l’accompagner
dans l’autre monde.

Ainsi le mobilier de cette tombe laisse percer, à côté d’une indéniable


dominante punique, des influences grecque (la gemme-scarabée), égyptienne
(les amulettes) et berbère (l’ocre). Le défunt était déposé sur une planche
en bois pourvue dans les quatre coins d’encoches probablement destinées
à recevoir les pieds d’un brancard (l’équivalent du « naach » que l’on
continue d’utiliser pour le transport des défunts vers leur dernière demeure).
Partiellement recouvert de boue filtrée à travers le plafond de la tombe, il
était en connexion anatomique : il s’agit donc d’une sépulture primaire. Par
ailleurs, sa décomposition s’était faite en espace vide, comme le prouvaient
notamment l’ouverture du bassin et la position de la rotule (en dehors du
volume cadavérique). Il avait la tête légèrement tournée vers la droite, les
membres inférieurs en extension, alors que les membres supérieurs étaient le
long du corps, avec une légère inflexion des avant-bras et les mains ramenées
en avant du bassin. L’étude anthropométrique a révélé un individu dont
l’âge au décès était compris entre 19 et 24 ans, comme l’indiquaient le stade
d’éruption dentaire (en effet seule la troisième molaire maxillaire du côté
gauche est en cours d’éruption), le faible degré d’usure dentaire, les stades
de fusion des épiphyses avec les diaphyses correspondantes, les extrémités
sternales des côtes en phase 2 et 3, et les changements morphologiques au
niveau de l’articulation sacro-pelvienne iliaque. Par ailleurs, on a noté que
le sujet n’avait souffert d’aucune lésion arthrosique ou manifestation de
dégénérescence, ce qui corrobore son jeune âge au décès.
La détermination du sexe par des méthodes probabilistes, faite à partir des
os du bassin en plus de l’observation des caractères discrets du crâne, de
la mandibule présentant une région mentonnière de forme carrée (caractère
masculin), et des os longs qui étaient robustes, avec les insertions musculaires
bien marquées, plaide en faveur du sexe masculin du défunt.

87
Le Jeune homme de Byrsa, tel fut le titre d’une belle exposition présentée au
musée de Carthage, patronnée par le comité tunisien des musées (ICoM)
et l’Institut français de Tunisie. La découverte n’avait en elle-même rien
d’exceptionnel, mais elle tranchait avec le sort qu’avaient connu des milliers
de Carthaginois exhumés lors de fouilles plus anciennes et restés obscurs en
raison des horizons limités de l’archéologie d’autrefois. En effet, si la sépulture
et le mobilier funéraire étaient mis en valeur selon les meilleures traditions,
une grande nouveauté était apportée par la pièce maîtresse qui était présentée,
le corps reconstitué à partir des vestiges osseux et dentaires, suivant les règles
et les pratiques de la « dermoplastie ». Ce jeune homme a vu sa notoriété
dépasser le cercle tunisien et international des spécialistes des antiquités
puniques. Il a été considéré par les Tunisiens qui visitaient l’exposition comme
un de leurs ancêtres — un ancêtre qui allait retrouver à son tour ses propres
ancêtres phéniciens lorsqu’il fut exposé, plus tard, à Jerba puis à Beyrouth. En
complément, une équipe internationale réalisa une analyse d’AdN qui révéla
chez ce défunt une ascendance maternelle vraisemblablement originaire de
la Péninsule ibérique, confirmant en quelque sorte les liens de Carthage avec
un occident méditerranéen que les Phéniciens avaient si fortement irrigué de
leur colonisation et de leur commerce.
Tel fut le sort du « Jeune homme de Byrsa », tiré de son repos millénaire
pour faire figure d’emblème ressuscité du peuple tunisien confronté à une
réalité nouvelle — un visage, un destin, une culture — où il a reconnu une des
composantes de son identité.

L’étude métrique a révélé qu’il


avait un crâne plutôt long
que large, un front large, une
face étroite, d’où une certaine
harmonie crânio-faciale. Le
post-crânien indique un sujet
robuste. L’absence de facettes
surnuméraires au niveau de
l’épiphyse distale du tibia
prouve que le sujet ne pratiquait
pas fréquemment la station
accroupie. Sa taille a été
estimée, à partir des dimensions
des os longs, à 1,70 m environ.
reconstitution d’Elizabeth daynès
88
89
annexes :
Notes sur l’artisanat carthaginois
(céramique et métallurgie)

L es mines et leurs produits ont longtemps motivé les navigations


phéniciennes et Carthaginoises. Ces derniers ont dans un premier
temps entrepris la conquête du pays sulcitain en Sardaigne et mirent la
main sur les mines de l’Iglesienne. En Espagne, les Barcides exploitèrent à
fond les mines de Carthage dont Pline affirmait que le seul puits de Baebelo
fournissait quotidiennement 300 livres d’argent. on trouve sur les inscriptions
phéniciennes et puniques plusieurs mentions de fondeurs d’or, d’argent, de
bronze ou de cuivre, de fer et de Plomb.
Sous les habitations puniques de Byrsa, on
a découvert des ateliers métallurgiques,
datant des VIe et le IIIe siècles avant J.-
C., où l’on grillait et réduisait le fer et
le cuivre dans de petits bas-foyers en
argile, un peu comme nos tabounas.
Des soufflets permettaient d’obtenir des
températures d’environ 1200 degrés. Ces
ateliers se signalaient surtout par de
grandes quantités de scories de fer et
de cuivre. Certains pensent que ces
ateliers auraient pu fabriquer des
équipements militaires pour
l’armée d’Hannibal vers la
fin du IIIe siècle avant J.-
C. Mais rien n’indique
l’existence d’une
Monnaie en bronze : tête de activité notable à
Tanit et cheval debout devant cette période (sa).
un palmier.
Fin IIIe siècle avant J.-C.
Clochette en bronze.
IV -IIIe siècle avant J.-C.
e

Cuillère en bronze.
IVe siècle avant J.-C.

90
Anse anthropoïde en bronze,
VIe siècle avant J.-C.

Remarquable oenochoé en Bronze à reflets


dorés décorés de motifs de style phénicien et
égyptisant. L’anse s’élève au-dessus du bec
décrivant une courbe très élégante. L’extrémité
de l’anse qui rejoint le sommet du vase est
ornée d’une tête de veau (d’après Delattre) ou
de lion (selon Morel) surmontée d’un globe entre
deux uraeus. L’autre bout appliqué à la panse se
termine par une palmette.
Carthage (nécropole de la colline de Saint Louis)
Musée de Carthage,
VIe siècle avant J.-C. (sa)

Clefs en fer.
Première moitié du IIe siècle avant J.-C.

91
Inhumation en amphore placée sur les marches d’une tombe à puits. Nécropole punique de Thapsus.
IVe – IIIe siècle avant J.-C.

L es produits agricoles et la nécessité de recourir à des conteneurs soit


pour les conserver soit pour les exporter sont à l’origine d’une véritable
industrie, sans doute la plus importante dans toutes les sociétés antiques.
L’argile ne manquait pas dans les collines environnantes. A Carthage ou
ailleurs, on produisait tout : cruche, vases, plats, brûle-parfums, masques,
statuette, lampes… Cette production est connue principalement grâce
aux fouilles des tombes, du tophet et, plus récemment, grâce aux fouilles
méthodiques des quartiers Magon, didon et Hannibal. Comme on doit s’y
attendre pour une fondation ex-nihilo, les premières céramique de Carthage
sont importées ; elles sont corinthiennes, eubéennes, étrusques, laconiennes,
ioniennes et attiques. Ce commerce avec la mer Egée existait dès le VIIIe
siècle avant J.-C. Les produits importés étaient aryballes, des albastres,
des œnochoés, des skyphoi, des Kotyles, des coupes, des pyxides et des
canthares.
Les productions locales et archaïques de Carthage imitaient les modèles
orientaux et phéniciens. C’est une céramique essentiellement utilitaire qui
servait au stockage, à la cuisine et aux rituels funéraires ; elle comprenait des
œnochoés à bobèche, des œnochoés à bec pincé et trilobés, des jarres à fond
plat, divers supports, des brule-parfums, des patères, des pots et des bols
carénés.

92
Amphore à lèvre arrondie en saillie vers l’extérieur, col court cylindrique, panse globulaire et fond plat.
Deux anses verticales, de section ronde, sont appliquées sur le haut de la panse. Décoration peinte sur
l’embouchure, le col et la panse composée de bandes, filets et de tremoli. Cette amphore a été utilisée comme
réceptacle pour les ossements calcinés d’un défunt.
Musée de Carthage.
VIe siècle avant J.-C.

93
Brûle-parfum à deux coupelles Entre le Ve siècle et la première moitié du IIe siècle avant J.-C., Lampe à deux
identiques superposées. Ces la céramique carthaginoise se caractérise par un conservatisme becs et double
coupelles présentent un profil fond externe
recourbé caréné, la partie qui a touché les formes et le décor. Le caractère utilitaire et la L’ouverture
supérieure de la paroi est qualité technique moyenne (porosité de pâte et surface rugueuse) du deuxième
verticale, bord légèrement des productions de masse sont les points les plus marquants. réservoir est
incurvé, à lèvre retroussée vers Services de table et de cuisine, récipients de stockage et de placée en
l’extérieur. Au fond interne de opposition aux
la coupelle inférieure, une tige commerce, vases votifs et rituels sont les types dominants des becs.
cylindrique supporte la coupelle ateliers carthaginois. Les lieux de production identifiés sont le Nécropole
supérieure. four de dermech, qui est le mieux connu, et d’autres ateliers se de Junon –
Nécropole de Junon (Tombe 1, trouvant dans les environs immédiats de la cité comme le four de Carthage.
fouille Cintas). Musée de
Musée de Carthage. la rabta. La standardisation des formes, les influences grecques Carthage.
VIIe siècle avant J.-C. et italiennes sont nettes ; le répertoire phénicien a connu une VIIIe – VIIe
évolution et se distinguait par l’originalité de quelques formes. siècle avant
La décoration peinte sous forme de motifs linéaires se généralise sur les J.-C.
unguentaria globulaires ; yeux peints sur les vases-biberons et sur les œnochoés
trilobées ; quant aux motifs floraux, ils étaient rares.
La vedette de cette industrie est sans doute les lampes. utiles pour les vivants
comme pour les morts, la présence de ce luminaire touche toute l’histoire de la
Carthage punique avec des variations morphologiques, comme les exemplaires
à deux becs qui représentent un modèle de distinction du premier prototype.
dès le milieu du VIIIe siècle avant J.-C., les Carthaginois ont produit des
lampes à un seul bec inspiré du répertoire phénico-chypriote. Les lampes
phéniciennes de Carthage se distinguent par leurs formes de
cuvette avec pincements afin de créer des becs. À la fin de la
période classique et jusqu’à la chute de Carthage, le pincement
de ces lampes-coquilles aboutit au renfermement complet du
bord replié. un deuxième type de luminaire a été produit à
Carthage durant la période classique, il s’agit de lampe avec
réservoir et un trou d’alimentation. La présence d’un aileron
latéral perforé ou plein caractérise ce type de lampes (Ys).

Œnochoé à lèvre biseautée vers l’extérieure formant une bobèche, col long à renflement médian marqué par
un sillon, panse ovale et pied annulaire. Une anse verticale, de section ronde, prend attache sur l’épaulement
et sur le renflement du col. Le col est souligné par un filet de couleur noire, trois autres traits sont peints
sur le haut de la panse.
Réserves du musée de Carthage.
VIe siècle avant J.-C.
94
Biberon-cruche sans filtre,
lèvre en bourrelet externe
à section triangulaire, col
haut et panse ovoïde. Décor
peint rougeâtre, dent de
loups sur le col, guirlande
de rinceau de feuille de lierre
sur la panse, trois filets,
surmontés de branches
stylisées sur la partie
inférieure de la panse.
Nécropole de Sainte-
Monique, réserves du musée
de Carthage.
Première moitié du IIIe
siècle avant J.-C.

95
96
LA rELIGIoN
dES CArTHAGINoIS
Il n’est pas aisé de disserter sur cette religion dont les origines sont à rechercher en Phénicie.
Le panthéon carthaginois est dominé par le couple que forment Baal et Tanit. La seconde
est la divinité suprême de Carthage et elle est parfois qualifiée de Mère. L’autre divinité
est Baal, qui en dehors de Carthage a le pas sur Tanit. Ensemble, ils constituent les
dieux protecteurs de la cité. On le sait, la religion commande beaucoup d’aspects de la vie
quotidienne ; la plus épineuse pour les contemporains est celle qui est célébrée aux tophets
de Carthage, de Sousse, de Sulcis… On en discute encore avec beaucoup de passion et de
sentiment…
Aux côtés des influences phéniciennes, il semble que la religion égyptienne fut très à
l’honneur à Carthage, comme en témoigne l’abondante collection de scarabées et
d’amulettes égyptisantes exhumés dans la majorité des cas des nécropoles. L’emploi de
ces objets était une pratique courante chez les Orientaux depuis l’Âge du Bronze (IIIe
millénaire). C’est grâce à leur activité commerciale que les Phéniciens répandaient les
produits d’Orient parmi lesquels figurent en bonne place les ægyptiaca. Le prestige et
la magie de la religion égyptienne fit que les phéniciens et les Puniques adoptèrent assez
rapidement cette religion et les objets qui en dérivent (sa/tr).

Détail d’une stèle,

GéNérALITéS signe de Tanit coiffé


d’un croissant et
flanqué de deux ca-
Par samir aounallah ducées ; l’ensemble
est surmonté d’un
chapiteau ionique.
Les textes littéraires, en particulier le Serment d’Hannibal transmis par Polybe Réserves du musée
(7.9, 2-3), font état d’un panthéon carthaginois relativement complexe. A de Carthage
l’appui de ce serment conclu en -215 avec Philippe V de Macédoine,
Hannibal et les chefs carthaginois ont invoqué neuf divinités. Polybe
Baal Hamon représenté en les expose par groupe de trois mais n’en donne, comme on
vieillard (senex) ayant une devait s’y attendre, que les correspondants grecs : Zeus,
attitude sereine et vénérable. Il
Héra et Apollon ; le daimôn des Carthaginois, Héraklès
est assis sur un trône à dossier
entre deux Sphinx figurés et Iolaos ; enfin Arès, Triton et Poséidon. Cette liste pose
debout qui lui servent à la fois des difficultés car il n’est pas aisé de faire correspondre
d’assesseurs et de gardiens. Le
les principales divinités carthaginoises avec celles de
dieu a la barbe coupée court ;
sur ses cheveux repose une Polybe, en particulier Baal Hammon et Tanit même si
haute couronne de plumes. on s’accorde à identifier cette dernière avec le daimôn des
Thinissut (près de Bir Boure-
Carthaginois, leur divinité tutélaire, ce qui correspond au
gba).
Ier siècle Génie de la cité chez les romains (Genius ciuitatis).

97
le signe de tanit
A l’inverse de Baal, dont l’image est largement répandue, on ne connaît aucune iconographie de la déesse Tanit ; elle est pourtant
abondamment représentée par le signe qu’on lui attribue ordinairement et qui figure sur des milliers de documents, sur des inscriptions
votives et sur de nombreuses « mosaïques » provenant du site de Kerkouane. Le nom de Tanit accompagne presque systématiquement
celui de Baal Hammon dont elle est la parèdre ; sur les stèles votives, son nom est la plupart du temps donné le premier et elle est
qualifiée de face de Baal (pene Baal). L’image qui la représente est d’une extrême simplicité : un triangle surmonté d’une barre
horizontale couronnée d’un cercle ou d’un disque. Le déchiffrement de ce signe, pourtant si simple, a donné matière à controverse mais
aucune explication n’est, jusqu’à ce jour, convaincante .

L’épigraphie apporte d’autres précisions. Les inscriptions qui se comptent par


milliers, au moins six mille dans le seul tophet, livrent, grâce à l’onomastique,
des informations sur la religiosité des Carthaginois. L’abondance des noms
théophores souligne les rapports de dépendance entre les dieux et les hommes
ainsi que le degré de piété et de croyance de la part des parents lorsqu’ils
donnent un nom à leurs enfants. Cette onomastique permet d’identifier les
divinités adorées des Carthaginois. Les plus représentées sont évidemment
phéniciennes et s’appellent Melqart, Astarté et Eshmoun qui figurent en
nombre important sur les dédicaces du tophet dont la majorité écrasante est
adressée à Tanit et à Baal. Mais, et alors que les noms venant de Tanit sont
extrêmement rares, avec seulement quatre occurrences la grande divinité
de Carthage, sous la forme entière de son nom divin, Baal Hammon, est
totalement absente de l’onomastique. Peut-être faut-il le chercher dans des
noms comme Hannibal, Hasdrubal…, sous la forme abrégée de l’impersonnel
Baal.
Mis à part le tophet, le sanctuaire le plus connu de Carthage, dont il sera parlé
en détail plus loin, les autres édifices religieux ne sont connus que par des
mentions incidentes dues aux auteurs anciens et aux textes épigraphiques.

98
Le premier, le temple d’Eshmoun, assimilé à Esculape, le dieu guérisseur des
Grecs, serait, selon Appien, le temple le plus grand, le plus riche aussi, de
Carthage et se trouvait sur le sommet de la colline de Byrsa. Appien nous
apprend à son sujet qu’il fut le dernier réduit de la résistance carthaginoise
face à l’assaut final des soldats romains au printemps de l’année -146 (Libyca
130) ; il fut incendié et la femme d’Hasdrubal, le chef de l’armée carthaginoise
qui s’était rendu à Scipion, se jeta dans le brasier avec ses enfants.
Apollon avait un temple qui se
trouvait en bordure de l’agora,
proche du port commercial. Ce
temple renfermait une statue en
bronze doré ramenée à rome, après
la défaite de Carthage en -146, par
les soldats romains et qui fut placée en
bordure du Circus Flaminius à rome où
elle était encore visible au IIe siècle après
J.-C. Certains connaisseurs de Carthage,
en particulier f. rakob, ont proposé de
localiser ce temple sur le terrain de la rue
Ibn Chabbat d’où provient un mobilier
cultuel important dont les revers montrent
encore les empreintes du papyrus et de la
ficelle qui liait le rouleau. Ces détails, ajoutés
au fait que plus de la moitié des sceaux
présentaient un décor égyptien, autorisent à
identifier notre Apollon avec le dieu égyptien
Horus enfant.

naiskos de Thuburbo Maius


Le prototype du temple phénicien est hérité du temple construit par Salomon à
Jérusalem au début du premier millénaire avant J.-C., avec l’aide de bâtisseurs
venus de Phénicie. Le plan de ce type de temple est révélé par l’Ancien testament
(I rois, 6-7) : un édifice oblong en trois parties disposées en enfilade ;
un vestibule d’entrée, la grande salle cultuelle, enfin une cella, le saint des
saints, où reposait l’arche d’alliance. Un tel dispositif a été révélé par un
petit sanctuaire découvert à Sidi Bou Saïd en 1919, mais qui a disparu.
Le célèbre naïskos de Thuburbo Maius, avec ses motifs décoratifs,
notamment le sanglier, suggérant un culte à Déméter, apparaît comme
une maquette assez représentative de l’architecture du temple punique.
L’ensemble dérive très probablement du lointain modèle du naos
égyptisant enrichi d’un porche et transformé en temple distyle.

99
le « Quartier didon », rue ibn chabbat
Exploré entre 1988 et 2012, le monument situé en bordure de la rue Ibn Chabbat date d’environ -750 et resta occupé jusqu’à la période
paléochrétienne. C’était, au départ, un ensemble d’habitations. Deux siècles plus tard, vers 500, les habitations cédèrent la place à deux grands
édifices publics disposés en forme de L autour d’un parvis d’une superficie d’au moins 360 m2. Le nombre impressionnant de sceaux d’argile
trouvés ajouté aux dépositions rituelles de récipients en céramique, laisse penser qu’il s’agit d’un temple et d’un bâtiment où l’on gardait les
archives, peut-être celle du temple. On pense attribuer ce temple à Apollon maintes fois signalé par les textes littéraires. Cet Apollon est identifié
ordinairement à reshef, dieu phénicien de la guerre, mais il est peut-être plus indiqué de l’assimiler à la divinité égyptienne Horus enfant, étant
donné que plus de la moitié des sceaux trouvés ont un décor égyptien. C’est surtout le roi égyptien Thoutmosis III qui est le plus représenté ; il
figure sur 2489 sceaux. Il s’agit de cachets de tradition égyptienne du IIe millénaire avant J.-C. dans les archives du temple érigé au Ve siècle
avant J.-C.
© dAI

Les inscriptions de Carthage mentionnent une autre divinité : Melqart, le roi


ou le maître de la ville, le dieu par excellence de l’expansion phénicienne,
assimilé à Héraclès. Il avait un temple dans la ville que l’archéologie n’a pu
localiser (CIS I, 4894 et 5575). Les inscriptions carthaginoises l’associent
parfois au dieu Sid (CIS I, 256) et plus abondamment à Astarté, sous la forme
Milkashtart (CIS I, 250, 2785…).
Il est regrettable pour la communauté scientifique, comme également pour
le public des visiteurs, de constater que très peu de monuments de Carthage
punique soient localisés sur le terrain. des monuments religieux, pourtant
nombreux, on ne peut localiser de façon certaine qu’une partie du tophet qui
se réduit à un lambeau d’un cimetière étagé ; aucune trace du célèbre temple
ou du brasier évoqués par diodore de Sicile n’est visible sur le terrain.

100
Empreinte de sceau, de type
Empreinte de sceau iconographique égyptisante.
en terre cuite, de type Baal à tête de taureau,
iconographique du Nouvel achevant un ennemi étendu
Empire égyptien, portant par terre. Le dieu vêtu d’une
le prénom de Mn-hpr-Rc tunique longue et ouverte sur
(1490-1468 av. J.-C.). le devant, tient dans une main une
Archives sigillaires, massue, dans l’autre un sceptre placé au-
temple punique de la rue dessus de la tête de l’ennemi. Derrière Baal,
Ibn Chabâat, Carthage, une imitation de cartouche couronné de deux plumes. Terre cuite
15 x 11 x 4 mm. (16 x 13 x 4 mm).
Archives du temple punique de rue Ibn Chabâat, Carthage
Dermech.
Ve s. avant J.-C.

sceau en argile
Les 5130 empreintes de sceaux en terre cuite, provenant des archives du temple de la rue Ibn Chabbat à
Carthage Dermech, prêtent un appui inestimable pour combler les lacunes des séries iconographiques du
programme figuratif des sceaux de jaspe vert ou d’autres pierres dures diverses. Elles témoignent d’une
manière irréfutable de l’utilisation de cachets non seulement dans des contextes traditionnels funéraires,
mais cette fois-ci pour répondre aux besoins de l’administration des autorités publiques afin d’assurer
l’intégrité des documents par l’authentification et le scellement des actes écrits (tr).

le tophet : aire sacrificielle ou cimetière d’enfants ?


Le célèbre monument de Carthage punique, plus connu sous l’appellation
tophet, correspond au temple à ciel ouvert de Baal Hammon et Tanit et à un
« cimetière » à étages où l’on
déposait des urnes contenant
principalement des restes
calcinés d’enfants et d’animaux
offerts au couple divin et
protecteur de la ville. on ignore
le sens exact de Tanit ; en
revanche Baal signifie Maître
ou Seigneur, alors que l’adjectif
Hammon, qui le complète, doit
selon toute vraisemblance
dériver de la racine HMM, être
chaud, être brûlant.

rasoirs avec représentation de Melqart


Les rasoirs sont caractéristiques de l’art punique. Selon certains
spécialistes, ils « rappelleraient la dépilation purificatrice du mort et
renverraient à la fonction de barbier des dieux (Dridi 2009, p. 221)».
On les a trouvés en nombre limité, ce qui laisse penser qu’il s’agit d’objets
de luxe.
Carthage,
IIIe siècle avant J.-C.

101
Evocation du sacrifice à Baal d’après J. Martin et V. Henin, Carthage. les voyages d’alix, 2000.
102
Vue du tophet
Cette aire sacrificielle à ciel ouvert était sans doute clôturée. Ses limites exactes, et donc sa superficie, ne peuvent être précisées en particulier en
raison de l’implantation des villas modernes qui l’encerclent. Le mot tophet par lequel on désigne cette aire ne figure dans aucune inscription. On
trouve toutefois sur une inscription punique mention de qodesh Baal Ḥammon. Qodesh devait être employé à la place du terme hébraïque
tophet (CIS I, 3778), qu’on rencontre à « plusieurs reprises dans l’Ancien Testament, en particulier dans les textes prophétiques où, «la haute
place» du Tophet, dans la vallée de Ben-Hinnom, où garçons et filles étaient immolés par le feu, est associée à un culte idolâtre de Baal (Lancel
1992, p. 248) ».

LE ToPHET dANS
LES TExTES ANCIENS
Par sergio ribichini

S elon une longue tradition grecque et latine, les Carthaginois avaient


l’habitude de sacrifier des victimes humaines choisies parmi les plus beaux
prisonniers capturés, les vieillards âgés de plus de soixante-dix ans, les ennemis
écrasés sous les carènes d’un navire... Le plus étonnant de ces sacrifices qui,
de l’Antiquité à nos jours, n’a laissé personne indifférent, est celui des enfants
donnés en offrande à Baal/Cronos/Saturnus. du IVe siècle avant J.-C. jusqu’au
VIe siècle après J.-C., une cinquantaine de textes racontent ces pratiques. Les
premiers témoignages sont de Clitarque (IVe siècle avant J.-C.) qui signale
un Cronos de bronze à Carthage dont les victimes tombaient dans un brasier
enflammé « pendant que leur bouche semblait s’étirer comme par des rires » ;
selon le même Clitarque, ces victimes sont sacrifiées lorsque les Carthaginois
« s’efforcent d’obtenir quelque chose de très important (fr. 9 Jacoby) ». on

103
doit également à Timée (IIIe siècle avant J.-C.) tant le récit sur l’automate de
bronze enflammé, en forme de taureau, pris par les Carthaginois à Agrigente,
que d’autres informations sur les exploits militaires des Puniques en Sicile. Il
se peut que l’image de ce peuple sacrificateur d’enfants ait trouvé son origine
dans le monde grec justement en réaction aux grandes campagnes victorieuses
des armées carthaginoises en Sicile qui dès la fin du Ve siècle avant J.-C.
provoquèrent la peur et la haine envers la métropole africaine.
Pendant toute la durée des guerres puniques, seul un fragment d’Ennius (fr.
221 Vahlen) atteste la permanence d’une opinion générale sur les Carthaginois
sacrificateurs d’enfants. Les témoignages se multiplient ultérieurement,
mais sans apporter des détails ; on se limite souvent à souligner la croyance
répandue que les Carthaginois étaient des barbares accoutumés au sacrifice
humain et qu’ils continuèrent cette pratique nonobstant une condamnation
répétée. quinte-Curce (Hist. Al. 4.3,23) affirme que Carthage a hérité de cette
religion de Tyr, la mère patrie. Pourtant, on ne commence à parler de sacrifice
humain en Phénicie qu’à une époque plus tardive. Au Ier siècle avant J.-C.,
se placent les témoignages de diodore de Sicile (23.13) parfois imprégnés
d’un avis négatif sur les Carthaginois qui ne se rappellent la
puissance divine qu’en temps d’infortune pour « rétablir les Amphore de table à bord déversé,
sacrifices depuis longtemps négligés ». col court cylindrique, panse
globulaire et fond plat. Deux
A l’époque impériale, la polémique contre ces mœurs barbares anses horizontales, de section
continue avec moins de véhémence : on insiste davantage sur ronde, sont appliquées sur le
haut de la panse. Une décoration
le rite carthaginois comme un sacrifice d’enfants, par rapport comporte des bandes rouges
aux meurtres d’adultes chez les Gaulois, ou aux sacrifices peintes sur le bord, l’épaulement
d’étrangers chez les Scythes. Mais pour les auteurs païens, le et la panse ainsi qu’une frise de
problème semble être clos et nombre d’entre eux n’en parlent longuettes, de couleur noire, sur
le haut de la panse (Ys).
que comme un cliché relatif à un passé reculé. Pourtant la
polémique n’en est pas moins violente et les réactions d’auteurs Musée de Carthage, tophet.
comme Plutarque restent fortement indignées. Les chrétiens ont VIIIe - VIIe siècle avant J.-C.
suivi ce courant, en aggravant leur hostilité d’une teinte anti-
polythéiste. Ils s’attachent à dépister,
à travers les anciens écrits, la trace
de l’hommage de sang aux dieux
et la place importante des divinités
de Carthage dans le groupe de ces
esprits malfaisants, avides de chair
humaine qui caractérisaient l’« erreur
païenne » (Eus. Praep. ev. 4.17,4).
L’impression générale tirée d’une
lecture comparée de ces textes est
que les auteurs grecs et romains
étaient absolument convaincus de
l’existence de sacrifices d’enfants
à Carthage, mais aussi qu’il y avait
une certaine confusion à ce propos,
et cela à des époques contemporaines

104
de la cité punique ou quelque peu
postérieures. Les récits sont souvent
rapportés « selon une tradition
répandue », « comme tu as pu
l’entendre dire toi-aussi » ou « à
ce que l’on dit », ou encore en se
référant à l’opinion d’auteurs plus
anciens ou à la description d’un rite
pratiqué lors de situations singulières
(guerre, siège, famine, épidémie,
sécheresse) et abandonné depuis des
siècles. Plutarque (De la superstition,
13) dit que la mère de l’enfant sacrifié
se tenait à côté sans pleurer, alors
qu’Hésychius d’Alexandrie (lambda
949) décrit comme proverbiales les
larmes des femmes de Carthage au
moment du sacrifice de leurs enfants.
Pour Tertullien, Minucius félix,
Prudence et dracontius, ce sont les
enfants qui sanglotent, alors que
leurs parents les caressent pour les
empêcher de pleurer au moment de l’immolation.
Jarre à bord vertical et à lèvre
arrondie, panse globulaire
L’holocauste est bien attesté par Clitarque et diodore ; ce
rétrécie vers le haut et pied
annulaire. Deux anses dernier parle également d’un enfant égorgé pour Cronos « selon
verticales de section ovale la coutume ancestrale » lors d’une épidémie (13.86). on parle
placées sur l’épaulement et en également d’une à deux victimes offertes par an, ou de plusieurs
haut de la panse. Décor peint
lors d’événements inquiétants ; ce sont des fils d’aristocrates ou
de couleur brun foncé, palmes
sur l’épaulement et le haut de la des enfants achetés pour l’occasion. Il s’agit tour à tour d’une
panse, bande entourée de deux offrande expiatoire, d’un rite pour apaiser les divinités ou pour
filets en haut et un filet en bas en implorer la faveur, d’un remède à la peste ou d’un rituel
sur la partie inférieure de la
agréable aux dieux immortels.
panse (Ys).
Tophet de Carthage, Réserves du Il est impossible de saisir tous les témoignages, l’un après l’autre,
musée du Bardo, et de reconstruire sur cette base le rituel ou les typologies du rite
VIe siècle avant J.-C.
sanglant, étant donnée la présence de plusieurs écarts en ce qui
concerne le déroulement de la cérémonie, ses motivations, ses
protagonistes et ses victimes, son caractère public ou secret, le lieu même ou
elle se tenait. Ainsi, même si l’on doit admettre la représentativité de ces textes,
il faut également convenir qu’il s’agit de traditions, plutôt que de certitudes
et d’évidences. Particulièrement célèbre est la description de diodore de
Sicile (20.14) du grand holocauste fait à Carthage en 310 avant J.-C., lors
du siège de la ville par Agathocle de Syracuse : pour conjurer cette menace,
des centaines d’enfants auraient été brulés dans un foyer situé au pied de la
statue de Cronos. En fournissant des détails sur l’idole de bronze aux bras
étendus et l’enfant qui tombait de ses mains dans un abîme de feu, la narration
atteint son but, celui de faire effet sur le lecteur, comme le voulait son auteur ;
diodore a tiré ce récit pathétique de ses sources, y compris Clitarque, récit
qui fit longtemps école.

105
Bien plus tard, au Ve siècle après J.-C., une
interprétation rabbinique rapprocha librement
ce récit des textes hébraïques qui parlaient du
« tophet » situé dans la vallée de Ben-Hinnom,
à la périphérie de Jérusalem, dans lequel les
Israélites idolâtres faisaient « passer par le
feu leurs fils et leurs filles en (l’honneur de)
Molok » (2 rois 23,10 ; Jérémie 7,31-32, etc.).
d’autres exégètes se servirent également des
auteurs classiques pour commenter la Bible ; et
l’interprétation du texte sacré s’appuya pendant
des siècles sur ces écrivains grecs et latins
pour imaginer la statue du « Molok » biblique
comme une idole de bronze à tête de taureau.
Ainsi, le Cronos de Carthage finit par enrichir la
personnalité du Baal cananéen et vice-versa, le
« Molok » de Jérusalem se trouva transporté à
Carthage pour influencer la représentation du
Jarre à lèvre aplatie en dieu vénéré en Afrique du Nord.
bourrelet horizontal, sans col,
épaulement concave caréné, Pourtant, parmi les Pères de l’Eglise qui lisaient, traduisaient et
panse globulaire, base plate et commentaient la Bible, aucun ne rapprocha les textes classiques
fond concave à ombilic. Deux
du « tophet » biblique. Même Tertullien, quand il s’efforce de
anses verticales de section ovale
placées en haut de la panse défendre les chrétiens soupçonnés du crime de sacrifier des
(Ys). enfants, ne songe pas à identifier les sanctuaires de Saturne
Réserves du musée de Carthage, de son époque (IIe-IIIe siècles après J.-C.) au tophet des
tophet., témoignages bibliques ; il préfère produire, comme témoin de la
Fin du IVe – début IIIe siècle persistance du sacrifice humain en Afrique du Nord, le cas des
avant J.-C. prêtres de Saturne, attachés vivants aux arbres de leur temple
pour avoir sacrifié des enfants (Apol. Ix 2).
Cependant, le succès du « Molok » carthaginois et la combinaison des
textes classiques et des sources bibliques ont de tout temps pesé d’un poids
considérable dans l’histoire des religions et dans l’imaginaire collectif. Si bien
que, lorsque les archéologues commencèrent à trouver dans les fouilles de
Carthage des dépositions d’enfants incinérés accompagnées de stèles portant
des dédicaces à Tanit et à Baal Hammon, le mot hébraïque « tophet » sembla
le plus approprié pour désigner le sanctuaire au sein duquel les Puniques
semblaient avoir immolé leurs propres fils en les brûlant, avant d’en ensevelir
les restes et d’ériger une pierre votive en souvenir du sacrifice.
Sources classiques, témoignages bibliques, archéologie et épigraphie ont
orienté pendant des décennies vers cette interprétation univoque du « dossier »
des sacrifices d’enfants. Malgré cela, une lecture attentive des donnés
littéraires suggère de séparer les divers éléments de ce soi-disant « dossier ».
En effet, aucun « tophet » n’est attesté dans la littérature classique et aucun
auteur ne fait allusion à un espace réservé au sacrifice humain et destiné à
héberger des nourrissons immolés. Personne ne dit mot d’enfants incinérés
et déposés dans une aire sacrée qui était vue de tous : commerçants, marins,
mercenaires, pèlerins et étrangers. A leurs yeux, le tophet devait être identifié

106
au même titre que les autres lieux sacrés de la ville, à un BT, « sanctuaire », Stèles du
comme en témoignent les inscriptions votives. tophet à
l’intérieur d’un
Les auteurs classiques parlent du sacrifice punique d’enfants dans des monument
voûté de
contextes qui renvoient souvent aux jeux de la fiction littéraire, ou au mélange l’époque
entre récits mythiques et faits réels. Seuls quelques historiens, comme diodore romaine.
ou quinte-Curce, inscrivent le rite dans des situations historiques précises,
mais éloignées de leur époque. on reste d’ailleurs quelque peu surpris que
des historiens comme Hérodote, Thucydide, Polybe et Tite-Live, qui livrent
d’importants témoignages et même des critiques sur la religion punique, ne
disent mot sur cet aspect du culte à Carthage.
Tout en alimentant aujourd’hui encore l’interprétation du « tophet » comme
le lieu des sacrifices d’enfants, les témoignages littéraires anciens offrent
une image de ce rite qui ne correspond pas exactement à la typologie des
cérémonies célébrées dans les lieux ainsi définis, telle qu’elle est attestée par
l’archéologie punique.

107
Sol à l’époque des fouilles

4ème époque
Stèles 300 / 275 -146 /125

Cippes
mur de dalle

3ème époque
550 / 525 - 300 / 275

Glaise
jaune et noire

2ème époque
Blocage
de tuf grossier 675 - 550 / 525

tuf jaune
terre rapportée

1ère époque
(+ cendre et petits cailloux)
~ 800 - 675
terre noire naturelle

Roc natif (5 à 7m de profondeur)

Stratigraphie du tophet de Carthage d’après H. Bénichou Safar. Adaptation Hajer Gamaoun

LA STrATIGrAPHIE du ToPHET
Par Piero Bartoloni

L a proximité du niveau marin a affecté les plus anciennes couches


du tophet, ce qui rend impossible une bonne lecture des strates
archéologiques antérieures au IVe siècle avant J.-C. Le monument, dont
seulement un millier de mètres carrés a été fouillé, a connu quatre phases
d’ensevelissement. Elles sont représentées ici par un dessin qui de bas en
haut trace la vie du monument. La procédure est bien connue : une urne
placée dans une fosse délimitée par des pierres et surmontée d’un galet,
d’une stèle ou d’un cippe. Lorsque toute l’aire sacrificielle est entièrement
peuplée d’urnes, et qu’il n’y a plus de place pour en loger de nouvelles, on
procède au remblaiement de l’ensemble avec de la terre bien tassée séparant
l’ancien niveau, entièrement occupé, de l’aire nouvellement préparée pour
les futurs dépôts. durant la vie du monument, entre environ 750 et 146 av.
J.-C., cette opération de remblaiement s’est produite quatre fois ; ainsi cette
aire sacrificielle présente une stratification en quatre étages, de l’étage A, au
fond de la fouille, à l’étage d, le plus récent, et près de six mètres séparent
le sol moderne du niveau le plus ancien.

108
La première couche, la plus ancienne, contient des vestiges retrouvés au
contact ou au voisinage du sol vierge, noyés dans une terre naturelle compacte,
une glaise lagunaire noire et très grasse dans laquelle étaient enfoncés de
simples urnes ainsi que des petits caveaux quadrangulaires constitués de
pierres plates. Contrairement au tophet de Sulky, actuelle Sant’Antioco au sud
de la Sardaigne, où les urnes les plus anciennes sont entassées l’une à côté de
l’autre, le mobilier carthaginois était placé à des intervalles variant entre un
et deux mètres.
La deuxième couche du tophet appartient à la période comprise entre -675 et
-550/-535 qui coïncide avec les premières conquêtes de Carthage à l’extérieur
du territoire de l’Afrique du nord. La troisième couche correspond à l’apogée
de Carthage dont l ‘influence politique et militaire atteignit l’ensemble de
l’occident méditerranéen. La quatrième et dernière phase correspond à la
chute et à la fin de la puissance carthaginoise, jusqu’à l’abandon temporaire
de l’aire sacrée, réoccupée à l’époque romaine, par le temple de Saturne.
Le matériel trouvé dans les différentes couches est constitué essentiellement
de vases qui contenaient des cendres humaines et animales, parfois aussi des
offrandes comme des askoi zoomorphes, des lampes, des amulettes…
A l’origine, ces vases étaient placés dans des petites auges ou dans des fosses
creusées dans la roche ; par la suite, les urnes sont simplement ensevelies dans
la couche de terre, placées l’une à côté de l’autre, ou légèrement séparées.
Parmi ces urnes, on trouve des
petites amphores commerciales,
des conteneurs de denrées
alimentaires et des pots.
on trouve aussi des
cratères qui, avec les
amphores, font allusion
au vin et à son caractère divin ; en
déposant leurs restes dans des vases de
ce type, on plaçait les petits défunts sous
la protection divine. S’agissant des
vases à feu (pots) ou des conteneurs
servant à conserver les denrées
alimentaires solides (amphores) ou
liquides (cruches et cratères), et
qui ont été utilisés pour contenir
les restes brulés d’enfants et
d’animaux, tous relèvent de la
vie de tous les jours. un seul
vase, le calice autrement connu
sous la périphrase de «vase à
chardon», semble appartenir à
un milieu funéraire, propre au
monde ibérique a été accepté
dans le répertoire des poteries
phéniciennes pendant la première
moitié du VIIe siècle avant J.-C.

109
LES INSCrIPTIoNS du ToPHET
Par ahmed ferjaoui

L ’autre type de mobilier qui peuple les strates du tophet est constitué de
stèles votives, souvent placées au-dessus des urnes ; elles sont décorées de
multiples symboles comme le croissant, le signe de Tanit, le caducée, la main,
la rosace etc... Parmi ces monuments qui commémoraient les vœux adressés
aux grandes divinités carthaginoises, Tanit et Baal Hammon, environ 6000
portent des inscriptions en écriture punique datables entre le VIIe et le milieu
du IIe siècle avant J.-C. Ces brèves inscriptions contiennent des informations
qui se répètent certes souvent, mais qui sont loin d’être parfaitement identiques
et monotones. Elles contiennent des noms propres, des noms de métiers et de
fonctions ainsi que des informations utiles à la connaissance des rites, de la
langue et de l’écriture, des fidèles.
Toutes ces inscriptions se composent de trois parties : une formule introductive,
une partie centrale et une formule conclusive, en général une bénédiction.

110
des variations ont modifié cet ordre ainsi que le contenu de ces formules
selon les époques. Sur les inscriptions les plus anciennes, datables du VIIe à
la fin du Ve siècle avant J.-C., figure la formule introductive attestant le nom
de l’offrande, le verbe et le nom du donateur avec sa généalogie. La partie
centrale de l’inscription renferme le nom de la divinité qui reçoit le don. La
formule conclusive est absente de ces premières inscriptions.
A partir du Ve siècle avant J.-C., la formule introductive s’enrichit de la
mention des destinataires, le couple divin « à Tanit et à Baal Hammon », suivie
de l’indication de l’offrande souvent signalée par les expressions « vœu qu’a
voué, nidar ish nadar » ou « ce qu’a voué, ish nadar ». L’objet dédié est désigné par A la déesse
des termes comme don (matanat), offrande végétale (minḥat) ou vœu (nidar). à Tanit face
de Baal et
d’autres inscriptions se distinguent par l’emploi de locutions au seigneur
spécifiques indiquant des catégories de sacrifices, MLK ’Mr, à Baal
MLK B‘L, MLK ’dM, MLK BŠr, auxquels il est difficile Ḥammon,
de donner une signification, sauf en ce qui concerne MLK ce qu’avoué
‘Abdmilqart
’Mr. Il semble en effet que le latin molchomor, qui se lit sur fils de
des inscriptions latines de N’gaous près de Constantine Gersakon fils
et qui signifie sacrifice (molk) d’agneau, en soit une de Ḥimilkat.
transcription. Exceptionnellement, le vœu peut être
adressé à une personne : d’une esclave à son
maître, par exemple (CIS I, 5939)…

La partie centrale de l’inscription contient


la mention du donateur suivi de sa
généalogie et parfois de sa fonction ou de
son métier. Les noms attestés sont dans
leur majorité théophores. Le plus souvent
ce sont des anthroponymes composés
d’un substitut divin associé à un prédicat
(un attribut ou un verbe) exprimant les
qualités et les pouvoirs de cet être divin ;
ainsi par exemple Iddibal (ou Adibal ou
Adbal) qui signifie Mon Seigneur est Baal.
on trouve aussi d’autres divinités comme
Eshmoun, Melqart et Astarté... A travers
ces noms, les divinités carthaginoises
apparaissent comme protectrices,
salvatrices, puissantes et proches des
fidèles. Ces derniers portent en général
des noms phéniciens, secondairement
libyques ; on trouve souvent mention de
leur profession : des juges, des scribes
ou des secrétaires privés ou officiels, des
barbiers, des bouchers, des marchands,
des fondeurs de fer ou de bronze,
des fondeurs d’or, des graveurs, des
tisserands, des potiers, des fabricants

111
d’arcs, des fabricants de boites, des préparateurs de parfums, des médecins,
des serviteurs et des prêtres des dieux Baalshamim et d’Eshmoun Astarté, des
serviteurs des temples d’Eshmoun, Melqart, Ṣid Melqart, Ṣid Tanit, Rashap,
Milkashtart, Shamash, Ḥotermiskar et Astarté.
Le véritable changement dans l’ordinatio des inscriptions concerne la formule
conclusive souvent évoquée par des expressions comme « parce qu’il (le
dieu) ou elle (la déesse) a entendu sa voix », « il (ou elle) l’a béni, kasham‘ qolo
barako ». Cette formule peut être abrégée, comme par exemple : « a entendu sa
voix, kasham‘ qolo », ou « il (le dieu) ou elle (la déesse) l’a béni, barako » ou bien
« puisse dieu ou la déesse le bénir, yobarko ». des
exceptions perturbent parfois cet ordre. Par
moment, en effet, la formule de bénédiction
— « qu’ils le bénissent et qu’ils écoutent la
voix pour toujours, yobarko wyishma‘ qolo ‘od
‘olam (CIS I, 3778) » — inaugure le texte.
de même que la règle plaçant
A la déesse à Tanit
Tanit devant Baal Hammon est
face de Baal et au
parfois inversée (CIS I, 198, 3789,
seigneur à Ba‘al
5943). on rencontre également
Ḥammon, ce qu’a
des formules de malédiction ou
voué Bodmilqart,
de datation. La première peut
fils de Azmilk fils
inaugurer l’inscription ou la conclure
de Adonibaal fils
et se présente à peu près toujours de
de STKS (CIS. I,
cette façon : « quiconque volerait la
4065).
pierre, Baal Hammon le supprimera
(CIS I, 3784) ». quant à la formule
de datation, elle est constituée par
la mention du mois et de l’année des
deux sufètes « be-yaraḥ (le mois) shat
(un tel) et (un tel) (CIS I, 179) » ;
parfois elle ne mentionne que l’année
des deux magistrats « be-shat shoufetim
(un tel) et (un tel » (CIS I, 196).
L’étude de ces inscriptions permet
du reste de se faire une idée des rites
pratiqués dans ce sanctuaire. Le
nombre élevé des stèles et des vases
votifs exhumés témoigne de la
régularité des sacrifices et de
leur caractère privé. Les
restes d’ossements ani-
maux et humains sont
désignés dans la ma-
jorité des inscriptions
par les expressions
«vœu qu’a voué» ou «ce
qu’a voué», suivies,
lorsqu’il désigne un

112
A la déesse à Tanit face de Baal et au seigneur à Baal Ḥammon, ce qu’a voué Moutounba‘al épouse de ’TN’, fille de Ḥimilkat le sufète, parce
qu’ils ont entendu sa voix (CIS. I, 40808).

enfant, du nom du donateur, en général son père, et de sa généalogie. du


reste, à l’exception du vocable molk qui désigne une catégorie de sacrifice
pratiquée dans le sanctuaire de Baal Hammon, et à l’exception du groupe
MLK ’Mr = molk d’agneau, les autres expressions qui le complètent restent
incompréhensibles.
on s’adonnait ici à diverses activités rituelles : sacrifices d’agneau, parfois de
deux agneaux, un mâle et une femelle, offerts par un père et sa fille (CIS I,
5702) ; même des gens de passages y accomplissaient des vœux, en général
des notables et membres des assemblées de leurs cités comme Ibiza, Pentellaria,
Lixus… ; certains se signalent par l’ethnique, un Sidonien par exemple (CIS
I, 115, 116).

113
LES STèLES
du ToPHET :
L’ICoNoGrAPHIE
Par sonia Hafiane

stèle avec symboles divins


Stèle anépigraphe en calcaire à fronton triangulaire
meublé d’une palmette surgissant d’un buisson
d’acanthe et encadrée de deux mains levées en
profil meublant les acrotères. Au dessous de
l’entablement à gorge égyptienne, il y a le
signe dit de Tanit surmonté du croissant et du
disque et entouré de part et d’autre du caducée.
Tophet de Carthage -
IIIe siècle avant J.-C.

L ’iconographie des stèles votives de Carthage est riche et diversifiée. Les


motifs représentés sont en général en rapport avec les divinités, les cultes,
la végétation, l’architecture, les métiers, la navigation, les représentations
animales et humaine.
les motifs en rapport avec les divinités sont les bétyles sculptés en forme de
pilier évoquant la notion de la pierre sacrée ; mais les motifs le plus fréquents
sont le signe dit de Tanit et le signe de la bouteille nombreux sur les stèles
en forme d’obélisque du IVe siècle avant J.-C. Ils sont généralement gravés
au sommet des stèles ou occupant presque toute la face antérieure. La main
levée, généralement, la droite, est très fréquente. Le croissant renversé sur le
disque ainsi que le caducée sont apparus plus tard et ont survécu jusqu’à la
fin de Carthage. Parmi les motifs en rapport avec le culte, on trouve les vases
à libation, les situles ou les vases récipients ainsi que les brûle-parfums et les
candélabres avec la représentation d’une flamme.
Parmi les motifs floraux et végétaux, figurent la feuille cordiforme, mais les
palmiers sont les plus fréquents figurant entièrement ou partiellement comme
les palmettes du sommet, les palmes et les stipes assimilés aux hampes des

114
caducées. Les objets les moins représentés sont le grenadier et l’olivier. Le
répertoire des fleurs et des végétaux est assez varié : feuilles de lierre, de
laurier, d’olivier en forme de couronne, d’acanthe, de lotus, de grenadiers ; on
trouve aussi des rosaces, des rinceaux, des grenades et des grappes de raisins
qui sont ordinairement liés à la fécondité.
les décors architecturaux sont plus fréquents sur les stèles que les cippes. Sur
ces derniers, l’autel à gorge égyptienne représente une corniche surmontant un
naos à portique simple ou multiple. La cella en pilastre ou en colonne est très
rare sur ces monuments mais fréquente sur les stèles en calcaire. Généralement,
les pilastres sont surmontés de chapiteaux éoliques alors que les colonnes
portent des chapiteaux ioniques. Ces derniers figurants, parfois, meublant
tout un registre, sans colonnes. Parmi ces motifs architecturaux, on trouve les
volutes garnissant les acrotères ou en formes de frise aux côtés des métopes, des
oves, des perles… Les outils évoquant les métiers garnissent généralement les
registres inférieurs, à savoir, le marteau ou le maillet en bois, les tenailles du
menuisier, l’équerre du maçon, l’araire primitif, le ciseau.
la navigation est représentée par des barques, des bateaux marchands
ou des navires de guerre avec leurs éperons. quant aux éléments
mobiles comme les gouvernails et les ancres, ils sont
représentés seuls ou accompagnant le signe de Tanit, ce
qui leur confère un caractère mystique.
fréquents sur les stèles en calcaire, les animaux représentés
sont des moutons ou béliers, des taureaux, parfois des
bucranes, des poissons, des dauphins et les oiseaux
(colombe, cygne) ; en général, ces animaux sont sacrifiés.
d’autres comme le cheval et l’éléphant sont synonymes de
force, alors que le coq et la souris, rarement représentés,
ont peut être un caractère funéraire.
Enfin, les représentations humaines figurent sur les cippes
et les stèles. Sur les cippes, ces représentations sont plus
ou moins stylisées, tandis que sur les stèles en calcaire
elles sont figurées avec plus détail comme les prêtres. La
représentation d’un adolescent sur deux stèles évoque peut-
être le dieu Hermès et une autre figure féminine représente
une déesse sur une stèle en marbre. d’autres figures
humaines représentent un enfant assis au sommet, ou la
main droite levée en signe d’adoration.

stèle à décor architectural


Inscription de six lignes gravées dans une
cella entre deux pilastres coiffés de chapiteaux
éoliques décorés de deux boutons de lotus.
Tophet de Carthage
IIIe siècle avant J.-C..

115
Stèles et urnes du Tophet de Sousse, musée archéologique de Sousse.

CoNCLuSIoN
Par samir aounallah

L e tophet est sans doute le monument de Carthage qui a suscité le plus


de débats, au cœur desquels figure bien sûr la question des sacrifices
d’enfants, ces premiers nés passés par le feu, dont l’âge ne dépasse pas quatre
ans : étaient-ils encore vivants au moment où ils sont jetés dans le feu ? oui,
selon les textes anciens ; non selon certains anthropologues. Si le débat persiste
encore, c’est parce que l’archéologie, faute d’analyses ostéologiques fines, ne
permet pas de dire si ces victimes étaient vivantes ou mortes au moment où
elles étaient brûlées ? Les adeptes du non invoquent l’extrême rareté des
tombes d’enfants dans les nécropoles de Carthage. de plus, les historiens
majeurs de l’Antiquité — Hérodote, Thucydide, Polybe et Tite-Live—, n’ont
jamais signalé ce fait ; outre cet argument a silentio, il faut aussi tenir compte
de l’hostilité, parfois avouée, des historiens grecs et latins envers Carthage, en
particulier lorsqu’ils racontaient les détails de la scène sacrificielle.
Mais comment admettre que le tophet ait été un simple cimetière d’enfants ?
Autrement dit, comment expliquer ces milliers d’inscriptions votives
adressées au couple divin auquel des stèles anépigraphes auraient suffi si ces

116
enfants étaient réellement morts nés ? Et comment expliquer l’emplacement
du monument en bordure du port commercial ? Car il fallait des raisons
puissantes pour réserver ce « beau » terrain au monde des morts là où eût été
plus approprié d’y élever des magasins et des entrepôts ; les romains l’ont
compris plus tard en réservant dans ce lieu un petit sanctuaire à Saturne.

Jusqu’ici, on a souvent débattu de ce problème sans penser à recourir à d’autres


exemples que l’archéologie tunisienne et méditerranéenne
pouvait pourtant éclairer, voire résoudre. En effet, les résultats
des fouilles du tophet de Sousse, antique Hadrumetum, dues à P. stèle au prêtre
Cintas, invitaient depuis le milieu du xxe siècle à éviter ce débat, Stèle en forme d’obélisque. Il
du moins à l’engager avec plus de prudence et surtout avec s’agit d’un personnage barbu
avec une longue tunique
moins de sentiments. Les fouilles de ce tophet, qui ont révélé six transparente, portant dans la
niveaux de dépôts votifs, montrent qu’il a fonctionné à l’époque main droite un vase et dans
romaine jusqu’à la fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle après la main gauche
une patère.
J.-C. Mais, et c’est très significatif pour notre propos, les restes
Probablement
d’enfants ont disparu depuis le milieu du Ier siècle avant c’est un prêtre.
J.-C. pour être exclusivement remplacés par des restes Tophet de
d’animaux. Pourtant, à en croire Tertullien, un enfant du Carthage.
Fin du IVe
pays, les Africains, encore attachés à leurs croyances, –IIIe siècle
e
continuèrent jusqu’au début du III siècle à immoler avant
secrètement leurs enfants en guise d’offrandes à J.-C.
(sH)
Baal-Saturne, et cela très longtemps après la mise
à mort, sur l’ordre de Tibère (14-37), des prêtres
qui pratiquaient encore ces sacrifices.

L’abandon de cette pratique à Carthage en -146


s’explique aisément, puisque cette ville fut
entièrement détruite et interdite aux hommes.
or, à cette même date, les Hadrumétins, en
raison de leur hostilité à Carthage lors de
la troisième guerre punique, jouirent de la
liberté et purent, de ce fait, se gouverner
librement, conformément à leur statut qui
les plaçait alors en dehors de la puissance de
l’empereur et de son gouverneur.

Nous ne voyons qu’une seule explication


à ce changement radical dans les habitudes
religieuses des Hadrumétins. Ce que ces
Hadrumétins pouvaient faire, en vertu du
régime de la liberté, est désormais interdit
parce qu’ils ne sont plus libres. A l’ancienne
cité libre a succédé une commune romaine, un
municipe julien, désormais soumis au pouvoir
de rome et de son gouverneur. Cet abandon des
usages anciens témoigne nécessairement que la cité s’est
mise en conformité avec la loi romaine, signifie que parmi les
enfants naguère voués à Baal, certains étaient bien vivants.

117
stratigraphie du tophet de sousse selon P. cintas.
dès le milieu du xxe siècle, P. Cintas relevait que « la fouille (du cinquième niveau, milieu du Ier siècle avant J.-.C. -
milieu du Ier siècle après J.-C.) a permis de constater un changement dans la disposition des offrandes… visiblement à
cause de l’abondance des offrandes et peut-être même pour d’autres raisons que je m’explique encore mal, on adopta des
pratiques nouvelles… ; comme si, renonçant au passé, on avait cherché à repartir sur des bases régénérées… dans ces urnes
on ne retrouve que des débris animaux. C’en est fini des sacrifies humains… (et) individuels. d’évidence, toutes ces stèles
régulièrement alignées, appuyées l’une sur l’autre sans qu’on puisse séparer et correctement orientées, indiquent que tout un
peuple, périodiquement, s’associait à la même cérémonie (Cintas 1947, 54-55). ».

du reste, les recherches récentes conduites par Patricia Smith et par Paolo
xella et éclairées par les résultats des fouilles du tophet de Sulcis, Sant’Antioco
au sud de la Sardaigne, incitent à croire que le sacrifice d’enfants a bel et bien
existé. Mais ces sacrifices n’étaient ni nombreux ni systématiques, comme on
doit toujours le comprendre à la lecture attentive de diodore :
« Attribuant au pouvoir des dieux la défaite qu’ils venaient d’essuyer, les Carthaginois
eurent recours aux prières publiques… Descendants de cette ville (Tyr), les
Carthaginois étaient jadis dans l’usage d’envoyer à ce dieu (Hercule) le dixième de
tous leurs revenus ; mais, par la suite, devenus riches et opulents, ils n’envoyèrent
presque plus rien… Leur désastre récent (de 309-308, face aux Grecs de Sicile) les
ramena au repentir… Parmi les offrandes… des chapelles d’or tirées de leurs propres
temples… Ils se reprochèrent aussi de s’être aliéné Kronos, parce qu’ils lui avaient
autrefois offert en sacrifice les enfants des plus puissants citoyens, qu’ils avaient plus
tard renoncé à cet usage en achetant des enfants secrètement et en les élevant pour

118
La nécropole punique de Sulcis en Sardaigne.

être immolés à ce dieu. Des recherches établirent que plusieurs de ces enfants sacrifiés
étaient des enfants supposés…, en voyant, de plus, les ennemis campés sous les
murs de cette ville, ils furent saisis d’une crainte superstitieuse, et ils se reprochèrent
d’avoir négligé les coutumes de leurs pères. Ils décrétèrent donc une grande solennité Urnes en
dans laquelle devaient être sacrifiés deux cents enfants, choisi dans les grandes place dans
familles les plus illustres ; quelques citoyens, en butte à des accusations, offrirent le tophet de
volontairement leurs propres enfants, qui n’étaient pas moins de trois cents. [Voici Sulcis en
Sardaigne,
quelques détails concernant ce sacrifice]. Il y
avait une statue d’airain représentant Kronos,
les mains étendues et inclinées vers la terre, de
manière que l’enfant qui y était placé roulait
et allait tomber dans un gouffre rempli de
feu… Il paraît aussi que l’ancien mythe
des Grecs, d’après lequel Kronos dévora ses
propres enfants, trouve son explication dans
cette coutume des Carthaginois (diodore de
Sicile, 20.14). »

119
120
LES TEMPS
dE LA GrANdEur
« Le « vide » ou l’ « énigme » du Ve siècle dont il est souvent question pour Carthage
constitue en réalité une période d’arrêt des guerres avec les Grecs de Sicile et, de ce fait,
d’une interruption dans la documentation… A vrai dire, il ne s’agit pas d’un siècle, mais
d’une période de soixante-dix ans comprise entre -480 et -409… Un examen approfondi
prouve que cette période est riche d’événements à Carthage qui, de toute évidence, en profite
pour renouveler ses structures politiques et institutionnelles, ses horizons économiques et
commerciaux, ses croyances ; il s’agit d’un ensemble de transformations qui ont comme
dénominateur commun le repli de la puissance africaine sur elle-même, en quelque sorte
une reconquête de sa propre identité (Moscati 1996, p. 32)».
En effet, on admet que, depuis la défaite d’Himère, Carthage commença à « prospecter »
l’intérieur de l’Afrique ; le Cap Bon, au nord-est du pays, en fut une belle illustration avec
notamment les deux principales cités, Neapolis (Nabeul), comptoir des Carthaginois
(Thucydide 7.50.2), mais qui ne conserve que des ruines romaines d’une demeure
aristocratique (domus Nympharum) et d’une usine de salaison (ici en photo), et Aspis
devenue Clipea à l’époque romaine (Kélibia), véritable place forte des Carthaginois dès
la fin du IVe siècle avant J.-C. Ces deux villes sont restées fidèles à Carthage lors des
trois guerres puniques (sa).

GéNérALITéS
Par samir aounallah

I l n’est pas aisé d’affirmer à quelle période on peut parler d’une puissance
carthaginoise. Il est certain que la nouvelle ville resta longtemps en étroite
relation avec Tyr, la colonie mère, et cela à travers les ambassades annuelles.
Cette relation était très forte sur le plan religieux. L’affranchissement de
Carthage à pas comptés par rapport à Tyr n’a pu se produire que lorsqu’elle
entreprit ses premières conquêtes militaires en Sicile et en Sardaigne dans
la deuxième moitié du VIe siècle avant J. C., et en Corse, avec la victoire,
en -535, d’Alalia (Aleria) sur les Phocéens. Les victoires militaires, la
réussite commerciale qui s’en est suivie, donnèrent à Carthage un sentiment
de supériorité tel qu’elle décida, à en croire diodore de Sicile, de réduire
sensiblement le volume des présents qu’elle envoyait chaque année à Tyr et
Ci-contre :
Neapolis, à Melqart et qui, auparavant, s’élevaient au dixième des revenus de la cité.
usine de L’influence de Carthage crût encore grâce à ses comptoirs ibériques, en
salaison. particulier celui d’Ibiza.

121
d’un autre côté, la montée en puissance de Carthage en Méditerranée
coïncida sans doute avec le déclin progressif de Tyr : vassale intermittente
des Assyriens aux Ixe-VIIIe siècles avant J.-C., celle-ci n’a jamais vraiment
réussi à s’affranchir et elle perdit, de ce fait, son rang de « capitale » de
la Phénicie. Elle essaya de se relever en s’alliant au Pharaon Taharqou
(-690/-664) ; mais les Assyriens conquirent l’Egypte, et Tyr rentra dans
l’obéissance. Nabuchodonosor, roi de Babylone, l’assiégea pendant 13 ans,
de -587 à -574, et réussit à la soumettre ; plus tard, la ville tomba au pouvoir
des Perses. on peut également penser que l’état fragile de Tyr depuis la
fin du VIIIe siècle avant J.-C. a encouragé certains Tyriens à rejoindre
Carthage et à s’y installer.
Le pouvoir croissant de Carthage est, semble-t-il, une réalité dès la fin du
VIe siècle ou, au plus tard, au début du Ve siècle avant J.-C., et cela bien
avant la bataille d’Himère en -480. Bien entendu, la maîtrise des mers ne
peut à elle seule expliquer la naissance de cette puissance. Elle ne pouvait
s’établir sans la paix sociale et sans une stabilité politique garantie par la
constitution. Les écrivains grecs et latins, Aristote (-384-322) en particulier,
n’ont pas manqué de faire l’éloge de la constitution carthaginoise en la classant
parmi les « constitutions mixtes », celles qui faisaient cohabiter les meilleurs
éléments des trois grands systèmes politiques alors connus, monarchique,
aristocratique (ou oligarchique) et démocratique.

La forteresse de Kélibia (vue générale).


122
Carthage en
Méditerranée
aux Ve-IVe
siècles avant
J.-C.
Adaptation de
Hajer Ga-
maoun.

Copie d’époque
romaine
du portrait
d’Aristote
d’après un
bronze réalisé
par le sculpteur
Lysippe (IVe
siècle avant
J.-C.).
Musée
national de
Rome

123
cités à sufètes en afrique romaine.
Il est curieux de constater que le sufétat, cette magistrature typiquement punique, est mieux connue à l’époque romaine. La carte indique une
diffusion assez grande en Afrique romaine, dans plus d’une trentaine de cités, avec une densité remarquable dans les environs de Carthage.
Cette diffusion montre que ce modèle municipal a été adopté même par les cités censées relever des royaumes numides.
A l’époque romaine, le sufétat est collégial et annuel. Le sufète est le magistrat suprême de sa cité, un peu comme le duumvir dans une cité
romaine ou le maire dans nos villes modernes (sa).

LA CoNSTITuTIoN
dE CArTHAGE
Par M’hamed Hassine fantar

S ur les institutions de Carthage qui fut pendant près de six siècles un


des grands états de la Méditerranée, rien n’a survécu venant d’écrivains
carthaginois. Toutes nos informations sont dues à des auteurs grecs et latins
qui ne fournissent que des indications très imparfaites sur le gouvernement
de Carthage. Cependant, au ive siècle avant J.-C., le philosophe Aristote lui
a consacré un chapitre de La politique, où il fait une analyse critique de la
constitution de Carthage qu’il compare à celle qui était appliquée en Crète et
à celle de Sparte. Au ier siècle avant J.-C., on trouve des pages importantes

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« Consacré à Caelestis Auguste, le pagus et la ciuitas siviritains ont érigé (ce monument) à leur frais
sur un terrain public. Curateurs : Caius Lurius Saturninus et Naevius Felix, magistri (du pagus), et
Caius Memmius et Lucius, fils de Pilades, sufètes (de la ciuitas) ». Comme dans la Carthage punique, les
deux sufètes sont les magistrats suprêmes de cette petite cité, et l’on y date l’année par leurs noms (sa).

sur l’histoire intérieure de Carthage dans la Bibliothèque historique d’un autre


Grec, diodore de Sicile ; au iiie siècle après J.-C., un historien latin, Justin,
fait une place notable dans son récit aux affaires carthaginoises dans un
abrégé des Histoires Philippiques de Trogue Pompée, un auteur du début de
l’empire romain. diodore et Justin ont montré la place éminente occupée en
Méditerranée par Carthage et donné, principalement à travers les guerres
fréquentes qui opposèrent les Puniques aux Grecs de Sicile, des informations
sur la vie politique à Carthage et, à travers elles, sur les institutions et les
dirigeants de l’état carthaginois jusqu’au début du iiie siècle avant J.-C. des
bribes d’informations sont aussi fournies par des auteurs divers, parmi lesquels
on se limite ici à citer Polybe, qui assista en -146 à l’agonie de Carthage et a
laissé quelques lignes sur son gouvernement.
Les inscriptions puniques sont d’un faible secours ; les inscriptions publiques
sont peu nombreuses au total, et les plus anciennes remontent seulement au
ive siècle avant J.-C. Elles mentionnent des magistratures et emploient des
formules juridiques que les épigraphistes ont essayé de traduire en recourant
aux univers proches des Carthaginois, ceux des Phéniciens, des Araméens et
des Assyriens, ce qui montre la difficulté que présente leur compréhension.

La constitution de Carthage selon Aristote (vers -335.)


Aristote (-384/-322) donne une appréciation louangeuse du gouvernement de
Carthage dans La Politique, 2.11 : « Les Carthaginois passent aussi pour être
bien gouvernés : supérieure aux autres à beaucoup d’égards, leur constitution
est avant tout semblable… à celle de Sparte. Nombre d’institutions à

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Carthage sont bonnes, et c’est le signe d’une constitution bien fondée qu’avec
l’élément populaire qu’elle a, Carthage reste attachée à son organisation
constitutionnelle et qu’il n’y a jamais eu, chose digne de remarque, ni sédition
ni tyran ». Pour Aristote, le régime politique de Carthage est bon parce
qu’il a des traits aristocratiques, c’est-à-dire qu’il fait place au mérite pour
le choix des responsables de la communauté. Il conclut cependant qu’en fait
« les Carthaginois ont un régime oligarchique », c’est-à-dire que « l’on tient
compte non seulement du mérite, mais aussi de la richesse dans l’élection
des magistrats, car un citoyen indigent ne peut être un bon magistrat et
avoir le loisir nécessaire ». Le régime pallie les dangers de l’oligarchie en
élargissant l’accès aux responsabilités « par l’enrichissement des citoyens :
périodiquement, ils envoient une partie du peuple dans les villes sujettes et,
grâce à ce remède, ils assurent la stabilité de leur constitution » ; d’autre part,
un grand rôle est attribué au peuple et ainsi la constitution laisse une place à
la démocratie.
C’est la philosophie politique qui intéresse Aristote et la comparaison entre
des systèmes de gouvernement, et non les institutions de Carthage en elles-
mêmes, pour lesquelles il donne seulement quelques noms. Il cite ainsi
successivement la magistrature des Cent quatre, les rois (basileis), dotés
« de pouvoirs considérables », la « magistrature suprême » des Cent, les
pentarchies (commissions de cinq membres — le nombre de pentarchies n’est
pas donné) et, ailleurs (Politique 2.8.5) les stratèges (généraux), mais sans
définir pour ces différentes institutions leurs attributions, leur hiérarchie, ni
leurs articulations dans le gouvernement de la cité. En revanche, il s’intéresse
au mode de recrutement des magistrats : ils sont élus selon un système
censitaire, mais à la richesse s’ajoute le mérite pour les détenteurs des plus
hautes magistratures, les rois et les généraux, à l’exception des Cent, choisis
par les pentarchies, qui elles-mêmes se recrutent par cooptation ; il insiste
aussi sur le cumul des mandats électifs qui renforce l’oligarchie, la domination
d’un groupe étroit de dirigeants. Après avoir signalé l’existence d’organismes
délibératifs, le Conseil des Anciens (la Gérousia en grec, équivalent du Sénat
romain) et l’Assemblée du Peuple, il indique brièvement la procédure engagée
pour les décisions d’intérêt général : elles sont prises par les rois et le Conseil
des Anciens, mais, en cas de désaccord entre ces deux instances, « c’est le
peuple qui décide aussi de ces questions ». Les historiens ont généralement
retenu de ce chapitre d’Aristote l’image de la stabilité de l’état carthaginois
dans sa période de grandeur, du vie au iiie siècle avant J.-C.

La constitution de Carthage selon les historiens


grecs et romains.
Cependant, les textes grecs et romains mettent en évidence qu’à travers les
siècles le gouvernement de Carthage n’est pas resté immuable, mais les modernes
peinent à retracer les évolutions. À part les récits légendaires liés à la fondation de
la ville, l’histoire intérieure de Carthage est des plus obscures, et les dirigeants ne
favorisaient pas la diffusion des informations à son sujet. Selon Justin (20.5.13),
en -368, à la suite d’un procès pour trahison lors d’une guerre contre les Grecs,
« un senatus-consulte (une décision du Conseil des Anciens) interdit désormais
à tout Carthaginois l’étude de la langue et des lettres grecques, afin qu’il ne
puisse pas prendre contact avec l’ennemi ou lui parler sans interprète », règle qui
fut cependant largement assouplie dans la suite.

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inscription latine de dougga
«(Monument) consacré au divin Auguste et à Tibère Claude César Auguste... Caius Artorius Bassus, pontife, édile, duumvir,
curateur de la sauterelle, patron du pagus l’a dédié. L’ont fait faire à leurs frais Julius Venustus, fils de Thinoba, ayant accompli
toutes les magistratures, fut flamine du divin Auguste, et Gabinia Felicula, son épouse, et Faustus, son fils. A lui, le sénat et
le peuple, en considération des mérites de son père (et) avec l’assentiment de toutes les portes, ont accordé gratuitement les
ornements du sufète. Il a agi (Julius Venustus) en son nom, en celui de Faustus Thinoba, son père, qui ayant accompli toutes
les magistratures, fut flamine du divin Auguste, et au nom de ses frères : Firmus, auquel pour ses mérites, la cité a accordé les
ornements du sufète, Saturus, qui a été sufète pour la deuxième fois par la cité et la plèbe, et Institor, ayant accompli toutes les
magistratures, fut flamine du divin Auguste. C’est son fils Julius Firmus (qui a été) le curateur (du monument)» (CIL VIII,
26517, traduction du latin).
Cette célèbre inscription latine de Dougga fut gravée en 48/49 de notre ère ; elle fait connaître une grande famille de notables
attestée sur plusieurs générations et ayant tous accompli des magistratures. Les institutions, on le voit clairement, sont encore en
partie inspirées de celles de Carthage punique : gouvernement exercé par le sénat et une assemblée du peuple, des sufètes… (sa).

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la bilingue de Massinissa (Musée du Bardo)
À l’image des rois hellénistiques, et plus tard des empereurs romains, Massinissa faisait probablement l’objet d’un culte
à Dougga où il avait un sanctuaire attesté par une célèbre inscription bilingue, rédigée en punique et en libyque qui nous
informe que « Les citoyens de Dougga ont bâti ce temple au roi Massinissa fils du roi Gaia fils du sufète Zilalsan, en l’an 10
du [roi] Micipsa l’année du roi Safot, fils du roi Afsan (Etant) chef de centurie : Sanak fils de Banai, [ fils de Sanak] et
Safot fils de Ganam (Magon ?) fils de Tanakwa. (étant) MSSKWY Magon fil de Iaristan fils de Sadylan et (étant) GZBY
Magon fils de Safot chef de centurie fils du roi Abdesmun ; (étant) GLDGYML Zumar fils de Masnaf fils de Abdesmun (étant)
préfet de cinquante hommes Maqelo fils du roi Asyan fils du roi Magon. Préposés à cette œuvre Asyan fils de Ankikan fils
de Patas et Aris fils de Safot fils de Sanak et les constructeurs (sont) Hanno fils de Hannibaal et Niptasan fils de Safot ».

Les titres et les fonctions mentionnés dans cette inscription bilingue sont soit puniques, sufète que le libyque transcrit,
soit libyques comme gld traduit en punique par mlk ou mmlkt (roi, majesté) ou comme mwsny, gldmsky, exprimés par
une phrase en punique : « rb m’t » ( Le chef des 100) et « ‘dr hmšm ‘š » (Le chef des 50 hommes) ; tandis que des titres
comme msskwy, gzby et gldgyml sont tout simplement transcrits en punique. Nous sommes bien dans une organisation
politique et administrative numide avec une influence punique évidente que ce soit dans la mise en page, dans l’orientation
de l’écriture libyque ou dans la présence de la fonction du sufétat (MG).

Cette histoire des institutions commence par l’aventure d’un Malchus qui,
ayant voulu se poser en tyran, fut mis à mort par ses concitoyens. on situe
cet événement au milieu du vie siècle avant J.-C. dès lors, et jusqu’au début
du ive siècle avant J.-C., le pouvoir dominant à Carthage a été détenu par
des militaires, avant tout par une puissante famille de généraux (il me semble
qu’il s’agit plutôt de familles aristocratiques qui ont fourni aussi des généraux
importants), les Magonides (du nom du premier connu, Magon) dont la
vocation guerrière et les succès, que l’on voit soutenus par l’assemblée du
peuple, ont pu tenir en bride les oligarques. Les généraux étaient élus comme
les magistrats, sans doute pour une campagne et, à travers les siècles, ils ont
été choisis de préférence dans une même famille, à l’exemple des Magonides
ou des Barcides – la famille d’Hannibal –, comme si l’on considérait qu’elle se
distinguait particulièrement par ses aptitudes guerrières.
La constitution punique selon Aristote traduit une évolution dont l’étape
décisive peut être fixée au début du ive siècle avant J.-C. Carthage fut dès

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lors, jusqu’aux guerres puniques, aux mains d’une puissante oligarchie qui,
par crainte de voir s’établir un pouvoir personnel, se méfiait surtout de
ceux auxquels étaient confiées les armées et châtiait durement les généraux
factieux, comme l’attestent, au fil du temps, de nombreux exemples. C’est sans
doute au cours du ive siècle que les Cent dont parle Aristote furent institués,
le premier exemple assuré datant de -343. Ces Cent formaient un tribunal
suprême (permanent ?) auquel les généraux devaient rendre compte au retour
de leurs campagnes. Ses décisions étaient comme une épée de damoclès
suspendue sur la tête des ambitieux ; cependant, ceux-ci ne manquaient
pas, et leurs desseins ont suscité, longtemps après la chute de Carthage, des
commentaires qui allèrent jusqu’à la caricature. C’est ainsi qu’un écrivain
de langue grecque, élien (175-235) dans son Histoire variée (14.30), met en
scène un Hannon auquel on aurait attribué des ambitions menaçantes pour sa
patrie et qui soignait sa popularité par une propagande originale : « Hannon
le Carthaginois acheta des oiseaux parleurs et leur apprit à dire : ‘Hannon est
dieu !’. Il les lâcha ensuite, mais il n’eut pas à se louer de ses petits élèves, qui
oublièrent la leçon dès qu’ils furent libres ». Heureusement pour lui, peut-on
penser.
Avec les Barcides, on revint, à l’époque des deux premières guerres puniques
(-264/-202), à la primauté dans l’état des généraux victorieux et aimés du
peuple : Amilcar, puis son fils Hannibal s’appuyèrent sur l’assemblée populaire
contre l’oligarchie régnante. Polybe écrit qu’alors « à Carthage la voix du
peuple était devenue prépondérante dans les délibérations, tandis qu’à rome
le Sénat était dans la plénitude de son autorité ». retour de bâton au début
du iie siècle avant J.-C. : le pouvoir des Cent a été renforcé : cette institution
caractéristique de l’état oligarchique constitua alors un « ordre des Juges »,
tribunal suprême dont les membres étaient viagers et pouvaient intervenir
dans des domaines étendus de la vie publique ; « les biens, l’honneur, la vie de
tous étaient en leur pouvoir », écrit Tite-Live (33.46.1).
Comme ils étaient amenés à s’intéresser avant tout aux affaires militaires, aux
guerres menées par Carthage, les écrivains grecs et latins sont peu diserts sur
le fonctionnement des institutions carthaginoises au cours du temps. En ce
qui concerne les magistrats, celui qui est cité le plus souvent est le roi, basileus
en grec, rex en latin, terme qui semble se référer au temps où la royauté
dominait les institutions carthaginoises, et qui a été conservé dans la suite
par les auteurs étrangers à Carthage. Ce roi est l’équivalent du magistrat que,
depuis le ive siècle avant J.-C., les inscriptions puniques nomment sufète, du
phénicien (ŠPT), shofet, le juge, au pluriel, shofetim ; d’après un auteur latin,
Cornelius Népos, les reges de Carthage (donc les sufètes), constituaient un
collège annuel de deux membres puisqu’il les compare aux consuls romains,
et ils devaient être comme eux les chefs de l’état.

Les ambiguïtés
Présentée ainsi dans une vue d’ensemble, l’interprétation des textes sur le
gouvernement de Carthage semble assurée ; mais il n’en va pas de même
si l’on se livre à une analyse plus détaillée des informations livrées par les
écrivains anciens.

129
les carrières d’el-Haouaria
Les carrières d’El-Haouaria, antique Hermaia, furent exploitées
par les Carthaginois au moins dès le Ve siècle avant J.-C. C’est ici
qu’Agathocle, fuyant la Sicile, débarqua vers -310 croyant pouvoir
ébranler la puissance de Carthage.

La confrontation des réalités puniques avec les textes grecs et latins a toujours
posé question en raison de l’origine des auteurs de ces textes, qui, pour la
plupart, se préoccupaient avant tout d’une histoire militaire dans laquelle
les Carthaginois étaient les ennemis. Il y a un siècle, un grand historien de
Carthage antique, Stéphane Gsell, l’a bien mis en évidence : « Les indications
dont nous disposons proviennent d’auteurs étrangers à Carthage, qui n’ont
pas toujours été bien informés et qui ont d’ordinaire employé des termes de
leur langue pour désigner des institutions puniques ». Pour la terminologie
des magistratures, les ambiguïtés sont multiples, et elles entraînent des
interprétations variables chez les modernes. C’est ainsi, par exemple, que les
modernes considèrent sans preuve que les Cent et les Cent quatre d’Aristote
devaient former une seule et même institution ; ils constatent que, souvent,
des institutions ont une signification qui varie suivant les auteurs, ainsi pour
la Gerousia. on a donné dans ces pages sur le fonctionnement des institutions
une interprétation qui est seulement vraisemblable, en raison de la nature et
des lacunes des sources. Elle ne peut être présentée sans réserves.

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Les Ports puniques de Carthage au IIe siècle avant J.-C. (reconstitution de J.-Cl. Golvin).

LA MArINE
ET LES PorTS PuNIquES
Par Piero Bartoloni

L es navires marchands phéniciens et puniques avaient l’habitude de prendre


la mer vers la fin mars et, à la fin de la saison, au début du mois d’octobre,
ils étaient reconduits dans les ports. La saison de navigation durait donc un
peu plus de six mois. Elle s’ouvrait par des cérémonies particulières à caractère
propitiatoire dont on a encore des échos dans l’Afrique romanisée. Le choix
de la saison de navigation correspondant aux périodes printanière et
estivale répondait à une nécessité incontournable dictée par le vent,
assez constant en Méditerranée durant la période indiquée alors que
pendant l’automne et l’hiver, il est inexistant ou inconstant ou encore
excessif, ce qui rend la mer trop agitée. Au printemps et en été,
dans le bassin occidental de la Méditerranée, le vent, qui a un
régime de brise, est plus constant et, avec le mistral
Amphore gréco-italique trapue
et le sirocco, il alterne principalement le long de
et ventrue, bord triangulaire la directrice No/SE ; il favorise ainsi les relations
à base oblique et pied allongé entre les rives opposées de la Méditerranée. dans la
creux. Deux anses verticales, partie orientale, en revanche, les brises de la saison
de section ovale, placées sur le de la navigation sont de direction variable dans l’arc
haut du col et l’épaulement.
Réserves du musée de
de la journée, à l’exception du meltem, un vent bien
Carthage. connu depuis l’Antiquité, qui souffle vers le sud-ouest à
e
Fin du IV siècle – début du partir du mois d’août souvent avec force, ce qui rend assez
IIIe siècle avant J.-C. (Ys). problématiques les routes vers l’orient.

131
ivoire exporté.
Les Phéniciens ont su devenir maîtres dans l’art
de traiter l’ivoire des dents d’hippopotames et des
défenses d’éléphants. Ils avaient une préférence pour
les images nilotiques, les figures hiératiques et les
scènes de procession. Cet art s’exporta rapidement
en Afrique où abondaient encore les éléphants. Les
nécropoles de Carthage ont fourni des objets de
toilette (peignes, cuillers et boite à fard, épingles…),
des instruments pour tisser et faire de la couture, des
amulettes décoratives… (sa).

La navigation à des fins militaires pouvait par contre avoir lieu par tous les
temps. Les patrouilles le long des côtes et les actions d’attaque et de défense
ne connurent notamment aucun arrêt durant la première guerre punique et,
en réalité, Polybe lui-même note que le véritable vainqueur fut la mer puisque
les dommages provoqués par les intempéries furent de beaucoup supérieurs
à ceux qui furent causés par les faits militaires à proprement parler. on
estime que, si les Carthaginois perdirent 750 navires à cause des tempêtes,
les embarcations romaines qui connurent le même sort dépassèrent le millier.
Les systèmes de navigation variaient selon la distance et le lieu de destination.
Pour les petites distances, on recourait au petit cabotage qui se faisait en
gardant constamment la côte en vue. Mais cela n’était théoriquement possible
que dans des conditions de visibilité excellentes, dans un arc inférieur à 50
milles, ce qui signifie que, pour atteindre certaines îles ou pour couper la
Méditerranée en direction NS, il était nécessaire de pratiquer la navigation en
haute mer. Celle-ci se faisait en s’orientant d’après le soleil et les étoiles, ou, en
leur absence, au moyen d’autres indices comme l’humidité, la température et
la direction du vent et des courants.
Contrairement à ce qu’on croit communément, les étoiles qui guidaient les
marins n’étaient pas l’actuelle étoile Polaire, qui constitue l’extrémité de la
queue de la constellation de la Petite ourse et qui, à la fin du IIe millénaire,
était bien distante du pôle céleste, mais plutôt l’étoile Kochab qui représente
au contraire la patte antérieure gauche de la même
constellation, et ce à cause du mouvement de
rotation de l’axe terrestre. du reste, Ko-
chab était connu dans le monde an-
tique sous le nom significatif
Petit navire de Stella Phoenicia. L’habileté
votif en
des marins phéniciens était à
bronze,
Cagliari, ce point célèbre qu’elle don-
Musée na lieu à des légendes étio-
national. logiques souvent invraisem-
VIIIe siècle blables, par exemple celle qui
avant J.-C. parlait d’un maître d’équipage

132
phénicien qui, poursuivi par des navires étrangers, préféra je-
ter son bateau sur des écueils plutôt que de révéler sa destina-
tion. Il est patent que ce récit cache la mauvaise connaissance
qu’avaient les marins grecs du bassin occidental de la Méditer-
ranée, alliée à une affabulation sur les énormes richesses que les
Phéniciens ramenaient de ces lieux. un autre système utilisé
pour trouver la direction juste et la distance de la terre la plus
proche durant la navigation en haute mer consistait à libérer
un oiseau du type passereau. une caractéristique de ces oi-
seaux était leur vol court et donc, si la terre était trop distante,
ils revenaient à bord. un écho de cet expédient, mal compris par
le rédacteur du texte car les Hébreux n’étaient sans doute pas
un peuple de traditions marines, est contenu dans la narration
biblique du déluge, tandis qu’un témoignage archéologique en
est fourni par des lampes nuragiques en forme de barquettes
qui portent parfois sur les batayoles de nombreuses représen-
tations d’oiseaux.
La principale route tracée par les Phéniciens va de l’orient
vers l’occident et parcourt plus de 2000 milles. Elle réclamait
théoriquement environ un mois de navigation sans escale. En
réalité, si l’on tient compte des nécessaires approvisionnements
et de l’inconstance des agents atmosphériques, les délais
pouvaient au moins doubler. Les routes commerciales
changèrent avec le temps et si, à la charnière des IIe et Ier
millénaires, la route qui parcourait les côtes de l’Anatolie était
assez fréquentée, dès le VIIe siècle avant J.-C., on entrevoit
les premiers symptômes de l’abandon de cet itinéraire.
La grande route vers l’occident, qui pouvait en théorie
suivre les côtes, connut aussi des variantes au cours des
siècles. À l’origine, elle parcourait un itinéraire septentrional
pour accéder aux mines d’argent de la Sardaigne et de
l’Espagne, qui passait par la Crète, Cythère et le détroit de
Messine. Existait aussi la variante méridionale qui passait par

133
Stations et principales routes maritimes de Méditerranée vers le VIe siècle avant J.-C. Adaptation Hajer Gamaoun

la côte sud de la Sicile et les ports d’Afrique du Nord. Mais, qu’elle provînt
de l’orient ou de l’occident, cette route s’arrêtait dans le golfe de la Syrte qui
n’était pas navigable à cause de l’absence du vent. En réalité, pour rejoindre
la Cyrénaïque, il était nécessaire de toucher d’abord les ports du delta du
Nil, de remonter vers la Crète, pour descendre sur la côte africaine près de
Tocra (Agouriya, dans l’est Libyen), tandis que, en provenance de l’ouest, la
Carrières navigation se terminait près de Lepcis Magna.
servant à
fabriquer des Il faut prendre en considération le fait que, durant le printemps et plus encore
meules de blé en été, des brumes diffuses sont présentes et limitent la visibilité, si bien que
aux époques tous les trajets qui dépassaient les 40 milles de distance de la côte devaient
punique et
romaine.
être considérés comme trajets de haute mer. des itinéraires qui prévoyaient la
Bosa navigation de haute mer, quoique brefs, étaient par exemple ceux qui reliaient
(Sardaigne), la côte syro-palestinienne à Chypre ou bien la côte nord-africaine à la Sicile et
embouchure la Sardaigne ou encore cette dernière à l’archipel des Baléares et à la péninsule
du Temo. Ibérique.
Sur les routes vers l’occident furent
choisies des escales temporaires qui
présentaient les mêmes conditions
environnantes que celles de la mère
patrie. Les sites les plus fréquents
et les plus sûrs furent donc les ports
fluviaux, comme l’étaient Byblos ou
Al-Mina ras ou Ibn Hani en orient.
Il n’existe pas d’estuaire le long des
côtes occidentales de l’Afrique du
Nord, de la Sardaigne ou de la pé-
ninsule Ibérique méridionale qui
n’ait livré des traces d’établissements
phéniciens archaïques.
Il existait en outre des ports formés
par des îles faisant face à la côte,
comme c’est le cas notamment des

134
Quille de la poupe d’un navire de Marsala, antique Lilybée, datant de -235. (détail reconstitué)
Musée archéologique Baglio Anselmi, Marsala (Sicile).
Les techniques de construction ressemblent à celles qui sont encore aujourd’hui en usage pour la construction des embarcations de pêche
traditionnelles. La construction de l’embarcation se faisait en plaçant d’abord la coque, puis les couples et les barrots, qui en constituaient
l’armature. Sur celle-ci on plaçait le bordé extérieur sur lequel on appuyait le pont supérieur. À l’intérieur, on plaçait un dernier bordé. Toutes
les parties en bois étaient étroitement unies au moyen de mortaises et de tenons, ainsi qu’avec de longs clous en bronze et en fer à section carrée
rabattus. À l’extérieur, l’embarcation était calfatée avec de l’étoupe, recouverte de poix, puis couverte de lamelles de plomb sur toute la partie
immergée.

ports d’Arados, de Sidon et de Tyr ou, en occident, d’Alger, de Mogador


et de Gadès. Ceux-ci, moyennant des intégrations artificielles, fournissaient
d’excellents abris. Les ports lagunaires étaient les meilleurs, car de nombreux
navires pouvaient trouver refuge à l’intérieur. dans cette catégorie, on peut
citer les ports de Lixus, de Motyé et ceux de Cagliari, Nora et Sulcis. Mais la
cité qui jouissait du meilleur port naturel en Méditerranée fut sans aucun
doute Carthage avec son golfe merveilleux. L’utilisation de ports artificiels
fut assez répandue. on les mettait en service là où la nature le permettait, et
ils avaient surtout la fonction de bassins de carénage. Les vestiges de certains
bassins sont encore visibles par exemple à Carthage et à Mahdia.

Les navires carthaginois


un passage de la Bible (Ezéchiel 27, 3-15) décrit d’une façon allégorique la cité
de Tyr comme un navire et cite une série de bois utilisés pour sa construction :
cyprès, cèdre et chêne. Il s’agit des essences les plus dures et les plus
résistantes disponibles sur une large échelle dans le bassin méditerranéen.
Ils constituaient les « parties nobles » de l’embarcation ; de plus, ils sont
inattaquables par les insectes. on utilisait aussi le pin et le sapin qui étaient
plus facilement repérables et qui constituaient les parties périphériques et
moins «nobles» du navire.

135
un système de construction rapide et fortement innovateur, employé
à Carthage à l’époque hellénistique, a pu être étudié grâce à une épave
retrouvée près de Marsala. on a découvert que toutes les parties en bois
étaient marquées au moyen de lignes qui servaient de points de repère et par
des lettres de l’alphabet phénicien, toujours les mêmes, aux endroits où les
pièces s’emboîtaient les unes aux autres. de tout cela, on a déduit que les
différentes pièces étaient préfabriquées et qu’elles étaient assemblées lorsqu’il
fallait lancer un navire. Ce système offrait aux constructeurs l’avantage de
pouvoir travailler tranquillement en temps de paix à la coupe des morceaux
qui étaient emmagasinés et montés seulement en cas de nécessité, avec un
grand gain de temps et d’espace.
Les sources anciennes suggèrent que la proue des navires était surmontée
par une sculpture qui représentait une tête de cheval. Célèbres à cet égard
restent les «scènes maritimes» en bas-relief provenant du palais de Sargon II
à Khorsabad et conservées à Paris au Musée du Louvre. Les navires étaient
considérés presque comme des êtres vivants et ils étaient l’objet d’attentions
particulières. Sur les deux côtés de la proue, on dessinait ou sculptait deux
grands yeux apotropaïques qui permettaient au navire de suivre la route et
d’apercevoir les dangers éventuels. quelques sources classiques racontent
que le lancement même d’un navire de guerre était accompagné de rites
propitiatoires particuliers : dans certains cas, on écrasait les corps de quelques
prisonniers de guerre sous la coque, de manière à ce que le sacrifice sanglant
«lavât» le navire et le sauvegardât d’autres écoulements de sang.
Les navires phéniciens les plus caractéristiques étaient sans aucun doute les
navires marchands, connus sous le nom grec de gaulois, déformation évidente
du nom phénicien originel, puisqu’il dérive de la racine *GWL. Ce mot est
employé en général pour exprimer l’idée de circularité et il était appliqué aux
bateaux de transport qui avaient précisément une forme arrondie.
outre le commandant et le timonier, l’équipage était composé de peu de
membres ; leur tâche se limitait à manœuvrer le navire. La fonction des
équipages embarqués sur les navires de guerre était différente. En ce cas,
la majeure partie des hommes était employée aux rames, alors que la charge
de guider le navire et de prendre soin de la propulsion à voile revenait à
seulement quelques-uns.
Les navires de guerre phéniciens et puniques varièrent considérablement
du point de vue de leur typologie et de leurs dimensions selon l’époque de
leur emploi et de leur fonction. Avant tout, il faut garder à l’esprit que la
fonction et l’objectif d’un navire de guerre étaient de mettre hors de combat
l’embarcation adverse. Pour y arriver, il était nécessaire de toucher et de
couler celle-ci. La structure et la forme d’un navire de guerre étaient donc
entièrement différentes de celles d’un navire de charge. Ces derniers étaient
larges et trapus avec un rapport entre longueur et largeur qui souvent ne
dépassait pas 3 à 1, c’est-à-dire que la longueur était égale à trois fois la
largeur, tandis que les navires de guerre avaient un rapport aux alentours de
6,5 à 1. Ce qui caractérisait ces navires, c’était leur longueur et leur relative
minceur, qui les rendaient difficilement gouvernables sur une mer agitée,
mais qui en faisaient des dards dans la course et des béliers au moment de
l’impact.

136
Pentère carthaginoise (dessin).

Les navires de guerre se


mouvaient donc grâce à un
double système qui pouvait
être utilisé alternativement
ou simultanément. Pour la
Ce type navigation jusqu’au théâtre
de navire, des opérations, on utilisait la
destiné exclusivement voile, tandis que pour l’action
au transport, n’utilisait que la en bataille le navire était
propulsion à voile et il avait un seul mât qui uniquement manœuvré à la
soutenait une vergue à laquelle était appliquée la voile, très force des rames.
souvent de lin. La direction était assurée par une grande rame
qui faisait fonction de gouvernail, fixée sur un côté de la poupe.

La structure du bateau reposait sur trois


composantes longitudinales, constituées de
la coque et des fourrures de gouttière, sur
lesquelles reposaient toutes les autres pièces,
comme les couples, le bordé et le pont supérieur.
Ces robustes traves, qui couraient respectivement
à la racine de la coque et le long des flancs, se
rejoignaient à l’extrémité de la proue et confluaient
dans le rostre. Cette arme terrible des navires tyriens
était constituée d’une pointe de bois recouverte de bronze,
tandis que celle des navires carthaginois, durant les guerres puniques, é t a i t
entièrement de bronze avec trois pointes liées l’une à l’autre et avait une forme Section de
caractéristique dont l’invention était attribuée à la marine étrusque. proue d’une
pentère
Les types de navires de guerre utilisés par les cités phéniciennes au cours de carthaginoise
leur histoire sont nombreux. Il est intéressant de noter que les sources grecques
et latines attribuent inconditionnellement l’invention de ces différents types à la
marine phénicienne. Le type le plus simple et décidément le plus cosmopolite
fut la pentécontère, utilisée dans sa forme canonique avant même le VIIIe
siècle avant J.-C. Ce navire, long d’environ 30 m et large de moins de 5 m,

137
Trière carthaginoise

était pourvu d’un mât avec vergue et voile. Il était propulsé, comme le suggère
son nom, par vingt-quatre rameurs de chaque côté, auxquels il faut ajouter
deux timoniers qui dirigeaient les rames du gouvernail fixées sur les côtés de la
poupe. un commandant et un officier subalterne qui prenaient place à la proue
complétaient l’équipage. une passerelle avec des parapets en osier, parfois
protégés de boucliers, courait le long des bancs des rameurs et permettait la
communication entre proue et poupe. A l’origine, les rameurs étaient aussi des
soldats qui pour des raisons d’espace pendaient leurs armures aux parapets.
C’est à la fin du VIIIe siècle avant J.-C. qu’apparait en Phénicie, représentée
sur des reliefs assyriens, la dière. Il s’agit d’un navire dont la conception
révolutionnaire permit d’augmenter le nombre de rameurs et par conséquent
la vitesse, sans accroître la longueur de l’embarcation. Le principe se basait
sur la disposition en quinconce des rameurs sur deux niveaux différents, de
sorte qu’un rameur du niveau supérieur se trouvait dans l’espace laissé vide
entre deux rameurs de la file inférieure.
Mais c’est au début du VIIe siècle avant J.-C. qu’apparait celle qui fut la
reine incontestée des mers au moins jusqu’à l’époque hellénistique, la trière.
Il s’agit d’un navire d’une longueur d’environ 35 m et d’une largeur de peu
supérieure à 5 m, pourvu de trois files de rameurs disposés en quinconce.
Cette disposition permit non seulement de limiter la longueur totale du navire,
mais aussi de limiter la hauteur de l’embarcation qui se trouvait hors de l’eau.
L’équipage était composé de cent cinquante-quatre rameurs répartis sur trois
files pour chaque côté, mais, tandis que les deux files inférieures comprenaient
vingt-cinq rameurs chacune, la file supérieure, exploitant la longueur plus

138
trière punique
Les embarcations étaient pourvues d’un pont praticable sur toute la largeur et elles portaient deux châteaux élevés respectivement à la proue
et à la poupe. Sur le château de proue prenaient place les catapultes ou les mangonneaux qui lançaient des pierres ou des flèches de feu sur les
navires adverses. Devant le château de proue était élevée l’enseigne symbolique ou une statue de la divinité sous la protection de laquelle le navire
était placé. Dans d’autres cas, il s’agissait de reproductions d’animaux marins, tels que des dauphins, qui faisaient probablement allusion à la
vitesse du bateau. Enfin, il pouvait s’agir d’un protomé de démon ou d’animal féroce destiné à effrayer l’adversaire.

considérable du navire à ce niveau, en comptait vingt-sept. Ceci garantissait


une vitesse estimée à environ 3-4 nœuds (à peu près 7 km/h) qui avec l’aide
d’une voile pouvait atteindre même 5 nœuds (à peu près 9 km/h). La seule
propulsion à voile ne permettait pas de dépasser les 3 nœuds, ce qui constituait
aussi la vitesse de croisière d’un navire marchand normal. dans ces conditions
le trajet entre Carthage et Motyé pouvait être accompli en moins de vingt-
quatre heures, comme nous le confirment les sources anciennes.
outre les cent cinquante-quatre rameurs, il y avait un équipage qui se concentrait
sur la manœuvre des deux gouvernails et de la voile et, parfois, un petit noyau
d’infanterie. En -480, la bataille de Salamine fut menée avec ce type de navire, de
même que toutes les batailles conduites sur mer durant la guerre du Péloponnèse
et les faits d’armes liés à celle-ci, auxquels furent mêlés les satrapes perses sous
les ordres desquels les marines des cités phéniciennes combattaient.
Aristote attribue aux Carthaginois l’invention de la tétrère au IVe siècle avant
J.-C. L’invention consistait en un retour à une seule file de rames par côté,
mais avec l’application de quatre rameurs assis l’un à côté de l’autre sur chaque
rame. Ceci rendait le mouvement des rames assez lent, mais certainement plus
constant et plus durable. Chaque tétrère avait vingt-cinq rames de chaque
côté et donc un équipage de deux cents rameurs, auxquels il faut ajouter une
trentaine de marins de pont.
Immédiatement avant les guerres puniques, la reine des mers de l’époque
hellénistique vit le jour. Il s’agit de la pentère, un navire long d’environ 40 m
et large d’environ 6 m, armée des vingt-cinq rames habituelles auxquelles on
appliquait cinq rameurs.

139
Modélisation de Wided Arfaoui

Les équipages étaient toujours exclusivement composés de citoyens engagés


par l’armateur, et non pas d’esclaves dont l’éventuelle rébellion aurait
gravement compromis la sécurité et l’existence même de l’embarcation. Pour
la même raison, les batailles navales avaient lieu à proximité des côtes, afin de
limiter les pertes humaines en cas de destruction des navires et de permettre
aux rameurs de se sauver à la nage.

140
les ports puniques
Ce qu’on voit ici serait un aménagement réalisé entre la deuxième et la troisième guerre punique, car les aménagements
portuaires de l’époque archaïque n’ont pas été identifiés. Du reste, il est fort possible qu’un premier port ait existé le long
de la côte entre Carthage-Amilcar et la Goulette. Ce port, antérieur au milieu du IVe siècle avant J.-C., ressemblait à
« un chenal d’eau salée, large de 15 à 20 m et profond de 2 m, courant parallèlement à la côte existante, situé juste un peu
à l’intérieur de cette ligne côtière, traversait le site futur des ports puniques. Ce chenal, sans relation avec la topographie
ultérieure des ports, s’étendait au sud du site du port circulaire sur le côté ouest de ce qui deviendra plus tard le port
rectangulaire. Le canal devait être navigable jusqu’aux portes du tophet, car un cippe de grès y a été découvert à 50 m de
sa destination, reposant encore dans son emballage de bois. Il est possible que ce cippe soit tombé du bateau qui l’apportait
au tophet, en provenance des carrières d’El-Haouaria au cap Bon. Après -350, le chenal s’est envasé ou a été délibérément
remblayé avant la construction du port (Stager 1992, p. 75)».

Le premier objectif de la bataille était la destruction de l’adversaire. Pour


atteindre ce résultat, il existait différentes tactiques qu’on attribuait à la
marine phénico-punique. Si l’on tient compte du fait que les flottes adverses,
avant le combat, se faisaient face sur deux lignes opposées, une des tactiques
consistait à se faufiler dans l’espace entre deux navires ennemis et, s’il y avait
place, de virer rapidement sur le côté afin de toucher au moyen du rostre le
flanc de l’adversaire. Si les navires ennemis étaient plus proches les uns des
autres, une autre tactique était de se glisser dans l’interstice et, passant au-
delà de l’ennemi, de virer de bord et de le frapper à la poupe.

Les ports
La structure qui semble être la plus caractéristique des anciennes installations
portuaires phéniciennes et puniques est ce que les auteurs classiques
appelaient kothon, un bassin artificiel dont le creusement ménageait un accès
plus ou moins long à la mer libre sous la forme d’un chenal navigable. Pour
ce type de bassin, on pouvait utiliser des lagunes préexistantes, comme à
Carthage, ou les creuser directement dans le banc de grès, comme à Mahdia,
antique Aphrodisium ? dans le cas de Carthage, une description célèbre,
valable seulement pour le dernier siècle de la cité, fournit une image très
suggestive des aménagements de l’un de ces bassins, le port circulaire ou port

141
le golfe de carthage
La rade de Carthage occupait la partie la plus protégée d’un golfe qui ressemblait à un trèfle renversé. Les limites extérieures étaient signalées
par le Cap Farina à l’est et le Cap Bon à l’ouest. Le pétale inférieur du trèfle, la rade de Carthage, était marqué, à l’ouest, par le Cap Carthage,
c’est-à-dire le site occupé actuellement par Sidi Bou Saïd, et à l’est par le Ras Fartas, promontoire au nord de Korbous. A la question de savoir
où était placé le meilleur port naturel de la Méditerranée, le célèbre amiral génois Andrea Doria (1466-1560) répondit : les mois de juin et de
juillet et le port de Carthage. L’amiral soutenait ce que les matelots savaient et disaient : la mer est particulièrement calme seulement pendant
ces deux mois et la seule rade absolument sûre pendant toute l’année est celle de Carthage.

de guerre (App., Lib. 96), dans lequel on pouvait entrer seulement par le port
marchand. Les travaux effectués par une équipe anglaise sur l’îlot du port
circulaire confirment la réalité de ces installations et autorisent une restitution
de la capitainerie du port, au centre de l’îlot, et des cales sèches à l’aube de la
troisième guerre punique.
d’après les sources classiques l’entrée au port militaire se faisait par le
port marchand, mais il est impensable à notre avis de croire que la flotte
carthaginoise ait été soumise aux regards indiscrets de tous. Nous avons
de fortes raisons de croire que l’actuel passage entre le port de guerre et le
golfe de Carthage aurait été creusé à la fin de la IIIe guerre punique pour
faire sortir ce qui restait de la flotte carthaginoise alors bloquée par le siège
du bassin marchand. Les fouilles menées de 1975 à 1980 ont confirmé de
façon concluante que les lagunes circulaire et rectangulaire, peu profondes,
situées à Salammbô étaient, l’une, le site du port militaire et, l’autre, le bassin
commercial de la Carthage punique décrits par Appien.

142
intaille figurant un port
Représentation de deux navires dans un bassin en forme de croissant bordé d’un portique. En arrière, un édifice à fronton triangulaire,
probablement un temple, supporté par six colonnes. Les môles sont différents puisque l’un se termine par une tour ronde, l’autre par deux épis
en maçonnerie. L’autre moitié de l’intaille est occupée par un carré divisé en quatre compartiments, deux petits et deux grands, surmontés d’un
bâtiment à colonnes et à fronton. L’ensemble repose sur une forte construction en saillie. Un navire en marche, vue de face, indique l’entrée
principale du port qui est à l’opposé de la tour ronde (sa).
Chronologie controversée entre le IVe siècle avant J.-C. et le IVe siècle après J.-C.

Le port marchand punique entre les IVe et IIe siècles avant J.-C. est « un
bassin artificiel (kothon) entouré d’un mur de quai en grès. Le tracé de ce mur
était presque à 50 m du bord occidental de la lagune moderne construit en
blocs de grès massif d’El-Haouaria (2,30 x 2,20 x 0,75 m) ; ses assises les plus
basses avaient été placées sous l’eau sans ciment hydraulique, probablement
en employant la technique du double batardeau décrit par Vitruve. Le quai de
l’époque punique tardive est à 0,85 m sous le niveau de la mer généralement
admis… Les vestiges d’un grand entrepôt de 20 m de long environ ont été
découverts immédiatement à l’ouest du bord du quai. Le mur méridional de
l’entrepôt avait été construit d’une manière typiquement punique : une ligne
de hastes placées à intervalles réguliers et dont l’espace intermédiaire avait
été comblé par un blocage de moellons et de petites pierres taillées » (Stager
1992, p. 76).

143
skyphos figurant une
Ménade poursuivant
silène.
Carthage, nécropole de Junon
Ve siècle avant J.-C.

Un simple coup d’œil sur la carte de la


Méditerranée à l’est de Carthage suffit
à comprendre les relations si particulières
qui unissaient Carthage à cette mer et
particulièrement à la Sicile. C’est naturel-
lement par l’ouest sicilien que les premiers
contacts furent établis et on en comprend aisé-
ment les raisons à la simple vue d’une carte ou
encore à la lecture de Thucydide, qui vers -413,
signale que la route maritime la plus courte entre
l’île et le continent africain était seulement de deux
jours et une nuit. Carthage était l’héritière de Tyr ; de-
vant l’affaiblissement de la métropole, elle prit en effet la
tête des colonies phéniciennes livrées à elles-mêmes face au
danger grec.
De l’autre côté de la Méditerranée, vers l’ouest, c’est l’Es-
pagne où « l’argent était si abondant que les Phéniciens,
afin de charger davantage leurs navires, remplaçaient
leurs ancres de plomb par des ancres en argent (Diodore,
5.35.4-5) » (sa).

144
CArTHAGE
EN MédITErrANéE

L es Carthaginois n’ont adopté la monnaie que très


tardivement. Les premières monnaies puniques
furent frappées en Sicile vers le milieu du Ve siècle avant
J.-C., notamment à Motyè et à Palerme. Mais les pre-
mières monnaies de fabrication carthaginoise, toujours en
Sicile semble-t-il, des tétradrachmes, apparurent entre la
fin du Ve siècle et le début du IVe siècle avant J.-C. Les repré-
sentations fréquentes étaient le cheval, le palmier, Koré, as-
sociées le plus souvent avec les légendes qart hadasht (Car-
thage), Mahanat (l’armée)… Ces premières émissions étaient
vraisemblablement destinées à payer les mercenaires. Devenues
un moyen de paiement pratique et facilement convertible, les mon-
naies furent régulièrement frappées à Carthage à partir du milieu
du IVe siècle avant J.-C. On connaît principalement le sicle en or, en
électrum et en bronze. Les émissions en argent devinrent fréquentes au
IIIe siècle et connurent une particulière profusion avec l’exploitation des
mines de Carthage d’Espagne par les Barcides et à l’occasion de la cam-
pagne d’Hannibal en Italie (sa).

Monnaie en bronze
D : tête de Tanit
R : cheval debout devant un
palmier
Carthage
Musée de Carthage
IIIe siècle avant J.-C

145
L’expansion punique et grecque en Sicile (VIIIe-VIe siècles avant J.-C.)

CArTHAGE EN SICILE
Par samir aounallah

La Sicile, un enjeu vital pour Carthage


L’histoire de la Sicile telle qu’elle est rapportée par les textes anciens fut ryth-
mée à partir du VIe siècle par les guerres entre Grecs et Carthaginois qui se
partageaient l’île ; leur lutte a été celle de deux impérialismes militaires et mer-
cantiles, leur affrontement celui de deux cultures. Les conflits
remontaient aux origines mêmes de leur présence dans l’île.
Selon l’historien grec Thucydide, « les Phéniciens (c’est-à-
dire les Carthaginois) habitaient çà et là dans toute la Sicile,
après avoir occupé les promontoires sur la mer et les îlots
près de la côte… Puis, quand les Grecs vinrent en nombre
d’outre-mer, ils quittèrent la plus grande partie du pays et se
concentrèrent à Motyé, Solonte et Palerme, où ils habitèrent
près des Elymes, rassurés par l’alliance avec les Elymes
mêmes et par le fait que de ce point la distance entre la Sicile
et Carthage est la plus courte ». C’est dans la seconde moitié
du VIIIe siècle que les Phéniciens s’étaient établis sur l’îlot de
Motyé. Ceinturé de bonne heure, il était « comme un navire
à l’ancre dans sa lagune qu’une étroite péninsule sépare de la
mer libre (S. Lancel) » ; les céramiques protocorinthiennes
les plus anciennes découvertes dans la nécropole archaïque y
ont été datées des années -730/-720.

146
Aryballe à lèvre mince, corps sphérique, col court et fond bombé. Décor stylisé en forme de fleurs de lotus.
Musée de Carthage,
début du VIe siècle avant J.-C. (Ys).

147
Plat à bord légèrement pendant, vasque rectiligne et pied bas annulaire. Ce type de plat est nommé communément plat de Genucilia.
Réserves du musée de Carthage.
Deuxième quart du IVe siècle avant J.-C. (Ys).

d’autres comptoirs s’y ajoutèrent bientôt, à Lilybée, Soloeis, Solonte et Panor-


mos, tandis que les Grecs avaient fondé, selon la tradition littéraire, Naxos
dès -735 Palerme et Syracuse l’année suivante, puis plusieurs autres colonies
sur les côtes orientales et méridionales de la Sicile ; ces fondations avaient
déterminé les sphères d’influence respectives. Les Phéniciens avaient étendu
leur protectorat sur des peuples siciliens de l’ouest, élymes près de la côte,
avec pour centres principaux éryx, au pied du sommet du même nom, et
Ségeste, Sicanes vers l’intérieur. Au cours du temps, des causes de friction se
multiplièrent. Carthage voulait d’abord exploiter la possession de l’ouest de
la Sicile pour contrôler les routes maritimes au sud-ouest vers Carthage et les
rivages africains, à l’ouest vers les Baléares et la péninsule Ibérique, au nord-
ouest vers la Sardaigne et la Corse, au nord-est vers l’étrurie. Si les Grecs
recherchaient eux aussi la maîtrise de la mer, la fondation d’un chapelet de co-
lonies le long des rivages siciliens avait pour but premier la recherche de ter-
roirs agricoles. dans la mainmise sur la Sicile, les objectifs pouvaient varier
des uns aux autres mais ils s’opposaient de toute manière, et ils sont à l’origine
des guerres qui éclatèrent du VIe au IIIe siècle, avec des alternances de succès
et de revers ponctués de traités toujours fragiles. Aux belligérants carthagi-
nois et grecs s’ajoutèrent à partir de -265 les romains, quant ils eurent étendu
leur pouvoir sur l’Italie méridionale, et jusqu’en -241, lorsqu’à l’issue de la
première guerre punique ils imposèrent leur domination à l’île toute entière.
La fréquence et l’âpreté des conflits montrent l’importance de l’île et l’intérêt
qu’elle présentait en raison de sa situation en Méditerranée.
on connaît au VIe siècle quelques guerres. Ainsi, vers -580, le Cnidien Pen-
tathlos voulut établir une colonie grecque à l’extrémité occidentale de l’île, sur

148
le cap Lilybée, mais sa tentative échoua. Vers la fin du siècle c’est le Spartiate
dorieus, qui fonda la colonie d’Héraclée au pied du mont Eryx, au cœur du
peuple élyme, mais celle-ci fut rapidement détruite par la coalition des Pu-
niques et des élymes de Ségeste. Carthage prit alors le relais de Tyr en Médi-
terranée occidentale, ouvrant le temps des grands conflits.

La bataille d’Himère (-480)


L’ampleur de ces conflits fut accentuée au début du ve siècle : tandis que s’af-
firmait la puissance carthaginoise, on vit émerger de puissants tyrans à la tête
des cités grecques de Sicile. Gélon, tyran de Géla, s’empara de Syracuse et de-
vint, dès -485, maître d’une grande partie de la Sicile orientale. Son principal
allié était Théron, tyran d’Agrigente, qui s’attaqua à Térillos, tyran d’Himère
et allié de Carthage. Celle-ci décida de réagir et la confrontation eut lieu sous
les murs d’Himère, en -480. La bataille décisive se termina par la défaite des
Carthaginois, la destruction de leur armée, la servitude pour les prisonniers.
Selon Hérodote, on racontait à Carthage qu’Amilcar avait disparu lors du
combat au cours duquel il était demeuré dans le camp punique à faire des
sacrifices et à brûler des victimes, et qu’en apprenant l’issue fatale il s’était
jeté dans le bûcher en flammes, comme une ultime victime. L’historien grec
ajoute que les Carthaginois le considéraient pour cela comme un héros et lui

Vue du site d’Himère (temple de la Victoire).


149
avaient élevé des monuments. Le traité qui termina ce conflit ne fut pas catas-
trophique pour Carthage puisqu’il lui permit de sauvegarder l’essentiel, ses
possessions de l’ouest sicilien, moyennant une amende de deux mille talents
d’argent (environ 50 tonnes).

La guerre de -409/-396 et le désastre d’Himilcon le Magonide


Après un long répit, Carthage reprit l’offensive en -409. Le conflit entre Grecs
et Puniques en Sicile peut être replacé dans le cadre de la guerre du Pélopon-
nèse : les Carthaginois interviennent contre Sélinonte qui s’était alliée avec
Athènes pour attaquer Ségeste. Ils consolidèrent leur position dans l’ouest de
la Sicile, avec la prise d’Agrigente et de Géla par le Magonide Himilcon en
406, outre Sélinonte qui fut assujettie durablement à la métropole punique.
À Syracuse, un nouveau venu, le tyran denys l’Ancien, soutenu par Sparte,
s’etait porté en vain au secours de Géla. Il conclut un traité avec Carthage,
à laquelle il reconnut la possession de la Sicile occidentale. dans les années
suivantes, denys profita de la paix pour se constituer une solide armée. fort
de l’invention des catapultes et des quinquérèmes, il fit voter en -398 la guerre
contre Carthage alors que la peste sévissait en Afrique et s’empara de Motyé
qui fut détruite et dont la population se réfugia à Lilybée. deux années plus
tard, les Carthaginois, avec à leur tête Himilcon, envoyèrent une forte armée
qui assiégea Syracuse, dévasta la campagne et pilla le temple de déméter et
de Korè ce qui provoqua, selon diodore de Sicile, une nouvelle épidémie de
peste dans les troupes puniques. Cette défaite fut un épisode marquant de
l’histoire politique de Carthage, avec la fin des Magonides et l’hellénisation
de sa culture et de sa religion. En effet, pour s’attirer la clémence des divinités
siciliennes, on installa à Carthage un culte pour honorer les deux déesses.
désavoué par ses concitoyens, le général carthaginois traita avec denys l’An-
cien, puis revint à Carthage où il se suicida.
Le traité conclu alors reprit les clauses des précédents. Il garantissait à nou-
veau à Carthage la possession de l’ouest de l’île, jusqu’à l’Himeras qui dé-
bouchait dans la Méditerranée près des Thermes d’Himère ; ce territoire
comprenait des colonies phéniciennes devenues carthaginoises, des peuples
indigènes établis en Sicile avant l’implantation phénicienne, les Sicanes et
les Elymes, enfin deux villes grecques, Sélinonte et Héracléa Minoa. Tous
payaient tribut à Carthage.

L’équilibre du IVe siècle


À peu de chose près, ces clauses furent reconduites à plusieurs reprises au cours
du IVe siècle, en -376, -366, -338, -313, -306. Alors que chaque fois, l’une des
deux puissances semblait vouloir chasser l’autre de la Sicile (et les Grecs ne
manquaient pas, pour leur part, de le claironner), on aboutissait toujours à un
partage de la Sicile suivant (à peu près) les limites traditionnelles, comme si
les belligérants avaient trouvé dans l’île, au cours du Ve siècle avant J.-C., un
équilibre qui, pour l’essentiel, correspondait à leurs objectifs et à leurs moyens.
Chacune de ces dates marque la fin d’un conflit au cours duquel des épisodes
semblables se produisent : attaques des cités grecques contre les sites de la Sicile

150
Denys l’Ancien : épisode de l’épée de Damoclès, peinture à l’huile sur canevas de Richard Westall (1765–1836). © Ackland Museum

151
l’agora de Megara Hyblaea

carthaginoise, principalement Lilybée, attaques des Carthaginois contre Syra-


cuse et les villes grecques de la côte méridionale de l’île. Entre deux conflits,
chacun s’efforçait d’améliorer son potentiel de guerre afin de l’emporter dans
la suivante.
du côté grec, les opérations étaient toujours conduites par Syracuse, où les
Carthaginois eurent successivement comme principaux interlocuteurs denys
le Jeune, qui succéda en -367 à son père, denys l’Ancien et qui, après un
gouvernement très mouvementé, dut céder la place en -344 au corinthien Ti-
moléon ; les Carthaginois avaient profité des difficultés internes de Syracuse
pour attaquer la ville. Timoléon les battit en -339 sur les rives du Crimisos,
avec des forces inférieures, exploit qui a forcé l’admiration. Vers la fin du
siècle, Agathocle, tyran, puis roi de Syracuse, a modifié les pratiques tradi-
tionnelles des relations gréco-puniques en portant la guerre en Afrique où il
mena une célèbre expédition de -310 à -308. diodore de Sicile a relaté un épi-
sode dramatique qui atteste le désarroi qui régna alors à Carthage : c’est alors
que 300 enfants y furent sacrifiés à Kronos (Baal Hammon) pour calmer son
courroux, alors qu’Agathocle approchait de Carthage. En définitive, le conflit
se termina à l’avantage de celle-ci : non seulement elle restaura pleinement
son autorité sur son territoire sicilien, mais elle imposa à Agathocle une forte
indemnité de guerre.

L’aventure de Pyrrhus : l’entente entre Carthage et Rome


Au IIIe siècle avant J.-C., les grands engagements de Carthage contre rome
dans les guerres puniques, furent précédés d’une phase de collaboration
à l’occasion de l’expédition de Pyrrhus en Sicile (-278/-276). Pyrrhus, roi
d’épire, avait débarqué en -280 en Italie du sud, à l’appel de Tarente mena-
cée par rome. Pour compléter les victoires remportées en faveur de l’Italie

152
Le Jeune Pyrrhus sauvé, peinture à l’huile de Nicolas Poussin, Musée du Louvre

grecque, il répondit ensuite à l’appel des cités grecques de Sicile qui voulaient
faire de lui le champion d’une Sicile grecque, libérée de Carthage ; l’aventure
échoua devant les forces réunies contre lui par Carthage et, au bout de deux
années, Pyrrhus se rembarqua pour l’Italie sans avoir réussi dans son entre-
prise. C’est dans la perspective de cet affrontement qu’en -279/-278 rome et
Carthage conclurent un accord par lequel Carthage offrait à rome de mettre
sa flotte à sa disposition pour transporter les troupes romaines sur les théâtres
d’opération où elles auraient à combattre ensemble. C’était reconnaître la su-
périorité de la marine punique et abandonner à Carthage le domaine mari-
time. Mais c’était aussi admettre que rome pouvait avoir des ambitions hors
d’Italie. un peu plus d’une décennie plus tard, elle en fit la démonstration en
Sicile, et cette fois contre Carthage, au cours de la première guerre punique
qui vit en -241 la fin de la Sicile carthaginoise.

Carthaginois et Grecs en Sicile


C’est à travers les guerres fréquentes et acharnées que se livrèrent en Sicile
Carthaginois et Grecs que l’on a quelques lueurs sur l’histoire de Carthage,
complétée depuis quelques deux siècles par l’archéologie. on n’a de milieu
véritablement punique que dans l’extrême ouest, à Motyé dont l’abandon, en
-398, a figé dans le sol les témoignages caractéristiques de la civilisation phé-
nicienne, puis punique dans les nécropoles et le tophet, et dans une moindre
mesure à Lilybée (Marsala) et Panormos (Palerme). Les rapports entre Car-
thaginois et Grecs étaient multiples et constants, dans la paix comme dans la
guerre. dans l’espace situé sous leur contrôle direct, les Carthaginois avaient
des contacts étroits avec la culture grecque ; les élymes en étaient fortement
imprégnés, et les Puniques établirent leur mainmise de manière plus ou moins
durable sur des villes grecques dans l’ouest de l’île : sur Sélinonte, qui en-

153
Vue sur le site
archéologique
d’Agrigente.

tra dans leur domaine depuis la fin du ve siècle, mais aussi sur des cités qui,
comme Agrigente et Géla, se trouvaient sur le chemin de Syracuse.
En outre – et là aussi, de façon plus ou moins durable –, des Carthaginois Tétradrachme
étaient établis pour leurs affaires dans les villes grecques entre deux guerres. siculo-punique en
Ainsi, en -398, denys l’Ancien ouvrit les hostilités en faisant piller les comp- argent (-360)
toirs et les vaisseaux des Carthaginois qui commerçaient à Syracuse, et il Droit : Tête féminine
en fut de même dans les autres cités grecques. de là une foule d’emprunts, (Tanit/Didon) à
mais qui vont toujours dans le même sens, du milieu grec vers gauche, portant une
tiare orientale avec
le milieu punique – les Carthaginois sont restés, pour les Grecs,
Tétradrachme siculo-pu- un collier au cou,
nique en Argent. Environ des barbares –, et dans les domaines les plus variés : dans la les cheveux bouclés
-410/-395. marine, dans l’armement, dans le domaine économique avec la coiffées en longues
frappe en Sicile, à partir de la fin du ve siècle, de magnifiques tresses ramenées en
Droit : Protomée de cheval tenu arrière
en bride, légende punique ‹QRT-
tétradrachmes d’argent fondés sur le système attique, qui sont
HDST› - Carthage- en bas. une des manifestation de l’influence de l’art grec ; enfin, dans la Revers : Lion mar-
vie courante l’emploi d’objets grecs était constant, comme on le chant à gauche
Revers : Palmier avec deux sur une base, un
voit notamment pour les céramiques. Le grec était parlé par de
régimes de dattes, légende pu- palmier au milieu et
nique ‹MH - NT› (frappé au nombreux commerçants qui avaient affaire en Sicile, mais aussi
en arrière-plan ; en
camp) en deux parties de part et par des militaires ; des épitaphes de Motyé, la ville punique par exergue, l’inscription
d’autre du palmier. excellence, sont rédigées en grec. punique S’MMHNT
(le payeur).

© et légendes Khaled Ben romdhane

154
Bastia

Calvi

Aléria
Alalia

Ajaccio

Porto-Vecchio

0 20 Km

CArTHAGE
EN CorSE
ET EN
SArdAIGNE
Par samir aounallah et Kewin Peche-Quilichini

La Sardaigne punique
La situation en Corse fut très différente de celle qu’on peut ob- Ce pendentif punique en
server en Sardaigne. Pourtant, il est admis que le destin de la pre- pâte de verre est daté de la
fin du Ve siècle avant J.-C. ;
mière dépendit de celui de la seconde : en effet, les interventions
il provient de la tombe 118
étrangères en Corse ont souvent été fonction de la situation qui de la nécropole de Casa-
avait cours en Sardaigne et de l’intérêt qui lui était porté. Au vie bianda/Aleria.
siècle avant J.-C., l’isolement de la Corse fut rompu par la fon- © Collections musée dé-
dation phocéenne d’Alalia en -565 (Aléria). Mais les Carthaginois partemental d’archéologie
d’Aleria.
s’en emparèrent trente ans après et prirent position en Sardaigne
vers -525. Cette victoire assura la sécurité de la Sardaigne contre
d’éventuelles entreprises grecques. Perdue pour les Grecs, la Corse
fut laissée par les Carthaginois à leurs alliés étrusques.
Les Carthaginois prirent donc la relève des Phéniciens présents
sur l’île sarde depuis deux siècles au moins. Les anciens comptoirs
sardes, comme Tharros et Nora, furent méthodiquement fortifiés,
d’autres furent fondées, comme olbia. dans le premier traité ro-
mano-carthaginois de -509, les Carthaginois parlaient de la Sar-
daigne « comme d’un bien propre » et interdisaient aux romains
de s’installer durablement sur l’île. Lorsque les romains supplan-
tèrent les Etrusques, la Corse servit de zone tampon entre les deux
puissances ; cela dura jusqu’à la première guerre punique.

155
dans le courant des Ve et IVe siècles avant J.-C., la Corse fut entraînée dans Ce bracelet en
des luttes entre Grecs de Sicile, Etrusques et Carthaginois. Syracuse y fonda, or est formé
d’une plaque
vers -453, un poste militaire, Portus syracusanus, dans le golfe de Porto-Vecchio. centrale
Tourné vers la Sardaigne, ce poste pouvait gêner le trafic maritime carthagi- figurant un
nois ainsi que le ravitaillement en blé sarde des armées stationnées en Sicile. scarabée et de
Malgré son importance stratégique, on admet que la Corse n’a pas réellement deux plaques
connu de fondations de peuplement. Les textes révèlent en effet des côtes sur lesquelles
sont représen-
désertées et peu favorables à la colonisation. tées palmettes
et fleurs de
Après la chute de la dodécapole étrusque, Carthage renforça sa présence
lotus.
à Alalia (en -271) et s’y substitua aux Etrusques, faisant dire au poète Cal-
limaque que l’île est « terre phénicienne ». Les commentaires mentionnent Tharros
d’ailleurs l’existence d’alliances entre Carthaginois et Corses. La Première Musée
national de
Guerre Punique débuta dans ce contexte. une seule bataille, en -259, a suffi Cagliari
aux romains pour s’emparer de la Corse et de la ville d’Alalia et pour devenir
maitres de la mer Tyrrhénienne. dès lors, la Corse servit aux romains de © Piero Bar-
base pour lancer des expéditions contre la Sardaigne carthaginoise. toloni

Entre -243 et -241, les succès romains mettent un terme au conflit. Le traité
de paix impose aux Puniques « l’abandon des îles entre l’Italie et l’Afrique ».
Les années suivantes seront marquées dans les deux îles par des soulèvements
continus contre les romains, le plus souvent animés par Carthage. Les ro-
mains envoyèrent des troupes importantes et réussirent à pacifier l’ensemble.
En -238, la Corse fut réunie à la Sardaigne avec laquelle elle forma la deu-
xième province romaine : Sardinia et Corsica.
désormais les trois grandes îles de Méditerranée étaient romaines. défaite
et privée de cet empire, c’est en Espagne que Carthage essaya, dès -237, de
compenser ces pertes.

156
CArTHAGE
À MALTE
Par anthony Bonanno

M alte est entrée dans la sphère géopolitique de Carthage vers la fin du


VIe siècle avant J.-C., à peu près en même temps que la Sicile occiden-
tale. Peu après, l’hégémonie carthaginoise sur les colonies phéniciennes de
Sicile l’entraîna dans le conflit militaire contre les colonies grecques de cette
île qui a duré plus de deux siècles. Les sources textuelles ne livrent aucune
information sur le rôle que Malte a pu jouer lors de ces hostilités. on retrouve
Malte lors de la première guerre punique avec le poète latin Naevius (Guerre
punique 4.37) au sujet d’un raid de la marine romaine. Les romains réussirent
toutefois à envahir l’île en -218, au début de la deuxième guerre punique (Liv.
30.51) et la conservèrent durant sept siècles.
La présence carthaginoise devait y être importante puisque l’île de Malte,
comme l’est aussi Pantelleria, est idéalement placée sur la voie maritime
conduisant vers l’orient, comme le signale justement, au ive ou au iiie siècle,
le Périple du Pseudo-Scylax, 111, qui précise en outre que Malte et Gozo sont
des colonies Carthaginoises. Les deux îles avaient une valeur stratégique in-
déniable et Carthage n’hésita à aucun moment à les protéger en y laissant par
exemple une garnison de 2 000 soldats lors de la deuxième guerre punique,
qui s’est avérée cependant insuffisante pour résister à l’assaut romain de -218
(T. Liv. 30.51).
A en croire diodore (5.12, 1-4), les Phéniciens se sont établis à Malte très
tôt, sur la crête Mdina-rabat et, à l’époque de la domination carthaginoise,
dans ses abords sud-occidentaux où se rencontrent des nécropoles composées
de tombes taillées dans la roche. La découverte en 1819, au sud de la ville de
Melite, d’urnes contenant des os d’animaux et de jeunes enfants et de deux
cippes inscrits se référant à des sacrifices molk à Baal Hammon, suggèrent la
présence d’un tophet semblable à celui de Carthage. En dehors de Melite, le

157
La baie de Ramla à Gozo

Pseudo-Scylax signale un autre centre urbain (Gaulos) situé dans le centre


de la deuxième île de l’archipel maltais, Gozo. Cet emplacement sur la pointe
d’une crête, munie d’une acropole exceptionnelle, est du reste confirmé par la
présence dans ses environs de nombreuses tombes puniques.
La vie religieuse est évoquée par une inscription punique gravée sur une pe-
tite plaque de marbre (CIS I, 132) datée du IIIe siècle avant J.-C., qui signale
la construction ou la restauration, par le “peuple de Gozo”, de sanctuaires (ou
temples) dont l’un est dédié à Ashtart. Elle mentionne deux magistrats (rab)
appartenant à la classe des sénateurs, ainsi que le “surveillant des carrières”.
Inscription de
Le même culte d’Ashtart est présent à Malte sur la petite colline de Tas-Silġ, Gozo. (Détail
dominant l’extrémité intérieure du port de Marsaxlokk, dont la prospérité et du cartouche)
la renommée sont évoquées par Cicéron dans ses discours
contre Verrès en -70 (Verr. II, 4, 103-104). Les fouilles ont
livré un important matériel constitué d’amulettes égyp-
tiennes et de scarabées ; il a mis en évidence la composante
d’inspiration égyptienne de la religion punique, ce qui re-
produit le même phénomène qui avait lieu à Carthage.
Les influences égyptisantes se manifestent également à
travers les représentations des divinités égyptiennes :
par exemple, dans une tombe de la zone Tal-Virtù près
de Mélite, par la présence d’un cartouche égyptisant en

158
Bilingue punique et
grecque de Malte, musée
du louvre.
Candélabre porté par une base
cubique aux bords moulurés en
talon et surmontée d’un arbuste
fusiforme. Hauteur 105 cm.

Version punique : A notre sei-


gneur Melqart, seigneur de Tyr,
offrande de ton serviteur Abdosir
et son frère Osirshamar, tous
deux fils de Osirshamar fils de
Abdosir car il a entendu leurs
voix, qu’il les bénisse.

Version grecque : Dionysos et


Sarapion fils de Sarapion, de
Tyr, à Héraclès, seigneur de cette
cité. (sa).

IIe siècle avant J.-C.

159
© Anthony Bonanno.

bronze contient une petite feuille de papyrus avec une invocation en punique
écrite sur un dessin figurant Isis debout.
L’architecture de ce temple conserve des éléments hérités de l’architecture
égyptisante, comme un chapiteau d’un pilastre carré avec double corniche
à gorge égyptienne, ainsi que d’autres morceaux de corniche réutilisés dans
des reconstructions postérieures. de semblables éléments décoratifs se ren-
contrent également au sommet d’une construction carrée à Żurrieq, qui fai-
sait partie d’un plus grand édifice hypothétiquement identifié avec le temple
de Melqart/Herakles mentionné par Ptolémée (Geogr. IV.3.13) et dans la fa-
meuse inscription bilingue du deuxième siècle avant J.-C. (CIS I, 122, 122bis ;
CIG III, 5753).
L’iconographie égyptisante a survécu tout au long des deux premiers siècles
de la domination romaine ; on la retrouve sur plusieurs émissions monétaires
frappées après les années qui suivirent la fin de la domination carthaginoise. Il
est probable que la légende punique (aleph nun nun ) sur certaines monnaies ait
correspondu au nom punique de l’île. Il semble même que la langue punique
ait survécu encore plus longtemps si l’on se fie à l’épisode du naufrage, sur
les côtes de Malte en l’an 60 après J.-C., de Saint Paul et de ses compagnons
secourus par les habitants que Saint Luc qualifie de barbaroi (Actes des Apôtres,
28, 1-2).

160
Étendue probable du «royaume barcide»

CArTHAGE dANS LA PéNINSuLE


IBérIquE ET Aux BALéArES
Par samir aounallah

I l est difficile de dresser une liste des comptoirs échelonnés sur les côtes
de la péninsule Ibérique et, parfois, de déterminer de quelle puissance ils
relevaient. Certains étaient grecs comme Ampurias et peut-être rhoda ; ail-
leurs, à l’extrémité du pays, autour de la mer gaditane, au sud du Cap Sagre
et jusqu’à Mogador, les Phéniciens ont régné sans partage depuis Gadès. La
domination punique s’étendait fort probablement au sud du cap de la Nao
avec les relais d’Ebusus, Malaca, Sexi et Abdera. Carthage essaya naturel-
lement de tirer le maximum de bénéfices en mercenaires et en métaux de ses
alliances ibériques. Mais jusqu’au voyage d’Hamilcar en -237, et à l’exception
des îles Baléares, contrôlées directement depuis Ibiza, la présence carthagi-
noise se signalait essentiellement par des relais de commerce, en particulier
autour de Malaga et de Gadès.

161
La politique de Carthage en Ibérie change à partir de la fin de la première
guerre punique, avec la perte de la Sicile, suivie de celle de la Sardaigne et
de la Corse. Les lourdes indemnités de guerre que Carthage devait payer an-
nuellement à rome exigeaient de nouvelles sources de revenus. L’expédition
espagnole décidée dès -237 visait donc à accroître la mainmise sur l’intérieur
de l’Ibérie et à sécuriser la circulation maritime le long des côtes maghrébines.
de plus, Carthage voulait sans doute se rapprocher davantage des zones où
se recrutaient les mercenaires espagnols.
Hamilcar Barca partit donc pour l’Espagne accompagné d’Hasdrubal, son
gendre, et d’Hannibal, son fils, alors âgé de 9 ans. un nouvel Etat est peut-
être né en Espagne avec une armée sur place, une capitale-arsenal, Akra-Leuké
d’abord, remplacée plus tard par Carthago, un monnayage original et un sys-
tème d’alliance avec les indigènes qui résista longtemps aux romains. Il est en
effet digne de remarque qu’entre le débarquement d’Amilcar à Gadès (Cadix)
en -237 et la prise de Carthago par Scipion en -209, les Barcides ont essayé de
mettre en place une monarchie héréditaire totalement à l’opposé du système
républicain alors en fonction à Carthage même ! Ils ont voulu fonder en Es-
pagne, vers -228, une nouvelle Carthage, destinée à jouer le rôle de capitale
d’un nouveau royaume ; ce fut sans doute leur action la plus symbolique.
Hamilcar se concentra d’abord sur la vallée du Guadalquivir et celle du sud
de la Meseta ; l’objectif était de sécuriser cette région riche en or, en cuivre et

Malaga
L’étymologie du nom de cette ville phénicienne et punique demeure obscure. Faute d’explication satisfai-
sante tirée de la racine MLK (roi, régner) selon certains…, une origine indigène n’est pas exclue selon M.
Sznycer qui propose un rapprochement avec la Mulucha, fleuve de Maurétanie. Malaga est une fondation
phénicienne du VIIIe siècle avant J.-C. Elle devint Carthaginoise dès le début du VIe siècle avant J.-C. ;
mais il ne subsiste presque rien des vestiges phénico-carthaginois. On peut tout au plus voir les quelques
monuments romains qui ont échappé à la destruction.

162
Hamilcar ordonnant à son fils Hannibal de jurer haine aux romains.
Lorsque Hamilcar partit pour l’Espagne, Hannibal son fils avait seulement 9 ans. Au moment où l’armée
devait passer en Espagne, il lui fit jurer sur l’autel de Zeuz, où il accomplissait un sacrifice, de ne jamais
être l’ami des Romains (T.- Live, 21.1.4).
Peinture de Claudio Francesco Beaumont (XIIIe siècle), musée des Beaux-Arts de Chambéry.

en argent et d’assurer son exploitation intensive. La résistance des Celtes et


des Celtibères ne dura pas longtemps et fut maîtrisée lors de la confrontation
armée sur les bords de l’Anas (Guadiana). Les richesses envoyées à Carthage
ont rendu populaire l’aventure espagnole et le commerce punique y trouva
son compte. En -235, Hamilcar fonda la ville d’Akra-Leuké, plus proche des
nouvelles zones d’opérations ; cette fondation annonçait la volonté du stratège
de pacifier et de sécuriser les côtes andalouses et son arrière-pays également
riche en minerais et au potentiel agricole intéressant. La politique d’Hamilcar
consistait à intégrer les populations des territoires soumis et à créer un sys-

163
Monnaie punique frappée en espagne dans la deuxième moitié du iiie
siècle avant J.-c. figurant Hasdrubal.
L’exploitation directe des mines argentifères d’Espagne devait soulager les finances publiques carthagi-
noises. Le contraste entre le monnayage de bronze de l’immédiat après-guerre à Carthage et celui, plus
original, d’argent et de bronze émis dans l’Espagne barcide est évident. Mais il s’agit d’un monnayage
entièrement dépourvu de légende. La plus célèbre de ces monnaies est sans doute celle qui figure une tête
diadémée, attribuée traditionnellement à Hasdrubal le Beau et présentant une configuration de type mo-
narchique.

tème de contrôle fondé sur le clientélisme et l’autonomie interne. Le massacre


de l’armée celtibère d’Indortès permit à Carthage de dominer tout le quart
sud-est de l’Ibérie.
Hamilcar décéda vers -229/-228 et c’est Hasdrubal, son gendre, qui le rem-
plaça et s’adjoignit en même temps les services de son beau-frère, le célèbre
Hannibal, alors âgé de 18 ans. Hasdrubal s’attela rapidement à pacifier le
pays des Celtibères, suivant en cela les desseins d’Hamilcar. Plus politicien
que militaire, il se distingua surtout par sa diplomatie face aux indigènes : il
épousa en secondes noces la fille d’un roitelet ibère et parvint à se faire re-
connaître stratègos autokratôr par les chefs ibères. Cette reconnaissance permit
au nouveau « roi » d’Espagne d’organiser son nouveau « royaume » et de le
doter d’une nouvelle capitale, Carthage (Carthagène). Le succès d’Hasdrubal
incita rome à envoyer une ambassade en 226 ; les deux parties conclurent
un accord qui interdisait aux Carthaginois de dépasser l’Ebre. La zone d’in-
fluence des Barcides commençait apparemment à l’aire comprise entre Vil-
laricos, au sud, et l’Ebre au nord, si l’on se fie aux termes de l’accord conclu
entre Hasdrubal et rome (Polybe 2.13.17 et 3.27.9), à laquelle il faut ajouter
les îles Baléares.
Hannibal hérita du pouvoir après l’assassinat d’Hasdrubal. Il reprit la poli-
tique agressive de son père, et décida de soumettre le nord-ouest de l’Espagne
en commençant par les olcades et leur capitale Althaia (Carthala) en -221. Le
général carthaginois eut de nombreux succès militaires qui lui permirent de
dominer le tiers sud-est de l’Espagne. En deçà de l’Ebre, seule Sagonte, alliée
de rome, contrariait ses desseins. Hannibal l’assiégea en -219 et provoqua

164
la clémence de scipion par nicholas Poussin, musée Pouchkine
à Moscou.
Carthaginois et Romains avaient un objectif précis en Espagne : les richesses minières. Strabon, Diodore
de Sicile et Tite-Live estiment à 30 tonnes d’argent et une tonne d’or versées à Rome dans la décennie
206/197. La Carthage ibérique, où les Carthaginois gardaient leurs richesses, hébergeait 40 000 mineurs
et procurait 25 000 deniers de revenu par jour, soit environ 9 millions par an (Strabon, 3.2.10). Lorsque
les Romains prirent la cité en -209, ils ramassèrent un énorme butin de 18 300 livres d’argent travaillé
ou monnayé (Polybe 10.19.9…).

une guerre visiblement voulue par lui seul. Les romains débarquèrent dès
-218 à Ampurias et s’assurèrent le contrôle des régions au nord de l’Ebre.
dans un premier temps, pendant des années les généraux des deux camps se
paralysèrent mutuellement, puis ils engagèrent les hostilités ; ce fut la deu-
xième guerre punique. En -209, Carthago fut prise par P. Cornelius et l’Es-
pagne punique devint romaine.

165
PROMVNTVRIVM
CANDIDVM

Carte de l’Africa : adaptation Hajer Gamaoun


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ACHOLLA
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= ...ense ?
E
G

CERCINA
Thaenae
VM

0 10 20 30 40 50 100 km
G.M del

tracé approximatif de la «Fossa regia», d’après Jehan Desanges

le pays de carthage en -146.


Ce pays devint la première province romaine en Afrique appelée Africa. Ses contours ne sont pas exactement connus sauf pour les extrémités
de départ et d’arrivée, de l’oued El-Kébir, près de Tabarka, jusqu’aux environs de Thaenae, au sud de Sfax. Entre les deux, on ne peut que
proposer un tracé hypothétique que les découvertes archéologiques, en particulier les bornes limites, permettront de dessiner avec plus ou moins
de précision. Certains secteurs de cette frontière sont relativement bien connus grâce à onze bornes, souvent incomplètes, mais identiques par le
contenu et donc facile à compléter (photo à doite) :
En vertu de l’autorité de l’empereur Vespasien… Les limites entre la nouvelle et l’ancienne
province ont été rétablies là où passait la fossa regia…(trad. du latin, sa).

166
CArTHAGE
EN AfrIquE
Par M’hamed Hassine fantar
(avec la collaboration de Ahmed Ferjaoui et Mansour Ghaki et Nesrine Nasr)

La maîtrise de la mer, la stabilité politique et sociale furent raffermies dès le Ve siècle


avant J.-C., très probablement après la défaite d’Hamilcar à Himère en -480. Certains
spécialistes considèrent cette défaite comme l’événement le plus important de l’histoire de
la métropole punique, un véritable tournant. La phase triomphante est révolue : défaite et
coupée de l’Asie par la marine athénienne, qui domine dès lors la Méditerranée orientale,
Carthage se tourne en conséquence vers l’intérieur de l’Afrique qu’il fallait occuper et
pacifier. Jusque-là, en effet, elle n’était qu’une puissance maritime et n’avait pas de
territoire en Afrique. Au-delà des limites de la ville, le pays appartenait aux Africains
et, à en croire Justin (18.5.14), Carthage payait depuis sa fondation un tribut annuel
pour le loyer du sol qu’elle occupait. Le même Justin (12.7.2) nous apprend que les
Carthaginois « accomplirent de grandes choses contre les Africains ». Cela s’est produit
entre -475 et -450, peu de temps après l’expédition de Sicile. Dès lors, Carthage s’est
approprié un territoire africain dans lequel ses membres les plus riches se sont constitué
des domaines étendus et sources de fortunes moins aléatoires que le commerce. C’est à
cette époque, particulièrement vers la fin du Ve siècle avant J.-C., que les fouilles récentes
Borne de la
dévoilent une étape décisive de son développement urbain (sa).
fossa Regia
récemment
découverte
aux environs
de Thabbora,
dans la vallée
de l’oued
A ttestée depuis la fin du IIe millénaire avant J.-C. par les auteurs
de l’Antiquité classique et par des témoignages archéologiques, la
présence phénicienne en Méditerranée occidentale continua de s’étendre et
Siliana.
de s’intensifier pour atteindre son apogée avec la fondation de Carthage en
-814. En s’installant en Afrique, Carthage a très certainement
contribué à introduire ce vaste territoire au sein de l’histoire.
Les colons phéniciens y trouvèrent les Libous qui étaient le
produit d’une synthèse d’ethnies diverses dont certaines, à
cause de leur ancienneté, pouvaient se sentir autochtones. À
ces premières ethnies les historiens modernes attribueraient
les bazinas.
A ces bâtisseurs de bazinas, se joignirent les constructeurs
de dolmens mégalithiques et les tailleurs des haouanet. Ces
trois types de monuments ont pu être le fait de trois ethnies
qui ont fini par fusionner. Elles portèrent alors le nom de
ces Libous dont la diversité était bien perçue par les anciens
Egyptiens, par des Grecs comme Homère et Hérodote et par
l’auteur de ces libri punici que Salluste prétend avoir consultés
pour s’enquérir sur les origines des Africains. Voici ce qu’il
en tira : « Les premiers habitants de l’Afrique furent les

167
Bazina sous le forum de chemtou
Les bazinas sont des tumuli, des éminences artificielles, de forme généralement conique, recouvrant une
sépulture, individuelle ou familiale. Elles sont faites de terre et de pierres et se présentent sous la forme d’une
base circulaire qui s’élève, comme une pyramide, au-dessus des sépultures attribuables à des personnages
importants. Ce type de monument est attesté partout en Afrique, entre l’océan Atlantique et les parages de la
Grande Syrte au-delà de la Cyrénaïque.

168
Dolmen à Henchir Mided Dolmen à Mactar

Dolmens et haouanet relèvent aussi du monde des morts et,


en théorie, de la protohistoire. Les plus caractéristiques de ces
monuments se trouvent, pour les dolmens, dans la région de Mactar
et du Sers, en particulier à Ellès et à Thigibba et, pour les haouanet,
à Sidi Latrech, dans les environs de Hammamet. Les premiers se
présentent sous la forme de blocs placés de chant et surmontés d’une
dalle ; les seconds ressemblent à des grottes travaillées pouvant avoir
une seule chambre comme plusieurs.

Haouanet Sidi Latrech

Gétules et les Libyens, gens grossiers et barbares qui se nourrissaient de la


chair des bêtes sauvages, ou de l’herbe des prés, à la façon des troupeaux. Ils
n’étaient gouvernés ni par la coutume, ni par la loi, ni par un maître : errant
à l’aventure, dispersés, ils s’arrêtaient seulement où les surprenait la nuit.
Mais après la mort d’Hercule en Espagne… son armée… ne tarda pas à se
débander. dans le nombre, les Mèdes, les Perses et les Arméniens passèrent
en Afrique sur des vaisseaux et occupèrent des contrées voisines de notre mer.
Les Perses… se mêlèrent aux Gétules par voie de mariage ; et comme dans
leurs différentes tentatives pour trouver un territoire convenable, ils s’étaient
souvent déplacés, ils se donnèrent eux-mêmes le nom de Nomades... Aux
Mèdes et aux Arméniens se joignirent les Libyens, car ils habitaient plus près
de la mer d’Afrique, les Gétules étant plus près du soleil, non loin de la zone
torride... Le nom des Mèdes fut altéré par les Libyens, qui dans leur langue
barbare y substituèrent la forme Maures. La puissance des Perses s’accrut
rapidement ; et plus tard, sous le nom de Numides, une colonie de jeunes
gens, que le surpeuplement contraignit d’abandonner le foyer paternel, prit
possession du pays voisin de Carthage qu’on appelle Numidie. Puis l’ancien
et le nouveau peuples, se prêtant un mutuel appui, soumirent par les armes ou
par la crainte les pays limitrophes, et se procurèrent renom et gloire, surtout

169
ceux qui s’étaient avancés du côté de notre mer, car les Libyens étaient moins
belliqueux que les Gétules. finalement, presque toute la partie inférieure de
l’Afrique tomba en possession des Numides ; les Numides prirent le nom du
vainqueur, avec lequel ils se confondirent. »
Si Hérodote se contente de peindre le portrait de chacune des principales
tribus d’Afrique du Nord, dans la tradition punique ou numido-punique,
rapportée par Salluste, on trouve une sorte d’exégèse ou d’interprétation
des données archéologiques visibles sur le terrain : les bazinas que l’on peut
qualifier d’endogènes, les dolmens venus sans doute du nord et les haouanet ou
grottes aménagées originaires d’orient à travers l’Asie Mineure et la Sicile où
les grottes de Pantalica et de Cassibile sont spectaculaires.

Les apports de Carthage à l’Afrique


Avec l’arrivée des Phéniciens et la fondation de Carthage, l’Afrique du Nord
connut de profonds changements dans tous les domaines. Pour comprendre
ces transformations, il convient de prendre en compte le rôle des Phéniciens,
des Carthaginois, leurs apports, et tout ce qu’ils avaient pu colporter dans
le cale de leurs navires sans exclure l’impact de leur comportement, de
leur manière de vivre, de traiter et de gérer le réel. Par leur présence et la
fondation de Carthage, les Phéniciens ont certainement aidé les Africains à
se découvrir, à se connaître et à prendre conscience de leurs potentialités et
de leurs richesses internes et externes dans les domaines des choses et des
idées.
L’ouverture du monde libyque aux courants économiques et culturels de la
Méditerranée et son insertion dans l’histoire, voilà ce que l’on peut mettre
à l’actif des Phéniciens et de Carthage en terre d’Afrique. Auparavant, les
Libous dont parlent les textes de l’Egypte pharaonique et plus tard Hérodote,
se tenaient au vestibule de l’histoire et leur culture se situerait dans cette zone
difficile à définir et à délimiter : certains spécialistes parlent de protohistoire.
C’est « l’état » de l’Afrique au moment où les Phéniciens, fondateurs de
Carthage, y débarquèrent pour s’y installer à demeure. C’était l’Afrique du
temps du roi Hiarbas. Leur présence eut des effets multiples qui contribuèrent
à sa transformation et à son insertion en Méditerranée.

La langue et l’écriture
Parmi ces expériences introduites par Carthage en Afrique, il y eut l’écriture
et de ce fait, l’Afrique du Nord rejoint à juste titre la tribune de l’histoire.
La langue et l’écriture puniques gagnèrent au cours des siècles l’ensemble
du territoire, de la Tripolitaine à la Maurétanie. des inscriptions en langue
et en écriture puniques ou néo-puniques ont été recueillies partout, sur la
côte comme à l’intérieur. Cette langue et cette écriture connurent une telle
diffusion en largeur et en profondeur qu’elles survécurent des siècles après la
destruction de la métropole et résistèrent à la romanisation. Au premier siècle
de l’ère chrétienne, à Tataouine et dans la région de remada, en plein désert
tunisien, la langue punique était encore bien connue et l’on s’en servait en
même temps que la langue de rome.

170
Baignoire-sabot (Kerkouane)
Grosse bourgade ou petite ville rurale du Cap Bon, Kerkouane présente un intérêt majeur pour la communauté scientifique. Elle
fut abandonnée vers le milieu du IIIe siècle avant J.-C., fort probablement au lendemain de l’expédition de Regulus en Afrique
en -256, lors de la première guerre punique (264-241). Son sort semble avoir été identique à celui de Sélinonte en Sicile, détruite
et abandonnée par ses habitants à la fin de la première guerre punique en -241. Kerkouane resta inoccupée (ou presque !). Le
site frappe par son urbanisme aéré, ses rues larges, ses vastes places et ses belles maisons solidement construites et bien équipées
en pièces, salles d’eau avec les fameuses baignoires-sabots, citernes et puits… Kerkouane rassemblait surtout des artisans :
verriers, potiers, bijoutiers, coroplastes, fabricants de pourpre et aussi des employés d’un commerce très limité et des marins
pêcheurs. On y fabriquait également de la poterie et on taillait la pierre. L’apport principal procuré par les fouilles de Kerkouane
est la révélation d’un urbanisme soigné et bien conçu. Avec son plan quasi circulaire — bien délimitée par la mer à l’est et par
une double muraille qui courait du nord au sud — Kerkouane ressemble à une immense tour fortifiée jalonnée à l’intérieur de
ses principaux monuments (sa).

171
Consacré à Saturne Auguste,
Marcus Gargilius Zabo,
prêtre, s’est acquitté, la
joie au cœur, du vœu qu’il
avait pris l’engagement
d’accomplir ; le sacrifice
offert en son propre nom sous
la houlette du supérieur du
collège des prêtres, Quintus
Servinius Primus, a eu lieu
le 6e jour avant les ides de
novembre sous le consulat de
Rufinus et de Severus (trad.
du latin).
Région de Béja, musée
national du Bardo.
8 novembre 323.

C’est sans doute dans le


domaine religieux que l’in-
fluence de Carthage a été
la plus visible chez les Afri-
cains. « Saturne africain »,
ainsi baptisé par Marcel
Leglay, fut, on le sait, l’hé-
ritier du Baal Carthaginois
et son culte fut, à l’époque
impériale, diffusé et adopté
par la majorité des cités
africaines. Les recherches
récentes, en particulier
celle récemment publiée de
Bruno d’Andrea, montrent
que là où un temple romain
de Saturne existait, il y a
de fortes chances de décou-
vrir, au moyen de fouilles
méthodiques et de sondages
profonds, un tophet de type
Carthaginois (sa).

172
Cette inscription, conservée au British Museum, provient du célèbre mausolée libyco-punique de Dougga d’où elle a été extraite après sa
démolition en 1842 par Sir Thomas Read, alors consul d’Angleterre à Tunis. Son intérêt réside dans le fait qu’elle est rédigée dans les
langues libyque et punique et, avec l’apport d’autres inscriptions bilingues, elle a contribué (grâce au punique) à mieux connaître la
langue libyque. Elle montre aussi que la langue des Carthaginois, comme également leurs institutions, ont séduit les villes de l’intérieur,
comme c’est le cas ici à Dougga.

Incomplète en haut et à gauche, elle suscite encore des discussions concernant surtout l’identité de la personne concernée par
l’hommage funéraire : peut-être un prince numide, Massinissa en personne, peut-être aussi un haut fonctionnaire de l’époque
où le roi Massinissa commençait à étendre son hégémonie sur cette partie de l’ancien territoire de Carthage punique. Nous ne le
savons pas. L’inscription dit ceci :
[Ceci est ... ?] d’ATEBAN, fils de YPMATAT, fils de PALU.
L’ont fait faire : ABARIS, fils de ABDASTART, ZUMAR, fils d’ATEBAN, fils de YPMATAT, fils de PALU et MANGI fils de
WARSACAN.
Les charpentiers : MASDAL, fils de NANPASAN et ANKAN, fils de ASAI.
Les ferronniers : SAPOT, fils de BILEL et PAPAI, fils de BABAI (sa).
Ó Mustapha Khanoussi

Les royaumes de Numidie et de Maurétanie adoptèrent la langue de Carthage


et son écriture pour le Palais et pour le Temple. Jugée sans doute plus
apte à rendre les nuances de l’émotion et les replis de la pensée discursive,
l’Afrique africaine adopta la langue punique parce qu’en Méditerranée,
elle faisait figure de langue de contact et de mutuelle fécondation, étant
connue en Italie, notamment dans les milieux étrusques, et en Sicile. Elle fut
également introduite en Sardaigne, en Espagne et dans les Baléares. Avec la
langue et l’écriture de Carthage, les Africains reçurent donc une littérature
mythologique, sapientiale et scientifique, qu’elle fût créée en orient ou en
occident. Se sont-t-ils servi de la langue et de l’écriture puniques pour fixer
leur mythologie, leurs exploits et leurs us et coutumes ? Cela est possible.
Saint Augustin n’hésite pas à écrire que « Au dire de gens très savants,
il y avait beaucoup de bonnes choses dans les livres puniques ». Lorsque
dans un souci de ressourcement sans doute, l’un des rois de Numidie ou
de Maurétanie voulait donner au pays une écriture spécifique, le modèle
phénicien était donc déjà là.

173
Le libyque, le punique et le néopunique,
langues des Africains
Le libyque est la langue des Libyens,
habitants de la Libye, appelés aussi
Berbères ou Amazighes. C’est grâce
aux nombreuses inscriptions de
dougga (Thugga), rédigées dans
cette langue, parfois dans deux
langues, libyque et punique, qu’on
a pu savoir que l’alphabet libyque
comprenait 24 lettres. Le libyque,
qui remonte au milieu du premier
millénaire avant J.-C., est attesté
dans tout le nord de l’Afrique
(ouest tunisien et est algérien) et
aux îles Canaries. Il n’est plus en
usage vers la fin de l’Antiquité
dans les régions profondément
latinisées comme le fut une
importante partie de l’Afrique
du nord. Il s’est toutefois
maintenu chez les Touarègues
ce que les spécialistes appellent
le libyque saharien qui évolua
en «tifinagh», terme qui signifie
«signes», encore en usage dans
les milieux universitaires et
de l’édition ainsi que dans
des pays comme le Maroc, le
Niger et l’Algérie.

Le libyque est une écriture


consonantique verticale qui
se présente en colonnes lues
de bas en haut et de gauche
à droite. Mais les influences
punique et latine entraineront
des changements d’orienta-
tion. Les lettres sont de forme
géométrique, faites de barres
simples ou démultipliées, de
cercles, de carrés fermés, par-
fois ouverts sur un côté. Il
s’agit donc d’une écriture mo-
numentale, gravée ou peinte,
qui ignore la cursive (MG).

Inscription funéraire libyque gravée


d’une écriture verticale qui se lit
de gauche à droite et de haut en
bas. Le nom du défunt (DDB)
apparait à la troisième ligne.
Damous Bou Hajja (région de
Fernana),
Musée du Bardo (MG).

174
Lettres puniques de Carthage, IVe-IIe siècles avant J.-C. Alphabet
Transcription
Alphabet
libyque arabe
La langue et l’écriture puniques dérivent directement du phénicien H ‫هـ‬
dont les premières manifestations, qui proviennent de la Syrie- ‫ب‬
B
Palestine et d’Egypte, remontent à la première moitié du IIe millénaire. G ‫ج‬
Il s’agit d’une écriture consonantique, c’est-à-dire qu’à chaque D ‫د‬
consonne correspond un signe. Ce système répond parfaitement à
la structure des langues sémitiques qui se fonde sur les consonnes.
W ‫و‬
Ces dernières groupées par trois constituent la racine trilitère
Z 1 ‫�ض‬.‫د‬.‫ز‬
Z 2

exprimant le sens fondamental du mot. Les suffixes et les préfixes Z 3

qui sont des consonnes ajoutées à la racine rendent des sens dérivés, T. ‫ث‬
des modalités et des formes grammaticales. La vocalisation des mots Y ‫ي‬
se faisait naturellement et leur sens était saisissable immédiatement. K ‫كـ‬
Cet alphabet est constitué de 22 lettres dont les formes n’ont cessé L ‫ل‬
d’évoluer au fil du temps aussi bien en orient qu’en occident M ‫م‬
phénicien. Les premiers témoignages remontent au xIIe siècle avant N ‫ن‬
J.-C. et deviennent fréquent dès les VIIIe-VIIe siècles avant J.-C., S ‫�ض‬
notamment à Carthage qui a livré plus de 6000 textes trouvés dans P ‫ف‬
le sanctuaire de Tanit et Baal Hammon, dit tophet. A partir du VIIe ç ‫�ض‬
siècle, ces inscriptions sont qualifiées de puniques, car l’écriture Q ‫ق‬
commence à présenter des particularités touchant certaines lettres R v
‫ر‬
(’aleph, yod, kaph). d’autres changements sont apparus au cours de la S ‫�ض‬
M
deuxième moitié du VIe siècle, pour toucher les formes d’autres lettres T ‫ت‬
comme le gimel, le zayin, le lamed, le mêm, le noun, le samek, le qoph.
En outre le tracé de ces lettres se caractérise par l’assouplissement et
T 2 ‫ط‬
par la tendance vers l’allongement et
l’élégance (af).

Le néopunique fit son apparition Alphabet phénicien, punique et néopunique


vers la fin du IIIe siècle avant J.-C. Nom de la lettre Phénicien Phénicien Punique Neopunique Transcription Prononciation
(Fin VIIIe s.av.J.-C.) (IV - IIIe s.av.J.-C.) (III - IIe s.av.J.-C.) (Ier av. - Ier.ap.J.-C.) approximative
sous l’effet de l’influence de l’écriture
cursive et les formes de certaines Aleph . Attaque vocalique *

lettres ont été simplifiées dans Beth B B ou V

quelques inscriptions. Ce phénomène Guimel G G

s’est accru ensuite après la destruction Daleth D D

de Carthage. La schématisation des Hé H H aspiré *

formes s’est généralisée au point que Vav W W

l’écriture de ces textes est qualifiée de Zayn Z Z

néopunique. Parfois certaines lettres Heth H H aspirée forte *

comme le bet, le daleth et le resh ne sont Tet T T emphatique *

notées que par des petits traits, ce qui Yod Y Y

entraîne une confusion de lecture. La Kaf K K

création de ce système de vocalisation Lamed L L

en néopunique a eu lieu, sans doute, Mem M M

sous l’influence du latin. Noun N N

Samekh S S
L’écriture néopunique a été utilisée Ayn . Laryngale *
en Afrique du Nord jusqu’en pleine Pé P P ou F
époque romaine, sans doute jusqu’au Tsadé
S. S emphatique *
IIIe siècle. Elle a assuré la survie de Qof Q Q vélaire / glottale *
l’alphabet phénicien qui avait déjà Resh R R
disparu de l’orient depuis longtemps Shin S sh
(af). Tav T
T

* : Lettres n’ayant pas d’équivalent phonétique en français

175
La notion d’Etat en Afrique
L’Etat carthaginois introduisit aussi en Afrique des structures politiques
et administratives qui servirent de modèles aux royaumes de Numidie et
de Maurétanie. Zilalsan, le grand-père de Massinissa, était dit suffète, titre
emprunté au vocabulaire politique et administratif de Carthage. Le lexique
des institutions numides semble avoir été fait sur le modèle punique avec
sûrement une interpretatio libyca ou plus précisément numidica. La notion
d’Etat centralisé semble avoir été adoptée et adaptée par les monarchies
d’Afrique du Nord en se référant aux structures politiques et juridiques de
Carthage. Les cités puniques et libyco-puniques, notamment après la chute
de Carthage, semblent avoir adopté la même démarche.
dès son accession au trône massyle, Massinissa choisit Cirta pour capitale. Il
y installa les principaux rouages pour l’exercice d’un pouvoir monarchique
où le roi gérait les affaires du royaume en contrôlant l’administration civile
et en veillant à la collecte des impôts, à la bonne marche de la justice et à la
discipline de l’armée. Ce type de gestion fut très certainement introduit en
Afrique par les Carthaginois, inventeurs de la plus ancienne république en
Méditerranée. Voilà pourquoi, après la mort de Massinissa, Scipion Emilien
put sans difficultés partager les pouvoirs principaux entre les trois héritiers
du trône massyle. A Micipsa échut la gestion politique et administrative du
royaume ; Gulussa eut le commandement de l’armée ; la justice fut confiée à
Mastanabal. Il est donc plus que probable que le royaume massyle ait puisé
ses structures politiques et administratives dans ce qu’on pourrait appeler le
droit punique sans pour autant gommer le legs des ancêtres.
Peut-être faut-il ajouter la monnaie si nécessaire aux échanges tant à l’intérieur
qu’à l’extérieur du pays. L’usage de la monnaie à Carthage ne remonte pas
au-delà de la fin du Ve siècle avant J.-C. Les numismates ont reconnu les
principaux ateliers et les principales émissions d’or, d’argent, de bronze, de
cuivre et autres métaux. on dispose d’un répertoire iconographique assez
riche avec le cheval, le palmier, la tête d’une déesse souvent ceinte d’une
couronne d’épis, qu’on attribue à Tanit figurée sous les traits de déméter.

Massinissa (-238/-148)
« Le royaume Massyle entre
dans l’histoire avec celui que l’on
tient pour son plus grand roi,
Massinissa… (Devenu ami de
Rome, il) fut en Afrique l’acteur
essentiel de toute la période
d’un demi siècle qui suivit (la
seconde guerre punique)… Bien
que les historiens anciens aient
abondamment parlé de lui, dresser
son portrait est une tâche rendue
difficile par l’éloge excessif qu’en fit
Polybe : l’autorité de l’historien grec
Pièce d’argent avec un portrait de Massinissa sur la face
est telle que l’image qu’il a laissée
et un cheval sur le revers. du roi s’est durablement imposée à
ses successeurs (Lassère 2015, p.
51) ».

176
Les monnaies barcides, frappées en Espagne, se distinguent par le portrait
attribuable à Melqart ou bien selon le cas à l’un des Barcides : Amilcar,
Hasdrubal le Beau et Hannibal. Au revers de ces monnaies on trouve
l’image d’un éléphant. Ce modèle semble avoir été adopté et adapté par la
dynastie des Massyles dont certaines monnaies présentent le portrait du roi
sur l’avers et l’éléphant sur le revers.

La mer et la terre
Puissance maritime, Carthage put dominer durant des siècles la Méditerranée
occidentale. Ses chantiers navals et ses installations portuaires y ont
certainement servi de modèles. L’Afrique en profita. dans les arsenaux
de Carthage, c’était déjà la construction en série grâce au système de
l’immatriculation des différentes pièces du navire comme l’a bien montré
l’épave de Palerme. des ports puniques furent aménagés sur les côtes de
Numidie et de Maurétanie. Entre utique, en Tunisie, et Lixus, au Maroc,
il y avait toute une série de villes portuaires qui permettaient la circulation
maritime tout le long des côtes africaines : c’étaient des étapes où la marine
marchande trouvait des abris sûrs et des têtes de ponts qui devaient favoriser
les contacts avec les autochtones de l’intérieur du pays. de Lepcis Magna, en
Libye, aux colonnes d’Hercule, au Maroc, les ports s’égrènent le long des
côtes de l’Afrique libyco-punique. Ces installations portuaires, quelle qu’en

Carthage diffusa également sa religion dans l’ensemble de l’Afrique : le culte de Baal et de Tanit y est largement
attesté comme en témoignent les stèles de Cirta (Constantine). d’autres cités numides, comme Maktar, Mididi,
dougga, Thignica, Téboursouk… eurent leurs tophets. Mais l’adoption et l’adaptation de ces divinités sémitiques
ne se fit pas aux dépens du panthéon libyque dont la présence persista dans les villes et les campagnes jusqu’à bien
après la conquête arabe. Au xIe siècle, au temps des Almoravides, le culte du bélier était encore pratiqué dans les
montagnes de l’Atlas. Pour l’Afrique du temps de la romanité, on peut invoquer les fameux panthéons de Borj
Hélal, près de Chemtou, et de Béja.
Ce bas relief des environs de Chemtou, antique Simitthu, ville du nord-ouest tunisien, est un panthéon local composé
de sept dieux et d’une déesse, peut-être un couple divin assisté de six autres divinités. Il reste, en l’absence de texte
et d’attributs significatifs, énigmatique.

Le panthéon numide en bustes, Borj Helal, région de Chemtou. , Ier siècle avant J.-C. (?).

177
Utique

Cette vieille colonie phénicienne, fondée comme nous l’avons vu en 1101, était avant la conquête des Romains un port très actif
qui est aujourd’hui éloigné de 12 km environ de la mer. Ce recul de la mer est dû au remblaiement progressif causé par le fleuve
Mejerda, l’antique Bagrada, dû, semble-t-il à la colonisation romaine et à la surexploitation de la forêt qui s’en est suivie (sa).

fût l’importance, devaient attirer les autochtones, les initier aux choses de
la mer et ouvrir leurs horizons. Leur origine est bien attestée par le terme
punique « rus » qui, dans la langue de l’anatomie, signifie « tête » et dans le
vocabulaire géographique désigne le cap. Les Africains ne pouvaient pas ne
pas entendre narrer les exploits de la marine carthaginoise qui au Ve siècle
avant J.-C. osa défier les océans. Sur ordre du peuple de Carthage, l’amiral
Hannon s’engagea dans l’Atlantique à la recherche de l’or et l’amiral Himilk
mit le cap sur la Cornouaille en mer du Nord dans l’espoir d’avoir accès au
marché de l’étain.
L’Afrique doit surtout à Carthage une agriculture fondée sur des enquêtes
menées par des agronomes dont le plus illustre fut Magon, auteur d’une
encyclopédie en vingt-huit livres. Les romains incendièrent ou dispersèrent
les bibliothèques de la cité déchue à l’exception de l’Encyclopédie
agronomique de Magon qu’ils déposèrent au temple d’Apollon sur le Palatin,
comme une prise de guerre et un butin de valeur durable.
Aujourd’hui, de cette œuvre colossale et de valeur universelle, il nous
reste quelques soixante-six extraits dispersés dans des ouvrages de
divers agronomes grecs ou latins. quoi qu’il en soit, Varron et Columelle
reconnurent à Magon le titre de « Père de la science agronomique ». dans

178
Un texte de Pline l’Ancien (Histoire naturelle, 14.20.1) évoque l’arboriculture carthaginoise en ces termes : « L’Afrique me
revient en mémoire à propos de la figue africaine, ainsi nommée dès le temps de Caton, qui s’en servit pour frapper les esprits.
Brûlant d’une haine mortelle contre Carthage, inquiet pour la sécurité à venir des Romains, et répétant, à chaque séance du
sénat, qu’il fallait détruire la rivale de Rome, il apporta un jour au sein de l’assemblée une figue précoce qui provenait de
cette province et la montrant aux sénateurs : « Je vous demande, dit-il, quand vous pensez que ce fruit ait été cueilli ? » Tous
convenant qu’il était fraîchement cueilli : « Eh bien, répliqua-t-il, sachez qu’il l’a été à Carthage, il y a trois jours, tant l’ennemi
est près de nos murs ! »
Ce fruit décore de nombreuses stèles comme celle-ci : une stèle à trois registres, figurant de haut en bas : une main levée, sculptée
en léger bas relief, une frise d’oves et de fers de lance, une inscription au centre, puis au registre inférieur, une grenade (en latin
malum punicum) sur une colonne surmontée d’un chapiteau ionique (sa/sH).
L’inscription nous dit ceci : [A la dée]sse, à Tanit face de Baal [et] au seigneur à Baal Ḥammon, ce qu’a voué Shaphôṭ fils
de Ba‘alyaton fils de Yahwo (af).

179
son encyclopédie, l’agronome carthaginois traite non seulement des grains,
des boutures, des façons culturales, du cheptel et des soins qu’il nécessite
mais aussi de la gestion du domaine ou de la villa. « Si tu achètes un domaine,
recommande-t-il, vends ta maison en ville ». Grâce à des compilations
grecques d’époque byzantine comme les Geoponica, le savoir agronomique de
Magon put traverser les siècles et les cultures pour atteindre des agronomes
andalous dont le plus célèbre fut incontestablement Ibn Al-Awwam, qui
vivait au xIIe siècle.

L’architecture
Carthage introduisit en Afrique des matériaux et la manière de les façonner et
de les mettre en œuvre : la brique crue, la brique cuite, la pierre de taille, des
techniques architecturales, la décoration avec des sculptures, des moulures,
des colonnes pourvues de bases et de chapiteaux éoliques, doriques,
ioniques, palmiformes, etc. L’architecture de Numidie, de Maurétanie et de
Tripolitaine sut en profiter comme en témoignent les mausolées de dougga,
de Bourgou, du Khroub, de Beni Ghénane, du Médracen, de Tipasa, de
Sabratha, du Maroc, etc.
Préoccupés par l’hygiène, les Carthaginois ont équipé leurs demeures, même
les plus humbles, de vraies canalisations de plomb et de caniveaux de pierre
évacuant les eaux usées. des gouttières en terre cuite ont été installées pour
la récolte d’eau de pluie dans des citernes pourvues de margelles. Elles sont
rendues étanches grâce à un enduit hydraulique constitué de chaux et de
cendre ou de chaux et d’argile.

L’échec de Carthage en Afrique


Mais, en dépit de ses multiples apports, Carthage voulut rester le seul porte-
parole de l’Afrique. Le traité qu’elle avait signé avec rome en -509, stipulait
déjà que les navires romains ne pouvaient pas naviguer au-delà du Beau
Promontoire, ce qui leur fermait les portes de la Zeugitane, du Cap Bon et
de la Byzacène. En d’autres termes, c’était Carthage qui s’en faisait le vis-
à-vis exclusif. Les cités de ces territoires s’en trouvaient réduites et partant
soumises à leur métropole. Leurs habitants ne jouissaient pas du véritable
statut du citoyen à part entière. Avant la destruction de Carthage les cités
puniques ou libyco-puniques, brimées ou laissées pour compte, ne purent
avoir de suffètes ni battre monnaie ; cela n’intervint qu’après la destruction
de Carthage et grâce à l’autonomie dont rome les avait gratifiées. Voilà sans
doute pourquoi elles se désolidarisèrent de la métropole lors des guerres
puniques et surtout entre -149 et -146.
Les villes proprement africaines étaient durement soumises et toute
protestation ou volonté d’indépendance se voyait sévèrement réprimée. Ce
fut le cas d’Hécatompylos, l’actuelle Tébessa dont le nom libyque semble avoir
été déjà Théveste ou Thebestis d’après un commentaire de Saint Jérôme. Ce
toponyme se rattacherait à un nom qui dans les dialectes berbères désignerait
la louve ou le chacal. Au cours de la Première guerre punique, vers -247, le
général Hannon fut chargé de s’y rendre pour une intervention punitive. Il

180
L’habitat carthaginois était disposé de deux manières
en fonction de la topographie : il est en damier dans
la plaine et en disposition radiale sur les collines. En
général, le quartier punique se présente comme un
espace aéré, commode pour les piétons et accessible
aux chars. L’habitat vertical était important. outre ce
que nous savons par les textes, dont essentiellement
Appien qui évoque des habitations à six étages, une
plaque d’or découverte dans l’île de l’Amirauté illustre
une maison à quatre étages.

Plaque d’or montrant une maison


à quatre étages

Les murs, qu’ils soient en opus africanum ou constitués de parements de briques


en arêtes de poisson, sont peints. Ils sont surmontés de toitures construites
d’un épais mortier de chaux sur un coffrage de roseaux maintenus grâce à des
ficelles végétales. Si leurs façades sont sobres, les demeures puniques sont
soigneusement décorées à l’intérieur notamment par le stuc (opus albarium ou
opus tectorium). A Byrsa, on a découvert une colonne en grès d’El-Haouaria
couverte de stuc peint imitant le marbre. Sa base ionique attique de type
grec est dépourvue de plinthe. A l’intérieur, les maisons sont pavées d’opus
tessellatum, dit aussi opus figlinum ou encore pavimenta punica : c’est un pavement
« mosaïqué » fait de tesselles de terre cuite et de marbre blanc. Certains sols,
plus sophistiqués, sont faits des tesselles rectangulaires posées en épi (opus
spicatum) (nn).

opus Africanum au quartier Hannibal

Toiture en mortier de chaux provenant du Pavimenta punica au quartier Mur peint au quartier Hannibal
quartier Byrsa Hannibal

181
Adaptation Hajer Gamaoun.
Dès la fin du VIe siècle avant J.-C., les villes côtières, du Cap Bon et du Sahel, en particulier, ne pouvaient commercer directement et librement
avec Rome. Il n’est donc pas étonnant de les voir massivement prendre le partie de Rome lors de la dernière guerre punique ; sur les sept cités
ayant lâché Carthage, quatre, voire cinq si on considère uzalis (?), sont localisées dans le Sahel : Hadrumète (Sousse), Lepti Minor
(Lamta), Thapsus (Bekalta) et Acholla. Ces défaillances ont certainement contribué à la mort de Carthage (sa).

faut reconnaître aussi que les Africains s’étaient plus d’une fois opposés à la
tyrannie de l’Etat carthaginois. Lors de l’invasion d’Agathocle (-310/-307),
les Numides en profitèrent pour se détacher de Carthage qui ne manqua
pas de les contraindre à rentrer dans son orbite en s’appuyant, d’après
diodore de Sicile, sur d’autres Numides comme les Zouphones. Plus tard,
lors de l’invasion de regulus, autour de -256, les Numides en profitèrent
également pour causer des maux terribles aux Carthaginois. Après la fin de
la première guerre punique, Matho, un Libyen qui s’était battu contre les
romains en Sicile et peut-être même sous la conduite d’Amilcar, prit la tête
de la révolte des mercenaires et invita les populations libyco-numides à se
soulever contre la tyrannie carthaginoise. Il en fit une guerre de libération.
Taillables et corvéables à merci pendant des siècles, les tribus et les villes
africaines se battirent pour leur liberté. Leurs contributions à l’effort de
guerre conduit par Matho furent substantielles. Les femmes offrirent leurs
bijoux. C’était une véritable guerre d’indépendance. L’objectif était de se

182
détacher de Carthage. Matho, chef suprême de ce mouvement de libération,
bénéficiait de leur soutien à tous égards. Il fit battre monnaie pour faire
face aux multiples besoins de la résistance. Mais Carthage était alors trop
puissante, avec des hommes comme Amilcar Barca, qui, en -237, mit fin à la
guerre ; Matho, le chef de la rébellion, fut mis à mort à Carthage après avoir
subi les plus cruels sévices devant le peuple amassé sur les places et le long
des rues.

En guise de conclusion
La fondation de Carthage constitua un tournant dans l’histoire de la
Méditerranée qui s’ouvrit largement sur l’Afrique, qu’il s’agisse de l’Afrique
antique ou qu’il s’agisse du continent qui en a reçu le nom. Le Sahara lui-
même sortit de son isolement grâce à la circulation des tribus comme les
Nasamons et les Garamantes dont l’ethnonyme a perduré dans le toponyme
Germa du fezzan et sans doute dans le nom que porte encore aujourd’hui
l’île dite des Lotophages. dans ce cas, le toponyme Jerba ou plus précisément
Gerba serait un doublé de Germa grâce à la permutation des lettres G et M.
Carthage ne manqua pas de profiter des atouts du Sahara : des Carthaginois,
explorateurs mandatés ou simples aventuriers, se joignaient aux caravanes et
prenaient connaissance des pistes, des points d’eau et des obstacles naturels
ou anthropiques afin de les noter et d’en avertir les leurs. Athénée de Naucratis
rapporta l’aventure d’un certain Magon de Carthage qui aurait traversé le
Sahara en vivant d’aliments secs et sans boire.

183
184
L’HABITAT PuNIquE
Par samir aounallah et Jean-Paul Morel

Avec des différences mineures, les maisons carthaginoises ressemblaient à toutes les
autres maisons de l’époque : toutes avaient, une cour, une ou des salles d’eau, une cuisine,
une ou plusieurs citernes au sous-sol. La vraie question, dont il sera parlé ci-dessous,
concerne ces fameuses habitations à étages attestées par Appien mais dont la source était
Polybe, présent à Carthage au moment de la dernière guerre punique. L’archéologie n’a
pas révélé d’escaliers, probablement parce qu’ils étaient fabriqués en bois que le feu a
systématiquement consumé (sa).

S elon Strabon (17.3.15), Carthage comptait 700 000 habitants peu de temps
avant sa destruction. Ce chiffre, même si on admet qu’il est exagéré, autorise
à penser que la ville hébergeait, à l’époque punique tardive, une population
abondante. L’espace devait être précieux et on ne s’étonnera pas d’apprendre
que l’habitat vertical s’y soit épanoui. Les auteurs anciens, comme diodore
et Appien, évoquent des rues qui n’avaient que peu de largeur, bordées de
hautes « maisons » qui avaient jusqu’à six étages. Les fouilles conduites sur
le versant sud de la colline de Byrsa par la mission archéologique française,
confirment en effet l’existence de ces habitations à étages ; on ignore toutefois
le nombre de ceux-ci.
En l’état des connaissances, l’habitat le plus ancien découvert à Carthage
date du milieu du VIIIe avant J.-C. et se trouvait dans la plaine côtière,
un peu à l’ouest du quartier
Magon (rue ibn Chabbat) et
au bas versant de la colline de
Byrsa (partie nord du terrain de
Bir Massaouda). Le plus ancien
Ci-contre : témoignage est constitué par
Le quartier les restes d’un mur en briques
Magon
crues du VIIIe siècle avant J.-C.
A droite : découvert à la base du versant est
Citerne d’une de la colline de Byrsa, mais on
maison du ignore à quel type de monument
quartier le rattacher.
Hannibal

185
Selon les investigations de l’équipe de l’Institut archéologique allemand de
rome, la colonie archaïque (VIIIe-VIe siècles avant J.-C.) était comprise
entre les nécropoles au nord des thermes d’Antonin et les lagunes des futurs
ports au sud. La première Carthage s’est donc établie sur les premières
pentes de la colline de Byrsa ; à l’est, ses limites semblent coïncider avec la
ligne de la courbe de niveau de 5 m. un intervalle d’environ 500 m séparait
la mer de la première enceinte archaïque de Carthage repérée à Carthage-
dermech, puis plus récemment à Bir Massaouda, au sud de Byrsa, où les
fouilles tuniso-belges entreprises entre 2002 et 2005 ont mis au jour un tronçon
d’une muraille d’époque archaïque, constituée de deux murs reliés par des
renforcements transversaux, ainsi qu’un bastion, l’ensemble daté du milieu du
VIIe siècle avant J.-C. L’espace couvert par cette enceinte doit correspondre
à la superficie que rapporte la légende de la peau de bœuf : 22 stades de
pourtour selon Servius (environ 4 km), ou un peu plus de deux milles selon
Paul orose (environ 3 km). Les recherches archéologiques dues à l’équipe
allemande estiment que cette superficie représente environ 55 hectares mais
il est impossible, faute de sondages étendus, d’en retracer l’évolution urbaine.
A la fin du Ve siècle avant J.-C., Carthage a connu un grand développement
Evocation et l’ancien cadre limité à la colline de Byrsa et à ses premières pentes ne suf-
de l’escalier fisait plus. des habitations s’étendaient certainement au delà de la vieille mu-
conduisant à la raille archaïque, dans la plaine côtière. C’est à cette époque que les autorités
colline de Byrsa carthaginoises décidèrent de construire une deuxième enceinte. Sur la côte,
et au temple
d’Eshmoun l’attention se porta sur les zones les moins défendues par la nature. un tron-
(reconstitution, çon de la muraille maritime a été mis au jour en face de l’ancien palais bey-
J.-Cl. Golvin). lical, aujourd’hui Beit el-Hikma. La construction de cette muraille est le ré-
sultat du grand développement qu’a
connu au Ve siècle avant J.-C. la ville
dont l’ancienne enceinte ne pouvait
plus contenir la population. L’agglo-
mération et l’habitat s’étendent dé-
sormais, dans la plaine, des dernières
pentes de la colline de Byrsa jusqu’à
la mer. À l’ouest et au sud, elle atteint
les ports au-delà de la zone indus-
trielle archaïque. Au nord, une ligne
de défense dont le tracé exact est in-
connu, devait fermer la ville jusqu’à
atteindre la muraille maritime dont il
a été question.
un exemple de l’architecture do-
mestique de l’époque est visible au-
jourd’hui dans le quartier Magon,
appelé ainsi parce qu’il fut créé à
l’époque où les Magonides dirigeaient
Carthage. Ce secteur a été fouillé, dé-
gagé et mis en valeur par la mission
allemande chargée des fouilles à Car-
thage. Il contient un quartier d’habi-
tation aménagé, à partir du Ve siècle
avant J.-C., sur des remblais d’époque

186
archaïque. Les premières habitations étaient de proportion assez modeste, La colline de
de plans différents et sans péristyle ; elles furent construites à environ une Byrsa à l’époque
punique :
trentaine de mètres de la muraille, élevée au même moment en bordure du ri- Au sommet
vage. Ce quartier a connu un profond réaménagement à partir du début du IIe de la colline,
siècle avant J.-C. on assiste à ce moment à la naissance de grandes maisons quelques-uns
merveilleusement décorées, édifiées grâce à l’assemblage de maisons plus an- des monuments
ciennes et plus petites. La porte vers laquelle aboutissaient plusieurs rues a romains
ultérieurs, et
disparu. un nouveau terrain fut alors gagné sur lequel on aménagea un grand notamment
quartier orthogonal contenant plusieurs maisons. outre le puits d’eau potable la basilique
Le quartier
qui servait à cette époque, chaque maison possédait plusieurs citernes sou- antonine, sont
Magon
(évocation terraines. Certaines de ces maisons avaient une superficie supérieure à 1000 évoqués en
m2 et pouvaient même atteindre 1500 m2 ; il est possible que ces maisons aient bleutés léger
de J.-Cl.
(évocation de J.-
Golvin). abrité des familles élargies, ce qui expliquerait la multiplicité des citernes. Ces M. Gassend).
grandes maisons riches
étaient décorées de co-
lonnes et de pilastres
stuqués avec des cha-
piteaux eux-aussi stu-
qués. Les murs étaient
aussi stuqués et peints.
Les découvertes les
plus importantes sont
certainement les mo-
saïques mises au jour,
les pavimenta punica.
Ces maisons sont ac-
cessibles par un cor-
ridor étroit qui conduit
vers une cour entourée

187
de portiques donnant accès aux pièces de service et aux chambres. Les rues
n’étaient pas dallées ; elles n’étaient pas non plus équipées de canalisations.
Chaque maison était dotée d’un puits perdu souterrain et voûté (sa).
L’autre quartier d’habitation relativement bien connu est le Quartier
Hannibal. Il a reçu cette appellation parce que le début de sa construction
semble coïncider approximativement avec le sufétat d’Hannibal en -196/-195.
quoi qu’il en soit, son tracé suggère un plan imposé par quelque autorité,
un « urbanisme concerté » pour reprendre l’expression du fouilleur, Serge
Lancel.

Plan de masse et variantes d’aménagement.


Ce quartier est situé sur la colline de Byrsa, en contrebas du sommet actuel
de celle-ci vers son angle sud-est. Les fouilles en ont mis au jour deux îlots
entiers et des parties de trois autres, séparés par des rues de 6 à 7 mètres de
largeur se coupant à angles droits. une rue sud/est-nord/ouest (rue « II »),
montant depuis la basse ville et fortement pentue, comporte en outre trois
volées de quelques marches pour mieux rattraper la déclivité du terrain. dans
le secteur qui a pu être fouillé une fois évacué l’énorme remblai accumulé
en ce point par les romains pour édifier le « forum de la haute ville », cette
rue II est recoupée perpendiculairement par deux autres voies (rues « I » et
« III »), dont la seconde comporte quelques marches montant vers le nord-
est. Il s’agit donc d’un quartier inaccessible aux charrois. Ses habitations se
sont superposées à des ateliers métallurgiques des IVe et IIIe siècles avant
J.-C., eux-mêmes précédés par une nécropole du VIIe siècle : une succession
d’occupations du sol qui caractérise l’ensemble du versant sud-est de Byrsa.
Le principal îlot entièrement observable (îlot C) forme un rectangle de 31 m
sur 15,65 m, soit 60 « grandes coudées » puniques de long sur 30 de large —
des mesures qui rappellent la numération à base sexagésimale des orientaux.
Il est subdivisé idéalement dans sa longueur en six unités de 30 pieds sur 10,
dont les quatre plus à l’est sont effectivement observables dans la répartition
des logements, tandis que les deux unités occidentales sont regroupées et
subdivisées selon un schéma différent. du même côté de la rue II, les îlots
A et E, très partiellement fouillés, laissent entrevoir des schémas intérieurs
analogues. Il n’en est pas de même, de l’autre côté de la rue II, pour les deux
autres îlots, B et d, nettement plus petits, puisque leur longueur correspond à
la largeur de l’îlot C (soit 30 coudées), et leur largeur à 20 coudées seulement :
une différence commandée sans doute par la pente accentuée de la colline en
ce point.
L’îlot C, dont le plan est intégralement conservé, combine une liberté
d’aménagement dans le détail des logements avec un respect rigoureux des
mensurations imposées par un plan de masse — une particularité qui mérite
qu’on entre quelque peu dans les détails. Le cœur de l’îlot est en effet occupé
par trois logements « de base » de 30 coudées sur 10 hors murs, soit quelque
75 m2 utilisables. Tous trois présentent le même schéma fondamental : depuis
la rue III, un couloir latéral conduit vers un angle d’une courette centrale, tout
en longeant une pièce relativement grande, ouverte sur la rue (on reconnaît
là l’accès « en baïonnette » bien connu à Kerkouane). derrière la courette se

188
Ce grand chapiteau dorique en calcaire coquiller provenant des carrières d’El-Haouaria était revêtu d’un stuc obtenu avec du marbre blanc
pulvérisé et de la chaux. Avec 90 cm environ de diamètre à l’échine, ce chapiteau est le plus grand que l’on ait trouvé jusqu’ici à Carthage (sa).
Fin du IIIe siècle avant J.-C.

189
Plan de masse du Quartier Hannibal, adaptation Wided Arfaoui

Ilôts d’habitations, adaptation Wided Arfaoui.

190
Maison

Citerne du quartier Hannibal

Gouttière en terre cuite Seuil et canalisation

191
trouvent d’autres pièces habitables. Chaque logement comporte au moins une
citerne d’orientation nord-sud en baignoire, dont la margelle est située dans
la courette.
Ce schéma de base appelle plusieurs observations :
- Il a subi des aménagements, comme on le verra, aux deux extrémités.
- Il présente des variations importantes dans les trois « appartements » ainsi
décrits (disposition du couloir à droite ou à gauche, dimensions de la pièce sur
rue et de la courette, subdivisions des espaces du fond…).
- Il a connu au cours de son demi-siècle approximatif d’existence (du début du
IIe siècle à -146) des réaménagements concernant essentiellement ses pièces
« arrière ».
À l’extrémité orientale de l’îlot, un lot « classique » de 30 coudées sur 10 est
subdivisé E-o en deux espaces de 15 coudées sur 10 comportant chacun une
citerne en baignoire, orientée E-o. À l’inverse, l’extrémité occidentale de l’îlot
comporte un lot « double » (large de 20 coudées au lieu de 10), mais subdivisé
N-S selon une proportion un tiers/deux tiers. Le plus grand de ces espaces est
équipé de deux citernes, qui exceptionnellement sont « en bouteille ».
À l’ouest de la rue II, la situation est très différente : le seul îlot entièrement
dégagé (B) conserve les 30 coudées N-S de l’îlot C décrit ci-dessus, mais ne
mesure E-o, on l’a vu, que 20 coudées. Et si sa répartition en quatre espaces
inégaux est singulière, elle respecte cependant le module de base de 30 pieds
sur 10.
S’il nous a semblé nécessaire d’insister sur ce dispositif d’ensemble, c’est qu’il
révèle à l’évidence dans ce quartier une organisation rigoureuse (définie par
les pouvoirs publics ? par quelque « promoteur » lui-même sous surveillance,
ou bien de la propre initiative de ses occupants ?) du découpage en « lots
de base » de 10 coudées sur 30, à charge pour des destinataires (clients ?
attributaires ?) de regrouper et/ou subdiviser leurs lots comme ils l’entendaient.
Serge Lancel a pu en outre définir des étapes successives de l’aménagement
de ce quartier, que ce bref exposé ne saurait retracer.

Détails de la construction et utilisation des locaux


Le gros œuvre de ces habitations — conservé approximativement sur la
hauteur du rez-de-chaussée — est solidement bâti en un opus africanum
avant la lettre : les murs sont armés par des « harpes » verticales en blocs de
grès d’El-Haouaria, dont les intervalles sont constitués par un remplissage
de moellons. Certains murs longeant les rues sont renforcés et protégés à
leur base par un « empattement confortatif », un épais bourrelet de mortier
à surface bombée.
Les sols sont généralement un pavimentum punicum en béton incorporant des
éclats de poterie et de calcaire blanc. Certaines des pièces de l’arrière, déjà
petites en elles-mêmes, ont été subdivisées par une cloison en briques crues,
peut-être posée au moment du siège final de Carthage pour accueillir des
« réfugiés » fuyant l’avancée des romains. quant aux pièces « principales »

192
donnant sur la rue, elles comportent une ouverture faisant office de « porte-
fenêtre », et parfois un seuil suggérant un usage commercial. un caniveau
courant sur un côté du couloir convoyait vers la rue les eaux usées. Selon le
cas celles-ci se déversaient directement dans la rue (dont la chaussée était
en terre), ou bien étaient dirigées par une courte canalisation, faite souvent
d’amphores emboîtées, vers un petit puisard en bouteille enfoui sous la rue et
intérieurement revêtu de moellons.
Aucune trace d’escalier maçonné n’a été relevée dans ces habitations. Mais
divers indices, depuis l’épaisseur des murs jusqu’aux fragments de sols
recueillis dans les décombres, laissent supposer des étages, auxquels ont pu
donner accès des « échelles de meunier » en bois. Il est cependant difficile de
supposer que nous aurions affaire ici aux maisons de six étages mentionnées
par Appien (Lib. 610) au long des rues montant vers Byrsa.

Façade d’une maison dans le quartier Hannibal : mur en opus africanum recouvert de
mortier.

193
La plupart des locaux identifiés et fouillés dans le quartier Hannibal semblent
avoir été destinés au logement. Mais certaines salles ouvertes sur la rue et
non sur l’intérieur doivent avoir été des boutiques et/ou des ateliers. Et la
découverte dans l’îlot d d’un moulin rotatif de type « pompéien » ne laisse
pas de doute sur le métier de l’occupant, adonné à la mouture des céréales
où excellaient les Puniques, comme l’atteste Pline l’Ancien renvoyant sur ce
point à l’illustre agronome carthaginois Magon.
Avec ses particularités propres, qui le distinguent notamment des quartiers
mis au jour dans la « basse ville » de Carthage, le quartier Hannibal fournit
des données passionnantes sur un habitat de la dernière Carthage punique.
quelques mètres plus
à l’ouest, le « secteur
B » de Byrsa a révélé
des habitations d’un
genre différent encore,
attestant la diversité
des solutions adoptées
par les Carthaginois
pour le cadre de leur
vie quotidienne lors des
dernières décennies de la
ville punique (JPM).

Moulin rotatif et boutique dans le Quartier


Hannibal.

194
Pavimentum punicum avec le signe de tanit (Kerkouane).
Les Puniques importèrent la mosaïque de Sicile ; ils se servirent de tesselles dessinant en général des symboles religieux comme le
signe dit de Tanit, le caducée… Ces symboles retrouvés souvent dans les demeures privées ont une valeur prophylactique évidente.

195
Utique romaine, vue générale. Le golfe d’Utique dans l’Antiquité
Adaptation Hajer Gamaoun.

196
LES GuErrES PuNIquES
Par Mohamed tahar

L’histoire de Carthage est truffée d’affrontements militaires contre les Grecs et les
Romains. Dès les IXe et VIIIe siècles avant J.-C., Tyr perdit son rôle de capitale de la
Phénicie. Elle fut assiégée puis soumise à Nabuchodonosor en -574. Tout laisse penser
que ce déclin progressif de Tyr favorisa la montée de Carthage qui accueillit les familles
tyriennes les plus en vue. Il semble que cette prise du pouvoir par Carthage est une réalité
dès le VIe siècle avant J.-C. Face au danger grec, les colonies phéniciennes étaient livrées
à elles-mêmes et elles auraient probablement succombé les unes après les autres, si
Carthage, succédant à Tyr, ne les avait pas défendues. Carthage était donc condamnée à
faire la guerre. Mais la défaite d’Himère en -480 marqua la fin de la phase triomphante.
Les conflits avec Rome n’ont fait qu’accroitre les ennuis de Carthage qui a fini par être
lâchée par ses principales alliées d’Afrique dont essentiellement Utique et Hadrumetum.
On devine, à la vue rapide de cette carte, l’importance stratégique du port d’Utique où
l’armée romaine a pris position dès le commencement des hostilités en -149 (sa).

197
À la veille de son affrontement avec rome qui, à travers trois guerres,
la conduisit à sa perte, Carthage était à la tête d’un véritable empire,
à la fois maritime et territorial, qui en faisait en pratique la maîtresse de la
Méditerranée occidentale. Au territoire africain dont l’étendue reste imprécise,
mais dont la mise en valeur ne fait pas de doute, s’ajoutaient la domination
des îles de la Méditerranée centrale, Malte et Gozzo, la Corse, la Sardaigne,
la partie occidentale de la Sicile, et en outre, une chaîne de comptoirs sur les
rivages africains jusqu’au détroit de Gilbraltar, les colonnes d’Hercule qui,
avec la ville punique de Gadès à la pointe méridionale de l’Espagne, gardaient
le passage vers l’Atlantique.
Au nord de la Méditerranée, la puissance romaine s’affirmait dans la péninsule
italienne. Jusqu’alors les deux puissances avaient vécu en bonne intelligence.
En témoignent une suite de traités dont le plus ancien remontait aux origines
de la république romaine ; on date généralement le deuxième de -348, le
troisième de -306. Le dernier fut conclu en -279/-278 à la veille de l’expédition
de Pyrrhus en Italie. Le principal objet de ces traités était de répartir les zones
d’influence respectives de rome et de Carthage et, pour cette dernière, de
conserver le contrôle des routes entre les deux bassins de la Méditerranée
et, à l’ouest, jusqu’aux colonnes d’Hercule ; il était assuré notamment par la
présence punique en Sicile, qui était en outre proche de Carthage. Solidement
ancrée dans l’ouest de l’île depuis le VIe siècle avant J.-C., la métropole
punique avait constamment cherché à étendre son influence au détriment des
cités grecques ; au moment où commença la première guerre punique, seule
la plus importante cité grecque, Syracuse, échappait à sa mainmise ou à son
influence.
Les données changèrent avec l’aventure de Pyrrhus (-278/-276) qui permit
à rome de s’installer durablement en Italie du sud ; elle fut amenée alors
à s’intéresser à la Sicile. Après le retrait de Pyrrhus, la métropole punique

Carthaginois, Grecs et Romains en Méditerranée à la veille de la première guerre punique

198
était ici l’obstacle principal de l’expansion romaine. Pour les deux puissances,
l’enjeu sicilien devint tellement important, qu’une affaire mineure, celle de
Messine, fut le prétexte pour déclencher le plus grand et le plus long conflit
militaire du temps.

La première guerre punique (-264/-241)


L’occasion du conflit fut un affrontement local à Messine, au nord-ouest de
la Sicile. La cité dépendait de Syracuse mais, après la mort d’Agathocle (en
-289), s’y étaient établis des mercenaires impayés de son armée, qui prirent le
nom de Mamertins ou « hommes de Mamers », nom tiré de Mars, le dieu de la
guerre. Hiéron, un général syracusain qui avait combattu
Pyrrhus et consolidé sa position à Syracuse, entra en
conflit avec eux, les écrasa en -269 et devint roi de
Syracuse. Les Mamertins firent d’abord appel à
Carthage, qui leur apporta volontiers son soutien
et établit une garnison à Messine, mais, en -264,
devant une nouvelle attaque de Hiéron, ils se
détachèrent de Carthage et envoyèrent une
ambassade à rome pour solliciter une assistance
militaire.
À rome même, ce n’est pas sans hésiter, semble-
t-il, que l’on décida de saisir cette occasion
d’intervenir en Sicile. d’abord, c’était trahir le traité
de -306 qui réservait la Sicile à Carthage ; un problème Portrait
venait ensuite de la faiblesse de la marine de guerre romaine (elle d’Hiéron II,
musée de
dut utiliser des bateaux de Tarente et de Naples pour passer en Sicile en
Berlin.
-264). Mais les partisans de l’affrontement furent soutenus par le fait que,
de l’autre côté du détroit de Messine, les Mamertins de rhégion avaient
été soumis par rome. Il semble que la décision fut emportée par un groupe
de familles romaines originaires de Campanie, très influentes dans la vie
politique. Plus généralement, le projet de s’aventurer en Sicile peut paraître
comme la suite attendue de la progression de rome dans la péninsule
Messine et italienne.
son détroit
C’est à juste titre que l’historien Appien
a donné pour titre à son récit de la guerre
Les affaires de Sicile, car l’occupation de
l’île a été l’objectif de rome et la Sicile
le principal champ d’affrontement. Les
opérations militaires se répartissent
en trois phases. durant la première
de -264 jusqu’à -256, les combats se
limitèrent à la Sicile avec, en -262, la
prise d’Agrigente par rome. Celle-ci fit
alors un grand effort pour développer
sa puissance navale et le consul duilius
battit en -260 la flotte carthaginoise à
Myles, près de Messine. Vient ensuite
la phase africaine qui couvre les années

199
-256/-251 : la guerre s’enlisant en Sicile, les romains décidèrent, à l’exemple Regulus
d’Agathocle, de porter la guerre en Afrique. L’expédition fut conduite par les retourne à
Carthage,
deux consuls, L. Manlius Vulso et M. Atilius regulus. huile de
Cornelis Cels
En -255, l’aventure africaine tourna au désastre à la bataille de Tynes (Tunis)
1791.
où regulus fut fait prisonnier ; cette défaite fut tôt transformée en une légende Musée de
moralisante où regulus était présenté comme un héros exemple des vertus l’Ermitage,
romaines : envoyé en -251 par les Carthaginois à rome pour négocier la paix, Saint-
il aurait fait le serment de revenir dans la capitale punique si les pourparlers Pétersbourg
(Russie).
échouaient ; ayant conseillé au Sénat romain de continuer la guerre, il serait,
fidèle à son serment, revenu à Carthage pour y périr dans les tourments. En
-254 et -253, les romains tentèrent à nouveau deux expéditions en Afrique,
l’une dans le cap Bon, l’autre le long de la côte orientale de la Tunisie et
jusqu’à Jerba ; mais leur inexpérience dans la maîtrise de la mer aboutit à
chaque reprise à la perte d’une grande partie de leur flotte et à l’abandon des
projets africains.
d’ailleurs, dès -254, la guerre avait repris en Sicile où eut lieu la dernière phase
de la guerre, avec des fortunes diverses pour les uns et les autres. Les romains
avaient reçu l’appui de la plupart des villes grecques, y compris la Syracuse
de Hiéron. Les Carthaginois maintinrent leur maîtrise de la mer depuis leur

200
forteresse de Lilybée et du grand port qu’ils avaient aménagé non loin de là à
drépanon (Trapani) pour leur flotte de guerre ; en voulant s’en emparer, les
romains subirent une grave défaite en -249. A partir de -247, la guerre fut
dirigée, depuis Lilybée et drépanon, par un jeune général, Hamilcar Barca
qui sut tenir en haleine les romains. C’est seulement en -242 que rome se
décida à construire à nouveau une flotte puissante, qui vainquit en -241 la flotte
carthaginoise dans les parages de l’ouest sicilien, aux îles Aegates. Carthage
se résolut alors à demander la paix. Les termes du traité furent négociés par
le consul romain C. Lutatius Catulus et, du côté carthaginois, par Hamilcar
Barca. Les Carthaginois devaient abandonner la Sicile et les îles éoliennes
(ou Lipari) ; ils ne manifesteraient aucune hostilité envers Hiéron et les alliés
de rome ; ils verseraient une indemnité de guerre de 2200 talents euboïques,
payable en vingt ans. Mais ce projet ne fut pas approuvé par le peuple romain
qui aggrava les clauses financières : le délai de l’indemnité était réduit à 10 ans,
et Carthage devait payer immédiatement 1000 talents supplémentaires.

La deuxième guerre punique


ou la guerre d’Hannibal (-218/-202)
La métropole africaine fut évincée de Sicile en -241. Elle ne fut pourtant pas au
bout de ses souffrances puisque la fin des hostilités l’avait mise aux prises avec
des mercenaires intransigeants et indisciplinés qui réclamaient leur solde au
moment où, épuisées par les dépenses d’un très long conflit, les caisses de l’Etat
étaient vides. dans la narration de Polybe, ce ne fut certainement pas la seule
cause de la crise, car les Carthaginois traitaient durement les peuples de Libye.
Différents Si nous avons tenu à rappeler brièvement cet épisode sanglant de l’histoire de
mouvements la métropole africaine, c’est juste pour souligner le rôle déterminant qu’avait
de la
deuxième
joué Hamilcar Barca qui parvint à mater l’insurrection. Le général s’était déjà
guerre illustré durant les dernières années du premier conflit contre rome et ce en
punique dépit des moyens insuffisants mis à sa disposition par l’Etat carthaginois.

201
Nous avons plusieurs portraits du héros carthaginois, les plus connus viennent de Naples, de Volubilis ( attribué aussi à Juba II ?)
ou de Paris ; mais on ne lui connaît qu’une seule histoire. Tite Live dressa de lui un portrait élogieux quand il était jeune : « C’était,
pensaient les vieux soldats, Hamilcar jeune qui leur était rendu ; ils voyaient en lui même vigueur dans la physionomie, même énergie
dans le regard, même air, mêmes traits (21.4.2) ». Le portrait livien met en évidence les qualités exceptionnelles de l’officier tout à
fait à la mesure du défi qu’il s’était imposé. Ce guerrier, initié au maniement des armes dès l’âge de 9 ans, lorsqu’il accompagna son
père Hamilcar en Espagne, est le seul stratège du temps qui ait été capable d’élaborer une expédition qui, par les difficultés des trajets
empruntés, égalait celle qu’Alexandre avait conduite en Orient : faire franchir les Pyrénées et les Alpes à une armée hétéroclite d’environ
90 000 fantassins, 12 000 cavaliers et 37 éléphants pour atteindre dans un premier temps la plaine du Pô où se trouvaient ses alliés
celtes. Pour y parvenir, il s’était assuré les services de guides indigènes, mais cela n’empêcha pas la perte de plus de la moitié de son
armée. Dès -218, Hannibal alla de victoire en victoire, d’abord contre Scipion aux abords du Tessin puis contre Longus sur les bords de
la Trébie, puis au Lac Trasimène... Mais la plus impressionnante de ses victoires fut la bataille de Cannes dans l’été -216. Le général
carthaginois commit l’erreur de ne pas essayer de prendre Rome et de seulement déployer une intense activité diplomatique dans le sud
de l’Italie, en particulier avec Capoue, où il se fit particulièrement enjôleur, avec Philippe V de Macédoine, avec le tyran de Syracuse,
Hieronymos… Les Romains comprirent qu’il fallait exporter la guerre d’abord en Espagne, vers -208/-207 puis en Afrique dès -204.
En -202, Hannibal fut défait à Zama ; quelques années après, il quitta Carthage pour se réfugier à Tyr puis en Bithynie où, poursuivi
par les Romains, il se donna la mort en -183, à l’âge de 63 ans (sa).

202
La bataille de Sagonte, tableau de Francisco Domingo Marques représentant le dernier jour de Sagonte
en -219 (Último día de Sagunto).

La guerre inexpiable offrit aussi l’occasion à rome de mettre la main sur


la Sardaigne, alléguant que l’île ne dépendait plus de Carthage. La perte
des deux îles avait porté un coup dur à l’économie carthaginoise. Les traités
conclus auparavant entre rome et Carthage garantissaient aux négociants
étrangers le droit d’accéder aux ports puniques de l’île tout en bénéficiant
des mêmes droits que les citoyens carthaginois. Cette liberté reflète en vérité
l’importance de la Sicile dans la stratégie commerciale punique. Carthage
cherchait à se réserver une issue sur le monde extérieur. Les produits achetés
en Sicile étaient écoulés par la suite dans des zones placées sous le contrôle
strict de Carthage et interdites aux commerçants étrangers.
Peu avant le déclenchement de la deuxième guerre punique, en -218, les récits
des auteurs anciens incitent à croire que la scène politique carthaginoise
était dominée par deux figures marquantes. d’un côté, Hamilcar Barca était
à la tête du parti qui s’appuyait sur le peuple. dans leur tentative de faire
endosser la responsabilité de la deuxième guerre punique aux Barcides, les
auteurs anciens insistent sur son désir effréné de vengeance contre rome
qu’il transmettra d’ailleurs à son fils Hannibal. A la tête du parti adverse,
l’aristocrate Hannon voulait éviter à Carthage une politique aventureuse qui
finirait, pour reprendre les propos que lui attribue Tite Live dans un discours
fictif, par conduire Carthage à sa perte. A en croire Polybe, la voix du
peuple était devenue prépondérante. Carthage devait compenser ses pertes
à un moment où les caisses de l’Etat étaient vides. A cela s’ajoutait la lourde
indemnité à payer aux vainqueurs.
on a vu que l’Espagne et ses richesses avaient suscité l’intérêt des Carthaginois
d’autant plus que la région, ayant connu une présence phénicienne très
ancienne, leur était d’une manière ou d’une autre, familière. un événement
semblable à celui de Messine déclencha cette seconde guerre, dite aussi guerre
d’Hannibal. Hannibal n’avait que vingt ans quand il succéda à Hasdrubal.
Il consacra les deux premières années de son commandement à étendre
l’influence de Carthage dans la péninsule ibérique en menant des campagnes

203
contre les olcades, les Vaccéens du duro et enfin contre les Carpétans du
Tage. La politique de plus en plus entreprenante du général ne tarda pas à
susciter les craintes de rome.
C’est dans ce contexte qu’éclata l’affaire de Sagonte. La ville était la dernière
cité indépendante du sud de l’Ibérie. Le chef barcide considérait que Sagonte,
comptant sur le soutien de rome, avait agressé ses alliés torbolètes qu’il décida
de soutenir. on doit rappeler que les romains, alors menacés par les Gaulois,
avaient négocié vers -226/- 225 un traité avec Carthage. Etant alors dans une
position de faiblesse, rome avait accepté que l’accord interdît aux Carthaginois
d’intervenir militairement au nord de L’Ebre. La limite fixée reflèterait aussi
la hantise de certains alliés de rome, en l’occurrence Massalia (Marseille) qui
entretenait d’étroites relations avec les colonies phocéennes d’Espagne. quant
à Sagonte, ville située au sud de L’Ebre, à en croire Polybe, elle était l’alliée
de rome avant même qu’Hannibal ne reçoive le commandement en Espagne.
de là est né le débat qui a fait couler beaucoup d’encre depuis l’Antiquité
sur les responsabilités de la deuxième guerre entre rome et Carthage. on
a entre autre proposé de revoir la chronologie du traité : c’est pourquoi les
dates proposées oscillent entre -231 et -221. Pour Polybe, en s’attaquant à
Sagonte, les Carthaginois enfreignaient à la fois le traité conclu avec Lutatius
qui stipulait que chacune des deux parties s’abstiendrait de s’en prendre aux
alliés de l’autre, et la convention signée par Hasdrubal par laquelle ils s’étaient
engagés à ne pas porter leurs armes au-delà de l’Iber.
Polybe aurait-il commis une confusion en plaçant Sagonte au nord de
l’Ebre ? Peut-on penser que l’Iber de Polybe désignerait non pas l’Ebre mais
le Jucar ? L’auteur grec note que pour ses contemporains, la première cause
(de la guerre) fut le siège de Sagonte et la seconde le franchissement par ces
mêmes Carthaginois du fleuve que les gens du pays appelaient Iber. Polybe

204
la bataille de cannes, de l’orfèvre etienne delaune (XVie siècle)
Ce bouclier, en acier recouvert d’or et d’argent, fabriqué pour le roi de France, Henry II, illustre la
victoire d’Hannibal à Cannes en -216.
En dépit de ses succès retentissants, le Barcide n’entreprit pas le siège de Rome afin de la soumettre.
L’armée carthaginoise aurait sans doute été incapable de le faire. Rien ne nous empêche aussi de
penser que le général ne cherchait pas à anéantir la grande rivale de Carthage. Aspirait-il tout au
plus à instaurer un nouvel ordre méditerranéen ? Carthage aurait alors obtenu gain de cause en
récupérant ses vieilles possessions : la Sicile, la Sardaigne et la Corse. Evoquant les ambitions du
général, Tite Live parle en effet du désir d’Hannibal qui, en engageant la guerre, voulait maintenir
la dignitas de sa patrie et acquérir l’hégémonie.

205
fait la distinction entre les causes et les commencements des faits : pour lui,
la haine implacable que vouaient les Barcides aux romains est la vraie raison
du conflit. A sa suite, le thème est devenu un topos largement usité par nos
sources, qui faisait endosser la responsabilité du conflit aux Carthaginois.
Les pourparlers entre les deux parties échouèrent. Les romains dépêchèrent
auprès du général carthaginois une délégation qu’il refusa d’accueillir. rome
décida d’envoyer une députation à Carthage qui fut cette fois reçue par un
sénat acquis à la cause du général barcide. A en croire Tite Live, l’aristocrate
Hannon était le seul à parler en faveur du maintien des traités conclus. Notons
que, sur ce point, la version de l’auteur latin diverge de celle de Polybe qui
rapporte que l’ambassade romaine fut envoyée en Espagne où elle fut reçue
par Hannibal puis qu’elle se rendit en Afrique avant le siège de Sagonte.
dans la version de dion Cassius qui recoupe celle de Tite Live, Hannon prit
la parole lors de la visite de la délégation romaine et aurait même conseillé de
répondre favorablement aux exigences des romains.
Après un siège de plusieurs mois Sagonte tomba entre les mains des
Carthaginois. une délégation romaine se rendit à Carthage mais l’affrontement
devint inévitable. L’armée rassemblée par le chef barcide comptait, selon les
spécialistes, 102 000 soldats dont 90 000 fantassins et 12 000 cavaliers. de
plus, Hannibal avait à sa disposition 37 éléphants. Le général carthaginois
décida de porter la guerre vers l’Italie, s’engageant dans un périple qui,
de l’Antiquité à nos jours, suscita un puissant intérêt. La voie terrestre
s’expliquerait par l’infériorité navale des forces puniques. Après la traversée
du rhône, Hannibal, afin d’éviter la grande alliée de rome, Massalia et les
deux légions romaines commandées par P. Cornélius Scipion, choisit de
traverser la montagne en courant le risque de buter sur les tribus ligures. Il
franchit les Alpes par le col du Clapier et arriva à Turin. Le général barcide
remporta ensuite une série de victoires éclair : la première eut lieu au Tessin
en -218 ; lors de la seconde, il battit l’armée commandée par le deuxième
consul T. Sempronius Longus à la Trébie ; en -217, il vainquit ses ennemis
à Trasimène. de leur côté, les romains en s’installant à Sagonte, parvinrent
à couper Hannibal de ses bases espagnoles. Le général barcide remporta en
-216 une autre victoire plus éclatante encore, à Cannes.
La guerre s’étendit pour toucher d’autres contrées, comme la Sicile et
l’Espagne. Hannibal était de plus en plus isolé à l’extrême sud de l’Italie.
L’affrontement avait commencé à prendre un tout autre tournant. En
remportant une série de victoires en Sicile, en Italie et en Espagne, rome
parvint à respirer. Elle décida de transférer le terrain de la bataille en Afrique
sous le commandement de P. Scipion en -204. Le roi africain Massinissa, lésé
par ses anciens alliés Carthaginois qui s’allièrent à son ennemi Syphax, lui fut
d’un très précieux secours. Contraint par la menace qui pesait sur Carthage,
Hannibal dut quitter l’Italie. L’engagement final qui eut lieu à Zama se solda
par la défaite de Carthage.
durant les années qui suivirent, Hannibal tenta de réorganiser les institutions
et les finances de l’Etat. Ses rivaux, tenant à leurs privilèges, l’accusèrent
auprès de leurs amis romains de préparer une autre guerre contre rome en
s’alliant à Antiochos III. Hannibal dut s’enfuir de Cercina en direction de Tyr
puis vers la Syrie avant d’arriver en Asie mineure où il se suicida vers -183/-
182.

206
la Bataille de Zama, tapisserie de Jules romain 1688-1690
Le traité qui mit fin à la seconde guerre punique stipulait que Carthage conservait son territoire africain à l’exception des terres ayant
appartenu à l’allié de Rome, Massinissa. Elle devait renoncer à ses forces militaires (éléphants et flotte de guerre puisqu’elle ne pouvait plus
disposer de plus de dix vaisseaux) et fut aussi contrainte à payer une indemnité de guerre de 10 000 talents sur 50 ans. La clause la plus
dangereuse et dont les répercussions ne tardèrent pas à se manifester fut néanmoins celle qui obligeait Carthage à n’entreprendre aucune guerre
sans l’aval de Rome.

La troisième guerre punique


et la fin de Carthage (-149/-146).
Après Zama, le territoire de Carthage fut en proie aux empiétements successifs
du roi Massinissa. Les délégations envoyées par Carthage pour se plaindre
auprès des romains qui s’étaient attribués depuis la fin du deuxième conflit
le rôle d’arbitre dans les différends opposant les deux parties, n’obtenaient
jamais gain de cause : rome se contentait d’envoyer des commissions qui
étaient de connivence avec le roi.
Les témoignages archéologiques montrent une certaine prospérité de la ville
après la deuxième guerre punique, ce qui suscita la crainte dans les cercles
romains les plus intransigeants qui voulaient anéantir la cité rivale, d’autant
plus que le paiement de l’indemnité de guerre touchait en -151 à sa fin. depuis
sa visite en Afrique en -153, Caton n’avait cessé de marteler l’idée qu’il fallait
anéantir Carthage. L’occasion se présenta en -150, après le versement de
la dernière annuité de l’indemnité de guerre et peu après la mort de Caton.
Excédée par les empiètements de Massinissa, lasse du silence de rome,

207
Carthage mena une expédition contre les Numides, violant, aux yeux des
romains, l’accord conclu en -201. rome commença par préparer la guerre
en mobilisant des troupes en Sicile. Pour éviter la guerre, les Carthaginois
se soumirent à la fides des romains et livrèrent 300 otages. Mais la décision
de détruire Carthage était déjà prise. dès -149, utique devint le quartier
général de l’armée romaine. Les romains exigèrent des Carthaginois de
livrer leurs armes (armures, artillerie, éléphants…) et, pour faire échouer les
négociations, firent une dernière sommation. Appien (Punica 86-87) fait dire
à Censorinus qui s’adressait aux ambassadeurs Carthaginois : « Soumettez-
vous courageusement à la dernière injonction du sénat. faites-nous le plaisir
d’évacuer Carthage ». Les habitants de la ville étaient libres de vivre suivant
leurs lois mais à condition de s’installer à une distance de la mer de 80 stades.
Les Carthaginois refusèrent cette fois-ci d’obtempérer. dépourvus de presque
tout, ils décidèrent de résister, enrôlèrent des esclaves et firent fabriquer
fiévreusement des armes. A la surprise de tous, la ville seule et désarmée
résista pendant trois ans.
Le site de Carthage, son système défensif, l’organisation de ses ports se
révélèrent très efficaces. A l’opposé, le commandement romain était médiocre
et il fallut l’avènement de Scipion Emilien qui sut profiter du seul point faible
de la muraille côtière de la ville, du côté des ports : c’est de là que partit
en -146 l’assaut final qui conduisit à la prise de la citadelle de Byrsa et à la
destruction totale de la ville.

chute de carthage
enluminure-début-XVie-siècle

Nous devons à Appien, historien grec et natif d’Alexandrie, contemporain de la dynastie des empereurs Antonins
(98-192), un récit des derniers jours de Carthage punique, après sa prise par Scipion : « (Après la prise des ports
carthaginois)… le but principal de Scipion était Byrsa. C’était la partie la mieux fortifiée de la ville, où la plupart
des habitants avaient cherché refuge… Partout ce n’étaient que gémissement, lamentations, cris et souffrances de toute
sorte… Six jours et six nuits passèrent à ces horreurs… Carthage une fois détruite de fond en comble, Scipion accorda
à ses soldats quelques jours de pillage, sauf pour l’or, l’argent ou les offrandes aux dieux… Le Sénat romain envoya à
Carthage dix de ses membres les plus distingués… Ils décidèrent que si quelque chose restait encore de la ville, Scipion
devait le détruire de fond en comble, et que personne n’aurait le droit de vivre là. Leurs imprécations visaient surtout
Byrsa, et quiconque viendrait à s’y établir (Appien, Libyca 8.128-134) » (sa).

208
209
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213
Plan de Carthage romaine. Adaptation Wided Arfaoui

214
LIVrE dEuxIèME

CArTHAGE roMAINE
on ne peut trouver mieux que cet éloge de Carthage dû à Salvien de Marseille :
je ne parcourrai pas toutes les localités, je ne débattrai pas le cas de toutes les villes…
Je me contente d’une seule cité, la première et comme la mère de toutes les villes en ce
pays qui fut toujours la rivale naturelle des collines de Rome, jadis par les armes et la
vaillance, ensuite par la splendeur et la dignité, je veux dire Carthage… telle une Rome
du monde africain (in Africano orbe quasi romam) : seule, elle me suffit comme
exemple et comme témoignage parce qu’elle avait complètement en elle tous les éléments
qui gèrent ou gouvernent la discipline de l’Etat. Là en effet tous les ornements des services
publics, les écoles des arts libéraux, les classes des philosophes, bref tous les gymnases de
la parole et des usages, là aussi les troupes des soldats et les autorités dirigeant l’armée,
là la fonction du proconsul, juge et gouverneur quotidien, proconsul par son nom, mais
consul par la puissance qu’il détient … (Du gouvernement de Dieu, 7.66-68, rédigé
vers 440)» (sa).

215
au seigneur à Baal
Hamon, vœu qu’ont voué
les Baali (notables) de
Wll’s (Ellès) l’année
de sMlt et l’année
Ml’sKlM, tu les a bénis,
tu as entendu leur appel.
Cette inscription gravée
en néopunique constitue
une dédicace collective
adressée au dieu Baal par
les notables d’Ellès, ville
du haut Tell tunisien). La
date est indiquée par les
deux magistrats (SMLT et
ML’SKLM) qui portent des
noms libyques.
Décor : signe de Tanit
prolongé de grappes de
raisin, signe d’abondance et
fécondité, caducées et buste
dans une niche.
Milieu du IIe siècle-fin du Ier
siècle avant J.-C (MG).

216
CArTHAGE roMAINE
dANS LES TExTES ANCIENS :
BILAN CrITIquE
Par Michèle coltelloni-trannoy

L e paysage de la Carthage romaine que dessinent les sources littéraires est


bien différent de celui que nous avons observé pour la Carthage punique.
d’abord en ce qui concerne les sujets abordés : l’histoire politique et militaire
y occupe une place restreinte parce que Carthage n’est plus un centre de
décision indépendant, mais une colonie romaine de l’Empire et que l’histoire
de la province est globalement paisible. Toutefois, des événements importants
y ont pris place et, pour y avoir accès, il faut se tourner, sauf exception (le
cas d’Aurelius Victor, IVe siècle), vers les historiens extérieurs à l’Afrique, de
langue latine ou de langue grecque. Pour ce qui est des écrivains africains,
nombreux à l’époque impériale, ils privilégient la vie quotidienne du petit
peuple ou des élites : ils proposent un tableau vivant et coloré d’une grande
ville provinciale (mœurs, religion, culture, urbanisme), ce dont nous sommes
dépourvus pour l’époque antérieure. Enfin, une nouveauté majeure se donne
à voir dans ce patrimoine très riche : l’émergence d’une littérature chrétienne
dès le IIe siècle, dont le poids ne cesse de s’affirmer avec l’extension du
christianisme au point de fournir bien plus de noms illustres que la littérature
païenne. remarquons aussi que la production africaine adopte d’emblée le
latin comme support d’expression tandis que l’usage des langues autochtones
est cantonné à l’oralité ou à l’épigraphie, surtout privée, parfois aussi
monumentale au début de l’Empire pour ce qui est de l’écriture néopunique.
Le grec n’y occupe lui-même qu’une place résiduelle malgré la présence d’une
forte communauté hellénophone et en dépit du prestige, toujours puissant, de
la culture grecque. Apulée est capable de prononcer des discours d’apparat
en grec (Florides 9, 29), hélas non conservés ; Tertullien précise que le rhéteur
Phosphorus était un latinus (Contre les Valentiniens 8), ce qui suggère que
d’autres maîtres de rhétorique professaient en grec ; enfin si le grec a perdu
du terrain à partir du IIIe siècle, son apprentissage se maintient dans les écoles
jusqu’à l’époque d’Augustin qui avoue n’y avoir pris aucun plaisir (Confessions
1.20 et 24).
Le premier siècle de la province romaine, à l’époque républicaine, n’a suscité
qu’un faible intérêt de la part des auteurs classiques, y compris les Africains.
Tertullien n’y consacre que quelques lignes (Sur le manteau 4), alors même
que des faits importants s’y déroulèrent. L’organisation de la province et
les dispositions foncières qui l’ont accompagnée font l’objet de mentions
dispersées chez Cicéron, Strabon, Plutarque, Appien, Aurelius Victor. La
colonisation gracchienne est mieux documentée, mais toujours de manière

217
fragmentée, tandis que Cornelius Nepos nous informe sur la loi Apuleia qui Les frères
donnait des lots de terre aux vétérans de Marius en Afrique localisés dans Gracques
Tiberius
la vallée du Bagradas (Mejerda), en Numidie. L’expédition de Pompée en et Caius,
Afrique et en Numidie où il pourchassa les marianistes et qui lui valut le par Eugène
triomphe et le surnom de Magnus (Grand) est relatée par Pline l’Ancien et Guillaume
Plutarque. (XIXe siècle).

Il faut attendre le conflit entre César et les Pompéiens pour trouver la première
source majeure de l’époque romaine. Le traité rédigé par un lieutenant de
César, La Guerre d’Afrique, non seulement rend compte des grandes phases du
conflit (entre octobre et avril 46), mais fournit aussi de multiples informations

La mort de Caius Gracchus illustrée


par Félix Auvray (1830), huile sur
toile (37.7 x 53.4 cm).
Valenciennes, musée des Beaux-Arts .

Sous sa présidence, la commission


triumvirale chargée de la réforme
agraire, propose, en -122, le lotissement
des terres publiques en Afrique au
profit des Romains pauvres et des alliés
Italiens.

218
Buste présumé de Jules César.
En conflit avec le Sénat dès le milieu du Ier siècle avant J.-C., César avait des ambitions en Afrique dont
l’importance découlait de ses blés et de sa proximité de l’Italie. C’est lui qui a décidé de reconstruire Carthage.
©Musée départemental de l’Arles antique.

219
auguste (-27/14)
EL-Jem (Thysdrus) Musée national du Bardo.
Le fondateur de l’Empire a poursuivi la politique de César, son père adoptif, en Afrique en encourageant la colonisation des
terres vacantes, en particulier à l’intérieur du pays.

sur les villes, les villages, l’économie de l’Afrique, la présence des Italiens
(commerçants, banquiers et propriétaires fonciers) dont les plus importants
étaient regroupés en associations privées (conuentus) à utique, Thapsus,
Hadrumète, Lepcis Magna : le cas du chevalier Herennius est bien connu grâce
à son ami Cicéron (II Verrines I.5.14). En outre, le poète Lucain (sous Néron)
peint une vaste fresque de cette guerre civile, La Pharsale, très favorable à
son héros Caton et pourvue de pages très suggestives, presque surnaturelles,
sur le désert africain. La période triumvirale - fort confuse il est vrai - et en
particulier le gouvernement des deux Afriques réunies par Lépide (-40/-36),

220
en dépit de leur importance pour l’histoire du territoire provincial, n’ont pas
mobilisé l’intérêt des auteurs anciens ; la documentation épigraphique pallie,
sans les remplacer, les lacunes littéraires.
Les écrivains qui ont évoqué la fondation augustéenne de Carthage ne sont
pas davantage africains : ils viennent d’Italie (Virgile, Tite-Live, Pomponius
Méla) ou du monde grec (Strabon, Appien). Aucun ne fit le voyage jusqu’à
la nouvelle ville où Auguste avait ouvert des chantiers colossaux sur la colline
de Byrsa, destinés à donner au site un urbanisme prestigieux. Le poète Virgile
est assurément celui qui diffusa avec le plus d’éclat l’idéologie augustéenne
dans son épopée intitulée l’Enéide, où énée est le héros préfigurant Auguste et
la Carthage de didon la ville appelée à un destin illustre à l’époque impériale
plus encore qu’à l’époque punique. Tite-Live ne nous est pas d’une grande aide
puisque les derniers livres de son Histoire de Rome, où il abordait la
Vespasien (69-79)
colonisation gracchienne (Periocha 60) puis sans doute les fondations
Hammam Darragi
(Bulla regia)
coloniales de César et d’Auguste, sont perdus. Ni Strabon ni même
Pline l’ancien, pourtant procurateur de Byzacène et qui dut visiter
Musée national du Bardo
Carthage, ne prennent la peine de s’attarder sur elle. La formule
Avant de devenir empereur,
Vespasien fut proconsul de Pomponius Méla (1.7.34), un géographe de l’époque tibérienne,
d’Afrique vers 60-62. Il résume assez clairement le sentiment général : « elle est encore
connaissant donc bien la aujourd’hui plus célèbre par la ruine de sa puissance passée que par
province et sa capitale, la splendeur de son état présent ».
Carthage.
Pour les périodes ultérieures, il faut à nouveau se tourner vers des
sources en majorité extérieures à l’Afrique. Si le début
de l’Empire n’est pas marqué par de grands
bouleversements, plusieurs épisodes n’en
sont pas moins intéressants, à Carthage
et dans la province. Tacite consacre
de nombreuses pages à la révolte de
Tacfarinas entre 17 et 24 (Annales 2-4),
puis s’attarde sur une affaire confuse,
en pleine guerre civile entre Vitellius
et Vespasien, début 70, qui aboutit au
meurtre du proconsul Pison par le légat
de la IIIe légion Auguste (Histoires 4.49-
50), tandis que l’épisode de la sécession
du légat Clodius Macer en 68 est surtout
connu par Plutarque (Galba 13 et 15).
du IIIe siècle au début du Ve, une série
d’événements graves attire davantage l’attention
des commentateurs et nous avons en particulier la
chance d’avoir en Augustin un témoin attentif de
son temps. La révolte de Thysdrus en 238 contre
le procurateur d’Afrique eut pour conséquence
la proclamation à l’Empire de Gordien, alors
proconsul d’Afrique. L’affaire nous est connue
par Hérodien, un historien grec contemporain des
faits, dont le récit (7.4-9) détaille les événements
qui se déroulèrent tant à rome qu’à Carthage :
celle-ci fut investie par la IIIe légion Auguste dont

221
le légat, Capellianus, était resté fidèle à l’empereur Maximinus et qui ravagea
la ville, dévastant les temples et saisissant les biens des riches Carthaginois
soupçonnés de collusion avec les Gordiens, avant de livrer les campagnes
au pillage. L’année 311 voit Carthage subir à nouveau des violences relatées
par Aurelius Victor (Sur les Césars 40), historien africain du IVe siècle, et
par Zosime (2.12-14), du fait des représailles engagées par Maxence contre
l’usurpateur L. domitius Alexander et ses partisans, nombreux en Afrique.
Constantin, qui bat Maxence à rome, au pont Milvius, fait ensuite porter
sa tête à Carthage, ce que l’on sait par l’un de ses panégyristes (Nazarius,
Panégyrique de Constantin 32). Puis la révolte du comte d’Afrique Gildon (395-
398), qui choisit de se rallier à l’empereur d’orient Arcadius, est connue
par Claudien et par orose : le premier est un poète latin païen (370-408), le
second un prêtre espagnol, qui a pu réunir des témoignages directs durant
le temps qu’il passa auprès d’Augustin, entre 414 et 417. un bref épisode
prend place au cours de ces années troublées : l’entreprise d’un autre comte
d’Afrique, Heraclianus, en 413, ayant pour projet de chasser Alaric d’Italie,
et son échec, sont relatés par Zosime et orose, auxquels il faut y ajouter les
évocations d’Augustin dans sa correspondance. Pendant les années tragiques
qui suivent le sac de rome en 410, on assiste par les yeux d’Augustin à l’afflux
des réfugiés italiens fuyant les violences des Goths : les premiers arrivés
sont les membres des élites romaines qui possédaient en Afrique de vastes
domaines ; ils trouvent ainsi à Carthage et dans la province la sécurité que
l’Italie (et les provinces européennes) avait perdue. C’est le cas notamment
du couple de patriciens, Mélanie et Pinien, qui séjournent pendant sept ans
à Thagaste où ils mettent en pratique leur idéal monastique et pratiquent un
évergétisme chrétien, avant de gagner Jérusalem.
La correspondance très abondante d’Augustin livre de nombreux détails sur
ces années sombres comme sur les années antérieures. Mentionnons enfin
le Code Théodosien, ce recueil de constitutions impériales élaboré sur ordre
de l’empereur Théodose II (achevé en 438), qui contient de nombreux
documents juridiques (depuis Constantin) ayant trait à des situations dont la
plupart, d’intérêt général, s’appliquent donc aussi aux provinces africaines,
mais certaines sont propres à l’Afrique (Codex Theodosianus 2009).
Si l’on veut avoir une documentation un peu plus nourrie sur la ville de Carthage
elle-même, il est indispensable de se tourner vers les sources africaines, aussi
bien chrétiennes que païennes : beaucoup d’entre elles fournissent de multiples
détails sur la société africaine, notamment carthaginoise, et parfois même leur
sujet principal a trait à ces realia. Les premiers grands noms de la littérature
africaine surgissent au IIe siècle, le païen Apulée (123-170) et le chrétien
Tertullien (150-220), au moment où s’affirment à la fois la prospérité de la
province d’Afrique et la primauté incontestable de sa capitale sur d’autres
grandes villes africaines (utique, Lepcis Magna, Caesarea de Maurétanie). La
production littéraire de haut niveau va donc de pair avec l’enrichissement
de la société africaine et une large adoption des normes de culture et des
modes de vie latins. Mais, tout comme l’économie et la botanique, elle ne
saurait s’expliquer par la « génération spontanée » : une longue période de
maturation, au cours de l’époque républicaine, fut nécessaire pour stabiliser
une société qu’avaient bouleversée la chute de la Carthage punique et la
domination romaine, suivies au début du principat par l’installation de
quelques milliers de colons venus d’Italie ou d’ailleurs. Apulée évoque lui-

222
Le sac de
Rome par les
Wisigoths en
410, d’après
Joseph-Noël
Sylvestre,
1890.

223
même les rhéteurs qui l’ont précédé,
et les épitaphes métriques attribuées
à la fin de la république et au début
de l’Empire témoignent aussi de la
diffusion de la culture latine à haute
époque (Audollent 1901, p. 708-
709). Certains écrivains africains
sont parfois originaires de la capitale
elle-même (Tertullien, Cyprien),
d’autres furent amenés à y séjourner
souvent (Augustin) ou même à s’y
établir (Apulée, peut-être Martianus
Capella au début du Ve siècle) : ils
sont donc des témoins de première
main, redonnant vie aux vestiges
monumentaux du site actuel, souvent
très altérés par le temps.
Parmi les auteurs païens, il faut donc
nommer au premier chef Apulée, qui
s’est installé à Carthage après avoir
tertullien (150/170-222), gravure.
passé son enfance et son adolescence
Natif de Carthage ou de ses proches banlieues, Tertullien à Madaure. de famille aisée, « mi-
consacra sa carrière d’avocat à défendre le christianisme. numide – mi-gétule » (Apologie 24.1) et
Par ses nombreux écrits, il reste le témoin privilégié du
parfaitement insérée dans le système
christianisme de son époque, en particulier en Afrique.
romain (son père est décurion), il
suit l’éducation des jeunes notables :
d’abord dans une école de Madaure,
puis à Carthage - comme de
nombreux étudiants africains, tel Augustin originaire de Thagaste - où il
achève sa formation en rhétorique avant d’effectuer un voyage en Grèce, en
Asie et en Italie, et de revenir se fixer définitivement à Carthage. La ville
comportait en effet de nombreuses écoles, certaines accueillant les enfants,
d’autres qualifiées pour former les étudiants venus de la province et des
territoires voisins, mais leur localisation n’est pas connue. À l’époque tardive
(ou peut-être vandale), le grammairien païen Martianus Capella, originaire
de Madaure mais qui exerçait sa profession d’avocat à Carthage, est lui aussi
un « produit » de la culture classique inculquée dans les écoles africaines : son
traité, intitulé Les Noces de Mercure et de Philologie, est une allégorie philosophique
des connaissances de son temps, dont la résonance fut particulièrement forte
au Moyen Âge.
Les sources chrétiennes, bien plus nombreuses et plus diverses, attestent le
dynamisme des communautés chrétiennes en Afrique et donnent aussi une
bonne idée des innovations propres à cette littérature. un premier groupe
d’écrits apparaît à la fin du IIe siècle, en relation avec les persécutions - les actes
des martyrs et les Passions - qui relève de l’hagiographie, le genre littéraire
chrétien le plus ancien en langue latine. Les Actes des martyrs Scillitains
(sous Commode), ceux de Perpétue, de félicité et de leurs compagnons (sous
Septime Sévère) en sont les premiers exemples. Ils nous informent sur le
déroulé des procès, dont le premier se tient devant le proconsul à Carthage,
le second devant un procurateur à Thuburbo Minus ; les exécutions ont lieu

224
saint augustin (354-430), fresque du Vie siècle, palais latran, rome.
Natif de Thagaste (Souk Ahras, en Algérie) où il a été évêque, Saint Augustin est une grande figure du christianisme. Sa grande renommée
vient surtout de son exploit face à la doctrine donatiste lors de la conférence de Carthage de 411.

225
dans l’amphithéâtre de Carthage. En outre, Perpétue a rédigé un document
exceptionnel dont l’authenticité n’est plus contestée, une sorte de journal
dans lequel elle consigne les songes qui lui sont venus avant son martyre ;
l’introduction et le final sont d’un auteur anonyme. L’intérêt de ces documents
précoces tient au fait qu’ils sont encore dépourvus du merveilleux qui se mêle
aux faits historiques dans les Passions postérieures. Le Calendrier de Carthage
qui nous est parvenu dans une version tardive (VIe siècle), mais qui connut
plusieurs étapes d’élaboration, fournit la liste des martyrs célébrés par l’église
africaine depuis les persécutions.
une deuxième catégorie de sources naît avec le christianisme : il s’agit des
comptes rendus des conciles (36 en Afrique du Nord à partir du IIIe siècle) qui
réunissaient, souvent à Carthage même, les évêques de la province d’Afrique
ou de toutes les provinces africaines sur des sujets d’ecclésiologie, de doctrine,
de justice ou de morale. Cette source nous permet aussi de dresser la carte
des évêchés, d’examiner la diffusion du christianisme et l’impact de la crise
donatiste.
Les écrivains forment la troisième catégorie de nos sources
chrétiennes, et l’on compte parmi eux de grands lettrés.
Tertullien et Cyprien, tous deux Carthaginois, ont marqué
reliquaire de saint le IIIe siècle par leur engagement et par la qualité de leurs
augustin, Haidra, œuvres. Tertullien, qui se convertit en 193, est un polémiste-
Musée du Bardo né, le premier auteur chrétien à utiliser la langue latine pour
Devenu évêque de Carthage en
défendre la nouvelle religion (l’Apologie) en se fondant sur des
249, Saint Cyprien s’impose,
de facto, comme primat de notions juridiques autant que sur des notions philosophiques
l’église d’Afrique. Il échappa et morales : il donna au christianisme latin ses premières armes
à la persécution de l’empereur conceptuelles, contribuant à le libérer de l’accusation de religion
Dèce mais il ne put éviter d’esclaves et de pauvres. Ses traités portent sur de nombreux
celle de Valérien. Exilé dans
sujets relatifs aux mœurs (le mariage, la chasteté, le jeûne, les
un premier temps à Curubis
(Korba, dans le Cap Bon), il femmes, les spectacles) et à des questions de théologie : il est,
fut décapité à Carthage en 258. en quelque sorte, l’«inventeur» du concept de Trinité. Mais son
Pour beaucoup, il est l’un des adhésion à la secte des montanistes l’amena à évoluer vers un
plus célèbres martyrs (sa). christianisme rigoriste et à être rangé au nombre des hérétiques,
ce qui ne l’empêcha pas d’avoir une
grande influence dans le milieu
chrétien africain, en particulier sur
son contemporain, Minucius felix,
et sur son successeur Cyprien. Ce
dernier, issu de l’une des grandes
familles de Carthage, devient évêque
de sa ville en 249. Il eut à affronter
plusieurs hérésies ainsi que les deux
premières persécutions, celles de
dèce et de Valérien, dont ses traités
et sa correspondance témoignent
bien ; on dispose également à son
sujet d’une biographie, rédigée par
l’un de ses familiers, le diacre Pontius,
et des Actes de sa Passion. Après
avoir été décapité en 258 pendant la
persécution de Valérien, il fut enseveli

226
septime sévère
(193/211)
Chouhoud el-Batil
Musée national du
Bardo.
Cet empereur d’origine
africaine est né en
145 à lepcis Magna
(Lebda, en Libye) ;
il couvrit l’Afrique de
multiples bienfaits,
en particulier sa ville
natale, Carthage et
Utique auxquelles il
accorda le droit italique.

227
près du rivage, à un endroit où
fut par la suite érigée la basilique
Saint Cyprien. Sa théologie s’est
particulièrement concentrée sur
les questions du baptême et de
l’unité de l’église.
Le IVe siècle est bien entendu
marqué par Augustin (354-430)
dont la vie est riche d’événements
personnels et historiques majeurs
et dont l’œuvre surabondante
donne bien l’idée de son
ampleur intellectuelle. Il est une
source incontournable pour le
manichéisme dont il fut l’adepte
jusqu’à sa conversion en 386, en
Italie, où l’influence d’Ambroise
de Milan fut déterminante. de
retour en Afrique, il est élu
évêque d’Hippone, mais ses liens
d’amitié avec Aurelius, évêque
de Carthage de 390 à 430, et le
plaisir qu’il avait à retrouver la apulée (vers 123-175), détail du
métropole (où il avait étudié et frontispice de Bohn’s libraries 1902.
passé de nombreuses années de sa
jeunesse) expliquent les fréquents Né à Madaure (Algérie), Apulée voyagea beaucoup
avant de s’installer à Carthage. Nous lui devons
séjours qu’il y fait et les sermons
d’intéressantes descriptions des principaux
qu’il y prononce. L’un des grands monuments de Carthage vers le milieu du IIe siècle.
combats de sa vie est celui qu’il
mène contre les donatistes, jusqu’à
la conférence de Carthage en 411,
qui voit la victoire du parti catholique, même si le donatisme survit jusqu’à
l’époque vandale. outre les écrits d’Augustin, l’histoire de cette longue crise
(qui commence en 312) est documentée par le traité de l’évêque optat de
Milève et par les Actes de la conférence de 411 où Augustin joua un rôle
majeur (Lancel 1972-1991). Ses écrits, qui brillent par leur diversité et par leur
richesse, sont une mine d’informations sur la vie sociale, culturelle, religieuse,
administrative de son temps (outre leur dimension doctrinale) : on lui doit en
effet plus de 250 lettres personnelles, plusieurs centaines de sermons et près
d’une centaine de traités, dont le plus fameux est la Cité de Dieu, enfin une
autobiographie (les Confessions) ; ajoutons à cet ensemble impressionnant sa
biographie écrite par son ami Possidius, évêque de Calama (Guelma).
quelle image de Carthage nous est livrée par une documentation aussi
diverse ? Tout d’abord, on voit que la ville reste un centre culturel majeur
jusqu’à l’époque tardive : Carthage était une capitale importante des lettres
et des spectacles, le deuxième centre culturel après rome en occident.
outre les écoles déjà mentionnées, en témoignent bien l’abondance et le
luxe des édifices de spectacles que l’archéologie a découverts en partie, et
dont les sources littéraires se font l’écho. de nos jours la célébrité littéraire
d’Apulée est surtout fondée sur son discours l’Apologie, prononcé devant le

228
Gordien ier (début 238)
Carthage, Douar er-Chott, Musée du Bardo, inv. 3212.
Ce remarquable portrait est fameux. Le sculpteur a su rendre la physionomie d’un homme marqué par l’âge, les
tempes creusées, les yeux enfoncés sous les arcades sourcilières, les pommettes saillantes, tout le visage parcouru
par des rides. La chevelure, en courtes mèches au dessus du front, piquetée sur le reste du crâne, porte une couronne
de feuillage qui semble désigner le personnage comme un empereur, que les caractéristiques du style situent dans le
second quart du IIIe s. Mais il ne ressemble à aucun des souverains connus : on le désigne donc, par hypothèse, comme
Gordien Ier, ce sénateur proconsul d’Afrique porté au trône par les habitants de Thysdrus (El Jem), qui règne deux
mois, en mars-avril 238 avant de se suicider.

229
Portrait
d’Apulée (125-
175), flanqué
de Pamphile
se changeant
en hibou et
de Lucius
métamorphosé
en âne.

proconsul, non pas à Carthage, mais à Sabratha où il était accusé de magie,


et plus encore sur son roman, les Métamorphoses, également connu sous le
titre l’Âne d’or : le double titre dit assez bien le large éventail des modèles qui
nourrissaient ses œuvres (ici ovide et Lucien). Mais ce sont les Florides qui
nous apportent le plus d’informations sur Carthage : il s’agit d’une anthologie
de ses conférences que l’on doit à l’un de ses proches sans doute, et qui donne
bien une idée générale de son talent. Cette activité rhétorique se déroulait au
théâtre de Carthage luxueusement décoré, dans la bibliothèque ou dans l’une
des annexes du temple d’Esculape sur la colline de Byrsa, à la curie ou tout
simplement en plein air. Comble de la gloire, deux statues furent votées en son
honneur : l’une à l’initiative de son ami Aemilianus Strabon, un ancien consul,
est dressée dans la curie même, l’autre est érigée sur une place, sur vote des
décurions (Florides 16, 36-48).

230
Apulée devient aussi une figure politique locale en étant élu prêtre provincial
du culte impérial, une promotion qu’il célèbre en offrant des jeux au peuple,
notamment une chasse, ce que l’on sait par Augustin (Lettres 138.19) ; elle
se déroula très certainement dans l’amphithéâtre. Il était ainsi qualifié pour
remercier les proconsuls ou au contraire les critiquer en public (Florides, 8 ; 9,
24-40 ; 17), lors des cérémonies qui ponctuaient la fin de leur charge et qui
avaient lieu soit au forum romain, soit dans l’un des édifices de spectacles. Il
évoque aussi la palestre où il se foule une cheville et la station thermale de Persia,
proche de Carthage, où il est soigné. Les auteurs chrétiens témoignent eux
aussi de cette vie festive. Tertullien a assisté à la construction d’un odéon sur
le site duquel les travaux ont mis au jour des tombes à inhumation anciennes,
probablement puniques (Sur la résurrection de la Chair 42) ; il évoque les fêtes
données à l’occasion de la victoire de Lyon remportée par Septime Sévère en
197, et d’autres pour un anniversaire de Caracalla (Sur l’idolâtrie 15) ou bien
l’institution des jeux pythiques (Sur le manteau 4). Si les jeux des gladiateurs
n’avaient plus cours à la fin de l’Empire, tous les autres spectacles continuaient
à enthousiasmer le peuple au point de concurrencer sérieusement la messe
dominicale en dépit des efforts déployés par Augustin pour en détourner les
chrétiens. Carthage bénéficiait aussi de plusieurs complexes thermaux, dont
deux furent financés par des générosités impériales : ceux d’Antonin que l’on
connaît par ses ruines, et ceux de Maximien (fin IIIe siècle) mentionnés par la
chronique de Prosper (Ve siècle), mais dont il ne reste rien.
Il existait plusieurs places à Carthage et très probablement deux forums. Le
plus remarquable appartenait au complexe monumental d’époque augustéenne
édifié sur la colline de Byrsa et remanié par les Antonins : c’est là que s’élevait
la basilique qui servait notamment de tribunal et devant laquelle eut lieu la
mésaventure d’Alypius (Aug., Confessions 6.9.14S).
Le second forum devait se situer non loin des ports : il est mentionné par
Tertullien sous le terme platea, dans un panorama général de la ville, aux côtés
du forum principal (De spectaculis 8), et par Augustin (Cité de Dieu 16.8) sous
l’expression platea maritima. Les rues et les places étaient bordées de portiques
sous lesquels couchaient les pauvres, grelottant de froid l’hiver (Augustin,
Sermon 25.8). on y trouvait de très nombreuses boutiques d’artisans et de
commerçants, où se fabriquaient et se vendaient les denrées de première
nécessité et les produits de luxe (Tertullien, De l’idolâtrie 3-8). Les chrétiens
étaient aussi friands de ceux-ci que les païens, ce qui pousse Tertullien à
écrire des traités dans l’espoir de détourner les femmes des toilettes luxueuses
(La toilette des femmes 5-8 ; Du voile des vierges 12). L’administration provinciale
est également documentée grâce aux souvenirs d’enfance de Tertullien qui
évoque les cohortes urbaines où son père servait en tant que centurion, et
grâce aux témoignages d’Apulée et d’Augustin ; les sources tardives font état
de son bon fonctionnement encore au Ve siècle (Salvien, Du gouvernement de
Dieu, 7.16.68 ; quodvultdeus, La gloire des saints, 13.15-16) et le Code théodosien
prévoit qu’un exemplaire de ce recueil serait conservé à Carthage. Enfin il ne
faut pas oublier la foule des évêques qui affluent, avec leur suite, à l’occasion
des conciles qui s’y tiennent régulièrement depuis Cyprien. En somme, à la
veille de la conquête vandale, les sources littéraires indiquent bien que la ville
de Carthage avait maintenu une vie sociale et administrative en tout point
conforme à ce que l’on attendait d’une capitale provinciale.

231
Cette stèle qui pro-
vient de Siliana, dans
le nord-ouest tunisien,
illustre la principale
activité agricole de la
région, majoritairement
vouée à la céréalicul-
ture. de haut en bas,
sont figurés :
1) la façade d’un temple
décoré de l’aigle jupi-
térien debout sur une
banderole figurant, en
latin, un vœu à Saturne
(consacré à Saturne Au-
guste, bonheur aux bons).
2) En dessous, Saturne
assis sur le dos d’un
taureau et flanqué de
deux dioscures habillés
en soldats.
3) une autre bande
indique, également en
latin, l’auteur du vœu
et propriétaire du do-
maine, un certain Cut-
tinus, figuré en dessous
avec les siens et s’ap-
prêtant à sacrifier un
bélier et un taureau.
4-5) Les deux registres
inférieurs montrent un
personnage labourant
le champ à l’aide d’un
attelage de bœufs,
d’autres coupant les
épis à la faucille et for-
mant les gerbes trans-
portées sur trois cha-
riots conduits chacun
par des chevaux (sa).

232
NAISSANCE ET GrANdEur
dE CArTHAGE

d étruite en -146, Carthage fut condamnée à l’oubli pendant un peu plus


d’un siècle ; mais il n’était pas question pour rome de négliger ses pos-
sessions qui furent rapidement regroupées et organisées en province. Mal-
gré son échec, l’aventure gracchienne préludait à une renaissance dont seule
la fin des conflits internes pouvaient garantir et en assurer le succès. César
avait compris l’importance stratégique du site et décida de le restaurer en y
déduisant une colonie. Les moyens techniques et juridiques mis sur pied par
octavien Auguste et par ses successeurs firent de Carthage la seconde ou la
troisième ville du monde romain. rome, qui auparavant avait tout fait pour
l’anéantir, n’a épargné aucun effort pour lui rendre sa splendeur passée. Il est
fort probable, comme nous le lisons dans Appien (Punica 2), que les Romains
avaient éprouvé combien forte était la position de Carthage ; ils voulurent en faire leur
point d’appui pour contenir les tribus africaines (sa).

233
dE LA dESTruCTIoN
À LA CoNSTruCTIoN : -146/-44
Par samir aounallah & attilio Mastino

La prise de Byrsa signifie la fin de trois années de guerre, comme l’avait écrit Polybe,
témoin direct de ces événements. A la longue résistance des Carthaginois, Rome réserva
une atroce vengeance. Lorsque Scipion Emilien prit Carthage au cours du printemps de
l’année -146, il s’adressa au Sénat en ces termes : « j’ai pris Carthage, que m’ordon-
nez-vous d’en faire ? ». Trois solutions furent débattues : détruire Carthage, la rendre à
ses habitants ou y conduire une colonie. Nous connaissons la suite. C’est encore Caton
qui, bien que déjà mort, triompha et nous tenons de Velleius Paterculus (1.12.27) que
« Rome déjà maîtresse du monde, ne se croyait pas en sûreté tant que subsisterait le nom
de Carthage ».

u ne commission de dix sénateurs (de-


cemviri) reçut alors mandat de dé-
une des malédictions jetées sur Car-
thage : « Dis Pater, Vejovis, Mânes, ou de
truire ce qui restait de la ville. La guerre quelque autre nom qu’il faille vous nommer, vous
y laissa peu de choses, puis les derniers tous répandez la fuite, la terreur dans cette ville de
habitants, désespérés, mirent le feu à Carthage et dans cette armée dont je veux parler, sur
leurs maisons. L’incendie dura 17 jours tous ceux qui portent les armes et lancent des traits
(florus, 31.18). Le pic et la hache des contre nos légions et notre armée. Cette armée, ces
soldats détruisirent, dit-on, ce qui restait. ennemis, ces hommes, leurs villes, leurs champs,
Les commissaires interdirent à quiconque tous ceux qui habitent en ces lieux et sur ce terri-
d’habiter désormais en ce lieu; et, pour toire, aux champs ou à la ville, arrachez-les d’ici,
donner plus de force à leur sentence, ils privez-les de la lumière d’en haut… »
appelèrent des malédictions redoutables (Macrobe, 3.9.9-13).
sur la ville et ses campagnes. Le texte
de ces malédictions est rapporté par un
carmen de Macrobe, hérité des plus ar-
chaïques formules comme celle enseignée par le pontife Livius à Publius de-
cius Mus quand il se sacrifia à la fin de la bataille de Sentinum, au terme de la
troisième guerre samnite (Tite-Live 10. 28.12-29,4).
Carthage resta interdite aux hommes pour quelques décennies. Ses rivales,
en particulier utique et Hadrumète, devenues libres, ont été les principales
bénéficiaires de la ruine de la capitale punique et reçurent de vastes étendues
de terres ; elles devinrent, grâce à l’afflux des commerçants grecs et romains,
les deux ports les plus actifs de la province.
Pendant ce temps, en -125, la province romaine d’Afrique connut une
grave épidémie, une épizootie, qui fit, selon orose (5.11.4), 200 000 vic-
times, rendant ainsi vacantes d’immenses étendues de terres. Parallèle-

234
remblais romain couvrant des
ruines puniques.
Il n’est pas inutile de rappeler deux
précisions qui portent sur des stéréo-
types toujours vivaces : d’une part, nous
l’avons déjà dit, la ville ne fut pas en-
tièrement rasée puisque les techniques
de l’époque ne le permettaient pas ;
d’autre part, le sol de la ville ne fut pas
recouvert de sel : il s’agit d’un mythe
historiographique, remontant au moins
à la Renaissance et qui ne correspond à
aucun rituel romain.

ment, on raconte qu’à rome on souffrit de la faim, les envois de blé ayant
manqué, et des séditions éclatèrent. Les terres vacantes devinrent dès -123
l’objet d’un conflit qui déchira l’ensemble de l’aristocratie qui se répartit
entre deux mouvances, les optimates (notables) et les populares(populistes),
les premiers plus conservateurs que les seconds. C’est dans ce contexte
que le tribun de la plèbe Caius Gracchus, fit voter plusieurs lois dont
deux prévoyaient la redistribution d’une partie de l’ager publicus italien à
la plèbe romaine et la fondation de nouvelles colonies.
L’idée d’en fonder une à Carthage était née.
En -123, une loi (lex Rubria) fut votée par le Sénat autorisant l’envoi de co-
lons sous la surveillance de triumvirs. L’année suivante, Gracchus partit pour
l’Afrique avec 6 000 colons, des romains et peut-être des Latins, pour orga-
niser et peupler la nouvelle colonie. A en croire Plutarque (CG, 32), la nou-
velle colonie fut organisée en soixante-dix jours ; chaque colon reçut un lot de
cinquante hectares (soit une centurie), ce qui faisait d’eux des propriétaires
aisés. La nouvelle colonie, placée sous la protection de la déesse Junon, s’ap-
pela colonia Junonia Carthago. Le projet était très ambitieux puisque les terres
distribuées équivalaient à 300 000 hectares, une superficie comparable à celle
de la péninsule du Cap Bon.
Les conflits politiques à rome et le meurtre de Gaius Gracchus firent échouer
ce projet et à peine un an plus tard, en -121, la colonie fut supprimée. une dé-
cennie plus tard, en -111, une loi agraire (lex Thoria), transforma le domaine
public (ager publicus) en domaine privé (ager privatus), sans doute au bénéfice
de l’aristocratie romaine. Les colons qui avaient vendu leurs terres retour-

235
la table de Jugurtha.
En même temps qu’elle fit du territoire de Carthage une province, Rome imposa son arbitrage pour la gestion du royaume de Massinissa, décédé
en -148. Depuis, la Numidie entra dans l’amicitia du Peuple Romain. Rome arbitra désormais les conflits entre les héritiers du roi et accorda
même des terres numides aux soldats démobilisés. Le meilleur exemple est la colonisation des terres décidée par Marius au lendemain de sa
victoire sur Jugurtha en -106. Depuis, l’annexion de la Numidie n’est qu’une affaire de temps.

nèrent à rome ou choisirent de résider dans les villes libres, en particulier à


utique, alors capitale de l’Africa ; les autres restèrent sur place en gardant la
propriété de leurs lots, mais on en ignore le nombre.
qu’en est-il de cette Carthage des Gracques ? A-t-elle été « détruite » et aban-
donnée une deuxième fois ? A-t-elle été seulement déchue de son nouveau
titre de colonie ? Sur la plan matériel, l’archéologie apporte seulement des
présomptions avec la mise au jour d’une vaste cadastration rurale attribuée
à Gracchus ; la découverte, à environ cinq kilomètres à l’ouest de la colline
de Byrsa, de murs arasés qui seraient à rattacher à la colonie gracchienne ; la
découverte, sous les niveaux des tombes des officiales (fonctionnaires, géné-
ralement des esclaves ou des affranchis, employés dans l’administration im-
périale), d’une série de stèles anépigraphes pouvant appartenir aux membres
de cette colonie. on doit toutefois observer que les fouilles archéologiques de
l’équipe italienne menées dans le même secteur de la ville entre 1973 et 1977,
sous la direction d’Andrea Carandini, n’ont pas livré de vestiges datables de
la période comprise entre -146 et -44. Ailleurs, sur la colline de Byrsa, dans
le port circulaire et dans le quartier Ma-
gon, des sondages stratigraphiques menés « A peine eut-il (Marius) débarqué sur le
avec méthode n’ont rien révélé d’antérieur territoire de Carthage, qu’un sous-ordre
à l’époque augustéenne. du gouverneur… vint à sa rencontre… Sextilius
vous enjoint de sortir d’Afrique ». Marius répliqua
Les témoignages littéraires sont aussi peu
« rapporte-lui que tu as vu C. Marius exilé,
explicites. Certains, comme celui de Ter-
assis sur les ruines de Carthage. Juste et triste
tullien (De pallio, 1) peuvent être versés au
comparaison du destin de cette ville et de son propre
dossier de la survie de la « ville » après la
sort».
débâcle de Caius Gracchus : une présence
Plutarque, Marius, 40
romaine, sous forme de village, mélangée

236
Caius Marius est réputé pour
avoir été décisif lors du conflit
opposant Rome à Jugurtha. La
victoire qui s’en est suivie fut
une étape décisive dans l’histoire
de l’Africa car elle a accentué
l’incorporation du royaume, en-
core autonome, dans la politique
romaine. Les soldats de Marius
reçurent après la fin de la guerre
chacun un terrain de 25 ha
dans le royaume numide. Cette
colonisation est perceptible sur-
tout dans la région des grandes
plaines, autour de Béja et du
Krib, en particulier à Henchir
Douamis (uchi Maius), à
Thibar (Thibaris) et à Sidi
Belgassem (Thuburnica),
villes qui invoquent le général
romain comme leur fondateur
(conditor).

Ó Glyptothèque de Munich

peut-être à des Africains et à des Latins, a pu survivre à la colonia Iunonia


Karthago, sans qu’on puisse en l’état des connaissances en évaluer l’impor-
tance. on sait aussi par Plutarque, que des vaisseaux abordent à Carthage à
l’époque de Pompée (Pomp. 11).
Mais, en général, on admet que la situation resta sans changement notable
après la guerre de Jugurtha et l’expédition de Pompée en -81, jusqu’à l’avè-
nement de César et sa victoire en -46 sur Juba Ier, roi de Numidie. rome,
mieux inspirée cette fois, décida de ressusciter Carthage par la fondation
d’une colonie comprenant un site urbain installé sur le site punique : la colonia
Concordia Iulia Karthago.

237
LA foNdATIoN dE LA COLONIA
CONCORDIA IULIA CARTHAGO
ET L’AMéNAGEMENT dE LA CoLLINE dE BYrSA
Par samir aounallah

A ppien (Punica, 136), comme Solin (27.11), nous informe que les romains
qui avaient ruiné Carthage la rebâtirent cent deux ans après l’avoir dé-
truite, sous le consulat de M. Antoine et de P. dolabella (-44). César, alors
pontife suprême, avait été l’auteur du projet ; sa réalisation fut l’œuvre de son
fils adoptif, octavien, le futur empereur Auguste, qui renforça cette colonie
en -29 par l’envoi d’autres colons, citoyens romains, si l’on comprend bien
dion Cassius (43.50.3), en même temps qu’il leva en partie la malédiction qui
frappait son sol depuis -146. En -28 av. J.-C., la colonie, fraichement renfor-
cée, reçut la liberté du peuple romain.
dès ses débuts, Carthage se vit attribuer un territoire immense (la pertica
Carthaginiensium) de plus de cent kilomètres de côté et fut dotée de surcroit
de l’immunité ; ce territoire s’étendait aussi au-delà de la Fossa Regia, dans le
territoire de l’ancien royaume de Numidie, devenu province romaine en -46
et rattaché à l’Afrique proconsulaire en -27. Plusieurs communautés (appe-
lées pagi) de l’intérieur de l’Africa, comme dougga, Thibar, Uchi Maius…. lui
étaient juridiquement rattachées.
Toutes les conditions étaient donc « César, poursuivant les Pompéiens, campait un
réunies pour que Carthage devienne jour à Carthage. Durant son sommeil il vit en
l’une des plus riches et des plus songe une armée nombreuse en larmes ; troublé par cette
grandes villes du monde romain. vision, il écrivit aussitôt sur ses tablettes : coloniser Car-
dès -44, commencèrent les grands thage. De retour à Rome, peu de temps après, et assailli
travaux publics dans le but de doter de demandes par les citoyens pauvres qui réclamaient des
la nouvelle colonie de la parure mo- terres, il ordonna d’envoyer les uns à Carthage, les autres
numentale digne du rang qui lui était à Corinthe ; mais il fut tué presque aussitôt. Cependant
destiné, celui de capitale de l’Afrique. Auguste, ayant eu connaissance de ce dessein de son père
Ces travaux s’amplifièrent sans doute adoptif, transporta trois mille colons outre-mer et fonda
dès -29 avec la nouvelle déduction la cité actuelle tout à côté de la précédente, car il redoutait
octavienne. les anciennes malédictions ; il y introduisit aussi un cer-
tain nombre du pays d’alentour ».
Les premiers chantiers publics qui
commencèrent à Byrsa furent sans Appien, Punica, 136
doute consacrés à l’édification de la
résidence du gouverneur d’Afrique et des bâtiments administratifs néces-
saires à l’exercice de ses fonctions. on a ainsi trouvé un fragment d’inscrip-
tion latine mentionnant des thermes proconsulaires (ILTun. 1093). Témoin

238
ruines de Henchir douamis, antique Uchi Maius (rihana, téboursouk)
Située à environ 100 km à l’ouest de Carthage, uchi Maius est fixée sur les ruines de Henchir ed-Douamis, dans la région de Rihana. Peu-
plée originellement de Numides, la communauté fut accrue de vétérans de Marius en -103, puis à nouveau augmentée, en -29, lorsqu’Octavien
procéda à l’agrandissement de la colonie de Carthage. Dès lors, uchi Maius fut administrativement dans la dépendance de Carthage jusqu’à
sa promotion en colonie romaine en 230.

assuré de ces premiers aménagements, le mur à amphores découvert sur les


flancs sud-est de la colline fut construit au plus tôt entre -43 et -15, comme
le montrent les inscriptions peintes sur les cols d’amphores ; elles sont datées
entre le consulat de C. Pansa et A. Hirtius en -43 et celui de M. Livius drusus
Libo, en -15.
Sept à huit assises d’amphores rem- (Dans l‘Enéide) « L’un des épisodes qui durent
plies de terre sont couchées et emboi- émouvoir les Romains fut, sans contredit, celui
tées, séparées chacune d’une couche où Virgile célèbre les amours d’Enée et de Didon.
de terre épaisse de 50 à 60 cm ; la lar- Cette terre d’Afrique où la reine et le héros s’étaient ren-
geur du mur est d’environ 4,40 m. contrés, cette ville luxueuse qui se bâtissait alors, avaient
Les travaux durèrent des décennies, frappé les imaginations. Par une favorable coïncidence,
puisque le gouverneur d’Afrique ré- Carthage était à ce moment même l’objet de la sollicitude
sidait encore à utique en -12. Après d’Auguste ; il conviait ses sujets à la tirer de son abais-
cette date, on peut imaginer la nais- sement, à lui rendre son éclat d’autrefois. L’Empereur et
sance du culte de rome et d’Auguste le poète étaient d’accord ; les Muses conspiraient avec la
autour de l’autel dit de la gens Augus- politique. Il n’en fallut pas plus pour que la restauration
ta, aujourd’hui au Musée du Bardo de Carthage devint affaire de mode, après avoir été jadis
et du temple qui lui était sans doute affaire de parti. »
associé. Auguste Audollent 1901, p. 47-48

239
l’aménagement de la colline de Byrsa (évocation de J.-M. Gassend)
« Cette plate-forme est obtenue par l’écrêtement du sommet et le rattrapage de sa pente naturelle par un remblai constitué d’un matériau très
disparate qui confirme l’hétérogénéité de ses origines : il y a des apports d’origine littorale (sables, coquillage, galets…) ; des apports provenant
du sommet arasé de la colline ; des ossement humains provenant, non point… des tombes archaïques, mais peut-être bien des « dépouilles » des
Carthaginois tués lors du siège final (Sebaï 2005, p. 51-52) ».

La résidence du proconsul est peut-être celle dont parlent Victor de Vita (BV,
3.32) et Procope (1.20.21 ; 2.27.9) : elle dominait la ville et servit de résidence
aux rois vandales ; ses sous-sols renfermaient une prison.
L’aménagement de la nouvelle Carthage débuta par deux gestes symboliques.
Il fallait en effet rendre invisibles tous les vestiges de l’ancienne Carthage,
tout ce qui pouvait rappeler son passé, sa puissance comme également l’inter-
dit qui pesait encore sur son sol. Les anciens vestiges ne furent pas détruits
comme on s’y attendrait, mais enterrés au moyen de gigantesques travaux de
remblaiement et de soutènement pour niveler le terrain : il fallut des milliers
de tonnes de remblai, « armés » par d’énormes piles de maçonnerie bien vi-
sibles du côté du quartier dit Hannibal. Cette plateforme artificielle, véritable
centre géographique de la ville, est l’une des plus grandes du monde romain :
336 m /223 m, soit un peu plus de 7 hectares, ce qui correspond à six ou sept
fois la superficie du forum d’Auguste à rome.
d’un autre côté, et s’agissant d’un projet de création coloniale, il fallait doter
la ville naissante du cadre qui définissait les espaces à bâtir : un véritable plan
d’aménagement urbain dont le point central (la groma) se trouvait précisé-
ment sur cette colline et coïncide avec l’ Acropolium (le chevet de la Cathédrale
Saint Louis). Ce plan précise les espaces destinés à être occupés par les bâti-
ments publics et ceux qui seront occupés par les constructions privées. C’est
un quadrilatère presque carré de 1776 m nord-sud sur 1656,56 m est-ouest,
environ 250 hectares de quatre grands rectangles (centuries) divisés chacun

240
Quartier du forum, Ier et IIe phases d’après J. Deneauve (1990). Adaptation Wided Arfaoui

en 120 petits rectangles (insulae). Petits et grands rectangles sont séparés par
des voies, larges (11.80 m) et étroites (7 m) selon les rectangles qu’elles sé-
parent. d’après les spécialistes, la voirie de Carthage atteignait 60 km.
Bien que les fouilles aient été limitées et ponctuelles, s’agissant le plus sou-
vent de sondages ciblés, les résultats permettent aujourd’hui de restituer sur
le papier les principales phases de l’aménagement de cette esplanade ainsi
que ses principaux monuments : une première phase, qui a commencé avec la
fondation coloniale et qui a duré presque un siècle, vit essentiellement l’amé-
nagement de l’esplanade ; la seconde fut marquée par les constructions de la
bibliothèque, à l’ouest et de la basilique judiciaire à l’est.
Comme il ressort du plan, l’esplanade a été divisée en trois ensembles : au
nord, un vaste forum de plus de 13
000 m2 entouré de portiques sur les Le rôle des Antonins, en particulier de Marc Au-
longs côtés et dominé à l’est par la rèle, dans l’embellissement de Carthage est du
basilique judiciaire dont il ne reste reste confirmé par plusieurs textes convergents.
aujourd’hui que les fondations et D’abord par un habitant de la ville, Apulée (du dieu
quelques dalles en place : le plan de Socrate, 22.171) : “voyez ces édifices charmants,
restitué avec certitude révèle un si bien construits, si décorés, où ils ont englouti leurs
monument de 3600 m2 couverts, patrimoines ; regardez ces villas qui rivalisent en étendue
ce qui fait de cette basilique la troi- avec les cités, ces maisons ornées comme des temples,
sième du monde romain après les ces troupes innombrables d’esclaves tous parés, ce
basiliques Ulpia et Julia, à rome.
mobilier somptueux. Tout afflue chez eux ; tout y respire
Au sud, une grande terrasse, sans l’opulence.”
doute une promenade, agrémen- Cette impression est confirmée par Aurelius Victor (de
tée d’un temple au IIe siècle. Au mi- Caes. 16) et par un discours de remerciement que Fron-
lieu, une deuxième place, presque ton, natif de Cirta, prononça à Rome au nom des
aussi grande que le forum, occupée Carthaginois.

241
Les monuments romains de la colline de Byrsa. Adaptation Wided Arfaoui

Maquette du quartier du forum. Au premier plan, la bibliothèque (musée de Carthage).

242
par un temple, dit d’Esculape, puis
augmentée d’une grande bibliothèque
au IIe siècle.
Voilà ce que l’on peut écrire en bref
sur cette esplanade si symbolique en-
core aujourd’hui et véritable cœur
des Carthages successives : des pre-
miers travaux d’écrêtement et de ter-
rassement, jusqu’à son aménagement
quasi complet — après l’incendie qui
la ravagea sous le principat d’Anto-
nin le Pieux (138-161) — vraisem-
blablement sous Marc-Aurèle (161-
180), cette place, comme sans doute
le reste de l’espace urbain, fut un
énorme chantier, puisqu’il fallait tout
construire et tout aménager. La vie
dut y être pénible pendant au moins
un demi-siècle, sinon plus.
A bien regarder ce plan d’aménage-
ment, nous n’avons aucune peine à
comprendre que rien n’a été laissé
au hasard. Les principaux bâtiments
publics, en particulier le théâtre,
l’amphithéâtre et le cirque, sont reje-
tés aux limites de la ville : ce choix
fut sans doute commandé par le souci
de protéger le centre urbain des nui-
sances que pouvaient provoquer les
mouvements des foules, des chars et
des bêtes sauvages. d’un autre côté,
ce plan a été adapté à la réalité to-
pographique du moment : les anciens
ports, qui n’ont pas été détruits (bien
qu’ils aient perdu leurs fonctions mi-
litaires), et surtout les citernes de la
Maalga qui ont obligé les arpenteurs
romains à changer de direction pro-
bablement en raison de leur antério-
rité par rapport au cadastre augus-
téen.

243
LA PERTICA CARTHAGINIENSIUM :
NAISSANCE ET éTENduE du
TErrIToIrE dES CArTHAGINoIS
Par samir aounallah

u ne inscription latine de dougga, antique Thugga, gravée à une date


comprise entre 102 et 116, livre trois informations importantes qui
concernent la colonie romaine de Carthage. La première est l’existence d’un
territoire, fort étendu, appartenant aux Carthaginois et donc à leur cité, appe-
lé en latin pertica Carthaginiensium ; la seconde, est que dougga, ville située à
environ 100 km à l’ouest de Carthage et lieu de dé-
couverte de l’inscription, faisait partie de ce terri- « A (un tel), membre du collège
toire ; enfin, l’information la plus importante sans des quinze chargés des rites sacrés,
doute, est que ce territoire était doté de l’immunité gouverneur et légat propréteur de l’empe-
(immunitas). reur Nerva Trajan César Auguste, vain-
queur des Germains et des Daces, pour la
L’appartenance de dougga, lieu de découverte province d’Aquitaine, défenseur de l’im-
de l’inscription, au territoire Carthage ne fait au- munité de la pertica des Carthaginois.
cun doute ; mais les documents épigraphiques Quintus Marius Faustinus, fils de Quin-
qui se comptent par centaines en ce site font ap- tus, de la tribus Arnensis, envoyé pour
paraître une réalité complexe. Parce que doug- cette affaire, par décret des décurions…
ga est l’exemple même de ce que les spécialistes (AE 1963, 94 = dfH, 50, trad. du
de l’Afrique romaine appellent une « commune latin)».

dougga
INP
102-116
L’intérêt de l’inscription est évident car le mot pertica
apparaît pour la première fois dans l’épigraphie latine
d’Afrique et semble être encore un unicum. A l’image de
nos plaques commémoratives, cette inscription loue les
services d’un haut personnage (dont le nom a disparu)
et devait décorer un monument à lui consacré à Dougga
même. Le deuxième personnage dont le nom est gravé à
la fin du texte, Q. Marius Faustinus, est l’ambassadeur
des Carthaginois chargé de fournir au premier les argu-
ments nécessaires (lettre de motivation, demande, pièces
justificatives…) pour faciliter la défense de l’immunité.
Entreprise couronnée de succès, comme le prouve la pré-
sente inscription affichée à Dougga, ville qui devait être
un centre important dans la gestion des affaires de cette
pertica.

244
double » ou une « double communauté civique ». deux communautés juri-
diquement séparées, mais voisines, vivaient en effet dans la même agglomé-
ration : une communauté de citoyens romains rattachée administrativement
à Carthage, appelée pagus Thuggensis (district «des Carthaginois» de Thugga),
et une communauté autonome peuplée d’Africains de Thugga, appelée ciuitas
Thuggensis (cité de Thugga). La première était composée de citoyens cartha-
ginois, la seconde de Thuggenses, c’est-à-dire de citoyens de Thugga. on peut,
sans trop d’inexactitude, rapprocher cette situation de celle de l’ancienne ville
de Berlin ou encore de Jérusalem, juive et arabe. Evidemment, c’est le dis-

carte de la pertica de carthage.


Cette carte indique particulièrement les localités (appelées pagi plur. de pagus) qui devaient appartenir à la pertica des Carthaginois ; elle
montre une concentration remarquable dans le nord-ouest tunisien, entre l’oued Siliana à l’est, l’oued Tessa à l’ouest et la Mejerda au nord,
où nous trouvons Thugga, Agbia, Assali, Avensa, Numluli, Suttua, Thac (... ?), Thibaris, Thibursicu Bure, Thigibba Bure (?),
uchi Maius, uchi Minus... Cette pertica s’arrête au sud au niveau du territoire du Mustis, au delà duquel, dans la direction de l’ouest et du
sud-ouest, commence la pertica de Sicca (le Kef), avec, au nord, ses premiers pagi, dont Nebber et ucubi(s). De longue date, il a été admis
que les pagi de Carthage se trouvaient à l’ouest de la fossa regia dont on précisait par là-même le tracé, fort problématique en dehors de cer-
tains secteurs très limités, comme aux approches de Téboursouk et de Dougga. A présent, nous avons la certitude qu’elle s’étendait également à
l’intérieur de la vieille province, comme le montre l’exemple récemment identifié de Siviri, actuel Smadih, dans la région de Bizerte.

245
trict des Carthaginois de Thugga, le pagus, qui est concerné par l’inscription
que nous venons de citer. C’est lui qui appartient à la pertica des Carthaginois
et c’est lui qui est bénéficiaire de l’immunité de cette pertica, défendue avec
succès.
La question qui vient à l’esprit est de savoir comment et quand ces deux com-
munautés sont nées ? ou encore, plus simplement, comment et quand a été
constituée cette pertica des Carthaginois ?
Il n’y a que deux repères chronologiques que l’on puisse retenir pour répondre
à ces questions : soit l’année -44 qui vit l’envoi des premiers colons romains
à Carthage, soit l’année -29, lorsque octavien décida de renforcer la jeune
colonie par l’envoi de nouveaux colons. quoi qu’en ait dit Appien (Punica
136), il semble peu probable que les colons de l’année -44 aient été envoyés
(en nombre important !) pour peupler des territoires lointains en laissant vide
le chef lieu et son territoire proche et direct, d’autant plus que le gigantesque
chantier destiné à aménager la colline de Byrsa eut lieu, comme nous l’avons
vu précédemment, entre -43 et -15. Il faut plutôt penser que la création de la
pertica des Carthaginois a été consécutive à la seconde vague de colonisation
de -29 et à l’unification des deux provinces survenue en -27.
Nous avons à présent l’assurance que cette pertica s’étendait un peu partout
dans le nord de l’Afrique proconsulaire, de part et d’autre de la Fossa regia (le
fossé royal), frontière qui avait séparé depuis la chute de Carthage punique
la province romaine constituée en -146 et le royaume autonome de Numidie,
et qui avait ensuite et brièvement, de -46 à -27, délimité les deux provinces
africaines.
Les terres ne manquaient pas, car l’Afrique, vidée et épuisée par un siècle
de guerres et d’épidémies (de -146 à -46), contenait d’immenses étendues de
terres vacantes, restées sans propriétaires et donc propices à la colonisation.
Aux terres de cette première province romaine, se sont ajoutés, au lendemain
de la conquête du royaume de Numidie en -46, les domaines royaux ainsi que
les terres que la guerre laissa une fois de plus vacantes. rome décida d’attri-
buer une grande partie de ces terres à la nouvelle colonie de Carthage.
Le projet d’octavien était gran- «On trouve des villes qui réunissaient plu-
diose : fonder une véritable rome en
sieurs… titres et étaient à la fois colonies
Afrique. on ne peut en douter. Mais
comment y parvenir ? octavien com- et libres, colonies et exemptes, libres et alliées.
mence d’abord par accorder la liberté Ainsi Patras eut le droit de cité quand elle devint
(libertas) à Carthage en -28, soit seu- colonie romaine. De plus, elle fut libre, parce
lement un an après la déduction or- que, ayant reçu un grand nombre d’indigènes,
donnée par lui. Il est évident que les il avait paru dur et impolitique de la soumettre,
deux décisions sont intimement liées,
ainsi que l’était toute colonie, aux lois civiles de
que cette liberté est censée donner à
Carthage les moyens nécessaires pour Rome ».
s’organiser en évitant les contraintes duruy, HR II, 183-184.
juridiques qu’impose le statut de co-
lonie en vertu duquel il n’y a pas de liberté par rapport à rome. Cette seconde
décision est donc venue faciliter l’application et la mise en route de la première.
Carthage hérita d’un territoire qui comprenait 83 communautés pérégrines
(en latin castella, pluriel de castellum), peuplées au départ exclusivement de

246
Cette plaque de marbre noir constitue l’un des plus anciens documents
épigraphiques latins de Tunisie (et d’Afrique). Elle a été gravée à l’oc-
casion d’opérations fiscales menées par l’administration romaine dans
ces trois régions et dédiée à Q. Numerius Rufus, alors responsable des
finances (questeur) de la province, après une ambassade conduite par
les représentants de ces régions à Utique, ville libre et capitale de la
première province romaine d’Afrique. Ces trois régions constituaient,
face aux sept peuples libres, l’autre moitié de l’Afrique, celles des vain-
cus et non libres, qualifiés ici de stipendiaires.
Utique
Musée national du Bardo
Date : -60.

pérégrins. face aux peuples déclarés libres par


« À quintus Numerius rufus,
rome, comme les Hadrumétins, les uticéens…,
fils de quintus, questeur ; les
ces pérégrins vaincus payaient les impôts sur les
stipendiaires des pagi (régions) de
revenus de la terre, auxquels s’ajoutaient une ca-
Muxsi, Gususi et Zeugei (ILAfr., 422 =
pitation, une taxe par tête, signe indéniable d’un
ILPBardo 440, trad. du latin)».
statut inférieur et humiliant. on peut, sans hési-
tation, les comparer aux déditices (dediticii), des
condamnés à l’oubli, sans droits, même pas celui
d’appartenir à une cité et d’être citoyen de l’agglomération où ils habitent : des
apatrides. C’est en effet le sort qui a été réservé à ces populations qui dès la
chute de Carthage en -146 perdirent leur autonomie (si elles en avaient une)
et se virent organisées en trois vastes régions (pagi), groupement de plusieurs
villages, un peu comparable à nos gouvernorats ou à nos départements, dont
la gestion fut confiée à un préfet désigné par le gouverneur de la province.
Le même sort fut réservé par rome aux Numides hostiles à César lors des
affrontements militaires de -47/-46 contre les partisans de Pompée auquel
s’était rallié Juba I, roi de Numidie. Nous connaissons une de ces régions,
celle de la Tusca (pagus Tuscae), dont Makthar (Mactaris) semble avoir été le
chef lieu, qui contenait une cinquantaine de communautés.
Peu après avoir été dotée de la liberté en -28, Carthage envoya dans ces com-
munautés un de ses magistrats, un préfet juridictionnel, agissant en remplace-
ment de ses duumviri (des sortes de maires), chargé d’affermer les impôts pour
une durée de cinq ans. des entreprises spécialisées dans ce domaine devaient
donc se charger de leur perception.
Par ailleurs, et en plus de l’adjudication des impôts, le magistrat carthagi-
nois devait établir une rigoureuse séparation entre les terres des uns et des
autres, celles qui étaient exemptées d’impôts de celles qui étaient imposables.
Il semble que c’est le même magistrat, M. Caelius Phileros, qui se chargea,
probablement au moment de sa préfecture, de partager les terres de l’un des
ces castella, Henchir douamis (Uchi Maius), dans la région de rihana, non
loin de dougga.
Au-delà des multiples opérations de division et de répartition - car on doit
imaginer que l’action du magistrat carthaginois s’est étendue à d’autres com-

247
Cette inscription détaille l’ensemble de la carrière municipale, africaine pour l’essentiel, de l’af-
franchi Marcus Caelius Phileros. Cette carrière, alternant fonctions et libéralités, est rédigée
dans un sens direct : appariteur de T. Sextius imperator, très probablement durant la période
comprise entre -42 et -40, Phileros fut par la suite édile à Carthage (vers -30), préfet juridic-
tionnel dans la pertica des Carthaginois (vers -26) avant d’aller à Clipea (Kélibia), dans
le Cap Bon, dont il fut deux fois maire (vers -25/-24 et vers -18). Le problème qui demeure
entier concerne l’identification et la localisation sur le terrain de ces 83 castella. Nous pouvons
seulement affirmer que c’étaient des localités pérégrines attribuées à la colonie de Carthage et
constituant l’essentiel de sa pertica. Les pérégrins qui y vivaient payaient l’impôt provincial à
la colonie de Carthage.
Formis
Italie
Fin du Ier siècle avant J.-C.

munautés, peut-être même à l’en- «Marcus Caelius Phileros, affranchi de Mar-


semble des 83 castella évoqués ci-des- cus, appariteur de Titus Sextius imperator en
sus - on s’attacha à définir le statut Afrique, édile à Carthage, préfet pour dire le droit,
juridique de ces communautés et les chargé d’affermer les impôts quinquennaux dans les 83
liens qu’elles devraient avoir avec castella, a fait construire à ses frais un temple de Tellus
Carthage. Certaines furent directe- (à Carthage) ; (il a été) deux fois duumvir à Clupea,
ment rattachées à Carthage, ainsi Augustal à formiae (où il) a orné à ses frais le temple
Uchi Maius, d’autres acquirent une de Neptune de pierres différentes (mosaïque). À Fresidia
certaine autonomie et devinrent de Flora, affranchie de Numerius, épouse très obéissante à
véritables cités, moyennant toutefois son mari, et à son cher ami, Quintus Octavius Antima-
la diminution de leur territoire au chus, affranchi d’une femme» (AE 1995, 274 et
profit de Carthage, comme cela fut le 2000, 137, trad. du latin).
cas à Thugga divisée en pagus cartha-
ginois et en cité autonome (ciuitas).
Evidemment, c’est le régime fiscal prévu pour les uns et pour les autres qui est
à l’origine de ces opérations. Carthage, cette rome africaine, en fut la princi-
pale bénéficiaire puisque les terres dont elle hérita à la suite de ces partages,
bénéficièrent d’une immunité fiscale. Il est difficile de se prononcer concrè-
tement sur la nature de cette immunité ; il n’est pas certain qu’elle ait signifié
une dispense de l’impôt foncier (tributum soli) ou de tel ou tel autre impôt. Il
pouvait en effet y avoir autant de sortes d’immunité qu’il y avait d’impôts ou

248
“De par l’équité de l’empereur Auguste, Marcus Caelius Phi-
leros a divisé le castellum entre les colons et les Uchitains et
a fixé leurs limites” (ILTun. 1370 = uchi Maius 2, n° 62,
trad. du latin).
L’inscription, dont les deux premières lignes sont toujours
d’une lecture difficile, évoque le partage des terres entre les
colons romains fraichement installés et les habitants d’uchi
alors organisés en castellum. Après le partage de ce castel-
lum, on assiste à la création d’une nouvelle communauté,
celle des colons, qui s’appela sans doute uchi Minus, Uchi
la petite, par opposition à l’autre qui prit le nom d’uchi
Maius, Uchi la grande et dont elle est voisine. Pline l’Ancien
(5.29), dont l’information est de toute évidence postérieure
au témoignage de cette inscription, nous apprend que les
deux uchi (uchitana duo) étaient des villes de citoyens
romains. Nous savons qu’uchi la grande devint un district
de la pertica des Carthaginois, un pagus, et nous pensons
qu’uchi la petite a connu le même destin.
Uchi Maius = Henchir Douamis (Rihana)
Musée de Chemtou
Fin du Ier siècle avant J.-C.

de contributions. Les textes anciens sont en effet unanimes : l’immunité est


rarement totale et les exonérations temporaires étaient les plus fréquentes. Il
est du reste surprenant de constater que Carthage n’a jamais affiché ces deux
privilèges dans sa titulature coloniale, puisqu’elle s’intitule le plus souvent co-
lonia Iulia Carthago, parfois Concordia Iulia ou Iulia Concordia, mais aucunement
libera et immunis, sans doute parce que ces deux privilèges ne figuraient pas
dans la charte de fondation de la colonie (lex coloniae), qu’ils lui ont été concé-
dés postérieurement à la fondation de -44 et donc de façon exceptionnelle et
temporaire. Tout nouvel empereur pouvait réviser ou annuler un bienfait
concédé par son prédécesseur. La défense de cette immunité ne pouvait alors
se traiter qu’à rome où l’envoyé des Carthaginois trouva appui auprès d’un
puissant personnage qui réussit à la prolonger, mais on ignore combien de
temps elle fut effective.
Sans avoir le même sens, et sans se confondre, les deux privilèges de la li-
berté et de l’immunité furent accordés à Carthage dans un but précis : aider
la jeune colonie dans ses débuts difficiles. Il fallait en effet tout construire :
voirie, égouts, bâtiments publics et administratifs et autres équipements
économiques. Les privilèges fiscaux accordés à la pertica éloignée profitaient
avant tout au chef lieu, à Carthage (au lieu d’aller à rome) : les revenus des
biens publics affermés revenaient au trésor de Carthage et finançaient les
grands chantiers. une autre source de revenu, souvent sous-estimée, mais
très importante pour les finances des cités, était procurée par les riches
de cette pertica en contrepartie des magistratures qu’ils souhaitaient exer-
cer dans la capitale. En effet, les communautés de la pertica de Carthage
ont été longtemps maintenues dans un régime inférieur : dans leur cité ou
dans leur pagus, les notables ne pouvaient qu’assurer des « magistratures »
locales sans éclat par rapport à celles qui existaient dans la capitale. La

249
promotion sociale de ces notables passait donc inévitablement La Concorde fut l’objet d’un
par le sénat carthaginois, seule passerelle qui leur ouvrait l’ac- culte très répandu dans le monde
cès aux dignités de rome et de son Empire. L’entrée dans le romain. Cette abstraction di-
sénat carthaginois coûtait 38 000 sesterces. Ces honneurs, on vinisée assurait l’entente et la
paix entre les différentes ethnies
le sait, pouvaient donner lieu à des surenchères lors des cam- de l’Empire.
pagnes électorales : pour être élu, un candidat pouvait en ef- Bou Ghrara (Gigthis)
fet promettre, au-delà du versement obligatoire de la somme Musée national du Bardo
honoraire de la magistrature convoitée, des augmentations IIe-IIIe siècle.
en argent ou en nature (l’organisation de jeux, la construc-
tion d’un monument et autres libéralités, comme des repas, des
distributions de vin ou d’ingrédients pour le bain…). Cette
ambiance électorale animait la ville chaque année, car l’exer-
cice de ces magistratures était annuel. une dizaine de ma-
gistrats et de prêtres pouvaient y être élus chaque année et
chacun devait payer la somme honoraire correspondant à
la magistrature exercée : par exemple pour être duumvir à
Carthage, on versait 200 000 sesterces, alors que le duumvir
d’une petite cité, comme celle d’Althiburos dans le nord-
ouest tunisien, ne payait que 2 000 sesterces,
soit cent fois moins. A titre de comparaison,
le théâtre de Calama, ville d’Algérie, coûta
400 000 sesterces, soit seulement deux fois
le montant du duumvirat Carthaginois. Au
Kef, l’ancienne Sicca Veneria, une fondation
alimentaire pour enfants pauvres prévoyait,
à la fin du IIe siècle ap. J.-C., 10 sesterces
par mois pour nourrir un garçon âgé de 3 à
15 ans, 8 sesterces pour une fille.
Les sommes annuellement versées au tré-
sor de Carthage étaient donc colossales.
Carthage était consciente de la richesse
que lui procurait sa pertica et fit tout pour
empêcher l’émancipation des communau-
tés qui y étaient installées et cela au prix
d’onéreuses ambassades à rome. Lorsque
ces communautés réussirent enfin à s’af-
franchir de sa tutelle à partir de la fin du
IIe siècle après J.-C., l’empereur Caracal-
la lui accorda en compensation le droit
italique qui lui garantit, cette fois, l’en-
tière immunité foncière.

250
LES rAISoNS dE LA ProSPérITé
LES INSTITuTIoNS ET L’ORDO
Par salem Mokni

d ans les Florides (16), Apulée écrit que le seul fait d’être membre de la curie de
Carthage est déjà un souverain honneur. Les membres de la curie constituent
l’ordre des décurions (ordo decurionum) d’une cité, ou autrement, pour utiliser
un terme plus moderne, son conseil municipal. L’ordo porte parfois le nom
de senatus et il est appelé en orient boulé. Il s’agit en effet d’une assemblée
restreinte, par opposition au peuple (populus) qui se réunit aussi en assem-
blée. Les membres de l’ordo sont d’anciens magistrats qui accèdent automati-
quement au conseil municipal après l’exercice d’une magistrature, auxquels
s’ajoutent d’autres membres recrutés par cooptation pour compléter la liste.
Le conseil des décurions est généralement composé de 100 membres viagers.
Il s’agit sans doute de l’effectif souhaitable, qui est attesté dans plusieurs ci-
tés de l’occident romain, à ostie, Pouzzoles, Urso en Espagne, Abthugnos en
Afrique, etc. Carthage devait donc compter au moins 100 décurions.
de multiples attributions incombaient à ce conseil. Il avait la haute main sur
les cultes et la charge de tous les services municipaux et, en outre, les attri-
butions suivantes : l’établissement des sacrifices publics et des jours de célé-
bration, la surveillance de l’administration financière des magistrats, l’accep-
tation et l’emploi des dons faits ou promis à la cité, les décisions concernant
les constructions de monuments publics, les concessions d’eau et de terres,
les démolitions de bâtiments, les concessions de terres du domaine public. Il
avait en charge l’approvisionnement de la cité, à l’établissement des poids
et des mesures officiels, au choix des patrons, à l’envoi des ambassades, à la
concession du droit de cité local, à l’admission de nouveaux membres dans la
curie, aux décorations décurionales (ornamenta decurionalia).
Les responsabilités de l’ordo concernent la ville et tout son territoire. C’est
ainsi qu’au début de l’Empire nombreuses sont les inscriptions qui attestent
l’intervention des magistrats de Carthage dans les pagi rattachés à sa perti-
ca. Certes, l’affirmation progressive de l’autonomie des districts carthaginois
semble avoir affaibli l’emprise que Carthage exerçait sur eux : cela est attes-
tée par le fait qu’ils ont été dotés de leur propre ordo decurionum au moins à
partir de la deuxième moitié du Ier siècle, l’élection de leurs propres prêtres
du culte impérial puis l’octroi d’une certaine autonomie financière au cours
de IIe siècle. Pourtant la mainmise du chef lieu de la colonie sur les districts
de sa pertica dans ses aspects politique et juridique persiste tout au long du

251
deux togati de carthage. Musée de carthage.
Ces deux statues appartiennent à la catégorie des sculptures privées. L’utilisation de la toge, signe de la citoyenneté romaine,
est une règle dans les colonies romaines et elle signifie ici qu’elle est portée par des magistrats ou des prêtres municipaux. Ces
statues pouvaient être exécutées sur place par un atelier local ou achetées. C’est le cas de la statue dotée d’une cuvette d’encas-
trement dans la quelle on place la tête du notable fraîchement élu. Elle fut donc façonnée en deux temps, et peut-être aussi par
deux mains. Dans l’autre cas, la statue fut fabriquée d’une première et seule main et dut sortir d’un atelier local.

Taillée dans un bloc de marbre blanc de type Cyclades, cette Egalement taillée dans un bloc de marbre blanc à grains fins
statue masculine dont la tête a disparu suite à un accident, et translucide de type proconèse, ce togatus acéphale montre
une chute par exemple, est en appui sur la jambe droite alors au sommet une cuvette d’encastrement et un tenon à l’avant
que la jambe gauche est légèrement fléchie en avant. La vê- bras gauche. Cela montre qu’à l’époque impériale, il était de
ture consiste en une tunique à manches longues bouffant sur mode d’importer des sculptures en kit notamment de Grèce.
le torse. La toge est longue puisqu’elle couvre les chevilles et Le personnage s’appuie sur la jambe droite tandis que la
enveloppe le corps, en passant sous le gousset droit pour for- jambe gauche est délicatement repliée. Ce type de toge, par
mer sur l’épaule gauche un bourrelet digne d’une bande dite son drapé particulièrement soigné est considérée comme une
contabulatio. Il s’agit d’une tenue de magnificence nommée tenue d’apparat et est dite toga fusa : une toge extrêmement
la toga contabulata en usage pendant le second quart du large typique de l’époque impériale : en effet elle daterait du
IIIe siècle. IIe siècle ou du début du IIIe siècle (nn).

252
Haut-Empire : en témoignent les nombreux membres de l’ordo de Carthage
choisis comme patrons des communautés de la pertica et les nombreux préfets
pour dire le droit qui y représentent les duumvirs de Carthage.
un quorum (majorité) est nécessaire pour que les votes soient valables. Le
vote a lieu, en général, à la majorité absolue. une inscription incomplète trou-
vée à Carthage nous fait connaître un décret qui permet d’avoir une idée de
la procédure de décisions suivie par l’ordo : le texte qui semble concerner la
résolution d’ériger une statue en l’honneur d’un magistrat de cette cité atteste
le bon fonctionnement des institutions municipales à Carthage dans le cou-
rant du IIIe siècle. Ce serait donc à la demande des décurions qu’un puissant
magistrat de la cité, en son titre de duumvir quinquennal et de patron de la
colonie, aurait inscrit cette affaire à l’ordre du jour. A la suite de son dis-
cours prononcé dans la curie de Carthage à propos de cette question, une
délibération formelle a aboutit au vote de la proposition. un passage d’Apulée
confirme la même procédure, suivie cette fois en son honneur ; il montre aussi
que le prestige de ce dernier n’était pas suffisant pour que l’ordo de Carthage
lui érige une statue sur le forum de la métropole africaine. L’intervention d’un
sénateur (en la personne d’Emilianus Strabo) fut nécessaire pour que le sénat
de Carthage accepte enfin qu’une statue d’Apulée soit dressée à côté de celles
des grands personnages honorés par la cité.
Les documents épigraphiques relatifs à l’activité de l’ordo decurionum de Car-
thage et ceux qui attestent les interventions des membres de l’élite municipale
témoignent de la vitalité de cet ordo et de la stature de cette élite. Celle-ci permit
à Carthage d’atteindre une situation privilégiée parmi les plus importantes ci-
tés de l’Empire mais elle était aussi la principale bénéficiaire du dynamisme de
la capitale provinciale. Il est évident qu’une cité de cette importance disposait
d’une élite municipale très dynamique et d’une curie particulièrement puissante
capable de gérer les affaires relatives à sa grande pertica. C’est ainsi que le sénat
municipal de Carthage était très attractif pour les membres les plus puissants de
l’élite sociale de cette cité ainsi que pour les éléments les plus brillants et les plus
ambitieux des élites d’autres cités africaines, dans un système où les honneurs
municipaux étaient liés non seulement à la dignité mais aussi à la richesse.

les décurions de carthage élèvent une statue en l’honneur


d’un certain aelius Maximus.
« Voici ce que, à la demande des décurions unanimes, Pompeius Faustinus, cla-
rissime, patron de la colonie, duumvir quinquennal, a prononcé au sujet de la
statue à élever en l’honneur d’Aelius Maximus, homme excellent, sur ce qu’il
convenait de faire à ce propos : « sur cette affaire, les décurions ont été d’avis que
les hommes de mérite offraient le témoignage d’une grandeur d’âme conforme à
la dignité de notre colonie, et qu’il y a longtemps que l’on aurait dû élever une
statue en l’honneur d’Aelius Maximus pour avoir rempli l’honneur de l’édili-
té avec une rare intégrité et pour avoir, dans l’année de son duumvirat, édité
un spectacle tant de gladiateurs que de fauves africains, car il avait promis de
verser, en plus de la somme légitime, une somme de (?) sesterces ». Pour cette
raison, les décurions ont décidé que cette statue devait lui être élevée aux frais de
la cité » (ae, 1977, 851, trad. du latin).

253
Monument consacré à Minerve Auguste, suivant le testament
de Quintus Vinicius Genialis, fils de Quintus, de la tribu
Arnensis, prêtre des Cereres de l’année 126, questeur, préfet
pour dire le droit, duumvir de la colonie Concordia Iulia de
Carthage, patron de la cité de thugga ; il a fait don à la cité
(de ce monument) pour la somme de 10 000 sesterces, moins
le 20e du peuple Romain. Le curateur : Caius Marius Perpe-
tuus, patron de la cité (AE, 1997, 1655, trad. du latin).

L’inscription commémore la construction du premier temple


de Minerve de thugga. Elle mentionne un patron de Dougga
qui est citoyen de Carthage et doit pourtant avoir des liens
particuliers avec la cité indigène (sa).
Dougga (Thugga)
Fin du Ier siècle.

La documentation épigraphique fournit des informations aussi importantes


que variées concernant cette couche dirigeante carthaginoise. L’étude de
la répartition familiale des titulaires des fonctions municipales à Carthage
donne une moyenne de 1,3 personne par famille ; ce qui permet de conclure
qu’il s’agit d’une élite particulièrement dynamique et fortement renouvelable,
caractéristique d’une capitale provinciale et d’une cité dont la structure éco-
nomique est diversifiée, basée sur de riches activités agricoles et industrielles
ainsi que sur des activités commerciales florissantes. Par ailleurs, l’étude de
l’origine sociale de l’élite dirigeante carthaginoise montre qu’il s’agit d’une
élite hétérogène, formée à la fois de descendants des colons italiques et de
provinciaux romanisés, d’étrangers intégrés dans l’ordo de la capitale provin-
ciale comme de notables appartenant à de grandes familles présentes sur la
scène politique pendant plusieurs générations.
L’examen de l’origine des membres de la curie de Carthage à travers le temps
permet de déceler l’évolution du recrutement de ces notables. L’élite dirigeante
de Carthage était formée, à la fin de l’époque républicaine et au tout début
de l’Empire, par des affranchis de l’empereur ou de grands personnages de
l’administration impériale, ou par de riches italiens proches du proconsul et de
ses adjoints. durant le premier siècle, les Carthaginois descendants des colons
italiques dominent la curie. Mais, à partir du milieu du Ier siècle, le recrutement
des décurions et des magistrats commence à s’ouvrir aux plus riches parmi les
descendants des Africains romanisés installés à Carthage ainsi qu’aux membres
les plus brillants des élites des districts de sa pertica. A partir du début du IIe
siècle, la curie de Carthage attire les notables les plus en vue de toutes les cités
d’Afrique et particulièrement celles qui se trouvaient dans son arrière-pays.
deux facteurs expliquent cette ouverture de l’ordo carthaginois : d’une part,
le rôle de plus en plus affirmé joué par les citoyens de Carthage (populus)
dans les élections municipales et donc dans le choix des nouveaux décurions
et magistrats ; d’autre part, la promotion des membres de l’élite dirigeante de
Carthage dans les ordres supérieurs de l’Empire (équestre et sénatorial).
L’intégration dans l’élite dirigeante de la capitale provinciale représentait une
étape importante pour l’ascension d’une famille. Elle permettait d’affirmer la

254
MARSEILLE
1 (1)

N
FORMIAS
1 (1)

IGILGILI
1 (1)
CUICUL
1 (6)
AKOUDA
THAMUGADI 1 (1)
1 (2) CHINIAVA
SIVIRI 1 (1) KARTHAGO
1 (1) THVBBA 16 (14)
1 (1)

BELALIS MAIOR VCCVLA


1 (1) 3 (3)
FVRNOS MINVS THIMIDA REGIA
2 (2) 1 (1)

THIBARIS NVMLVLIS ABITINA


2 (2) 1 (1) 1 (1) VALLIS GIVFI VINA
1 (1) 1 (1) 1 (1)
GILLIVM
1 (1) SVTTV THIGNICA
1 (1) 4 (1) 1 (1)
Pagus de Carthage THVBVRBO MAIVS PVPPVT
THVGGA Sidi Bou Arara 1 (1)
Pagus de Carthage + ciuitas 5 (7)
VCHI MAIVS 13 (30)
Vicus de Carthage 9 (11) AVITTA BIBBA
AGBIA 1 (1) ABBIR MAIVS
Cité pérégrine subordonnée à 1 (1) 1 (1)
Carthage / de droit latin
Cité indépendante de Carthage
Nombre des titulaires des charges
municipales à Carthage attestés MVSTI
1 (1)
dans chaque cité FVRNOS MAIVS ABTVGNOS
(1) Nombre des inscriptions 1 (1) 1 (1) 0 25 50 Km
SARADI
1 (1)

LES CARTHAGINOIS HORS DE CARTHAGE


les carthaginois hors de carthage
Carte de la répartition des notables qui ont exercé des fonctions municipales à Carthage pendant les trois premiers siècles
de l’Empire d’après le lieu de découverte des inscriptions qui les attestent.

dignité et par voie de conséquence la position sociale du notable et de sa fa-


mille. Aussi, pour les personnes originaires des districts de la pertica de Car-
thage ou des communautés subordonnées à cette colonie, mais aussi pour ceux
qui étaient originaires d’autres cités africaines, leur promotion dans l’ordo de
Carthage représentait-elle l’un des principaux aspects de leur ascension poli-
tique et sociale. Il s’agissait, en somme, du passage d’une notabilité locale à une
notabilité supérieure, à savoir celle de la capitale de l’Afrique Proconsulaire,
que l’on peut qualifier de notabilité « provinciale ». Par ailleurs, l’admission
dans l’ordo de Carthage ouvrait à ces notables des horizons supérieurs, en par-
ticulier à rome. Le prestige attaché à la dignité de décurion de Carthage leur
permettait non seulement d’être choisis comme patrons et curateurs d’autres
communautés proches de Carthage mais surtout il ouvrait les portes des deux
ordres supérieurs de la société romaine, l’ordre équestre et l’ordre sénatorial.
Ceci explique la grande attraction exercée par la curie de Carthage sur les élites
des cités africaines, qui peut se comparer à celle du sénat de rome pour les
élites de son empire.
En effet, chaque fois que nous avons pu connaître les descendants directs des
membres de la curie de Carthage et de leurs parents proches, nous remar-
quons qu’ils ont pu accéder à l’ordre équestre, voire à l’ordre sénatorial. Ceci,
permet de confirmer que l’appartenance à la curie de Carthage représentait
un moyen efficace facilitant la promotion dans les ordres supérieurs de la
société romaine.

255
Dédié à la triade capitoline, Jupiter, Junon et Minerve, le Capitole de Dougga est un temple constitué d’une cella précédée d’un portique d’ordre
corinthien auquel on accède par un escalier monumental. Il est au cœur d’une grande réalisation urbanistique qui sera achevée par la construc-
tion, à l’est, de la place de la Rose des vents et de l’ensemble monumental qui la borde au nord et au sud, le temple de Mercure et le marché. Il fut
construit par un citoyen de Carthage et son fils, tous les deux membres du pagus de Thugga. L’acte évergétique est signalé par deux inscrip-
tions latines presque identiques, la première gravée sur le tympan, l’autre sur le linteau de l’entrée de la cella (sa).

Ces actes évergétiques accomplis dans le chef-lieu de la colonie ou dans une


des communautés de sa pertica montrent que les notables de Carthage de-
vaient accomplir au cours de leur carrière municipale au minimum un acte
d’évergétisme, mais qu’en règle générale ils se montrent généreux à chaque
étape de leur carrière. Les fonctions municipales les plus élevées n’étaient pas
les seules à susciter le plus d’engagements : l’évergétisme accompli à l’occa-
sion de l’exercice de chaque honneur (ob honorem) apparaît autant comme un
investissement pour la carrière ultérieure qu’une promesse électorale immé-
diate ou un remerciement pour la fonction décernée.
Par ailleurs, nous constatons que les membres de l’élite municipale carthagi-
noise originaires des communautés de la pertica ou ceux qui avaient noué des
liens de patronage avec ces communautés devaient, en plus des évergésies ob
honorem accomplies à Carthage, se montrer généreux envers leur patrie ou
envers la communauté cliente. Le prestige de l’appartenance à l’ordo decurio-
num carthaginois explique la concurrence acharnée entre les notables pour
l’obtention des honneurs, le coût élevé des sommes honoraires et la valeur des
actes évergétiques.

256
LES TEMPS dE LA GrANdEur
dE CéSAr À GALLIEN
Par antonio ibba

L e projet de César fut réalisé par octavien probablement à la suite d’une


lex Antonia (-44) : en suivant Appien (Pun., 8.648), en -43 (?), octavien
conduisit en Afrique les premiers colons de la colonie Concordia Iulia Karthago
composée pour la plupart d’immigrés italiques. déjà en -44 (ou selon certains
spécialistes en -40/-39), fut instituée une nouvelle ère liée au culte des Cereres,
pour lesquelles fut construit un temple dédié à Tellus, peut-être identifié à la
grande structure près du plateau de Sainte-Monique où se rassemblaient tous
les prêtres de Cérès (sacerdotes Cereales universi) : la Cérès de Carthage romaine
était probablement l’héritière de la déméter sicilienne, déjà vénérée dans la
Carthage punique et revitalisée dès les débuts de la nouvelle colonie.
quelques années après la fondation, Tertullien (De pallio, 1) évoque de violents
outrages de Lépide sur la ville ; dion Cassius (52.43.1) signale la destruction
d’un quartier entier. on a supposé que le triumvir, en sa qualité de pontife
suprême, intervint contre l’occupation abusive du sol déclaré maudit en -146.
Pour effacer ces actes et pour donner de l’importance à ce qui était encore un
gros village, octavien ordonna en -35 à son gouverneur (T. Statilius Taurus)
d’édifier des murailles à Carthage (Tertullien, De pallio, 1.2).
La propagande officielle fut chargée
de célébrer l’événement, en particu- « …(parmi les Tyriens) Les uns prolongent les
lier dans l’Enéide, composée à partir murs, construisent la citadelle et roulent de bas
de -29. dans le premier livre, c’est en haut des blocs de pierre, les autres choisissent
par les yeux d’un Enée qui vient un lieu pour leur demeure et l’entourent d’un sillon. Ils se
d’aborder avec ses compagnons près choisissent des lois, des magistrats et un sénat sacré ; ici
de Carthage, que Virgile décrit les les uns creusent des ports ; là d’autres placent les larges
grands travaux effectués dans la ville assises d’un théâtre et extirpent d’énormes colonnes de la
de la reine didon mais les détails pierre, hautes décorations pour les scènes futures. De même,
sont conformes à une cité romaine, au retour de l’été, par les champs en fleurs, les abeilles
inspirés par le projet d’Auguste et s’activent en plein soleil, quand elles font sortir les essaims
ils trouvent des correspondances déjà adultes, ou quand elles accumulent le miel limpide et
sur le terrain, comme le théâtre par gonflent leurs cellules d’un doux nectar ».
exemple. Virgile, Enéide, I, 421-433
Les travaux furent sans doute nom-
breux et dispersés sur une grande
surface avec des choix urbanistiques déterminés par la nature du terrain et
par la préexistence des vestiges puniques. Les décombres non réutilisables
furent redistribués sur le terrain, créant ainsi une épaisse couche de nivel-
lement soit pour cacher les traces de la ville ancienne soit pour construire
sur un plateau régulier sillonné d’axes orthogonaux ; furent aussi réalisés des
terrasses et des escaliers pour réguler les fortes pentes, en particulier pour at-
teindre le sommet de Byrsa, centre symbolique de la nouvelle colonie romaine.

257
extension du tissu ur-
bain à l’époque romaine.
A la ville, fut destinée une surface
de 300 hectares ; à partir du chevet
de la cathédrale Saint Louis, tout le
terrain fut divisé en 120 rectangles
(insulae) de 142,10 x 35.5 m.,
séparés par des rues principales
pavées (cardo maximus, large de
11.80 m, et decumanus maximus,
large de 14 m). Des rues secondaires
(larges de 7 m) à la chaussée de
terre battue les coupent. Chaque
insula était divisée par des ruelles
larges de 3,5 m. La nouvelle cité
LE GOLFE DE TUNIS
suivait en partie l’orientation
de la Carthage punique ; les
anciennes ruines furent enterrées
ou démantelées pour en réutiliser
les matériaux dans la construction
des nouveaux édifices romains ;
les citernes furent réutilisées dans
les maisons romaines et les murs
qui longeaient le littoral furent
transformés en digues pour protéger
la rue côtière (le cardo XVIII
Est).
Adaptation Wided Arfaoui,
d’après Hurst et roskams,
1984

Ici étaient disposés les monuments politiques et religieux de la ville, symboles


de rome et du loyalisme des colons envers l’empereur, réalisés probablement
par des équipes de sculpteurs et de bâtisseurs d’origine italique. Il y avait fort
probablement un Césaréum (Caesareum) avec une galerie de portraits de la
famille impériale (Livia, Julia, Gaius et Lucius César) et des hommes illustres Fragment de
(summi viri) de la république, comme sur le forum d’Auguste à rome. Sur la brique sortie
des ateliers
colline de Byrsa, un autel fut consacré à la famille d’Auguste (la gens Augusta) de Perelius
par un notable de Carthage, un certain P. Perelius Hedulus, un homme d’af- Hedulus.
faires et riche industriel qui possédait des brique-
teries et dont les productions trouvées à Carthage
portaient le nom.
Toujours à la périphérie, mais au nord, adossé à la
colline de l’odéon, fut construit le théâtre qui pou-
vait accueillir 11 300 spectateurs, connu seulement
à partir des aménagements du IIe siècle, mais dont
les origines, selon Virgile, remontent à l’époque
augustéenne. Probablement dans la même période
fut réalisé le forum commercial (CIL VIII, 12556),
près du port circulaire ; au nord du bassin circu-
laire a été édifié vers -10 un bâtiment pour travail-
ler la pourpre et pour la teinture des tissus ; en-

258
suite, vers 15, le siège d’une association d’artisans s’y installa ; sur le tophet,
désormais abandonné, furent réalisés des horrea (magasins) destinés à rassem-
bler les denrées alimentaires et les autres produits de l’économie africaine.
dans le quartier Magon, encore inhabité, un texte évoque le souvenir d’un
temple de Neptune auquel Auguste, le premier janvier d’une année inconnue,
offrit une somme d’argent en réponse aux prières du peuple (AE 1951 71 : [---
st]ipe quam p[opulo p(ostulante)] f(ieri) i(ussit) K(alendis) Ia[n(uariis)]). un vaste
quartier résidentiel s’étendait de Bordj Jedid jusqu’aux pentes orientales de
la colline de l’odéon, délimité par les nécropoles les plus anciennes ; à l’ouest,
la limite de la ville coïncidait avec la nécropole de Bir Zitoun. L’empereur
Hadrien
La colonie fut donc l’objet d’un grand projet urbanistique partiellement com- (117-138).
plété dès -13/-12, l’année où Auguste revêtit le pontificat suprême ; le gouver- Musée ar-
neur de la province mit alors définitivement fin à la malédiction de Scipion. Il est chéologique de
possible que dès cette date Carthage devint la capitale de l’Afrique Proconsu- Sousse.
laire à la place
d’utique. d’autre
part, il est légitime
de penser que c’est
seulement à la fin
de la guerre contre
Tacfarinas et à la
suite des mesures
prises par Claude
dans l’administra-
tion de l’annone,
que Carthage com-
mença à connaître
un grand déve-
loppement écono-
mique qui a abouti
à une reprise que
l’on perçoit à tra-
vers les chantiers
publics et privés.
A partir des an-
nées 30, on assis-
ta peut-être aussi
à la construction
des citernes de la
Maalga. En même
temps, on édifia
des locaux voués
aux activités com-
merciales (taber-
nae) près du port
circulaire et on ré-
occupa le quartier
Magon. Il semble
aussi que les pre-
mières tombes des

259
nécropoles de Teurf el Sour, de Bir « Lorsque l’agitation du peuple, le supplice du
el-Jebbana et du cimetière des offi- centurion, et d’autres détails vrais ou faux, accrus
ciales, c’est-à-dire des fonctionnaires des exagérations de la renommée, furent annoncés
de l’administration impériale, datent à Festus, il envoya des cavaliers tuer Pison. Ils arrivent,
de cette époque. après une course rapide…, et se précipitent l’épée nue à
la main dans la maison du proconsul. Il était inconnu de
Selon Pomponius Mela (1.7.34), la plupart, Festus ayant choisi pour ce meurtre des au-
Carthage retrouva sa richesse d’an- xiliaires carthaginois et maures. Non loin de sa chambre
tan sous Claude : sa vie était orga- à coucher, ils rencontrent un esclave et lui demandent
nisée autour du port où étaient em- qui est Pison ; où est-il ? L’esclave, par un généreux
barqués les produits pour rome et mensonge, répond que c’est lui-même, et tombe sous le
où arrivaient les marchandises pour fer. Pison fut tué peu d’instants après ; car un homme
les régions de l’intérieur ; très vite, se trouvait là qui le connaissait, Bébius Massa, l’un des
elle devint un port attractif pour les procurateurs d’Afrique ».
hommes d’affaires. Il n’est pas cer- Tacite, Hist. 4.50.
tain que Carthage ait joué un rôle
significatif dans la révolte de Lucius
Clodius Macer, alors commandant de
l’armée romaine stationnée à Ammae-
dara, contre l’empereur Néron en 68. on a supposé qu’il ordonna des émis-
sions monétaires à Carthage pour payer son armée et qu’il interdit le départ
des convois de blé destinés à rome. Il fut assassiné à l’automne 68 par les
hommes de Galba. othon succéda à Galba (au début de 69) et fut particuliè-
rement généreux avec les cités africaines, surtout envers Carthage qui avait
entrainé la province contre Macer.
Prend place ici un épisode obscur. Vainqueur d’othon, l’empereur Vitellius
était très populaire en Afrique où son proconsulat (62-60) avait laissé un bon
souvenir ; il avait sans doute des partisans dans la capitale. Cette faveur n’a
probablement pas été bien vue par Vespasien, d’autant plus que le proconsul
Lucius Calpurnius Pison, en raison de la longueur de l’hiver, avait retardé le
départ des convois de blé vers rome. on envoya à Carthage un certain Papi-
rius, un centurion qui, à peine à terre, salua Pison empereur. Mais Pison était
persuadé qu’il était venu pour l’éliminer : le centurion, fut interrogé et, malgré
ses dénégations, exécuté. Pison blâma les Carthaginois qui l’avaient proclamé
empereur à grands cris et s’enferma dans son palais. A ce moment, le légat de
la légion, Valerius festus, parent de Vitellius, était à Sousse (Hadrumetum) ;
il envoya des cavaliers africains et maures à Carthage pour supprimer le pro-
consul.
Il est possible qu’à la suite de cet épisode, une cohorte de la troisième légion
Auguste ait été cantonnée à Carthage, dans un camp non encore localisé,
pour remplacer l’ala Siliana, qui protégeait auparavant le proconsul ; sous
domitien, elle fut remplacée par la xIIIe cohorte urbaine (cohors XIII urbana),
transférée de Lyon, et, dans la première moitié du IIe siècle, par la première
cohorte urbaine (I urbana).
Le principat d’Hadrien fut important pour la ville de Carthage ; il fut le
premier empereur à avoir entrepris un voyage en Afrique. Il arriva dans la
capitale en 128, probablement en mars ou avril, accompagné d’un heureux
présage, une pluie inespérée qui interrompait miraculeusement la période de
sécheresse qui sévissait depuis cinq ans (SHA, Hadr. 22.14) ; une fois la visite
terminée, en août ou en novembre, il se rembarqua pour rome, vraisembla-

260
blement depuis Carthage. En son honneur, la ville prit un temps le nom de
Hadrianopolis (SHA, Hadr., 20.4) ; il accorda aussi de nombreux bienfaits aux
Africains de la Proconsulaire (SHA, Hadr. 13.4). Il est aussi probable qu’il ait
encouragé de nouveaux travaux publics qui firent de la capitale une métro-
pole populeuse dotée de magnifiques monuments capables de rivaliser avec
ceux de rome et qui témoignent des potentialités financières des notables
Carthaginois et de la prospérité d’une économie africaine en grande expan-
sion grâce aux mesures du même Hadrien.
ravagée par un terrible incendie vers le milieu du IIe siècle (SHA, Ant . Pii
9.3), Carthage fut reconstruite grâce l’intervention directe d’Antonin le Pieux
et de Marc Aurèle qui encouragèrent l’importation du marbre des carrières
impériales d’orient. Nombreux furent les monuments reconstruits ou restau-
rés : les grands thermes (thermes d’Antonin), le théâtre, la basilique civile, la
plus grande de l’Afrique (43 x 83,29 m), le sanctuaire d’Esculape (Apul., Flor.
3.39 et 18.37, cf. CIL VIII, 24535 = ILTun 959), probablement le Capitole, le
temple de Caelestis, où la prêtresse, inspirée par la déesse, avait coutume de
prédire l’avenir (SHA, Pert in. 4.2). En même temps, l’amphithéâtre fut agran-
di. on construisit aussi la curie, la bibliothèque (Apulée, Florides 18.8-9), les
citernes de Borj Jedid, l’aqueduc de Zaghouan, et à la périphérie ouest-nord-
ouest de la ville, en dehors de la cadastration augustéenne, le cirque, agrandi
plus tard sous Septime Sévère.
Pour ces importants chantiers, on fit appel à la collaboration de nombreux
spécialistes venus d’Italie ou de l’orient romain, architectes, sculpteurs,
tailleurs de pierre ; ils proposaient des solutions architecturales nova- Maquette
trices et contribuèrent à la naissance d’écoles d’artisans locaux qui, sous de la
l’influence des modèles italiques et orientaux, élaboraient des nouveaux curie de
styles « africains » qui se propageaient vers les autres communautés de la Carthage
province.

261
Hadrien Héroïsé
carthage
Musée national du Bardo.

Si l’attribution du buste à Ha-


drien de Sousse ne fait pas de
doute, on hésite sur l’identifica-
tion de la statue parfois attribuée
au prince. Il s’agit en réalité
d’un contemporain de l’empereur
Hadrien (117-138), qui s’est fait
représenter à la manière d’un
héros grec, entièrement nu : sa
statue reprend dans sa pose le
type dit de Diomède, un des com-
battants de la guerre de Troie.
Casqué, il s’assimile même au
dieu Mars, le dieu de la guerre :
on peut donc penser qu’il s’agit
d’un officier, dont le portrait est
très proche de celui de l’empereur.
Mais le détail de la coiffure ne
correspond pas : comme souvent,
une personne privée imite très
étroitement la physionomie du
souverain qu’elle prend comme
modèle (fr.B).

262
Carthage fut aussi le siège de prestigieuses écoles de grammaire, de rhé- Bureaux des
torique et de droit, destinées à la formation de la classe dirigeante, comme transporteurs
par mer de
Apulée originaire de Madauros ou Tertullien. Elle fut le siège de concours Carthage à
littéraires présidés par le gouverneur dans le théâtre (Apulée, Florides, 9,30) Ostie (CIL
et ensuite dans l’odéon (par exemple le Pythicus agon accordé par Septime XIV, 4549,
Sévère, cf. Tertullien, Le scorpiaque, 6). Tout cela contribuait à la diffusion de 18).
la culture latine : ce n’est pas donc un hasard si l’on a découvert à Carthage Navicul(arii)
une quarantaine de poèmes funéraires (carmina), ce qui démontre la maîtrise Karthag(ini-
du latin par les Carthaginois. enses) de
suo. : Les
Toujours sous Antonin, le port était le centre majeur de collecte et de redis- naviculaires
tribution des productions de la Proconsulaire et la principale source de la de Carthage
richesse de Carthage. Ici mouillaient les flottes marchandes qui naviguaient (mosaïque
réalisée) à leur
vers Pouzzoles et ostie où, en 141, les propriétaires des navires carthaginois frais.
d’Afrique (domini navium Carthaginensium ex Africa, ILS 339) érigèrent une dé-
dicace à l’empereur ; on connaît même un des responsables de ces navires
(curator navium Karthaginiensium, CIL xIV, 4626), Lucius Caelius Aprilis Vale-
rianus. Les naviculaires de Carthage (nauicularii Karthaginesium) possédaient
naturellement leur agence signalée, sur la place des corporations à ostie, par
une mosaïque représentant deux navires différents.
A Pouzzoles, sous Commode, un Carthaginois originaire d’Uchi Maius était
responsable de l’annone. La crise économique en égypte, due peut-être à
une épidémie qui sévit en 166, augmenta le poids des importations venues
d’Afrique : selon l’Histoire Auguste (Commode 17.7), Commode aurait créé une
flotte spéciale, la classis Africana Commodiana Herculea. Cet essor économique
et ces richesses accumulées permirent aux autorités de Carthage d’engager de
nouveaux travaux publics dès l’époque sévérienne. L’aqueduc d’Aïn-Jouggar

263
compléta celui de Zaghouan ; on construisit l’odéon, et on procéda proba-
blement à des rénovations (restaurations ou agrandissements) au théâtre et à
l’amphithéâtre. de beaux éléments architectoniques, finis ou semi-finis, sont
encore importés d’Asie Mineure mais, en parallèle, les ateliers carthaginois
commencent à utiliser le calcaire de Kedhel provenant de Hammam-Lif, in-
dice d’un changement des goûts.
Commencé peut-être sous Marc-Aurèle et
Commode, le démantèlement de la pertica de
Carthage s’affirma sous Septime Sévère qui
encouragea l’affranchissement des petites com-
munautés jusque-là dominées par Carthage.
En retour, Carthage reçut de Septime Sévère
et de Caracalla, en 203-204, certains privilèges,
sans doute fiscaux, dont nous avons la preuve
grâce aux émissions monétaires portant cette lé-
gende : indulgentia Augg(ustorum duorum) in Car-
th(agine), qui célèbre la bienveillance des deux Augustes envers Carthage.
Carthage continua, cependant, d’exercer une forte influence politique sur
l’ensemble de la province, car beaucoup de ses décurions sont attestés comme
curateurs ou patrons de bon nombre de ces petites communautés. d’autre
part, c’est peut-être à la fois pour compenser ses efforts lorsque l’Afrique
devint le premier fournisseur de l’annone de rome, et pour compenser la
réduction de son territoire, que l’empereur Caracalla accorda à Carthage le
droit Italique (jus italicum) qui la plaçait au même rang que les villes d’Italie,
avec tous les privilèges fiscaux que cet honneur comportait, en premier lieu
la dispense de payer les impôts fonciers. Sur les textes officiels, Carthage est
désignée comme Iulia Concordia Aurelia Antoniniana, ces deux derniers titres
étant les nom et surnom de Caracalla.
Celui-ci donna une grande importance au culte de la déesse Caelestis souvent
identifiée à Julia domna, sa mère. Plus tard, le jeune Elagabal, pour renfor-
cer la diffusion dans l’empire du culte de Deus Sol invictus (le dieu Soleil in-
vincible), avait commandé une hiérogamie entre ce dieu et la divinité poliade
de la capitale, dont la statue, et probablement le trésor, en quelque sorte sa
« dot », furent déplacés du temple de Carthage à rome sur le Palatin. Mais
son successeur, Sévère Alexandre, ordonna son retour à Carthage.
Les informations sont rares et souvent confuses pour le reste du IIIe siècle.
Pendant la révolte des Gordiens, en 238, la ville, sans défense, subit la répres-
sion violente exercée par les soldats de la Troisième légion Auguste, comman-
dée par Capellien, gouverneur de Numidie resté fidèle à Maximin le Thrace.
Gordien Ier avait été reçu en triomphe à Carthage et il avait promis liberté et
prospérité à l’armée et à la population. Aux portes de la capitale, son fils Gor-
dien II, avec des partisans inorganisés, avait tenté une résistance contre les
soldats professionnels de la légion ; il mourut au combat tandis que son père,
empereur malgré lui, se suicidait. Selon Hérodien, les soldats massacrèrent de
nombreux Carthaginois et pillèrent de nombreuses maisons et temples.
En 240, le proconsul Sabinianus tenta à son tour d’usurper l’empire et les
Carthaginois le proclamèrent empereur, mais à l’arrivée des troupes restées
fidèles au jeune Gordien III, ils n’hésitèrent pas à le livrer. Les textes four-

264
Caracalla (211-217) figure
ici en prince héritier entre
197, date à laquelle il est as-
socié au pouvoir par son père,
et 211. Caracalla est très
connu pour avoir promulgué
la constitution antonine qui
accorda la citoyenneté ro-
maine aux habitants libres de
l’Empire en 212 (SA).
Henchir Kasbat (thuburbo
Maius)
Musée national du Bardo
205-211

nissent peu d’informations sur d’autres événements pourtant graves : des


persécutions contre les chrétiens sous dèce et Valérien et, sous Probus, l’in-
cursion des pirates francs fuyant la Mésie, qui pillèrent la ville sans être in-
quiétés. Carthage reçut aussi le titre de Gallieniana qu’il faut peut-être mettre
en rapport avec les restaurations ordonnées par Gallien à la suite du tremble-
ment de terre de 267. En revanche, l’histoire de l’usurpateur Celsus, en 260
( ?), proclamé empereur à Carthage par le proconsul et investi du manteau de
Caelestis, semble inventée de toutes pièces.

265
266
LA rELIGIoN roMAINE
dES CArTHAGINoIS :
LA CoNCordE, LE CuLTE IMPérIAL
ET LE CuLTE dES CERERES
Par samir aounallah, antonio ibba et alberto Gavini

On s’attendait, s’agissant d’une colonie déduite peuplée exclusivement de citoyens ro-


mains, à ce que le panthéon religieux carthaginois soit lui aussi composé exclusive-
ment de divinités romaines, comparable à celui de Rome. On découvrira au long des
pages qui suivent que la religion de Carthage est à peu près identique à celle qui fut
pratiquée dans les autres cités de l’Afrique romaine où une place importante revenait à
la Concorde et aux divinités de l’abondance, les Cereres (ou Cérès) en particulier. En
fait, le plus curieux est la prédominance partout remarquée de Saturne, l’héritier de
Baal Hammon. Il semble en effet que Carthage romaine a également beaucoup hérité
de son aînée (sa).

A Gauche, Saturne
En bas, Apollon, Venus, Esculape et Jupiter
Musée national du Bardo.

267
I l est attendu que dans la capitale de la province tous les dieux du panthéon
romain soient représentés et chacun de ces dieux avait fort probablement
sa demeure sur le site. Les principaux temples étaient situés sur la colline de
Byrsa, aux abords du forum : le capitole, dominé aujourd’hui par la Cathédrale
Saint Louis, et dont des vestiges souterrains sont encore visibles, le temple
d’Esculape, édifié sur l’ancien temple d’Eshmoun (localisé avec
CIL Viii, 12569, mu-
une quasi certitude), le temple de Caelestis… Mais, à Carthage,
sée de carthage
trois cultes dominaient la vie religieuse et sociale : le culte rendu
aux empereurs divinisés, le culte rendu à la Concorde (Concor- L’inscription, incomplète, est
dia), pleinement justifié dans une colonie romaine installée en une dédicace à un Octavius,
terre étrangère, enfin le culte de Cérès ou des Cereres. Comme on dont le nom figure à la première
ligne ; il a été flamine perpétuel
doit s’y attendre, ces trois cultes ont connu une grande diffusion d’un empereur défunt (divus).
dans le reste des cités de l’Afrique romaine. Cet Octavius est intervenu dans
l’aedes Concordiae, fort
Concordia — Colonia Concordia Iulia Karthago (CCIK), parfois co- probablement pour le restaurer,
lonia Iulia Concordia Karthago (CICK), telle est, avec ces deux va- l’agrandir ou pour l’embellir
riantes, la dénomination officielle de la colonie romaine de Car- avec des portiques et d’autres
thage fondée dès -44. L’épithète Iulia renvoie au nom de famille décorations ([porti]cis et reli-
quis or[namentis]).
du fondateur de la colonie, un Julius, en ce cas César en personne
(Caius Iulius Caesar) ou son fils adoptif, octavien (Caius Iulius
Caesar Octavianus). Ces détails placent la fondation de
la colonie Julienne entre -44 et -27, date à laquelle
octavien devint empereur et s’appela officielle-
ment Auguste. La seconde épithète indique que
dès sa fondation, la colonie fut placée sous les
auspices de la déesse Concordia, cette abstrac-
tion divinisée qui assurait l’entente entre les
différentes ethnies de l’Empire romain.
Il est donc très probable que le temple
de la Concorde fut érigé en même temps
que l’on colonisa Carthage ; il était situé
à l’emplacement de l’abside de la cathé-
drale Saint Louis où, au xIxe siècle, le
père delattre mit au jour un fragment
d’une plaque de marbre mentionnant des
travaux dans le temple de la Concorde.
L’existence de ce temple sur la colline ne peut que
nous conforter dans l’idée qu’il fut construit à l’occasion de
l’aménagement de l’ensemble de la colline. rien n’exclut l’existence
d’autres temples ou sanctuaires de la Concorde à Carthage même, comme
il en a été à rome où l’on dénombre au moins cinq temples dont le plus ancien
fut édifié en -367 à la suite des dissensions nées à rome au sujet du droit de
choisir un consul plébéien. on comprend dès lors que cette divinité, dont la
principale vertu était d’apaiser les tensions, eut une grande expansion dans
les provinces où se côtoyaient différentes ethnies et peuples. Ce fut le cas en
Afrique, particulièrement dans le territoire des Carthaginois, comme à doug-
ga où vivaient deux communautés, l’une locale et l’autre étrangère issue de la
colonisation romaine.
Sous l’Empire, le culte se rapproche de la personne de l’empereur par l’épithète
Augusta qui la qualifie souvent (Concordia Augusta). Parfois représentée par

268
Ce complexe religieux constitué des Temples de la Concorde, de frugifer, de Liber Pater, Neptune… fut construit à Dougga sous le règne
d’Hadrien (117-138). Le mot temple désigne la salle ou cella où était exposée la statue de la divinité. frugifer et Liber Pater occupaient sans
doute les cellae des extrémités. Une inscription nous apprend que l’une des deux cellae intermédiaires était vouée à Neptune. Une seule cella
reste donc encore anonyme. À l’est de la cour, fut construit dans la seconde moitié du iie siècle un théâtre annexé au sanctuaire et destiné à des
représentations liées aux cultes célébrés dans celui-ci.

deux mains étroitement liées, la Concorde assure aussi l’entente entre les co-
régents au pouvoir ou entre les différents membres de la famille impériale, la
domus Augsuta, voire la gens Augusta (sa).
Le culte impérial — Le culte rendu aux empereurs, vivants ou morts, est né à
l’époque julio-claudienne avec Auguste, le premier prince de cette dynastie.
Sa naissance à Carthage date donc de son principat, entre -27 et 14. Le petit
temple dédié à la Gens Augusta par les soins de P. Perelius Hedulus se trou-
vait dans l’angle nord-est de la colline de Byrsa. Ce temple composé de trois
salles juxtaposées et de dimensions égales, témoigne de la précocité du culte
rendu aux empereurs, comme on doit le déduire de la lecture de l’inscription
ici reproduite.
on le voit, il s’agit là d’une initiative privée puisque le monument fut éri-
gé sur un terrain privé (solo privato) appartenant au prêtre. depuis Auguste,
l’empereur devint un dieu, même si la formule ne se rencontre qu’exception-
nellement, en l’état des connaissances seulement à Bir Bouregba (Thinissut),

269
« A la gens Augusta, Publius Perelius Hedulus, prêtre perpétuel, fut le premier à élever à ses propres frais un temple sur un terrain lui appar-
tenant (trad. du latin ILAfr 353 = ILPBardo A7) ».
Carthage, Musée de Carthage, 27/14 (principat d’Auguste).

ville du Cap Bon, où Auguste est qualifié de deus. C’est après sa mort que
l’empereur devient l’objet d’un culte après que le Sénat l’ait élevé au rang de
divinisé (divus).
de ce temple de Carthage vient probablement l’autel de marbre pentélique
aujourd’hui au Musée du Bardo, qui sur ses quatre faces montre Apollon (le
dieu protecteur d’Auguste), la déesse rome (assise dans un appareil guer-
rier, accompagnée de la corne d’abondance, du caducée et de la sphère du
monde), Enée avec son père Anchise et le petit Ascagne au départ de la ville
de Troie, enfin une scène de sacrifice est peut-être lié aux rites de fondation
de la colonie. Ces représentations s’inspirent de celles de l’Ara Pacis à rome et
de l’idéologie augustéenne : la victoire qui restaure la paix et assure le pouvoir
de rome sur le monde, la piété, la prospérité et l’abondance assurées par
l’empereur qui a permis la renaissance de Carthage.
du même contexte politique s’inspire sans doute le relief de la Maalga, au-
jourd’hui divisé entre le musée du Louvre à Paris (peut-être Venus Genetrix,
ancêtre de la famille impériale) et le musée du Bardo à Alger (Mars Ultor,
vengeur de César assassiné), qui provenait d’un monument inconnu près de
l’amphithéâtre, construit avant le milieu du Ier siècle entre les cardines xVIII
et xx ouest, donc aux portes de la ville.
Le culte de l’empereur était pratiqué aussi à l’échelle de la province et son
organisation était du ressort de l’assemblée provinciale (concilium pronvinciale)
qui ne fut organisée en Afrique qu’en l’année 71, avec Vespasien, le premier
prince de la dynastie flavienne. Cette assemblée se réunissait naturellement à
Carthage qui devint donc la capitale religieuse de la province et lieu de rési-
dence du prêtre provincial (sacerdos provinciae). Apulée qui géra cette prêtrise
la qualifie de « summus honos », l’honneur le plus éclatant.

270
Autel en marbre faisant figurer quatre panneaux représentant Apollon, Rome, le départ d’Enée de Troie et une
scène de sacrifice. Carthage
Musée national du Bardo.
25/50.

Panneau de Rome : dea roma guerrière habillée en


Panneau d’Apollon : Apollon, protecteur d’Au-
Amazone, assise sur des armes (cuirasse pliée et deux
guste et dont l’intervention miraculeuse avait
boucliers superposés) et coiffée d’un casque ; la main
procuré la victoire d’Actium, assis sur un siège
gauche tient un glaive court, la main droite tient un
à haut dossier et accompagné de ses attributs
pilier surmonté d’un bouclier qui serait une évocation
habituels : la cithare, le griffon et le trépied.
du clipeus aureus offert à Auguste en -27/-26 par le
sénat et le peuple Romain et célébrant sa vaillance,
sa clémence, sa justice et sa piété envers les dieux et la
patrie. Derrière le pilier, une Victoire ailée. En face de
la déesse, sur un cippe, sont figurés une corne d’abon-
dance, un caducée et une sphère.

Panneau du sacrifice : Scène de sacrifice d’un taureau


; à droite un personnage tient de la main gauche le
vase d’eau lustrale. A côté, un autre serre de ses deux
Panneau d’Enée : Enée en costume de guerrier s’élance mains contre sa poitrine, une boite à encens. Au mi-
en entrainant son fils Ascagne de la main gauche et lieu, derrière le petit autel, un joueur de flute (tibi-
son père Anchise de la main droite. Anchise, tient de sa cen). L’officiant est en train de répandre les graines
main gauche, une corbeille en osier abritant les Pé- d’encens. Le dernier personnage (victimarius)
nates, dieux familiaux qui veillent sur le garde-man- contraste avec les autres par son attitude active. Nu
ger (penus). A droite, un vieux chêne, souvenir de la jusqu’aux reins, il tient de la main droite un maillet
forêt de l’Ida. ayant pour masse un disque ; la main gauche retient
l’animal proposé au sacrifice.

Cet autel est sans doute contemporain du temple de la Gens augusta (la famille d’Auguste), érigée aux
frais du premier prêtre du culte impérial à Carthage et sur un terrain lui appartenant. A travers cette
composition figurée sortie sans doute d’un des ateliers de Rome, il faut reconnaître non pas l’évergète, mais
Auguste et les principaux thèmes de sa p ropagande : les origines de Rome et de la famille des Césars qui
prétendaient descendre d’Iule Ascagne, fils d’Enée.

271
la Maalga
Musée du Bardo, alger.
25/50 ?
Ce relief en marbre (cm 113 x 98) découvert à la
Maalga décorait vraisemblablement un autel de la
dynastie julio-claudienne, situé dans un point-clé de
Carthage, à l’entrée nord-ouest de la ville, non loin
de l’amphithéâtre très fréquenté par la population et
bâti à la même période que l’autel. Le relief repré-
sente trois personnages posés sur trois piédestaux :
il s’agit des statues de Mars, de Venus et d’un per-
sonnage qu’on peut considérer comme membre de la
dynastie julio-claudienne. Bien que ce relief ait été
réalisé dans une province, il est facile de voir dans
l’image de Mars une réplique de la statue qui se
trouvait dans le temple de Mars ultor, sur le forum
d’Auguste à Rome ; l’image de Venus elle aussi serait
une copie de la statue de Venus qui occupait peut-être
le même temple. La troisième image peut avoir pour modèle dans la statue de divus iulius dans le temple qui lui
était voué à Rome, sur le forum. Un autre relief en marbre, qui se trouve aujourd’hui au Louvre, faisait partie vrai-
semblablement du même autel monumental de Carthage : il représente l’image d’une femme assise sur une roche, à la
manière d’un des reliefs de l’ara Pacis à Rome (at).

L’assemblée se réunissait une fois par an, sans doute à date fixe ; on rendait
alors hommage à l’empereur par des processions, des sacrifices, des banquets
sacrés, des spectacles qui avaient lieu ordinairement à la fin du mois d’octobre
et duraient, semble-t-il, cinq jours pour se terminer, d’après le Code Théodo-
sien (16.10.20), le 1er novembre. Tertullien (Apologétique, 35) raconte que pen-
dant ces fêtes la ville entière ressemblait à une vaste taverne, le vin coulant
à flots… Saint Augustin rapporte que lorsque Apulée était prêtre provincial,
il offrit, sans doute dans l’amphithéâtre, une chasse aux animaux sauvages.
La prêtrise coûtait donc cher à celui qui la détenait et il n’est pas étonnant de
voir les notables de Carthage, particulièrement à partir du IIIe siècle, esquiver
une telle distinction. on comprend dès lors l’action du proconsul d’Afrique
Iulius festus Hymetius (366-368) à qui l’assemblée provinciale érigea pour la
première fois deux statues dorées, l’une à Carthage, l’autre à rome. on a loué
en lui le fait « qu’il a rendu à ses subordonnés le goût de la prêtrise provinciale
et les a amenés à rechercher avidement une fonction qui les faisait trembler
auparavant (ILS, 1256) ». Hymetius avait sans doute contribué à rendre les
dépenses liées à cette fonction moins lourdes qu’auparavant. on louait égale-
ment les mesures qu’il avait prises pour éviter la disette à l’Afrique en faisant
vendre le blé entreposé dans les greniers de l’annone de rome (sa/ai).
Les cereres — on pouvait légitimement croire que la chute de Carthage
punique en -146 avait entraîné en même temps la disparition de ces divinités.
Cela n’a pas été le cas, car des déesses phéniciennes ont continué d’être ado-
rées ; Baal et Tanit devenus Saturne et Caelestis, Astarté, assimilée à Vénus qui
aurait un temple au mont Eryx en Sicile et qui avait émigré en Afrique, à Sicca
Veneria (le Kef) et à Carthage pour se maintenir à l’époque romaine comme
l’atteste une dédicace de Carthage adressée à Venus Erycina (C. VIII, 24528),

272
statue de déméter
carthage, Maison de la cachette
Musée de carthage

Cette figure féminine est vêtue d’une tunique plissée, boutonnée sur
le bras droit par quatre boutons, resserrée sous la poitrine avec une
ceinture par dessus laquelle elle porte un manteau passé sur l’épaule
gauche, retombant dans le dos et drapé en oblique sur les hanches. Cette
statue reprend un type grec, celui de la déesse Déméter, la Cérès romaine,
protectrice de l’agriculture et de la végétation. Elle a été découverte
avec deux autres statues, l’une de Koré, sa fille, l’autre d’une jeune
servante portant une corbeille, dans un caveau qui a été muré au Ve
siècle, peut-être pour les protéger de la destruction quand les cultes
païens ont été interdits par les lois impériales (ar).

Vénus du mont Eryx. Mais c’est le culte


de Cérès, ou plutôt des Cereres, selon la
forme plurielle utilisée en Afrique, qui
a bénéficié du plus grand succès à Car-
thage. Ce culte était hérité du culte grec
de déméter, déesse des moissons, et de
sa fille Coré/Perséphone. dans le monde
romain, elles furent assimilées à Cérès et à
Proserpine ; en Afrique, elles furent sou-
vent désignées sous le nom pluriel des Ce-
reres à Carthage et dans son territoire, par-
ticulièrement dans les régions vouées à la
céréaliculture.
Le projet de reconstruction de Carthage
avait prévu entre autres un temple dédié à
Cérès qui fut édifié dans la partie nord de
Carthage, face à la mer. Le culte se diffusa
dans le Cap Bon, puis dans toute l’Afrique
proconsulaire et en Numidie. Il a été noté
que la géographie des inscriptions d’époque
romaine se référant à Cérès est sensiblement
comparable à celle du culte de déméter et
Koré à l’époque préromaine. Il semble donc
que le substrat religieux de ces territoires
facilita la diffusion de ce culte à l’époque
romaine.

273
dougga
Entre 36 et 41 ; regravée pour Claude en 43.
« À l’empereur Claude, César Auguste Germanicus, père de la patrie, grand pontife, en sa 3e puissance tribunicienne, deux fois consul, désigné
pour une troisième, Lucius Iulius Crassus, fils de Lucius, inscrit dans la tribu Cornelia, revêtu des insignes de l’édilité, tribun militaire de
la 21e légion rapax stationnée en Germanie, préfet des ouvriers, duumvir, augure, duumvir quinquennal, patron du pagus Thuggensis, l’a
dédié. Caius Caesetius Perpetuus, fils de Caius, inscrit dans l’Arnensis, prêtre des Cereres de l’an 68 (LXIIX), édile, préfet juridique de la
colonie Concordia Iulia de Carthage, patron du pagus Thuggensis, a fait construire à ses frais, en son nom et en celui de ses fils Honora-
tus et Perpetuus, cet arc et les degrés d’accès (DFH 24, trad. du latin)».

Le succès des Cereres en Afrique est probablement dû à leur rôle de protec-


trices de l’agriculture. Le développement de la culture céréalière fut forte-
ment favorisé par rome à partir de l’époque républicaine, notamment dans
la vallée du Bagrada (oued Medjerda). Elle devint l’élément clé de l’économie
africaine, ce qui explique le succès de ce culte jusque dans les régions de l’in-
térieur. Cérès, déesse tutélaire de l’agriculture, a été également célébrée dans
la littérature : Apulée, dans ses Métamorphoses (11.2), en parlant de la divinité
féminine suprême, lui donne plusieurs noms. L’un d’entre eux est Cérès, qu’il
dénomme « féconde, mère et créatrice des moissons ».
Sous l’empire romain, le caractère officiel de ce culte retient l’attention ; il
est fort probable qu’Auguste ait fondé sur lui une partie de sa propagande
en Afrique au moment de la fondation de la colonie. L’indice en est que le
président du collège des prêtres des Cereres était éponyme ; être prêtre des
Cereres (sacerdos Cererum), était, sous le Haut-Empire, une fonction enviée,
que l’on voit revêtue par nombre de dignitaires carthaginois au début de leur
carrière publique. Cette prêtrise est mentionnée dans les inscriptions qui les
concernent à travers les cités du territoire (pertica) de Carthage. Citons à titre
d’exemple, parmi bien d’autres, une inscription de dougga (Thugga, DFH,
24) ; elle donne le nom d’un patron (patronus) de la communauté locale (pa-
gus), C(aius) Caesetius Perpetuus, qui avait été sacerdos Cererum la soixante-hui-
tième année des Cereres, c’est-à-dire 68 ans après la création de la prêtrise à
Carthage, qui avait eu lieu vers -44/-43.
Ces prêtres accomplissaient des évergésies non seulement chez-eux à Car-
thage, mais également dans les localités situées dans la pertica des Carthagi-
nois, comme le montre l’inscription citée de dougga et celle-ci qui provient

274
uchi Maius (henchir douamis, rihana)
197
« La respublica des uchitani Maiores l’a érigé aux frais publics pour l’empereur César Lucius Septime Sévère...
Pour cette affaire, Caius Lucilius Athenaeus, fils de Caius, prêtre des cereres de la colonie julienne de Carthage
de l’année 235 et flamine perpétuel, (la somme prévue) ayant été dépensée pour la réalisation de la tâche ci-dessus
indiquée, et qu’il a lui-même supervisée, il a fait à ses frais avec la somme honoraire de 12 000 sesterces, en sup-
plément de l’argent public engagé (initialement), une base et ses décorations ; et, après avoir donné un repas aux
décurions, il a fait la dédicace par décret des décurions (uchi Maius 2, 35, trad. du Latin)».

d’Uchi Maius (Henchir douamis, rihana), comme ce Caius Lucilius Athenaeus,


dont le nom figure sur la dédicace de la base de statue équestre de Septime
Sévère à Uchi Maius (Uchi Maius 2, 35), qui précise qu’il fut le prêtre de l’an-
née 235 (CCxxxV), donc vers 197.
des femmes pouvaient être consacrées elles aussi aux déesses : le rôle des
femmes qui, selon Tertullien (Exhortation à la chasteté, xIII, 2), ont dû vieillir
dans la chasteté, loin des contacts avec les hommes a été souligné. La Passio de
Perpétue et félicité (18.4) dit que les femmes condamnées à mort dans l’am-
phithéâtre de Carthage devaient endosser des vêtements semblables à ceux
des femmes vouées (sacratae) à Cérès. Il est donc évident que le culte des Ce-
reres eut une grande importance dans la Carthage impériale (aG).

275
276
SPLENdEur
dE CArTHAGE roMAINE

Si l’époque Julio-claudienne a vu la mise en place du cadre nécessaire au développement


de l’urbanisme romain de Carthage, les spécialistes sont unanimes à considérer que la
ville a atteint toute sa splendeur à l’époque antonine et qu’elle conserva cette splendeur
jusqu’au milieu du IVe siècle. Elle fut, selon Aurelius Victor, l’ornement du monde (ter-
rarum decus), une véritable Rome en Afrique (in Africano orbi quasi romam).
On le sait, Carthage ne rivalisa jamais de grandeur avec Rome, mais, au IVe siècle,
elle disputait la seconde place à deux autres villes non moins illustres, Alexandrie et
Constantinople, comme en témoigne les monuments qui ont fait sa célébrité. Le plus
impressionnant d’entre eux est sans conteste l’aqueduc dont le point de départ se trouve à
56 km à vol d’oiseau au sud/sud-ouest de Carthage (sa).

277
LE CoMPLExE HYdrAuLIquE
ZAGHouAN-CArTHAGE
Par samir aounallah, Habib Baklouti et annapaola Mosca

L e géographe arabe el-Bekri (éd. de Slane 1965, 91) signale que les eaux
de Carthage furent captées depuis un endroit appelé Delala et que les
travaux ont commencé quarante ans avant son inauguration. Grâce aux
inscriptions latines trouvées sur place, nous savons que cet aqueduc a été
construit essentiellement pour alimenter les thermes impériaux de Carthage,
plus connus sous le nom Thermes d’Antonin, en référence à l’empereur Anto-
nin le Pieux (138-161), et que ces thermes furent inaugurés et achevés entre
157/159 et 162. Si l’on en croit el-Bekri, qui rapporte sans doute une tradition
orale ou écrite dont il avait connaissance, les travaux de construction auraient
démarré au début du règne de l’empereur Hadrien (117-138).
Il est curieux de constater que Carthage, colonie romaine fondée en -44, ca-
pitale de la province romaine d’Afrique et donc lieu de résidence du gou-
verneur, ait attendu presque deux siècles pour se doter de thermes dignes
de son nom et de son statut ! on ne peut croire à une défaillance financière
qui aurait indéfiniment ajourné le projet, mais la disponibilité de l’eau et son
insuffisance expliqueraient mieux ce retard. Seul l’empereur, propriétaire des
principales richesses de la province, terres, carrières, mines, sources d’eau
utiles à la culture et aux soins…, pouvait résoudre ce problème en accordant
à Carthage le droit de conduire l’eau du mont Zaghouan situé à environ 56
km à vol d’oiseau.
on lit en effet dans la biographie d’Hadrien (20.4-5) que « tout en n’aimant
pas qu’on place des inscriptions [à son nom] sur les édifices, il appela beau-
coup de cités Hadrianopolis, entre autres Carthage et une partie de la ville
d’Athènes. Il donna aussi son nom à un nombre infini d’aqueducs ». on lit
également dans cette même biographie que lorsqu’il se rendit en Afrique, en
128, la pluie tomba à son arrivée après cinq années de sécheresse, ce qui lui
valut l’affection des Africains. on peut penser en toute logique que lors de ce
voyage, l’empereur fit une première halte dans la capitale africaine pendant
laquelle il décida d’accorder à Carthage le droit de capter et de conduire la
source du Mont Zaghouan. Sensible aux réclamations des Carthaginois les
plus illustres se plaignant, après une longue sécheresse, du manque d’eau
courante et de l’absence d’un établissement thermal digne du rang de leur mé-
tropole, l’empereur dut leur accorder ce privilège de l’eau, comme il l’avait fait
auparavant, en 119/120, lorsqu’il fit « don de l’eau pour l’éternité (CIL VIII,
11 : aquae aeternitati consuluit) » à la cité de Lepcis Magna (Lebda, en Libye), en
lui accordant sans doute le droit de posséder et de capter une source d’eau,
et d’utiliser le savoir-faire des architectes et topographes de l’armée romaine
pour mener à bien le chantier de construction.

278
le temple des eaux de Zaghouan.
Sans disposer de documents explicites, on s’accorde à penser que le nom antique de Zaghouan était Ziqua, toponyme qui doit dériver du nom
de la montagne qui la domine au sud et que Victor de Vita désigne à deux reprises par Mons Ziquensis et Ziquensis Mons. Cette ville est
aujourd’hui célèbre par son fameux complexe hydraulique qu’on appelle le « Temple des Eaux ». Son plan, en fer à cheval, se rapproche d’autres
types de monuments, comme le forum césarien à Rome, le temple de Caelestis à Dougga, ou encore la Tholos (temple) de la villa Hadriana à
Tivoli. Il est constitué d’un bassin bilobé et bordé de deux escaliers latéraux permettant l’accès au temple proprement dit, lui-même formé d’une
cour en demi-cercle couronnée d’une cella dans laquelle était placée une statue divine (Neptune) ou impériale ( ?). L’ensemble est entouré d’un
portique épousant le plan du monument. Chaque côté du portique contient six niches où trônaient les dii consentes, les 12 dieux conseillers :
Juno, Vesta, Minerva, Ceres, diana, Venus, Mars, Mercurius, Jupiter, Neptunus, Vulcanus, Apollo.

Ce parc archéologique comprend aussi un petit temple, plus ancien que le grand, ainsi qu’un bassin ovale. L’ensemble est, comme on sait, en
rapport avec l’alimentation des thermes d’Antonin de Carthage. Le sanctuaire proprement dit aurait été achevé sous Septime Sévère (193-211).

Les arguments ne manquent pas pour qualifier le projet carthaginois d’im-


périal. Partant des environs proches de Zaghouan, augmenté plus tard, vrai-
semblablement sous les Sévères, de trois autres sources toutes éloignées de
la ville, dont la plus importante (33, 652 km) est Aïn Jouggar, non loin de
l’antique Zucchar(is), l’aqueduc traverse plusieurs propriétés et plusieurs lo-
calités, dont la célèbre colonie romaine d’oudhna (l’antique Uthina), ce qui
comportait des servitudes, mais aussi des droits, pour les individus comme
pour les collectivités que traversait la conduite.
Par son parcours, le plus long du monde romain, par l’ampleur des réservoirs de
la Maalga et de Borj Jedid près des thermes d’Antonin, on est sans conteste en
présence d’un projet hydraulique très ambitieux et très coûteux dont les origines
remontent probablement aux premiers temps de la colonie augustéenne (sa).

279
En effet, La longueur globale de l’aqueduc est Ce pont-viaduc de l’oued Miliane, le plus impres-
estimée à environ 130 km à partir des sources si- sionnant du monument, est encore maintenu sur
tuées sur le mont Zaghouan, à Jouggar et à Aïn une longueur de 126 m et sur une hauteur de deux
rangées de voûtes de 33,65 m. La canalisation
Jour. La longueur de l’aqueduc, évidemment, est
d’eau pouvait être inspectée et réparée par des puits
supérieure à la distance à vol d’oiseau (environ 56 (putea) placés à des distances régulières. Les arcs
km) qui sépare le mont Zaghouan du centre ur- sont impressionnants ; sur les pylônes sont encore
bain de Carthage, puisque la ligne hydraulique visibles les étagères utilisées pour appuyer les
le long de son chemin a dû s’adapter à la situa- poutres des nervures en bois, qui avaient été utili-
tion orographique du territoire traversé. En fait, sées pour construire les arches. Le conduit à pro-
les obstacles rencontrés ont dû être surmontés ou prement parler (specus) est revêtu intérieurement
contournés sans compromettre la pente moyenne d’un opus signinum qui en assure l’étanchéité.
du canal, évitant ainsi la stagnation ou la vitesse Généralement, c’est un mortier qui mélange de la
pierre concassée, de la chaux, du sable de silice et
excessive de l’eau. Il a été constaté que l’aqueduc
des cendres. Une série de bâtiments et d’installa-
après Moghrane, où les branches de canalisation
tions permettait la décantation de l’eau avant son
des sources sont réunies, suit en partie le cours de entrée dans les canalisations du réseau urbain.
l’oued el-Melah, erre dans les collines du Jebel
oust, longe le cours de l’oued Miliane, avant de
le traverser aux environs d’oudhna (Uthina) au
moyen d’un pont impressionnant.
Après la Mohammedia, il court au pied des collines par un cheminement si-
nueux, traverse oued-Ellil puis arrive à la Manouba, les collines de l’Ariana
(cimetière de Sidi Jebali) et la plaine de La Soukra dar-fadhal, non loin de
Carthage. Ce long détour était nécessaire pour éviter, dans la dernière partie,
les plans marécageux qui sont situés à l’est et au sud de Carthage : la lagune
salée dite Sebkhat es-Sijoumi et le grand lac de Tunis.
L’altitude au départ des deux conduites est de 289 m à Zaghouan et 360 m
à Aïn Jouggar ; elle est de 42 m à son arrivée aux citernes de la Maalga. La
pente moyenne est donc estimée à 0,15%. Environ 17280 m3 d’eau alimen-
taient quotidiennement Carthage. L’aqueduc a connu diverses restaurations
depuis l’Antiquité : à la suite des destructions dues à l’invasion vandale puis
sans doute vers 698, lorsque l’armée arabe prit définitivement Carthage. Il
fut par la suite partiellement réparé, mais pas de façon significative, sous les
fatimides au xe siècle et encore dans le courant du xIIIe siècle. Il fut détruit
au xVIe siècle lors la conquête de Tunis par Charles V, comme le montrent les
tapisseries exposées au Musée de Séville. Il a été rénové pour la dernière fois
entre 1859 et 1862, par l’ingénieur français P. Colin, dans le but d’alimenter
Tunis en eau (apM.).
Arrivé à Carthage, l’aqueduc alimente en premier lieu le complexe hydrau-
lique de la Maalga. Truffée presque exclusivement de vestiges d’installations
hydrauliques monumentales, cette zone de la Maalga s’étend sur une superfi-
cie d’environ 13 ha et paraît avoir été très tôt consacrée à l’eau, dans le tissu
urbain de Carthage romaine. on y distingue les ruines de trois ensembles de
grandes citernes, des thermes et deux tronçons d’aqueducs dont le plus im-
posant et le mieux conservé appartient au grand canal Zaghouan-Carthage.
Ce sont les citernes qui font la réputation de cette zone. Ayant une forme
rectangulaire de 133 m environ de long (est-ouest) sur 102 m de large, cet
immense réservoir est constitué de 16 vaisseaux voûtés en berceau dont 15
sont accolés longitudinalement (99 m x 7,40 m et 4 m de profondeur d’eau) et
un, le seizième, qui servait de galerie de service et d’évacuation des eaux de

280
281
le complexe hydraulique de la Maalga, vue d’ensemble.
La façade méridionale du monument est longée, sur toute sa longueur par une partie du tronçon de l’aqueduc Zaghouan-Carthage qui traverse
d’est en ouest la zone de la Maalga. Une fouille entreprise par Simon Ellis à la fin du siècle dernier sur le tracé de cet aqueduc a mis au jour, à
quelque 200 m au nord/nord-est de l’immense réservoir, les ruines d’un petit castellum divisorium auquel aboutissait le grand canal avant
de faire son entrée dans la ville. De là, le canal se constituait en deux conduites, l’une se dirigeant vers les citernes de Borj Jedid, l’autre vers les
citernes de la Maalga ; dans son parcours urbain, une conduite alimentait probablement le secteur des ports. Une récente fouille a permis la
découverte des vestiges du petit canal de raccordement qui établissait le lien entre le grand canal et le réservoir qui nous occupe ici ; il est ménagé
au niveau de l’angle sud-est de celui-ci, un peu vers le nord-nord-est.

trop plein, vient les longer perpendiculairement au sud (132 m x 3,25 m). La
capacité maximale du réservoir est de 44.000 m3, ce qui le place, en l’état des
connaissances, au premier rang du monde romain.
Comme elles sont situées à la limite sud d’une centuriation rurale, à la lisière
nord de la centuriation urbaine de la Carthage augustéenne, on a toute les rai-
sons de penser que la construction de ces citernes date plutôt de la période de
la Carthage des Gracques (fin IIe-début Ier siècle avant J.-C.). Mais elles ont
été construites à l’origine sans la galerie de service dont l’adjonction date de
peu avant la construction de l’aqueduc de Zaghouan-Carthage. Nous avons à
présent la certitude que depuis le milieu du IIe siècle, date d’achèvement de la
construction de l’aqueduc, et jusqu’à la date de son abandon lors de l’instal-
lation des Vandales à Carthage au Ve siècle, ce réservoir était exclusivement
desservi en eau pérenne par l’aqueduc après n’avoir été alimenté en grande
partie jusque là que par les eaux pluviales. Empiétant sur la partie antérieure
du compartiment situé le plus à l’ouest du réservoir, une petite chambre de
distribution des eaux a été alors aménagée pour faire partir l’eau, au moyen

282
Citernes de Borj Jedid.

de vannes et d’un canal souterrain, vers une destination encore inconnue, à


l’ouest, fort probablement vers l’amphithéâtre (Baklouti 2003 et 2008).
L’autre grand et impressionnant ensemble hydraulique de Carthage est
constitué les citernes de Borj Jedid. Cet imposant monument hydraulique
est aujourd’hui difficilement accessible car il se trouve à l’intérieur de l’en-
ceinte du palais présidentiel, sur le rivage, surplombant légèrement au nord/
nord-ouest les thermes dits d’Antonin. Les premières descriptions de ce mo-
nument datent du début du xVIIIe siècle ; on en lit une belle description
chez Chateaubriand (1861) qui souligne l’originalité de leur architecture et
le caractère monumental de leur édification : Elles forment, −dit-il−, une suite de
voûtes qui prennent naissance les unes dans les autres, et qui sont bordées, dans toute
leur longueur, par un corridor : c’est véritablement un magnifique ouvrage (Itinéraire,
p. 348). Mais, c’est à V.-L. Guérin (1862) que nous devons la meilleure des-
cription du monument (Voyage, 1, 64-65). Il affirme qu’il est encore en très
bon état de conservation, de sorte qu’en leur apportant quelques réparations,
elles pourraient continuer à servir. Entièrement construites en maçonnerie
de blocage revêtues d’un enduit étanche constitué de plusieurs couches, elles
sont formées de dix-huit vaisseaux accolés ayant chacun 30 m de long et 5,5
m de profondeur d’eau, de deux galeries latérales de service, longues de 135
m et larges de 2,5 m, qui entourent les vaisseaux, de chambres circulaires
voûtées en dôme ; selon lui elles recevaient seulement les eaux pluviales que
de nombreux tuyaux de terre cuite et des pentes ménagées à dessein à l’entour
lui amenaient de tous les points environnants.
Les travaux sur le terrain sont dus à J. Vernaz et L. Magne ; ces travaux,
283
relativement précis, sont les derniers en date jusqu’aujourd’hui. Ils ont été en-
trepris dans le cadre de la mise en application de la convention du 25 octobre
1884, relative à l’alimentation en eau de Tunis et de sa banlieue et qui préco-
nise, entre autres projets, la mise en état des citernes de Borj-Jedid pour les
transformer en un réservoir destiné à desservir la banlieue nord (La Goulette,
Le Kram et le palais de Kheireddine). Parmi ces résultats, il en est au moins
deux que nous considérons comme importants :
— Le premier est la découverte, divergeant des citernes ou convergeant vers
elles, de tout un réseau de canalisations dont un canal, partant de leur angle
sud-est, se dirigeait directement vers les thermes dits d’Antonin, situés en
contrebas, à quelque 300 m au Sud. Le specus de ce canal, qui est voûté en
plein cintre, a, aux dires de J. Vernaz, « 3.35m environ de haut et 1.70m de
large (sic) ». Par ailleurs, évaluant la capacité de ces citernes à 25 200 m3
et arguant de la multiplicité des tubes de plomb partant de la chambre des
vannes pour une destination incertaine, L. Magne croit pouvoir conclure que
les citernes ne desservaient pas seulement les thermes d’Antonin, mais éven-
tuellement tout le quartier avoisinant qui se trouvait en contrebas de l’édifice
hydraulique, dont le secteur des ports.
Le second résultat, non moins important que le premier, est que, aussi bien
Vernaz que Magne ont cru avoir repéré, jusqu’à 12m de profondeur sous
terre en certains endroits, le tracé de l’embranchement de l’aqueduc Za-
ghouan-Carthage qui, sortant du castellum divisorium, au nord-est des citernes
de la Maalga, venait alimenter ces citernes en eau pérenne avant que celles-
ci ne soient livrées aux eaux pluviales par la destruction de l’aqueduc au Ve
siècle, et avant que les thermes mêmes qu’elles desservaient ne soient, dès la
fin du IVe siècle, progressivement comprimés pour être définitivement aban-
donnés, probablement à la fin du VIIe siècle (HB).
Tous ces aménagements hydrauliques dont il a été parlé étaient destinés au
premier chef à l’alimentation des grands thermes de Carthage. La tradition
moderne retient quasi unanimement l’appellation thermes d’antonin, en ré-
férence à l’empereur Antonin le Pieux (138-161), et cela malgré l’absence
d’un document le précisant comme il en est ailleurs, à Thugga (dougga) par
exemple, où les grands thermes sont clairement
surnommés Antoninianae, en référence à l’empe-
El-Bakri signale un châ-
reur Caracalla (M. Aurelius Antoninus, 211-217).
teau à plusieurs étages ap-
Cette appellation des thermes de Carthage est jus- puyés sur des colonnes de marbres
tifiée par une inscription latine (CIL VIII, 12513) d’une grosseur et d’une hauteur
qui commémore une première inauguration, sans énorme… cannelées, blanches
doute de l’aqueduc et des thermes à la fin du prin- comme la neige et brillantes comme
cipat d’Antonin, très probablement en 157 (ou du cristal… Sur le chapiteau d’une
159), et qui nous apprend que c’est sur permission de ces colonnes, douze hommes pour-
de ce prince (ex permissu…) que ces bâtiments ont raient s’asseoir les jambes
été édifiés et que grâce à ses bienfaits, Carthage est croisées …
désormais grande (beneficiis eius au[cta]…).
L’inauguration finale eut lieu en 162 lorsque les
portiques et d’autres bâtiments extérieurs furent
achevés. on utilisa pour la construction divers matériaux : grès coquiller
tendre d’el-Haouaria, Keddhel de Hammam-lif, calcaire dur de Jebel Jeloud,

284
Les thermes d’Antonin :
colonne du rez-de-chaussée
remise en place.

285
grès de Sidi Bou-Saïd, granit rouge et gris d’Italie, marbre blanc de Penté-
lique et de Proconèse, albâtre de Jebel oust, marbre cipolin d’Eubée, marbre
jaune de Chimtou (Simitthu), pierre ponce et lave de Sicile.
Construits au bord de la mer, les thermes d’Antonin occupent quatre insulae et
ce sont les plus grands d’Afrique (17 850 m2 et 19 711 m2 si l’on tient compte
des salles ouvertes au public mais logées au niveau inférieur et réservées prin-
cipalement aux services), loin devant les thermes d’Hadrien à Lepcis Magna
qui s’étendent sur 6000 m2. Cette superficie est proche de celles des thermes
de Néron (22 577 m2) et de Caracalla (25 000 m2) à rome, mais reste assez
éloignée de celle des thermes de dioclétien
(35 900 m2). Les thermes étaient des monuments
La proximité de la mer a empêché l’aména- de prestige… Indépendamment des
gement de bâtiments de service au sous-sol. problèmes techniques… les architectes des
Ceux-ci, encore visibles sur le terrain, oc- thermes avaient eu à résoudre d’autres difficul-
cupèrent alors le rez-de-chaussée et étaient tés. Le grand nombre d’utilisateurs se déplaçant
immédiatement accessibles par la mer par à l’intérieur du monument donnait à l’étude des
où parvenait l’énorme quantité de com- circulations une importance capitale… C’est la
bustible nécessaire au fonctionnement des raison de la multiplication des entrées dans les
chaufferies. grands bains de Rome. La symétrie du plan, is-
sue du dédoublement de certaines salles, a permis
Le plan allongé est commandé par l’exiguïté
la division du flot des baigneurs en deux grands
du terrain disponible, ce qui a conduit l’ar-
courants de circulation à sens unique… Au
chitecte à réduire la superficie de l’espla-
début rien n’interdisait aux femmes de se mêler
nade, voire aussi à rejeter au « sous-sol » des
aux hommes dans les grands thermes… Les
salles, recouvertes de marbre, qui auraient
scandales se multipliant… l’empereur Hadrien
normalement dû se trouver à l’étage. L’en-
décida de séparer les sexes (décision révoquée par
semble occupe l’emplacement de six insulae
Héliogabale (218-222) et rétablie sous le règne
et déborde sur deux autres insulae voisines ;
de Sévère Alexandre (222-235)). Le bâtiment
l’emprise au sol avoisine les 35 000 m2.
des bains était affecté aux femmes le matin, aux
L’accès se faisait par quatre portes : deux hommes l’après-midi. On pouvait utiliser les
du côté de l’esplanade et deux sous les por- thermes moyennant une redevance très modique.
tiques, qui fonctionnaient surtout par mau- Parfois même l’accès en était entièrement gra-
vais temps. Comme les thermes de rome, tuit…
ceux de Carthage avaient un plan symé- A. Lezine 1969, p. 12-14.
trique aux salles dédoublées : le caldarium,
le tepidarium, le frigidarium et enfin la nata-
tio, grande piscine de natation en plein air.
Ces thermes ont été conçus pour fonctionner toute l’année, à l’exception de
certains espaces, comme la natatio, qui avaient des affectations saisonnières.
Chaque baigneur pouvait utiliser six pièces selon un itinéraire symétrique.
on devine aisément que ces grands thermes étaient dotés de tous les locaux
nécessaires, allant des vestiaires jusqu’aux latrines. on pense même que des
baignoires individuelles ou, plus vraisemblablement, des douches complé-
taient le dispositif (Thébert, 143). Le monument fonctionna de façon ordi-
naire jusqu’à la fin du IVe siècle, entre 388 et 392, quand les grandes voûtes
du frigidarium s’écroulèrent. Il ne fut pas abandonné et on continua à utiliser
les parties qui fonctionnaient encore. L’effondrement de la voute du grand
caldarium au Ve siècle entraîna un début d’abandon et l’installation d’un atelier
de céramique au rez-de-chaussée.

286
Modélisation Wided Arfaoui

Visualisation Jean-Claude Golvin


les thermes d’antonin
« un des édifices les plus caractéristiques du « mode de vie » romain, qui tend à s’imposer sous des formes presque semblables,
d’un bout à l’autre de l’Empire, est l’ensemble thermal. Ce n’est pas seulement un établissement de bains, mais un centre de
vie sociale, où la population masculine se rassemble après une « séance unique » de travail, vers trois heures de l’après-midi,
pour y rester souvent jusqu’au soir. on peut y pratiquer tous les sports et, dans les annexes trouver des bibliothèques, des
salles de conférences… La construction de ces immenses ensembles… a été rendue possible par les progrès de la technique
de la voûte : invention de la coupole au temps d’Auguste, puis dans le seconde moitié du Ier siècle, de la voûte d’arête, résul-
tant du recoupement de deux voûtes en berceau. Il en résulte des ensembles entièrement clos dont l’aspect extérieur sévère
contraste avec l’exubérance de la décoration interne (Picard&rougé 1969, p. 262) ».

Le tournant fut sans doute lorsque le dernier roi vandale détruisit l’aqueduc de
Carthage, privant ainsi le monument de l’eau nécessaire à son bon fonctionne-
ment. Au VIe siècle, les thermes furent considérablement réduits et durent res-
sembler à des thermes privés ; certains comparti-
ments du bain furent transformés en citernes. Le Les colonnes entières ont été emportées pour
circuit du baigneur reste symétrique, mais il s’agit être réutilisées dans les mosquées,
désormais de deux itinéraires rétrogrades aboutis- celles de Kairouan et de Tunis
sant à un seul caldarium. entre autres… Marbres et granites
Nous ignorons la date exacte de leur abandon, étaient chargés sur des bateaux et parfois
mais il semble que dès le milieu du VIIe siècle, le exportés fort loin, en Turquie ou en Italie
sous-sol vit l’installation de carriers. Ces thermes, notamment. La cathédrale de Pise aurait
comme d’autres monuments publics aussi, dont été partiellement bâtie avec des matériaux
le cirque ou encore l’amphithéâtre, se transfor- carthaginois…
mèrent petit à petit en véritables carrières (sa). A. Lezine 1969, p. 41.

287
LES PorTS roMAINS
Par samir aounallah

C ontrairement à la colline de Byrsa dont l’aménagement fut long et sans


doute coûteux, les ports de Carthage n’ont pas nécessité d’énormes
travaux pour leur fonctionnement à l’époque romaine. Sans doute parce
qu’au moment de la troisième guerre punique, ils n’avaient été que très peu
endommagés et que les autorités romaines avaient intérêt à les remettre
rapidement en service, dès la fondation de la colonie.
Comme il communiquait avec la mer, l’ancien port marchand fut le premier
à être remis en fonctionnement. Les archéologues estiment que ces travaux
furent terminés sous Trajan ou sous Hadrien, entre 98 et 138. Le port fut alors
agrandi et, de rectangulaire, il prit la forme d’un hexagone allongé imitant
ainsi le port interne de Trajan à ostie. Le nouveau port mesurait environ
400 m sur 150 m couvrant ainsi une superficie d’environ 6 ha ; sa profondeur
est d’environ 2,50 m.
Au début du Ve siècle, le niveau des quais fut surélevé en raison d’une hausse
du niveau de la mer. une nouvelle montée du niveau de la mer, estimée par les
spécialistes à une quinzaine de cm, entraina un rehaussement du mur du quai
au cours du VIe siècle et fut sans doute à l’origine de l’abandon définitif de
ce port vers la fin de ce siècle ; dès lors, les entrepôts qui l’entouraient furent
transformés en ateliers de potiers.

288
Les ports romains. Modélisation Wided Arfaoui.

289
Le port circulaire, qui changea de fonction à l’époque romaine, connut une
évolution différente. Les archéologues signalent qu’il fut dragué au moment
de la fondation de la colonie et révèlent, sur la rive nord, un véritable quartier
artisanal dont l’aménagement commença au Ier siècle. C’était un quartier
d’environ 25 pièces, une quinzaine en pisé, le reste en pierres ; on y pratiquait
divers métiers : teinture, foulage, métallurgie, verrerie, travail de l’os. on ne
peut parler de véritable port que vers la fin du IIe siècle lorsque le quai qui
l’entourait fut aménagé et l’îlot transformé en une place ouverte entourée
d’une colonnade, avec au milieu un petit temple et un bâtiment octogonal. Cet
ensemble grandiose, à l’allure impériale, fut embelli d’un arc de triomphe à
quatre baies, sans doute sous Commode qui, en 186, créa la flotte frumentaire
d’Afrique stationnée très probablement à Carthage. L’empereur « poussa le
ridicule jusqu’à donner à Carthage les noms d’Alexandrie Commodienne
togata (Alexandria Commodiana Togata) (Histoire Auguste, Commode, 17)», c’est-
à-dire vêtue de la toge romaine, c’est-à-dire une ville de citoyens romains.
des morceaux de poterie portant des inscriptions, ce qu’on appelle des ostraka,
datant de la fin du IVe siècle, suggèrent que Carthage hébergea toujours les
services de l’annone, ceux qui étaient en rapport avec le ravitaillement de
rome en blé et en huile. L’un de ces ostraka signale un peseur d’huile d’olive au
forum (mensor olei in foro Karthago), ce qui signifie que le port circulaire jouait
le rôle de place publique, de véritable « forum maritime » voué au commerce
et aux services de l’annone.

290
Monuments à l’intérieur du port circulaire.

291
JEux ET SPECTACLES
Par christophe Hugoniot, Mustapha Khanoussi, Hichem Ksouri & Jean-claude Golvin

P anem et circenses ! du pain et des jeux ! C’est la célèbre formule du poète


latin Juvénal par laquelle, dans ses Satyres, rédigés au début du second
siècle, il a manifesté sa colère et exprimé son mépris de l’état auquel avait été
réduit le peuple de rome qui, après le glorieux temps des conquêtes sous la
république, n’aspirait plus, sous l’Empire, qu’aux distributions gratuites de
blé et aux loisirs collectifs des spectacles offerts par les empereurs et par les
hauts magistrats. Le « peuple » de Carthage n’a pas fait exception. Lui aussi
était grand amateur de spectacles en tout genre (MK).

Généralités
Comme dans les autres colonies romaines, la vie quotidienne à Carthage était
rythmée par un calendrier festif calqué en grande partie sur celui de rome. Les
premiers magistrats (duumviri), dix jours après leur élection, devaient saisir
les décurions de la cité, dont la majorité des deux tiers était nécessaire, sur le
choix et le nombre des jours de fête (dies festi) et des cérémonies religieuses
(sacra) à organiser dans l’année. Certains jours de fêtes incluaient des jeux
(ludi) scéniques et dans le cirque, éventuellement des chasses (uenationes).
Comme à rome, le calendrier était affiché chaque année, en fonction des
ressources financières de la cité, mais aussi de la mobilité de certaines fêtes.
quand ces festivités se déroulaient-elles ? La loi imposait aux duumvirs et
aux édiles d’offrir à la triade capitoline (Jupiter, Junon et Minerve) des jeux
scéniques ou un spectacle d’amphithéâtre (munus) de quatre jours au moins.
À l’instar de ce qui se passait à rome, ces jeux devaient probablement se
dérouler pendant la période des Jeux romains, en septembre, ou des Jeux
Plébéiens, en novembre. d’autres fêtes et jeux étaient laissés à la discrétion des
autorités de la cité, ce qui leur permettait de tenir compte de leur préférences
religieuses et d’inclure dans le programme des festivités en l’honneur de
divinités locales.
Comment ces jeux étaient-ils financés ? quelques inscriptions évoquent les
spectacles offerts par de riches et généreux évergètes à Carthage, mais la
majorité des jeux (la gladiature, on le verra, formant un cas à part) étaient
organisés aux frais du trésor public. La maigreur des ressources municipales
est souvent invoquée comme objection à cette théorie, mais Carthage, qui
bénéficiait d’une immunité fiscale mal connue, bénéficiait aussi des impôts
versés, du moins à l’origine, par les 83 castella dépendant de son territoire
(pertica). Il faut y ajouter les revenus que procurait l’affermage des temples,
auquel Tertullien fait allusion (Ad nationes, I, 10, 20-24), les taxes versées

292
scène de boxe, entre pugilistes. thuburbo Maius, thermes du labyrinthe.
Musée national du Bardo. Fin du IIIe-début du IVe s.
Les activités sportives prennent de l’importance chez les Romains avec Agrippa (63-12 a.C.) qui fit aménager des terrains de sport sur le Champ
de Mars à Rome. A la différence des autres sports, le pugilat était dangereux pour ceux qui s’y adonnaient, car les pugilistes munissaient
souvent leurs gants de lamelles métalliques. Cette pratique fut interdite par Théodose Ier en 392 (sa).

par les concessionnaires des espaces publics, commerçants et artisans,


l’argent des fondations testamentaires et bien sûr les sommes honoraires, fort
conséquentes, que les magistrats devaient verser, et qui, on peut le penser,
étaient consacrées en partie à financer certains jeux publics.
Ces hypothèses permettent de comprendre la précocité de la construction des
édifices de spectacle à Carthage, notamment l’amphithéâtre et le théâtre, dont
il est établi maintenant qu’il fut construit au début du premier siècle. quant
au cirque, s’il fut édifié plus tard, rien n’interdit de penser qu’une simple piste,
correctement aménagée, suffisait à organiser des courses.
À ces jeux publics s’ajoutèrent deux concours, les concours et les fêtes en
l’honneur d’Apollon (Pythia) et d’Esculape (Asklepia), qui s’inscrivirent dans
une culture ouverte à l’hellénisme de longue date. Il s’agissait donc d’un

293
le martyre de félicité et
Perpétue
Mosaïque de Perpétue, Basilique
Euphrasienne de Poreč. L’inscription
au-dessus signifie s(an)c(t)a
Perpetua

Le 7 mai 203, plusieurs chrétiens


subirent le martyre à Carthage ;
parmi eux, Revocatus et Saturninus
déchirés par un léopard et un ours,
Saturus exposé à un sanglier. Mais les
plus célèbres, sainte Perpétue et sainte
Félicité, furent livrées à une vache
furieuse (sa).

concours panhellénique et sacré, calqué sur le modèle du prestigieux concours


pythique de delphes, et son succès fut tel que la pieuse Perpétue, avant son
exécution dans l’amphithéâtre de Carthage en 203, rêva qu’elle combattait
un pancratiaste égyptien et recevait de dieu, travesti en agonothète, la
récompense traditionnelle du rameau aux pommes d’or (Passio sanctae
Perpetuae et Felicitatis, 10.6-9).
L’instauration du concours est sans doute à l’origine de la construction de
l’odéon : un passage du traité de Tertullien sur La résurrection de la chair (42.2),
écrit entre 208 et 212, fait allusion à l’émoi des Carthaginois que sa construction
suscita lorsque des sépultures d’époque punique furent exhumées. outre tous
ces divertissements, il faut mentionner les spectacles que le grand prêtre de
l’assemblée provinciale offrait à Carthage lors de son entrée en charge. Le
devenir de toutes ces réjouissances collectives peut sembler évident dans une
métropole aussi riche que Carthage, mais il y eut des crises, en particulier
quand Maximin le Thrace punit en 238 la cité de son soutien à Gordien Ier
et confisqua, comme il le fit pour les autres cités, ses ressources financières :
une partie de cet argent public, dit Hérodien, servait à financer spectacles
et solennités, aussi ceux-ci durent-ils connaître un coup d’arrêt pendant
quelques années.
La cité souffrit aussi beaucoup en 310 à la suite de la répression sanglante
menée par Maxence après l’usurpation de domitius Alexander. La fertilité
et la richesse de son territoire lui permirent de retrouver rapidement sa
prospérité, et les spectacles reprirent, sans doute assez rapidement, comme
en témoignent les sources patristiques. A la fin du IVe siècle et au début
du Ve siècle, le témoignage d’Augustin d’Hippone est éclairant : il compare
ainsi dans un sermon (Sermo 311, col. 1416), prononcé à Carthage entre 401

294
et 405 pour l’anniversaire de Cyprien, le 14 septembre, la fête de l’évêque
martyr aux jeux consacrés aux démons qui se déroulaient au même moment.
La critique, qui évoque probablement des pantomimes, car il est question de
danse, est polémique. dans une constitution envoyée au proconsul d’Afrique
Apollodore par Honorius et Arcadius (CTh, 16.10.17), le 20 août 399, ordre
avait été donné aux cités de maintenir les banquets et les spectacles des jeux
en les purgeant de tout caractère sacrificiel.
L’œuvre d’Augustin, qui résida souvent à Carthage pour participer aux
conciles africains, fourmille en fait d’allusions aux spectacles carthaginois,
et il ne saurait être question de les citer tous : on mentionnera seulement une
série de commentaires sur les psaumes, qu’il prononça dans la métropole en
403, et qui décrivent plusieurs spectacles, probablement donnés lors d’une
grande occasion (les festivités de l’assemblée provinciale, voire de l’assemblée
diocésaine). Encore en 439, lors du siège mené par le roi vandale Geiséric,
la cité se consolait de ses malheurs en assistant aux spectacles, ainsi que
l’apprend l’évêque quoltvultdeus (Sermo de tempore barbarico, 1.1).
Permanence ne signifie pas absence de changement. Le plus notable est
probablement, à la fin du IVe siècle, la fin de la gladiature, pour des raisons
qui semblent plus financières que morales ou religieuses. Toutefois, les
spectacles sont loin de disparaître à Carthage à l’époque tardive, même sous
les Vandales. Ces derniers s’y adonnèrent largement après avoir conquis la
cité. Certes, le quartier du théâtre et de l’odéon fut détruit, probablement
lors du siège de 439, mais le poète Luxorius de Carthage, un lettré qui écrivit
ses épigrammes sous Thrasamund et Hildiric, évoque les prestations d’une
pantomime dénommée Macedonia (AL, 310). Le théâtre continuait donc dans
la cité. Luxorius décrit de même les voltiges d’un acrobate sur le podium
de l’amphithéâtre (AL, 373), et se désole ailleurs de la mort d’un chasseur
d’amphithéâtre nommé olympius (AL, 354). Il rédige aussi six épigrammes
sur des auriges carthaginois (AL, 288 ; 323 ; 301 ; 322 ; 331 ; 319).
La question reste donc posée de la fin des spectacles à Carthage. Lors de
la reconquête byzantine, l’historien Procope décrit, à l’occasion de la
conjuration de Maximinos en 538, une réunion des conjurés au cirque, qui
se tint lors d’une fête publique (Bellum Vandalicum, 2, 18.8-11). Le sondage
stratigraphique mené par Steven P. Ellis, lors des fouilles supervisées par
l’unesco, a établi que l’édifice fut délaissé seulement au début du VIIe siècle,
et occupé par un cimetière et des quartiers d’habitation (cH).

Les Monuments
L’organisation des spectacles a nécessité la construction d’une variété de
monuments qui étaient inconnus jusque là dans l’architecture africaine et qui
ont marqué le paysage urbain jusqu’à aujourd’hui. L’un des premiers à être
édifié dans la nouvelle colonie semble avoir été le théâtre.
Le théâtre — occupant le côté sud de la colline dite de l’odéon, datable
selon toute vraisemblance du règne de l’empereur Antonin (145-162 après
J.-C.) et détruit par les Vandales en 439 après J.-C. aux dires de Victor de
Vita, le théâtre dont on voit aujourd’hui les ruines semble avoir succédé à un
autre plus ancien qui daterait des premiers temps de la ville romaine. Mis

295
Le théâtre et l’odéon
au milieu du quartier
résidentiel riche de
Carthage (les villas
romaines en 1906).
Le théâtre de Carthage est
considéré comme l’un des plus
grands de l’Afrique romaine
après celui d’utique. Son
origine augustéenne a pu être
démontrée grâce aux fragments
d’amphores mêlés dans la
maçonnerie de la superstructure
de la cavea, datant du premier
siècle de notre ère. de la phase
augustéenne, ne subsistent que
l’emprise générale de la cavea
et un tracé conçu selon les
recommandations de Vitruve
(5.6.1-3). Les gradins et les
nombreux fragments d’architecture en marbre retrouvés (chapiteaux, frises, corniches, fûts de colonnes, etc.) témoignent
de la décoration luxueuse du mur de scène décrit par Apulée dans « Les Métamorphoses ». La partie supérieure de la cavea
repose directement sur la nécropole punique et le mur de scène possède trois exèdres semi-circulaires qui datent d’une
époque plus tardive, probablement le IIe siècle. Certains éléments remarquables ont été recueillis au musée national du
Bardo lors des fouilles, dont la célèbre statue colossale d’Apollon couronné de lauriers, un Hermès portant dionysos, un
Hercule, un groupe de Vénus, une Cérès, un Eros et des effigies impériales.

L’orchestra avait un diamètre de 36,60 m, mesuré à


la limite du balteus, un parapet de 1,20 m de hauteur
qui isolait l’orchestra de la cavea. Le sol était revêtu de
dalles de marbre blanc. L’orchestra comprenait deux
larges gradins surélevés destinés aux notables. Le sol
était revêtu de dalles de marbre blanc.

La cavea était supportée à sa partie supérieure par


une substruction maçonnée qui n’a été conservée
qu’au centre de l’édifice. Elle était desservie par deux
ambulacres superposés. Le plus haut était couvert
d’une voûte parabolique et le plus bas par une voûte
annulaire. des escaliers radiaux permettaient de
rejoindre la partie centrale des gradins à partir de
trois accès aménagés dans le mur périphérique. Les
gradins étaient répartis en six cunei et répartis sur Dessin Hichem Ksouri
trois balcons (maeniana). L’accès du public se faisait
par la partie haute de la cavea. Les entrées latérales permettaient d’accéder à l’orchestre et au premier niveau des gradins.
La cavea était entourée d’une colonnade large de 6,30 m couverte d’une charpente en bois qui dut être totalement incendiée
lors de l’invasion des Vandales. Cette galerie était couronnée d’un acrotère décoré de sculptures figurant des masques. Elle
était exclusivement réservée à la circulation et donnait accès aux escaliers de la media cavea.

du bâtiment de scène ne subsiste que la structure de fondation. Ce bâtiment était en retrait par rapport aux extrémités
de la cavea. La scène était construite sur une structure creuse comportant des citernes et la fosse du système de levage du
rideau. Celui-ci a été abandonné à la suite des travaux de restauration de l’édifice à l’époque antonine. Le mur du pulpitum
devait avoir plus de 1,05 m de hauteur. Il était orné d’une alternance de sept niches rectangulaires et semi-circulaires
disposés en alternance. Le mur de scène à trois exèdres respecte le schéma fréquent des théâtres africains, visible à
Sabratha, Lepcis Magna, Khamissa et Bulla Regia. S’élevant à environ 25 m de hauteur, le mur de scène était décoré de trois
niveaux de colonnes superposés d’ordre corinthien ou composite. Les éléments d’architecture épars sur le site, notamment
les chapiteaux et les fragments de fût en marbre, de diverses natures, et les belles statues retrouvées témoignent de la
richesse de l’ornementation de cette partie de l’édifice (HK).

296
au jour en 1901 et d’une capacité estimée à 10 000 spectateurs, il est installé
sur une nécropole punique. C’est un théâtre mixte avec une cavea orientée
au sud-est, mi-adossée à la colline et mi-construite sur des substructures en
maçonnerie, on y accède par deux vomitoires latéraux construits en grand
appareil et recouverts d’une voûte en maçonnerie de blocage. deux galeries
donnaient également accès à l’édifice par les côtés. La première, voûtée, en
blocage était située à la hauteur du douzième gradin et la deuxième parallèle
à la précédente se trouvait au niveau du vingtième
gradin.
depuis sa découverte, l’édifice a fait l’objet
de nombreux travaux de restauration et
d’aménagement, si bien qu’il ne garde d’authentique
aujourd’hui qu’une partie des gradins et de l’orchestra.
Pour les spectacles donnés dans ce théâtre dans
l’Antiquité, on dispose du témoignage
précieux d’Apulée. Se préparant à y donner
une conférence, l’auteur des Métamorphoses et
des Florides, s’adressa ainsi à ses auditeurs :
« Vous savez que ce lieu n’ôte rien à l’autorité
du discours, mais qu’il faut avant tout
considérer ce que l’on trouvera au théâtre.
Si c’est un mime, vous rirez ; un danseur de
corde, vous tremblerez ; une comédie, vous
applaudirez ; un philosophe, vous vous
instruirez (Florides, 5) ».
L’ambiance les jours de représentation
devait être comme celle vécue par le
héros des Métamorphoses d’Apulée
le jour où il se rendit au théâtre :
« Cependant, le jour fixé pour le
spectacle était arrivé. on me conduit
jusqu’au mur d’enceinte des gradins,
suivi d’un peuple sympathique en
cortège de fête. Pendant le prélude de

apollon Pythien
Carthage, théâtre
Musée national du Bardo.
IIIe siècle.

Cette statue colossale (H. 2,40 m), en marbre de Thasos figure Apollon
Pythien accompagné du serpent Python et du haut trépied, siège de la Pythie
de Delphes. Le tronc de palmier rappelle la naissance du dieu à Délos et les
lauriers manifestent son pouvoir purificateur. Le drapé découvrant le sexe
trahit une contamination des modèles d’Apollon avec ceux de Dionysos.
Originellement rehaussée de couleurs dont on observe encore les traces, la
statue du dieu prenait place dans le théâtre en sa qualité de divinité
des arts (ndc).

297
la représentation, consacré à des ballets dansés l’odéon de carthage visualisation
par des professionnels (…) des garçons et des de Jean-claude Golvin.
filles, dans la jeune fleur de leur adolescence,
Découvert en 1900, l’odéon de Carthage est
remarquablement beaux, élégamment vêtus, de forme semi-circulaire. Il a été construit au
s’avançaient avec des gestes expressifs pour danser sommet de la colline qui porte aujourd’hui
la pyrrhique des Grecs (…) Le rideau est levé, les son nom. Il est limité au sud par le théâtre
tentures sont repliées et la scène apparaît avec son et au nord (du côté de la scène) par une cour
quadrangulaire. Le plan des vestiges permet de
décor (Les Métamorphoses, 10.25 » (MK).
reconnaître la disposition et l’étendue de toutes
les parties du monument. Les maçonneries
subsistantes appartenaient à la fondation de la
L’Odéon — L’odéon de Carthage est le plus grand structure de la cavea. Celle-ci était constituée
par deux massifs de maçonnerie de blocage de 7
théâtre couvert du genre dans le monde romain. m de largeur chacun, entre lesquels les structures
Il est aujourd’hui en grande partie arasé ; seule sa s’apparentent à des massifs maçonnés plutôt qu’à
morphologie a été conservée. Il était clairement des murs rayonnants. La façade périphérique
destiné aux épreuves dramatiques et lyriques qui était construite en gros blocs de pierre calcaire ocre
faisaient partie du concours pythique, créé par la dure de type keddel. L’odéon fût incendié en 439
lors de la prise de Carthage par les Vandales. Les
cité sous le règne de Septime Sévère, ainsi qu’il Byzantins ont utilisé ses gros blocs pour édifier les
ressort de deux passages de Tertullien extraits du remparts de la colline de Byrsa (HK).
Scorpiace (6.2-6) et du traité sur La résurrection de
la chair (42.1). Le Scorpiace évoque la fondation,
avec la permission de l’empereur, d’un concours œcuménique, stéphanite
(concours dont le vainqueur est récompensé par une couronne) et tripartite
dans la métropole carthaginoise, au tout début du IIIe siècle, et l’envoi par les
cités du monde grec d’ambassadeurs pour la féliciter à ce sujet. Le traité sur
La résurrection de la chair décrit les péripéties de la construction de l’odéon, au
cours de laquelle un cimetière vieux de 500 ans fut exhumé. La postériorité
du traité suggère que l’odéon fut construit dans la foulée de l’instauration du
concours.
L’odéon avait, comme son voisin le théâtre, une vocation clairement culturelle.
Y étaient représentées des comédies et des tragédies du répertoire classique,
romaines et sans doute grecques aussi, ainsi que des pièces écrites par des
dramaturges contemporains. En effet, ces derniers produisaient toujours
des œuvres nouvelles en raison de la répétition quadriennale des épreuves
dramatiques du concours pythique. La dimension culturelle de l’odéon fut
sans doute renforcée par la fondation d’un deuxième concours, les Asklepia,
qui comportaient peut-être eux-aussi, c’est une question en suspens, des
épreuves dramatiques.
L’odéon fonctionnait-il encore au IVe siècle ? C’est très probable. une
inscription datant de 383-395 évoque sa restauration qui fut effectuée sous
la surveillance d’un haut dignitaire (principalis) de la cité, Aurelius Bonifatius
Maiorinus (ILPB. App., 36 et 96). Il est tentant de mettre en relation ces
travaux avec une constitution du Code Théodosien (17.7.3), adressée au
proconsul d’Afrique Hesperius le 24 avril 381, qui autorisait les principales
de Carthage à restaurer les épreuves athlétiques d’un concours gymnique
inconnu. Il s’agissait probablement du volet athlétique des Pythia ou des
Asklepia de Carthage, qui devaient comporter en plus un programme culturel.
Augustin en effet, dans les Confessions (4.2. 3 et 5), apprend qu’il participa
à un concours dramatique et qu’il remporta une couronne agonistique des
mains du proconsul Helvius Vindicinanus, en fonction entre 379 et 382.

298
299
Cette épreuve devait être liée au concours pythique. La restauration de
l’odéon était donc liée peut-être à celle d’un des deux concours de la cité.
Encore à l’extrême fin du IVe siècle, les concours existaient à Carthage, dans
leur triple dimension athlétique, hippique et dramatique, et l’odéon en était la
caisse de résonance (cH).

L’amphithéâtre — L’histoire du monument n’est pas connue avec certitude,


mais les spécialistes s’accordent à dater sa construction au début du premier
siècle de notre ère, puis il fut agrandi au deuxième siècle, probablement sous
les Antonins (peut-être y a-t-il un lien avec l’incendie qui affecta la ville sous
Antonin le Pieux). La capacité d’accueil fut doublée et une nouvelle façade
fut ajoutée, que le géographe al-Bakri mentionnait encore au xIe siècle, avec
trois étages d’arcades, embellies de colonnes engagées, et des sculptures en
relief représentant des hommes combattant, des animaux et des navires.
quelques inscriptions latines apportent de maigres lueurs sur les spectacles
qui s’y déroulaient. La plus notable commémore un combat de gladiateurs et
une chasse aux fauves africains de quatre jours, qui furent offerts à l’époque
d’Hadrien par un chevalier, quintus Voltedius optatus Aurelianus, en tant
que duumvir quinquennal (ILAfr, 390). Il paya plus de 200 000 sesterces le
spectacle, dans le cadre d’une promesse faite à l’occasion de l’honneur (ob
honorem).
Ces prestations ne doivent pas faire oublier qu’à Carthage, comme dans les
autres colonies romaines, la constitution de la cité imposait aux édiles et aux
duumvirs d’organiser des jeux ou un combat de gladiateurs (munus gladiatorum),
avec une subvention publique. La richesse des élites carthaginoises faisait
en sorte que les notables choisissaient sans doute fréquemment d’organiser
un combat. Il existe un document exceptionnel qui éclaire le fonctionnement
concret de l’amphithéâtre carthaginois. C’est la Passion de Perpétue et Félicité.
Ce texte hagiographique donne un luxe de détails sur la condamnation
aux fauves d’un groupe de jeunes chrétiens originaires de Thuburbo Minus
(Tébourba), lors d’un spectacle offert par la garnison de Carthage (munus
castrense). Conduits par une jeune matrone appartenant à l’élite de sa cité, ils
furent convaincus du crime de christianisme au printemps 203 et exécutés
lors de l’anniversaire du César Géta, qu’il est d’usage de dater du 7 mars. La
Passion mentionne aussi des gladiateurs, un rétiaire et un novice (tirunculus),
qui mirent à mort les condamnés après le passage des fauves.
La question se pose de la survie de la gladiature à Carthage après le IIIe
siècle. Son coût exorbitant, qui obligea Marc Aurèle et Commode à légiférer
par l’intermédiaire du Sénat, et la facilité qu’il y avait à se procurer des bêtes
sauvages dans une Afrique où elles pullulaient, provoquèrent une disparition
de ce type de spectacle, qu’il n’est pas facile de dater avec précision. Les
tablettes de défixion retrouvées lors des fouilles de l’amphithéâtre ne
mentionnent jamais de gladiateurs, alors qu’elles évoquent fréquemment des
chasseurs d’amphithéâtre. Sans doute rédigés dans le courant du IVe siècle,
ces documents s’ajoutent au silence d’Augustin d’Hippone, qui parle toujours
de la gladiature en termes métaphoriques ou historiques, jamais en termes
d’actualité, et au témoignage des mosaïques carthaginoises, qui représentent
exclusivement des combats entre animaux (uenationes) et prouvent à cette
date la disparition de la gladiature à Carthage. Il est tentant de situer cette fin
dans la seconde moitié du IVe siècle.

300
l’amphithéâtre de carthage
Situé à la périphérie ouest de l’agglomération, non loin des citernes de la Maalga, l’amphithéâtre est partiellement dégagé dans sa partie nord-
ouest. Il s’agit d’un monument à structure pleine et à cavea supportée par des remblais compartimentés. L’arène mesure 64,70 m de long et 36,70
m de large, et la cavea est large de 28 m. Le podium qui servait à placer des sièges mobiles des spectateurs de marque, est très large et plat. Des
murs transversaux reliant les deux murs concentriques qui soutenaient le podium, délimitaient des locaux de service situés autour de l’arène.
Au moment de sa construction au cours de la période julio-claudienne, le monument ne mesurait que 120 x 93 m et c’est à la suite des travaux
d’extension, au cours des IIe -IIIe siècles que ses dimensions ont été portées à 156 m x 128 m portant ainsi sa capacité à environ 35 000 places. Il
semble qu’au cours de cette opération le sous-sol a été mis en place. Il est composé d’une grande galerie située sur le grand axe. L’accès s’y faisait
par deux rampes placées aux extrémités qui ouvraient sur les grandes galeries axiales aboutissant à l’arène.

L’amphithéâtre de Carthage était aussi un miroir social, car la répartition


des spectateurs se faisait probablement selon des règles très hiérarchisées.
Les places du podium étaient ainsi réservées aux élites de la cité, décurions
et magistrats, mais aussi clarissimes originaires de Carthage. L’édifice
fonctionnait encore sous les Vandales. Huniric, le fils de Genséric, l’utilisait
aussi pour les condamnations aux bêtes. L’édifice était sans doute encore actif
au début du VIe siècle et servait aux divertissements des Carthaginois comme
par le passé (cH/MK).

301
Le cirque — S’il y a un type de spectacles qui a déchaîné les passions, c’est
bien les courses de chars dans le cirque (circus). Ainsi donc, nous interdire la
frénésie, c’est nous soustraire à tout spectacle, surtout au cirque où la frénésie règne en
propre. Vois la foule qui se rend à ce spectacle, déjà frénétique, déjà houleuse, déjà aveugle,
déjà excitée par les paris, dénonçait Tertullien avec colère (De spectaculis, 16.1).
Nombreux sont les documents épigraphiques et surtout des pavements de
mosaïque et des représentations iconographiques, qui attestent cette passion
pour les courses. quatre factions, les Blancs, les rouges, les Bleus et les Verts,
se disputaient la faveur du public. Leur terrain de gloire était le cirque. Situé
dans la partie ouest de la ville à environ 600 m au sud de l’amphithéâtre, et
datable selon toute probabilité de l’époque antonine, le cirque de Carthage
est considéré, après son agrandissement sous les Sévères, comme le plus
important de l’Afrique romaine et le deuxième du monde romain après le
Circus Maximus à rome.

le cirque de carthage
Visualisation Jean-Claude Golvin

Utilisé jusqu’au VIe ou au début du VIIe siècle, il mesure approximativement 526 m de long et 129 m de large. Épousant une dépression naturelle
de terrain, il a la forme d’un rectangle allongé dont le petit côté oriental est arrondi. Le tracé du petit côté ouest correspondait à l’emplacement
des carceres, les écuries d’où s’élançaient les chars pour la course. Du côté du virage la piste avait une largeur de près 4 m de plus que sur le reste
de son tracé.

302
catalogue des bêtes (photo d’ensemble et détails)
Carthage, colline de Byrsa.
Musée national du Bardo
Fin du IIIe siècle.
Les venationes étaient l’affaire de chasseurs professionnels, groupés dans des associations (sodalités), et dont le
métier était de donner des spectacles dans l’amphithéâtre. L’existence de chasseurs (venatores) est bien connue à
Carthage (cil VIII, 24532). Les représentations iconographiques en rapport avec les venationes et les combats de
bêtes se rencontrent fréquemment sur les mosaïques. Sur celle-ci, on distingue, en haut et à gauche, les lettres ETI M
qu’on peut restituer en [Phi]leti (?) m[agistri ---, c’est-à-dire, sortie de l’atelier du magister Philetus. Elle figure,
sur fond blanc parsemé de pétales de rose à l’extrémité occidentale qui évoque l’ambiance amphithéâtrale, plus de
19 bêtes sauvages répartis en deux groupes séparés par une ligne d’épis de millet, ce qui signifie que le spectacle s’est
déroulé en deux parties ou a duré deux jours. Parmi ces animaux émergent six léopards situés au centre. Le nombre
des autres bêtes qui prenaient part au spectacle est indiqué par un chiffre tatoué sur la croupe d’un animal de l’espèce
: 60 ou 70 ours, 25 autruches, 16 mouflons, 15 addax (sorte d’antilope), auxquels s’ajoutent un certain nombre de
daims, de sangliers, et de taureaux. Le nombre total des animaux engagés dépasse largement la centaine, ce qui
justifie la présence de la deuxième inscription indiquant mel(ius) quaestura (la meilleure questure), qui signifie
soit que ce spectacle est meilleur que ceux offerts par les questeurs, soit que son donateur ait voulu établir avec fierté
une comparaison avec les spectacles organisés à Rome.

Dans tous les cas, la valeur de ce pavement est d’avoir éternisé un spectacle qui a bien eu lieu dans l’amphithéâtre
de Carthage dont la munificence a frappé les esprits et dont l’écho a été capté par l’image et proposé à l’admiration
des invités dans la demeure du généreux donateur et de ses descendants (MK/at).

303
représentation du cirque de carthage
Carthage
Musée national du Bardo.
Fin du IIe ou du début du IIIe siècle
Cette mosaïque, découverte près de l’Odéon, figure la phase finale d’une course de quadriges. Elle représente une façade extérieure d’un long
côté, constituée de deux étages d’arcades, et les gradins du côté opposé avec sept vomitoires, le reste des gradins étant couvert d’un velum pour
protéger le public. Sur le côté courbé sont figurées symétriquement de part et d’autre de la porta principalis, huit carceres fermées par des
portes à claire-voie. L’arène est occupée au centre par un euripe au milieu duquel se dressait un groupe statuaire représentant Cybèle sur un
lion, au lieu d’un obélisque comme c’était le cas dans le Grand Cirque de Rome. Ce détail permet de soutenir que la mosaïque figure bien le
cirque de Carthage. Les quadriges en sont au septième et dernier tour de la course. Trois auriges sont en train d’effectuer le dernier tour alors
qu’un quatrième, déjà vainqueur et ayant reçu la palme de la victoire, parade en sens inverse, en direction des carceres. Sur la piste devant les
carceres, se trouve un arroseur (sparsor) tenant de la main droite une amphore sans doute remplie d’eau et de l’autre un fouet, et dont la
fonction consistait à rafraîchir les chevaux en jetant en pleine course de l’eau sur leur tête.

304
Mais, les courses n’étaient pas l’unique raison pour se rendre au cirque. Il
y avait aussi ceux qui y allaient pour suivre l’être aimé ou à la recherche de
bonnes aventures, comme on en a un exemple dans un savoureux passage de
l’Ars amatoria (l’Art d’aimer) du poète latin ovide : Si je m’assieds ici, ce n’est point
que je m’intéresse à des coursiers déjà célèbres ; et cependant mes vœux n’en sont pas
moins pour celui que tu favorises. Je suis venu pour te parler, pour être assis à tes côtés,
pour te faire connaître tout l’amour que tu m’inspires. La course attire tes regards, c’est
toi qui attires les miens : jouissons l’un et l’autre du spectacle qui nous plaît, et que nos
yeux, à l’un et à l’autre, s’en repaissent à loisir. O heureux ! Quel qu’il soit, le coureur
que tu favorises ; car il a le bonheur de t’intéresser. Qu’un pareil bonheur m’arrive, et l’on
me verra, m’élançant des barrières sacrées, m’abandonner, plein d’une noble ardeur, au

305
vol de mes coursiers. Je saurais, ici, leur lâcher les rênes ;
là, sillonner leurs flancs de coups de fouet ; plus loin, faire
raser à ma roue la borne qu’elle doit tourner. Mais si, dans
ma course, je venais à t’apercevoir, je la ralentirais, et les
rênes abandonnées me tomberaient des mains (MK).

Le stade — on n’a pas retrouvé de traces d’un


stade à Carthage dont on suppose l’existence au
moins depuis la création des concours grecs dans
la métropole africaine. Certains chercheurs ont

A droite : plan de la maison aux chevaux (Archives INP)


En bas : plan de situation de la maison aux chevaux, siège des supporters de la faction
des Bleus ?

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4

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1 9
8
3

Plan : Mathieu Julien

1. Sanctuaire de Tanit - Tophet 13. Muraille Theodosienne


2. Port Marchand 14. Monument à Colonnes
3. Port de l’Amirouté 15. Citernes et Aqueduc de la Malga
4. Antiquarium - Basilique Carthagenna 16. Basilique de Damous El Karita
5. Musée de Carthage 17. Mcidfa - Basilica Maiorum
6. Forum Romain 18. Basilique dite de Saint Cyprien
7. Quartier Punique 19. Citern Dar Saniet
8. Quartier Magom 20. Bir Ftouha
9. Parc Archéologique des Thermes d’antonin 21. Koudiat Zateur
10. Odéon 22. Amphithéâtre Romain
11. Théâtre 23. Emplacement approximatif
12. Monument Circulaire de la maison aux chevaux

306
le célèbre monument à colonnes de carthage
On a identifié à Carthage un complexe architectural unique en son genre, en rapport avec le monde du cirque. Il
s’agit du siège des partisans de la formation hippique des « Bleus » (populus Veneti). Il a été localisé au flanc
et au pied de la colline de Junon, et les vestiges de ses différents éléments ont été découverts en plusieurs temps. Le
complexe est composé de « la Maison aux chevaux », fouillée en 1960, et où a été découverte la désormais célèbre
mosaïque dite des chevaux, d’une grande salle carrée et voûtée qui était pavée de la mosaïque portant l’acclamation
Felix Populus Veneti et de l’édifice dit « à colonnes ».

proposé de le localiser dans l’espace situé entre l’amphithéâtre et le cirque. Si


des recherches futures, ayant recours notamment à la prospection géophysique
et à la photographie satellitaire, confirment cette hypothèse, on aurait dans le
même quartier de la ville trois des plus importants monuments de spectacle, à
savoir l’amphithéâtre, le cirque et le stade (MK).

307
308
L’HABITAT PrIVé
LE quArTIEr dIT dES
« VILLAS roMAINES » À CArTHAGE
Par Mongi ennaïfer & Jean-Pierre darmon

L ’habitat privé dans Carthage romaine est peu connu. Nos connaissances proviennent
presque exclusivement du quartier dit des « villas romaines » édifié entre les thermes
d’Antonin et le secteur du théâtre et de l’odéon. Sauf erreur, on n’y trouve plus, à la fin de
Le quartier
l’Antiquité, que de grandes et luxueuses maisons de « haut standing » dont le prototype
dit des « villas
romaines », est sans doute la Maison de la Volière, appelée ainsi du nom de la mosaïque qui en
vue pavait la cour. Quant à l’habitat populaire et donc aux habitations modestes, sans doute
d’ensemble. nombreuses, nous n’en savons presque rien (sa).

309
Plan du quartier des villas romaines
Adaptation Wided Arfaoui

Histoire du quartier — Sur le versant oriental de la colline de l’odéon s’étend


actuellement un parc archéologique renfermant un ensemble d’habitations
antiques autrefois luxueuses, implantées sur des insulae (îlots urbains)
dont la première occupation remonte à l’époque julio-claudienne (-27/68).
L’exploration de ce secteur a conduit à la découverte de plusieurs demeures
somptueuses, notamment celle de Bassilica, appellation suggérée par
l’inscription figurée sur l’un de ses pavements, la maison de la Volière, dont la
mosaïque du péristyle était ornée d’une jonchée peuplée d’oiseaux, ainsi que
celle du Cryptoportique et celle de la rotonde (Balmelle et alii 2012).
Ce quartier s’est établi à l’emplacement de nécropoles puniques d’époque
hellénistique qui occupaient le flanc de la colline, mais en harmonie avec le
système de la cadastration urbaine et sa trame des rues nord-sud (kardines)
et est-ouest (decumani) tracées par les géomètres de l’empereur Auguste.
Les îlots (insulae) ainsi délimités, de forme oblongue, d’un module couvrant
141 x 35 m, étaient à leur tour divisés en lots à l’origine égaux. Les recherches
récentes menées par une équipe tuniso-française (INP-CNrS), ainsi que les
observations enregistrées sur le terrain, ont montré que l’occupation de ces
insulae Nord n’a commencé en fait qu’au cours du Ier siècle après J.-C., bien
après la fondation de la colonie. dans ce quartier, comme ailleurs, les îlots ont
été divisés en deux bandes égales, dans le sens longitudinal, par un mur de
soutènement. Les deux unités ainsi définies, étaient divisées en 8 lots d’égale
largeur formant des parcelles carrées de 60 pieds de côté. dans ce secteur, ces
lots modestes ont dû abriter dans un premier temps des activités artisanales,
telle que la production de garum.

310
Plan de situation des « villas romaines ». Adaptation Wided Arfaoui

Il faut attendre l’époque antonino-sévérienne pour assister à l’entreprise de


grands travaux édilitaires dans l’ensemble de la métropole africaine. C’est
à cette époque qu’on constate le fusionnement des lots deux à deux dans
le sens est-ouest permettant de remplacer les modestes habitations de l’état
précédent par des demeures plus riches dont les espaces sont organisés en
paliers successifs d’est en ouest pour remédier aux fortes pentes du terrain.

311
une exception est cependant à signaler à ce sujet : l’aménagement, peut-
être dès la fin du Ier siècle, du très grand péristyle de la future maison du
Cryptoportique. En revanche, il semble que jusqu’au IVe siècle la maison de
la Volière ait été flanquée à l’est par d’autres unités d’habitations, situées en
contrebas, le long du kardo Ix. Plus tard, aux IVe et Ve siècles, de grands
travaux sont venus transformer la physionomie du quartier. de riches
demeures sont édifiées au prix de spectaculaires terrassements et de la
reprise de décoration des habitations précédentes. C’est le cas notamment de
la maison du Cryptoportique. Celle de la Volière est agrandie de plain-pied
vers l’est jusqu’au kardo Ix qu’elle surplombe désormais de plusieurs mètres.
quant à la maison de la rotonde, regroupant à la fois quatre lots, elle connaît,
au cours du Ve siècle, une nouvelle organisation de son espace avec la mise
en place d’un péristyle et l’édification de deux unités de réception, dont la
rotonde elle-même, sous l’aplomb du même kardo Ix.
L’intensité des activités édilitaires se ralentit pourtant au Ve siècle : la partition
foncière semble se figer et l’unique possibilité qui reste aux propriétaires pour
agrandir leur bien est d’annexer une partie de la voirie adjacente… Aussi note-
t-on au cours de l’antiquité tardive un phénomène important d’empiétement
des constructions de façon quasi systématique sur la voirie, transgressant la
règle qui garantissait le respect des passages publics (iter populo debetur). Ce
processus a eu pour résultat un rétrécissement général de la voirie dont la
largeur se trouva réduite environ de la moitié (Balmelle et alii 2012, p.359).
C’est dans ce contexte architectural qu’a évolué ce quartier qui parait avoir
conservé jusqu’à la fin du VIIe siècle sa vocation résidentielle. Les sépultures
tardives installées en plusieurs endroits du site sont sans doute postérieures à
l’abandon définitif de la ville en 698 après J.-C.

La Maison du Cryptoportique— Cette belle maison tient son nom de la longue


galerie voûtée et à demi enterrée, sorte de cryptoportique qui constitue son
aile ouest et qui fait office de soutènement au kardo Ix. Les recherches
archéologiques menées dans ce secteur ont montré que l’habitation avait
connu, au cours de sa longue vie, trois grandes phases de transformation.
Le premier état de la demeure semble daté de la fin du Ier ou des débuts du
IIe siècle. Il s’organisait autour d’un vaste péristyle d’une superficie d’environ
620 m2. A cet état appartient l’appartement nord-ouest, dont une pièce est
ornée d’un opus sectile de petit module et l’antichambre est revêtue au sol d’un
tessellatum (mosaïque) en noir et blanc. Ces pavements resteront en usage
jusqu’à la fin de l’antiquité. La demeure primitive comprenait aussi, au sud
du péristyle, une grande salle, au sol pavé également d’un opus sectile de petit
module.
Au cours de la deuxième moitié du IIIe ou au début du IVe siècle, l’aile Nord est
remaniée. on procède alors à l’aménagement d’un vaste espace de réception
à colonnade intérieure (oecus corinthien) couvrant 190 m2, qui, à l’origine,
ouvrait au sud sur le péristyle. Au nord, cette salle d’apparat ménageait des
puits de lumière bordant le decumanus V. Son sol a été somptueusement pavé
d’un luxueux opus sectile de grand module en marbres polychromes et ses
murs ont également été revêtus de marbre. A l’ouest des puits de lumière et
immédiatement au nord de l’appartement primitif, est ajouté un petit cubiculum

312
Le cryptoportique avec ses ouvertures sur la maison.

Vue de la maison du Cryptoportique.

313
qui a reçu au sol une mosaïque polychrome décorée d’une peau Mosaïque à la peau de tigresse
de tigresse comme jetée sur un fond blanc, à la façon d’une Carthage, maison du
descente de lit. C’est là un motif singulier créé avec finesse par Cryptoportique
Etat intermédiaire, IIIe-début
un atelier carthaginois inventif. C’est également à cette période
IVe siècle.
intermédiaire qu’il faut assigner la mise en place, dans l’espace
intérieur du péristyle, d’un jardin (viridarium) et de ses bassins.
La troisième et dernière phase de remaniements s’est déroulée
vers 400. L’aile sud, organisée autour de l’ancienne salle pavée
d’opus sectile de petit module, prend sa configuration définitive. Les galeries
nord et est du péristyle sont décorées de nouvelles mosaïques polychromes
à décor géométrique. Le grand oecus corinthien nord change d’orientation :
il est désormais isolé du péristyle par un mur et s’ouvre vers l’est, du côté de
l’entrée nord-est de la maison.
Enfin, c’est alors qu’a lieu la construction de la remarquable structure voûtée
nord-sud de 52,60 m qui longe la domus à l’ouest. Ce cryptoportique, ouvrant
actuellement de plain-pied, par trois portes, sur le péristyle, a pu remplir pour
cette demeure, dans son dernier état, la fonction d’espace de circulation et de
service, tout en constituant un recessus æstivus (retraite de fraîcheur durant les
chaleurs de l’été).
Ainsi cette demeure aristocratique, une des plus anciennes habitations de
ce quartier, est restée au cours de son évolution inscrite à l’intérieur d’un
même espace unitaire de vaste ampleur. Elle se caractérise avant tout par
son exceptionnelle continuité, comme en témoigne l’usage de certains de ses
pavements pendant plus de cinq siècles.

Plan de la maison du Cryptoportique (état final).


Plan et modélisation de la maison du Crypyoportique par Wided Arfaoui, d’après C. Pierce, M.-P. Raynaud et H. Broise)

314
315
La maison de la Rotonde— Au nord de la Maison du Cryptoportique, et
de l’autre côté du decumanus V, se trouve la maison de la rotonde, elle aussi
construite dans une zone occupée par une nécropole punique datant du IIIe-
IIe siècles avant J.-C. Le premier état remonte probablement au Ier siècle
après J.-C. Il se conforme déjà à la cadastration urbaine tout en épousant les
fortes pentes de la colline. En fait, il s’agit alors d’un habitat modeste aux sols
de mortier lissé, à incrustations, ainsi que de restes d’installations artisanales
(cuves de fabrication de garum). Le deuxième état, qui remonte à l’époque
Plan de la antonino-sévérienne, a connu de grands travaux de décaissement Est-ouest
maison de la qui ont permis la formation de lots de 60 x 120 pieds. Il a parfois aboli, parfois
Rotonde, état repris les structures antérieures, en continuant à s’adapter aux pentes par un
final d’époque système de niveaux successifs en paliers et en marquant une notable extension
vandale (fin
vers l’ouest, en direction du kardo Ix. Le quartier acquiert désormais son
Ve- début VIe
siècle) caractère résidentiel et le découpage foncier établi à cette époque restera en
Relevé Henri vigueur jusqu’au début du Ve siècle. Plusieurs réaménagements sont effectués
Broise et M.- au cours du temps, dont la mise en place de nouvelles salles aux sols ornés de
Pat Raynaud. belles mosaïques.

316
Le troisième état quant à lui, marque, au début du Ve siècle, la mise en
œuvre d’un projet particulièrement ambitieux. Il prévoyait l’abolition de
toutes les structures antérieures et l’aménagement d’une grande terrasse,
élargie vers l’ouest par un décaissement de la pente jusqu’à l’aplomb du
kardo Ix et prolongée par des remblaiements en direction de la limite sud
du lot. A l’est de la construction projetée, sont bâties de petites pièces qui
suivent par paliers le kardo x vers le nord. une rotonde et ses annexes, ainsi
qu’une grande salle à abside sont également construites. Mais ce projet ne
sera pas mené à terme probablement à cause de la prise de Carthage par les
vandales en 439.
Le quatrième état marque la reprise de ce projet vers la fin du Ve siècle ou au
La maison de la début du VIe siècle, époque d’apogée du royaume vandale. une fois achevée,
Rotonde, mise en cette demeure aristocratique prenait ainsi un caractère d’apparat marqué,
valeur H. Broise
(Balmelle et alii
avec son ample péristyle et ses deux espaces de réception, au sol pavé de
2012, p. 365- mosaïques polychromes. Son entrée principale, située sur le kardo X, dans
370 ). l’axe de la grande pièce à abside, souligne ce souci de somptuosité.

317
Au cours du VIe siècle après J.-C. l’édifice fait l’objet de transformations,
notamment dans le péristyle, désormais divisé par un mur est-ouest, et dont
les mosaïques sont remplacées par des dallages grossiers. Après son abandon
à la fin du VIIe siècle, ses espaces de réception sont envahis par des tombes
tardives.
La maison de la Volière — découvertte par P. Gauckler, cette demeure
luxueuse a été baptisée Maison de la «Volière» par référence à la mosaïque de
son péristyle qui représente une jonchée peuplée d’oiseaux. une copie de ce
pavement est actuellement exposée in situ, alors que l’original est conservé au
Musée du Bardo.
d’une superficie couvrant environ 1250 m2, la maison a été conçue en deux
unités distinctes, mais complémentaires : un ensemble à péristyle à l’ouest et
un ensemble à œcus cyzicenus (à la mode de Cyzique, ville d’Asie Mineure) à
l’est. A partir du kardo VIII on accédait directement au secteur ouest, organisé
autour d’un péristyle carré. Cette cour centrale ouvrait au nord sur plusieurs
pièces adossées à la colline. Cet appartement comprenait un salon et une
salle à manger qui communiquaient avec de petites pièces, dont un laraire
abritant un autel, et jouxtaient un couloir (à moins qu’il ne s’agisse d’une
cage d’escalier conduisant à un premier étage). faisant face à cette aile, celle
du Sud a presque totalement disparu. A l’ouest, le portique du péristyle était
limité par une paroi aveugle contrebutant le kardo VIII, en forte pente.
Le sol de la cour centrale a gardé par endroits sa mosaïque d’origine datée
du IIe siècle et ornée d’un méandre de svastikas en noir et blanc. Par la suite,
au IVe siècle, on a mis en place dans l’impluvium un bassin central en marbre,
ou peut-être un viridarium (jardin intérieur) autour duquel on a posé la belle
mosaïque de jonchée.
La seconde unité se développe à l’est. Elle comportait un vaste salon au
sol revêtu d’opus sectile de marbre, flanqué à l’ouest de trois pièces et à l’est
d’une longue pièce, bordée d’une espèce de loggia-belvédère offrant une
vue panoramique exceptionnelle sur le golfe de Tunis. La grande salle de
réception, orientée sud-nord, ouvrait au nord sur un nymphée en cascade

En haut
à droite :
Mosaïque
de jonchée
dite « de la
volière »
Péristyle de la
maison de la
Volière, état
final (IVe
siècle).
A droite : La
maison de
la Volière,
état actuel
(Anastylose
A. Ennabli).

318
319
La Maison de Bassilica, état actuel.

revêtu de mosaïques et alimenté par une grande citerne, située en contrehaut :


cette pièce d’apparat, ouvrant sur un espace découvert à fontaine, est ce que
Vitruve appelle un œcus à la mode de Cyzique.
Ce secteur a été porté au même niveau que la partie ouest grâce à un ambitieux
terrassement artificiel, effectué sans doute lors des travaux d’agrandissement
vers l’est de la domus au IVe siècle, réaménagements qui ont aboli des
structures plus anciennes donnant de plain-pied sur les rues au sud et à l’est,
en contrebas.
La Maison de Bassilica — Il s’agit d’une maison à péristyle dont la partie
centrale est occupée par une allée flanquée de chaque côté par un bassin. Cette
cour découverte donne sur une grande salle d’apparat rectangulaire (60 m2
environ), dotée d’une large entrée tripartite. Cette grande pièce communique,
à l’est, avec un œcus de type corinthien, à colonnade intérieure, prolongé par
une abside, et, à l’ouest, avec une chambre agrémentée à son centre d’une
fontaine à jet d’eau. quant aux petites pièces disposées à l’ouest du péristyle,
elles pourraient correspondre à des cubicula (chambres à coucher).

320
Les sols de cette demeure étaient en mosaïque polychrome, offrant un décor
géométrique ou végétal. Le pavement de la galerie nord du péristyle, très
fragmentaire, représente un paysage maritime, sillonné de navires et associé à des
architectures : l’une d’entre elles était accompagnée de l’inscription BASSILICA.
Ce pavement est actuellement conservé au Musée du Bardo (CMA-A191).
A l’instar des maisons voisines, cette domus a connu plusieurs phases
d’aménagements. La chronologie de cette habitation et son histoire
nous échappent faute de données archéologiques précises. Toutefois, le
rapprochement de certains décors de ses mosaïques avec ceux d’autres
pavements datés par le contexte archéologique, ont fourni des indices
chronologiques. C’est le cas pour la composition ornant le sol de l’une des
petites chambres (octogone central flanqué de carrés) qui se retrouve sur
un tapis de la Maison de la course des chars, à Carthage même, attribué, au
plus tôt, au dernier tiers du IVe siècle après J.-C. En dépit de ses dimensions
modestes, cette domus avec ses bassins, sa fontaine et la richesse de son décor,
n’en demeure pas moins un exemple insigne du degré de raffinement des élites
carthaginoises dans l’Antiquité tardive.

321
322
CArTHAGE Au BAS-EMPIrE
(IVE S.-déBuT du VE SIèCLE) :
uNE GrANdE MéTroPoLE
Par louis Maurin

Si le Bas–Empire, c’est-à-dire, en gros, la période qui va de la fin de la dynastie des


Sévères (235) jusqu’à l’avènement des Vandales (429), constitue une période de crise
pour une grande partie de l’Afrique romaine comme pour l’ensemble de l’empire, il en
va différemment pour les grandes villes qui ont certainement profité de leur situation
géographique pour échapper momentanément à cette crise, voire même en profiter.
En effet, les riches, les intellectuels, les artistes…, bref les gens d’affaires et les gens
raffinés se sont sans doute rassemblés dans les grandes villes, là où la vie restait encore
vivable (vita vitalis) : Lepcis Magna, Hadrumète, Utique Caesarea … et bien sûr
Carthage, l’une des plus grande villes du monde. La description de Salvien de Marseille
(infra), mais aussi celle du poète bordelais Ausone, dans son Classement des villes
célèbres (2, 9-10) rédigé vers 390, confirment la prospérité de la capitale à la fin du IVe
siècle : «devant Constantinople, qui est la première, se lève Carthage, sans lui
céder entièrement le pas, car s’il lui déplaît d’être nommée la troisième, elle
n’ose plus espérer le second rang qu’elles eurent toutes deux» (sa).

dougga (thugga)
Musée national du Bardo

Milieu du IVe siècle.

Cette mosaïque à l’aurige pavait une pièce d’une habitation de Dougga située entre le capitole et le temple anonyme dit
Dar Lachheb. On y voit un cocher très jeune, en livrée, coiffé d’une bombe, brandissant un fouet de la main droite, tenant
fièrement de la gauche la palme de la victoire. La scène a été d’emblée comprise comme une acclamation en l’honneur d’un
aurige victorieux nommé Eros, conduisant un attelage à quatre chevaux dans un cirque évoqué à droite par les portes
des loges d’où partaient les chars. Les noms des chevaux sont donnés au-dessus de leur tête et, de même, le nom du cocher,
Eros, se lit au-dessus de la sienne. Mais le sens peut être autre : ce cocher porte une livrée verte et il se pourrait que ce soit
la faction des Verts que l’on ait voulu glorifier ici, et que le personnage soit Eros lui-même, l’Amour, le jeune dieu figuré en
aurige de la faction des Verts, le dieu dont la toute-puissance leur a assuré la victoire. EROS OMNIA PER TE, « Eros,
tout ce qui a été accompli (par les Verts) l’a été grâce à Toi ». Autrement dit, il n’y a pas ici un cocher humain nommé
Eros, mais Eros, le dieu de l’Amour, le dieu par lequel toute victoire est rendue possible (JPd).

323
La seconde ville de l’Occident romain
Si à l’époque constantinienne Carthage avait égalé Constantinople, la capitale
naissante, vers la fin du ive siècle elle ne pouvait plus qu’être la troisième
des villes de l’empire, après rome et la nouvelle métropole orientale. Mais
cette dernière ne devait sa puissance qu’au choix de Constantin d’en faire
sa capitale. Carthage demeurait sans conteste la seconde ville de l’occident
romain par son histoire, par l’ampleur de l’agglomération, par la splendeur de
ses constructions publiques, par son rôle de capitale, par sa richesse, fondée
sur la prospérité agricole de l’arrière pays qui, après une reprise vigoureuse à
la fin du iiie siècle, se maintint jusqu’au Ve siècle. on estime aujourd’hui que
la ville comptait à l’époque au moins 100 000 habitants.

la dame de carthage
Musée de Carthage.
Début du ve siècle (?)
Dans une maison du nord de la ville, sur la colline de Borj Jedid, au centre d’une salle de réception,
tableau d’un personnage dans une attitude hiératique. Le visage entouré d’un nimbe est celui d’une femme
(haut chignon, pendants d’oreilles) ; la chlamyde fermée par une grande fibule circulaire est un vêtement
masculin ; la main droite fait un geste de bénédiction, la gauche tient un long sceptre. L’identification fait
problème. Certains y ont vu la personnification de la ville de Carthage et le symbole de sa puissance en
Afrique.

324
Cette appréciation générale n’a pas d’autre objet que d’indiquer la floraison
de Carthage au moment de l’invasion vandale. Le ive siècle avait pourtant
commencé sous de sombres auspices. Au printemps de 310, la ville fut le
théâtre d’une lutte entre les compétiteurs à l’empire. Celui qui tenait rome,
Maxence, monta une expédition vers Carthage pour éliminer un rival,
domitius Alexander, haut fonctionnaire qui, en 308, avait été proclamé
empereur sur place par les troupes d’Afrique. L’armée de Maxence mena une
répression sauvage qui se manifesta aussi bien par des destructions, pillages,
incendies dans la ville que par l’élimination d’une partie de l’élite municipale,
au point que, lorsque Maxence fut éliminé à son tour par Constantin, celui-ci
envoya à Carthage la tête de son rival.

Carthage et Rome : l’annone d’Afrique


Ces événements ont montré qu’au Bas-Empire, il était toujours essentiel
pour le détenteur du pouvoir à rome de tenir Carthage, non seulement
en raison de l’éclat de la ville, mais parce qu’à Carthage était concentrée
l’annone de rome – le blé et l’huile fournis par la province – qui alimentait
les distributions gratuites à la plèbe de la Ville éternelle et y garantissait
ainsi la paix sociale. des difficultés pouvaient intervenir, rendant cette paix
fragile, dues à de mauvaises récoltes (par exemple, en 383, en 388), à des
retards dans l’acheminement causés par les intempéries (en 359-360, en 389) ;
le drame était plus grave quand des causes humaines s’en mêlaient, quand
l’approvisionnement était bloqué par les circonstances politiques, comme
en 310-312. Il en fut ainsi à l’autre extrémité du siècle, en 397-398, lors de
la révolte contre rome de Gildon, prince africain qui était devenu général
en chef de l’armée romaine d’Afrique et sénateur. Le poids de l’annone de
rome pouvait en retour affamer Carthage en cas de récolte insuffisante. Ce
fut le cas en 366-368 : devant la pénurie qui régnait sur place, le proconsul
Hymetius fit distribuer ou vendre à bas prix au peuple de Carthage du blé
entreposé dans les greniers de l’annone, qu’il remplaça lorsqu’on engrangea
la nouvelle récolte qui fut très abondante. Lors de cette crise, le proconsul
était probablement intervenu en raison des difficultés que rencontrait en la
circonstance le service des distributions annonaires à Carthage. Ce service,
analogue à celui de rome, est attesté par une constitution de Constantin
adressée au proconsul d’Afrique en 318 (Code Théodosien, xIV, 25.1).
À la concentration du blé et de l’huile à Carthage s’ajoutait la responsabilité du
long acheminement vers rome. Le service de l’annone nécessitait des naviculaires
nombreux, une armée de dockers et de portefaix, de grands entrepôts pour le
stockage – les archéologues en ont identifié une partie, construite vers 400 –,
et donc des aménagements portuaires à la mesure de la tâche. Le port du Bas-
empire est toujours celui qui avait été aménagé sous les règnes de Trajan et
Hadrien ; cependant on y a reconnu pour l’époque tardive un exhaussement
des quais nécessité par celui du niveau de la mer le long de la côte tunisienne.
Le pôle de cette organisation était toujours l’îlot du port circulaire : des ostraca,
tessons de céramique inscrits de notes de la vie quotidienne des agents de
l’administration, y ont été découverts ; datés de la fin du IVe siècle, ils montrent
que l’annone d’Afrique nécessitait la présence à Carthage d’un personnel
important pour la gestion et le contrôle des opérations.

325
Carthage, centre administratif et politique
L’administration impériale— La présence de l’administration impériale à
Carthage a pu paraître amoindrie par la division, opérée dans les premières
années du ive siècle par l’empereur dioclétien, de l’ancienne province en
trois unités, la Tripolitaine (capitale Lepcis Magna), la Byzacène (capitale
Hadrumète) et la Zeugitane ou Afrique proconsulaire dont Carthage restait
la capitale, avec une dignité très supérieure aux capitales des deux autres
provinces.
outre les bureaux du proconsul et de ses adjoints, la ville abritait les services
des finances impériales dans la province, représentés à la fin du siècle par le
ministre des finances (rationalis summarum), celui des Biens privés, celui des
domaines impériaux, et d’autre part ceux du préfet de l’annone d’Afrique.
Le proconsul seul intervenait, et souvent, dans les affaires de Carthage sur
lesquelles il exerçait un contrôle attentif ; les autres services ne sont mentionnés
ici que pour la place qu’ils tenaient dans la ville. Pour prendre un exemple,
les bureaux du proconsul employaient à eux seuls 300 fonctionnaires en 398.
C’est à Carthage que se tenait annuellement le conseil de la province de
Zeugitane : il était constitué des délégués des cités ; le nombre de celles-ci
était considérable, puisque l’on en dénombrait environ 160, d’importance très
variable, pour le territoire de la Zeugitane qui s’étendait au Bas-empire sur
environ 30 000 km2. Ce conseil devait donc comprendre plusieurs centaines
de délégués. Ils élisaient le prêtre provincial du culte impérial, fonction qui
fut maintenue à travers tout le ive siècle et largement au-delà, donnaient
leur avis sur la gestion du proconsul, prenaient des décisions diverses. Ces
centaines de délégués animaient la ville pendant plusieurs semaines, et le
prêtre provincial nouvellement élu était tenu d’offrir des jeux fastueux au
théâtre, à l’amphithéâtre ou au cirque. Cette institution favorisait les liens
entre les cités et permettaient à Carthage, de loin la plus importante d’entre
elles, de manifester sa prééminence.

L’ordo de Carthage — Carthage était aussi un important centre politique. on


vient d’évoquer, à propos d’Hymetius, le rôle du proconsul, représentant
de l’empereur, mais, comme par le passé, le gouvernement de la ville était
aussi l’affaire de la curie, le conseil municipal de Carthage, dont les membres
formaient l’ordre des décurions (ordo decurionum).
quel était leur nombre ? Certainement plusieurs centaines. Pour s’en faire
une idée, il n’existe que de très rares éléments de comparaison : une inscription
indique qu’en 363, pour une population qui était peut-être de 10 à 15 000
individus, l’ordo de Timgad, en Numidie, était composé de 158 décurions ; à
la même époque, celui de la grande métropole qu’était Antioche en comptait
1200.
C’était une assemblée de grand prestige dans le monde romain que cette
“curie très illustre” de Carthage, suivant l’expression d’un évêque de Syrie,
Théodoret de Cyr, au moment de l’invasion vandale. La noblesse et la richesse
de ses membres peut se mesurer au fait qu’un groupe étoffé d’entre eux avait été

326
KARTHAGO
(Carthage)
Hippo Regius

a
rd
(Annaba) eje
M
Tunis

O.
Thagaste ZE
Souk-Ahras UGIT
ANE
Madauros Hadrumetum
Mdaourouch (Sousse)

E
CEN
BYZA

Iles Kerkenna

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Chott Jerid

TR
IP
O
LI Lepcis Magna
TA
Limites des provinces au Bas-Empire IN
E
Routes antiques

Frontière de la Tunisie

0 50 100 km

Carte simplifiée de la Tunisie au Bas-Empire.

admis au Sénat de rome lorsque l’empereur Constantin avait décidé de faire


passer le nombre des sénateurs de 300 à 2000. quant à son fonctionnement,
les nouveautés du ive siècle sont importantes : les magistratures traditionnelles
(duumvirs, édiles, questeurs) subsistent, mais la curie est désormais dirigée par
un curateur annuel nommé par l’empereur parmi ses membres. C’était donc
un personnage considérable. Tous ces magistrats rivalisaient d’évergétisme à
l’occasion de leur élection où ils offraient notamment des spectacles au peuple.
Les décurions les plus éminents et les plus fortunés composaient, à la tête de
la curie, une sorte de conseil restreint formé de dix membres : ce sont “les
premiers”, les principales qui, sur les inscriptions, sont désignés par l’abréviation
PAK (principalis almae Carthaginis, «premier de Carthage la nourricière»), que l’on
trouve, par exemple, inscrit sur les gradins du podium de l’amphithéâtre où
ils avaient des places privilégiées. Les principales avaient probablement pour
rôle essentiel d’orienter les décisions de la curie, notamment dans le choix

327
des magistrats municipaux qui seraient soumis à l’élection par les curiales. Le
peuple avait aussi son mot à dire dans ce domaine ; après l’élection, il pouvait
exprimer sa satisfaction ou son mécontentement. Il le faisait dans les lieux de
spectacle, notamment dans l’immense lieu de réunion qu’était le cirque.
on connaît assez bien pour le ive siècle les nombreuses obligations des
décurions. C’étaient celles des décurions de toutes les cités, mais à la
mesure d’une grande agglomération : à Carthage, ils assuraient notamment
la surveillance de la restauration ou de l’érection des bâtiments publics, ils
veillaient à leur entretien, de même qu’à celui de la voirie qui incombait
aux propriétaires riverains ; l’alimentation en bois pour le chauffage des
thermes publics, la tenue des archives étaient de leur ressort. d’autre part, ils
devaient contrôler, pour le compte de l’administration impériale, les rentrées
fiscales qui provenaient du territoire municipal et ceux qui en étaient chargés
étaient responsables sur leur fortune des sommes dues par les contribuables.
L’exécution de ces tâches (ou munera) exigeait en outre un monde d’exécutants,
fonctionnaires municipaux et esclaves publics ; Saint Augustin signale ainsi
un architecte, inspecteur des monuments publics ; il nous apprend aussi
incidemment l’existence d’une police municipale dont l’organisation et le rôle
ont été détaillés plus tard, lors de l’invasion vandale, par le prêtre Salvien.
La formation des serviteurs de l’État et de la cité— Pour les bureaux impériaux
de Carthage comme pour certains services municipaux, il fallait des
concepteurs et des praticiens ayant une formation accomplie ; pour s’y
préparer, ils suivaient d’abord des cours de rhétorique pour acquérir un
parfait maniement de la langue et des arguments, puis un enseignement du
droit. Les besoins d’une administration nombreuse, aux tâches très variées,
ont été un moteur essentiel pour le développement de l’enseignement
supérieur à Carthage, pour lequel il y avait des professeurs privés à côté de
ceux qui occupaient des chaires publiques, comme celle qu’occupa un temps
Saint Augustin. En même temps que des enseignants, la curie était tenue
de fournir les locaux universitaires (il s’en trouvait tout près du forum)
et d’entretenir une bibliothèque. La réputation des écoles de Carthage
attirait dans la métropole un grand nombre de jeunes Africains désireux
de faire carrière au barreau ou dans l’administration. Saint Augustin en est
l’exemple le plus illustre. Par son autobiographie, les Confessions, on sait
que c’est grâce à l’appui financier d’un notable de Thagaste, sa patrie, qu’il
vint en 370, à 16 ans, à Carthage pour faire des études de rhétorique et
de philosophie ; les ayant achevées en 373, il ne put, faute de moyens, les
compléter par celles du droit. Contraint de gagner sa vie, il revint cette
année-là, à Thagaste où il enseigna la grammaire. Mais c’était pour un court
séjour car, l’année suivante, toujours avec l’appui du même protecteur, il
revint à Carthage pour occuper jusqu’en 383 une chaire de rhéteur dans
l’enseignement supérieur public. Comme bien d’autres de sa génération, et en
raison, dit-il, du chahut effréné que menaient ses étudiants, il céda à l’attrait
de rome où, bientôt, il fut candidat à un poste de rhéteur public à Milan ;
il s’y occupait assidûment d’obtenir les suffrages de hauts personnages pour
satisfaire son ambition d’entrer dans la haute administration quand, au bout
de trois années, tout fut remis en cause par sa conversion et son baptême à
Milan (Pâques 387), première étape vers l’évêché d’Hippo Regius (Annaba)
qu’il gouverna à dater de 395.

328
L’agglomération urbaine au Bas-Empire
Carthage : les monuments publics au Bas-Empire— Le règne de Constantin fut
marqué par une restauration de grande ampleur de la ville, rendue pour une
part nécessaire par les ravages de la soldatesque de Maxence. Sur place, une
inscription dont plusieurs fragments ont été retrouvés l’a célébré comme le
“fondateur” d’une nouvelle Carthage, “celui qui a restauré et accru tous les
édifices publics” (CIL VIII, 12524). L’élan donné ne s’est pas démenti tout
au long du siècle, mais plus particulièrement dans la seconde moitié. Grande
était la séduction qu’exerçaient alors la beauté du site, la parfaite organisation
de l’agglomération urbaine, la splendeur de ses monuments et l’intensité de la
vie intellectuelle. La jeunesse était sans doute attirée avant tout par les plaisirs
qu’elle offrait, ce qu’exprime un passage fameux de Saint Augustin lors de
son arrivée dans la ville :

“Je vins à Carthage (Karthago), et autour de moi bouillonnait à grand bruit la poêle
(sartago) des amours coupables” (Confessions, 3.2.2).

étudiant, Augustin succomba d’abord aux délices de la vie carthaginoise, si


éloignée de celle qu’il avait connue jusque là à Thagaste ou à Madaure. Les
jeux du cirque exerçaient un attrait extraordinaire sur toute la population.
Augustin l’illustre avec l’exemple d’un de ses disciples et amis, Alypius :

“Le gouffre des mœurs carthaginoises, avec cette frénésie de spectacles frivoles, l’avait
(Alypius) englouti dans le fol amour des jeux du cirque. Il s’y roulait lamentablement,
au moment où moi-même je tenais l’école publique de rhétorique” (Confessions, 6.7.11).

Nous avons peu de renseignements sur les monuments publics de Carthage


de la fin du iiie siècle au début du ve siècle ; il ne semble pas qu’il y ait eu dans
ce domaine des modifications sensibles par rapport à l’époque antonine et
sévérienne. L’archéologie témoigne ici ou là de réfections, mais elles ne sont
pas datables avec précision, sauf, sous le règne de Théodose, dans les thermes
d’Antonin où une inscription atteste que des réparations eurent lieu vers 390,
à l’initiative du proconsul (AE, 1949, 28) et dans le cirque. un autre texte fait
état de la restauration, entre 331 et 333, du portique du temple de Cybèle et
d’Attis qui s’élevait à l’angle nord-est de la colline de Byrsa. des inscriptions
certainement très nombreuses qui devaient témoigner d’autres restaurations
de monuments publics au Bas-Empire, il ne reste que d’assez rares fragments
qui se rapportent à des édifices non localisés ou non identifiés. on en sait assez
cependant pour être assuré que les monuments anciens furent soigneusement
entretenus ; en particulier, les sanctuaires païens furent en activité jusqu’au
règne de Théodose où ils furent fermés, sauf à être convertis alors à un autre
usage ou rasés.
Cette tâche absorbante ne concernait pas seulement des monuments de
prestige : on a relevé pour le ive siècle des réfections dans le pavage des
rues et des égouts urbains. Les autorités, avant tout le proconsul, veillaient
attentivement à l’entretien de ce patrimoine public qui permettait à la vie

329
politique, culturelle et religieuse traditionnelle
de se poursuivre, qui hébergeait la nombreuse
administration, qui assurait le confort, l’éducation,
les distractions de la population. En premier lieu
peut-être, on veillait à ce que les dieux d’antan
puissent continuer à protéger la grande métropole.
C’est surtout à partir des années 380 que l’équilibre
traditionnel des monuments fut rompu au profit
des constructions nouvelles, qui étaient des
constructions chrétiennes ; elles eurent lieu surtout
au nord-ouest de Carthage, en dehors du centre
historique.

Mosaïque du seigneur iulius et sa résidence


restituée
Carthage
Musée national du Bardo
Vers 400.
Sur les registres supérieur et inférieur se déroulent des scènes concrètes
de travaux agricoles suivant les saisons : en haut, l’hiver (cueillette des
olives) et l’été (les blés murs, la tonte des moutons) ; en bas, en sens
inverse, l’automne (un fouloir, les vendanges) et le printemps (un jardin
fleuri). Les maîtres ont évidemment la vedette ; la maîtresse de maison
reçoit en haut les produits du domaine et, en bas, elle se voit offrir des
fleurs et des bijoux, et un serviteur dépose à ses pieds un panier de poissons,
signe de bon augure. À droite, trônant dans son jardin, le maître reçoit,
peut-être du régisseur, un volumen (papyrus ou parchemin roulé) sur
lequel on lit son nom : « Au seigneur Julius, Iu(lio) dom(ino) ».
L’attention se porte sur les symboles que ces scènes mettent en évidence,
en particulier sur les saisons et les bienfaits qu’elles génèrent pour ceux
qui dominent ce monde, les riches propriétaires terriens.

330
331
Carthage : la splendeur des demeures des notables. Les mosaïques du ive siècle— La splendeur
de Carthage est révélée alors surtout par les constructions privées : de longue date,
elles ont retenu l’attention par la profusion et la qualité des pavements de mosaïque
datables du IVe siècle et des premières décennies du Ve qui les ornaient. Elles
occupaient surtout les flancs des collines du centre-ville, celles de Byrsa, de Junon,
du Théâtre et de l’odéon. Les pavements les plus caractéristiques par le thème de
leur décor et la qualité de leur exécution étaient généralement ceux de la grande

1 2 3 4

14
5

1
4
5
3 6
2

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7

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7
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11
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11 10 9 8

la mosaïque aux chevaux


Carthage. Villa de la Volière
Début du ive siècle
Sur le flanc sud-est de la colline de Byrsa, ce pavement ornait une salle de réception donnant sur une cour à péristyle. Le décor est disposé en
damier, avec 190 cases ornées alternativement de plaques de marbres composant des motifs géométriques et de tableaux de mosaïque d’une
grande qualité d’exécution représentant des chevaux ; ceux-ci portent sur la croupe le nom d’un propriétaire, tandis qu’en haut à gauche, un
tableautin constitue un rébus dont la solution doit donner le nom du cheval. Cette mosaïque a été remontée dans l’antiquarium de la Volière.

On a rattaché à ces bâtiments une salle hypostyle communiquant à celle de la mosaïque aux chevaux par une pièce voûtée pavée d’une mosaïque
portant une acclamation à la faction des Bleus (felix populus veneti ! Vive les Bleus !). On a pensé que ces locaux pouvaient être le siège
d’une des associations vouées aux jeux du cirque. De tels exemples montrent le rôle que jouaient les factions rivales dans la société carthaginoise.
Maquette Hajer Gamaoun

332
Indication du tracé de la muraille de Théodose, adaptation Wided Arfaoui
la muraille de théodose
La célèbre muraille de Carthage connue par diverses sources de l’Antiquité tardive, surtout par la Chronica Gallica de 452, fut l’œuvre de
Théodose II et de la régente Placidie. Sur le conseil du comte Boniface, il fut décidé de fortifier Carthage. Le chantier a certainement duré
plusieurs années. L’enceinte de Carthage fut du reste peu efficace puisque Genséric, roi des Vandales, s’empara sans difficulté de la ville
en octobre 439. A en croire les spécialistes, la ville enmuraillée s’étendait sur environ 321 hectares. Divers tronçons de ce rempart ont été
reconnus : au nord à Tarf-Essour ; du côté occidental, près de Bir Ez-Zehya, des citernes de la Maalga (Ard Souira) et du cirque, au Douar
Chott, près de l’Avenue Bourguiba, sur la route près de la station de Salambo du TGM. Dans la zone de Tarf-Essour (fouilles danoises), le
mur est construit au-dessus des insulae. Le mur a une épaisseur qui varie entre 2.25 et 3.50 m (7 à 12 pieds). Ce mur était renforcé par des
tours circulaires et carrées, ces dernières pouvant avoir 7 m de côté.

L’enceinte était percée de neuf portes selon Corripe (Johanide, 5.426), dont celles d’ad decimum et de furnos (porta… fornitana,
Victor de Vita, Persécution, 1.10). Mis à part la porte dont on est assuré de l’emplacement, celle de Tarf-Essour, on croit que d’autres
existaient à Douar Chott et plus à l’ouest, au sud de Douar Chott…

Cette muraille défensive rehaussait le prestige de la ville, mais son édification a entraîné la démolition des constructions qui se trouvaient sur
son parcours ; il est en effet possible que l’abandon de certains espaces urbains soit lié à la construction du mur plutôt qu’à leur destruction
par les Vandales (Gd).

333
pièce de réception (oecus) ou de la salle à manger (triclinium) de ces vastes demeures
de notables carthaginois. Certains de ces riches citadins s’échappaient de la ville en
faisant exécuter dans leur demeure urbaine des pavements qui célébraient la nature,
les saisons et les mois, la vie à la campagne, ainsi la célèbre mosaïque “du seigneur
Julius” dans une luxueuse maison de la colline de Junon ; ces tableaux traduisaient
ainsi le mode de vie de ces gens fortunés qui possédaient des villas de plaisance
au bord de la mer ou, dans les campagnes, de grands domaines où ils résidaient
volontiers. on ne s’étonne pas alors que, parmi les thèmes retenus, les scènes de
chasse soient bien représentées. Cependant un thème largement privilégié ramène
à la ville : c’est celui des jeux, soit dans l’amphithéâtre avec les chasses (venationes)
contre des animaux exotiques, soit dans le cirque ; ces jeux passionnèrent la société
urbaine jusqu’à l’invasion vandale et au-delà ; les pavements illustrent les chevaux
dressés dans les haras des grands seigneurs, ou bien les courses de chars sur la piste
du cirque. Parmi bien d’autres, on peut retenir les mosaïques remarquables de la
maison “des Chevaux”, sur la colline de Junon, ou encore celle du seuil de l’œcus de
la maison “des auriges grecs”, sur le versant oriental de la colline de Byrsa.
Le sac de rome par Alaric en 410 provoqua l’arrivée à Carthage de nobles
romains dont beaucoup étaient païens, comme l’étaient encore nombre
d’aristocrates locaux. Carthage parut en quelque sorte le dernier refuge en
occident des tenants des traditions romaines, qui étaient étroitement attachées
au paganisme. Jusqu’au règne de Théodose, la vie municipale d’antan s’est
poursuivie sans modifications notables et sans difficultés majeures. on
peut tenter d’en reconstituer certains aspects grâce aux textes juridiques
et littéraires, alors que les sources archéologiques ou historiques sur la vie
publique sont peu étoffées. dans cette grande métropole de l’occident
romain on a noté le rôle accru des aristocrates sur le devant de la scène. Leurs
demeures fastueuses ont conservé leur souvenir par les splendides tapis de
mosaïque, reflets de leurs goûts, de leur culture, de leur pouvoir, de leur
richesse.

334
Ganymède et l’aigle
Carthage, maison des auriges grecs
Musée national du Bardo
IVe siècle
Cette statuette appartient à une série d’œuvres sculptées à Aphrodisias, en Asie mineure, à la fin du IVe siècle, très
appréciées dans les riches demeures pour leurs qualités décoratives et exportées jusqu’en Occident et, dans le cas
précis, en Afrique. Celle-ci représente Ganymède, berger de Phrygie, dont la beauté avait séduit Zeus, qui s’était
métamorphosé en aigle pour l’approcher et l’enlever dans l’Olympe, le séjour des dieux, où il sera chargé du service de
la boisson. Le jeune homme est accompagné ici de son chien, d’une chèvre, et bien sûr de l’aigle. L’œuvre, sans doute
d’un grand prix, avait déjà été réparée dans l’antiquité (fr.B).

335
336
LES PrEMIErS TEMPS
CHréTIENS dE CArTHAGE
Par françois Baratte et fathi Béjaoui

L ’incertitude, voire même l’obscurité, caractérise les débuts du christianisme


dans les provinces africaines. on ignore en effet tout des premiers
propagateurs de cette foi. Tertullien estimait que les églises d’Afrique n’avaient
reçu l’enseignement des apôtres qu’indirectement, grâce à l’auctoritas de l’Eglise
de rome (De la prescription des hérétiques, 36.2-4) ; ce fait est signalé plus tard
par le pape Innocens Ier (Ep. 25.2) qui affirmait, en 416, que Carthage avait
été évangélisée par des missionnaires romains. Mais, à en croire el-Kairaouani,
qui écrivit en 1681, des disciples de Aiça (Jésus-Christ) ont très tôt investi
l’Afrique et parmi eux était Mathieu le Publicain, qui fut tué à Carthage ; il est l’auteur
d’un évangile qu’il écrivit en hébreu, neuf ans après l’ascension du Christ au ciel (Histoire
de l’Afrique, éd. et trad. de Pellisier et rémusat, 1845, p. 26-27).
La seule certitude acquise est que le christianisme fit son apparition à la fin
du IIe siècle avec ses premiers martyrs et qu’un groupe de 70 évêques s’est
réuni en concile pour la première fois à Carthage en 220. Même si la question
des origines reste non résolue, ces faits les plus anciens marquent un état bien
avancé qui culmine au début du Ve siècle avec Saint Augustin (sa).

Baptistère de
Bekalta (thapsus)
Musée archéologique de
Sousse.
L’un des plus beaux
témoignages sur le
christianisme africain est
illustré par la célèbre cuve
baptismale de Bekalta,
antique Thapsus.
Richement décorée de
tesselles de pierre et de verre,
elle est ornée au fond d’une
croix gemmée flanquée de
l’alpha et de l’omega. Au-
dessus couraient des oiseaux
(dont plusieurs rapaces)
entre des coquilles au fond
des alvéoles. Sur le bord
supérieur figure l’inscription
reproduisant la salutation des anges aux bergers :
[Gloria in excelsis deo] ET IN TErrA PAx (h)oMINIBVS BoNE / BoLVM[tatis l]AVdAMVS T[e] :
Gloire à dieu au plus haut des cieux et paix sur terre aux hommes de bonne volonté. Nous te louons (dieu) (SA).

337
338
Tous les historiens s’accordent sur le fait que le christianisme s’est bien implanté
à Carthage dès son apparition, ce qui n’a sans doute rien d’étonnant pour une
métropole, capitale d’un empire maritime à l’époque punique, puis capitale
d’une province romaine. Ville portuaire ouverte aux échanges commerciaux,
mais également aux idées et aux religions, notre ville ne pouvait qu’être un
lieu propice pour les « prédicateurs » venus d’orient ou de rome et un terrain
favorable à la propagation et au développement du christianisme.
Mais c’est surtout à partir de la deuxième moitié du IIe siècle que les témoignages
écrits commencent à se multiplier. Carthage étant la ville phare de l’Afrique, elle
abrita dans des circonstances dramatiques le procès suivi de l’exécution le 17
juillet 180 des premiers martyrs africains connus, les douze Scillitains originaires
d’une bourgade non identifiée mais vraisemblablement en Proconsulaire. un
peu plus tard, en l’an 203, c’est encore à Carthage, dans l’amphithéâtre, que fut
livré aux fauves un autre groupe de fidèles autour de Vibia Perpetua et de son
esclave felicité. Leur Passiones, c’est-à-dire leurs passions ou le récit de leurs
souffrances, sont certainement les premiers récits hagiographiques carthaginois
et africains. Nous en donnons un extrait «… Perpétue fut jetée à terre et elle
tomba sur les reins… Sa tunique ayant été déchirée sur le côté, elle en ramena le
pan pour voiler sa cuisse, se souciant plus de sa pudeur que de sa douleur. Puis
elle chercha une épingle et rattacha ses cheveux dénoués, car il ne convenait

la chapelle des saintes Perpétue et félicité


Le père Delattre découvrit en 1881 l’emplacement de la prison où les futurs martyrs étaient détenus. Elle fut déblayée et transformée en chapelle
puis agrandie en 1903 à l’occasion du XVIIe centenaire du martyre et ornée d’une plaque sur laquelle se lit : ici furent martyrisés, le 7 mars
de l’an 203, saintes Perpétue et felicité, exposées à la dent des bêtes avec saint revocatus, saint Saturus et saint Saturninus.
Parmi ses visiteurs les plus célèbres, citons le pape Jean-Paul II, le 14 avril 1996 qui affirme souvent que le recueillement à Carthage sur le lieu
du martyre de Félicité et Perpétue fut le moment le plus émouvant de son voyage en Tunisie (sa).

339
pas à une martyre de subir sa passion les cheveux épars, pour ne pas avoir l’air
de mener le deuil au moment de sa gloire…».
Cet extrait (Passio, 19 et 20) en dit long sur l’atmosphère ambiante à Carthage
en cette fin du IIe siècle qui nous est bien connue par Tertullien. C’est à ce
païen converti qu’on doit une littérature prolifique touchant plusieurs aspects
de la vie quotidienne de la ville où il est né vers 155 et décédé en 220 : la
politique, les spectacles, les femmes à qu’il s’adresse en ces termes dans son
De cultu feminarum, (De l’ornementation des femmes, 2.7.1) : « En quoi tout ce mal
que vous vous donnez pour orner votre tête concourt-il à votre salut ? Ne
pouvez-vous pas laisser en paix vos cheveux qu’on voit tantôt attachés, tantôt
dénoués, tantôt relevés, tantôt tombants... ? » Il évoque les banquets et même
les thermes, mais le plus souvent en lien avec la religion et les préceptes qu’il
prodigue aux Carthaginois païens ou chrétiens. C’est d’ailleurs à ce grand
polémiste et apologiste qu’on doit l’expression dans son Apologeticum (18) : «on
ne nait pas chrétien, on le devient ». C’est dans la même œuvre qu’il évoque,
à sa façon, les divinités païennes : «… dans l’amphithéâtre, on voit également
vos dieux danser sur du sang humain, sur les restes souillés des suppliciés,
car ils fournissent aux criminels des thèmes et des légendes… Nous avons vu
naguère sur la scène Attis mutilé, votre fameux dieu de Pessinonte (ville de
Phrygie), et un autre, brûlé vif, qui avait pris la figure d’Hercule…».
C’est en grande partie grâce à lui que nous assistons à Carthage aux prémices
de la première théologie de langue latine dès la fin du IIe siècle et le tout début
du IIIe siècle : (Apologeticum, l’Apologétique, le De praescriptione hereticorum, De la
prescription des hérétiques, De baptismo, Du baptême…).
Avec Cyprien, on trouve une autre figure majeure de l’église de Carthage,
avocat cultivé, issu d’un milieu aisé, il légua ses biens et renonça à la vie
séculière pour se consacrer aux textes sacrés. Evêque de sa ville en 249, il
fut à l’origine d’une véritable dynamique de l’Eglise avec l’organisation de
plusieurs conciles dont quelques-uns nous sont bien connus : en 252 avec la
présence d’une quarantaine d’hommes d’Eglise, nombre qui évolua l’année
suivante (66) et beaucoup plus en 256 (environ 80). Ainsi au milieu du IIIe
siècle la place, pour ne pas dire la primauté de Carthage dans la nouvelle
religion, n’était plus à démontrer, elle rivalisait avec celle de rome si elle ne
la surpassait pas. Cyprien fut même en conflit ouvert avec le pape Etienne
sur la question de la repentance des fidèles qui ont renié leur religion lors des
vagues de persécutions de dèce et de Valérien. Il en sera une victime en 258
puisqu’il connut à son tour le martyre. Son arrestation, sa condamnation et sa
décapitation en même temps que celle de ses compagnons sont relatées dans
le détail par Les acta Cypriani. Au début de son procès, il se présente ainsi au
Proconsul d’Afrique : «Je suis chrétien et évêque. Je ne connais pas de dieux,
si ce n’est le seul et vrai dieu qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils
renferment. C’est ce dieu que nous, chrétiens, nous servons, c’est lui que
nous prions jour et nuit, pour nous et pour tous les hommes, et pour le salut
des empereurs eux-mêmes ».
Sa renommée dépassa sa ville et la vénération de ses reliques est attestée non
seulement à Carthage même mais également dans d’autres lieux comme à
Ammaedara, actuelle Haïdra (250 km au sud-ouest de Carthage), pour ne citer
que cet exemple parmi d’autres, où deux églises lui ont été dédiées au milieu
du VIe siècle.

340
sarcophage du Bon Pasteur
Carthage
Musée national du Bardo
IVe siècle
Le thème du Bon Pasteur associé à l’orante et au banquet est connu sur les fresques des catacombes de Rome. Le message est clair : c’est Jésus
qui rassemble, guide, cherche et ramène ceux qui s’égarent.

Au début du IVe siècle, Carthage fut le théâtre de grands débats théologiques,


conséquence des dures persécutions de dioclétien qui prirent fin en 305 et au
cours desquelles des fidèles mais aussi des hommes d’Eglise, dont des évêques,
avaient failli en remettant les écritures saintes aux agents de l’administration
romaine comme on l’exigeait d’eux. C’est de nouveau la question de la
repentance et plus encore celle de la réintégration des hommes d’Eglise qui
fut à l’origine du fameux courant schismatique donatiste. Le christianisme
africain a été partagé désormais entre Catholiques et donatistes, les uns
prônant une relative indulgence, les autres plutôt la fermeté à l’encontre des
« hérétiques ». Les différents débats, l’implication impériale, dont celle de

341
La cathédrale d’Ammaedara. Les reliques de Saint Cyprien ont été déposées lors d’une cérémonie présidée par Melleus, l’évêque de la ville,
comme le précise le procès-verbal gravé sur une dalle retrouvée sur place.
VIe siècle.

Constantin qui fit du christianisme la religion officielle de l’Empire, les édits


condamnant le donatisme n’y ont rien fait.
L’église perdit l’unité qu’elle avait acquise au prix des persécutions et des
exécutions et elle fut encore plus tard mise à l’épreuve. En effet, cette situation
a perduré durant plus d’un siècle et touché non seulement Carthage, mais
une grande partie de l’Afrique chrétienne. on connait la suite : un profond
déchirement, deux églises rivales, souvent deux évêques rivaux dans chaque
cité. À cela s’est ajoutée la recherche du martyre par les circoncellions, ces
ouvriers saisonniers africains et à l’occasion bras armés des donatistes. on
rencontre aussi deux fidèles amis, Aurelius et Augustin, originaire de Thagaste
(Souk Ahras en Algérie) où il est né en 354. La découverte de Carthage par ce
dernier lorsqu’il y fut envoyé pour poursuivre ses études le marqua à jamais.
Serge Lancel, l’un des meilleurs connaisseurs de la Carthage antique écrit
dans l’ouvrage qu’il a consacré à Saint Augustin : « … Augustin n’était pas
rastignac. Son « à nous deux, Carthage ! » n’eut rien du froid serment de
réussite à tout prix que fait le jeune arriviste. Au lieu de cela, le cri d’un jeune
avide d’aimer et d’être aimé » ; et de rappeler l’ouverture des Confessions, un des
nombreux écrits de celui qui deviendra l’un des Pères de l’Eglise chrétienne

342
Mosaïque figurant la construction d’une
église
Oued Rmel (région de Zaghouan)
Musée national du Bardo
Ve siècle.
Fragment d’un pavement d’une chapelle. Au milieu, deux
angelots, asexués conformément aux usages chrétiens,
soutiennent une couronne renfermant une inscription dont il
ne reste que trois lettres. Tout autour, le tableau représente
sur quatre registres dont un a disparu, un chantier de
construction de l’église en question. De haut en bas et de
gauche à droite : le chef de chantier donnant des ordres, un
charpentier taillant un madrier, un manœuvre versant l’eau
d’une amphore qu’il porte sur l’épaule dans une auge où un
maçon gâche du mortier ; enfin, un charretier maintenant
les chevaux d’une voiture à deux roues qui apporte une
colonne qu’un ouvrier s’apprête à décharger. Sur le sol,
gisent divers outils et matériaux : une équerre, un fil à
plomb, une bisaiguë, un chapiteau, un couffin à deux anses
pour le transport du sable et une auge (sa).

(livre III, 1) : « J’arrivais à Carthage et tout autour de moi bouillonnait à


grand bruit de chaudière des honteuses amours. Je n’aimais pas encore et
j’aimais à aimer, en manque au plus profond de moi-même, je m’en voulais
de ne l’être pas assez. Je cherchais quoi aimer, aimant à aimer… ». dans la
suite, il effectua de longs et fréquents séjours à Carthage, pour y exercer ses
talents de rhéteur public à l’âge de 22 ans, et plus tard pour y prêcher après
avoir accédé à la chaire épiscopale d’Hippone (Annaba en Algérie) en 395, à
l’invitation de son ami Aurelius et surtout pour l’organisation, sous le règne de
l’empereur Honorius, de la grande conférence de 411 pour une confrontation
directe des deux thèses, catholique et donatiste, ce que les donatistes avaient
refusé à plusieurs reprises au cours du IVe siècle.
En ce début du Ve siècle, l’essentiel de l’épiscopat de l’Afrique avait été
convoqué à ces assises. Environ 600 évêques ou parfois leurs représentants
prirent part à cette assemblée qui se tint dans les thermes de Gargilius, que
l’on situe à titre hypothétique à l’emplacement de « l’édifice à colonnes », non
loin du théâtre antique. Trois longues séances furent nécessaires, dont les
procès-verbaux nous sont connus, pour aboutir, enfin, à la condamnation des
donatistes qui, on devait s’y attendre, tentèrent de réfuter les décisions de

343
la conférence. Au début de l’année 412 fut publiée l’ordonnance impériale
abolissant toutes les mesures prises auparavant en faveur des schismatiques et
précisant les châtiments encourus par les donatistes, quel que fût leur statut,
clercs ou laïcs. L’amende est ainsi fixée : « … les Illustres devront livrer à
notre fisc…, cinquante livres d’or, les respectables, quarante livres d’or, les
sénateurs trente livres d’or, les clarissimes vingt livres d’or, les détenteurs
d’un sacerdoce trente livres d’or, les premiers des curiales vingt livres d’or,
les décurions cinq livres d’or, les négociants cinq livres d’or, les plébéiens
cinq livres d’or, les Circoncellions dix livres d’argent… Leurs églises, leurs
lieux de réunion et leurs possessions, si quelque largesse mensongère les a
transférés à leurs églises, seront confisqués… au bénéfice de la propriété et
de la puissance catholique » (Code théodosien, 16.5.52).
Vingt-huit ans plus tard, alors
que le donatisme disparaissait
progressivement du paysage
religieux africain et carthaginois,
et que l’église catholique venait à
peine de se relever et de retrouver
à nouveau son unité, la ville phare
du christianisme latin d’occident
eut à subir une épreuve décisive.
Les Vandales étaient à ses portes
et l’imposante enceinte construite
en 425 par le gouverneur de
l’Afrique, le comte Boniface,
ne résista pas au roi Genseric
qui prit d’assaut Carthage le 19
octobre 439 et en fit la capitale de On trouve d’autres outils sur
son nouveau royaume. ce fragment d’épitaphe en
marbre blanc bleuté. Avec la
colombe qui symbolise la paix,
on voit gravés un burin, un
Aspects matériels— Si l’analyse historique du développement de goujon, un maillet, une scie.
la communauté chrétienne de Carthage est relativement assurée, Ces figures, exceptionnelles sur
sinon depuis ses débuts, au moins à partir du IIe siècle, grâce aux les inscriptions chrétiennes et
textes de toute nature qui permettent d’en observer la vitalité, païennes d’Afrique, indiquent
sans doute le métier du
mais aussi les difficultés face aux persécutions et aux divisions défunt, fort probablement un
internes, paradoxalement sa situation matérielle est plus charpentier (CIL. 25351 =
obscure : on est loin de la connaître aussi bien que dans d’autres ILTun, 1041).
grandes métropoles du monde romain, rome notamment.
Carthage
Certes les traces archéologiques sont nombreuses, mais elles Réserves du musée de Carthage.
sont souvent difficiles à mettre en rapport avec ce que les textes IVe siècle.
nous apprennent. Pour la période la plus ancienne, le IIIe et le
IVe siècle, la Carthage chrétienne reste mal connue, malgré des
témoignages éclairants comme celui de Saint Augustin, venu
très souvent pour y prêcher.
Pour les débuts, jusqu’à la fin du IIIe siècle, lorsqu’il n’existe
pas encore de lieux de culte spécifiques pour les Chrétiens, les problèmes
se sont d’abord concentrés autour de la question des cimetières. dès la fin
du IIe siècle, en effet, Tertullien signale (Ad Scapulam 3.1) qu’il existait des
secteurs où les fidèles de la nouvelle religion étaient ensevelis entre eux. Leur

344
Basilique de saint cyprien
Plusieurs textes anciens font allusion à des édifices de Carthage dédiés à Saint Cyprien, deux ou trois en l’état des connaissances ; sur le terrain,
on a donné le nom de «basilique de Saint Cyprien» à une grande église implantée perpendiculairement au rivage et son abside est au nord-ouest,
face à la mer. L’église était précédée d’un atrium, avec au centre une salle souterraine, probablement une citerne, ou une crypte. Le quadratum
populi (61,60 x 35,55 m) comportait au mois sept nefs et quatorze travées. Le presbyterium en abside était légèrement surélevé et soutenu
à l’extérieur par cinq contreforts. Les deux sacristies qui le jouxtent de part et d’autre communiquaient avec le quadratum populi et avec
l’extérieur.

L’attribution de cette église à Cyprien repose sur un texte d’Augustin qui la situait « en avant de la ville, près de la mer », emplacement
qui pourrait convenir à cet édifice. Ici, mais dans un édifice antérieur, sainte Monique, mère de Saint Augustin, aurait passé la nuit précédant
le départ de son fils pour l’Italie en pleurant (sa).

existence et leur chronologie font encore débat parmi les chercheurs ; il est
clair toutefois que la vénération portée aux martyrs dès leur mort – on la voit
se développer au moment même de l’exécution de Cyprien – a joué un rôle
important dans le développement de cimetières communautaires, sanctifiés
par la dépouilles de ceux qui ont vécu leur foi jusqu’à la mort.
« Les frères [les autres chrétiens] se mirent à poser devant (Cyprien) des
linges et des mouchoirs (pour recueillir son sang)», (Actes proconsulaires = Actes
du martyre de Cyprien, IV, 2).
Les textes sont imprécis, il est vrai, mais ils font ainsi connaître à Carthage des
cimetières de Tertullus, de faustus, de Macrobe Candidatus le Procurateur
(areae Tertulli, Fausti, Macrobi Candidati Procuratoris), le dernier correspondant

345
au lieu de la sépulture de Cyprien ; ces cimetières, dont les tenants de la religion
traditionnelle réclamaient parfois avec véhémence la disparition, étaient
évidemment visibles aux yeux de tous lorsque les fidèles se rassemblaient
pour les funérailles ou à l’occasion des cérémonies auxquelles donnaient lieu
les anniversaires de la mort de leurs proches. on voit se dessiner peu à peu,
déjà au milieu du IIIe siècle, la topographie chrétienne de la ville, autour de
Cyprien, du lieu de son supplice et de celui de son inhumation : c’est là que
fut construite la basilique dont Grégoire de Tours, au VIe siècle, décrit avec
admiration ce qui était peut-être le pupitre pour poser les livres sacrés. C’est
autour de Cyprien que se cristallise l’attention, et que vont se développer
les premiers efforts de monumentalisation, mais lentement et de façon
modeste pour commencer : au début du Ve siècle encore la mensa – la table –
qui marque le lieu du martyre de l’évêque n’était abritée que par un édifice
temporaire (construit « ad tempus » et qui devait donc être remplacé par une
église plus monumentale).
« C’est de nuit qu’on emporta (le) corps (de Cyprien) à la lueur des torches
et des flambeaux jusqu’au cimetière du procurateur Macrobius Candidatus,
situé sur la rue des Cabanes, à côté des bassins, solennellement et en triomphe »
(Actes proconsulaires, IV, 3).
on pourrait s’attendre à trouver dans une aussi grande métropole des indices
archéologiques de l’existence précoce, dès le début du IVe siècle, de monuments
du culte chrétien, comme on en connait ailleurs en Afrique. Pourtant, il
n’en est rien : la longue durée des églises de Carthage, jusqu’à la fin de la
présence byzantine au moins, a fait disparaître les traces des aménagements
les plus anciens, à quoi s’ajoutent, il faut bien le reconnaître, les conditions
souvent désastreuses des fouilles anciennes, qui ont mis au jour la plupart
des églises connues aujourd’hui, mais de manière désordonnée ; quelques
autres monuments toutefois ont été découverts dans les années récentes, en
particulier deux églises pourvues d’un baptistère, celle dite de Carthagenna,
et une autre, proche de la première, à Bir Massaouda. Mais toutes deux sont
tardives.
dans l’état actuel de nos connaissances aucune des églises mises au jour
ne présente de traces sérieuses antérieures à la fin du IVe s. Pourtant les
témoignages littéraires nous assurent que de tels édifices existaient bien : ils
apprennent par exemple que c’est dans la « basilica novarum » (« la basilique
des nouveaux cimetières ») qu’en 303, au moment de la persécution de
dioclétien, l’évêque de Carthage fut arrêté. on peut encore penser que c’est
à cette même période que remonte la construction de la « basilica Maiorum »,
qui abritait la sépulture des deux martyres si vénérées à Carthage, félicité
et Perpétue, que l’on peut sans doute reconnaître aujourd’hui dans la vaste
basilique fouillée à Mcidfa, où des inscriptions attestent que reposaient les
corps des deux jeunes femmes et de leurs compagnons de supplice.
Ces premières églises, en rapport avec les cimetières, étaient situées en dehors
de la ville. on peut penser qu’elles se sont multipliées rapidement dans le
cours du IVe siècle. Elles étaient de toutes tailles, souvent considérables
comme la grande basilique de damous el-Karrita, hors les murs au nord de
la cité, dont l’organisation et l’histoire restent très confuses, mais à l’intérieur
de la ville également. Certaines ont été prises de force aux catholiques par
les donatistes, ou bien confisquées par les Vandales et remises aux ariens,

346
la basilica Maiorum, adaptation Wided arfaoui.
Cette basilique, dont il ne reste que peu de vestiges étalés sur 61 x 45 m (abside non comprise), était une église cimétériale à 7 nefs et 13
travées, la nef centrale étant la plus large (16 m). Cette église renferme une « confession », une petite crypte de forme carrée, 3,70 m x 3,60 m,
accessible par deux escaliers. Trois états semblent décelables : un état primitif, correspondant à une simple area, difficile à dater ; un second état
correspond à une église avec une abside au nord-est daterait du IVe siècle. Selon L. Ennabli (1982, 17), la basilique fut utilisée jusqu’à la fin
du VIe ou jusqu’au début du VIIe siècle comme le suggèrent les épitaphes les plus récentes. Cette basilique fut érigée sur les tombes des 7 martyrs
de Thuburbo Minus (Tébourba, non loin de Carthage) dont les plus célèbres sont Vibia Perpetua et son esclave Felicitas, les seules femmes
du groupe. L’information se lit chez Victor de Vita (Persécution, 1.9, éd. Lancel 2002) qui situe les reliques des saintes martyrs Perpétue
et Félicité dans la basilica Maiorum. L’inscription reproduite ici fixe l’emplacement de cette basilique, au lieu dit Mcidfa, près du cimetière
américain.

carthage
Musée de Carthage
Cette inscription est très célèbre
car elle signale les célèbres
martyrs de Thuburbo Minus
emmenés, jugés puis livrés
aux bêtes dans les arènes de
Carthage, alors que les premiers
martyrs périrent en 180 par le
glaive. L’inscription permet de
fixer le martyre aux nones de
Mars, ce qui correspond au 7
mars de l’année 203. Sur une
plaque de marbre incomplète en
bas, on lit :

Hic sunt martyres | Saturus, Saturninus | rebocatus, Secundulus, | felicit(as) Perpet(ua) pas(si) non(as) mart(ias) |
Miaulus [---] : «Ici reposent les martyrs Saturus, Saturninus, Rebocatus, Secundulus, Félicité, Perpétue martyrisés le 7 mars» (sa).

347
carthage
Musée national du Bardo
Ce sarcophage, de fabrication locale, a été trouvé non loin de Carthage. Il est intact (208 x 62 x 60 cm) et il a encore son couvercle,
constitué d’une simple plaque sans décoration. La face est occupée par des panneaux strigilés répartis en deux registres superposés ;
seul le panneau en haut au centre est occupé par une table anépigraphe. Les deux panneaux aux extrémités de la face antérieure
représentent l’image d’un berger avec une brebis sur les épaules, allusion au Bon Pasteur, l’un des symboles les plus anciens de
l’iconographie chrétienne. Ces deux personnages sont pratiquement identiques, habillés d’une tunique, d’un court manteau sur les
épaules et de bottes hautes. Le sarcophage date du Ve siècle (at).

comme la basilique de Celerina : c’est donc que certaines existaient déjà dans
le courant du IVe siècle pour les unes, ou au début du Ve siècle pour les autres.
Mais il est clair que le Ve siècle est une période de construction active et de
grands aménagements. Les textes, une fois encore (ceux de Saint Augustin
en particulier), font connaître plus d’une vingtaine de monuments chrétiens,
sous des noms divers qui parfois correspondent peut-être au même édifice. Il
est donc très difficile de les identifier précisément, mais il est certain qu’à ce
moment là la topographie chrétienne s’est sérieusement étoffée, d’autant plus
que l’Eglise catholique à Carthage s’est organisée : la ville, à l’image de rome,
est au début du Ve siècle divisée en six (peut-être sept) régions ecclésiastiques :
chacune d’elles devait posséder une église principale, dotée d’un baptistère,
à côté de la cathédrale de la ville, la « basilica restituta ». À toutes ces églises,
dont l’une avait été installée au début du Ve siècle dans le temple désaffecté de
Caelestis (elle sera démolie quelques années plus tard) s’ajoutaient plusieurs
monastères : notamment celui de Bigua, ou bien un couvent de religieuses où
étaient vénérées des reliques de Saint Etienne, le protomartyr (« le premier
martyr »).
Pour la fin de notre période, les sermons de Saint Augustin (l’évêque
d’Hippone meurt en 430), venu souvent prêcher dans les églises de Carthage,
fourmillent d’indications concrètes sur le déroulement des cérémonies : on y
voit les fidèles, réunis sans séparation entre hommes et femmes, interpeller
l’orateur ou se bousculer autour de l’autel à l’occasion par exemple d’une
guérison miraculeuse. des repas funéraires, héritage de la religion païenne, se

348
coupe en verre
Carthage
Musée national du Bardo
Les apôtres Pierre et Jean dans
une scène de pêche miraculeuse. En
arrière plan un bâtiment symbolisant
Jérusalem.

déroulaient encore sur les tombes, et Augustin évoque, pour les condamner,
les danses et parfois les beuveries qui avaient lieu dans les églises.
dans la grande métropole qu’était Carthage, les groupes chrétiens rivaux
étaient particulièrement nombreux, parfois éphémères comme les partisans
de Tertullien qui en 428/429 restituèrent leur église aux catholiques ; les
donatistes, très actifs à Carthage, possédaient eux aussi une cathédrale,
l’ecclesia Theoprepia, « de la Majesté divine » et certainement d’autres églises.
L’arrivée des Vandales à Carthage en 439, chrétiens mais de confession
arienne, compliqua encore un peu plus la situation. on voit d’ailleurs à cette
occasion le rôle que l’Eglise catholique jouait de plus en plus dans la société
carthaginoise, sur le plan caritatif en particulier : en 455, l’évêque deogratias
recueillit dans la cathédrale une partie des captifs ramenés par le roi Geiséric
de rome, qu’il venait de piller.
La culture matérielle se christianise lentement, à Carthage comme
ailleurs en Afrique, sans que les objets chrétiens y soient particulièrement
nombreux : une belle coupe en verre gravée a été trouvée, qui représente
les apôtres Pierre et Paul en pêcheurs, et les représentations chrétiennes
se multiplient sur des objets plus modestes, les lampes et les vases en
céramique sigillée, mais au milieu d’un monde d’images encore largement
profanes ou païennes : lors de l’installation des Vandales, la ville était
fortement christianisée, mais les résistances de la religion traditionnelle y
étaient encore fortes.

349
350
SourCES LITTérAIrES
d’éPoquE VANdALE ET
BYZANTINE : BILAN CrITIquE
Par thomas Villey

Il semble, que jusqu’au Ve siècle, le paganisme avait encore beaucoup d’adeptes


à Carthage. Salvien de Marseille qui visita la ville au moment de l’arrivée des
Vandales disait que les habitants n’avaient point cessé de professer ouvertement le
paganisme. Car ils avaient au milieu même de leur cité un hôte criminel ; je veux parler
de cette déesse Céleste qui est le démon des Africains… Ils étaient encore imprégnés de la
fumée de ces sacrifices diaboliques, quand ils franchissaient le seuil de la sainte maison
de Dieu ; il sentait encore le démon, quand ils approchaient de l’autel du Christ… Voilà
ce qu’était la foi des Africains, surtout des plus nobles ; voilà ce qu’était leur religion,
leur christianisme : ils se disaient chrétiens pour outrager le Christ (Du gouvernement
de Dieu, 8. 9-13).
Avec sa population à la fois romaine, berbère, grecque, voire même punique,
la littérature, païenne ou chrétienne qui s’est développée à Carthage depuis
Apulée et Tertullien, ne pouvait que reproduire tous les contrastes (sa).

L es sources littéraires se rapportant à Carthage aux époques vandale


et byzantine proviennent à la fois d’auteurs africains à peu près
contemporains des événements auxquels ils se réfèrent et d’auteurs extérieurs
à l’Afrique, contemporains des faits qu’ils rapportent ou postérieurs à eux.
deux auteurs originaires des provinces orientales de l’Empire, Procope de
Césarée et Maxime le Confesseur, constituent cependant des cas à part, dans
la mesure où ils ont séjourné en Afrique.

Bas-relief en Les Vandales dans les textes— Si l’on excepte certains documents officiels
stuc figurant insérés dans les œuvres de leurs adversaires, en particulier celle de Victor
une femme de Vita qui reproduit trois édits du roi Hunéric, nous ne disposons d’aucune
lisant un
source littéraire vandale. En outre, la grande majorité des sources littéraires
volumen
africaines sont l’œuvre d’auteurs catholiques largement hostiles aux Vandales
Carthage
ariens, du moins lorsque ces auteurs sont des ecclésiastiques. des textes
Musée de
Carthage favorables aux Vandales, on peut citer le sermon de l’arien fastidiosus inséré
Début du IIe dans la lettre Ix de fulgence de Ruspe, ainsi sans doute que plusieurs pièces
siècle ? de la Collectio Arriana Veronensis – recueil de textes ariens.

351
Les sources les plus riches pour notre
propos sont l’Histoire de la persécution
vandale en Afrique par Victor de Vita et la
Guerre contre les Vandales de Procope de
Césarée. L’œuvre de Victor de Vita (vers
440 – après 484) fut vraisemblablement
composée quelques années après la fin du
règne d’Hunéric (477-484). Si Victor est
originaire de la cité de Vita en Byzacène,
dont il semble être devenu l’évêque à la fin
de sa vie, il fut prêtre et membre du clergé
de Carthage au début des années 480.
Ayant subi la persécution vandale, il est
évident qu’il produit une œuvre partisane,
qui se concentre sur son principal objectif :
dénoncer la persécution subie par les
catholiques en Afrique. Victor de Vita
fournit des renseignements précieux sur
la ville et le siège épiscopal de Carthage
au cours de la période 429-484.
on peut mentionner la liste des monuments
détruits en 439 lors de la prise de la ville,
l’évocation des murailles (Victor de Vita,
1.15-16), de la platea nova (2.13), du palais
royal (3. 32), et de plusieurs basiliques
chrétiennes de Carthage, le récit de
l’expulsion de l’évêque de Carthage
quodvultdeus et d’un grand nombre de
clercs, de l’exil puis de la déportation de
l’aristocratie carthaginoise ainsi que de
la confiscation des églises catholiques au
profit du clergé arien (1.15-16), le récit
de l’épiscopat de déogratias (454-457) et
de son rôle dans l’accueil des prisonniers
amenés à Carthage par Genséric après le
sac de rome en 455 (1.24-27) ou encore
celui, qui est aussi le plus détaillé, des
premières années de l’épiscopat d’Eugène
et de la conférence de Carthage de février
484.
L’autre récit historique majeur pour
l’histoire de l’Afrique vandale est La guerre
contre les Vandales de Procope de Césarée,
ville de Palestine, (v. 500 - v. 553 ou v. 560). Ce notable vécut à Constantinople Eugène de Car-
où il fit partie de l’entourage de Bélisaire ; il accompagna le général de Justinien thage
dans ses différentes campagnes entre 527 et 540, et notamment dans celle Sculpture d’époque
médiévale
dirigée contre le royaume vandale d’Afrique. Procope a laissé trois œuvres © Musée de
très différentes dont notamment les Guerres de Justinien, récit historique en huit l’église Saint Eus-
livres fortement inspiré de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide. Les torgio (Milan)
Guerres, qui furent publiées en 551 et 552, se divisent en trois grands ensembles :

352
La guerre contre les Perses (livres I-II des Guerres), La guerre contre les Vandales
(livres III-IV) et La guerre contre les Goths (livres V-VIII). Procope est aussi
l’auteur d’un ouvrage à la gloire de Justinien, le De aedificiis, qui énumère et
décrit l’œuvre édilitaire de l’empereur (notamment à Carthage), mais aussi d’un
violent pamphlet contre le même empereur et contre l’impératrice Théodora,
l’Histoire secrète, qui n’a circulé qu’après la mort de Justinien. Procope n’est pas
toujours fiable et présente parfois les événements de manière biaisée. Mais La
Guerre contre les Vandales n’en demeure pas moins une source irremplaçable et
sa première partie (1.1 à 1.9) constitue le récit le plus détaillé que nous ayons
conservé de l’histoire du royaume vandale dans lequel la capitale africaine et ses
monuments sont largement évoqués : le port, d’où partit la grande expédition
militaire de 455 au cours de laquelle rome fut mise à sac par les Vandales (1.5),
les murailles, que Genséric décida de conserver alors qu’il avait fait détruire
celles des autres cités africaines (1.5), ou encore le palais où se trouvait le trône
des rois vandales (1.20).
La prise de Carthage est racontée par d’autres textes. deux d’entre
eux témoignent d’un intérêt particulier pour les Vandales. Le premier,
extrêmement bref, est le Laterculus regum Wandalorum et Alanorum, œuvre qui
a parfois été assignée à un auteur africain anonyme du VIe siècle (Steinacher
2004). Le second est l’Histoire des Goths, des Vandales et des Suèves du célèbre
évêque espagnol Isidore de Séville (v. 560 ?-636). on trouve aussi quelques
renseignements dans des chroniques écrites par d’autres auteurs non-africains
au Ve ou au VIe siècle. Mentionnons ici, pour les chroniques du Ve siècle, celle
du gaulois Prosper d’Aquitaine (mort après 455), dans l’édition de 445 de
son Epitoma chronicon – il s’agit de la chronique la plus précise sur la prise de
Carthage –, la Chronica Gallica de 452, due à un auteur gaulois anonyme qui
rend compte, parfois de manière erronée, des événements marquants de 379
à 452 ou encore la Chronique de l’évêque espagnol Hydace (v. 395-v. 470), qui
traite de la période 379-469 ; pour les chroniques du VIe siècle, celle du comte
Marcellin, originaire de Mysie, qui couvre les années 379-534 ou l’Histoire
composite du Pseudo-Zacharie de Mytilène, qui va de la création du monde à
568/569, date d’achèvement de cette œuvre hétéroclite due à un moine d’Amid
écrivant en syriaque.
Pour la période comprise entre l’arrivée des Vandales en Afrique et les
lendemains de la prise de Carthage par Genséric le 19 octobre 439, trois
auteurs sont à prendre en considération. Le premier est Possidius de Calama
(avant 390/391–après 437 ?), disciple et collègue de Saint Augustin qui
précise dans sa biographie de l’évêque d’Hippone que, lors de l’invasion
de 429, Carthage fut l’une des rares cités dont les Vandales échouèrent à
s’emparer (Vie d’Augustin, 28). Le second est Capreolus (avant 431 – avant
439), évêque de Carthage, dont plusieurs lettres ont été conservées. dans la
plus célèbre de ses lettres, adressée au concile d’Ephèse, Capreolus explique
notamment que les désordres causés par l’invasion vandale l’obligent à rester
à Carthage et l’empêchent d’envoyer une délégation d’évêques africains en
Asie pour participer au concile œcuménique. Le troisième auteur, qui est
aussi le plus important pour notre propos, est quodvultdeus (mort vers 453).
quodvultdeus, clerc de l’église de Carthage, qui fut l’un des correspondants
d’Augustin succéda à Capreolus à une date inconnue mais antérieure à 439.
Expulsé de Carthage par Genséric, il trouva refuge à Naples et y resta jusqu’à
sa mort. Si c’est lors de son exil napolitain que quodvultdeus composa, sans

353
doute entre 445 et 451, son Livre des
promesses et des prédictions de Dieu, les
douze sermons de l’évêque qui ont été
conservés furent vraisemblablement
prononcés à Carthage. onze d’entre
eux semblent dater de l’époque où la
grande ville africaine échappa pour
peu de temps encore (429-439) à la
tutelle de Genséric. L’importance
de la polémique anti-arienne dans
ces sermons témoigne toutefois
clairement de l’inquiétude causée à
Carthage par la présence vandale en
Afrique. Le douzième – il s’agit du
sermon De tempore barbarico II – est
probablement postérieur à l’entrée de
Genséric dans Carthage le 19 octobre
439, puisqu’il semble évoquer le sac
de la ville par les Vandales.
Portrait
En revanche, parmi les auteurs ecclésiastiques africains plus tardifs, ni Vigile supposé de
de Thapse (mort après 484), ni fulgence de Ruspe (468-533), ne fournissent de Quodvultdeus
renseignements précis sur Carthage. La Vie de Fulgence se contente de relater de Carthage
des détails de la vie privée de Gordianus, grand-père de fulgence et homme
Naples,
riche, dont les biens furent confisqués sur l’ordre de Genséric, son exil ainsi catacombes de
que celui des autres « sénateurs de Carthage », enfin, la confiscation de sa San Gennaro
maison au profit des prêtres ariens (Vie de Fulgence, 1). Elle contient également
quelques indications sur le séjour de Fulgence à Carthage à la demande de
Thrasamund qui souhaitait débattre avec lui (Vie de Fulgence, 20-21) et sur
les conséquences positives pour les catholiques africains de l’avènement
d’Hildéric en 523 : élection de l’évêque Boniface sur le siège épiscopal de
Carthage, qui était vacant depuis longtemps et retour via Carthage des évêques
catholiques qui avaient été exilés en Sardaigne (Vie de Fulgence, 25-27). Notons
par ailleurs le témoignage des Actes du concile qui se tint à Carthage en 525
sous la présidence de l’évêque Boniface. Seuls 61 évêques participèrent à ce
concile, la quasi-totalité des évêques de Byzacène ayant refusé de s’y rendre.
on peut également tirer profit de Salvien de Marseille (v. 400-v. 470/480) qui
dressa dans le traité Du gouvernement de Dieu, composé dans les années 440, le
portrait d’une Carthage peuplée de chrétiens dissolus assistant aux spectacles
du cirque et du théâtre tandis que les Vandales encerclaient les murailles
de la ville (6.69-71). Mais son traité doit être consulté avec prudence car il
s’attarde longuement et durement sur l’impureté des Africains et des habitants
de Carthage en particulier, pour mieux la mettre en parallèle avec la pureté
des Vandales, auxquels Salvien accorde le mérite d’avoir donné des époux
aux prostituées et d’avoir promulgué des lois sévères contre les atteintes aux
bonnes mœurs après qu’ils se furent emparés de la ville (7.65-108). on trouve
également quelques informations intéressantes dans la correspondance de
l’évêque syrien Théodoret de Cyr (v. 393-v. 457), qui évoque dans plusieurs de
ses lettres datant des années 440 des aristocrates romains expulsés d’Afrique
par le roi vandale Genséric, dont l’un au moins – Celestiacus – était membre
de la curie de Carthage (voir Théodoret de Cyr, lettres 29 à 36).

354
La littérature poétique africaine de la fin du Ve siècle et du premier tiers du
VIe siècle constitue enfin une source précieuse. deux ensembles d’œuvres
doivent être considérés: celles du poète africain Blossius Aemilius dracontius,
et celles d’autres poètes tels que Luxorius, felix ou florentinus dont les
poèmes ont été regroupés au début des années 530 dans une collection
connue sous le nom d’Anthologie latine. Le poète dont la vie est la mieux
connue, est dracontius (vers 455 - après 500 ?), était vraisemblablement
originaire de Furnos Minus, ville située à une quarantaine de kilomètres à
l’ouest de Carthage. Il fit ses études à Carthage, avant de devenir avocat et
d’occuper des charges administratives importantes dans cette ville, malgré
son appartenance à l’église catholique. Nous ignorons quasiment tout en
revanche des poètes africains d’époque vandale dont les œuvres – il s’agit
pour une large part d’épigrammes – ont été conservées dans l’Anthologie latine.
Les titres portés par plusieurs d’entre eux – uir clarissimus pour felix, uir
clarissimus et spectabilis pour Luxorius – montrent que certains au moins étaient
des membres de l’élite romano-africaine de Carthage. Parmi ces œuvres,
certaines font l’éloge des souverains vandales. dracontius et les poètes de
l’Anthologie latine témoignent notamment de la politique évergétique des
souverains vandales à Carthage et dans ses faubourgs, de la vitalité dans cette
ville de pratiques culturelles romaines comme la fréquentation des thermes,
du cirque, de l’amphithéâtre et du théâtre, ou encore du maintien à Carthage
de nombreuses écoles de grammatici et de rhéteurs. Ils témoignent aussi de
l’existence d’une aristocratie romano-africaine passée au service du pouvoir
vandale, non sans quelques tensions toutefois comme le montre l’exemple du
L’empereur poète dracontius emprisonné sur l’ordre de Gunthamund.
Justinien
Ravenne, Les byzantins dans les textes — La période qui va de la prise de Carthage
choeur de la par Bélisaire en 533 à sa conquête par les Arabes en 698, est relatée par une
basilique de documentation déséquilibrée. Si les sources littéraires relatives à Justinien
San Vitale. sont nombreuses et variées, ce n’est plus le cas pour la période postérieure,
© Basilique
de San Vitale
dont l’histoire est, dans l’ensemble, moins bien connue.
La reconquête et la domination
byzantine en Afrique sont d’abord
documentées par La guerre contre les
Vandales de Procope de Césarée,
témoin direct des événements
puisqu’il prit part à l’expédition
militaire aux côtés de Bélisaire. Il
s’attarde sur la ville de Carthage, qui
fut facilement enlevée aux Vandales
le 15 septembre 533 ; elle devint le
siège du préfet du prétoire en charge
de l’Afrique. Procope insiste sur la
révolte d’une partie de l’armée en
536, révolte qui eut notamment pour
cadre l’hippodrome de Carthage
(Guerre contre les Vandales, 2.14).
dans un autre ouvrage, le De aedificiis
(6.8-11), Procope évoque l’œuvre
édilitaire de Justinien qui aurait
ordonné la restauration des murailles

355
de la ville et le creusement d’un fossé autour des remparts. Il aurait aussi fait
édifier deux églises – l’une en l’honneur de Marie, l’autre en l’honneur de
sainte Prima –, un monastère entouré d’un rempart, des portiques encadrant
l’agora dite Maritime ainsi que des thermes publics.
Carthage figure aussi dans la Johannide, un long poème épique en huit livres
composé au début des années 550 et dû à un romain d’Afrique, flavius
Cresconius Corippus (v. 510 ?-v. 570 ?). Le sujet principal de ce poème est
la guerre victorieuse menée par Jean Troglita contre les Maures entre 546 et
548, mais Corippe évoque également des événements antérieurs se rattachant
aux années 500-546. Cette œuvre « engagée », dont la préface fut adressée aux
notables carthaginois, est une apologie de la politique byzantine en Afrique ;
elle passe donc sous silence les erreurs commises par les dirigeants byzantins.
Carthage sert aussi de cadre à plusieurs événements narrés par Corippe. on
peut mentionner notamment la prise de pouvoir à Carthage du duc de Numidie
Guntarith et son élimination peu de temps après, au début de l’année 546
(Johannide, 4.222-242), l’arrivée de Jean Troglita à Carthage durant l’été 546
et le rassemblement des soldats sous ses ordres à l’extérieur des murailles de
la ville avant leur départ pour la Byzacène (1.415-459), ou encore le retour
victorieux de Jean et de ses troupes à Carthage en 547 (6.58-103).
La législation qui s’appliquait dans l’Afrique reconquise est connue par la
seconde édition du Code de Justinien, datée de 534, et par quelques novelles de
l’empereur relatives à des questions africaines postérieures à la promulgation
du Code. on peut citer en particulier deux lois d’avril 534 dont l’objectif était
de régler l’organisation administrative et militaire des territoires africains
nouvellement conquis, selon le modèle romain qui préexistait à l’invasion
vandale (Code Justinien 1.27.1-2). La ville de Carthage occupait une place de
choix dans cette organisation, puisqu’elle était à la fois la capitale de l’une
des provinces africaines recréées par Justinien, et le siège de la Préfecture
du Prétoire d’Afrique. Parmi les novelles, on peut mentionner la novelle 37
du 1er août 535, qui précise le nouveau nom officiel de Carthage (Carthago
Iustiniana) et qui constitue la réponse impériale à un concile général des
évêques africains réunis à Carthage au début de 535, ou encore la novelle
131 du 18 mars 545, qui reconnaît la supériorité théorique du métropolitain
de Carthage sur les primats des autres provinces ecclésiastiques africaines,
même si elle garantit en pratique les prérogatives de ces mêmes primats à
l’échelle de leur province.
une autre source nous renseigne sur le concile tenu à Carthage en 535 : la
Collectio Avellana, qui rassemble 244 lettres d’empereurs, de papes ou d’autres
importants personnages écrites durant la période comprise entre 367 et 553.
La lettre 85 de la collection est une missive adressée par les évêques africains
réunis en concile à Carthage à l’évêque de rome Jean II. Les lettres 86 et 87
sont des lettres du pape Agapit (successeur de Jean II) relatives à ce concile
et adressées respectivement à l’ensemble des évêques africains et à l’évêque
de Carthage reparatus. Ces échanges épistolaires témoignent des bonnes
relations qu’entretenait alors le clergé africain, en particulier l’évêque de
Carthage, avec les évêques de rome.
quelques informations sur l’histoire ecclésiastique de Carthage sont également
fournies par les sources relatives à la querelle des Trois Chapitres, qui opposa
une large partie du clergé africain à l’empereur Justinien à partir de 544. L’un

356
la forteresse byzantine d’ammaedara.
Sur ordre de Justinien, on couvrit l’Afrique de forteresses, plus d’une soixantaine dans la seule Tunisie, du limes jusque dans Carthage
même où certains couvents furent fortifiés. Certains de ces ouvrages enfermaient des monuments plus anciens. Il n’est pas certain que toutes
ces forteresses aient reçu une garnison : elles auraient sans doute servi de refuges provisoires aux civils en attendant l’arrivée de l’armée. Ces
dispositifs défensifs présentent à peu près les mêmes caractéristiques techniques : un mur d’enceinte de deux étages flanqué de tours puis un
avant mur protégeant les abords de la place ; entre les deux, un parapet sur lequel campaient les réfugiés en cas de dangers. Ces travaux révèlent
certes une activité constructive remarquable, mais ils montrent la précarité du nouveau régime et l’ampleur du danger berbère. La forteresse
byzantine d’Ammaedara (Haïdra) est un des monuments les mieux conservés de Tunisie. Elle fait partie des ouvrages défensifs dont la
construction a été ordonnée par l’empereur Justinien. Deux églises y ont été découvertes ainsi qu’une salle de prière aménagée au début de la
conquête arabo-musulmane (sa/fB).

des premiers documents témoignant de l’hostilité de ce clergé aux initiatives


théologiques de Justinien qui mettaient à mal l’orthodoxie chalcédonienne est
ainsi une lettre du diacre ferrand de Carthage (mort vers 546/547) adressée en
544 aux diacres romains Pélage et Anatole. onze autres lettres de ce clerc car-
thaginois, dont certaines datent de la fin de la période vandale, ont été conser-
vées, de même que sa Breviatio canonum, qui a pu être utilisée par l’église de Car-
thage. Ce recueil de droit canonique composé à une date inconnue entre 523 et
546 reproduit 232 canons issus de différents conciles orientaux et occidentaux,
et notamment de plusieurs conciles qui s’étaient tenus à Carthage. un autre
acteur de la querelle des Trois Chapitres est lui aussi carthaginois. Il s’agit de
Liberatus, diacre de l’église de Carthage et auteur du Breviarium causae Nesto-
rianorum et Eutychianorum, qui fut sans doute composé entre 560 et 566. Cet ou-
vrage se propose de raconter l’histoire des controverses christologiques depuis
Nestorius (428) jusqu’à la condamnation des Trois Chapitres par Justinien en
543-544, condamnation que Liberatus réprouve. Les autres protagonistes afri-
cains de la crise dont les œuvres ont été conservées n’étaient pas des membres
de l’église de Carthage mais des représentants du clergé de Byzacène ou de
Proconsulaire dont essentiellement Victor (mort après 567), évêque de Tunnuna
en Proconsulaire et farouche opposant à la condamnation des Trois Chapitres,
à qui l’on doit une Chronique qui concerne la période comprise entre 444 et 567

357
qui s’avère précieuse
pour l’époque de Jus-
tinien. Les événements Rome
Constantinople

liés à la crise des Trois


Chapitres y tiennent une Carthage

place importante. Victor


de Tunnuna évoque no-
tamment le concile des
évêques africains qui, L’Orient
L’Occident
en 550, excommunia le 0 500 Km
L’empire byzantin et la reconquête de l’Occident par Justinien
pape Vigile en raison
de sa condamnation des L’empire byzantin et la reconquête de l’Occident par Justinien. Adaptation Hajer
Trois Chapitres à la de- Gamaoun
mande de Justinien, ainsi que les mésaventures de l’évêque de Carthage re-
paratus qui, convoqué par l’empereur à Constantinople en 551 avec d’autres
évêques africains, fut déposé et condamné à l’exil en Thrace, ou encore l’impo-
sition par Justinien sur le siège épiscopal de Carthage du diacre Primosus qui
s’était rallié aux positions de l’empereur et qui, une fois évêque, persécuta les
défenseurs des Trois Chapitres.
Après la mort de Justinien, les informations fournies sur Carthage par les
sources littéraires deviennent beaucoup plus ténues. Nous disposons toutefois
de quelques données pour la fin du VIe et le début du VIIe siècle. L’évêque
de Carthage dominicus est ainsi connu grâce à la correspondance du pape
Grégoire le Grand (v. 540-604) : huit missives de l’évêque de rome à celui de
Carthage, s’échelonnant du 23 juillet 592 au mois de septembre 601, figurent
dans le Registre des lettres. L’une de ces lettres (Ep. 5.3) mentionne la tenue d’un
concile provincial à Carthage en 594, concile dont dominicus a communiqué
les décisions au pape. une autre (Ep. 10.20), datée du mois d’août 600, signale la
peste qui ravagea alors une partie de l’Afrique et vraisemblablement Carthage.
Plusieurs événements qui se sont produits à Carthage lors de la dernière
décennie du VIe siècle et de la première décennie du VIIe siècle sont également
connus grâce à des œuvres historiques dont les auteurs, qui écrivent en
grec, sont étrangers à l‘Afrique. d’après Théophylacte Simocatta, auteur
d’une histoire du règne de l’empereur Maurice (582-602) s’appuyant sur des
sources détaillées, un soulèvement des Maures qui aurait suscité une grande
peur chez les Carthaginois se serait produit en 595 (Histoires, 7.6). quelques
années plus tard, en 608, l’exarque d’Afrique Héraclius l’aîné se révolta contre
l’empereur Phocas. Ce fut le point de départ d’un mouvement qui aboutit
en 610 à l’expédition victorieuse du fils de l’exarque d’Afrique, Héraclius le
jeune, qui renversa Phocas et devint empereur à sa place.
La documentation se fait un peu plus abondante pour les années 630 et 640,
en raison notamment de la présence en Afrique de Maxime de Chrysopolis
(580-662), également connu sous le nom de Maxime le Confesseur. Ce moine
d’origine constantinopolitaine ou palestinienne trouva refuge en Afrique, où
il arriva à une date vraisemblablement comprise entre 628 et 630. Il s’établit
dans le monastère Eucratas, près de Carthage, qui regroupait d’autres moines
venus d’orient, dont Sophronius, futur patriarche de Jérusalem. C’est dans
ce monastère que Maxime, qui écrivait en grec, rédigea une bonne partie
de son œuvre. Parmi les événements marquants qui ont eu lieu à Carthage
durant son séjour africain, mentionnons en particulier le baptême forcé

358
«Cette mosaïque d’uppenna signale les
noms de martyrs, des prêtres et d’autres,
martyrisés au début du VIe siècle.

Voici les noms des martyrs : Pierre,


Paul, Saturninus prêtre(s). De même,
Saturninus, Bindemius, Saturninus,
Donatus, Saturninus, Gududa, Paula,
Clara, Lucilla, Fortun(ata), Iader,
Cecilius, Emilius. Ils ont souffert le jour
des nones d’août (5 août), déposés le 6 des
ides de novembre (le 8 novembre). Gloire à
Dieu au plus haut (des cieux) et paix aux
hommes sur la terre.» (trad. du latin,
sa.)

des juifs et des samaritains de la ville en 632, sur l’ordre de l’empereur


Héraclius. Cet épisode dramatique est connu d’une part par la fin de la Lettre
8 de Maxime adressée à Sophronius et d’autre part par la Doctrina Jacobi,
ouvrage grec de polémique anti-juive sans doute composé en Palestine dans
les années 640, qui met en scène des juifs baptisés de force à Carthage. un
autre événement notable fut la dispute théologique au sujet du monothélisme
qui opposa en juillet 645 à Carthage le moine Maxime à Pyrrhus, ancien
patriarche monothélite de Constantinople qui avait été exilé en Afrique après
sa destitution par Constantin III. Cette controverse se tint devant l’exarque
Grégoire et de nombreux évêques et notables africains – ce qui soulève la
question du niveau de compréhension de la langue grecque chez ces derniers
– et elle s’acheva par le triomphe de Maxime. Le texte de la Disputatio cum
Pyrrho fut mis par écrit des années plus tard, en 655 voire après. Notons par
ailleurs que les lettres de Maxime composées en Afrique constituent une source
importante pour la prosopographie et l’étude de la vie intellectuelle dans la
Carthage des années 630-640. Maxime entretenait de bonnes relations avec
les autorités byzantines en Afrique, notamment avec l’exarque Grégoire qui
fit sécession en 646/647, et il avait de l’influence auprès du clergé africain, qui
partageait son combat contre le monothélisme. En 646, quatre conciles furent
ainsi organisés dans les différentes provinces ecclésiastiques africaines afin
de condamner la profession de foi monothélite. L’existence de ces conciles est
attestée par les lettres que les évêques africains envoyèrent à Constantinople
et à rome pour affirmer leur position.
Pour la période postérieure à 646, les sources littéraires latines et grecques
deviennent de nouveau extrêmement rares, et ce jusqu’aux dernières péripéties
que connut Carthage à l’époque byzantine. La première prise de la ville par
les Arabes, sa reconquête par l’armée byzantine et la chute définitive de
Carthage en 698 sont toutefois évoquées par deux sources : l’Historia syntomos
de Nicéphore Ier et la Chronographia de Théophane le Confesseur.

359
360
CArTHAGE VANdALE
Par abdellatif Mrabet

Alors que l’Occident romain était traumatisé par la prise de Rome par les Goths en 410,
l’Afrique était selon Victor de Vita comme une province paisible et tranquille, belle
et florissante, ne se souciant guère du danger vandale qui la guettait depuis l’Espagne.
De plus en plus menacé par les Wisigoths et attiré par les richesses de l’Afrique, le roi
Genséric décida de franchir le détroit de Gibraltar en mai 429. Il fallut dix années, en
Octobre 439, pour prendre Carthage d’assaut et fonder le royaume africain des Vandales.
Ces chrétiens ariens se sont acharnés contre le clergé catholique et contre les riches
propriétaires romains ; c’est du moins ce que répétaient avec très peu de différences les
auteurs catholiques auxquels nous devons l’essentiel de ce que nous savons sur ce siècle
vandale. On tenta d’imposer l’Arianisme à la place du Catholicisme : 500 clercs furent
expulsés et 7 moines de Gafsa furent martyrisés à Carthage. Depuis Ch. Courtois, et
surtout depuis les années 1990, on assiste à un regain d’intérêt pour les Vandales qui
tend, grâce aux progrès de l’archéologie, à minimiser la brutalité de ces conquérants
venus de Germanie.

L’Afrique vandale.

361
thrasamund (496-523)
La conquête de l’Afrique comme la prise de Carthage
par les Vandales fut différemment appréciée par les
contemporains. Parmi les rares témoignages qui leur
ont été favorables, on peut citer l’éloge de Carthage par
Florentius à l’occasion du laus regis qu’il composa en
l’honneur du roi Thrasamund, pour son anniversaire :
… Carthage sur les sommets garde toute sa gloire ;
Carthage la royale, Carthage victorieuse triomphe ;
Carthage mère des Asdings, Carthage étincelle ;
Carthage la grande, Carthage des rivages libyques,
Carthage dont les écoles, Carthage dont les maîtres font
la parure, Carthage est riche de tous les peuples ; Carthage resplendit ; Carthage dont les demeures, Carthage dont les murailles font la
grandeur, Carthage au nectar doux, Carthage au nectar suave, Carthage tu t’épanouis et tu règnes sous le nom de Thrasamund… (Au
temps de Thrasamund, Anthologie latine. Ed. Riese, n° 376, trad. de Y. Modéran).

La prise de Carthage en 439


Tournant décisif dans l’histoire de l’Afrique et de l’Empire, le 19 octobre
439, Carthage, prise par les Vandales, devient pour environ un siècle capitale
d’un royaume barbare indépendant. Inégalement rapporté par les sources,
cet événement dont les conquérants firent le point de départ de leur comput
officiel – le computus carthaginiensis – fut différemment apprécié par les
historiens, l’espagnol Hydace l’imputant à la ruse de Genséric et le gaulois
Salvien y voyant plutôt une sanction divine.
Plus près de nous, l’historiographie moderne fut tout aussi partagée. C’est
ainsi qu’au début du xxe siècle, jugeant de l’effet produit par la chute de
Carthage sur les romains, A. Audollent le compara à l’impression ressentie
par la chrétienté en 1453, suite à la prise de Constantinople par les Turcs
ottomans. Ch. Courtois, quant à lui, écrivant un demi siècle plus tard, alla
jusqu’à dédouaner les Vandales en soutenant que «Carthage avait été occupée
sans lutte par les forces de Geiséric» et «qu’elle n’avait eu à subir ni l’incendie
ni le vandalisme du vainqueur». Aujourd’hui, à la faveur des travaux du
regretté Y. Modéran, on admet que la chute de la grande métropole romaine
d’Afrique ne se fit pas sans heurts. En octobre 439, comme le rapporta si
bien l’évêque quodvultdeus dans son célèbre sermon De tempore barbarico II,
la prestigieuse cité fut bel et bien mise à sac. Ses remparts, construits en 425
du temps de l’empereur Théodose, probablement en prévision de l’attaque
de ces mêmes Barbares, n’y firent rien ; la ville, contrairement à Hippone en
431, manquant de soldats et ne comptant pour sa défense que sur ses seuls
habitants, tomba rapidement entre les mains des assaillants.

Topographie de Carthage à l’époque vandale


Sur le terrain, du fait de la «discrétion» de l’archéologie et de la difficulté
de datation de certains de ses indices, la topographie de Carthage vandale a
suscité de nombreuses divergences de lecture et d’interprétation. Toutefois,

362
l’intérêt pour l’antiquité tardive grandissant, on perçoit de mieux en mieux les
traits du paysage urbain de la cité du Ve siècle. Sur ce plan, rappelons d’abord
que l’idée de barbarie extrême et naturelle si longtemps et si injustement liée
à l’image des Vandales – depuis Victor de Vita – n’a plus cours et que les
violences qu’ils ont commises lors de la prise de la ville ne donnèrent pas
lieu à des opérations systématiques de déprédation et de démantèlement de
monuments. Certes, l’archéologie, à l’honneur dans le cadre du programme
de sauvetage lancé par l’unesco, a révélé quelques couches de destruction
repérées lors des nombreuses fouilles internationales, mais les recherches
de terrain ont également attesté des constructions nouvelles mises en place
pendant le siècle vandale. A vrai dire, passés les premiers temps de l’occupation,
la cité retrouva assez vite son rang de capitale et c’est probablement à ce titre
que seule entre toutes, elle conserva son enceinte (Procope, La guerre contre les
Vandales, 1.5.8).
de même, demeurèrent occupés la plupart de ses monuments civils inscrits à
l’intérieur des murs et en service : le cirque, l’aqueduc, les citernes de la Maalga
et bien entendu les ports. quelque peu différente, toutefois, semble avoir été
le sort de l’odéon, du théâtre, du temple de la Mémoire (aedes Memoriae) et
de «la rue de Caelestis», monuments dont quodvultdeus et à sa suite Victor
de Vita soutiennent avec plus ou moins de vraisemblance la destruction
par les Vandales dès leur entrée en ville. Par contre, s’agissant des thermes
d’Antonin, on admet aujourd’hui que leur délabrement fut progressif, débuté
avec l’effondrement de la voûte du frigidarium, à la fin du IVe siècle, quelques
décennies avant l’occupation germanique.
Les sources évoquent aussi un palais, siège du pouvoir vandale, situé sur l’une
des hauteurs de la ville, sans que l’on sache s’il s’agissait de la colline de Byrsa
et dans lequel cas, tout simplement de l’ancien palais du proconsul romain,
bâtiment dont on peut aisément envisager l’occupation par les nouveaux
conquérants, du moins dans les premiers temps de leur domination. on est
aussi peu renseigné sur les villas et les résidences du souverain germanique
et de sa famille mais on les suppose plus nombreuses hors les murs, dans
les environs de Carthage, et ailleurs comme à Grasse ou à Hermiane. Intra
muros, cependant, il y eut des spoliations faites aux dépens de quelques riches
propriétaires tel que le père de fulgence de Ruspe dont la maison paternelle –
celle des Gordiani – fut occupée par des évêques ariens.

Monnaie vandale de Carthage


figurant sur l’avers et le revers :
D N HILDIRIX REX (notre seigneur
Hildéric, le roi)
KARTG FELIX (Carthage heureuse).

363
A-mi distance entre Sidi Bou Said et la Marsa, le site de Koudiat
Ezzaatar - et non Zateur comme systématiquement
orthographié depuis sa découverte - est un site
archéologique connu par des découvertes fortuites
faites au début du XXe siècle (1901-1902
et 1915). Mis à part quelques témoins
funéraires d’époque punique - chambre
et coffrets cinéraires -, son apport à
l’archéologie de Carthage concerne
surtout l’antiquité tardive. Parmi
les objets qui y ont été découverts,
outre quelques inscriptions et
sépultures chrétiennes, le plus
important est un sarcophage
remployé abritant le squelette
d’une femme dont la parure
de bijoux en or est datable de
l’époque vandale. Composé d’un
collier en or serti d’émeraudes et
de rubis, d’anneaux d’oreilles,
d’une bague, d’une plaque - ou
boucle - de ceinturon, de fibules
ainsi que d’un semis d’appliques
destinées à rehausser le vêtement de
la défunte, ce remarquable trésor est
aujourd’hui conservé au musée national
du Bardo.

… Depuis
qu’ils avaient
occupé la Libye,
(les Vandales)
prenaient tous
quotidiennement
des bains, et leurs
tables regorgeaient
des meilleurs et
des plus agréables
produits terrestres
ou maritimes. Ils Sarcophage
se couvraient d’or contenant la
la plupart du temps et s’habillaient de ces vêtements parure d’une
mèdes que l’on appelle maintenant vêtements des Sères ; femme.
quand ils jouissaient de loisirs, ils les passaient dans les Koudiat
théâtres et les hippodromes, et s’ils se livraient à toutes Ezzaater,
sortes de plaisirs, ils aimaient spécialement ceux de la La Marsa
chasse. Ils avaient aussi des danseurs et des mimes, et Ve siècle
il leur était fréquent d’assister à des auditions, à des
spectacles : bref à tous les délassements , culturels ou
autres, qui, comme il arrive, suscitent de l’intérêt chez les
hommes...

364
365
Par ailleurs, on sait que les rois vandales eux-mêmes s’intéressèrent à la ville
et y accomplirent des travaux nécessaires à son maintien. Certes, pour le Ve
siècle, les fouilles ont révélé un urbanisme moins respectueux des règles de
la voierie dans la cité romaine mais ce phénomène dont Carthage n’a pas
l’exclusivité résultait davantage d’un processus d’évolution qu’il n’était lié à
une politique délibérée des Vandales. de leur temps, trop enserrée par les
remparts théodosiens, la ville développa aussi de nouveaux faubourgs dont
certains nous sont connus grâce à dracontius et aux auteurs de l’Anthologie
latine dont les écrits vantent certaines des actions de leurs protecteurs, rois
et nobles germaniques. C’est ainsi que le poète félix nous apprend que le roi
Thrasamund fit construire des bains dans un faubourg de Carthage nommé
Alianas (?) et Luxorius attribue au roi Hildéric la construction d’une salle

dédicace des thermes de Gebamund


Tunis/Carthage
Musée national du Bardo
520-533.
regarde ces thermes, source de santé, dont le marbre étincelle | toi qui veux corriger par l’eau la canicule.| En ces lieux
où Neptune lutte avec cœur contre Vulcain| l’eau n’éteint pas le feu, le feu n’atteint pas l’eau.| Tu peux être heureux de
ton œuvre, Gébamund, de sang royal,| et profiter avec le peuple de ce lieu de délices où tu lui rends la santé (CIL 25362
= CLE 2039, trad. du latin).

L’inscription, en deux fragments jointifs, provenait sans doute de Carthage, la capitale africaine, ou des alentours. Elle devait être fixée
sur le linteau de la porte d’entrée des thermes dont il est question. La mise en page, la finesse du dessin des lettres et celle de la gravure
traduisent la maîtrise du lapicide. La date de ce texte, entre 520 environ et 533, est donnée par le personnage mentionné ligne 5, Gebamund
(ou Gibamund), neveu du dernier roi vandale Geilimer ; il fut tué en septembre 533, lors de la reconquête de l’Afrique par les Byzantins.

On a ici une des très rares inscriptions officielles de la période vandale. L’auteur de ce texte composé de trois distiques élégiaques est
un des poètes de la cour de Carthage où l’on avait conservé le goût de la culture latine, et aussi celui des constructions prestigieuses
caractéristiques de l’ancien empire romain. C’est au prince que sont attribuées toutes les qualités des thermes : l’éclat des marbres, la
domination des éléments contraires, l’eau et le feu, évoqués par Neptune et Vulcain, domptés pour le plaisir et la santé de tous. La réussite
de cette œuvre de Gebamund est soulignée par les palmes de la victoire qui constituent le décor de l’inscription ; cette victoire est celle de la
monarchie vandale, car le donateur était de sang royal (lM).

366
d’audience dans un palais sis à Anclas – autre faubourg probable de la grande
cité...
Intra muros, l’archéologie a elle aussi révélé un certain nombre de travaux
d’extension et d’embellissement de demeures citadines, notamment du côté
des parcs archéologiques «des villas romaines» et «des thermes d’Antonin», que
ce soit à la «Maison de la rotonde», à celles dites «du Cryptoportique» ou «du
Triconque»... de son côté, comme en témoigne une dédicace commémorant
la construction de thermes par un certain Gebamund, personnage de sang
royal, l’aristocratie vandale ne pouvait pas ne pas céder au besoin de prestige
et consentir à son tour certains travaux de construction.
Particulière est la situation des monuments cultuels, fort divers – églises,
basiliques, chapelles, martyria, cimetières, monastères – nombreux à Carthage
depuis le IVe siècle. Il faut rappeler que, du fait de la politique religieuse
des Vandales ainsi qu’en conséquence des modalités de leur établissement
territorial en Proconsulaire, le siège de Carthage, plus que tout autre évêché,
connut une lourde répression arienne rapportée dans le détail par Victor
de Vita dans l’Histoire de la persécution vandale qu’il a écrite quatre ou cinq
années après la fin du règne d’Huniric (484). Ainsi, outre la confiscation et
la destruction de certains lieux et objets du culte, l’interdiction de certaines
cérémonies religieuses, il y eut l’exil, mesure dont eurent à souffrir deux
illustres évêques carthaginois, quodvultdeus puis Eugenius. A vrai dire,
particulièrement ciblé, le siège de Carthage resta vacant pendant de longues
années, soit de 439 à 454, après le bannissement de quodvultdeus, de 457 à
481, après la mort de deogratias, de 484 à 487 (premier exil d’Eugenius, à
Turris Tamalleni/Telmine, dans le Sud de la Tunisie) et de 495 à 523 (deuxième
exil d’Eugenius).
Cependant, au plan urbain, on ne peut avancer l’idée d’un grand changement
de paysage au lendemain de la prise de la ville car les Vandales – quoiqu’en ait
dit Victor de Vita – ont beaucoup plus occupé et confisqué des lieux de cultes
qu’ils n’en ont détruits. Ce fut le cas de la cathédrale Restituta, habituelle

367
résidence des évêques ; cette église où Augustin avait prêché plus d’une fois
et où s’étaient tenus, entre 397 et 419, plusieurs conciles, fut en effet occupée
d’entrée par les Ariens. Peut-être aussi était-ce le cas de certaines églises
situées hors les murs, telles que la Maiorum ainsi que les églises dédiées à
Saint Cyprien encore que pour la première, opérée au début de la conquête,
la confiscation dut être provisoire car l’on sait qu’en 455, l’évêque catholique
quodvultdeus y logea des prisonniers ramenés de rome après le sac de
455. Certes, le sort des monuments du culte – tout comme celui du clergé
catholique – dépendit aussi de la politique religieuse de chacun des monarques
germaniques, de sorte que l’on pouvait d’un règne à l’autre et parfois même
pour un seul et même règne enregistrer des temps de rémission et d’autres
de répression soutenue. Ainsi, tout en étant persécuteur, Genséric ordonna
en 475 la restitution de quelques églises ; de même fit Gunthamund qui,
après avoir rappelé d’exil l’évêque Eugenius (487), accorda aux catholiques
la concession du cimetière dit «area d’Agileus». Par ailleurs, les Vandales ne
firent pas qu’occuper les édifices laissés par leurs prédécesseurs ; parmi leurs
constructions, il y aurait la Basilica palatii Sanctae Mariae, une église dédiée à
la vierge et édifiée à l’intérieur du palais royal vandale, sur les hauteurs de
Byrsa, colline à ce titre d’ailleurs qualifiée de Mu’allaqa par les sources arabes
(actuelle Maalga)...

Institutions et vie sociale


Sur le plan militaire, en tant que capitale du royaume, Carthage était
aussi une ville garnison où une troupe, mobilisée en permanence, assurait
l’ordre dans la ville et était prête à toute expédition. Cependant, nous
ignorons les effectifs de cette armée ainsi que l’emplacement précis de ses
casernements.
En matière de droit et d’administration, les Vandales firent beaucoup plus
avec le legs de leurs prédécesseurs romains qu’ils ne recoururent à leurs
propres institutions. S’agissant de la vie municipale à Carthage, Genséric
s’attaqua d’entrée à la classe dirigeante ainsi qu’à l’autorité religieuse –
l’évêque – qu’il chercha «à séparer de leurs cités» mais nonobstant une telle
politique, force est de constater le maintien des curies, du flaminat des cités
et du flaminat provincial ainsi que de certains aspects de la vie civique portée
entre autres par des métiers de professeurs et de médecins. Il en alla de même
de l’administration financière qui conserva intacte l’empreinte impériale avec
des procurateurs à la romaine tel cet exactor (percepteur) que fut le jeune
fulgence, futur évêque de Ruspe.
on sait également peu sur le clergé arien à Carthage mais, en raison de la
part qu’il prit dans la répression des catholiques ainsi que de son ardeur
à s’attribuer la plupart de leurs églises et chapelles, il devait être assez
important. on connaît grâce à Victor de Vita quelques figures de l’arianisme
vandale, notamment le patriarche Iucundus que le roi Huniric fit périr par le
feu sur la place neuve et l’évêque Cyrilla, patriarche de son état, en exercice
du temps de l’évêque catholique Eugenius et, président de la conférence de
484. Cependant, l’organisation du clergé ainsi que le cadre matériel du culte
arien demeurent dans l’ensemble obscurs.

368
Mosaïque dite du cavalier vandale
Carthage
British Museum
Ve-VIe siècle
Fragment d’un pavement de mosaïque polychrome, provenant de Bordj Djedid, près de Carthage (1857) ; il figure, devant une villa, sur une
monture à la croupe marquée d’une croix, un cavalier chevelu habillé d’une courte tunique, à la mode germanique... ©British Museum

La vie culturelle
Aux Ve et VIe siècles, alors qu’elle subissait la domination vandale, Carthage
demeura une ville de haute culture latine, où abondaient les œuvres d’art et
s’exprimaient des talents divers. on y trouvait, entre autres acteurs d’une vie
intellectuelle assez animée, à côté de grammairiens et de philosophes, une
pléiade de poètes qui, placés sous la protection des rois et des nobles, en louaient
l’évergétisme en narrant leurs interventions dans la parure monumentale
et dans des constructions diverses. Leurs épigrammes, bien connues grâce
à l’Anthologie latine, outre qu’elles traitent de paysages, de monuments et de
topographie urbaine, témoignent – elles aussi, au même titre que certains
tableaux de mosaïque trouvés dans les demeures carthaginoises de l’époque –
de la profondeur de l’acculturation de l’aristocratie germanique. Les humbles,
également séduits par la culture latine – pourtant celle des «homoousiens»,
ennemis de religion –, sacrifiaient eux aussi à nombre de ses expressions,
depuis l’usage du latin jusqu’à l’engouement pour les bains et les spectacles
de l’amphithéâtre et du cirque...

369
inscription de Gafsa
Musée national du Bardo
539-544
Capsa, aujourd’hui Gafsa,
ville-oasis du sud tunisien,
fut, avec Thelepte (région
de Fériana), l’un des deux
sièges du gouverneur (dux)
de la province de Byzacène,
raison pour laquelle elle fut
dotée d’une enceinte par le
patrice Solomon et reçut
de ce fait l’épithète Justi-
niana, comme nous le dit
clairement ce document :

Aux temps très heureux


de nos très pieux maîtres, Justinien et Théodora, toujours Augustes, les murailles de la très heureuse cité justi-
nienne de Capsa ont été construit depuis les fondations par Solomon, très excellent maître des milices, préfet du
prétoire d’Afrique, ancien consul et patrice (CIL 101, trad. du latin, sa).

epitaphe du diacre Quintus


Carthage
Musée national du Bardo
533-600 ( ?).

quintus diacre de la seconde région de Carthage Justi-


nienne est inhumé le 18 des calendes de décembre (=14
novembre, ILTun. 1185, trad. du latin).

Par ses dimensions (135/40 cm), le dessin des lettres d’une


qualité remarquable pour l’époque, cette plaque de marbre d’un
diacre a l’allure d’une plaque commémorative qui décorait la fa-
çade d’une tombe monumentale. Quintus, fut diacre de la seconde
région de Carthage qui serait une subdivision ecclésiastique de
la métropole. L’épithète Justiniana qualifiant Carthage place
la gravure de l’inscription postérieurement à la reconquête de
l’Afrique par l’armée byzantine en 533 (sa).

370
CArTHAGE BYZANTINE
Par françois Baratte et fathi Béjaoui

Justinien était très motivé pour reconquérir l’Empire romain. C’était un catholique hos-
tile aux ariens et il estimait que l’Empire avait délégué certains pouvoirs aux barbares,
mais que ces pouvoirs étaient révocables. Devenu empereur en 527, ses desseins étaient la
reconquête de l’Occident pour y faire régner l’orthodoxie nicéenne. La paix avec les Perses
conclue en 532, ajoutée à la faiblesse du royaume vandale et à l’hostilité grandissante
du clergé et de l’aristocratie africaines ont procuré à Justinien les arguments nécessaires
pour engager les opérations militaires. Le soulèvement d’un notable du nom de Pudentius
en 532 contre Gélimer fut un prétexte pour décider de l’assaut final emmené par Béli-
saire en 533. Tous les détails de cette campagne, rapide et sans gros dégâts pour l’armée
byzantine, furent rapportés par l’historien Procope, témoin oculaire des événements, qui
se montra par ailleurs hostile à la politique de Justinien en Afrique.
Sur le plan religieux, l’église catholique d’Afrique put jouir des largesses des empereurs
byzantins : ses privilèges furent confirmés et toutes ses demandes accordées. A cette époque,
des églises s’élevèrent un peu partout, à Carthage comme dans le reste de l’Afrique (sa).

371
L es motivations affichées par l’empereur Justinien qui aboutirent à l’expédi-
tion africaine de 533 et à la reconquête de l’Afrique sur les Vandales étaient
doubles : la première, plutôt utopique, visait à restaurer l’empire romain dans
son intégralité – et l’Afrique en était évidemment une pièce maîtresse ; la se-
conde était de redonner à l’Eglise catholique en Afrique la place que les Van-
dales ariens lui avaient fait perdre. L’une et l’autre accordaient à Carthage une
place de choix : capitale de l’Afrique, métropole religieuse, elle était toujours, au
début du VIe siècle, une des plus grandes villes de la Méditerranée.
débarquée en septembre 533 à Caput Vada (ras Kaboudia), sur la côte
orientale de la Byzacène, l’armée byzantine, sous les ordres de Bélisaire, ma-
gister militum per Orientem (« maître des soldats pour l’orient ») va voir en
peu de temps s’effondrer le royaume vandale. Le 14 septembre, les troupes
byzantines, après une victoire à Ad Decimum (peut-être au Jbel Jelloud),
pénètrent dans Carthage sans grande difficulté. Il faudra encore quelques
mois à Bélisaire pour obtenir une victoire définitive sur les Vandales du roi
Gélimer, avec des opérations qui vaudront quelques désagréments à la ville,
comme la coupure de l’aqueduc.
dans les faits, Carthage, qui recevra l’épithète Justiniana en l’honneur de
l’empereur, conserva son rôle de capitale : la conquête achevée, une consti-
tution impériale d’avril 534 (Code Justinien 1.27.1) met en place la réorganisa-
tion administrative du territoire. Les provinces anciennes sont restaurées, au
nombre de sept, dirigées par un gouverneur, et sur le plan militaire, par un
duc (sauf la Zeugitane, purement civile), sous l’autorité du Préfet du prétoire
d’Afrique, siégeant à Carthage, avec des fonctions en particulier financières ;
ainsi, après le départ de Bélisaire, Solomon qui cumula les pouvoirs civils et
militaires comme le fit encore son successeur, son neveu Sergios. Cette pré-
éminence politique sera encore renforcée à la toute fin du VIe siècle, quand
l’empereur Maurice Tibère (582-602) créa un nouvel échelon administratif,
l’exarchat (qui existait également à ravenne), dont le siège était à Carthage,
une fonction à finalité d’abord militaire. Le texte impérial prévoyait en outre
dans le détail l’organisation des bureaux de l’exarque, placé au dessus du
préfet du prétoire.
Ce rôle de capitale, la ville l’a conservé jusqu’à la fin de la présence byzantine,
sauf lorsque le patrice Grégoire, exarque d’Afrique dans les années 640, s’ins-
talla à Sufetula (Sbeitla), sans doute pour des raisons stratégiques, avant
d’être défait par les Arabes en 647 près de cette même ville. Mais, en dehors
de cette parenthèse, Carthage fut le théâtre privilégié des rivalités entre ceux
qui aspiraient au pouvoir, comme en 546, lorsque, à l’occasion d’une révolte
des Maures qui vit la mort de Solomon et la prise d’Hadrumète, des troubles
y éclatèrent entre plusieurs officiers. C’est en tout cas ce que rapporte Co- Maurice Tibère
rippe, lui-même d’origine africaine, dans sa Johannide, une épopée en vers à la 582-602
gloire de Jean Troglita, brillant général
envoyé par Justinien pour mater l’in-
surrection (Johannide, 4.229-235).
occupée une première fois en 695 par
les Arabes, puis évacuée, Carthage fut
reprise définitivement par Hassan Ibn
Nu’man en 697, abandonnée par les By-
zantins qui se réfugièrent à Clipea (Kéli-

372
sbeitla antique, vue du forum et du capitole
Sufetula, qui signifie la petite Sufes (ville voisine), est une ville du centre-ouest tunisien célèbre par son capitole au dispositif unique en
Afrique : trois cellae séparées mais reliées entre elles par des escaliers latéraux qui desservent les deux temples extérieurs. L’urbanisme tardif
se signale surtout par les petits fortins byzantins ainsi que par le nombre important des églises, au moins une dizaine, d’après une étude récente
(sa).

bia) avant d’évacuer l’Afrique vers la Sicile et la Sardaigne. Mais il faut bien
admettre que depuis le milieu du VIIe siècle la situation générale de l’Afrique
et de Carthage allait en se dégradant. Pourtant, Carthage avait tenu son rôle
de capitale pendant les deux siècles de la présence byzantine : centre poli-
tique, siège du préfet du prétoire et de l’exarque, la ville, dont la population
fut peut-être en augmentation en raison de l’insécurité qui régnait dans l’in-
térieur du pays, fut aussi un centre économique, avec un port toujours actif
et un atelier monétaire important, qui frappait non seulement le cuivre et
l’argent, mais aussi la monnaie d’or dès les premiers temps de la reconquête ;
cette monnaie, diffusée au delà même de l’Afrique, témoigne du rayonnement

373
commercial conservé par Carthage, comme les nombreux sceaux en plomb Saint Fulgence
de commerciaires (des fonctionnaires byzantins chargés de la perception de de Ruspe
la taxe sur la vente des marchandises, le kommerkion) qui y ont été retrouvés. Peinture de
Jan Brueghel
Place d’échanges, la Carthage byzantine est enfin le lieu d’une vie intellec- the Elder, XVI
tuelle intense : déjà, dans la constitution qu’il avait promulguée pour réorga- Vienne,
© Kunsthis-
niser l’Afrique, Justinien avait inscrit le recrutement de grammairiens et de torisches Mu-
rhéteurs payés par l’Etat. Parmi les auteurs africains, une place particulière seum
doit être faite aux écrivains chrétiens, comme Liberatus de Carthage ou le
diacre ferrandus, auteur d’une vie de fulgence de Ruspe, qui participèrent à
tous les débats théologiques, comme la querelle dite « des Trois Chapitres »,
qui, dans les années 540, envenima les rapports à l’intérieur de l’Eglise autour
de la question de la nature du Christ, un débat qui reprendra vigueur encore
au milieu du VIIe siècle.
Sur le plan religieux en effet, la défaite des Vandales signifia pour l’Eglise
catholique la vitalité retrouvée. Elle fut réorganisée par l’empereur, dès 535
(novelle De ecclesiis constitutis in Africa) : si l’évêque de Carthage, comme tous
ses confrères, prit une importance croissante dans la vie politique et admi- Empiètement
privé sur la
nistrative, il ne retrouva pas exactement sa primauté sur les autres provinces
voie publique
ecclésiastiques. Néanmoins la ville fut le siège, au cours des VIe et VIIe siècles,
Carthage
de plusieurs conciles qui rassemblèrent les évêques africains, en totalité ou en
Quartier des
partie : sa qualité de métropole et la vigueur de la vie intellectuelle attiraient villas ro-
évidemment les théologiens. maines.

374
375
Matériellement, la ville elle-même paraît bien avoir conservé sa vitalité au
moins au VIe siècle, voire encore au début du VIIe siècle. La situation se dété-
riora ensuite. En combinant le témoignage parfois contradictoire des textes, des
inscriptions et de l’archéologie, on peut se faire une idée relativement précise
de ce qu’était Carthage à l’époque byzantine. on n’oubliera pas, toutefois, que
de larges pans de son territoire restent mal connus, même si de grands progrès
ont été accomplis, notamment à partir de 1972 à l’occasion de la campagne in-
ternationale de sauvegarde patronnée par l’uNESCo. un tableau plus clair se
dessine aujourd’hui, avec encore, il est vrai, bien des incertitudes.
on mesure mal encore l’impact exact qu’avait eu la prise de la ville par les
Vandales en octobre 439 : à en croire les sombres descriptions de certains
auteurs chrétiens, comme Victor de Vita, les destructions avaient été im-
portantes, dans le quartier du théâtre notamment, ce que ne confirme pas
toujours l’archéologie. Mais, même sans prêter une totale confiance à des
textes souvent polémiques, on doit bien admettre qu’au cours du Ve siècle,
les principaux édifices de la Carthage impériale connurent des moments forts
difficiles. Le port circulaire lui-même était presque ruiné. Les forums de la
ville – celui situé au sommet de la colline de Byrsa, comme celui de la ville
basse, sans doute dans le quartier des ports – semblent ne plus fonctionner :
la grande basilique de Byrsa a livré les restes d’aménagement de deux tours
massives, donc d’une fortification soignée au VIe siècle sans doute. L’enceinte
du Ve siècle, qui n’avait pas été démantelée par les Vandales, mais était restée
sans entretien, fut remise en état par les Byzantins. Le palais des rois vandales
devint celui du préfet du prétoire, mais sa localisation reste imprécise. En
somme, nous savons peu de choses du devenir des monuments publics après
533 : le théâtre, et peut-être aussi l’odéon, ne furent jamais reconstruits et
le quartier, un temps abandonné, s’était progressivement transformé, occupé
par d’autres constructions (un oratoire chrétien dans les ruines du théâtre ?),
puis par des tombes. L’amphithéâtre, pour sa part, paraît lui aussi abandonné
en tant que lieu de spectacles à l’époque byzantine.
En revanche, un grand édifice emblématique de la cité romaine, les thermes
d’Antonin, étaient encore en activité au VIe siècle, bien que fort dégradés : au
début du Ve siècle déjà, semble-t-il (la date exacte est controversée), les voûtes
du grand frigidarium s’étaient effondrées, et il en fut de même de celles des salles
chaudes un peu plus tard. Mais l’édifice restait en service dans ses parties en-
core intactes, tout en abritant des potiers dans ses sous-sols. Au moment de la
conquête byzantine, le roi vandale avait fait couper l’aqueduc de Zaghouan qui
alimentait les thermes ; ceux-ci furent réorganisés dans les salles antérieures de
l’édifice, avec des dimensions bien plus modestes, et ils fonctionnaient en utili-
sant deux citernes créées dans d’anciennes salles. Ce n’est qu’un peu avant le mi-
lieu du VIIe siècle qu’ils auraient été définitivement abandonnés. quelques ves-
tiges ailleurs dans Carthage (rue Baal Hammon, près de la Maison du sanglier
et dans le secteur d’Ard Jouïlia) ont été interprétés comme appartenant à des
bains de petites dimensions construits à l’époque byzantine. Ces interprétations
restent cependant à vérifier. Le cirque, un édifice réservé à l’un des spectacles
les plus prisés dans le monde romain, les courses de chars, semble avoir fonc-
tionné jusqu’au début du VIIe siècle.
Plusieurs quartiers d’habitation étaient encore occupés : on sait maintenant,
après la fouille de la Maison de la rotonde, dans le quartier des villas, que

376
Table d’ombre en pierre calcaire trouvée dans l’une des églises de la forteresse d’Ammaedara. Elle indiquait les heures de prières aux fidèles.
Fabriquée dans un atelier de Carthage
Epoque byzantine.

l’architecture résidentielle d’époque vandale pouvait être monumentale. L’état


exact de ces demeures à l’époque byzantine est plus incertain, même si l’on
constate que beaucoup d’entre elles semblent encore prospères au VIe siècle
au moins, avec des pavements parfois rénovés. Les avis divergent cependant
sur la manière dont il faut interpréter les nombreux empiètements privés sur
les rues – donc sur le domaine public – qui ont été repérés, en particulier
devant ces maisons (Maison de la rotonde, Maison de la volière, Maison de
Bassilica…), dont les propriétaires ont volontiers installé des portiques sur
la chaussée (qui seront ensuite souvent murés, peut-être pour abriter une
population plus pauvre). Pour certains, il s’agit d’aménagements tardifs, qui
témoigneraient du déclin d’un urbanisme organisé à Carthage à la fin VIe
siècle. Pour d’autres en revanche, ce phénomène serait largement antérieur à
l’époque byzantine, et s’inscrirait dans un cadre bien plus organisé qu’on ne
l’a pensé.
d’autres quartiers, dédiés aux productions artisanales, comme le quartier
Magon, près de la mer, furent plus profondément remodelés à l’époque by-
zantine. L’un des exemples les plus frappants est celui des alentours du port
circulaire, tels que les a fouillés la mission britannique : ils connaissent au
VIe siècle une nouvelle organisation, avec notamment une série de boutiques

377
Plan de la basilique Carthagenna à Dermech, de Charles Pierce (1980)

378
379
Basilique de Carthagenna
Carthage.

installées de part et d’autre d’une petite rue, évoquant un petit souk dans une
ville médiévale.
Mais les indices les plus marquants d’une transformation de la ville concernent
le monde des morts. on sait que la législation romaine, depuis l’époque ar-
chaïque, interdisait d’ensevelir les défunts à l’intérieur de la cité. Cette règle
pendant longtemps strictement respectée connait à la fin de l’Antiquité de
nombreuses entorses. dans bien des villes africaines, les tombes se multiplient
très tôt autour et à l’intérieur des églises, mais ce n’est pas le cas à Carthage.
A Carthage, le mouvement s’amorce sporadiquement à l’époque vandale ; si
on connaît mal les tombes du VIe siècle, on voit les sépultures se développer
dans la ville au VIIe siècle. Le quartier de l’odéon, laissé à l’abandon, fut ré-
occupé par une petite nécropole, ce qui montre que la trame du tissu urbain
se relâchait et se transformait, prenant une allure discontinue. La population
de la ville s’accrut sans doute, accueillant des réfugiés venus du reste du pays
devant l’incertitude des temps ; ils occupent des habitations modestes.
Mais autant que d’une décadence, ces transformations peuvent être interpré-
tées comme un mouvement d’évolution naturel de la ville. de fait, si l’urba-
nisme paraît s’être maintenu au VIe siècle, il amorce un net déclin dès le début
du VIIe siècle : les occupations privées sur les rues se multiplièrent tandis
que les espaces intérieurs étaient de plus en plus subdivisés par des cloisons

380
Fragments d’opus sectile de l’église de Bir Ftouha.

en terre crue ou en bois et que les sols devenaient plus sommaires, en terre
battue ; habitats et activités artisanales étaient de plus en plus imbriqués. Cer-
taines églises furent abandonnées, comme la basilique de Carthagenna. C’est
manifestement une ville en situation de faiblesse que les Arabes trouveront
en 697.
de cette histoire de Carthage des VIe et VIIe siècles, ce sont probablement les
monuments religieux qui livrent les témoignages les plus significatifs : quelles
que soient les lacunes de la documentation, c’est lors de la période byzantine
que les basiliques chrétiennes sont le mieux connues. A l’époque vandale,
l’église officielle était arienne, conformément à une doctrine défendue par un
prêtre d’Alexandrie, en Egypte, Arius, qui subordonnait la nature humaine
du Christ à sa nature divine. A l’arrivée des Byzantins, tous les édifices qui
lui appartenaient furent restitués aux catholiques. Mais nous savons aussi
que de nouveaux monuments furent construits : l’historien Procope, dans son
traité sur les constructions de Justinien (De aedificiis, 6.v, 5-11), rapporte la
construction (ou peut être la restauration) d’une église dédiée à Marie, Mère
de dieu (Théotokos), près du palais des rois vandales, qu’on suppose être sur
la colline de Byrsa, comme une autre dédiée à une sainte locale, Prima, édifice
dont nous ignorons l’emplacement, comme nous ignorons celui d’un monas-
tère fortifié, le Mandrakion, destiné à protéger l’accès des ports.

381
Carreau de terre cuite figurant un cerf (29, 7x29,2). Cet animal est considéré comme étant un symbole de résurrection à cause de la mue de ses
bois. Il est également en rapport avec le baptême et le renouveau de l’âme.

La plupart des édifices religieux, églises et chapelles, qui ont été conservés,
un peu plus d’une vingtaine au total, n’ont certes pas tous été construits avec
la reconquête byzantine, mais ils ont cependant connus à un moment ou un
autre au cours de cette période des réaménagements de toutes sortes : agran-
dissements pour les uns, ajout d’un second sanctuaire pour d’autres, les fa-
meuses contre-absides destinées à faire fonction de chapelle en abritant soit
les reliques de saints, soit des tombes privilégiées.
quant au décor, qui ne manquait nullement d’intérêt au cours des périodes
précédentes (mosaïque, stuc peint ou opus sectile, cet assemblage de morceaux
de marbres de diverses couleurs permettant de créer des thèmes figurés), il
connaitra un peu plus de diversité encore. C’est alors qu’apparaissent par

382
Cette mosaïque provenant de l’église de Bir Ftouha représente des cerfs se désaltérant aux quatre fleuves du paradis (Gihon, Fison, l’Euphrate
et le Tigre) qui s’écoulent d’un monticule surmonté d’un canthare.
Carthage
Musée national du Bardo.

exemple des éléments architectoniques d’influence orientale ou même impor-


tés de Constantinople, des chapiteaux notamment.
Les pavements de mosaïque vont recourir plus fréquemment aux cubes en
pâte de verre, les plafonds ou les murs des églises vont être recouverts de
carreaux de terre cuite, une spécificité africaine, sur lesquels on représente
des thèmes symboliques chrétiens ainsi que des sujets illustrant des récits
bibliques comme le sacrifice d’Isaac, avec des rehauts de peinture qui vont de
l’ocre, du vert, au rouge ou au blanc. C’est donc une polychromie très riche
que le fidèle retrouvait dans son église.
Parmi ces monuments dans lesquels certaines de ces interventions ont pu être
constatées, on citera ici quelques exemples spectaculaires.
A Bir ftouha, dans un grand complexe un peu éloigné du centre de la ville,
actuellement enfoui, un déambulatoire a été ajouté à une imposante basilique,
sans doute pour répondre à l’affluence des fidèles. on y a également retrouvé
un baptistère de plan circulaire avec une colonnade double laissant supposer
qu’il existait une galerie autour de la cuve baptismale quadrilobée. Plusieurs
mosaïques recouvraient le sol des différents espaces de cet ensemble : des
mosaïques funéraires, une autre spécificité africaine, et surtout des représen-
tations du thème biblique des cervidés s’abreuvant aux fleuves du paradis,
une évocation du psaume 41, qui symbolisait la fontaine de vie et les fidèles
assoiffés de la grâce divine. Le sujet, qu’on retrouve le plus souvent dans les
baptistères ou devant les autels, est figuré ici à trois reprises sur des pave-
ments séparés (deux sont exposés au musée du Bardo, un troisième au musée
du Louvre).
Au nord du plateau de l’odéon se trouve l’église de damous El-Karrita, une al-
tération phonétique de Domus caritatis, littéralement la maison de la charité. dans
ce vaste complexe dont les vestiges sont encore conservés, mais peu compré-

383
L’église de Damous el Karrita dans son dernier état d’occupation. Certaines colonnes ont été ajoutées ou déplacées pour les besoins du congrès
eucharistique organisé à Carthage en 1930, le premier du genre en Afrique.
Visualisation Jean-Claude Golvin

hensibles, plusieurs changements ont pu être constatés : l’ajout d’une abside


et la réorientation de l’église, la construction d’annexes de forme circulaire ou
hexagonale ainsi que d’une rotonde dont le plan centré n’est pas sans rappeler
celui des martyria (mausolées abritant la tombe ou les reliques d’un martyr ou
d’un saint) qu’on connait en orient et qui comportait un niveau souterrain.
Parmi les autres apports de l’époque byzantine, on signalera les éléments ar-
chitectoniques, en particulier de spectaculaires chapiteaux à têtes de bélier.
C’est de la même période que datent deux exceptionnels reliefs en marbre
d’importation représentant des scènes de la Nativité du Christ, l’Annonce aux
bergers et l’Adoration des Mages, trouvés dans un bâtiment annexe à usage
funéraire, actuellement au musée de Carthage. on soulignera que cette scène
n’apparait en Afrique qu’avec la « reconquête », lorsque Justinien encoura-
gea le culte marial. on retrouvera d’ailleurs la Vierge Marie portant l’Enfant
Jésus sur d’autres supports trouvés à Carthage, essentiellement des carreaux
de terre cuite.

384
Le troisième exemple est celui du groupe épiscopal de dermech I, commu-
nément appelé « basilique byzantine » à cause de plusieurs réaménagements
constatés dans toute la zone au cours de la deuxième moitié du VIe et au VIIe
siècles. Il se trouve non loin de la mer, dans le même secteur que les grands
thermes d’Antonin, à proximité d’une série de caveaux puniques. on y voit
encore un baptistère, une chapelle, plusieurs annexes, et bien évidemment
une église considérée comme un des édifices de culte majeur de la ville en
raison de ses dimensions et de son décor diversifié : placage de marbre, de
porphyre et stuc peint sur les murs, mosaïques sur tout le sol de l’ensemble
dont plusieurs sont datables de l’époque byzantine tardive.
Le dernier témoignage, provenant du même quartier, est une église à deux
absides opposées pour les uns ou à deux chapelles se faisant face pour les
autres. En tout cas, l’une des absides a abrité l’épitaphe sur mosaïque d’une
certaine Marina.
outre ces grands ensembles, nous connaissons d’autres témoignages maté-
riels de la Carthage byzantine comme les chapelles ou les monastères. on
citera ici les mieux connus, en commençant par la chapelle souterraine dite
d’Asterius, trouvée dans les années cinquante du siècle dernier en pleine zone
de nécropoles, non loin de l’actuel lycée, mais entièrement démontée et re-
construite à l’identique dans le parc des thermes d’Antonin. Il s’agit d’une
petite salle absidiale précédée d’un vestibule avec une voûte qui a conservé les
traces d’un enduit peint de couleur bleue faisant vraisemblablement allusion
à la voûte céleste. Le sol est décoré d’une mosaïque figurant une mer poisson-
neuse, des volatiles et surtout deux paons affrontés à un canthare, symbole de
résurrection souvent figuré devant l’emplacement de l’autel ; celui-ci est placé

Groupe épiscopal de Dermech, dans le parc des thermes d’Antonin.

385
Chapelle
d’Asterius
Carthage
Parc des
thermes
d’Antonin

ici dans l’abside et il recouvrait un reliquaire inséré au milieu d’une croix de


Malte en mosaïque.
dans une autre chapelle, plus récemment découverte au milieu d’une nécro-
pole de basse époque byzantine près du cirque de la ville, l’abside a été entiè-
rement réservée à deux tombes recouvertes de mosaïques funéraires mention-
nant deux défuntes qualifiées chacune de virgo sacra abbatissa. on est donc en
présence de la sépulture d’abbesses, des supérieures de monastères féminins.
Cette mention assez rare en Afrique, se rencontre encore ailleurs à Carthage,
par exemple sur deux épitaphes de la basilique de damous El-Karrita.
un autre monument, un monastère cette fois-ci, a été identifié comme étant
semble-t-il celui de Saint étienne qu’évoquent certaines sources ; on y a dé-
couvert des pavements de mosaïque dont l’un porte des inscriptions marty-
rologiques, assurément d’époque byzantine, actuellement au musée du Bar-
do. Ces textes sont placés à l’intérieur d’une succession de médaillons fait de

386
couronnes gemmées imitant les objets métal-
liques en matières diverses (bronze, argent ou
or) comme cela a été constaté pour la repré-
sentation de la croix ou de canthares sur de
nombreuses mosaïques africaines notamment
à Carthage (mosaïque dite des quatre évan-
gélistes, dans la maison du vicus castrorum, par
exemple). Chaque médaillon porte le nom
d’un martyr, en particulier le premier d’entre
eux, étienne, un diacre lapidé à Jérusalem,
qui occupe la place centrale sur le pavement. Mais on trouve en Lampe de Carthage figurant
même temps la mention des plus anciennes et des plus célèbres le prophète Jonas et le monstre
victimes africaines des persécutions, exécutées à Carthage en marin. Ces objets à usage quo-
tidien ont été trouvés en grand
180 et en 203 : Speratus, le chef de file des Scillitains, Perpétue,
nombre à Carthage. Leur
félicité et deux de leurs compagnons, Saturus et Saturninus. iconographie, thèmes symbo-
liques ou illustrant des récits
outre cette vénération rendue à des figures célèbres connues bibliques, est d’une diversité
depuis longtemps à Carthage, on assiste en même temps à l’in- inégalée.
troduction d’autres cultes, comme celui des sept moines de Gaf-
sa victimes des persécutions du roi vandale Hunéric en 483, ensevelis dans
l’édifice appelé le « monastère » de Bigua situé dans le quartier des ports. Ces
martyrs seront un peu plus tard assimilés aux fameux sept frères Maccha-
bées, suppliciés au IIe siècle avant J.-C., dont la tombe se trouvait à Antioche,
mais qui étaient vénérés à Carthage dans le même bâtiment comme le précise
une inscription sur mosaïque qui y a été découverte (Ic me(moria) Macabeo-
rum). on citera également le saint martyr égyptien Ménas dont le nom est
mentionné sur un procès-verbal de dépôt de reliques inscrit sur un cippe en
marbre (peut-être un socle d’autel !) trouvé dans les environs de damous
El-Karrita. Ménas est également représenté accosté de deux chameaux ac-
croupis, ses compagnons traditionnels, sur des objets à usage quotidien : des
ampoules à eulogies en terre cuite, vraisemblablement ramenées à Carthage
par des pèlerins depuis le sanctuaire du martyr dans le désert égyptien, ainsi
que sur des lampes à huile de fabrication africaine.
Ce ne sont là que quelques exemples parmi les nombreux témoignages maté-
riels de la Carthage byzantine. on ne peut imaginer que le christianisme ou
Inscription les édifices de culte aient disparus subitement lors de la prise de la ville par
sur mosaïque les armées arabes. Si l’archéologie est plutôt muette sur ce point, nous sa-
retrouvée au vons grâce à certaines sources, surtout la correspondance de la papauté, que
monastère de l’ancienne métropole avait encore des évêques à la fin du xe siècle comme en
Saint Etienne
témoigne la consécration épiscopale par le Pape Jean xV du prêtre Jacques
Carthage
Musée natio- choisi par les chrétiens de Carthage. La splendeur de la ville était alors passée,
nal du Bardo. mais certaines de ses structures en conservaient encore le souvenir.

387
Des anciens thermes d’Antonin
qui faisaient la réputation
de Carthage, il ne reste
aujourd’hui que les vestiges
du sous-sol dont les pièces ont
servi, dès le VIIe siècle, d’ateliers
aux carriers installés sur les
lieux.

388
CArTHAGE ANTIquE
dANS LES SourCES ArABES
Par faouzi Mahfoudh

Quelques années avant sa prise définitive par les Musulmans en 698, Carthage n’était
plus que l’ombre d’elle-même mais elle restait une place à prendre, ce qui justifia le
déploiement sur terre et mer d’une armée imposante obligeant les Byzantins à fuir d’abord
vers Clipea (Kélibia) d’où ils s’embarquèrent pour la Sicile puis pour Constantinople.
Les auteurs arabes, dont il est question ici, n’ont pas manqué d’insister sur la majesté
des monuments de la ville et la « noblesse » des matériaux et des décorations qui forçaient
encore l’admiration des visiteurs. Nous leur devons, sans doute plus qu’aux auteurs grecs
et latins, les descriptions les plus significatives des principaux monuments de Carthage :
l’amphithéâtre, le théâtre, les thermes, les grandes citernes, l’aqueduc… Ces principaux
monuments, à l’exception des églises et des maisons encore occupées, devinrent des
carrières d’où étaient extraites les colonnes, les chapiteaux et autres éléments décoratifs
qui ont servi à construire des monuments de Tunisie ou d’Italie (sa).

389
Trois toponymes pour une seule ville — Qartāĝenna /Qartaĝenna (/‫قرطاجنــة‬
‫ )قرطجنــة‬est le nom que les auteurs arabes ont donné à l’antique Carthage.
Souvent qualifiée de Grande, elle fut parfois associée à l’Ifriqiya ou à la ville
de Tunis : on l’appelait alors Carthage d’Ifriqiya ou Carthage de Tunis pour
la distinguer de Carthagène d’Espagne. La leçon Qartāĝenna dérive du locatif
latin Carthagine ; les Arabes l’ont adoptée mais ils en ignoraient le sens ; ils ont
tenté de l’expliquer en recourant à leur langue et à leur culture. Le suffixe
ĝenna aux sonorités identiques à ‫ ج ّنــة‬, paradis, offrait une réponse évidente :
al-Mas’ūdī (Xe siècle, II, 189) repris par al-Himyarī (XIVe siècle, 465) y
voyaient une allusion aux vergers et aux rosiers très nombreux sur le site
et dans ses parages. Au xIIe siècle, apparaît le toponyme al-Maalga ‫املعلقــة‬
(Zohrī, 198-200), signifiant au départ la perchée, une allusion à la position
élevée d’un château (le Capitole ?) dominant la colline de Byrsa, et qui finira
par désigner toute l’agglomération. Cet autre toponyme de Carthage sera
retenu par tous les auteurs du bas Moyen Age et de l’époque moderne ; on
le retrouvera également sur les inscriptions hafsides. Carthage et la Maalga
désignaient depuis le même site.
Il faut sans doute considérer comme anecdotique la leçon Tarshīsh que seul
Al-Māliki, I, 48, un biographe du XIe siècle, peu informé de l’histoire de la
ville, reproduisit pour désigner Carthage. Aucune source contemporaine
n’évoque les campagnes militaires qui opposèrent Arabes et Byzantins dans
le courant de la seconde moitié du VIIe siècle. Il faut attendre le Ixe pour voir
les auteurs arabes livrer des informations sur Carthage. Mais cette première
littérature fut l’œuvre d’auteurs venus d’orient peu au courant de l’histoire
de Carthage et qui, de surcroit, ne l’ont jamais connue ou visitée (Ibn al-
Faqīh, 1885, 79 et Ibn Khordādhbeh, 1889, 87). Les textes deviennent plus
fréquents à partir du xe siècle avec l’installation du califat fatimide à Mahdia,
ville du centre-est tunisien. Devenue centre de pouvoir, l’Ifrīqiya (héritière
de l’Africa) allait avoir ses propres savants et sa propre production littéraire.
Un texte de l’idéologue du régime, al-Cadi al-Nu’mān (201-202 h.), raconte
que le calife al-Manṣūr, préparant une expédition contre les Rūm, c’est-à-dire
les Byzantins, séjourna quelque temps à Carthage où il fut émerveillé par la
monumentalité des vestiges et par l’habilité de leurs bâtisseurs…

La conquête de l’Ifrīqiya et la prise de Carthage


L’annexion de l’Ifrīqiya passait nécessairement par la prise de Carthage.
Plusieurs raids ont été menés avec plus ou moins de succès ; mais il a fallu
trois décennies pour venir à bout de la résistance byzantine et achever la
conquête. Le premier raid de 647 visait les hautes steppes et la ville fortifiée
de Sbeïtla où le patrice Grégoire s’était retranché avec son armée. Il faut sans
doute corriger un passage d’al-Mālikī, (XIe siècle I, 21), repris au xIIIe siècle
par Ibn Idhārī, I, 21, au sujet d’une expédition ordonnée par le chef de l’armée
arabe, Abdullah Ibn Saad, à la poursuite des Byzantins, qui, dit-il, atteignit
les « ksour de Gafsa ainsi qu’un lieu dit Qartaĝenna ». un texte du chroniqueur
égyptien Nuwayrī, 24, 8, reproduit par l’encyclopédiste al-Himyarī (XIVe
siècle), démontre que les premières incursions n’ont probablement pas gagné
Carthage et qu’il y a eu confusion entre Marmaĝanna, ville du centre-ouest
tunisien et située non loin de Sbeïtla sur la route vers Gafsa, et Qartaĝenna.

390
la cathédrale saint louis en 1899
Suspendue à la colline de Byrsa, la cathédrale Saint Louis est le monument le plus récent de Carthage moderne installé vraisemblablement sur
les ruines du Capitole romain.

Il a fallu deux décennies pour que les arabes attaquent enfin Carthage. Khalīfa
Ibn al-Khayyāt (73 h.), un des plus anciens auteurs arabes, évoque un raid
éclair en 679 qui s’est soldé par l’annexion du Cap Bon, laissant provisoirement
Carthage aux Byzantins. une farouche résistance berbère ajoutée à la mort
de ‘uqba en 683 et de Zuhayr ibn qays en 688, ont contraint les Arabes à
abandonner momentanément les hostilités militaires. Les combats reprirent en
695 sous le commandement du syrien Hassān ibn al-Nu’mān. Deux campagnes
ont été nécessaires pour anéantir la résistance berbéro-byzantine. La première,
en l’an 695, permit d’occuper la ville qui était presque déserte et où il n’y avait
« qu’un petit nombre d’habitants de basse classe ». on y construisit toutefois
une mosquée ; mais le succès fut de courte durée, car en 697, soit deux années
plus tard, les Byzantins, menés par le patrice Jean, parvinrent à reprendre
facilement la ville. Nous devons le récit de cette expédition au géographe
andalou el-Bekrī (91-92) : « les Rūms, dit-il, vinrent avec leurs navires attaquer
les Musulmans qu’on avait laissés dans la ville de Tunis. Ils tuèrent, pillèrent et
emmenèrent en captivité tous ceux qui s’y trouvaient… ».
Ce n’est que lors de la deuxième campagne en 697 que l’armée du calife,
toujours commandée par Hassān, réussit à investir définitivement Carthage.

391
carthage, Borj Jedid
Musée de Carthage
1347 (746h).

Comme l’indique le chronogramme, ce cadran solaire fut fait


à Tunis par Abu al-qasim ibn Hassan al-Shaddad.
C’est, en l’état des connaissances, le plus ancien cadran
découvert en Ifriqiya et l’un des plus anciens du monde
musulman. Il servait à reconnaître les heures de prières et
seuls les oratoires importants pouvaient en disposer.

Selon Al-Mālikī (I, 57), la ville fut en partie détruite ; l’armée byzantine,
incapable de résister, prit la mer de nuit par une porte appelée Bāb al-Nisā’
(Porte des femmes) dont on ignore l’emplacement, mais qui doit être localisée
du côté de la mer. Les Arabes laissèrent à Carthage une petite communauté
de villageois. Ses terres devinrent la propriété des riches tunisois et le site fut
désormais un lieu de villégiature et de promenade. Parmi les personnalités qui
l’ont visité, il y a le calife fatimide al-Mahdī, le calife al-Mansurūr et le célèbre
Sidī Mehrez.
Au xVIe siècle, on n’y trouvait, selon les dires de Jean-Léon l’Africain (II,
30), qu’un petit nombre d’habitants pauvres ; les anciens monuments se
transformèrent en carrières comme nous l’apprend justement El-Bekrī (93
h.) au sujet du marbre si abondant à Carthage, que « si tous les habitants de
l’Ifriqiya se rassemblaient pour en tirer les blocs…, ils ne pourraient accomplir
leur tâche ». Au xIIe siècle, El-Edrīsī (133) abonde dans le même sens en
ajoutant que les espèces de marbres étaient si différentes et variées qu’il lui
était impossible de les décrire ; certains blocs étaient de « 40 empans de haut,
sur 7 de diamètre » et qu’on trouvait aussi des colonnes de « 40 empans de
circonférence ». La décadence des lieux s’accéléra après l’expédition de Saint
Louis en 1270, quand les rois hafsides décidèrent de raser les derniers vestiges
pour couper court à toute envie de reconquête.

Une histoire pour s’approprier les lieux


Il est étonnant de constater que les auteurs arabes et tunisiens n’avaient
qu’une connaissance médiocre de leur histoire. déjà au xVIIe siècle, Ibn Abī
Dinār faisait remarquer que : « les Occidentaux connaissent mieux l’histoire
de Carthage que les Tunisiens de son temps ». Les récits historiques arabes
qui nous sont parvenus peuvent être classés en trois catégories : ceux qui sont
d’influence gréco-romaine ; d’autres qui s’inspirent de la mythologie arabe
et enfin, une série de textes à rattacher plutôt à la géographie qu’à l’histoire.

392
En avant plan, l’église de Damous el Karrita ; au-delà, le village de Sidi Bou Said.

Les récits inspirés de la tradition gréco-romaine sont l’œuvre d’Andalous.


on y glane parfois quelques notes sur Carthage et son histoire qui montrent
la difficulté à renouer avec l’histoire ancienne. El-Bekri (89-93), pourtant
consciencieux, se trompe sur le sexe de didon qu’il qualifie au surplus de
roi ; didon serait un contemporain du roi david que la tradition situe au
xe siècle avant J.-C. La fondation de Carthage eut lieu 72 ans avant celle
de rome (qu’il appelle roumiya), ville dont le gouvernement fut confié à
70 sénateurs avec à leur tête une commission de 12 chefs (caïds) « pris dans
leurs corps ». Inbīl (Hannibal) fut l’un des rois de l’Ifrīqiya dont Carthage était
capitale, affronta les romains en Italie même pendant une durée de 16 ans,
mais Chibioun (Scipion), réunit dans le secret une armée en Sicile et porta la
guerre en Afrique qui se termina par la destruction de Carthage. Ce récit, qui
du reste fut repris par un anonyme du xIIIe siècle (1983, 89-91), s’inspire,
semble-t-il, d’une traduction arabe de l’Histoire contre les Païens composé par
Paul orose vers le début du Ve siècle. Cette traduction se fit à Cordoue au
xe siècle, du temps d’al-Hakam II sous le titre Kitāb Hurusiyus. C’est de là
qu’el-Bekrī, et l’Anonyme de la Description d’al-Andalus, ont emprunté les noms
arabisés d’Hannibal (Inbīl), de Scipion (Chibioun), de Rome (Roumiya).
L’erreur sur le sexe de didon (dit le roi), la fixation de la chronologie de
la fondation de Carthage par rapport à rome (72 ans d’intervalle), les
informations sur le système politique romain ainsi que les grandes étapes de
la guerre punique sont puisés dans cette même source. on a là les seuls liens
avérés avec l’historiographie occidentale.

393
carthage
19 avril 1386
Cette épitaphe est celle de
Abdelaziz al-Qurayshi, qualifié
de Shaykh (sage), de Zahid
(ascète) et de muqaddas
(saint). Son mausolée ainsi
que le cimetière qui l’entoure se
trouvent à la Marsa, au lieu-dit
aujourd’hui Sidi-Abdelaziz.

Enfin, on ne manquera pas de signaler les récits qui ont essayé d’écrire
l’histoire de Carthage en puisant dans le répertoire arabique ; l’ensemble sur
fond de légendes et de confusions, qu’il nous faut expliquer : ainsi selon al-
Raqīq (1990, 52), un Kairouanais du XIe siècle, citant le gouverneur Mūsa
ibn Nusayr, qui au moment de la conquête de l’Andalousie (vers 700), aurait
appris d’un vieux sage âgé de sept siècles que « La ville de Carthage a été
fondée par les descendants du peuple de ‘Ad. Elle fut abandonnée durant
mille ans et reconstruite par le roi Zubayr fils de Laoud fils de Thamoud le
Puissant. C’est ce dernier qui édifia le grand aqueduc. on raconte que lors de
la fouille d’un de ses piliers, on y a découvert une inscription attestant que la
ville sera détruite le jour où le sel apparaîtra sur ses pierres».
Un autre récit, d’Abū al-Arab, 1968, 7, évoque le texte d’une épitaphe gravée
en Himiyarī sur laquelle se lisait « je suis Abdullāh (ibn al Arāchī) messager du
(Prophète) Sāleh. Allāh m’a envoyé pour convertir ce village. Ses habitants
mécréants m’ont tué ». Plusieurs versions du texte de l’épitaphe nous sont
parvenues avec des divergences minimes sur le fond : ainsi le Prophète Sāleh
devient Shouayb et l’écriture himiyarite devient tantôt cananéenne tantôt
sabéenne.
Enfin, un texte d’el-Bekrī (1913, 83), rapporte un épisode inspiré du Coran
(xVIII, 70-73), qui selon quelques exégètes s’est déroulée au temps de Moïse
dans le Golfe de Tunis, le bahr Radès des Arabes, et met en scène le roi de
Carthage appelé al-Ĝalanda qui pratiquait la course et tuait sans scrupule.
Ces traditions mythologiques signalent donc une foule de personnages et de
peuplades : les gens de ‘Ad, les Cananéens, Nemroud, Thamoud, Himyar, les
Prophètes Sāleh et Shouayb... Tous ces personnages trouvent leur origine
dans les récits coraniques et sont pour la plupart originaires de l’Arabie du

394
L’aqueduc de Chérichira, à 35 kilomètres à l’ouest de Kairouan, a été signalé par la littérature chiite du Xe siècle comme étant une œuvre
largement inspirée du modèle de l’aqueduc de Carthage. Par cet ouvrage, long de 35 kilomètres, les califes ont voulu rivaliser avec les Romains
et ramener ainsi les eaux des monts ouest vers la ville royale de Sabra al-Mansuriya qui se trouvait aux portes de Kairouan.

sud. Tous sont aussi intimement liés à une intense activité édilitaire. Par ce
procédé Carthage est arabisée et son histoire se confond avec celle de l’orient
antéislamique. Seul le roi al-Ĝalanda, évoqué dans le récit de Radès, pourrait
rappeler, selon certains commentateurs, le roi vandale Gélimer !
En fait, au-delà des contenus fantaisistes, ces multiples légendes révèlent une
certaine conception de l’Histoire. on pensait que Carthage et ses monuments
avaient été édifiés par des peuples et des individus géants comme la tribu ‘Ad.
Et si les Carthaginois ont produit des monuments gigantesques, c’est parce
qu’ils avaient une filiation avec les très grands bâtisseurs d’Arabie, ceux-là
même qui sont à l’origine de la mythique ville d’Iram citée dans le Coran, ou
le barrage de Marib, construit par les Sabéens et les Himyarites, ou encore
la célèbre Tour de Babel édifiée par Nemrod. Ce sont les descendants de ce
dernier qui ont élevé le magnifique aqueduc reliant Carthage à Zaghouan.
La croyance en l’existence des Amalécites (Géants/‫ )العاملقــة‬divisait d’ailleurs
nos auteurs en deux clans : ceux qui croyaient en leur existence et ceux qui
la réfutaient. Al-Nu’mān (1978, 331), au Xe siècle, s’insurgeait contre l’idée
de rattacher Carthage à ce genre d’individus mythologiques et dénonce ces
préjugés qu’il qualifie de vieux et stupides.
on pensait aussi que l’anéantissement de Carthage était le fruit d’une punition
divine, car son roi despotique al-Ĝalanda semait la terreur. Son sort a été celui

395
396
de tous les monarques et toutes les populations anciennes qui se sont égarés
et qui n’ont pas cru en dieu et en ses Messagers. L’idée du châtiment divin
est largement attestée dans le Coran. C’est le sens voulu par les mythes des
prophètes Sāleh et Chouayb qui ont combattu la tyrannie de Thamoud et de
Medyen. C’est aussi la leçon que suggère l’allusion à Nemrod qui, voulant
rivaliser avec dieu, a été anéanti par un puissant vent.
Le recours à la mythologie enlève toutes les critiques relatives à l’absence
d’une chronologie ou d’un espace géographique défini. Les incohérences, les
omissions et les erreurs n’ont plus de sens ; par ce biais, les historiens arabes du
Moyen âge sont arrivés à intégrer l’histoire de Carthage dans le moule de leur
culture et de leur pensée orientales. Pour eux, toute Histoire doit s’expliquer
par la norme et les valeurs de l’islam. La disparition de Carthage apparait
alors comme une sanction logique et méritée de l’abominable comportement
de ses dirigeants. Les vestiges serviront de preuve de la puissance de dieu,
Allah.

Les monuments de Carthage antique vus par les auteurs arabes


Les auteurs arabes ont décrit avec émerveillement les principaux monuments
romains de Carthage, ceux qui sont admirablement construits et agrémentés
d’une parure ornementale extravagante. Toutes les descriptions mettent
l’accent sur l’abondance du marbre, de la pierre, des voûtes et des colonnes.
deux monuments sont désignés par leur nom antique, le théâtre et le cirque.
Les fonctions ne sont pas identifiées, sauf pour le cas de l’amphithéâtre,
qualifié d’aire de jeux (malaab) ; pour le reste on utilise le vocable qasr qui
désigne toutes sortes d’imposantes bâtisses. Tous les monuments cités se
situent à l’intérieur de la muraille byzantine. Aucune demeure, aucun édifice
de culte (chrétien ou païen) n’est signalé. Nous trouvons chez trois auteurs
des xIe et xIIe siècles qui sont el-Bekrī, Edrīsī et l’Anonyme d’al-Iṣibṣār, des
témoins oculaires.
Parmi eux, on citera Le château de la Maalga qui se dressait sur la colline de
Byrsa (la Byrcha d’orose) à l’emplacement de la basilique civile et du palais
des rois vandales et byzantins. Le qasr coumech, dont la forme estropiée cache
le mot latin circus fut, d’après al-Iṣtibsār, démoli vers le début du xIIe siècle
par les Tunisois car il servait de refuge aux brigands des Banū Riāḥ, installés
à Carthage après l’invasion hilalienne du milieu du xIe siècle. Ce témoignage
explique l’état d’effacement total dans lequel se trouve le cirque romain
aujourd’hui (Isṭibsār, 1985, 121-125). Qasr al-Ribāt se trouvait près du port
et portait le nom d’un certain Abû Soulaymān. L’appellation n’est pas sans
rappeler le fort construit par le byzantin Solomon. Le fort arabe a donc hérité
d’une ancienne bâtisse byzantine. Le port a été quant à lui abandonné et ses
activités ont été transférées vers Tunis et surtout vers radès.
Tellement utile à la ville L’emplacement du port devient une grande saline exploitée déjà
de Tunis et à ses environs, au xIIe siècle (el-Bekrī, 1913, 94).
l’antique aqueduc a été
restauré, aménagé et Nous trouvons aussi mention des palais des deux sœurs (al-
entretenu dès le Xe siècle,
ukhtayn). Ils étaient magnifiquement bâtis, contenaient de la
des Fatimides jusqu’à nos
jours. pierre ponce, du marbre en abondance, plusieurs colonnes de 40
coudées et plus (20 mètres), de vastes salles coiffées d’énormes

397
voutes et dallées de mosaïques. Ils étaient aussi alimentés par un aqueduc et
rejetaient les eaux usées directement dans la mer toute proche (el-Bekrī, 1913,
95). Ces indications s’appliquent sans risque d’erreur aux thermes d’Antonin.
Le monument le plus illustre de Carthage est le Melaab (el-Bekrī, 1913, 93),
localisé à l’ouest de la colline de la Maalga, dans une position qui correspond
à l’emplacement de l’amphithéâtre romain d’où, selon les auteurs arabes, de
nombreux matériaux de constructions étaient extraits pour être remployés
ailleurs.
Enfin, une place particulière fut réservée à l’aqueduc de Zaghouan et aux
citernes de la Maalga. Ces citernes étaient connues sous le nom de mawājil
al-Shayaṭīn (citernes des démons ou de Satan) ; el-Bekri les localise non
loin de qasr Coumech (le cirque romain). on trouve dans l’Anonyme d’al-
Isṭibsār(1985, 123-124) une explication à cette l’appellation : « à Carthage
il y a plusieurs citernes, parmi elles les citernes des démons, nommées
ainsi à cause de l’écho qu’elles rendaient. Les gens rivalisaient pour y
entrer. Celui qui ose le faire sait qu’il est courageux et de cœur solide.
J’y suis entré un jour avec mes amis et j’y ai vu un grand spectacle : celui
qui parle dedans entend un énorme écho. Et parmi les étrangetés que j’ai
aperçues : l’eau qui s’y dépose encore ; ce n’est pas celle de la pluie, car
les terrasses sont bien étanches. Il y a 18 citernes communicantes, d’une
longueur d’environ 200 coudées sur une grande largeur. Elles ont environ
7 statures d’eau».
Le nombre des citernes varie selon nos sources. El-Bekrī en recense 7, Edrīsī
en dénombre 24 ; alors que l’auteur d’al-Isṭibṣār en compte 18. L’archéologie
semble lui donner raison, car seulement 15 citernes ont été exhumées. Les
dimensions livrées par al- Isṭibṣār sont aussi plus proches de la réalité. Ses
200 coudées concordent avec les dimensions actuelles équivalentes à 100 m
de long.
A en croire al-Mālikī, l’aqueduc de Zaghouan qui les alimentait était encore
en fonction à l’arrivée des arabes. Hassān l’aurait démoli pour assécher la
cité. Mais le monument forçait l’admiration, raison pour laquelle il fut imité
au xe siècle par les fatimides dans la construction d’un canal reliant la ville
califale de Sabra aux sources des Monts de Chérichira (35 km à l’ouest
de Kairouan). Les descriptions des auteurs arabes de l’aqueduc révèlent
un émerveillement et un sens aigu de l’observation. Al-Maqrīzī (1853, II,
746) le considère comme le monument le plus important de l’Antiquité, plus
important que le phare d’Alexandrie. Nous devons à Edrīsī (1969, 128-
129) qui écrivit au xIIe siècle, une belle description : « L’aqueduc s’étendait
depuis cette source (Aïn Jougar) jusqu’aux citernes sur une distance de
trois étapes, l’eau coulait dans un nombre infini d’arceaux d’une inclinaison
étudiée. Les arches sont construites en pierre ; elles étaient basses et
d’une faible hauteur dans les lieux élevés, mais extrêmement hautes dans
les vallées et dans les plaines. Cet aqueduc est l’un des ouvrages les plus
remarquables qu’il soit possible de voir. de nos jours il est totalement à
sec, l’eau ayant cessé de couler par suite de la dépopulation de Carthage,
et parce que, depuis l’époque de la chute de cette ville jusqu’à ce jour, on
en a continuellement pratiqué des fouilles dans ses débris et jusque sous
les fondements de ses anciens édifices ».

398
Les citernes de La Maalga.

399
En guise de Conclusion
on observe que l’essentiel de la production littéraire arabo-médiévale est
forgé dans une matrice orientale avec objectif presque avoué qui est d’arabiser
et d’islamiser la cité et de lui créer une nouvelle Histoire qui soit conforme
à l’esprit coranique. La vraie Histoire est celle qui observe le monde avec la
lorgnette de la religion islamique. Même si l’on admettait le génie constructeur
des Anciens, on expliquait la ruine des monuments et le déclin de la civilisation
par le châtiment divin qui sanctionne les comportements déviants des terriens.
Ainsi s’explique, toujours par la religion, la transformation de Carthage en une
gigantesque carrière. Le juriste hafside al-Burzulī (2002, 278, m. 1438) nous
a transmis une consultation qui pourrait nous faire comprendre le processus
du déclin de Carthage. on y lit : « Concernant la pierre des villes disparues,
sache que ces constructions sont celles des Rūms… et qu’elles sont devenues
une propriété des Musulmans du fait qu’on ne peut connaître ou espérer

400
connaître leurs propriétaires initiaux. Les ruines possédées sont donc licites.
Il est même permis de les vendre ou d’en faire bénéficier les musulmans et
leurs œuvres… Cette règle s’applique aux pierres de l’aqueduc de Zaghouan,
aux ruines de Carthage ainsi qu’aux villes de l’Ifriqiya antéislamiques ».

Ce genre d’avis a encouragé une pratique populaire immortalisée par Ibn


Khaldoun qui écrivit : «Les habitants de Tunis ont besoin de pierres pour
leurs constructions, et les maçons apprécient celles des arches. Mais lorsqu’on
veut les démolir, on y passe des jours entiers en faisant seulement tomber,
au bout de pénibles efforts, des petits fragments. Pour ce travail les gens se
rassemblent en cérémonie, moi-même j’y ai assisté, maintes fois à ces réunions
dans ma jeunesse. dieu est omniprésent» (Ibn Khaldoun 2002, 709).

C’est cette exploitation massive légalisée qui finira par effacer une grande
partie de la cité d’antan.
401
402
CArTHAGE durANT
LES déBuTS dE L’ISLAM :
L’APPorT dE L’ArCHéoLoGIE
Par fathi Bahri

Après avoir assis sa puissance en Egypte, l’armée musulmane lança une attaque inattendue en
Africa, à Sufetula, en 647. Le but n’était pas de s’emparer de la ville ; ce fut une simple razzia
dont l’objectif s’est avéré être le pillage, le tribut et le butin. Pourtant, l’épisode, visiblement sans
issue immédiat, annonça le début du glas. Près de 50 ans plus tard, Hassen b. al-Nu’man reçut
l’ordre de conquérir définitivement l’Africa ; après un premier échec en 695, il réussit à prendre
Carthage trois années plus tard, en 698. On discute encore des détails de cette prise, de ses retom-
bées sur la ville, sans doute affaiblie depuis de longues années, mais on est très loin du scénario de
-146. Ici, comme dans beaucoup de villes dans le reste de l’Africa, l’archéologie rencontre encore
un hiatus, probablement à cause de notre ignorance de la céramique de cette époque… « Il est tout
a fait concevable que, comme en Syrie ou en Egypte, la coupure politique ne se soit pas traduite
dans la vie quotidienne (Lassère 2015, 741) ». Les modèles byzantins ont certainement continué
à être fabriqués localement tout comme les premières monnaies d’or d’Ifriqiya qui ont utilisé des
légendes latines.
A bien lire les textes du IXe, Xe et XIe siècles, une communauté chrétienne organisée y vivait encore
et à en croire la Vita Karoli magni d’Eginhard (27), le roi Charlemagne (768-814) envoyait
sans cesse de l’argent aux chrétiens qu’il savait dans la misère et qui se trouvaient « au-delà des
mers, en Syrie, en égypte, en Afrique, à Jérusalem, à Alexandrie, à Carthage… ». En
1076, un prêtre nommé Cyriacus y est signalé. Cette situation dura sans doute jusqu’à l’instau-
ration, vers la fin du XIe siècle, de l’émirat hilalien des Banu Ziyad, probablement dans la partie
encore occupée de Carthage et appelée La Muallaga (la suspendue) », qu’il convient de localiser
non loin des célèbres citernes de la Maalga (sa).

403
L ’histoire de la métropole de l’Afrique antique au lendemain de la conquête
arabe au VIIe siècle est mal connue en raison de l’insuffisance de la docu-
mentation historique et archéologique. A cela s’ajoute notre méconnaissance de
la culture matérielle couvrant la phase de transition, qui va du VIIe au Ixe siècle,
dans le passage de l’Afrique latino-chrétienne à l’Ifriqiya arabo-musulmane.
que savons-nous au juste de Carthage islamique ? Il fallut attendre le milieu
du IVe/xe siècle pour voir la première description de la région de Carthage,
œuvre du géographe oriental Ibn Hawqal. La période allant de la deuxième
moitié du xIe siècle jusqu’au xIVe siècle semble, à priori, la mieux connue
grâce aux témoignages livresques et aux attestations archéologiques. En re-
vanche, nous relevons à ce jour une lacune dans la documentation portant sur
les VIIIe/Ixe et la première moitié du xe siècle.
Il serait assez simpliste et fantaisiste d’interpréter cette situation par un aban-
don de la cité de Carthage. Située dans une riche région agricole, ouverte
sur la mer par ses installations portuaires, reliée à l’intérieur du pays par un
réseau routier dense, bordée par un chapelet de villages et de hameaux, sans
omettre pour autant son rôle et son poids dans l’histoire de la civilisation hu-
maine, la métropole de l’antiquité africaine aurait été, malgré tout, délaissée
et condamnée par la nouvelle autorité arabe installée à Kairouan. un tel scé-
nario découlerait d’une terrible catastrophe qu’aurait vécue Carthage suite à
l’arrivée des armées arabes ; laquelle catastrophe serait, à en juger par ses in-
cidences, aussi désastreuse que la conquête romaine de -146. Il nous incombe
d’expliquer le silence des sources qui ne peut être invoqué comme argument
d’analyse en vue de conclusions historiques.
durant les premiers siècles de l’islam, Tunis est mentionnée surtout dans
les chroniques en rapport avec des événements politiques et militaires qui
avaient secoué la région, notamment à l’occasion des séditions militaires. En
fait, les annales ne retenaient que les faits politiques saillants vécus par Tunis,
résidence du préfet de la région et ville de garnison sous les califats omeyyade
et abbasside, ce qui en fit une sérieuse concurrente de Kairouan. d’ailleurs,
Tunis la ville frondeuse du IIIe/Ixe siècle, en étant le foyer des révoltes et des
mouvements sociaux, ne fut-elle pas le siège du gouvernement des derniers
émirs aghlabides? Effectivement, Tunis avait fini par supplanter Carthage en
tant que chef-lieu régional à partir du VIIIe siècle et en tant que métropole à
partir du xIIIe siècle par suite de l’invasion almohade. Par conséquent, il de-
vient compréhensible que Carthage, sur le déclin déjà bien avant les conquêtes
arabes et déchue de tout rôle politique ou militaire durant l’islam classique,
n’ait plus servi de théâtre aux événements susceptibles de retenir l’attention
des chroniques en particulier. C’est ainsi qu’il convient d’expliquer l’absence,
dans la littérature historique ifriqiyenne, d’informations se rapportant à Car-
thage entre le VIIIe et le xe siècle.
Il parait opportun de répartir les sources relatives à la chute de Carthage sous
la domination arabe en deux ensembles selon la chronologie et le contenu. En
effet, nous observons que les récits les plus anciens remontant à des auteurs
du IIIe/Ixe siècle, Khalifa b. Khayyat et Ibn ‘Abd al-Hakam en l’occurrence,
s’avèrent peu prolixes en accordant tout l’intérêt à la résistance d’al-Kahina
et en dépeignant une cité désertée par les autorités byzantines où les armées
arabes sous la conduite de Hassen b. al-Nu’man se trouvèrent en face d’une
population affaiblie et démunie. En revanche, à partir de la deuxième moi-

404
tié du Ve/xIe siècle, biographes (al-Maliki, m. après 464/1072 Tunis qui connaîtra un destin
et Ibn Nadji, m. 837/1433) et chroniqueurs (Ibn al-Athir, m. diamétralement opposé à celui
de Carthage à partir de l’époque
630/1233 ; Ibn ‘Idhari, m. après 712/1312-13 ; al-Nuwayri, m. musulmane, présente l’avantage
732/1332 et Ibn Khaldun, m. 808/1406) s’évertuèrent à rappor- de la proximité géographique et
ter des détails édifiants et minutieux sur la chute et la destruc- de la contemporanéité historique
tion de Carthage. des témoignages qui semblent remonter à un qui nous fournira, sans aucun
récit unique, emprunté et puisé dans un même fond plus ou doute, les éléments d’une meil-
leure appréciation du sort et de
moins enrichi et gratifié de développements qui amplifient la té-
la fortune de Carthage.
nacité de la résistance chrétienne, glorifiant par ricochet l’œuvre
du vainqueur. un canevas qui reflète beaucoup plus des préoc-
cupations de l’époque des auteurs que celles de la phase de la
conquête arabe. faisant suite au désastre des invasions hilaliennes au milieu
du Ve/xIe siècle, le Maghreb en général et l’Ifriqiya en particulier devinrent
objets des convoitises et des conquêtes chrétiennes, alors qu’ils étaient aupa-
ravant bases de razzias et d’opérations militaires contre l’occident chrétien.
un changement, sinon un bouleversement, qui se révèle à travers les orienta-
tions dans la réécriture de l’histoire du Maghreb.

405
Coupe aux
tresses
Carthage
Musée de
Carthage
XIe-XIIe siècle.

A en croire la riche et prolixe tradition remontant à al-Maliki, Carthage au-


rait connu deux campagnes militaires : une première en 69/688-89 à l’entame
de la nomination de Hassen b. al-Nu’man (riyadh al-Nufus, I, p.48-49).
Arrivé en Ifriqiya, il organisa son camp à Kairouan puis se mit en marche
à la tête de ses troupes contre le centre de l’autorité byzantine, Carthage
qu’il fit assiéger. défaits dans l’affrontement, les Byzantins se replièrent sur
Carthage et décidèrent de fuir vers la Sicile et l’Espagne. Hassen prit de
vive force la ville en 698, fit du butin, convoqua les habitants de la région et
leur ordonna de détruire la cité et de couper la canalisation de ravitaillement
en eau. quant à la seconde campagne, elle se situe après 84/703-04, faisant
suite à la victoire sur al-Kahina (riyadh al-Nufus, I, p.57-56). Hassen b.
al-Nu’man partit de Kairouan et se dirigea vers Carthage ; il s’installa avec
ses troupes dans les environs de l’arsenal à proximité de Tunis. Les Byzan-
tins l’attaquèrent, vaincus, ils se réfugièrent à Carthage d’où une délégation
fut dépêchée auprès de Hassen afin de conclure un traité. de retour dans

406
la cité, ils s’embarquèrent vers la Sicile et l’Espagne.
Bouteille au blason Voyant la cité abandonnée, Hassen la fit détruire,
Carthage l’incendia et fit édifier un oratoire. Le scénario ainsi
Musée de Carthage élaboré par al-Maliki brossant le tableau d’une fin
XIe-XIIe siècle.
tragique et apocalyptique de l’antique métropole de
l’Afrique avec son lot de destructions, d’incendies,
de pillage, de butin et de captifs, renferme des
contradictions inhérentes au récit, dans la me-
sure où la conclusion d’un traité de capitula-
tion entre les belligérants ne pourrait être
couronnée de dévastations. Egalement,
l’œuvre d’anéantissement de la cité an-
tique imputée à Hassen b. al-Nu’man
est en flagrante contradiction avec
l’image unanimement colportée par
les sources du pragmatique et habile
organisateur de l’administration de
la province et ce à travers, entre
autres, le statut accordé aux Chré-
tiens et aux Berbères, et le sort réser-
vé aux fils d’al-Kahina, son adversaire
la plus acharnée. Enfin, et c’est peut-être
le plus important, les affirmations d’al-Ma-
liki et de ses successeurs, quoique maladroi-
tement atténuées par Ibn al-Athir (al-Kamil,
Beyrouth, 1979, IV, p.369), se rapportant à la des-
truction de Carthage, ne se trouvent aucunement corroborées, par l’archéo-
logie.
La première description de Carthage et de sa région à l’époque musulmane
revient à Ibn Hawqal au milieu du xe siècle, qui relève sa prospérité et le
flux de ses échanges avec Kairouan. L’auteur de La configuration de la terre
énumère « l’abondance de ses fruits et leur qualité, l’excellence de ses arbres Tasse à une
fruitiers, la salubrité du climat et la gamme variée des produits agricoles, par- anse
Carthage
mi lesquels on énumère le coton, exporté vers Kairouan avec un gain ap- Musée de
préciable, ainsi que le chanvre, le carvi, le carthame, le miel, le beurre, les Carthage
céréales, l’huile d’olive et une grande quantité d’un bétail qui lui est propre XIe-XIIe siècle.
». La région de Carthage se révèle riche et dynamique avec
des cultures à grand rayon commercial : des produits
manufacturés (le coton, le chanvre et le carthame),
des épices (le carvi) et des produits agricoles
(céréales, huile, bétail, beurre et miel). A
ce témoignage, nous pouvons ajouter un
autre témoignage du IVe/xe siècle proba-
blement, celui d’Abū Ubayd al-Bakrī repre-
nant le géographe kairouannais al-Warrāq. On
lit dans Les itinéraires et les royaumes une descrip-
tion quasi-analogue à celle d’Ibn Hawqal : « les
ruines de Carthage aujourd’hui sont des villages
situés sur une hauteur, riches et prospères, peuplés
et cultivés ; les espèces de fruits sont de si bonnes
qualités qu’il nous est difficile de voir de meilleures » ; il

407
cite aussi parmi les mouillages de la façade maritime de l’Īfrīqiyya, celui de
Carthage (Kitab al-Masalik, II, p.703 et 758). Au IVe/xe siècle, la région
de Carthage semble disposer d’atouts majeurs pour assumer un rôle de
premier plan sous les Fātimides et les Zirides. Une situation grande-
ment confortée pour un territoire ayant échappé aux troubles de
la révolte d’Abu Yazid. d’ailleurs, ces facteurs pourraient
expliquer en partie, l’installation de la
fraction des Banū Ziyād,
appartenant aux tribus
riyah, sur ses hauteurs
entre la deuxième moi-
tié du xIe siècle et la pre-
mière moitié du xIIe siècle.
durant la période post-ziride et à la suite des in-
Lampe à
vasions hilaliennes au milieu du Ve/xIe siècle, avec
huile à deux l’éclatement du pouvoir central et son fractionnement, on
becs assiste à l’émergence d’un émirat local à Carthage, celui des Banu Ziyad,
Carthage fraction des tribus riyah, par opposition à l’autorité régionale des Banu Khu-
Musée de rasan à Tunis. on connaît très peu de choses sur cet émirat que al-Idrisi est le
Carthage
XIe siècle
seul auteur à mentionner à Carthage qui fut entourée d’une enceinte en pisé
(Nuzhat al-Mushtaq, texte traduit par Hadj Sadok, Paris, 1983, p.149). Cet
émirat disparut sous les attaques des conquérants Almohades en 555/1160.
La littérature historique est peu prolixe sur la période allant du xIIe au xVe
siècle, alors que nous disposons d’une riche collection de céramique publiée
par J. ferron et M. Pinard et étudiée par G. Vitelli (Islamic Carthage, Tunis,
1981).
La question à résoudre intéresse les attestations archéologiques couvrant les
IIe-IIIe et IVe/VIIIe-Ixe et xe siècles. Pour le VIIIe siècle, les fouilles cana-
diennes dirigées par P. Senay ont permis la découverte d’un secteur aménagé
après 759 comme en atteste la pièce de monnaie (fals de l’an 142 h.) prove-
nant d’une couche scellée ; aussi de la céramique commune (Cahier des études
anciennes, 2000 et Antiquité Tardive, x, 2002). L’absence de la céramique à gla-
çure est déjà un bon indice local et régional et un jalon pour une meilleure Lampe à huile
connaissance de la céramique en Ifriqiya au IIe/VIIIe siècle, période dont la Carthage
culture matérielle est inconnue jusqu’à nos jours, faute de fouilles stratigra- Musée de Car-
phiques sur les sites ayant connu une occupation durant le IIe/VIIIe siècle. La thage
seule certitude dont on dispose concerne un aménagement effectué après 759, XIIIe siècle.
bien avant l’apparition de la céramique à glaçure en Ifriqiya.
une situation qui est loin d’être singulière puisque nous
savons qu’à al-fustat la céramique à glaçure apparaît
après 750, que r.-P. Gayraud situe plus précisément au
Ixe siècle (La céramique médiévale en Méditerranée, 1997). Il
semble donc que la diffusion de la céramique à glaçure
ait eu lieu en Egypte et en Ifriqiya au Ixe siècle. Pour ce qui
est de la céramique commune, deux observations méritent
d’être notées à propos de l’identification et de la chrono-
logie. La plupart des fragments recueillis ont été attri-
bués aux formes de la typologie de Hayes du VIIe siècle
; pour d’autres, on s’était limité à les qualifier de « forme
tardive » sans aucune indication chronologique. de ce fait, il

408
Lampe à huile
Carthage
Musée de
Carthage
XIIe-XIIIe siècle.

409
serait important de reprendre l’étude de ce lot en le comparant à la céramique
du VIIe siècle et à celles découvertes à Kairouan, à Henchir el-faouar et à
raqqada. Il serait alors possible de cerner les spécificités morphologiques de
la céramique commune du IIe/VIIIe siècle.
Les fouilles canadiennes ont permis aussi la découverte d’un espace compre-
nant un édifice à plan basilical, un édifice à bassin et une mosaïque aux oi-
seaux, dont les découvreurs ne parvinrent pas à identifier les fonctions. Les
données archéologiques à Carthage relevant de la deuxième moitié du VIIIe
siècle semblent présenter certaines similitudes avec Henchir el-faouar où
nous relevons une modeste salle de prière ne comportant pas de mihrab, au-
près de laquelle se trouve une salle d’ablution (A. Mahjoubi, Tunis, 1978).
Le second point à éclaircir sur le site de Carthage concerne l’absence de la
céramique couvrant l’islam classique, et plus précisément la période allant
du IIIe/Ixe siècle jusqu’au milieu du Ve/xIe siècle. La céramique musulmane
de la période citée, et particulièrement les formes ouvertes de la céramique
à glaçure est dominée par une forme caractéristique : les grands plats à base
annulaire et à paroi à carène. une forme qui semble jusque-là introuvable à
Carthage. une absence énigmatique et intrigante. Il est peu probable que la
riche et prospère région commerçante de Carthage qui faisait des échanges
avec Kairouan au IVe/xe siècle, comme le rapporte le géographe Ibn Hawqal,
n’importait pas la céramique des centres producteurs et diffuseurs que furent
raqqada, Mahdiyya et Sabra. Bien sûr on pourrait penser et supposer que la
région de Carthage était productrice de céramique aux Ixe-xe siècles, ou bien
qu’elle se situerait à proximité d’un grand centre producteur. évidemment on
pourrait évoquer les indications convergentes d’Ibn Hạwqal (Surat al-Ardh,
p.73) et d’al-Bakri (Kitab al-Masalik, II, p.698) concernant les particularités
de la céramique produite à Tunis. or, il faut préciser que la céramique publiée
ne provient pas d’un contexte stratigraphique ; celle-ci fut découverte par le
Père delattre entre les années 1915-1920 dans des silos creusés dans les nefs
de la basilique Sainte-Monique ; de ce fait elle provient d’un périmètre res-
treint et précis du site, celui qui fut sûrement occupé durant l’émirat des Banu
Ziyad jusqu’au début de l’époque hafside, à savoir de la deuxième moitié du
xIe au xIIIe siècle. Il est fort possible que les recherches archéologiques fu-
tures à Carthage permettent la découverte de la céramique des Ixe-xe siècles.
En conclusion, nous retenons un constat historique se rapportant aux pre-
miers indices archéologiques d’une grande importance pour ce qui est de la
transition, de ce passage de la cité antique à la ville sous l’autorité musulmane.
Et un constat méthodologique, dans la mesure où le matériel archéologique
découvert, publié et étudié, ne permet de dater réellement qu’une période
musulmane et une occupation spatiale limitée du site et qu’il serait fantaisiste
d’en tirer des conclusions générales et définitives pour un site incomplètement
fouillé.

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CoNCLuSIoN GéNérALE
Par samir aounallah

r aconter Carthage dès sa fondation, en -814, jusqu’à son abandon, au


xIIIe siècle ! Tel est l’objectif voulu de ce livre qui, de plus, ambitionne de
s’adresser à tous les publics amoureux ou curieux du patrimoine historique de
Tunisie. Pour la majorité d’entre eux, Carthage est presque systématiquement
associée à ces personnages emblématiques que sont, au premier rang, Elyssa
et Hannibal, mais d’autres aussi comme Hamilcar Barca, Magon ou Hannon.
Tous ensemble, ils renvoient l’image de Carthage punique, capitale de la
Méditerranée, maîtresse d’un vaste empire et éternelle rivale de rome.
Il est possible que, très tôt, Tyr ait tenté d’étendre son pouvoir sur toute la
Méditerranée en créant des colonies un peu partout, en Sicile, en Afrique,
en Espagne. Mais une seule de ces colonies a réussi à émerger du lot réussis-
sant rapidement à supplanter cette colonie mère : Carthage d’Afrique a réussi
rapidement à la supplanter, devenant une mégapole que les Grecs et les ro-
mains ont à la fois admirée et haïe, crainte et méprisée.
Comment juger de son histoire, de sa première gloire et de son infortune, de
sa renaissance et enfin de son abandon ?
La première gloire de Carthage, c’est d’abord l’extension de son empire bien
au-delà de celui dont elle avait hérité de Tyr : non seulement en Méditerra-
née avec la Sardaigne, Malte, et des établissements en Libye, et surtout avec
la constitution d’un large domaine en Afrique, mais aussi par des explora-
tions ambitieuses dont le périple d’Hannon a conservé le souvenir. C’est aussi
sa capacité à résister au cours des siècles à la pression des Grecs, puis des
romains, et souvent à les vaincre. Son infortune, c’est, en -146, son anéan-
tissement. Après un long siège de trois ans, les soldats de Scipion émilien
menèrent pendant six jours et six nuits un combat de rues acharné pour at-
teindre le sommet de la colline de Byrsa où s’étaient retranchés les derniers
survivants. Les historiens de l’Antiquité n’ont jamais transmis de récits d’évé-
nements aussi cruels et sauvages que ce sac de Carthage en -146. Les histo-
riens modernes discutent encore des véritables raisons de cette élimination
physique qui, pourtant, privait rome du riche héritage qu’elle aurait acquis si
elle avait fait de Carthage une colonie.
C’est donc aussi cette Carthage romaine qu’il fallait révéler à des lecteurs
généralement plus familiers avec la légende d’Elyssa et les hauts faits d’Han-
nibal. Le paysage archéologique aujourd’hui est en effet dominé par une Car-

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thage autre que celle que nous avons eu coutume de lire dans nos manuels
scolaires, celle que rome a reconstruit sur « les vestiges de la grande Car-
thage », la métropole punique, comme l’a écrit justement Pline l’Ancien.
dès sa renaissance, en -44, la ville était destinée à gouverner l’Afrique pro-
consulaire. Capitale de la province, lieu de résidence du gouverneur et des
principales administrations provinciales, Carthage fut tout au long des
époques romaine, vandale et byzantine un grand carrefour méditerranéen,
où étaient réunies toutes les commodités nécessaires à une « vie vivable » (vita
vitalis), avec l’ampleur des espaces nécessaires à la vie politique et administra-
tive, aux échanges et au commerce, à l’enseignement et à la culture, au sport
et à l’hygiène. Elle fut, selon Aurelius Victor, l’ornement du monde (terrarum
decus), une véritable rome en Afrique (in Africano orbe quasi Romam), nous dit
Salvien. C’est un fait constaté chez tous ceux qui ont décrit Carthage : jadis,
rivale de rome par la force et par les armes, elle l’est encore au Ve et VIe
siècles par le prestige et la magnificence.
Certains monuments, comme les thermes d’Antonin, l’amphithéâtre, le cirque,
ont des dimensions « mondiales » pour l’Antiquité, aux proportions voisines
de celles de leurs homologues de rome et des autres grandes villes de l’Em-
pire, avant tout Alexandrie et Constantinople, avec lesquelles Carthage a tou-
jours rivalisé de splendeur. Les Carthaginois avaient une passion pour les jeux
de l’amphithéâtre et du cirque ; elle était encore grande au début du Ve siècle,
époque ou Saint Augustin se lamentait de ce que ces Carthaginois préféraient
les spectacles au culte divin, impuissant, comme l’avaient été avant lui des
apologistes chrétiens qui l’avaient précédé, à endiguer ce fol amour des jeux.
Pendant environ quinze siècles, de la fin du VIIIe avant J.-C. à la fin du VIIe
siècle, Carthage a marqué l’histoire de l’Afrique, de rome et du monde mé-
diterranéen. Les historiens et les géographes arabes n’ont pas manqué d’ex-
primer leur admiration devant la majesté et la somptuosité de ses monuments
pourtant dépecés à partir de l’achèvement de la conquête, en 698. depuis son
classement sur la liste des biens culturels mondiaux en 1979, les gardiens du
patrimoine, tunisiens et étrangers, se sont attachés avec succès, mais non sans
difficultés, à en protéger les vestiges contre les abus et les violations, et à faire
du site et des ruines de Carthage une des curiosités les plus attrayantes de la
Méditerranée.

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ISBN : 978-9938-940-23-7
Janvier 2018

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