Editions l'Atelier
Rôles, travaux et métiers de femmes dans une ville industrielle: Saint-Étienne, 1900-1950
Author(s): Jean-Paul Burdy, Mathilde Dubesset and Michelle Zancarini-Fournel
Source: Le Mouvement social, No. 140, Métiers de Femmes (Jul. - Sep., 1987), pp. 27-53
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Accessed: 08-05-2016 22:33 UTC
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Roles, travaux et metiers de femmes
dans une ville industrielle :
.
Saint-Etienne, 1900-1950
par Jean-Paul BURDY,
Mathilde DUBESSET,
Michelle ZANCARINI-FOURNEL *
<< Une ville de charbonniers et de forgerons >>; << l'antre
conjoint des Cyclopes et de Vulcain )>; <( une coketown repulsive >> a la
I)ickens... Chez Stendhal comme chez Michelet, chez Flora Tristan
comme chez Severine, l'image de Saint-lttienne s'organise autour du
charbon et de l'acier, autour d'espaces du travail viril qui ne laissent
gubre de place aux femmes. Et l'on oublie souvent que cette ville de la
Premibre rEvolution industrielle est aussi, des la fin du XVIIIe siecle, un
grand centre textile, spEcialise dans le tissage du ruban de soie, ou les
femmes sont tres nombreuses. Nous nous proposons ici, a travers ces
industries parfois antagonistes (en particulier la mine et la soie, qui ren-
voient d'ailleurs au partage traditionnel entre le masculin et le feminin),
d'analyser realites et representations du travail industriel des femmes
dans la premiere moitie de ce siecle: en soulignant, d travers trois
espaces-temps, le decalage constant entre les roles assignes aux femmes
dans les discours, et les pratiques dans le quartier, la famille, l'atelier
et l'usine; en montrant aussi la difficulte d'approcher une definition de
<< metiers feminins >> qui seraient caracterises par un apprentissage, un
savoir technique, et une qualification reconnue.
En l'absence de donnees statistiques fiables a l'echelle de la ville,
l'etude monographique d'un quartier ouvrier representatif a permis de
degager le s tendances s tructurelle s du travail de s femme s dans la pre-
miere moitie du siecle (1). Dans le quartier du Soleil, quartier de
mineurs, de metallurgistes et de cheminots (2), l'activite des femmes va
croissant de 1901 a 1946, en valeur absolue et en valeur relative, dans la
population feminine et dans la populatlon active totale:
* Professeurs d'histoire a Saint-lttienne, collaborateurs du Centre Pierre Leon, Universite
Lumiere-Lyon II.
(I) J.-P. BURDY, Le Soleil noir. Fonnation sociale et memoire ouvriere dans un quartier de
Saint-ttienne fl&4al940), these pour le Doctorat, 3 vol. dactyl., Universite Lyon II, 1986.
Entre 1900 et 1940, le Soleil represente un peu moins de 5 % de la population stephanoise
(147 OOOh en 1906, 170 000 vers 1930).
(2) Mineurs: 41,4 % des actifs en 1906, et 26,7 % en 1936. Metallurgistes: 15,1 % et
24,2 %. Cheminots: 8 % et 10,2 %.
Le Mouvement social, n° 140, juillet-septembre 1987, i) Les Sditions ouvrieres, Paris
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28 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
LQ travail des femmes
dans le quartier du Soleil (1906-1946)
Annee du Femmes Actives % de F. % de F. Ouvrieres
recensement au Soleil actives dans la
quinquennal pop. Nombre % des
active actives
1906 3 263 337 10,3 14,5 262 77,8
1921 3 679 522 14,1 15,2 323 61J8
1936 4 570 728 15,9 22 471 64,5
1946 3 590 887 24,7 26,3 598 67J4
Les trois quarts des actives jusqu'a la Premiere Guerre, les deux
tiers ensuite, sont ouvrieres. La ventilation sectorielle des emplois, pre-
sentee en annexe, permet de souligner le poids des secteurs traditionnel-
lement feminins: la passementerie tissage des rubans de soie et le
textile emploient 80 % des ouvrieres et les deux tiers des actives au
debut du siecle; 74 % des ouvrieres et la moitie des actives a la veille
de la Deuxieme Guerre. Ces chiffres sont des minimums, le sous-enre-
gistrement de l'activite des femmes dans la confection a fason, a domi-
cile ou dans de petits ateliers, etant bien connu. La remarque vaut aussi
pour les femmes travaillant a l'entretien du linge: blanchisseuses et
repasseuses surtout. Peu nombreuses, avant la Grande Guerre, parmi
les autres ouvrieres d'industrie, les femmes travaillant dans la metal-
lurgie sont en nombre croissant ensuite. Elles entrent massivement
comme munitionnettes dans les usines d'armement, et connaissent sou-
vent des << retours a la maison >> difficiles des la fin de 1918. Mais, au
milieu des annees 1920, on retrouve des groupes assez consequents
d'usineuses dans la nebuleuse metallurgique stephanoise, dans les ate-
liers de l'arme, du cycle ou de la petite metallurgie (mecanique, pieces
detachees). C'est a la veille de la Premiere Guerre, plus tardivement a
Saint-lttienne que dans d'autres villes fransaises, qu'apparaissent les
employees de commerce, ou des bureaux et administrations: au Soleil,
une active sur 20 au debut du siecle, une sur 10 en 1911, une sur 5 dans
les annees 1930. Par leur participation accrue a la metallurgie et a un
secteur tertiaire encore modeste-et a bien des egards etroitement lie
a la classe ouvriere , les femmes s'inscrivent nettement dans les muta-
tions socioprofessionnelles de l'espace economique stephanois de la
periode etudiee (3).
Quelle que soit l'echelle retenue, les temps du travail feminin ne
peuvent etre analyses de la meme maniere que ceux des hommes, dont
(3) Declin de la passementerie a partir de la crise de 1922-1923, de la mine a partir de
1927; croissance du cycle dans les annees 1920, de l'arme apres 1936, et des activites non
industrielles.
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ROLES, TRAVAUX ET MATIERS DE FEMMES 29
l'activite professionnelle est caracterisee, sauf exception, par la conti-
nuite entre la premiere embauche et la mise a la retraite. Au contraire,
le temps du travail des femmes est caracterise par la discontinuite:
principalement liee aux etapes du cycle de vie, elle rend delicate la
constitution des biographies professionnelles feminines. Le statut matri-
monial est l'une des variables les plus faciles a distinguer quant a ses
incidences sur les taux et les secteurs d'activite. Au Soleil, par exemple,
plus de la moitie des actives sont des jeunes filles ou des jeunes femmes
non mariees. Les tranches d'age quinze-vingt-quatre ans fournissent
ainsi plus des deux tiers des ouvrieres de la soierie et du textile, que ce
soit dans les petits ateliers familiaux ou dans les usines de tissage. La
part des femmes chefs de menage dansg la population active augmente
legerement entre 1900 et 1950. Au XIXe comme au xxe siecle, la presque
totalite des femmes celibataires travaillent. Pour les veuves, toujours
nombreuses dans les quartiers de mineurs, une des solutions les plus
couramment adoptees jusqu'a la fin des annees 1920 est de prendre des
pensionnaires, en louant quelques lits a la main-d'ceuvre saisonniere des
mines, regionale jusqu'en 1914, etrangere ensuite. Le pourcentage
d'ouvrieres est relativement faible chez les chefs de menage, meme si
nombre de celibataires manient l'aiguille, ou travaillent dans la passe-
menterie. Commer,cantes, les chefs de menage continuent souvent une
activite commencee avant le veuvage. Mais elles sont de plus en plus
souvent, au xxesiecle, << demoiselles >) des bureaux et magasins dans
l'administration, les banques, le commerce ou certaines entreprises
comme la Manufacture Francaise d'Armes et de Cycles (Manufrance).
Enfin, environ une femme mariee sur 5 declare exercer une profession
dans les recensements de la premiere moitie du siecle: apres le
mariage, et plus encore apres la naissance du premier enfant, seule une
minorite de femmes mariees travaillent, comme ouvrieres (deux tiers
des actives), commercJantes ou employees.
Il faut, bien evidemment, relativiser la fiabilite de ces donnees chif-
frees, qui ne peuvent etre qu'un cadre indicatif general. Les principales
sources ecrites classiquement utilisees en histoire sociale, et en particu-
lier pour l'histoire des femmes, sont largement tributaires des presup-
poses ideologiques et sociaux qui ont preside a leur elaboration (4).
Ainsi, dans les listes nominatives des recensements quinquennaux(5),
les colonnes << profession >> ou << activite >> sont, pour les femmes, trop
souvent occupees par des guillemets ou un << id(em) >> paradoxal. Quand
il existe deux colonnes distinctes pour le << rapport au chef de famille >>
et pour la << profession >>, il est frequent que la mention manuscrite de
la premiere colonne (<< son epouse >>, << sa femme >>, << veuve >>, etc.)
empiete largement sur la seconde: debordement qui traduit surtout, de
la part de l'Etat recenseur et de ses scribes, la conception d'un travail
feminin comme appendice quasi negligeable du statut social de la
femme fille, epouse, veuve, mere par rapport a l'homme, investi,
par le Code civil et les pratiques sociales, du statut de chef de
(4) Cf. J.W. SCOTT, a Statistical Representations of Work: The Politics of the Chamber of
Commerce Statistique de l'industrie d Paris, 1847-1848 , in S.L. KAPLAN et C.J. KOEPP (eds.),
Work in France, Ithaca, Cornell University Press, 1986, p. 335-363.
(5) Recensements qui sont la base statistique de L. TILLY et J.W. SCOTT pour le travail
des femmes a Roubaix et Anzin: Women, Work and Family, New York, Holt, 1978.
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30 J-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
famille (6). Ce non-enregistrement du travail feminin a pu etre verifie a
Saint-lttienne par le croisement des indications des listes nominatives et
des vies de travail reconstituees a partir des sources orales et de
sources ecrites variees (archives fiscales, notariales, dlentreprises;
listes electorales de 1946). Dans l'etat civil, les actes de mariage indi-
quent parfois la profession de l'epouse: indication sujette a cautionJ car
l'activite declaree est celle de la jeune fille, ce qui ne prejuge en riexl de
la continuation de l'activite apres le mariage. De meme, l 'absence d 'indi-
cation dans l'acte renvoie souvent a la non-declaration, a la non-prise en
compte de certaines formes du travail feminin (travaux de l'aiguille a
domicile, par exemple), voire a leur occultation volontaire par les
femmes elles-memes. D'autre part, les statistiques elaborees a partir de
ces sources presentent des coupes chronologiques dans les taux
d'activite: outil statistique adapte a une main-d'ceuvre masculine tra-
vaillant de fason continue, mais qui ne permet pas d'apprecier lJevolu-
tion longitudinale des flux d'entree et de sortie qui caracterisent le tra-
vail des femmes. Pour celui-ci, << activite )> et << inactivite >> apparaissent
comme des categories statistiques inadaptees.
Le recours a l'enquete orale exige egalement une grande prudence
methodologique. Dans tous les discours recueillis, masculins et
feminins (7), la negation de la realite du travail feminin est un leitmotiv
erigeant en principe l'ancrage de l'existence des femmes dans le < mode
de production domestique >>, qui transcende la diversite des generations
et des situations vecues: << Autrefois, les femmes ne travaillaient pas et
elevaient leur famille >>, dit ainsi Mme Carrot, nee en 1896, epouse de
metallurgiste, un enfant, ouvriere en usine de 1910 a 1927J ouvriere a
domicile et employee a mi-temps de 1928 a 1932, epiciere de 1932 a
1947, ouvriere a domicile de 1947 a 1951, cuisiniere de cantine de 1951
a 1971... Affirmation initiale peremptoire, dont les exemples pourraient
etre multiplies, et qui confirme que << la valorisation abusive, mais signi-
fiante, du travail productif au xxxesiecle o a erige en seules
<< travailleuses >> les salariees ayant eu des carrieres professionnelles
relativement continues (8). Et, au vrai, le terme de << travail )> ne paralt
souvent stappliquer qu'aux activites masculines: travail productif con-
tinu, salarie, en atelier ou au puits. Les sources orales permettent nean-
moins de souligner combien le rapport des sexes est un element structu-
rant constant de la realite et des images du travail des femmes.
(6) Une note introductive pour l'organisation du recensement de 1891, ou la population
etait classFe par professions, rappelle que z la femme, lors mame qu'elle aiderait son mari
dans sa profession, devra Etre classee a la famille, a moins qu'elle ntait elle-meme une pro-
fession distincte t (Arch. D^p. Loire, 54M8, 1891). HygiEniste stEphanois, le Dr ;LEURY
applique ce principe aux mEtiers comme la passementerie, dans ses tableaux statistiques
entre 1881 et 1914.
(7) Entre 1982 et 1986, une cinquantaine d'entretiens au Soleil aupres d'ouvrier(eRs ne(e)s
avec le sibcle; une vingtaine aupres de passementier(e)s dans l'agglomEration stephanoise.
Dans les deux groupes, les femmes sont nettement majoritaires. Tous les patronymes cites
ici sont fictifs.
(8) M. PERROT, z De la nourrice a l'employee )>, Le Mouvement social, octobre-decembre
1978, p.3.
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RbLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 31
Roles et travaux
dans le quartier:
menageres et ouvrieres
Travailler apres le mariage,
ou * faire la cheminote >> ?
Au Soleil, le mecanicien du chemin de fer apparait
comme la figure emblematique et quasi mythique de l'aristocratie
ouvriere. Ouvrier a statut, << privilegie >>, figure virile parce que domi-
nant de grosses machines et parce qu'investi de lourdes responsabilites
- il est, pour cela, compare au machiniste des mines , il eclipse com-
pletement le reste du personnel ouvrier du chemin de fer. De fac,on
remarquable, la << femme du cheminot >> apparait, du cote des femmes,
comme un << type social >> aussi particulier que le mecanicien dans les
recits masculins: les cheminotes << etaient plus fieres >>: << elles ne tra-
vaillaient pas >>. A la difference des arguments expliquant le non-travail
des femmes de mineurs ou de metallurgistes par le refus du mari, ou
par les exigences des soins du menage, seuls le statut et le salaire du
mecanicien sont pris en consideration pour expliquer le non-travail des
cheminotes. A plusieurs reprises est utilisee l'expression << faire la
cheminote >>, c'est-a-dire ne pas travailler, et profiter des avantages lies
au metier du mari: salaire consequent qui rend inutile le travail de
l'epouse; logement en cite PLM, qui permet d'avoir << un vrai
interieur >>, etc. Statut qui autorise aussi, par exemple, a faire laver sa
lessive, au lieu d'aller la laver soi-meme a la buanderie: petit fait, mais
qui est trop souvent rapporte pour n'etre pas un signe social. Ainsi,
apres son mariage avec un mecanicien << grandes roues >>, en 1930,
madame Faure, sage-femme, fille de sage-femme - donc exercJant un
vrai metier , se voit-elle conseiller d'arreter de travailler: << Faites
donc la cheminote ! >>
Implicitement critiquees parce que << fieres >>, les cheminotes n'exis-
tent socialement que par rapport a leur mari. Au-dela des cliches et des
images, il nous semble que la << femme du mecanicien >> est un peu le
paradigme de la femme ouvriere... petite bourgeoise: le salaire du mari
evitant d'avoir a resoudre l'epineuse question du << salaire feminin
d'appoint >>, et procurant une aisance enviable par rapport aux normes
ouvrieres les mieux partagees. Appreciation qui a alors pu eriger la
femme du mecanicien en modele de la reussite sociale ouvriere, ne tra-
vaillant pas grace au metier de son mari.
Le travail feminin avant le mariage est une norme sociale, et une
realite statistique. C'est apres le mariage que le travail devient un
enjeu. La question n'est jamais formulee de maniere theorique: l'arret
ou la poursuite de l'activite sont le resultat de multiples contraintes
s'exercant de facon contradictoire, en particulier en fonction de la
structure demographique et economique du menage. Mais la taille du
menage le nombre d'enfants ne nous paral^t pas toujours avoir ete
le facteur le plus determinant chez les ouvrieres interrogees, nees avec
le siecle. On ne peut pas opposer schematiquement deux categories
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32 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
d'ouvrieres: les unes, << actives >>, n'ayant eu que peu d'enfants; les
autres, << inactives >>, en ayant eleve plusieurs. La necessite et la possibi-
lite de travailler a l'exterieur du domicile expliquent des attitudes anta-
goniques.
Chez les ouvrieres qui continuent leur activite professionnelle apres
le mariage, la necessite a ete, a ltevidence, determinante: nees dans des
familles pauvres, mises au travail tres jeunes (regulierement avant les
treize ans de la legislation), mariees a des ouvriers aux salaires reduits
et incertains, << il fallait travailler pour faire bouillir la marmite >>.
Releve dans plusieurs cas, le veuvage precoce de la mere, qui acquiert
brutalement le statut et les responsabilites economiques de << chef de
famille >>, parait, pour les femmes concernees, avoir ete une experience
decisive: elles expriment la volonte, par leur travail, de ne plus
connaltre la pauvrete, voire la misere de leur enfance. Quant a la possi-
bilite materielle de travailler, nous ne pouvons que la constater: elles
ont fait garder leur(s) enfant(s) dans le cadre familial ou par une voi-
sine, et elles ont repris le travail le plus rapidement possible apres
l'accouchement.
Chez les menageres, la possibilite de travailler a, au contraire, ete
absente. Et d'abord parce que << [leur] mari n'a pas voulu >>: ayant un
travail qualifie, et donc un salaire << suffisant pour le menage >>, la
femme << n'avait pas besoin de travailler >>, << pouvait rester a la maison
pour s'occuper de son menage >>, roles et place naturels de l'epouse. La
signification sociale de cette attitude es t clai re . Le discours , mascul in
ou feminin, justifiant la place des femmes a la maison, n'est pas un dis-
cours a posteriori, destine a l'enqueteur: les menageres precisent toutes
qu'il leur a ete tenu des leur mariage. Qu'il leur ait fallu ensuite
s'occuper des enfants n'a bien sur pu qu'apporter une justification sup-
plementaire a la division sexuelle des roles et des espaces. Themes tra-
ditionnels dans la classe ouvriere, et dans une large partie du mouve-
ment ouvrier fransais, au nom d'une rationalite sociale et morale (l'ate-
lier mixte est un lieu d'amoralite), et economique (theorie du salaire
d'appoint; travail des femmes entrainant le chomage des hommes, etc.).
Tous les temoignages feminins confirment le caractere tres repandu de
l'argumentation masculine de l'assignation. Et ils s'accompagnent par-
fois, lors des entretiens, de l'expression de regrets, du sentiment de
l'inutilite sociale, de l'isolement voire de l'enfermement, a la suite de
l'interdit marital.
Activitbs mbnagbres et /non)-travail S domicile
Les discours masculins et feminins sur les travaux
domestiques et le travail a domicile sont marques par de multiples con-
tradictions, et par une permanente ambiguite. Les ouvriers travailleurs
de force (mineurs, siderurgistes...) insistent, dans leurs recits de vie, sur
le travail a la fois comme realite objective marquant et usant les corps,
et comme valeur sociale fondamentale dans le groupe ouvrier. Mais
tous affirment que les taches du menage, travaux feminins, ne peuvent
etre considerees ni comme un travail, ni meme comme du travail: ces
travaux sont alors definis comme des occupations correspondant a un
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 33
role assigne. A l'oppose, les ouvrieres definissent implicitement comme
travail a plein temps le fait de s'occuper du menage, et en particulier
d'elever les enfants et d'entretenir le linge. Travail qui n'est pas quanti-
fiable economiquement, mais qui se mesure en temps, en effort phy-
sique et en fatigue nerveuse. Jusqu'a la Deuxieme Guerre, la quete de
l'eau aux bornes-fontaines est l'une des contraintes les plus souvent evo-
quees, objet depuis toujours de petitions feminines aux autorites muni-
cipales. L'entretien du linge est egalement une activite toujours recom-
mencee, le temps qui lui est consacre etant proportionnel a la taille de
la famille et aux metiers plus ou moins salissants exerces par le mari et
les fils. Travaux menagers auxquels les hommes ne participent
jamais (9), et qui ont ete l'objet d'un apprentissage precoce par les filles
dans le cadre familial, mais aussi lors des placements comme << bonne a
tout faire >>, reperables dans nombre d'histoires de vies des femmes les
plus agees: domesticite decrite comme etape transitoire, passage de la
campagne a la ville parfois, de l'enfance a la vie adulte toujours, sou-
vent aussi brutale que la mise en apprentissage des garons.
Les travaux menagers ne sont qu'une des dimensions de la place de
la femme dans l'economie de la famille ouvriere. Comptable de la ges-
tion du quotidien (10), chargee de discipliner la consommation familiale,
elle doit a tout prix chercher a equilibrer un budget toujours precaire.
L'appoint est parfois en nature: recuperation des gresilles, morceaux de
charbon qui ont echappe au triage, autour des platres ou sur les
crassiers(ll); elevage de volaille et de lapins dans les arriere-cours-
par contre, le jardin ouvrier est le domaine du << travail hors-travail >>
des seuls hommes -, etc. Mais les femmes apportent le plus souvent un
appoint monetaire, par le travail a domicile. Il est l'objet ltenjeu
d'une occultation systematique dans tous les entretiens, de la part des
hommes, mais aussi des femmes elles-memes. Nie par les hommes
puisque, par definition, le travail n'a pas pour cadre le foyer, le
logement (12), le travail a domicile n'est presque jamais reconnu explici-
tement comme travail par les femmes, tant il leur parait integre aux
taches menageres, dont il est, en quelque sorte, un prolongement a
peine paye. On peut donc relever, d'une phrase a l'autre, une contradic-
tion manifeste en reponse a la question: << Avez-vous (ou: votre femme
a-t-elle, ou: votre mere a-t-elle) travaille apres le mariage ? )> Ainsi
madame Brusq, nee en 1908, ouvriere passementiere, repond-elle a
propos de sa mere: << Non, jamais. Elle restait toujours chez elle) mais
elle raccommodait pour le monde... C'est les Saeurs qui lui avaient
appris... Elle restait jamais sans travailler. >> Oscillations frequentes
des discours: l'analyse des termes utilises permet d'expliquer ce que
l'on pourrait appeler les mecanismes du consentement dans l'occulta-
tion du travail a domicile. Celui-ci ntest pas declare dans toutes les
(9) Les exceptions sont si rares qu'elles sont l'objet de longs developpements. Les
hommes ne qualifient pas ces <t activites feminines ,> de travail entre autres parce qu'elles
ntexigent z pas d'apprentissage >). Mais ils justifient leur non-participation par leur incapa-
cite a z faire des choses qu'on n'a pas apprises ...
(10) La gestion du budget est majoritairement le fait des femmes: c'est la une des
<X zones indecises du partage >> (M. PERROT) de l'autorite au sein du menage.
(11) Platre = carreau; crassier = terril.
(12) Ce qui ne veut pas dire qu'une partie des ouvriers n'aspirent pas a se mettre a leur
compte a domicile; mais le logement acquiert alors le statut d'atelier.
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34 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
acceptions du terme. I1 n'est pas evoque a l'exterieur du menage pour
une question d'honneur viril, le chef de famille pourvoyant officielle-
ment seul aux besoins du menage. I1 est seduisant-Jules Simon le
souligne deja dans L'Ouvriere - parce qu'il permet de concilier les
charges domestiques et la necessite d'un appoint monetaire au budget
familial. I1 respecte les roles et les espaces sexues, et permet de sauve-
garder les apparences et les realites du rapport de domination. I1 n'est
pas declare aux assurances sociales, a a la Caisse >> (de maladie), au cho-
mage, a- la retraiteJ au fisc... Et, partant, il n'est pas dit a l'enqueteur,
qu'il soit officier d'etat civil, agent recenseur ou historien menant une
enquete orale.
Le type d'activite et les conditions du travail a domicile renvoient
aux caracteristiques generales du travail industriel des femmes.
L'absence de qualification reconnue est l'une des plus evidentes. Les
multiples specialites de l'aiguille, qui emploient la majorite des
ouvrieres a domicile-couturieres, giletieres, culottieres, pompieres,
doubleuses, etc.-ont, dans la presque totalite des cas, ete apprises: ce
n 'est pas l'effet du hasard s i les femme s utili sent couramment, pour en
parler, le terme de << metier >>. Leur savoir-faire, qui est aussi celui des
blanchisseuses et des repasseuses, est le resultat d'un apprentissage,
ayant pour cadre la famille (apprentissage par la mere, plus rarement la
grand-mere), les patronages peri-scolaires, religieux ou laiques, et les
petits ateliers diriges par une patronne, ou l'on devient << petite main >>
ayant << une specialite )>. Mais ce sont la des structures d'apprentissage
qui ne sont socialement jamais mises sur le meme plan que celles des
garsons: les connaissances et les savoir-faire d'un apprentissage ayant
pour cadres frequents la famille et le logement sont attribues a la
nature feminine, et a des aptitudes specifiques autant qu'innees: dexte-
rite, minutie, patience, rapidite, etc. Qualites parfois soulignees avec
une certaine forfanterie dissimulant mal les realites vecues du sweating
system: salaires aux pieces si faibles qu'ils imposent une duree du tra-
vail tres longue << pour faire ressortir une journee )>; irregularite des
commandes du travail a fason, qui alterne chomes et periodes de
presse, ou la limitation effective de la duree du travail est alors celle de
la resistance physique et nerveuse; repetitivite d'un travail parcellise a
l'extreme, que soient ou non utilisees les petites mecaniques -
machines a coudre ou a tricoter-qui ont introduit depuis longtemps a
domicile les cadences de l'atelier.
Le travail a domicile permet aussi de souligner une difference fonda-
mentale entre hommes et femmes: le temps ouvrier masculin est nette-
ment divise en temps de travail et en temps hors-travailJ qu'Aric Hobs-
bawm a appele <( le temps vide des hommes >>. Cette coupure n'existe
pas chez les femmes, et il faut attendre, chez les femmes interrogees, le
veuvage et les retraites ouvrieres pour qu'une telle notion de << temps
libre >> devienne relativement operante. << Tout le monde y trouvait son
compte >, dit l'un des temoins interroges sur le travail a domicile. Mais
a analyser les conditions d)exercice de ce travail non reconnu, on com-
prend pourquoi certaines ouvrieres disent lui avoir prefere << le bon
temps de l'atelier ,>...
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 35
Les ouvribres commercantes
Dans le quartier du Soleil, entre 1850 et 1950, les com-
merces ouvriers representent en permanence un quart a un tiers des
commerces. Si toutes les boucheries et boulangeries sont des com-
merces < a part entiere >>, ou mari et femme s'occupent exclusivement
de la boutique, nombre d'epiceries, de debits de boissons et de merce-
ries sont des commerces ouvriers: le mari est ouvrier salarie le plus
souvent mineur ou metal lurgi s te , et la boutique es t geree par
l'epouse. Le commerce ouvrier est sans doute un moyen peu efficace,
semble-t-il, d'apres les fiches de familles reconstituees d'ascension
sociale sans quitter un univers familier. Mais il nous semble qu'il peut
etre analyse aussi sous l'angle du travail feminin) dans la perspective de
la relation entre travail menager, travail a domicile, et travail a l'exte-
rieur.
Le cas de Lea Favier, nee en 1892, est sans doute fort representatif.
A partir de dix ans, elle est << bonne a tout faire >> dans une epicerie du
centre ville, puis dans une famille bourgeoise. Elle est ensuite papetiere
jusqu'a la naissance de son fils unique, en 1917. Elle a epouse, en 1915,
un ouvrier du cycle, monteur en noir (13). C'est lui qui I'encourage vive-
ment, a la fin de la guerre, a devenir fileuse de cadres (14), a une
epoque ou le metier est bien paye. Entre 1920 et 1930, Mme Favier
gagne presque deux fois plus que son mari. En 1931, celui-ci lui impose
pratiquement l'achat d'un cafe au Soleil: << Tu as assez travaille ! tu
serais mieux tranquille ! [...] Ce que je l'ai maudit ! >>. Lea Favier revient
lors de chaque entretien sur cette conversion forcee du metier du filet,
exerce en ville, au petit commerce de quartier. Pour son mari, tout en
<< continuant a travailler >>, elle est au Soleil, et << chez elle >>: le petit
commerce est, dans ce cas, une forme d'elargissement du travail a
domicile, qui permet de concilier travaux du menage et revenu
d' appoint. La boutique n 'es t que le prolongement du logement et, en
l'occurrence, un < retour a la maison )> mal vecu. Le cas n'est pas
unique de telles decisions maritales: outre que la boutique est toujours
enregistree au nom du mari dans les registres de patente, c'est vraisem-
blablement lui qui, en derniere instance, prend la decision, pour des rai-
sons economiques et ideologiques. Il est d'ailleurs significatif que, dans
d'autres cas, la boutique vienne en remplacement d'un travail a domi-
cile d'ouvrieres ayant auparavant arrete de travailler en atelier pour
elever leurs enfants. En meme temps qu'elle permet provisoirement
parfois de sortir du sweating system, la boutique permet de retablir
des relations sociales que l'enfermement du travail a domicile rendait
tres difficiles: la boutique a represente une << bouffee d'air pur o, la
porte-fenetre ouvrant sur la rue au sens le plus large et le plus social
de la formule (15). Cette dimension sociale et l'ambiguite du statut
d'ouvriere commersante peuvent d'ailleurs etre illustrees a contrario
par des cas manifestes de refus du mari d'accepter que leur femme,
ouvriere a domicile, s'installe dans un petit commerce.
(13) Montage du velo apres emaillage du cadre.
(14) DXecoratrice de cadres au filet de peinture.
(15) A Saint-lttienne, les rez-de-chaussee ouvriers (logements ou boutiques) ouvraient
directement sur le trottoir par des portes-fenetres.
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36 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
La duree des <( carrieres feminines )> dans la boutique est soumise a
la meme discontinuite que le travail feminin en general. La precarite est
la regle) meme si certaines ouvrieres y font carriere, et expriment
devant l'enqueteur un sentiment de reussite sociale et professionnelle a
travers cette longevite: il y a sans doute la un element objectif et sub-
jectif infime qui participe de la definition de l'ascension sociale.
Femmes entre elles: les blanchisseuses
L'entretien du linge est une des taches importantes de
l'ouvriere stephanoise. Besoin de premiere necessite, cette fonction
appartient a la sphere de la vie domestique, mais ce n'est que tardive-
ment au lendemain de la Deuxieme Guerre qu'elle entre dans la
maison: la majorite des operations de lessive ont pour cadre ordinaire
le lavoir, lieu d'un travail specialise, et haut lieu de la sociabilite
feminine(l6). Menageres et ouvrieres, les laveuses s'occupent presque
exclusivement de la lessive familiale; les blanchisseuses, quant a elles,
sont des laveuses professionnelles, qui font de la lessive une activite a
plein temps, forme particuliere du travail domestique elargi, exerce a
facon sur un mode artisanal, puisque peu nombreuses sont les blanchis-
seuses salariees pour la totalite de leur travail par un patron buandier.
La lessive est un travail exigeant en temps et en effort physique.
C'est aussi un metier exerce dans un espace particulier d'ou les
hommes sont exclus, a l'exception du buandier, dont la figure oscille, au
gre des recits, entre le tyran misogyne et le bonhomme soumis. Ce
metier a un rythme hebdomadaire: les operations de lessivage durent
en general du lundi au jeudi, le vendredi et le samedi etant reserves au
repassage et a la livraison du linge propre a la pratique. C'est un travail
de force, qui marque les corps et fonde ainsi pour partie une legitimite
corporative qui est aussi revendiquee a travers des gestes et des savoir-
faire pratiques, que les blanchisseuses, qui ont <( du mal a les dire )>,
montrent et miment devant l'enqueteur. I1 ne fait guere de doute que
l'importance accordee, dans les recits feminins, au lavoir et aux blan-
chisseuses tient largement aux caracteristiques d'un espace clos, dans
lequel se rassemblent, pour un temps long et tres regulier, les ouvrieres
des quartiers populaires: le lavoir est un espace assigne et identifie,
espace des seules femmes entre elles. Espace sonore par les bruits du
travail, mais aussi par le brouhaha des conversations, des cris ou des
chansons. On y echange informations et commentaires qui disent la sur-
veillance du groupe social dans le quartier; au point que les ouvriers
eux-memes parlent beaucoup... du bavardage au lavoir, dont on sent
qu'il est confusement perc,u comme inutile, et quelque peu inquietant
(<< Mais qu'avaient-elles donc tant a se dire ? >>).
Au lavoir comme dans le quartier ouvrier, les blanchisseuses sont
tres presentes en tant que groupe professionnel feminin, fortes femmes
porteuses d'une image d'independance et de vigueur physique et ver-
bale. Les anciennes blanchisseuses insistent elles-memes sur la penibi-
lite de leur metier, et sur leur liberte en tant qu'ouvrieres a faon tra-
(16) M. PERROT, << Femmes au lavoir >>, Sorcieres, janvier 1980.
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 37
vaillant dans un espace exclusivement feminin, dans une activite dont
elles ont l'impression d'avoir eu le quasi-monopole. Cette memoire col-
lective d'un groupe professionnel ayant ses pratiques et ses rites
s'appuie, la comme ailleurs, sur des carrieres longues, et geographique-
ment stables, qui donnent a ces petits groupes d'ouvrieres une histoire
vecue, dans des lieux et selc)n des rythmes specifiques. Il est meme des
usages plus exceptionnels qui ancrent l'existence sociale du metier au
lavoir et dans le quartier: la Mi-Careme des blanchisseuses, evoquee
pour l'entre-deux-guerres par plusieurs temoins, est ainsi une fete cor-
porative feminine tres specifique. Les composantes carnavalesques du
<< monde a l'envers >> pour une journee-y sont presentes: travestis-
sement des blanchisseuses en hommes (avec des bleus de travail, classe
ouvriere oblige !); << cuite >> avec les << canons de rouge >> et le saucisson
(traditions regionales obligent !); transgression des normes par le
groupe des femmes: libertes toutes relatives, sur lesquelles plane tou-
jours la menace de represailles maritales. Mais on est loin des fetes offi-
cielles de la Muse du Peuple ou de la Reine des Lavandieres, organisees
jusqu'a la Premiere Guerre par des municipalites ouvrieres radicales et
socialistes (17).
Le lavoir perd progressivement de son importance a partir des
annees 1930, au moment meme ou la ville construit quatre lavoirs
mode rnes dans les qua rtie rs ouvrie rs de S aint-E t ienne , inaugu re s en
grande pompe sous le Front populaire. Ce declin decoule de facteurs
techniques (nouveaux textiles ne se lessivant pas, arrivee de l'eau dans
les immeubles et construction de buanderies...) et de facteurs sociaux
(<< faire laver >? est un des indices de la distinction sociale dans la classe
ouvriere). Mais il n'est pas sans signification que le dernier lavoir du
Soleil, par exemple, ne ferme qu'en 1968, non sans d'ultimes protesta-
tions feminines. Lente agonie qui s'est traduite par le repli progressif
des laveuses vers l'espace domestique prive. Les machineries du confort
ont physiquement allege les taches d'entretien du linge: le progres est
la souligne a l'unanimite. Mais il est a peu pres sur que les ouvrieres y
ont aussi perdu sur d'autres plans: sinon une certaine autonomie, dont
nous avons montre les fondements dans la memoire feminine, au moins
une certaine forme de pouvoir de la parole des femmes entre elles.
L'enfermement relatif par la machine a laver renverrait alors a celui de
la machine a coudre...
Dans le quartier ouvrier, les principales activites feminines sont soit
non dites comme travail, soit definies comme << metiers de femmes >>
parce qu'exercees exclusivement par les femmes dans des espaces speci-
fiques. Definition stricte des roles, qui se retrouve, paradoxalement,
dans la passementerie ou, a premiere vue, hommes et femmes travail-
lent ensemble a l'interieur de la maison, semblent << interchangeables )>
dans la conduite du metier a tisser, et ou la passementiere est parfois
plus souvent a l'exterieur de la maison que son epoux.
(17) Cf. M. SEGALEN et J. CHAMARAT, z La Rosiere et la Miss: les reines des fetes
populaires , L'Histoire, fevrier 1983, I?- 44-55-
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38 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
Masculin/feminin: les passementieres
dans la famille-atelier
La << fabrique >>, comme famille-atelier
La passementerie est, a Saint-Etienne, le tissage du ruban
de soie(18). Apparue au xvIIIesiecle, cette industrie connalt une grande
prosperite entre 1830 et 1880: en 1870, 60 OOOpersonnes travaillent le
ruban dans la region, dont deux tiers de femmes et de jeunes filles; il y
a alors environ 17 000 metiers, et on compte en moyenne un homme et
deux a trois femmes par metier, pour toutes les manipulations qu'exige
le ruban. Hommes et femmes occupent des places distinctes: la chalne
operatoire s'organise selon une grande division du travail, avec, a
chaque etape, une tres grande specialisation (19). Les femmes dominent
en amont du tissage, dans toutes les operations de preparation, sauf la
teinture, etape masculine. La confection de la chalne, qui sera installee
sur le metier ou la navette tisse la trame, est l'affaire des ourdisseuses:
travail repute pour sa minutie, car il faut une bonne vue et une grande
adresse. C'est cette chalne, preparee au << magasin >> du fabricant, que
les pas sementiers et pas sementieres qui travaillent a domicile
viennent chercher en meme temps que la soie des canettes. Une fois
tisse, le travail est rendu a ce meme magasin: le ruban est alors aune
(mesure), verifie et plie. Ces travaux sont exclusivement feminins: our-
disseuses, devideuses, auneuses et plieuses sont le plus souvent des
jeunes filles. Les seuls hommes du magasin sont, en general, le commis
de barre donneur d'ordres du fabricant , les dessinateurs qui pre-
parent les modeles, et les liseurs qui, a partir des dessins, preparent les
cartons perfores des metiers. Jusqu'a la Deuxieme Guerre, ce sont la
des metiers exclusivement masculins, qualifies et bien payes.
La pas sementerie stephanoi se connalt une mutation importante a
partir des annees 1895-1900, avec l'electrification des metiers. Le travail
change, puisque la force physique n'est plus une necessite: il s'agit sur-
tout desormais de surveiller le metier, et de renouveler les canettes sur
une canetiere actionnee par un moteur electrique. Cette mutation tech-
nologique entralne non pas une feminisation globale de la profession,
mais une mutation dans les roles entre hommes et femmes, et un ren-
forcement de la famille-atelier (20). Apres la disparition des compa-
gnons, ouvriers tisseurs, femmes et enfants travaillent sous les yeux du
pere, dans l'atelier familial: ils echappent de ce fait a la loi de 1892 sur
la journee de dix heures pour les enfants mineurs et l'interdiction du
travail de nuit, qui ne s'applique pas << a l'atelier ou s'exerce l'autorite
de la famille >>. L'electrification, en renforcJant l'atelier familial, le fait
(18) Dans l'aire de la soierie lyonnaise, les canuts de Lyon tissent les etoffes de grande
largeur, et les passementiers stephanois les rubans (moins de 45 cm de largeur).
(19) Cf. N. BESSE, << La rubanerie stephanoise ,,, in Grande Encyclopedie du Forez et des
communes de la Loire, Le Coteau, Horvath, 1984, p. 225-249.
(20) Le renforcement de la famille-atelier est aussi le resultat de la grande greve de 1900;
cf. J. LORCIN, << Un essai de stratigraphie sociale: chefs d'ateliers et compagnons dans la
greve des passementiers de Saint-Etienne >>, Melanges A. FUGIER, Cahiers d'Histoire, n° 18,
1968.
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RbLES, TVVAUX ET MATIERS DE FEMMES 39
donc echapper a une reglementation plutot conue pour etre appliquee
dans les usines (21).
A Saint-Atienne, l'atelier de famille, << la fabrique >>, est installe, dans
la maison, soit de plain-pied avec l'appartement, soit a l'etage: on
compte en general deux, plus rarement trois, metiers par fabrique. Le
terme de << famille-atelier >>, que nous proposons d'utiliser pour qualifier
cette structure de travail, renvoie donc d'abord a l'idee d'un cadre fami-
lial, ou pere, mere et enfants les filles surtout se partagent les
diverses taches dans un espace restreint et encombre, et dans une
a atmosphere familiale >> maintes fois evoquee dans les recits ouvriers
y compris par les anciennes ouvrieres (<< On faisait un peu partie de
la famille >>). Dans ce cadre, la repartition des taches est fortement codi-
fiee selon le sexe et la place dans la famille.
Le pere est le chef d'atelier, << le patron >> (en realite tres dependant
du fabricant (22)). Figure de l'autorite a la fois sur le plan familial et
sur le plan professionnel, il conduit l'un des metiers, et travaille avec sa
fille (ou une ouvriere) qui tient l'autre metier. Pour une fille de passe-
mentier, et jusque vers 1950, la passementerie est le metier oblige.
Ayant passe son enfance autour des metiers, a faire des canettes en ren-
trant de l'ecole, elle est << mise a la barre >> sur un metier juste apres le
Certificat d'lttudes: plusieurs temoignages ont rapporte l'opposition
entre la volonte parentale et celle de l'institutrice, qui aurait voulu que
la jeune fille << continue des etudes >>. L'apprentissage dans le cadre
familial ou dans un atelier du quartier evite d'avoir a << descendre en
ville >>, ou l'on pouvait << faire de mauvaises rencontres >>: image d'un
centre ville dangereux aux filles, encore pregnante dans ltentre-deux-
guerres (23). Quant aux fils de passementiers, ils abandonnent nettement
la profession a partir du debut du siecle (24): ce sont les filles qui assu-
rent desormais la continuite de la famille-atelier en travaillant avec
leurs parents. La reconstitution d'une soixantaine de familles sur trois
ou quatre generations, entre 1850-1880 et 1950, a permis de saisir
l ' importance du celibat, es sentiellement de la fille alnee (ou de la swur
cadette quand c'est un garson qui est l'aine): en se devouant a la
famille-atelier, et donc au pere, l'alnee devient la gardienne du patri-
moine familialt symboliquement mais aussi materiellement par
l'heritage (25). Le mariage tardif est parfois un substitut au celibat
definitif: ainsi pour madame Jurine, qui a travaille avec son pere de
1918 a 1938, sur un metier Jacquard; elle se marie a trente-cinq ans, a
un moment ou la profession traverse une crise grave; elle devient patis-
(21) C. BADIOU, Essai sur la reglementation du travail dans l'atelier de famille, Lyon,
1907; P. PIC, Le travail d domicile en France, et specialement dans la region Iyonnaise, Paris,
[Link], 1906.
(22) C'est toute l'ambiguite, aussi valable pour les canuts lyonnais, d'un statut mal defini
entre l'artisan proprietaire de ses metiers et le salarie a facon dependant du fabricant, cf.
les discussions dans Le Reveil des Tisseurs, journal corporatif, entre 1898 et 1939.
(23) Des le milieu du XIXt siecle, les passementiers s'installent sur les collines entourant
la ville pour echapper a la poussiere du charbon, et avoir plus de lumiere. La majorite des
entretien s ont ete real ises sur la col line de Cote-Chaude, quartie r mixte de pa s semen tiers
proprietaires et de mineurs locataires.
(24) Rapport du president de la Chambre de Commerce, en reponse a l'enquete parlemen-
taire de 1904 (ADL, Archives Chambre de Commerce, Carton 81, dossier 4).
(25) On peut relever, dans les registres d'hypotheques de l'entre-deux-guerres, plusieurs
donations des z metiers a tisser et rouets a canettes > a la fille ainee celibataire, z a titre de
preciput >.
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40 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
siere et apporte autant de soin a la confection de sa vitrine qu'elle en
apportait au tissage des rubans. Dans son recit, la figure paternelle
revient sans cesse, image d'un pere admire et initiateur, qui forme avec
sa fille un couple professionnel tres solidaire, tandis que la mere est
releguee au second plan.
La mere a pourtant, dans la famille-atelier, une fonction essentielle.
Le plus souvent, elle ne conduit pas de metier: elle prepare les canettes
a cote des metiers. Travail important pour le ruban Jacquard, a cause
du grand nombre de couleurs utilisees. Elle s'occupe aussi de l'emou-
chetage, operation de finition, apres le tissage: il s'agit de << resuivre le
ruban o, pour en oter les bourres. Ces taches d'amont et d'aval sont tou-
jours persues comme annexes, et a la limite du non-travail. Elles ne
sont d'ailleurs pas remunerees en tant que telles, donc non valorisees
socialement. La definition du travail dans l'atelier est a mettre en rela-
tion avec la distribution du courant electrique, qui se faisait a heures
fixes: << le travail, c'etait quand le moteur tournait >>. Ainsi l'emouche-
tage est-il reporte en dehors des << heures courantes >>, souvent le soir
apres le repas, ou le samedi ou dimanche. C'est la un des effets pervers
de l'electrification qui, en instaurant un horaire precis pour le temps du
tissage, rejette apres la journee de travail des taches effectuees jusque-
la pendant la journee (26). C'est aussi a la mere qu'incombent le plus
souvent les << courses en ville >>: aller chercher au magasin le nouveau
chargement des metiers; discuter les conditions techniques (longueur
du ruban, nombre de fils et de coups battus...) et financieres (le tarif)
qui sont indiquees sur la feuille de chargement. I1 faut ensuite rap-
porter a la fabrique les billots ou s'enroule la chaine, les peignes et les
soies. Tache importante, dont l'evaluation est ambivalente, et que Jules
Simon deplore: << C'est toujours quelque chose de regrettable pour le
bon ordre de la famille que de donner a la femme une trop grande
importance dans la conclusion des marches, et par consequent dans la
direction des affaires communes >> (27). La mere detient-elle la une
forme de pouvoir ? Sans doute, puisque de la negociation au magasin
dependent l'activite ou la chome de la fabrique: mais madame Valour
explique que c'est sa mere qui faisait les courses, parce qu'elle etait
<< plus souple >> que son pere... Defini ainsi, le partage renvoie a un rap-
port de force dans le couple ou la femme doit accomplir les demarches
difficiles (il fallait parfois << mendier le travail )>) mettant en cause le
prestige du passementier. Activite parfois penible physiquement il
faut remonter sur les collines ou descendre en ville les corbeilles et car-
tons de rubans , les courses sont aussi l'occasion, pour les passemen-
tieres, de flaneries devant les vitrines: maniere d'echapper de temps en
temps a l'atmosphere confinee de la fabrique (28). I1 est vrai que les
hommes font aussi parfois les courses, mais c'est surtout pour rencon-
(26) I:)ans les quartiers de passementiers, le courant est coupe ou retabli a heures fixes,
le matin, a midi et le soir, par un agent de la Compagnie lXlectrique. La duree de fonctionne-
ment des metiers etait ainsi strictement definie.
(27) L'Oovrzere, Paris, Hachette, 1861, p. 39.
(28) Symboliquement et concretement, puisqu'on n'ouvrait pas les fenetres pour ne pas
detendre la soie.
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 41
trer le commis de barre ou le liseur, avec un detour rituel et tres mas-
culin par le cafe (29).
Cette distribution des taches dans la famiile-atelier suppose, pour la
femme du chef d'atelier, une imbrication corsstante entre le temps du
travail professionnel et le temps domestique. Une monographie de l909
evoque cette << femme providence >>(30). En effet, elle doit etre a tout
moment disponible, dans une relation de service, a la disposition de
l'atelier familial: preparation des canettes, des repas; travaux
menagers; soins aux jeunes enfants, etc. Il lui faut aussi parfois rem-
placer le mari ou la fille devant le metier. Temps morcele ou les acti-
vites se succedent et se telescopent parfois: sans etre considerees
comme travailleuses a part entiere, << les femmes sautaient de la
fabrique a la cuisine, de la cuisine a la fabrique >>. Le rythme du travail
domestique obeit lui-meme a la distribution du courant, qui fixe de
{acto les horaires de repas. D'une certaine maniere, la contrainte
horaire est aussi forte qu'a l'usine, mais au lieu d'etre imposee de
l'exterieur par une cloche, une sirene ou une pointeuse, elle est profon-
dement interiorisee: les horaires de travail sont d'ailleurs restes pro-
fondement graves dans les memoires ouvrieres, ce qui contredit les dis-
cours tenus sur la fabrique familiale comme espace de liberte oppose a
l'usine et a son temps contraint et surveille. La vision critique du va-et-
vient permanent entre le fourneau et le metier n'apparalt que tres rare-
ment, a travers des formules comme: << les femmes etaient attachees a
leurs metiers >>, qui eclairent l'ambiguite du statut de la femme du
passementier (31).
Les passementibres, patronnes par dbfaut
La rubanerie stephanoise est profondement transformee
par les crises de 1922-1923 et des annees 1930. De plus en plus menaces
par les chames chroniquesJ les chefs d'atelier quittent la fabrique pour
s'embaucher a la mine dans l'arme ou dans la mecanique, ou la remu-
neration est moins aleatoire. Ce sont alors les epouses qui deviennent
patronnes mais on pourrait ajouter << patronnes par defaut >>, comme
le sont les veuves (32). La passementerie tend de plus en plus a etre con-
sideree comme un travail d'appoint, ce qui ne rend pas compte du role
de gardienne du metier, << en attendant des jours meilleurs >>, qu'assure
la femme. Les patronnes travaillent alors avec leur fille, ou avec une
ouvriere. Celle-ci est presque toujours une femme seule, jeune fille,
femme celibataire ou veuve. La jeune fille, souvent embauchee pour un
an comme apprentie, reste parfois un peu plus, mais elle ne fait que
(29) Dans les discours et la litterature locale, le passementier, a homme sobre o, est sys-
tematiquement oppose au mineur, pilier de bistrot intemperant.
(30) Ch. LEPROUX, Monographie du passementier ste'phanois: agonie, causes et remedes,
Saint-Etienne, 1909.
(31) Ce sont logiquement les femmes les plus jeunes qui insistent sur (( l'arrangement
ideal D entre travail et foyer dans la passementerie, et le role de la famille elargie dans les
echanges de services pour garder les enfants, ou <( donner la main >> sur un metier.
(32) Avant 1914, seules les veuves pouvaient etre patronnes; une statistique de 1901
donne 9 % de patrons femmes. La comparaison avec l'agriculture est interessante: cf.
A. BARTHEZ, La famille et le travail dans l'agriculture, une question de methode, communica-
tion a la table ronde Travail et production domestique, Paris, 4 mars 1986, inedit.
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42 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
passer, a moins qu'elle epouse le fils de la maison... Au contraire,
l'ouvriere celibataire peut rester tres longtemps dans une meme
fabrique: stabilite verifiee, et souvent opposee a la mobilite des compa-
gnons d' avant l ' electrification . Quant a la veuve, son embauche signifie
souvent pour elle une regression sociale: epouse de passementier, elle
n'a pu apres son deces continuer a mener la fabrique, et a du << se
placer chez les autres >>. L'ouvriere est evoquee avec une certaine
commiseration: payee a mi-facon-le tarif paye pour le changement
qu'elle a effectue va pour moitie au chef d'atelier, au titre des << frais
d'entretien >>; declaree tardivement aux assurances sociales en
general apres 1936; vivant modestement sans etre a l'abri du chomage,
qui l'oblige alors a s'embaucher en usine. Et si les patronnes disent
volontiers l'atmosphere familiale de la fabrique (mais aussi le cout des
lois sociales, et les conflits sur la qualite du travail rendu), les ouvrieres
evoquent la mesquinerie patronale, qui imposait parfois le paiement du
courant, ou de la part patronale aux assurances sociales: les conflits
sociaux resurgissent ici, auxquels se superpose la difficile acceptation,
par les ouvrieres, d'une autorite feminine. Un autre type d'ouvrieres est
represente par les tordeuses, enfileuses qui interviennent dans la mise
en train des metiers. Ouvrieres occasionnelles, souvent epouses de
mineurs, elles apparaissent comme relativement independantes, figures
familieres dans le quartier, circulant d?une fabrique a l'autre au gre de
la demande. Leur habilete et leur rapidite (<< 1000 fils a l'heure pour
une bonne tordeuse )>) sont valorisees comme des qualites specifique-
ment feminines, dans un discours opposant en permanence competences
feminines et masculines.
Hommes, femmes et technique
La question de s competence s techniques attribuees aux
hommes et aux femmes est ici tres revelatrice du partage entre le mas-
culin et le feminin dans le ruban. a Avec l'electrification, la femme a
tendance a remplacer l'homme , dit en 1904 le president de la Chambre
de Commerce; << l'attention et la patience prennent une place predomi-
nante, toute la superiorite de l'homme s'evanouit >>, ajoute un des admi-
nistrateurs de la Compagnie lXlectrique(33). Affirmations qui laissent
entendre qu'avant l'arrivee du courant dans les fabriques, seuls les
hommes conduisaient les metiers en barrant a la main. Pourtant les
allusions a telle grand-mere ou grand-tante << barrant l'ete en chemise >>,
ou se remettant a la barre lors des coupures de courant frequentes pen-
dant la Premiere Guerre ce qui signifie qu'elles savaient le faire -,
apportent une nuance interessante. Certes, barrer a la main etait un tra-
vail tres penible, en particulier pour les metiers velours ou Jacquard:
c'etait donc largement une affaire d'hommes, mais des femmes l'ont
fait, au moins de maniere occasionnelle. Le silence qui entoure cette
realite est peut-etre lie a l' interdiction de barrer a la main, qui accom-
pagne la reglementation horaire de 1907, fixant a une duree de dix
(33) M. MANGINI, La transformation du travait par le moteur electrique, Saint-lttienne,
1904.
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 43
heures la journee de travail, par un accord entre le Syndicat des Tis-
seurs et la Compagnie lAlectrique: celui (ou celle) qui barrait a la main
en dehors des heures de distribution du courant etait denonce par la
rumeur publique (34). Le glissement de la memoire est interessant: la
transformation technologique et ses consequences sur la division du tra-
vail entre les sexes viennent occulter la realite anterieure.
<< Une fabrique menee par une femme, c'etait branli-branla; il y a
des choses qui reviennent aux hommes, par exemple le reglage des
metiers >>: le partage entre la technique apanage masculin et un
savoir-faire circonscrit a la surveillance et a l'approvisionnement du
metier devolu aux femmes, veritables << meres nourricieres >> des
metiers est constamment enonce dans les discours. D'ou l'apitoie-
ment frequent sur les patronnes passementieres obligees de recourir
aux services d'un voisin bienveillant quand leur mecanique << se
derangeait >>. La realite semble moins simple. Le reglage d'un metier
Jacquard etait effectivement tres delicat; il supposait d'ailleurs que l'on
soit deux, d'ou une collaboration, par exemple dans le cas de madame
Jurine, entre le pere et sa fille. Madame Barriol evoque, pour sa part, le
cas de deux femmes une mere et sa fille qui ont passe << des nuits
entieres >> juchees en haut de leur metier Jacquard pour pouvoir
<< reprendre le travail >> le lendemain matin: c'etait pendant la Grande
Guerre, et le chef d'atelier etait au front. Cette intervention technique
est d'ailleurs enoncee comme du non-travail, parce qu'etrangere aux
competences traditionnellement reservees aux femmes. Madame Phillit,
qui, en 1936, s'installe avec sa mere dans une fabrique de deux metiers
tambours, explique qu'elle a peu a peu appris a regler ses metiers il
est vrai plus simples que des Jacquards -, et a << ranger ses aiguilles >>,
ce que ne faisait pas l'ouvriere. Madame Barriol se souvient d'un
<< bricolage permanent >> des metiers, pour venir a bout des petits inci-
dents quotidiens... Autant d'indices d'un savoir-faire des passementieres,
qui va du bricolage a la maitrise effective d'un metier Jacquard, et qui
dessinent une grande variete de situations. Ainsi, lorsque les femmes se
trouvent confrontees a une necessite imperieuse remplacer les
hommes partis a la guerre, par exemple , elles se trouvent dans l'obli-
gation de depasser le role qui leur etait traditionnellement devolu, et de
s'approprier, au prix de beaucoup de difficultes, un savoir technique.
De meme, la patronne passementiere des annees 1920-1930 doit, pour
survivre economiquement, acquerir une competence dans le reglage que
son ouvriere n'aura pas, n'ayant pas l'initiative dans la fabrique. Mais
cette meme ouvriere a un savoir-faire toujours considere comme supe-
rieur a celui d'une ouvriere d'usine, qui au moindre probleme de
reglage du metier appelle le gareur, ouvrier qualifie. Il y a donc a la fois
decalage entre les competences reelles des femmes et la representation
classique de la division du travail entre les sexes, et grande diversite
des situations: a l'evidence, la competence depend beaucoup du statut
des individus dans la fabrique, et du rapport entre les sexes. On peut
d'ailleurs se demander si les discours tenus aujourd'hui-en particu-
lier par les hommes sur les competences specifiques a chaque sexe
(34) Par ex. dans Le Reveil des Tisseurs, juin 1925.
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44 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
ne s'alimentent pas aux pratiques de l'usine, qui ont justement codifie
de faJcon tres rigide les taches des hommes et celles des femmes.
Un mbtier ayant tous les attributs du feminin
Ce metier et ce mode de vie passementier specifique pre-
sentent dans les discours tenus, aussi bien dans les textes officiels du
debut du xxe siecle (enquetes parlementaires ou rapports prefectoraux)
que dans les entretiens actuellement menes, tous les attributs du
feminin tels qu'ils ont ete mis en valeur par l'education de la bour-
geoisie du XIXe siecle: ordre, proprete, epargne, prevoyance, minutie,
delicatesse, gout, discretion... Un des stereotypes constants dans les
entretiens est l'opposition entre le passementier et le mineur. Le mineur
represente la virilite, un metier dur, l'intemperance, le grand nombre
d'enfants, la depense improductive, l'usage du credit, et l'absence au
foyer, impliquant le role preponderant de la mere dans l'education des
enfants. A l'oppose, le passementier est econome, voire radin par obliga-
tion, << a cause de la chome >>; il a un metier propre; il est pose, sage et
reserve. Il a un metier qui exige de la minutie, du gout; un metier
d'interieur, ou l'on est << chez soi, entre soi )>; un metier d'artiste, sur-
tout pour les jacquardaires qui en forment l'elite, qui ont de la distinc-
tion, meme si les revenus ne correspondent pas toujours a cette presen-
tation de soi... Ces stereotypes sont en contradiction avec la realite,
compte tenu de l'imbrication de la mine et de la passementerie, a la fois
dans l'espace urbain et dans l'espace social contemporain: dans les
genealogies familiales, on rencontre nombre de couples mixtes mineur/
passementiere, et de fils a la mine et de filles passementieres, surtout
entre les deux guerres. Mais ces discours renvoient toujours a la figure
du passementier, et non a la passementiere, sauf quand il s'agit d'evo-
quer sa cuisine luisante de proprete, opposee a celle des femmes de
mineurs qui << laissaient aller >).
Le ruban, quant a lui, dans sa fabrication comme dans son usage,
est toujours renvoye au feminin: il suit les caprices de la mode, donc
des femmes, et il est symbole de la seduction.
Un des temoins rencontre nous a paru representatif de ce partage
ambigu entre le masculin et le feminin. Il est ne en 1921 en Haute-
Loire; il est fils unique d'un passementier, et porte le meme prenom
que son grand-pere paternel, egalement passementier. Sa mere, alnee de
neuf enfants, a fait son apprentissage chez Colcombet, a La Seauve,
usine-internat encadree par des religieuses, ou il etait interdit de parler
pendant le travail, les repas et au dortoir, sinon pour reciter prieres et
chapelets; elle s'est mariee a trente-deux ans, en 1920: son epoux, aine
d'une famille de cinq enfants, a alors quarante et un ans. Comme sa
mere, notre temoin est place en apprentissage chez Colcombet, sur des
metiers velours. Mais il fait en realite tout autre chose, en particulier
les courses du directeur ou des religieuses: il semble avoir eu un statut
d'apprentie... Il fera son apprentissage technique reel plus tard, sur les
metiers paternels, et sous le regard pointilleux de son pere. En 1954, le
manque de travail le pousse a devenir gareur en usine a Saint-Etienne.
Il est reste celibataire. A la mort du pere, il fait venir sa mere a la ville,
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R6LES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 45
lui installe une fabrique de deux metiers, et embauche une ouvriere:
c'est une ancienne de l'usine dont le mari est malade, et qui prefere, dit-
il, la souplesse des horaires de la fabrique. Les commandes viennent de
l'usine; lui-meme regle les metiers apres son travail. Dans son recit de
vie, il glorifie la patience necessaire dans ce metier de passementier; il
se met en scene un chiffon a la main, en train de faire briller les
metiers, et particulierement la partie qui se voyait de la rue. Quand le
magnetophone est arrete, il nous parle de ses recettes de cuisine, de ses
confitures, de la liqueur de cassis qu'il fabrique lui-meme avec les fruits
de son jardin...
C'est sans doute la un exemple extreme, mais cette breve histoire de
vie est caracteristique de la construction et du partage qui se font dans
un metier et chez un individu entre le feminin et le masculin.
Des emplois feminins
aux images du travail:
la mine, I'usine
Dans la passementerie, metier ou tout renvoie au
feminin, representations et discours codifient dXautant plus fortement
les roles que l'indifferenciation entre les sexes de la distribution des
taches s'affirme dans la famille-atelier de la premiere moitie du
xxesiecle. Plus largement, au sein de l'espace industriel stephanois,
reposant jusque dans les annees 1950 sur les trois poles que sont la
mine, la metallurgie et le textile, la division sexuelle et sociale du tra-
vail attribue sans hesiter aux femmes le troisieme secteur: les femmes
ne sont pourtant pas absentes de la mine et de la metallurgie.
Les clapeuses: un groupe minoritaire,
un emploi travesti
La mine est, par excellence, une industrie d'hommes.
Dans la memoire ouvriere, la force physique et la permanence du
danger au fond valorisent, de maniere constante jusqu'a la Deuxieme
Guerre au moins, les carrieres masculines. Au XIXe comme au xxe siecle,
les clapeuses, ouvrieres employees au triage du charbon, sont tres peu
nombreuses dans les recensements et dans les actes d'etat civil. Le sous-
enregistrement est manifeste, comme le montrent archives des Houil-
leres, temoignages oraux et des sources iconographiques rares, mais
precieusement conservees dans les familles de mineurs. Ce sous-enregis-
trement resulte tres clairement d'une non-declaration par les interes-
sees, ou d'un travestissement de l'emploi effectivement occupe a la
mine . L' image attachee au travai l des femme s a la mine es t effective-
ment tres negative: << metier de pauvresse >>, << travail de creve-la-faim >>,
etc. Madame Maire, nee en 1908, mecanicienne en chaussures, en
temoigne: << ma mere etait clapeuse, elle triait les pierres [...] mais
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autrefois... moi, je le disais pas que ma mere triait les pierres. Je
disais: a ma mere, elle est devideuse >>... Je voulais pas le dire, c'etait
trop ordinaire... Ma mere disait qu'on les appelait << les culs noirs... )>.
Jusqu'au debut des annees 1920, c'est-a-dire jusquta leur remplace-
ment progressif par des manceuvres immigres (marocains et kabyles
surtout, les plus meprises), les femmes ne sont donc pas exemptes des
travaux de force a la mine: quand elle debute au puits Saint-Louis, au
Soleil, en 1906 elle a alors treize ans et travaille avec sa mere,
veuve-, madame Perrin remplit des wagons en transportant, dix
heures par jour, des couffins de charbon sur l'epaule. Les clapeuses,
souvent filles ou veuves de mineurs morts au fond} sont l'objet, a
l'epoque comme aujourd'hui, d'une commiseration meprisante. Travail-
lant << chez les hommes )> (sic), faisant << un travail grossier >>, et
<< connues comme le loup blanc >> parce qu'elles quittaient leur poste
couvertes de poussiere (35), elles sont bien loin des << metiers propres >>
comme la passementerie, et des matieres delicates assignees aux
femmes, en particulier la soie.
La valorisation actuelle du travail des clapeuses par les interessees
elles-memes est inversement proportionnelle au mepris dont elles
etaient l'objet autrefois. Leur discours tend a etablir le triage comme
<< veritable metier >>, a la fois comparable a celui des hommes et
<< adapte aux femmes )>: il etait proche du domicile, soumis a une sur-
veillance parentale plus facile que dans les ateliers textiles << en ville )>;
il permettait de concilier, par le systeme des postes du matin ou du
soir, travaux menagers et travail salarie... D'une certaine maniere,
madame Perrin, nee etl 1892, clapeuse de 1906 a 1940, puis femme de
menage a la mine, resume l'ensemble des arguments quand elle affirme,
en nous faisant admirer a la fois sa medaille du Travail (<< quarante ans
de mine )>) et la plaque etincelante de sa cuisiniere a charbon: << on
vivait dans la poussiere, forcement, on etait a cote du puits, mais j'ai
toujours ete tres fiere de mon interieur... et j'ai une retraite complete
de la mine ! )>. Gestes et phrase qui en disent long sur les images con-
tradictoires qui s'attachent au travail feminin au puits, dans des
<< metiers >> consideres comme non feminins par nature.
* A la femme les tissus )>:
les ouvribres des usines textiles
L'image du travail dans les ateliers textiles, employant
tres majoritairement des femmes, est sensiblement differente: travaux
et metiers n'y entament pas l'identite sexuelle. La memoire feminine
valorise alors un certain nombre de specificites concernant, en particu-
lier, les rapports de domination de type paternaliste etablis par le
patronat local sur une main-d'aeuvre divisee: selon les ages et les sta-
tuts matrimoniaux, les emplois occupes dans les ateliers, et les formes
precises de domination et de soumission varient.
La distance sociale est un ensemble d'attitudes, de symboles et de
(35) Au Soleil, les femmes n'obtiennent des cabines de douche qu'en 1936: c'etait une de
leurs premieres revendications pendant les greves de maijuin.
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 47
<< signes exterieurs >> de richesse et d'autorite qui etablissent le pouvoir
des dynasties de fabricants stephanois sur leur << personnel ouvrier et
employE >>, dans les petits ateliers comme dans les grandes usines. Elle
suscite, pour la periode consideree, un discours metaphorique, qui assi-
mile les rapports sociaux dans l'entreprise aux relations du seigneur et
de ses sujets sous l'Ancien Regime, et ce le plus souvent sans intention
pejorative. Mais, dans ces ateliers textiles ou l'on est tres souvent
embauchee sur recommandation du cure de la paroisse ou des reli-
gieuses enseignantes, c'est surtout la dimension religieuse du paterna-
lisme qui parcourt tous les recits sans exception. Il n'est guere
d'oulrrieres du textile qui ne rappellent la presence, dans les ateliers,
d'une statue de la Vierge ou d'un petit oratoire regulierement fleuris,
les prieres en general quotidiennes avant le travail, la recitation du cha-
pelet et les cantiques pendant le mois de Marie. L'unanimite des temoi-
gnages montre, a l'evidence, que les ateliers textiles stephanois restent
proches, jusque dans les annees 1950, des ouvroirs des deux siecles pre-
cedents, et des usines-internats rurales cheres a Louis Reybaud et a
l'abbe Meyzonnier. S'ils restent flous sur la chronologie de l'evolution
des pratiques du paternalisme religieux, les recits insistent cependant
sur les variables qui interviennent quant a leur intensite. Sont principa-
lement concernees les jeunes filles et les celibataires, largement majori-
taires dans les ateliers situes en amont (ourdissage, echantillonnage...) et
en aval (emouchetage, aunage...) du tissage proprement dit. Les travaux
exerces dans ces ateliers travaux de main-d'aeuvre, absence de
metiers bruyants - facilitent les pratiques rappelees par les temoins:
priere do matin, chapelet dit a haute voix par chacune des ouvrieres en
mai, tournee des oratoires d'atelier le 8 decembre, etc. Le statut matri-
monial recoupe donc les elements de division technique du travail, qui
concentre effectivement, dans certains ateliers et dans certaines fonc-
tions, ouvrieres celibataires ou ouvrieres mariees. Ainsi dans l'impor-
tante et ancienne Manufacture de Velours Giron, pres du centre ville,
ou monsieur Guichard, electricien d'entretien avant 1940, rappelle qu'il
y avait:
des ateliers plus conservateurs que d'autres, avec beaucoup de vieilles
filles, des cElibataires... comme l'emouchetage, un petit travail qu'on fai-
sait avec des pinces, des petites demoiselles, des espbces de souris qui
voulaient pas lever la tete. Et puis vous aviez certaines ouvrieres aux
canuts, qui tissaient les grandes largeurs, c'etait des ouvrieres moins qua-
lifiees, ou le rendement Etait beaucoup plus dur... Elles tenaient quelque-
fois deux mEtiers, c'etait des femmes mariees, ou des femmes plus jeunes
[...], c'etait pas la meme categorie... c'etait plus revendicatif.
Au-dela du vocabulaire (36), et de l'importance significative accordee
a la tenue et a la position des femmes, assises, les yeux baisses sur leur
ouvrage, les recits soulignent la specificite des celibataires, qui font fr6-
quemment z une carriere )> dans l'usine: a l'oppose, les ouvrieres
mariees sont considerees comme << plus instables >>, susceptibles
d'arreter de travailler a tout moment. Le celibat est donc une condition
(36) Le terme de z vieilles filles >) est utilise par tous les temoins, a l'exception des inte-
ressees.
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48 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
sine qua non, verifiee dans les carrieres reconstituees, pour acceder a la
fonction de << maitresse >> d'atelier ou de magasin de la Fabrique:
<< pour diriger quelque part, une celibataire se donne tout entiere a son
metier... c'est sa promotion, elle s'affirme dans un metier )> (Mme Bon-
nand, ouvriere passementiere). La carriere de mademoiselle Bufferne,
nee en 1908, fille d'un mineur et d'une passementiere, est un exemple
caracteristique de ces maltresses, a la fois critiquees parce que
devouees au patronat, et enviees pour leur reussite professionnelle
(<( les maitresses, elles etaient considerees >>; << dans un quartier, une
maltresse ourdisseuse ou une maltresse plieuse, c'etait quelqu'un ! >>).
Apre s un an d' apprentis sage au canetage et au devidage , pui s deux ans
au tissage chez Forest, Jeanne Bufferne entre en 1924 chez Staron. Elle
y est ourdisseuse pendant une quinzaine d'annees, avec une vingtaine
d'autres femmes, presque toutes celibataires. Apres un bref passage
comme usineuse a la Manufacture Nationale d'Armes en 1939-1940t elle
revient chez Staron, et est promue maltresse ourdisseuse dans son ate-
lier en 1942, a la mort de la maltresse qui l'avait formee, elle aussi
celibataire: elle y reste jusqu'en 1973. Le celibat feminin est donc clai-
rement caracterise par des itineraires professionnels tres specifiques,
mis en parallele avec des attitudes sociales et religieuses nettement dis-
tinguees, dans la memoire ouvriere, de celle des femmes mariees.
Celles-ci, ouvrieres par intermittence, se definissent d'abord et avant
tout par leur statut d'epouses et de meres. Celles-la s'affirment par le
travail, l'exercice de metiers stables, et le devouement au patron, qui se
mesure a la participation/soumission au paternalisme religieux. Qualites
qui permettent d'acceder parfois aux postes les plus qualifies-ou les
moins dequalifies si l'on sten tient au niveau du salaire et aux condi-
tions de travail dans les usines textiles. Qualites qui conditionnent aussi
d'eventuelles promotions, mais qui ne sont pas suffisantes pour com-
penser, dans la memoire ouvriere, l'anormalite du statut de femme celi-
bataire, synonyme d'isolement relatif dans le groupe social. Signalons
enfin que le textile n'est pas la seule industrie stephanoise ou le pater-
nalisme s'exerce sur les ouvrieres; et que le jugement porte sur ce
paternalisme, religieux dans le textile, laique dans d'autres entreprises
comme Manufrance, est globalement positif dans la majorite des temoi-
gnages feminins surtout, mais aussi masculins. Double resultat de l'effi-
cacite de ces pratiques, et du travail de la memoire chez des temoins
ages.
A ,
Fbminisation = dbqualification:
les ouvribres du cycle
La periode de plus grande prosperite de l'industrie du
cycle a Saint-Etienne s'etend a peu pres de 1920 a 1950 (37). Tres mino-
ritaires, les femmes sont cependant presentes dans les centaines de
petits ateliers de quartier, comme dans la demi-douzaine de manufac-
(37) Cf. L'industrie du cycle a Saint-Etienne, mythes et realites. Aspects economiques, tech-
niques, culturels et sociaux, rapport de recherche dactyl., Musee de Saint-lAtienne et Mission
du patrimoine ethnologique, avril 1984, 318 p.
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 49
tures qui depassent le stade de la production artisanale. Les postes de
travail occupes par les femmes peuvent etre definis avec une relative
precision. Les ouvrieres sont nombreuses dans les fabriques d'equipe-
ments, qui produisent des pieces detachees (boulons, rayons, plateaux,
etc.), dans des ateliers d'usinage et de polissage-nickelage. Pour ces
taches repetitives, morcelees et rapides (<< les longues series >>), les
femmes sont usineuses, << manoeuvres adaptees >>, << manceuvres sur
machines >> ou << ouvrieres specialisees >>. Dans les ateliers de fabrication
du cadre << en blanc >> (c'est-a-dire avant emaillage): elles occupent des
postes de manceuvres, egalement attribues aux << gamins >>, et plus tard
aux immigres; postes particulierement malsains et salissants, comme
ceux des << preparatrices pour le braseur >>, plus couramment appelees
<< barbouilleuses >>, ou des polisseuses ou decapeuses de cadres a la toile
emeri ou au bain d'acide. Dans les ateliers de montage << en noir >>
(apres emaillage), les femmes sont monteuses d'equipements (freins,
eclairage, etc.), monteuses et centreuses de roues: la encore, travaux
d'OS, au caractere essentiellement repetitif, et toujours payes a la piece.
On ne peut guere parler de << carrieres feminines >> dans le cycle: ces
femmes sont fondamentalement des usineuses de la metallurgie passant,
par exemple chez Manufrance, du cycle a l'arme ou a la machine a
coudre, apres avoir ete ou avant d'etre couturieres a domicile ou
en atelier, tisseuses, ouvrieres du cuir ou de la chimie, voire secretaires
ou dactylos (38). Travailler dans le cycle renvoie souvent a des decisions
conjugales ou familiales: on entre dans le cycle par l'intermediaire du
pere, du mari ou d'un parent, qui initient la femme a son nouvel
emploi. << L'apprentissage >>, sur le tas, est toujours des plus rapides, ce
qui est d'ailleurs valorise dans les recits, et presente comme une capa-
citeJ typiquement feminine, d' adaptation << a des travaux varies >> et exi-
geant des qualites specifiques. Ainsi pour madame Nouvet, monteuse de
roues: << Dans le velo, le plus feminin, c'est le montage des roues [...]. La
femme va bien plus vite que l'homme; c'est pas un travail d'homme de
monter les roues, c'est un travail de femme; c'est minutieux, c'est les
petites mains, l'homme a de plus grosses mains. >> Le terme de << petites
mains >>, comparaison semantique avec la couture, renvoie a une dexte-
rite specifique, a la fois exigee des ouvrieres et non reconnue dans les
classifications. Madame Barrot, emballeuse de cycles, manceuvre sans
specialite pendant trente ans, n'est pas la seule a affirmer: << J'etais
bien habile parce que j'avais travaille dans la couture: il n'y a rien de
tel pour etre habile de ses mains. >> De ce point de vue, l'industrie elec-
tronique, bretonne ou asiatique, n'a rien invente... De l'analyse des
postes occupes et des discours feminins, on est tente d'inverser les
termes de ce qui est generalement dit pour justifier la position des
femmes au bas des echelles de classification, par exemple lors de la
negociation des contrats collectifs de la metal lurgie s tephanoi se, en
1936-1937 (39). Les ouvrieres n'ont pas une formation nulle, et ne corres-
pondant pas aux exigeances des postes qu'elles occupent. Au contraire,
(38) J.-P. BURDY, a Ouvriers, ouvrieres et employees de la Manufacture Fransaise d'Armes
et de Cycles entre les deux guerres >, in L'industrie du cycle..., op. cit., p. 241-274; et J.-
P. BURDY et M. ZANCARINI, z Fragments d'une memoire ouvriere du cycle , ibid., p. 275-316.
(39) Cf. Application du contrat collectif de travail du 12septembre 1936, brochure, Saint-
lAtienne, novembre 1936.
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50 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
elles sont parfaitement adaptees a ces postes de travail grace, tres SOU-
vent, a une formation acquise anterieurement par apprentissage social
au sein de la famille ou en atelier.
L'adaptation s'etend meme aux rythmes du travail, caracterises dans
le cycle par d'importantes fluctuations saisonnieres d'activite. La main-
d'aeuvre feminine y est particulierement appreciee pour sa fluidite en
terme de rythme saisonnier. <( Vous etes mariee, vous chomez, a vous
arrange... Vous rangez la maison... Quand je chomais, mon mari travail-
lait, sa m'arrangeait, sa me permettait de faire mon travail >>: madame
Berne, plieuse de cadres en ateliert affirme ainsi le telescopage, y com-
pris au plan du vocabulaire, entre temps du travail en atelier et temps
du travail domestique. Au debut des annees 1930, pendant la morte-
saison, elle est meme << employee de maison >> chez son patron, tout en
continuant a pointer a l'usine... Osmose entre les temps et les fonctions
que lton retrouve dans d'autres cas: le travail domestique deteint sur le
travail en atelier, et reciproquement; et les exemples etudies, dans les
petites unites comme dans les manufactures, ont montre qu'a l'evi-
dence, dans la premiere moitie du xxe siecle, les notions de flexibilite
du temps de travail, de travail a temps partiel ou a mi-tempsJ sont deja
operantes, << a la satisfaction des parties concernees >>.
Il est finalement, dans l'industrie du cycle, un seul poste de travail,
majoritairement occupe par des femmes, qui soit defini comme un
metier: le filet. Metier qui merite qu'on y prete attention, en ce qu'il
illustre de faon remarquable le proces de dequalification qui accom-
pagne la feminisation d'une activite, et la non-reconnaissance, dans les
classifications, << d'elements objectifs >> de qualification. Le travail des
fileurs et fileuses consiste-a tracer des filets de peinture sur les tubes
du cadre emaille, avec des pinceaux fins, a main-levee. Le materiel
requis est des plus reduits: un pied stable pour fixer le cadre, des pots
de couleurs et des pinceaux de taille variable. Le filet exige surtout une
grande dexterite et une main ferme, deux qualites qui font la valeur du
metier. L'apprentis sage es t generalement tres b ref, s i on a << le coup de
main )>, l'habilete et la rapidite se confirmant par la pratique. Les bons
ouvriers sont tres recherches dans les annees 1920, quand la decoration
des cadres, jusque-la entierement noirs, devient habituelle. C'est alors
<< un des meilleurs metiers du cycle >>, permettant d'obtenir des salaires
<< confortables >): les fileurs sont parfois simultanement salaries en ate-
lier, << ambulants >> passant d'une usine a une autre, et installes a leur
compte. En 1935, la Chambre syndicale du Cycle essaie d'organiser une
ecole d'apprentissage du filet, pour ne pas etre genee par la penurie de
fileurs, et faire pression a la baisse sur les salaires. Projet abandonne a
la suite d'une greve des fileurs stephanois, pourtant fort peu syndiques.
Mais les patrons trouvent la parade en recrutant massivement des
femmes comme fileuses: elles deviennent vite majoritaires, et font
sauter le << goulot d'etranglement >> du filet. La convention collective de
1936 ne mentionne d'ailleurs, comme << ouvriers tres qualifies du filet >>
que... les fileuses, << capables[s] d'executer tous travaux de decoration
[...] [et] dont les salaires effectifs sont tres superieurs a ceux de la cate-
gorie professionnelle la plus elevee du contrat collectif >> (40). En realite,
(40) Ibid., p. 23.
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ROLES, TRAVAUX ET MATIERS DE FEMMES 51
l'embauche de fileuses s'est accompagnee d'une dequalification imme-
diate du metier, et d'une baisse tres importante du salaire a la piece:
chez Manufrance, les fileuses sont classees, en 1936, comme
<< decoratrices de serie >>, manceuvres ordinaires ou manceuvres adap-
tees, avec le meme salaire que les aides-magasinieres, et que les
<< femmes de peine >>.
Cet exemple de travail dequalifie parce que feminise montre que les
criteres sur lesquels les employeurs << jugent >> les ouvriers pour les
classer ne sont jamais totalement explicites: la grille de classification
renvoie aussi a une hierarchisation ideologique qui devaloriseJ en parti-
culier, le travail des femmes. Ainsi pour les fileuses pour lesquelles on
ne reconnait plus comme elements de qualification ce qui rend precise-
ment cette main-dJoeuvre precieuse aux yeux du patronat: agili-te, dexte-
rite, rapidite, precision. Il ne s'agit donc pas, la comme ailleursJ dJune
non-qualification intrinsequeJ mais d'une position statutaire dans une
classification beaucoup moins aleatoire qu'il y parait a premiere vue. La
reaction des fileurs est egalement interessante a analyser: cinquante
ans apres la feminisation massive de la profession, ils deplorent encore
le << mauvais coup >> des patrons du cycle; ils regrettent de n'avoir pu
s'y opposer reellement, tel monsieur Poncet qui, contremaltre, a essaye
a l'epoque de << limiter les degats >>: << Moi, j'ai embauche des hommes
au filet, j'aimais mieux [...]; j'etais chef, alors evidemment, quand elles
etaient mariees, quand il arrivait une petite baisse, c'etait les premieres
que je mettais au chomage, les femmes... >) A aucun moment, dans leurs
recits, les fileurs ne considerent les fileuses comme des ouvrieres a part
entiere, avec lesquelles ils auraient pu avoir des interets communs a
defendre. La strategie patronale de mise en concurrence des hommes et
des femmes n'a des lors rencontre, du cote des fileurs, qu'un malthusia-
nisme misogyne affirmant la necessite << naturelle >> d'espaces de travail
et de metiers distincts pour les hommes et pour les femmes. Attitude
qui ne pouvait que conduire a l'impuissance face a une dequalification
du metier par l'embauche massive des femmes (41).
* *
La valeur sociale du travail
dans la mbmoire des ouvribres
La memoire est une permanente reinterpretation et ree-
valuation du passe a partir du present. Dans la memoire des ouvrieres,
le discours sur le travail n'est pas separe du discours sur la famille, sur
le rapport des sexes et leurs roles sociaux. Ceci est particulierement
clair pour les femmes mariees, dans le discours desquelles on peut
relever tout a la fois, decoulant des roles et des espaces assignes:
(41) La generalisation du pistolet aerographe dans les annees 1940, puis des decalques
dans les annees 1960, accelerent le declin puis la disparition du filet.
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.*s...
52 J.-P. BURDY, M. DUBESSET, M. ZANCARINI-FOURNEL
-l'occultation frequente de la realite meme du travail a domicile,
dissimule derriere les travaux menagers;
la volonte de justifier, essentiellement par la necessite econo-
mique, le fait d'avoir travaille apres le mariage; en soulignant cepen-
dant le choix des metiers compatibles avec le statut et la place d'une
mere de famille (travaux d'aiguille a domicile, par exemple);
-l'inscription du travail dans des cycles de vie balises par l'evolu-
tion du statut matrimonial et de la taille de la famille.
Apres ce passage initial oblige, et l'expression frequente du senti-
ment d'avoir ete ecartelees entre la multiplicite des taches, les femmes
parlent de leurs travaux: elles en parlent comme d'un vrai travail, exi-
geant des qualites specifiques et apprises des l'enfance, et grace aux-
quelles certains emplois auraient merite d'etre definis comme
<< mertiers >>; reconnaissance sociale qui n'a jamais eu lieu. Les ouvrieres
expriment aussi une certaine fierte d'avoir travaille, surtout quand cette
activite a ete assez continue apres le mariage, au point de pouvoir etre
conslc eree comme une << carrlere >> remuneree. Avolr pu concl ler une
double activite de menagere et d'ouvriere, avoir eu des emplois, meme
dequalifies, est valorisant a leurs propres yeux:
parce que permettant une autonomie relative dans le menage,
meme si cette autonomie est celle du salaire d'appoint; la monetarisa-
tion du travail equivaut a sa reconnaissance;
-parce que donnant une certaine identite sociale, moins autour de
la relation au travail-institution comme valeur masculine, que dans la
relation a l'activite extra-menagere. C'est dans ce cadre qu'il faut sans
doute inscrire certains regrets, exprimes a l'heure actuelle, de n'avoir
pu continuer a travailler apres le mariage, ou reprendre une activite
salariee apres que les enfants ont grandi.
I1 est certain que ces activites extra-menageres definissent un certain
nombre de relations sociales, dans le quartier ou dans l'atelier, qui ont
un sens et une valeur: ctest le cas des sociabilites d'atelier. L'accent
mis dans notre analyse sur les strategies d'encadrement visant << le
corps et l'ame >>, ou sur le proces permanent de dequalification, ne peut
suffire a cerner la totalite des situations vecues. On aurait tort, par
exemple, de negliger les notations tenues, mais persistantes, sur la
<< familiarite de l'atelier )>, au motif que cela n'entrerait pas dans le
schema du << rapport d'exploitation et de domination >>. Les sociabilites
ouvrieres feminines ont, elles aussi, existe, et meritent qu'on s'y inte-
resse, au meme titre que les << zones indecises )> du partage entre mas-
culin et feminin.
Travaux et mbtiers de femmes
dans une ville industrielle
Les exemples etudies ont permis de recenser des travaux
de femmes. Certains de ces travaux sont dits comme << metiers de
femmes >> parce que situes, dans l'espace et dans le temps, dans le pro-
longement des trarraux domestiques, et exerces par les seules femmes
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ROLES, TRAVAUX ET METIERS DE FEMMES 53
dans la periode consideree. Certains travaux, a domicile ou en atelier,
sont des metiers en ce qu'il y a eu apprentissage, maitrise de savoir-
faire techniques (ourdi s sage, pas sementerie). Mai s ils ne sont pas
reconnus comme tels, statutairement et socialement, a moins de condi-
tions tres precises: on peut ainsi estimer que la possibilite de faire car-
riere et d'obtenir une promotion professionnelle reelle s'achete par le
celibat, pour les maitresses, par exemple, ou par le veuvage pour cer-
taines passementieres ou commersantes. I1 n'y a donc pratiquement pas
de metiers industriels feminins reconnus. I1 en est de meme dans un
secteur tertiaire naissant, dont il n'est pas evident qu'il ait constitue,
pour la classe ouvriere stephanoise, une forme d'activite preferee, pour
les femmes, aux secteurs industriels traditionnels: les emplois de
bureau ont souvent ete ephemeres parce que peu valorises et souvent
moins remuneres que les emplois industriels.
Restent, comme seuls vrais metiers feminins admis et socialement
reconnus) les metiers de sages-femmes et d'institutrices (42). Mais ne
renvoient-ils pas fondamentalement au role traditionnel de la femme:
donner la vie et eduquer ?
(42) M. DUBESSET et M. ZANCARINI, Maternites a Saint-Etienne, 1848-1948, memoire de
DEA dactyl., Universite Lyon II, 1983, 170 p.
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