Memoire Final Blain-Picard Ridoré
Memoire Final Blain-Picard Ridoré
Blain-Picard RIDORE
Décembre 2024
La règlementation du droit de grève du personnel judiciaire haïtien : Enjeux et
perspectives.
DEDICACE
Ce mémoire est le produit de vos supports et des encouragements dont vous aviez toujours
manifestés envers moi. A tous les dirigeants de mon pays, présents et futurs, que ce travail
leur rappelle leur devoir d’œuvrer pour une justice plus efficace, en prenant les mesures
nécessaires pour que les citoyens puissent pleinement jouir de leurs droits et libertés. Il y va
de l’avenir d’un pays que nous aimons tous : Haïti.
i
REMERCIEMENTS
Avant toute chose, je dois mes premiers remerciements à Dieu qui m’a protégé pendant
tout mon parcours académique et qui m’a fourni l’intelligence nécessaire pour briller en tant
qu’étudiant tout en gardant mon humilité.
Je remercie d’une façon très spéciale mon directeur de mémoire, professeur Kénel
SENATUS, pour sa précieuse assistance. Malgré son emploi du temps très chargé, il n’a jamais
raté l’occasion de me fournir de la motivation et a toujours réagi à mes mails dans un délai
raisonnable. Son assistance et ses conseils méthodologiques ont été indispensables pour la
réussite de ce travail.
Enfin, un remerciement à toutes celles et ceux qui ont été gentils avec moi mais dont
leurs noms n’ont pas été cités. Sachez que je suis reconnaissant envers tout le monde et que
vous avez une place dans mes pensées.
Merci à tous !
ii
LISTE DES SIGLES ET ABREVIATIONS
Al. Alinéa
Art. Article
Ibid. Ibidem
P. Page
iii
GLOSSAIRE
Pour épargner toute confusion, la définition des concepts utilisés dans le cadre de ce
travail est une tâche que nous devons réaliser. Ainsi, voici définis ci-dessous, les concepts-clés
de notre recherche.
Agent public : Toute personne physique faisant l’objet d’un acte de nomination ou d’un
contrat de droit public afin d’exercer un emploi pour le compte d’une institution ou d’une
personne publique de l’administration publique nationale (Art. 4 du décret portant révision du
statut général de la fonction publique).
Droits humains : Les droits humains sont des facultés, libertés et revendications inhérentes à
chaque personne du seul fait de sa condition humaine.
Grève : En France, la loi ne donne pas une définition de la grève. En revanche, les juridictions
françaises la définissent comme étant : « Un arrêt collectif et concerté pour obtenir la
satisfaction de revendications d’ordre professionnel». En droit haïtien, celle-ci est définie
comme étant « une cessation de travail concertée et réalisée au sein d’un établissement par un
groupe de travailleurs en vue d’obtenir la satisfaction de revendications présentées à
l’employeur et dont ils font la condition de reprise du travail». Ainsi, à partir de cette
disposition, on peut dégager les différentes caractéristiques d’une grève à savoir : Une cessation
(de travail) concertée, une cessation collective et totale, une poursuite de revendications
professionnelles.
iv
selon leur nature (de droit commun ou d’exception) ou, enfin, selon le degré qu’elles occupent
dans la hiérarchie judiciaire (juridiction de première instance, d’appel, de cassation). (Lexique
des termes juridiques).
Ordre public : Pour un pays donné, à un moment donné, état social dans lequel la paix, la
tranquillité et la sécurité publique ne sont pas troublées.
Règlementation : Ensemble de règles qui gouvernent une matière. Droit relatif à une question
(Vocabulaire juridique).
Service public : Le concept service public a plusieurs sens repartis en sa définition organique
et sa définition fonctionnelle. Au sens organique, il désigne « l’ensemble des agents et de
moyens qu’une personne publique affecte à une même tache», cela concerne les différents
services déconcentrés des ministères. Au sens matériel, soulignons que c’est le sens le plus
usité par la jurisprudence de nos jours, le service public s’entend comme « une activité d’intérêt
général que l’administration entend assumer ». Somme toute, en rapprochant les deux
acceptations, on peut dire que le service public est une forme de l’action administrative dans
laquelle une personne publique prend en charge ou délègue, sous son contrôle, la satisfaction
d’un besoin d’intérêt général.
v
SOMMAIRE
INTRODUCTION GENERALE…………………………………………………………….1
vi
RESUME
La justice joue un rôle très important dans une société démocratique. Elle permet de
faire appliquer les lois afin d’assurer l’ordre public et la protection des droits humains. Ainsi,
un système judiciaire solide est indispensable au développement de tout pays. Cependant, le
pouvoir judiciaire haïtien est confronté à des problèmes fréquents qui minent son efficacité
dont la récurrence des mouvements de grève des agents judiciaires. Dans ce contexte, ce travail
de recherche a pour objectif d’examiner les lois régissant le droit de grève du personnel
judiciaire en vue de déterminer leurs faiblesses et faire des propositions de solutions.
Mots-clés : Justice, grève, ordre public, droits humains, service minimum, dialogue social.
vii
INTRODUCTION GENERALE
« L’Etat se réservant le monopole de la justice, il est juste, pour assurer l’égalité que le
service public de la justice fonctionne sans interruption1». Ces courtes lignes de l’auteur
Giudicelli-Delage illustre parfaitement le lien existant entre une justice toujours opérationnelle
et les droits humains. De part de sa mission, la justice contribue à faciliter la vie collective par
l’application de lois visant la paix sociale en protégeant l’ordre public et en garantissant les
droits et libertés. Ainsi, elle représente l’une des bases sans laquelle la vie commune est
sérieusement perturbée. C’est la raison pour laquelle, l’idéal serait que son fonctionnement
optimal soit toujours privilégié au-delà de toutes considérations particulières.
Pourtant, en Haïti, les services judiciaires ciblant l’accomplissement d’un intérêt public
sont perturbés par des arrêts de travail collectifs qui deviennent chroniques et systémiques
pendant la période allant de 2016 à 2023 (au moins 32 mois de grève). Bien qu’elle parait
parfois légitime, l’exercice immodéré de la grève au sein de ce pouvoir public est quand-même
de nature à remettre en question la capacité de l’Etat haïtien à exercer pleinement son autorité
et à garantir l’Etat de droit sur le territoire national.
A la vérité, il n’est pas superflu de mentionner dans le cadre de ce travail que la question
de la grève est un sujet qui a créé pas mal de remous au sein des sociétés. Cela a même poussé
l’Eglise Catholique, via l’Encyclique Rérum Novarum écrite en 1891 par le Pape Léon XIII , à
se positionner sur les questions sociales notamment en appuyant les droits sociaux des
travailleurs dont les droits syndicaux que l’Etat est appelé à garantir.
1
Geneviève GIUDICELLI-DELAGE. Institutions judiciaires et juridictionnelles. PUF, Paris, 1993, p. 138.
1
(art. 22), la convention américaine des droits de l’homme (Art.16) et la convention #87 sur la
liberté syndicale et la protection du droit syndical. De même, la grève qui est un droit dérivé
de la liberté syndicale bénéficie également d’une couverture constitutionnelle dont le
législateur est chargé d’établir ses modalités et ses limites (Art. 35.5). Cependant, nonobstant
cette disposition de la loi-mère, la loi du 27 novembre 2007 portant statut de la magistrature,
le décret du 22 août 1995 relatif à l’organisation judiciaire et celui de 2005 sur le statut général
de la fonction publique applicables aux autres fonctionnaires essentiels du système judiciaire
laissent encore des failles préoccupantes autour des frontières du droit de grève du personnel
judiciaire. A cause de cela, il devient particulièrement difficile de limiter les abus et
d’harmoniser l’exercice de la grève au principe de la continuité des services publics au sein des
juridictions en vue de prévenir les conséquences négatives qui pourraient en résulter. Ainsi,
cette recherche universitaire intitulée « La règlementation du droit de grève du personnel
judiciaire haïtien : Enjeux et perspectives » a été menée dans le but d’analyser le cadre légal
interne relatif à la grève du personnel judiciaire en vue de déceler ses failles et leurs
conséquences sur l’ordre public ainsi que sur les droits humains pour enfin présenter des
mécanismes de solutions.
A. Problématique
La justice joue un rôle très important dans la protection de l’ordre public et la garantie
des droits de l’homme dans une société. Pourtant, en Haïti, des mouvements de grève d’agents
judiciaires (magistrats, greffiers, huissiers) troublent fortement le fonctionnement des Cours et
tribunaux judiciaires pendant la période allant de 2016 à 2023. Cette situation a des
conséquences considérables car il prive les justiciables dont des détenus de leur droit
fondamental d’accès à la justice, ce, au mépris de la déclaration universelle des droits de
l’homme (DUDH), de la constitution haïtienne, des lois en vigueur et d’autres instruments
juridiques internationaux auxquels l’Etat est partie notamment la convention américaine des
droits de l’homme et le pacte international relatif aux droits civils et politiques. Aussi, faut-il
noter que le dysfonctionnement de la justice par le fait de la grève affaiblit l’Etat haïtien au
plan de l’Etat de droit et accroit le discrédit sur l’appareil judiciaire déjà en manque de
confiance de la part des citoyens. Cette situation a pour conséquence la relégation d’Haïti à la
place de 136e pays du monde sur 140 à appliquer les principes de l’Etat de droit selon
2
l’organisation World justice Projet en 20222. Un score qui ne fait pas du tout honneur à la
première République noire indépendante.
2
WORLDJUSTICEPROJECT. Haïti se classe 136e sur 140 dans l’indice de l’état de droit, 2022,
[Link] consulté le 10 mars 2023, 6h 07.
3
OHCHR. Les défis liés au secteur de la justice en Haïti,
[Link] consulté le 23 mai
2023, 7h 12.
3
n’est certainement pas sans conséquence. D’où, l’utilité de produire ce mémoire de recherche
intitulé : « La règlementation du droit de grève du personnel judiciaire haïtien : Enjeux et
perspectives », dont la question de recherche principale qui en découle est la suivante : En quoi
la règlementation du droit de grève du personnel judiciaire affecte-elle l’ordre public et
les droits de la personne en Haïti ? De cette question principale sous-tendent les questions
secondaires suivantes :
1. Quelles sont les incidences des lacunes de la législation relative à la grève du
personnel judiciaire haïtien sur l’ordre public et les droits humains ?
2. Comment renforcer la législation nationale en vue de garantir la continuité de
la justice en cas de grève du personnel judiciaire ?
B. Hypothèses de recherche
a. Hypothèse principale
L’hypothèse principale est : La règlementation du droit de grève du personnel judiciaire
affecte l’ordre public et les droits humains en Haïti en compromettant le principe de la
continuité de la justice.
b. Hypothèses secondaires
C. Revue de littérature
4
Paul N’DA. Recherche et méthodologie en sciences sociales et humaines, l’harmattan, Paris, 2015, p. 65.
4
perturbé par des mouvements collectifs assez longs, en nette inadéquation avec le principe de
la continuité indispensable à la bonne marche de ce service public. Si, les faiblesses
budgétaires, légales, structurelles et organisationnelles du pouvoir judiciaire sont couramment
évoqués pour expliquer son dysfonctionnement, le problème de la règlementation de la grève,
est quant à lui, peu étudié par les chercheurs haïtiens. En ce sens, la littérature sur la grève du
personnel judiciaire en Haïti est relativement pauvre.
Bien longtemps avant lui, l’étudiant Martel Jean-Claude, dans son mémoire de sortie
titré « L’accès à la justice en Haïti » présenté et soutenu à la Faculté de Droit et des Sciences
Economiques (FDSE) avait déjà analysé quelques problèmes justifiant le dysfonctionnement
de la justice en Haïti. Dans sa démarche, il défend que tout système juridique se base sur
l’égalité, la gratuité et la continuité. Par contre, en ce qui a trait à cette dernière, son application
est mise à rude épreuve au sein de l’appareil judiciaire haïtien. Ainsi, aboutit-il à la conclusion
que : « L’administration de la justice souffre de congés improvisés qui hanchent son
fonctionnement et gênent les justiciables. A tout cela, s’ajoutent les grèves du personnel
judiciaire et les absences répétées de certains magistrats 6». En effet, l’auteur a indexé le
problème posé par la grève des acteurs judiciaires, ensuite il a estimé qu’il nuit à la continuité
de la justice mais il n’a pas explicitement proposé de solution à cette situation spécifique. En
ce sens, son analyse, bien que superficielle, appelle à des approfondissements, ce qui est
envisagé dans le cadre de ce présent travail.
De son côté, l’étudiant Louino Volcy, dans son travail de fin d’études intitulé
« L’ineffectivité de l’Etat de droit en Haïti » soutenu à la FDSE a effleuré le problème de la
5
Jean SAINT-VIL. La difficile réforme de la justice en Haïti. Le national, 14 juin 2023,
[Link] consulté le 10 novembre 2023, 23h 09.
6
Martel JEAN-CLAUDE. L’accès à la justice en Haïti. FDSE-UEH, mémoire non publié, Port-au-Prince, 2007,
p. 69.
5
faiblesse de la réglementation de l’exercice du droit de grève comme une potentielle cause de
violation des droits de l’homme dans le pays. Contrairement à Martel Jean-Claude qui se
contentait de constater le problème au niveau de la justice haïtienne, Louino Volcy, quant à lui,
démontre qu’en matière de grève, nos lois sont insuffisantes pour assurer la garantie des
prescrits de la Constitution et par conséquent, puisqu’il n’existe aucun mécanisme juridique
encadrant le droit constitutionnel de la grève, cela ne peut que mettre en péril les droits
fondamentaux reconnus par la loi-mère et affaiblir la protection qui en découle, ce, non sans
impact sur l’effectivité des principes de l’Etat de droit en Haïti7. Ainsi, l’auteur déduit que
« l’absence d’un cadre légal en la matière prête le flanc à l’improvisation, à l’anormalité et
même à l’arbitraire 8». Sans donner de précision sur le contenu dudit cadre légal, il prône qu’un
texte juridique doit porter sur l’exercice de la grève en Haïti.
Par ailleurs, puisqu’aucun chercheur ne s’est proposé d’aborder la question d’un cadre
juridique efficace régissant la conduite applicable au personnel de la justice en temps de grève,
cette présente recherche entend apporter une certaine contribution dans ce domaine.
Ainsi, pour lui, les grèves judiciaires intempestives affectent négativement les droits et
libertés individuels des individus.
7
Louino VOLCY. L’inefficacité de l’Etat de droit en Haïti. Mémoire, FDSE-UEH, mémoire non publié, Port-au-
Prince, 2016, p. 31
8
Id, p. 95
9
Fritz DORVILIER. Le non-recours à la Justice : une expression de la crise de régulation juridique de la société
haïtienne, [Link] consulté le 9 août 2024, 10h10.
10
Ibid.
6
Toujours, relativement au problème de la règlementation de la grève dans les services
publics, plusieurs chercheurs étrangers l’ont analysé dans la relation conflictuelle qu’elle a
entretenue avec le principe de la continuité du service public. Pour M. Hauriou, cité par Jacques
Chevallier dans un article titré « Le statut général des fonctionnaires de 1946 : un compromis
durable » publié en 1996, « le fonctionnaire n’est pas assimilable aux salariés de l’industrie
et du commerce, il est un citoyen spécial 11». En conséquence, il s’avère irraisonnable de lui
octroyer le droit de grève.
Dans cette même lignée, dans les travaux inspirants de Léon Duguit, à travers le premier
volume de la 3ème édition de son ouvrage intitulé « Traité de droit constitutionnel » sorti en
1927, on apprend que l’Etat moderne est une fédération de services administrés par les
détenteurs de la plus grande force, ne disposant pas le droit de commander mais plutôt le devoir
de garantir le fonctionnement ininterrompu et productif de ces services12. En effet, pour Duguit,
le fonctionnaire est lié au fonctionnement permanent du service public. Par conséquent, il
réprouve les grèves des fonctionnaires constituant selon lui un acte criminel, ainsi soutient-il
que « Les coalitions et les grèves des fonctionnaires constituent un fait illicite et peut-être une
infraction 13».
L’auteur Gaston Jèze admet, dans ses travaux, les conclusions de Duguit concédant, à
son tour, que l’Etat est un ensemble de services publics et que le fonctionnaire a pour seule
mission de les faire tourner dans le sens de l’intérêt général. Dans cette optique, à l’instar des
auteurs Hauriou, Berthélemy, Duguit, il désapprouve les cessations de travail dans les services
publics. La grève est, selon lui, un fait assimilable à une faute lourde ouvrant la voie à des
mesures disciplinaires à l’endroit du gréviste14. Alors que Berthélemy cité par Jacques
Chevallier soutient que « les syndicats de fonctionnaires aspirent à la destruction de l'autorité
et à la conquête du pouvoir administratif. Leur but est de substituer à la hiérarchie fondée sur
le mérite et l'expérience... l'indépendance des agents et l'élection des chefs 15» En effet, tous
ces érudits enseignaient l’interdiction de la grève dans les services publics au nom du principe
de la continuité. Ils apparaissent sur ce point très radicaux jusqu’à ce que la Constitution
française de 1946 aille ériger la grève au rang des droits fondamentaux.
11
Jacques CHEVALLIER. Le statut général des fonctionnaires de 1946 : un compromis durable., p.3,
[Link] consulté le 20 août 2024, 22h 12.
12
Léon DUGUIT. Traité de droit constitutionnel. Gallica, tome 1, 3e éd, Paris, 1927, p. 589.
13
Léon DUGUIT. Traité de Droit constitutionnel, Gallica, 2e édition, Tome III, Paris, 1923, p4.
14
Vassilios, KONYLIS. La conception de la fonction publique dans l’œuvre de Gaston Jèze. In Revue d’histoire
des facs de droit et de la science juridique, no 42, Pages 47-51.
15
Jacques CHEVALLIER. Op. Cit, p.14.
7
Ce faisant, Louis Favoreu et ses coauteurs, dans le livre « Droit des libertés
fondamentales » publié en 2017, soulignent désormais le caractère fondamental du droit de
grève mais préconisent sa conciliation possible aux autres principes constitutionnels16. En ce
sens, certaines restrictions sont admissibles en vue de ne pas mettre à pied le principe de la
continuité essentiel aux services publics.
Dans son livre titré « Grève et droit public : 70 ans de reconnaissance », le docteur
Marie Courrèges soutient que le maintien continue de l’activité d’une institution dispensant un
service public implique nécessairement la négation pure et simple du droit de grève des
personnels. Mais, pour elle, ce chemin qui mène à l’absolutisation du principe de la continuité
du service public doit être réfutée. Ainsi, conclut-elle que : « la recherche d’un équilibre
nécessite une pondération des forces, qui consiste à aménager le droit de grève plus qu’à
l’interdire purement et simplement18 ». Ainsi, prône-t-elle qu’il faut encadrer le droit de grève
en vue de l’équilibrer avec le principe de la continuité.
La position de Marie Courrèges semble être partagée, dans une certaine mesure, par les
auteurs André Legrand et Céline Wiener. A travers leur ouvrage intitulé « Droit public », ils
soutiennent que lorsque l’Etat met en place un service public, ce dernier doit, par principe,
fonctionner sans arrêt. Cependant, la force de cette continuité est variable selon l’importance
du service en question19. A ce titre, les services qui contribuent à la sécurité requiert un plus
grand niveau de permanence que d’autres, aussi, même à l’intérieur d’un service, certains
16
Louis FAVOREU et al. Droit des libertés fondamentales. DALLOZ, Paris, 2016, no 364.
17
Louis FAVOREU et al. Droit constitutionnel. DALLOZ, 21e éd, Paris , 2019, p. 1009.
18
Marie COURREGES. Repenser le droit de grève dans les services publics : quelques pistes de réflexion,
[Link] , consulté le 20 mai 2023, 6h 44.
19
André LEGRAND, Céline WEINER. Le Droit public. Documentation française, 2017, Paris, p. 124.
8
compartiments peuvent exiger plus de permanence que d’autres20. Ainsi, dans un service public
où les agents ont des statuts différents comme celui de la justice, la règlementation du droit de
grève doit tenir compte de la situation de chaque agent.
D. Objectifs
Notre objectif principal est d’analyser le corpus normatif haïtien relatif au droit de grève du
personnel judiciaire en vue de déceler ses lacunes éventuelles ainsi que leurs impacts sur l’ordre
public et les droits humains pour aboutir sur des propositions de solution.
A partir cet objectif principal, nous dégageons les objectifs spécifiques suivants :
E. Justification
1. Intérêt personnel
En tant qu’Haïtien, la mise en place d’une justice fonctionnelle et forte représenterait pour
nous une sorte de fierté car dit-on « La justice élève une nation ». En revanche, cette situation
lamentable dans laquelle notre système se trouve actuellement ne fait honneur à quiconque. De
surcroit, en tant qu’être humain, la souffrance de nos semblables nous touche. Ainsi,
connaissant les impacts dont les ruptures des services au sein des tribunaux ont sur les droits
des détenus, nous nous sentons interpeller de proposer des idées permettant de mieux
appréhender la question de la grève dans ces institutions publiques. Enfin, en tant qu’aspirant
20
Ibid.
9
avocat-militant, nos honoraires vont dépendre en partie de nos interventions devant les
juridictions pour le compte de nos futurs clients. Par conséquent, la pratique désordonnée de la
grève de magistrats, de greffiers et d’huissiers est susceptible d’affecter notre carrière. De ce
fait, une contribution de notre science qui serait de nature à pouvoir contribuer à résoudre ce
problème nous parait tout-à-fait intéressante.
2. Intérêt académique
Toute recherche doit avoir pour but de répondre à un problème, c’est ce qui donne au
travail sa pertinence. Dans cette partie, il est présenté la pertinence sociale de la recherche (1)
et sa pertinence scientifique (2).
21
Extrait du préambule de la Constitution du 29 mars 1987 : « Pour instaurer un régime gouvernemental basé
sur les libertés fondamentales et le respect des droits humains, la paix sociale, l’équité économique, la
concertation et la participation de toute la population aux grandes décisions engageant la vie nationale, par une
décentralisation effective ».
10
correctement mise en œuvre, ce qui peut favoriser l’impunité ainsi que le rétablissement de la
vengeance privée, deux autres fléaux qui sapent le développement de tout pays. En
réfléchissant sur la manière de mieux régir la grève dans la justice de sorte à assurer la
continuité du service public, le chercheur ouvre une piste d’inspiration pour les décideurs
haïtiens de faciliter le respect des droits de l’homme et la protection de l’ordre public dans
l’intérêt de tous.
A cette phase, nous allons présenter le cadre théorique ou du moins l’angle d’approche
de notre travail (1) dans un premier temps et nous allons développer le cadre conceptuel (2).
Cette étude s’appuie surtout sur la théorie de l’abus de droit soutenue en 1905 par le
professeur et juge Josserand qui consiste à faire croire « qu’on ne saurait tolérer qu’une
application trop rigoureuse de la loi puisse déboucher sur une injustice suprême, qu’un droit
avec un petit « d », puisse être poussée à l’extrême au point d’aller contre le Droit, avec un
grand « D »23. En effet, cette théorie a été initialement inventée pour résoudre certains conflits
22
Hérold TOUSSAINT. Université et débat argumenté en Haïti. Bibliothèque nationale d’Haïti, Port-au-Prince,
2017, p. 32.
23
Julien BOURDOISEAU. L’abus de droit : fonctions et critères. 18 décembre 2018,
[Link] consulté le 3 mai 2023, 13h 18.
11
en droit privé lorsque plusieurs intérêts ont été en opposition. Elle vise alors à permettre à ce
que les citoyens puissent jouir de leurs droits sans avoir à empiéter sur ceux des autres.
Transposée en droit public par plusieurs auteurs comme Louis DUBOUIS et Pierre
ESPLUGAS-LABATUT, la théorie de l’abus de droit permet de concilier deux ou plusieurs
droits ou libertés en conflit. Pour être clair, la grève est une prérogative constitutionnellement
protégée dont le but est de permettre aux travailleurs dans le secteur privé et le secteur public
de faire reconnaitre leurs droits, en ce sens elle remplit une finalité sociale que l’ordre juridique
désire préserver. Toutefois, son libre exercice est à même de produire des impacts négatifs sur
les droits des tiers. C’est pour cette raison que le constituant français de 1946 confère au
législateur le soin de poser ses limites. Dans les services publics, en l’absence d’un texte
législatif, il incombe à l’administration, sous le regard du juge administratif, d’établir lesdites
limitations.
En matière administrative, ces limites trouvent leur point d’ancrage à partir de l’arrêt du
Conseil d’Etat du 7 juillet 1950 connu sous l’appellation « Arrêt Dehaene ». En effet, Pierre
Esplugas-Labatu considère très habile cette jurisprudence du C.E, en ce qu’il l’a trouvée
intelligiblement bien fondée sur la théorie de l’abus de droit de grève, ainsi résumée : « Le droit
de grève, comme tout autre droit, ne saurait être absolu et peut faire l’objet d’abus contraires
aux nécessités de l’ordre public ce qui justifie les limitations 24».
24
Pierre ESPLUGAS-LABATUT. Service public minimum : où en est-on ? [Link]
consulté le 15 mai 2023, 22h 23.
12
aussi fatal pour les usagers des services publics et la survie de l’Etat. En tant qu’arrêt de travail
collectif et concerté pour obtenir la satisfaction de revendications d’ordre professionnel 25, la
grève constitue un véritable droit de protester contre des injustices d’où sa finalité sociale
entérinée par l’ordre juridique. En revanche, les restrictions ou même les suspensions qu’elle
doit connaitre permettent à ce qu’elle ne soit pas déviée des buts généraux de l’ordre
juridique26, en raison du principe de proportionnalité. C’est le sens même de la théorie l’abus
de droit de grève.
Dans le contexte de notre sujet, lorsqu’elle est appliquée à la grève dans le service public
de la justice, cette théorie supposerait qu’il y ait un certain équilibre entre la sauvegarde de
l’ordre public qui est l’une des missions de la justice et l’exercice de la grève qui est un chemin
emprunté par des associations d’agents publics affectés au service public de la justice pour
poursuivre leurs revendications de type professionnel. Ainsi, elle est importante car elle permet
de protéger, entre autres, les droits des tiers qui sont susceptibles d’être bafoués en cas de
pratiques trop radicales de la grève au sein des juridictions judiciaires en Haïti. De ce fait, c’est
autour de cette approche que nos argumentations seront articulées.
2. Cadre conceptuel
Le cadre conceptuel vise à définir les principaux concepts-clés de notre travail. Ainsi, la
définition des concepts « droit de grève » et de « continuité de la justice » est cruciale dans le
cadre de ce travail.
25
Dominique GRANDGUILLOT. L’essentiel du droit du travail. Gualino, Issy-les-Moulineaux, 2016, p. 119.
26
Louis DUBOUIS. La théorie de l’abus de droit et la jurisprudence administrative », In Revue internationale de
droit comparé, 16-1, 1964, p. 231‑233. [Link]
consulté le 23 août 2023, 21h 30.
27
Gérard CORNU. Vocabulaire Juridique. PUF, Paris, 2005, p.439.
28
Serge GUINCHARD et Thierry DEBARD. Lexique des termes juridiques. DALLOZ, Paris, 2022-2023, p.533.
13
travail) concertée, une cessation collective et totale, une poursuite de revendications strictement
professionnelles29. Ces trois éléments sont cumulatifs, l’absence de l’un altère le sens de la
notion de grève et peut être sanctionné. Par conséquent, le droit de grève désigne le droit qu’est
reconnu à tout salarié de prendre part à une action de grève sans subir aucune conséquence
autre que celles prévues par la Constitution et la loi.
La continuité du service public est un des principes classiques qui s’applique à tous les
services publics y compris la justice. Ce principe est, d’après Jean-Marie Pontier, un
prolongement de la continuité de l’Etat 30qui vise à assurer que les services publics fonctionnent
de manière ininterrompue. Dans le secteur judiciaire, le principe de la continuité renvoie à la
permanence des services judiciaires31. Cette permanence suppose, d’après l’auteur Giudicelli-
Delage, que la justice puisse être saisie à tout moment y compris les dimanches et les jours
fériés, du moins en situation d’urgence32. C’est donc, au nom de ce principe que le droit de
grève n’est pas reconnu aux magistrats de l’ordre judiciaire français. Ainsi, une grève du
personnel judiciaire ne saurait éclipser le principe de la continuité de la justice et serait abusif
au sens de la théorie de l’abus de droit de grève car elle affecterait les droits et libertés.
H. Méthodologie
La méthodologie est, d’après Paul N’DA « l’ensemble des normes, des étapes,
procédures et instruments auxquels on recourt pour produire des travaux scientifiques 33» alors
que pour Gauthier, elle englobe à la fois « la structure de l’esprit et de la forme de la recherche
et les techniques utilisées pour mettre en pratique cet esprit et cette forme 34». Notre travail
s’inscrit globalement dans l’approche qualitative. Pierre Mongeau explique que cette dernière
est celle dont l’analyse des données et leurs interprétations procèdent par analogies,
métaphores, représentations, de même que par des moyens qui tiennent du discours plutôt que
du calcul35. Ainsi, nous envisageons utiliser la technique documentaire, la méthode exégétique
29
Duquesne FRANÇOIS. Droit du travail. Gualino, Issy-les-Moulineaux, 2016, p. 254.
30
Jean-Marie PONTIER. L’action administrative. Université numérique juridique francophone, p. 3
31
Vie Publique. Grands principes d’organisation et de fonctionnement de la justice, 2024,[Link]
[Link]/fiches/38026-grands-principes-dorganisation-et-de-fonctionnement-de-la-
justice#:~:text=le%20principe%20de%20continuit%C3%A9%20qui,les%20membres%20du%20corps%20judic
iaire. consulté le 14 août, 4h32.
32
Geneviève GIUDICELLI-DELAGE. Op. Cit, p.138.
33
Paul N’DA. Recherche et méthodologie en sciences sociales et humaines. L’harmattan, Paris , 2015, p. 11.
34
Benoit GAUTHIER. Recherche sociale. Presse de l’université du Québec, Montréal, 2009, p. 8.
35
Pierre MONGEAU. Réaliser son mémoire ou sa thèse. Presse de l’université du Québec, Montréal, 2008, p. 31.
14
traditionnelle, la méthode comparative et la méthode alphanumérique pour vérifier nos
hypothèses et réaliser nos objectifs.
15
PREMIERE PARTIE : LA JUSTICE HAITIENNE A L’EPREUVE DE LA
REGLEMENTATION DE LA GREVE DE SON PERSONNEL
La justice haïtienne est mise en place pour statuer sur les litiges privés survenus entre
les citoyens. Elle est un service public régalien de l’Etat. En ce sens, son fonctionnement doit
être continuellement assuré, car le principe de la continuité et de la régularité est inhérent au
caractère permanent de l’Etat et du service public36. Pourtant, dans notre pays, le système
judiciaire est souvent atomisé par des mouvements de grève extrêmement prolongés lancés soit
par des associations de magistrats, de greffiers ou de huissiers. Loin de contester la légitimité
de leurs doléances, ces mouvements sociaux lorsqu’ils sont réalisés systématiquement sont de
nature à porter atteinte à l’ordre public et déboucher sur des violations de droits de l’homme
car ils rendent dysfonctionnel un organe primordial à l’exercice à la souveraineté nationale et
essentiel à la défense de la liberté individuelle.
36
Enex JEAN-CHARLES. Manuel de droit administratif haïtien. AFPEC, Port-au-Prince, 2002, p.26.
16
exercent le pouvoir judiciaire37. Dans cette sous-section, nous présenterons les juridictions de
premier degré (A), les juridictions spécialisées (B), ainsi que les juridictions de second degré
(C).
Les juridictions de premier degré sont constituées par l’ensemble des tribunaux haïtiens.
Ainsi, ils sont les premiers à être saisi d’une affaire. Dans cette catégorie, on retrouve
notamment : les tribunaux de Paix (1) et les tribunaux de première instance (2).
Dispersés sur le territoire national38, les tribunaux de Paix sont les instances judicaires
les plus proches de la communauté, en ce sens, tous les centres communaux ainsi que certains
quartiers en disposent. Divisés en quatre classes, ils forment la base de la structure pyramidale
du système judiciaire. Dans les lignes suivantes, nous allons présenter de manière concise la
composition de leur personnel (a) et leur compétence (b).
Les juridictions de Paix sont reparties en quatre classes et se composent d’un juge de
Paix titulaire sous les épaules duquel repose l’administration du tribunal, d’un suppléant juge
de Paix et d’un greffier. Les juges de Paix sont nommés par le président de la République. En
revanche, au niveau des Tribunaux de première et de deuxième classe, le juge titulaire peut être
accompagné d’un ou de plusieurs juges suppléants, d’un ou de plusieurs greffiers, en fonction
de la démographie et des besoins de la communauté que cette instance est appelée à desservir.
En audience, le juge siège seul en compagnie de son greffier.
37
Art. 173 de la Constitution de 1987 : « Le pouvoir judiciaire est exercé par une Cour de Cassation, les Cours
d’Appel, les tribunaux de première instance, les tribunaux de paix et les tribunaux spéciaux dont le nombre, la
composition, l’organisation, le fonctionnement et la juridiction sont fixés par la loi ».
38
Jameson FRANCISQUE. Comprendre comment s’organise le système judiciaire haïtien. AyiboPost, 17
décembre 2020, [Link] consulté le
17 août 2023, 11h 43.
17
Compétence en matière gracieuse
En tant que tribunal de proximité, les textes assignent avant tout au juge de Paix un rôle
de pacificateur et de conciliateur. A ce titre, il doit chercher à apaiser les citoyens en litige et
leur aider à trouver une solution consensuelle aux différends qui les divisent, sur ce point on
dit qu’il est un juge de famille39. Dans ce contexte, s’il aboutit à concilier les parties, il rédigera
un procès-verbal de conciliation qui entérine l’entente trouvée, et dans le cas contraire, un
procès-verbal de non-conciliation est dressé et les parties sont renvoyées à la phase
contentieuse.
Au civil : le tribunal de Paix juge, au civil, en dernier ressort toutes les contestations
civiles et commerciales d’une valeur maximale de cinq mille (5 000) gourdes et en premier
ressort toutes les affaires allant au-delà de cinq mille gourdes à vingt-cinq (25 000) gourdes au
regard du premier alinéa de l’art. 84 du décret du 22 août 1995. Par ailleurs, il a la compétence
exclusive pour traiter les cas possessoires prévus aux articles 39 et suivants du code de
procédure civile. En outre, la loi ajoute que les tribunaux de Paix tranchent à charge d’appel
les dossiers suivants :
« 1) des déplacements de bornes des entreprises sur les cours d’eau commis dans l’année, des
complaintes et autres actions possessoires fondées sur des faits également commis dans l’année
;
2) des congés ;
3) des demandes en résiliation de baux fondées soit sur le défaut de paiement des loyers et
fermages, soit sur l’insuffisance des meubles garnissant la maison ou des bestiaux et ustensiles
nécessaires à l’exploitation d’après les articles 1523 et 1536 du Code civil, soit enfin sur la
destruction de la chose louée, comme prévu par l’article 1493 du Code civil ;
4) des expulsions de lieux : a) lorsque le bail est expiré, b) conformément à la législation sur
les loyers, c) dans les cas expressément déterminés par la Loi. Dans tous les cas d’expulsions
de lieux, l’appel n’est pas suspensif.
5) des demandes en validité et en nullité ou mainlevée de saisie pratiquée en vertu des articles
773 et 774 du Code de procédure civile, ou de saisie revendication portant sur des meubles
déplacés sans le consentement du propriétaire dans les cas prévus aux articles 1869, 1er alinéa
du Code civil et 773 du Code de procédure civile.
6) de toutes manières qui leur sont attribuées par des lois spéciales 40».
Au pénal : Le tribunal de Paix s’érige en tribunal de simple police pour juger les
contraventions. En ce qui concerne les autres catégories d’infractions, telles que les délits et
les crimes, le juge accomplit une tâche d’officier de police judiciaire qui consiste à constater
les infractions, rechercher les auteurs, procéder à l’information préliminaire et les déférer par
39
Voir les articles 60 du code de procédure civile haïtien et 91 du décret relatif à l’organisation judiciaire.
40
Art. 84 du décret du 22 août 1995 relatif à l’organisation judiciaire.
18
devant le commissaire du gouvernement qui fera ce qui l’appartiendra, ce, conformément aux
articles 11 et 12 du code d’instruction criminelle.
A la base, il convient de relater que les TPI sont compétents en toutes matières
exceptées celles qui ont été dévolues à d’autres juridictions en vertu de la loi, en ce sens dit-on
qu’ils ont la plénitude de juridiction. Dans les paragraphes ci-dessus, nous allons parler des
compétences du TPI en matière contentieuse et non contentieuse.
19
Il traite les affaires dont l’enjeu est supérieur à 25 000 gourdes. Ensuite, il est seul compétent
en matière pétitoire pour entendre les affaires concernant les droits de propriété. Dans toutes
les juridictions où il n’existe pas un tribunal pour enfant, de commerce, de travail ou une section
terrienne, c’est le tribunal de première instance qui exerce ces attributions. Par ailleurs, il est
compétent en matière de référé pour tous les dossiers qui sont de la compétence exclusive du
juge des référés ou ceux qui requièrent l’urgence. Enfin, il effectue les jugements relatifs à la
rectification des actes d’Etat civil.
Au pénal : Les TPI se transforment en tribunal correctionnel pour juger les délits41 et
en tribunal criminel pour statuer sur les crimes42.
Compétence extra-judiciaire : En dehors de tout procès, le tribunal de première instance
est le seul compétent en matière de délivrance de casier judiciaire. De réception de prestation
de serment d’expert, d’autorisation d’arpentage etc…
41
Art. 155 du Code d’instruction criminelle.: « Les tribunaux civils connaîtront, sous le titre de tribunaux
correctionnels, de tous les délits dont la connaissance n'est pas attribuée aux tribunaux de simple police et qui ne
seraient pas de nature à entraîner une peine afflictive ou infamante ».
42
Art. 180 du CIC,.« Il sera établi des tribunaux criminels dans toutes les villes où il y aura des tribunaux civils ».
43
Le Moniteur, numéro 94, Loi du 7 septembre 1961 sur le mineur face à la loi pénale et aux tribunaux spéciaux
pour enfants, 2 octobre 1961.
44
Le Moniteur, numéro 75, Loi du 3 septembre 1979 instituant le tribunal spécial du travail, 24 Septembre 1979.
45
Le Moniteur, numéro 66, Décret instituant une section spéciale chargée de connaitre des contestations relatives
au terres de la plaine de l’Artibonite, 30 juillet 1986.
20
tribunal, celui-ci dispose d’une voie de recours pour se faire réévaluer sa cause. Dans ce
contexte, les décisions des tribunaux haïtiens sont passibles de recours par devant les Cours
d’Appel et la Cour de Cassation. Dans cette partie, nous allons introduire les Cours d’Appel
(1).
A la tête de chaque Cour d’Appel du pays est placé un juge qui prend le rang de président
de la juridiction, c’est lui qui administre cette dernière. A côté de ce juge, on retrouve plusieurs
autres juges composant l’effectif de la Cour. Ils sont nommés par commission présidentielle
mais l’accès à cette fonction est conditionné à l’exigence d’avoir au moins passé 7 ans en
première instance comme magistrat. Par ailleurs, auprès de chaque C.A est placé un parquet
occupé par un Commissaire du gouvernement et des Substituts-Commissaires du
gouvernement. La Cour ne compte pas de cabinet d’instruction. L’effectif de la Cour est
parachevé par les huissiers audienciers.
Les Cours d’Appel sont des instances collégiales. En ce sens, elles siègent par section de
trois juges dont l’un d’entre eux préside la section. Toutes les Cours d’Appel comportent deux
sections à l’exception de celle de la Capitale qui en a trois. L’audience à la Cour se déroule en
présence de trois juges, d’un commissaire du gouvernement et/ou substituts, d’un greffier et
d’un huissier audiencier.
Au civil : En vertu des dispositions du code de procédure civile, les Cours d’Appel ont
vocation à trancher pour une nouvelle fois tous les litiges ayant antérieurement fait l’objet d’un
jugement en premier ressort par les tribunaux de première instance en leurs attributions civiles,
21
commerciales et correctionnelles46. Par ailleurs, lorsque la loi l’indique, certaines décisions du
juge des référés peuvent être réévaluées par la Cour d’Appel.
Au pénal : Les Cours d’Appel sont compétentes pour entendre les recours exercés contre
les ordonnances des juges d’instruction.
D. La Cour de Cassation
La Cour de Cassation est la plus haute instance judiciaire du pays. Elle se situe alors au
chevet de la structure pyramidale représentant le pouvoir judiciaire mais ne fait pas partie du
second degré de juridiction. Elle a son siège unique à Port-au-Prince. Parlons-en de son
organisation (1) et de sa compétence (2).
La Cour de Cassation n’apprécie pas le fond des affaires portées devant elle. Sa fonction
juridictionnelle se cantonne à « rechercher si à partir des éléments relevés par les juges de
fond si ces derniers ont sainement appliqué la loi 48». En ce sens, on dit que la Cour effectue
un contrôle normatif. Sauf en cas d’un second pourvoi, elle est habilitée à statuer au fond.
En section ordinaire ou séparée : La Cour de Cassation est compétente pour recevoir en
vertu de l’article 138 du décret du 22 août 1995 relatif à l’organisation judiciaire :
46
Voir l’article 352 du Code de Procédure civile.
47
Jacob JEAN-BAPTISTE. La Cour de Cassation. Bibliothèque nationale d’Haïti, Port-au-Prince, 2002, p. 15.
48
Alexandre BONIFACE in préface du livre « la cour de Cassation » de Jacob Jean Baptiste.
22
1. Des pourvois formés contre les ordonnances de référé, les arrêts rendus par la CSCCA
et les jugements rendus en toutes matières, en dernier ressort par les tribunaux de
première instance en leurs attributions d’Appel.
2. Des pourvois exercés contre les décisions en dernier ressort des tribunaux de Paix en
toutes matières pour cause d’incompétence ou excès de pouvoir.
3. Des demandes fondées sur la contrariété des jugements ou arrêts rendus dans une même
affaire entre les mêmes parties e différents tribunaux de première instance ou de Cours
d’Appel.
4. Des demandes en règlements de juges en matière civile ou criminelle quand les
tribunaux ne relèvent pas de la même Cour d’Appel ou celles en renvoi d’un tribunal à
un autre pour cause de sureté publique ou de suspicion légitime.
5. Des réquisitions du commissaire du gouvernement sur l’ordre du ministre de la justice
ou d’office pour faire annuler les actes judiciaires ou les jugements contraires à la loi.
6. Des demandes en prise à partie contre les juges des tribunaux et cours, les officiers du
ministère public, les arbitres jugeant en matière d’arbitrage forcé.
En section réunie ou audience solennelle : La Cour est compétente pour apprécier les pourvois
en second recours, les demandes en révision de procès criminels.
Le personnel judiciaire est composé d’un ensemble d’acteurs ayant de statuts différents
qui font fonctionner le service public de la justice. Il y a d’abord les magistrats (A) et les
auxiliaires de la justice (B).
A. Les magistrats
Les magistrats sont des agents publics soumis à un statut particulier défini par la loi de
2007 sur le statut de la magistrature. En effet, on en distingue deux catégories : les magistrats
debout (1) et les magistrats assis (2).
Les magistrats debout regroupent l’ensemble des officiers du ministère public. Ce sont
les commissaires du gouvernement et leurs substituts. Ils représentent le pouvoir exécutif au
sein du pouvoir judiciaire, ainsi ils n’ont pas de mandat et sont nommés par le premier ministre
sur proposition de la garde des sceaux de la République tout en respectant les conditions
établies par la loi du 27 décembre 2007 portant statut de la magistrature relatives au recrutement
23
des magistrats. Les magistrats debout peuvent à tout moment être révoqués, sanctionnés ou
déplacés par leur ministère de tutelle, le ministère de la justice et de la sécurité publique
(MJSP). Dans ce contexte, ils sont appelés à se soumettre aux instructions de leur supérieur
hiérarchique.
Ils portent l’appellation « Magistrats debout » car lorsqu’ils prennent la parole au sein
du tribunal, ils doivent se mettre debout49. En matière pénale, ils sont responsables de la
poursuite des auteurs de crimes et de leurs complices, de ce fait ils jouent le rôle de partie
poursuivante. Dans l’avant-procès pénal, ils jouent un rôle important dans la mesure où ils sont
les chefs de la police judiciaire, en ce sens les enquêtes préliminaires et l’instruction
préparatoire sont menées sous la direction des commissaires du gouvernement selon les articles
13 à 37 du Code d’instruction criminelle. A l’audience pénale, ils requièrent les peines et se
chargent de leurs exécutions. Ils sont les garants de l’exécution des lois, de la protection de
l’ordre et de la paix publics50, en ce sens le parquet doit travailler de façon permanente. Le
commissaire du gouvernement peut ainsi être requis même la nuit lorsque les circonstances
l’exigent. Par ailleurs, ils sont les défenseurs de la société, dans ce contexte, ils doivent une
protection particulière aux groupes et personnes vulnérables. Par ailleurs, en matière civile,
leur pouvoir se limite à donner des avis au tribunal car en cette matière la procédure est plutôt
accusatoire et leur rôle n’est que secondaire, en cette matière, ils jouent le rôle de partie jointe.
Les magistrats assis sont, contrairement aux magistrats debout qui produisent des
réquisitions, ceux qui disent le droit en rendant des décisions de justice51. Ils sont des juges. A
ce titre, ils sont indépendants. Ainsi, dès leur entrée en fonction, ils sont inamovibles
conformément à la Constitution52. Parmi les magistrats assis, on peut citer les juges de Paix,
ceux des tribunaux de première instance, ceux des Cours d’Appel et ceux de la Cour de
Cassation. Les juges des tribunaux de Paix et de Première instance intègrent la magistrature
49
Wando ST-VILLIER. Cours d’Organisation judiciaire à l’UNDH. Note de cours non publié, 2017.
50
Jean-André ROUX. La magistrature debout. Le monde, 5 mars 1946,
[Link] ,
consulté le 19 août 2023, 11h 11.
51
Vie-Publique. Existe-t-il plusieurs catégories de magistrats ? », [Link], 6 septembre 2021,
[Link] consulté le
19 août 2023, 10h 10.
52
Art. 177 de la Constitution amendée du 29 mars 1987. : « Les juges de la Cour de Cassation, ceux des Cours
d’Appel et des tribunaux de première instance sont inamovibles. Ils ne peuvent être destitués que pour forfaiture
légalement prononcée ou suspendus qu’à la suite d’une inculpation. Ils ne peuvent être l’objet d’affectation
nouvelle, sans leur consentement, même en cas de promotion. Il ne peut être mis fin à leur service durant leur
mandat qu’en cas d’incapacité physique ou mentale permanente dûment constatée ».
24
soit par la voie de l’école de la Magistrature (Art. 18 à 21 de la loi de 2007 portant statut de la
Magistrature) ou par l’intégration directe en respectant les conditions prévues par les articles
22 à 23 de la loi de 2007 portant statut de la Magistrature53. Leur discipline est contrôlée par le
conseil supérieur du pouvoir judiciaire qui est un organe d’administration, de contrôle, de
discipline et de délibération de ce pouvoir au sens de la loi du 27 novembre 2007 créant cette
instance.
Les juges de Paix n’ont aucun mandat. Ceux des TPI ont un mandat de sept (7) ans,
ceux des CA ont un mandat de 10 ans, il en est de même pour les juges à la Cour de Cassation54.
Il faut noter que tout magistrat doit au moins être détenteur d’une licence en droit, être de bonne
vie et mœurs et être en bon état mental.
La décision judiciaire n’aboutit pas dès la seule rencontre entre le juge et les parties.
Ainsi, celle-ci fait appel à des tiers au procès qui vont occuper des rôles d’intermédiaires entre
celui qui dira le droit ou celui qui prétend l’exercer ou devra le subir. Ces intermédiaires sont
ceux qu’on appelle les « Auxiliaires de justice » qui, selon la tradition veut dire « secours,
appui, aide à la décision 55». Les auxiliaires de justice jouent un rôle fondamental dans
l’efficacité du système judiciaire. Dans les paragraphes ci-dessous, nous allons présenter
brièvement les auxiliaires de justice en Haïti.
53
Article 22: Peuvent être intégrées dans les listes à soumettre par les Assemblées Départementales et
Communales concernées au Président de la République pour la nomination à la fonction de Juge des troisième et
quatrième grades de la hiérarchie Judiciaire, à l'exclusion des fonctions de chef de juridiction, les personnes
remplissant les conditions suivantes: 1.- Les titulaires d'une licence en droit justifiant de huit (8) années au moins
de pratique professionnelle dans le domaine juridique, économique ou social les qualifiant particulièrement pour
exercer des fonctions Judiciaires. 2.- Les titulaires d'un diplôme d'Études Supérieures en Droit justitïant de
l'exercice, pendant cinq (5) ans au moins, d'une profession juridique ou d'un poste dans l'enseignement du Droit
dans une Faculté reconnue sur le territoire de la République. 3.- Les greffiers en chef des Cours et Tribunaux de
Première Instance détenteurs d'une Licence en Droit justifiant de dix (10) années au moins de services effectifs
dans leur corps. 4.- Les personnes justifiant avoir reçu une formation initiale de longue durée dans une École de
la Magistrature étrangère dont le diplôme est homologué par l'Etat haïtien.
Article 23: Peuvent être intégrées dans les listes à soumettre par les Assemblées Départementales au Président de
la République pour la nomination aux fonctions du deuxième grade de la hiérarchie, à l'exclusion des fonctions
de chef de juridiction, les personnes remplissant les conditions suivantes: 1.- Les avocats justifiant de dix-huit
(18) années au moins d'exercice de leur profession et dont la candidature fait l'objet d'une recommandation
spéciale du conseil de l'ordre de leur barreau d'origine. 2.- Les professeurs de Droit des Facultés établies sur le
territoire de la République ayant au moins une Maîtrise en Droit ou un Diplôme d'Etudes Supérieures et justifiant
de dix (10) années d'expérience dans l'enseignement universitaire
54
Art. 174 de la Constitution de 1987.
55
Geneviève GIUDICELLI-DELAGE. Op. Cit, p. 144.
25
1. Les greffiers
Les greffiers sont des officiers ministériels qui prennent en charge les greffes des
tribunaux et des Cours. Ils jouent un rôle de premier rang car ils font office de secrétaire du
tribunal, bien que de nos jours certaines juridictions de Paix ont aussi un secrétaire. Le juge ne
peut siéger sans son greffier car, selon l’article 45 du décret du 22 août 1995, c’est lui qui tient
la plume de l’audience et assiste le juge dans toutes les opérations. Sa fonction est régie par les
articles 35 à 48 du décret relatif à l’organisation judiciaire. Parmi les attributions du greffier on
peut citer celle qui consiste à authentifier les actes du juge, à ce titre, il est un officier public,
par conséquent son absence emporte la nullité de la décision56. Bien que la loi permette au
magistrat dans des cas exceptionnels de recourir à des greffiers ad hoc, ce dernier reste limité
car il ne peut signer les procès-verbaux. Le greffier garde le répertoire général « rôle » dans
lequel les audiences et les affaires sont inscrites. Il conserve aussi le registre des audiences
dénommé « plumitif ». Il est chargé de rédiger les minutes, de délivrer les grosses et
expéditions aux parties intéressées. En Haïti, celui-ci collecte également les droits de greffe et
les amendes. Les greffiers sont donc dépositaires des archives des juridictions57. L’accession
au poste de greffier en Haïti est ouverte aux licenciés en Droit, excepté au tribunal de Paix
devant lequel la classe de seconde suffit (Art. 35 du décret du 22 août 1995).
2. Les huissiers
Les huissiers sont des officiers ministériels nommés par l’Etat ayant pour tâche de
signifier les actes judiciaires à parties et à avocats. La signification des actes de procédure et
des décisions de justice sont des étapes indispensables en matière de jugement. Il existe un
adage latin stipulant « Non significare, non esse » qui signifie : pas de signification, pas de
jugement58, et en cette matière, le ministère de l’huissier est incontournable. Par ailleurs, on en
distingue deux catégories : les huissiers audienciers et les huissiers exploitants. Les premiers
sont payés par l’Etat, ils jouent un rôle plus important car ils siègent à l’audience dont ils se
chargent d’assurer sa police et d’appeler les parties59. Ainsi, ils travaillent en étroite
collaboration avec le juge. En revanche, les seconds ne sont pas des agents de l’Etat, une fois
nommés par le MJSP sur proposition des doyens des TPI ou les président des Cours, ils
perçoivent leur rémunération au dépend des actes qu’ils signifient pour le compte des
56
Geneviève GIUDICELLI-DELAGE. Op. Cit, p. 99.
57
Ibid.
58
Carvès JEAN. Cours de procédure civile I. notes de cours non publié, FSESP-UNDH, Port-au-Prince, 2017.
59
Jean-Robert CONSTANT. Op. Cit, p.113.
26
justiciables. En général, les huissiers remplissent un rôle prépondérant dans l’exécution des
décisions de justice. En matière de voies d’exécution, ils sont très puissants d’ailleurs le
professeur Jean Pérès Paul avait toujours affirmé dans ses cours : « C’est le plus grand petit
personnage du système judiciaire 60». En outre, contrairement aux magistrats et aux greffiers,
la loi haïtienne ne précise pas de niveau académique nécessaire pour occuper le poste d’huissier
de justice.
3. Les avocats
Les avocats assurent deux fonctions en faveur de leurs clients : une fonction
d’assistance et une fonction de représentation61. La première consiste à prodiguer des
consultations écrites ou verbales envers les justiciables. Ensuite, ils peuvent rédiger des actes
juridiques et donner diverses informations et conseils à leurs clients. La fonction d’assistance
peut consister à produire sa défense devant les juridictions. La fonction de représentation
permet à l’avocat de représenter son client à toutes les phases procédurales. Le métier d’avocat
est régi en Haïti par le décret du 29 mars 1979. Cette profession s’exerce à travers une
corporation portant le nom de barreau. Ainsi, en Haïti, dans chaque juridiction de première
instance, il y a un barreau.
60
Jean Pérès PAUL. Cours de Voies d’exécution, notes de cours non publié, FSESP-UNDH, Port-au-Prince, 2020.
61
Geneviève GIUDICELLI-DELAGE. Op. cit., p. 103‑104.
62
Jean-Robert CONSTANT. Op. cit, p. 119.
27
CHAPITRE II. ANALYSE COMPAREE DE LA REGLEMENTATION DE LA GREVE
DU PERSONNEL JUDICIAIRE HAITIEN AVEC D’AUTRES LEGISLATIONS
Après avoir présenté l’ordre judiciaire haïtien dans sa globalité en mettant en phase ses
structures organisationnelles et son personnel, il convient pour nous d’étudier le cadre légal
interne régissant le comportement dudit personnel en matière de grève. En effet, il s’agira pour
nous d’évaluer le corpus normatif haïtien en la matière par comparaison à d’autres pays
notamment la France, l’Espagne et l’Italie. Dans ce chapitre, nous ferons une présentation de
la règlementation de la grève du personnel judiciaire (section 1) et procèderons à une étude
comparée du droit de grève en France, en Espagne et en Italie (section 2).
Cette section comportera une présentation assez brève des textes qui sont susceptibles
de concerner la grève des acteurs judiciaire en Haïti, c’est-à-dire les sources composant le
corpus normatif en la matière (A) et sera suivie d’une analyse critique de ces normes (B) dans
le but d’en pointer les différentes failles.
En Haïti, il existe deux sources juridiques internes qui abordent la question du droit de
grève comme fruit de la liberté syndicale et qui sont susceptibles de concerner les acteurs de la
justice. Il s’agit en premier lieu de la Constitution du 29 mars 1987 amendée (1) et de la loi de
2007 portant statut de la magistrature (2).
Le droit syndical est un acquis de la Constitution du 29 mars 1987, c’est dans cette
optique que l’article 35-3 de la loi-mère accorde le droit à tout travailleur de s’affilier à un
syndicat63. Le but principal de ce dernier est la défense des intérêts professionnels de ses
membres. Parmi les moyens dont le syndicat dispose pour assurer la défense de ses adhérents
figure le droit de grève. Au même titre que la liberté syndicale, la loi-mère confère une valeur
constitutionnelle à cette dernière. Ainsi, elle dispose en son article 35-5 : « Le droit de grève
est reconnu dans les limites déterminées par la loi ». Par conséquent, on peut dire que dans
l’Etat actuel de notre législation, le droit de grève est un droit fondamental. En outre, jusqu’à
63
Art. 35-5 : « La liberté syndicale est garantie. Tout travailleur des secteurs privé et public peut adhérer au
Syndicat de ses activités professionnelles pour la défense exclusivement de ses intérêts de travail ».
28
présent, les limites à ce droit constitutionnel ne sont pas fixées dans le droit positif haïtien
conformément aux vœux de la Constitution. Bien que le code du travail établisse certaines
règles64en la matière, mais on ne saurait prétendre appliquer les règles du droit privé aux agents
publics de l’Etat, c’est donc dans cet esprit que le certaines législations étrangères prévoient
des dispositions particulières encadrant la grève dans les services publics, ce qui n’est pas le
cas en Haïti.
Animé par le souci d’assurer une magistrature indépendante, le législateur l’a conférée un
statut particulier à travers la loi du 27 novembre 2007. A travers cette loi, les magistrats
bénéficient de droits et d’obligations liées à leurs fonctions. En ce sens l’article 54 de ladite loi
dispose que les magistrats disposent du droit syndical : « La liberté d'association et de réunion
est garantie aux Juges et Officiers du Ministère Public. Ceux-ci doivent toutefois s'abstenir de
toute démonstration de nature politique incompatible avec la réserve imposée par leurs
fonctions ». L’article suivant tempère en établissant : « les juges et les commissaires du
gouvernement peuvent s’organiser pour faire reconnaitre leurs revendications sans que leurs
manifestations ne portent atteinte à la continuité du service public de la justice. Toute action
concertée visant à entraver le cours de la justice ou ayant pour effet de restreindre les droits
et libertés des citoyens leur est interdite ».
Après avoir présenté le corpus normatif relatif au droit de grève du personnel judicaire
haïtien, il importe pour nous d’étudier, dans une logique comparative, des législations de
différents pays en matière de réglementation du droit de grève dans les services publics en
général et au sein de la justice en particulier. En effet, dans plusieurs pays, la justice fait partie
des services essentiels et par conséquent, la règlementation de la liberté d’y faire grève est
64
Voir les articles 203 à 210 du code du travail de la République d’Haïti.
29
conciliée à l’exigence de maintien d’un certain degré de continuité des services. Aussi,
plusieurs pays fixent, à travers leur législation, ce qu’ils considèrent comme services essentiels.
A titre d’exemple, l’article 43 de la Constitution roumaine définit les services essentiels comme
étant « les services essentiels à la société », la Constitution portugaise, encore plus explicite
parle plutôt des « services minimaux indispensables à la satisfaction des besoins sociaux
impérieux » en son article 57, tandis que celle de l’Ukraine, en son article 44 fait allusion au
besoin de garantir la sécurité nationale, la santé, les droits et les libertés d’autrui à l’occasion
d’une grève. Par ailleurs, dans cette section, nous allons effectuer une analyse comparative
entre les droits français (A), espagnols (B) et italiens (C) en matière de la règlementation du
droit de grève dans les services publics avec un accent particulier sur celle du personnel
judiciaire.
Le cadre juridique du droit de grève dans les services publics en France se compose de
sources diverses. A ce niveau de notre travail, nous allons explorer le cadre normatif général
s’appliquant aux services publics (1) et les restrictions spécifiques au personnel judiciaire (2).
Le cadre normatif encadrant le droit de grève au sein des services publics en France est
mosaïque. Chronologiquement, on retrouve les normes constitutionnelles dont la Constitution
de 1958 (a), la jurisprudence du Conseil d’Etat du 7 juillet 1950 (b), la loi du 31 juillet 1963
définissant certaines modalités de la grève du personnel des services publics (c)
La Constitution française de 1946 est le premier outil du droit interne ayant reconnu le
droit de faire grève. Ainsi, elle disposait dans son préambule, au 7ème alinéa, que « le droit de
grève s’exerce dans le cadre des lois qui le règlementent ». De surcroit, la Constitution de
1958, actuellement en vigueur reconduit cette même disposition, faisant de la grève un droit
fondamental des travailleurs dont le législateur doit réglementer.
30
travers l’arrêt Dehaene (Voir annexe3), les limites qui tendent à concilier l’exercice du droit
de grève aux nécessités de l’ordre public et à en éviter un usage abusif65. Ainsi, par cet arrêt,
le Conseil d’Etat accorde au gouvernement, sous son regard attentif, l’autorité de fixer les
limites du droit de grève en l’absence d’une norme législative spécifique. Par conséquent,
lorsqu’une grève est abusive ou est susceptible d’attenter à l’ordre public, le gouvernement
peut, sous le fondement de cet arrêt, utiliser son pouvoir réglementaire pour réquisitionner le
personnel strictement nécessaire en vue de la continuité du service public ou interdire purement
et simplement le droit de grève à une partie du personnel.
Après avoir exploré le cadre juridique s’appliquant à tous les services publics, étant
donné que chaque service à sa spécificité, il est important d’aborder les restrictions applicables
65
Conseil d’Etat. Assemblée du 7 juillet 1950, no 01645, Lebon.
66
JeanFrancois LACHAUME et al. Droit des services publics. LexisNexis, 2015, p. 484.
67
Jean-Marie AUBY et al. Droit de la fonction publique. DALLOZ, Paris, 2012, no. 166.
31
au personnel judiciaire en matière de grève. Ainsi, nous allons voir l’interdiction de grève faite
aux magistrats (a) et le fonctionnement continu de certains services (b).
En France, le pouvoir règlementaire établit des limites qui permettent d’assurer une
certaine continuité du service public de la justice. Ainsi, à travers le circulaire du 2 avril 1976
du ministère de la justice, il est fait mention d’une liste d’agents qui sont obligés de rester à
leur poste en cas de grève, il s’agit notamment des greffiers en chef, des secrétaires greffiers
affectés à une chambre, un cabinet d’instruction, un cabinet de juge pour enfants et les
secrétaires greffiers affiliés à un parquet (Voir annexe 2). Cette liste a été validée par la décision
du Conseil d’Etat après recours du CFDT des Cours et des tribunaux à travers l’arrêt du 21
décembre 1977 car le juge administratif estime que ces fonctionnaires de greffe sont des
collaborateurs immédiats des magistrats et que leur grève est susceptible de porter atteinte à
l’ordre public et entraver l’action de la justice (Voir annexe 4). En outre, le ministère de la
justice a révisé le circulaire du 2 avril 1976 par un nouveau en date du 31 janvier 1977 à travers
lequel il interdit le droit de grève uniquement aux greffiers en chefs des juridictions appelés
aujourd’hui directeurs de greffe. A partir de ce nouveau dispositif, il revient à ces derniers
d’organiser le service d’urgence au sein des juridictions en temps de grève. D’après le
32
circulaire, le service d’urgence doit viser une permanence dans chaque greffe, une permanence
au niveau des parquets, le déroulement des services d’instruction et du juge pour enfant,
l’organisation des séances de flagrance, des référés et au cas où la grève se prolongerait
l’organisation d’audiences de détenus68. Ces mesures permettent de garantir une certaine
continuité de la justice en vue de préserver l’ordre public.
1. Le cadre juridique général du droit de grève dans les services publics en Espagne
Cette sous-partie étudie le cadre global du droit de grève dans les services publics
espagnols en mise sur ses fondements constitutionnels (a) et légaux (b).
68
Yvonne Etoh LAURENT. Le rôle du directeur des services de greffe dans le fonctionnement des juridictions
judiciaires. Droit. Normandie Université, 2019, p.56.
69
Traduction française de l’article 28.2 de la Constitution espagnole : « Se reconoce el derecho de huelga de los
trabajadores para la defensa de sus intereses. La ley que regule el ejercicio de este derecho establecera las
garantias precisas para asegurar al mantenimiento de los servicios esenciales de la comunidad » via Google
Traduction.
33
b. Le décret-loi Royal 17/1977 du 4 mars 1977 sur les relations de travail
L’article 470 de la loi organique 6/1985 du 1er juillet 1985 prévoit que soient maintenus
des services essentiels par des agents composant l’administration de la justice. Se référant à
cette loi et aligné aux prescrits de la Constitution espagnole notamment les articles 28 et 37.2,
le décret royal numéro 755/1987 du 19 juin 1987 établit les règles visant à garantir la fourniture
70
BOE. Décret-loi Royal 17/1977 du 4 mars 1977 sur les relations de travail,
[Link] consulté le 10 août 2024, 12h 43.
34
des services minimaux dans les organes de l’administration de la justice 71. Ce dispositif
composé de 3 articles envisage de « garantir l’activité ininterrompue de l’administration de la
justice dans les aspects dont la paralysie peut entraîner un préjudice irréparable aux droits et
intérêts des citoyens » au regard de son préambule. A cette fin, le premier alinéa de l’article 2
établit que les services ci-après sont qualifiés de services judiciaires essentiels :
71
BOE. Décret royal numéro 755/1987 du 19 juin 1987 établit les règles visant à garantir la fourniture des services
minimaux dans les organes de l’administration de la justice, [Link]
consulté le 10 août 2024, 2h34.
35
Ces quotas du personnel judiciaire espagnol doivent assurer la continuité des services
judiciaires essentiels à l’occasion d’une grève afin de prévenir les préjudices que le
dysfonctionnement complet du système judiciaire pourrait avoir sur les droits et les libertés des
citoyens.
Le droit de grève du personnel des services publics est étudié dans le cadre de notre
analyse pour son originalité par rapport aux deux législations précédemment évaluées. En effet,
en comparaison à ces dernières, l’exercice du droit de grève est moins restreint en Italie. Les
textes légaux ne prennent en compte que certains aspects généraux et l’essentiel des limitations
visant à assurer la continuité des services essentiels est dévolu aux partenaires sociaux.
A la différence de la France et de l’Espagne, l’Italie est l’un des rares pays disposant
d’une seule loi régissant le droit de grève pour l’ensemble des services publics. La loi numéro
146 du 12 juin 1990, complétée par celle du 11 avril 2000 établit un service minimum en vue
de garantir les droits de la personne protégés par la Constitution et qui sont susceptibles d’être
mis à mal pendant une grève, d’une part, et de l’autre, institue une commission de garantie,
composée de spécialistes en relations de travail, en vue de veiller à l’application de cette loi.
72
Traduction française de l’article 40 de la Constitution italienne: « ll diritto di sciopero si esercita nell’ambitto
delle leggi che lo regalo » via Google Traduction.
36
autres, les services de santé, l’hygiène publique, la protection civile, la collecte des déchets, les
douanes, l’approvisionnement en énergie et en produits de première nécessité, la justice, la
protection de l’environnement, les transports en commun, les transports maritimes, la sécurité
sociale et l’assistance publique, le crédit, l’instruction publique, les postes et
télécommunications et l’information radiotélévisée publique.
73
Frédéric ROUVILLOIS et Raphael WINTREBERT. Le service minimum garanti, enfin ? p. 15,
[Link] , consulté le 18 août 2024, 8h 09.
74
Ibid.
37
du service public de la justice pour éviter un blocage judiciaire. En ce sens, la loi du 12 juin
1990 (art. 1) et les accords collectifs dont celui du 8 mars 2005 sur les normes de garantie des
services publics essentiels et sur les procédures de refroidissement et de conciliation en cas de
grève 75(art. 2) fixent les différents services judiciaires à maintenir à l’occasion d’une grève.
Ainsi, en vertu du principe de la continuité du service public de la justice, l’administration
judiciaire doit faciliter l’organisation des audiences dans les procès à procédure très directe ou
avec prévenus en garde à vue ou en détention. Aussi, même en temps de grève, l’activité
judiciaire doit permettre à la justice de statuer sur les mesures restrictives de liberté
individuelle, aux mesures conservatoires urgentes et non-différées. Ainsi, pour arriver à
maintenir ces services judiciaires essentiels, des contingents de personnels sont créés en amont
de la grève, par accords collectifs, entre les associations du personnel judiciaire et les
administrations concernées en vue de garantir une certaine continuité des services judiciaires.
75
Comparto MINISTERI. Accord du 8 mars 2005 sur les normes de garantie des services publics essentiels et sur
les procédures de refroidissement et de conciliation en cas de grève, contratto collettivo nazionale di lavoro
comparto ministeri ([Link]), consulté le 20 août, 22h 23.
38
DEUXIEME PARTIE : LACUNES JURIDIQUES DE LA REGLEMENTATION DE
LA GRÈVE DU PERSONNEL JUDICIAIRE ET SES RETOMBEES EN HAITI
Dans cette partie, il convient de mettre l’accent sur les lacunes de la législation haïtienne
concernant la grève des acteurs de la justice notamment les magistrats, les greffiers et les
huissiers et ses retombées sur l’ordre public et les droits de l’homme. Dans le cadre de notre
précédente analyse comparative, nous avons montré que le cadre légal haïtien est insuffisant
pour réguler efficacement le droit de grève des agents judiciaires. Insuffisances qui se
manifestent, d’une part, par une absence d’encadrement de la grève des greffiers et des
huissiers alors que ce sont des fonctionnaires indispensables au fonctionnement des Cours et
des tribunaux, et d’autre part, par la méconnaissance juridique du dialogue en réponse aux
éventuels conflits.
Alors qu’il est interdit aux magistrats haïtien selon l’article 55 de la loi du 27 novembre
2007 portant statut de la magistrature, l’exercice de toute action pouvant affecter la continuité
du service public de la justice, le législateur haïtien n’a pourtant pas songé que seuls les
magistrats ne peuvent pas garantir cette continuité à laquelle il s’attend. L’arrêt collectif de
travail des autres fonctionnaires tels que les greffiers et les huissiers audienciers bloque
immédiatement le fonctionnement normal des juridictions car aucun juge ne peut siéger sans
son greffier et les actes judiciaires ne peuvent être exécutés en absence de signification qui est
l’apanage de l’huissier. En outre, aucune loi ni décret ne prévoit les conditions de l’exercice du
droit syndical et aucun texte ne pose les modalités d’exercice ni les limites du droit de grève
des greffiers et des huissiers en Haïti, donc sous cet aspect il apparait que la règlementation de
la grève du personnel judiciaire n’est que partielle. Ceci ouvre une porte à des abus du droit de
grève car aucune liberté ne doit être exercée sans borne et dans ce cas précis lesdites bornes
n’ont pas été établies. Par conséquent, quoique le décret du 22 août 1995 dispose que le greffe
des juridictions doit rester ouvert au moins 8 heures par jour ouvrable (art. 44), aucune
disposition juridique n’est prévue par le législateur pour imposer ne serait-ce qu’un
fonctionnement minimum en temps de grève, ainsi la continuité des services judiciaires
essentiels est subordonnée à l’arbitraire des grévistes.
Par ailleurs, l’un des moyens de perpétuer un climat de travail satisfaisant est d’instaurer
un cadre où chacun puisse exprimer ses insatisfactions et qu’il soit sûr que ces dernières seront
prises en compte. En interdisant la grève des magistrats, le législateur a, théoriquement,
poursuivi son objectif de garantir la permanence des services judiciaires, ce qui est louable. En
revanche, il s’est montré peu soucieux des conditions de travail des juges et des commissaires
de gouvernement en ce qu’il n’a prévu aucun mécanisme juridique leur permettant de faire
passer leurs revendications face à l’Etat-Employeur sans avoir nécessairement à recourir à la
39
grève. Pourtant, lorsque le droit de grève est restreint, le comité de la liberté syndicale de l’OIT
soutient que : « la limitation du droit de grève devrait s’accompagner de « garanties
appropriées » dont il précise la nature : des « procédures de conciliation et d’arbitrage [...]
impartiales et expéditives, aux diverses étapes desquelles les intéressés devraient pouvoir
participer et dans lesquelles les sentences rendues devraient être appliquées entièrement et
rapidement 76». Si la procédure de conciliation est prévue par le code du travail pour le secteur
privé (art. 171 à 202), aucun texte ne la prévoit dans les institutions publiques. L’absence d’un
texte permettant d’anticiper les conflits collectifs en vue de faire passer les griefs des magistrats
par le biais d’un dialogue franc et surtout sans heurt ni pression affaibli leur droit d’association
au sens où les règles minimales de l’exercice de ce droit n’ont pas été définies. Ceci met parfois
les magistrats debout en particulier, dans une situation inconfortable voire agaçante vis-à-vis
des autorités de l’exécutif qui, au lieu de prendre en considération leurs revendications,
préfèrent parfois les menacer de révocations ou de sanctions 77. C’est une réalité semblable à
celle des greffiers qui, par moment, subissent également des pressions de la part de leur
ministère de tutelle78. La méconnaissance par le droit public haïtien du dialogue social en
réponse aux conflits de travail qui puissent subvenir dans les services judiciaires haïtiens
empêche leur prévention et leur résolution dans un délai acceptable. Ainsi, nous allons
présenter les incidences de ces lacunes de la législation haïtienne sur la société (CHAPITRE
I) et aboutir à des propositions de solution (CHAPITRE II).
76
Bernard GERNIGON, Alberto ODERO et Horacio GUIDO. Op. cit, p. 23.
77
Gladimyr GALETTE. Grève des parquetiers : l’APM dénonce des menaces de révocation et de transfert faites
aux magistrats grévistes par le MJSC. Haiti24, 29 novembre 2020, [Link]
denonce-des-menaces-de-revocation-et-de-transfert-faites-aux-magistrats-grevistes-par-le-mjsc/, consulté le 23
août 2023, 20h 00.
78
Robenson GEFFRARD. Une carte de débit, la frontière entre les greffiers en grève et le ministre de la Justice.
Le Nouvelliste, 23 mai 2022 », [Link]
greffiers-en-greve-et-le-ministre-de-la-justice, consulté le 23 septembre 2023, 18h54.
40
allons présenter à titre informatif la situation globale de la justice Haïtienne par rapport aux
grèves récurrentes du personnel judiciaire (section 1) et nous allons analyser l’année judiciaire
de 2019-2020, comme cas d’espèce, pour insister sur les conséquences de ces grèves sur l’ordre
public et les droits humains (section 2).
Notre étude s’étend sur la période allant de 2016 à 2023 car l’année 2016 marque la
participation d’Haïti à l’examen périodique universelle de l’Organisation des Nations-Unies au
cours duquel les autorités haïtiennes avaient promis, devant la communauté internationale, un
renforcement de la justice. En mettant l’emphase sur cette période, cela permet, entre autres,
d’évaluer si effectivement les promesses ont été tenues. Cette section met en évidence un état
des lieux de la Justice (A) et les conséquences des grèves sur le fonctionnement de la justice
(B).
Entre l’année 2016 et 2023, la justice haïtienne a connu de très longs épisodes de
blocage eu égard à des mouvements de grèves à répétition orchestrés par des acteurs
indispensables au fonctionnement du système en l’occurrence les magistrats, les greffiers et les
huissiers audienciers. Il apparait que généralement ces derniers se mettent ensemble pour
bloquer complètement les activités judiciaires79. Marie-Claude Jean-Baptiste écrit en août 2021
qu’entre 2016 et 2020, les juridictions judiciaires nationales n’ont travaillé que pendant 205
jours80. De 2016 à 2022, le bureau des avocats internationaux, l’IJDH, Chans altenativ, et le
RNDDH dans leur rapport intitulé « Les défis de la justice en Haïti » soumis au Conseil des
droits humains des Nations-Unies dans le cadre de la 40e session du groupe de travail sur
l’examen périodique universel de 2022 ont confirmé que « Les juges, les greffiers, les
commissaires du gouvernement ou les associations d'avocats ont été en grève pendant au moins
28 des 56 mois écoulés depuis le dernier EPU d'Haïti 81». Tandis que le RNDDH comptabilise
3 mois de grève des commissaires du gouvernement et 4 mois de grève des greffiers pendant
79
« Les magistrats d’une part, les greffiers er les huissiers d’autre part s’entendent pour paralyser complètement
les travaux judiciaires » In RNDDH, Fonctionnement de l’appareil judiciaire haïtien 2017-2018, RNDDH-
Rapport/A2018/No06.
80
Marie-Claude JEAN-BAPTISTE, Haïti : L’Etat de droit en péril, ILAC Rapport, p.8. 2021, [Link]
content/uploads/2021/08/[Link], consulté le 18 octobre 2023, 20h 08.
81
BAI, IJDH, Chans altenativ et RNDDH, Les défis du secteur de la justice en Haïti, P.7, 2021,
[Link]
[Link], consulté le 18 octobre 2023, 21h 21.
41
l’année judiciaire 2022-202382. Les principales causes de ces arrêts de travail ont été, entre
autres, liées à des réclamations de meilleures conditions de travail de la part de cette partie du
personnel de la justice et à d’autres mésententes entre l’Exécutif. En tout état de cause, ces
longues périodes de crise affectent lourdement les justiciables et les professionnels juridiques.
Par ailleurs, la loi assigne au personnel judiciaire notamment les juges de Paix, les
Commissaires du gouvernement ou leurs substituts, les juges d’instruction et les Doyens des
Tribunaux de Première Instance de se rendre dans les maisons d’arrêts et les maisons de
détention de leurs juridictions tous les mois en vue de s’enquérir de la situation des détenus,
ce, au regard des articles 447 et 448 du Code d’Instruction Criminelle. Ces fonctionnaires de
justice doivent s’assurer que le droit à une alimentation adéquate des prisonniers est garanti,
82
RNDDH. Fonctionnement de l’appareil judiciaire haïtien au cours de l’année 2022-2023, p.15
83
BAI, IJDH, Chans altenativ et RNDDH, Op. Cit.
42
mais en se mettant en grève de façon radicale comme il est décrit dans les précédentes lignes,
ils s’évadent généralement de cette importante responsabilité.
Section 2. L’ordre public et les droits de la personne à l’épreuve des grèves judiciaires
Cette étude sur un cas précis et concret permet de comprendre la gravité de la situation
et la nécessité d’améliorer le droit haïtien en la matière. En effet, le vocabulaire juridique définit
« Année judiciaire » comme étant la période allant du premier janvier au 31 décembre au cours
de laquelle la permanence et la continuité des services de la justice demeurent toujours
assurées84. En Haïti, l’année judiciaire commence à partir du premier lundi du mois d’octobre
au dernier vendredi du mois de juillet85. En effet, l’année judiciaire 2019-2020 a été
presqu’entièrement jonchée de conflits débouchant sur des grèves du personnel judiciaire. Pour
analyser l’espèce, nous nous basons, par souci de probité, de crédibilité et d’objectivité, sur
l’étude de 3 rapports émanant d’organismes de droits humains très réputés en Haïti notamment
le rapport du RNDDH du 7 octobre 2020 sur le fonctionnement du pouvoir judiciaire au cours
de l’année judiciaire 2019-202086, le rapport alternatif de Défenseur Plus sur la mise en œuvre
du pacte international relatif aux droits civils et politiques suite au rapport additif de l’Etat
haïtien en 2020 paru en janvier 202187 et du rapport du Centre d’analyse et de recherche en
84
Gérard CORNU. Vocabulaire Juridique. PUF, Paris, 2005.
85
Art. 75 du décret du 22 août 1995 relatif à l’organisation judiciaire.
86
RNDDH, Rapport du RNDDH sur le fonctionnement de l’appareil judiciaire haïtien au cours de l’année 2019-
2020, 2020, [Link] consulté le
18 octobre 2023, 22h 54.
87
Collectif Défenseurs Plus, Rapport alternatif sur la mise en œuvre du pacte international relatif aux droits
civils et politiques suite au rapport additif de l’Etat haïtien en 2020, 2021,
[Link] , consulté le 18 octobre 2023, 19h 14.
43
droits humains (CARDH) intitulé « dysfonctionnement de l’Etat 88» sorti le 28 juin 2021. Les
données retrouvées dans ces documents serviront de base à notre analyse.
Peu après la reprise des activités judiciaires en été 2020, le 10 juin des associations de
magistrats en l’occurrence l’APM, le RENAMAH, l’AJUPAH ont observé un arrêt de travail
dans toutes les juridictions haïtiennes. Ce mouvement a abouti à la conclusion d’une trêve en
date du 2 juillet 2020. Sans trop tarder, le 28 juillet, les greffiers rentrent en grève à leur tour
pour exiger la mise en œuvre de leur accord de novembre 2017 avec le MJSP qui prévoyait,
parmi plusieurs autres choses, l’établissement d’un statut particulier pour les greffiers et une
formation continue à l’école nationale de la magistrature. Environ 2 semaines après l’arrêt de
travail des greffiers, l’APM rentre à nouveau en grève soit le 11 août 2020. Plus loin, les 25 et
27 octobre, les représentants des associations de magistrats et des greffiers ont exhorté le
personnel judiciaire à rester à la maison jusqu’à la stabilisation de la situation du pays, là encore
ce mode de revendication a plutôt une portée politique et par conséquent ne peut rentrer dans
le champ conceptuel de la grève licite qui suppose l’obligation de ne charrier que des intérêts
88
CARDH, Dysfonctionnement de l’Etat, 2021, [Link]
De%CC%81ce%CC%80s-du-pre%CC%81sident-Rene%CC%81-Sylvestre-et-normalisation-du-
[Link], consulté le 18 octobre 2023, 14h 25.
44
strictement professionnels. Cet appel à la grève des associations de magistrats et de greffiers a
été observé dans pratiquement toutes les juridictions d’Haïti. Avant d’aller plus loin, il convient
de noter que, sauf exception, un gréviste doit toujours rester sur les lieux de travail. Enfin,
l’année judiciaire 2019-2020 a été clôturée par l’entrée en grève des parquetiers lancée par le
collectif des magistrats debout haïtiens (COMADH) à partir du 23 novembre 2020. A
l’occasion de cette grève, les parquetiers revendiquaient l’égalité de traitement avec les
magistrats assis pour mettre fin aux déséquilibres salariaux entre eux et les juges. Le
mouvement des parquetiers a continué jusqu’en 2021.
Ces mouvements sociaux ont eu, entre autres, des retombées sur la protection de l’ordre
public et les droits humains. L’un des objectifs de notre travail a été d’analyser de tels impacts.
Ainsi, nous avons estimé que ces grèves ont comme conséquence la fragilisation de l’ordre
public (1), la privation du droit d’accès à la justice (2) et une augmentation excessive de la
détention provisoire (3).
Roger PIERROT cité par Caroline BOYER-CAPELLE dans sa thèse doctorale avance
ce qui suit : « Une société qui ne réagirait pas contre les voies de fait porterait en elle tous les
ferments de sa propre destruction 89». En effet, pour répondre aux attitudes antisociales, l’Etat
doit pouvoir compter sur le fonctionnement efficace de ses organes répressifs parmi lesquels
les tribunaux et les Cours. L’érection de la grève comme recours privilégié du personnel
judiciaire pour manifester leur mécontentement compromet la capacité de l’Etat à agir
89
Caroline BOYER-CAPELLE. Le service public et la garantie des droits et libertés. Thèse soutenue à la Faculté
de Droit et des Sciences économiques, Université de Limoges, 2009, p. 78.
45
promptement contre les éventuels fauteurs de trouble. D’ailleurs, depuis 2018, le BINUH
rapporte qu’en raison de grèves, le parquet de Port-au-Prince a enregistré une réduction dans
le traitement des plaintes qui passent de 60% à 42 % comparativement à l’année 201790.
Partant, on constate déjà que les grèves empêchent l’Etat haïtien de donner suite aux plaintes
qui sont portées devant ses juridictions, or si les tribunaux et les Cours ne fonctionnement pas,
il est quasiment impossible de maintenir un ordre public stable car l’Etat est dépouillé de sa
capacité à exercer ses fonctions répressives sur les contrevenants à la loi 91. Par conséquent,
cette situation ne peut qu’attiser le sentiment d’impunité dans le pays et déboucher sur un
accroissement du désordre dans la société ainsi qu’à une incitation à la justice privée ou
informelle. Et de fait, ces dernières années, le quotidien haïtien est marqué par des violences
spectaculaires perpétrées contres des personnes (assassinats, enlèvements, coups et blessures,
voies de faits) et des biens (vols, pillages, insécurité foncière, incendies criminels) souvent
restées impunies à cause du dysfonctionnement de la justice. Ainsi, la fermeture des juridictions
par la grève du personnel judiciaire prive les victimes de ces actes et leurs ayants-droits du
droit à réparation pour les préjudices subis, ce qui contribue davantage à alimenter la haine et
la colère qui débouchent principalement sur des mouvements de révoltes sauvages.
En outre, tout porte à croire que l’appareil judiciaire a échoué dans sa tâche de réprimer
les attitudes antisociales, à ce sujet, le programme des Nations-Unies pour le développement
rapporte qu’au cours de ces 15 dernières années, le pourcentage de condamnation par le
système judiciaire tourne autour des 3% et donc, 97 % des détenus regagnent leur liberté sans
avoir été condamnés92. Pour cette organisation, il y existe une corrélation forte entre les
dysfonctionnements judiciaires, l’instabilité, l’insécurité et la violence caractérisant la réalité
du pays ces derniers temps93. En somme, nous pouvons admettre qu’étant l’une des causes
majeures de ces dysfonctionnements, la récurrence des grèves du personnel judiciaire a des
impacts négatifs sur l’ordre public dans le pays. Par conséquent, il est nécessaire d’encadrer le
90
MINUJUSTH. Secrétaire général des Nations Unies. Rapport du Secrétaire général sur la Mission des Nations
Unies pour l’appui à la justice en Haïti. p.7, 1 juin 2018, [Link]
secr%C3%A9taire-g%C3%A9n%C3%A9ral, consulté le 3 novembre 2023, 10h 10.
91
« Les grèves et autres conflits judiciaires avec l'exécutif laissent souvent les audiences civiles et pénales
largement suspendues, parfois même après la fin d'une grève spécifique, et entravent les progrès dans les enquêtes
et le traitement des plaintes des victimes et d'autres questions », In Les défis du secteur de la justice par BAI,
IJDH, chans alternativ, RNDDH, P.7.
92
PNUD. Programme d’appui à la justice et à la lutte contre l’impunité(PAJLI). P.5, Avril 2023,
[Link]
[Link], consulté le 1 novembre 2023, 13h 22.
93
Ibid.
46
droit de grève des agents judiciaires haïtiens de sorte à éviter les dysfonctionnements radicaux
et prolongés du système judiciaire.
Le droit d’accès à la justice est un droit humain reconnu par nombre d’instruments
juridiques internationaux ratifiés par Haïti. A commencer par la déclaration universelle des
droits de l’homme qui prévoit respectivement en ses articles 8 et 10 : « Toute personne a droit
à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les
droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la Constitution ou par la loi » ; « Toute personne
a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par
un tribunal indépendant et impartial, qui décidera soit de ses droits et obligations, soit du
bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle ». En effet, la DUDH étant
entérinée par le préambule de la Constitution haïtienne engage donc l’Etat à garantir le droit à
garantir l’accès au juge et à un recours effectif à tous. De surcroit, l’article 14 du pacte
international relatif aux droits civils et politiques dispose l’égalité devant la loi, établit le droit
à tous à un procès équitable et consacre le droit à la présomption d’innocence. Ensuite, la
convention américaine des droits de l’homme réitère, entre autres, les mêmes garanties
judiciaires en son article 8 notamment le droit à un procès équitable par devant un tribunal et
un juge impartial appelé à statuer sur son sort.
Alors que ces textes, combinés à d’autres dispositions du Code de procédure civile ainsi
que le Code d’instruction Criminelle, consacrent le droit à un juge et à un recours effectif, l’Etat
haïtien a souvent piétiné ces prérogatives durant l’année judiciaire 2019-2020. En effet, le
Collectif Défenseurs Plus souligne à ce propos, que ni les audiences en matière criminelle ni
correctionnelle et même les affaires urgentes telles que les audiences d’habeas corpus et de
référés n’ont été organisées dans les juridictions du pays en fin d’année 94
. L’organisation a
aussi précisé que ces grèves ont mis aux placards les droits des personnes déjà en détention
préventive mais aussi de celles qui ont été mis sous les verrous pendant cette période 95. Ainsi,
l’inaccessibilité à un tribunal marche de pair avec la violation de toutes les garanties judiciaires.
94
Collectif Défenseurs Plus. Op. cit, p. 6.
95
Le Collectif Défenseur Plus rapporte : « Ces grèves quoiqu’elles soient importantes dans la mesure que
l’absence de conditions optimales de travail favorise les pots de vin et autres, elles ont occasionné des violations
de droits de plusieurs personnes, notamment des détenus (es) qui étaient en attente de jugement, mais également
de particuliers arrêtés pendant les périodes de grèves. Ce qui a occasionné donc une augmentation de personnes
en détention préventive prolongée », In Rapport alternatif sur la mise en œuvre du pacte international relatif aux
droits civils et politiques suite au rapport additif de l’Etat haïtien en 2020, 2021, p. 6.
47
Plus loin, l’inaccessibilité au juge affecte les relations commerciales et de travail, car
ces litiges sont traités principalement par devant les Tribunaux de Première Instance, rappelons
que seule la juridiction de Port-au-Prince détient un tribunal spécial du travail. De surcroit, les
grèves peuvent même arriver à affecter le droit à l’identité du citoyen dans la mesure où la
rectification des actes de l’Etat civil (Acte de naissance, Extrait des archives, Acte de mariage
etc…) doit se faire également suite à un jugement du Tribunal de première instance. Par
conséquent, en se mettant en grève de manière désordonnée, les acteurs judiciaires privent les
citoyens de leurs droits les plus fondamentaux.
Si les tribunaux n’ont pas été fonctionnels à cause des conflits de travail du personnel
judiciaire, les forces publiques n’ont pas du tout chômé. Celles-ci ont continué à arrêter des
personnes ce qui va engorger davantage les centres de détention. Déjà, en Haïti, le nombre de
personnes en attente de jugement est exorbitant ainsi les grèves épisodiques n’ont fait
qu’aggraver la situation. Selon le RNDDH, la pauvre performance de la justice au cours de
l’année judiciaire n'a pas amélioré le sort de ces personnes. Soulignons que les lois de la
République commandent que toute personne détenue passe devant un juge dans un délai
raisonnable. D’une part, la Constitution exige que chaque personne arrêtée comparaisse devant
un juge dans les quarante-huit heures qui suivent son arrestation, passé ce délai la détention se
révèle illégale et la personne détenue pourra exercer une action en habeas corpus pour solliciter
du Doyen du tribunal de première instance sa remise en liberté96. D’autre part, l’article 7 de la
loi du 26 juillet 1979 sur l’appel pénal accorde au juge d’instruction un délai de deux mois pour
mener son instruction et un mois pour rendre son ordonnance au-delà duquel le juge doit
notifier les causes du retard au doyen, mais en pratique la grève des greffiers en 2020 ont gêné
le travail des juges instructeurs97 qui n’ont pas pu instruire sur les dossiers se trouvant dans leur
cabinet. Cela fait donc obstacle aux droits de l’homme dans la mesure où des présumés
innocents y compris des mineurs restent coincés très longtemps derrière les barreaux sans avoir
accès à leur juge naturel, dans un pays où la liberté devrait être la règle et la prison, l’exception.
Il est vrai que la loi protège les droits des détenus, mais la réalité haïtienne indique le
contraire. Le réseau national de défense des droits humains note, en septembre 2019, que le
nombre des personnes incarcérées étaient de 10 905 dont 7 893 en attente de jugement et
96
Voir les articles 26, 26-1 et 26-2 de la Constitution du 29 mars 1987.
97
Collectif Défenseurs Plus. Op. cit., p. 6.
48
seulement 3 012 condamnés98. Par ailleurs, en septembre 2020, ce chiffre s’alourdit, on
comptait alors 10 974 détenus dont 8 634 attendant leur jugement et 2 340 condamnés99. On en
déduit que ce phénomène de la grève contribue grandement à l’exaspération de la surpopulation
carcérale et bafoue le droit à la sureté personnelle des citoyens. Le personnel judiciaire en se
mettant en grève fait que les personnes arrêtées n’aient plus accès au juge pour statuer sur leur
éventuelle libération ou condamnation, d’où leur droit à un procès équitable sont violés.
Par ailleurs, la détention préventive prolongée crée une situation alarmante entrainant
une augmentation accrue du nombre des personnes incarcérées et conduit à une aggravation
outrancière de la promiscuité dans les centres carcéraux dont le niveau d’occupation dans les
4 plus grandes prisons du pays touche déjà les 401%100 mettant ainsi ces individus dans des
conditions miséreuses incompatibles avec la dignité humaine. Ceci contrevient aux normes
internationales en la matière car les locaux de détention et ceux où logent les détenus devraient
satisfaire aux normes d’hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui a trait au volume
d’air, à la surface au sol, à l’éclairage, au chauffage et la ventilation (Règle 13, ensemble de
règles minimales des Nations-Unies pour le traitement des détenus dite Règles Mandela),
pourtant ces espaces sont bondés de gens qui ne sont majoritairement pas jugés.
98
RNDDH. Op. Cit, p. 21.
99
Ibid.
100
« Tribune: La surpopulation carcérale et ses conséquences, ainsi que la détention préventive prolongée au
centre de nos préoccupations », BINUH, 10 août 2022, [Link]
carc%C3%A9rale-et-ses-cons%C3%A9quences-ainsi-que-la-d%C3%A9tention-pr%C3%A9ventive-
prolong%C3%A9e., consulté le 10/11/2023, 10h 23.
49
CHAPITRE II. PROPOSITIONS ET RECOMMANDATIONS POUR SURMONTER
LES DEFIS DE LA GREVE AU SEIN DE LA JUSTICE HAÏTIENNE
Cette section porte sur les propositions législatives et administratives. D’abord, il est
question de mieux régir le droit de grève dans les services publics comme celui de la justice
(A) et de prendre des mesures administratives pour apaiser les conflits et maintenir la justice
fonctionnelle en tout temps (B).
Il n’est pas normal d’appliquer les règles du droit privé aux organismes de l’Etat. Le code
du travail haïtien comporte quelques éléments encadrant le droit de grève dans les entreprises
privées. En effet, il convient maintenant d’établir des normes régissant aussi le droit de grève
dans les services publics. Etant que, chaque service public a ses spécificités et qu’il importe
d’adopter des règles propres à chaque service, alors nous entendons faire des propositions
législatives pour encadrer le droit de grève du personnel judiciaire.
Il demeure impérieux de fixer certaines modalités du droit de grève dans les services
publics. En France, le code du travail comporte une section entière aux modalités de la grève
dans les services publics. Aussi, en Espagne et en Italie des textes établissent des règles à
respecter en cas de grève dans les services publics. En Haïti, aucun texte du droit public
n’encadre ce droit dans l’état actuel de la législation. Dans ce contexte, il serait judicieux que
le prochain législateur se donne pour tâche de définir les conditions d’exercice de la grève dans
50
le secteur public conformément à la Constitution. Ainsi, en fixant les normes régissant le droit
de grève des acteurs judiciaires, il serait possible de le limiter efficacement en vue de garantir
la continuité de la justice. En substance, le législateur devrait prévoir un préavis de grève
préalable à tout arrêt de travail dans les services judiciaires, y définir un service minimum
obligatoire pendant la grève, interdire certaines formes de revendication d’ordre politique et
reprouver les mouvements de grève qui rompent tout le travail de la justice et qui sont
incompatibles aux revendications strictement professionnelles et établir des sanctions en cas
d’exercice abusif.
51
Employeur. En adoptant, un texte sur le dialogue, le législateur pourrait établir les règles du
jeu de la négociation entre les acteurs du système judiciaire et les autorités étatiques. Ainsi,
dans une certaine mesure, ceci pourrait contribuer à prévenir et à résoudre certains conflits de
manière plus rapide.
A l’instar du droit italien qui prévoit une commission de garantie chargée de veiller à
la bonne exécution des services essentiels par la concertation entre les partenaires sociaux. Le
législateur haïtien pourrait mettre en place un organe chargé de veiller à la tenue d’un service
minimum en cas de grève du personnel judiciaire. C’est organe pourrait faciliter les syndicats
à s’entendre sur le contenu du service minimum et sur le personnel qui doit l’exécuter. Ceci
permettrait d’épargner le dysfonctionnement total de la justice pendant la grève.
Le pouvoir judiciaire devrait avoir les moyens financiers adéquats pour pouvoir
pleinement assurer sa permanence. Par contre, le budget alloué à la justice haïtienne s’avère
insuffisant pour assurer le fonctionnement régulier des instances judiciaires en témoigne les
faibles crédits budgétaires mis à la disposition du CSPJ. Pour l’exercice fiscale 2017-2018, la
justice s’est vue octroyer une enveloppe de 1,122,648,803 gourdes 101
symbolisant 0,8 % du
budget de l’Etat. Considérant que le parlement n’a voté aucun nouveau projet de loi de finance
jusqu’à la fin de la 51e législature, le budget 2017-2018 étant reconduit à chaque fois, alors la
justice a continué à bénéficier du même financement soit une somme inférieure à 1 % du budget
du pays jusqu’à 2020. Pour l’exercice fiscal 2020-2021, le gouvernement a adopté par décret
le budget accordant une enveloppe de 2,283,517,339102gourdes au système judiciaire soit 1.2%
du budget général alors que pour l’exercice suivant 2, 298, 205, 042 103gourdes et pour
l’exercice 2022-2023 le budget de la justice a été légèrement augmenté avec une enveloppe de
2, 812, 814, 472 de gourdes104. Alors que les fonds alloués à la justice stagne autour d’environ
1% du budget national, un expert avait estimé qu’en 2018 qu’il faudrait accorder au moins 4%
101
Le Moniteur, spécial numéro 27, Lois de finance exercice 2017-2018, 19 septembre 2017, p.183.
102
Le Moniteur, spécial numéro 30, Décret établissant le budget général de la république d’Haïti exercice 2020-
2021, 5 octobre 2020, p.183.
103
Le Moniteur, spécial numéro 13, Décret établissant le budget général de la république d’Haïti exercice 2021 –
2022, 16 mai 2022, p. 182.
104
Le Moniteur, spécial numéro 37, Décret établissant le budget général de la république d’Haïti exercice 2022-
2023, 28 décembre 2022, p. 213.
52
du budget national à la justice pour qu’elle puisse fonctionner de manière correcte105. Ainsi,
les faiblesses budgétaires sont en majeure partie responsable du recours à la grève du personnel
judiciaire. Par conséquent, une allocation budgétaire suffisante permettrait au CSPJ et au MJSP
de faire face aux difficultés structurelles et matérielles de l’appareil judiciaire et donc, dans une
certaine mesure, éviter ces mouvements de grève.
Le moment de l’éclatement d’un conflit débouchant sur une grève au sein de la justice
n’est pas toujours prévisible. De ce fait, la récurrence des mouvements de revendications des
membres de la justice doit interpeller les gouvernements à prendre des décisions innovantes
pour les désamorcer avant qu’ils ne deviennent critiques. En effet, puisque la plupart des grèves
des agents judiciaires sont dues à des doléances salariales et matérielles, la création d’un fonds
d’urgence pour la justice pourrait aider à pallier certains problèmes. Ce fonds spécial dédié à
résoudre les crises financières et sociales dans le secteur judiciaire pourrait être activé dans le
but d’apporter une réponse célère aux revendications urgentes, évitant ainsi que celles-ci
aboutissent à une grève.
B. Propositions administratives
Pour contrecarrer les incidences désastreuses d’une grève illimitée sur les justiciables, il y
faudrait aussi prendre des mesures administratives pour mieux gérer la grève des acteurs
judiciaires. Ainsi, il faudrait maintenir d’abord maintenir les audiences prioritaires (1), et
institutionnaliser le dialogue entre les syndicats, le CSPJ et les acteurs judiciaires (2).
En tout temps, la justice doit fonctionner mais le droit de grève étant fondamental, il
n’est pas question de l’éclipser mais de l’encadrer de sorte à maintenir la continuité de certaines
activités judiciaires, par le biais d’un service minimum, du fait de leur importance pour le pays
en général et les justiciables en particulier. Par conséquent, à l’image des droits français,
espagnols et Italiens, les autorités de l’Etat devraient trouver un moyen de mettre en place une
cellule permanente chargée d’assurer la continuité des services judiciaires essentiels
notamment :
105
PNUD. Op. Cit, P.7.
53
2. Le traitement des affaires urgentes
3. Le traitement des cas de flagrant délit
4. Les affaires relatives aux mineurs en conflit avec la loi
5. Le fonctionnement des parquets
6. Le fonctionnement des cabinets d’instruction
7. Un service continu au niveau des greffes
Ces services judiciaires sont essentiels pour le pays dans la mesure où leur fermeture
pourrait engendrer des conséquences négatives sur les droits fondamentaux et représenter une
menace pour la stabilité de l’ordre social. De ce fait, il vaut mieux les garantir en permanence,
pour cela il faudrait adopter un acte règlementaire précisant leur caractère essentiel et trouver,
en consultation des syndicats, un moyen de les assurer. Ainsi, leur maintien pourrait se révéler
être de bonnes pratiques en temps de grève.
Si les magistrats ont déjà un code déontologie, les greffiers et les huissiers n’en ont pas.
L’adoption d’un code de déontologie pourrait inciter cette frange du personnel judiciaire à
privilégier l’intérêt collectif et d’avoir une bonne discipline même en cas de grève. De ce fait,
il faudrait que le personnel judiciaire soit non seulement bien formé à l’art de leurs métiers
mais aussi à l’éthique et à la déontologie de leurs professions respectives, ce qui peut leur servir
à adopter un meilleur comportement dans le sens de l’intérêt public.
Mandelkern a soutenu : « La bonne grève est celle qui n’a pas lieu parce-que le
dialogue l’a prévenue 106». Assez souvent, quand les crises s’éclatent, les autorités créent une
commission ad hoc (provisoire) pour les adresser, à titre d’exemple, la commission mixte de
2017 chargée de résoudre la question de la grève des greffiers107 et la commission technique
de 2020 chargée de s’occuper des revendication des magistrats108. Pourtant, à chaque fois qu’on
106
Catherine PROCACCIA. Projet de loi sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports
terrestres réguliers de voyageurs. Sénat, 3 avril 2023, [Link] consulté le
10 décembre 2023, 4h 05.
107
Communication Haïti . création d’une commission mixte en vue de trouver des pistes de solutions aux
revendications des greffiers, [Link]
de-trouver-des-piste-de-solution-aux-revendications-des-greffiers/, consulté 27 novembre 2023, 12h 05.
108
Caleb LEFÈVRE. Le CSPJ demande aux magistrats de cesser la grève. Le Nouvelliste, 2 juillet 2020,
[Link] consulté le 27
septembre 2023, 1h 34.
54
en résout une, survient encore une autre. Dans ce contexte, pourquoi ne pas essayer de créer au
sein du CSPJ et du ministère de la justice des organes de dialogue social qui se chargeront
uniquement de recevoir les doléances des syndicats de magistrats et de leurs auxiliaires
(Greffiers, huissiers audienciers, commis-parquets) en vue de les traiter dans un délai
raisonnable. D’une part, cette initiative permettrait d’apaiser les tensions car le personnel
judiciaire n’aurait pas forcément besoin de passer par la grève pour se faire entendre. D’autre
part, ces organes pourraient aussi jouer des rôles de consultation et de facilitateur de
négociation pour les acteurs judiciaires sur toutes les activités qui concernent la justice. A la
lumière du droit français, on a pu déceler la manière dont le législateur a institué le dialogue
par le biais des comités sociaux au nom du principe de participation des fonctionnaires à la
détermination des conditions de travail. Ainsi, l’Etat haïtien pourrait s’inspirer de ces initiatives
pour impliquer les fonctionnaires du pouvoir judiciaire à la définition de leurs conditions de
travail. Aussi, l’instauration d’un processus de dialogue permanent pourrait aider à renforcer
la confiance entre les différents protagonistes à savoir les associations syndicales et les
autorités, ce qui pourrait servir à prévenir et épargner des conflits sociaux.
55
pas être une finalité en soi mais doit être suivi de véritables actions concrètes en vue d’apporter
des solutions durables aux problèmes de la justice.
La mise en place d’un tel système récompenserait les membres du personnel judiciaire
pour leur niveau d’engagement et de performance. Ainsi, cela inciterait les agents à être
davantage intéressés aux travaux judiciaires. Elle pourrait contribuer à résoudre le problème de
la grève en ce sens que la rémunération par performance motiverait les membres du personnel
judiciaire à maintenir la continuité des services en améliorant leur productivité.
Dès le départ, il nous faut signaler que la solution totale à la survenance des mouvements
sociaux au sein de la justice est un travail de longue haleine qui suggère de mettre en place des
réformes profondes afin de garantir l’effectivité d’une règlementation de la grève associée à la
continuité de la justice. Ces dernières doivent passer inévitablement par l’amélioration des
conditions de travail du personnel judiciaire en général (A), l’encouragement des partenaires
internationaux à appuyer la justice (B) et la mise en place des programmes de partenariats avec
les universités(C), la mise en place d’un programme de formation en gestion de conflits en
faveur des acteurs du système (D), la sensibilisation et l’éducation du public sur l’importance
de la justice (E).
56
1. Ajuster des traitements par rapport au coût de la vie
L’accès à un salaire décent est un droit humain de chaque travailleur. Il est reconnu à
l’art. 7 al. a de la déclaration des droits économiques et sociaux que chaque personne a droit à
un salaire équitable suffisant pour prendre soin de lui et de s’occuper de sa famille109. Il faut
admettre sous ce point que le personnel judiciaire est très souvent mal traité du point de vue
salarial. Le personnel judiciaire dans son ensemble accuse un traitement relativement faible et
souvent les acteurs ne parviennent pas à le recevoir à temps. C’est l’un des principaux éléments
irritants à la base des différents mouvements de grève de leur part 110. En effet, avec un
traitement presqu’insignifiant au vu de l’inflation galopante, il n’est pas possible d’exiger d’un
greffier de ne pas exprimer ses mécontentements et de continuer à travailler de manière
régulière comme si tout allait bien. Aussi, les traitements des magistrats doivent être justes car
non seulement cela rentre dans le cadre de leur droit mais également il leur permet de mieux
garder leur indépendance. En somme, les membres du personnel judiciaire haïtien doivent être
rémunérés de manière juste et équitable pour leur permettre de bien remplir leur fonction. Par
ailleurs, la mise en place d’avantages sociaux pourrait aider à lutter contre les frictions et
améliorer les conditions du personnel de la justice haïtienne.
L’environnement de travail des acteurs judiciaires fait partie des éléments à prendre en
compte si l’on veut instaurer un climat de travail satisfaisant qui pourrait permettre de diminuer
les griefs. Un environnement malsain, exigu, non sécurisé ne fera que compliquer davantage le
travail du personnel judiciaire et décourager ces travailleurs dont leur tâche est assez énorme.
La précarité des locaux abritant les juridictions suggère qu’ils ne sont pas tous adaptés pour
rendre justice, ce qui est un autre facteur qui engendre la fermeture des tribunaux et la lenteur
des procédures111. Il ne suffira pas seulement d’aménager l’environnement physique des
juridictions, mais aussi renforcer les dispositifs de sécurité des espaces de travail. Déjà, on a
vu comment le personnel judiciaire du TPI de Port-au-Prince était obligé d’entrer en grève,
d’abandonner leur milieu de travail à cause de l’environnement du tribunal qui ne leur procure
109
Patrick PELISSIER. Code des droits de l’homme-Convention de droit international des droits de l’homme
ratifiées par Haïti. Editions imprimerie des Antilles, 2012, P.55.
110
« Les problèmes budgétaires y compris le non-paiement des salaires des juges, des greffiers et des autres
travailleurs du secteur judiciaire, ont provoqué des grèves fréquentes et prolongées qui entraînent la fermeture
prolongée des tribunaux », In, BAI, IJDH, Chans alternativ, RNDDH, Op. Cit, P.7.
111
« Les bâtiments des palais de justice du pays sont insuffisants, inadaptés ou endommagés, ce qui entraine des
fermetures supplémentaires des tribunaux et des procédures entravées ou retardées », In Les défis du secteur de
la justice en Haïti, op. Cit. P.7.
57
pas suffisamment de sécurité112. En ce sens, les décideurs haïtiens doivent être amenés à
prendre des décisions permettant au personnel du système d’évoluer dans de bonnes conditions.
3. Mettre en place des programmes d’accès aux soins en faveur du personnel judiciaire
Les universités peuvent jouer un rôle non négligeable dans l’amélioration du système
judiciaire. De ce fait, il serait louable de collaborer avec les universités haïtiennes en vue de
mener des recherches sur les problématiques de la justice. Les recommandations retrouvées
dans lesdites recherches pourraient être mises en application pour moderniser la justice tout en
incluant des solutions pratiques aux revendications du personnel judiciaire, ce qui peut
contribuer à éviter les recours récurrents à la grève.
Une formation sur la gestion des conflits en faveur des agents publics évoluant au sein
de la justice (magistrats, greffiers, huissier) pourrait les inculquer des méthodes diverses pour
faire passer leurs revendications sans nécessairement aboutir à des coups de force. Ce
programme les aiderait à mieux utiliser le dialogue social pour résoudre les conflits. Dispenser
des techniques de négociation avancée au profit des syndicats des professionnels judiciaires
112
Caleb LEFEVRE. La justice observe une pause. Le Nouvelliste, 27 mai 2021,
[Link] consulté le 16 novembre 2023, 10h 10.
58
leur permettrait d’acquérir de solides compétences en matière de négociation et de médiation.
De ce fait, ces associations de professionnels judiciaires serait mieux outillées pour mener des
négociations de manière constructive et efficace. En gros, cela aiderait les différents acteurs à
mieux gérer les tensions afin de ne pas déboucher sur une grève ou dans le pire des cas, ne pas
l’envenimer.
Lorsque la justice haïtienne passe plusieurs mois en grève, il semble que la société, dans
son ensemble, n’est pas sensible aux dommages que cela puisse engendrer. De ce fait, il est
nécessaire de sensibiliser la société sur l’importance de la justice. Ainsi, quand le public est
bien informé et bien éduqué, il exercerait une forme de pression sociale sur les parties prenantes
pour trouver des solutions rapides aux conflits en vue d’éviter une grève manifestement
prolongée.
59
CONCLUSION
Dans la première partie du travail, nous avions dressé l’ossature du pouvoir judiciaire
haïtien et présenter son personnel. Dans ce contexte, nous avions relaté que le pays dispose de
tribunaux de premier degré et des juridictions de second degré coiffées par la Cour de Cassation
exerçant toute une série de compétences essentielles pour la société. Le fonctionnement de ces
instances est animé par le personnel judiciaire qui se compose de professionnels ayant des
statuts différents. Les magistrats, les greffiers et les huissiers plus précisément les huissiers
audienciers jouent un rôle très important dans l’administration de la justice. C’est donc pour
cette raison que notre étude s’est portée exclusivement sur ces agents publics.
A partir de ce constat, dans la deuxième partie de notre travail académique, nous avions
montré que les faiblesses de la règlementation haïtienne du droit de grève du personnel
judiciaire ont des répercussions négatives sur la continuité du service public de la justice dans
le pays. Ainsi, en abandonnant le sort du principe de la continuité du service public de la justice
à l’arbitraire des greffiers et huissiers grévistes, les lacunes de la législation sur la grève
60
provoquent des mouvements de revendications radicales allant généralement jusqu’au blocage
de toutes les activités judiciaires importantes notamment les enquêtes, les audiences pénales et
les suivis des affaires urgentes. Par conséquent, cette situation est à la base de la fragilisation
de l’ordre public et de violation des droits humains tels que le droit à la liberté individuelle, le
droit d’accès à la justice ainsi que le mépris des garanties judiciaires tels que le droit à la
présomption d’innocence, le droit à un procès équitable, le principe du contradictoire, ce qui
représente une entorse à la théorie de l’abus de droit expliquée dans notre travail.
Pour résoudre ces problèmes, nous avons formulé des propositions pouvant aider à
mieux approcher les conflits collectifs dans les juridictions haïtiennes. En ce sens, à la lumière
des droits français, espagnol et italien, nous avions proposé de réguler le comportement du
personnel judiciaire haïtien en vue de garantir la continuité des services judiciaires essentiels
en imposant un service minimum au sein des juridictions haïtiennes en cas de grève. Par
conséquent, ce service minimum devrait impliquer la mise à la disposition d’un certain nombre
de greffiers et d’huissiers pour assurer une permanence des services judiciaires au sein des
parquets, des cabinets d’instructions, auprès des Doyens de TPI, des juges pour enfants en vue
de traiter le cas les plus urgents tels que ceux liés au droit à la liberté des personnes, les
audiences pénales et les référés. En plus de cette mesure législative, nous suggérons de mettre
en place des mécanismes de dialogue social incluant des organes de médiation afin de faciliter
la conclusion rapide des accords entre les différentes parties en vue de limiter les conflits
collectifs y compris la grève. Par ailleurs, nous avons proposé de mettre en place une meilleure
politique publique en faveur de la justice en vue de la renforcer sur les plans financiers,
matériels et humains.
Au final, notre hypothèse de départ est confirmée dans la mesure où nos recherches
nous ont permis de conclure que la pratique de la grève des fonctionnaires de la justice est
anormalement régulée et que le principe de la continuité de la justice n’est pas efficacement
assuré donc cette situation fragilise l’ordre public et les droits humains en Haïti. Toutefois,
notre travail reste non-exhaustif car il ne concerne pas tous les acteurs judiciaires et que des
contraintes diverses (insécurité, insuffisance de documentation, budget limité) nous ont
empêchées d’analyser toutes les conséquences sociojuridiques de la grève du personnel
judiciaire haïtien. En effet, il s’agit simplement d’apporter une pierre dans le redressement
d’une situation qui dérange fortement le justiciable haïtien ces dernières années et qu’il serait
très intéressant que d’autres chercheurs aillent toucher aux autres angles qui n’ont pas été
analysés dans notre travail.
61
Bibliographie
A. Ouvrages généraux
B. Ouvrages spéciaux
1. AUBY, Jean-Marie et al. Droit de la fonction publique. DALLOZ, Paris, 2012, 880
pages.
62
4. DUGUIT, Léon. Traité de droit constitutionnel. Gallica, Tome I, 3e éd, Paris, 1927, 763
pages.
5. FAVOREU, Louis et al. Droit des libertés fondamentales. DALLOZ, Paris, 2016, 774
pages.
6. FAVOREU, Louis, et al. Droit constitutionnel. DALLOZ, Paris, 2019, 1132 pages.
8. GERNIGON, Bernard, ODERO, Alberto et GUIDO, Horacio. Les principes de l’OIT sur
le droit de grève. International Labour Office, Genève, 2000, 63 pages.
13. LACHAUME, Jean-François et al. Droit des services publics. LexisNexis, Paris, 2015,
741 pages.
14. LEGRAND André, WEINER Céline. Le Droit public. Documentation française, 2017,
Paris, 245 pages.
16. SALES, Jean Fréderic. Code du travail de la République d’Haïti (annoté). Presses de
l’Université Quisqueya, Port-au-Prince, 1992, 398 pages.
17. VANDAL, Jean. Code d’instruction criminelle (annoté). Deuxième édition, 2018, 571
pages.
18. WALINE, Jean. Droit administratif. DALLOZ, Paris, 2018, 834 pages.
63
C. Articles et périodiques
64
11. SAINT-VIL, Jean. La difficile réforme de la justice en Haïti. Le national, 14 juin 2023,
[Link] consulté le 10 novembre 2023, 23h 09.
D. Documents officiels
1. Conseil d’Etat, 21 déc. 1977, Synd. nat. CFDT des cours et tribunaux, 04713, Rec.
Lebon.
2. Conseil d’Etat, Assemblée, du 7 juillet 1950, No 01645, Lebon.
3. Conseil d'Etat, 3 / 5 SSR, du 21 décembre 1977, 04713, mentionné aux tables du recueil
Lebon
4. Constitution de la République d’Haïti de 1987 amendée le 9 mai 2011, les éditions Fardin,
août 2012, 146 pages.
5. Le Moniteur, numéro 112, Loi créant le conseil supérieur du pouvoir judiciaire, 20
décembre 2007.
6. Le Moniteur, numéro 112, Loi portant statut de la magistrature, 20 décembre 2007.
7. Le Moniteur, numéro 66, Décret instituant une section spéciale chargée de connaitre des
contestations relatives au terres de la plaine de l’Artibonite.
8. Le Moniteur, numéro 66, Décret instituant une section spéciale chargée de connaitre des
contestations relatives au terres de la plaine de l’Artibonite, 30 juillet 1986.
9. Le Moniteur, numéro 67, Décret du 22 août 1995 relatif à l’organisation judiciaire, 27
août 1995.
10. Le Moniteur, numéro 75, Loi du 3 septembre 1979 instituant le tribunal spécial du travail,
24 Septembre 1979.
11. Le Moniteur, numéro 94, Loi du 7 septembre 1961 sur le mineur face à la loi pénale et
aux tribunaux spéciaux pour enfants, 2 octobre 1961.
12. Le Moniteur, spécial numéro 13, Décret établissant le budget général de la république
d’Haïti exercice 2021 – 2022, 16 mai 2022.
13. Le Moniteur, spécial numéro 27, Lois de finance exercice 2017-2018, 19 septembre 2017.
14. Le Moniteur, spécial numéro 30, Décret établissant le budget général de la république
d’Haïti exercice 2020-2021, 5 octobre 2020.
15. Le Moniteur, spécial numéro 37, Décret établissant le budget général de la république
d’Haïti exercice 2022-2023, 28 décembre 2022.
16. Le Moniteur, spécial numéro 7, Décret portant révision du statut général de la fonction
publique, 22 juillet 2005.
65
17. MINUJUSTH. Secrétaire général des Nations Unies. Rapport du Secrétaire général sur
la Mission des Nations Unies pour l’appui à la justice en Haïti, 1 juin 2018,
[Link]
g%C3%A9n%C3%A9ral, consulté le 3 novembre 2023, 10h 10.
E. Mémoires et Thèses
1. BOE. Décret royal numéro 755/1987 du 19 juin 1987 établit les règles visant à garantir
la fourniture des services minimaux dans les organes de l’administration de la justice,
[Link] consulté le 10 août 2024.
2. BOE. Décret-loi Royal 17/1977 du 4 mars 1977 sur les relations de travail,
[Link] consulté le 10 août 2024.
3. CARDH. Dysfonctionnement de l’Etat. 28 juin 2021, [Link]
content/uploads/2021/07/CARDH-De%CC%81ce%CC%80s-du-pre%CC%81sident-
Rene%CC%[Link],
consulté le 18 octobre 2023.
4. CCPR-centre. Collectif Défenseurs Plus. Rapport alternatif sur la mise en œuvre du pacte
international relatif aux droits civils et politiques suite au rapport additif de l’Etat haïtien
en 2020. [Link] ,
consulté le 18 octobre 2023.
5. CGDT. Action juridique, bimestriel- mai/juin 1978- No3,
[Link]
consulté le 25 novembre 2023.
66
6. Communication Haïti . création d’une commission mixte en vue de trouver des pistes
de solutions aux revendications des greffiers,
[Link]
trouver-des-piste-de-solution-aux-revendications-des-greffiers/, consulté 27 novembre
2023.
7. Conseil Constitutionnel. FOULQUIER Norbert et ROLIN Frédéric. Constitution et
service public. In Nouveaux cahiers de droit constitutionnel. No 37, octobre 2012 ,
[Link]
constitutionnel/constitution-et-service-public, consulté le 1 novembre 2023.
8. IJDH. BAI, IJDH, Chans altenativ et RNDDH. Les défis du secteur de la justice en Haïti.
2021, [Link]
in-Haiti_UPR-Submission_FR-[Link], consulté le 18 octobre 2023.
67
15. Légifrance. Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946,
[Link]
vigueur/constitution/preambule-de-la-constitution-du-27-octobre-1946, consulté le 26
août 2023.
21. Senat. PROCACCIA Catherine. Projet de loi sur le dialogue social et la continuité du
service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs.
[Link] consulté le 10 décembre 2023.
23. Comparto MINISTERI. Accord du 8 mars 2005 sur les normes de garantie des services
publics essentiels et sur les procédures de refroidissement et de conciliation en cas de
grève, contratto collettivo nazionale di lavoro comparto ministeri ([Link]),
consulté le 20 août.
68
ANNEXES
ANNEXE 1. Types de recherche juridique
I
ANNEXE 2 : Circulaire du 2 avril 1976
II
ANNEXE 3. Arrêt Dehaene, 7 juillet 1950
(Source : [Link])
III
ANNEXE 4. Conseil d'Etat, 3 / 5 SSR, du 21 décembre 1977, 04713, mentionné aux tables du
recueil Lebon
(Source : [Link])
IV
Table des matières
DEDICACE…………………………………………………………………………………….i
REMERCIEMENTS…………………………………………………………………………..ii
GLOSSAIRE………………………………………………………………………………….iv
SOMMAIRE………………………………………………………………………………….vi
RESUME………………………………………………………………………………….....vii
INTRODUCTION GENERALE……………………………..………………………………..1
A. Problématique……………………………………………………………………………..2
B. Hypothèses de recherche………………...………………..……………………………….4
C. Revue de littérature………...……………………………………..……………………….4
D. Objectifs….……………………………………………………………………………….9
E. Justification…………………….………..……………………………………………….10
H. Méthodologie……………………………………………………………………………14
D. La Cour de Cassation………………………………………………………………….…22
V
Section 2. Présentation du personnel judiciaire………………………………………….…...23
A. Les magistrats……………………………………………………………………….…...23
1. Le cadre juridique général du droit de grève dans les services publics en Espagne…...33
VI
b. Le personnel judiciaire minimal………………………………………………………35
Section 2. L’ordre public et les droits de la personne à l’épreuve des grèves judiciaires…....43
VII
4. Rehausser le budget du pouvoir judiciaire……………………………………………..52
B. Propositions administratives………………………………………………………………53
3. Mettre en place des programmes d’accès aux soins en faveur du personnel judiciaire ..58
CONCLUSION………………………………………………………………………………60
ANNEXES……………………………………………………………………………………..I
VIII