Couverture:
TRENTE ANS
D'ÉCONOMIE MAROCAINE
1960-1990
C E N T R E DE R E C H E R C H E S ET D ' É T U D E S
SUR LES S O C I É T É S M É D I T E R R A N É E N N E S
Chroniques de l'Annuaire de l'Afrique du Nord
TRENTE ANS
D'ÉCONOMIE MAROCAINE
1960-1990
par
Habib EL MALKI
Nouvelle édition complétée
ÉDITIONS DU CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
15, quai Anatole France, 75700 PARIS
1989
@ Centre National î he Scientifique, Paris, 1989.
SOMMAIRE
PREMIÈRE PARTIE
DE LA SURCHAUFFE ÉCONOMIQUE À LA CRISE :
1970-1980
Chapitre préliminaire : Les grandes tendances économiques dans les
années 60 17
Titre 7. — Les options économiques du plan quinquennal 1973-77 21
A) Un modèle volontariste de croissance maximale 21
B) Un modèle de financement spontanéiste 29
Titre II. — Bilans annuels 35
Chapitre 1 : 1973 : un démarrage tardif 35
Chapitre II : 1974 : une année faste 55
Chapitre III : 1975 : les symptômes de la crise 73
Chapitre IV : 1976 : la reprise du cycle 91
Chapitre V : 1977 : la crise s'installe 115
Chapitre VI : La révision du plan quinquennal 1973-77 137
Chapitre VII : Bilan du plan quinquennal 1973-77 141
Titre III. — Le plan triennal de stabilisation 1978-80: l'amorce d'un
tournant 149
A) La stabilisation, quelle stabilisation ? 150
B) De la stabilisation à la régression économique 155
DEUXIÈME PARTIE
AJUSTEMENT ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE :
UN COUPLAGE I M P O S S I B L E ?
Chapitre 1 : Le plan quinquennal 1981-1985 : l'illusion de la
relance économique 163
Chapitre II : Le plan quinquennal 1988-92 : « un plan-itinéraire » 179
TROISIÈME PARTIE
ASPECTS, STRUCTURES ET PERSPECTIVES
DE DÉVELOPPEMENT
Chapitre 1 : L a p l a n i f i c a t i o n e n t r e le d i s c o u r s e t la p r a t i q u é 191
C h a p i t r e II : Capitalisme d'Etat et bourgeoisie au M a r o c 199
Chapitre III : Crise et réformes curatives du secteur public .. 215
C h a p i t r e I V : Q u e l l e a l t e r n a t i v e : P r o b l è m e d e l a t r a n s i t i o n ........ 231
AVERTISSEMENT
Le présent travail a pour point de départ l'ouvrage paru en 1982 sous le titre
« L'économie marocaine, bilan d'une décennie 1970-80 ».
Les développements relativement longs, consacrés au plan quinquennal
1973-77, ont trait aux différentes chroniques économiques qui sont à la base de
la première version.
Revue et augmentée, cette deuxième version non seulement élargit le champ
chronologique (1960-1990) mais introduit les changements qualitatifs majeurs
intervenus dans la dernière décennie. Elle se définit aussi bien comme une
analyse-bilan que comme une analyse-perspectives.
SIGNIFICATION DES SIGLES
DÉSIGNANT
CERTAINES E N T R E P R I S E S P U B L I Q U E S
BNDE : Banque nationale du développement économique
BRPM : Bureau de recherches et de participations minières
CDG : Caisse de dépôt et de gestion
CIH : Crédit immobilier et hôtelier
COMANAV : Compagnie marocaine de navigation
OCE : Office de commercialisation et d'exportation
OCP : Office chérifien des phosphates
ODI : Office de développement industriel
ONCF : Office national du chemin de fer
ONE : Office national d'électricité
ONMT : Office national marocain du tourisme
ONP : Office national de pêche
ORMVA : Office de recherche et de mise en valeur agricole
RAM : Royal Air Maroc
SCP : Société chérifienne des pétroles
SNI : Société nationale d'investissement
SODEA : Société de développement agricole.
SOGETA : Société de gestion des terres agricoles.
INTRODUCTION
L'analyse de l'économie marocaine sur la longue période (1960-1990)
présente un double intérêt : elle permet d'une part de dégager les tendances de
fond et par là ses forces et ses faiblesses, et d'autre part de mieux identifier les
transformations qui l'ont accompagnées.
Dans cette optique, trois grandes périodes sont à distinguer :
Première période 1960-68 : elle fut marquée par une croissance très
modérée avec un taux moyen annuel de 2,3 %, sans inflation, dans un contexte
économique international favorable.
Cependant, la première crise financière du Maroc indépendant en 1964
(résultat de l'accumulation des déficits engendrés par l'exécution des différentes
lois de finances) provoqua une double conséquence : l'entrée en scène du FMI
et de la Banque mondiale — qui inspira fortement le plan de stabilisation
1965-67, et l'adhésion officielle du Maroc au libéralisme économique comme
cadre doctrinal et moyen d'action adéquats pour assainir les finances publiques
et relancer la croissance économique. Il est à souligner que ce même référent
(le libéralisme) sera fortement rappelé et présenté comme issue à la crise des
années 80.
Deuxième période 1968-78 : elle est celle d'une croissance économique
accélérée avec inflation (5,6 %, soit plus du double du taux enregistré dans les
années 60), mais particulièrement durant le quinquennat 1973-77. Le changement
de rythme de croissance et les révisions à la hausse de ce plan déboucheront sur
une surchauffe économique. Deux faits marquants sont à souligner :
— la rapidité des transformations socio-économiques résultant de la
convergence de plusieurs facteurs : la hausse des prix des phosphates, la
sectorialisation des codes d'investissements, la marocanisation, la croissance
anarchique des entreprises publiques,
— la nette progression du niveau d'endettement extérieur, jugé à l'époque
peu alarmant, notamment à la suite du recours au marché financier interna-
tional, pratique tout à fait nouvelle car jusqu'ici, les sources de financement
externe sont essentiellement d'origine publique.
Or dans un contexte international dépressif, la surchauffe économique
n'est pas durable, d'autant plus que le Maroc n'est pas un pays producteur de
pétrole, que le marché phosphatier international redevient un marché d'offre et
que les nouveaux « Accords de Coopération » signés avec la CEE (avril 1976)
sont rendus caducs par la politique protectionniste de la CEE.
Troisième période 1978-88 : une période de crise et de gestion de la crise.
C'est l'amorce d'un tournant à travers l'application d'une politique fortement
restrictive destinée à « refroidir » la machine économique. L'économie et les
finances marocaines adoptèrent un « profil bas ». Et le coût économique et social
d'un retour à un équilibre hypothétique s'avère élevé : tassement sinon diminu-
tion des salaires, taux de croissance moyen annuel ne dépassant pas 3 % entre
1980 et 1987.
Certes des facteurs difficilement maîtrisables ont provoqué des effets
aggravants : quatre années de sécheresse consécutives, hausse des taux d'intérêt
et du dollar, augmentation du cours du pétrole. Mais la rigueur de l'ajustement
appliqué bon an mal an depuis l'été 1983 s'est traduite par une « cure d'amaigris-
sement ». Et à défaut de certaines mesures d'accompagnement, le corps social
ne peut digérer les réformes introduites par le FMI et la Banque mondiale.
Sur un plan comparatif, le libéralisme des années 80 a-t-il changé de nature
par rapport à celui des années précédentes ? Y a-t-il un libéralisme des « vaches
grasses » et un libéralisme des « vaches maigres » ? Toujours est-il que le
libéralisme des années 60 et 70 a fait bon ménage avec la croissance du secteur
public, le développement de la dépense publique et la « valorisation du plan. Par
contre, celui des années 80 est en train de défaire ce que le premier a permis
de faire précédemment. Un libéralisme plus « libéral » où les lois du marché sont
appelées à restaurer l'ordre et l'équilibre.
Le retour en force de ce type de libéralisme a appauvri la réflexion
économique sur les problèmes du développement. Il s'est accompagné d'un
renouveau de la culture micro-économique, fortement technicienne qui, si utile
soit-elle, reste insuffisante.
Une économie nationale quel que soit son système, et dans la phase de
mondialisation actuelle, ne peut être pilotée sur la base d'un simple programme
financier dont l'horizon ne dépasse pas l'année. Comme elle ne peut pratiquer
l'ajustement en soi. Le propre de toute politique est de réduire la marge de
l'imprévisible. Et dans cet esprit, si l'ajustement est nécessaire, il doit être un
instrument au service d'une politique.
Encore une fois, la question des finalités s'impose. Le développement est
à réhabiliter sur des bases théoriques et pratiques nouvelles.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA SURCHAUFFE ÉCONOMIQUE
A LA CRISE : 1970-1980
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
LES GRANDES TENDANCES ÉCONOMIQUES
DANS LES A N N É E S 60
Surchauffe, stagnation et crise : tels sont les traits majeurs caractéristi-
ques de l'évolution de l'économie et des finances dans les années 70. La relation
qui s'établit entre ces trois moments dans tout processus économique prolonge,
infléchit et éventuellement conduit à des ruptures avec les tendances observées
par le passé. Un rappel rapide du contexte général de la décennie 60 permet de
mieux situer les changements intervenus dans la décennie 70.
1. — Une croissance économique faible : le taux moyen annuel enregistré
ne dépasse pas 2,3 % (1). L'agriculture, dont le poids est prédominant, n'a pas
dépassé le chiffre annuel moyen de 1,5 %. L'industrie, le bâtiment et les travaux
publics sont les seuls secteurs qui ont connu un dynamisme mais limité.
Le taux d'investissement a faiblement varié, passant de 11 % en 1960 à
13,5 % en moyenne entre 1965 et 1967. Et conformément à une tradition bien
établie qui date de la période coloniale, l'affectation sectorielle des investisse-
ments favorise l'infrastructure, le bâtiment et les travaux publics. Dans ces
conditions, il n'est pas étonnant que la création d'emplois nouveaux ne satisfasse
une demande (140 000 par an entre 1960 et 1967) amplifiée par la pression
démographique et l'exode rural. La convergence de ces différents facteurs a
fortement pesé sur la consommation privée qui a augmenté à un taux inférieur
à celui de l'accroissement démographique (3 % contre 3,2 %). D'où une baisse non
négligeable du niveau de vie.
Par ailleurs, le financement de l'économie est de plus en plus basé sur le
recours aux capitaux étrangers, alimentant un endettement externe croissant. De
1960 à 1966, l'aide extérieure publique nette d'amortissement s'est élevée à
presque 2 milliards de dirhams. Cette situation est d'autant plus grave que le
Maroc épargnait aussi peu en 1964 qu'en 1960.
2. — Le rappel de ces quelques grandeurs économiques, sociales et
financières souligne le caractère peu performant des plans qui ont marqué les
années 60.
(1) L'année de base des grandeurs statistiques est 1960. La période retenue ici : 1960-67.
L e p l a n q u i n q u e n n a l 1960-64 (première version) s'est défini comme u n plan
de t r a n s i t i o n d'une économie coloniale à u n e économie n a t i o n a l e à travers une
série de m e s u r e s structurelles, s ' i n s c r i v a n t d a n s le cadre d'une stratégie de
r u p t u r e avec le passé, d e v a n t c o n d u i r e à l'indépendance économique et finan-
cière :
— r é f o r m e des s t r u c t u r e s a g r a i r e s et des conditions d'exploitation agricole
n é c e s s a i r e en d é v e l o p p e m e n t de l'agriculture,
— mise e n place d'une i n d u s t r i e de base avec l ' a t t r i b u t i o n d'une fonction
c e n t r a l e à l ' E t a t d a n s ce p r o c e s s u s à t r a v e r s le B E P I (2) ( B u r e a u d'Etudes et de
p a r t i c i p a t i o n s industrielles);
— r é f o r m e de l'Etat, e n t e n d u e d a n s le sens d'une t r a n s f o r m a t i o n des
s t r u c t u r e s a d m i n i s t r a t i v e s : en somme m e t t r e s u r pied u n e a d m i n i s t r a t i o n
t o u r n é e vers le développement;
— r e s t r u c t u r a t i o n du système de l ' e n s e i g n e m e n t et de formation, confor-
m é m e n t a u x b e s o i n s d u d é v e l o p p e m e n t économique.
T o u t e s ces r é f o r m e s de s t r u c t u r e é t a i e n t destinées à r é a l i s e r l'objectif de
c r o i s s a n c e é c o n o m i q u e fixé à 6,2 % d u r a n t la période 1960-64. Mais l'abandon
des o r i e n t a t i o n s globales de ce plan, à la suite d'un c h a n g e m e n t d'équipe
g o u v e r n e m e n t a l e , c r é a u n e s i t u a t i o n nouvelles Révision du p l a n en 1963. Crise
b u d g é t a i r e et f i n a n c i è r e en 1964 à la suite de l'accumulation des déficits
e n g e n d r é s p a r l'exécution des lois de f i n a n c e s d u r a n t ce p r e m i e r q u i n q u e n n a t (3).
U n t o u r n a n t est pris m a r q u é p a r l'entrée en scène des o r g a n i s m e s i n t e r n a t i o n a u x
( B a n q u e M o n d i a l e et F.M.I.) e t l'affirmation d'options économiques libérales.
Le 25 j u i n 1964, le M a r o c s i g n a u n e c o n v e n t i o n avec le F M I lui a c c o r d a n t
u n e facilité de 1,3 million de dollars. L a B a n q u e M o n d i a l e i n s p i r a f o r t e m e n t le
p l a n t r i e n n a l 1965 p r é s e n t é comme un p l a n de stabilisation. Le t a u x de croissance
é c o n o m i q u e p r o j e t é est t r è s modeste : 3,7 % p a r an. L'industrie n ' e s t plus u n e
p r i o r i t é . Elle v i e n t a p r è s l'agriculture, le t o u r i s m e et la f o r m a t i o n des cadres. Le
rôle de l ' E t a t e s t d é s o r m a i s défini comme u n rôle d'incitation, de c r é a t i o n et
d ' a m é n a g e m e n t des c o n d i t i o n s permissives de l'investissement privé.
L e deuxième p l a n q u i n q u e n n a l 1968-72 r e p r e n d les mêmes priorités (4) que
le plan t r i e n n a l 1965-67 et fixe u n t a u x de croissance de 4,3 % en moyenne
a n n u e l l e , s o u l i g n a n t p a r là u n c h a n g e m e n t de r y t h m e p a r r a p p o r t à la période
p r é c é d e n t e . L a f i x a t i o n des objectifs à la h a u s s e c o n c e r n e le t a u x d'investisse-
m e n t : 17,4 % — c o n t r e 13,5 % e n t r e 1965-67. Il est projeté que ce t a u x retrouve
le n i v e a u r e c o r d de 20 % a t t e i n t en 1953. L a p a r t des i n v e s t i s s e m e n t s publics et
semi-publics reste p r é p o n d é r a n t e : 80 %, les investissements privés c o u v r a n t le
(2) Le BEPI a été remplacé depuis par l'ODI (Office de Développement industriel).
(3) Voici quelques indications chiffrées pour caractériser la première crise budgétaire et
financière du Maroc indépendant : — le déficit budgétaire : 24,7 % des ressources permanentes en 1964
contre 4,8 % en 1960; — augmentation des dépenses publiques en termes réels — de plus de 70 % entre
1960 et 1964 alors que les dépenses publiques n'ont pu s'accroître que de 35 %;
— très forte diminution des avoirs extérieurs : 547 millions DH en avril 1965 contre plus de 1200
millions DH en 1960;
— recours pour la première fois de la part du Trésor à des avances conventionnelles auprès
de la Banque du Maroc (250 millions DH).
(4) Agriculture, Tourisme et formation des cadres.
reste. Voici le récapitulatif de l'ensemble des investissements répartis par
s e c t e u r (5).
1) A g r i c u l t u r e + Barrages 22 %
2) I n d u s t r i e + Artisanat 12,6 %
3) M i n e s + Energie 15,6 %
4) T o u r i s m e 6,6 %
5) S e c t e u r s sociaux (Education, Formation, Santé Publique,
J e u n e s s e et Sports, Habitat-Adduction d'eau 14,7 %
6) T r a n s p o r t s .......................................................................................... 6,1 %
* U n e l e c t u r e r a p i d e f a i t a p p a r a î t r e d ' u n e p a r t le d é v e l o p p e m e n t p r i o r i t a i r e
de l'agriculture — t o u r n é e vers l'exportation — et d ' a u t r e p a r t la faible p a r t des
investissements accordés aux secteurs sociaux.
P a r ailleurs, l ' a u g m e n t a t i o n r e t e n u e p o u r la c o n s o m m a t i o n d e s m é n a g e s
e s t i n f é r i e u r e à 1 %, p a r h a b i t a n t . C o m m e l a s t r u c t u r e d e l a c o n s o m m a t i o n d e s
m é n a g e s r e s t e f o r t e m e n t m a r q u é e p a r le p o i d s d e s p r o d u i t s a g r i c o l e s e t ali-
m e n t a i r e s ( 5 8 %).
3. — L ' é l a b o r a t i o n d u p l a n q u i n q u e n n a l 1 9 7 3 - 7 7 s ' e s t e f f e c t u é e d a n s u n e
conjoncture économique relativement favorable marquée en particulier par un
t a u x d e c r o i s s a n c e m o y e n a n n u e l d e 5,6 %, d é p a s s a n t a i n s i l e s p r é v i s i o n s d u
q u i n q u e n n a t 1 9 6 8 - 7 2 (4,3 %).
L a r é a l i s a t i o n de ce t a u x a été r e n d u e p o s s i b l e g r â c e à u n e s u c c e s s i o n de
t r è s b o n n e s r é c o l t e s , s u r t o u t celle de 1968 q u i a t t e i g n i t u n n i v e a u s u p é r i e u r à
t o u s c e u x p r é c é d e m m e n t e n r e g i s t r é s (6).
Cependant, cette performance économique n'est pas suffisante pour couvrir
certaines faiblesses et atténuer tensions et déséquilibres :
— le t a u x d ' i n v e s t i s s e m e n t r é a l i s é ( 1 5 , 7 %) e s t r e s t é inférieur au taux
i n i t i a l e m e n t p r é v u ( 1 7 , 4 %), n i v e a u q u i s ' e x p l i q u e , p a r « l e s é v é n e m e n t s d e s d e u x
d e r n i è r e s a n n é e s d u p l a n (7) (1971 e t 1 9 7 2 ) e t d e l ' i n q u i é t u d e q u i s ' e s t e m p a r é e
d e s m i l i e u x d ' a f f a i r e s qui p e n d a n t l o n g t e m p s se s o n t c o n f i n é s d a n s l ' a t t e n t i s m e »
e x p l i q u e n t l e s a u t e u r s d u p l a n q u i n q u e n n a l 1 9 7 3 - 7 7 — V o l . I, p. 14.
— a p p a r i t i o n d e s p r e m i è r e s t e n s i o n s i n f l a t i o n n i s t e s a v e c le r e n c h é r i s s e -
m e n t d e c e r t a i n s s e r v i c e s e t p r o d u i t s c o m m e l a v i a n d e , le l o y e r u r b a i n , d ' a u t a n t
p l u s q u e l a m a s s e m o n é t a i r e s ' e s t a c c r u e à u n r y t h m e n e t t e m e n t s u p é r i e u r (12 %)
à c e l u i d e l a P . I . B . — a u x p r i x c o u r a n t s — (8,1 %).
— a c c e n t u a t i o n d e s d i s p a r i t é s s o c i a l e s : e n t r e 1960 e t 1971, l a p a r t d a n s
l e s d é p e n s e s d e c o n s o m m a t i o n r e v e n a n t a u x 10 % d e s m é n a g e s l e s p l u s r i c h e s
e s t p a s s é e d e 25 % à 37 %, a l o r s q u e c e l l e d e s 10 % l e s p l u s p a u v r e s e s t t o m b é e
d e 3,3 % à 1,2 %.
(5) Les autres secteurs concernent les équipements administratifs, le Commerce et Services.
(6) Le taux de croissance agricole enregistré entre 1967 et 1972 a été de 6 %. Les développement
ultérieurs montreront combien l'agriculture contribue fortement à déterminer et à façonner le profil
et le rythme de la croissance économique au Maroc.
(7) 11 est fait allusion ici aux deux tentatives de coup d'Etat militaire qui ont secoué le Maroc
successivement durant les étés 1971 et 1972.
— nette p r o g r e s s i o n d u n i v e a u d ' e n d e t t e m e n t e x t é r i e u r jugé peu a l a r m a n t
p a r les r e s p o n s a b l e s : « t o u t e s les formes disponibles de co n co u r s extérieurs en
c a p i t a l n ' o n t p a s été utilisées complètement, u n e meilleure prospection des
possibilités de c o n c o u r s offertes p e r m e t t r a i t d ' a u g m e n t e r s e n s i b l e m e n t d a n s
l ' a v e n i r le volume des i n v e s t i s s e m e n t s f i n a n c é s s u r des fonds e x t é r i e u r s » — plan
1973-77, vol. I, p. 19.
E n 1972, le t a u x d ' e n d e t t e m e n t ( e n c o u r s de la dette / le P I B était de 24,4 %
c o n t r e 21,4 % en 1968, et le coefficient d ' e n d e t t e m e n t (service de la dette / recettes
d ' e x p o r t a t i o n de biens et services) est passé de 8,6 % à 9,4 % — p e n d a n t la même
période.
S u r le p l a n i n t e r n a t i o n a l , l ' e n v i r o n n e m e n t économique s e r a de plus en plus
m a r q u é p a r l ' e f f o n d r e m e n t du système m o n é t a i r e i n t e r n a t i o n a l (8), la forte
r é c e s s i o n des économies i n d u s t r i a l i s é e s et « la crise de l'énergie ». C'est d a n s ce
c o n t e x t e g é n é r a l que le p l a n q u i n q u e n n a l 1973-77 s e r a lancé.
4. — Le p l a n q u i n q u e n n a l 1973-77 est p r é s e n t é comme « u n plan de
décollage », c'est-à-dire u n plan destiné à p r o d u i r e et r e p r o d u i r e des s t r u c t u r e s
productives c a p a b l e s de g é n é r e r e t d ' e n t r e t e n i r la c r o i s s a n c e économique p a r le
d é p a s s e m e n t de c e r t a i n s seuils. T a n t p a r ses objectifs que p a r les moyens mis
e n œ u v r e , il a f o r t e m e n t m a r q u é l'évolution de l'économie m a r o c a i n e d a n s les
a n n é e s 70. Le « d i s c o u r s » c o n t e n u d a n s les trois volumes qui le composent (9)
t r a d u i t u n e filiation d o c t r i n a l e qui n ' e s t pas t o t a l e m e n t é t r a n g è r e à la stratégie
de la B I R D , n o t a m m e n t d u r a n t la présidence de M a c N a m a r a . « Accélérer la
c r o i s s a n c e » et a t t e i n d r e u n e plus g r a n d e « justice sociale » c o n s t i t u e n t les deux
idées motrices qui e x p r i m e n t les p r é o c c u p a t i o n s des a u t e u r s du plan. Elles s o n t
e n c o r e r e n d u e s plus aiguës p a r les b o u l e v e r s e m e n t s c o n t i n u s qui secouent le
c o n t e x t e é c o n o m i q u e i n t e r n a t i o n a l ainsi que l'économie e t la société marocaines.
L a n c é avec p l u s i e u r s mois de r e t a r d , le plan fut révisé en 1974-75 d a n s u n
c l i m a t d ' e u p h o r i e p r o v o q u é p a r la nouvelle c o n j o n c t u r e p h o s p h a t i è r e p o u r
d é b o u c h e r s u r u n é t a t de crise déclaré, « s a n c t i o n n é » p a r le plan t r i e n n a l
1978-80 p r é s e n t é c o m m e u n p l a n anti-crise, r a p p e l a n t plus de dix ans après le
p l a n t r i e n n a l 1965-67 — qui fut le p r e m i e r p l a n de stabilisation.
D a n s quelle m e s u r e le plan 1973-77 est r é e l l e m e n t u n plan de c h a n g e m e n t
s i n o n de r u p t u r e — d a n s la c o n t i n u i t é — p a r r a p p o r t a u x plans précédents ?
(8) La décision prise par Nixon en août 1971 instituant la non convertibilité du dollar en or
faisant voler en éclats ce qui restait du système laborieusement mis sur pied à Bretton Woods en 1944.
(9) Volume I : Perspectives générales de développement (190 p.)
Volume II : Développement sectoriel (230 p.)
Volume III : Développement régional (258 p.).
TITRE I
LES OPTIONS ÉCONOMIQUES
DU PLAN Q U I N Q U E N N A L 1973-1977
Les o p t i o n s s u r le p l a n global e t sectoriel c o n t e n u e s d a n s le t r o i s i è m e p l a n
q u i n q u e n n a l a p p r o f o n d i s s e n t et p r o l o n g e n t celles qui s o n t e n v i g u e u r depuis
1960 :
— s u r le p l a n g l o b a l : le p l a n p r o p o s e u n modèle de c r o i s s a n c e « volon-
t a r i s t e » d a n s u n c a d r e libéral o ù les règles d u j e u é c o n o m i q u e s o n t m i e u x
définies;
— s u r le p l a n sectoriel : les p r i o r i t é s t r a d i t i o n n e l l e s ( a g r i c u l t u r e , t o u r i s m e
et f o r m a t i o n des c a d r e s ) s o n t m a i n t e n u e s e t élargies. P a r a i l l e u r s , e t confor-
m é m e n t à la m ê m e logique, le mode d ' a f f e c t a t i o n des r e s s o u r c e s de f i n a n c e m e n t
s e r a incitatif, c'est-à-dire régi p a r la voie des m é c a n i s m e s d u m a r c h é .
1. — UN MODÈLE VOLONTARISTE DE CROISSANCE MAXIMALE
Il f a u t n o t e r que la nouvelle t e r m i n o l o g i e a d o p t é e p a r les a u t e u r s d u p l a n
p r é s u p p o s e en p r i n c i p e u n c h a n g e m e n t d a n s les c o n c e p t i o n s m ê m e de l'idée de
p l a n , ce qui d e v r a i t i m p l i q u e r :
— u n e r é o r i e n t a t i o n d u c o m p o r t e m e n t de l ' E t a t d a n s le sens d ' u n interven-
t i o n n i s m e plus massif, ainsi que d u c o m p o r t e m e n t des a u t r e s a g e n t s é c o n o m i q u e s
de b a s e d a n s le s e n s d ' u n e plus g r a n d e c o n f o r m i t é a u x directives d u plan;
— u n e m o b i l i s a t i o n n o n p a s e x c l u s i v e m e n t t e c h n i q u e m a i s s u r t o u t popu-
l a i r e de t o u t e s les p o t e n t i a l i t é s i n t e r n e s .
E n somme, le p l a n doit d e v e n i r l ' e x p r e s s i o n de la volonté de c h a n g e r
m é t h o d i q u e m e n t e t c o n s c i e m m e n t le p r é s e n t avec la p a r t i c i p a t i o n de t o u t e s les
c o m p o s a n t e s d y n a m i q u e s de la n a t i o n .
O r la c r o y a n c e p e r s i s t a n t e de la p a r t des r e s p o n s a b l e s a u x v e r t u s d u
l i b é r a l i s m e é c o n o m i q u e — même « m o d e r n i s é » — f a i t q u e le modèle de
c r o i s s a n c e p r o p o s é e s t u n modèle s u b i qui s ' i n s è r e d a n s le c a d r e de la nouvelle
division d u t r a v a i l à l'échelle i n t e r n a t i o n a l e . A u t r e m e n t dit, ce n ' e s t pas u n
modèle qui agit p o u r le d é v e l o p p e m e n t grâce à u n e r e s t r u c t u r a t i o n de l'économie
n a t i o n a l e et à u n e t r a n s f o r m a t i o n des liens de d é p e n d a n c e avec le centre.
C'est ce que n o u s allons e s s a y e r de m o n t r e r en m e t t a n t l'accent s u r les
limites de la « c r o i s s a n c e m a x i m a l e » telle qu'elle est p r é s e n t é e d a n s le plan.
1.1. L e s d é t e r m i n a n t s d e l a « c r o i s s a n c e m a x i m a l e »
Le t a u x de p r o g r e s s i o n prévisionnel de la PIB est fixé à 7,5 % (1) en
m o y e n n e a n n u e l l e p o u r la période 1973-77, r e p r é s e n t a n t ainsi plus de deux fois
le t a u x de c r o i s s a n c e d é m o g r a p h i q u e . D ' a p r è s les a u t e u r s d u plan, la réalisation
de ce t a u x est d u fliomaine d u possible grâce à la mise s u r pied d ' u n p r o g r a m m e
d ' i n v e s t i s s e m e n t s a m b i t i e u x chiffré à 26,3 milliards de d i r h a m s — soit plus du
d o u b l e du m o n t a n t des i n v e s t i s s e m e n t prévus p o u r le plan q u i n q u e n n a l 1968-72
(12,2 M D en d i r h a m s c o u r a n t s ) . L ' a c c é l é r a t i o n de l ' a u g m e n t a t i o n d u volume des
i n v e s t i s s e m e n t s p o r t e r a i t ainsi le t a u x d ' i n v e s t i s s e m e n t moyen a n n u e l à 18 %, et
à 23 % e n 1973 — c o n t r e 15,8 % en 1972.
Les perspectives g é n é r a l e s de c r o i s s a n c e ainsi p r é s e n t é e s ne s o n t plus la
« p r o l o n g a t i o n des t e n d a n c e s passées de l'économie », elles c o n s t i t u e n t —
d ' a p r è s les a u t e u r s d u plan — « u n c h a n g e m e n t r a d i c a l » d a n s le r y t h m e de
p r o g r e s s i o n observé jusqu'ici. A cet effet, il est préconisé :
— d ' u n e p a r t la f o r m a t i o n accélérée de l'épargne, et
— d ' a u t r e p a r t , le d é v e l o p p e m e n t d u s e c t e u r des e x p o r t a t i o n s .
1.1.1. L a formation accélérée de l'épargne intérieure globale — en termes réels (2)
Cet o b j e c t i f est le r é s u l t a t d'une série d'actions s u r le volume de la
c o n s o m m a t i o n i n t é r i e u r e (3) d o n t le t a u x de c r o i s s a n c e m o y e n doit p a s s e r de
5,6 % p a r a n e n t r e 1968-72 à 4,8 % d u r a n t la période 1973-77, soit u n e d i m i n u t i o n
i n t é r i e u r e à 1 %.
Le t a b l e a u I s u g g è r e p r i n c i p a l e m e n t deux r e m a r q u e s :
— les modifications de la s t r u c t u r e de la c o n s o m m a t i o n globale t o u c h e n t
p l u s f o r t e m e n t l a c o n s o m m a t i o n publique que la c o n s o m m a t i o n privée. Rappe-
l o n s q u e celle-là n e r e p r é s e n t e que le tiers de la c o n s o m m a t i o n globale, son t a u x
de p r o g r e s s i o n d e v a n t p a s s e r de 6,2 % d u r a n t le q u i n q u e n n a t p r é c é d e n t à 3,5 %
d a n s la période 1973-77, soit u n e b a i s s e de 2,7 points. P a r contre, la consom-
m a t i o n privée qui c o n s t i t u e plus des q u a t r e cinquièmes de la c o n s o m m a t i o n
i n t é r i e u r e ne s u b i t q u e de légères modifications d a n s s a physionomie générale.
D ' a u t r e part, il e s t p r é v u u n r a l e n t i s s e m e n t de s o n t a u x de c r o i s s a n c e moyen qui
p a s s e à 4,8 % — c o n t r e 4,5 % a u cours d u p l a n précédent;
— le d o u b l e m e n t du volume de l ' é p a r g n e qui p r o g r e s s e de 2 845 millions
de D H e n 1973 à 5 779 millions de D H en 1977, soit u n t a u x de croissance a n n u e l
de 20 % — e n d i r h a m s c o n s t a n t s . Selon les a u t e u r s du plan, ce r é s u l t a t est r e n d u
(1) Le taux de croissance réalisé de la PIB fut de 5,6 % en moyenne durant le quinquennat
précédent.
(2) Seul l'aspect économique de ce problème est exposé ici — le point de vue financier critique
sera traité dans la partie consacrée à l'analyse du modèle de financement.
(3) La consommation des ménages plus la consommation des administrations.
NOTES B I B L I O G R A P H I Q U E S
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Rabat, BESM (N° 133-134), 1974.
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SALMI (J.), Planification sans développement, Casablanca, Ed. Maghrébines, 1979.
MINISTÈRE DU PLAN ET AU DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL. — Les plans quinquennaux
1960-64, 1968-72, 1973-77, 1981-85, 1988-92. Les plans triennaux : 1965-67 et
1978-80.
Bank AI-Maghrib : Rapports annuels.
Office des changes : Rapports annuels.