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Thèse Sur L'eau Potable Article

Le document présente un mémoire d'Habilitation à Diriger des Recherches d'Emilie Lavie, axé sur la gestion de la rareté de l'eau dans les villes-oasis et les espaces méditerranéens. Il explore les enjeux liés à l'alimentation en eau potable et d'irrigation, ainsi que les approches théoriques et pratiques adoptées au cours de ses dix années de recherche. Le manuscrit souligne l'importance de l'eau comme ressource essentielle pour le développement social, économique et environnemental dans des contextes arides.

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Thèse Sur L'eau Potable Article

Le document présente un mémoire d'Habilitation à Diriger des Recherches d'Emilie Lavie, axé sur la gestion de la rareté de l'eau dans les villes-oasis et les espaces méditerranéens. Il explore les enjeux liés à l'alimentation en eau potable et d'irrigation, ainsi que les approches théoriques et pratiques adoptées au cours de ses dix années de recherche. Le manuscrit souligne l'importance de l'eau comme ressource essentielle pour le développement social, économique et environnemental dans des contextes arides.

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Gérer la rareté en eau.

L’alimentation en eau potable et


d’irrigation des villes-oasis et des espaces méditerranéens
Emilie Lavie

To cite this version:


Emilie Lavie. Gérer la rareté en eau. L’alimentation en eau potable et d’irrigation des villes-oasis et
des espaces méditerranéens. Géographie. Université Paris 7 - Denis Diderot, 2019. �tel-02888599�

HAL Id: tel-02888599


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abroad, or from public or private research centers. publics ou privés.
Université Paris-Diderot
Université de Paris
UMR 8586 PRODIG

Mémoire d’Habilitation à Diriger des Recherches


Présenté par

Emilie Lavie

L’alimentation en eau potable et d’irrigation des villes-


oasis et des espaces méditerranéens

Oasis de Valle de Uco (Argentine), alimentée en eau par irrigation pressurisée, et son extension vers le piémont aride, à l’ouest, au second plan
© Lavie, 2016

Volume 1 :
Positionnement scientifique

Stéphane Angles, Professeur, Université de Lorraine, LOTERR, examinateur.


Gilles Arnaud-Fassetta, Professeur, Université de Paris, UMR PRODIG, garant et rapporteur
interne.
David Blanchon, Professeur, Université Paris-Ouest-Nanterre, UMR LAVUE, détaché à
l’UMI Iglobes, Tucson, Examinateur.
Anne Honegger, Directrice de Recherche CNRS, UMR EVS, rapportrice externe.
Mohamed Oudada, Professeur, Université Ibn Zohr d’Agadir, rapporteur externe.
Bénédicte Thibaud, Professeure, Université Bordeaux-Montaigne, UMR LAM, examinatrice.

Soutenue le 21 novembre 2019


Université Paris-Diderot
Université de Paris
UMR 8586 PRODIG

Mémoire d’Habilitation à Diriger des Recherches


Présenté par

Emilie Lavie

Gérer la rareté en eau


L’alimentation en eau potable et d’irrigation des
villes-oasis et des espaces méditerranéens

Volume 1 :
Positionnement scientifique

Stéphane Angles, Professeur, université de Lorraine, LOTERR, examinateur.


Gilles Arnaud-Fassetta, Professeur, université de Paris, UMR PRODIG, garant et
rapporteur interne.
David Blanchon, Professeur, université Paris-Ouest-Nanterre, UMR LAVUE,
détaché à l’UMI Iglobes, Tucson, Examinateur.
Anne Honegger, Directrice de recherche CNRS, UMR EVS, rapportrice externe.
Mohamed Oudada, Professeur, université Ibn Zohr d’Agadir, rapporteur externe.
Bénédicte Thibaud, Professeure, université Bordeaux-Montaigne, UMR LAM,
examinatrice.

1
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

NB : Tous les textes en anglais (citations et institutions) seront laissés en l’état. Tous
les textes en espagnol seront traduits.

2
Remerciements

Remerciements

Cette HDR vient ponctuer dix années de recherche post-doctorale, dont neuf ans au
sein de l’équipe PRODIG du Département de géographie de l’université Paris-
Diderot. C’est donc en premier lieu cette équipe resserrée, qui a vécue de grands
moments collectifs, des plus gais aux plus difficiles, que je souhaite remercier :
Malika Madelin, Nicolas Delbart, Vincent Viel, François Bétard, Gilles Arnaud-
Fassetta, Monique Fort, Salem Dahech, Jean-Claude Bergès, mais aussi les
doctorant.e.s et post-doctorant.e.s, avec une pensée évidente pour Gérard Beltrando.
Un grand merci aussi à tou.te.s les autres collègues du Département, pour les
échanges quotidiens, en particulier à celles et ceux avec qui je partage mes midis, mes
pauses cafés et mes papotages de couloir : Céline Clauzel, Etienne Grésillon, Sophie
Baudet-Michel, Clélia Bilodeau, Christine Zanin, Philippe Cadène. Les partages de
cours, les charges administratives, les nombreuses réunions, font de ce département
une entité dans laquelle il est agréable de travailler. Dans ce cadre, merci aussi à tout
le personnel de scolarité et de gestion du département LSH et de l’UFR GHES, qui
font beaucoup malgré les lourdeurs de l’université, et avec qui j’ai été au contact
quotidien en tant que responsable pédagogique et des services : je pense notamment
à Antoine Apercé, Muriel Lellouche, Odile Moreau et Manuelle Sarda. Je tenais aussi
à remercier Max Laromanière au laboratoire de géographie physique de l’UFR.
Une grande partie de mes recherches s’est effectuée dans le cadre de l’UMR
PRODIG. Merci donc à l’ensemble des collègues pour tous les échanges et pour votre
confiance dans l’animation de l’équipe : Christine Raimond, Elisabeth Peyroux,
Françoise Duraffour, Cécile Faliès, Jérôme Lombard, Géraud Magrin, Marie Redon.
J’ai surtout une pensée toute particulière pour Anaïs Marshall pour les terrains, les
co-écritures, les projets, le colloque et l’amitié.
Pour m’avoir proposé de travailler sur le Minervois, pour avoir accepté d’être garant
de ce travail, pour ses remarques justes, ses lectures pertinentes (et ultra-rapides !) et
pour ses encouragements, je souhaiterais remercier Gilles Arnaud-Fassetta. Un grand
merci aussi à David Blanchon pour nos échanges depuis dix ans à propos des
questions de gestion des eaux et pour avoir aussi accepté de discuter de mon travail.
Merci également à Stéphane Anglès pour nos quelques échanges sur l’irrigation des
oliviers andalous, et à Anne Honneger, Mohamed Oudada et Bénédicte Thibaud qui
ont répondu présent.e.s pour lire et évaluer mon travail.
Parce que leurs remarques le plus souvent pertinentes m’ont fait avancer, un grand
merci à tou.te.s les relecteur/rice.s anonymes des articles que j’ai pu soumettre. Et un

3
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

immense merci à Florence Salit, à Anaïs Marshall et à mon père, pour leurs relectures
de ces manuscrits, et à Nicolas Delbart pour ses remarques.
Un dernier merci académique franco-français aux membres de la section 23 du CNU
pour m’avoir accordé un ½ CRCT qui m’a bien aidée à trouver du temps pour lire,
lire, lire, et pour terminer la rédaction de cette HDR.
En Mendoza, mi más sincero agradecimiento a Santa E. Salatino y J. A. Morábito por
recibirme regularmente desde 2006, y por demostrarme la mayor confianza al darme
su preciosa base de datos sobre la calidad del agua, para todos nuestras charlas y
publicaciones. Gracias también a los miembros del CONICET y del CIFOT y del DGI-
Alvear por los proyectos compartidos.
Des remerciements pour l’équipe WaMaKhaIR avec qui j’ai eu le plaisir de travailler
à Khartoum et au retour, tout particulièrement à Luisa Arango et Laure Crombé.
Merci aussi aux collègues tunisiens avec qui j’ai eu le plaisir de travailler dans le
cadre de l’encadrement de Jouda Ben Arfa ou dans le programme SAR-DYN sur le
bassin Leben : Riadh Bouaziz et Rim Katlane.
Merci également à Etienne Grésillon et François Bouteau pour m’avoir amenée dans
leurs bagages à Ouaouizerth.
Dans le Minervois, un merci tout particulier au SMAC pour son aide, notamment à
Mathilde Pouillat et Christian Magro.
Et puis comment ne pas terminer ce catalogue de rencontres de terrains sans
remercier l’ensemble des personnes que j’ai pu interroger sur ces années et qui, le
plus souvent patiemment, ont répondu à mes questions, me permettant de mieux
saisir leurs enjeux personnels et collectifs.
Je terminerais ces remerciements professionnels avec une pensée pour l’ensemble des
étudiant.e.s de licence et de master, tout particulièrement celles et ceux que j’ai eu le
plaisir d’encadrer pour leur mémoire et avec qui j’ai eu des discussions très
enrichissantes. Sachez que vous aussi, vous apportez beaucoup à vos encadrant.e.s.
Un merci tout particulier à Mathilde Resch, Jouda Ben Arfa et Amélie Boucher pour
m’avoir fait confiance dans l’encadrement de leurs travaux de shèse et à qui je
souhaite bien évidemment le meilleur, que ce soit dans l’académique ou ailleurs.

Bien entendu, il m’a été nécessaire d’être aussi entourée en dehors du monde
académique, d’être soutenue dans cette rédaction, en particulier au retour de congé
maternité : un immense merci à mon entourage pour ses encouragements, mon
homme, ma famille, mes ami.e.s. Et enfin, merci ma fille d’être aussi facile et d’avoir
laissé ta maman dormir la nuit pour qu’elle puisse rédiger la journée. Tu n’imagines
pas à quel point tu as été un rouage essentiel à l’accomplissement de cette HDR.

4
Sommaire

Sommaire
Remerciements ........................................................................................................................ 3
Sommaire ................................................................................................................................. 5
Introduction ............................................................................................................................. 7
Partie 1 : Positionnements et approches ........................................................................... 13
Chapitre 1. Positionnement scientifique et théorique : des sciences humaines et
sociales à la géographie de l’eau ................................................................................... 15
Chapitre 2. Gérer la rareté de l’eau dans les oasis mondialisées ........................... 33
Partie 2 : Trajectoires ............................................................................................................ 69
Chapitre 3. Gérer la rareté : l’eau, élément structurant des villes-oasis................ 71
Chapitre 4. La qualité de l’eau, nouvelle entrée pour analyser le risque de
pénurie .................................................................................................................... 105
Partie 3 : Perspectives......................................................................................................... 139
Chapitre 5. La Méditerranée européenne s’oasise-t-elle ? ..................................... 141
Chapitre 6. Un exemple d’oasisation en cours : le futur espace hydraulique du
Minervois audois ........................................................................................................... 171
Conclusion générale .......................................................................................................... 187
Bibliographie....................................................................................................................... 193
Table des matières .............................................................................................................. 219
Index ..................................................................................................................................... 225

5
Introduction

Introduction

Ce manuscrit d’Habilitation à Diriger des Recherches vient conclure dix années de


recherche post-doctorale en offrant une série d’objectifs de recherche et
d’encadrements à venir. Il vise à discuter de l’objet principal de mes recherches,
l’eau, dans les territoires où elle est rare. L'or bleu, enjeu de développement social,
économique et environnemental, se comprend également comme un thème de
recherche central en géographie, une entrée pertinente pour discuter/traiter
d'organisation socio-spatiale, de politiques et de processus physiques.
Mon parcours complet d’enseignante-chercheuse depuis la maîtrise est décrit dans le
Volume II et j’ai choisi ici de ne présenter que ma trajectoire scientifique depuis le
début de mon post-doctorat en 2010, et d’exclure ainsi mes travaux de thèse. Ma
thèse de doctorat en géographie physique sur la qualité de l’eau de l’oasis du río
Mendoza fournit des résulats pertinents dans le contexte spatio-temporel de 2010
mais a atteint aujourd'hui ses limites, même si les résultats issus de la thèse seront
résumés dans le Chapitre 13. L'oasis a évolué et surtout mon approche s'est enrichie
en ne se centrant plus uniquement sur le volet physique, très métrologique, mais en
élargissant mes questionnements vers une géographie plus ‘humaine’ et intégrée
(systémique). De fait, ce n’est plus l’angle des processus mais celui de la gestion de
l’eau via sa qualité qui m’intéresse aujourd’hui.
J'ai exploré durant ma carrière de plusieurs voies scientifiques qui ne figureront pas
dans ce volume. J'ai opté pour présenter et expliquer mes recherches selon un axe
principal cohérent. Je ne parlerai pas de travaux de recherches qui sont à la marge de
ce projet sur l’alimentation en eau potable et d’irrigation, mais dont les publications
et communications sont indiquées dans le Volume II :
- Le projet residuos urbanos avec l’Institut de Géographie de Mendoza, sur le
comptage des déchets urbains dans les canaux d’irrigation urbaine en 2007 ;
- Le programme ExpoRA sur l’exposition des populations aux pesticides en
Rhône-Alpes en 2012-13 ;
- Le programme SAR-Dyn sur le bassin versant de l’oued Leben en Tunisie
puisqu’il vient de commencer (2019-2020).

Ce Volume scientifique sera donc uniquement consacré à la gestion de la rareté de


l’eau dans des espaces arides ou méditerranéens et à mes travaux depuis ma
soutenance de thèse.

7
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Première bifurcation : De la pollution de l’eau à la gestion de la


pénurie

Mes recherches menées sur l’adduction en eau potable et d’irrigation dans les villes-
oasis (Figure 1) de Mendoza en thèse (univ. Bordeaux 3, UMR ADES) et de
Khartoum en post-doctorat (univ. Nanterre, EA GECKO), se sont d’abord appuyées
sur un travail de terrain, avec une approche relativement inductive, empirique.
L’essentiel de la collecte de données consistait en des prélèvements et analyses d’eau
in situ et en laboratoire pour évaluer la qualité de l’eau d’irrigation puis de l’eau
potable. La valorisation a été orientée vers une compréhension des processus
hydrologiques et physico-chimiques observés dans le bassin versant ou suite à des
manipulations de l’eau par l’usage agricole ou domestique.
La nécessité de prendre de la distance, d’abord sur le plan théorique pour considérer
la possibilité de généralisation de mes observations, puis sur le plan épistémologique
pour positionner mes approches, ne s’est faite ressentir qu’après la thèse. Cette
distanciation avec le terrain est devenue une nécessité pour avancer à partir de mon
insertion dans l’équipe de recherche WaMaKhaIR en post-doctorat d’une part, et de
la construction de nouveaux cours d’épistémologie à La Rochelle et Paris-Diderot
d’autre part. Mon intégration dans l’UMR PRODIG à mon recrutement comme
Maîtresse de conférences à l’université Paris-Diderot en septembre 2010, a prolongé
le besoin que je ressentais, de mieux saisir les enjeux théoriques. Ce fut en particulier
le cas dans le cadre de la rédaction de l’ouvrage Ressources mondialisées, essai de
géographie politique, pour lequel j’ai co-écrit un chapitre avec Agathe Maupin du South
African Institute of International Affairs, et David Blanchon de l’université Paris-
Nanterre-LAVUE. Parallèlement, l’encadrement d’étudiant.e.s de master à Paris-
Diderot, activité particulièrement intéressante du métier, a enrichi les données sur la
gestion des pénuries à Mendoza, vue sous l’angle des approches méthodologiques.
J’ai ainsi co-encadré avec Nicolas Delbart quatre étudiant.e.s sur la télédétection des
ressources en eau et de l’occupation agricole des oasis, Malika Madelin nous ayant
conseillé.e.s utilement sur des questions de climatologie des Andes. J’ai aussi suivi
deux étudiantes sur la participation des agriculteurs1 à la gestion de l’irrigation, et
deux étudiant.e.s sur l’accès à l’eau potable en périphérie de Mendoza.
Une nouvelle étape a été la collaboration avec Anaïs Marshall, spécialiste des enjeux
fonciers des oasis latino-américaines, MCF à l’université Paris 13-PLEIADE, rattachée
secondairement à PRODIG, UMR où elle avait réalisé sa thèse. L’organisation d’un
colloque et la publication des Actes puis d’un ouvrage chez Springer ont lié nos
approches d’accès à la terre et à l’eau. Une grande partie de nos échanges a été
réalisée dans le cadre de la rédaction des projets Marges oasiennes dont l’un a été
accepté et qui nous a permis d’effectuer deux missions à Mendoza. Accueillir une

1Tous les agriculteurs rencontrés sur les terrains de Mendoza, Gabès et Ouaouizerth étant des
hommes, je n’utiliserai pas l’écriture inclusive les concernant.

8
Introduction

spécialiste des questions foncières sur un terrain où je travaillais sur l’accès à l’eau
depuis dix ans a été l’occasion de prendre beaucoup de recul sur l’accès aux
ressources. Ainsi a émergé la conviction que la qualité de l’eau d’irrigation et de l’eau
potable participait à des jeux politiques de gestion et à l’organisation territoriale, en
particulier dans les espaces agricoles dont les rendements baissaient, et dans les
quartiers d’habitation en périphérie de la ville. C’est en particulier la rédaction
d’articles (Lavie & Marshall, 2019 ; Lavie et al., soumis) qui m’ont donné l’envie
d’emprunter de nouveaux chemins et de rédiger cette HDR, notamment la Partie 2
sur les trajectoires.

Figure 1 : Localisation de mes terrains de recherche et dates des missions

Seconde bifurcation : Des oasis à la Méditerranée

La collaboration avec des chercheur/se.s travaillant sur les oasis, dans le cadre du
colloque Oasis dans la mondialisation, des Actes et de l’ouvrage en anglais éponymes,
ont non seulement participé à envisager mes propres terrains de Khartoum et
Mendoza (Figure 1) sous un autre angle, mais aussi à comprendre en quoi les
dynamiques spatiales étudiées étaient assez proches de celles observées par ces
collègues ailleurs dans le monde. Cette expérience a d’ailleurs été complétée dans le
cadre du suivi de la thèse de Jouda Ben Arfa à Gabès (Tunisie ; Figure 1) et de
l’accompagnement des étudiant.e.s de M2 ‘Espace et Milieux’ à Ouaouizerth au
Maroc en 2018 (Figure 1).
Mais souhaitant lier les avancées sur la gestion de la rareté en eau et cette nouvelle
définition des oasis, j’ai décidé d’observer les dynamiques de l’irrigation dans des

9
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

espaces moins arides où la pression sur les ressources est tout aussi forte. Surtout, je
trouvais intéressant de travailler sur des territoires concernés par des politiques de
gestion des milieux, ce qui est peu le cas à Khartoum et Mendoza. À la lecture de
certains travaux sur l’Europe du Sud (Riaux, 2006 ; Ruf & Riaux, 2008 ; Rivière-
Honegger, 2008 ; Ghiotti & Rivière-Honegger, 2009 ; Ghiotti & Honegger, 2012 ; Ruf,
2012, 2015b), j’ai noté de forts liens d’une part, entre les systèmes d’irrigation et les
structures de gestion, et d’autre part, entre les oasis et les espaces irrigués de la
Méditerranée européenne. L’Europe par ses Directives – notamment la Directive
Cadre européenne sur l’Eau (2000) – pose un cadre législatif contraignant pour les
gestionnaires. La France, par ses transferts de compétences des réseaux d’irrigation
aux Régions en 2008 et sa nouvelle carte des Régions en 2015, offrait à la chercheuse
que je suis une dynamique de changements à observer. Ce contexte explique donc
que les nouvelles recherches amorcées en 2016 portent sur un territoire
méditerranéen français, le Minervois (Figure 1) ; ce sera en partie l’objet de la
troisième partie.

Une problématique générale : Gérer la rareté en eau dans les espaces


oasiens mondialisés

Je me suis ainsi intéressée aux dynamiques des espaces oasiens qui s’insèrent dans la
mondialisation : Mendoza et ses vignobles d’exportation, Khartoum qui investit sa
rente issue du pétrole dans les réseaux d’eau potable, Gabès le fleuron industriel
tunisien, Ouaouizerth et son huile d’olive qui pourrait à terme être exportée. Les
dynamiques politiques, socio-spatiales, économiques et environnementales sont
observées sous l’angle de la rareté de la ressource en eau, que cette rareté soit liée à la
quantité d’eau disponible ou à sa qualité.
Ce sont donc les enjeux de l’alimentation en eau agricole et domestique dans des
territoires où elle est rare qui vont constituer le fil rouge de ce travail. À la lecture
des recommandations émises par la section 23 du Comité National des Universités
(CNU), il m’a semblé logique de produire un manuscrit (Volume I) en trois parties :
La première Partie Positionnement et approches visera à présenter le cadre théorique
dans lequel je travaille. Le Chapitre 1 est consacré à une épistémologie de
l’hydrogéographie, branche en mutation depuis le début du XXIème siècle, opérée
dans le cadre de l’émergence de la political ecology dans les sciences humaines. Le
Chapitre 2 pose le sujet principal de mes recherches : la gestion de la rareté de l’eau
dans les oasis mondialisées. J’en décortique dès lors 1) le thème central de mes
recherches : la gestion de la rareté en eau, 2) le contexte théorique du « modèle oasis »
colonial et de sa déconstruction dans le cadre de la mondialisation de la fin du XX ème
siècle, en terminant par 3) une discussion sur les méthodologies de recherche
utilisées.

10
Introduction

La deuxième partie, plus dense et appuyée sur 16 publications intégrées en fin de


Volume II, présente les Trajectoires de recherche empruntées depuis 2010. Elle ne
correspond pas à l’ordre chronologique de mes recherches : dans les faits, j’ai d’abord
travaillé sur la mesure de la qualité de l’eau avant de me consacrer aux approches
politiques de l’accès quantitatif à l’eau ; puis je me suis à nouveau intéressée à la
qualité de l’eau afin de nourrir des questionnements sur la gestion de sa rareté. Ici, le
Chapitre 3 cherche à démontrer comment la gestion de la rareté en eau structure
spatialement les villes-oasis, qu’il s’agisse des espaces agricoles ou des
agglomérations. Ce chapitre s’appuie sur l’accès à l’eau plutôt sous l’angle
quantitatif. Le Chapitre 1 met pleinement en avant l’originalité de mon travail des
dix dernières années : l’affirmation de la qualité de l’eau comme entrée nécessaire
pour analyser les pénuries. En effet, la qualité de l’eau d’irrigation a des impacts sur
les rendements tandis que la qualité de l’eau du robinet participe à la construction
des paysages de l’eau urbaine.
La troisième partie ouvre sur les Perspectives de recherche actuelles. Elles portent
sur la mise en oasis de secteurs agricoles en Méditerranée européenne. Mes travaux
sur la gestion de la rareté dans les espaces oasiens ainsi qu’un récent projet
pédagogique et de recherche dans le Minervois m’ont fait prendre conscience que les
codes séculaires des oasis étaient utilisés sur cette rive de la Méditerranée, qui
connaît des changements climatiques allant vers une augmentation des extrêmes
hydro-climatiques dont les sécheresses font partie. Ainsi, le Chapitre 5 discute de la
gestion de la rareté en Méditerranéen européenne, afin de dégager les processus
proches de ceux expérimentés par les oasis, ainsi que la spécificité de ces espaces
non-oasiens. Enfin, le Chapitre 6 tente de répondre à la problématique d’une possible
« oasisation » de la Méditerranée européenne, en s’appuyant sur mes travaux en
cours sur l’extension d’un réseau d’irrigation dans le Minervois audois.

11
Partie 1 : Positionnements et approches

Partie 1 : Positionnements
et approches

Avant de commencer la synthèse de mes travaux (Partie 2), il me semblait important


dans cette Habilitation à Diriger des Recherches (HDR), de présenter mon
positionnement dans les sciences de l’eau en général, et en géographie de l’eau en
particulier.
Formée à la géographie physique pendant la thèse, j’ai bifurqué vers des approches
plus sociétales dès le post-doctorat, qui s’inscrivent dans le champ de la political
ecology. Le Chapitre 1 est donc voué à une présentation descendante, depuis les
sciences humaines et sociales vers les sciences de l’eau. Cette synthèse va me
permettre en fin de chapitre de définir trois concepts qui guident mes recherches et
qui seront utiles pour la lecture des chapitres suivants.
Une mise au point de ce que j’utilise à la fois dans le champ disciplinaire de la
géographie et dans le cadre transdisciplinaire des water studies permet de mieux
introduire le thème principal de mes recherches des quinze dernières années, à savoir
la gestion de la rareté dans les oasis mondialisées. Le Chapitre 2 discute ainsi de cette
thématique sous trois axes : le thème de recherche (la gestion du risque de pénurie),
les terrains de recherche (les oasis mondialisées) et les méthodologies (de la
métrologie aux approches qualitatives).

13
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

14
Partie 1 : Positionnements et approches

Chapitre 1. Positionnement scientifique et théorique : des sciences


humaines et sociales à la géographie de l’eau

Les sciences de l’eau (water studies), éminemment transciplinaires, offrent à la


géographe que je suis le cadre idéal pour nourrir mes questionnements issus non
seulement des champs théoriques de SHS mais aussi des méthodologies des sciences
de la nature. L’objectif de ce Chapitre 1 est de présenter ce qui constitue le cadre
théorique de mes recherches, d’abord à l’échelle des SHS puis à celle des sciences de
l’eau, et notamment de la géographie.
Une première sous-partie s’arrête d’abord sur la political ecology, un champ théorique
dans lequel je me reconnais en partie (1.1). Je me focalise ensuite sur les sciences de
l’eau, à la fois en géographie et dans les sciences connexes (1.2). En fin de ce
« voyage » épistémologique, je présente trois concepts (l’hydrosystème, le cycle
hydrosocial et le waterscape) des sciences de l’eau utilisés en géographie et dans
d’autres sciences, telles les sciences de la nature ou bien encore les SHS. Définir ces
trois concepts m’a semblé un préalable avant de synthétiser mes recherches sur la
gestion de la rareté de l’eau dans les oasis mondialisées (Chapitre 2).

1.1. À l’échelle des SHS : la political ecology

La political ecology est une branche des SHS née dans les années 1960-1970, devenue
un mouvement de pensée dans les années 1980, comme « une façon de conceptualiser
l’écologie politique et la Nature dans un contexte de mouvements environnementaux »
(Gautier & Benjaminsen, 2012). Elle est adossée à la géographie et à l’anthropologie
anglo-américaine (Laslaz, 2017) et fait suite à des mouvements comme la political
economy et la cultural ecology (Walker, 2005). La philosophie reposait sur la promotion
de l’idée que le contexte politique et économique avait des effets sur le milieu, en
particulier sur l’érosion des sols. À la suite de chercheur/se.s engagé.e.s, à l’image du
géographe David Harvey, s’est en effet développée une approche marxiste des
sciences humaines. Les excès du capitalisme se manifestent par des injustices sociales
et spatiales que les géographes, selon eux, se devaient de démontrer voire de
corriger. La domination de la nature devient donc une étape obligée puisqu’elle
permet de distribuer une ressource de manière équitable (Blanchon, 2009 ; Blanchon
& Graefe, 2012).

Pour autant, si la grille de lecture était marxiste, seule une partie des chercheur.e.s
était réellement engagée politiquement, branche que l’on appelle plus usuellement
« critique ». Ces mouvements politisés se rapprochent plus de l’écologie politique

15
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

française, très disparate, où les écologues et écologistes ne s’accordent pas toujours. Il


s’agit ici d’un mouvement de pensée aussi militant, dont certain.e.s acteur/rice.s2
civiques sont devenu.e.s des acteur/rice.s politiques comme Alain Lipietz. Elle
s’adosse plus généralement à la sociologie et à la philosophie françaises (Laslaz,
2017).

Sur le plan scientifique, l’opposition à l’écologie politique à la française présentée ci-


avant, passe par la political ecology, ce qui pose un problème évident de traduction
entre anglais et français. Ce nouveau paradigme scientifique analyse essentiellement
le pouvoir et les luttes pour le pouvoir en matière de gestion de l’environnement
(Benjaminsen & Svarstad, 2009 ; Blanchon & Graefe, 2012). D’ailleurs, un autre
problème de traduction entre les deux langues se pose : political renvoie à la fois à
politics et à policy, qui se traduisent par « politique » en français, alors que l’anglais
fait une distinction entre politics qui englobe un ensemble d’acteurs et d’activités liées
à la gouvernance d’un territoire, alors que policy est l’ensemble des principes, de
normes, qui guident la politique et qui sont déterminées par les hommes et femmes
politiques. Peter A. Walker a rédigé trois articles publiés dans la revue Progress in
Human Geography, faisant une synthèse de la bibliographie existante en political
ecology en s’appuyant sur la prise en compte de trois facettes de cette école :
« Political ecology: where is the ecology? » (2005), « Political ecology: where is the
policy? » (2006), « Political ecology: where is the politics? (2007) ».
Avec l’avènement de la political ecology, des recherches se développent donc sur les
acteurs du secteur de l’environnement – comme les associations plus ou moins
radicales, mais aussi d’autres lobbies – et les intérêts qu’ils défendent. Parmi ces
chercheur/se.s intéressé.e.s par les réseaux d’acteurs, on peut citer les political
ecologists du groupe CALL qui ont développé l’actor network theory (ANT) (Blanchon
& Graefe, 2012). Dans les années 1980, les sociologues Michel Callon, Madeleine
Akrich, John Law et Bruno Latour (d’où CALL) s’intéressent aux relations entre les
acteurs au-delà des liens humains : à savoir les objets et les discours, c’est l’Actor-
Network Theory (ANT). Cet élargissement des études sociologiques promeut donc les
réseaux dans lesquels ils s’insèrent, les collectifs, ou encore les controverses
scientifiques (Ibid.). Des géographes comme Donna Haraway ou Sarah Whatmore ont
popularisé ces notions dans la géographie anglo-saxonne, alors qu’elles étaient
paradoxalement relativement peu connues en géographie francophone. En effet, le
développement de la political ecology proche du marxisme dans la recherche anglo-
saxonne des années 1980, s’est fait au moment même où en France, les géographes
ont rejeté le marxisme. Á la même période, les travaux de terrain, qui devenaient
moins fréquents, ont conduit au développement recherches plus axées sur la
modélisation. La géographie française de la fin du XXème siècle était donc quantitative

2Quand le terme « acteur » est employé dans ce manuscrit pour désigner une fonction, il sera au
masculin. Quand il s’agira de désigner des personnes, j’utiliserai l’écriture inclusive.

16
Partie 1 : Positionnements et approches

et peu engagée. Les changements de paradigmes chez les géographes de


l’environnement dans les années 1980-1990 ont retardé par ailleurs la mise en
dialogue entre les géographies française et anglo-américaine (Loftus, 2017).

Pour autant, cette approche duale et caricaturale entre marxistes et écologistes dans
la sphère scientifique ne pouvait pas durer au-delà d’une décennie (Blanchon &
Graefe, 2012). Le géographe britannique Noel Castree aurait contribué dans les
années 1990 à réduire le fossé entre ces deux approches, avec une argumentation qui
semble évidente : d’une part, en rappelant que les premiers travaux de Marx
prenaient en compte l’importance de la nature ; d’autre part, en prouvant que la
domination des hommes sur la nature est aussi responsable d’inégalités sociales et
d’erreurs du capitalisme. La recherche française aujourd’hui en SHS s’intéresse donc
de près à une political ecology hybride, à la fois « scientifique » et « militante »
(Chartier & Rodary, 2016 ; Loftus, 2017).
C’est sur ces bases que Nik Heynen, Maria Kaïka et Erik Swyngedouw ont développé
une approche de political ecology critique, la radical political ecology (Heynen, Kaika &
Swyngedouw, 2006). Redéfinissant le lien entre espaces urbains, natures et cultures,
ils développent une branche nommée aujourd’hui Urban water studies (UWS), et
mettent en avant l’idée que : « Environmental and social changes co-determine each other
(…) ; There is nothing a-priori unnatural about produced environments like cities, genetically
modified organisms, dammed rivers, or irrigated fields. Produced environments are specific
historical results of socio-environmental processes (…) ; All socio-spatial processes are
invariably also predicated upon the circulation and metabolism of physical, chemical, or
biological components (…) ; Questions of socio-environmental sustainability are
fundamentally political » (Heynen et al., 2006 : 28 ; Blanchon & Graefe, 2012). La radical
political ecology, proche de David Harvey, revêt une orientation militante très forte
(Laslaz, 2017). Sur ce point, ma façon de faire de la recherche s’éloigne grandement
de la radical political ecology. Je rejoins d’ailleurs Lionel Laslaz, pour qui « il importe de
défendre aussi l’idée selon laquelle la recherche n’est pas un acte politique en tant que tel mais
un moyen de l’analyser » (Laslaz, 2017), même si Lionel Laslaz critique dans son article
l’ensemble de la political ecology et non la branche critique radicale.
Autre reproche qui peut être fait à la political ecology telle qu’elle est opérée
aujourd’hui, qu’elle soit radical ou non, c’est son côté européo-centré, même si de
nombreux travaux concernent les Suds. Dans une synthèse des travaux réalisés sur la
political ecology hors de l’« Anglo-Americain Citadel » (Kim et al., 2012), Alex Loftus se
pose la question d’une prééminence scientifique de la recherche anglo-américaine en
political ecology (Loftus, 2017). Son premier argument pour déconstruire l’effet
« citadelle » tient dans le fait que l’ensemble de l’Europe s’intéresse à cette branche,
et non pas seulement le Royaume-Uni dont il est un citoyen. Pour lui, les recherches
lusophones mettent aussi en avant les grandes interconnexions qui dépassent les
dualités Nord-Sud (Freitas & Mozine, 2015), l’ecología política espagnole est marquée

17
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

par les débats intellectuels et militants entre économistes de l’environnement, sur la


justice environnementale ou les mouvements de décroissance. Mais c’est sur la
political ecology à la française qu’il est le plus prolixe, s’appuyant sur les travaux de
Denis Gautier et Christian Kull notamment. D’après ces auteurs, trois champs de la
géographie notamment servent de zone de contact entre l’Europe et l’ailleurs : la
géographie tropicale, la géographie des systèmes agraires et l’hydrogéographie
(Gautier & Kull, 2015).
Le deuxième argument d’Alex Loftus pour dépasser l’approche anglo-américaine de
la political ecology repose sur son omniprésence dans de nombreux travaux réalisés au
Nord comme au Sud, sur l’Amérique Latine, sur la géographie de la décolonisation,
sur la définition du foncier, sur une épistémologie des Suds, sur le néocolonialisme
d’occupation, sur une urban political ecology (UPE) située, ou encore dans le cadre de
recherches post-coloniales féministes. Tout ceci, selon lui, « have led to new questions
around the origins and the foundation of knowledge within the field [of political ecology] »
(Loftus, 2017). Je ne vais pas développer le champ des études coloniales en political
ecology puisque c’est assez éloigné de mes thématiques de recherche axées sur la
rareté de l’eau. Alex Loftus invite ici les political ecologists à repenser leur manière de
faire de la recherche, notamment sur la richesse d’aller lire les écrits dans d’autres
langues que l’anglais puisque les langues latines et les contextes nationaux de la
recherche apportent de la complexité à la pratique de la recherche.
Pour autant, ce questionnement de l’auteur est assez proche de celui que je peux
avoir sur le côté militant de la radical political ecology. Même si c’est écrit de manière
policée, on retrouve ici une partie des critiques menées par Lionel Laslaz :
- La traduction de political ecology n’est pas l’écologie politique à la française ;
- De ses trois ambitions scientifique, politique et citoyenne, le/la chercheur.e n’a
à œuvrer de manière obligatoire que pour la première ;
- La political ecology « considère que la science devrait régler des questions de justice
spatiale et environnementale, conduisant à des formes de recherche-action (…) La
dimension scientifique est exploitée pour convaincre et pour une visée politique. Mais
on pourrait partir du principe qu’une démonstration convaincante emporte l’adhésion
sans que son auteur ait besoin de peser sur des décisions ». « Elle prend parti et
cherche à placer, voire à imposer le sien, c’est-à-dire à considérer comme
incontournable et politiquement incorrect tout positionnement ne prônant pas la
durabilité » (Laslaz, 2017) ;
- Elle s’est surtout intéressée aux Suds, qui ont été analysés par des
chercheur/se.s du Nord.
Parmi les axes de recherche de la political ecology, on trouve notamment le champs de
la justice environnementale (Blanchon et al., 2009), qui se rapproche des travaux
marxistes de David Harvey. Bien que la justice environnementale soit issue de
recherches sur la justice spatiale (Gervais-Lambony & Dufaux, 2009), cette dernière a
peu à voir avec la political ecology. On pourrait même dire que la justice

18
Partie 1 : Positionnements et approches

environnementale renvoie pour partie à l’écologie politique à la française. Les termes


de justice, d'inégalité, d'équité, peuvent amener à porter un jugement sur ce qu'on
analyse. Nous touchons ici à un autre débat qui, malgré tout l'interêt que je lui porte,
ne peut être l'objet d'un développement dans cette HDR. Tout.e chercheur.e
comporte en lui/elle une part de subjectivité que l'on ne peut renier, puisque la
neutralité absolue est innatteignable, surtout dans le regard qu'une Occidentale porte
sur ces terrains de recherche. Néanmoins ces courants de pensées portent en eux trop
de jugement pour ma façon d'aborder ces questionnements.

En définitive, la définition de la political ecology, cette branche des SHS qui domine
aujourd’hui la production en géographie, économie, anthropologie et sociologie des
relations entre les sociétés et leur environnement, est donc floue et variable d’un.e
auteur.e à l’autre. Elle peut être vue comme une approche scientifique analysant les
jeux de pouvoir à plusieurs échelles, tout comme sous un angle plus engagé. Je m’en
rapproche par son objet de recherche, l’analyse des jeux de pouvoir, par l’échelle fine
que l’anthropologie notamment a apporté et par l’approche éminemment systémique
des processus. Pour autant je m’éloigne du côté militant et engagé que peuvent avoir
une partie de ses branches comme la justice environnementale ou la radical political
ecology.

1.2. Dans le domaine des sciences de l’eau : les water studies

Si je m’inscris dans une political ecology non radicale, mes recherches s’intéressent
quasi-exclusivement aux ressources en eau. Dans ce domaine, je me reconnais à la
fois dans une véritable tradition disciplinaire – l’École de la géographie de l’eau chère
à Jacques Béthemont ou Jean-Paul Bravard – mais fais de nombreux pas de côté en
direction d’autres disciplines comme l’anthropologie par exemple, dont l’échelle fine
apporte beaucoup aux études spatiales. Cette sous-partie s’intéressera donc à
présenter les cadres disciplinaires et transdisciplinaires qui guident ma géographie
de l’eau.

1.2.1. Une tradition disciplinaire géographique

Parmi les branches de la géographie, la géographie de l’eau ou hydrogéographie, est


marquée par une profonde tradition disciplinaire. Elle repose sur des méthodes
variées (de la métrologie aux enquêtes), généralement inductives car elles s’appuient
sur une collecte de données de terrain. La géographie de l’eau s’inscrit à la fois dans
des approches systémiques issues de ses relations avec d’autres sciences de
l’environnement, sur une analyse spatiale des flux et des réseaux et sur la
compréhension des relations entre les acteurs. En substance, elle transcende
l’ensemble des paradigmes de la discipline.

19
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Parmi les préoccupations majeures des géographes, la compréhension des processus


d’écoulement et la gestion des stocks.

 La compréhension des processus d’écoulement


La grande majorité des géographes français a eu une formation en hydrologie issue
des travaux de potamologie conduits sur le Rhône par les disciples de Maurice Pardé
(1894-1973). La potamologie, hydrologie fluviale, a guidé pendant un demi-siècle les
recherches en géographie de l’eau en France avec, d’une part, l’hydrologie fluviale
qui s’intéresse aux régimes et qui donne naissance à l’hydro-climatologie et d’autre
part, la dynamique fluviale à savoir les courants fluviaux, la géométrie hydraulique
et l’érosion ; il définit ici la géomorphologie fluviale, ou l’hydrogéomorphologie
(Pardé, 1964 ; Bravard, 1996 ; Laganier et al., 2009 ; Blanchon, 2011).

La géographie de Maurice Pardé a un parallèle outre-atlantique : Robert Elmer


Horton (1875-1945). Même si son cycle (Figure 2) est plus complexe que le lien
précipitations-écoulement de Maurice Pardé, il exclut lui aussi les usages de l’eau
faits par les sociétés. Le cycle hydrologique est donc strictement naturel, comme si les
hommes n’avaient pas d’effet sur lui. Sa simplicité le rend pratique pour expliquer
aux étudiant.e.s (ou pour vulgariser) le fonctionnement de l’hydrosystème.
Bien entendu, la géographie physique a bien évolué depuis la première moitié du
XXème siècle et j’y reviendrai très vite, notamment quand j’aborderai les recherches
sur les hydrosystèmes.

Figure 2 : Le cycle hydrologique de Horton


et sa transcription par l’United States Geological Survey
Source : Horton, 1931: 193 et USGS, image libre de droits sur wikipedia.fr

 Gérer l’eau par les stocks


Peter H. Gleick ou Malin Falkenmark voient l’eau comme un élément physique qui
se meut dans un cycle hydrologique (Graefe, 2011). Mais à la différence de la plupart

20
Partie 1 : Positionnements et approches

des géographes physiciens, ils s’intéressent plus aux stocks qu’aux flux : on n’est pas
ici dans une dynamique des écoulements mais dans une gestion des stocks.
L’utilisation de données chiffrées, souvent à l’échelle globale d’ailleurs, a permis la
multiplication d’indices, comme ceux de stress hydrique ou de pauvreté en eau
(Chapitre 3). Ce recours aux mathématiques et aux indices composites visant à
évaluer les stocks d’eau disponibles, mettent en avant une vision des ressources qui
seraient donc limitées, vision théorisée sous le terme de peak water, basé lui-même sur
celui de peak oil (Gleick & Palaniappan, 2010). Ce volume quantifié de ressources – ici
eau ou pétrole – ne peut pas être exploité à outrance sous peine de pénurie.
Deux sortes de discours ont émané de ces publications (politiques comme
scientifiques) sur les pénuries : d’une part, l’idée que l’eau va manquer et qu’il faut
donc limiter le développement de certaines activités ou agglomérations ; d’autre part,
l’utilisation de la peur de manquer pour justifier de grandes infrastructures. C’est
pour répondre à cet enjeu que se sont développées les sociétés ingénieristes pendant
les Trente Glorieuses.

1.2.1. Un cadre théorique transdisciplinaire

 La political ecology appliquée aux water studies


La géographie a construit de nombreux ponts avec les SHS, en particulier dans le
cadre de la political ecology. En ce qui concerne l’eau plus particulièrement, les
recherches se sont d’abord intéressées à l’eau H2O en tant que ressource, dans le
cadre d’aménagements hydrauliques notamment (Béthemont, 1977) qui se sont
multipliés au cours des Trente Glorieuses (Laganier et al., 2009).
La découverte par les géographes des travaux des sociologues leur a permis d’aller
au-delà de la géographie physique, pour proposer une approche plus centrée sur
l’eau comme objet social, construit, plutôt qu’un objet physique H 2O (Graefe, 2011).
La nature et les sociétés sont combinées pour former de nouveaux paysages ; cette
combinaison est à la fois celle des pouvoirs de la nature et des pouvoirs de la lutte
des classes sociales. L’anthropologue indienne Amita Baviskar a d’ailleurs beaucoup
œuvré pour faire intégrer la place de la culture dans ces approches sociétales des
objets naturels (Baviskar, 2003, 2007). Elle fait partie de celles et ceux qui ont valorisé
la prise en compte des échelles fines dans la redéfinition des paysages de l’eau.

On notera par exemple ici des travaux de Julie Trottier sur la question de la gestion
des ressources hydrauliques, non seulement dans le conflit israélo-palestinien, mais
aussi en Afrique australe et dans le sud-ouest français (Trottier, 2007) ; de David
Blanchon sur les transferts d’eau de grande ampleur entre le Lesotho et l’Afrique du
Sud (Blanchon, 2009) ; ou à la suite, d’Agathe Maupin sur le risque hydropolitique lié
aux grandes infrastructures hydrauliques en Afrique australe (Blanchon & Maupin,
2009 ; Maupin, 2010) ; enfin, de Frédéric Lasserre sur les transferts massifs d’eau

21
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

(Lasserre, 2015, 2017). Plus récemment, la canalisation des eaux du Rhône,


initialement vers Barcelone, puis vers les espaces viticoles du sud de la France, ont
intéressé les géographes comme Stéphane Ghiotti et Anne Honneger (2012) ou le
sociologue Thierry Ruf (2015).

Loin donc d’une approche de la gestion des stocks par une simple question de
volumes à distribuer, ces géographes et chercheur/se.s en sciences humaines en
France ont instillé dans les trois dernières décennies l’idée que les questions
politiques constituaient une entrée indispensable de la gestion des hydrosystèmes. La
diffusion du concept de GIRE3 au début des années 2000 a ponctué çà et là quelques
recherches en hydrogéographie. Mais surtout, la place de la politique dans les
recherches en hydrogéographie s’est manifestée par la diffusion d’une approche par
la political ecology dans les sciences humaines de l’eau.

 Les approches socio-techniques (AST)


Alors que les recherches françaises sur la gestion de l’eau se sont développées à
plusieurs échelles spatiales, à celle plus locale des usager/ère.s c’est surtout les
analyses socio-techniques qui ont émergé. Deux corpus se font ainsi remarquer : un
en géographie urbaine, le second en anthropologie des techniques.
Premièrement, on notera une approche plutôt géographique de la distribution de
l’eau dans les villes, animée par les chercheur/se.s du LATTS notamment. Olivier
Coutard et Jonathan Rutherford en particulier, dessinent ainsi une ville marquée par
les réseaux techniques de distribution « au cœur de la transition urbaine qui s’est opérée
dans les pays les plus industrialisés depuis le début du XIXe siècle » (Coutard &
Rutherford, 2009). Cet avènement de la ville industrielle va de pair avec une
séparation entre les eaux dites sales et celles dites propres, suite aux épidémies de
choléra (dont Paris et Londres en 1832). C’est ce que le britannique Matthew Gandy
nomme « bacteriological city » (Gandy, 2004). En France aussi on s’interroge sur la
place de l’eau dans la ville, comme Catherine Carré et Jean-Claude Deutsch qui
pointent des paradoxes entre la ville qui se développe avec l’eau, et ces tuyaux que
l’on cherche à cacher, ces rivières que l’on enterre (comme la Bièvre), synonymes
d’insalubrité (Carré & Deutsch, 2015). Les réseaux d’eau, techniques, ont donc
contribué à la transformation du secteur de l’eau en ville, dans les Nords comme
dans les Suds. Laure Crombé dans une excellente synthèse sur ces approches socio-
techniques de l’eau sur laquelle je m’appuie beaucoup ici, précise que deux éléments
sont primordiaux pour comprendre cette transformation urbaine (Crombé, 2017) :
d’une part, la forme technique que prend le réseau (uniforme, en archipel de réseaux,
etc.) et d’autre part, les principes de gestion néolibéraux. En effet, l’avènement du

3Gestion Intégrée des Ressources en Eau, programme issu du Partenariat mondial de l’eau, créé en
2000 sous l’égide de la Banque Mondiale et du PNUD (Programme des Nations Unies pour le
Développement).

22
Partie 1 : Positionnements et approches

Consensus de Washington, prônant la décentralisation et la privatisation des services


d’eau à la fin des années 1980, a entraîné la diffusion d’un modèle libéral de la ville
occidentale en réseau à l’ensemble des villes mondiales. Le réseau, modèle de la ville
industrielle, est vu comme un élément performant de fourniture de service urbain
(Coutard, 2010). Mais « en dépit de la force de ce modèle, il convient d’en relativiser la
portée pratique car il s’accompagne de nombreuses exceptions dans le monde urbain
contemporain, notamment dans les pays en développement. On peut ainsi distinguer
schématiquement quatre configurations ou états du modèle : consolidé, dégradé, inachevé,
inadapté » (Jaglin, 2012). Sylvy Jaglin explicite dans cet article une série d’exemples
(plutôt consacrés à l’électricité), qui appuient l’idée d’un modèle inadapté dans la
plupart des villes africaines et les périphéries des Suds (Figure 3).

Figure 3 : Trajectoires différenciées


du modèle de mise en réseau des services urbains
Source : Jaglin, 2012

Pour Laure Crombé, « Dans ce schéma, ce qui est hors réseau serait hors norme urbaine.
Les espaces non connectés représentent une urbanisation non désirée, incontrôlée et mal
maîtrisée. Le défaut d’infrastructures est perçu comme un manque et une défaillance du
système urbain réticulé, qu’il s’agirait de rattraper pour pallier les dysfonctionnements de la
ville (Coutard et Rutherford, 2009) » (Crombé, 2017 : 46). Or d’après elle, l’adaptation
des populations, notamment en périphérie des villes est une évidence. Les multiples
systèmes d’adduction illustrent cette inadaptation à un autre modèle, moins
universel et absolument pas uniforme. Parmi ces exemples, citons : la distribution en
porte-à-porte à Khartoum (Crombé, 2009 ; 2017) ; des dons de l’eau entre voisins et

23
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

familles à Cébu au Philippines (Verdeil, 2003, 2004), à Khartoum (Zug, 2013 ; Zug &
Graefe, 2014 ; Arango, 2015 ; Lavie et al., soumis), et à Mendoza (Lavie & Marshall,
2019 ; Lavie et al., soumis) ; les micro-réseaux à Maputo (Ginisty, 2009), Khartoum
(Crombé & Blanchon, 2010 ; Crombé, 2017) et Mendoza (Lavie & Marshall, 2019), ou
encore la diversité des sources d’eau pour être résilient.e.s face aux pénuries, comme
à La Paz-El Alto (Hardy, 2009). ;
La multiplication de systèmes hybrides qui mêlent le recours à des techniques plus
anciennes (notamment la distribution en porte-à-porte), le stockage de l’eau dans les
foyers et l’utilisation plus ou moins légale du réseau, continue ou intermittente, ont
créé une ville qui n’est donc plus construite avec le réseau, une ville post-réseau. « La
notion d'une " ville post-réseau " (…) sert à désigner les formes d'organisation des espaces
urbanisés associées à l'assemblage hybride d'une myriade de configurations urbaines
infrastructurelles émergentes » (Coutard et al., 2014).
Parallèlement aux approches géographiques, les anthropologues4 se sont depuis
longtemps intéressé.e.s aux relations entre hommes et environnements, en particulier
en anthropologie rurale (Geertz, 1972 ; Appaduraï, 1990) ; des auteurs comme Strang
(2004) ou Mosse (2008) utilisent l’objet ‘eau’ pour démontrer les liens entre natures et
cultures (Casciarri & Van Aken, 2013 ; Zug & Graefe, 2014). En France, la place de
l’eau dans ces analyses a été longue à se faire, et c’est surtout l’irrigation et les
techniques hydrauliques associées qui ont intéressé les chercheur/se.s, comme
Geneviève Bédoucha sur les liens de pouvoir des gestionnaires de l’eau des oasis
marocaines (Bédoucha, 1987). Une plus jeune génération, marquée par la tradition
française de l’anthropologie des techniques, s’intéresse aussi aux réseaux
d’irrigation : Fabienne Wateau au Portugal, Olivia Aubriot au Népal, Jeanne Riaux
au Maghreb (Wateau, 2002 ; Aubriot, 2004 ; Riaux, 2006). Les travaux sur la sphère
domestique, notamment l’adduction en eau potable, est l’œuvre de travaux récents et
encore peu nombreux : Karen Coelho à Chennai, Matthew Bender sur le
Kilimandjaro, Nikhil Anand sur Bombay, et Sylvie Janssens et Zack Thill en Jordanie
(Coelho, 2006 ; Bender, 2008 ; Anand, 2011 ; Janssens & Thill, 2013), tous cités par
Luisa Arango, liste à laquelle on peut ajouter sa récente thèse en anthropologie sur
Khartoum au Soudan et Caño de Loro à Carthagène en Colombie (Arango, 2015).
Or si ces travaux sur l’eau peinent à trouver leur place en anthropologie, ils sont très
appréciés par les géographes anglo-saxons marqués par la political ecology (cf. supra).
Ainsi, l’approche à l’échelle fine des anthropologues, celle des quartiers, des familles,
ainsi que leur approche culturelle des relations entre l’eau et les hommes, a fortement
intéressé des géographes comme Maria Kaika, Alex Loftus ou Sebastian Zug.

4 N’étant pas anthropologue, je m’appuie ici sur un article de Barbara Casciarri et Mauro Van Aken
(2013) et sur la thèse de Luisa Arango (2015).

24
Partie 1 : Positionnements et approches

1.3. Des concepts transdisciplinaires privilégiés dans mes recherches

La géographie de l’eau dans laquelle je m’inscris est donc marquée par la discipline
géographique, qu’elle soit physique ou humaine, mais elle emprunte aussi beaucoup
à d’autres disciplines, notamment au sein des SHS.
Ce voyage historique de la political ecology vers les water studies se termine par une
sous-partie sur les concepts qui sont nés de ce contexte épistémologique, et que
j’utilise dans mes recherches : l’hydrosystème, le cycle hydrosocial et le waterscape.

1.3.1. L’hydrosystème

Bien que marquées par les eaux courantes, il nous semble important d’appuyer le fait
que les thèses de potamologie publiées en France dans les années 1960-1970
s’intéressent au bassin versant dans son intégralité, particulièrement aux relations
amont-aval. Les écoulements de surface, objet final observé dans la tradition
pardéenne, ne pouvaient se comprendre sans une prise en compte des éléments
climatiques, géomorphologiques, et surtout, avec une approche à deux dimensions :
de l’amont à l’aval. C’est sur cette approche « en long » que se sont dès lors focalisés
les travaux des hydrogéographes, en grande partie fondés sur l’application aux
bassins versants de la théorie des systèmes et du concept d’équilibre d’Arthur N.
Strahler dans les années 1950 (Bravard, 1996 : 138). En France, ce changement de
paradigme a plutôt eu lieu dans les années 1970 (Cosandey, 2003 ; Laganier et al.,
2009 ; Blanchon, 2011). Ceci s’explique par une pression accélérée sur les écoulements
via des aménagements hydrauliques de grande taille, par un besoin accru en eau, par
des extrêmes climatiques et hydrologiques qui ont fait peser des menaces de
pénuries et d’inondations, et par une prise de conscience de la nécessité de protéger
les ressources, « le tout accompagné d’un immense élan des techniques pour l’acquisition
des données et l’analyse des processus » (Cosandey, 2003).
Les monographies des grandes rivières et les théories d’Arthur N. Strahler ont donc
été une des bases du développement du concept de système fluvial. Stanley A.
Schumm dans The fluvial system (Schumm, 1977) applique les approches systémiques
de Ludwig Von Bertalanffy aux bassins versants et aux cours d’eau. Là où il y a
révolution, c’est que le cours d’eau n’est qu’une partie du système fluvial « composé
d’éléments hiérarchisés que sont les cours d’eau selon leur ordre, délimité par les lignes de
partages des eaux entre les bassins versants et soumis à la dynamique de flux entrants et
sortants d’eau, de sédiments et de matières organiques » (Blanchon, 2011 : 78) et de
matières dissoutes. Le système fluvial est un concept géomorphologique centré sur
l’organisation spatiale des transferts des sédiments et des solutés. Appuyé sur le
cycle d’érosion de Jean Tricart, il repose essentiellement sur la dimension
longitudinale des échanges au sein d’un bassin versant (Figure 4).

25
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 4 : The ideal fluvial system


Source : Schumm, 1977 : 3

Ce type de conception met l’accent sur l’atténuation vers l’aval de l’influence des
versants sur la dynamique fluviale. Cette atténuation s’explique par la formation
progressive d’une plaine alluviale, construite par les apports sédimentaires successifs
depuis l’amont.

En même temps que l’hydrogéomorphologie s’est structurée autour du système


fluvial, la potamologie en général a connu une évolution sémantique qui a fait
émerger le concept d’hydrosystème. L’augmentation de la pression anthropique sur
les cours d’eau a entraîné une mue : « dans la communauté géographique, le terme même
de potamologie tend[ant] à être remplacé par ‘hydrologie fluviale’ (vers 1960),
‘hydrogéographie’ (« où l’on considère la liaison entre géographie physique et économique
dans le cadre de l’hydrologie » Llovitch, 1968), ‘hydrologie continentale’ (1976), ‘géographie
des systèmes continentaux’ (1992) » (Cosandey, 2003 : 4). Parallèlement, la commission
du Comité National Français de Géographie (CNFG) dédiée aux questions hydriques
a aussi vu son appellation évoluer avec la même sémantique, d’« hydrologie
fluviale » (vers 1960) à « hydrologie continentale » (1976) puis « hydrosystèmes
continentaux » (depuis 1992) (Laganier et al., 2009 15). L’apparition du terme
hydrosystème daterait d’un rapport PIREN5 de 1982 (Roux, 1982 ; Amoros & Petts,
1993). Pourtant, les potamologues adoptent dès les années 1970 « l’‘hydrosystème’
comme nouveau cadre spatial pour l’étude des phénomènes hydrologiques » (Cosandey,
2003 : 4). « Le concept d’hydrosystème se trouve à la confluence de plusieurs traditions
épistémologiques. La plus proche est évidemment la notion de ‘système fluvial’ de Schumm
(…) mais l’on y trouve également la perspective du temps long et de cycle, propre à la
géomorphologie, avec notamment l’influence des travaux de J. Tricart » (Blanchon, 2011 :

5 PIREN : Programmes Interdisciplinaires de Recherche sur l’Eau et l’Environnement.

26
Partie 1 : Positionnements et approches

80–83). Mais au-delà de l’approche par les formes fluviales, il associe aussi le
développement du concept au « dialogue fécond avec les biologistes comme C. Amoros ou
A.L. Roux, depuis longtemps habitués à manier le concept d’hydrosystème » (Ibid.). Il ajoute
une troisième influence, celle des ingénieur.e.s civils et militaires, notamment aux
États-Unis. Les monographies régionales s’intéressant aux relations historiques entre
les hommes et les fleuves ont également permis de mieux lier les dynamiques
sociales aux dynamiques fluviales : ce fut le cas de manière précoce en France sur la
Loire (Dion, 1933) ou sur le Rhône (Béthemont, 1972, 1977), ou en Afrique par
exemple pour les rives des fleuves Niger (Gallais, 1967) et Congo (Sautter, 1966).
En résumé, la « ‘généalogie’ du concept d’hydrosystème procède donc pour ainsi dire d’une
fusion entre l’hydrologie, la géomorphologie fluviale et l’étude des écosystèmes de la plaine
alluviale » (Blanchon, 2011 : 81).

Comment alors définir un concept dont l’objet d’étude dépasse toutes les limites
spatiales connues, puisque l’eau se trouve dans tous les niveaux de la planète
habitée ? Claude Cosandey et al., (2003 : 4) voient dans l’hydrosystème un « espace,
délimité naturellement ou découpé artificiellement, saisi dans toutes ses dimensions, quelques
que soient sa taille et sa profondeur (…), en quelque sorte une portion de l’interface
terrestre ». Les auteur.e.s ajoutent qu’un ensemble de réservoirs (atmosphériques,
pédologiques, biologique, etc.) est soumis à des transformations sous l’effet de
l’énergie solaire et des précipitations. Il/elle.s précisent enfin que les influences
humaines sont importantes, certaines allant même « jusqu’à bouleverser la structure
même et le fonctionnement de l’hydrosystème » (ibid.). L’écologue Claude Amoros et le
géographe Geoffrey Petts (Amoros & Petts, 1993 15) définissent l’hydrosystème
fluvial comme « un système écologique complexe, organisé hiérarchiquement, et constitué de
l’ensemble des biotopes et des biocénoses d’eau courante, d’eau stagnante semi-aquatiques et
terrestres, aussi bien épigés que souterrains, établis dans la plaine alluviale et dont le
fonctionnement dépend directement ou indirectement du cours actif du fleuve. Il s’agit d’un
ensemble d’écosystèmes en interaction qui forment un écocomplexe ». Basé donc sur les
travaux de Stanley A. Schumm sur le système fluvial, et plus encore sur ceux de
Richard J. Chorley sur les systèmes, « une des innovations du concept d’hydrosystème par
rapport à celui de système fluvial est d’avoir considéré non pas une (amont-aval) mais quatre
dimensions (Roux, 1982, Amoros et Petts, 1993, Bravard et Petit, 1997) pour prendre en
compte les processus à l’œuvre dans les cours d’eau. Celles-ci sont : la dimension
longitudinale (…), la dimension transversale (…), la dimension verticale (…) et enfin, la
dimension temporelle, qui englobe tous les événements d’ordre spatial différent » (Blanchon,
2011 : 83).

Au fur et à mesure de l’avancée dans le XXème siècle, la prise en compte de la


systémique dans la compréhension des écoulements a permis de mieux interpréter la
complexité des relations naturelles entre les éléments hydriques dans les bassins
versants. Elle a surtout aidé à faire émerger une nécessaire prise de conscience des

27
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

interactions entre l’eau et les sociétés. De fait, l’hydrosystème n’est pas cantonné à
un hydrosystème fluvial. Cette ouverture a en partie été permise par la dimension
gestionnaire des eaux, à savoir l’aménagement du cycle hydrologique pour répondre
à la demande sociale.

1.3.2. Le cycle hydrosocial

Depuis environs deux décennies, les chercheur/se.s en science sociales qui


s’intéressent à l’eau, en particulier dans le cadre de la political ecology, ont développé
des concepts visant à matérialiser la complexité naturelle des hydrosystèmes, et
notamment les interactions être les éléments naturalistes et culturels de l’eau. Parmi
les apports de la bibliographie des waters studies, deux mots-clés semblent bien
définir le côté hybride qui correspond aux réseaux d’eau artificiels – eau potable et
irrigation – sur lesquelles je travaille : le waterscape et le cycle hydrosocial.
Comme expliqué plut tôt, le cycle hydrologique attribué à Robert E. Horton en 1931
est devenu le « dominant popular means of representing flows of water in the hydrosphere »
(Linton & Budds, 2014). En effet, si les humanistes et les naturalistes se sont depuis
longtemps intéressé.e.s aux processus hydrologiques « the ‘hydrologic cycle’ and its
diagrammatic representation are actually recent inventions » (Linton, 2008). Or, cette
représentation d’un cycle naturel sur lequel nous n’aurions aucun impact ne satisfait
aujourd’hui personne, et la vision strictement hortonienne a en quelques sortes
légitimé une vision technicienne et autoritaire des sociétés sur l’eau (Linton, 2008,
2010 ; Budds et al., 2014 ; Linton & Budds, 2014). Les auteur.e.s appuient d’ailleurs
leur argumentaire sur l’exemple des grandes civilisations de l’irrigation (Chine,
Mésopotamie, Inde, Égypte) qui étaient aussi des États centralisés et autoritaires ; le
pouvoir via l’eau en quelques sortes, ou comme le disait l’anthropologue Geneviève
Bédoucha : « l’eau, amie du puissant » (Bédoucha, 1987).
Le terme hydrosocial cycle a été utilisé par les géographes des Urban Water Studies
depuis le début des années 2000, afin de caractériser les liens évidents entre les
dimensions physiques et sociétales de l’eau (Bakker, 2002 ; Swyngedouw, 2004 ;
Budds, 2008 ; Linton, 2008 ; Swyngedouw, 2009 ; Budds, 2009 ; Linton, 2010 ; Bakker,
2012 ; Budds et al., 2014 ; Linton & Budds, 2014). On retrouve alors chez les
géographes la dialectique entre nature (dont l’eau) et culture, chère aux
anthropologues précités comme Strang ou Mosse. « Whereas H20 circulates through the
hydrological cycle, water as a resource circulates through the hydrosocial cycle-a complex
network of pipes, water law, meters, quality standards, garden hoses, consumers, leaking taps,
as well as rainfall, evaporation, and runoff. Water is a dynamic resource landscape, generated
by the processes imperative in the uneven development of capitalism » (Bakker, 2003, citant
en partie les travaux de R. Roberts and J. Emel). L’eau est donc non seulement un
flux physique, mais aussi cette « chose » intimement sociale, qui fait que ça circule.
Même si le terme était déjà usité, le concept de cycle hydrosocial en tant que tel est
généralement attribué à Jamie Linton (2008) qui a cherché à dépasser ces relations

28
Partie 1 : Positionnements et approches

entre eau et sociétés. Il insiste notamment, outre les évidentes dimensions techniques,
sur les dimensions et les enjeux à la fois historiques et culturels. Le cycle hydrosocial,
que l’on peut opposer ou pas au cycle hydrologique, est donc un concept très
interdisciplinaire. À l’occasion d’un numéro spécial sur ce concept de la revue
Geoforum, Jamie Linton et Jessica Budds rédigent un article à double finalité : non
seulement ils poursuivent la conceptualisation du cycle hydrosocial « as a socio-
natural process by which water and society make and remake each other over space and
time » ; mais ils en font un outil analytique pour de futures recherches sur les
relations entre eaux et sociétés (Linton & Budds, 2014).
Comme le présente la Figure 5, le cycle hydrosocial est beaucoup plus simple que le
cycle hydrologique, voire simpliste. Autour de ce cercle fléché à double sens, on
observe trois matérialités de l’eau : l’eau physique (H2O), les enjeux de pouvoir et
de structures sociales (notamment les circonstances historiques et culturelles) et les
infrastructures techniques, qui font appel à la manière dont les ingénieur.e.s et
gestionnaires interviennent sur le cycle hydrologique. L’eau, au centre, prend des
guillemets, puisqu’il s’agit ici de « particular type, discourse, construction, idea, or
representation of H2O that pertains in any given assemblage occurring as a moment of the
hydrosocial cycle » (Ibid.).

Figure 5 : The hydrosocial cycle


Source : Linton, Budds, 2014

Le cycle hydrosocial est particulièrement intéressant comme cadre théorique lorsque


l’on travaille sur la rareté des ressources en eau. Dessiner le circuit d’une goutte
d’eau permet de mieux saisir à la fois la responsabilité et les enjeux de tel.le ou
tel.le acteur/rice, de telle ou telle valve de contrôle du cycle et ainsi de mieux
déterminer les dynamiques naturelles ou anthropiques qui participent à la
création de la pénurie.

29
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

1.3.3. Le waterscape

Le terme de waterscape, littéralement « paysage de l’eau » ou « paysage aquatique »,


« paysage hydrique », ne peut se traduire directement en français. On retrouve ce
genre de modèle de « paysage de » / scape dans la littérature grise anglophone avec
des termes comme cityscape, urbanscape, townscape, tous appuyés sur le modèle de
landscape. Waterscape est à la fois employé par les historiens de l’art pour désigner des
scènes liées à des paysages d’eau et par les naturalistes pour caractériser une branche
de l’écologie du paysage (Orlove & Caton, 2010). Mais ce mot est aussi utilisé comme
concept ou comme outil d’analyse par les chercheur/se.s en sciences sociales,
notamment dans les urban water studies, pour désigner « généralement tous les facteurs
sociopolitiques qui entrent en compte dans les politiques de l’eau » (Blanchon, 2011 ;
Blanchon & Graefe, 2012). On attribue généralement le développement du terme à
Erik Swingedouw, dans son analyse du Spanisch waterscape dans le contexte de
politique de transfert des eaux de la façade océanique vers la façade méditerranéenne
(Swyngedouw, 1999) (cf. Chapitre 5 de cette HDR). Généralement, le concept est
utilisé par les géographes (Swyngedouw, 1999 ; Bakker, 2003 ; Swyngedouw, 2004 ;
Loftus, 2006 ; Baviskar, 2007 ; Loftus, 2007 ; Budds, 2008 ; Loftus & Lumsden, 2008 ;
Ekers & Loftus, 2008 ; Loftus, 2009) comme grille de lecture pour analyser, à travers
les flux d’eau, d’autres types de flux comme les flux de pouvoir, financiers, de
capitaux, etc. (Budds & Hinojosa, 2012). Selon l’anthropologue Amita Baviskar « the
term waterscape captures the spirit of this fluid, fast-changing terrain », elle souligne son
rôle dans la « production de nature » (Baviskar, 2007 : 4). Ce concept, très populaire
aujourd’hui, est couramment employé par les chercheur/se.s travaillant sur l’eau en
sciences sociales, non seulement dans le monde anglo-saxon évidemment, mais aussi
dans la communauté scientifique francophone (Blanchon & Graefe, 2012).
Le waterscape désigne ainsi l’ensemble des éléments visibles ou invisibles, structurels,
infrastructurels et non structurels, qui interviennent dans la production de paysages
de l’eau. Parce qu’il prend en compte les acteurs et les réseaux dans une approche
multiscalaire, il est majoritairement utilisé par les géographes s’intéressant aux
questions de pouvoir (voir à ce propos la synthèse sur l’histoire de ce concept in
(Budds & Hinojosa, 2012). Pour autant, d’autres chercheur/se.s en SHS ont complété
le concept, au premier rang desquels Amita Baviskar qui a travaillé à souligner
l’importance et la signification des habitudes culturelles dans la production des
waterscapes (Baviskar 2003, 2007). Alex Loftus et Yaffa Truelove (Loftus, 2007 ;
Truelove, 2011) de leur côté se sont intéressé.e.s à l’importance du genre dans les
travaux de political ecology traitant du waterscape. Très inspiré.e.s par leurs travaux à
échelle fine, le géographe Sebastian Zug et l’anthropologue Luisa Arango ont aussi
contribué à proposer une autre approche du waterscape, celle des transferts gratuits et
ou familiaux de l’eau à l’échelle de rues ou de maisons à Khartoum (Zug, 2013 ; Zug
& Graefe, 2014 ; Arango, 2015).

30
Partie 1 : Positionnements et approches

Aussi le waterscape est-il un terme anglais facile d’usage, un concept intéressant pour
observer un paysage avec une approche très pluridisciplinaire. En ce qui me
concerne, il m’a donné une grille de lecture à partir de l’année 2014, grâce à une
double prise de conscience :
- D’une part, parce que prise par des activités d’enseignement et administratives,
je ne pouvais plus faire de missions de terrain approfondies de plus d’un mois. Il
a donc fallu non plus que je travaille à l’échelle d’une ville-oasis entière, mais à
l’échelle de quartiers particuliers. C’est ce downscalling qui a guidé dès lors mes
choix de terrains. Or sans les collaborations avec Luisa Arango, Sebastian Zug et
Laure Crombé, dans le cadre de leurs thèses en anthropologie et géographie sur
l’eau à Khartoum (ANR WaMaKHAIR), je n’aurais probablement pas compris
l’intérêt scientifique de l’échelle fine, que je considérais comme non
représentative d’un espace d’étude, donc non généralisable ou transposable.
Cette conviction que de s’intéresser à l’échelle fine renforçait la finesse des
observations (à défaut d’être représentative de toute une région), est aussi la
conséquence de mon travail d’enseignante au quotidien avec Malika Madelin qui
travaille aux échelles fines en climatologie urbaine et des vignobles.

- D’autre part, la lecture et surtout la synthèse de ce riche matériel bibliographique


sur le waterscape m’a fait ouvrir les yeux sur le fait que seul l’accès quantitatif à
l’eau avait intéressé ces chercheur/se.s. À l’exception des travaux de Kumpel et
Nelson à Hublie-Dharwad (Inde) qui portent sur les liens entre qualité de l’eau
potable et santé des populations (Kumpel & Nelson, 2013), l’approche par la
qualité de l’eau était très légère voire indigente. J’ai alors ré-ouvert mes carnets
de terrain des missions à Khartoum en 2010 et à Mendoza en 2013, 2014 et 2016,
et réutilisé mes propres publications passées (Lavie & Hassan El-Tayib, 2013 ;
Lavie, et al., 2015a) ou en cours (Lavie & Marshall, 2019). Cette nouvelle lecture
de mon matériel de recherche sous l’angle du waterscape, en particulier les
travaux d’Amita Baviskar, m’a permis de proposer une redéfinition du concept
de drinking-waterscape. En effet, en réinterrogeant mon matériel de terrain sur
l’eau potable à Khartoum (2010) et sur une marge urbaine de Mendoza (2014 et
2016), j’ai proposé d’ajouter le critère « qualité » de l’eau domestique au
waterscape (Lavie et al., soumis) ; ces travaux sont présentés dans le Chapitre 14.

Ainsi, les travaux publiés depuis une vingtaine d’années prouvent que les liens se
resserrent entre les sciences naturalistes et humanistes, mais à la lecture des
publications de géographes français travaillant sur l’eau, il me reste une impression
de dualité assez marquée entre les géographes physicien.ne.s – principalement
géomorphologues – et les géographes humain.e.s – plus théoricien.ne.s et parfois
marqué.e.s par l’envie de mettre en valeur des inégalités. Par exemple, à lire la
synthèse faite par Olivier Graefe (2011), les géographes physicien.ne.s en seraient
resté.e.s à une approche H2O de Maurice Pardé et Robert E. Horton et n’auraient pas

31
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

évolué donc dans leurs approches depuis les années 1930 ; dans la même veine, pour
Richard Laganier et Gilles Arnaud-Fassetta (2009), il n’y aurait pas de réelle
géographie humaine de l’eau au-delà de celle de la gestion des risques et de concepts
de résilience par exemple. Les changements de paradigmes en géographie de l’eau
sont fréquents depuis un siècle, avec de nombreuses recompositions mais aussi des
passerelles difficiles entre ces branches. Pour autant il faut le voir de manière
positive : c’est le signe d’une branche en plein dynamisme, qui profite de la diffusion
facilitée des publications avec l’avènement des nouvelles communications. C’est ce
dynamisme qui a permis aussi le développement de nouveaux concepts qui m’ont
donné un cadre d’analyse, utile pour réinterroger mes terrains et thématiques de
recherche, en particulier sous le prisme de la rareté des ressources.

Conclusion du Chapitre 1 :
Mon parcours de jeune chercheuse a été assez pluriel et m’a donc permis de
découvrir plusieurs facettes de la géographie de l’eau. Formée à la géographie
physique en thèse, j’ai découvert avec le post-doctorat dans l’ANR WaMaKhaIR les
Urban water studies, qu’il ne fut pas facile pour moi d’intégrer, de digérer. Recrutée
dans un laboratoire de géographie (PRODIG) mais au sein d’une équipe de
géographes physiciens assez quantitativistes (Paris-Diderot), j’ai pu prendre le temps
de faire les ponts entre les approches des cycles et des paysages liés à l’eau. Le travail
de synthèse bibliographique nécessaire dans le cadre de mes cours d’épistémologie,
et utile à la redéfinition de mes approches du terrain, m’a permis de me positionner.
Ma recherche est clairement géographique, avec une approche spatiale assez fine
et une approche temporelle de l’ordre de la décennie. Mes cadres d’analyses sont à
la fois empruntés à la géographie physique (la métrologie notamment) et à la
géographie humaine entre autres sciences sociales (par l’échelle fine et l’approche par
les jeux de pouvoir par exemple). Les « écoles » qui guident mon travail sont à la fois
l’approche socio-technique (AST) en géographie comme en anthropologie, et la
compréhension des processus physiques de l’hydrosystème, empruntés à la
géographie physique. La political ecology reste une grille de lecture intéressante, elle
propose un cadre d’analyse plus théorique malgré l’engagement – assez radical
parfois de certain.e.s auteur.es.
Ce chapitre consistait à préciser le positionnement épistémologique qui a guidé,
non pas mes recherches, mais la rédaction de cette HDR. Une connaissance des
évolutions de la géographie de l’eau depuis les flux vers les stocks, depuis l’échelle
du bassin versant vers celle des familles, depuis la compréhension des processus vers
les enjeux politiques ou de gestion locale voire des usages, permet de mieux
comprendre les bifurcations qui vont être présentées ci-après. Surtout, cette synthèse
bibliographique permet d’appréhender les recherches menées sur la gestion de la
rareté de l’eau, qui doivent s’appuyer sur de nombreuses approches, des outils
variés et des concepts parfois complexes.

32
Partie 1 : Positionnements et approches

Chapitre 2. Gérer la rareté de l’eau dans les oasis mondialisées

La gestion de la rareté en eau dans les oasis mondialisées est le thème général qui a
guidé mes recherches depuis la fin de ma thèse en 2009 jusqu’à l’écriture de cette
HDR. Après avoir positionné mes recherches dans le cadre théorique de la political
ecology, (Chapitre 1), il m’a semblé nécessaire de présenter dans ce deuxième chapitre
le thème général de recherche sur la gestion de la rareté.
Une première sous-partie vise à problématiser le thème de la gestion de la rareté en
eau en général, et de l’instrumentalisation du risque de pénurie en particulier (2.1). Je
discute ensuite des terrains de recherche – les oasis mondialisées – avant de présenter
les quatre oasis mondialisées ou en cours de mondialisation (2.2) qui seront traitées
dans la Partie 2 (Chapitres 3 et 4) par la suite. Enfin, je présente les différentes
méthodologies mise en œuvre (2.3) avant de synthétiser les résultats de mes
recherches (Chapitres 3 et 4).

2.1. Un thème principal : de la gestion de la rareté à la construction de


la pénurie

La rareté en eau, événement hydro-climatique chronique, saisonnier ou exceptionnel,


connaît une distribution spatiale et temporelle assez inégale à l’échelle des domaines
climatiques. Les facteurs sont divers, l’intensité, la durée, la fréquence également.
Gérer cette rareté est donc nécessaire afin que les besoins en eau soient satisfaits. Des
politiques publiques de l’eau ont émergé afin d’adapter l’offre et/ou la demande, et
faire coïncider disponibilité et besoins. Or dans la pratique, les changements
climatiques non anticipés, la multiplication des usages et les inégalités dans la
distribution ont transformé une rareté souvent naturelle en un risque clairement
sociétal. Cette première sous-partie cherche donc à définir non seulement ce
qu’implique un risque de pénurie mais aussi comment il est estimé, construit et
utilisé.

2.1.1. Pénurie et rareté : définition et estimation

 Définir le risque de pénurie


Le risque de pénurie en eau a été traité par les géographes français, en particulier à
l’occasion d’un double numéro spécial de la revue Géocarrefour intitulé « La pénurie
d’eau : donnée naturelle ou question sociale ? » (80/4 de 2005 et 81/1 de 2006). La question
du risque de pénurie peut être vue sous l’angle des risques climatiques et des
vulnérabilités, comme dans le cas des îles du Ponant (Chiron, 2007) où l’insularité

33
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

peut rimer avec vulnérabilité aux variations interannuelles des précipitations. La


vision de Thomas Chiron, qui s’appuie sur l’inadéquation de la demande à l’offre est
relativement classique, impliquant le croisement d’un aléa naturel (la rareté de l’eau
du ciel) et d’une vulnérabilité anthropique. Cette interrelation entre l’inadéquation
de l’offre et de la demande est aussi l’objet des travaux d’Evelyne Gauché sur les
crises hydriques du Rif oriental marocain (Gauché, 2006). Ici encore la sécheresse
pluviométrique a des conséquences fortes sur le système agropastoral et le milieu,
mais elle se heurte à des réalités socio-économiques comme l’exode rural, entraînant
des mutations des usages et des surexploitations de nappes, facteurs limitant d’une
gestion raisonnée des ressources. Un autre exemple concerne la ville de Niamey et la
relation offre et demande dans l’adduction en eau potable (Bechler-Carmaux et al.,
1999)
La bibliographie sur le risque de pénurie s’appuie donc sur l’interrelation entre
l’offre et la demande en eau, mais d’autres entrées ont pu être privilégiées. Il peut
s’agir par exemple du rôle 1) des indices quantitatifs visant à estimer les ressources
en eau et donc le risque de leur rareté (Margat, 2005 ; Kauffer, 2006), 2) des discours
justifiant des politiques hydrauliques (Alexandre, 2005 ; François, 2006 ; Laganier et
al., 2009) et 3) de l’impact de la pollution des eaux sur la baisse de l’offre et
l’accentuation du risque de pénurie (Turton & Ohlson, 1999 ; Garcier, 2010). Les deux
premières entrées sur la mesure de la rareté et sur les discours politiques autour de la
pénurie seront traitées dans ce Chapitre 3, celle sur les liens entre quantité et qualité
de l’eau dans le Chapitre 1.
Une clarification sémantique est nécessaire à ce niveau de lecture : il faut distinguer
la rareté qui correspond à une offre chroniquement faible par rapport aux besoins,
et la pénurie qui est liée à l’inadéquation de l’offre et de la demande sur un temps
plus court, avec parfois une occurrence assez brutale. La pénurie est donc plus une
crise mal anticipée, ce qui renvoie au risque de manquer. « La pénurie est le fruit d’un
processus d’ajustement réciproque des ressources produites et des usages finals consomptifs
ou non qui implique la surexploitation des ressources primaires, et qui débouche sur un
désajustement qu’il est faux d’attribuer uniquement, ou même principalement, à un manque
de ressources primaires. Ainsi, la notion de surexploitation est indissociable du caractère
renouvelable des ressources primaires » (Buchs, 2006 : 10).

Pour autant, cette distinction qui est importante pour la suite de la lecture, s’appuie
sur une définition clairement française. En effet, en anglais, rareté et pénurie se
traduisent toutes deux par scarcity sans distinction, même si on peut aussi lire le
terme de shortage pour la pénurie, qui ne s’utilise pas pour la rareté. Il en va de même
en espagnol où escasez renvoie à la fois à rareté et pénurie. Pour autant, mes collègues
argentin.e.s utilisent plutôt les termes de crisis hídrica (crise de l’eau) ou de déficit
hídrico (déficit en eau) pour définir la pénurie, ce qui renforce cette idée de risque et
de crise associée à la pénurie.

34
Partie 1 : Positionnements et approches

Dans le cadre d’une rareté de la ressource en eau, il est sous-entendu que si la gestion
de cette rareté n’est pas optimale, cela peut mener à un risque de pénurie. Le risque
de pénurie a comme facteur déclenchant l’aléa sécheresse. Comme le soulignent
Alexandre Gaudin et Sara Fernandez : « Le terme de « sécheresse » est compris comme un
manque d’eau dont les causes sont la faiblesse des précipitations par rapport à la normale. Il
renvoie plutôt aux sciences hydrologiques. La pénurie d’eau quant à elle est plutôt comprise
comme un manque d’eau dont les causes sont à la fois biophysiques et anthropiques »
(Gaudin & Fernandez, 2018). Cela n’empêche en rien de prendre en compte le rôle
des activités anthropiques sur les variations de pluviométrie. Pour Gérard Beltrando
et Anne-Laure Chémery (1995), il y aurait trois approches de la sécheresse : celle de
la climatologie et de la météorologie pour qui la sécheresse est liée aux volumes et à
la temporalité des précipitations voire de l’humidité relative de l’air ; celle de
l’agronomie, qui, en plus des facteurs climatiques s’intéresse au déficit en eau des
plantes et des propriétés des sols ; enfin celle de l’hydrologie qui au-delà des facteurs
précédents met le focus sur les réserves en eau des sous-sols et des écoulements
superficiels.
L’aléa sécheresse concerne bien ces trois approches ; c’est un phénomène linéaire, qui
commence avec l’arrêt prolongé des précipitations (sécheresse climatique), entraînant
un asséchement de l’atmosphère (sécheresse atmosphérique) et des vents, qui
favorisent la transpiration végétale. Les plantes puisent donc leurs besoins en eau
dans les sols qui s’assèchent à leur tour (sécheresse pédologique). Parallèlement, les
nappes associées au cours d’eau jouent un rôle tampon en soutenant les étiages. La
sécheresse hydrologique précède donc la sécheresse potamologique. Or le recours à
l’irrigation, qui puise dans les réserves en eaux superficielles et souterraines pour
combler les manques des sols et des végétaux, accentue les effets de sécheresse des
eaux liquides. Si le processus en chaîne qu’est la sécheresse évolue plus ou moins vite
dans le temps et dans l’espace, les usages anthropiques des ressources accélèrent
l’abaissement du niveau des nappes et affaiblissent les écoulements.
On comprend dès lors qu’il est nécessaire de connaître les volumes de ressource en
eau afin d’estimer finement ce qui relèverait d’une sécheresse hydrologique réelle,
liée à la variabilité des stocks, ou ce qui correspond à une rareté naturelle de l’eau.

 Estimer l’offre en eau : des indices quantitatifs internationaux de mesure de la


pénurie
Gérer la ressource quantitative en eau dans une oasis semble une évidence tant la
rareté est prégnante, chronique, accentuée par des fortes variabilités interannuelles
des précipitations dans les zones arides. Or la bibliographie et mes travaux de terrain
révèlent des paradoxes dans les temporalités, notamment des choix relativement
discutables à long terme. Ces choix de gestion passent souvent par des difficultés
d’évaluation des stocks disponibles.

35
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Un des principaux indices utilisés à l’échelle mondiale est celui de stress hydrique
(Water Scarcity Index), « produit de réflexions prospectives menées dans les années 1970
dans le cadre de l’UNESCO et de la Conférence des Nations unies sur l’eau organisée à Mar
del Plata en 1977 » (Fernandez, 2017). Il sert à évaluer le lien entre ressources en eau et
population et est fondé sur la disponibilité en m 3 d’eau par personne et par an. On
estime ainsi (Falkenmark, 1981 ; Falkenmark et al., 1989) que les pays sont en
situation 1) de stress hydrique quand les ressources sont inférieures à
1500 m3/an/hab., 2) de rareté chronique lorsque le seuil des 1000 m3/an/hab. est
atteint et 3) critique en dessous de 500 m3/an/hab. Dans cette situation, même une
forte capacité d’adaptation de la société ne pallie pas le manque d’eau (Ibid.). D’après
Sara Fernandez, ces travaux cadrés par la question du risque de pénurie à l’échelle
mondiale produisent deux grandes catégories de situations : « d’un côté les pays
industrialisés au climat tempéré et où l’eau est en abondance mais polluée par le
développement industriel, feraient face à des risques de pénuries d’eau de bonne qualité. (…)
De l’autre, les pays arides assimilés aux pays du tiers-monde, feraient quant à eux face à des
risques de crises alimentaires et démographiques, c’est-à-dire à une demande alimentaire
exponentielle nécessitant, pour être satisfaite, l’irrigation par la production nationale du fait
de la faiblesse de la pluviométrie, irrigation elle-même contrainte par des écoulements
stockables ou mobilisables limités » (Fernandez, 2017).
Même si cet indice dit-de-Falkenmark est intéressant pour mettre en avant les
inégalités des pays face à des réalités physiques, il revêt un biais important qui
dépasse les critiques précitées : la non-prise en compte des capacités des États, qui
sont dépendantes non seulement des situations socio-économiques locales mais aussi
de la volonté des pouvoirs publics (Blanchon, 2011). Le début de la décennie 2000
voit alors l’émergence d’un nouvel indice, un outil qui se veut holistique (Sullivan et
al., 2003) : l’indice de pauvreté en eau (IPE ou Water Poverty Index).
Développé par les chercheur/se.s du Center for Ecology and Hydrology de l’université
de Wallingford (UK), cet indice prend en compte : le volume des ressources,
l’accessibilité de ces ressources, leur utilisation, la capacité d’adaptation de la
population et la qualité de l’environnement. Calculé sur 100, l’indice va donc de 0 à
100 mais les pays sont situés entre 35 et 78. L’IPE est intéressant car il permet de
prendre plus finement en compte les possibilités pour les pouvoirs publics et les
populations de réellement assurer l’adduction en eau potable et d’irrigation
(majoritairement). Il permet surtout de mieux faire la distinction entre des pays ne
disposant pas de grandes ressources mais qui avec de gros investissements financiers
(Ex. Espagne, Israël) ou par des droits historiques sur l’eau (Égypte, Afrique du Sud),
parviennent à assurer l’alimentation de leurs populations ; tandis que d’autres sont
des pays pauvres en eau malgré des ressources importantes, à l’image de la
République Démocratique du Congo. La Figure 6, réalisée dans le cadre d’un
chapitre d’ouvrage commun (Lavie et al., 2015b) illustre bien cette distinction et donc
la complémentarité des deux indices.

36
Partie 1 : Positionnements et approches

Figure 6 : Comparaison des indices de Falkenmark et de pauvreté en eau en 2007


dans certains bassins versants de l’est et du sud de l’Afrique
Source : Lavie et al., 2015b

Pourtant, même si ces indices relativisent la gestion des eaux en mettant en avant les
ressources et la population, ils sont discutables (Lavie et al., 2015b) : manque de
données, unité spatiale du pays inadéquate pour certaines grandes nations (même si
l’IPE se calcule plus souvent à l’échelle de la région), aucune prise en compte des
variabilités saisonnière et interannuelle, parfois le double-compte entre eaux de
surface et eaux souterraines lorsque l’interdépendance est grande (Margat, 1998).
Dans le même ordre d’idée, Huub Savenije (2000) écrit : « The water scarcity indicators
that are presently used to indicate the level of water shortage in the different parts of the
world suffer from serious flaws. First of all, they are limited to “blue” water only, neglecting
the important contribution that “green” water makes to global food production »6.

6 L’eau verte est l’eau du ciel, utilisée principalement en agriculture pluviale. L’eau bleue correspond à
l’eau qui entre dans le cycle hydrosocial : détournée, transformée, utilisée, réintégrée dans le milieu.

37
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Dès lors, ces indices sont difficiles à utiliser à l’échelle régionale, et surtout ils ne
permettent pas de travailler en diachronie : ils ne sont valables que pour une année
donnée avec un calcul fait a posteriori.

2.1.2. La pénurie en eau : de sa construction à son utilisation

Depuis environs deux décennies, la bibliographie s’est intéressée à la compréhension


des causes et des manifestations de la pénurie en eau, qui peut toucher des catégories
sociales diverses (Lavie et al., 2015b). Ainsi, de la lecture de travaux récents, il ressort
que la pénurie a été construite, en particulier par des politiques de privatisation ou
d’innovations techniques centrées sur l’offre, pas toujours de manière consciente
d’ailleurs, mais que cela conduit mécaniquement à proposer de nouvelles politiques
publiques visant à lutter contre les crises de l’eau, vues comme inéluctablement
croissantes (Blanchon, 2011).

 La pénurie comme construction sociale


Les travaux menés par Federico Aguilera-Klink, Eduardo Pérez-Moriana et Juan
Sánchez-García sur l’île canarienne de Tenerife insistent sur le fait que les
scientifiques s’accordent pour considérer la planète Terre comme un « finite world ».
Mais pour ces auteurs, il faut dépasser cette vision. En effet, « shortage [is] not […] a
physical statistic or […] a point of departure, but rather [….] the articulation between the
physical and social systems » dans la création d’une crise de l’eau sur cet espace
insulaire (Aguilera-Klink et al., 2000). S’appuyant sur un historique de
l’appropriation de l’eau par certain.e.s – que les auteurs considèrent comme une
« usurpation » – au détriment de la majorité, ils décrivent et analysent dans cet article
« the social processes that have led to the creation of this type of scarcity ». L’une des
principales conclusions s’attache à analyser les jeux de pouvoir : la politique
publique de l’eau à Tenerife a consisté, d’une part, dans « a reinforcement of water
owners’ power (‘water is ours’) » et d’autre part, dans le recours assez systématique aux
innovations techniques afin de répondre aux mécontentements des sociétés face au
manque d’eau « in order to avoid having to challenge water owners’ vested interests »
(Ibid.). Dans le même esprit, Karen Bakker a travaillé sur la sécheresse qui a touché le
Yorkshire en 1995. Cet événement climatique majeur pour l’Angleterre a surtout été
problématique pour l’industrie, dont l’alimentation en eau avait été privatisée depuis
six ans (Bakker, 2000). Elle discute ici des processus de régulation de l’eau
industrielle suite à cette crise qu’elle considère, visiblement ironiquement, comme
une réponse à la fois à la privatisation et à la non-prise en compte des dérèglements
climatiques. Un des principaux apports de ce travail est que si la sécheresse a été
présentée comme naturelle (climatique), la pénurie est dans les faits largement
corrélée à la privatisation de l’eau pour l’industrie, et au rôle de l’État dans ce
processus : « From this perspective, the Yorkshire drought was neither simply a freak of
nature, nor an isolated case of spectacular mismanagement of a water supply system, but

38
Partie 1 : Positionnements et approches

rather what Neil Smith terms “produced scarcity in nature” » (Ibid.). D’autres auteur.e.s se
sont saisi.e.s du rôle de la privatisation de l’eau dans la production de faits naturels,
comme Maria Kaika Giorgos Kallis à propos des sécheresses à Athènes entre 1989 et
1991, pendant lesquelles l’État a montré du doigt la « nature » dans la production de
la crise de l’eau alors que les politiques de marché et la privatisation des ressources
ont aussi joué dans la production de leur pénurie (Kaika 2003). Á Athènes, la
demande en eau a augmenté avec les progrès techniques : « waterworks are built to
create demand and growth, not to satisfy it » (Kallis, 2010).
Les manœuvres politiques autour de la sécheresse, donc de la construction d’une
pénurie, ne manquent pas dans la littérature. C’est aussi l’objet des recherches de
Jessica Barnes en Syrie il y a une dizaine d’années, soit avant le début de la guerre
civile commencée en 2011. L’État syrien ne semblait pas expliquer la pénurie par une
baisse de l’offre mais plutôt par une augmentation de la demande par pression
démographique. Mais pour l’auteure, « Syria's water scarcity is a consequence of the
ruling Baՙth party's continuous promotion of water-intensive agriculture. This support for the
agricultural sector, motivated in part by a desire for food self-sufficiency and growth through
an expansion in irrigated agriculture, is linked to the rural roots of the Ba ՙth party and the
influential Peasants Union » (Barnes, 2009).
Pour Julie Trottier, qui a travaillé sur la question du partage des eaux entre Israël et
la Palestine, les discours sur l’eau se sont majoritairement focalisés sur la crise de
l’eau depuis les années 1990. Après une synthèse bibliographique assez fournie, elle
conclut que « many international conferences have addressed the issue, and many
governments and organizations have adopted policies as a reaction to the “water crisis” »
(Trottier, 2008). Une des conséquences est que cette construction par le discours des
perceptions environnementales a donné à la crise de l’eau une position
hégémonique. Les organisations internationales ont alors tenté d’atténuer la peur de
la rareté par deux réponses : Integrated Water Ressources Management (IWRM7) et
Millennium Development Goals (MDG8). Le premier paradigme est né à la suite du
Sommet de la terre de Rio en 1992 et s’adresse à l’échelle des grands bassins, même si
on peut en observer l’application à toutes les échelles. Le second a été développé par
le Programme des Nations Unies pour le Développement et a une portée plus locale,
souvent à l’échelle de l’adduction en eau potable des villes notamment.
La pénurie en eau est donc une construction sociale issue d’une rareté naturelle, un
élément hybride qui, par le risque de manque qu’il implique, a été utilisé pour
justifier certaines politiques publiques de l’eau.

7Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE), voir Chapitre 1.


8 Objectifs de développement pour le Millénaire (OMD), devenus en 2015 les Objectifs de
Développement durable (MDD).

39
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

 L’utilisation de la pénurie à des fins politiques et économiques


« Difficile à évaluer en raison des biais méthodologiques liés à sa quantification, dotée d’une
définition mouvante selon les objectifs qu’on lui donne, la pénurie est donc facilement
manipulable » (Lavie et al., 2015b). Par exemple, en France, de nombreux éléments
intégrant l’évaluation de la pénurie sont en réalité discutés avec les usager/ère.s de la
ressource (Barbier et al., 2010 ; Gaudin & Fernandez, 2018).
Même si les travaux sur les pénuries démontrent une hétérogénéité des pratiques de
gestion (François, 2006 ; Blanchon, 2009 ; Maupin, 2010 ; Lavie & Crombé, 2011 ;
Maupin & Lavie, 2011), il semble que « les discours sur la pénurie suivent des tendances
générales telles que la marchandisation et la déterritorialisation de cette ressource » (Lavie et
al., 2015b).

Le thème d’une pénurie croissante est d’abord au cœur de nombreux discours, de la


sphère technicienne internationale à la sphère médiatique (Linton, 2010 ; Blanchon,
2011 ; Magrin, 2015). À titre d’exemple, le rapport Coping with scarcity (Pereira et al.,
2002) « permet de décrire précisément le passage de la naturalisation de la pénurie aux
préconisations politiques, par un savant mélange d'arguments scientifiques et de
rhétorique (…) Toutes les figures obligées du thème de la crise et de la pénurie s’y trouvent.
La pénurie y est d’emblée présentée comme une donnée scientifique mesurable 9, sans remettre
en cause sa construction ; c’est un « fait » qui pose des problèmes, provoque des conflits,
aggrave la pauvreté » (Blanchon, 2011). Les auteurs peuvent alors proposer des
solutions clé-en-main pour lutter contre le risque de pénurie, ce qui accentue le lien
entre ce risque et une vision économique majeure dans les politiques de l’eau mises
en place depuis la Conférence de Mar del Plata (1977) et « sanctuarisées » dans les
Principes de Dublin (1992 ; Ibid.). Se manifeste alors une multiplication d’exemples
de conséquences territoriales de cette vision de l’eau comme une marchandise.

En voulant « remettre en question le bien-fondé des politiques d’autosuffisance alimentaire


affichées par les gouvernements » (Fernandez, 2017) de pays qui utilisent le risque de
pénurie pour justifier des ouvrages hydroagricoles (Treyer, 2006), Anthony J. Allan
développe la notion d’eau virtuelle ou embedded water. En effet, la mondialisation des
années 1990 a conduit à une augmentation des échanges de produits agricoles
hautement consommateurs en eau comme les céréales, particulièrement au Moyen-
Orient et au Maghreb, entraînant de nouvelles modalités d’irrigation et donc de
gestion de la ressource. Pour lui, la grande majorité de l’eau consommée à l’échelle
mondiale l’est à travers la production et la consommation de produits agricoles, mais
aussi de biens et de services (Allan, 1992). Finalement, à l’échelle d’un État, le
stockage et le transport des céréales se substituent aux stockages et transfert d’eau.

9
« Water scarcity is among the main problems to be faced by many societies and the World in the XXI century.
Water scarcity is commonly defined as a situation where water availability in a country or in a region is below
1000 m3 per person per year » (Peirera et al., 2002 : 1).

40
Partie 1 : Positionnements et approches

La pénurie en eau n’est donc plus utilisée seulement à l’échelle locale ou nationale
mais intervient à l’échelle globale par l’intervention de la gouvernance de l’eau dans
le contrôle des prix des marchés mondiaux de céréales (Fernandez, 2017). Mostafa
Dolatyar et Tim S. Gray ont analysé 40 ans de discours sur la sécurité liés à la pénurie
en eau, à propos du bassin du Jourdain, du bassin Tigre-Euphrate et de la Péninsule
arabique (Dolatyar & Gray, 2000). Les auteurs remettent en cause bon nombre de
théories politiques sur la guerre de l’eau dans la région, argumentant sur le fait que
l’eau est une ressource trop précieuse pour que les États puissent prendre le risque
d’une guerre. Si la rareté de l’eau a été utilisée comme prétexte dans les discours des
opposants, elle n’est en réalité qu’un des facteurs des crises politiques et militaires.
Surtout, les auteurs sont en désaccord avec Anthony J. Allan : pour eux, le marché
international lié à l’eau virtuelle et la désalinisation ne sont pas suffisants pour
expliquer que les guerres de l’eau n’auront pas lieu : « a definitive reason for optimism
about permanent water peace requires a deeper foundation than the technological solution
offered by desalination » (Dolatyar & Gray, 2000).

La gouvernance de l’eau passe donc par la gouvernance des prix des marchés de
denrées agricoles et se manifeste à l’échelle des États par un recours massif à
l’irrigation. C’est particulièrement le cas dans les oasis où l’eau, certes peu
abondante naturellement, peut rapidement se transformer en argument automatique
pour justifier des aménagements, des politiques de priorisation de la distribution
(souvent à destination des villes aux dépends des agriculteurs), des délégations de
service public d’adduction en eau potable etc. alors même que le risque de pénurie
n’est relativement pas très élevé (Lavie et al., 2015b).

Travailler sur la rareté m’est venu comme une évidence à partir de mes travaux de
thèse et de post-doctorat sur des oasis. La rareté physique, hydrologique, y est
omniprésente dans les discours de tou.te.s les usager/ère.s et gestionnaires. Pour
autant, la rareté n’implique pas une pénurie, que je considère plutôt comme
construite par les acteurs.

2.2. Des terrains privilégiés : les oasis mondialisées

L’objet géographique ‘oasis’ est bien défini en soi : il s’agit d’un espace d’agriculture
irriguée dans un milieu aride. Mais que sont les oasis ? Un paysage qui rompt avec le
milieu environnant, un micro-climat, un concept, un agrosystème, un modèle de
développement, etc.
L’oasis est née de la présence d’une source d’eau et reste cet agrosystème unique, qui
parfois s’est développé et a grandi jusqu’à accueillir un véritable noyau urbain. Mais
à la lecture de la bibliographie, reste l’impression que ce milieu artificiel/ultra-

41
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

antropisé créé ex nihilo semble figé, à la fois dans le temps et dans l’espace. Les oasis
seraient des espaces immobiles ou évoluant lentement.
Mais comment alors, à l’heure où les espaces agricoles connaissent des mutations
liées aux évolutions des systèmes de productions, de financement et de
consommation, à l’heure où un Terrien sur deux est un urbain, les oasis resteraient
des espaces intouchés ? Il est difficile d’imaginer qu’elles soient restées en marge des
dynamiques de la mondialisation.
Plus récemment, des chercheur/se.s ont redéfini les oasis, en rediscutant cette version
figée. C’est sur cet état de l’art renouvelé de l’oasis, « autant qu’un lieu, un ensemble de
pratiques » (Garcier & Bravard, 2014) que je me suis appuyée pour discuter de la
géographie de trois oasis mondialisées : Mendoza en Argentine, Gabès en Tunisie et
Khartoum au Soudan ; et une en cours de mondialisation : Ouaouizerth au Maroc.
Ayant moi-même effectué une thèse et des projets de recherches à Mendoza, un post-
doctorat à Khartoum, ces villes-oasis seront plus longuement développées que les
terrains maghrébins. En effet, je n’ai effectué qu’une semaine de mission sur chacune
de ces oasis de Gabès et Ouaouizerth, dans le cadre d’accompagnement
d’étudiant.e.s, et non de projet de recherches.

2.2.1. Les oasis, paysages ou concept ?

 Un cadre théorique déterministe « le modèle oasis »


L’image de l’oasis – avec son paysage spécifique principalement composé de
palmiers irrigués dans un désert de sable – a été vulgarisée par de nombreux récits
de voyageurs ou d’explorateurs, comme nous l’écrivions dans l’introduction à
l’ouvrage Oases and globalisation, ruptures and continuities (Lavie & Marshall (dir.),
2017). « This fixed image of the oasis in opposition to the hostility of the surrounding area »
(Marshall & Lavie, 2017) a aussi été favorisée par les textes scientifiques jusqu’au
début du XXème siècle. Les géographes français, entre autre, ont en effet longtemps
gardé dans leurs écrits cette description d’une opposition entre espace cultivé fragile
et désert hostile (Ibid.) :
- « L’oasis pourrait se définir par l’effet de contraste entre l’îlot de verdure dense qu’elle
constitue et les étendues arides ou semi-arides dans lesquelles elle se localise »
(Mainguet, 2003 : 240) ;
- « une antithèse de désert » (George, cité par (Mainguet, 2003) ;
- « un lieu habité, isolé dans un environnement naturel aride, dont la localisation est
liée à la possibilité l’eau pour la pratique de l’agriculture » (Levy & Lussault, 2006 :
671).

La présence d’eau semblait donc le seul critère qui ferait passer un secteur de désert à
oasis :

42
Partie 1 : Positionnements et approches

- « Dans les régions arides ou désertiques, la nature restreint l’habitat à une zone étroite
dont il ne peut s’écarter. La proximité de l’eau est la règle inflexible ; pas
d’établissement qui s’en écarte, qui ne tienne de l’oasis. » (Vidal de la Blache, 1921 :
175) ;
- « L’oasis de Techkent est née de l’utilisation des eaux du Tchirtchik et de l’Angren »
(George, 1956 : 85).
Le terme grec oasis, dérivé de l’égyptien, a beaucoup été donné en géographie à des
espaces situés sur la rive sud de la Méditerranée. On attribue d’ailleurs à Hérodote la
première description d’une oasis, en Égypte (Lacoste, 1990). À l’image des travaux de
Pierre George (George, 1956) ou plus récemment d’Alain Cariou (2004, 2007, 2013,
2017) ou de Julien Thorez (Thorez, 2013), le terme a aussi été accolé aux espaces
irrigués de l’Asie centrale. En Amérique latine, le terme est clairement utilisé pour les
oasis Argentines du Cuyo en espagnol, anglais ou français (Deffontaines, 1952 ;
Denis, 1968 ; Hansis, 1977 ; Zamorano, 1985 ; Poblete et al., 1989), mais visiblement
moins au Pérou par exemple (Battesti, 2005 ; Mesclier et al., 2017). En revanche, si le
terme est souvent associé à la vallée du Nil, la vallée du fleuve Orange qui s’y
apparente pourtant, n’est pas qualifiée d’oasis mais de « Nil » (Blanchon, 2017).

Encadré 1 : Qui travaille sur les oasis ?


J’ai réalisé un travail de recherche bibliographique à partir des bases ©Scopus, ©Google
scholar et ©Hal sur le terme oasis (ayant l’avantage de s’écrire au singulier de la même
manière en anglais et dans toutes les langues latines). Il a révélé que les travaux sur les oasis
en sciences humaines sont très majoritairement écrits par des chercheur/se.s européen.ne.s en
français (sur le Maghreb, le Machrek et l’Asie centrale) et en anglais (sur l’Amérique latine)
jusque dans les années 2000. Depuis, les travaux rédigés par les chercheur/se.s chinois.es (en
chinois mais aussi un peu en anglais) dominent la production. Viennent ensuite des études
écrites par des Étatsunien.ne.s et des Égyptien.ne.s.

L’Encadré 1 montre que les oasis intéressent les chercheur/se.s à travers le Monde en
ce début de XXIème siècle. Reste qu’au XXème siècle, les écrits français étaient
majoritaires et ont contribué à façonner le « modèle oasis » comme milieu
immobile, immuable comme le désert qui l’entoure (Battesti, 2005).

 La déconstruction du « modèle oasis »


La définition des oasis comme un espace d’agriculture rendue possible par la
présence d’eau dans un environnement aride, a donc donné un cadre géographique
aux recherches : l’oasis est un paysage assez figé, un peu comme des îles dans le
désert. Romain Garcier et Jean-Paul Bravard (2013) expliquent par exemple que
l’oasis de Kharga en Égypte est un produit du développement colonial, un « ‘modèle
oasien’ [qui] postule donc une stabilité essentielle de l’environnement oasien au cours de la
période historique, les variations observables de l’environnement étant rapportées à une

43
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

inégale compétence des civilisations et de l’agir humain face aux forces de la Nature ». Le
cadre naturel [présence d’eau dans le désert] serait donc le déterminant de la
présence des oasis. Or « l’eau est une condition nécessaire mais non suffisante pour
expliquer la création d’une oasis » (Battesti, 2005 : 12). Yves Lacoste (1990) insiste sur le
fait que seule une partie « des cours d'eau allogènes a fixé des oasis ». Toutes les
recherches récentes sur l’objet oasis s’accordent sur un fait : « en naturalisant l’objet »,
les approches déterministes « ont fait de l’oasis le ‘cadre naturel’ de l’histoire politique
plutôt qu’un objet d’histoire à part entière » (Garcier & Bravard, 2014). Le modèle
colonial de l’oasis figée est donc un cadre théorique qui ne tient plus : « après la fin des
temps coloniaux, et celui plus récent encore de l’ouverture économique générale, l’oasis se
transforme rapidement » (Chaléard et al., 2013).
Les oasis connaissent en effet des dynamiques internes et dans le cadre de réseaux
d’échanges. Elles se rétractent dans l’espace parce que la ville les grignote comme à
Mendoza (Lavie et al., 2017 ; Lavie & Marshall, 2019) ou à Gabès (Abdedayem 2009;
Ayeb 2012). Elles s’étendent avec des périmètres irrigués modernes plus ou moins
pérennes. Parmi les exemples : la pampa de Villacuri d’Ica et à Virú au Pérou
(Marshall, 2009, 2014), à Gabès et à Tozeur en Tunisie (Abdedayem & Veyrac-Ben
Ahmed, 2013 ; Veyrac-Ben Ahmed & Abdedayem, 2017), en Valle de Uco et dans
l’oasis de Mendoza en Argentine (Montaña, 2007 ; Robillard, 2009, 2010 ; Lavie et al.,
2017 ; Larsimont et al., 2018), au Maroc dans la plaine du Saïss (Fofack et al., 2018) ou
à Ouaouizerth (M2 Espaces et Milieux, 2018).
Les oasis ne sont donc plus figées, ni temporellement, ni spatialement. Elles
connaissent des échanges depuis longtemps, certaines étant situées sur des routes
millénaires comme la Transsaharienne ou la Route de la soie, jouant le rôle de
caravansérails (Lacoste, 1990 ; Battesti, 2005). On parle alors d’archipels d’oasis
(Chaléard et al., 2013) comme à Abu Dhabi (Cariou, 2013, 2017) ou dans les Andes et
l’Himalaya (Lavie & Fort, 2017).
Tou.te.s les auteur.e.s s’accordent aussi sur les causes multiples qui conditionnent la
naissance, le développement ou le déclin des oasis : historiques, politiques et sociales,
sans toutefois nier l’influence des variations climatiques de disponibilité de la
ressource. Histoire, politique et relations sociales sont donc intimement liées. Il faut
comprendre l’histoire des lieux pour mieux analyser leur présent (Battesti, 2005 ;
Marshall & Lavie, 2017). Une oasis est née de l’intention, du travail, voire de projets
politiques organisés (Garcier & Bravard, 2014). Les sociétés de l’hydraulique sont
d’ailleurs des sociétés au pouvoir fort (Linton & Budds, 2014). Comme me le disait en
2006 Santa E. Salatino, ingénieure agronome à l’INA de Mendoza, alors que je lui
demandais pourquoi le Super-Intendant du Département Général d’Irrigation de
Mendoza était considéré par la plupart des chercheur/se.s comme le vrai Gouverneur
de la province alors qu’il était nommé par les élus et non au suffrage universel :
« c’est le chef de l’eau, quand tu es le chef de l’eau dans un désert, tu es le Roi ! ».

44
Partie 1 : Positionnements et approches

« Lastly, socially, the oasis is a territory in which the actors adapt to a constantly changing
environment by shaping and creating a particular oasian landscape » (Marshall & Lavie,
2017). Malgré la spécificité de chaque oasis, elles présentent donc par leurs histoires
et leurs relations politiques et sociales, des similitudes qui permettent de les regarder
comme un objet à part, donc de proposer une typologie.

 Les types d’oasis


L’analyse de la bibliographie sur les oasis (Figure 7) s’est révélée relativement
francophone (Encadré 1). Il faut dire que comme le terme est majoritairement utilisé
au Maghreb, les scientifiques pouvaient s’exprimer en français.
La première typologie des oasis est attribuée à Yves Lacoste (1990) dans la Géographie
Universelle dirigée par Roger Brunet. Il présente quatre types : 1) les oasis de fleuve
allogène comme la vallée du Nil, du Tigre ou de l’Euphrate ; elles sont vouées à
l’agriculture de subsistance et aux cultures céréalières (blé et riz) ; 2) Les oasis
caravanières, plus petites, dont la finalité est commerciale ou militaire ; 3) Les oasis
de plantation, plus ou moins anciennes comme la plaine du Souss au Maroc, le bas-
Iraq et l’oasis de Mendoza10 ; 4) Les oasis modernes plantées de produits à haute
valeur ajoutée, comme aux USA ou dans les plaines cotonnières des anciens États
socialistes comme l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan.
Une autre typologie a été proposée par Yves Clouet (Clouet, 1995) puis retravaillée
avec Vincent Dollé (Clouet & Dollé, 1998) : 1) Les oasis intra-désertiques du Sahara.
Comme Yves Lacoste, ils insistent sur la nécessité de trouver un point d’eau dans le
désert et de structurer l’oasis autour du forage, la vocation étant commerciale ou
militaire ; 2) Les oasis de piémont, que l’on retrouve sur le pourtour méditerranéen,
sur la Route de la soie ou au Yémen. Elles dérivent les eaux de montagne grâce à des
barrages ; 3) Les oasis de plaine irriguée (Pendjab, Sind, Irak, Égypte). Les cours
d’eau allogènes voient leurs eaux dérivées via de très grands barrages.
Principalement tournées vers des cultures vivrières, elles commencent à s’orienter
vers des cultures d’exportation ; 4) Sans les décrire, ils présentent aussi les oasis
spéculatives, dans les pays du Nouveau Monde (Australie, Brésil, Argentine, USA),
récentes et très intégrées aux économies de marché.
Vincent Battesti (2005) propose une typologie un peu plus complexe, basée sur le
type d’économie plus que sur les paysages. D’autres auteurs s’intéressent à des oasis
particulières, sans forcément dresser une typologie : ainsi Abderrazak Romdhane
(1989) à propos de Gabès et Jean-Paul Deler (1991, cité par Marshall, 2009) à propos
des oasis péruviennes, parlent d’oasis littorales. Contrairement aux domaines
continentaux où les vents asséchants accentuent la transpiration de la végétation,
elles ont la particularité de disposer des masses d’air humide du littoral.
Dans la conclusion du colloque Oasis dans la mondialisation, ruptures et continuités,

10 L’exemple de Mendoza est d’Yves Lacoste.

45
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Jean-Louis Chaléard, Sabine Planel et Thierry Ruf reprennent les types déjà présentés
et ajoutent que certaines oasis sont installées sur des cours d’eau permanents,
d’autres sur des ressources intermittentes (Chaléard et al., 2013). Ils/elles ajoutent
aussi les oasis endoréiques et les oasis de montagne. Nous avons nous-même défini
les oasis de montagne comme de mini-oasis de piémont, puisque les systèmes
d’irrigation par dérivation des eaux de montagne et de réseau gravitaire sont assez
similaires (Lavie & Fort, 2017).

Figure 7 : Les types d’oasis selon la bibliographie

Si on change d’échelle, on peut retrouver à l’intérieur d’un ensemble oasien plusieurs


types d’oasis. Slaheddine Abdedayem (2009) par exemple, dresse une typologie des
oasis tunisiennes de Gabès, qui s’appuie à la fois sur l’ancienneté des systèmes et sur
la dualité public-privé : 1) Il y a les périmètres irrigués publics, une « œuvre des
autorités étatiques » où les points d’eau et le réseau ont été créés/édifiés par l’État, mais
dont les parcelles sont privées. Parmi eux, les « oasis traditionnelles » ou « oasis-
mère » créées de longue date, avec un riche héritage basé sur une société de
l’hydraulique (Ibid. : 64-69). La complémentarité entre l’oasis et la steppe où se trouve
le bétail est aussi primordiale (Abdedayem 2009 ; Ayeb 2012 ; Abdedayem & Veyrac-

46
Partie 1 : Positionnements et approches

Ben Ahmed 2013) ; 2) Entre la fin du XIXème siècle et 1970 avec la sédentarisation
volontaire des nomades, le modèle colonial des oasis a été adossé aux oasis
anciennes. Ce sont les « oasis modernes » ou « oasis-fille », en périphérie des « oasis-
mère » ; Ghannouch est un exemple type. Il parle aussi d’oasis périurbaines puisque
les villes ont grandi sur les parcelles irriguées, entraînant une mutation dans les
types de cultures ; 3) À partir des années 1970, la conquête de la steppe a été décidée,
entraînant une croissance de 10 % par an11. Des forages en aquifère profond et la
réutilisation des eaux usées domestiques font l’assise de l’irrigation. On parlera ici de
Nouveaux Périmètres Irrigués (NPI) (Abdedayem & Veyrac-Ben Ahmed, 2013 ;
Veyrac-Ben Ahmed & Abdedayem, 2017).
Les périmètres irrigués privés se sont développés en parallèle de l’échec du
collectivisme des années 1970 et des facilités d’échanges commerciaux. De même
faciès que les NPI publics, dans ces NPI privés, non seulement la terre mais aussi le
réseau d’irrigation appartiennent aux agriculteurs. Slaheddine Abdedayem (2009)
estimait qu’ils constituaient près du tiers des périmètres oasiens du Gouvernorat de
Gabès. Il distingue plusieurs sous-types : à puits de surface, à forage profond,
illicites.

Outre cette classification, il décrit trois types de paysages (Figure 8) : 1) Les oasis à
trois étages : palmier-dattier + arboriculture + strate herbacée ; « c’est le paysage typique
des oasis » (Abdedayem, 2009 : 83). On reconnaît l’ancienneté des périmètres à la
densité et la disposition des palmiers. Les deux autres strates varient d’une oasis à
l’autre ; 2) Les oasis à deux étages : soit par dégradation de la santé des palmiers-
dattier, soit elles ont directement été créées comme ça. Elles se déclinent en : palmiers
+ vergers ; palmiers + strate herbacée et pour les oasis périurbaines en vergers + strate
herbacée ; 3) Les oasis de type NPI. Ici, que l’eau soit distribuée collectivement ou
gérée privativement, une seule strate est visible : du maraîchage, du fourrage associé
au petit élevage caprin/ovin ou de l’arboriculture.

Ces typologies d’oasis à différentes échelles et selon différents critères en font un


objet plus complexe qu’il n’y paraît, les oasis ne sont donc pas des paysages
uniques et figés. L’oasis est à la fois un paysage issu du développement agricole
et/ou urbain dans un milieu peu arrosé grâce à une source d’eau. Mais c’est aussi,
plus qu’un concept, un objet géographique qui se matérialise par des jeux de
pouvoir pour la gestion de l’eau, des conflits d’usage entre les types d’acteurs et
depuis la mondialisation des échanges à la fin du XX ème siècle, des trajectoires de
politiques de développement particulièrement variées.

11 Je n’ai pas saisi clairement de quoi il s’agissait, je pense que c’est en termes de surfaces irriguées.

47
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 8 : Les types d’oasis littorales à Gabès


Sources : d’après Abdedayem, 2009 et observations personnelles de terrain

2.2.2. La mondialisation des espaces oasiens

Dans notre introduction à l’ouvrage Oases and Globalisation, ruptures and continuities
(Marshall & Lavie, 2017), nous écrivions que depuis les années 1990, la
mondialisation est considérée comme une nouvelle phase dans l’intégration de
phénomènes économiques, financiers, écologiques et culturels à l’échelle globale.
Au-delà des classiques objets de recherche sur les aspects économiques et financiers
ou de recompositions géopolitiques, la multiplication des types d’échanges
impliquait de regarder ce phénomène sous d’autres angles : ouverture des marchés,
dynamiques territoriales, sociales, environnementales (Lombard et al., 2006b ;
Dollfus, 2007). J’ajouterais que les géographes ont su dépasser les approches globales
des études sur la mondialisation pour s’intéresser aux impacts locaux, aux acteurs
qui font la mondialisation et aux marges (Portes, 1997 ; Choplin & Pliez, 2015 ;
Racaud, 2015 ; Choplin & Pliez, 2018).

48
Partie 1 : Positionnements et approches

 La mondialisation dans la recherche en géographie française


La « mondialisation » des espaces oasiens telle que je l’entends dans cette HDR
s’appuie beaucoup sur les travaux de géographes français des années 2000 sur
l’entrée brutale de pays du Sud dans ce phénomène mondial. La reconfiguration
géopolitique mondiale qui a suivi l’effondrement du bloc de l’Est à la fin du XXème
siècle a facilité la diffusion de marchandises et de capitaux à l’échelle planétaire.
Alors que jusque-là certains pays étaient imperméables à l’établissement de firmes
multinationales, l’économie de marché qui semblait aller de pair avec la démocratie
formelle, devient un modèle dominant (Lombard, Mesclier & Velut, 2006a). C’est ce
que Saskia Sassen appelle la « deuxième mondialisation », la « première » étant celle
décrite, notamment par Fernand Braudel, sur les nouveaux échanges de la fin du
XIXème siècle (Ghorra-Gobin, 2009). Cette « deuxième mondialisation » s’appuie donc
sur le concept de globalisation12 de Saskia Sassen qui s’applique avant tout à une
extension des échanges via des firmes internationales. Vient ensuite une
mondialisation des cultures, via la diffusion de modèles sociaux par exemple
(Lombard et al., 2006a). Ces auteur.e.s tiennent à l’usage du terme mondialisation
plutôt qu’à globalisation puisqu’il n’a pas en français l’acception mondiale que
globalisation a en anglais.
Plusieurs éléments issus de la bibliographie sur la mondialisation me semblent
intéressants à relever ici pour présenter les oasis mondialisées ou en cours de
mondialisation sur lesquelles j’ai travaillé :
- D’abord, « la mondialisation n’est pas un fait qui s’impose de lui-même (…) : il s’agit
bien d’un processus social, construit, porté, approprié et transformé par des acteurs
sociaux » (Lombard et al., 2006a). Cela n’invalide pas l’idée d’une diffusion de
modèle depuis les pays développés à économie de marché vers d’autres
espaces, mais cela met en avant le rôle des acteurs de l’échelle planétaire à
celle des territoires dans la diffusion des flux de marchandises, de capitaux ou
de mouvements culturels et sociaux ;
- Ensuite, les nouveaux territoires s’organisent (Ibid.). On observe alors des
inversions de structure, ou à moindre mesure des changements dans les
centralités et les polarisations (Reynaud, 1981 ; Cattan, 2006 ; Chaléard 2014 ;
Chaléard et al., 2016 ; Lavie et al., 2017) ;
- La mondialisation a donc été étudiée par les géographes sous l’angle des
acteurs et des territoires, faisant ressortir une certaine uniformité dans les
processus de diffusion de ce mouvement. Or, dans les Suds, les spécificités
régionales et locales révèlent plutôt des originalités, en particulier une
accentuation des disparités plus brutale que dans les Nords (Lombard et al.,
2006a ; Gervais-Lambony & Landy, 2007). Cette entrée rapide dans la
mondialisation a d’ailleurs parfois été considérée comme une nouvelle

12J’ai décidé d’utiliser l’anglais britannique dans tout ce manuscrit. Je privilégie ici globalisation qui
sera en italiques en anglais, plutôt que globalization, d’orthographe étatsunienne.

49
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

forme d’impérialisme, puisque vécue comme l’application de modèles


occidentaux portés par des acteurs, généralement des firmes internationales,
déjà bien insérés dans la mondialisation.

 Que sont alors des oasis mondialisées ?


D’abord, je ne suis pas du tout convaincue que les oasis aient vécu (ou vivent) la
mondialisation différemment des autres espaces de production. Leur insertion dans
les échanges, au moins régionaux, ne date pas de la fin du XXème siècle. Les oasis de la
Route de la soie, les échanges de part et d’autres des cordillères himalayenne et
andine (Lavie & Fort, 2017), transsahariens (Lacoste, 1990) ou transméditerranéens,
sont des exemples. Reste que la lecture de la bibliographie sur les oasis et la co-
direction de la publication de l’ouvrage Oases and globalisation, ruptures and
continuities (Lavie et al., 2017) me laissent à penser que les oasis mondialisées du Sud
ont connu les mêmes formes de mondialisation que l’ensemble des territoires du
Sud décrits par les collègues précité.e.s (Lombard et al., 2006a ; Gervais-Lambony &
Landy, 2007).
Pour définir une oasis mondialisée, je vais m’appuyer sur celle d’une ville
mondiale. Cynthia Ghorra-Gobin, dans un article visant à mieux définir « ville
mondiale » et « ville globale », fait une synthèse de l’usage de ces deux termes en
anglais, s’appuyant notamment sur les travaux de John Friedman, Goetz Wolf ou
Saskia Sassen (Ghorra-Gobin, 2009). Son hypothèse principale est que si les
chercheur.e.s anglo-américain.e.s utilisent indifféremment les deux, leur distinction
est nécessaire « si l’on veut éviter d’associer le processus de la mondialisation à sa seule
dimension économique. Ainsi « ville globale » paraît approprié quand il s’agit de mettre en
évidence l’articulation entre une ville et l’économie globale alors que l’idée de « ville
mondiale » s’avère plus pertinent pour signifier le degré d’attraction qu’exerce une ville à
l’échelle mondiale en raison de son passé historique, de son patrimoine, de la spécificité de sa
production à une époque donnée ou encore de sa capacité à attirer des flux de touristes »
(Ibid.). Elle y ajoute que la « ville globale » qualifie mieux les espaces bien insérés
dans la deuxième mondialisation ou globalisation, tandis que la « ville mondiale » fait
aussi appel à d’autres facteurs de la mondialisation comme les champs culturels,
historiques et/ou patrimoniaux.
En m’appuyant sur les travaux de Cynthia Ghorra-Gobin sur la distinction entre ville
mondiale et ville globale, tout comme sur la définition de « ville-monde »
généralement associée aux travaux de Fernand Braudel, il m’est possible de définir
une oasis mondiale ou mondialisée. En effet, l’oasis est un territoire construit ex
nihilo, porté par des acteurs et inséré dans un tissu d’autres territoires, au même titre
qu’une ville.
Une oasis mondialisée est donc globale, puisqu’elle s’insère dans des réseaux
d’échanges de produits et de capitaux d’échelle planétaire, mais surtout parce
qu’elle peut organiser ces flux, à savoir qu’elle a un rôle de commandement. Mais

50
Partie 1 : Positionnements et approches

elle est aussi mondiale puisque son patrimoine culturel et cultural lui donne une
certaine attractivité, pouvant être valorisée sur le plan touristique. L’oasis
mondialisée peut donc être un ancien territoire colonial mais ce n’est pas un critère
déterminant.

2.2.3. Le choix des villes-oasis mondialisées

Le titre est un peu exagéré : je n’ai pas fait le choix de travailler sur des oasis
mondialisées. J’ai découvert Mendoza en thèse en 2006 grâce à Jean-Noël Salomon, et
Khartoum en post-doctorat en 2010 grâce à David Blanchon. Mon intérêt pour les
dynamiques de mondialisation des oasis est issu de ma collaboration avec Anaïs
Marshall dès 2013. Mes recherches sur Gabès sont venues de ma participation à
l’encadrement de thèse de Jouda Ben Arfa suite au décès de Gérard Beltrando, mais
dans ce cas le terrain (2016) a été postérieur à mes travaux sur la mondialisation.
Enfin, j’ai accompagné des étudiant.e.s de M2 à Ouaouizerth (2018) et ai pu observer
des dynamiques de tentatives d’insertion dans la mondialisation des échanges.
De fait on ne peut pas parler d’un échantillonnage a priori puisque les terrains sont
plus liés à des réseaux de recherches, mais d’un constat a posteriori de similitudes
entre ces terrains. En effet, ces villes-oasis ont pour point commun de constituer un
ensemble hétérogène d’espace urbain et d’espace cultivé irrigué dans un milieu
aride. L’interaction entre l’espace de production (zones cultivées) et l’espace de
consommation et de services (villes) est quotidienne et la croissance des villes se fait
dans les quatre cas sur les espaces irrigués. Ainsi les villes grignotent les oasis qui
elles s’étendent sur le désert environnant. Différentes par leurs contextes
géographiques, politiques et historiques, ces quatre villes-oasis sont aussi insérées
dans des dynamiques mondialisées peu comparables.
De la même manière, les « Suds » sont divers, à l’image des quatre terrains concernés.
L’Argentine est un pays émergent qui a souffert de crises financières et politiques
successives. L’écho positif aux politiques néolibérales voulues par le Consensus de
Washington a permis à des entreprises (parfois familiales) étrangères d’investir dans
la filière viticole à Mendoza, entraînant une mutation rapide du système de
production/transformation/vente dans les années 1990. La Tunisie est un pays
émergent qui a connu une certaine stabilité politico-économique jusqu’aux prémices
du Printemps arabe. Des choix de spécialisation des régions (tourisme, industrie, etc.)
ont transformé le système oasien de Gabès dans les années 1970, devenu un centre
industriel majeur aux dépends des espaces agricoles. Une nouvelle mutation est
d’ailleurs en cours depuis ce changement politique récent. La situation marocaine est
assez similaire, même si le contexte politique n’est pas comparable :
l’hyperspécialisation des espaces vers l’agriculture et le tourisme, montre une
volonté d’insertion dans les échanges avec l’Occident, notamment l’Europe. Ce qui
est intéressant est que l’oasis de Ouaouizerth n’en est qu’au début de cette démarche.
Enfin, le Soudan est considéré comme un PMA (Pays les moins avancés), soit un pays

51
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

en développement non-émergent. Khartoum a connu une croissance exponentielle


due à l’arrivée de migrants régionaux suite aux crises entre l’Éthiopie et l’Érythrée,
au Soudan du Sud et au Darfour. L’exportation du pétrole du Soudan du Sud depuis
les années 1990 jusqu’à son indépendance en 2011 a constitué une économie de rente
qui a aussi permis un changement de politique de la Capitale, modifiant là encore la
structure interne de la ville-oasis.
Les très rapides mutations des systèmes des villes-oasis de Mendoza, Gabès,
Khartoum et Ouaouizerth, font suite à une insertion dans un système mondial
d’échanges (vin à Mendoza, phosphate à Gabès, pétrole à Khartoum) et une volonté
de suivre cette dynamique via l’exportation d’huile d’olive pour Ouaouizerth. Leurs
histoires, malgré des temporalités et des degrés différents, correspondent à ce que
décrivaient Jérôme Lombard et al., (2006) : « Ce qui particularise de manière générale la
mondialisation dans les pays du Sud, c’est la rapidité et la violence avec lesquelles les
évolutions se produisent ».

Si je reviens à la définition donnée aux oasis mondialisées, je peux dès lors classer ces
quatre terrains :
- Mendoza est une oasis globale, très bien insérée dans des marchés de
consommation, mais c’est aussi une oasis mondiale dont le patrimoine
cultural (viticole surtout) est très bien mis en valeur sur le plan économique
et/ou touristique. Il suffit de voir les afflux de touristes états-uniens au
moment de la fête des vendanges en février.
- Gabès est également une ville globale mais de second rang, avec une
moindre capacité à organiser des flux, elle reste plus dépendante de la
mondialisation économique qu’elle n’en est un acteur décisionnaire comme
Mendoza. Mais c’est aussi une oasis mondiale par son patrimoine culturel et
cultural, bien mis en valeur sur le plan touristique jusqu’il y a une décennie.
- Khartoum est une ville globale puisque capitale politique d’un pays qui
exporte du pétrole. Elle a une certaine influence sur le monde arabe. Pour
autant, la ville et l’oasis en soi ne produisent pas de produits destinés à
l’exportation. Ce n’est pas une oasis mondiale puisque son patrimoine et sa
culture ne sont en rien diffusés.
- Enfin Ouaouizerth n’est ni globale ni mondiale, mais son ambition serait de
le devenir.

52
Partie 1 : Positionnements et approches

 Mendoza, vignoble du Nouveau Monde


Les oasis de Mendoza sont situées sur le piémont des Andes, au cœur de la diagonale
aride sud-américaine13. Le long de cette diagonale aride chaude ou froide se sont
créées puis développées une quantité d’oasis plus ou moins grandes.
Un chapelet d’une demi-douzaine d’oasis s’est donc établi dans la dépression du
Cuyo, sur le piémont central argentin. Marqués par l’usage agricole, ces espaces
irrigués accueillent aussi des villes comme San Juan ou Mendoza (Figure 9).
Parmi les oasis du Cuyo, je me suis intéressée à celles de la province de Mendoza, à
savoir l’oasis du río Mendoza, l’Oasis de Valle de Uco, l’Oasis de General Alvear et
partiellement celle d’Uspallata. L’oasis du río Mendoza est située en plaine, celle de
Valle de Uco dans un graben de piémont, celle d’Uspallata en montagne et celle de
General Alvear en plaine semi-aride. Elles sont donc soumises à des climats et des
topographies divers. Pour autant, on notera une évapotranspiration nettement
supérieure aux précipitations, comme à Mendoza où la situation d’abri implique une
humidité relative inférieure à 50 %, une évaporation potentielle de 782 mm et un
déficit hydrique annuel moyen de 562 mm (Salomon & Prat, 2004).
D’après des documents datant du début de la colonisation hispanique, les Huarpes,
une communauté locale, auraient développé l’agriculture irriguée sur le cône alluvial
du río Mendoza et dans la vallée d’Uspallata depuis environ 1700 ans av. J.-C.
(Chambouleyron, 2004 ; Ponte, 2006). Les Incas sont arrivés en 1481 et se sont mêlés
aux Huarpes, améliorant le réseau d’irrigation primitif. « Quand les Espagnols sont
arrivés, le site disposait déjà de quatre grands canaux alimentant la population locale en eau »
(Chambouleyron, 2004).
À peine 80 ans plus tard, en 1561, les colons Espagnols ont atteint le Cuyo et
commencé la construction d’un grand ensemble irrigué, passant de 50 à 160 ha sur
l’ensemble du XVIIème siècle. Le choix a été fait de concentrer la production sur deux
secteurs : des céréales moulues par des moulins à eaux installés sur les canaux
d’irrigation ; et des fourrages pour le bétail. Les animaux arrivaient de la Pampa
humide argentine à l’est, et s’arrêtaient quelques semaines dans les oasis du Cuyo
pour grossir avant la traversée des Andes à pattes, et être vendus au Chili. Il faut dire
que par décret royal (espagnol), le commerce par Buenos Aires était interdit, les
produits devaient passer par le Pérou. Deux routes existaient alors : par le Haut
Pérou (Bolivie) ou par bateau depuis Valparaiso au Chili. La place de Mendoza dans
la mondialisation n’est donc pas récente (Chambouleyron, 2004 ; Richard-Jorba, 2004,
2006).

13La cordillère des Andes faisant barrage aux masses d’air humides, un désert côtier est visible des
côtes équatoriennes, péruviennes et nord-chiliennes ; puis autour du 30° de latitude Sud, en zone
tempérée, la diagonale passe sur le versant oriental des Andes, du nord au sud de l’Argentine. La
Patagonie fait partie de la diagonale aride, mais ce sont les vents asséchants issus de la dérive
antarctique qui expliquent le climat sec.

53
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 9 : Les oasis de la province de Mendoza


Source : modifié d’après Delbart et al., 2015b ; Lavie et al., 2017

Le changement de système de production commence au XIXème siècle, quand la toute


jeune République argentine14 parie sur l’immigration européenne pour exploiter
l’ensemble de son territoire. La majorité des Mendocino/as descend des
immigrant.e.s arrivé.e.s entre 1884 et les années 1930. Ils/elles sont venus avec des
habitudes culturelles et culturales différentes et ont transformé en profondeur le

14L’Argentine proclame son indépendance de l’Espagne en 1810, elle a été acquise définitivement en
1816.

54
Partie 1 : Positionnements et approches

paysage oasien, en même temps que l’élevage devenait de moins en moins rentable.
La plupart étant Italien.ne.s, Espagnol.e.s et Français.es, le système
fourrage/élevage/céréale a été remplacé par un système cultural méditerranéen :
vigne, vergers, oliviers. Parallèlement, l’industrie de la farine a été remplacée par
celle de la mise en conserve des fruits et légumes et par la vinification (Pérez
Romagnoli, 2007 ; Montaña, 2007 ; Robillard, 2010). Malgré plusieurs crises
économiques et agricoles, les « oases of the Province of Mendoza, with their economic
model based on the coupling of Mediterranean cultures and agri-food-related industries,
experienced some evolutions during the 20th century, but no real structural change » (Lavie
et al., 2017).
Le vrai changement est arrivé dans les années 1990. Depuis une vingtaine d’années,
la consommation de vin en Argentine avait chuté de 90 l./an/hab en 1970 à
54 l./an/hab. en 1990 (Vitivinifera, 2002 : 17, cité par Tulet & Bustos, 2005. Les
exportations étant négligeables, il a fallu orienter la production vers un marché
mondial qui s’intéressait depuis peu aux vins du Nouveau Monde (Faliès et al., 2018).
« The new orientation of the agricultural sector and the entry of globalised actors into the
region were helped by two local and national contexts: firstly, a new economic orientation at
the national scale. In fact, the new Republic was incapable of sustaining the economy in the
1980s. In return for the cancellation of part of the debt and the staggering of the remaining
debt, the new President Menem (1989-1999) agreed to follow the Washington Consensus,
such as the liberalisation of external trade and market deregulation, imposed by the
International Financial Institutions (International Monetary Fund, World Bank). Then, in
the Province of Mendoza, local Governor Bordón started a provincial project of territorial
marketing, so as to attract foreign investors (Velut, 2002 ; Robillard, 2010) » (Lavie et al.,
2017).
Ainsi, les spécialistes européens et nord-américains de la filière viticole qui étaient
venus apporter leurs conseils, ont été parmi ceux qui ont ensuite investi dans une
nouvelle viniculture et la fruiticulture. Une des conséquences sur lesquelles nous
reviendrons dans la Partie 2 est une expansion des oasis, non plus vers le désert en
aval du réseau, mais vers le piémont, ce qui a été rendu possible grâce à une loi assez
permissive concernant l’usage des eaux souterraines et à de nouvelles techniques
d’irrigation pressurisée (Lavie et al., 2017 ; Faliès et al., 2018).

 Khartoum, le pétrole comme économie de rente


Khartoum est la capitale politique et administrative du Soudan. J’ai effectué mes
terrains de post-doctorat en 2010, avant la partition du pays en deux États suite au
référendum du 9 juillet 2011. Il s’agit d’une agglomération constituée de trois villes
qui se sont développées sur les rives de la confluence des Nils (Figure 10). La
présence des fleuves allogènes a donc permis le développement d’une cité dans ce
désert aride à longue saison sèche (9 mois) et courte saison des pluies (de juillet à
octobre sur une vingtaine de jours), avec des maxima dépassant les 40°C pendant
3 mois par an. Les précipitations totales annuelles inférieures à 170 mm sont typiques

55
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

de milieux arides et la sécheresse est accentuée par une couverture nuageuse faible,
des températures élevées, donc une évapotranspiration de 2900 mm/an (Shahin, 1985
277).

Figure 10 : L’agglomération de Khartoum née de la confluence des Nils


Source : Lavie & Hassan El-Tayib, 2014

56
Partie 1 : Positionnements et approches

Au sud, entre le Nil Blanc venu du Lac Victoria et le Nil Bleu né au Lac Tana en
Éthiopie, se trouve Khartoum City, la ville politique et coloniale. À l’ouest, sur les
rives du Nil Blanc et du Nil principal s’est développée Omdurman, la ville culturelle,
populaire, religieuse ; c’est surtout la plus peuplée. Au nord-est s’est construite Bahri
(=Nord), une ville plutôt industrielle. Cette agglomération de 5,5 à 6 millions de
personnes15 a connu une croissance assez exponentielle suite aux crises politiques
successives, attirant des populations déplacées par les guerres et les guerres civiles.
La planification s’est faite le plus souvent a posteriori, avec des déplacements et des
relocalisation de populations quartiers par quartiers (de Geoffroy, 2009). Sur le plan
des services urbains, le réseau d’adduction en eau potable par exemple n’a pas pu
suivre l’expansion spatiale de la ville.
Or à partir de 1999 et l’exploitation du pétrole de la province du Soudan du Sud, le
Soudan est réellement entré dans la mondialisation des échanges, utilisant cette
ressource naturelle comme base de son économie de rente. Et si on fait l’impasse sur
la corruption liée aux investissements de cette manne financière (Beckedorf, 2012), on
peut reconnaître que la population a en partie bénéficié de retours positifs. En effet,
au regard des travaux d’Anne-Sophie Beckedorf (2012), dans les six années qui
suivent la production et l’exportation de pétrole, la part de la population disposant
d’un accès à l’eau potable à domicile passe de 35 à 60 % (Figure 11).

Figure 11 : L’émergence d’un déficit d’adduction en eau potable


entre 1950 et 2010 à Khartoum
Source : modifié, de Beckedorf, 2012

15 Chiffre difficile à préciser selon le sociologue François Ireton (communication personnelle).

57
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

 Gabès, oasis industrielle


Le Gouvernorat de Gabès est constitué d’un chapelet d’oasis littorales (Figure 12)
développées par les colons français sur un modèle à trois strates de végétation,
irrigué par des oueds dans un milieu aride (précipitations de 175 mm/an) et chaud.

Figure 12 : Localisation des oasis de Gabès

Les sources d’eau sont issues de nappes dont l’alimentation est allogène (Abid et al.,
2009). L’agriculture a d’abord évolué en fonction des variations à la baisse de la
disponibilité en eau superficielle, phréatique puis profonde. Mais un changement
plus marqué s’est observé dans les années 1970, avec la construction du pôle
chimique de Ghannouch « élément de taille pour la transformation de la société »
(Abdedayem & Veyrac-Ben Ahmed, 2013 : 106). La bathymétrie du Golfe de Gabès
offrant une situation portuaire commode, le site a été choisi pour accueillir des
industries de transformation de phosphates et un port d’exportation. Le port est
aussi une porte de sortie pour les produits agricoles comme la grenade et les olives,
consommées en Tunisie et en Europe, alors que la production était jusque-là

58
Partie 1 : Positionnements et approches

consommée sur le marché local. Le pôle industriel surtout a été créateur de milliers
d’emplois et de richesses pour la région (Ben Arfa et al., soumis). Il a ainsi attiré dans
les villes de Gabès et Ghannouch non seulement une population travaillant autrefois
dans les oasis mais aussi nomades ou habitant dans les zones rurales plus éloignées.
Ainsi, la population urbaine du Gouvernorat de Gabès est passée de 55 à 68 % de la
population totale entre 1975 et 2000 (Abdedayem, 2009). Ce territoire est devenu une
agglomération16 adossée à un espace agricole presque continu. La pression urbaine
s’est faite assez forte sur les espaces irrigués, puisque la terre avait une valeur
foncière plus importante en tant que terre à lotir qu’en tant que terre agricole (Ibid.).
Mais cette bifurcation dans les politiques économiques vers le développement de
l’industrie, a aussi entraîné une pénurie de savoir-faire traditionnel et de main
d’œuvre agricole (Ayeb 2012 ; Ben Arfa et al., 2017). Les résultats concernant Gabès
sont liés à l’encadrement de Jouda Ben Arfa.

 Ouaouizerth : tentative de certification de l’huile d’olive


L’oasis de Ouaouizerth, dans l’Atlas marocain, a développé une oléiculture irriguée
en terrasses, sur lesquelles des cultures secondaires (fourrages, céréales, pâturages)
peuvent être pratiquées (Figure 13).
Des sources et un oued sont détournées pour arroser une oasis via un réseau de
seguias (canaux), tandis que les terrains adjacents, appelés bours, sont voués à une
agriculture pluviale qui fonctionne difficilement, étant donné les extrêmes
climatiques. Avec des températures annuelles moyennes estimées à 18-19°C et des
précipitations évaluées à moins de 150 mm/an d’après des oléiculteurs rencontrés
mais à 500 mm/an selon Taïbi et al., (2015), je classerai Ouaouizerth comme en
domaine semi-aride. Les aquifères sont quasi inexistants (Ibid.) et seules les eaux de
fonte des neiges alimentent les cours d’eau et les sources en périodes culturales. Les
travaux de terrain réalisés par les étudiant.e.s du Master Espace et Milieux en février
201817, que j’ai co-assisté.e.s, ont mis en évidence la volonté de certains oléiculteurs
de développer encore plus leur production de manière à pouvoir alimenter une
huilerie ouverte en 2017 (Figure 13), quitte à passer en monoculture exclusive.
L’objectif à moyen terme est de faire certifier leur production agricole et agro-
alimentaire afin d’exporter leurs huiles en Europe. On observe donc ici les prémices
d’une mondialisation de la production, en décalage par rapport aux grandes plaines
irriguées du Saïss voisin ou du Souss plus au sud, qui exportent beaucoup de
produits agricoles.

16 Dont il est difficile d’estimer la population totale puisque les chiffres concernent des limites
administratives bien plus larges. Mais plus de 250 000 hab. c’est certain, au regard de l’Institut
National de la Statistique en 2014.
17 Sous l’égide de la fondation AADEC-Attawassol qui travaille pour le développement humain et

agricole de la commune.

59
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 13 : Photographies de la filière oléicole à Ouaouizerth

Les 4 villes-oasis de Mendoza, Khartoum, Gabès et Ouaouizerth présentent donc des


dynamiques différentes d’insertion dans la mondialisation. Les travaux de recherche
réalisés sur ces terrains ont tous porté sur la ressource en eau, qu’elle soit à vocation
agricole (Mendoza, Gabès et Ouaouizerth) ou domestique (Mendoza et Khartoum).
Ce choix de faire du terrain afin de disposer de données de première main aux
échelles fines plutôt que de travailler sur des données statistiques générales,
implique donc aussi un positionnement méthodologique.

60
Partie 1 : Positionnements et approches

2.3. Des approches méthodologiques très marquées par le terrain

Formée à la métrologie de la qualité des eaux d’irrigation, la nécessité de compléter


ces données avec des dires d’acteurs s’est vite faite ressentir pour mieux pouvoir
analyser les résultats. À partir de mon recrutement comme MCF, il m’a été
impossible de rester de longs mois in situ pour réaliser de tels suivis. J’ai donc
bifurqué de plus en plus vers une approche plus qualitative, à travers le passage
d’entretiens semi-directifs avec les gestionnaires et les usager/ère.s. Je présenterai ici
les méthodologies utilisées pendant les missions de terrain, qui me semblent utiles à
discuter avant de présenter les résultats dans la partie suivante.

2.3.1. Mesures de la qualité : métrologie

Dès les premières discussions avec Jean-Noël Salomon, mon directeur de mémoire de
maîtrise, il a été question de réaliser un suivi hydro-qualitatif de cours d’eau. J’ai été
formée au sein du Laboratoire de Géographie Physique Appliquée du Département
de Géographie de Bordeaux 3 par Frédéric Hoffmann, MCF en géographie. Il a
toujours insisté sur la nécessité de la rigueur scientifique : choix des points de
prélèvements, échantillonnage, transport des bouteilles, préparation du matériel de
terrain et de laboratoire (notamment l’étalonnage et la vaisselle), tout le long du
traitement des échantillons en laboratoire, puis de la base de données. La formation a
concerné non seulement le suivi des nitrates et phosphates de la maîtrise à la thèse,
mais aussi en la maîtrise d’appareils de mesures in situ, notamment pour la
conductimétrie, la pHmétrie ou l’oxymétrie.
La méthodologie, sur laquelle je reviens dans le Chapitre 1 suit relativement le même
fil : sélection des sites en amont et in situ, mesures et prélèvement, transport dans de
bonnes conditions et post-traitements (Figure 14).

Concernant le matériel mis à disposition :


- Le Laboratoire de géographie physique appliquée (LGPA) de Bordeaux 3 m’a
fourni un conductimètre-pHmètre de terrain et un spectrocolorimètre de
laboratoire, pour mes études de maîtrise, DEA et thèse. S’est ajouté pour la
thèse un oxymètre qui n’a pas supporté l’évaporation trop forte et s’est abîmé
entre mes deux terrains de 2006 et 2007. Un conductimètre-pHmètre m’a aussi
été prêté pour aller à Khartoum par le LGPA.
- Une partie des analyses en laboratoire à Mendoza ont été réalisées par la
Faculté d’Agronomie de l’université Nationale du Cuyo. À Khartoum c’est
l’Unesco Chair Laboratory for water ressources qui a effectué les analyses.
- Depuis mon arrivé à Paris-Diderot, j’ai obtenu un BQR qui a financé un
spectrocolorimètre. Les autres matériels ont été achetés par l’UMR PRODIG,
tout comme les réactifs nécessaires aux analyses. Des réactifs sont

61
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

régulièrement commandés sur les crédits pédagogiques pour pouvoir former


les étudiant.e.s de Master (plus rarement de Licence) à ces méthodes.

Figure 14 : Méthodologie d’évaluation de la qualité de l’eau

2.3.2. Les entretiens semi-directifs et la question de la langue

Les premiers entretiens réalisés lors de mes premiers terrains en thèse (en 2006 et
2007) étaient à la fois informels et mal préparés. Généralement l’entretien était

62
Partie 1 : Positionnements et approches

proposé par un.e collègue argentin.e ou organisé par un.e collègue à ma demande ;
mes difficultés à comprendre l’espagnol au téléphone la première année expliquant
cette manœuvre. Lors des entretiens, ma maîtrise moyenne de la langue rendait
difficile l’aller-retour entre mes notes et la personne interviewée. De fait je ne
relançais pas, laissant l’acteur/rice parler de ce qui l’intéressait. Au fur et à mesure
des années (2012 à 2016), la maîtrise à la fois de la langue et de la concentration ont
facilité les choses. Les entretiens répondent bien aux questions préparées à l’avance,
je ne laisse plus la personne interrogée partir sur d’autres sujets. Lors des deux
derniers terrains à Mendoza (en 2014 et 2016) Anaïs Marshall m’accompagnait.
Réaliser des entretiens à deux est d’un intérêt capital : pouvoir se partager les rôles
entre celle qui relance, discute, regarde l’interviewé.e dans les yeux… et celle qui
note. Et après l’entretien, discuter ensemble des réponses recueillies et de leur
interprétation est aussi quelque chose de riche.
À Khartoum (en 2010), les entretiens ont été réalisés par les deux collègues Noha
Hassan El Tayib et Osman Ismaël en arabe et traduits au fur et à mesure en anglais.
Ce ne fut pas des plus concluants : en effet lorsque Noha traduisait, les habitant.e.s
trouvaient toujours des critiques à faire au système d’adduction, alors qu’avec
Osman il n’y avait jamais aucun problème. Notre niveau d’anglais moyen à tous les
trois, ajouté au fait que « traducteur/rice » n’est pas leur métier, m’ont laissé une
réelle impression de perte d’information. Malheureusement ce post-doctorat a été
trop court pour que je maîtrise l’arabe soudanais.
En Tunisie, j’ai surtout accompagné Jouda Ben Arfa, elle maîtrisait donc ses propres
entretiens en arabe.
À Ouaouizerth, les étudiant.e.s français.e.s étaient toujours accompagné.e.s d’un
membre de l’Association des oléiculteurs, qui étaient partie prenante du projet. C’est
peu de le dire, les traductions des réponses furent subjectives…

2.3.3. De la difficulté de faire du terrain dans des pays instables et/ou être
chercheuse dans des pays où les femmes sont moins considérées

Il y a un point commun dans mes travaux à Mendoza et à Khartoum : le caractère


sensible dans lequel a été réalisée la recherche.
À Mendoza, j’étais en stage à l’Institut National de l’Eau (INA). Cette procédure
fictive visait simplement à ce que je sois couverte en tant que doctorante par
l’université Bordeaux 3, mais aussi que l’INA puisse m’accompagner sur le terrain,
me fournir ses bases de données, pendant et après la thèse. Pour autant, à part une
petite étude faite pour le compte de l’université Nationale du Cuyo, je n’ai jamais
demandé d’autorisation de faire des enquêtes auprès des services de recherche, ni à
la province, ni à l’université. Les entretiens n’étaient pas autorisés, mais par chance
aucun agriculteur ne le savait et je ne suis d’ailleurs par sûre que ça leur importait.

63
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Cette jeune démocratie (1983) est encore très marquée par la bureaucratie. Les
gestionnaires, même du DGI 18, ne m’ont jamais demandé ce papier, mais ils/elles ne
m’ont pas toujours répondu, du moins dans le nord, à Mendoza. À Alvear au sud
ils/elles m’ont toujours bien accueillie (idem avec mes étudiantes).
Une autre difficulté a été celle de faire entrer des réactifs pour analyser les
orthophosphates et les nitrates lors d’une mission de terrain de thèse en 2007. Les
échantillons sont restés à la douane avant de m’être remis « sans le droit de les utiliser »
(sic.), puisqu’il fallait que je prouve que le matériel n’existait pas dans les pays du
Mercosur. Il s’agissait de matériel allemand acheté en France. Bien sûr personne n’est
venu vérifier si je les avais utilisés ou non, mais les collègues de l’INA n’ont réussi à
clôturer ce dossier qu’en 2011 seulement.
Mes mésaventures de terrain en thèse me sont parues assez légères quand j’ai
commencé à travailler à Khartoum. Quand je suis arrivée en janvier 2010 pour
trois mois, le collègue soudanais qui gérait le programme, Samawal El Makki, m’a
tout de suite reçue pour me dire qu’il avait été convoqué plusieurs heures par la
police suite aux recherches de doctorant.e.s européen.ne.s quelques mois auparavant.
Sa peur était palpable et il ne m’a laissé aucune marge de manœuvre. Mon passeport
a ainsi été gardé pendant deux semaines, je n’ai pas eu le droit de sortir de la ville et
surtout, interdiction de faire du terrain, quel qu’il soit. Au bout de six semaines de
blocage, j’ai dû changer la problématique de départ qui était d’analyser l’eau des
puits, pour m’orienter vers les eaux utilisées dans la sphère domestique. En effet,
dans les maisons on est moins visibles, moins vulnérables, on pouvait réaliser des
prélèvements avec accord des habitant.e.s sans alerter les services d’ordre. Un des
quartiers (Salama) était classé en zone rouge par le Haut-Commissariat aux Réfugiés
car peuplé de déplacé.e.s Sud-Soudanais.es. Les six journées de prélèvement ont
donc été résumées en quelques heures : c’est-à-dire que nous entrions avec Osman
Ismaël, étudiant en Master, nous prélevions une bouteille, mais nous faisions les
mesures in situ directement dans la bouteille, une fois sortis du quartier, dans la
voiture, cachés. Je dois avouer que sur le coup, c’est ma propre sécurité de femme
dans une dictature qui m’a inquiété, persuadée qu’Osman était juste là pour me
surveiller. Et puis au retour on prend conscience que le risque est partagé, et que s’il
m’a vraisemblablement surveillée, il a aussi pris des risques.
Il faut dire que la qualité de l’eau agricole, dans un secteur qui exporte, ou de l’eau
potable en ville, est un sujet éminemment politique et je n’ai sûrement pas pris la
mesure de l’enjeu pendant ces missions de terrain. Je n’ai pas compris pourquoi une
partie de mes publications à Mendoza avaient été censurées, pourquoi les collègues
qui m’accompagnaient au quotidien bloquaient les publications en espagnol. Le
risque encouru, je ne l’ai saisi que bien plus tard. Je présente d’ailleurs ces éléments

18 Departamento General de Irrigación / Département Général d’Irrigation, voir Chapitre 3.

64
Partie 1 : Positionnements et approches

de contexte aux étudiant.e.s avant leur départ sur le terrain : « attention, vous, vous
pouvez rentrer, et puis l’ambassade est là, mais les collègues, eux/elles, ils/elles restent ».

Enfin, situation sûrement commune à toutes les chercheuses, il n’est pas facile de
faire des recherches dans des pays comme l’Argentine ou le Soudan où la femme
n’est pas considérée comme l’égale de l’homme, à des degrés différents. Ce fut un
peu marqué au Maroc, mais pas en Tunisie.
À Mendoza j’ai été régulièrement prise de haut. En effet une thèse est faite à partir de
27-30 ans, pour 5 ans au minimum. Or j’ai été recrutée MCF à 28 ans. Une des
techniques a donc été de profiter de ma jeune apparence pour me faire passer pour
une étudiante [lycéenne pendant la thèse (à 24 et 25 ans) ; doctorante quand j’étais
MCF] ayant juste un travail simple à rendre à mes enseignant.e.s. L’impression
d’absence d’enjeux à leurs yeux a délié certaines discussions. Donner l’impression à
l’acteur homme qu’il en sait beaucoup plus que moi, jeune femme étrangère, et que je
demande des éclaircissements, le laisser répéter des informations que je connais bien,
furent certaines des stratégies mises en place.
Au Soudan, j’ai expérimenté des refus de me serrer la main ou de m’adresser la
parole par les frères musulmans. Il me fallait donc toujours passer par Osman, un
étudiant de Master : « Emilie, you cannot check hand with a Brother, he cannot touch you,
you can recognize them to their red beard (henné) ». Pour autant, il faut reconnaître
qu’être étrangère peut avoir des avantages. Je citerai ici le chapitre méthodologique
de Laure Crombé19 : « Comme d’autres auteures l’ont souligné à propos du Soudan et de
l’Égypte (Chevrillon-Guibert, 2013 ; Debout, 201[2]), la place de la chercheure blanche, dans
une société où les rapports entre les genres restent très codifiés, s’avère même souvent un
avantage (Chevrillon-Guibert, 2013 : 57). Être une jeune femme étrangère et non musulmane
apportait curiosité et distanciation qui ont permis des contacts rapides auprès des groupes
d’hommes qui gèrent les points d’eau ou la revente de l’eau. Si la question matrimoniale est
revenue régulièrement, elle entrait dans un échange d’information respective, ou se faisait
sous forme de plaisanterie » (Crombé, 2017 : 132).
Reconnaissons enfin que la bifurcation de mes recherches de l’eau d’irrigation vers
l’eau potable trouve aussi ses racines dans cette différenciation du genre. En effet, la
sphère domestique reste une sphère de femmes, ce sont elles qui assurent les tâches
ménagères et utilisent donc l’eau. Travailler avec les femmes a facilité les contacts, et
justifiait aussi dans les pays à langue arabe, le choix d’une traductrice plutôt qu’un
traducteur.

19 Qu’il faut conseiller à tout.e étudiant.e commençant un doctorat avec du terrain dans les Suds.

65
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

2.3.4. Des données de terrain à la valorisation

Ce sous-chapitre porte sur les méthodes d’acquisition de données. Il va de soi que les
résultats ont été traités puis valorisés sur le plan (carto)-graphique. J’ai souvent
privilégié les cartes et schémas. Les données de qualité des eaux ont d’abord été
présentées sous forme de cartographie thématique (Figure 26 par exemple) mais
aussi sous forme de schémas synthétiques (Figure 28). La partie 2 à suivre présente
une partie des valorisations que j’ai pu faire de mes données issues du terrain.

66
Partie 1 : Positionnements et approches

Conclusion du Chapitre 2 :
Le risque de pénurie est une situation de crise qui s’explique par l’inadéquation de la
demande à l’offre, notamment lorsque l’offre baisse suite à des sécheresses climato-
hydro-potamologiques. Il se distingue de la rareté en eau qui est un phénomène
chronique que les sociétés des milieux arides ont appris à gérer. Oui, mais d’une part,
la rareté peut être instrumentalisée jusqu’à devenir dans les discours un véritable
risque de pénurie. D’autre part, l’offre peut devenir plus faible alors que la demande
augmente, faisant passer un territoire de pauvre en eau à déficitaire en eau. Les oasis
ayant été fondées dans des domaines climatiques où la rareté est chronique 20, elles
deviennent un laboratoire pour qui souhaite étudier la gestion de la rareté et le
risque de pénurie.
Les villes-oasis sont des espaces intégrant secteurs agricoles, urbains et industriels en
permanentes interactions. Leur insertion dans la mondialisation a été rapide et date
des années 1970 pour Gabès et 1990 pour Mendoza et Khartoum. Les marchés
mondiaux régulés depuis les Nords (Gervais-Lambony & Landy, 2007) ont entraîné
une mutation des systèmes de production des oasis pour répondre aux marchés de
consommation. Ainsi l’industrie du vin, du phosphate et du pétrole ont transformé
profondément les paysages et les structures des villes-oasis.
Les oasis ont été présentées ici comme des territoires connaissant des dynamiques
ordinaires de mutations territoriales dans le cadre de la mondialisation. Comme
d’autres territoires, elles se spécialisent vers des activités qui peuvent être assimilées
à des économies de rente (le vignoble à Mendoza, le pétrole au Soudan, l’industrie
phosphatière et portuaire à Gabès, possiblement l’huile d’olive à Ouaouizerth).
D’autres exemples déconstruisent cette idée, comme Liwa à Abu Dhabi qui est
devenue une réserve d’eau potable stratégique pour les espaces urbains du littoral
(Cariou, 2013, 2017) ou Uspallata en Argentine qui fut une oasis militaire et que je
considère aujourd’hui comme une ville-oasis-station-service sur la Panaméricaine
avant/après la traversée des Andes (Lavie & Fort, 2017).
Les bifurcations de structures, parfois stables depuis de longues décennies, ont aussi
eu des effets sur les hydrosystèmes oasiens. L’irrigation superficielle gravitaire est
peu à peu supplantée par des systèmes pressurisés connectés à des forages ; les
modèles d’adduction en eau potable délaissent peu à peu des systèmes centraux
pour des micro-réseaux par exemple. Ce sont ces mutations qui ont guidé mes
recherches et qui seront présentées dans la Partie 2 Trajectoires ci-après.
Les approches méthodologiques expérimentées sur le terrain depuis les analyses
d’eau vers des entretiens semi-directifs ont surtout démontré, s’il en était besoin, la
nécessité d’adapter les approches à la problématique, mais aussi au site et à ses
difficultés.

20À l’exception de Khartoum où les Nils et la nappe d’accompagnement située à leur confluence
constituent une ressource en eau in situ notable.

67
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

68
Partie 2 : Trajectoires

Partie 2 : Trajectoires

Cette deuxième partie a pour objectif de faire le point sur les connaissances que j’ai
pu acquérir sur la gestion de la rareté en eau dans les oasis mondialisées de
Mendoza, Khartoum et Gabès, ou tentant d’intégrer la mondialisation comme
Ouaouizerth. Ces deux chapitres reposent essentiellement sur la synthèse de mes
articles et chapitres d’ouvrages, publiés seule ou collectivement, et aussi en partie sur
le co-encadrement d’étudiant.e.s. J’irai donc au-delà du résumé de mes travaux pour
proposer un regard plus distancié, qui met en perspective l’ensemble des résultats
pour mieux comprendre les mutations des oasis. Regarder les oasis par l’eau me
permet donc ici de présenter à la fois la trajectoire de mes recherches post-thèse et
celle des oasis elles-mêmes.
La présentation de cette double trajectoire personnelle et oasienne aborde en premier
lieu dans le Chapitre 3 le rôle de la rareté en eau et de sa construction politique dans
la structuration des villes-oasis sous l’angle de l’accès quantitatif. Dans un second
temps, le Chapitre 14 abordera la question de la gestion de la rareté de l’eau sous
l’angle de sa qualité.
Cette synthèse des travaux réalisés constitue à mes yeux un préalable indispensable
au développement d’une réflexion sur les transferts de modèles de gestion de la
rareté en eau entre continents qui seront en partie l’objet de la Partie 3.

69
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

70
Partie 2 : Trajectoires

Chapitre 3. Gérer la rareté : l’eau, élément structurant des villes-oasis

La rareté est une variable physique, hydrologique, le fait que les volumes disponibles
et les écoulements soient limités. Cette rareté s’explique d’abord par la situation
climatique dans laquelle se trouvent les oasis, à savoir la dépendance à une source
allochtone par faiblesse des précipitations in situ. Pour rappel (Chapitre 2), la
pénurie, i.e. une offre en eau inférieure à la demande, est à mes yeux une
construction sociale, généralement due à une inadéquation de la demande à l’offre,
donc de leur gestion.
La présence d’eau dans le désert n’implique pas forcément le développement d’une
oasis, puisque des contextes politiques, économiques et sociaux sont des éléments au
moins aussi importants (Lacoste, 1990 ; Battesti, 2005 ; Garcier & Bravard, 2014) (cf.
supra, Chapitre 2). En effet, des choix politiques et des mutations de systèmes
façonnent les paysages oasiens et peuvent anticiper des modifications dans les
structures des oasis. Or, dans l’ensemble de mes travaux est ressortie l’idée que
l’eau reste l’élément media de ces évolutions : les choix des décideurs, les
alternatives à l’échelle locale, les développements ou dégradations des superficies
irriguées, urbanisées… sont toujours liés à la disponibilité en eau. La gestion de la
ressource a des effets sur les paysages et les structures oasiens mais la gestion par
l’eau est aussi un élément structurant de ces milieux artificiels.
La question de la construction des pénuries et des jeux de pouvoir liés à la gestion de
la rareté en eau est majoritairement issue de mes collaborations avec des collègues de
l’UMR PRODIG :
- Des discussions dans le cadre des séminaires du Thème 3 Territoires, rapports de
pouvoir et mondialisation du quadriennal 2010-2013 est née l’envie de construire un
ouvrage collectif à propos de la géopolitique des ressources (Redon et al., 2015) ;
- L’encadrement d’étudiant.e.s de Master à l’université Paris-Diderot, en
particulier avec Nicolas Delbart, a permis de compléter ces approches en
mesurant la disponibilité en eau issue de la fonte des neiges à Mendoza ;
- Des travaux plus ponctuels avec Gérard Beltrando et Cécile Faliès ont permis
d’illustrer quelques mutations des modes de gestion de l’eau en Amérique
Latine ; hors de PRODIG, il en a été de même avec Laure Crombé, Agathe
Maupin et David Blanchon sur des études de cas africains ;
- Mais surtout, des travaux de terrain et des réflexions scientifiques avec Anaïs
Marshall ont orienté mes travaux entre 2013 et 2017 sur les changements de
structures spatiales des oasis par l’accès à l’eau potable et d’irrigation dans ces
territoires où elle est rare.
- Par la suite, la participation à l’encadrement de thèse de Jouda Ben Arfa à Gabès
en Tunisie et l’accompagnement d’une promotion de M2 Espaces et Milieux à

71
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Ouaouizerth au Maroc m’ont offert la possibilité d’observer d’autres terrains de


recherche aux dynamiques analogues.
Ce chapitre de synthèse s’appuie à la fois sur un état de l’art et sur des études de cas
effectuées sur les oasis de Mendoza, Khartoum, Gabès et Ouaouizerth. Il est construit
en trois temps : d’abord j’aborde la question du risque de pénurie en eau à Mendoza
en croisant l’aléa sécheresse et la vulnérabilité des usager/ère.s. Par la suite, je
présente des mutations des structures oasiennes par la gestion de la rareté de l’offre,
d’une part, à travers l’exemple de l’eau agricole à Mendoza et Gabès et d’autre part, à
travers celui de l’eau potable en périphérie de Mendoza.

3.1. Le risque de pénurie en eau à Mendoza

J’ai défini ci-avant la pénurie comme une construction sociale qui peut être exagérée
ou manipulée pour faciliter des aménagements hydrauliques ou des modalités de
gestion discutables. Reste qu’elle est aussi un risque, au croisement d’un aléa et de
vulnérabilités.
Une oasis étant installée dans des espaces arides où les sécheresses climatiques et
atmosphériques sont chroniques, le risque de pénurie est évidemment lié à la gestion
collective des ressources en eau. Ainsi, la gestion du risque de pénurie en eau à
Mendoza doit à la fois passer par l’estimation des ressources superficielles à
détourner et par une gestion de la demande en eau, puisqu’elle peut participer à
augmenter la vulnérabilité des usager/ère.s.

3.1.1. Anticiper l’aléa sécheresses hydrologiques par l’estimation des


volumes de neige à fondre

Il semblait assez nécessaire de proposer un outil qui permettrait d’anticiper les


écoulements en eau à l’échelle d’une oasis. L’oasis est un objet géographique très
intéressant puisque l’eau du ciel n’est presque pas utile à l’agriculture et proprement
inutile à l’eau domestique. Mendoza s’alimente en eau de fonte des neiges annuelles
à 85 % (Salomón et al., 2008) et cette couverture neigeuse est observable par
télédétection, ce qui un avantage majeur par rapport à des oasis s’alimentant en
nappes comme à Gabès ou par les précipitations en amont du bassin versant comme
à Khartoum. De plus, les quelques mois de latence entre précipitations neigeuses en
montagne et écoulements liquides sur le piémont, typiques de régimes
hydrologiques thermiques, permettent d’anticiper les volumes exploitables chaque
année.
Issu de discussions avec Nicolas Delbart, collègue de l’équipe PRODIG au
département de géographie de Paris-Diderot, ce projet de recherche s’est construit en
plusieurs temps. La première étape de ce projet, que nous souhaitions pédagogique

72
Partie 2 : Trajectoires

autant que de recherche, a consisté à co-encadrer Régis Goma, étudiant en M1 GST. Il


a analysé la couverture neigeuse sur un rectangle comprenant les quatre bassins
versants principaux de la province de Mendoza (les bassins des ríos Mendoza,
Tunuyán, Diamante et Atuel) et a tenté de lier la couverture neigeuse (mesurée en
extension spatiale) en fin d’hiver avec la quantité d’eau (mesurée en débits)
s’écoulant dans les rivières au printemps et en été. Ce travail préliminaire a fait
l’objet d’une présentation à une journée de l’AGF (Delbart et al., 2013) puis de la
rédaction d’un article dans le Bulletin de l’AGF (Delbart et al., 2014). Nous étions assez
frustré.e.s de l’absence de finesse des résultats : d’une part, ils ne mettaient pas en
valeur la disparité des précipitations et des écoulements entre les différents bassins,
d’autre part on observait la présence d’artefacts sur le río Atuel en hiver que l’on ne
pouvait pas expliquer à cette échelle. Nous avons donc proposé à Samuel Dunesme,
étudiant en M2 TGAE, de refaire ce travail en opérant un traitement à l’échelle de
chaque bassin-versant et non plus d’un grand rectangle les englobant. La méthode,
automatisée par programmation, a été présentée lors d’une Journée de la Commission
climatologie du CNFG (Delbart et al., 2015a). Malika Madelin, climatologue à l’UMR
PRODIG et au département de géographie de Paris-Diderot, nous a alors rejoint.e.s et
a contribué à mieux expliquer les variations spatiales de la distribution du manteau
neigeux. La synthèse de ce projet de recherche a été publiée dans la Revue de
géographie Alpine (Delbart et al., 2015b) et fait l’objet d’une partie de la HDR de
Nicolas Delbart (2017).

D’une part, à partir des « cartographies de l’extension du manteau neigeux (…) fournies
par le produit MOD10A2 (…) nous estimons la surface en neige et en nuage pour une
période de 8 jours, et ce pour chacun des quatre bassins hydrographiques : Mendoza,
Tunuyán, Diamante et Atuel » (Delbart et al., 2015b). D’autre part, nous disposons des
débits moyens journaliers des quatre rivières précitées. Les courbes de la couverture
neigeuse et des débits sont en opposition de phase, ce qui est logique pour des
régimes nivo-glaciaires (Figure 15). Les stations ont été choisies en amont des
barrages régulateurs afin d’être indépendant.e.s des lâchers d’eau par les
gestionnaires. Une précision est importante : en amont de ces stations de mesure les
rivières s’écoulent sur le socle ; il n’y a donc pas d’autre nappe que la très fine nappe
alluviale associée au cours d’eau. La majorité des écoulements, concentrés ou diffus
se fait en surface ou en sub-surface lorsqu’il y a un mince sol. La relation neige-débit
est donc assez directe.

Sur le plan des processus, ce travail nous a permis de préciser le comportement des
rivières en fonction des apports de neige l’hiver précédent. Des variations
climatiques s’observent, au moins à court terme : « À partir de l’été 2009-2010
(décembre 2009-février 2010), des années sèches (jusque-là assez exceptionnelles comme en
2003-2004), sont devenues plus fréquentes. (…) [L]es volumes annuels ont baissé (par
exemple pour la rivière Mendoza, le débit moyen est de 49,4 m 3/s pour la décennie 2001-2012
mais seulement de 27,3 m3/s entre juillet 2010 et juin 2011) » (Ibid.). Mais surtout, et c’est

73
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

assez important en termes de gestion de l’irrigation, le comportement saisonnier des


écoulements a aussi évolué : les hautes eaux printanières sont visibles, mais on
n’observe plus aussi clairement le replat entre la crue de printemps et la crue d’été.
En d’autres termes, « le régime hydrologique semble avoir muté de nivo-glaciaire à nival,
peut-être même nivo-pluvial, mais des données climatiques sont nécessaires pour valider cette
hypothèse et la période étudiée est trop courte pour conclure à un changement de régime
significatif » (Ibid.).

Figure 15 : Relation entre la surface enneigée (en rouge)


et les débits des rivières (en bleu)
Source : Delbart et al., 2015b

La précision de la méthode d’estimation de la couverture neigeuse entre 2013 et 2015


nous a aussi permis de mieux comprendre le comportement différent de l’Atuel,
rivière la plus australe : si lors des hautes eaux elle se comporte comme les autres
rivières de la province, elle « présente des variations erratiques en dehors, lors des basses
eaux, avec des pics de crue pendant la saison de l’embâcle nival » (Ibid.). Nous avions
proposé deux hypothèses pouvant expliquer ces pics de crue en hiver : d’une part,
des orages sur le piémont, d’autre part, « une soudaine fonte des neiges lors des jours de
foehn marqué. Le foehn de Mendoza (appelé Zonda) crée de hautes amplitudes thermiques
diurnes, en particulier en hiver : les températures peuvent monter de 30 à 40°C en quelques
heures (Norte, 1988) » (Ibid.). Cette seconde hypothèse nous semble plus probable,
puisque ces très brefs pics de crue sont toujours en lien avec une réduction de la
surface couverte par la neige dans le bassin versant la même semaine.

74
Partie 2 : Trajectoires

Sur le plan de la méthodologie, « les différences de débit entre les rivières vont de pair avec
celles des surfaces enneigées pour chaque bassin hydrographique, elles-mêmes en lien avec les
dimensions des bassins. Les variations interannuelles du module annuel semblent, pour les
quatre cours d’eau, en partie liées à celles du manteau neigeux » (Ibid.). En nous intéressant
de plus près à la période des hautes eaux (septembre à avril), on observe qu’elle est
assez systématiquement en lien avec la surface enneigée en septembre. Ainsi, les
images étant disponibles gratuitement dix jours après la prise de vue, « il est donc
possible d’anticiper un risque de pénurie durant la période septembre-avril dès fin septembre
ou début octobre. Puisque les résidus sont plus faibles lorsque l’on utilise les données
d’octobre, il est possible de fournir une seconde prévision un peu plus précise début
novembre » (Ibid.), malgré des différences entre les bassins, eu égard à leur position
latitudinale et leur exposition aux précipitations neigeuses. Bien qu’imparfaite (voir
les biais méthodologiques in Delbart et al., 2015b), l’erreur moyenne étant de 15 %,
cette méthode permet de fournir assez tôt au printemps (septembre) une prévision
des volumes à écouler pendant la période chaude pour les oasis du piémont andin de
la province de Mendoza. Les eaux étant régulées grâce à de grands barrages (Figure
9), connaître aussi tôt les volumes disponibles peut s’avérer crucial pour le DGI,
organisme gestionnaire de l’eau.

Une deuxième étape dans la modélisation des estimations d’eau à écouler dès le
début du printemps a été permise grâce aux travaux réalisés par Nicolas Delbart via
l’utilisation de données du satellite GRACE qui grâce à un gravimètre spatial peut
estimer la dérive temporelle des changements de masse à la surface de la terre. Dès
lors, « the mass anomalies (departure from the 2004-2009 average reference period) are
expressed as water equivalent (WE) thickness in cm, and given once a month » (Delbart et
al., 2016). Un des principaux résultats issus de ces traitements est que l’analyse des
anomalies de masse de neige explique en grande partie les surestimations de
prévisions d’eau à fondre dans la méthode précédente. En effet, la plupart de nos
erreurs viennent de la non-prise en compte de l’épaisseur de neige, notamment
quand le manteau neigeux est très fin : « Comparison with mass anomalies retrieved
GRACE satellite data suggest that overestimation of our forecast method comes from snowbed
thickness interannual variations » (Ibid.). D’autres erreurs sont encore à l’étude comme
les précipitations liquides à haute altitude et qui donc participent aux écoulements
sans être estimées dans le manteau neigeux, ou l’exposition (Delbart, 2017).

3.1.2. Atténuer les vulnérabilités des usager/ère.s : un processus à peine


entamé

La province de Mendoza, comme toutes les provinces de cet État fédéral, est
responsable de la gestion des ressources naturelles, y compris les ressources en eau 21.

21Jusqu’en 2007, aucune loi nationale sur les ressources naturelles n’existait en Argentine. La loi sur les
forêts natives (2007) et la loi sur les glaciers et l’environnement périglaciaire (2010) actuellement en

75
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

En principe, l’État national doit intervenir afin d’apaiser et limiter des tensions entre
provinces d’amont et provinces d’aval lorsqu’un bassin versant traverse deux
provinces au moins, comme dans la législation espagnole. Par exemple, la province
de Mendoza a pu détourner l’eau des rivières Mendoza, Tunuyán, Diamante et Atuel
et ainsi créer et développer les oasis. Or ces rivières sont des affluents du río Salado,
qui ne reçoit plus aujourd’hui que des débits réservés ou des eaux issues
d’exsurgence des nappes phréatiques ; par son usage historique des eaux dans les
oasis, la province de Mendoza a transformé le río Salado en rivière endoréique.
Ainsi, la province de Mendoza, malgré sa situation en zone aride, a bénéficié – au
moins jusqu’au début du XXIème siècle – d’une relative « richesse » hydrique grâce à
des infrastructures hydraulique majeures. À l’inverse, la province de la Pampa, en
aval, « subit une rareté en eau aux origines politique et infrastructurelle » (Lavie et al.,
2015b) alors que son climat est plutôt tempéré humide. L’abondance en eau, non
naturelle mais construite infrastructurellement 22, a « fortement ralenti la remise en cause
de la gouvernance de l’eau, à la fois au niveau national où il n’existe pas de gestion par
bassin, et au niveau local où le Département Général d’Irrigation (…) est incapable
d’optimiser un système de distribution sur le plan quantitatif, et de contrôle des eaux sur le
plan qualitatif » (Ibid.). Mes terrains (2006, 2007, 2012, 2013, 2014, 2016) et mes travaux
de thèse (Lavie, 2009) ont ainsi mis en valeur des problèmes de corruptions à la fin
des années 200023, mais aussi des « vides juridiques, lacunes et chevauchements dans les
compétences entre sous-gestionnaires (distributeurs d’eau potable, municipalités, associations
d’irrigants, syndicats d’industriels) et grands types d’usagers (agriculture, industrie agro-
alimentaire, industrie extractive - notamment du pétrole -, usages domestiques privatifs et
collectifs) » (Lavie et al., 2015b). L’impression qui ressort d’une décennie de recherches
est celle de l’installation d’un mythe d’une eau inépuisable (Lavie & Beltrando, 2013),
favorisé par une abondance créée ex nihilo par des infrastructures hydrauliques, elle-
même permise par le soutien de la communauté scientifique et d’ingénierie
agronomique, « pour qui le développement économique des oasis dépendait du renforcement
des infrastructures de stockage et de dérivation » (Lavie et al., 2015b).
Pour autant, les variations climatiques que nous avons mises en valeur dans l’étude
de la couverture neigeuse se sont manifestées dès 2008. « Des hivers très froids, qui ont
obligé les gestionnaires à accélérer la production hydro-électrique et donc à délester les lacs de
barrage d’une partie du volume utilisable en été, et des années très sèches » (Ibid.) à défaut
de modifier les comportements individuels, ont contribué à faire évoluer la pensée
dominante des gestionnaires et des politiques. De fait, le « tout hydraulique » n’est
plus durable, le modèle ne peut plus perdurer.

cours d’application (dessin des périmètres des zones à protéger, définitions des activités) sont une
grande nouveauté pour ce pays, et le processus ne concerne pas pour le moment l’ensemble des
ressources en eau.
22 D’après la nomenclature de Homer-Dixon : “structurally-induced water abundance”.

23 Les articles de presse locale sont très nombreux, citons par exemple : Peralta, D. « Más acusaciones

complican a Frigerio ». Journal Los Andes du 28/11/2011.

76
Partie 2 : Trajectoires

L’exemple de l’irrigation urbaine (ou viaire) est particulièrement intéressant, puisque


contrairement à l’eau domestique, agricole ou industrielle, il n’y a plus vraiment de
gestion de l’eau. « Dans la plupart des villes-oasis, les rues sont étroites, de manière à
procurer un peu d’ombre. À Mendoza, les rues sont larges (deux voies et des larges trottoirs
avec places de parking souvent) ; l’ombre vient des linéaires d’arbres plantés sur le bord de
chaque voie » et irrigués par un réseau de canaux appelés les acequias (Lavie &
Beltrando, 2013). Ce paysage assez original a permis le développement non
seulement du transport automobile en plein centre mais aussi d’une vie culturelle,
sociale et économique sur les trottoirs (Montaña, 2006 ; Lavie & Beltrando, 2013).
Plusieurs chercheur/se.s ont travaillé sur l’irrigation urbaine, que ce soit à propos de
la construction et la gestion historique de ce patrimoine urbain (Ponte & Cervini,
1998 ; Ponte, 2006), en termes d’état sanitaire de la canopée (Correa, 2009 ; Correa et
al., 2010), ou à propos de la gestion quantitative de la ressource (Laymond, 2000 ;
Salomon & Prat, 2004 ; Montaña, 2006 ; Lavie, 2009 ; Lavie & Beltrando, 2013). Il/elle.s
mettent tous en évidence un paradoxe entre la nécessité de maintenir la canopée,
support des activités économiques, culturelles et sociales puisque la plupart des
échanges se font sur les trottoirs ombragés, et le fait que l’irrigation des acequias passe
après les besoins en eau agricole, domestique et industrielle. Un second paradoxe est
évident, et il concerne l’ensemble de la gestion de l’eau dans cette province : « la
baisse des ressources disponibles constatée depuis deux à trois décennies » se heurte à
« l’absence d’une prise de conscience de la nécessité d’une gestion intégrée de la distribution
dans l’oasis et l’agglomération » (Lavie & Beltrando, 2013).

L’exemple de la gestion des pénuries dans la province de Mendoza, et ce à toutes les


échelles (province, oasis, agglomération, etc.), va dans le sens d’une gestion, non pas
de la pénurie, mais d’un discours sur le risque de pénurie, à savoir une probabilité
d’occurrence de l’événement ‘sécheresse hydrologique’. Ainsi, au lieu de modifier
l’arsenal législatif provincial entériné par la Loi sur l’Eau de 1885 et non révisée
depuis 1916, les gestionnaires poursuivent une gestion par l’offre pourtant dépassée.
L’absence d’une gestion par la demande à l’échelle des bassins versants a accentué
les disparités entre secteurs de distribution (Lavie, 2009 ; Lavie & Beltrando, 2013),
entre l’amont et l’aval (Lavie et al., 2013 ; Lavie et al., 2014 ; Lavie et al., 2015b) et entre
les provinces. À ce propos, afin de ne pas avoir à modifier sa Loi sur l’Eau dans le
conflit qui l’oppose à la province de la Pampa, la province de Mendoza répond par
un ‘droit historique’ à l’eau ; l’argument principal étant que les rivières n’atteignent
plus le río Salado depuis un demi-siècle au moins.
Il semble donc que le mode de gestion de l’eau soit un facteur aggravant du risque de
pénurie. En effet, sans réel impact sur l’aléa ‘sécheresse hydrologique’ en eau, les
lacunes dans le partage de la ressource accentuent la vulnérabilité des usager/ère.s.

77
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Le risque de pénurie est le croisement entre un facteur prédisposant (une offre en


eau de montagne qui diminuerait) et un facteur aggravant (une vulnérabilité des
usager/ère.s). Le facteur déclenchant de ce risque de pénurie correspond à une
demande qui dépasse l’offre.
L’exemple du mode de gestion de la pénurie en eau à Mendoza permet donc de
mettre en avant les dynamiques d’hydro-hégémonie non seulement de la province
sur ses voisines, mais aussi de certains secteurs sur d’autres. L’oasis a été construite
par et pour les agriculteurs depuis l’époque coloniale. Or la croissance de la ville et
de ses activités de service, mais aussi du secteur pétrolier, ont renversé l’ordre des
priorités de distribution (Lavie, 2009 ; Lavie & Beltrando, 2013). Les agriculteurs
doivent se contenter d’une eau qui a souvent traversé des espaces urbains ou a été
polluée par l’industrie ; les acequias sont peu alimentés. Dès lors, les usager/ère.s ont
dû s’adapter. Ces modifications du système d’irrigation ont eu des effets sur
l’ensemble de la structure territoriale de l’oasis. Si Mendoza est très illustrative de
cette mutation de structure, dans le sud de la province, mais aussi à Gabès et à
Ouaouizerth, j’ai pu observer des dynamiques analogues.

3.2. Structuration des espaces oasiens par la gestion des eaux


d’irrigation

Afin de répondre aux nécessités des marchés mondialisés, de trouver des alternatives
à des crises agricoles ou encore pour être durables dans un contexte de raréfaction de
l’offre en eau, les oasis ont dû s’adapter. Cette adaptation crée logiquement des
inégalités entre celles et ceux qui peuvent investir dans de nouvelles technologies,
promouvoir leurs productions, voire faire pression sur les autorités pour disposer
d’un puits (au besoin en corrompant) et celles et ceux qui ne le peuvent pas. Des
mutations de structure socio-spatiales peuvent alors s’observer. Cet intérêt pour les
changements de structure des oasis vient spécialement de la lecture des travaux
d’Alain Cariou sur Liwa et de Frédéric Alexandre sur le Cap Vert. Liwa, oasis
agricole d’Abu Dhabi, accueille désormais dans son sous-sol une réserve d’eau
potable pour les villes côtières (Cariou, 2013, 2017) ; même si elle est stratégique,
l’ancienne oasis est devenue une marge. Au Cap Vert, la spécialisation touristiques
des îles de Boa Vista et Sal a relégué à la marge les oasis que sont les Ribeiras
(Alexandre, 2013, 2017). Ces problématiques ont été travaillées dans le cadre du
projet Marges oasiennes avec Anaïs Marshall à Mendoza. J’ai également poussé des
étudiantes vers ces enjeux d’évolution des structures oasiennes à Alvear (Sud
Mendoza) et à Gabès (Tunisie). Enfin, le cas de Ouaouizerth au Maroc est clairement
au tout début de ce processus.

78
Partie 2 : Trajectoires

3.2.1. Les inversions centre-périphérie dans un contexte d’agriculture


mondialisée

Les liens entre les centres et leurs périphéries ont intéressé les chercheur/se.s en
sciences sociales depuis plus d’un siècle, notamment via le prisme des théories de
l’impérialisme de Karl Marx et Werner Sombart. La diffusion contemporaine est
l’œuvre de théoriciens de l’inégalité (e.g. Amins), puis le modèle a été développé
dans les années 1980 (Grataloup, 2004 ; Cattan, 2006). La démonstration a été faite
dans Société, espace, justice (Reynaud, 1981), que des classes socio-spatiales existaient,
au même titre qu’une opposition entre des lieux qui contrôlent et d’autres qui
subissent. En 1992, Alain Reynaud précise sa définition et « montre toute l'ambiguïté et
la richesse du modèle centre ("là où les choses se passent") - périphérie (dominée, délaissée,
intégrée et exploitée ou annexée, valorisée) auquel il ajoute "en marge des centres et des
périphéries... isolats et angles morts". Ces deux sous-ensembles territoriaux sont considérés
comme des éléments dynamiques de la périphérie » (Prost, 2004). Les concepts de marges
et d’angles morts ajoutent une certaine discontinuité à ce modèle fait de cercles
concentriques suivant un gradient depuis le centre qui domine, vers des périphéries
dominées (Grataloup, 2004). « In fact, they maintain the idea of an opposition between
places/spaces, whatever the chosen spatial scale. Yet, spaces are dynamic and can evolve over
time » (Lavie et al., 2017). Les interactions, dépendances mutuelles, liens
asymétriques, flux de personnes et de capitaux, font parfois de ces espaces, comme
les oasis, des systèmes qui s’autorégulent.

3.2.2. Des changements de structure par la privatisation de l’irrigation

Comme expliqué dans le Chapitre 2, la province de Mendoza a connu une entrée


rapide dans la mondialisation suite à des crises viticoles dans les années 1970-1980 et
à l’arrivée d’investisseurs étrangers dans les années 1990. Ceux-ci ont permis l’accès à
de nouvelles technologies, mais ont aussi pu puiser l’eau en amont des oasis, dans
l’aquifère, ce qui n’a jamais été le cas auparavant.
Dans les oasis du río Mendoza et de Valle de Uco, les systèmes ont logiquement
évolué au cours de l’histoire, avec des mutations relativement brutales comme
l’arrivée des Espagnols à la fin du XVIème siècle, qui en développant les systèmes
d’irrigation des Huarpes et des Incas, ont créé un site d’étape sur la route du bétail.
Les animaux élevés dans la pampa humide de l’Est argentin étaient vendus au Chili
et traversaient le continent à pattes. Les oasis servaient de points de repos et
d’engraissement avant le passage de la Cordillère. Les cultures étaient donc
essentiellement du fourrage et des prairies (Ponte & Cervini, 1998 ; Chambouleyron,
2004 ; Ponte, 2006). La fin du XIXème siècle voit une nouvelle mutation, avec l’arrivée
massive de migrants européens, qui ont transformé les oasis en systèmes culturaux
de type méditerranéens, avec de petites surfaces séparées par des haies, où se
cultivaient vergers, oliviers et vignes, en contrebas d’une ceinture maraîchère (Figure
16).

79
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 16 : Photographies des types de paysages irrigués de l’oasis de Mendoza

Ce système que les Mendocinos nomment tradicional a perduré jusqu’aux crises


nationales monétaires et viticoles des années 1980 (Chambouleyron, 2004 ; Montaña,
2007). Dès la décennie suivante, de nouveaux investisseurs se sont installés non plus
en aval de l’oasis comme c’était le cas depuis des siècles, mais en amont. Ne
disposant pas d’un droit à l’eau superficielle qui va de pair avec le droit foncier
puisque sur des terres désertiques, ils ont profité des lacunes sur le plan législatif et
de quelques pots de vin, pour creuser des puits et pomper dans l’aquifère (Lavie et
al., 2017). Or, les pressions sur l’aquifère en amont ont des effets sur les terres plus
basses.

La Figure 17 permet de mieux comprendre les changements paysagers depuis


l’arrivée de ces nouveaux investisseurs. Elle est issue d’une co-publication qui
synthétise une décennie de recherches sur Mendoza avec mes collègues ingénieur.e.s
de l’Institut National de l’Eau (Lavie et al., 2017). Elle montre aussi comment les
relations entre centre et périphérie ont évolué entre les oasis, mais aussi à l’intérieur
des oasis avec un glissement des centres vers l’ouest et le piémont.

80
Partie 2 : Trajectoires

Figure 17 : Nouvelles structures socio-spatiales et nouveaux paysages


dans les oasis Nord et Valle de Uco
Source : Lavie et al., 2017

81
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Parmi les éléments discriminants de changements de structure des oasis de


Mendoza, il y a donc surtout l’accès au capital permettant d’installer des systèmes
d’irrigation pressurisés (Robillard, 2010 ; Lavie et al., 2017 ; Larsimont et al., 2018).
À Gabès en Tunisie, les travaux de Jouda Ben Arfa pour laquelle j’ai participé
activement au Comité de thèse, ont démontré des résultats assez proches de ceux de
Mendoza. Des travaux précédant de géographes (Abdedayem, 2009 ; Abdedayem &
Veyrac-Ben Ahmed, 2013 ; Veyrac-Ben Ahmed & Abdedayem, 2017) avaient déjà mis
en avant la pression sur les ressources, le tarissement des sources et le passage à des
logiques de gestion privative aux dépens du collectif (Chapitre 2). Les travaux
réalisés par la doctorante (Figure 18) démontrent par le traitement d’images Landsat
que ces logiques se traduisent sur le plan spatial par des glissements dans le paysage
des oasis vers l’ouest où les ressources souterraines sont plus accessibles, ou vers le
nord où les terres sont salines, donc moins intéressantes. Évidemment, nos premières
observations de terrain semblent s’orienter vers une différence de capital de départ
de ces irrigants, mais c’est une piste à affiner.

Figure 18 : Extension des périmètres irrigués à Gabès (1976-2011)


Source : modifié d’après Ben Arfa et al., 2015

82
Partie 2 : Trajectoires

Les principales logiques que j’ai pu observer à Mendoza et Gabès sont donc des
inversions de centralité liées à l’accès aux ressources, mais surtout au capital
financier permettant de creuser des puits et de financer une agriculture de pointe,
souvent pressurisée. Cette situation n’est en rien unique puisqu’en comparant les
oasis mendocines avec l’oasis péruvienne d’Ica et la vallée centrale chilienne, les
analyses que nous avons pu faire avec Cécile Faliès et Anaïs Marshall sont les
mêmes : l’eau est une ressource économique mais c’est surtout la gestion de son
capital technique et de l’image marketing qui en fait une nouvelle ressource
économique, capable d’influencer les jeux de pouvoir (Faliès et al., 2018). Dans ce
chapitre d’ouvrage sur la transformation de l’eau en raisin dans les espaces viticoles
irrigués, il est surtout ici question de la transformation de l’eau en une autre
ressource économique qu’est le raisin, qu’il soit de table ou de transformation agro-
alimentaire (vin ou pisco). À mes yeux, quelle que soit la culture agricole concernée,
c’est la privatisation de l’accès à l’eau souterraine, d’abord incitée par les autorités
puis par un laisser-faire, qui est le facteur principal de la mutation des structures et
de l’inversion des centralités-périphéries. C’est aussi la conclusion des travaux menés
par des collègues du CONICET (équivalent CNRS) de Mendoza à propos de la
pomme de terre pour les usines de frites surgelées (Larsimont et al., 2018)
Aujourd’hui, dans ces deux territoires à archipels d’oasis (Mendoza et Gabès), les
espaces qui s’insèrent le mieux dans la mondialisation et qui s’enrichissent le plus,
pouvant substantiellement faire pression sur les autorités, sont aussi les espaces où
l’irrigation privative par forage dans les aquifères a été la plus marquée.

3.2.3. Des changements de structure par des actions collectives

Si la privatisation de l’irrigation dans des oasis très insérées dans la mondialisation


des échanges, comme dans le Nord-Mendocino et à Gabès, est une dynamique
majoritaire, on observe ailleurs des trajectoires inverses. En effet, dans le Sud-
Mendocino et à Ouaouizerth au Maroc, pour de plus petites oasis dont la vocation
commerciale est le marché national, c’est plutôt une modernisation de la gestion
collective de l’eau qui crée les changements de structures spatiales. Ces résultats
s’appuient sur les travaux d’étudiant.e.s de Master. Dans le Sud-Mendocino, à partir
de problématiques que j’ai co-définies après un court terrain effectué avec Anaïs
Marshall dans l’oasis du río Atuel en 2014, deux étudiantes (Beaudoin & Serrano,
2017) ont réalisé un stage au sein de la Délégation du río Atuel du Département
General d’Irrigation, sous la direction de Rafaël Pereira et moi-même ; elles ont mené
une série d’entretiens avec des agriculteurs pour comprendre leur compromission
dans la gestion de l’eau à l’échelle de leur zone d’irrigation. Une troisième étudiante
de M1 GST (Maynaud, 2017) a travaillé sur l’évolution des secteurs irrigués en
relation avec les débits de la rivière Atuel, par télédétection du NDVI ; elle a été
encadrée par Nicolas Delbart et moi-même. Comme déjà mentionné, les résultats sur
Ouaouizerth sont issus de l’accompagnement de travaux d’une promotion
d’étudiant.e.s de M2.

83
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Dans le sud de la province de Mendoza, deux oasis, celle du río Diamante accueillant
la ville de San Rafaël et celle du río Atuel dont le centre est la ville de General Alvear,
se sont aujourd’hui rejointes en un seul immense périmètre irrigué appelé oasis Sud,
alimenté par ces deux rivières : le Diamante et l’Atuel (Figure 9). Mes relations avec
le Département Général d’Irrigation de la délégation du río Atuel m’ont permis de
proposer deux stages à Louise Beaudoin et Alexia Serrano, en M1 GST. Elles ont
travaillé sur le rôle des Inspecciones de Cauce (IC), des inspections de canal24, des
associations d’irrigants assez proches du système des ASA (Associations Syndicales
Autorisées) françaises. Les IC participent à la gestion à l’échelle d’une rama (un canal
secondaire d’irrigation) et des périmètres alimentés par cette rama. L’ingénieur
agronome Rafaël Pereira du DGI de l’Atuel m’avait expliqué que son sentiment était
que plus une IC était impliquée dans l’action collective de gestion des eaux, plus les
périmètres irrigués étaient productifs et les irrigants commercialisaient la production.
Il cherchait donc des stagiaires en sciences humaines pour l’aider à comprendre.
Les travaux de terrain menés par Alexia Serrano et Louise Beaudoin ont mis en
valeur des profils très différents chez les agriculteurs. Généralement, quand ils ont de
grandes parcelles, ils s’interrogent peu sur la gestion de l’eau qui semble les
satisfaire. En revanche, les extrêmes climatiques (gelées tardives, grêles) sont une
vraie source d’inquiétude pour eux. Les irrigants impliqués dans les IC n’en sont pas
toujours satisfaits, cela dépend de beaucoup de paramètres, mais ils reconnaissent
généralement que les réunions sont une bonne source d’information. L’ensemble des
agriculteurs notent une baisse des rendements, sans que les étudiantes n’aient pu
caractériser les sources de ces baisses. Enfin, les irrigants situés en aval sont
généralement moins satisfaits de la gestion de l’eau, et il semblerait que ce soit aussi
les moins impliqués.
Parallèlement, Lucie Maynaud, travaillait sur la dynamique temporelle de la
végétation dans l’ensemble de l’oasis Sud à partir du NDVI d’images MODIS et
Landsat. La partie portant sur la télédétection de la végétation était encadrée par
Nicolas Delbart, la partie sur l’usage de l’eau et les pratiques agricoles me revenait.
La cartographie diachronique menée par Lucie Maynaud était mise en regard des
écoulements des rivières Diamante et Atuel, afin de répondre à une de nos
interrogations : est-ce que la production primaire en période culturale correspond
aux disponibilités en eau des rivières ? Observe-t-on de meilleures productions lors
des années où l’eau l’irrigation est plus importante en termes de volumes ?
Ses « résultats attestent que l’évolution de la végétation n’est pas régie par la variation du
volume d’eau véhiculée par les rivières mais par l’usage de la ressource sur le territoire »
(Maynaud, 2017). En effet, les résultats cartographiques, notamment ceux issus des
images MODIS, démontrent que ce qui a réellement modifié la croissance de la
végétation dans la partie irriguée par le río Atuel est en réalité une nouvelle

24Littéralement, cauce signifie « lit de rivière » et non « canal » mais la réalité du travail des Inspections
justifie que je traduise par « canal ».

84
Partie 2 : Trajectoires

infrastructure hydraulique. Le río Atuel est régulé en amont dans les Andes par deux
grands barrages, le Nihuil et le Valle Grande, grands fournisseurs d’électricité
hydraulique (Lavie, 2007). En aval dans la plaine, en 1950 a été construit le barrage
Rincón del Indio sur le río Atuel, à l’entrée de l’oasis de General Alvear, soit la partie
sud-est de l’oasis Sud, afin de l’alimenter en eau. Or si le río Atuel alimente l’oasis de
General Alvear, elle est aussi le réceptacle des eaux usées agricoles de l’oasis de San
Rafaël (Figure 19). Les eaux irrigant General Alvear étaient donc assez polluées et
salines. En 2012 a été construit un nouveau barrage dérivateur, plus en amont, et un
canal (le canal marginal) transporte les eaux parallèlement25 au río Atuel jusqu’à
General Alvear. C’est donc une eau de bonne qualité qui est aujourd’hui distribuée.
Les travaux réalisés par Lucie Maynaud démontrent que peu après la construction
du barrage et du canal marginal, la végétation augmente dans les espaces irrigués les
plus proches de cette infrastructure hydraulique, alors qu’avant 2012 les rendements
végétatifs baissaient. Ces résultats confirment les observations du DGI
(communication personnelle, 2014).

Figure 19 : Évolution de la végétation entre 2000 et 2016 dans l’oasis Sud


Source : modifié selon Maynaud, 2017

Ces travaux conjoints convergent vers trois éléments principaux : 1) c’est moins la
disponibilité naturelle en eau que la gestion de sa rareté qui explique les

25 Marginal signifie rivulaire.

85
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

augmentations des productions agricoles ; 2) l’intérêt des agriculteurs dans la gestion


est un bénéfice pour eux puisqu’ils pèsent sur les jeux de pouvoir dans la décision
des tours d’eau et des modernisations des réseaux ; 3) on observe ici aussi une
inversion de structure. En effet, le centre de production a toujours été concentré à
l’ouest de l’oasis Sud, vers San Rafaël, puisque cette ville est plus proche de
Mendoza, des secteurs touristiques de montagne, des réseaux de routes nationales et
des sources d’eau (Lavie et al., 2017). Or les travaux de terrain et de cartographie de
ces trois étudiantes ont démontré que les structures s’inversent : à San Rafaël on
observe une baisse de la production agricole (Figure 19) au profit du tourisme alors
qu’à l’est, à General Alvear, cette oasis qui a vécu une crise agricole majeure lors de
la dernière décennie 2000 (Lavie et al., 2017), connaît aujourd’hui un renouveau
agricole. On n’observe pas réellement ici de changements de pouvoirs, mais des
mutations dans les structures de spécialisations.

À Ouaouizerth au Maroc, la commande qui a été faite aux étudiant.e.s du Master


Espaces et Milieux consistait en l’évaluation de la faisabilité d’un projet de création
d’un périmètre de cultures d’oliviers irrigués par les eaux sorties de la station
d’épuration. Une association de propriétaires irrigants, AADEC-Attawassol, dont les
responsables nous ont semblé particulièrement bien intégrés dans le tissu politique
local, est à la tête de ce projet. L’oasis actuelle est alimentée par eaux de sources et de
dérivation d’un oued. Elle a une structure assez classique au Maghreb avec un réseau
de seguias (canaux) qui alimentent des terrains irrigués par gravité dont la pente a été
travaillée en terrasses (Lavie, 2018). Entre les plants d’oliviers, majoritaires, les
terrasses sont aussi plantées quelques fois en fourrages et les animaux peuvent y
pâturer. En aval, la ville de Ouaouizerth accueille les administrations, les habitats
(environs 8000 habitant.e.s selon plusieurs sources locales) et les services. Autour de
la zone actuellement irriguée, des terrains d’agriculture pluviale (les bours) sont
principalement voués au pâturage même si des essais de plantations d’oliviers ont
été réalisés. Des oliviers ont été plantés en 2012 dans le contexte du Millenium
Challenge Account (MCA), soutenu par la Direction Provinciale de l’Agriculture
(DPA). D’après les ingénieur.e.s interrogé.e.s par les étudiant.e.s en ma présence, les
arbres n’ont pas poussé pour plusieurs raisons : l’irrigation par citernes effectuée
pendant dix-huit mois par la DPA s’est progressivement ralentie à la fin du contrat,
des criquets sédentaires ont mangé les feuilles et les branches, tout comme des
animaux de pâturage, qui aux dires des propriétaires des terres n’avaient pas
l’autorisation d’y entrer (M2 Espaces et Milieux, 2018).
La problématique des oléiculteurs est relativement simple : ils ont obtenu les fonds
pour construire une usine qui presse et met en bouteilles une huile de bonne qualité,
considérée comme biologique car très peu traitée. Afin de conquérir un marché
national voire européen, la production d’olives doit être plus importante. Il faut donc
planter plus d’oliviers dans un contexte de sécheresses climatiques accrues depuis
trois ans. L’eau potable distribuée aux habitant.e.s est en partie prise aux sources qui

86
Partie 2 : Trajectoires

alimentent l’oasis, c’est autant d’eau de perdue pour l’agriculture et l’extension de la


zone actuellement irriguée n’est pas du tout envisageable. L’idée de l’association
AADEC-Attawassol est donc de récupérer cette eau une fois utilisée par la
population, donc en sortie de la station d’épuration. Le projet mené par les
étudiant.e.s a conclu en une faisabilité technique, à la condition que la station
respecte bien les standards de qualité des eaux relatifs aux normes marocaines (M2
Espaces et Milieux, 2018).
Ce qui me semble particulièrement intéressant dans ce projet – et qui n’était pas inclu
dans la commande aux étudiant.e.s – c’est que ce nouveau périmètre irrigué sera de
taille équivalente à l’oasis actuelle (~250 ha), mais avec des techniques et des gestions
bien différentes. Si dans l’oasis la gestion est indexée sur des héritages familiaux
assez anciens basés sur des lignages qui peuvent sembler inégaux avec un regard
européo-centré, dans les nouveaux périmètres irrigués (NPI) la gestion peut être
parfaitement collective puisque créée ex nihilo, en fonction du nombre d’irrigants ou
de la surface à irriguer par exemple. L’alimentation se fera vraisemblablement par
technique pressurisée et non gravitairement ; des réservoirs seront construits sur les
reliefs, ce qui n’existe pas dans l’oasis actuelle. Enfin, l’idée des commanditaires de ce
projet est de favoriser la monoculture de l’olivier. Ces NPI sont donc projetés pour
alimenter l’huilerie en olives et uniquement pour cela. L’action est collective mais elle
va impliquer uniquement les propriétaires du secteur, qui ne seront plus dépendants
des eaux de source ou de rivière, mais obtiendront une eau en permanence en sortie
de station d’épuration. Étant donné le poids politique des commanditaires de ce
projet, il est intéressant de voir à moyen terme, d’ici une dizaine d’années, si le
changement de structure et de jeux de pouvoirs que je sens poindre, se réalisent. Il
me semble en effet que ces NPI, si l’irrigation fonctionne, seront les nouveaux
centres producteurs principaux de la commune de Ouaouizerth.

L’accès à l’eau d’irrigation et la gestion de la pénurie semblent profiter à une gestion


de plus en plus individuelle dans les grandes oasis mondialisées comme dans le
Nord-Mendocino et à Gabès. Pour autant, des actions collectives pour obtenir de
l’eau, généralement superficielle, et développer de nouveaux secteurs voués à un
marché pour le moment national, se développent dans le Sud-Mendocino et à
Ouaouizerth. Les jeux de pouvoir dans l’accès à l’eau agricole semblent donc
structurer les espaces producteurs et participer aux dynamiques d’inversions, ou du
moins de mutation, des centralités.
L’exemple suivant est celui de l’accès à l’eau potable dans les grandes
agglomérations de milieux arides (ici à Mendoza), dont les administrateur/rice.s
doivent tout autant gérer la rareté.

87
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

3.3. Structuration des villes oasiennes par l’accès à l’eau potable

Les secteurs urbains des oasis sont à la fois illustratifs des villes et des oasis :
- les réseaux d’adduction en eau potable peuvent contribuer à la fabrication de
la ville (Offner, 1993 ; Jaglin, 2005 ; Coutard & Rutherford, 2009 ; Coutard,
2010 ; Jaglin & Zérah, 2010 ; Jaglin, 2012), notamment la ville moderne,
bactériologique (Offner, 1993 ; Gandy, 2004), où les habitant.e.s sont
alimenté.e.s par un réseau protégé des problèmes de pollution des eaux. Cette
ville, même si elle se fabrique avec les réseaux, ne suit pas des trajectoires
parallèles puisque parfois les périphéries sont planifiées avec les services
urbains, parfois elles grandissent bien plus vite que les réseaux (Jaglin &
Zérah, 2010). Cette dualité entre la ville et ses réseaux est intéressante pour
observer leurs relations (Carré & Deutsch, 2015).
- est aussi sous-jacente l’idée que la ville-oasis subit les mêmes contraintes que
les oasis : à savoir le partage de la ressource en eau non seulement au sein de
l’usage domestique, mais aussi entre les différents usages. La croissance des
espaces urbains sur les espaces agricoles ou sur les déserts environnants
complexifie à la fois la gestion et la distribution de ce service public et les
relations entre villes et secteurs agricoles. J’ai ici fait le choix de me concentrer
uniquement sur l’exemple de Mendoza, même si certains éléments analogues
ont également été observés à Khartoum.

3.3.1. Contexte et méthodologie

Pendant ma thèse sur les secteurs agricoles irrigués, je vivais en ville et ai assez vite
observé ce qui, avec mes yeux européo-centrés, pouvait être considéré comme un
immense gaspillage d’eau potable : arrosage intempestif des jardins à l’eau du
robinet, robinets rarement réparés, facturation ne tenant pas compte de la
consommation, etc. Cette question avait d’ailleurs été développée dans mon
manuscrit (Lavie, 2009).
En 2012, un étudiant en M1 Géographie des Pays Émergents et en Développement
(GPED) de l’université Paris 1-Sorbonne, Jean-Eudes Hévin, m’a contactée afin de
pouvoir analyser l’adduction en eau potable à Mendoza. En discutant, il nous a
semblé intéressant de plutôt travailler sur une commune périphérique afin
d’observer les inégalités de distribution et de gestion. Son choix s’est porté sur la
commune de Las Heras au nord de Mendoza. Son terrain a été effectué en 2013 ; je
l’ai d’ailleurs accompagné lors d’une de ses enquêtes. En réutilisant une partie de son
mémoire (Hévin, 2013) et en y ajoutant une mise au jour des travaux sur la
gouvernance de l’eau sur l’agglomération de Mendoza, nous avons co-publié un
article sur les problèmes de gouvernances à Las Heras (Lavie et al., 2015a).
Par la suite, dans le cadre du projet Marges oasiennes avec Anaïs Marshall (2014-2016),
nous avons poursuivi ce travail dans une autre commune périphérique de

88
Partie 2 : Trajectoires

l’agglomération, Guaymallén. Une partie des résultats a été publiée récemment


(Lavie & Marshall, 2019) ; une autre partie a servi d’exemple pour illustrer les
travaux sur la qualité de l’eau potable (Lavie et al., soumis) (Chapitre 14).
Las Heras et Guaymallén sont deux municipalités dont le gestionnaire diffère : dans
les secteurs considérés comme urbains au sens du plan d’aménagement du
territoire26 c’est la province de Mendoza qui a la charge de la distribution mais elle la
délègue en régie provinciale à Aguas Mendocinas ; dans les secteurs ruraux, c’est la
municipalité qui a la responsabilité de l’adduction, charge qu’elle délègue souvent à
des coopératives. Or dans l’agglomération il y a six communes : Mendoza-Capital et
Godoy Cruz, qui sont presque en totalité urbaines et qui ne nous intéressent pas car
non périphériques ; Las Heras et Guaymallén sur lesquelles nous avions travaillé
respectivement avec Jean-Eudes Hévin et Anaïs Marshall ; et Maipú et Luján de
Cuyo, qui sont en régie municipale intégrale. Afin de vérifier si les hypothèses
relevées en fin du programme Marges oasiennes étaient aussi valables dans les
périphéries en régie municipale, il était nécessaire de proposer une autre étude sur
l’une de ces communes. C’est Lucie Escudié, étudiante en M1 GST parcours
DYNARISK (Dynamiques des Milieux et Risques) qui s’est proposée. Elle a réalisé un
terrain à Maipú en 2018 (Escudié, 2018).
Sur le plan méthodologique, la démarche que nous avions pensée ensemble avec
Jean-Eudes Hévin fin 2012 a été suivie sur ces trois communes, même si les grilles
d’entretien et les questionnaires ont été adaptés au fur et à mesure des années.
À Las Heras, Jean-Eudes Hévin est resté trois mois en 2013 et avait déterminé quatre
quartiers, d’ouest en est (Figure 20) :
- Un en amont des principaux tuyaux d’eau collective, où l’adduction est plurielle
(camions-citerne, puits, etc.) et gérée par la commune : Challao Oeste ;
- Deux dans la partie urbaine dans le secteur d’Aguas mendocinas : Barrio
municipal et Ciudad (le centre-ville) ;
- Un quartier de villa misera27 en aval du réseau : El Algarrobal.

26
Plan de ordenamiento territorial, équivalent du PLU en France.
27 Appellation générale pour les quartiers très précaires et/ou spontanés (=bidonville).

89
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 20 : Le réseau d’adduction en eau potable de la zone dite urbaine de


l’agglomération de Mendoza ; et la localisation des quartiers étudiés
Modifié d’après Lavie et al., 2015a

90
Partie 2 : Trajectoires

À Guaymallén, le terrain s’est déroulé sur quatre semaines en 2014 et trois semaines
en 2016 ; Anaïs Marshall et moi-même avons également choisi quatre secteurs :
- Deux dans la zone urbaine dans le secteur d’Aguas Mendocinas : Pedro Molina et
Villa nueva (centre-ville) ;
- Un quartier dans une zone qui s’urbanise vite, notamment pour les résidences
secondaires, mais qui reste en partie agricole et dont l’adduction est faite par
trois coopératives différentes (San Vicente, la coopérative rurale Los Corralitos et
Corralcoop) : Los Corralitos ;
- Un quartier non alimenté par le réseau collectif, tout comme Challao à Las Heras,
où chacun dispose d’un puits peu profond et où les habitant.e.s insistent pour
disposer d’eau potable : Colonia Molina.
Lucie Escudié a passé trois mois à Maipú en 2018, et a choisi cinq quartiers :
- Deux quartiers alimentés par la municipalité : Viejo Tonel et Bandera
Argentina ;
- Deux quartiers essentiellement connectés au réseau municipal tandis que
quelques habitant.e.s ont recours à d’autres sources (coopérative, camions-
citerne) : Lopez et Russel ;
- Un quartier aux alimentations plurielles : réseau municipal, camions-citerne,
puits privé, absence de connexion : Rodeo del Medio.
Nos démarches de terrain ont donc un peu évolué mais sont restées analogues sur
ces quatre périodes de terrain : des entretiens assez longs (généralement autour
d’une heure) avec des gestionnaires [Aguas mendocinas, agents municipaux,
coopératives, EPAS (l’organisme régulateur de l’eau)] ; et des questionnaires courts
(3 pages, < 10 min.) auprès des usager/ère.s (Tableau 1).

Nombre de Date de
Municipalité Quartier Enquêteur/rice.s
questionnaires l’enquête
Las Heras Challao 14 2013 J.-E. Hévin
Las Heras Municipal 18 2013 J.-E. Hévin
Las Heras Ciudad 16 2013 J.-E. Hévin
Las Heras Algarrobal 7 2013 J.-E. Hévin
Guaymallén Pedro Molina 16 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Guaymallén Villa Nueva 15 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Guaymallén Los Corralitos 22 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Guaymallén Colonia Molina 9 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Maipú Viejo Tonel 12 2018 L. Escudié
Maipú Bandera argentina 9 2018 L. Escudié
Maipú Lopez 12 2018 L. Escudié
Maipú Russel 13 2018 L. Escudié
Maipú Rodeo del Medio 11 2018 L. Escudié
Tableau 1 : Répartition des questionnaires passés par quartier

91
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Notre objectif était de réaliser une quinzaine de questionnaires par quartiers. Or


certains sont inaccessibles, par exemple les barrios cerrados28, d’autres sont dangereux.
C’est le cas des quartiers très précaires Algarrobal à Las Heras et Bandera Argentina
à Maipú. J’avais fortement déconseillé aux deux étudiant.e.s d’y aller, mais ils ont
tenu à y entrer en étant accompagné.e. Ceci explique qu’il y ait moins de
10 questionnaires dans ces quartiers-là : il/elle ont dû faire vite et en une seule fois.
Au total, 174 questionnaires ont été passés.

3.3.2. À quel modèle de mise de réseau correspond l’agglomération de


Mendoza ?

 La fragmentation gestionnaire
Malgré quelques nouveautés concernant les glaciers et les forêts primitives, en
Argentine les ressources naturelles ne sont pas sous gestion nationale mais
provinciale.
Depuis 1884, c’est ainsi le DGI (Departamento General de Irrigación / Département
Général d’Irrigation) de la province de Mendoza qui distribue l’eau entre tous les
secteurs : irrigation agricole et urbaine, eau domestique et industrielle. Révisée en
1916, la Loi sur l’Eau n’a pas évolué depuis un siècle et laisse au DGI la gestion totale
de l’eau brute superficielle et souterraine. Ainsi, les eaux détournées du río Mendoza
sont distribuées par le DGI aux stations de potabilisation, et il faut une autorisation
de cette même institution pour installer un forage 29, avec un droit annuel d’usage
payant. C’est la seule prérogative du DGI sur l’usage domestique.
L’Alimentation en Eau Potable (AEP) est conditionnée par la Loi provinciale 6044 de
1993, votée dans le contexte de politiques de décentralisations des pouvoirs de la
nation argentine vers les provinces à la fin des années 1980. Le cadre législatif
provincial distingue deux secteurs : la zone urbaine et la zone rurale. Même si
l’extension de l’agglomération depuis 1993 est telle que ces appellations sont
aujourd’hui très discutables, la distinction foncière est primordiale pour comprendre
la distribution de l’eau. Ces deux zones sont actuellement en cours de modification
dans les plans d’urbanisme provinciaux et municipaux ; mais leur délimitation est
régie par les Plans d’Aménagement du Territoire, les POT (Plan de Ordenamiento
Territorial).
Selon la Loi 6044 de 1993, pour quatre des municipalités de l’agglomération
(Mendoza-Capital, Godoy Cruz, Las Heras et Guaymallén), la zone urbaine est à la
charge de la province de Mendoza qui a donné ce service en délégation de service

28Quartier fermé sécurisé (gatted communitie).


29Il n’y a que pour les puits en nappe phréatique de moins de 2 pouces de diamètre que cette
autorisation n’est pas nécessaire. Seule une alimentation privative peut se satisfaire de ce type de
pompage à débit limité.

92
Partie 2 : Trajectoires

public à Aguas mendocinas (Akhmouch, 2009). Cette entreprise a connu dans son
histoire récente plusieurs statuts : l’entreprise nationale Obras Sanitarias de la Nación
(OSN) a été provincialisée dans les années 1990 en Obras Sanitarias de Mendoza
(OSM) ; les politiques de libéralisations amorcées sous Carlos Menem (1989-1999) en
Argentine et notamment la privatisation des services publics poussée par le FMI, ont
transformé l’entreprise d’état en société anonyme ; elle a enfin été renationalisée en
2008 dans le contexte des politiques de renationalisation des années Fernandez de
Kichner (2007-2015). En réalité, elle a été reprovincialisée puisque c’est la province de
Mendoza qui en est la propriétaire et non l’État argentin (Akhmouch, 2009).
Si Godoy Cruz et Mendoza-Capital sont essentiellement des communes urbaines, ce
n’est pas le cas de Las Heras et Guaymallén qui ont des périphéries périurbaines et
rurales, dont certains quartiers ne sont pas inclus dans la zone urbaine officielle. Là,
ce sont les municipalités qui prennent le relais. Elles peuvent gérer en interne
quelques forages ou puits, acheter de l’eau à Aguas mendocinas et alimenter des
quartiers isolés par des camions-citerne, ou, pour les bourgs ruraux, laisser la gestion
effective à des coopératives, souvent des associations de quartier.
Pour les deux communes au sud de l’agglomération, Maipú et Luján de Cuyo, le
service d’adduction est 100 % en régie municipale. Les deux communes ont des
stations de potabilisation, des forages et des camions-citerne et assurent l’intégralité
du service public. Ces deux municipalités sont implantées sur de bonnes terres
viticoles et disposent d’industries pétrochimiques d’extraction et de transformation ;
leurs moyens sont nettement supérieurs à ceux des autres communes et les services
publics (eau, gaz, électricité, transport, collecte des déchets, etc.) y sont bien moins
onéreux pour les usager/ère.s.
Enfin, la Loi 6044 a aussi créé un organe de régulation de l’AEP, l’EPAS (Ente
Provincial de Agua y Saneamiento / Agence provinciale de l’eau et de l’assainissement).
Adossée à la province, son « rôle est de contrôler et réguler les systèmes techniques et la
tarification dans le respect des droits des usagers, de donner les autorisations de
prélèvements » (Lavie & Marshall, 2019).
Pour résumer : la constitution argentine délègue donc à la province de Mendoza la
gestion de l’eau potable, qu’elle assume indirectement en étant la propriétaire
d’Aguas mendocinas, délégataire du service public d’adduction dans la zone urbaine.
En zone rurale, elle laisse les municipalités gérer leur adduction, parfois via des
coopératives. Deux communes assurent la gestion en régie municipale. Enfin, l’EPAS
n’assure aucune gestion mais contrôle le respect des règles. L’agglomération de
Mendoza est donc assez illustratrice d’une « fragmentation gestionnaire » (Bousquet,
2006).
Bien que créatrice de fragmentation, la Loi 6044 prévoit à la fois d’universaliser
l’accès collectif à l’ensemble du territoire et d’uniformiser le modèle de gestion. Or
sur le plan de la gestion, il y a eu plusieurs ratés (Akhmouch, 2009) : d’abord des
alternances de gouvernance à la tête de la province et de la concession d’eau potable,

93
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

et ensuite le fait que l’État provincial est à la fois gestionnaire de la distribution


(même au cours de la période de privatisation puisqu’il a toujours au moins détenu
20 % du capital d’Aguas mendocinas) et tutelle de l’agence de régulation (EPAS).

 Des modèles techniques qui diffèrent entre centre et périphéries


L’universalisation de l’accès collectif à l’eau au robinet reste un objectif de la Loi 6044
de 1993. Si l’uniformisation est difficile à mettre en place sur le plan gestionnaire, la
fragmentation s’observe aussi sur le plan technique.
L’adduction en eau potable de l’agglomération de Mendoza s’apparente à une
situation hybride entre deux modèles de mise en réseau : d’une part, le centre de
l’agglomération est plutôt bien connecté, avec une distribution à tous les robinets par
Aguas mendocinas ; d’autre part, les nouvelles périphéries récemment intégrées ont dû
adapter une alimentation rurale de l’eau à une nouvelle population urbaine qui
demande un accès moderne à l’eau. Par système rural, j’entends que la plupart des
maisons de la zone rurale disposaient d’un puits peu profond dans une nappe
phréatique aujourd’hui impropre à la consommation (Lavie, 2009) ou d’un forage
profond mais ancien et non contrôlé. Il est de toute façon aujourd’hui interdit d’en
creuser (entretien EPAS, 2016).
En effet, en s’appuyant sur le schéma proposé par Sylvy Jaglin sur les services en
réseau (Figure 3, p. 25), le centre dense de l’agglomération serait proche du « modèle
hérité dégradé », tandis que les nouvelles périphéries récemment intégrées
correspondraient plutôt au « modèle inachevé », typique des pays émergents ou des
grandes villes des pays en développement (Jaglin, 2012). Ces trajectoires issues d’une
double histoire de la gestion à la fois technique et structurelle des réseaux
proposeraient alors un autre regard sur l’universalisation des réseaux urbains d’eau
potable (Lavie & Marshall, 2019).
Dans les zones urbaines des six communes, le réseau est construit en tenant compte
de la pente du cône de déjection sur lequel est construite l’agglomération. Au sud-
ouest, l’eau est dérivée par deux barrages régulateurs et envoyée par des canaux
matriz (majeurs/matrice) vers le réseau d’irrigation qui desservent aussi les stations
de potabilisation. Aguas mendocinas possède cinq stations (Figure 20) : Luján I (Figure
21) et II à l’entrée du système au sud et Alto Godoy en aval sont les principales ;
Benegas sert au secteur agro-industriel de Godoy Cruz, et Potrerillos en montagne
soutient Alto Godoy par un aqueduc souterrain. L’ensemble de ces stations produit
environ 4000 l./s d’eau potable (données site internet du DGI). Aguas Luján, le service
en régie municipale de Luján de Cuyo, peut acheter de l’eau à Aguas mendocinas mais
en produit la plus grande part dans ses deux stations : Santa Elena pour les quartiers
hauts et surtout Cippolleti (600 l./s). La Direction de l’eau de Maipú a quatre stations
de petite taille : Cruz de Piedra et Lulunta pour les quartiers du sud et de l’est et
Palma et la Pequeña pour le centre-ville de la commune (Figure 20).

94
Partie 2 : Trajectoires

Figure 21 : Photographies des types d’adduction en eau potable


dans l’agglomération de Mendoza

95
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Mais la capacité de ces stations est insuffisante puisque la population périurbaine a


augmenté et que les nouveaux quartiers ne sont pas situés sur le cône de déjection
mais dans la plaine, plus basse. À Mendoza le risque sismique de ce piémont de
Cordillère andine est tel que les châteaux d’eau sont inimaginables. Sans pression
suffisante, les quartiers bas sont régulièrement en manque d’eau. Pour pallier cela,
les communes et Aguas mendocinas ont fait construire de nombreux forages plus ou
moins profonds dans la zone urbaine. Certains disposent tout de même de petits
réservoirs hauts mais de faible contenance. L’eau pompée connaît souvent des
niveaux de nitrates supérieurs à la limite de potabilité de 50 mg/l ; elle doit donc être
mélangée avec de l’eau superficielle issue du réseau principal (entretien EPAS, 2016).
En périphéries, la fragmentation technique est à l’inverse le modèle dominant (Figure
21). Les habitations agglomérées en bourgs ou lotissements sont alimentées par des
coopératives publiques, ou privées dans le cas des lotissements fermés. Là, le
système technique privilégié est le micro-réseau, à savoir un approvisionnement par
des forages locaux et un réseau indépendant ou interconnecté qui dessert un
territoire restreint (Lavie & Marshall, 2019) mais qui se calque sur la norme du réseau
universel avec une desserte aux robinets, tout en étant détachés du système central
urbain (Crombé & Blanchon, 2010). Dans les territoires où implanter un réseau
collectif n’est pas rentable, par exemple dans les collines au nord-ouest de Las Heras,
des camions-citerne viennent vendre l’eau aux habitant.e.s, qui la stockent dans une
citerne familiale. Ailleurs, des habitant.e.s ont fait creuser un puits peu profond pour
les usages domestiques mais ne boivent que de l’eau embouteillée achetée en
commerce. Enfin, dans les quartiers les plus précaires, il n'est pas rare que la
municipalité ait installé une borne-fontaine à laquelle viennent se ravitailler les
habitant.e.s en utilisant des jerricans.

Le modèle souhaité par la province de Mendoza et régi par la Loi 6044 est celui d’un
accès universel à l’eau potable, si possible via le réseau central ou des micro-réseaux.
L’idée sous-jacente est aussi une uniformisation à la fois technique et gestionnaire.
Or, la zone urbaine s’est densifiée et étendue suite à la crise économique des années
2000 en Argentine (Velut, 2002). Les quartiers périphériques auraient été victimes
d’un mode de développement déconnecté des instances de planification urbaine que
sont la province et les municipalités, freinant ainsi la politique d’universalisation
du service.
Le paysage de l’eau potable en périphérie de Mendoza est donc protéiforme sur le
plan technique et gestionnaire, mais est-ce que cela freine vraiment l’universalisation
du modèle ? Et est-ce que cela crée des inégalités ? C’est à ces questions que notre
travail de terrain a permis de répondre. Trois axes ont été discutés : d’une part, la
place de la topographie sur la distribution gravitaire, d’autre part, les inégalités
socio-spatiales, enfin, la fragmentation de la ville par ses réseaux.

96
Partie 2 : Trajectoires

3.3.3. La topographie n’est pas un critère déterminant

Une des hypothèses émises dans les discussions précédant le départ sur le terrain de
Jean-Eudes Hévin en 2013 était celle d’un gradient amont-aval de la qualité du
service d’AEP à Las Heras. L’agglomération de Mendoza est construite en grande
partie sur le cône de déjection du río Mendoza, de pente SO-NE qui se poursuit à
l’est par la plaine du Cuyo. Le réseau général suit donc cette pente puisque la
sismicité empêche d’utiliser des châteaux d’eau pour créer de la pression. En amont à
l’ouest, les glacis du piémont de la Précordillère des Andes surplombent la ville. Ils
ont connu une urbanisation rapide au début du XXIème siècle. Je supposais qu’avec ce
système gravitaire, les zones du glacis situées au-dessus du réseau et les zones les
plus basses en fin de réseau, ne pouvaient pas disposer d’une pression suffisante au
robinet, argument que me tenaient régulièrement des chercheur/se.s travaillant sur
cette commune et des Laherino/a.s rencontrés pendant la thèse.
Les résultats issus du travail de terrain de cet étudiant que j’ai co-encadré, révèlent
que cette hypothèse est en partie validée mais que ce n’est pas un facteur
déterminant des inégalités de distribution (Hévin, 2013 ; Lavie et al., 2015a ; Figure
22). Sachant qu’à Las Heras la pente est d’orientation SO-NE, le quartier de Challao,
qui est situé à l’ouest des principales canalisations – soit en amont – ne peut pas
disposer du réseau d’Aguas mendocinas. La pression qui ne dépend que de la pente ne
peut pas faire remonter l’eau, qui-plus-est ce quartier est parsemé de petites collines
où vivent les habitant.e.s de manière dispersée. Alimenter en eau ce quartier par le
réseau central n’est donc pas aisé techniquement, il n’est surtout pas rentable. Dans
le cœur de la ville, on observe bien des différences entre les quartiers Barrio
Municipal à l’entrée du réseau et Ciudad plus bas. Pour autant, les enquêtes réalisées
et les coupures de presse lues ne démontrent pas de différences marquées par
rapport à d’autres municipalités de l’agglomération, même si les habitant.e.s du
quartier Ciudad ont noté plus de coupures que leurs voisin.e.s du Barrio Municipal.
Les terrains suivants réalisés par Anaïs Marshall et moi-même à Guaymallén (Lavie
& Marshall, 2019) ou par Lucie Escudié à Maipú (Escudié, 2018) vont dans le même
sens : les coupures sont légèrement plus fréquentes dans les zones basses comme
Villa Nueva à Guaymallén et Lopez à Maipú, mais restent assez conformes à celles
observées dans le reste de l’agglomération. Une des hypothèses principales que nous
avons apportées est que les forages de soutien au réseau central jouent bien leur
rôle de renfort dans les zones basses (Figure 22).

97
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 22 : Gradient des techniques d’adduction en eau potable


dans les quartiers enquêtés des communes de Las Heras, Guaymallén et Maipú
Sources : à partir de Hévin, 2013 ; Escudié, 2018 ; Lavie & Marshall, 2019

98
Partie 2 : Trajectoires

Il semble donc que si nous avons observé des accès à l’eau potable précaires dans les
zones basses et les zones en amont du réseau, ce n’est pas dans la zone urbaine mais
dans les secteurs de la zone rurale qui ont été gagnés par l’agglomération, et qui ne
sont donc pas connectés au réseau central. En effet, un élément se distingue très
clairement de nos trois terrains : en termes quantitatifs, l’ensemble des secteurs de la
zone urbaine connaît un service correct avec une adduction à l’eau à tous les robinets
malgré quelques coupures. Pour autant, la qualité de l’eau ne peut être la même
puisque les zones hautes sont uniquement alimentées en eau du río Mendoza traitée,
tandis que les zones basses reçoivent une eau mixte où l’eau des forages – très azotée
– est diluée avec de l’eau superficielle.
Les critères déterminants des inégalités de qualité du service sont donc à trouver
ailleurs, notamment dans les inégalités socio-économiques entre quartiers de la zone
rurale (Escudié, 2018 ; Lavie & Marshall, 2019).

3.3.4. Les inégalités socio-économiques jouent un rôle déterminant en


périphérie

Si tou.te.s Lesherino/a.s, Guaymallino/a.s et Maipucino/a.s interrogé.e.s dans la zone


urbaine semblent recevoir une eau au robinet par le réseau central, les accès sont bien
plus disparates dans la zone rurale pourtant intégrée à l’agglomération. Ces
périphéries urbaines ont grandi dans plusieurs dimensions : d’abord au sud vers
Luján qui est devenu un territoire viticole très mité par les lotissements fermés
réservés à une population de classes moyennes à aisées ; puis à la fin des années 1990
à l’ouest sur les glacis du piémont, avec des lotissements fermés et des habitats plus
précaires ; enfin à partir de 2005 vers l’est, sur la ceinture verte maraîchère ou plus à
l’est dans des zones salines ou d’arboriculture avec une population variée (Alegre et
al., 2014 ; Gudiño, 2017). L’agglomération de Mendoza dépasse donc la zone urbaine
délimitée par le POT, qui a conditionné la distribution de l’eau potable en 1993. Les
espaces agricoles devenus périphérie urbaine sont de multiples paysages allant de
faciès très urbains à un paysage agricole mité par les lotissements. Les avancées se
font à la fois en front urbain et en mitage des zones agricoles. Or ces secteurs
agricoles disposaient d’un accès dit rural à l’eau domestique. Si l’utilisation des eaux
des canaux d’irrigation semble avoir disparue, nombreux sont les agriculteurs qui
disposent d’un forage dans un aquifère profond où parfois la nappe est captive et les
eaux remontent naturellement par artésianisme. L’universalité de l’accès collectif à
l’eau au robinet est une vision très urbaine de ce service public, que demandent les
nouvelles populations venues s’installer dans ces périphéries de l’agglomération.
Ces populations sont très variées : des riches propriétaires qui fuient la dense
Mendoza en s’installant dans des quartiers fermés et sécurisés, des lotissements de
classe moyenne qui cherchent également à quitter la ville, des lotissements pour
celles et ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter en zone urbaine, généralement des
victimes de la crise économique qui sévit depuis une vingtaine d’années (Velut,

99
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

2002), des résidences secondaires dans les secteurs arborés, enfin de nombreuses
villas miserias (Alegre et al., 2014 ; Gudiño, 2017 ; Lavie & Marshall, 2019). La
périphérie est donc socio-économiquement fragmentée, on sait que les gestionnaires
de l’eau potable sont nombreux, et les techniques d’adduction sont tout aussi
protéiformes.
« Être pauvre n’empêche pas d’avoir une forte chance d’accéder au raccordement […], être
riche en revanche abrite pratiquement du risque de ne pas en disposer » (Mesclier et al.,
2015). En effet, malgré leur localisation à distance ou en amont des tuyaux
principaux, les populations riches n’ont aucune difficulté à disposer d’eau au robinet.
Alors que creuser des forages est interdit, les travaux se font quand même et les
contentieux juridiques sont nombreux. Les habitant.e.s de ces quartiers étant parfois
proches du pouvoir et du DGI, les passe-droits se sont multipliés (enquêtes de
terrain, 2013, 2014). Dans le cas du quartier de Challao à Las Heras, un lotissement
fermé dispose de son propre micro-réseau dont le forage pompe dans un des niveaux
d’aquifère les plus protégés car en amont des activités anthropiques (Hévin, 2013).
« Si la construction a sûrement été onéreuse, le prix de l’eau est fixe, et bien plus bas qu’avec
Aguas Mendocinas, autour de 4 € par mois (env. 44 $AR), contre le double ou le triple dans
les zones connectées au réseau collectif » (Lavie et al., 2015a). À Los Corralitos à
Guaymallén, un quartier fermé en construction dispose d’un ancien puits agricole
qui pompe dans la nappe captive. Appartenant à la coopérative Corralcoop, ce puits
sera connecté au micro-réseau dès que le besoin se fera sentir, c’est un puits pour le
futur. Nous n’avons pas observé de quartiers riches qui manquent d’eau potable au
robinet.
À l’inverse, les quartiers populaires connaissent des situations particulièrement
disparates. À Challao, les habitant.e.s des collines « n’ont d’autre choix que de se faire
ravitailler par des camions-citerne de la compagnie Aguas del Challao, qui achètent l’eau à
des stations Aguas Mendocinas, au prix exorbitant de 15 € (env. 165 $AR) la livraison de
10 000 l, nécessaire toutes les une à deux semaine(s) » (Lavie et al., 2015a). Jean-Eudes
Hévin a aussi observé des habitant.e.s allant se ravitailler en jerricans à une borne-
fontaine. À Algarrobal, la municipalité de Las Heras a construit un micro-réseau relié
à trois puits qui pompent dans un niveau supérieur de la nappe. Si le tarif est
considéré comme social, les tarissements de la ressource sont fréquents, obligeant les
habitant.e.s à régulièrement stocker de l’eau. Surtout, les pollutions de la nappe
poussent les autorités à couper la distribution par moments. Alors la municipalité
remplit des réservoirs locaux via des camions-citerne, comme le font les habitant.e.s
des collines du Challao. À Colonia Molina, les habitant.e.s cherchent à obtenir un
micro-réseau. Ils ont travaillé avec les autorités de Guaymallén pour que le puits
local du DGI soit utilisé pour cela (cf. Chapitre 1). En attendant, certain.e.s utilisent
un ancien forage agricole, voire donnent de l’eau de ce forage à leurs voisin.e.s, via
une canalisation privative ou en remplissant des bidons d’eau ; d’autres ont fait
creuser un puits en nappe phréatique pour les besoins domestiques mais ne
consomment que de l’eau en bouteilles (Figure 22). À Maipú, dans le quartier semi-

100
Partie 2 : Trajectoires

urbain de Russel et dans le district rural de Rodeo del medio, les lotissements de
classe moyenne disposent tous d’un accès au réseau municipal, qu’il s’agisse d’eau
superficielle ou souterraine. Mais les habitats plus dispersés et généralement plus
pauvres doivent s’adapter, en ayant parfois recours à des branchements illégaux sur
le réseau, en faisant appel à des camions-citerne les jours de basse pression au
robinet, ou encore aux puits peu profonds (Escudié, 2018).
Si les municipalités agissent pour que les populations les plus précaires disposent
d’un service d’eau potable, même si les coupures sont fréquentes et l’eau de qualité
médiocre, il reste des poches de précarité hydrique et hydraulique dans le paysage
mendocino. À l’inverse, le poids politique et économique des populations très aisées,
les protège généralement de tout manquement dans le service d’adduction en eau
potable. Pour autant, au-delà de ces situations extrêmes, la plus grande part des
populations de la périphérie urbaine de Mendoza connaît un service de micro-réseau
apporté par des coopératives ou par les municipalités. Ce nouveau système à la fois
technique et gestionnaire a tendances à devenir le nouveau modèle dominant ;
c’est le résultat principal de nos recherches.

3.3.5. Quand le micro-réseau devient le modèle dominant

La planification urbaine a été longue à mettre en place (Gudiño, 2017) et les


constructions se sont souvent faites avant que les permis ne soient accordés, donc
que le service d’eau potable soit optimal (entretiens de terrain, 2014, 2016). Mais ces
exceptions cachent aussi une réalité bien plus homogène : les anciennes associations
de quartiers ont construit des micro-réseaux dans les dernières décennies du XXème
siècle afin de connecter toutes les habitations agglomérées. Formalisées sous le statut
de coopérative par les municipalités, ces gestions peuvent soit être publiques dans la
plupart des cas, soit privées dans certains lotissements fermés. Ce statut de
coopérative permet à la fois à l’EPAS de venir contrôler mensuellement la qualité de
l’eau et aux abonné.e.s de parfois disposer d’un tarif social accordé par la province.
C’est une coopérative par exemple qui a pris le relais de la municipalité de Las Heras
à l’Algarrobal. Mais le quartier le plus illustratif est Los Corralitos à Guaymallén. Là,
trois coopératives se partagent le district : 1) San Vicente qui alimente des lotissements
de classes populaires disposant pour la plupart d’un tarif social. Les coupures sont
fréquentes mais tous les habitant.e.s rencontré.e.s nous ont affirmé que vu le prix
payé, la coopérative ne pouvait pas faire mieux ; 2) La coopérative rurale Los Corralitos
connecte les habitant.e.s du bourg, généralement de classe moyenne, à son réseau.
Ces deux coopératives n’ont qu’un seul puits en état de marche et le réseau est de
petite taille ; 3) Dans le district, la plus grande coopérative est Corralcoop. Elle dispose
de deux puits en état de marche, de deux puits pour le futur, et d’un réseau
interconnecté de 4000 abonné.e.s.
Surtout, Corralcoop est particulièrement illustrative de la politique d’uniformisation
technique et gestionnaire que mènent la province et l’EPAS. Ayant bien conscience

101
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

que l’extension du réseau central d’Aguas mendocinas est illusoire, l’universalisation


de ce service public doit trouver d’autres formes de diffusion. Le modèle dominant
en périphérie est donc celui-ci : un seul gestionnaire qui peu à peu capte les
coopératives en difficultés ; et une seule technique : celle du micro-réseau
interconnecté. Corralcoop est donc un allié de poids pour l’EPAS qui lui a demandé
d’intégrer des anciens réseaux de quartiers (à Colonia Segovia et prochainement à
Puente de Hierro). Si le micro-réseau demandé par les habitant.e.s de Colonia Molina
finit par se réaliser, alors que San Vicente devrait par décret obtenir sa gestion
puisque c’est la coopérative la plus proche et qu’elle a déjà loué le puits local au DGI,
l’EPAS invite systématiquement Corralcoop aux réunions et n’a pas officiellement
arbitré. Le comportement ambigu de l’EPAS vis-à-vis de Corralcoop démontre de son
soutien à son développement tentaculaire sur toute la zone dite rurale de
Guaymallén. « L’EPAS explique que les micro-réseaux indépendants et non connectés, gérés
par des entités différentes n’étaient pas un modèle soutenable sur le long terme : un seul
interlocuteur facilite les échanges, limite la concurrence et permet, via des économies d’échelle,
de déployer un meilleur service (entretiens, 2014, 2016) » (Lavie & Marshall, 2019).
Ce modèle semble donc devenir politique, mais il se heurte à certains freins : Colonia
Molina a fait signer un document à Corralcoop et à San Vicente, stipulant que quel que
soit le gestionnaire, il ne pourra pas connecter le puits local à un de leurs réseaux
existants ; et des habitant.e.s de Los Corralitos continuent d’utiliser leur ancien forage
agricole alors qu’ils disposent d’une connexion d’une coopérative à l’entrée de leur
propriété. Pour autant, l’ensemble des travaux de terrain et des publications sur ces
périphéries urbaines de l’agglomération de Mendoza (Hévin, 2013 ; Lavie et al.,
2015a ; Escudié, 2018 ; Lavie & Marshall, 2019) démontrent que le modèle visant à
universaliser le service a changé et que celui d’une coopérative monopole de la
zone rurale d’une commune, qui distribuerait avec un micro-réseau interconnecté,
devient la politique dominante décidée en ville par l’EPAS et le gouvernement
provincial.
À Maipú, la municipalité tente d’absorber les coopératives existantes (sept, rien que
dans le centre-ville). Là le modèle n’est pas le micro-réseau mais le réseau général
interconnecté, avec de l’eau mixte (superficielle et souterraine). Si le modèle
technique n’est pas le même qu’à Las Heras et Guaymallén, en revanche la
fragmentation gestionnaire s’amenuise de plus en plus et il s’agit bien d’une volonté
politique.

En conclusion, la rareté en eau et les risques de vulnérabilité de la population face à


une pénurie, peuvent aussi s’observer par l’entrée ‘eau potable’. La gestion de la
distribution se heurte à la gestion de la rareté de l’offre tandis que la demande
augmente en même temps que l’agglomération s’accroît. Il faut savoir que les
politiques de baisse de la demande sont pour le moment peu envisageables puisque
le tarif est fixe (même s’il augmente fréquemment) et non-indexé à la consommation.

102
Partie 2 : Trajectoires

Limiter sa dépense en eau ne change rien sur la facture. À Maipú, le choix de la


commune de laisser un tarif très bas pour l’ensemble des services publics ne limite en
rien les gaspillages. Le mode de gestion est même un facteur aggravant du risque de
pénurie, par manque de personnel, contraintes administratives et tarifaires, absence
de compteur, vétusté du réseau et branchements illégaux (Escudié, 2018).
Cette recherche dans trois communes périurbaines de Mendoza, que l’adduction soit
en délégation de service public, privée, ou municipale, confirme bien l’hypothèse de
départ de ce sous-chapitre : l’accès à l’eau potable participe à la structuration de la
ville. Si les autorités ont tardé à formaliser la gestion, la technique des forages et des
micro-réseaux a permis à la ville de s’accroître de manière plutôt homogène malgré
quelques poches de précarité ou de grande richesse. Finalement, alors qu’au début de
ces travaux nous voyions Mendoza comme une agglomération fragmentée, les
résultats démontrent plutôt un espace urbain assez uniforme.

Conclusion du Chapitre 3 :
Synthèse de mes travaux de recherche sur le risque de pénurie, ce chapitre s’est
intéressé à la question de la quantité d’eau potable et d’irrigation agricole et urbaine.
La pénurie est un risque qui s’appuie sur des facteurs prédisposant à la sécheresse
dans le cadre d’extrêmes hydro-climatiques, mais qui est également construit par les
gestionnaires. La marchandisation de l’eau a justifié des choix politiques permettant
la transformation de cette ressource naturelle en ressource économique. Mes travaux
sur cet enjeu de gestion du risque de pénurie ont donc à la fois porté sur l’estimation
des volumes offerts par la nature, la compréhension des formes de gestion et une
discussion sur les arguments politiques.
Surtout, ces deux sous-chapitres sur l’eau d’irrigation et l’eau potable démontrent
que dans un espace où l’eau est naturellement rare comme les oasis et les villes-oasis,
la gestion de la rareté devient un élément déterminant de la structuration des
espaces. Ainsi, inégalités spatiales de distribution de l’eau potable et de l’eau
d’irrigation, inversions de structures de pouvoir suite à l’arrivée d’une nouvelle
ressource comme à Mendoza ou Ouaouizerth, sont autant de preuves que la
ressource en eau est un objet de pouvoir dans l’aménagement des territoires. À
Khartoum, l’eau n’est pas rare puisque les Nils et la nappe sont suffisants, mais la
gestion de l’adduction est problématique, créant une pénurie. Finalement, les oasis
ne sont pas des espaces si différents des autres sur ce point.
Si la sécheresse est un facteur prédisposant aux risques de pénurie en eau et que la
gestion de la ressource est un facteur aggravant de la vulnérabilité des usager/ère.s, il
existe un autre facteur aggravant, agissant cette fois-ci sur l’offre en eau : c’est la
qualité de celle-ci. Le rôle de la qualité de l’eau dans la baisse des volumes
disponibles est l’objet du chapitre suivant.

103
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

104
Partie 2 : Trajectoires

Chapitre 4. La qualité de l’eau, nouvelle entrée pour analyser le risque


de pénurie

L’École de géographie physique bordelaise qui m’a formée était centrée sur
l’évaluation de la qualité des ressources via la validation par des mesures in situ et la
modélisation des transferts des nitrates de la parcelle aux rivières. Quand la plupart
des travaux s’intéressent à la gestion quantitative de l’eau, j’ai aussi contribué à
montrer le rôle de la qualité de l’eau dans les structures oasiennes. Même si
chronologiquement, j’ai travaillé sur les pollutions avant de m’intéresser aux
pénuries, ces deux entrées sont liées dans le système hydrosocial : l’impossibilité
d’utiliser une ressource essentielle parce que polluée, participe à l’augmentation de
sa rareté, donc au risque de pénurie (Fernandez, 2017). L’accentuation de la rareté
quantitative de l’eau par l’affaiblissement de sa qualité a fait l’objet de travaux sur les
vallées minières de Lorraine par Romain Garcier (2010), en s’appuyant et complétant
le modèle d’Anthony Turton et Richard Meissner. Pour ces auteurs (Turton &
Meissner, 2002), une société dont la consommation d’eau augmente quand l’offre
naturelle reste stable ou diminue, arrive à une première transition, celle de la gestion
par l’offre. Les gestionnaires doivent trouver plus de ressources en eau afin de ne pas
avoir à agir sur la demande. C’est le cas des sociétés hydrauliciennes. Une seconde
transition a lieu lorsque les infrastructures ne suffisent plus et que les usager/ère.s
prennent, seul.e.s, par des campagnes de conscientisation ou par une augmentation
du prix de l’eau, la mesure d’une nécessité de baisser leurs demandes en eau. On
passe alors à une gestion par la demande, ce qui n’est pas encore vraiment visible à
Mendoza par exemple (cf. supra, Chapitre 3). Or d’après Romain Garcier, la baisse de
la qualité de l’eau ampute les gestionnaires d’une partie des ressources sur le plan
des volumes utilisables (Figure 23). Cette pollution fait donc avancer dans le temps
les deux transitions précitées.
Reste que les productions liant le risque de pénurie à des problématiques de qualité
des eaux sont rares et l’action publique se focalise avant tout sur des questions de
volumes à pourvoir : « depuis plus de 30 ans, dans le Sud-Ouest, l’action publique dans le
domaine de l’eau se pense pour l’essentiel comme une gestion quantitative de la pénurie que
cela soit pour traiter des enjeux de salubrité ou de préservation des milieux aquatiques »
(Gaudin & Fernandez, 2018).
L’objectif de ce Chapitre 14 est de réinterroger mes travaux effectués sur la qualité
de l’eau à Mendoza et à Khartoum, non plus sous l’angle des processus de transfert
des polluants comme c’était le cas au moment de l’écriture de ces publications, mais
sous celui de la gestion de la pénurie en eau. Je n’ai pas travaillé sur des questions
de qualité sur les autres terrains que sont le Sud-Mendocino, Gabès et Ouaouizerth.
Comme dans le précédent chapitre, sont synthétisés ici des travaux sur l’irrigation
puis sur l’eau potable.

105
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 23 : Augmentation du risque de pénurie


par amputation des volumes d’eau par une pollution
Source : Modifié d’après Turton & Meissner, 2002 ; Garcier, 2010

106
Partie 2 : Trajectoires

4.1. Irriguer avec de l’eau de bonne qualité à Mendoza

Ma thèse (octobre 2005 / juin 2009) a permis la poursuite des travaux sur les
questions de qualité des eaux agricoles comme en maîtrise et DEA dans le Sud-Ouest
français, mais cette fois-ci outre-Atlantique, à Mendoza en Argentine. Elle a été faite
en collaboration avec le Centre Régional Andin30 (CRA) de l’Institut National de
l’Eau31 (INA), plus précisément au service Irrigation et Drainage32, où les
ingénieur.e.s agronomes José-Antonio Morábito et Santa-Esmeralda Salatino
dirigeaient un programme d’évaluation de la qualité de l’eau d’irrigation de
différentes oasis. La thèse s’est uniquement focalisée sur celle du río Mendoza, soit
l’espace agricole irrigué par cette rivière (Encadré 2).

Encadré 2 : Principaux résultats de mes travaux doctoraux (2005-2009)


Plusieurs changements de trajectoire ont entraîné une baisse de la qualité de la ressource en
eau d’irrigation. En effet, l’exode rural massif suite à différentes crises économiques a
conduit à une explosion démographique urbaine, plus rapide que les capacités de
planification : stations de traitement d’eau potable ayant atteint leurs capacités en 2000,
irrigation urbaine défectueuse (cf. infra), tout comme les services de collecte des déchets et
l’assainissement. Parallèlement à cette dégradation de la qualité de la ressource, afin de
répondre aux crises économiques, Mendoza s’est tournée vers une viticulture de haute
qualité, qui s’est installée sur le piémont et se développe grâce à des forages en amont des
sources de pollution (voir aussi Lavie et al., 2017 ; Faliès et al., 2018). On observe donc une
dualité entre un territoire où des activités de haute valeur ajoutée s’alimentent en eau de
bonne qualité et participent à la pollution de l’hydrosystème, et d’autres espaces qui
subissent ces impacts qualitatifs.
L’essentiel de mon travail a été de réaliser un diagnostic hydro-qualitatif et de valider
l’hypothèse selon laquelle les nouveaux périmètres irrigués, l’agglomération non planifiée et
les industries contribuent à fortement polluer les canaux d’irrigation qui alimentent les
espaces situés en aval, dont la vocation est d’alimenter en fruits et légumes le marché local.
C’est en particulier le cas du secteur IV, qui reçoit en effet les rejets de toutes les activités
industrielles, domestiques et agricoles de l’oasis (Lavie et al., 2010).

4.1.1. L’enjeu du suivi hydro-qualitatif de l’eau d’irrigation

Les oasis étudiées à partir de la soutenance de ma thèse en 2009 sont l’oasis Nord
(composée des oasis du río Mendoza et de l’oasis Est) et l’oasis du Valle de Uco. Ce
sont des oasis de piémont, irriguées grâce à la dérivation de cours d’eau andins de
régime nivo-glaciaires : le río Mendoza et le río Tunuyán aval pour l’oasis Est et le río

30 Centro Regional Andino.


31 Instituto Nacional del Agua.
32 Riego y drenaje.

107
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Tunuyán amont pour l’oasis du Valle de Uco (Ponte & Cervini, 1998 ;
Chambouleyron et al., 2002). Majoritairement gravitaire, l’irrigation est aujourd’hui
pressurisée sur l’ensemble des nouveaux périmètres irrigués qui s’installent en
amont, à l’ouest (Figure 16).

Sur le plan hydro-morphologique, l’oasis de Valle de Uco (825 km²) est une oasis de
montagne, insérée dans une dépression (graben), entre la Cordillère frontale et des
collines de piémont (Figure 24). Elle est irriguée via détournement de quatre rivières
principales, dont le río Tunuyán qui pourvoit le plus aux volumes (80 %) avec son
module de 30 m3/s. Un aquifère libre souterrain est aussi présent dans cette
dépression. L’anticlinal qui ferme le graben vers l’aval fait confluer les eaux
superficielles et souterraines vers le même point, faisant remonter le niveau
piézométrique de la nappe dont la résurgence alimente une série de ruisseaux.
L’ensemble des eaux superficielles et souterraines conflue donc vers le même point,
formant un entonnoir hydrographique et hydrologique.
Les cultures irriguées en Valle de Uco prélèvent surtout dans l’aquifère libre, mais
une dérivation des rivières a quand même lieu, puisque quatre barrages alimentent
un réseau superficiel de canaux. « In sum, only 17% of the river flow is used by the Valle
de Uco Oasis, so as to allow a significant volume to the East Oasis. But unlike the official line
that clears the biggest landowners of this upper oasis of water control, the uncontrolled use of
upstream groundwater strongly influences the development of downstream oasis, and the
hydraulic results start to be in deficit: we calculated a 53 % fall of the Tunuyán River flow
between 2007 and 2011 in point CA » (Lavie et al., 2013).
Je n’ai pas travaillé sur l’oasis Est, mais les eaux qui quittent l’oasis de Valle de Uco
sont toutes collectées par le barrage Carrizal qui régule les eaux du río Tunuyán
avant qu’elles ne soient dérivées par le barrage Tiburcio Benegas vers l’oasis Est.
Évaluer la qualité des eaux en Valle de Uco conditionne de fait la durabilité de
l’irrigation de l’oasis Est.
Aujourd’hui, l’oasis Est est accolée à l’oasis du río Mendoza sur laquelle j’ai surtout
travaillé, notamment en thèse. L’ensemble (oasis Est + oasis du río Mendoza) forme
l’oasis Nord, probablement l’une des plus grandes au monde avec ses 2 411 km². Il
s’agit une oasis de piémont installée sur le cône de déjection des deux rivières. Elle
dépend majoritairement des dérivations des eaux superficielles.
Le río Mendoza, d’un module de 50 m3/s est régulé en montagne par le récent
barrage de Potrerillos (2004) puis dérivée par le barrage Cippolleti à l’entrée de
l’oasis. De là sont distribuées : les eaux pour les besoins domestiques d’une
agglomération de plus d’un million d’habitant.e.s, les eaux pour les industries

108
Partie 2 : Trajectoires

pétrolière et agroalimentaire, les eaux pour l’irrigation urbaine 33 et les eaux pour
alimenter cette oasis de 1 200 km².

Figure 24 : Localisation des points de prélèvement


des oasis du río Mendoza et de Valle de Uco
Source : Lavie et al., 2013

33
Le réseau d’acequias (cf. supra, Chapitre 3).

109
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

La multiplication des besoins et des usager/ère.s pose un problème de taille au


gestionnaire, le Département Général d’Irrigation, le DGI (Departamento General de
Irrigación). En effet, « If the oases were built by and for farmers, they are no longer a
priority, since the industry –including oil– has become the leading foreign exchange earner
for the province. Farmers receive less water and are increasingly victims of soil salinization;
the most harmful being the ones located in the downstreamer zones (Chambouleyron et al.,
2002; Lavie, 2009). Moreover, the construction of dams has turned turbid waters into clear
ones, losing their capacity of waterproofing soil canals, causing infiltration and depriving
downstream farmers of a necessary flow (Salomón et al., 2008). In addition, the agricultural
territories of Mendoza, located downstream from the town, receive polluted water by domestic
and industrial effluents, while the East Oasis is already supplied with water used for
irrigation in Valle de Uco. These downstream areas are irrigated with water impacted, on a
quantitative –losses by infiltration and evapotranspiration from agricultural areas– and on a
qualitative –contamination– levels (Lavie et al., 2008 and 2010) » (Lavie et al., 2014).
Les campagnes successives du suivi de la qualité des eaux d’irrigation des oasis du
río Mendoza et de Valle de Uco, sont donc d’une grande richesse pour évaluer les
risques de pollution et ainsi comprendre la baisse des rendements agricoles. Surtout,
ce suivi permet – via des séries de publications, en espagnol notamment, mais aussi
de séminaires assurés par mes collègues José A. Morábito et Santa E. Salatino de
l’Institut National de l’Eau (INA) – de faire prendre conscience aux usager/ère.s
comme aux gestionnaires, des conséquences pour les cultures, donc l’économie de
toute une région. Dix mois par an depuis 2003 (2007 pour Valle de Uco), Santa E.
Salatino part prélever l’eau de 14 points. « Les points qui font la base de données,
correspondant aux sites de prélèvements, ont été sélectionnés en faisant attention aux
caractéristiques de la qualité de l’eau d’irrigation et à l’identification de possibles causes de
pollution » (Lavie et al., 2014). Leurs emplacements sont visibles sur la Figure 24, la
typologie des points de prélèvements sur le Tableau 2.
À chaque prélèvement, nous avons estimé le débit, et mesuré la conductivité
électrique, la température et le pH. En laboratoire, nous avons analysé les paramètres
physico-chimiques suivants : Demande chimique en oxygène (DCO), relation
d’absorption du sodium (SAR, sodium absorption ratio), chlorures, sodium, potassium,
calcium, magnésium, carbonates et bicarbonates, nitrates, phosphates et phosphore.
Concernant les solides, nous les avons mesurés en solides sédimentables en 10 min
(SS10), solides totaux, fixes et volatiles. La base contient aussi des mesures de métaux
lourds, sur lesquels nous avons publié (Lavie et al., 2014), avant malheureusement de
nous rendre compte que l’appareil de mesure était défectueux. C’est un risque
important quand on donne ses échantillons à analyser à un tiers. Enfin, concernant
les éléments biologiques, il y a eu des mesures d’oxygène dissous, de bactéries
aérophiles mésophiles, et de coliformes fécaux et totaux. Je ne reviens pas sur
l’intérêt de chaque paramètre, chacun étant longuement explicité dans la
méthodologie de ma thèse. Je m’arrêterai donc sur deux résultats post-thèse qui me

110
Partie 2 : Trajectoires

semblent importants : le suivi des solides dans l’eau d’irrigation et la construction


d’indices intégrés multi-paramètres.

Tableau 2 : Typologie des points de prélèvement


Source : (Lavie et al., 2013)

4.1.2. Pour optimiser l’irrigation, l’enjeu du suivi des solides dissous et en


suspension

Parmi les paramètres disponibles, les solides nous sont apparus comme primordiaux
à prendre en compte par les gestionnaires : d’une part, les solides dissous (Total
Dissolved Solids - TDS) qui donnent un aperçu de la minéralisation de l’eau, donc du
risque de salinisation des sols ; d’autre part, les solides en suspension (Total
Suspended Solids - TSS), la part non-soluble qui donne une indication sur le niveau de
turbidité.
Pourquoi travailler sur ces deux paramètres en particulier ? Parce qu’ils sont un
enjeu majeur pour les agriculteurs : en effet, de fortes quantités de solides en
suspension compromettent l’entrée des rayons du soleil dans l’eau, limitent la
photosynthèse et participent de fait à l’eutrophisation. Mais c’est une raison mineure.
On sait que les traitements pour rendre l’eau potable ou pour la chaine industrielle
sont facilités par des eaux claires, mais pour les agriculteurs qui utilisent encore la
méthode de l’irrigation gravitaire, les eaux turbides qui imperméabilisent les canaux
de terres et apportent des nutriments aux sols, sont préférables aux eaux claires qui

111
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

érodent les berges. Pour autant, 15 % des agriculteurs ont aujourd’hui recours à de
nouveaux systèmes pressurisés, plus économes en eau et plus efficaces en termes de
rendements. Eux préfèrent des eaux claires qui bouchent moins les buses du goutte-
à-goutte (Morábito et al., 2012).
Pour ce travail, nous avons donc utilisé les paramètres :
- Total Solid (TS) pour la période 2003-2011 pour le río Mendoza et 2007-2011
pour le río Tunuyán. « The TS were measured by drying at 103-105°C, then in a
muffle furnace at 550°C » (Lavie et al., 2013) ;
- Total Suspended solids (TSS) jusqu’en décembre 2008 pour le río Mendoza et
février 2009 pour le río Tunuyán. « The TSS were observed in an Imhoff cone »
(Ibid.) ;
- Total Disolved solids (TDS) : ont été obtenus en soustrayant les TSS aux TS ;
- Débits : nous les avons évalués à partir des échelles de hauteur ou obtenus
auprès du DGI pour les points Y, LT, VU, TB et RI, CI et CIII ; pour les autres
points, nous avons calculé le débit à partir de sections mouillées dont la
largeur n’évolue pas (ce sont des canaux imperméabilisés) en estimant à
chaque prélèvement la hauteur d’eau et la vitesse d’écoulement (en surface
seulement).
Au final, nous disposons donc de cinq années complètes pour le río Mendoza (2003-
2008) et une seule pour le río Tunuyán (2007-2008).
Nos résultats montrent une superposition des courbes de TS et de TDS, ce qui est
logique puisque la plus grande part des solides totaux est composée des solides
dissous. Dès lors que les analyses de TDS ont arrêté, utiliser les données de TS reste
une option. Les solides en suspension (TSS) ont donc été traités à part, mais ils ne
concernent qu’une année de suivi pour le río Tunuyán.
La campagne de mesures ayant été plus suivie pour les TS, nous les avons utilisés
pour analyser les résultats concernant les TDS (« 9 years of TS data against 6 of TDS
data for the Mendoza River watershed, 5 years against 2 for the Tunuyán River watershed »
(Ibid.)). Certes, les solides dissous sont aussi composés de métaux lourds issus des
pesticides et de quelques nutriments venant des engrais agricoles, mais c’est surtout
les minéraux, responsables dans cette région aride de la salinisation des eaux et des
sols, qui ont fait de cet indicateur un paramètre important pour évaluer la quantité
de l’eau d’irrigation des oasis. L’érosion chimique des roches dans les bassins
versants contribue à hauteur de 60 % des débits solides (Cosandey, 2003). On sait que
le profil de ces rivières est naturellement calco-sulfaté (Lavie, 2009) étant donné les
terrains gypseux traversés par l’eau de ruissellement sur les versants ; on a aussi
observé que l’évaporation jouait un rôle sur l’augmentation des taux de potassium,
chlorures et sulfates en aval des réseaux d’irrigation.
La description point par point est disponible dans la publication (Lavie et al., 2013), je
ne vais donc m’appuyer ici que sur une synthèse des résultats (Figure 25).

112
Partie 2 : Trajectoires

Figure 25 : Synthèse de l’évolution des solides dans l’eau


et coupe hydrogéologique
Source : Lavie et al., 2013

113
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

La première observation est que les sites RI (río Mendoza à la prise d’eau), le canal
CIII et les rivières du Valle de Uco (LT, VU, A et Y) présentent sur le plan saisonnier
(annuel) une opposition de phase entre les solides dissous et en suspension. C’est
tout à fait logique : ça suit le rythme du module, à savoir un régime nivo-glaciaire,
dont la neige annuelle hivernale compose 85 % des écoulements annuels (Salomón et
al., 2008). Avec la crue annuelle suivant la débâcle nivale, la minéralisation baisse
(dilution) tandis que la turbidité augmente, alimentée par la farine nivale et glaciaire
(Caine & Thurman, 1990 ; Caine, 1995 ; Beylich et al., 2006 ; Beylich & Laute, 2012).
Avec la décrue puis l’embâcle nival hivernal, la minéralisation augmente tandis que
les eaux deviennent plus claires.
En revanche, tous ces sites n’ont pas le même comportement sur le long terme. Le río
Mendoza voit une stagnation des solides dissous et en suspension alors les débits
baissent. À l’inverse, le río Tunuyán voit ses écoulements liquides augmenter, tout
comme la part dissoute, mais la turbidité stagne.
Les sites où la pollution anthropique est modérée, à l’image des canaux CI et CIV ou
du río Tunuyán en aval du Valle de uco (CA et TB), ont des comportements
relativement homogènes à long terme, qui ressemblent aux sites de rivière (RI ou VU
par exemple), mais les comportements saisonniers ne sont pas comparables. C’est là
encore totalement logique puisque les barrages influencent de fait la turbidité, par la
décantation des éléments les plus lourds. On remarque aussi une augmentation des
TDS au fur et à mesure des années de suivi, indiquant une pollution qui s’accentue
avec la baisse des volumes d’eau disponibles par augmentation des concentrations
de solides dissous.
Enfin deux sites présentent des résultats inquiétants, en accord avec ceux présentés
dans ma thèse : les points CII et CV.
- Le point CII, mélange d’eau d’irrigation passée par la ville (CI) et d’eaux de
rejets de station d’épuration des eaux usées domestiques. À l’échelle de
l’ensemble des campagnes, ce point « is characterized by a clear increase in
average values compared to CI, demonstrating the impact of the discharges from
sewage treatment plant on the turbidity and salinization of water for irrigation of
downstream areas » (Lavie et al., 2013). À l’échelle saisonnière, il est équivalent à
l’eau de rivière (RI) ; on voit aussi très bien l’irrégularité des rejets de la station
d’épuration des eaux usées domestiques dans la variation de la turbidité
d’une semaine à l’autre ;
- Le point CV collecte également les eaux passées par CI mais aussi et surtout
les eaux d’un complexe industriel (industries agro-alimentaires notamment :
coopératives vinicoles, brasseries et fabriques de boissons, mise en conserves
de fruits et légumes, etc.). Une station de dilution de ces eaux par de l’eau de
forage a été implantée en 2004 (Figure 25). Son impact est évident sur le
comportement à long terme : puisque les débits ont augmenté, la turbidité a
stagné et la minéralisation a baissé. Mais c’est sur le plan saisonnier que ce

114
Partie 2 : Trajectoires

point est intéressant : en effet, les écoulements liquides comme solides (TSS et
TDS) sont clairement réglés par la station « de traitement » par dilution qui
envoie de l’eau souterraine dès que la pollution de l’eau du canal dépasse
certains seuils.
« In a context of climate change and dynamic modes of land and water use, water-quality
monitoring seems therefore an important element of diagnosis, which may stimulate debate
and provide arguments able of guiding decisions regarding water management » (Lavie et al.,
2013).
Savoir valoriser nos résultats, les faire connaître des décideurs, n’était plus un enjeu
secondaire. Il nous fallait donc un moyen de simplifier les résultats afin de les rendre
accessibles aux gestionnaires. L’étape suivante a été celle de la synthétisation des
résultats du suivi hydro-qualitatif.

4.1.3. Pour valoriser les travaux, l’enjeu des indices intégrés

Après une dizaine d’années de suivi hydro-qualitatif, nous avons donc discuté lors
de ma mission en 2012 avec les ingénieur.e.s José A. Morabito et Santa E. Salatino, de
la meilleure manière de vulgariser nos résultats. En effet, de par leur formation en
agronomie, il/elle présentaient toujours les données de manière statistique, avec
graphiques et boites à moustaches. De mon côté, je donnais la priorité non seulement
à des cartographies pour montrer les évolutions d’amont en aval, mais aussi des
graphiques visant à insister sur les évolutions temporelles de chaque polluant sur
chaque point. Le résultat était simple et caricatural : il/elle pouvaient montrer la
complémentarité entre critères pour chaque point, et je pouvais comparer les points
entre eux, sur les plans spatial et temporel.
Ma mission de 2012 a été la plus longue d’après-thèse, avec six semaines sur place et
sans terrain, uniquement un accueil en laboratoire. J’ai donc repris la base de
données et ai cherché à créer un indice composite qui, à défaut de prendre en compte
les variations temporelles, permettrait au moins de présenter aux gestionnaires
locaux une cartographie qui synthétiserait des résultats. Ce travail a été publié dans
la revue mexicaine Tecnología y Ciencias del Agua, classée Web of Sciences for Latin
America ; il était en effet important pour nous de le publier en espagnol (Lavie et al.,
2014)34.
Le travail bibliographique a permis de sélectionner plusieurs indices intégrés et de
peser leur intérêt pour notre travail. Nous avons ainsi regardé le SEQ-Eau des
Agences de l’eau françaises (MEDD et Agences de l’eau, 2003), l’Indice Biologique
Global Normalisé (IBGN) norme Afnor 1992 (Archaimbault & Dumont, 2010), utilisé
pour qualifier la qualité biologique des rivières, l’Indice de Qualité Physique et
Chimique (IPQB) (Hébert, 2005), son équivalent québécois, le Water Quality Index du

34 Les citations qui suivent issues de cet article ont été traduites de l’espagnol.

115
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Canadian Council of Ministers of Environment (CCME) et le Water Quality Index


américain du Washington State Departement of Ecology (Hallock, 2002). Par ailleurs,
d’autres publications proposent aussi des discussions sur l’application de ces indices
(Pesce & Wunderlin, 2000 ; Chang et al., 2001 ; Kumar & Alappat, 2004 ; Singh et al.,
2004 ; Boyacioglu, 2007 ; Boyacıoğlu et al., 2013 ; Golge et al., 2013).
L’indice qui m’a le plus interpelée est le Water Quality Index du Canadian Council of
Ministers of Environment (CCME). « Cette indice revêt l’avantage de laisser au chercheur le
choix des paramètres qui sont importants pour la zone ou la région et qui, de plus, soient
représentatifs de divers usages de l’eau » (Lavie et al., 2014). En effet, chacun des indices
existant dans la bibliographie caractérisait l’eau de manière générale sans lier cette
qualification à l’usage qui en est fait. « Construire un indice synthétique qui résume la
qualité globale/intégrée de l’eau n’est pas une tâche facile puisque les paramètres qui le
constituent ne sont pas les mêmes d’une région à l’autre (comme la minéralisation). Pour
cela, définir un indice qui aurait seulement un groupe déterminé de paramètres n’en ferait pas
un critère rationnel. Au contraire, il peut être intéressant de le faire en incluant des
paramètres en fonction de l’usage déterminé de l’eau. Étant donné que tous les êtres humains
ont (par rapport à l’eau) la même vulnérabilité, on pourrait par exemple proposer un indice
global de qualité de l’eau en fonction de l’usage/consommation de l’eau. Un indice destiné à
qualifier la qualité de l’eau d’irrigation est plus difficile puisque les cultures réagissent de
manière différente face à un impact négatif de plusieurs paramètres (par exemple salinité ou
ions toxiques) » (Ibid.). Dans le cas de la prise en compte de paramètres en fonction des
usages, le nombre de bactéries par volume importe peu pour l’eau d’irrigation alors
qu’il sera indispensable pour l’eau potable. Autre exemple : la minéralisation, voire
la salinité, finalement moins importante en domaines climatiques humides où
l’agriculture peut se satisfaire des entrées pluviales, est à l’inverse un enjeu de taille
pour les oasis irriguées du Cuyo.

Le Water Quality Index (WQI) a été créé par le Canadian Council of Ministers of
Environment (CCME, 1999) et rediscuté dans d’autres publications par ses
concepteur/rice.s (Alberta Environnement, 1995 ; Hébert, 2005 ; Khan et al., 2005 ;
Lumb et al., 2006 ; Guzmán-Colis et al., 2011). Il nous a surtout intéressé.e.s car c’était
un des rares qui ne présentait pas que des indices fixes faits à partir de paramètres
biologiques mais plutôt physico-chimiques, mais aussi parce qu’il nous laissait le
choix des paramètres. Il reste important de rappeler que le WQI ne peut pas être
reproductible ou être comparé à d’autres régions similaires, puisqu’il est calculé à
partir des paramètres que l’on a choisis en fonction des enjeux de notre secteur
d’étude. Il permet tout de même de proposer des sous-indices synthétiques en
fonction des objectifs choisis (Hébert, 2005 ; Khan et al., 2005).
Les créateur/rice.s proposent six étapes décrites précisément dans notre publication
(Lavie et al., 2014). Nous avons donc cherché à caractériser la qualité de chaque point
pour déterminer son aptitude à l’irrigation. Toutes les données sont issues de la base

116
Partie 2 : Trajectoires

disponible de l’INA (cf. supra). Afin de discuter de cet indice, nous avons créé
plusieurs sous-indices, utilisant les normes ou recommandations de plusieurs
sources. Nous avons ainsi créé quatre indices intégrés de qualité des eaux
d’irrigation :
- Le WQI-DGI, défini à partir des valeurs critiques (limites maximales permises
pour chaque paramètre) du Département Général d’Irrigation (DGI) de la
province de Mendoza (Resolución 778/96) ;
- Le WQI-FAO, qui utilise les recommandations de la FAO en matière
d’irrigation ;
- Le WQI-AE, fait à partir des Agences de l’eau françaises puisque le SEQ établit
un guide d’aptitude aux usages irrigation (MEDD & Agences de l’Eau, 2003).
Avec du recul, je me demande l’intérêt de ce choix ;
- Le WQI-MA afin de comparer nos résultats avec ceux d’un pays qui connaît
des environnements comparables : le Maroc (Ministère de l’énergie, eau et
environnement, SEEE, 2007, disponible en ligne).

Malgré les écueils sur le choix des paramètres sur lesquels nous reviendrons, nous
sommes parvenu.e.s à dresser une cartographie, conformément à l’objectif que l’on
s’était fixé (Figure 26).

Le WQI-DGI correspond à mes résultats de thèse : quatre (RI, LT, A et Y) des cinq
points situés en amont des activités anthropiques présentent des eaux de bonne
qualité, tandis que le río Tunuyán (VU), pourtant peu impacté, montre une qualité
acceptable. Ces quatre points présentent un ou deux paramètres problématiques. Les
points en qualité acceptable (CI, CII, CA et TB) correspondant à des sites de pollution
modérée mais présente, avec généralement cinq paramètres préoccupants
(phosphates, coliformes fécaux, sulfates, RAS et conductivité). Enfin les points CV et
RIII présentent une mauvaise qualité pour cinq ou sept paramètres avec de fortes
amplitudes. Cet indice permet de distinguer les points qui ont peu ou beaucoup de
paramètres problématiques, ce qui laisse à penser à une surreprésentation du
Facteur 1. Mais à part VU, tous les points présentent des résultats conformes à ceux
de ma thèse et d’autres publications (Morábito et al., 2005 ; Morábito et al., 2007 ;
Lavie, 2009 ; Lavie et al., 2010) : soit une augmentation de la pression anthropique
d’amont en aval et un grave problème de pollution en CV suite aux rejets du
complexe industriel (cf supra). Un biais dans cet indice a pourtant été relevé : il prend
en compte les sulfates, un élément entrant dans la composition d’engrais, donc
susceptible de polluer. Or les eaux des rivières Mendoza et Tunuyán sont calco-
sulfatées, puisqu’elles traversent des terrains gypseux. Elles sont donc naturellement
chargées. Certes c’est un obstacle lorsque l’on cherche à irriguer avec des eaux peu
salines, mais cela reste un paramètre naturel.

117
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 26 : Indice de qualité WQI pour chacun des points de mesure


et en fonction du sous-indice35
Source : Lavie et al., 2014

Les résultats du WQI-AE sont moins contrastés, avec deux points d’excellente qualité
(RI et LT), avec des notes de 98 et 99/100 ; cinq points sont de bonne qualité, avec des
problèmes dus à la présence modérée de bactéries, ce qui n’est pas si problématique
dans le cas d’eau d’irrigation (VU, A, Y, TB et CIII). Le pastoralisme en amont de

35Pour les WQI-DGI et WQI-FAO, nous n’avons pas intégré les points RII, CIII et CIV puisque nous ne
disposions pas des données en nitrates et phosphates, pourtant paramètres importants. Plutôt que de
sacrifier des paramètres, nous avons sacrifié des points.

118
Partie 2 : Trajectoires

l’oasis semble jouer un rôle dans cette légère pollution biologique. D’autres points
présentent des concentrations en bactéries plus importantes, puisque situés en aval
de rejets domestiques et industriels (CI, CII, CV, CA, RII et RIII). Outre son inintérêt
à comparer des normes d’irrigation valables à l’échelle de la France et à l’échelle du
désert du Cuyo, cet indice s’est révélé inadéquat. En effet, puisque nous ne pouvons
pas coefficienter chaque paramètre et que nous avons utilisé à la fois les coliformes
fécaux et totaux, l’un étant inclus dans l’autre, le point des coliformes fécaux est
dupliqué dans le facteur 1. Alors que les facteurs 2 et 3, qui prennent en compte les
écarts à la limite fixée et non le nombre de paramètres problématiques, discriminent
réellement les points entre eux, le Facteur 1 a un poids qui nous semble trop fort.
Le WQI-FAO a été construit à partir des recommandations de cette institution
onusienne. Il y a deux classes : 1) Les paramètres avec usage sans restriction : dans ce
cas tous nos points auraient été classés en mauvaise qualité ; 2) les paramètres avec
restriction légère à modérées. C’est ceux-là que nous avons choisis. Les résultats ne
sont pas non plus satisfaisants puisque tous les points sont considérés comme de
qualité excellente. De fait, empiriquement les agriculteurs savent que cette eau est
apte à l’irrigation, même s’il y a des restrictions dans certains secteurs en fin d’été.
Cet indice WQI-FAO est un de ceux qui font le plus ressortir l’importance de la
sélection des limites maximales qui entrent dans le calcul.
Enfin, le WQI-MA, construit à partir des normes marocaines, est particulièrement
intéressant puisqu’il met clairement en valeur les sites avec et sans pression
anthropique. Deux points (LT et Y) sont de qualité excellente ; les points situés en
amont des oasis (VU, A, RI) ou protégés des pollutions (CIII et CIV) ont un ou deux
paramètres qui les font passer à une bonne qualité. Cela s’explique soit par la
présence naturelle de sulfates (comme WQI-DGI), de bactéries (comme le WQ-AE)
ou de sodium, naturellement présent en période d’étiage notamment. Tous les autres
points, situés en aval des activités polluantes, voient leur classement en qualité
acceptable. Les paramètres choisis sont logiques d’après les ingénieur.e.s agronomes
co-auteur.e.s de cet article avec moi (J. A. Morabito et S. E. Salatino) : métaux lourds,
minéralisation et bactériologie (même s’il manque les solides). Mais tout comme pour
le WQI-DGI, il pose le problème de la surreprésentation du Facteur 1, problème déjà
démontré par un de ses concepteur/rice.s (Hébert, 2005). « Dans le cas des bassins
versants de Mendoza, l’indice WQI-MA reflète mieux les différences entre les points de la
partie haute (presque sans activité anthropique) des parties basses (où l’impact majeur est dû
aux différents usages). Pour autant, il y a deux exceptions : les points CIII et CIV, pourtant
situés dans l’oasis, ne reçoivent pas de rejets industriels et urbains, seulement des eaux de
drainage agricole. Ils sont considérés comme de bonne qualité. On peut donc affirmer que
l’indice élaboré à partir des normes marocaines maximise la pollution urbaine et industrielle »
(Lavie et al., 2014).

119
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

En conclusion, cette méthodologie présente des résultats assez proches de ceux déjà
valorisés lors de nos travaux collectifs précédents, avec une augmentation de la
pollution d’amont en aval au fur et à mesure de l’accroissement de la pression
anthropique et dans le temps. Il est intéressant de laisser au/à la chercheur.e le choix
des paramètres à prendre en compte puisque ce choix permet de mieux s’approcher
des spécificités locales. Pour autant, la prépondérance du Facteur 1 affecte le résultat
final, comme le démontrait déjà un de ses créateurs (Hébert, 2005). En effet, il permet
une duplication de certains indices comme les coliformes fécaux et totaux ou l’impact
du sodium, cation analysé seul et inclus dans le RAS. Reste que si on enlève le
Facteur 1, cela va se traduire par une qualité artificiellement plus haute (Hébert,
2005 ; Lavie et al., 2014).

4.1.4. Que retenir de mes travaux sur la qualité de l’eau d’irrigation des
oasis de Mendoza, dans le cadre de la prise en compte de la qualité de
l’eau dans le risque de pénurie en eau agricole ?

La construction, le traitement, l’actualisation et la valorisation de ces travaux ont été,


sur le plan comptable (nombre de publications) et temporel (10 ans de travaux,
44 semaines sur place), la part la plus importante de mes activités de recherche.
Synthétiser une décennie (2005-2014) de résultats issus du suivi hydro-qualitatif des
oasis de Mendoza et de Valle de Uco est utile pour comprendre pourquoi, alors que
les gestionnaires – notamment le DGI – s’intéressent plus aux problématiques de
distribution quantitative, la qualité de l’eau distribuée est un critère important de la
durabilité de cet espace agricole.
Comme attendu, il y a une dynamique amont-aval, en particulier pour le río
Mendoza, avec un accroissement spatial de la pollution physique (Lavie, 2009 ; Lavie
et al., 2013, 2014), chimique (Lavie et al., 2010, 2014) et biologique (Lavie et al., 2014).
Mais ce déclin qualitatif prend sens dans un contexte de changements dans les
quantités disponibles. D’une part, les précipitations neigeuses connaissent des
baisses en quantité et la couverture neigeuse s’amincit (Delbart et al., 2015b, 2014 ;
Masiokas et al., 2006 ; Corripio et al., 2008 ; Cossart et al., 2009). D’autre part, la fonte
des neiges annuelles et la fusion des glaciers andins surviennent plus tôt dans
l’année. Les rivières passent donc progressivement d’un régime glacio-nival à un
régime nivo-glaciaire, voire nival ou pluvio-nival (Lavie, 2009 pour le río Mendoza et
Robillard, 2009 pour le río Tunuyán36). De fait, cette saisonnalité des écoulements
n’est plus exactement en phase avec le cycle cultural dont les besoins sont plus
tardifs.

36 Observations issues de la base de données du DGI sur les écoulements.

120
Partie 2 : Trajectoires

Les eaux claires issues de la décantation dans les lacs de barrage créent des pertes par
infiltration dans le réseau d’irrigation de l’oasis Nord. En aval, les agriculteurs
reçoivent donc moins d’eau (Barbier, 2011)37 et polluée.
La conjonction d’une action limitée contre la pollution dans les oasis, la baisse de
l’offre en eau et la multiplication des besoins et des usages, a entraîné sur 10 ans
l’augmentation nette de la pollution des eaux d’irrigation. Les solides en suspension
baissent, entraînant une perte par infiltration donc une pollution des aquifères ; les
solides dissous et autres éléments chimiques augmentent, conduisant à une possible
baisse des rendements ; les matières organiques augmentent, pouvant laisser
présager des problèmes de santé du milieu et des populations en aval du réseau, etc.
Nos travaux sur les solides ont permis de mettre en valeur le rôle des eaux claires sur
le système, ainsi que l’impact de l’oasis de Valle de Uco sur l’oasis Nord. Les cartes
issues des indices composites permettent de vulgariser nos résultats auprès d’acteurs
qui ne maîtrisent pas le vocabulaire de la pollution, ni les effets de chaque polluant
sur le milieu ou les activités.
Bien que ces travaux visent avant tout à évaluer la qualité de l’eau à usage agricole,
les regarder sous l’angle du risque de pénurie accentue la nécessité de ce type de
résultats. En effet, si l’offre en eau diminue et n’est plus en phase avec les usages
sur le plan saisonnier, l’abaissement de sa qualité joue de fait sur les volumes
utiles disponibles. De même, la clarification des eaux par les ouvrages
hydrauliques a participé à une modification des écoulements dans l’oasis par
l’affaiblissement du caractère imperméabilisant des eaux. Cet ensemble de
conclusions va dans le même sens : les espaces de l’aval disposent de moins d’eau
pour l’irrigation, situation accentuée par les modifications de la qualité de l’eau
(Lavie et al., 2010).

4.2. La qualité de l’eau potable dans les villes-oasis : mesures et


redéfinitions du drinking-waterscape

L’idée de connecter la qualité de l’eau du robinet et la santé des populations est née à
Mendoza pendant la thèse, mais sans être approfondie. Par la suite j’ai amélioré la
méthodologie à Khartoum en post-doctorat et été recrutée sur un poste
environnement-santé à Paris-Diderot.

37Morgane Barbier est une étudiante de M1 GST de Paris-Diderot qui a fait un stage à l’INA sous ma
direction, sur le rôle des eaux claires/décantées sur la quantité d’eau reçue par les agriculteur/rice.s les
plus en aval.

121
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

4.2.1. La qualité de l’eau du robinet, métrologie à Khartoum

Mes travaux sur Khartoum se résument au post-doctorat qui s’est déroulé de janvier
à août 2010 (j’ai été recrutée pour septembre 2010 à Paris-Diderot), avec deux
terrains : janvier-mars et juillet-août. Contrat et missions ont été financés par l’ANR
WaMaKhaIR. J’étais rattachée à l’EA Gecko à Paris-Ouest-Nanterre.

 Le contexte
Khartoum, agglomération créée par les trois villes de Khartoum-City, Omdurman et
Bahri autour de la confluence des Nils, accueillait lors de mes missions de terrain en
2010, plus de 5 millions d’habitant.e.s. Les crises successives, famines et/ou guerres
civiles, en Éthiopie et Érythrée voisin.e et dans les zones de frontière soudanaises
comme au Soudan du Sud ou au Darfour, ont poussé vers la capitale des migrant.e.s
fuyant les famines et les zones de guerre. N’ayant pas pu anticiper ce flux de
population immigrante, la planification urbaine se fait donc a posteriori, ce qui est
assez visible lorsque l’on regarde les services urbains comme l’accès à l’eau
domestique.
Le service d’alimentation en eau potable (AEP) est assuré par l’État de Khartoum, le
Soudan étant un État fédéral. C’est la Khartoum State Water Corporation (KSWC) qui
pompe, traite et distribue l’eau. Les trois centre-villes étant implantés sur les rives
des Nils, ils sont correctement desservis malgré quelques coupures et baisses de
pression. À distance des stations de pompages nilotiques, des forages dans la nappe
alluviale confortent l’adduction, assurant plus de volumes à distribuer. Les
périphéries plus éloignées, généralement construites au fur et à mesure des arrivées
de migrant.e.s, disposent depuis les années 2000 de micro-réseaux généralement
connectés à un seul forage qui fonctionne quelques heures dans la journée. Enfin,
dans les plus lointaines périphéries ou des espaces ruraux rejoints par
l’agglomération, le système de distribution en porte-à-porte (charrettes tirées par des
ânes, les caro) prennent le relais (Figure 27).

122
Partie 2 : Trajectoires

Figure 27 : Gradient infrastructurel de l’AEP des centres vers les périphéries


à Khartoum
Source : Beckedorf, 2012

Or le gradient n’est pas qu’infrastructurel, il est aussi structurel (Lavie & Hassan El-
Tayib, 2014). Si la KSWC est responsable de ce service public, les carences de son
système de distribution dès que l’on s’éloigne du réseau central interconnecté, font
que de nombreuses initiatives locales prennent le relais. Dès lors, des associations de
quartier, des ONG ou des élites locales créent des micro-réseaux par quartier
(Crombé, 2009, 2017). Enfin, le système en porte-à-porte est à la fois né d’initiatives
collectives et individuelles ; s’ajoutent aussi des dons d’eau entre voisins.

La problématique délimitée dans le cadre du post-doctorat a évolué en fonction d’un


triple contexte : sur le plan de la sécurité, celui de la suppression de mon passeport
pendant deux semaines, de la crainte de l’animateur local de l’ANR WaMaKhaIR
Samawal El Maki (cf. supra, Chapitre 2) ; sur le plan théorique la faiblesse des études
sur les relations santé-eau potable en Afrique ; sur le plan local le recours
systématique des populations au stockage de l’eau.

Sur le plan théorique donc, la question de l’eau en Afrique a été assez étudiée, d’une
part, dans les rapports comme le Africa Water Atlas (2006) du PNUD, d’autre part, par
des recherches en SHS (cf. supra, Chapitre 1 : Jaglin, Blanchon, Loftus, etc.). À
Khartoum aussi j’ai recensé quelques études comme celle de messieurs Wash et
Musa (Wash & Musa, 1991) sur l’organisation de l’approvisionnement en eau potable
de la ville, ou encore celles de Mickaël Nègre et Laure Crombé sur les actions menées
par l’ONG Action Contre la Faim à Omdurman (Nègre, 2004 ; Crombé, 2009, 2017). Je
faisais pourtant un constat : « Malgré une bibliographie pourtant fournie sur la gestion, les

123
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

pratiques et l’accès à l’eau dans les villes africaines, et au sein même de l’agglomération de
Khartoum, il reste rare de pouvoir disposer de références sur la qualité physique, chimique ou
biologique de cette eau consommée. Et lorsqu’elles existent, ces données s’appuient
généralement sur un suivi hydro-chimique ne tenant pas compte des pratiques sociales ou de
gestion » (Lavie & Hassan El-Tayib, 2014), à l’exception de celle de Nguimalet et al.,
(2005) sur Bangui en République Centre-africaine.

Le contexte local était tout aussi intéressant : les anthropologues qui travaillent sur la
sphère domestique à Khartoum dans le cadre de l’ANR (Barbara Casciarri, Noha
Hassan El-Tayib et Luisa Arango) avaient démontré que les modes d’usage de l’eau
dans les foyers étaient assez variés, mais que l’eau était rarement bue au robinet, elle
était généralement stockée afin de la rafraichir et de la laisser décanter (Hassan El-
Tayib, 2008 ; Arango, 2009). La Figure 28 résume bien les principales stratégies. Par
manque d’eau, en anticipation des coupures et des baisses de pression, en fonction
des saisons (les eaux nilotiques et les eaux distribuées sont bien plus turbides en
saison des crues), parce que l’eau n’arrive que quelques heures de la journée ou enfin
parce qu’elle est distribuée en porte-à-porte, l’absence d’un service collectif, continu
et optimal oblige les populations à avoir recours au stockage (Figure 29).

En même temps que l’anthropologue Noha Hassan El-Tayib réalisait sa thèse sur les
relations entre accès à l’eau potable et santé des populations, la finalité de mon
« travail était d’identifier les problèmes de qualité de l’eau potable du Grand Khartoum :
d’une part, en suivant l’objectif initial, en fonction des types de distribution (eau traitée du
Nil, eau souterraine distribuée par le réseau ou par le porte-à-porte) ; d’autre part en fonction
des usages à l’intérieur de la sphère domestique, pour mieux évaluer les actions à mener en
termes de politique sanitaire » (Lavie & Hassan El-Tayib, 2014).

124
Partie 2 : Trajectoires

Figure 28 : Schéma des usages de l’eau


dans la sphère privée domestique de Khartoum
Source : Lavie & Hassan El-Tayib, 2014

125
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 29 : photographies des types d’éléments de stockage


et de filtration à Khartoum
Source : Lavie & Hassan El-Tayib, 2014

126
Partie 2 : Trajectoires

 La méthodologie

La question posée n’était pas simplement celle d’un diagnostic hydro-qualitatif


comme ça avait en grande partie été le cas pendant la thèse à Mendoza. L’objectif ici
était de travailler en étroite collaboration avec Osman Ismaël, en master de chimie, et
Noha Hassan El-Tayib, en doctorat d’anthropologie. Osman prélevait de l’eau dans
les canalisations depuis les stations de traitement vers les foyers plus ou moins
éloignés. Il n’a remis qu’un rapport partiel et non exploitable. Noha enquêtait les
populations hospitalisées pour maladies hydriques afin de connaître leurs pratiques
domestiques, sa thèse serait en cours de finalisation en 201938.

La méthodologie utilisée s’est faite en plusieurs étapes (Lavie & Hassan El-Tayib,
2013, 2014), (Figure 30) :

- adapter les paramètres à évaluer aux conditions du terrain ;


- Adapter l’échelle temporelle de travail aux deux saisons hydrologiques :
« l’hiver » qui correspond à la saison sèche (débits d’étiages, usages de l’eau
restreints) et « l’été », qui correspond donc à la saison des crues et des pluies
(Nils en crue, usages plus conséquents, nappes phréatiques affleurantes qui
atteignent les fosses septiques). Nous avons donc opéré à deux campagnes de
suivi : une en « hiver », soit de mi-février (quand mon passeport m’a été rendu) à
fin mars (4 prélèvements d’une fréquence de 12 à 14 jours) ; une en « été » (juillet-
août, 2 prélèvements espacés de 11 jours) ;
- Échantillonner à l’échelle de l’agglomération : la thématique de la qualité de l’eau
depuis les stations vers les foyers a été confiée à Osman Ismaël, je me suis donc
intéressée à quelques foyers-test dans cinq quartiers choisis par Noha dans le
cadre de sa thèse : Al Umda quartier populaire peuplé de coptes à Omdurman ;
Hillat Hamat quartier aisé de Bahri ; Deim quartier de classe moyenne de
Khartoum, Tuti sur l’île éponyme au cœur de la confluence ; et Salama quartier
pauvre du sud de l’agglomération, alimenté en porte à porte lors du premier
terrain puis en micro-réseau lors du second terrain ;

- Échantillonner en fonction des pratiques : le stockage est un élément primordial à


prendre en compte. Or il se pratique de différentes manières : dans un zīr (Figure
29), une amphore faite de terre du Nil, dans des bouteilles au réfrigérateur, dans
une glacière à bouton-pressoir, etc. De même, il existe une pratique au Soudan
qui est de déposer devant sa maison un sabīl (Encadré 3 : le sabīl), un récipient
pour que le/la passant.e puisse boire (Figure 29). Nous avons donc choisi de
tester les sabīl dans les rues d’Al Umda et d’Hillat Hamat et les zīrs dans les
foyers de Deim et de Tuti. À Salama nous avons prélevé à un forage, dans un

38Il n’est pas facile d’être jeune chercheuse maître-assistante (donc beaucoup de TP et de corrections),
sans compter sa place de femme et de mère de famille nombreuse, une situation assez difficile mais
commune au Soudan.

127
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

caro, dans un sabīl et dans un zīr. Nos choix sont donc représentatifs de certains
pratiques mais pas représentatifs des usages à l’échelle de l’agglomération ;

- Ainsi, à partir de ces éléments, j’ai déterminé une stratégie d’échantillonnage qui
permettait de réaliser un diagnostic hydro-qualitatif relativement représentatif
des types d’usage, à défaut d’être exhaustif.

Encadré 3 : le sabīl, extraits de Lavie, 2016 :


Le terme sabīl, qui signifie en arabe « chemin/sentier », « passant », fait partie des éléments
déposés dans l’espace public pour faciliter le passage dans la ville, tout comme un banc pour
se reposer ou un arbre qui donne de l’ombre. Pour l’anthropologue soudanaise Mai Azam
(in Arango, 2015), le mot serait associé aux voyageurs dans le besoin connus sous le nom
d’abna as sabīl (les fils du chemin), auxquels les populations sédentaires procuraient de l’eau,
de la nourriture et un abri. Le plus souvent, il s’agit d’une amphore de terre [voir photos
figure 29 p. 128] une jarre, appelée zīr, qu’elle soit utilisée dans le cadre familial (dans la
sphère domestique) ou comme sabīl (dans l’espace public). Mais ce terme de sabīl est aussi
usité pour désigner un tuyau, une fontaine, une glacière portative à bouton-poussoir, ou tout
autre type de récipient qui offre un point d’eau public et gratuit.
Le zīr utilisé comme sabīl revêt plusieurs intérêts, dont celui d’offrir de l’eau fraîche au/à la
passant.e et de laisser décanter les eaux turbides.
Mais contrairement à d’autres types de dons (cf. Zug, 2014 et Arango, 2015b), le sabīl n’est
pas qu’une manifestation désintéressée, il est aussi récepteur de « bonnes actions »,
les ḥasanāt. Échange plus que don, il s’inscrit dans une logique religieuse la plupart du
temps. En effet, le musulman qui décède se verra compter ses bonnes et mauvaises actions,
et pourra ainsi intégrer ou pas le paradis ; afin de faciliter cette accession, la famille et les
amis peuvent installer un sabīl devant sa maison, dans la mosquée où il allait prier, dans
l’école de ses enfants… À chaque fois qu’un.e passant.e s’y abreuve, il/elle offre un ḥasanāt au
défunt, qui lui servira dans l’au-delà. Le sabīl, utilisé par tout un chacun et inscrit dans
l’espace public, n’est donc pas un objet public : il appartient au mort.
On peut trouver des sabīl dans des lieux assez fréquentés comme les sorties d’école, les
mosquées, les commerces, sans qu’ils ne soient dédiés à un ancêtre, mais dans la plupart des
cas ils sont déposés devant sa maison par un fils au nom de son père. Associer le sabīl à une
habitation en le plaçant devant une porte est aussi un moyen de marquer la place du défunt :
en l’installant au seuil de la maison qu’il a construite, on l’ancre à la fois dans son ancien lieu
de vie et dans la rue.

 Les résultats
Les résultats ont été présentés à l’EGU sous forme de poster (Lavie & Hassan El-
Tayib, 2013 : Figure 30) et publiés dans la revue Cybergéo (Lavie & Hassan El-Tayib,
2014), qui est la principale valorisation et vers laquelle je renvoie le lecteur. Nous
avons aussi présenté ces travaux en séminaire de fin d’ANR (Blanchon & Lavie, 2012)
et j’ai enfin simplifié une partie des résultats pour le site Geoconfluences, en axant la
problématique sur la place de l’Islam ((Lavie, 2016 et Encadré 3).

128
Partie 2 : Trajectoires

Figure 30 : Poster synthétisant les résultats de l’étude sur Khartoum, présenté à l’EGU
Source : Lavie & Hassan El-Tayib, 2013

129
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Parmi les principaux résultats obtenus :


- D’une part, le réseau collectif est loin d’être optimal : si la minéralisation est
acceptable (mais les eaux du Nil sont peu minéralisées (Wash & Musa, 1991)),
la turbidité estivale illustre la vétusté des stations de traitement ; et les taux
d’oxygène dissous qui baissent au fur et à mesure que l’on s’éloigne des
stations démontrent des fuites dans le réseau et/ou un développement de
bactéries dans les canalisations ;
- D’autre part, le stockage a des effets inquiétants pour la santé des
populations : il augmente la salinité par évaporation de l’eau, pouvant poser
des problèmes de calculs rénaux ; les bactéries se développent dans les
récipients de stockage suite à l’évaporation du chlore. En effet, l’oxygène
dissous chute, ce qui implique souvent des symptômes diarrhéiques pour
celles et ceux qui la consomment ; enfin le stockage améliore la turbidité si elle
était forte au robinet, mais l’augmente si elle est faible à la source. Ce
paramètre révèle surtout une moindre efficacité des stations de traitement,
alors que les eaux souterraines sont logiquement plus limpides.

Les résultats du diagnostic sont intéressants car ils marquent une opposition avec les
croyances populaires qui prévalent à propos du stockage. Or même si c’est une
habitude culturelle, le réseau n’est pas à même de pallier ce problème : malgré la
production quotidienne de 1,15 millions de m3 (stations nilotiques et forages en
nappe alluviale, KSWC) pour 5,5 millions d’habitant.e.s soit 209 l./hab./jour, les
coupures et les baisses de pression sont très nombreuses. Sur le plan topographique
cela s’explique en partie par la platitude pour ce réseau gravitaire. Mais surtout, 40 %
de l’eau produite sont perdus dans des canalisations vétustes (Osman Ismaël,
communication personnelle). Les gestionnaires de la KSWC ont alors deux
alternatives : soit ils produisent plus, quitte à accélérer le processus de traitement,
soit ils ont recours à des coupures pour faire des économies.

« La population dispose donc d’une eau turbide et intermittente, et pallie ces problèmes par le
stockage et la décantation. Or, c’est bien ce stockage que nous avons désigné comme facteur
aggravant de la baisse de qualité » (Lavie & Hassan El-Tayib, 2014). Le diagnostic de la
qualité de l’eau domestique de l’agglomération de Khartoum réalisé dans le cadre
d’un post-doctorat en 2010, est un exemple supplémentaire de la nécessité de
prendre en compte la qualité de l’eau dans l’évaluation du risque de pénurie. Les
comportements des habitant.e.s pour pallier coupures et eau turbide participent à
complexifier le circuit d’une goutte d’eau dans le réseau, donc la mesure des volumes
disponibles pour réduire le risque de pénurie pour les usager/ère.s.

4.2.2. Prendre en compte la qualité de l’eau dans le waterscape

À partir des années 1990, beaucoup d’études ont été menées sur l’accès à l’eau
potable en ville, notamment dans les pays du Sud (voir à ce propos dans le Chapitre

130
Partie 2 : Trajectoires

1 la partie concernant les approches socio-techniques). Plusieurs pistes ont été


explorées :
- Comment l’alimentation en eau potable participe à la fois au métabolisme
urbain et à la fragmentation urbaine (Bakker, 2003 ; Jaglin, 2004a, 2005, 2008b ;
Kooy & Bakker, 2008 ; Zérah, 2008) ?
- Une political ecology où l’eau n’est qu’une entrée pour observer le
fonctionnement de la ville et notamment les jeux d’acteurs, les flux de
capitaux et de pouvoirs (Swyngedouw, 2004 ; Linton, 2010) ;
- Enfin plus tardivement l’approche à l’échelle fine, inspirée des travaux
d’anthropologues (Baviskar, 2003 ; Arango, 2015).
Regarder une ville à l’échelle des quartiers permet en particulier d’observer les
différentiations multiformes des services urbains (Crombé & Blanchon, 2010 ;
Verdeil, 2010 ; Jaglin & Zérah, 2010 ; Jaglin, 2012). D’autres auteur.e.s se sont
intéressé.e.s aux habitudes culturelles (Baviskar, 2003) ou encore aux questions de
genre (Loftus, 2007 ; Truelove, 2011) ou de dons de l’eau (Zug, 2013 ; Zug & Graefe,
2014 ; Arango, 2015). Or le constat général que j’ai pu dresser à la lecture de cette
bibliographie, est que l’accès à l’eau était toujours considéré sur le plan de la
continuité (spatiale et temporelle) du service et sur l’accès quantitatif à l’eau. Aucun
article de référence ne faisait mention de la qualité de l’eau : par exemple, Karen
Bakker (2003) mentionne la qualité parmi d’autres critères mais ne se concentre pas
dessus. Une exception est celle des travaux de Zachary Burt et Isha Ray (2014) à
Hublie-Dharwa en Inde, qui s’intéressent aux non-paiements et au stockage dans les
pratiques quotidiennes de l’informalité, révélant ainsi les effets de confiance et
méfiance des consommateur.rice.s vis-à-vis de la qualité de l’eau et des organismes
de distribution. Une autre étude intéressante et récente est celle de Maria Rusca et
son équipe à Lilongwe au Malawi, avec l’inclusion de la qualité de l’eau potable dans
leur approche théorique des inégalités dans le waterscape urbain. « (T)here is a material
need for UPE to engage with questions of quality in relation to water access (…) ; an
interdisciplinary approach, highlighting the interdependencies between politics, power and
microbiological contamination of drinking water, can further conceptualisations of socio-
ecological inequalities in the urban waterscape » (Rusca et al., 2017).

Observer les villes-oasis et leurs adductions protéiformes en eau potable, permet


donc de redéfinir le waterscape, en particulier le drinking-waterscape, ou paysage de
l’eau potable. Cette sous-partie s’appuie sur les recherches effectuées dans les
agglomérations de Khartoum et Mendoza et déjà présentées ci-avant ou dans le
Chapitre 3 (Lavie & Hassan El-Tayib, 2013, 2014 ; Lavie et al., 2015a ; Lavie &
Marshall, 2019) ou soumis (Lavie et al., soumis).

131
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

 Qualité et foi religieuse


Travailler à l’échelle des familles ou des foyers comme le font les anthropologues
permet de mettre en avant des pratiques culturelles particulières qui sont autant de
critères qui justifient l’utilisation de telle ou telle source d’eau (Lavie et al., soumis).
Un des critères est celui de la confiance en l’eau, et notamment son lien avec des
croyances religieuses. À Khartoum, l’Islam fait partie du quotidien et est
extrêmement lié aux pratiques de consommation de l’eau potable : le sabīl par
exemple (Encadré 3), mais aussi le zīr. Il s’agit d’une amphore utilisée dans la sphère
domestique, qui n’a pas été totalement remplacée par des glacières modernes qui me
semblent plus hygiéniques. En effet, faites de boue du Nil, le fleuve divin, les
amphores sont vues comme sacrées : « The figure of the Prophet Khidir is particularly
important in Sudanese culture: many Khartoumese believe that Khidir passes around the
streets in the early morning to bless the water in the zīrs, making it drinkable (Hassan el-
Tayib, 2013). The purification of the water by the Prophet explains why the population
appreciates storing the water in a zīr, in particular those that are used as a sabīl » (Lavie et
al., soumis). En choisissant donc de consommer de l’eau dans ces amphores au lieu
de la boire au robinet, le/la croyant.e exprime sa religion dans sa consommation
d’eau. C’est le cas des types de consommation 1 et 2 que nous avons définis dans la
Figure 31.

 Qualité et bricolages quotidiens


D’autres pratiques quotidiennes se révèlent hors de toute religion, mais démontrent
aussi d’une certaine confiance et défiance vis-à-vis de la qualité de l’eau à
consommer. Ainsi, certaines personnes à Khartoum nous ont dit refuser de boire
l’eau puisée en aquifère ou stockée trop longtemps, car trop salée à leur goût,
préférant des sodas, thés ou café. Certain.e.s consommateur/rice.s ont recours à des
filtres individuels, comme le cas du Type 4 de la Figure 31. Un autre exemple est
celui d’une famille rencontrée dans le quartier de Salama : lors du terrain de février-
mars 2010, le foyer ne recevait que de l’eau en porte-à-porte (système des caro) ; en
juillet le gouvernement de Khartoum avait connecté ce quartier à un micro-réseau.
Or la qualité de l’eau ne convenait pas à la famille qui m’a dit souffrir de maux de
ventre. L’eau du réseau était donc destinée aux usages d’hygiène tandis que l’eau
consommée était achetée à un caro. Laure Crombé précise aussi que dans le quartier
de Zurgan au sud d’Omdurman, les habitant.e.s préféraient boire l’eau d’une
fontaine connectée au réseau collectif nilotique plutôt qu’à l’ancien forage dont les
eaux sont aujourd’hui laissées aux animaux (Crombé, 2017).

132
Partie 2 : Trajectoires

Figure 31 : Bricolages quotidiens dans le drinking-waterscape du Grand Khartoum


Source : Lavie et al., soumis

Si on change de terrain, à Las Heras, Guaymallén ou Maipú en périphérie du Grand


Mendoza, les quartiers centraux sont connectés au réseau collectif qui fonctionne
correctement malgré quelques coupures et baisses de pression (Types 1 et 2 de la

133
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 22 in Chapitre 3). Certaines personnes se sont plaintes de la couleur et de


l’odeur de l’eau, mais la seule alternative est celle de l’achat d’eau en bouteilles. Plus
intéressant est l’exemple de Los Corralitos à Guaymallén où trois coopératives se
partagent des micro-réseaux formant un archipel, tandis que des maisons construites
sur d’anciens terrains agricoles disposent d’un puits profond et donc un accès
individuel (types 3cde in Figure 22).
Enfin citons les exemples de Colonia Molina (Guaymallén), Challao (Las Heras) ou
Rodeo del Medio (Maipú), quartiers ruraux : ne disposant pas d’un accès à l’eau
collectif, les habitant.e.s ont recours à différentes techniques comme l’achat de bidons
ou d’eau par camion-citerne, l’utilisation d’eaux phréatiques polluées, le recours à
des puits profonds et les dons d’eau entre parents. Ces situations variées sont
présentées par les types 4, 6, 7, 8 et 9 in Figure 22).

 Qualité et pouvoirs
Enfin, même le lien entre les jeux de pouvoir, de géographie politique, inhérents au
waterscape (Swyngedouw, 2004), peuvent être regardés par le prisme de la qualité de
l’eau. Colonia Molina (Guaymallén) illustre relativement bien ces questions de jeux
d’acteurs et de jeux de pouvoir entre acteurs.
Il y a une demi-douzaine d’années, les habitant.e.s de ce quartier, pour la plupart
agriculteurs, ont commencé à manifester leur double mécontentement : d’une part, le
fait qu’ils appartiennent au district39 de Colonia Segovia dont les élu.e.s leur faisaient
peu de cas selon eux ; d’autre part, l’absence ou la faiblesse de la qualité des services
urbains. En effet dans le secteur : pas d’accès à l’eau potable et pas d’assainissement
collectifs, peu de transports collectifs, de ramassage des ordures ménagères,
d’irrigation viaire40, et sentiment d’augmentation de la délinquance par abandon des
forces de l’ordre. Les agriculteurs et les habitant.e.s des lotissements fermés (gatted
communities), d’abord en conflit, se sont associés pour lutter ensemble et améliorer la
qualité de vie du quartier. Dès lors, la première étape fut celle de la reconnaissance
de Colonia Molina comme district à part entière, séparément de Colonia Segovia, ce
qui a été voté en 2014. La seconde étape fut celle d’un accès collectif à l’eau potable.
Montage du financement avec l’Université Nationale du Cuyo, obtention d’une
bourse de la nation Argentine, collecte des paiements des connections individuelles
au réseau de canalisations, discussions avec les directions des coopératives présentes
dans la zone (celles de Los Corralitos, cf. supra, Chapitre 3), tout a été géré par les
responsables locaux, i.e. une association de maraîchers et un propriétaire de
lotissement fermé (Lavie & Marshall, 2019 ; Lavie et al., soumis). Le projet est de

39 Échelle administrative : État (Argentine) > province (Mendoza) > département ou municipalité
(Guaymallén) > district ou quartier (Colonia Molina).
40 Dans ce milieu sec, il est nécessaire d’arroser régulièrement les pistes de terre pour éviter la

poussière qui réduit la visibilité et encombre les bronches. C’est considéré à Mendoza comme un
service (péri)urbain.

134
Partie 2 : Trajectoires

compléter un puits d’irrigation non utilisé (Type 3f in Figure 22) avec une station de
chloration et une citerne d’eau, puis de connecter l’ensemble à un micro-réseau, à
l’image du système présent à moins d’un kilomètre, dans le lotissement de San
Vicente (Figure 21).
Le chantier a pris du retard puisque l’ancien gouverneur du département de
Guaymallén a été arrêté pour corruption et que la municipalité a changé de bord
politique fin 2014, mais le processus est en cours. Surtout, les négociations avec le
régulateur (police de l’eau, EPAS), avec la municipalité et avec les coopératives
souhaitant obtenir la délégation du service public, se font en totale relation avec les
habitant.e.s. Ceux/celles-ci ont pris un tel pouvoir que des actions qui seraient dans
un quartier voisin décidées par le haut (top down), passent systématiquement ici par
la sphère locale. Alors que le modèle privilégié est celui du micro-réseau
interconnecté, soit plusieurs puits (Lavie & Marshall, 2019), les habitant.e.s de
Colonia Molina ont réussi à garder un micro-réseau indépendant. Leur action, très
visible sur les réseaux sociaux (entretien de terrain, 2014, 2016), semble avoir été
payante.
Des habitant.e.s qui luttent, ou du moins demandent un accès collectif à l’eau potable
n’est pas une originalité en soi. Ce qui est très intéressant ici, c’est que ce n’est pas
l’accès qui est la base de leur action : c’est la mauvaise qualité de l’eau phréatique
dans laquelle puise la majorité des habitant.e.s ne disposant pas d’un puits profond.
Or les forages en aquifère profond et protégé sont interdits depuis la Grande
sécheresse des années 1970. Une injustice est donc visible puisque les anciens
agriculteurs peuvent disposer d’une eau de bonne qualité (qu’ils distribuent
d’ailleurs). Ce qui ressort de nos enquêtes auprès des gestionnaires et des
habitant.e.s, c’est que c’est bien la qualité de l’eau qui est la justification de la lutte.

 En conclusion : la qualité du waterscape pour compléter l’analyse de la gestion


du risque de pénurie
Les études que j’ai pu réaliser sur l’accès qualitatif à l’eau potable dans ces deux
villes-oasis de Khartoum et Mendoza montrent bien le rôle que peut jouer la
confiance en l’eau consommée dans la fabrique du paysage urbain. On peut aussi y
ajouter les travaux de recherches doctorales de Mathilde Resch, que je co-encadre,
sur les périmètres de protection des captages de la ville de Paris (Encadré 4).
« [I]f fieldwork and theory appear far apart, they are not. The downscaled approach of urban
studies comes from work focusing on fine scale fieldwork on a ‘scale inside the city’ (Crombé,
2017, p. 120) and from high porosity between social science approaches. This has made it
possible to show strong links between cultures, religion, the role of nature, health (etc.) versus
the more structuralist approaches that have led political ecology from its beginning. » (Lavie
et al., soumis). Terrains et théories se mêlent donc ici très bien : l’action des
habitant.e.s de Colonia Molina témoigne des relations de pouvoirs à l’échelle d’une
ville, le choix de privilégier une source plutôt qu’une autre dans ces deux

135
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

agglomérations, ou encore le rôle de l’Islam dans les pratiques quotidiennes à


Khartoum, sont autant d’exemples appuyant l’hypothèse d’une nécessaire prise en
compte de la qualité de l’eau, ou du moins la relation de confiance entre le/la
consommateur/rice et sa ressource, dans la définition du waterscape.

Encadré 4 : La qualité de l’eau potable à Paris, Thèse Mathilde Resch


Cette thèse (2016-) est co-encadrée par G. Arnaud-Fassetta et moi-même. Mathilde Resch est
financée par une allocation ministérielle avec charge d’enseignement. Sa recherche porte sur
les enjeux liés à la protection des périmètres de captage des sources d’eau potable d’Eau de
Paris©.
Au XIXème siècle, des sources à distance de la capitale ont été captées et détournées pour
alimenter les Parisiens en eau potable. Aujourd’hui, la moitié des volumes consommés est
d’origine souterraine, le reste étant issu de pompages (et traitement) des eaux de la Seine et
de la Marne. Les aires d’alimentation de ces captages sont situées en zones agricoles et les
sources sont soumises de fait à un risque de pollution par les intrants agricoles (engrais et
phytosanitaires) ou domestiques (effluents). Des solutions préventives sont mises en place
par la régie municipale Eau de Paris©, visant à sensibiliser les acteurs locaux. Cette recherche
doctorale s’intéresse aux actions des acteurs gestionnaires de la ressource et usager/ère.s des
territoires, à travers une série d’entretiens. Elle cherche à évaluer les représentations – et
notamment l’acceptabilité des populations – et les jeux de pouvoir entre les territoires
producteur d’eau à distance de Paris, et le territoire consommateur, à la fois en ce qui
concerne la quantité et la qualité de l’eau.

136
Partie 2 : Trajectoires

Conclusion du Chapitre 4 :
La plus grande partie de mes travaux de terrain et de mes publications concerne
donc la variable de l’accès qualitatif à l’eau d’irrigation (à Mendoza) et potable (à
Khartoum et à Mendoza). Les obligations relatives à la charge de Maîtresse de
conférences (enseignement, charges collectives ; etc.) ont limité la possibilité de
réaliser des suivis hydro-qualitatifs sur un terrain. La difficulté à importer du
matériel dans ces pays freine aussi la possibilité d’équiper un terrain en matériel
automatique, sans compter le risque de dégradation. Il a donc fallu opérer un
déplacement dans les méthodologies utilisées. Les mesures ponctuelles ont remplacé
les campagnes suivies de mesure ; mais surtout, les enquêtes auprès des
gestionnaires et des usager/ère.s ont permis de mieux saisir les choix faits par les
acteurs, les alternatives aux modèles privilégiés par les gestionnaires, les bricolages
quotidiens des consommateur/rice.s…
Finalement, observer l’accès qualitatif à l’eau d’irrigation à Mendoza met en valeur
de fortes disparités à l’échelle des oasis entre les agriculteurs, ce qui se ressent sur le
plan de la rentabilité. Les jeux de pouvoir et de lobbying sur les gestionnaires se
manifestent également puisque les tentatives de distribution qualitative équitable
n’ont pas véritablement fonctionné. Surtout, ces choix de gestion de la distribution,
tant qualitative que quantitative, participent à la structuration des espaces oasiens.
Expansion des périmètres irrigués, croissance des villes vers les oasis, mutations de
modèles productifs et de paysages, changements de modèles d’alimentation en eau
potable, à la fois participent et sont les conséquences de changements de structures
socio-spatiales. Même si disposer d’eau dans un espace aride ne signifie pas qu’une
oasis va se développer, l’eau reste un des éléments majeurs de la structuration de
l’espace oasien et la qualité de cette eau est aussi importante que les volumes
gérés.

137
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

138
Partie 3 : Perspectives

Partie 3 : Perspectives

La gestion de la rareté de l’eau sous les angles de l’accès à la ressource et de sa


qualité, révèle le rôle de l’eau dans la construction des systèmes urbains et agricoles
oasiens. Dans le cadre de la rédaction de cette HDR, je me suis tournée vers des
espaces non-oasiens, la rive nord de la Méditerranée. Il s’agissait pour moi de voir si
les modèles de distribution et de gestion de l’eau, et notamment les transitions
expérimentées, se retrouvaient aussi sur des espaces où l’eau est rare mais où le
climat n’est pas aride : le domaine méditerranéen est particulièrement intéressant,
puisque de transition entre des domaines semi-arides au Sud, et des domaines
tempérés en rive Nord. C’est aussi un espace où les changements climatiques
attendus sont assez nombreux : Josyane Ronchail, Marianne Cohen et leur équipe,
dans le cadre de recherches sur l’adaptation de l’olivier en Espagne, ont réalisé une
revue bibliographique des scénarios climatiques envisagés pour la région : il
semblerait qu’elle subisse une augmentation « in temperatures and in extreme episodes of
precipitation, along with an overall decrease in rainfall (…) resulting in potential negative
consequences for agricultural yields (…), natural resources, and landscapes » (Ronchail et
al., 2014). D’après ces auteur.e.s, avoir vécu un épisode de sécheresse peut aussi
consolider la perception que peut avoir la population d’une évidence d’un
changement climatique à venir ; pour autant, leur synthèse bibliographique révèle
aussi que l’adaptabilité aux changements climatiques dépend de décisions et de
gouvernance locales, de modèles d’agriculture soutenus par les politiques publiques
et des marchés internationaux (Cohen et al., 2014). Le climat est donc une variable
non exclusive dans la gestion de la rareté de l’eau en Méditerranée.
Une des thèses que je souhaite discuter ici est le transfert de modèles oasiens. En
effet, je pars du postulat qu’il y a eu avec la colonisation, un transfert du modèle
oasien depuis les espaces arabo-musulmans vers les territoires du Nouveau Monde.
Déjà, la rive Nord de la Méditerranéen avait appliqué des techniques d’irrigation
connues sur la rive Sud, mais l’application ex nihilo de modèles oasiens dans les
espaces arides nord- et sud-américains, ou encore sud-africain était particulièrement
calquée sur les systèmes oasiens du Maghreb, du Machrek ou de la Péninsule
arabique. Il faut dire que les colons étaient Européens.

139
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est le retour du modèle depuis le Nouveau Monde


vers les Anciens Continents. Il semblerait en effet qu’à Gabès et Ouaouizerth, on
cherche à adapter des oasis anciennes en y appliquant le modèle des oasis
mondialisées du Nouveau Monde (Chapitre 3). Mais est-ce aussi le cas en Europe ?
Comment a-t-on géré la rareté en eau par le passé ? Comment la gère-t-on
aujourd’hui dans le sud de l’Europe ? Les nouvelles structures d’adduction en eau
potable et d’irrigation justifient-elles que je compare la Méditerranée européenne aux
oasis ? Est-ce que ces espaces connaissent une « oasisation » (Chapitre 5) ? Et surtout
dans le contexte de mesures de protection de l’environnement, assez avant-gardistes
en Union européenne, le modèle est-il simplement reproduit ou adapté ?
C’est ce que je souhaite démontrer ici et dans les années à venir. Ainsi, après avoir
discuté de la mise en oasis de territoires en Méditerranée européenne (Chapitre 5), je
discuterai d’un exemple d’« oasisation » en France, dans le bas Minervois (Chapitre
6).

140
Partie 3 : Perspectives

Chapitre 5. La Méditerranée européenne s’oasise-t-elle ?

La quinzaine d’années de recherches sur l’eau dans les oasis a porté sur les gestions
quantitatives et qualitatives, techniques et politiques, à l’échelle des espaces irrigués,
des agglomérations, des périphéries, des quartiers, des familles. Les causes et les
conséquences de ces types de gestion concernent à la fois la qualité des milieux, les
relations sociales, l’économie (dont l’insertion dans des dynamiques de marché), le
politique et la santé. La gestion de la durabilité des ressources est évidemment sous-
jacente : en effet, les synergies intersectorielles entre sciences de l’environnement (en
particulier l’agronomie et l’hydro-climatologie) et les sciences humaines et sociales
(économie, anthropologie et sciences politiques notamment) sont très prégnantes
dans ma géographie.
Pour autant, j’ai souhaité observer la dynamique de l’irrigation dans des espaces
moins arides mais où la pression sur les ressources est tout aussi forte. Surtout, j’ai
trouvé intéressant de travailler sur des territoires concernés par des politiques de
gestion des milieux, ce qui est peu le cas à Mendoza, Khartoum ou Gabès. Cette
entrée par les politiques de gestion des milieux confirme les liens entre sciences de la
nature et sciences des sociétés dans mes recherches.
À la lecture des travaux sur l’Europe du Sud (Riaux 2006 ; Ruf & Riaux 2008 ; Ruf
2012a, 2012b, 2015b ; Buchs 2016 ; Sanchis-Ibor et al. 2017), j’ai noté de forts liens entre
les systèmes d’irrigation et les structures de gestion, entre les oasis et les espaces
irrigués de la Méditerranée. L’Europe, par ses Directives, notamment la Directive
Cadre sur l’Eau (DCE, 2000), pose un cadre législatif contraignant pour les
gestionnaires (Bouleau, 2007 ; Bouleau & Richard, 2009 ; Barbier et al., 2010).
Ainsi, malgré des contextes climatiques et politiques différents, les mutations
connues par la Méditerranée européenne dans la gestion des eaux agricoles et
domestiques peuvent-elles être considérées comme une mise en oasis ? Y a-t-il un
nouveau « modèle oasien », bien loin du modèle figé décrit dans le Chapitre 2, qui
permettrait de parler d’une « oasisation » de la Méditerranéen européenne ? C’est
ce que ce chapitre cherche à discuter.
Ce Chapitre 5 s’appuie majoritairement sur des exemples franco-espagnols. La
France, par ses transferts de compétences des réseaux d’irrigation aux régions en
2008 et sa nouvelle carte des régions en 2015, offre une dynamique de changements à
observer. La gestion de l’hydraulique en Espagne a également été un thème
relativement traité, et ma maîtrise de l’espagnol m’a aussi permis de mieux
synthétiser la bibliographie, ce qui a été plus difficile pour la Grèce, l’Italie ou la
Croatie par exemple, puisque je n’ai pu accéder qu’aux sources rédigées en anglais.
Ce Chapitre 5 est principalement une synthèse bibliographique. Il n’y a de
données de première main que quelques résultats de travaux de master que j’ai
encadrés (Kypreos, 2018, 2019 ; Aschero, 2019).

141
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Ainsi, après m’être arrêtée sur le passage de la gestion des pénuries à la gestion de
l’abondance en Méditerranée française (5.1), je présente ce que je nomme
« oasisation » et comment se développe un modèle oasien en Méditerranée
européenne (5.2) ; ensuite je présente la première étape de cette mise en oasis avec la
multiplication en Espagne et en France d’infrastructures d’irrigation d’échelle
régionale au XXème siècle (5.3) ; enfin je m’arrête sur la deuxième étape de
l’« oasisation », au XXIème siècle, par des hyperspécialisations (5.4).

5.1. De la gestion des pénuries à la gestion de l’abondance en


Méditerranée : l’exemple de la France

L’irrigation s’est développée en Méditerranée afin de pallier la rareté de l’eau en


période estivale, particulièrement extrême certaines années. En France, ce furent
« d’abord les usages domestiques (fontaines, captages de sources, lavoirs…) et surtout
l’énergie hydraulique qui conduiront à la dérivation et à la canalisation de nombreux cours
d’eau pour faire fonctionner les moulins » (Aspe, 2012 : 8).

5.1.1. Des grandes structures hydrauliques à vocations domestiques dès la


fin du XIXème siècle

L’hydraulique de la Provence, du Languedoc et du Roussillon a d’abord marqué les


paysages de la Méditerranée française par l’usage domestique de l’eau. L’aqueduc
des Arceaux par exemple, a été construit au milieu du XVIIIème siècle pour alimenter
Montpellier en eau domestique (Ruf, 2015b). S’inspirant du célèbre aqueduc romain
du début du premier millénaire connu pour son pont sur le Gard, l’aqueduc des
Arceaux conduisait les eaux de la source Saint Clément sur 10 km vers le centre-ville
et a fonctionné jusque dans les années 1970 (Desbordes 2010 ; L’Hôte 2015). À la
même époque, un autre projet a émergé, même s’il n’a pas abouti : celui de
l’alimentation de Nîmes en eau du Gardon, avec une prise un peu en aval du Pont du
Gard (Ruf, 2015b).
Mais l’exemple le plus marquant d’une grande hydraulique à vocation domestique
est l’édification du canal de Marseille en 1849. Détournant les eaux de la Durance, sa
vocation est avant tout de sécuriser l’adduction en eau potable de la ville de
Marseille. « En revanche, son usage agricole ne paraît jamais avoir été vraiment prioritaire.
Comme si, malgré leur immense terroir, les Marseillais avaient jugé inutile de l'irriguer et de
l'exploiter pour assurer l'autonomie alimentaire de la ville » (Vidal-Naquet, 1993 : 45), ce
que nuance Jean-Noël Consales puisque le parcours du canal de Marseille a offert
une possibilité d’irriguer les jardins ouvriers de certains secteurs (Consales, 2000). Le
canal de Marseille a donc été construit pour l’alimentation en eau de la ville suite à
une série de problèmes sanitaires au début du XIXème siècle : disettes, choléra en 1834,
des inondations la même année. « Mais le Canal de Marseille ne résout pas seulement la

142
Partie 3 : Perspectives

question de l’alimentation en eau des Marseillais, il provoque, contre toute attente, si l’on en
croît les observateurs de l’époque, une véritable révolution aussi bien économique que sociale,
qu’urbaine, paysagère et culturelle. Depuis des siècles, l’eau, il fallait la chercher, l’économiser
et la partager » (Vidal-Naquet, 1993 : 75). Alors que l’accès à eau dictait jusque-là les
facilités de développement ou au contraire ses limites, créant une injustice
économique, sociale et sanitaire, le canal de Marseille bouleverse les équilibres.
D’après Paul Vidal-Naquet (Ibid.), de grands ouvrages ont alimenté Lyon, Giers ou
des projets ont été initiés sans aboutir à Nîmes, mais il n’y avait pas à Marseille de
grande question collective des eaux dans les préoccupations locales. La gestion
publique des eaux domestiques est donc née au XIXème siècle et s’est matérialisée par
le canal de Marseille sur le plan infrastructurel dans un contexte socio-économique
de Révolution industrielle.
Ce canal assure aujourd’hui encore les deux-tiers de l’adduction en eau potable de la
ville et est géré par Véolia. Le tiers restant vient du Verdon via le canal de la Durance
plus connu sous le nom de canal SCP dont je reparlerai plus après.
Ces infrastructures domestiques dont les modèles ont été empruntés aux Romains se
sont développées aux XVIIIème et XIXème siècles et sont les prémices de l’hydraulique
régionale que connaît le sud de la France aujourd’hui, qu’elle soit à vocation agricole,
énergétique, industrielle ou domestique.

5.1.2. Pas de grande tradition de l’irrigation dans le sud de la France

Les canaux à moulins médiévaux construits pour un usage d’énergie hydraulique


ont aussi permis la mise en place des premiers agrosystèmes irrigués dans le
Roussillon (Ruf, 2012) et en Provence (Vidal-Naquet, 1993 ; Amiel & Amiel-Drouard,
1998). Plus tardivement, la plaine de la Crau s’est transformée en vaste périmètre
irrigué dès le XVIème siècle (Beltrando, 2015) mais les infrastructures hydrauliques se
sont relativement peu développées puisque l’irrigation ne se pratiquait que sur les
terres basses de la Camargue, dans les Pyrénées et sur certaines terrasses cévenoles
(Ruf, 2012 ; Kypreos, 2019).
« La rupture d’une irrigation à plus grande échelle se fit lorsque les transformations
économiques l’imposèrent » (Aspe, 2012), c’est-à-dire au XIXème siècle, qui a marqué le
paysage de son empreinte, beaucoup de systèmes gravitaires actuels étant un
héritage issu de la Révolution industrielle. « Les premières décennies de l’hydraulique
agricole de la Provence et du Languedoc-Roussillon sont marquées par les tours d’eau »
(Lavie et al., 2018). Les œuvres de Marcel Pagnol, Jean Giono ou Pierre Magnan ont
aussi participé à inscrire cette rareté de l’eau du ciel méditerranéen dans les
mémoires collectives, en faisant allusion aux vols d’eau (Aspe, 2012). L’idée d’un
développement hydraulique est ainsi lancée en Espagne, en Italie et en France. Sous
la IIIème République, des canaux d’État sont construits en France : le canal de
Manosque ou celui de Carpentras. C’est le service des eaux et forêts qui en avaient
alors la gestion (Ruf & Riaux, 2008).

143
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

5.1.3. De la pénurie à l’abondance

Les Trente Glorieuses et leurs sociétés ingénieristes marquent les paysages de l’eau
par une hydraulique de grande taille à l’échelle de l’ensemble de l’Europe (Laganier
et al., 2009). En Méditerranée française, ces infrastructures signent une nouvelle
rupture avec le développement des barrages écrêteurs des extrêmes hydro-
climatiques, jouant à la fois le rôle de protecteur contre les crues, en particulier lors
des épisodes cévenols, et de régulateur des débits permettant de soutenir les étiages
estivaux. Détournant les eaux du Rhône, du Verdon ou de la Durance notamment,
d’immenses systèmes d’irrigation transforment peu à peu le territoire du Languedoc
et de la Provence. L’ingénierie hydraulique s’accompagne aussi de changements
dans les modes de gestion de l’eau, qui commence à se faire à l’échelle locale puisque
se créent des associations de propriétaires irrigants pour gérer les tours d’eau, mais
aussi à l’échelle des grands bassins, bien avant la Loi sur l’Eau de 1964. Ainsi naissent
la Commission d'aménagement dite du Bas-Rhône pour l'aménagement de l'irrigation de
la Camargue en 1947, devenue BRL, ainsi que la Société du canal de Provence (SCP) en
1957.

La multiplication des barrages « a joué un rôle indéniable dans l’amnésie des savoir-faire et
des connaissances populaires sur le système hydrologique des cours d’eau et affranchit les
pratiques de gestion de la pénurie (…) [effaçant] ces siècles d’histoire avec une surprenante
rapidité » (Aspe, 2012 : 12). Qu’il s’agisse des inondations ou des pénuries en eau, les
conséquences des extrêmes hydro-climatiques deviennent dès lors inacceptables
pour les habitant.e.s, agriculteur/rice.s, voire même élu.e.s locaux/les. « Cette
représentation s’est rapidement inscrite dans les esprits, au point de faire imaginer aux
générations nées dans les années 1960 qu’il en a toujours été ainsi. Difficile dans ce cadre de
faire admettre qu’aujourd’hui, d’autres exigences naissent » (Aspe, 2012 : 13). D’ailleurs,
l’impatience des usager/ère.s dans la réalisation de certains ouvrages hydrauliques
est assez révélatrice de cette gestion de la pénurie : le temps court de la gestion des
crises de sécheresse se heurte aussi au temps plus long de la planification puis de la
construction des réservoirs (Gaudin & Fernandez, 2018).
Sur le plan plus théorique, la rareté de l’eau avant le milieu du XX ème siècle était
avant tout liée à l’offre, aux sécheresses climatiques prolongées [supply-induced
scarcity (Percival & Homer-Dixon, 1998) ou first-order scarcity (Turton & Ohlson,
1999)]. Depuis, on observe plutôt, non plus une rareté, mais une abondance induite
structurellement par l’hydraulique (Kauffer, 2006). Il est d’ailleurs assez intéressant
d’observer que si les travaux de recherche sur le passage de la pénurie à l’abondance
datent généralement de la toute fin du XX ème siècle, Pierre Vidal-Naquet l’avait déjà
observé dans la ville de Marseille avec l’arrivée du canal dérivé de la Durance au
XIXème siècle : « c’est, en fait, l'ancien rapport que les Marseillais avaient établi au fil des
siècles avec l'eau que le Canal de la Durance vient brutalement modifier. Le manque

144
Partie 3 : Perspectives

chronique d'eau avait fait naître une culture de la rareté. Avec le Canal, c'est une culture
d'abondance qui émerge et qui bouleverse l'ancien équilibre » (Vidal-Naquet, 1993 : 76).

L’eau n’étant plus « rare » grâce à la grande hydraulique en Méditerranée française,


la gestion est passée de celle de la pénurie à celle de l’abondance, toute relative soit-
elle. Le changement du rapport des usager/ère.s à l’eau à la fin du XXème siècle
contribue ainsi à expliquer l’ensemble des projets de grande hydraulique.

5.2. Un « modèle d’oasis mondialisée » qui se développe hors du


domaine aride

5.2.1. L’oasisation41

Une oasis est donc un espace où l’eau du ciel est rare et où la ressource en eau
allogène est un moteur de l’organisation socio-spatiale. En effet, les activités
économiques et les relations sociales, la construction des espaces urbains intra-
oasiens, se développent en fonction des structures de distribution de l’eau et de la
qualité de celle-ci. C’est ce que les Chapitre 2, 3 et 4 ont démontré. Les oasis
mondialisées ou cherchant à intégrer la mondialisation sont des territoires en
perpétuel mouvement. Les Chapitre 2 à 4 ont aussi mis en exergue l’idée que le
développement économique sur les marchés mondiaux s’appuie sur des
hyperspécialisations agricoles soutenues par l’irrigation. Le Chapitre 3 a également
mis en avant l’idée d’une concurrence entre les secteurs domestiques et agricoles
notamment dans l’accès à l’eau. Ainsi, le modèle d’oasis mondialisée, tel que je l’ai
défini dans les trois précédents chapitres, est un espace hydraulique avec de
grandes infrastructures de distribution d’eau d’irrigation, dont l’objectif est
d’approvisionner collectivement ou individuellement en ressources des secteurs
qui se veulent compétitifs dans le marché mondial. Cela ne signifie pas que cet
objectif soit réalisé mais, en tous les cas, la finalité est plutôt claire. Les grandes oasis
mondialisées ont généralement un espace urbain de consommation mais qui est
aussi un espace de services pour faciliter le développement du territoire à
l’international. Cet espace urbain a parfois des périphéries industrielles de
transformation des produits agricoles comme à Mendoza. Reste que la concurrence
entre les espaces agricoles entre eux, et entre différents secteurs, structure en
pratique le territoire oasien ou urbain-oasien.
Dès lors, le « modèle d’oasis mondialisée » ne peut-il se développer que dans des
domaines arides ou semi-arides ? Ou des domaines plus arrosés, mais où la ressource
se fait rare, peuvent aussi illustrer ce modèle ?

41 : Le néologisme est ici expliqué et assumé ; à partir de ce point, j’enlève donc les guillemets.

145
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

5.2.2. Transferts de modèles ?

Les colonisations de l’Afrique australe, de l’Amérique Latine et du Nord – et


j’imagine de l’Australie – a permis le développement dans le Nouveau Monde, de
modèles de cultures expérimentés en Europe du Sud et au Maghreb :
- Les habitudes culturelles et culturales des colons européen.ne.s au Pérou, au
Chili et en Argentine, ont facilité la production de la vigne pour le vin de messe
par exemple (Lacoste, 2004a, 2004b ; Faliès et al., 2018). Les migrant.e.s
européen.ne.s installé.e.s en Amérique latine à partir de la fin du XIXème siècle ont
perpétué l’intégration de plantes méditerranéennes comme l’olivier et les
vergers, tout en poursuivant la culture de la vigne pour le marché national ou
continental. D’autres cultures destinées au marché local étaient produites comme
les céréales et les légumes mais ce qui a lancé le développement des cultures de
commercialisation, ce fut l’introduction d’espèces méditerranéennes : vergers,
vignes et oliviers (Ibid.).
- En Afrique du Sud, le long du fleuve Orange « the Whites, predominantly
Afrikaners farmers who colonised this area, dispossessing the Coloured farmers and then,
using their workforce, levelled the alluvial sandy dunes, built canals and planted crops in
less than 60 years, from the 1880s to the 1950s » (Blanchon, 2017 : 90). Le Rapport
Gamble de 1877 précise que la Colonie dite du Cap qui s’est installée le long du
fleuve Orange en amont des chutes d’Augrabies, n’avait aucune expérience
concernant les infrastructures de dérivation des eaux pour l’irrigation. « The
Gamble Report cited and said that the Colony could learn much from Spain and other
countries – most notably, India, Italy, England, Germany, Scotland, and Ireland –
concerning the establishment of irrigation associations. He said that Spain had a
similar climate to that of the Cape Colony, and that the practice of irrigation associations
and irrigation works themselves were well established in that country » (Turton et al.,
2004)42. Le transfert de modèle d’irrigation du sud de l’Europe par les fermiers
blancs Afrikaners semble ici évident.
- Dans le Far Ouest américain, des migrant.e.s venu.e.s d’Europe ont expulsé les
communautés indiennes de la vallée de l’Owens River pour développer une
oasis irriguée de 60 000 acres (~243 km²) le long de ses rives (voir la première
partie, Mulholland’s Dream, du film documentaire Cadillac Desert de Jon Else et
Linda Harrar de 1997, inspiré du livre éponyme de Reisner (1986)).
Que ce soit donc sur la diagonale aride sud-américaine, dans le Far Ouest américain
ou dans le désert de l’ouest de ce qui est aujourd’hui l’Afrique du Sud, les colons
européens ont exporté un modèle de culture irriguée. Les techniques d’irrigation par
détournement des rivières sont clairement héritées des techniques mauresques et les
cultures sont celles du pourtour de la méditerranée : céréales, fourrages pour les

42 : Les auteurs citent ici le rapport de 1877 auquel je n’ai pas eu accès.

146
Partie 3 : Perspectives

animaux, parfois vergers et oliviers et surtout vignes pour le vin de messe. Dans le
bassin du fleuve Orange, les missionnaires ont aussi participé à la mise en place de
l’agriculture irriguée (Turton et al., 2004).
Le développement des cultures irriguées dans le Nouveau Monde s’est poursuivi
jusqu’au milieu du XXème siècle, mais un des prémices de changement d’orientation
agricole s’est opéré dans l’Ouest américain dès 1905. L’Owens River qui était la base
d’un système oasien créé par les Indiens et développé par les migrant.e.s
européen.ne.s, a été captée pour alimenter en eau domestique Los Angeles par Fred
Eaton, le maire de Los Angeles, et William Mulholland, le responsable du
département des eaux. L’aqueduc passant dans la vallée de San Lorenzo, plus proche
de la ville, des initiés proches du pouvoir, ont acheté des terres dans ce désert avant
la construction du réseau et surtout, avant sa médiatisation. L’objectif de l’opération
foncière avait été de pouvoir capter les eaux de l’Owens River quand elle arriverait,
sur son chemin vers LA, afin d’irriguer cette vallée aride, car ils savaient que la ville
n’aurait pas besoin de tant d’eau pendant un moment. San Lorenzo, aujourd’hui
banlieue urbaine de Los Angeles, a été au milieu du XXème siècle un territoire clé de
mise en place d’un système capitalistique : captation des eaux, développement d’un
territoire irrigué augmentant le prix de la terre, qui est passée de désert à terre
agricole. Puis quand la ville a grandi, ces terres agricoles se sont transformées en
terres urbaines, augmentant de nouveau le prix du foncier (Reisner, 1986).
Pour autant, à l’échelle mondiale, la première bifurcation a eu lieu avec le tournant
de la mondialisation des échanges à la fin du XXème siècle : les vallées oasiennes
péruviennes ont donné la priorité aux cultures d’exportation à contre-saison
(Marshall, 2009, 2014 ; Mesclier et al., 2017), les Chili et l’Argentine se sont tournés
vers les vignobles d’exportation (Hansis, 1977 ; Richard-Jorba, 2004 ; Schirmer, 2005 ;
Richard-Jorba, 2006 ; Schirmer, 2007 ; Lavie et al., 2017 ; Faliès et al., 2018), tout
comme la vallée du fleuve Orange (Blanchon, 2017). Les techniques pressurisées se
sont développées parallèlement à l’irrigation gravitaire, les forages privés se
substituent à l’alimentation collective, on met en irrigation des terres autrefois
utilisées pour le bétail et généralement désertiques. Sur le plan des espèces, on
cultive des produits destinés à être exportés comme l’asperge ou le vin, et les
surfaces des exploitations sont bien plus grandes, avec des parcelles en monocultures
(Marshall, 2009, 2014 ; Lavie et al., 2017 ; Mesclier et al., 2017). On observe donc une
adaptation du modèle oasien à la mondialisation des échanges, comme je l’ai déjà
expliqué au Chapitre 2.

L’hypothèse que je veux développer ici est celle du retour du modèle « oasis
mondialisée » en Europe. En effet, il me semble que la Méditerranée européenne au
XXIème siècle emprunte beaucoup au modèle de l’oasis mondialisée.
Ce transfert de modèle s’est selon moi effectué en deux temps :

147
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

- D’abord au XXème siècle, à savoir avant la mondialisation des échanges


commerciaux, avec la création en Europe d’infrastructures d’irrigation
d’échelle régionale. Mais créer un très grand système d’irrigation en domaine
méditerranéen justifie-t-il que l’on appelle ces systèmes des oasis ? À mes
yeux non car une oasis c’est bien plus qu’un système d’irrigation. Ce point est
développé ci-après en 5.3 ;
- Ensuite au XXIème siècle avec une mutation dans les systèmes culturaux :
homogénéisation des plants, hyperspécialisation dans des produits à haute
valeur ajoutée pour compense le prix de l’irrigation ;
- Enfin, ces nouveaux territoires hydrauliques hyperspécialisés se heurtent,
comme les oasis mondialisées, à des difficultés de gestion de l’eau avec les
variations climatiques, mais aussi et surtout à une augmentation de la
demande en eau domestique, en particulier dans les secteurs touristiques. Ces
deux derniers points sont développés en 5.4.
Je rappelle ici que ce Chapitre 5 s’appuie sur une synthèse bibliographique réalisée
(pendant un CRCT) dans le cadre de la rédaction de cette HDR, et rarement sur des
données de première main, même si des travaux de deux étudiants de masters que
j’ai encadrés seront utilisés.

5.3. Des infrastructures hydrauliques régionales en Europe


méditerranéenne

La première hypothèse présentée ci avant pour discuter de l’oasisation de l’Europe


méditerranéenne est la création de systèmes d’irrigation d’échelle régionale au
XXème siècle.
Le XXème siècle espagnol et français a été marqué par de grandes politiques
hydrauliques visant à développer l’agriculture grâce à l’irrigation, et le tourisme via
une augmentation de la production d’eau potable. L’adoption d’une irrigation de
plus en plus technique, pressurisée, localisée, collective ou individuelle, s’est faite en
Espagne, Italie ou France dans un contexte de politique agricole communautaire
(PAC) « qui favorise l’extension de l’agriculture irriguée par le jeu des subventions directes
aux équipements et aux cultures (…). En Italie et en Espagne, la tendance est à la recherche
de subventions nationales et européennes pour convertir les réseaux anciens gravitaires en
réseaux collectifs sous pression (…). En France, les choses diffèrent un peu car les chambres
d’Agriculture et de nombreuses associations syndicales d’irrigants des régions Provence,
Alpes, Cote d’Azur et Languedoc Roussillon veulent faire reconnaître l’intérêt des canaux
gravitaires comme des composantes historiques, patrimoniales, culturelles et
environnementales. En cela, ils se démarquent des autres régions françaises où l’irrigation
gravitaire est minoritaire. Mais en tout état de cause, la question de l’eau agricole ne s’inscrit
plus uniquement dans celui du développement rural et du développement économique » (Ruf
& Riaux, 2008).

148
Partie 3 : Perspectives

Si les idées ont germé à la fin du XIXème siècle, c’est dans l’Après-guerre que se sont
multipliés des projets à l’échelle régionale, notamment pendant les Trente Glorieuses.
Je développe ici le cas de la politique espagnole de transferts interbassins et des
grandes structures hydrauliques régionales françaises.

5.3.1. Les transferts espagnols

L’Espagne, avec son climat méditerranéen sur sa façade orientale et une poche semi-
aride au sud-est, est marquée par une certaine rareté des précipitations et des
régimes hydrologiques assez contrastés. Pourtant, elle est l’un des grands
fournisseurs européens de fruits et légumes cultivés. Cette gestion de la rareté de
l’eau s’appuie sur des politiques de développement longtemps axées sur une gestion
par l’offre en eau, c’est-à-dire par la recherche de nouveaux volumes à exploiter.

 « Régénérer » le pays par une politique hydraulique au XIXème siècle


Au XIXème siècle, un mouvement intellectuel mené par Lucas Mallada puis Joaquín
Costa considère que l’Espagne pâtit de fléaux naturels comme la sécheresse et la
pauvreté des sols (Clarimont, 2006). « L’eau en Espagne est considérée comme un facteur
de développement et sa rareté est un handicap qu’il faut corriger » (François, 2006). La
ressource en eau sera un des critères déterminants des mutations économiques,
sociales et territoriale, voire culturelles. La Nation prévoit donc d’augmenter l’offre
disponible en eau à travers une politique hydraulique nouvelle : ce mouvement
visant à « régénérer » le pays a été nommé regeneracionismo43.
Le mouvement politique a été utilisé par Erik Swyngedouw comme exemple pour
assoir son concept de waterscape (Chapitre 1), qu’il définit ici pour la première
fois : « the hybrid character of the water landscape, or « waterscape », comes to the fore in
Spain in a clear and unambiguous manner. Hardly any river basin, hydrological cycle, or
water flow has not been subjected to some form of human intervention or use; not a single
form of social change can be understood without simultaneously addressing and
understanding the transformation of and in the hydrological process. The socionatural
production of Spanish society, I maintain, can be illustrated by excavating the central role of
water politics and engineering in Spain’s modernization process » (Swyngedouw, 1999 :
444). Son argumentation sur la production de nature s’appuie sur le fait que
l’Espagne a une riche histoire de production de waterscape, notamment par
l’hydraulique andalouse des Maures44 jusqu’au XVème siècle. Il insiste tout de même
sur le fait que le regeneracionismo de la fin du XIXème siècle a clairement accéléré les
processus de production de nature, ici de nature hydrique.

43Régénérationnisme.
44E. Swyngedouw parle lui d’Islamic rulers. Je préfère le terme de Maure qui englobe un ensemble de
cultures berbères et arabes, au-delà de l’appartenance religieuse à l’Islam.

149
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

La perte en 1898 de grandes colonies comme Cuba, Porto Rico et les Philippines a
plongé l’Espagne dans une crise à la fois économique et sociale, particulièrement
dans le sud du pays où l’ordre social était féodal (Ibid.). L’élite espagnole a donc
cherché à « régénérer » les fondations sociales et économiques de la nation (Ortega
Cantero, 1995). La politique hydraulique devient, au tournant du siècle, une priorité
pour les autorités, politique activement défendue par le géographe Joaquín Costa qui
propose de « rééquilibrer » la géographie du pays grâce à l’eau afin de résoudre au
plus vite des questions politiques et sociales (Gómez Mendoza & Ortega Cantero,
1987 ; Ortega Cantero, 1995 ; Swyngedouw, 1999 ; Buchs, 2006 ; Clarimont, 2006). Si
Joaquín Costa avait pensé une politique hydraulique de transferts d’eau à l’échelle
régionale (Clarimont, 2006), les élites espagnoles ont imaginé une transformation
radicale de la géographie de l’eau dans le pays (Gómez Mendoza & Ortega Cantero,
1987 ; Swyngedouw, 1999). Cette approche à l’échelle nationale a d’ailleurs été
critiquée par Jean Brunhes qui s’inquiétait de l’absence de la prise en compte de
spécificités régionales à la fois physiques et de gestion des ressources (Ortega
Cantero, 1995). Joaquín Costa aurait dit ou écrit en 1880 que si dans d’autres pays les
hommes peuvent simplement aider la Nature, en Espagne ils doivent faire plus, il est
nécessaire de la créer45. Pour lui, « irriguer, c’est gouverner » (Pérez-Picazo &
Lemeunier, 2000 cités par Buchs, 2006).

Dès lors, les barrages se sont multipliés entre 1880 et 1930 (Swyngedouw, 1999 ;
Clarimont, 2006). Cette politique hydraulique a été doublée d’une politique agricole
où le modèle latifundiste protectionniste lié au commerce colonial a été contraint, par
une élite moderniste basée sur une agriculture mécanisée et une industrie
renouvelée. Parallèlement, un plus grand focus a été fait dans la formation des
petit.e.s Espagnol.e.s depuis l’école, sur la connaissance de l’environnement, afin de
restaurer les sols devenus infertiles pour des raisons climatiques et de
surexploitation. La modernisation de l’Espagne théorisée sous le terme de
regeneracionismo est donc fondée sur l’objectif d’améliorer la fertilité des sols par une
hydraulique à l’échelle nationale de barrages et canaux d’irrigation. « This specific
form of regeneration served the productionist logic of the new liberal bourgeoisie that aspired
to transform society and space according to the principles of capitalist profitability »
(Swyngedouw, 1999).

 Les plans successifs de rééquilibrage entre les façades océanique et


méditerranéenne.
Le premier plan, le Plan général de canaux d’irrigation et de barrages de 1902 est moins
un plan qu’un catalogue des ouvrages à réaliser (Clarimont, 2006). Il a été proposé en

45D’après Costa 1880, cité par Driever, 1998, lui-même cité par Swyngedouw, 1999. Je n’ai réussi à
avoir accès qu’à cette dernière source.

150
Partie 3 : Perspectives

plein regeneracionismo et n’a pas abouti à une véritable extension des aires irriguées
(Ortega Cantero, 1995).
La planification hydraulique et des usages de la ressource en eau commence
véritablement pendant la Seconde République avec le Plan national d’ouvrages
hydrauliques (PNOH) de 1933. Très inspiré du regeneracionismo, il anticipe sur
plusieurs années les travaux à réaliser, avec des « objectifs précis et des moyens
techniques et financiers censés permettre leur réalisation. À partir d’un bilan chiffré et détaillé
de l’état des disponibilités en eau et de la demande, il identifie des problèmes et propose pour
chacun des solutions techniques » (Clarimont, 2006). L’objectif principal est de placer
l’Espagne au premier rang des nations européennes, comme c’était le cas avant les
Indépendances Sud-américaines.
Deux déséquilibres devaient être corrigés : un déséquilibre climato-hydrologique
entre façades océanique et méditerranéenne et un déséquilibre économique entre le
Nord-Ouest et le Sud-Est du pays. Ainsi, des bassins considérés comme
excédentaires, l’eau devait être dérivée vers les bassins méditerranéens dits
déficitaires, mais où le terroir était plus adapté aux cultures irriguées (Clarimont,
2006 ; François, 2006).
Si la guerre civile espagnole (1936-1939) a ralenti le processus de transvasement, le
régime Franquiste s’en est grandement inspiré pour son Plan général d’ouvrages
hydrauliques de 1939, qui a notamment organisé les travaux de dérivations du fleuve
Tage vers le Segura (Figure 32, cf. infra).
En 2001, le Plan hydrologique national du PPE sous le gouvernement de José María
Aznar s’appuie sur le plan de 1933 qui « constituera donc durablement une référence en
matière de planification hydraulique » (Clarimont, 2006). L’objectif est toujours
d’augmenter l’offre en eau afin de poursuivre le développement agricole, mais aussi
dans le souci de répondre à la demande en eau potable des nombreux complexes
touristiques de la côte méditerranéenne. Le point d’orgue du PNOH de 1933 était le
transvasement du Tage vers le Segura ; celui du PHN de 2001 a été la dérivation des
eaux de l’Èbre – terminant pourtant sa course en Méditerranée – vers Barcelone et
vers le sud. Or s’il illustre une continuité dans la politique de l’augmentation de
l’offre depuis un siècle, ce plan de 2001 en marque surtout la fin.
En effet, d’une part, comme en France, à partir des années 1960, les grands épisodes
de sécheresse ont modifié la perception de l’aléa sécheresse et du risque de pénurie.
Clairement, augmenter l’offre en eau n’était pas suffisant. D’autre part, s’est
développé dans les années 1990 un nouveau mouvement politique, la Nueva cultura
del agua (Nouvelle culture de l’eau), dont l’objectif est d’agir sur la demande plutôt
que sur l’offre en eau. Si les politiques issues du regeneracionismo considèrent l’eau
comme moteur de l’économie, la Nueva cultura del agua voit aussi dans cette ressource
un critère social et environnemental (François, 2006). L’arrivée d’une coalition du
PSOE, d’écologistes et d’indépendantistes au pouvoir en 2004 dont le chef de

151
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

gouvernement était José Luis Zapatero, ajourne à la fois le PHN d’Aznar et le


transvasement de l’Èbre (Clarimont, 2005, 2006, 2010).

Figure 32 : Transvasement Taje Segura


Sources : différents documents de la Confédération Hydrographique du Tage et du Segura

152
Partie 3 : Perspectives

Le programme AGUA de José Luis Zapatero illustre alors une nouvelle politique
hydraulique au début du XXIème siècle. Ce n’est pas un plan pluriannuel
d’infrastructures, mais une politique inspirée du développement durable et de la
Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE). Il met l’accent sur l’amélioration de
la disponibilité et la qualité de l’eau par une optimisation de sa gestion, et souhaite
généraliser des technologies plus efficientes comme le dessalement pour l’eau
domestique par exemple. Surtout, il donne aux régions autonomes un certain
pouvoir dans la gestion de l’eau.

 Irriguer la huerta de Europa avec l’eau du Tage


La politique hydraulique espagnole a donc été marquée pendant un siècle par une
recherche permanente de volumes d’eau pour développer économiquement les
régions dites sèches comme la Murcie. Considérée comme le « vergers » ou les
« serres » de l’Europe avec l’Andalousie, elle illustre bien la gestion de la rareté de
l’eau du ciel et le développement d’un espace hydraulique et irrigué régional en
Méditerranée.
La forte radiation solaire et la luminosité, conjuguées avec de bonnes conditions
agronomiques (sols de qualité, plaines fertiles), ont fait de cette zone un secteur très
productif avec de hauts rendements économiques (Martínez-Fernández et al., 2000 ;
Grindlay et al., 2011). En parallèle, les ressources en eau pluviales ou hydrologiques
étaient rares et les précipitations très irrégulières.
Dans le cadre du « rééquilibrage hydrique » des façades espagnoles, la réalisation
principale du PNOH de 1933 fut la dérivation des eaux du Tage, fleuve qui termine
sa course dans l’Océan Atlantique à Lisbonne, vers le bassin de la Segura, fleuve
méditerranéen. Selon une iconographie parue dans le quotidien national ABC à
l’occasion des 37 ans du transvasement (2016) et le site internet du système Tage-
Segura, cette dérivation, c’est 292 km de canaux, aqueducs et tunnels, 2,5 millions de
personnes alimentées en eau potable et près de 2,4 millions d’euros d’apport au PIB
espagnol. La principale huerta d’Europe inonde le marché européen de produits
agricoles de type maraîchage principalement. Une partie est produite à l’air libre et
une autre sous serre, notamment les produits fragiles comme le concombre et les
tomates, mais aussi des fleurs. Il y a également de nombreux vergers. Des traitements
d’images satellitaires révèlent que les terres irriguées ont augmenté sans cesse, en
particulier dans les années 1980 (100 000 ha) jusqu’en 2004 (250 000 ha irrigués)
(Grindlay et al., 2011). Parallèlement, les surfaces bâties ont aussi grandi, notamment
dans les années 1960 puis à la fin des années 1990 (Ibid.), soit juste avant la crise
économique. Les métropoles de Murcie, Carthagène et Lorca se sont étendues, mais
c’est surtout à l’intensification des constructions en zone côtière qu’il faut attribuer
cette urbanisation.

153
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Les besoins en eau potable pour la zone touristique balnéaire et les demandes en eau
agricole des irrigant.e.s n’ont cessé de faire croître la pression sur ce système
hydraulique régional. D’après les sites internet officiels des gestionnaires
(Confédération hydrographique du Tage et Confédération hydrographique du
Segura), les prélèvements à destination de l’irrigation seraient de 400 hm3/an, dont
53 % seraient destinés à des zone non irriguées avant 1978, tandis que le volume
restant serait voué à soutenir les agriculteur/rice.s qui irriguaient déjà avec l’eau du
fleuve Segura. 79 communes des provinces de Murcie, Albacete et Alicante se font
fournir en eau potable pour un total de 110 hm3/an.
De nombreux travaux de recherche ont été publiés sur ce système Tage-Segura : ce
fut la base des travaux sur le waterscape d’Erik Swyngedouw (1999) ; d’autres travaux
plus récents se sont intéressés à la construction de la pénurie (François, 2006) ou sur
l’application de la Directive Cadre européenne sur l’Eau (DCE) dans ce contexte ultra
anthropisé (Grindlay et al., 2011). L’objectif n’est pas ici de rediscuter des
conséquences environnementales, sur les jeux de pouvoirs aux échelles nationale,
régionale et locale, mais plutôt de présenter synthétiquement le système technique
interrégional, un des prémices d’autres grands systèmes instaurés par exemple en
France depuis, et qui s’inspire grandement des grands systèmes oasiens régionaux
du Nouveau Monde.

5.3.2. Les Sociétés d’Aménagement Régional (SAR) françaises

Les politiques hydrauliques de transvasements trouvent écho en France grâce à un


cadre structurel : les SAR. « Les Sociétés d’Aménagement Régional (SAR) opérateurs
régionaux de la gestion de l’eau avec un mandat d’aménagement du territoire ont un statut
original de sociétés commerciales relevant du code du commerce avec des missions de service
et un capital social majoritairement détenu par les collectivités publiques locales » (Rollin et
al., 2013). Elles sont nées du contexte de reconstruction économique post-guerre qui
s’appuie « en partie sur la construction de grands barrages à buts multiples, industriels,
énergétiques et agricoles. L’État crée en 1955 des sociétés spécialisées, les sociétés
d’aménagement régional (SAR) chargées d’exécuter de nouveaux systèmes hydro-agricoles de
grande ampleur » (Ruf & Riaux, 2008).
La France en compte trois, qui ont entre autres la délégation du service public
d’irrigation dans tout le sud du pays : la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de
Gascogne (CACG)46 créée en 1959 pour le Sud-Ouest français, notamment des côteaux
du Gers ; le Groupe BRL pour le bas Languedoc et le Roussillon ; la Société du Canal
de Provence (SCP).

46 La CACG n’alimentant pas le bassin méditerranéen, elle ne sera pas traitée dans ce manuscrit.

154
Partie 3 : Perspectives

Or ces SAR, tout en étendant la surface irriguée du sud de la France, se sont


substituées à des ASA47 d’irrigations locales, en équipant exploitations et résidences
rurales de « branchements d’eau brute avec robinets et compteurs, rapprochant ainsi leur
service d’un service public fonctionnant « à la demande », comme la SCP disait à l’époque »
(Guérin-Schneider, 2011). D’après, l’auteure, cette offre nouvelle aurait été assez mal
acceptée par les ASA existantes. En effet, leur fonctionnement de communauté locale
a dû s’adapter à un nouveau service public général qui individualisait moins les
usager/ère.s de l’eau.

 Le contexte politique : la délégation de l’hydraulique par l’État français aux


régions
En 2003 et 2004, le gouvernement entreprend de compléter les séries de réformes de
1982-1983, dites Lois Defferre ou Acte I de la Décentralisation. Une série de lois
(Acte II de la décentralisation) vise à déléguer aux collectivités locales de nouvelles
compétences. C’est dans ce cadre que les Sociétés d’Aménagement Régional (SAR)
françaises sont peu à peu passées du domaine national au domaine régional. BRL et
SCP qui ont acquis leur compétence nationale en 1955 et 1957 sont devenues des
sociétés mixtes (avec des statuts légèrement différents) en 2008 avec le transfert aux
régions Languedoc-Roussillon et Provence-Alpes-Côte d’Azur en 2008 (information
tirée des sites internet de BRL et de la SCP).

 La Société du Canal de Provence.


Le premier ouvrage hydraulique d’ampleur en Provence est le canal de Marseille, qui
au XIXème siècle a détourné les eaux de la Durance pour alimenter en eau domestique
la ville de Marseille, marquant le début du passage d’une pénurie à l’abondance pour
la zone côtière (Vidal-Naquet, 1993). Le contexte international de recours à la grande
hydraulique pour aménager le territoire d’après-guerre s’illustre particulièrement
dans la région, avec la signature d’un pacte entre collectivités territoriales (i.e., les
départements des Bouches du Rhône et du Var et la ville de Marseille) en 1955.
L’objectif est d’une part, de créer un grand réseau hydraulique
Figure 33) visant à détourner et stocker les eaux du Verdon, et d’autre part, d’initier
la naissance d’un gestionnaire commun : la Société du Canal de Provence en 1957 (site
de la SCP). Plusieurs étapes se sont succédées : le lancement des travaux du canal de
Provence en délégation de service public par l’État français en 1963, l’entrée de la
région PACA au capital de la SCP en 1983 suite à l’acte I de décentralisation, puis
l’arrivée du département du Vaucluse dans la SCP en 1988.

47Les associations syndicales de propriétaires (ASP) existent sous trois formes en France : les ASA
(associations syndicales autorisées), les ASCO (association syndicales constituées d’office) et les ASL
(associations syndicales libres ; Ladki & Garin 2011). Les associations d’irrigant.e.s sont généralement
des ASA.

155
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

L’Acte II de décentralisation de 2004 a permis à la région d’obtenir la concession des


ouvrages auparavant détenus par l’État. Précisons que le canal de Marseille, qui est
toujours utilisé pour alimenter les deux-tiers de l’agglomération, n’appartient pas à la
SCP mais à Veolia via le groupe Eau de Marseille. Le canal de Provence alimente les
autres parties de l’agglomération, mais aussi la zone industrielle de Berre et
l’agglomération d’Aix-en-Provence. Elle participe grandement à l’irrigation dans la
région. Un étudiant de Master, César Aschero, vient de terminer son mémoire sur
le passage de la pénurie à l’abondance grâce au canal de Marseille et comment les
gestionnaires tentent de gérer sa durabilité (Aschéro, 2019).

Figure 33 : Le réseau hydraulique de la Provence


Source : SCP, en ligne

 Bas Rhône Languedoc


BRL a vu le jour en 1947 sous l’égide de Philippe Lamour qui en prend la direction en
1955. Sa vocation principale est d’étendre les possibilités d’irrigation dans le Gard et
l’Hérault afin de soutenir le développement agricole et économique du bas
Languedoc, notamment par l’adduction en eau domestique de la côte
méditerranéenne touristique. Accompli dans les années 1960, le canal du Bas-Rhône
Languedoc s’appelle aujourd’hui Philippe Lamour et dérive les eaux du Rhône vers
le sud-ouest (Figure 34). Sa vocation n’a pas vraiment évolué, elle a même été
soutenue par la région Languedoc-Roussillon à sa création comme collectivité
territoriale en 1982.

156
Partie 3 : Perspectives

À la fin des années 1990, la Société d’Aménagement Régional est désignée par la
région et son omniprésent président George Frêche, pour mettre en place le projet de
transfert d'eau Rhône-Barcelone, le premier projet Aqua Domitia. Or le changement de
la politique hydraulique en Espagne suite à l’arrivée d’une coalition écologistes-
socialistes en 2004 a changé la donne : en 2009, le transfert des eaux du Rhône vers
Barcelone a été refusé par la capitale catalane.

Figure 34 : Le système Aqua Domitia prévu par BRL


Source : d’après divers documents BRL, in Lavie et al., 2018

Pour autant, si Barcelone a choisi une autre solution, la région estime qu’Aqua
Domitia peut quand même être promu localement : les eaux du Rhône seront utilisées
pour sécuriser la demande en eau dans un contexte de croissance touristique et de
changements climatiques (Ruf, 2012). Le contexte politique national a aussi joué un
rôle moteur puisqu’en en 2008, suite à la politique française de décentralisation,
« l’État s’est désengagé de BRL et a remis à la Région l’entreprise et tout ce qu’elle possède
(Ruf, 2015a). Le transfert des compétences nationales à la région Languedoc-

157
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Roussillon lui permet de se considérer comme maîtresse de l’eau. Elle reprend une
nouvelle fois le dossier du transfert du Rhône vers le sud : « Le projet Aqua Domitia
de 2011 est une sorte de projet très rétréci du premier », que ce soit en débit maximal ou
en volume disponible « 10 % du projet antérieur, soit quelques 15 m3 (essentiellement
mobilisé entre juin et septembre) » (Ruf, 2015a).
Le contexte politique régional, national et supranational (relations avec la Catalogne)
est donc un cadre à prendre en compte pour expliquer l’engouement pour ce projet
(Rivière-Honegger, 2010). Pour autant, le risque de pénurie en eau est un paramètre
évident puisqu’il s’inscrit dans un contexte de variations climatiques. Des années
sèches (2005 par exemple) ont conduit à une situation de crise hydrique pour les
agriculteur/rice.s notamment. La priorité a d’abord été donnée à la mutation de la
viticulture vers un vignoble irrigué et l’objectif a été soutenu par les agriculteur/rice.s
désireux/ses de sécuriser leur production (Ruf, 2012). Mais le projet doit aussi servir à
sécuriser l’eau domestique des villes du littoral et délester les rivières et leurs nappes
alluviales associées des pompages actuels (BRL, 2015). « La demande en eau potable sur
le littoral touristique est aussi un enjeu régional, comme l’attestent les nombreuses vidéos en
ligne réalisées par BRL ou d’autres moyens de communication comme twitter et la presse
locale » (Lavie et al., 2018).
Le projet actuel Aqua Domitia (Figure 34) est piloté par la Région Languedoc-
Roussillon depuis 2011, puis depuis 2016 par la région Occitanie, qui semble avoir
gardé la même philosophie de gestion. BRL a la charge de prolonger le canal Philippe
Lamour vers Narbonne, Béziers, le Roussillon et la frontière espagnole. Une artère
littorale devrait à terme conjuguer les eaux des fleuves Rhône (canal P. Lamour), Orb
(Rivière-Honegger, 2010 ; Ruf, 2012 ; BRL, 2015 ; Ruf, 2015a, 2015b) et Aude (système
Jouarres ; cf. Chapitre 6). « Une combinaison de tuyaux d’eau brute et d’eau potable est peu
à peu en train de transformer ce territoire. L’actuel système Orb, qui fournit de l’eau du
fleuve éponyme aux communes héraultaises, va ainsi être lié au système Jouarres dans le
Minervois et au système Rhône, interconnectant ces trois réseaux BRL » (Lavie et al., 2018).

Le premier critère proposé pour valider la thèse d’une oasisation de l’Europe du Sud
est donc la mise en place d’un système hydraulique d’échelle régionale au XX ème
siècle. Le second critère est la spécialisation de l’irrigation agricole et une priorité
mise sur l’adduction domestique en eau. C’est l’objet de la sous-partie suivante.

5.4. Des hyperspécialisations

À l’échelle globale, la mondialisation des échanges a abouti à une spécialisation


économique des territoires (Lombard et al., 2006b ; Lavie & Marshall, 2017 ; Faliès et
al., 2018) qui revêtent des besoins en eau bien différents : les littoraux s’urbanisent et
profitent du tourisme, les arrière-pays sont voués à une agriculture irriguée, etc.

158
Partie 3 : Perspectives

Développer les espaces urbains et agricoles dans un contexte de péjoration des


précipitations, notamment en saisons chaudes, savoir stocker les eaux hivernales en
respectant la capacité de renouvellement annuel des hydrosystèmes, est un vrai défi
d’aménagement du territoire. L’Europe du Sud a fait le choix de s’adapter aux
variations climatiques par le recours à une grande hydraulique permettant de
stabiliser les rendements agricoles et d’alimenter en eau les espaces urbains et
touristiques. Ces stratégies sont très proches des modèles oasiens.

5.4.1. Des spécialisations agricoles soutenues par l’irrigation

Le triptyque vigne-vergers-oliviers fait l’image d’Épinal des cultures


méditerranéennes. Même si les céréales et le maraîchage ont toujours fait partie des
grandes cultures vivrières et d’agro-alimentation industrielle, la culture de ces trois
espèces demeure une carte postale du pourtour de la grande mer. Ce sont surtout des
productions à grande valeur ajoutée. Du vin de négoce aux AOC, des petites olives
de table aux huiles labellisées, des agrumes et fruits à noyaux et pépins aux nectars
de fleurs, ces cultures ont participé à la richesse culturelle, culturale, gastronomique
et économique sur les deux rives. Les changements climatiques et notamment les
grandes variations interannuelles des précipitations (Cohen et al., 2014 ; Ronchail et
al., 2014 ; Vicente-Serrano et al., 2014), tout comme les demandes sur les marchés, ont
transformé ces systèmes ancestraux qui sont aujourd’hui très majoritairement
irrigués. Mais l’irrigation, de par l’augmentation des rendements et la possibilité
d’améliorer la qualité des produits, permet également la production de nouvelles
niches économiques comme le palmier d’ornement, la truffe ou la lavande par
exemple. Or l’irrigation au XXIème siècle des traditionnels vignes-vergers-oliviers et
des nouvelles plantations à haute valeur ajoutée, a été grandement facilitée par les
grands systèmes hydrauliques régionaux nés au XXème siècle, comme ceux présentés
ci-avant.

 De grands monopoles de cultures


Les vergers – dont les oliviers – et la vigne, sont des espèces particulièrement
adaptées au climat et au terroir méditerranéen avec ses étés secs et chaud et ses
orages permettant d’humidifier les sols en été. Ces cultures ont aussi permis de
stabiliser les versants comme par exemple après les exodes ruraux et l’abandon des
terres de pâturages. Surtout, ces cultures au soleil étaient une grande richesse
économique : les marchés européens ont depuis longtemps été approvisionnés en
agrumes d’hiver, en huile d’olive et en vin, d’abord de messe, puis de table, enfin de
qualité.
Dès le XIXème siècle, en pleine promotion du regeneracionismo, Joaquín Costa tente de
contrer les stratégies protectionnistes des latifundistes espagnols en défendant une
agriculture intensive à haute valeur ajoutée et concurrentielle sur le plan
international. Sa stratégie de détourner les eaux des bassins océaniques vers les

159
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

bassins méditerranéens visait donc à accroître les rendements des fruits et légumes et
de la vigne (Ortí, 1984 ; Fernàndez Clemente, 1990 cités par Buchs, 2006). Or cette
politique de haute production maraîchère, viticole et fruiticole devait passer par
l’irrigation.
L’irrigation à l’échelle locale a souvent été permise sur les piémonts par
détournement des eaux superficielles, mais elle s’est surtout automatisée et
développée à partir de la multiplication des grands systèmes hydrauliques régionaux
comme le système Tage-Segura en Espagne et les systèmes BRL et SCP en France. Or
ces possibilités d’irrigation collective ne doivent pas occulter la multiplication des
systèmes privatifs de captage des eaux de source, de rivière ou d’aquifères plus ou
moins profonds.
La culture de l’olivier en Andalousie est un bon exemple des mutations des systèmes
agricoles et des paysages suite à la mise en place d’une irrigation régionale collective.
Cet arbre résiste bien dans des domaines « où les précipitations annuelles n’excèdent pas
250 mm » et s’adapte bien au climat méditerranéen (Angles, 2003 ; voir aussi Moriana
et al., 2003 et Sofo et al., 2008, cités par Cohen et al., 2014). Jusque dans les années
1980, les oliviers profitaient de l’irrigation gravitaire des cultures associées dans les
parcelles (agrumes, fruits tropicaux, maraîchage). À partir de la décennie 1980, les
premières oliveraies irriguées en goutte-à-goutte font leur apparition à Séville puis à
Jaén (Angles, 2016). L’irrigation fait partie des quatre axes de modernisation de
l’oléiculture mis en avant par Stéphane Angles dans ses travaux : irrigation, entretien
des sols, mécanisation, fertilisation et produits phytosanitaires. D’après lui,
l’irrigation apporte une grande augmentation des rendements – parfois un
doublement de la production – et elle permet une certaine stabilité interannuelle des
récoltes. Les olivettes sont plus denses et la production d’huile croît avec. À titre
d’exemple, une expérience menée dans la province espagnole de Jaén « indique qu’un
simple appoint hivernal en eau (équivalent à 100 mm) aboutit à une hausse de 52 % du
rendement moyen des oliviers » (Angles, 2003 : 152). L’irrigation peut d’ailleurs être peu
coûteuse puisque dans le cadre de communautés d’irrigant.e.s, les frais d’achat et
d’entretien des réseaux sont optimisés et partagés. Des aides régionales et
communautaires (PAC) ont également été généreuses (Angles, 2016). L’intégration
du pays dans la CEE en 1986 a été bénéfique pour les oléiculteur/rice.s espagnol.e.s :
en effet, d’une part, l’Europe correspond à 60 % du marché mondial d’huile d’olive et
de près de 40 % de celui d’olives de table ; d’autre part, leurs huiles étant moins
chères, pour limiter la concurrence faite aux productions italiennes et grecques,
l’Europe a opéré à une augmentation des prix des huiles espagnoles, augmentant de
fait la prospérités des producteur.rice.s (Angles, 1992). « Ainsi les paysages oléicoles
andalous ont été profondément modifiés avec les alignements à l’infini de tuyaux noirs qui
arrosent les oliviers et la multiplication des réservoirs d’eau creusés à flanc de coteaux »
(Angles, 2016).
L’autre culture emblématique du bassin méditerranéen est la vigne. « Avec
339 000 hectares de vigne et 18 300 exploitations viticoles recensés en 2010, la France

160
Partie 3 : Perspectives

méditerranéenne demeure le cœur de la viticulture nationale dont elle représente encore 45 %


des superficies » (Angles & Garlatti, 2014 : 12). Les vignobles de la France
méditerranéenne se sont étendus au XIXème siècle et dans une moindre mesure au
XXème siècle. La viticulture a ensuite connu une certaine crise dans les années 1970
avec des arrachages fréquents des vieux plans au profit de nouvelles vignes plantées
sur d’autres terroirs au fur et à mesure de la croissance des villes. Il semblerait que
les changements dans les surfaces vouées à la vigne soient majoritairement liés à
l’urbanisation (Ghiotti & Rivière-Honegger, 2009 ; Angles & Garlatti, 2014), ainsi
qu’aux politiques d’arrachages implémentées par l’Union européenne entre 1980 et
2011 afin de diminuer le potentiel viticole de masse (Arnal et al., 2013). L’idée
générale était alors d’améliorer la qualité des vins pour améliorer le revenu des
viticulteur.rice.s afin de compenser la baisse de la consommation nationale de vin,
d’une part, et l’engouement pour les vins étrangers, d’autre part. L’irrigation prend
alors son essor, devenant nécessaire pour la production de vins de qualité et pour
stabiliser les rendements entre les années. Parallèlement en 2006, Institut National de
l’Origine et de la Qualité (INAO) et l’Office National Interprofessionnel des Vins
(ONIVin) se mobilisent pour assouplir la législation concernant l’irrigation des
secteurs en AOC, IGP et VDP48. Irriguer n’est donc pas en théorie un moyen de
produire plus – contrairement à l’oléiculture – mais de produire mieux, des vins
adaptés au marché de consommation, offrant de meilleurs revenus, tout en
stabilisant les rendements lors des années sèches. Selon l’Association des Irrigants
des Régions Méditerranéennes Françaises (Leconte, 2009), 37 000 ha de vigne seraient
irrigués en Provence-Alpes-Côte d’Azur et Languedoc-Roussillon (sur les 340 000 ha
plantés en vigne dans le sud de la France) et cela concerneraient en très grande
majorité des vignes à raisins de cuves – soit des raisins destinés aux coopératives – et
non les parcelles de vigneron.ne.s. L’irrigation de la vigne en France reste donc
marginale si on compare avec les vins du Nouveau Monde que ces terroirs sont
censés concurrencer. Pour autant, la vigne étant la première culture de ces régions,
de la monoculture de la vigne à la monoculture de la vigne irriguée, il n’y a qu’un
pas qui est l’accès à des réseaux collectifs d’eau brute (Leconte, 2009).

Les crises agricoles, la concurrence entre pays, même à l’intérieur de l’Europe, les
accélérations des extrêmes hydro-climatiques (Vicente-Serrano et al., 2014 ; Cramer et
al., 2018), ont entraîné une multiplication des recours à l’irrigation, soit pour produire
plus et conforter une trésorerie en difficulté, soit pour produire autant des fruits de
qualité, mais en stabilisant la production lors des années sèches. Finalement, avec des
systèmes de production irrigués permettant de vendre soit au négoce soit pour un
marché international de qualité, la viticulture et l’oléiculture franco-espagnoles ne
sont en rien différentes de systèmes comme à Mendoza ou au Pérou. Les paysages

48Pour plus d’informations sur le calendrier de l’irrigation de la vigne, voir le Code rural et la thèse
d’Anne-Laure Lereboullet (2014).

161
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

sont assez homogènes avec des monocultures en irrigation pressurisée. En mettant


sur le marché soit des produits de qualité comme le vin AOC ou de bonnes huiles
d’olives, soit des produits hors saisons comme les légumes de la huerta de Murcia,
ces territoires méditerranéens, alors qu’ils ne sont pas en domaines arides,
utilisent les mêmes codes que les oasis mondialisées d’Olmos (Marshall, 2014 ;
Chaléard & Marshall, 2015), de Valle de Uco (Lavie et al., 2017 ; Larsimont et al., 2018)
ou de la vallée du fleuve Orange (Blanchon, 2017).
Or si ces grandes cultures ont permis le développement d’une irrigation régionale, de
nouvelles cultures à très haute valeur ajoutée se sont développées grâce à l’irrigation
pressurisée.

 De nouvelles niches
Je n’occulte pas le fait que de nombreux/ses irrigant.e.s ont recours à une irrigation
privative faite de captage dans les nappes phréatiques, dans les aquifères plus
profonds ou par pompages dans les cours d’eau. Pour autant, avec la mise en
application de la Directive Cadre européenne sur l’Eau (DCE, cf. infra, Chapitre 6), il
me semble que les grands systèmes d’irrigation collective seront à terme une
ressource plus durable et moins contraignante. En effet, la DCE impose un retour à
un bon état des cours d’eau et, d’ici 2020 par exemple en France, les irrigant.e.s des
bassins déficitaires ne pourront plus prélever de l’eau dans le milieu. L’irrigation
collective offre donc une plus grande sécurité à long terme, mais elle reste chère :
tarif de l’eau, équipement, abonnements auprès d’associations d’irrigant.e.s (ASA en
France) ; il faut que le prix de revient du produit sur le marché soit intéressant. C’est
ainsi que se sont multipliées des productions que je nommerais « de niche », à très
grande valeur ajoutée. Je n’ai pas réussi à trouver de références scientifiques sur
certaines de ces nouvelles cultures irriguées. Mais à coup de reportages télévisés,
articles de presse grand public, discussions informelles, il semble que l’irrigation en
France et en Espagne s’est étendue aux palmiers d’ornement, aux chênes truffiers,
aux produits tropicaux et à la lavande.

La végétation ornementale a participé à la transformation des paysages, avec la


plantation de végétation non destinée ni à l’alimentation familiale, ni aux marchés de
consommation. Il s’agit d’arbres, d’arbustes, de fleurs, destinés à embellir le paysage
et les jardins. Daniel Gade estimait à la fin du XIXème siècle le début d’une
« tropicalisation » (Gade, 1987) de la végétation ornementale, avec le recours à des
arbustes et arbres de domaines subtropicaux qui s’adaptaient bien au soleil
méditerranéen. Le manque d’eau en saison chaude pouvait être compensé par
l’irrigation. On pense aux vieux oliviers peu rentables déterrés pour être replantés
dans des jardins de grandes propriétés (Angles, 2016 : 29), mais aussi aux palmiers
d’ornement, dont beaucoup sont produits dans l’est espagnol.

162
Partie 3 : Perspectives

À l’exception peut-être de l’extrême sud-est des États-Unis, l’ensemble des grands


marchés de consommations nord-américains et européens ne sont pas situés en zone
intertropicale et sont donc à distance des lieux de production de fruits tropicaux alors
que ce sont des marchés de consommation majeurs. L’avion a démocratisé la
présence de fruits exotiques dits de contre-saison à la Noël sur les marchés français
par exemple, mais on trouve aujourd’hui des fruits tropicaux toute l’année ou
presque. C’est le cas de la mangue, qui peut être récoltée verte et arriver par bateau,
ou cueillie prête à consommer et exportée par avion, à des prix bien plus élevés. On
la trouve d’ailleurs sur les étals sous le nom de « mangue-avion ». Le Pérou par
exemple s’est spécialisé dans la production de fruits et légumes (asperge, artichaut,
mangue, raisin, etc.) de haute valeur ajoutée exportée en Europe et aux États-Unis
(Marshall, 2014 ; Chaléard & Marshall, 2015). Le climat méditerranéen très marqué
du sud de l’Espagne offre des durées d’ensoleillement et des températures assez
propices à la croissance de ces produits tropicaux. Ne manque à cette région que la
pluviométrie nécessaire au développement des manguiers ou avocatiers par
exemple. C’est ainsi que s’est développée la culture de l’avocat irrigué en
Andalousie. L’Espagne n’est que le 15ème pays producteur d’avocats en termes de
surfaces et le 17ème en termes de volumes produits, soit loin dernière le Mexique, la
république Dominicaine, la Colombie, le Pérou ou le Chili (Rodríguez Pleguezuelo et
al., 2018). Mais les principaux consommateurs sont états-uniens, néerlandais, français
et japonais (Ibid.). Le marché européen est donc une finalité majeure pour la
production espagnole, l’Espagne étant le seul pays de l’Union à produire ce fruit.
Avec un avocat qui est transporté par camions en une journée tandis que les avocats
sud-américains, sud-africains et israéliens arrivent par bateaux ou avions, l’Espagne
est au plus près de son marché de consommation. Le pays s’est donc spécialisé dans
la production d’avocat « prêt à manger », déjà mur. C’est l’équivalent de la « mangue
avion » en quelques sortes. Et en 2018, sur les 15 182 ha cultivés en avocatiers dans le
pays, 13 652 ha l’étaient en Andalousie (Ministerio de agricultura, pesca y
alimentación et al., 2018). J’ai recherché de la bibliographie sur l’irrigation de l’avocat
en Espagne, en anglais et en espagnol. Je ne trouve que des articles de presse, qui
pointent tous le paradoxe assez classique entre d’une part, une production qui
rapporte de par la proximité du marché français et néerlandais et de la spécificité de
la cueillette de fruits murs et prêts à consommer, et d’autre part, une exploitation
massive des ressources en eau. Rien que de très classique.

Sur le plateau de Valensole dans les Alpes de Haute-Provence, la mécanisation des


années 1960, le recours à des parfums de lavande de synthèse par l’industrie, le
remembrement, les politiques de primes de rendements au blé dur, puis la réforme
de la PAC en 1992, ont successivement transformé le paysage de cultures de
fourrages et céréales sous amandiers avec quelques parcelles de lavande pour les
parfumeurs, en de grandes surfaces cultivées en rotation blé dur-lavandin (Welsch,
2017). La Société du Canal de Provence (SCP) a installé un réseau d’irrigation mis en

163
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

eau en 1990. Il s’agit d’un réseau indépendant du système du canal de la Durance. En


tête de système, un pompage est effectué dans le Verdon au niveau du lac de Sainte-
Croix, l’eau est montée sous pression sur le plateau, stockée dans un réservoir puis
distribuée aux irrigant.e.s sous pression. Ce système assure aussi l’alimentation en
eau potable de sept communes (site internet de la SCP). Les cultures étaient irriguées
en goutte-à-goutte majoritairement (Figure 35). Mais jusqu’en 2011, c’était marginal
puisqu’entre 150 à 450 ha étaient irrigués sur un total de SAU de 20 000 ha. Il
s’agissait d’une assurance de trésorerie lors des années sèches. C’était la lavande et
les chênes truffiers qui étaient le plus concernés par l’apport allogène d’eau. Par
ailleurs 5 000 ha de lavandin et 8 300 ha de blé dur étaient cultivés sur le plateau en
2010 (Welsch, 2017), majoritairement en culture pluviale.
Mais les effets ressentis par les agriculteur/rice.s des changements climatiques ont
entraîné leur intérêt accru pour l’irrigation. Des travaux sont donc en cours au sein
de la SCP pour étendre la surface irrigable du plateau de 2 200 ha à plus de 3 700 ha
selon le scénario (document confidentiel SCP 2016 cité par Welsch, 2017). Un pré-
terrain préparatoire effectué à l’été 2018 me fait penser que ce système en extension,
qui servira à irriguer les cultures à haute valeur ajoutée (truffes et lavandin), pourrait
être un site d’étude intéressant pour observer les mutations d’un territoire par
l’hydraulique. Une concurrence entre besoins domestiques pour ce territoire
touristique et demandes agricoles, pourrait émerger. Ce site pourrait être un autre
terrain d’étude pour compléter celui commencé dans le bas Minervois (Chapitre 6).

164
Partie 3 : Perspectives

Figure 35 : Le réseau SCP Valensole

165
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

5.4.2. La priorisation mise sur l’eau domestique dans les secteurs


touristiques

L’oasisation de la Méditerranée européenne passe donc par une mutation de


l’irrigation et des paysages suite à la création de grands projets hydrauliques
régionaux. Ces grands systèmes collectifs permettent d’augmenter les rendements et
de cultiver des espèces anciennes comme l’olivier, les arbres fruitiers ou la vigne,
mais aussi de nouvelles productions à haute valeur ajoutée comme la truffe, l’avocat
ou le lavandin. Mais l’oasisation passe aussi à mon avis par une plus grande
interrelation entre les réseaux d’adduction en eau d’irrigation et les systèmes
d’adduction en eau potable. L’arsenal juridique européen contraint les stratégies de
captages des eaux superficielles et souterraines et oblige à traiter de concert tous les
types d’adduction en eau : énergie, industrie, loisirs, domestique, agricole, etc. Cette
action conjointe n’est pas nouvelle, elle s’inscrit dans le cadre de la gestion intégrée
des ressources en eau (GIRE), mais le risque de pénurie d’eau dans lequel se trouvent
les territoires met une pression sur les autorités régionales ou locales pour mieux
partager la ressource. Le tourisme ajoute une variable à ce partage : la saisonnalité
des besoins, généralement en saison chaude et sèche, soit au moment où la demande
agricole est aussi la plus haute.

 L’exemple de l’alimentation en eau potable d’Athènes


George Kallis a travaillé sur la conjonction du développement d’Athènes et de son
système d’adduction en eau potable. Dans un paragraphe passionnant sur l’histoire
de l’adduction en eau dans la seconde moitié du XIXème siècle, il explique les
atermoiements des politiques publiques, entre la municipalité qui souhaitait garder
des prérogatives issus de l’héritage Ottoman et l’État qui a préféré des politiques de
libéralisation, les erreurs des ingénieurs hydrologues qui ont mal estimé la capacité
de l’aquifère situé sous la ville, ou encore la découverte puis la restauration de
l’aqueduc d’Hadrien (Kallis, 2010). Datant du deuxième siècle apr. J.-C., cet aqueduc
a participé à l’imaginaire national d’une modernisation liée à l’héritage d’un passé
glorieux (Kaika, 2005 ; Kallis, 2010), mais il a aussi permis à la municipalité
d’Athènes de reprendre le contrôle du système sur l’échelon national. Pendant un
siècle (1834-1926) la grande majorité des actions infrastructurelles d’alimentation en
eau potable furent dédiées à la mise à jour puis la reconstruction de l’aqueduc
romain (Kaika, 2003). Les fontaines ont aussitôt été à nouveau opérationnelles, et
même si seuls 15 % de la population avaient un accès à l’eau du robinet, la capitale
grecque renouait avec l’abondance en eau dans un contexte de sécheresses. Pour
autant, la ville a subi d'autres pénuries en eau, vues comme un signe de « retard »
(Kaika, 2005) et un frein au développement industriel (Kallis, 2010), à tel point qu’à
partir de 1875, une politique de grandes infrastructures hydrauliques a été mise en
place, dans un contexte non seulement de libéralisation des services publics dans le
pays, mais aussi de tensions entre la municipalité et l’État. Mais un siècle plus tard, la
ville connaissait une grave crise de pénurie, entre 1989 et 1991 (Kaika, 2003). Alors

166
Partie 3 : Perspectives

que la population n’avait pas vraiment augmenté entre 1980 et 1990, la demande en
eau avait poursuivi son ascension, guidée par de nouvelles pratiques gourmandes en
eau comme l’électroménager. D’après Maria Kaika, la crise aurait dû être anticipée
puisqu’il ne s’agit pas, comme ont pu le répéter les autorités, que d’une crise
climatique. Bien au contraire, la crise politique et l’alternance des partis au pouvoir
(trois élections nationales en moins de deux ans) a joué un rôle majeur (Kaika, 2003).
Pour l’auteure, la crise de pénurie en eau est issue de la conjonction de quatre erreurs
de gestion de l’eau : l’expansion du réseau sans anticiper une augmentation conjointe
de l’offre en eau dans les réservoirs, des pompages locaux privés illégaux dans
l’aquifère, l’absence de stratégies de planification, et « low prices (15dr. [€0.04] per
cubic meter in 1985), which led to unwise levels of consumption ». La baisse continue des
volumes contenus dans les trois réservoirs de Mornos, Yliki et Marathon depuis 1984
aurait dû inquiéter les gestionnaires, d’autant que des ONG et des scientifiques
avaient alerté sur l’imminence d’une demande en eau supérieure à la capacité des
réservoirs. Les Jeux Olympiques ont à nouveau boosté la demande en eau, non
seulement par l’augmentation de la population en périphérie, qui a obligé les
gestionnaires à agrandir le réseau, mais aussi par de nouvelles activités
consommatrices comme l’irrigation des jardins et les piscines.
Les travaux de George Kallis sur la capitale grecque sont particulièrement
intéressants puisqu’ils mettent en avant, non pas un lien de cause à effet entre une
augmentation de la population urbaine et une augmentation de la demande en eau,
mais une coévolution de l’urbanisation et de la demande en eau. « The abundance of
running water at a low cost gave a competitive advantage to Athens over other rural and
urban areas, facilitated settlements in the arid city, and made easier the adoption of
increasingly intensive water appliance » (Kallis, 2010). Athènes, c’est aujourd’hui quatre
réservoirs d’une capacité de 1,5 milliards de m3, 500 km de canalisations d’eau brute,
quatre stations de potabilisation, 7000 km de canalisations d’eau potable, et
1,7 millions de robinets pour une population de 4 millions d’habitants (Ibid.). Athènes
est aussi l’exemple le plus illustratif de la difficulté qu’a la Grèce pour continuer à
alimenter sa population, tout en développant le tourisme dans un contexte
environnemental peu généreux en eau. Parce que si sur le continent, de grandes
infrastructures régionales d’adduction en eau potable venue de plusieurs centaines
de kilomètres ont pu être envisagées, ce n’est pas le cas sur les îles, où les activités
touristiques sont essentielles à l’économie. J’ai encadré en 2017-2018 les travaux de
Master 1 GST de Vassili Kypreos. Son travail de terrain sur l’île de Kalymnos dans
le Dodécanèse portait sur la durabilité des activités agricoles et touristiques (Kypreos
2018). Cette île a deux aquifères, de manière caricaturale l’un alimente la vallée Sud
où se situent la ville et les stations balnéaires du littoral ; l’autre était destinée à
l’irrigation de la vallée agricole au nord-est. L’exode rural et un certain déclin des
activités agricoles a rendu les irrigant.e.s plus vulnérables non seulement à la baisse
des précipitations et à l’augmentation des extrêmes hydro-climatiques, mais aussi et
surtout, face à la demande en eau de l’autre vallée. Ainsi, la surexploitation de

167
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

l’aquifère Sud a entraîné à la fois une baisse des stocks mais aussi une salinisation de
la nappe par entrée d’eau de mer. L’une des solutions trouvée a été d’aller chercher
l’eau dans l’aquifère Nord, dont une partie des volumes autrefois réservés aux
agriculteur/rice.s sont dérivés par canalisation jusqu’à la zone urbaine et aux hôtels
de la côté sud-ouest. À l’échelle d’un territoire d’une centaine de km², on observe ici
la priorisation mise sur la sécurisation des usages domestiques et touristiques,
voire peut-être à leur développement, au détriment de l’irrigation, usage autrefois
prioritaire dans les usages de l’eau bleue.

 L’exemple de l’alimentation en eau potable du littoral d’Occitanie


Le projet Aqua Domitia de la SAR BRL est un grand projet hydraulique qui
complémentera le Système Hydraulique Régional actuel (cf. supra). Il s’oriente vers
deux directions. D’une part, il s’agit de développer des systèmes hydrauliques
existants : le système Aude, le système Orb et le système Rhône-Philippe Lamour ;
d’autre part il est question, à terme, de les interconnecter. Ces deux objectifs
techniques n’ont qu’une seule finalité générale : sécuriser l’accès à l’eau dans le cadre
des changements climatiques pour soutenir, voire développer, les activités
économiques. Les premières campagnes de communication de BRL au tout début des
années 2010 insistaient beaucoup sur la viticulture du Languedoc et du Roussillon.
L’eau détournée du Rhône – dont Barcelone ne voulait plus – pourrait soutenir
l’irrigation des vignobles dans le cadre d’un tournant qualitatif de la production de
vin. Mais la sécurisation de l’adduction en eau potable des stations balnéaires du
littoral était également sous-jacente dans la mise en place du second projet Aqua
Domitia en 2011. Pour autant, dans les campagnes de communication, l’objectif était
moins affiché que l’irrigation de la vigne. Les nombreuses vidéos et les documents de
promotions de BRL disponibles sur leur site et mis sous les réseaux sociaux,
s’orientent aujourd’hui au moins autant sur la sécurisation en eau potable du
littoral touristique de la Région. Ainsi, si on regarde le projet Aqua Domitia (Figure
34), les villes de Béziers, Narbonne et tout le littoral de l’Aude et des Pyrénées-
Orientales, sont alimentés en eau par captage dans le fleuve Orb. Dans le cadre
d’Aqua Domitia, les eaux du Rhône viendront soutenir la demande en eau potable,
notamment durant la saison estivale, afin de délester l’Orb de certains prélèvements.
Ce point est également intéressant. Si la substitution des prélèvements sur les fleuves
Orb, Aude et Hérault était notée dans la plaquette Décision du maître d’ouvrage datée
de 2012, il me semble que ces termes sont de plus en plus présents dans les
documents au fur et à mesure des années, dans les discours des gestionnaires et des
élus rencontrés (voir Chapitre 6). Le cadre législatif de la Directive Cadre européenne
sur l’Eau conditionne de fait les politiques d’adduction en eau potable.
Le mémoire de M2 de Vassili Kypreos (2019), en stage au laboratoire Art-Dev à
Perpignan, et que j’ai co-encadré avec Vincent Viel, porte aussi sur la durabilité des
usages de l’eau dans le bassin méditerranéen de la Têt. Son travail met aussi en avant

168
Partie 3 : Perspectives

la place de l’adduction en eau potable du littoral touristique dans les politiques de


gestion des eaux, dans le cadre de la mise en place de la DCE.

La priorisation de l’eau domestique dans les politiques de distribution de l’eau


brute est assez évidente dans les oasis sur lesquelles j’ai travaillé. Cette variable fait
partie des éléments de l’oasisation que j’ai mis en exergue au début de ce Chapitre
5. Les premières lectures effectuées sur la Méditerranée européenne et illustrées ici
par les exemples de la Grèce et d’Aqua Domitia, démontrent que les grands systèmes
hydrauliques régionaux ont aussi pour priorité l’adduction en eau brute des
stations de potabilisation. C’est une piste de travail envisagée pour la suite de cette
HDR (cf. Conclusion).

169
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Conclusion du Chapitre 5 :
Les politiques de grande hydraulique de l’après-guerre en Europe méditerranéenne
ont permis de gérer la rareté de l’eau, dans un contexte d’augmentation de la
demande et de modification des régimes hydrologiques et pluviométriques
On pourrait penser que la rive Nord de la Méditerranée applique des modèles depuis
longtemps connus sur la rive Sud, à savoir les oasis maghrébines. Il est aisé
d’imaginer qu’avec le réchauffement climatique, le modèle d’oasis maghrébin migre
vers le nord. Or si des relations entre les deux rives de la mer ont bien existé et
existent encore, ce n’est pas le modèle maghrébin qui a été appliqué ici, mais celui
des grands systèmes oasiens des pays à forte immigration européenne des siècles
précédents. Les espaces irrigués les plus productifs en dehors de l’Europe sont des
territoires où des populations européennes ont migré : États-Unis, Amérique latine,
Afrique du Sud, Australie, voire Israël. Ces populations ont amené avec elles des
compétences d’irrigation aux XVIIIème et XIXème siècles, complétant des systèmes
autochtones existants. Mais aujourd’hui, le modèle de la grande oasis bien intégrée
dans la mondialisation n’est pas celui que les colons ont importé dans le Nouveau
Monde, ce n’est pas le modèle maghrébin. Ce modèle a été créé dans le Nouveau
Monde à la fin du XXème siècle (Marshall & Lavie, 2017).
Ce nouveau modèle s’appuie d’abord sur une gestion collective de l’eau liée aux
collectivités nationales ou régionales, alors qu’au Maghreb et au Moyen-Orient,
subsistent encore des droits à l’eau liés aux lignages (Charbonnier, 2017 ; M2 Espaces
et Milieux, 2018). La politique de gestion est généralement assez hydro-
hégémonique, parfois aux dépens d’autres territorialités qui auraient besoin de
nouvelles ressources. Dans tous les cas, la politique de développement de l’irrigation
est assez active. Sur le plan technique, il ne s’agit plus de petits réseaux, mais soit de
grands réseaux interconnectés sur le modèle de la distribution de l’eau potable, soit
encore d’initiatives individuelles de pompages. À l’échelle des plantes, l’irrigation
gravitaire est peu à peu délaissée au profit d’une irrigation pressurisée visant à
limiter les gaspillages ou, plus souvent, à s’étendre. Sur le plan agricole enfin, les
parcelles s’agrandissent et on observe une tendance à l’homogénéisation des cultures
méditerranéennes : vergers, oliviers et vigne pour un marché souvent international,
en tous cas bien intégré dans la mondialisation des échanges.
Cette présentation des grands systèmes hydrauliques espagnols et français a visé à
illustrer cette thèse que je soutiens, issue de mes réflexions dans le cadre de cette
HDR, à savoir le transfert d’un nouveau modèle oasien depuis le Nouveau Monde
vers le Vieux Continent : répondre à la demande des marchés internationaux,
s’adapter aux changements climatiques, optimiser les rendements, etc. La seule
différence serait peut-être le rôle moteur de l’Union européenne sur les questions de
gestion de l’environnement, tandis que les grandes oasis du Nouveau Monde se sont
construites en dehors d’un tel arsenal juridique, en tous cas en dehors de contraintes
de politique environnementale, même si cela semble changer.

170
Partie 3 : Perspectives

Chapitre 6. Un exemple d’oasisation en cours : le futur espace


hydraulique du Minervois audois

La vallée de l’Argent Double est le site d’accueil d’une partie des étudiant.e.s du M1
GST depuis 2000, pour un stage de 5 à 10 jours. G. Arnaud-Fassetta et M. Fort – puis
moi-même à son départ à la retraite – amenons les étudiant.e.s analyser les risques
dans cette vallée. Les risques liés aux excès d’eau (crues et inondations) sont bien
connus grâce aux travaux de mes collègues (Arnaud-Fassetta et al., 2002), suite aux
événements des 12 et 13 novembre 1999 qui ont fait 26 morts49. En revanche, les
processus liés aux risques de pénuries en eau sont encore à étudier. C’est donc un
contexte pédagogique qui m’a amenée à travailler en recherche sur le bas Minervois.
Je présente dans ce Chapitre 6 les résultats de travaux en cours sur ce territoire
méditerranéen français qui suit bien la logique d’oasisation présentée dans le
Chapitre 5. Entrer dans le détail par l’illustration, sur un secteur, des hypothèses
présentées ci-avant, permet aussi de prendre un peu de recul sur cette thèse
générale de l’oasisation. En effet, si des territoires y participent, d’autres sont des
freins à l’homogénéisation. Par ailleurs, les politiques environnementales
européennes jouent un rôle non négligeable dans la mise en place de ce nouveau
modèle oasien, parfois en le freinant, parfois en l’accompagnant.

6.1. Le contexte du programme de recherche

Financé dans le cadre du grand projet régional Aqua Domitia de BRL, le maillon
Minervois est un des sous-projets à l’échelle du département de l’Aude. Il vise à
étendre un réseau d’irrigation existant en optimisant des prélèvements sur le fleuve
Aude (voir à l’ouest de la Figure 34).
Les tracés et les secteurs à irriguer sont en cours de finalisation : une première
proposition a été faite en juillet 2017 (BRL, 2017). Les grands travaux ont commencé
fin 2017 et devaient se poursuivre à l’échelle des parcelles actuellement. J’ai
commencé à observer ces dynamiques locales fin 2015, deux étudiantes de M1 GST
ont ensuite réalisé un mémoire sur la gestion de l’eau d’irrigation pour la vigne
(Mangeret, 2016) et sur les autres types de cultures : vergers et maraîchage
(Guillemot, 2016). J’ai enfin complété leur terrain commun au printemps 2016 avec

49 Depuis, les crues et inondations des 14 et 15 octobre 2018 ont tué 15 personnes sur ce même
territoire malgré des actions mises en place à l’échelle des affluents de l’Aude et du département
éponyme.

171
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

deux terrains personnels en février et mai-juin 201750. L’ensemble de nos résultats a


fait l’objet d’un article synthétique (Lavie et al., 2018) qui est en partie réutilisé ici.
Les étudiantes ont reçu une aide de l’ADREUC (Association pour le développement
des rencontres et des échanges universitaires et culturels) de l’Aude et mes
déplacements sur le terrain ont été soutenus par l’UMR PRODIG. L’objectif était de
saisir les mutations en cours sur ce territoire, afin d’analyser la gestion du risque de
pénurie en eau.
Pour ce faire, nous avons réalisé 48 entretiens semi-directifs, majoritairement de visu ;
un a été réalisé par téléphone, un second par échanges de mails. Les missions de
terrain se sont succédées, me permettant de rencontrer certains acteurs à deux ou
trois reprises, au fur et à mesure de l’avancée du projet Aqua Domitia. Ainsi,
40 personnes ont été enquêtées. Parmi elles, la moitié sont gestionnaires de l’eau
(Chambre d’agriculture, syndicats de bassins, VNF (Voies navigables de France),
syndicats d’arrosage) ou élus. Une autre série d’entretiens a été réalisée auprès
d’agriculteurs51, irrigant ou non : viticulteurs et producteurs de fruits et d’olives.
L’intérêt de ces rencontres, au domaine ou en coopérative, était de saisir les stratégies
collectives et individuelles, la complexité des liens et des tensions entre des
agriculteurs aux philosophies de production assez différentes, afin de dégager de
possibles trajectoires du territoire dans le cadre du maillon Minervois.

Une question se pose : en quoi ce territoire répond à l’hypothèse d’une oasisation ?


D’une part, par la mise en place d’un système hydraulique régional – le projet Aqua
Domitia – d’autre part, par une spécialisation de l’agriculture irriguée et par la
priorisation mise sur l’adduction en eau potable.

6.2. Le paysage hydraulique actuel : des archipels de systèmes

Dans son mémoire de M1 GST, Coralie Mangeret décrivait déjà le secteur du bas
Minervois audois comme un « patchwork » (Mangeret, 2016). La diversité de ce
territoire de l’hydraulique découle des sources d’eau mais aussi de l’histoire et des
choix politiques. L’objectif du maillon Minervois du projet Aqua Domitia (voir
Chapitre 5, Figure 34) est d’étendre un des systèmes existants : le système Jouarres. Il
est fort probable que tous ces systèmes soient à terme interconnectés, mais en cette
fin de décennie 2010, les systèmes hydrauliques sont différents et indépendants les
uns des autres. Nous avions d’ailleurs comparé ce paysage de réseaux hydrauliques

50Je n’ai pas poursuivi pour cause de grossesse en 2018.


51Comme pour les oasis, nous n’avons rencontré que des agriculteurs hommes. Je n’utiliserai l’écriture
inclusive que pour les maraîche.re.s des horts qui étaient des deux genres. Il en va de même pour les
élus.

172
Partie 3 : Perspectives

aux archipels de réseaux d’eau potable, étudiés en particulier par Karen Bakker dans
les périphéries des villes du Sud (Bakker, 2003 ; Kooy & Bakker, 2008).
Mes travaux de terrain couplés à ceux des deux étudiantes ont mis en valeur
quatre systèmes sur cinq secteurs (Figure 36) : à l’est le système Jouarres et son futur
périmètre d’expansion, la basse vallée de l’Argent Double ; plus à l’ouest des ASA52
irrigant depuis le canal du Midi ; enfin à l’ouest le système gravitaire de l’ancien
étang asséché de Marseillette.

Figure 36 : Schéma des systèmes irrigués dans la zone étudiée du Minervois audois
Source : colorisé depuis Lavie et al., 2018

6.2.1. Le système Jouarres de BRL

Le système Jouarres est un des réseaux actuels de BRL. La vigne y est majoritaire et
irriguée depuis les années 1990 par un réseau de canaux enterrés alimentant des
systèmes d’irrigation pressurisés : micro-aspersion et goutte à goutte. Le système est
alimenté par le fleuve Aude au niveau de la prise de Villedubert (proche de
Carcassonne) ; elle transite dans le canal du Midi (sous gestion de VNF) pour

52 Association syndicale autorisée (ASA), en somme un syndicat d’arrosage.

173
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

atteindre la réserve de Jouarres (Figure 37). Cet étang est une dépression fermée
naturellement endoréique (David & Carozza, 2013), ennoyée les mois humides et
froids et dont l’eau est utilisée dès le printemps pour alimenter le réseau sous
pression. L’eau part donc du point le plus bas pour alimenter le secteur Jouarres de
BRL. En bout de réseau, plus haut, trois ASA (La Livinière, Siran et Pépieux) utilisent
aussi l’eau de l’étang de Jouarres.

6.2.2. La basse vallée de l’Argent Double

Contrairement aux autres secteurs étudiés, cet hydrosystème n’est pas alimenté par
les eaux de l’Aude en aval du bassin versant mais par celles de la Montagne Noire en
amont. Soumis aux pluies cévenoles, l’Argent Double, un affluent de rive gauche de
l’Aude, connaît un régime d’oued avec des assecs et des écoulements intermittents
dès le printemps, à la fois dus aux variabilités climatiques et à la structure
morphologique karstique avec ses résurgences et ses pertes. À l’inverse il se charge
très vite lors des phénomènes de pluies orageuses avec un risque de crues puis
d’inondations très important (Arnaud-Fassetta et al., 2002).
La basse vallée de l’Argent Double n’est pas un système hydraulique. Ici cohabitent
plusieurs situations individuelles et collectives (Figure 37) :
- Dans la plaine d’inondation, souvent sur les rives convexes de la rivière, des
riverain.e.s pratiquent du maraîchage dans ce que l’on nomme localement des
horts. Il s’agit de jardins familiaux pour une consommation personnelle dont
l’adduction en eau brute est gérée par une ASA. Les près de 190 adhérent.e.s
paient une adhésion avec droit d’arrosage d’environ 8 €/are (Guillemot, 2016).
Deux seuils détournent les eaux de la rivière en amont de la commune pour
l’ASA et en aval pour d’autres jardins communaux (Figure 37). Des pompes
dans la nappe alluviale assurent le relais lorsque la rivière ne fournit pas de
débit suffisant ;
- De rares grands domaines viticoles dérivent à titre individuel les eaux de
l’Argent Double. L’un d’entre eux dispose même d’un « droit d’eau » sur la
rivière et un affluent, acquis depuis le XIXème siècle. Le propriétaire a d’ailleurs
consacré une partie de sa vie à enterrer des tuyaux. Son réseau secondaire
d’irrigation ressemble maintenant à une sorte d’ASA sans le statut puisqu’il ne
s’agit pas d’association de propriétaires (Mangeret, 2016 ; Lavie et al., 2018) ;
- Si certains détournent donc les eaux de l’Argent Double, étant donné ses
écoulements intermittents et la circulation souterraine dans la nappe
d’accompagnement, la plupart des agriculteurs du secteur irriguent vignes et
oliviers par pompage dans la nappe. Malgré parfois des absences
d’autorisation ou des restrictions préfectorales d’usage, ils nous ont expliqué
que cela leur assurait un complément lors des étés trop secs ou trop chauds.

174
Partie 3 : Perspectives

Figure 37 : L’irrigation dans le système Jouarres


et dans la basse vallée de l’Argent Double
Source : Lavie et al., 2018

En haut : Un hort cultivé en artichauts, arbres fruitiers, oliviers et vignes ; au centre : Hort de maraîchage avec de
la vigne non-irriguée au second plan ; en bas : Seuil sur l’Argent Double qui dérive l’eau vers des vignes,
prélèvement in situ à substituer via Aqua Domitia. (Ajout HDR : la photo est mal placée sur la carte).
Sources : Fond de carte et hydrographie : fonds IGN ; réseau d’irrigation : fonds IGN, BRL (système Jouarres),
relevés terrain 2016 (Guillemot, 2016) et 2017 (vallée de l’Argent Double). Photographies : ©E. Lavie, 02 et 05-2017

175
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Tous ces irrigants ont recours au goutte-à-goutte, plus rarement à des canons ou à
l’ennoiement des terres. « Le caractère assez anarchique de ces pompages crée quelques
conflits de voisinage entre ceux qui sont situés en amont, et bénéficient d’une plus grande
quantité d’eau, et ceux situés en aval qui se plaignent de ne pas avoir assez d’eau, voire de ne
pas avoir d’eau du tout », à tel point qu’un acteur local a qualifié de « Far West » le
bassin de l’Argent Double (Mangeret, 2016).
De fait, l’histoire des autorisations et des laisser-faire en matière de pompage et de
détournement des eaux superficielles a laissé des structures plus vraiment adaptées à
la réalité de l’offre en eau dans un contexte d’épisodes de sécheresses
pluviométriques récurrents. « L’hétérogénéité des situations individuelles et collectives,
amène de fait des inégalités d’accès à la ressource. Conjugué à des étés 2015 et 2016
exceptionnellement secs, le contexte explique logiquement le succès du projet Aqua Domitia
auprès des acteurs rencontrés (agriculteurs, gestionnaires, élus) » puisque le projet maillon
Minervois d’Aqua Domitia devrait étendre le système Jouarres vers l’ouest dans cette
basse vallée (Lavie et al., 2018).

6.2.3. Les irrigants ayant un droit d’eau sur le canal du Midi

L’eau prélevée sur l’Aude et qui transite par le canal du Midi jusqu’au Minervois est
en partie distribuée à certaines associations d’irrigants. Ça peut être des ASA pour
les plus grandes ou des ASL (Association Syndicale Libre) pour celles revendiquant
peu d’adhérents : « On y a droit car nos anciens ont participé à la construction de la prise »
d’eau de Villedubert (entretien auprès d’un agriculteur, 2017). Sur le secteur étudié, il
y a par exemple l’ex-ASA des Plos qui vient de fusionner avec d’autres dans l’ASA
de Castelnau-La Redorte en 2016.
Parmi ces associations d’irrigants, je me suis intéressée à l’ASL du chemin de Birou :
sur l’amont du petit bassin versant de la Valsèque, se trouve l’étang de l’Estagnol,
une dépression fermée comme à Jouarres (Figure 38). « Il appartient à la Fédération des
chasseurs et de la nature de l’Aude qui voit tout l’intérêt de le laisser en permanence en eau,
afin d’une part de limiter la fermeture de ce paysage, et d’autre part d’éloigner quelques
espèces (comme le sanglier) et laisser nicher plus tranquillement certaines espèces d’oiseaux.
Il est d’ailleurs classé en ZNIEFF 1. Si l’hiver il se remplit seul avec les pluies, il lui fallait un
soutien en été puisqu’il est artificiellement exoréique suite au creusement d’un drain. Les
agriculteurs du bassin versant se sont vus proposer il y a une dizaine d’années un système
ingénieux : ils participaient conjointement avec la Fédération des chasseurs à la construction
d’une station de pompage dans le canal du Midi et au réseau d’irrigation (7 km de réseau,
16 bornes). Ce réseau quitte le canal et aboutit en amont du bassin versant : il alimente
d’abord quelques hectares irrigués, puis l’étang puis d’autres agriculteurs en aval. 85 ha sont
irrigués sur l’ensemble des 135 ha de cette ASL » (Lavie et al., 2018).

176
Partie 3 : Perspectives

Figure 38 : Exemples de systèmes d’irrigation avec droit d’eau sur le canal du Midi
Source : Lavie et al., 2018

En haut : Prise d’eau dans le canal du Midi pour l’ex-ASA des Plos (canal de Puicheric-La Redorte) ; en bas :
Système d’irrigation pressurisé et collectif dans l’ex-ASA des Plos. NB : Nous ne disposons pas du système
d’irrigation précis de l’ASL Chemin du Birou (dit Valsèque), ce qui explique que le système soit schématisé.
Sources : Fond de carte et hydrographie : fonds IGN ; limites ZNIEFF : Inventaire national du patrimoine naturel ;
réseau d’irrigation : relevés terrain 2017 et fonds IGN ; limite des ASA : BRL ; photographies : ©E. Lavie, 02 et 06-
2017

6.2.4. L’irrigation gravitaire dans l’étang asséché de Marseillette

Troisième dépression fermée endoréique de ce secteur (David & Carozza, 2013),


l’étang asséché de Marseillette a aussi connu une anthropisation très marquée qui le
rend assez comparable à l’étang asséché de Montady, près de Bézier (David &
Carozza, 2013 ; Ruf, 2014). Vecteur de paludisme au Moyen-Âge car il se remplissait
lors des saisons humides, il a subi plusieurs tentatives d’asséchement. La première
connue daterait de 1626 : un drain a été creusé à contre-pente pour permettre aux
eaux de s’évacuer dans l’Aude au niveau de la commune de Puicheric. Cette « rigole
de l’étang » existe toujours (Figure 36 et Figure 39). Malgré quelques ratés dans
l’histoire, l’étang est ensuite définitivement asséché au début du XIX ème siècle

177
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

(Association Histoire d’Aigues-Vives [en ligne]). Trois autres collecteurs complètent


la rigole de l’étang afin de faciliter le drainage des eaux pluviales hivernales,
permettant aux sols de se décharger peu à peu de leur teneur en sels. Enfin, un canal
de dérivation des eaux du fleuve Aude a été creusé en tunnel sur plus de 2 km
jusqu’à l’étang asséché afin d’apporter de l’eau douce aux terres à irriguer (Ibid.).

Figure 39 : L’irrigation dans l’étang asséché de Marseillette


Source : Lavie et al., 2018

À gauche : Arrivée d’eau douce de l’Aude en sortir du tunnel de Naudy ; au centre : Vue sur l’étang asséché de
Marseillette et sa pluralité de cultures ; à droite : Jeunes vergers équipés d’un système d’irrigation en goutte-à-
goutte
Sources : Fond de carte et hydrographie : fonds IGN ; réseau d’irrigation : fonds IGN et relevés de terrain 2017 ;
limite de l’ASA : BRL ; photographies : ©E. Lavie, 02 et 05-2017.

Un canal fait le tour des anciennes rives de l’étang – points les plus hauts – et
alimente en eau douce l’essentiel des terres. Les rigoles creusées aux XVIIème et XIXème
siècles assurent le drainage. La gestion des droits d’eau et l’entretien du système est à
la charge d’une ASA (Lavie et al., 2018).

178
Partie 3 : Perspectives

Contrairement aux autres secteurs où la vigne domine malgré la présence d’oliviers,


dans l’étang asséché de Marseillette on cultive aussi des vergers irrigués par des
systèmes pressurisés, quelques fourrages et maraîchages et des parcelles de riz.
L’essentiel de l’irrigation est gravitaire, par ennoiement des parcelles, ce qui explique
une certaine hétérogénéité des cultures mais qui implique aussi un très bon drainage
des sols.
En résumé, le paysage du bas Minervois en archipels de réseaux indépendants,
individuels ou collectifs, devrait à terme muter vers un système interconnecté
régional comme le souhaite la région Languedoc-Roussillon depuis 2011, aujourd’hui
Occitanie. La communication de la Société d’Aménagement Régional BRL et les élus
locaux nomment cette politique « modernisation ». En étudiant la première phase du
maillon Minervois, c’est-à-dire qu’extension du système Jouarres/Aude de BRL sur la
basse vallée de l’Argent Double, j’ai souhaité discuter de l’opportunité pour le
Minervois, de participer au projet Aqua Domitia, un projet hydraulique régional.

6.3. Quels objectifs pour les acteurs locaux ?

Le maillon Minervois actuellement en cours de discussion consiste donc en


l’extension du système Jouarres de BRL en direction de la basse vallée de l’Argent
Double, puis probablement plus en amont de la même vallée voire à l’ouest, sur le
piémont de la Montagne Noire.
Ce qui m’a semblé intéressant dans le cadre des enquêtes de terrain, c’est la quasi-
unanimité autour du maillon Minervois. Pourquoi un tel consensus sur un projet qui
finalement vise à totalement transformer l’hydrosystème ? Parce qu’élu.e.s
locaux/ales, habitant.e.s et irrigants y trouvent tou.te.s leur compte.

6.3.1. Quelques tensions autour du calendrier

L’étang de Jouarres serait sous-exploité puisque sur les 3,8 millions de m3 d’eau qu’il
peut contenir, moins de 50 % des volumes sont prélevés par BRL et ses ASA clientes.
D’après les enquêtés, environ deux millions de m3 d’eau seraient disponibles
annuellement pour étendre le réseau d’irrigation. Mais il reste difficile de réellement
estimer la surface à connecter tant les besoins des irrigants ont évolué, par exemple
entre les recensements de 2013 et 2015. Si beaucoup étaient réticents au départ, des
étés secs successifs ont fragilisé leur production, notamment viticole, et il semblerait
qu’au moment où j’ai réalisé les derniers entretiens (printemps 2017), il était
impossible d’alimenter tous les agriculteurs qui finalement le souhaitaient.
« Les tensions actuelles entre les coopératives viticoles des secteurs semblent ralentir le
processus (entretiens, 2017) : pour simplifier, les coopératives représentant les viticulteurs les
plus éloignés et les plus hauts sur le plan topographique, sont inquiètes que les travaux ne

179
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

s’arrêtent qu’à la phase 1 – par manque de moyens économiques et de ressources disponibles,


voire de volonté politique – et que les producteurs ne bénéficient pas d’eau à moyen terme,
alors qu’ils ont eux-mêmes beaucoup œuvré à la mise en place du projet. Les coopératives où
adhèrent les viticulteurs des zones basses, vraisemblablement connectés en premier,
s’inquiètent de la pression mise par les secteurs hauts, leur reprochant de fragiliser le projet
en étant trop gourmands trop vite » (Lavie et al., 2018).
La place des élus locaux dans la concrétisation du projet est donc centrale.

6.3.2. Un objectif politique local : substituer les prélèvements in situ par


une ressource allogène

À l’échelle du département de l’Aude, c’est le SMMAR (Syndicat Mixte des Milieux


Aquatiques et des Rivières) qui s’occupe de faire le lien avec la région Languedoc-
Roussillon puis Occitanie, l’agglomération de Carcassonne et l’Agence de l’eau
Rhône-Méditerranée-Corse. C’est par exemple le SMMAR qui a signé, via le
département, le premier Plan de Gestion des Ressources en Eau (PGRE) de la région
Occitanie (entretien, 2017), qui prévoit une baisse de 50 % des prélèvements à
l’échelle du département.
À l’échelle des sous-bassins de l’Aude, des syndicats de bassin assurent le quotidien
de la gestion de l’eau. Pour le bas Minervois, c’est le SMAC (Syndicat Mixte Aude
Centre) qui gère les extrêmes hydro-climatiques des affluents, dont l’Argent Double.
Substituer les prélèvements des agriculteurs dans l’Argent Double et sa nappe
d’accompagnement est un enjeu majeur. En effet, la rivière a déjà un régime d’oued
avec des écoulements intermittents, mais de surcroît, les pompages dans la nappe et
les seuils de dérivation dans le cours d’eau accentuent la baisse des écoulements. Un
des objectifs du SMAC est de retrouver une certaine continuité écologique de la
rivière afin de répondre à l’arsenal juridique national et européen 53 : Directive Cadre
européenne sur l’Eau (DCE) de 2000, Loi sur l’Eau et les Milieux Aquatiques (LEMA)
de 2006 et Loi sur la GEstion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations
(GEMAPI) de 2014.
Les écoulements naturels temporaires de la rivière et les prélèvements la classent en
très mauvais état. La basse vallée est même classée en ZRE (Zone de Répartition des
Eaux) par la préfecture, ce qui implique une interdiction de l’augmentation des
prélèvements, même pour la fourniture d’eau potable. Il est donc impossible pour les
communes de signer des permis de construire alors que la pression foncière est forte
dans cette périphérie carcassonnaise.
Sous couvert de sécuriser la production des viticulteurs, le maillon Minervois vise
donc aussi à favoriser d’autres usages, tout en améliorant l’état écologique de la
rivière. En effet, dans le cadre de la DCE, des lois LEMA, GEMAPI et du PGRE, il

53 Voir aussi Loubier & Gleyses 2011.

180
Partie 3 : Perspectives

sera interdit de prélever ni dans l’Argent Double ni dans sa nappe en 2020, pour des
besoins d’irrigation. Seuls les prélèvements pour l’adduction en eau potable
collective seront autorisés, mais sans augmenter les volumes prélevés. Les communes
de Peyriac-Minervois, Rieux-Minervois et La Redorte puisent d’ailleurs dans cette
nappe d’accompagnement de l’Argent Double et ont connu en 2016 de vrais
problèmes de déficit pour assurer la continuité du service en été. Une moindre
pression de la viticulture sur la nappe sécuriserait donc aussi la couverture en eau
potable. En effet, « la dépression causée par les prélèvements actuels accélère les écoulements
souterrains. Leur arrêt pourrait alors ralentir l’inféroflux, faisant théoriquement remonter
peu à peu les niveaux piézométriques d’aval en amont, permettant des résurgences légères
dans le cours d’eau » (Lavie et al., 2018).
Ainsi, le soutien politique des élus locaux est fort pour ce projet. Certains de nos
enquêtés non-élus ont même trouvé les promesses trop grandes, le projet bien
médiatisé voire surdimensionné, pour être réalisable. Mais il faut comprendre que les
intérêts des élus sont aussi très liés : « par exemple, le président du SMMAR et le
président du SMAC sont respectivement maire et 1er adjoint de la commune de La Redorte ; le
conseiller départemental du secteur concerné par l’extension du réseau est aussi
l’administrateur de BRL, au CA duquel siège aussi le premier cité ; ils sont tous deux vice-
présidents de Carcassonne-Agglo, la communauté d’agglomération de Carcassonne,
gestionnaire de l’eau domestique des communes de la vallée de l’Argent Double (à l’exception
de Rieux-minervois) » (Ibid.)
Substituer la ressource allogène en eau aux prélèvements in situ dans l’hydrosystème
promet ainsi de résoudre – sur le papier – bon nombre de problématiques locales
liées à la sécheresse climatique et à la raréfaction de la ressource en eau des rivières et
des nappes d’accompagnement : sortie de la ZRE et croissance du bâti, sécurisation
de l’AEP, soutien aux agriculteurs locaux, tout en aidant la société régionale BRL.

6.3.3. Pour les irrigants, des objectifs différents

Si les élus comptent sur le projet Aqua Domitia et son maillon Minervois pour
sécuriser la ressource en eau potable et répondre à l’arsenal juridique autour de la
ressource en eau, la réussite du programme devra passer par le succès d’une
alimentation en eau d’irrigation.
Le premier usager visé est le viticulteur.
Tous les viticulteurs du bas Minervois n’irriguent pas : pour des raisons financières,
par éloignement à la rivière et sa nappe ou par choix de moins produire afin de
respecter le cahier des charges de l’AOC Minervois. Ils se sont pour la plupart
adaptés en s’orientant vers des cépages supportant mieux la sécheresse. Ces
producteurs-là sont généralement jeunes (moins de 50 ans), sont soit viticulteurs soit
également vignerons, produisent pour beaucoup en IGP Pays d’Oc et souhaitent
pour la plupart pouvoir être connectés au futur réseau d’irrigation de BRL dans le

181
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

but de sécuriser la production les années sans orage comme en 2016 ou avec un seul
épisode pluvieux comme en 2017. Il semblerait en effet que les orages dits « du
14 juillet et du 15 août » leur suffisent pour assurer la croissance et la maturation de
leurs raisins. Dans les basses plaines de l’Argent Double et de l’Aude à l’inverse, la
plupart des viticulteurs rencontrés suivent une autre philosophie de production. Ce
sont des producteurs plus séniors qui irriguent dans le but de produire plus de vin
de table vendu au négoce pour concurrencer les vins espagnols. Je ne retrouve pas
sur ce secteur d’éléments, pourtant mis en avant dans les médias et la bibliographie
(Lereboullet, 2014), qui prouvent que l’irrigation depuis les années 1980 a surtout
servi à produire mieux plutôt que plus, afin d’améliorer la qualité et la stabilité des
raisins. Je trouve qu’on est plutôt ici dans une maximisation des rendements, même
si cela s’explique bien : la pérennisation des emplois locaux, le fait que les
consommateur/rice.s privilégient des cépages plus gourmands en eau comme la
syrah, etc.
Mais le renouvellement des générations, même dans ces secteurs, pourrait faciliter la
mutation des productions des grands irrigants vers le qualitatif. De même, les non-
irrigants pourront poursuivre leur production de qualité et la sécuriser grâce à
l’irrigation. Ces deux états un peu caricaturaux présentés ci-avant pourraient bien
s’homogénéiser dans les années à venir. Si les tensions entre les deux types de
production sont bien visibles sur le terrain, il m’a semblé que les plus jeunes étaient
bien plus ouverts à une discussion sur les modes d’irriguer, de fertiliser, de vendre,
afin de rendre leurs terres et leur production durables.

Parmi les agriculteurs, il y a aussi ceux qui produisent quelques oliviers et qui les
connecteraient bien au réseau BRL pour que les olives grossissent mieux et qu’ils
puissent les vendre comme olives de bouche et non à des huileries.
Il y a aussi les maraîcher.e.s des plaines alluviales de Peyriac-Minervois et Rieux-
Minervois qui devraient eux/elles-aussi bénéficier de la remontée de la nappe
alluviale de l’Argent Double et d’un écoulement plus durable de la rivière. Leur
impact sur les prélèvements totaux est faible puisque la plus grande part des eaux
d’irrigation gravitaire est collectée par des drains et retourne à la rivière, mais
ils/elles savent qu’à terme ils/elles devront s’adapter en favorisant le goutte-à-goutte
par exemple. Le SMAC a commencé une étude les concernant pour voir comment
optimiser leur irrigation (entretiens, 2017).

La viticulture, bien que marqueur territorial du Minervois, n’a pas un usage de l’eau
déconnecté des autres, mais constitue un maillon de la gestion de l’hydrosystème.
Pour le moment beaucoup prélèvent dans la rivière ou sa nappe, payant parfois les
amendes lorsque la Police de l’eau passe suite aux restrictions ; ils se sentent en
quelques sortes hydro-hégémoniques puisque leur poids sur l’emploi local est
conséquent. Mais un double contexte devrait changer la donne en termes de jeux de

182
Partie 3 : Perspectives

pouvoir : d’abord, le fait que l’Europe impose des contraintes aux autorités locales
qui doivent aujourd’hui appliquer les restrictions afin de faire sortir des communes
de la ZRE ; ensuite, un glissement des objectifs régionaux d’Aqua Domitia vers les
usages domestiques. Ce glissement des objectifs politiques est assez visible quand on
visionne les vidéos et des documents des élus régionaux et de BRL. La sécurisation
de la demande en eau potable devient de plus en plus prioritaire dans les politiques
de gestion des hydrosystèmes. « Cette trajectoire a été notamment permise par la mise en
application de la loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République) de 2015,
spécialement le transfert des compétences d’adduction en eau potable des communes vers
Carcassonne-Agglo, moins intimement liée au milieu viticole » (Lavie et al., 2018). Ces jeux
de pouvoirs au sein de l’agglomération entre son centre et ses périphéries plus
agricoles, font partie des éléments que je compte approfondir à la suite de cette
HDR.

6.4. Des nouvelles logiques territoriales

La gestion de la rareté en eau dans le bas Minervois passe donc par le recours à une
eau allogène, de manière à limiter l’impact des usages in situ. Des réseaux
hydrauliques de rang régional se construisent peu à peu en Occitanie, dans le but
d’alimenter en eau potable et d’irrigation des territoires. Finalement, le futur réseau
Aqua Domitia ressemble fortement à un réseau hydraulique oasien puisque les
eaux du ciel ne seront plus utilisées et que la ressource est allogène. Certes, il ne
s’agit pas d’une fondation humaine ex nihilo dans un milieu aride, mais plusieurs
éléments concourent à ce que je qualifie ce projet d’oasisation.
En effet, d’une part, de nouvelles modalités de gestion de l’irrigation s’observent,
d’autre part, ces logiques politiques semblent se tourner vers une homogénéisation
du territoire.

6.4.1. Un retour à l’irrigation collective

Comme précisé en début de Chapitre 5, le développement historique des systèmes


irrigués méditerranéens s’est réalisé via des actions collectives. Le détournement de
l’eau superficielle et sa distribution via un réseau d’irrigation sous-entend de fait une
collectivisation de l’alimentation en eau (Ruf & Riaux, 2008 ; Ghiotti & Rivière-
Honegger, 2009 ; Aspe, 2012). La distribution par les tours d’eau « est le point fort des
associations syndicales autorisées (ASA) françaises qui disposent de la reconnaissance de
leurs droits anciens établis parfois au Moyen Âge, reconnus par le Code civil après la
révolution française comme des droits fondés en titre, et confirmés par la loi de 1865
instituant les associations syndicales, puis la récente loi de modernisation des ASA » (Ruf &
Riaux, 2008).

183
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Or, la recherche a aussi révélé que les systèmes d’irrigation ont muté dans les années
1990-2000. Sur le plan de leur gestion, c’est l’individualisme qui est devenu un
modèle fort, grâce à la fois aux flous juridiques ou aux incitations politiques aux
forages dans les nappes. Sur le plan technique, les irrigants ont eu de plus en plus
recours à une irrigation pressurisée (goutte-à-goutte, aspersion). De fait, les
observations faites en Méditerranée correspondent non seulement à ce que j’ai déjà
étudié à Mendoza, Gabès et Ouaouizerth, mais aussi à ce qu’Anaïs Marshall a
observé dans les oasis péruviennes (Marshall, 2009, 2014). La Méditerranée
européenne ne fait donc pas exception (Ruf & Riaux, 2008), la gestion de la rareté de
l’eau du ciel est donc souvent passée par le recours à des alternatives individuelles
initiées en toute fin du XXème siècle.
La basse vallée de l’Argent Double se démarque tout de même puisque des droits
d’eau ont été accordés à certains domaines dès le XIX ème siècle. Plus récemment,
quand les orages estivaux se sont raréfiés et que les productions les plus
intéressantes sur le plan financier (syrah, olive de bouche) ont manqué d’eau, les
producteurs qui n’irriguaient pas ont commencé à demander des autorisations de
prélèvements, entraînant la multiplication des prises individuelles d’eau (Figure 37).

À l’inverse, aujourd’hui, l’arrivée des tuyaux de BRL venus de l’étang de Jouarres


pour se substituer à ces prises individuelles, va de fait s’accompagner d’un retour à
la collectivisation de l’irrigation. Les irrigants ont d’abord été très réticents
(entretiens auprès d’élus et viticulteurs, 2017), mais à la région, George Frêche qui
venait d’obtenir la concession de BRL par l’État en 2008, n’a soutenu les projets
locaux d’irrigation qu’à l’unique condition que les irrigants s’associent en ASA et ne
cherchent pas à signer des contrats directement avec la SAR (entretien, 2017). Son
décès en 2010 n’a pas véritablement changé les politiques décidées à la région
Languedoc-Roussillon puis Occitanie aujourd’hui. Une décennie plus tard, au moins
un producteur nous a dit regretter cette clause, car même si un contrat direct avec
BRL serait plus coûteux, il craint le manque de réactivité des ASA. Il faut dire que
lorsqu’on est libre de ses prélèvements depuis de longues décennies, il n’est pas aisé
de devoir partager la ressource. Ce cas rappelle les situations vécues par les
anciennes ASA provençales à la création de la SCP (Guérin-Schneider, 2011).
Les ASA françaises ont été confrontées dans les années 2000 à certaines difficultés :
concomitance des crises agricoles et de l’augmentation de la pression foncière des
villes (Ghiotti & Rivière-Honegger 2009), contraintes réglementaires pour un impact
minoré sur l’environnement et, surtout, baisse des subventions publiques à
l’hydraulique agricole (Ladki & Garin, 2011 ; Loubier & Gleyses, 2011). La
pérennisation des systèmes gravitaires notamment et des ASA passe donc par une
mutualisation, donc un changement dans les jeux de pouvoirs dans la gestion de
l’eau.

184
Partie 3 : Perspectives

La collectivisation a déjà été amorcée sur le territoire, avec des regroupements des
ASA de Castelnau et de La Redorte et le développement de l’Union des ASA Aude
Centre. Il est prévu que pour adhérer à BRL, les propriétaires individuels de la basse
vallée de l’Argent Double de la commune de Rieux-Minervois, devraient se
regrouper en ASA sous l’égide d’Alliance Minervois, une cave coopérative majeure
du secteur. Je trouve assez intéressant de voir comment des irrigants ayant des
difficultés à accepter au départ la collectivisation, ont su comprendre les jeux de
pouvoir et de fait s’associer afin d’être un interlocuteur plus fort.
En résumé, le maillon Minervois promet un retour à la collectivisation, mais avec
une technique hydraulique différente des canaux médiévaux et du XIXème siècle,
puisqu’il s’agira d’irrigation pressurisée.

6.4.2. Homogénéiser le territoire : avant-postes et freins

Comme dans les oasis, le bas Minervois va connaître des modifications de


structure avec la collectivisation de l’irrigation. Ces logiques visent à répondre aux
demandes du marché dans un contexte de variations climatiques, dont des épisodes
de sécheresses climatiques et pédologiques. La sécurisation de l’accès à la ressource
en eau passera par un passage d’une agriculture pluviale à une agriculture irriguée,
afin d’aussi sécuriser la trésorerie des irrigants. Pour l’ensemble du territoire, c’est
aussi une sécurisation de l’accès à l’eau potable sur le temps long. Dans son mémoire
de Master, Coralie Mangeret notait une certaine homogénéisation du territoire
(Mangeret, 2016), que les personnes interrogées soutenaient ou déploraient. Elle
n’avait pas tort : irrigation pressurisée et collective et homogénéisation de la
production, démontrent un certain lissage du paysage et de l’hydrosystème. En
quelques sortes une oasisation est en cours.
Pour autant, ce processus connaît aussi un certain nombre de freins, comme les ASA
de maraîcher.e.s ou de l’étang asséché de Marseillette puisque l’irrigation, certes
collective, y est gravitaire et la production plus diverse. Plus intéressant : « avec la
baisse des prélèvements dans l’Argent Double et sa nappe d’accompagnement, la rivière
pourrait retrouver une dynamique plus naturelle et se singulariser dans le paysage. La
mosaïque paysagère sera probablement plus complexe qu’une homogénéisation totale du
territoire » (Lavie et al., 2018).

185
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Conclusion du Chapitre 6 :
Le cas d’étude sur le bas Minervois a été utilisé ici pour illustrer l’hypothèse d’une
mise en oasis de la Méditerranée européenne développée dans le Chapitre 5.
L’étude de la gestion de la rareté de l’eau met en avant deux logiques principales : 1)
le retour à une gestion collective de l’irrigation ; 2) la substitution des prélèvements
afin de répondre à des politiques européennes de gestion des ressources. L’irrigation
progresse et participe à une certaine homogénéisation de sa structure, de sa
technique, mais aussi probablement des paysages. Elle va de pair avec une
homogénéisation de la viticulture.
Parallèlement, alors que les projections climatiques vont vers une augmentation des
extrêmes hydro-climatiques, les rivières pourraient retrouver des dynamiques plus
naturelles par une baisse des prélèvements superficiels et dans leurs nappes
alluviales. La question climatique est évidente ici : il est bien sûr évident que les
logiques de marchés orientent les choix des agriculteurs et que le tourisme est une
activité rentable qui implique aussi des besoins en eau. Mais les choix politiques de
mise en place de réseau hydrauliques collectifs régionaux et une spécialisation des
activités agricoles et domestiques sont aussi guidés par la rareté de l’eau du ciel.
L’oasisation est possible en Méditerranée car l’eau est rare et que les sécheresses des
saisons chaudes sont en phase avec l’augmentation des besoins agricoles et
touristiques.
Si la basse vallée de l’Argent Double est un laboratoire intéressant de ce que je
pressens participer à une oasisation, les travaux de terrain ont pour autant mis en
lumière une situation actuelle très hétérogène, archipélisée : une pluralité des acteurs
dans sa gestion, des sources d’eau variées (rivière, canal du Midi, pompages) avec
leurs inégalités d’accès, des techniques d’arrosage multiforme (gravitaires, goutte-à-
goutte, canon) et une production qui reste diversifiée (vignes, vergers, oliviers,
fourrages, riz). Le programme de recherche commencé en 2016 n’en est qu’à ses
prémices. L’objectif est de suivre la mise en place du maillon Minervois sur ce
territoire afin de dégager les nouvelles hydro-hégémonies qui semblent se dessiner
aujourd’hui.
Reste que la problématique d’une oasisation de la région apparaît sous-jacente :
réseaux hydrauliques régionaux interconnectés, un organisme gestionnaire (BRL) en
délégation de service public avec des associations d’irrigants en local (ASA),
changements dans les jeux de pouvoirs entre usages et usager/ère.s, passage d’une
agriculture en eau verte à une agriculture totalement dépendante des eaux bleues par
la raréfaction des eaux du ciel. Ressort donc en cette fin de dernier chapitre un
élément mis en valeur dès le premier chapitre : l’hydro-géographie que je pratique
est éminemment disciplinaire, mais est aussi au cœur de synergies entre sciences de
la nature et des sciences des sociétés.

186
Conclusion générale

Conclusion générale

Ce manuscrit de HDR vient conclure dix années de recherches depuis la soutenance


de ma thèse en juin 2009. Mes travaux ont été guidés par mon intérêt pour la gestion
quantitative et qualitative de l’eau, dans les oasis et les villes-oasis puis en
domaine méditerranéen. À prendre du recul, je me suis rendue compte que le fil
directeur de mes recherches portait sur la gestion, non pas de l’eau dans son
ensemble, mais de sa rareté en particulier. Mes collaborations au sein de l’UMR
PRODIG, en particulier avec Anaïs Marshall, m’ont aussi fait prendre conscience que
cette gestion de la rareté se faisait dans des villes-oasis plus ou moins bien intégrées
dans la mondialisation des échanges et que cette mondialisation jouait un rôle majeur
dans la gestion de l’eau.

Bilan de mes activités :

Les principaux apports à la recherche fondamentale

Les Chapitre 1 et Chapitre 2 de ce Volume I ont d’abord fait ressortir les principales
contributions de mes recherches sur le plan des réflexions épistémologiques sur la
géographie de l’eau d’une part, et sur les oasis mondialisées d’autre part. En effet, je
n’ai pas trouvé dans la bibliographie, à l’exception des travaux d’Anaïs Marshall,
Jean-Louis Chaléard et Evelyne Mesclier (Marshall, 2009, 2014 ; Chaléard & Marshall,
2015 ; Mesclier et al., 2017), de véritables recherches sur l’insertion dans la
mondialisation des oasis. Les travaux menés séparément ou conjointement avec
Anaïs Marshall ont démontré que les oasis sont des territoires originaux mais que
leurs dynamiques d’insertion dans la mondialisation ne sont pas différentes d’autres
territoires du Sud. Certains territoires oasiens souhaitent participer à la
mondialisation des échanges comme Ouaouizerth, d’autres y participent par les
acteurs de terrain sans véritable soutien politique comme à Gabès. C’est ce
qu’Armelle Choplin et Olivier Pliez appellent la mondialisation des pauvres, une
« mondialisation par le bas, par les acteurs qui la font » (Choplin & Pliez, 2018). À
l’inverse, le Soudan a tenté une mondialisation par le haut, par des dynamiques
politiques. L’investissement des devises issues de la rente pétrolière dans
l’électrification et l’adduction en eau potable de l’agglomération de Khartoum sont
des actions louables, mais les acteurs de terrain ne sont pas des acteurs de la
mondialisation. Mendoza enfin est l’illustration d’un territoire bien inséré, moteur de

187
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

la mondialisation des échanges, par le secteur viticole surtout. Reste qu’à l’échelle de
la province, les inégalités territoriales entre les terres qui alimentent la
mondialisation et celles qui la subissent, sont marquées.
Mes recherches épistémologiques ont aussi permis de redéfinir le concept de
waterscape en y intégrant la variable de la qualité de l’eau, du moins dans le drinking-
waterscape. Cet apport conceptuel permet de mieux encore lier les approches
physiques et humaines de l’eau, les sciences de la nature et les SHS. L’autre apport
conceptuel de mon travail est la définition de l’oasisation, qui est une dynamique
qu’expérimentent aujourd’hui des espaces non-arides, que ce soit pour anticiper des
sécheresses plus nombreuses à venir, ou pour dynamiser des productions agricoles
ou le tourisme.
Enfin, sur le plan méthodologique, il me semble que mes travaux ont permis de
démontrer l’intérêt de mêler approches métrologiques quantitatives et approches
qualitatives dans l’étude des systèmes. Par ailleurs, il me semble que le choix de
m’orienter vers l’échelle plus fine des zones agricoles ou des quartiers, facilite les
connaissances et les analyses des savoirs locaux, un critère essentiel des prises en
compte de l’environnement à l’échelle des populations.

La formation par la recherche

La formation des étudiant.e.s de master et doctorat à la recherche est une manière de


les former au métier de géographe par la recherche et la pratique. Les encadrements
d’étudiant.es qui ont nourri mes recherches ont été présentés dans ce Volume I ;
l’ensemble des encadrements est indexé dans le Volume II. Même pour des
étudiant.e.s se destinant à une carrière plus appliquée, dans des bureaux d’études ou
des ONG par exemple, le passage par la recherche est extrêmement formateur.
J’insiste beaucoup auprès d’eux/elles sur la rigueur de la construction de leurs bases
de données, de leur matériel empirique. La capacité de synthèse des lectures et de la
présentation de leurs résultats est une compétence utile à acquérir pour la suite, quel
que soit leur métier. Le recul qu’ils/elles peuvent prendre sur les méthodologies
employées est aussi une manière pour eux/elles d’apprendre à se poser des questions
sur les données qu’ils/elles utiliseront pas la suite dans leur carrière.

Les liens entre formation et recherche dans le cadre des cours54

Dans mes premières années d’enseignement en tant que vacataire, ATER ou jeune
maîtresse de conférences, j’ai d’abord utilisé mes travaux de terrain et ceux de
collègues proches pour illustrer les cours et TD : même si le contenu des cours et les
attendus pédagogiques étaient bien entendu différents et évolutifs, j’ai souvent parlé

54Tous les cours cités ici sont décrits de manière plus exhaustive avec leurs objectifs pédagogiques
dans le Volume II.

188
Conclusion générale

de la pollution de l’eau à Mendoza ou de la consommation des eaux potables à


Khartoum. À partir du nouveau quinquennal d’enseignement 2014-2018, les choses
ont changé puisque j’avais participé à la construction de la maquette, ce qui n’avait
pas été le cas auparavant. J’ai donc pu faire avancer ensemble mes recherches et mes
enseignements, et non simplement utiliser l’exemple de mes recherches pour réaliser
des cours.
Ce fut particulièrement le cas en hydrogéographie. Ayant hérité dans la maquette
précédente d’un cours d’hydrologie en L2, je l’ai fait évoluer en changeant l’intitulé
pour y ajouter des approches sociales. Ensuite j’ai insisté auprès des étudiant.e.s sur
l’intérêt d’une telle branche de la géographie pour lier les méthodes et les approches
des sciences de la nature et des sciences humaines. Les échanges avec les étudiant.e.s
m’ont permis en retour de mieux m’interroger sur la construction sociale des
pénuries.
Dans le cours d’épistémologie en L3, au cours de discussions avec Malika Madelin, il
nous a semblé opportun de découper nos séquences en deux : d’abord un panorama
général de l’évolution de la discipline, des carrières des géographes et du rôle des
outils dans la discipline. Ensuite nous avons choisi de présenter quelques exemples
d’évolution de branches de la géographie, en fonction des contextes historiques et
sociaux, en faisant émerger les concepts clé au fur et à mesure de l’histoire de ces
branches. C’est ainsi que sont nées les séances De l’hydrologie à l’hydrogéographie et De
la géographie coloniale à la géographie du développement. Les étudiant.e.s ayant déjà eu au
cours des semestres précédents des cours d’hydrogéographie et de géographie du
développement, ils/elles avaient le bagage suffisant pour que nous prenions du recul
ensemble sur l’histoire de ce qu’ils/elles connaissaient.
Enfin, un lien entre pratique de la recherche et pratiques pédagogique me semble
primordial : le terrain. En L1 ils/elles découvrent l’observation en Recherche et
terrain, lors d’une demi-journée à Paris (voir Volume II). En M1 GST ans le cadre de
l’UE Techniques de terrain et de laboratoire nous les accompagnons en vallée de la
Mérantaise en Île de France pour les former à la métrologie de terrain, et notamment
en ce qui me concerne aux prélèvements d’eau et aux mesures in situ puis en
laboratoire, de la qualité phosphatée des rivières. Dans l’Aude (M1, GST, stage d’une
semaine), Gilles Arnaud-Fassetta forme les étudiant.e.s à la cartographie des risques
inondation (laisses de crue, facteurs prédisposants et aggravants des inondations,
etc.). Pour ma part, je forme un ou deux groupe.s à la cartographie des réseaux d’eau
(irrigation ou eau potable) et aux entretiens qualitatifs ou aux questionnaires auprès
des usagers de l’eau. Enfin, en M2 DYNARISK, dans l’UE Techniques de terrain et de
laboratoire, les étudiant.e.s définissent la méthode qui pourra répondre le mieux à
leur problématique, en grande autonomie. Dans toutes ces UE, le lien entre mes
travaux de terrain et l’apprentissage pédagogique est permanent.

189
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Perspectives : aller au-delà de l’HDR

Faire évoluer les enseignements

Au cours de l’écriture de mon dossier de CRCT puis de cette HDR, s’est accrue
l’envie de développer un séminaire de Master sur la gestion de la rareté de l’eau. La
durabilité des usages est un enjeu majeur du XXIème siècle ; la prise en compte de la
pénurie d’eau en tant que risque de société est peu discutée dans les formations dans
lesquelles j’interviens. De manière générale, j’aimerais montrer aux étudiant.e.s les
liens entre les processus physiques (comme la pollution qui, de fait, baisse la quantité
de ressources disponibles) et les politiques de gestion. Sur le plan de la formation des
étudiant.e.s, il me semble que c’est un acquis précieux pour leurs futurs emplois en
bureau d’étude ou dans les collectivités territoriales.
Sur le plan méthodologique, j’aimerais travailler avec les étudiant.e.s de 2ème et 3ème
cycles sur le développement d’approches croisées entre la métrologie de la
géographie physique et les enquêtes de terrain. Non pas que ces approches hybrides
soient novatrices, mais il est nécessaire que les étudiant.e.s aient une vision moins
cloisonnée des méthodes.
La montée des questions sur l’eau et ses liens avec d’autres enjeux comme
l’alimentation, la santé ou l’énergie, est aujourd’hui prévalente. C’est par exemple
visible avec la médiatisation depuis 2011, dans tous les grands congrès
internationaux liés à l’environnement ou au développement, de concepts comme le
Water-food-energy security Nexus, qui remplacera peut-être celui de développement
durable dans les décennies à venir. L’obtention de mon HDR devrait pouvoir me
permettre d’impliquer des étudiant.e.s de M2 et en doctorat sur ces thèmes porteurs.

Des projets de recherche en perspective

Ce volume I de HDR constitue à la fois une base de réflexion sur mes travaux passés
(partie 2 Trajectoire) et propose des pistes de recherche et d’encadrement pour le
futur (partie 3 Perspectives). Dans la poursuite des travaux engagés sur la gestion de
la rareté dans des espaces arides à méditerranéens, deux orientations me semblent
complémentaires :

1) La poursuite des travaux sur la mise en oasis de la Méditerranée


européenne. Les premiers résultats montrent une régionalisation et une re-
collectivisation de la distribution de l’eau d’irrigation, tout comme une
certaine homogénéisation des paysages, qui reste cependant à nuancer
(Chapitre 6). Le terrain du bas Minervois a été une première étape pour tenter
de valider l’hypothèse d’une oasisation. Je souhaite poursuivre ces travaux,
d’abord en travaillant sur un second terrain expérimental en France : le
plateau de Valensole. C’est un système hydraulique de petite taille et

190
Conclusion générale

déconnecté physiquement du grand réseau SPC, tout en étant géré par la SPC.
Il est donc relativement comparable au futur réseau BRL du bas Argent
Double (le maillon minervois d’Aqua Domitia). Il me semble intéressant à deux
titres : d’abord parce qu’y sont cultivés d’autres plants que les classiques
méditerranéens vergers-vignes-oliviers, en l’occurrence du blé, du lavandin
ou encore du chêne truffier ; ensuite parce qu’il me permettrait aussi
d’illustrer ma deuxième hypothèse quant à l’oasisation de la Méditerranée : la
priorité mise sur le secteur de l’adduction en eau potable aux dépens de
l’irrigation agricole. En effet, cette hypothèse me semble émerger des
enquêtes de terrain que j’ai réalisées en 2017 dans le bas Minervois et suite à
l’analyse des campagnes de communication de BRL. Des travaux de terrains
dans le bas Minervois et sur le plateau de Valensole sont donc envisagés à
court terme pour discuter de cette hypothèse.
Une première étape serait donc le choix d’un second terrain français,
Valensole ; une deuxième étape viserait à m’intéresser à la thématique de
l’adduction en eau potable sur ces deux sites gérés par BRL et la SCP ; une
troisième étape serait probablement, à plus long terme, le choix d’un terrain
en Espagne pour vérifier hors de France, mais toujours en Europe et donc
dans le cadre de la Directive Cadre européenne sur l’Eau (DCE), mes
hypothèses sur la mise en oasis de la Méditerranéen européenne.
Cette recherche, je l’envisage plutôt dans le cadre de l’encadrement
d’étudiant.e.s, en particulier par la recherche d’un financement de contrat
doctoral ou post-doctoral.

2) Engager des recherches sur les transferts du modèle « oasis mondialisée »


dans le Monde, et en particulier entre les deux rives de la Méditerranée. Les
recherches commencées en France méditerranéenne pourraient aussi servir à
répondre à un questionnement né en fin de Chapitre 5 : des transferts de
modèles de gestion de la rareté de l’eau entre différents territoires arides à
méditerranéens, bien insérés dans la mondialisation. Une première étape sera
rendue possible par le lancement début 2019 du projet de recherche Kneiss,
financé par le Labex Dynamite dans le cadre des programmes SAR-Dyn. Ce
programme de recherche est dirigé par Vincent Viel (univ. Paris-Diderot,
UMR PRODIG) et s’intéresse aux mutations de l’hydrosystème Leben-Kneiss
en Tunisie, dans le cadre des changements climatiques. Les variations des
précipitations, les hausses de températures et la pression sur les usages des
eaux superficielles et souterraines, en particulier pour l’irrigation, ont entraîné
des changements dans les modes d’écoulement des eaux de ce territoire
littoral, affectant l’écosystème des îles Kneiss situées à l’exutoire du bassin
versant de l’oued Leben. Avec Pepita Ould Ahmed (IRD) et Philippe Cadène
(univ. Paris-Diderot), respectivement économiste et géographe au laboratoire
CESSMA, nous nous intéressons d’une part, au rôle des usagers, notamment
les irrigants, sur les modifications de l’hydrosystème ; d’autre part, il s’agit de

191
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

comprendre la structure des filières économiques de manière à pouvoir


orienter les activités afin qu’elles puissent se poursuivre sans remettre en
cause la protection du site. En fin de programme SAR-Dyn (2020), je pense
monter un projet de recherche sur les transferts de modèles en ajoutant à ces
terrains du Bas Minervois, de Valensole et du bassin Leben, un terrain au
Maroc.

Un point à renforcer : les liens avec la société civile

Il me semble que l’étude des savoirs locaux doit être consolidée. La place de la
société civile non seulement comme « objet d’étude » mais aussi comme levier
d’action, sera un objet fort de mes recherches à venir. La recherche-action notamment
est une approche qui pourrait enrichir les travaux sur la gestion de la rareté de l’eau.
L’applicabilité des résultats des recherches est aussi un pan du métier que je
souhaiterais développer dans le cadre des encadrements d’étudiant.e.s. Travaillant
majoritairement hors de France avant 2016, et ne connaissant donc pas finement les
spécificités des contextes politiques et économiques des pays où les étudiant.e.s
partaient en stage, il était difficile de les aider à trouver un emploi pour la suite. Les
terrains d’étude dans le sud de la France me permettront de compléter ma
connaissance des réseaux nationaux pour aider les jeunes diplômé.e.s à développer
leurs réseaux professionnels pour mieux s’insérer sur le marché du travail.
Ma récente entrée au bureau de l’Observatoire Parisien de l’Eau est pour moi une
première porte d’entrée vers la société civile.

192
Bibliographie

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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

218
Table des matières

Table des matières

Remerciements ........................................................................................................................ 3
Sommaire ................................................................................................................................. 5

Introduction ............................................................................................................................. 7
Première bifurcation : De la pollution de l’eau à la gestion de la pénurie .............. 8
Seconde bifurcation : Des oasis à la Méditerranée ..................................................... 9
Une problématique générale : Gérer la rareté en eau dans les espaces oasiens
mondialisés ..................................................................................................................... 10

Partie 1 : Positionnements et approches ........................................................................... 13

Chapitre 1. Positionnement scientifique et théorique : des sciences humaines et


sociales à la géographie de l’eau ................................................................................... 15
1.1. À l’échelle des SHS : la political ecology ............................................................ 15
1.2. Dans le domaine des sciences de l’eau : les water studies .............................. 19
1.2.1. Une tradition disciplinaire géographique ................................................ 19
 La compréhension des processus d’écoulement ......................................... 20
 Gérer l’eau par les stocks ................................................................................ 20
1.2.1. Un cadre théorique transdisciplinaire ...................................................... 21
 La political ecology appliquée aux water studies ............................................ 21
 Les approches socio-techniques (AST) ......................................................... 22
1.3. Des concepts transdisciplinaires privilégiés dans mes recherches .............. 25
1.3.1. L’hydrosystème ............................................................................................ 25
1.3.2. Le cycle hydrosocial .................................................................................... 28
1.3.3. Le waterscape ................................................................................................. 30

219
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Chapitre 2. Gérer la rareté de l’eau dans les oasis mondialisées ........................... 33


2.1. Un thème principal : de la gestion de la rareté à la construction de la
pénurie ................................................................................................................................
33
2.1.1. Pénurie et rareté : définition et estimation ............................................... 33
 Définir le risque de pénurie ........................................................................... 33
 Estimer l’offre en eau : des indices quantitatifs internationaux de mesure
de la pénurie ........................................................................................................... 35
2.1.2. La pénurie en eau : de sa construction à son utilisation ........................ 38
 La pénurie comme construction sociale ....................................................... 38
 L’utilisation de la pénurie à des fins politiques et économiques ............. 40
2.2. Des terrains privilégiés : les oasis mondialisées ............................................. 41
2.2.1. Les oasis, paysages ou concept ? ............................................................... 42
 Un cadre théorique déterministe « le modèle oasis »................................. 42
 La déconstruction du « modèle oasis » ........................................................ 43
 Les types d’oasis .............................................................................................. 45
2.2.2. La mondialisation des espaces oasiens ..................................................... 48
 La mondialisation dans la recherche en géographie française ................. 49
 Que sont alors des oasis mondialisées ?....................................................... 50
2.2.3. Le choix des villes-oasis mondialisées ...................................................... 51
 Mendoza, vignoble du Nouveau Monde ..................................................... 53
 Khartoum, le pétrole comme économie de rente ........................................ 55
 Gabès, oasis industrielle ................................................................................. 58
 Ouaouizerth : tentative de certification de l’huile d’olive ......................... 59
2.3. Des approches méthodologiques très marquées par le terrain .................... 61
2.3.1. Mesures de la qualité : métrologie ............................................................ 61
2.3.2. Les entretiens semi-directifs et la question de la langue........................ 62
2.3.3. De la difficulté de faire du terrain dans des pays instables et/ou être
chercheuse dans des pays où les femmes sont moins considérées .................... 63
2.3.4. Des données de terrain à la valorisation .................................................. 66

220
Table des matières

Partie 2 : Trajectoires ............................................................................................................ 69

Chapitre 3. Gérer la rareté : l’eau, élément structurant des villes-oasis................ 71


3.1. Le risque de pénurie en eau à Mendoza .......................................................... 72
3.1.1. Anticiper l’aléa sécheresses hydrologiques par l’estimation des
volumes de neige à fondre ....................................................................................... 72
3.1.2. Atténuer les vulnérabilités des usager/ère.s : un processus à peine
entamé ........................................................................................................................ 75
3.2. Structuration des espaces oasiens par la gestion des eaux d’irrigation ...... 78
3.2.1. Les inversions centre-périphérie dans un contexte d’agriculture
mondialisée ................................................................................................................ 79
3.2.2. Des changements de structure par la privatisation de l’irrigation ....... 79
3.2.3. Des changements de structure par des actions collectives .................... 83
3.3. Structuration des villes oasiennes par l’accès à l’eau potable ...................... 88
3.3.1. Contexte et méthodologie ........................................................................... 88
3.3.2. À quel modèle de mise de réseau correspond l’agglomération de
Mendoza ?................................................................................................................... 92
 La fragmentation gestionnaire ...................................................................... 92
 Des modèles techniques qui diffèrent entre centre et périphéries ........... 94
3.3.3. La topographie n’est pas un critère déterminant .................................... 97
3.3.4. Les inégalités socio-économiques jouent un rôle déterminant en
périphérie.................................................................................................................... 99
3.3.5. Quand le micro-réseau devient le modèle dominant ........................... 101

Chapitre 4. La qualité de l’eau, nouvelle entrée pour analyser le risque de


pénurie ..........................................................................................................................
105
4.1. Irriguer avec de l’eau de bonne qualité à Mendoza ..................................... 107
4.1.1. L’enjeu du suivi hydro-qualitatif de l’eau d’irrigation ........................ 107
4.1.2. Pour optimiser l’irrigation, l’enjeu du suivi des solides dissous et en
suspension ................................................................................................................ 111
4.1.3. Pour valoriser les travaux, l’enjeu des indices intégrés ....................... 115
4.1.4. Que retenir de mes travaux sur la qualité de l’eau d’irrigation des oasis
de Mendoza, dans le cadre de la prise en compte de la qualité de l’eau dans le
risque de pénurie en eau agricole ? ...................................................................... 120

221
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

4.2. La qualité de l’eau potable dans les villes-oasis : mesures et redéfinitions


du drinking-waterscape ................................................................................................. 121
4.2.1. La qualité de l’eau du robinet, métrologie à Khartoum ....................... 122
 Le contexte ...................................................................................................... 122
 La méthodologie ............................................................................................ 127
 Les résultats .................................................................................................... 128
4.2.2. Prendre en compte la qualité de l’eau dans le waterscape .................... 130
 Qualité et foi religieuse ................................................................................. 132
 Qualité et bricolages quotidiens .................................................................. 132
 Qualité et pouvoirs ........................................................................................ 134
 En conclusion : la qualité du waterscape pour compléter l’analyse de la
gestion du risque de pénurie ............................................................................. 135

Partie 3 : Perspectives......................................................................................................... 139

Chapitre 5. La Méditerranée européenne s’oasise-t-elle ? ..................................... 141


5.1. De la gestion des pénuries à la gestion de l’abondance en Méditerranée :
l’exemple de la France ................................................................................................ 142
5.1.1. Des grandes structures hydrauliques à vocations domestiques dès la
fin du XIXème siècle................................................................................................... 142
5.1.2. Pas de grande tradition de l’irrigation dans le sud de la France ........ 143
5.1.3. De la pénurie à l’abondance ..................................................................... 144
5.2. Un « modèle d’oasis mondialisée » qui se développe hors du domaine
aride .............................................................................................................................. 145
5.2.1. L’oasisation ................................................................................................. 145
5.2.2. Transferts de modèles ? ............................................................................ 146
5.3. Des infrastructures hydrauliques régionales en Europe méditerranéenne ....
.............................................................................................................................. 148
5.3.1. Les transferts espagnols ............................................................................ 149
 « Régénérer » le pays par une politique hydraulique au XIXème siècle .. 149
 Les plans successifs de rééquilibrage entre les façades océanique et
méditerranéenne. ................................................................................................. 150
 Irriguer la huerta de Europa avec l’eau du Tage ......................................... 153
5.3.2. Les Sociétés d’Aménagement Régional (SAR) françaises .................... 154

222
Table des matières

 Le contexte politique : la délégation de l’hydraulique par l’État français


aux régions ........................................................................................................... 155
 La Société du Canal de Provence. ............................................................... 155
 Bas Rhône Languedoc ................................................................................... 156
5.4. Des hyperspécialisations .................................................................................. 158
5.4.1. Des spécialisations agricoles soutenues par l’irrigation ...................... 159
 De grands monopoles de cultures .............................................................. 159
 De nouvelles niches ....................................................................................... 162
5.4.2. La priorisation mise sur l’eau domestique dans les secteurs
touristiques .....................................................................................................................
166
 L’exemple de l’alimentation en eau potable d’Athènes........................... 166
 L’exemple de l’alimentation en eau potable du littoral d’Occitanie ...... 168

Chapitre 6. Un exemple d’oasisation en cours : le futur espace hydraulique du


Minervois audois ........................................................................................................... 171
6.1. Le contexte du programme de recherche ...................................................... 171
6.2. Le paysage hydraulique actuel : des archipels de systèmes ....................... 172
6.2.1. Le système Jouarres de BRL ..................................................................... 173
6.2.2. La basse vallée de l’Argent Double ......................................................... 174
6.2.3. Les irrigants ayant un droit d’eau sur le canal du Midi....................... 176
6.2.4. L’irrigation gravitaire dans l’étang asséché de Marseillette ................ 177
6.3. Quels objectifs pour les acteurs locaux ? ....................................................... 179
6.3.1. Quelques tensions autour du calendrier ................................................ 179
6.3.2. Un objectif politique local : substituer les prélèvements in situ par une
ressource allogène ................................................................................................... 180
6.3.3. Pour les irrigants, des objectifs différents .............................................. 181
6.4. Des nouvelles logiques territoriales ............................................................... 183
6.4.1. Un retour à l’irrigation collective ............................................................ 183
6.4.2. Homogénéiser le territoire : avant-postes et freins ............................... 185

Conclusion générale .......................................................................................................... 187


Bilan de mes activités : ................................................................................................ 187
Les principaux apports à la recherche fondamentale ........................................ 187

223
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

La formation par la recherche................................................................................ 188


Les liens entre formation et recherche dans le cadre des cours ........................ 188
Perspectives : aller au-delà de l’HDR ....................................................................... 190
Faire évoluer les enseignements ............................................................................ 190
Des projets de recherche en perspective .............................................................. 190
Un point à renforcer : les liens avec la société civile .......................................... 192

Bibliographie....................................................................................................................... 193
Table des matières .............................................................................................................. 219
Index ..................................................................................................................................... 225

224
Table des matières

Index
Index des figures
Figure 1 : Localisation de mes terrains de recherche et dates des missions ................... 9
Figure 2 : Le cycle hydrologique de Horton ...................................................................... 20
Figure 3 : Trajectoires différenciées .................................................................................... 23
Figure 4 : The ideal fluvial system .......................................................................................... 26
Figure 5 : The hydrosocial cycle .............................................................................................. 29
Figure 6 : Comparaison des indices de Falkenmark et de pauvreté en eau en 2007
dans certains bassins versants de l’est et du sud de l’Afrique ........................................ 37
Figure 7 : Les types d’oasis selon la bibliographie ........................................................... 46
Figure 8 : Les types d’oasis littorales à Gabès ................................................................... 48
Figure 9 : Les oasis de la province de Mendoza ............................................................... 54
Figure 10 : L’agglomération de Khartoum née de la confluence des Nils .................... 56
Figure 11 : L’émergence d’un déficit d’adduction en eau potable ................................. 57
Figure 12 : Localisation des oasis de Gabès ....................................................................... 58
Figure 13 : Photographies de la filière oléicole à Ouaouizerth ....................................... 60
Figure 14 : Méthodologie d’évaluation de la qualité de l’eau ......................................... 62
Figure 15 : Relation entre la surface enneigée (en rouge) ................................................ 74
Figure 16 : Photographies des types de paysages irrigués de l’oasis de Mendoza ..... 80
Figure 17 : Nouvelles structures socio-spatiales et nouveaux paysages ....................... 81
Figure 18 : Extension des périmètres irrigués à Gabès (1976-2011) ............................... 82
Figure 19 : Évolution de la végétation entre 2000 et 2016 dans l’oasis Sud .................. 85
Figure 20 : Le réseau d’adduction en eau potable de la zone dite urbaine de
l’agglomération de Mendoza ; et la localisation des quartiers étudiés.......................... 90
Figure 21 : Photographies des types d’adduction en eau potable .................................. 95
Figure 22 : Gradient des techniques d’adduction en eau potable .................................. 98
Figure 23 : Augmentation du risque de pénurie ............................................................. 106
Figure 24 : Localisation des points de prélèvement ....................................................... 109
Figure 25 : Synthèse de l’évolution des solides dans l’eau ............................................ 113
Figure 26 : Indice de qualité WQI pour chacun des points de mesure ........................ 118
Figure 27 : Gradient infrastructurel de l’AEP des centres vers les périphéries .......... 123
Figure 28 : Schéma des usages de l’eau ............................................................................ 125
Figure 29 : photographies des types d’éléments de stockage ....................................... 126
Figure 30 : Poster synthétisant les résultats de l’étude sur Khartoum, présenté à
l’EGU ..................................................................................................................................... 129
Figure 31 : Bricolages quotidiens dans le drinking-waterscape du Grand Khartoum . 133
Figure 32 : Transvasement Taje Segura ............................................................................ 152
Figure 33 : Le réseau hydraulique de la Provence .......................................................... 156

225
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique

Figure 34 : Le système Aqua Domitia prévu par BRL...................................................... 157


Figure 35 : Le réseau SCP Valensole ................................................................................. 165
Figure 36 : Schéma des systèmes irrigués dans la zone étudiée du Minervois audois
................................................................................................................................................ 173
Figure 37 : L’irrigation dans le système Jouarres ............................................................ 175
Figure 38 : Exemples de systèmes d’irrigation avec droit d’eau sur le canal du Midi
................................................................................................................................................ 177
Figure 39 : L’irrigation dans l’étang asséché de Marseillette ........................................ 178

Index des tableaux


Tableau 1 : Répartition des questionnaires passés par quartier ..................................... 91
Tableau 2 : Typologie des points de prélèvement .......................................................... 111

Index des encadrés


Encadré 1 : Qui travaille sur les oasis ? .............................................................................. 43
Encadré 2 : Principaux résultats de mes travaux doctoraux (2005-2009) .................... 107
Encadré 3 : le sabīl, extraits de (Lavie, 2016) .................................................................... 128
Encadré 4 : La qualité de l’eau potable à Paris, Thèse Mathilde Resch ....................... 136

226
Gérer la rareté en eau : l’alimentation en eau potable et d’irrigation des villes-oasis
et des espaces méditerranéens

Ce volume scientifique d’Habilitation à Diriger des Recherches synthétise dix années


de recherches post-doctorales effectuées depuis la soutenance de ma thèse en juin
2009 jusqu’au dépôt de ce manuscrit en juin 2019. Mes activités de recherche ont été
réalisées en doctorat au laboratoire ADES de Bordeaux, puis dans le cadre d’un court
post-doctorat de 8 mois en 2010 dans l’ANR WaMaKhaIR (Water Management in
Khartoum international Research Program, Université Paris-Nanterre, EA Gecko), enfin
et principalement, à l’UMR PRODIG (Pôle de Recherche pour l’Organisation de
l’Information Géographique) où j’ai été rattachée dès mon recrutement à l’université
Paris-Diderot en septembre 2010.

Le fil rouge de mon parcours scientifique est celui de la gestion de la rareté en eau
dans des territoires où l’eau du ciel est rare. J’ai d’abord travaillé sur les oasis avant
de m’intéresser à la rive Nord de la Méditerranée.

La première partie précise le positionnement de mes activités scientifiques. Mes


recherches se sont inscrites dans le cadre théorique des water studies, une branche des
sciences humaines et sociales portant sur les ressources en eau. Elles s’inscrivent
dans le mouvement scientifique de la political ecology dans lequel je ne me reconnais
d’ailleurs pas toujours. Mes travaux sur la gestion de la rareté sont éminemment
géographiques mais font de nombreux ponts avec les sciences de la nature et les
sciences humaines et sociales. C’est dans ce contexte scientifique que j’ai travaillé sur
la construction sociale de la pénurie en eau, une des facettes de la gestion de la rareté
de la ressource. L’oasis mondialisée est l’objet géographique sur lequel s’est portée la
plus grande part de mes recherches. Je me suis attachée à le définir et à présenter les
oasis qui m’ont servi à valider ma thèse sur la structuration des oasis par l’accès
quantitatif et qualitatif à l’eau.

La deuxième partie synthétise mes travaux sur la structuration des territoires oasiens
par l’eau, dans un contexte de mise en concurrence des secteurs et des territoires
dans le cadre de la mondialisation des échanges. Elle s’appuie sur une quinzaine de
publications. Si mes travaux ont complété la bibliographie existante sur l’accès
quantitatif à l’eau d’irrigation et à l’eau potable, une des entrées originales de mes
recherches et d’avoir démontré que la qualité de la ressource agricole et domestique
joue un rôle primordial dans l’accès à l’eau et dans la structuration des territoires.

La troisième partie expose les perspectives de recherches à venir, dégagées dans le


cadre de la rédaction de ce manuscrit. Elle pose la question du transfert du modèle
« oasis mondialisée » présenté dans les parties précédentes, à la rive Nord de la
Méditerranée. Elle tente de valider la thèse d’une mise en oasis de ce territoire, en
s’appuyant sur une synthèse bibliographique sur l’Espagne et en France. Enfin, le
dernier chapitre présente mes travaux en cours sur la mise en oasis du bas Minervois,
exemple me permettant de valider une partie de cette thèse, et justifiant l’utilisation
du terme « oasisation ».

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