Thèse Sur L'eau Potable Article
Thèse Sur L'eau Potable Article
Emilie Lavie
Oasis de Valle de Uco (Argentine), alimentée en eau par irrigation pressurisée, et son extension vers le piémont aride, à l’ouest, au second plan
© Lavie, 2016
Volume 1 :
Positionnement scientifique
Emilie Lavie
Volume 1 :
Positionnement scientifique
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
NB : Tous les textes en anglais (citations et institutions) seront laissés en l’état. Tous
les textes en espagnol seront traduits.
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Remerciements
Remerciements
Cette HDR vient ponctuer dix années de recherche post-doctorale, dont neuf ans au
sein de l’équipe PRODIG du Département de géographie de l’université Paris-
Diderot. C’est donc en premier lieu cette équipe resserrée, qui a vécue de grands
moments collectifs, des plus gais aux plus difficiles, que je souhaite remercier :
Malika Madelin, Nicolas Delbart, Vincent Viel, François Bétard, Gilles Arnaud-
Fassetta, Monique Fort, Salem Dahech, Jean-Claude Bergès, mais aussi les
doctorant.e.s et post-doctorant.e.s, avec une pensée évidente pour Gérard Beltrando.
Un grand merci aussi à tou.te.s les autres collègues du Département, pour les
échanges quotidiens, en particulier à celles et ceux avec qui je partage mes midis, mes
pauses cafés et mes papotages de couloir : Céline Clauzel, Etienne Grésillon, Sophie
Baudet-Michel, Clélia Bilodeau, Christine Zanin, Philippe Cadène. Les partages de
cours, les charges administratives, les nombreuses réunions, font de ce département
une entité dans laquelle il est agréable de travailler. Dans ce cadre, merci aussi à tout
le personnel de scolarité et de gestion du département LSH et de l’UFR GHES, qui
font beaucoup malgré les lourdeurs de l’université, et avec qui j’ai été au contact
quotidien en tant que responsable pédagogique et des services : je pense notamment
à Antoine Apercé, Muriel Lellouche, Odile Moreau et Manuelle Sarda. Je tenais aussi
à remercier Max Laromanière au laboratoire de géographie physique de l’UFR.
Une grande partie de mes recherches s’est effectuée dans le cadre de l’UMR
PRODIG. Merci donc à l’ensemble des collègues pour tous les échanges et pour votre
confiance dans l’animation de l’équipe : Christine Raimond, Elisabeth Peyroux,
Françoise Duraffour, Cécile Faliès, Jérôme Lombard, Géraud Magrin, Marie Redon.
J’ai surtout une pensée toute particulière pour Anaïs Marshall pour les terrains, les
co-écritures, les projets, le colloque et l’amitié.
Pour m’avoir proposé de travailler sur le Minervois, pour avoir accepté d’être garant
de ce travail, pour ses remarques justes, ses lectures pertinentes (et ultra-rapides !) et
pour ses encouragements, je souhaiterais remercier Gilles Arnaud-Fassetta. Un grand
merci aussi à David Blanchon pour nos échanges depuis dix ans à propos des
questions de gestion des eaux et pour avoir aussi accepté de discuter de mon travail.
Merci également à Stéphane Anglès pour nos quelques échanges sur l’irrigation des
oliviers andalous, et à Anne Honneger, Mohamed Oudada et Bénédicte Thibaud qui
ont répondu présent.e.s pour lire et évaluer mon travail.
Parce que leurs remarques le plus souvent pertinentes m’ont fait avancer, un grand
merci à tou.te.s les relecteur/rice.s anonymes des articles que j’ai pu soumettre. Et un
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
immense merci à Florence Salit, à Anaïs Marshall et à mon père, pour leurs relectures
de ces manuscrits, et à Nicolas Delbart pour ses remarques.
Un dernier merci académique franco-français aux membres de la section 23 du CNU
pour m’avoir accordé un ½ CRCT qui m’a bien aidée à trouver du temps pour lire,
lire, lire, et pour terminer la rédaction de cette HDR.
En Mendoza, mi más sincero agradecimiento a Santa E. Salatino y J. A. Morábito por
recibirme regularmente desde 2006, y por demostrarme la mayor confianza al darme
su preciosa base de datos sobre la calidad del agua, para todos nuestras charlas y
publicaciones. Gracias también a los miembros del CONICET y del CIFOT y del DGI-
Alvear por los proyectos compartidos.
Des remerciements pour l’équipe WaMaKhaIR avec qui j’ai eu le plaisir de travailler
à Khartoum et au retour, tout particulièrement à Luisa Arango et Laure Crombé.
Merci aussi aux collègues tunisiens avec qui j’ai eu le plaisir de travailler dans le
cadre de l’encadrement de Jouda Ben Arfa ou dans le programme SAR-DYN sur le
bassin Leben : Riadh Bouaziz et Rim Katlane.
Merci également à Etienne Grésillon et François Bouteau pour m’avoir amenée dans
leurs bagages à Ouaouizerth.
Dans le Minervois, un merci tout particulier au SMAC pour son aide, notamment à
Mathilde Pouillat et Christian Magro.
Et puis comment ne pas terminer ce catalogue de rencontres de terrains sans
remercier l’ensemble des personnes que j’ai pu interroger sur ces années et qui, le
plus souvent patiemment, ont répondu à mes questions, me permettant de mieux
saisir leurs enjeux personnels et collectifs.
Je terminerais ces remerciements professionnels avec une pensée pour l’ensemble des
étudiant.e.s de licence et de master, tout particulièrement celles et ceux que j’ai eu le
plaisir d’encadrer pour leur mémoire et avec qui j’ai eu des discussions très
enrichissantes. Sachez que vous aussi, vous apportez beaucoup à vos encadrant.e.s.
Un merci tout particulier à Mathilde Resch, Jouda Ben Arfa et Amélie Boucher pour
m’avoir fait confiance dans l’encadrement de leurs travaux de shèse et à qui je
souhaite bien évidemment le meilleur, que ce soit dans l’académique ou ailleurs.
Bien entendu, il m’a été nécessaire d’être aussi entourée en dehors du monde
académique, d’être soutenue dans cette rédaction, en particulier au retour de congé
maternité : un immense merci à mon entourage pour ses encouragements, mon
homme, ma famille, mes ami.e.s. Et enfin, merci ma fille d’être aussi facile et d’avoir
laissé ta maman dormir la nuit pour qu’elle puisse rédiger la journée. Tu n’imagines
pas à quel point tu as été un rouage essentiel à l’accomplissement de cette HDR.
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Sommaire
Sommaire
Remerciements ........................................................................................................................ 3
Sommaire ................................................................................................................................. 5
Introduction ............................................................................................................................. 7
Partie 1 : Positionnements et approches ........................................................................... 13
Chapitre 1. Positionnement scientifique et théorique : des sciences humaines et
sociales à la géographie de l’eau ................................................................................... 15
Chapitre 2. Gérer la rareté de l’eau dans les oasis mondialisées ........................... 33
Partie 2 : Trajectoires ............................................................................................................ 69
Chapitre 3. Gérer la rareté : l’eau, élément structurant des villes-oasis................ 71
Chapitre 4. La qualité de l’eau, nouvelle entrée pour analyser le risque de
pénurie .................................................................................................................... 105
Partie 3 : Perspectives......................................................................................................... 139
Chapitre 5. La Méditerranée européenne s’oasise-t-elle ? ..................................... 141
Chapitre 6. Un exemple d’oasisation en cours : le futur espace hydraulique du
Minervois audois ........................................................................................................... 171
Conclusion générale .......................................................................................................... 187
Bibliographie....................................................................................................................... 193
Table des matières .............................................................................................................. 219
Index ..................................................................................................................................... 225
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Introduction
Introduction
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Mes recherches menées sur l’adduction en eau potable et d’irrigation dans les villes-
oasis (Figure 1) de Mendoza en thèse (univ. Bordeaux 3, UMR ADES) et de
Khartoum en post-doctorat (univ. Nanterre, EA GECKO), se sont d’abord appuyées
sur un travail de terrain, avec une approche relativement inductive, empirique.
L’essentiel de la collecte de données consistait en des prélèvements et analyses d’eau
in situ et en laboratoire pour évaluer la qualité de l’eau d’irrigation puis de l’eau
potable. La valorisation a été orientée vers une compréhension des processus
hydrologiques et physico-chimiques observés dans le bassin versant ou suite à des
manipulations de l’eau par l’usage agricole ou domestique.
La nécessité de prendre de la distance, d’abord sur le plan théorique pour considérer
la possibilité de généralisation de mes observations, puis sur le plan épistémologique
pour positionner mes approches, ne s’est faite ressentir qu’après la thèse. Cette
distanciation avec le terrain est devenue une nécessité pour avancer à partir de mon
insertion dans l’équipe de recherche WaMaKhaIR en post-doctorat d’une part, et de
la construction de nouveaux cours d’épistémologie à La Rochelle et Paris-Diderot
d’autre part. Mon intégration dans l’UMR PRODIG à mon recrutement comme
Maîtresse de conférences à l’université Paris-Diderot en septembre 2010, a prolongé
le besoin que je ressentais, de mieux saisir les enjeux théoriques. Ce fut en particulier
le cas dans le cadre de la rédaction de l’ouvrage Ressources mondialisées, essai de
géographie politique, pour lequel j’ai co-écrit un chapitre avec Agathe Maupin du South
African Institute of International Affairs, et David Blanchon de l’université Paris-
Nanterre-LAVUE. Parallèlement, l’encadrement d’étudiant.e.s de master à Paris-
Diderot, activité particulièrement intéressante du métier, a enrichi les données sur la
gestion des pénuries à Mendoza, vue sous l’angle des approches méthodologiques.
J’ai ainsi co-encadré avec Nicolas Delbart quatre étudiant.e.s sur la télédétection des
ressources en eau et de l’occupation agricole des oasis, Malika Madelin nous ayant
conseillé.e.s utilement sur des questions de climatologie des Andes. J’ai aussi suivi
deux étudiantes sur la participation des agriculteurs1 à la gestion de l’irrigation, et
deux étudiant.e.s sur l’accès à l’eau potable en périphérie de Mendoza.
Une nouvelle étape a été la collaboration avec Anaïs Marshall, spécialiste des enjeux
fonciers des oasis latino-américaines, MCF à l’université Paris 13-PLEIADE, rattachée
secondairement à PRODIG, UMR où elle avait réalisé sa thèse. L’organisation d’un
colloque et la publication des Actes puis d’un ouvrage chez Springer ont lié nos
approches d’accès à la terre et à l’eau. Une grande partie de nos échanges a été
réalisée dans le cadre de la rédaction des projets Marges oasiennes dont l’un a été
accepté et qui nous a permis d’effectuer deux missions à Mendoza. Accueillir une
1Tous les agriculteurs rencontrés sur les terrains de Mendoza, Gabès et Ouaouizerth étant des
hommes, je n’utiliserai pas l’écriture inclusive les concernant.
8
Introduction
spécialiste des questions foncières sur un terrain où je travaillais sur l’accès à l’eau
depuis dix ans a été l’occasion de prendre beaucoup de recul sur l’accès aux
ressources. Ainsi a émergé la conviction que la qualité de l’eau d’irrigation et de l’eau
potable participait à des jeux politiques de gestion et à l’organisation territoriale, en
particulier dans les espaces agricoles dont les rendements baissaient, et dans les
quartiers d’habitation en périphérie de la ville. C’est en particulier la rédaction
d’articles (Lavie & Marshall, 2019 ; Lavie et al., soumis) qui m’ont donné l’envie
d’emprunter de nouveaux chemins et de rédiger cette HDR, notamment la Partie 2
sur les trajectoires.
La collaboration avec des chercheur/se.s travaillant sur les oasis, dans le cadre du
colloque Oasis dans la mondialisation, des Actes et de l’ouvrage en anglais éponymes,
ont non seulement participé à envisager mes propres terrains de Khartoum et
Mendoza (Figure 1) sous un autre angle, mais aussi à comprendre en quoi les
dynamiques spatiales étudiées étaient assez proches de celles observées par ces
collègues ailleurs dans le monde. Cette expérience a d’ailleurs été complétée dans le
cadre du suivi de la thèse de Jouda Ben Arfa à Gabès (Tunisie ; Figure 1) et de
l’accompagnement des étudiant.e.s de M2 ‘Espace et Milieux’ à Ouaouizerth au
Maroc en 2018 (Figure 1).
Mais souhaitant lier les avancées sur la gestion de la rareté en eau et cette nouvelle
définition des oasis, j’ai décidé d’observer les dynamiques de l’irrigation dans des
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
espaces moins arides où la pression sur les ressources est tout aussi forte. Surtout, je
trouvais intéressant de travailler sur des territoires concernés par des politiques de
gestion des milieux, ce qui est peu le cas à Khartoum et Mendoza. À la lecture de
certains travaux sur l’Europe du Sud (Riaux, 2006 ; Ruf & Riaux, 2008 ; Rivière-
Honegger, 2008 ; Ghiotti & Rivière-Honegger, 2009 ; Ghiotti & Honegger, 2012 ; Ruf,
2012, 2015b), j’ai noté de forts liens d’une part, entre les systèmes d’irrigation et les
structures de gestion, et d’autre part, entre les oasis et les espaces irrigués de la
Méditerranée européenne. L’Europe par ses Directives – notamment la Directive
Cadre européenne sur l’Eau (2000) – pose un cadre législatif contraignant pour les
gestionnaires. La France, par ses transferts de compétences des réseaux d’irrigation
aux Régions en 2008 et sa nouvelle carte des Régions en 2015, offrait à la chercheuse
que je suis une dynamique de changements à observer. Ce contexte explique donc
que les nouvelles recherches amorcées en 2016 portent sur un territoire
méditerranéen français, le Minervois (Figure 1) ; ce sera en partie l’objet de la
troisième partie.
Je me suis ainsi intéressée aux dynamiques des espaces oasiens qui s’insèrent dans la
mondialisation : Mendoza et ses vignobles d’exportation, Khartoum qui investit sa
rente issue du pétrole dans les réseaux d’eau potable, Gabès le fleuron industriel
tunisien, Ouaouizerth et son huile d’olive qui pourrait à terme être exportée. Les
dynamiques politiques, socio-spatiales, économiques et environnementales sont
observées sous l’angle de la rareté de la ressource en eau, que cette rareté soit liée à la
quantité d’eau disponible ou à sa qualité.
Ce sont donc les enjeux de l’alimentation en eau agricole et domestique dans des
territoires où elle est rare qui vont constituer le fil rouge de ce travail. À la lecture
des recommandations émises par la section 23 du Comité National des Universités
(CNU), il m’a semblé logique de produire un manuscrit (Volume I) en trois parties :
La première Partie Positionnement et approches visera à présenter le cadre théorique
dans lequel je travaille. Le Chapitre 1 est consacré à une épistémologie de
l’hydrogéographie, branche en mutation depuis le début du XXIème siècle, opérée
dans le cadre de l’émergence de la political ecology dans les sciences humaines. Le
Chapitre 2 pose le sujet principal de mes recherches : la gestion de la rareté de l’eau
dans les oasis mondialisées. J’en décortique dès lors 1) le thème central de mes
recherches : la gestion de la rareté en eau, 2) le contexte théorique du « modèle oasis »
colonial et de sa déconstruction dans le cadre de la mondialisation de la fin du XX ème
siècle, en terminant par 3) une discussion sur les méthodologies de recherche
utilisées.
10
Introduction
11
Partie 1 : Positionnements et approches
Partie 1 : Positionnements
et approches
13
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
14
Partie 1 : Positionnements et approches
La political ecology est une branche des SHS née dans les années 1960-1970, devenue
un mouvement de pensée dans les années 1980, comme « une façon de conceptualiser
l’écologie politique et la Nature dans un contexte de mouvements environnementaux »
(Gautier & Benjaminsen, 2012). Elle est adossée à la géographie et à l’anthropologie
anglo-américaine (Laslaz, 2017) et fait suite à des mouvements comme la political
economy et la cultural ecology (Walker, 2005). La philosophie reposait sur la promotion
de l’idée que le contexte politique et économique avait des effets sur le milieu, en
particulier sur l’érosion des sols. À la suite de chercheur/se.s engagé.e.s, à l’image du
géographe David Harvey, s’est en effet développée une approche marxiste des
sciences humaines. Les excès du capitalisme se manifestent par des injustices sociales
et spatiales que les géographes, selon eux, se devaient de démontrer voire de
corriger. La domination de la nature devient donc une étape obligée puisqu’elle
permet de distribuer une ressource de manière équitable (Blanchon, 2009 ; Blanchon
& Graefe, 2012).
Pour autant, si la grille de lecture était marxiste, seule une partie des chercheur.e.s
était réellement engagée politiquement, branche que l’on appelle plus usuellement
« critique ». Ces mouvements politisés se rapprochent plus de l’écologie politique
15
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
2Quand le terme « acteur » est employé dans ce manuscrit pour désigner une fonction, il sera au
masculin. Quand il s’agira de désigner des personnes, j’utiliserai l’écriture inclusive.
16
Partie 1 : Positionnements et approches
Pour autant, cette approche duale et caricaturale entre marxistes et écologistes dans
la sphère scientifique ne pouvait pas durer au-delà d’une décennie (Blanchon &
Graefe, 2012). Le géographe britannique Noel Castree aurait contribué dans les
années 1990 à réduire le fossé entre ces deux approches, avec une argumentation qui
semble évidente : d’une part, en rappelant que les premiers travaux de Marx
prenaient en compte l’importance de la nature ; d’autre part, en prouvant que la
domination des hommes sur la nature est aussi responsable d’inégalités sociales et
d’erreurs du capitalisme. La recherche française aujourd’hui en SHS s’intéresse donc
de près à une political ecology hybride, à la fois « scientifique » et « militante »
(Chartier & Rodary, 2016 ; Loftus, 2017).
C’est sur ces bases que Nik Heynen, Maria Kaïka et Erik Swyngedouw ont développé
une approche de political ecology critique, la radical political ecology (Heynen, Kaika &
Swyngedouw, 2006). Redéfinissant le lien entre espaces urbains, natures et cultures,
ils développent une branche nommée aujourd’hui Urban water studies (UWS), et
mettent en avant l’idée que : « Environmental and social changes co-determine each other
(…) ; There is nothing a-priori unnatural about produced environments like cities, genetically
modified organisms, dammed rivers, or irrigated fields. Produced environments are specific
historical results of socio-environmental processes (…) ; All socio-spatial processes are
invariably also predicated upon the circulation and metabolism of physical, chemical, or
biological components (…) ; Questions of socio-environmental sustainability are
fundamentally political » (Heynen et al., 2006 : 28 ; Blanchon & Graefe, 2012). La radical
political ecology, proche de David Harvey, revêt une orientation militante très forte
(Laslaz, 2017). Sur ce point, ma façon de faire de la recherche s’éloigne grandement
de la radical political ecology. Je rejoins d’ailleurs Lionel Laslaz, pour qui « il importe de
défendre aussi l’idée selon laquelle la recherche n’est pas un acte politique en tant que tel mais
un moyen de l’analyser » (Laslaz, 2017), même si Lionel Laslaz critique dans son article
l’ensemble de la political ecology et non la branche critique radicale.
Autre reproche qui peut être fait à la political ecology telle qu’elle est opérée
aujourd’hui, qu’elle soit radical ou non, c’est son côté européo-centré, même si de
nombreux travaux concernent les Suds. Dans une synthèse des travaux réalisés sur la
political ecology hors de l’« Anglo-Americain Citadel » (Kim et al., 2012), Alex Loftus se
pose la question d’une prééminence scientifique de la recherche anglo-américaine en
political ecology (Loftus, 2017). Son premier argument pour déconstruire l’effet
« citadelle » tient dans le fait que l’ensemble de l’Europe s’intéresse à cette branche,
et non pas seulement le Royaume-Uni dont il est un citoyen. Pour lui, les recherches
lusophones mettent aussi en avant les grandes interconnexions qui dépassent les
dualités Nord-Sud (Freitas & Mozine, 2015), l’ecología política espagnole est marquée
17
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
18
Partie 1 : Positionnements et approches
En définitive, la définition de la political ecology, cette branche des SHS qui domine
aujourd’hui la production en géographie, économie, anthropologie et sociologie des
relations entre les sociétés et leur environnement, est donc floue et variable d’un.e
auteur.e à l’autre. Elle peut être vue comme une approche scientifique analysant les
jeux de pouvoir à plusieurs échelles, tout comme sous un angle plus engagé. Je m’en
rapproche par son objet de recherche, l’analyse des jeux de pouvoir, par l’échelle fine
que l’anthropologie notamment a apporté et par l’approche éminemment systémique
des processus. Pour autant je m’éloigne du côté militant et engagé que peuvent avoir
une partie de ses branches comme la justice environnementale ou la radical political
ecology.
Si je m’inscris dans une political ecology non radicale, mes recherches s’intéressent
quasi-exclusivement aux ressources en eau. Dans ce domaine, je me reconnais à la
fois dans une véritable tradition disciplinaire – l’École de la géographie de l’eau chère
à Jacques Béthemont ou Jean-Paul Bravard – mais fais de nombreux pas de côté en
direction d’autres disciplines comme l’anthropologie par exemple, dont l’échelle fine
apporte beaucoup aux études spatiales. Cette sous-partie s’intéressera donc à
présenter les cadres disciplinaires et transdisciplinaires qui guident ma géographie
de l’eau.
19
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
20
Partie 1 : Positionnements et approches
des géographes physiciens, ils s’intéressent plus aux stocks qu’aux flux : on n’est pas
ici dans une dynamique des écoulements mais dans une gestion des stocks.
L’utilisation de données chiffrées, souvent à l’échelle globale d’ailleurs, a permis la
multiplication d’indices, comme ceux de stress hydrique ou de pauvreté en eau
(Chapitre 3). Ce recours aux mathématiques et aux indices composites visant à
évaluer les stocks d’eau disponibles, mettent en avant une vision des ressources qui
seraient donc limitées, vision théorisée sous le terme de peak water, basé lui-même sur
celui de peak oil (Gleick & Palaniappan, 2010). Ce volume quantifié de ressources – ici
eau ou pétrole – ne peut pas être exploité à outrance sous peine de pénurie.
Deux sortes de discours ont émané de ces publications (politiques comme
scientifiques) sur les pénuries : d’une part, l’idée que l’eau va manquer et qu’il faut
donc limiter le développement de certaines activités ou agglomérations ; d’autre part,
l’utilisation de la peur de manquer pour justifier de grandes infrastructures. C’est
pour répondre à cet enjeu que se sont développées les sociétés ingénieristes pendant
les Trente Glorieuses.
On notera par exemple ici des travaux de Julie Trottier sur la question de la gestion
des ressources hydrauliques, non seulement dans le conflit israélo-palestinien, mais
aussi en Afrique australe et dans le sud-ouest français (Trottier, 2007) ; de David
Blanchon sur les transferts d’eau de grande ampleur entre le Lesotho et l’Afrique du
Sud (Blanchon, 2009) ; ou à la suite, d’Agathe Maupin sur le risque hydropolitique lié
aux grandes infrastructures hydrauliques en Afrique australe (Blanchon & Maupin,
2009 ; Maupin, 2010) ; enfin, de Frédéric Lasserre sur les transferts massifs d’eau
21
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Loin donc d’une approche de la gestion des stocks par une simple question de
volumes à distribuer, ces géographes et chercheur/se.s en sciences humaines en
France ont instillé dans les trois dernières décennies l’idée que les questions
politiques constituaient une entrée indispensable de la gestion des hydrosystèmes. La
diffusion du concept de GIRE3 au début des années 2000 a ponctué çà et là quelques
recherches en hydrogéographie. Mais surtout, la place de la politique dans les
recherches en hydrogéographie s’est manifestée par la diffusion d’une approche par
la political ecology dans les sciences humaines de l’eau.
3Gestion Intégrée des Ressources en Eau, programme issu du Partenariat mondial de l’eau, créé en
2000 sous l’égide de la Banque Mondiale et du PNUD (Programme des Nations Unies pour le
Développement).
22
Partie 1 : Positionnements et approches
Pour Laure Crombé, « Dans ce schéma, ce qui est hors réseau serait hors norme urbaine.
Les espaces non connectés représentent une urbanisation non désirée, incontrôlée et mal
maîtrisée. Le défaut d’infrastructures est perçu comme un manque et une défaillance du
système urbain réticulé, qu’il s’agirait de rattraper pour pallier les dysfonctionnements de la
ville (Coutard et Rutherford, 2009) » (Crombé, 2017 : 46). Or d’après elle, l’adaptation
des populations, notamment en périphérie des villes est une évidence. Les multiples
systèmes d’adduction illustrent cette inadaptation à un autre modèle, moins
universel et absolument pas uniforme. Parmi ces exemples, citons : la distribution en
porte-à-porte à Khartoum (Crombé, 2009 ; 2017) ; des dons de l’eau entre voisins et
23
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
familles à Cébu au Philippines (Verdeil, 2003, 2004), à Khartoum (Zug, 2013 ; Zug &
Graefe, 2014 ; Arango, 2015 ; Lavie et al., soumis), et à Mendoza (Lavie & Marshall,
2019 ; Lavie et al., soumis) ; les micro-réseaux à Maputo (Ginisty, 2009), Khartoum
(Crombé & Blanchon, 2010 ; Crombé, 2017) et Mendoza (Lavie & Marshall, 2019), ou
encore la diversité des sources d’eau pour être résilient.e.s face aux pénuries, comme
à La Paz-El Alto (Hardy, 2009). ;
La multiplication de systèmes hybrides qui mêlent le recours à des techniques plus
anciennes (notamment la distribution en porte-à-porte), le stockage de l’eau dans les
foyers et l’utilisation plus ou moins légale du réseau, continue ou intermittente, ont
créé une ville qui n’est donc plus construite avec le réseau, une ville post-réseau. « La
notion d'une " ville post-réseau " (…) sert à désigner les formes d'organisation des espaces
urbanisés associées à l'assemblage hybride d'une myriade de configurations urbaines
infrastructurelles émergentes » (Coutard et al., 2014).
Parallèlement aux approches géographiques, les anthropologues4 se sont depuis
longtemps intéressé.e.s aux relations entre hommes et environnements, en particulier
en anthropologie rurale (Geertz, 1972 ; Appaduraï, 1990) ; des auteurs comme Strang
(2004) ou Mosse (2008) utilisent l’objet ‘eau’ pour démontrer les liens entre natures et
cultures (Casciarri & Van Aken, 2013 ; Zug & Graefe, 2014). En France, la place de
l’eau dans ces analyses a été longue à se faire, et c’est surtout l’irrigation et les
techniques hydrauliques associées qui ont intéressé les chercheur/se.s, comme
Geneviève Bédoucha sur les liens de pouvoir des gestionnaires de l’eau des oasis
marocaines (Bédoucha, 1987). Une plus jeune génération, marquée par la tradition
française de l’anthropologie des techniques, s’intéresse aussi aux réseaux
d’irrigation : Fabienne Wateau au Portugal, Olivia Aubriot au Népal, Jeanne Riaux
au Maghreb (Wateau, 2002 ; Aubriot, 2004 ; Riaux, 2006). Les travaux sur la sphère
domestique, notamment l’adduction en eau potable, est l’œuvre de travaux récents et
encore peu nombreux : Karen Coelho à Chennai, Matthew Bender sur le
Kilimandjaro, Nikhil Anand sur Bombay, et Sylvie Janssens et Zack Thill en Jordanie
(Coelho, 2006 ; Bender, 2008 ; Anand, 2011 ; Janssens & Thill, 2013), tous cités par
Luisa Arango, liste à laquelle on peut ajouter sa récente thèse en anthropologie sur
Khartoum au Soudan et Caño de Loro à Carthagène en Colombie (Arango, 2015).
Or si ces travaux sur l’eau peinent à trouver leur place en anthropologie, ils sont très
appréciés par les géographes anglo-saxons marqués par la political ecology (cf. supra).
Ainsi, l’approche à l’échelle fine des anthropologues, celle des quartiers, des familles,
ainsi que leur approche culturelle des relations entre l’eau et les hommes, a fortement
intéressé des géographes comme Maria Kaika, Alex Loftus ou Sebastian Zug.
4 N’étant pas anthropologue, je m’appuie ici sur un article de Barbara Casciarri et Mauro Van Aken
(2013) et sur la thèse de Luisa Arango (2015).
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Partie 1 : Positionnements et approches
La géographie de l’eau dans laquelle je m’inscris est donc marquée par la discipline
géographique, qu’elle soit physique ou humaine, mais elle emprunte aussi beaucoup
à d’autres disciplines, notamment au sein des SHS.
Ce voyage historique de la political ecology vers les water studies se termine par une
sous-partie sur les concepts qui sont nés de ce contexte épistémologique, et que
j’utilise dans mes recherches : l’hydrosystème, le cycle hydrosocial et le waterscape.
1.3.1. L’hydrosystème
Bien que marquées par les eaux courantes, il nous semble important d’appuyer le fait
que les thèses de potamologie publiées en France dans les années 1960-1970
s’intéressent au bassin versant dans son intégralité, particulièrement aux relations
amont-aval. Les écoulements de surface, objet final observé dans la tradition
pardéenne, ne pouvaient se comprendre sans une prise en compte des éléments
climatiques, géomorphologiques, et surtout, avec une approche à deux dimensions :
de l’amont à l’aval. C’est sur cette approche « en long » que se sont dès lors focalisés
les travaux des hydrogéographes, en grande partie fondés sur l’application aux
bassins versants de la théorie des systèmes et du concept d’équilibre d’Arthur N.
Strahler dans les années 1950 (Bravard, 1996 : 138). En France, ce changement de
paradigme a plutôt eu lieu dans les années 1970 (Cosandey, 2003 ; Laganier et al.,
2009 ; Blanchon, 2011). Ceci s’explique par une pression accélérée sur les écoulements
via des aménagements hydrauliques de grande taille, par un besoin accru en eau, par
des extrêmes climatiques et hydrologiques qui ont fait peser des menaces de
pénuries et d’inondations, et par une prise de conscience de la nécessité de protéger
les ressources, « le tout accompagné d’un immense élan des techniques pour l’acquisition
des données et l’analyse des processus » (Cosandey, 2003).
Les monographies des grandes rivières et les théories d’Arthur N. Strahler ont donc
été une des bases du développement du concept de système fluvial. Stanley A.
Schumm dans The fluvial system (Schumm, 1977) applique les approches systémiques
de Ludwig Von Bertalanffy aux bassins versants et aux cours d’eau. Là où il y a
révolution, c’est que le cours d’eau n’est qu’une partie du système fluvial « composé
d’éléments hiérarchisés que sont les cours d’eau selon leur ordre, délimité par les lignes de
partages des eaux entre les bassins versants et soumis à la dynamique de flux entrants et
sortants d’eau, de sédiments et de matières organiques » (Blanchon, 2011 : 78) et de
matières dissoutes. Le système fluvial est un concept géomorphologique centré sur
l’organisation spatiale des transferts des sédiments et des solutés. Appuyé sur le
cycle d’érosion de Jean Tricart, il repose essentiellement sur la dimension
longitudinale des échanges au sein d’un bassin versant (Figure 4).
25
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Ce type de conception met l’accent sur l’atténuation vers l’aval de l’influence des
versants sur la dynamique fluviale. Cette atténuation s’explique par la formation
progressive d’une plaine alluviale, construite par les apports sédimentaires successifs
depuis l’amont.
26
Partie 1 : Positionnements et approches
80–83). Mais au-delà de l’approche par les formes fluviales, il associe aussi le
développement du concept au « dialogue fécond avec les biologistes comme C. Amoros ou
A.L. Roux, depuis longtemps habitués à manier le concept d’hydrosystème » (Ibid.). Il ajoute
une troisième influence, celle des ingénieur.e.s civils et militaires, notamment aux
États-Unis. Les monographies régionales s’intéressant aux relations historiques entre
les hommes et les fleuves ont également permis de mieux lier les dynamiques
sociales aux dynamiques fluviales : ce fut le cas de manière précoce en France sur la
Loire (Dion, 1933) ou sur le Rhône (Béthemont, 1972, 1977), ou en Afrique par
exemple pour les rives des fleuves Niger (Gallais, 1967) et Congo (Sautter, 1966).
En résumé, la « ‘généalogie’ du concept d’hydrosystème procède donc pour ainsi dire d’une
fusion entre l’hydrologie, la géomorphologie fluviale et l’étude des écosystèmes de la plaine
alluviale » (Blanchon, 2011 : 81).
Comment alors définir un concept dont l’objet d’étude dépasse toutes les limites
spatiales connues, puisque l’eau se trouve dans tous les niveaux de la planète
habitée ? Claude Cosandey et al., (2003 : 4) voient dans l’hydrosystème un « espace,
délimité naturellement ou découpé artificiellement, saisi dans toutes ses dimensions, quelques
que soient sa taille et sa profondeur (…), en quelque sorte une portion de l’interface
terrestre ». Les auteur.e.s ajoutent qu’un ensemble de réservoirs (atmosphériques,
pédologiques, biologique, etc.) est soumis à des transformations sous l’effet de
l’énergie solaire et des précipitations. Il/elle.s précisent enfin que les influences
humaines sont importantes, certaines allant même « jusqu’à bouleverser la structure
même et le fonctionnement de l’hydrosystème » (ibid.). L’écologue Claude Amoros et le
géographe Geoffrey Petts (Amoros & Petts, 1993 15) définissent l’hydrosystème
fluvial comme « un système écologique complexe, organisé hiérarchiquement, et constitué de
l’ensemble des biotopes et des biocénoses d’eau courante, d’eau stagnante semi-aquatiques et
terrestres, aussi bien épigés que souterrains, établis dans la plaine alluviale et dont le
fonctionnement dépend directement ou indirectement du cours actif du fleuve. Il s’agit d’un
ensemble d’écosystèmes en interaction qui forment un écocomplexe ». Basé donc sur les
travaux de Stanley A. Schumm sur le système fluvial, et plus encore sur ceux de
Richard J. Chorley sur les systèmes, « une des innovations du concept d’hydrosystème par
rapport à celui de système fluvial est d’avoir considéré non pas une (amont-aval) mais quatre
dimensions (Roux, 1982, Amoros et Petts, 1993, Bravard et Petit, 1997) pour prendre en
compte les processus à l’œuvre dans les cours d’eau. Celles-ci sont : la dimension
longitudinale (…), la dimension transversale (…), la dimension verticale (…) et enfin, la
dimension temporelle, qui englobe tous les événements d’ordre spatial différent » (Blanchon,
2011 : 83).
27
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
interactions entre l’eau et les sociétés. De fait, l’hydrosystème n’est pas cantonné à
un hydrosystème fluvial. Cette ouverture a en partie été permise par la dimension
gestionnaire des eaux, à savoir l’aménagement du cycle hydrologique pour répondre
à la demande sociale.
28
Partie 1 : Positionnements et approches
entre eau et sociétés. Il insiste notamment, outre les évidentes dimensions techniques,
sur les dimensions et les enjeux à la fois historiques et culturels. Le cycle hydrosocial,
que l’on peut opposer ou pas au cycle hydrologique, est donc un concept très
interdisciplinaire. À l’occasion d’un numéro spécial sur ce concept de la revue
Geoforum, Jamie Linton et Jessica Budds rédigent un article à double finalité : non
seulement ils poursuivent la conceptualisation du cycle hydrosocial « as a socio-
natural process by which water and society make and remake each other over space and
time » ; mais ils en font un outil analytique pour de futures recherches sur les
relations entre eaux et sociétés (Linton & Budds, 2014).
Comme le présente la Figure 5, le cycle hydrosocial est beaucoup plus simple que le
cycle hydrologique, voire simpliste. Autour de ce cercle fléché à double sens, on
observe trois matérialités de l’eau : l’eau physique (H2O), les enjeux de pouvoir et
de structures sociales (notamment les circonstances historiques et culturelles) et les
infrastructures techniques, qui font appel à la manière dont les ingénieur.e.s et
gestionnaires interviennent sur le cycle hydrologique. L’eau, au centre, prend des
guillemets, puisqu’il s’agit ici de « particular type, discourse, construction, idea, or
representation of H2O that pertains in any given assemblage occurring as a moment of the
hydrosocial cycle » (Ibid.).
29
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
1.3.3. Le waterscape
30
Partie 1 : Positionnements et approches
Aussi le waterscape est-il un terme anglais facile d’usage, un concept intéressant pour
observer un paysage avec une approche très pluridisciplinaire. En ce qui me
concerne, il m’a donné une grille de lecture à partir de l’année 2014, grâce à une
double prise de conscience :
- D’une part, parce que prise par des activités d’enseignement et administratives,
je ne pouvais plus faire de missions de terrain approfondies de plus d’un mois. Il
a donc fallu non plus que je travaille à l’échelle d’une ville-oasis entière, mais à
l’échelle de quartiers particuliers. C’est ce downscalling qui a guidé dès lors mes
choix de terrains. Or sans les collaborations avec Luisa Arango, Sebastian Zug et
Laure Crombé, dans le cadre de leurs thèses en anthropologie et géographie sur
l’eau à Khartoum (ANR WaMaKHAIR), je n’aurais probablement pas compris
l’intérêt scientifique de l’échelle fine, que je considérais comme non
représentative d’un espace d’étude, donc non généralisable ou transposable.
Cette conviction que de s’intéresser à l’échelle fine renforçait la finesse des
observations (à défaut d’être représentative de toute une région), est aussi la
conséquence de mon travail d’enseignante au quotidien avec Malika Madelin qui
travaille aux échelles fines en climatologie urbaine et des vignobles.
Ainsi, les travaux publiés depuis une vingtaine d’années prouvent que les liens se
resserrent entre les sciences naturalistes et humanistes, mais à la lecture des
publications de géographes français travaillant sur l’eau, il me reste une impression
de dualité assez marquée entre les géographes physicien.ne.s – principalement
géomorphologues – et les géographes humain.e.s – plus théoricien.ne.s et parfois
marqué.e.s par l’envie de mettre en valeur des inégalités. Par exemple, à lire la
synthèse faite par Olivier Graefe (2011), les géographes physicien.ne.s en seraient
resté.e.s à une approche H2O de Maurice Pardé et Robert E. Horton et n’auraient pas
31
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
évolué donc dans leurs approches depuis les années 1930 ; dans la même veine, pour
Richard Laganier et Gilles Arnaud-Fassetta (2009), il n’y aurait pas de réelle
géographie humaine de l’eau au-delà de celle de la gestion des risques et de concepts
de résilience par exemple. Les changements de paradigmes en géographie de l’eau
sont fréquents depuis un siècle, avec de nombreuses recompositions mais aussi des
passerelles difficiles entre ces branches. Pour autant il faut le voir de manière
positive : c’est le signe d’une branche en plein dynamisme, qui profite de la diffusion
facilitée des publications avec l’avènement des nouvelles communications. C’est ce
dynamisme qui a permis aussi le développement de nouveaux concepts qui m’ont
donné un cadre d’analyse, utile pour réinterroger mes terrains et thématiques de
recherche, en particulier sous le prisme de la rareté des ressources.
Conclusion du Chapitre 1 :
Mon parcours de jeune chercheuse a été assez pluriel et m’a donc permis de
découvrir plusieurs facettes de la géographie de l’eau. Formée à la géographie
physique en thèse, j’ai découvert avec le post-doctorat dans l’ANR WaMaKhaIR les
Urban water studies, qu’il ne fut pas facile pour moi d’intégrer, de digérer. Recrutée
dans un laboratoire de géographie (PRODIG) mais au sein d’une équipe de
géographes physiciens assez quantitativistes (Paris-Diderot), j’ai pu prendre le temps
de faire les ponts entre les approches des cycles et des paysages liés à l’eau. Le travail
de synthèse bibliographique nécessaire dans le cadre de mes cours d’épistémologie,
et utile à la redéfinition de mes approches du terrain, m’a permis de me positionner.
Ma recherche est clairement géographique, avec une approche spatiale assez fine
et une approche temporelle de l’ordre de la décennie. Mes cadres d’analyses sont à
la fois empruntés à la géographie physique (la métrologie notamment) et à la
géographie humaine entre autres sciences sociales (par l’échelle fine et l’approche par
les jeux de pouvoir par exemple). Les « écoles » qui guident mon travail sont à la fois
l’approche socio-technique (AST) en géographie comme en anthropologie, et la
compréhension des processus physiques de l’hydrosystème, empruntés à la
géographie physique. La political ecology reste une grille de lecture intéressante, elle
propose un cadre d’analyse plus théorique malgré l’engagement – assez radical
parfois de certain.e.s auteur.es.
Ce chapitre consistait à préciser le positionnement épistémologique qui a guidé,
non pas mes recherches, mais la rédaction de cette HDR. Une connaissance des
évolutions de la géographie de l’eau depuis les flux vers les stocks, depuis l’échelle
du bassin versant vers celle des familles, depuis la compréhension des processus vers
les enjeux politiques ou de gestion locale voire des usages, permet de mieux
comprendre les bifurcations qui vont être présentées ci-après. Surtout, cette synthèse
bibliographique permet d’appréhender les recherches menées sur la gestion de la
rareté de l’eau, qui doivent s’appuyer sur de nombreuses approches, des outils
variés et des concepts parfois complexes.
32
Partie 1 : Positionnements et approches
La gestion de la rareté en eau dans les oasis mondialisées est le thème général qui a
guidé mes recherches depuis la fin de ma thèse en 2009 jusqu’à l’écriture de cette
HDR. Après avoir positionné mes recherches dans le cadre théorique de la political
ecology, (Chapitre 1), il m’a semblé nécessaire de présenter dans ce deuxième chapitre
le thème général de recherche sur la gestion de la rareté.
Une première sous-partie vise à problématiser le thème de la gestion de la rareté en
eau en général, et de l’instrumentalisation du risque de pénurie en particulier (2.1). Je
discute ensuite des terrains de recherche – les oasis mondialisées – avant de présenter
les quatre oasis mondialisées ou en cours de mondialisation (2.2) qui seront traitées
dans la Partie 2 (Chapitres 3 et 4) par la suite. Enfin, je présente les différentes
méthodologies mise en œuvre (2.3) avant de synthétiser les résultats de mes
recherches (Chapitres 3 et 4).
33
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Pour autant, cette distinction qui est importante pour la suite de la lecture, s’appuie
sur une définition clairement française. En effet, en anglais, rareté et pénurie se
traduisent toutes deux par scarcity sans distinction, même si on peut aussi lire le
terme de shortage pour la pénurie, qui ne s’utilise pas pour la rareté. Il en va de même
en espagnol où escasez renvoie à la fois à rareté et pénurie. Pour autant, mes collègues
argentin.e.s utilisent plutôt les termes de crisis hídrica (crise de l’eau) ou de déficit
hídrico (déficit en eau) pour définir la pénurie, ce qui renforce cette idée de risque et
de crise associée à la pénurie.
34
Partie 1 : Positionnements et approches
Dans le cadre d’une rareté de la ressource en eau, il est sous-entendu que si la gestion
de cette rareté n’est pas optimale, cela peut mener à un risque de pénurie. Le risque
de pénurie a comme facteur déclenchant l’aléa sécheresse. Comme le soulignent
Alexandre Gaudin et Sara Fernandez : « Le terme de « sécheresse » est compris comme un
manque d’eau dont les causes sont la faiblesse des précipitations par rapport à la normale. Il
renvoie plutôt aux sciences hydrologiques. La pénurie d’eau quant à elle est plutôt comprise
comme un manque d’eau dont les causes sont à la fois biophysiques et anthropiques »
(Gaudin & Fernandez, 2018). Cela n’empêche en rien de prendre en compte le rôle
des activités anthropiques sur les variations de pluviométrie. Pour Gérard Beltrando
et Anne-Laure Chémery (1995), il y aurait trois approches de la sécheresse : celle de
la climatologie et de la météorologie pour qui la sécheresse est liée aux volumes et à
la temporalité des précipitations voire de l’humidité relative de l’air ; celle de
l’agronomie, qui, en plus des facteurs climatiques s’intéresse au déficit en eau des
plantes et des propriétés des sols ; enfin celle de l’hydrologie qui au-delà des facteurs
précédents met le focus sur les réserves en eau des sous-sols et des écoulements
superficiels.
L’aléa sécheresse concerne bien ces trois approches ; c’est un phénomène linéaire, qui
commence avec l’arrêt prolongé des précipitations (sécheresse climatique), entraînant
un asséchement de l’atmosphère (sécheresse atmosphérique) et des vents, qui
favorisent la transpiration végétale. Les plantes puisent donc leurs besoins en eau
dans les sols qui s’assèchent à leur tour (sécheresse pédologique). Parallèlement, les
nappes associées au cours d’eau jouent un rôle tampon en soutenant les étiages. La
sécheresse hydrologique précède donc la sécheresse potamologique. Or le recours à
l’irrigation, qui puise dans les réserves en eaux superficielles et souterraines pour
combler les manques des sols et des végétaux, accentue les effets de sécheresse des
eaux liquides. Si le processus en chaîne qu’est la sécheresse évolue plus ou moins vite
dans le temps et dans l’espace, les usages anthropiques des ressources accélèrent
l’abaissement du niveau des nappes et affaiblissent les écoulements.
On comprend dès lors qu’il est nécessaire de connaître les volumes de ressource en
eau afin d’estimer finement ce qui relèverait d’une sécheresse hydrologique réelle,
liée à la variabilité des stocks, ou ce qui correspond à une rareté naturelle de l’eau.
35
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Un des principaux indices utilisés à l’échelle mondiale est celui de stress hydrique
(Water Scarcity Index), « produit de réflexions prospectives menées dans les années 1970
dans le cadre de l’UNESCO et de la Conférence des Nations unies sur l’eau organisée à Mar
del Plata en 1977 » (Fernandez, 2017). Il sert à évaluer le lien entre ressources en eau et
population et est fondé sur la disponibilité en m 3 d’eau par personne et par an. On
estime ainsi (Falkenmark, 1981 ; Falkenmark et al., 1989) que les pays sont en
situation 1) de stress hydrique quand les ressources sont inférieures à
1500 m3/an/hab., 2) de rareté chronique lorsque le seuil des 1000 m3/an/hab. est
atteint et 3) critique en dessous de 500 m3/an/hab. Dans cette situation, même une
forte capacité d’adaptation de la société ne pallie pas le manque d’eau (Ibid.). D’après
Sara Fernandez, ces travaux cadrés par la question du risque de pénurie à l’échelle
mondiale produisent deux grandes catégories de situations : « d’un côté les pays
industrialisés au climat tempéré et où l’eau est en abondance mais polluée par le
développement industriel, feraient face à des risques de pénuries d’eau de bonne qualité. (…)
De l’autre, les pays arides assimilés aux pays du tiers-monde, feraient quant à eux face à des
risques de crises alimentaires et démographiques, c’est-à-dire à une demande alimentaire
exponentielle nécessitant, pour être satisfaite, l’irrigation par la production nationale du fait
de la faiblesse de la pluviométrie, irrigation elle-même contrainte par des écoulements
stockables ou mobilisables limités » (Fernandez, 2017).
Même si cet indice dit-de-Falkenmark est intéressant pour mettre en avant les
inégalités des pays face à des réalités physiques, il revêt un biais important qui
dépasse les critiques précitées : la non-prise en compte des capacités des États, qui
sont dépendantes non seulement des situations socio-économiques locales mais aussi
de la volonté des pouvoirs publics (Blanchon, 2011). Le début de la décennie 2000
voit alors l’émergence d’un nouvel indice, un outil qui se veut holistique (Sullivan et
al., 2003) : l’indice de pauvreté en eau (IPE ou Water Poverty Index).
Développé par les chercheur/se.s du Center for Ecology and Hydrology de l’université
de Wallingford (UK), cet indice prend en compte : le volume des ressources,
l’accessibilité de ces ressources, leur utilisation, la capacité d’adaptation de la
population et la qualité de l’environnement. Calculé sur 100, l’indice va donc de 0 à
100 mais les pays sont situés entre 35 et 78. L’IPE est intéressant car il permet de
prendre plus finement en compte les possibilités pour les pouvoirs publics et les
populations de réellement assurer l’adduction en eau potable et d’irrigation
(majoritairement). Il permet surtout de mieux faire la distinction entre des pays ne
disposant pas de grandes ressources mais qui avec de gros investissements financiers
(Ex. Espagne, Israël) ou par des droits historiques sur l’eau (Égypte, Afrique du Sud),
parviennent à assurer l’alimentation de leurs populations ; tandis que d’autres sont
des pays pauvres en eau malgré des ressources importantes, à l’image de la
République Démocratique du Congo. La Figure 6, réalisée dans le cadre d’un
chapitre d’ouvrage commun (Lavie et al., 2015b) illustre bien cette distinction et donc
la complémentarité des deux indices.
36
Partie 1 : Positionnements et approches
Pourtant, même si ces indices relativisent la gestion des eaux en mettant en avant les
ressources et la population, ils sont discutables (Lavie et al., 2015b) : manque de
données, unité spatiale du pays inadéquate pour certaines grandes nations (même si
l’IPE se calcule plus souvent à l’échelle de la région), aucune prise en compte des
variabilités saisonnière et interannuelle, parfois le double-compte entre eaux de
surface et eaux souterraines lorsque l’interdépendance est grande (Margat, 1998).
Dans le même ordre d’idée, Huub Savenije (2000) écrit : « The water scarcity indicators
that are presently used to indicate the level of water shortage in the different parts of the
world suffer from serious flaws. First of all, they are limited to “blue” water only, neglecting
the important contribution that “green” water makes to global food production »6.
6 L’eau verte est l’eau du ciel, utilisée principalement en agriculture pluviale. L’eau bleue correspond à
l’eau qui entre dans le cycle hydrosocial : détournée, transformée, utilisée, réintégrée dans le milieu.
37
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Dès lors, ces indices sont difficiles à utiliser à l’échelle régionale, et surtout ils ne
permettent pas de travailler en diachronie : ils ne sont valables que pour une année
donnée avec un calcul fait a posteriori.
38
Partie 1 : Positionnements et approches
rather what Neil Smith terms “produced scarcity in nature” » (Ibid.). D’autres auteur.e.s se
sont saisi.e.s du rôle de la privatisation de l’eau dans la production de faits naturels,
comme Maria Kaika Giorgos Kallis à propos des sécheresses à Athènes entre 1989 et
1991, pendant lesquelles l’État a montré du doigt la « nature » dans la production de
la crise de l’eau alors que les politiques de marché et la privatisation des ressources
ont aussi joué dans la production de leur pénurie (Kaika 2003). Á Athènes, la
demande en eau a augmenté avec les progrès techniques : « waterworks are built to
create demand and growth, not to satisfy it » (Kallis, 2010).
Les manœuvres politiques autour de la sécheresse, donc de la construction d’une
pénurie, ne manquent pas dans la littérature. C’est aussi l’objet des recherches de
Jessica Barnes en Syrie il y a une dizaine d’années, soit avant le début de la guerre
civile commencée en 2011. L’État syrien ne semblait pas expliquer la pénurie par une
baisse de l’offre mais plutôt par une augmentation de la demande par pression
démographique. Mais pour l’auteure, « Syria's water scarcity is a consequence of the
ruling Baՙth party's continuous promotion of water-intensive agriculture. This support for the
agricultural sector, motivated in part by a desire for food self-sufficiency and growth through
an expansion in irrigated agriculture, is linked to the rural roots of the Ba ՙth party and the
influential Peasants Union » (Barnes, 2009).
Pour Julie Trottier, qui a travaillé sur la question du partage des eaux entre Israël et
la Palestine, les discours sur l’eau se sont majoritairement focalisés sur la crise de
l’eau depuis les années 1990. Après une synthèse bibliographique assez fournie, elle
conclut que « many international conferences have addressed the issue, and many
governments and organizations have adopted policies as a reaction to the “water crisis” »
(Trottier, 2008). Une des conséquences est que cette construction par le discours des
perceptions environnementales a donné à la crise de l’eau une position
hégémonique. Les organisations internationales ont alors tenté d’atténuer la peur de
la rareté par deux réponses : Integrated Water Ressources Management (IWRM7) et
Millennium Development Goals (MDG8). Le premier paradigme est né à la suite du
Sommet de la terre de Rio en 1992 et s’adresse à l’échelle des grands bassins, même si
on peut en observer l’application à toutes les échelles. Le second a été développé par
le Programme des Nations Unies pour le Développement et a une portée plus locale,
souvent à l’échelle de l’adduction en eau potable des villes notamment.
La pénurie en eau est donc une construction sociale issue d’une rareté naturelle, un
élément hybride qui, par le risque de manque qu’il implique, a été utilisé pour
justifier certaines politiques publiques de l’eau.
39
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
9
« Water scarcity is among the main problems to be faced by many societies and the World in the XXI century.
Water scarcity is commonly defined as a situation where water availability in a country or in a region is below
1000 m3 per person per year » (Peirera et al., 2002 : 1).
40
Partie 1 : Positionnements et approches
La pénurie en eau n’est donc plus utilisée seulement à l’échelle locale ou nationale
mais intervient à l’échelle globale par l’intervention de la gouvernance de l’eau dans
le contrôle des prix des marchés mondiaux de céréales (Fernandez, 2017). Mostafa
Dolatyar et Tim S. Gray ont analysé 40 ans de discours sur la sécurité liés à la pénurie
en eau, à propos du bassin du Jourdain, du bassin Tigre-Euphrate et de la Péninsule
arabique (Dolatyar & Gray, 2000). Les auteurs remettent en cause bon nombre de
théories politiques sur la guerre de l’eau dans la région, argumentant sur le fait que
l’eau est une ressource trop précieuse pour que les États puissent prendre le risque
d’une guerre. Si la rareté de l’eau a été utilisée comme prétexte dans les discours des
opposants, elle n’est en réalité qu’un des facteurs des crises politiques et militaires.
Surtout, les auteurs sont en désaccord avec Anthony J. Allan : pour eux, le marché
international lié à l’eau virtuelle et la désalinisation ne sont pas suffisants pour
expliquer que les guerres de l’eau n’auront pas lieu : « a definitive reason for optimism
about permanent water peace requires a deeper foundation than the technological solution
offered by desalination » (Dolatyar & Gray, 2000).
La gouvernance de l’eau passe donc par la gouvernance des prix des marchés de
denrées agricoles et se manifeste à l’échelle des États par un recours massif à
l’irrigation. C’est particulièrement le cas dans les oasis où l’eau, certes peu
abondante naturellement, peut rapidement se transformer en argument automatique
pour justifier des aménagements, des politiques de priorisation de la distribution
(souvent à destination des villes aux dépends des agriculteurs), des délégations de
service public d’adduction en eau potable etc. alors même que le risque de pénurie
n’est relativement pas très élevé (Lavie et al., 2015b).
Travailler sur la rareté m’est venu comme une évidence à partir de mes travaux de
thèse et de post-doctorat sur des oasis. La rareté physique, hydrologique, y est
omniprésente dans les discours de tou.te.s les usager/ère.s et gestionnaires. Pour
autant, la rareté n’implique pas une pénurie, que je considère plutôt comme
construite par les acteurs.
L’objet géographique ‘oasis’ est bien défini en soi : il s’agit d’un espace d’agriculture
irriguée dans un milieu aride. Mais que sont les oasis ? Un paysage qui rompt avec le
milieu environnant, un micro-climat, un concept, un agrosystème, un modèle de
développement, etc.
L’oasis est née de la présence d’une source d’eau et reste cet agrosystème unique, qui
parfois s’est développé et a grandi jusqu’à accueillir un véritable noyau urbain. Mais
à la lecture de la bibliographie, reste l’impression que ce milieu artificiel/ultra-
41
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
antropisé créé ex nihilo semble figé, à la fois dans le temps et dans l’espace. Les oasis
seraient des espaces immobiles ou évoluant lentement.
Mais comment alors, à l’heure où les espaces agricoles connaissent des mutations
liées aux évolutions des systèmes de productions, de financement et de
consommation, à l’heure où un Terrien sur deux est un urbain, les oasis resteraient
des espaces intouchés ? Il est difficile d’imaginer qu’elles soient restées en marge des
dynamiques de la mondialisation.
Plus récemment, des chercheur/se.s ont redéfini les oasis, en rediscutant cette version
figée. C’est sur cet état de l’art renouvelé de l’oasis, « autant qu’un lieu, un ensemble de
pratiques » (Garcier & Bravard, 2014) que je me suis appuyée pour discuter de la
géographie de trois oasis mondialisées : Mendoza en Argentine, Gabès en Tunisie et
Khartoum au Soudan ; et une en cours de mondialisation : Ouaouizerth au Maroc.
Ayant moi-même effectué une thèse et des projets de recherches à Mendoza, un post-
doctorat à Khartoum, ces villes-oasis seront plus longuement développées que les
terrains maghrébins. En effet, je n’ai effectué qu’une semaine de mission sur chacune
de ces oasis de Gabès et Ouaouizerth, dans le cadre d’accompagnement
d’étudiant.e.s, et non de projet de recherches.
La présence d’eau semblait donc le seul critère qui ferait passer un secteur de désert à
oasis :
42
Partie 1 : Positionnements et approches
- « Dans les régions arides ou désertiques, la nature restreint l’habitat à une zone étroite
dont il ne peut s’écarter. La proximité de l’eau est la règle inflexible ; pas
d’établissement qui s’en écarte, qui ne tienne de l’oasis. » (Vidal de la Blache, 1921 :
175) ;
- « L’oasis de Techkent est née de l’utilisation des eaux du Tchirtchik et de l’Angren »
(George, 1956 : 85).
Le terme grec oasis, dérivé de l’égyptien, a beaucoup été donné en géographie à des
espaces situés sur la rive sud de la Méditerranée. On attribue d’ailleurs à Hérodote la
première description d’une oasis, en Égypte (Lacoste, 1990). À l’image des travaux de
Pierre George (George, 1956) ou plus récemment d’Alain Cariou (2004, 2007, 2013,
2017) ou de Julien Thorez (Thorez, 2013), le terme a aussi été accolé aux espaces
irrigués de l’Asie centrale. En Amérique latine, le terme est clairement utilisé pour les
oasis Argentines du Cuyo en espagnol, anglais ou français (Deffontaines, 1952 ;
Denis, 1968 ; Hansis, 1977 ; Zamorano, 1985 ; Poblete et al., 1989), mais visiblement
moins au Pérou par exemple (Battesti, 2005 ; Mesclier et al., 2017). En revanche, si le
terme est souvent associé à la vallée du Nil, la vallée du fleuve Orange qui s’y
apparente pourtant, n’est pas qualifiée d’oasis mais de « Nil » (Blanchon, 2017).
L’Encadré 1 montre que les oasis intéressent les chercheur/se.s à travers le Monde en
ce début de XXIème siècle. Reste qu’au XXème siècle, les écrits français étaient
majoritaires et ont contribué à façonner le « modèle oasis » comme milieu
immobile, immuable comme le désert qui l’entoure (Battesti, 2005).
43
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
inégale compétence des civilisations et de l’agir humain face aux forces de la Nature ». Le
cadre naturel [présence d’eau dans le désert] serait donc le déterminant de la
présence des oasis. Or « l’eau est une condition nécessaire mais non suffisante pour
expliquer la création d’une oasis » (Battesti, 2005 : 12). Yves Lacoste (1990) insiste sur le
fait que seule une partie « des cours d'eau allogènes a fixé des oasis ». Toutes les
recherches récentes sur l’objet oasis s’accordent sur un fait : « en naturalisant l’objet »,
les approches déterministes « ont fait de l’oasis le ‘cadre naturel’ de l’histoire politique
plutôt qu’un objet d’histoire à part entière » (Garcier & Bravard, 2014). Le modèle
colonial de l’oasis figée est donc un cadre théorique qui ne tient plus : « après la fin des
temps coloniaux, et celui plus récent encore de l’ouverture économique générale, l’oasis se
transforme rapidement » (Chaléard et al., 2013).
Les oasis connaissent en effet des dynamiques internes et dans le cadre de réseaux
d’échanges. Elles se rétractent dans l’espace parce que la ville les grignote comme à
Mendoza (Lavie et al., 2017 ; Lavie & Marshall, 2019) ou à Gabès (Abdedayem 2009;
Ayeb 2012). Elles s’étendent avec des périmètres irrigués modernes plus ou moins
pérennes. Parmi les exemples : la pampa de Villacuri d’Ica et à Virú au Pérou
(Marshall, 2009, 2014), à Gabès et à Tozeur en Tunisie (Abdedayem & Veyrac-Ben
Ahmed, 2013 ; Veyrac-Ben Ahmed & Abdedayem, 2017), en Valle de Uco et dans
l’oasis de Mendoza en Argentine (Montaña, 2007 ; Robillard, 2009, 2010 ; Lavie et al.,
2017 ; Larsimont et al., 2018), au Maroc dans la plaine du Saïss (Fofack et al., 2018) ou
à Ouaouizerth (M2 Espaces et Milieux, 2018).
Les oasis ne sont donc plus figées, ni temporellement, ni spatialement. Elles
connaissent des échanges depuis longtemps, certaines étant situées sur des routes
millénaires comme la Transsaharienne ou la Route de la soie, jouant le rôle de
caravansérails (Lacoste, 1990 ; Battesti, 2005). On parle alors d’archipels d’oasis
(Chaléard et al., 2013) comme à Abu Dhabi (Cariou, 2013, 2017) ou dans les Andes et
l’Himalaya (Lavie & Fort, 2017).
Tou.te.s les auteur.e.s s’accordent aussi sur les causes multiples qui conditionnent la
naissance, le développement ou le déclin des oasis : historiques, politiques et sociales,
sans toutefois nier l’influence des variations climatiques de disponibilité de la
ressource. Histoire, politique et relations sociales sont donc intimement liées. Il faut
comprendre l’histoire des lieux pour mieux analyser leur présent (Battesti, 2005 ;
Marshall & Lavie, 2017). Une oasis est née de l’intention, du travail, voire de projets
politiques organisés (Garcier & Bravard, 2014). Les sociétés de l’hydraulique sont
d’ailleurs des sociétés au pouvoir fort (Linton & Budds, 2014). Comme me le disait en
2006 Santa E. Salatino, ingénieure agronome à l’INA de Mendoza, alors que je lui
demandais pourquoi le Super-Intendant du Département Général d’Irrigation de
Mendoza était considéré par la plupart des chercheur/se.s comme le vrai Gouverneur
de la province alors qu’il était nommé par les élus et non au suffrage universel :
« c’est le chef de l’eau, quand tu es le chef de l’eau dans un désert, tu es le Roi ! ».
44
Partie 1 : Positionnements et approches
« Lastly, socially, the oasis is a territory in which the actors adapt to a constantly changing
environment by shaping and creating a particular oasian landscape » (Marshall & Lavie,
2017). Malgré la spécificité de chaque oasis, elles présentent donc par leurs histoires
et leurs relations politiques et sociales, des similitudes qui permettent de les regarder
comme un objet à part, donc de proposer une typologie.
45
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Jean-Louis Chaléard, Sabine Planel et Thierry Ruf reprennent les types déjà présentés
et ajoutent que certaines oasis sont installées sur des cours d’eau permanents,
d’autres sur des ressources intermittentes (Chaléard et al., 2013). Ils/elles ajoutent
aussi les oasis endoréiques et les oasis de montagne. Nous avons nous-même défini
les oasis de montagne comme de mini-oasis de piémont, puisque les systèmes
d’irrigation par dérivation des eaux de montagne et de réseau gravitaire sont assez
similaires (Lavie & Fort, 2017).
46
Partie 1 : Positionnements et approches
Ben Ahmed 2013) ; 2) Entre la fin du XIXème siècle et 1970 avec la sédentarisation
volontaire des nomades, le modèle colonial des oasis a été adossé aux oasis
anciennes. Ce sont les « oasis modernes » ou « oasis-fille », en périphérie des « oasis-
mère » ; Ghannouch est un exemple type. Il parle aussi d’oasis périurbaines puisque
les villes ont grandi sur les parcelles irriguées, entraînant une mutation dans les
types de cultures ; 3) À partir des années 1970, la conquête de la steppe a été décidée,
entraînant une croissance de 10 % par an11. Des forages en aquifère profond et la
réutilisation des eaux usées domestiques font l’assise de l’irrigation. On parlera ici de
Nouveaux Périmètres Irrigués (NPI) (Abdedayem & Veyrac-Ben Ahmed, 2013 ;
Veyrac-Ben Ahmed & Abdedayem, 2017).
Les périmètres irrigués privés se sont développés en parallèle de l’échec du
collectivisme des années 1970 et des facilités d’échanges commerciaux. De même
faciès que les NPI publics, dans ces NPI privés, non seulement la terre mais aussi le
réseau d’irrigation appartiennent aux agriculteurs. Slaheddine Abdedayem (2009)
estimait qu’ils constituaient près du tiers des périmètres oasiens du Gouvernorat de
Gabès. Il distingue plusieurs sous-types : à puits de surface, à forage profond,
illicites.
Outre cette classification, il décrit trois types de paysages (Figure 8) : 1) Les oasis à
trois étages : palmier-dattier + arboriculture + strate herbacée ; « c’est le paysage typique
des oasis » (Abdedayem, 2009 : 83). On reconnaît l’ancienneté des périmètres à la
densité et la disposition des palmiers. Les deux autres strates varient d’une oasis à
l’autre ; 2) Les oasis à deux étages : soit par dégradation de la santé des palmiers-
dattier, soit elles ont directement été créées comme ça. Elles se déclinent en : palmiers
+ vergers ; palmiers + strate herbacée et pour les oasis périurbaines en vergers + strate
herbacée ; 3) Les oasis de type NPI. Ici, que l’eau soit distribuée collectivement ou
gérée privativement, une seule strate est visible : du maraîchage, du fourrage associé
au petit élevage caprin/ovin ou de l’arboriculture.
11 Je n’ai pas saisi clairement de quoi il s’agissait, je pense que c’est en termes de surfaces irriguées.
47
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Dans notre introduction à l’ouvrage Oases and Globalisation, ruptures and continuities
(Marshall & Lavie, 2017), nous écrivions que depuis les années 1990, la
mondialisation est considérée comme une nouvelle phase dans l’intégration de
phénomènes économiques, financiers, écologiques et culturels à l’échelle globale.
Au-delà des classiques objets de recherche sur les aspects économiques et financiers
ou de recompositions géopolitiques, la multiplication des types d’échanges
impliquait de regarder ce phénomène sous d’autres angles : ouverture des marchés,
dynamiques territoriales, sociales, environnementales (Lombard et al., 2006b ;
Dollfus, 2007). J’ajouterais que les géographes ont su dépasser les approches globales
des études sur la mondialisation pour s’intéresser aux impacts locaux, aux acteurs
qui font la mondialisation et aux marges (Portes, 1997 ; Choplin & Pliez, 2015 ;
Racaud, 2015 ; Choplin & Pliez, 2018).
48
Partie 1 : Positionnements et approches
12J’ai décidé d’utiliser l’anglais britannique dans tout ce manuscrit. Je privilégie ici globalisation qui
sera en italiques en anglais, plutôt que globalization, d’orthographe étatsunienne.
49
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
50
Partie 1 : Positionnements et approches
elle est aussi mondiale puisque son patrimoine culturel et cultural lui donne une
certaine attractivité, pouvant être valorisée sur le plan touristique. L’oasis
mondialisée peut donc être un ancien territoire colonial mais ce n’est pas un critère
déterminant.
Le titre est un peu exagéré : je n’ai pas fait le choix de travailler sur des oasis
mondialisées. J’ai découvert Mendoza en thèse en 2006 grâce à Jean-Noël Salomon, et
Khartoum en post-doctorat en 2010 grâce à David Blanchon. Mon intérêt pour les
dynamiques de mondialisation des oasis est issu de ma collaboration avec Anaïs
Marshall dès 2013. Mes recherches sur Gabès sont venues de ma participation à
l’encadrement de thèse de Jouda Ben Arfa suite au décès de Gérard Beltrando, mais
dans ce cas le terrain (2016) a été postérieur à mes travaux sur la mondialisation.
Enfin, j’ai accompagné des étudiant.e.s de M2 à Ouaouizerth (2018) et ai pu observer
des dynamiques de tentatives d’insertion dans la mondialisation des échanges.
De fait on ne peut pas parler d’un échantillonnage a priori puisque les terrains sont
plus liés à des réseaux de recherches, mais d’un constat a posteriori de similitudes
entre ces terrains. En effet, ces villes-oasis ont pour point commun de constituer un
ensemble hétérogène d’espace urbain et d’espace cultivé irrigué dans un milieu
aride. L’interaction entre l’espace de production (zones cultivées) et l’espace de
consommation et de services (villes) est quotidienne et la croissance des villes se fait
dans les quatre cas sur les espaces irrigués. Ainsi les villes grignotent les oasis qui
elles s’étendent sur le désert environnant. Différentes par leurs contextes
géographiques, politiques et historiques, ces quatre villes-oasis sont aussi insérées
dans des dynamiques mondialisées peu comparables.
De la même manière, les « Suds » sont divers, à l’image des quatre terrains concernés.
L’Argentine est un pays émergent qui a souffert de crises financières et politiques
successives. L’écho positif aux politiques néolibérales voulues par le Consensus de
Washington a permis à des entreprises (parfois familiales) étrangères d’investir dans
la filière viticole à Mendoza, entraînant une mutation rapide du système de
production/transformation/vente dans les années 1990. La Tunisie est un pays
émergent qui a connu une certaine stabilité politico-économique jusqu’aux prémices
du Printemps arabe. Des choix de spécialisation des régions (tourisme, industrie, etc.)
ont transformé le système oasien de Gabès dans les années 1970, devenu un centre
industriel majeur aux dépends des espaces agricoles. Une nouvelle mutation est
d’ailleurs en cours depuis ce changement politique récent. La situation marocaine est
assez similaire, même si le contexte politique n’est pas comparable :
l’hyperspécialisation des espaces vers l’agriculture et le tourisme, montre une
volonté d’insertion dans les échanges avec l’Occident, notamment l’Europe. Ce qui
est intéressant est que l’oasis de Ouaouizerth n’en est qu’au début de cette démarche.
Enfin, le Soudan est considéré comme un PMA (Pays les moins avancés), soit un pays
51
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Si je reviens à la définition donnée aux oasis mondialisées, je peux dès lors classer ces
quatre terrains :
- Mendoza est une oasis globale, très bien insérée dans des marchés de
consommation, mais c’est aussi une oasis mondiale dont le patrimoine
cultural (viticole surtout) est très bien mis en valeur sur le plan économique
et/ou touristique. Il suffit de voir les afflux de touristes états-uniens au
moment de la fête des vendanges en février.
- Gabès est également une ville globale mais de second rang, avec une
moindre capacité à organiser des flux, elle reste plus dépendante de la
mondialisation économique qu’elle n’en est un acteur décisionnaire comme
Mendoza. Mais c’est aussi une oasis mondiale par son patrimoine culturel et
cultural, bien mis en valeur sur le plan touristique jusqu’il y a une décennie.
- Khartoum est une ville globale puisque capitale politique d’un pays qui
exporte du pétrole. Elle a une certaine influence sur le monde arabe. Pour
autant, la ville et l’oasis en soi ne produisent pas de produits destinés à
l’exportation. Ce n’est pas une oasis mondiale puisque son patrimoine et sa
culture ne sont en rien diffusés.
- Enfin Ouaouizerth n’est ni globale ni mondiale, mais son ambition serait de
le devenir.
52
Partie 1 : Positionnements et approches
13La cordillère des Andes faisant barrage aux masses d’air humides, un désert côtier est visible des
côtes équatoriennes, péruviennes et nord-chiliennes ; puis autour du 30° de latitude Sud, en zone
tempérée, la diagonale passe sur le versant oriental des Andes, du nord au sud de l’Argentine. La
Patagonie fait partie de la diagonale aride, mais ce sont les vents asséchants issus de la dérive
antarctique qui expliquent le climat sec.
53
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
14L’Argentine proclame son indépendance de l’Espagne en 1810, elle a été acquise définitivement en
1816.
54
Partie 1 : Positionnements et approches
paysage oasien, en même temps que l’élevage devenait de moins en moins rentable.
La plupart étant Italien.ne.s, Espagnol.e.s et Français.es, le système
fourrage/élevage/céréale a été remplacé par un système cultural méditerranéen :
vigne, vergers, oliviers. Parallèlement, l’industrie de la farine a été remplacée par
celle de la mise en conserve des fruits et légumes et par la vinification (Pérez
Romagnoli, 2007 ; Montaña, 2007 ; Robillard, 2010). Malgré plusieurs crises
économiques et agricoles, les « oases of the Province of Mendoza, with their economic
model based on the coupling of Mediterranean cultures and agri-food-related industries,
experienced some evolutions during the 20th century, but no real structural change » (Lavie
et al., 2017).
Le vrai changement est arrivé dans les années 1990. Depuis une vingtaine d’années,
la consommation de vin en Argentine avait chuté de 90 l./an/hab en 1970 à
54 l./an/hab. en 1990 (Vitivinifera, 2002 : 17, cité par Tulet & Bustos, 2005. Les
exportations étant négligeables, il a fallu orienter la production vers un marché
mondial qui s’intéressait depuis peu aux vins du Nouveau Monde (Faliès et al., 2018).
« The new orientation of the agricultural sector and the entry of globalised actors into the
region were helped by two local and national contexts: firstly, a new economic orientation at
the national scale. In fact, the new Republic was incapable of sustaining the economy in the
1980s. In return for the cancellation of part of the debt and the staggering of the remaining
debt, the new President Menem (1989-1999) agreed to follow the Washington Consensus,
such as the liberalisation of external trade and market deregulation, imposed by the
International Financial Institutions (International Monetary Fund, World Bank). Then, in
the Province of Mendoza, local Governor Bordón started a provincial project of territorial
marketing, so as to attract foreign investors (Velut, 2002 ; Robillard, 2010) » (Lavie et al.,
2017).
Ainsi, les spécialistes européens et nord-américains de la filière viticole qui étaient
venus apporter leurs conseils, ont été parmi ceux qui ont ensuite investi dans une
nouvelle viniculture et la fruiticulture. Une des conséquences sur lesquelles nous
reviendrons dans la Partie 2 est une expansion des oasis, non plus vers le désert en
aval du réseau, mais vers le piémont, ce qui a été rendu possible grâce à une loi assez
permissive concernant l’usage des eaux souterraines et à de nouvelles techniques
d’irrigation pressurisée (Lavie et al., 2017 ; Faliès et al., 2018).
55
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
de milieux arides et la sécheresse est accentuée par une couverture nuageuse faible,
des températures élevées, donc une évapotranspiration de 2900 mm/an (Shahin, 1985
277).
56
Partie 1 : Positionnements et approches
Au sud, entre le Nil Blanc venu du Lac Victoria et le Nil Bleu né au Lac Tana en
Éthiopie, se trouve Khartoum City, la ville politique et coloniale. À l’ouest, sur les
rives du Nil Blanc et du Nil principal s’est développée Omdurman, la ville culturelle,
populaire, religieuse ; c’est surtout la plus peuplée. Au nord-est s’est construite Bahri
(=Nord), une ville plutôt industrielle. Cette agglomération de 5,5 à 6 millions de
personnes15 a connu une croissance assez exponentielle suite aux crises politiques
successives, attirant des populations déplacées par les guerres et les guerres civiles.
La planification s’est faite le plus souvent a posteriori, avec des déplacements et des
relocalisation de populations quartiers par quartiers (de Geoffroy, 2009). Sur le plan
des services urbains, le réseau d’adduction en eau potable par exemple n’a pas pu
suivre l’expansion spatiale de la ville.
Or à partir de 1999 et l’exploitation du pétrole de la province du Soudan du Sud, le
Soudan est réellement entré dans la mondialisation des échanges, utilisant cette
ressource naturelle comme base de son économie de rente. Et si on fait l’impasse sur
la corruption liée aux investissements de cette manne financière (Beckedorf, 2012), on
peut reconnaître que la population a en partie bénéficié de retours positifs. En effet,
au regard des travaux d’Anne-Sophie Beckedorf (2012), dans les six années qui
suivent la production et l’exportation de pétrole, la part de la population disposant
d’un accès à l’eau potable à domicile passe de 35 à 60 % (Figure 11).
57
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Les sources d’eau sont issues de nappes dont l’alimentation est allogène (Abid et al.,
2009). L’agriculture a d’abord évolué en fonction des variations à la baisse de la
disponibilité en eau superficielle, phréatique puis profonde. Mais un changement
plus marqué s’est observé dans les années 1970, avec la construction du pôle
chimique de Ghannouch « élément de taille pour la transformation de la société »
(Abdedayem & Veyrac-Ben Ahmed, 2013 : 106). La bathymétrie du Golfe de Gabès
offrant une situation portuaire commode, le site a été choisi pour accueillir des
industries de transformation de phosphates et un port d’exportation. Le port est
aussi une porte de sortie pour les produits agricoles comme la grenade et les olives,
consommées en Tunisie et en Europe, alors que la production était jusque-là
58
Partie 1 : Positionnements et approches
consommée sur le marché local. Le pôle industriel surtout a été créateur de milliers
d’emplois et de richesses pour la région (Ben Arfa et al., soumis). Il a ainsi attiré dans
les villes de Gabès et Ghannouch non seulement une population travaillant autrefois
dans les oasis mais aussi nomades ou habitant dans les zones rurales plus éloignées.
Ainsi, la population urbaine du Gouvernorat de Gabès est passée de 55 à 68 % de la
population totale entre 1975 et 2000 (Abdedayem, 2009). Ce territoire est devenu une
agglomération16 adossée à un espace agricole presque continu. La pression urbaine
s’est faite assez forte sur les espaces irrigués, puisque la terre avait une valeur
foncière plus importante en tant que terre à lotir qu’en tant que terre agricole (Ibid.).
Mais cette bifurcation dans les politiques économiques vers le développement de
l’industrie, a aussi entraîné une pénurie de savoir-faire traditionnel et de main
d’œuvre agricole (Ayeb 2012 ; Ben Arfa et al., 2017). Les résultats concernant Gabès
sont liés à l’encadrement de Jouda Ben Arfa.
16 Dont il est difficile d’estimer la population totale puisque les chiffres concernent des limites
administratives bien plus larges. Mais plus de 250 000 hab. c’est certain, au regard de l’Institut
National de la Statistique en 2014.
17 Sous l’égide de la fondation AADEC-Attawassol qui travaille pour le développement humain et
agricole de la commune.
59
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
60
Partie 1 : Positionnements et approches
Dès les premières discussions avec Jean-Noël Salomon, mon directeur de mémoire de
maîtrise, il a été question de réaliser un suivi hydro-qualitatif de cours d’eau. J’ai été
formée au sein du Laboratoire de Géographie Physique Appliquée du Département
de Géographie de Bordeaux 3 par Frédéric Hoffmann, MCF en géographie. Il a
toujours insisté sur la nécessité de la rigueur scientifique : choix des points de
prélèvements, échantillonnage, transport des bouteilles, préparation du matériel de
terrain et de laboratoire (notamment l’étalonnage et la vaisselle), tout le long du
traitement des échantillons en laboratoire, puis de la base de données. La formation a
concerné non seulement le suivi des nitrates et phosphates de la maîtrise à la thèse,
mais aussi en la maîtrise d’appareils de mesures in situ, notamment pour la
conductimétrie, la pHmétrie ou l’oxymétrie.
La méthodologie, sur laquelle je reviens dans le Chapitre 1 suit relativement le même
fil : sélection des sites en amont et in situ, mesures et prélèvement, transport dans de
bonnes conditions et post-traitements (Figure 14).
61
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Les premiers entretiens réalisés lors de mes premiers terrains en thèse (en 2006 et
2007) étaient à la fois informels et mal préparés. Généralement l’entretien était
62
Partie 1 : Positionnements et approches
proposé par un.e collègue argentin.e ou organisé par un.e collègue à ma demande ;
mes difficultés à comprendre l’espagnol au téléphone la première année expliquant
cette manœuvre. Lors des entretiens, ma maîtrise moyenne de la langue rendait
difficile l’aller-retour entre mes notes et la personne interviewée. De fait je ne
relançais pas, laissant l’acteur/rice parler de ce qui l’intéressait. Au fur et à mesure
des années (2012 à 2016), la maîtrise à la fois de la langue et de la concentration ont
facilité les choses. Les entretiens répondent bien aux questions préparées à l’avance,
je ne laisse plus la personne interrogée partir sur d’autres sujets. Lors des deux
derniers terrains à Mendoza (en 2014 et 2016) Anaïs Marshall m’accompagnait.
Réaliser des entretiens à deux est d’un intérêt capital : pouvoir se partager les rôles
entre celle qui relance, discute, regarde l’interviewé.e dans les yeux… et celle qui
note. Et après l’entretien, discuter ensemble des réponses recueillies et de leur
interprétation est aussi quelque chose de riche.
À Khartoum (en 2010), les entretiens ont été réalisés par les deux collègues Noha
Hassan El Tayib et Osman Ismaël en arabe et traduits au fur et à mesure en anglais.
Ce ne fut pas des plus concluants : en effet lorsque Noha traduisait, les habitant.e.s
trouvaient toujours des critiques à faire au système d’adduction, alors qu’avec
Osman il n’y avait jamais aucun problème. Notre niveau d’anglais moyen à tous les
trois, ajouté au fait que « traducteur/rice » n’est pas leur métier, m’ont laissé une
réelle impression de perte d’information. Malheureusement ce post-doctorat a été
trop court pour que je maîtrise l’arabe soudanais.
En Tunisie, j’ai surtout accompagné Jouda Ben Arfa, elle maîtrisait donc ses propres
entretiens en arabe.
À Ouaouizerth, les étudiant.e.s français.e.s étaient toujours accompagné.e.s d’un
membre de l’Association des oléiculteurs, qui étaient partie prenante du projet. C’est
peu de le dire, les traductions des réponses furent subjectives…
2.3.3. De la difficulté de faire du terrain dans des pays instables et/ou être
chercheuse dans des pays où les femmes sont moins considérées
63
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Cette jeune démocratie (1983) est encore très marquée par la bureaucratie. Les
gestionnaires, même du DGI 18, ne m’ont jamais demandé ce papier, mais ils/elles ne
m’ont pas toujours répondu, du moins dans le nord, à Mendoza. À Alvear au sud
ils/elles m’ont toujours bien accueillie (idem avec mes étudiantes).
Une autre difficulté a été celle de faire entrer des réactifs pour analyser les
orthophosphates et les nitrates lors d’une mission de terrain de thèse en 2007. Les
échantillons sont restés à la douane avant de m’être remis « sans le droit de les utiliser »
(sic.), puisqu’il fallait que je prouve que le matériel n’existait pas dans les pays du
Mercosur. Il s’agissait de matériel allemand acheté en France. Bien sûr personne n’est
venu vérifier si je les avais utilisés ou non, mais les collègues de l’INA n’ont réussi à
clôturer ce dossier qu’en 2011 seulement.
Mes mésaventures de terrain en thèse me sont parues assez légères quand j’ai
commencé à travailler à Khartoum. Quand je suis arrivée en janvier 2010 pour
trois mois, le collègue soudanais qui gérait le programme, Samawal El Makki, m’a
tout de suite reçue pour me dire qu’il avait été convoqué plusieurs heures par la
police suite aux recherches de doctorant.e.s européen.ne.s quelques mois auparavant.
Sa peur était palpable et il ne m’a laissé aucune marge de manœuvre. Mon passeport
a ainsi été gardé pendant deux semaines, je n’ai pas eu le droit de sortir de la ville et
surtout, interdiction de faire du terrain, quel qu’il soit. Au bout de six semaines de
blocage, j’ai dû changer la problématique de départ qui était d’analyser l’eau des
puits, pour m’orienter vers les eaux utilisées dans la sphère domestique. En effet,
dans les maisons on est moins visibles, moins vulnérables, on pouvait réaliser des
prélèvements avec accord des habitant.e.s sans alerter les services d’ordre. Un des
quartiers (Salama) était classé en zone rouge par le Haut-Commissariat aux Réfugiés
car peuplé de déplacé.e.s Sud-Soudanais.es. Les six journées de prélèvement ont
donc été résumées en quelques heures : c’est-à-dire que nous entrions avec Osman
Ismaël, étudiant en Master, nous prélevions une bouteille, mais nous faisions les
mesures in situ directement dans la bouteille, une fois sortis du quartier, dans la
voiture, cachés. Je dois avouer que sur le coup, c’est ma propre sécurité de femme
dans une dictature qui m’a inquiété, persuadée qu’Osman était juste là pour me
surveiller. Et puis au retour on prend conscience que le risque est partagé, et que s’il
m’a vraisemblablement surveillée, il a aussi pris des risques.
Il faut dire que la qualité de l’eau agricole, dans un secteur qui exporte, ou de l’eau
potable en ville, est un sujet éminemment politique et je n’ai sûrement pas pris la
mesure de l’enjeu pendant ces missions de terrain. Je n’ai pas compris pourquoi une
partie de mes publications à Mendoza avaient été censurées, pourquoi les collègues
qui m’accompagnaient au quotidien bloquaient les publications en espagnol. Le
risque encouru, je ne l’ai saisi que bien plus tard. Je présente d’ailleurs ces éléments
64
Partie 1 : Positionnements et approches
de contexte aux étudiant.e.s avant leur départ sur le terrain : « attention, vous, vous
pouvez rentrer, et puis l’ambassade est là, mais les collègues, eux/elles, ils/elles restent ».
Enfin, situation sûrement commune à toutes les chercheuses, il n’est pas facile de
faire des recherches dans des pays comme l’Argentine ou le Soudan où la femme
n’est pas considérée comme l’égale de l’homme, à des degrés différents. Ce fut un
peu marqué au Maroc, mais pas en Tunisie.
À Mendoza j’ai été régulièrement prise de haut. En effet une thèse est faite à partir de
27-30 ans, pour 5 ans au minimum. Or j’ai été recrutée MCF à 28 ans. Une des
techniques a donc été de profiter de ma jeune apparence pour me faire passer pour
une étudiante [lycéenne pendant la thèse (à 24 et 25 ans) ; doctorante quand j’étais
MCF] ayant juste un travail simple à rendre à mes enseignant.e.s. L’impression
d’absence d’enjeux à leurs yeux a délié certaines discussions. Donner l’impression à
l’acteur homme qu’il en sait beaucoup plus que moi, jeune femme étrangère, et que je
demande des éclaircissements, le laisser répéter des informations que je connais bien,
furent certaines des stratégies mises en place.
Au Soudan, j’ai expérimenté des refus de me serrer la main ou de m’adresser la
parole par les frères musulmans. Il me fallait donc toujours passer par Osman, un
étudiant de Master : « Emilie, you cannot check hand with a Brother, he cannot touch you,
you can recognize them to their red beard (henné) ». Pour autant, il faut reconnaître
qu’être étrangère peut avoir des avantages. Je citerai ici le chapitre méthodologique
de Laure Crombé19 : « Comme d’autres auteures l’ont souligné à propos du Soudan et de
l’Égypte (Chevrillon-Guibert, 2013 ; Debout, 201[2]), la place de la chercheure blanche, dans
une société où les rapports entre les genres restent très codifiés, s’avère même souvent un
avantage (Chevrillon-Guibert, 2013 : 57). Être une jeune femme étrangère et non musulmane
apportait curiosité et distanciation qui ont permis des contacts rapides auprès des groupes
d’hommes qui gèrent les points d’eau ou la revente de l’eau. Si la question matrimoniale est
revenue régulièrement, elle entrait dans un échange d’information respective, ou se faisait
sous forme de plaisanterie » (Crombé, 2017 : 132).
Reconnaissons enfin que la bifurcation de mes recherches de l’eau d’irrigation vers
l’eau potable trouve aussi ses racines dans cette différenciation du genre. En effet, la
sphère domestique reste une sphère de femmes, ce sont elles qui assurent les tâches
ménagères et utilisent donc l’eau. Travailler avec les femmes a facilité les contacts, et
justifiait aussi dans les pays à langue arabe, le choix d’une traductrice plutôt qu’un
traducteur.
19 Qu’il faut conseiller à tout.e étudiant.e commençant un doctorat avec du terrain dans les Suds.
65
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Ce sous-chapitre porte sur les méthodes d’acquisition de données. Il va de soi que les
résultats ont été traités puis valorisés sur le plan (carto)-graphique. J’ai souvent
privilégié les cartes et schémas. Les données de qualité des eaux ont d’abord été
présentées sous forme de cartographie thématique (Figure 26 par exemple) mais
aussi sous forme de schémas synthétiques (Figure 28). La partie 2 à suivre présente
une partie des valorisations que j’ai pu faire de mes données issues du terrain.
66
Partie 1 : Positionnements et approches
Conclusion du Chapitre 2 :
Le risque de pénurie est une situation de crise qui s’explique par l’inadéquation de la
demande à l’offre, notamment lorsque l’offre baisse suite à des sécheresses climato-
hydro-potamologiques. Il se distingue de la rareté en eau qui est un phénomène
chronique que les sociétés des milieux arides ont appris à gérer. Oui, mais d’une part,
la rareté peut être instrumentalisée jusqu’à devenir dans les discours un véritable
risque de pénurie. D’autre part, l’offre peut devenir plus faible alors que la demande
augmente, faisant passer un territoire de pauvre en eau à déficitaire en eau. Les oasis
ayant été fondées dans des domaines climatiques où la rareté est chronique 20, elles
deviennent un laboratoire pour qui souhaite étudier la gestion de la rareté et le
risque de pénurie.
Les villes-oasis sont des espaces intégrant secteurs agricoles, urbains et industriels en
permanentes interactions. Leur insertion dans la mondialisation a été rapide et date
des années 1970 pour Gabès et 1990 pour Mendoza et Khartoum. Les marchés
mondiaux régulés depuis les Nords (Gervais-Lambony & Landy, 2007) ont entraîné
une mutation des systèmes de production des oasis pour répondre aux marchés de
consommation. Ainsi l’industrie du vin, du phosphate et du pétrole ont transformé
profondément les paysages et les structures des villes-oasis.
Les oasis ont été présentées ici comme des territoires connaissant des dynamiques
ordinaires de mutations territoriales dans le cadre de la mondialisation. Comme
d’autres territoires, elles se spécialisent vers des activités qui peuvent être assimilées
à des économies de rente (le vignoble à Mendoza, le pétrole au Soudan, l’industrie
phosphatière et portuaire à Gabès, possiblement l’huile d’olive à Ouaouizerth).
D’autres exemples déconstruisent cette idée, comme Liwa à Abu Dhabi qui est
devenue une réserve d’eau potable stratégique pour les espaces urbains du littoral
(Cariou, 2013, 2017) ou Uspallata en Argentine qui fut une oasis militaire et que je
considère aujourd’hui comme une ville-oasis-station-service sur la Panaméricaine
avant/après la traversée des Andes (Lavie & Fort, 2017).
Les bifurcations de structures, parfois stables depuis de longues décennies, ont aussi
eu des effets sur les hydrosystèmes oasiens. L’irrigation superficielle gravitaire est
peu à peu supplantée par des systèmes pressurisés connectés à des forages ; les
modèles d’adduction en eau potable délaissent peu à peu des systèmes centraux
pour des micro-réseaux par exemple. Ce sont ces mutations qui ont guidé mes
recherches et qui seront présentées dans la Partie 2 Trajectoires ci-après.
Les approches méthodologiques expérimentées sur le terrain depuis les analyses
d’eau vers des entretiens semi-directifs ont surtout démontré, s’il en était besoin, la
nécessité d’adapter les approches à la problématique, mais aussi au site et à ses
difficultés.
20À l’exception de Khartoum où les Nils et la nappe d’accompagnement située à leur confluence
constituent une ressource en eau in situ notable.
67
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
68
Partie 2 : Trajectoires
Partie 2 : Trajectoires
Cette deuxième partie a pour objectif de faire le point sur les connaissances que j’ai
pu acquérir sur la gestion de la rareté en eau dans les oasis mondialisées de
Mendoza, Khartoum et Gabès, ou tentant d’intégrer la mondialisation comme
Ouaouizerth. Ces deux chapitres reposent essentiellement sur la synthèse de mes
articles et chapitres d’ouvrages, publiés seule ou collectivement, et aussi en partie sur
le co-encadrement d’étudiant.e.s. J’irai donc au-delà du résumé de mes travaux pour
proposer un regard plus distancié, qui met en perspective l’ensemble des résultats
pour mieux comprendre les mutations des oasis. Regarder les oasis par l’eau me
permet donc ici de présenter à la fois la trajectoire de mes recherches post-thèse et
celle des oasis elles-mêmes.
La présentation de cette double trajectoire personnelle et oasienne aborde en premier
lieu dans le Chapitre 3 le rôle de la rareté en eau et de sa construction politique dans
la structuration des villes-oasis sous l’angle de l’accès quantitatif. Dans un second
temps, le Chapitre 14 abordera la question de la gestion de la rareté de l’eau sous
l’angle de sa qualité.
Cette synthèse des travaux réalisés constitue à mes yeux un préalable indispensable
au développement d’une réflexion sur les transferts de modèles de gestion de la
rareté en eau entre continents qui seront en partie l’objet de la Partie 3.
69
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
70
Partie 2 : Trajectoires
La rareté est une variable physique, hydrologique, le fait que les volumes disponibles
et les écoulements soient limités. Cette rareté s’explique d’abord par la situation
climatique dans laquelle se trouvent les oasis, à savoir la dépendance à une source
allochtone par faiblesse des précipitations in situ. Pour rappel (Chapitre 2), la
pénurie, i.e. une offre en eau inférieure à la demande, est à mes yeux une
construction sociale, généralement due à une inadéquation de la demande à l’offre,
donc de leur gestion.
La présence d’eau dans le désert n’implique pas forcément le développement d’une
oasis, puisque des contextes politiques, économiques et sociaux sont des éléments au
moins aussi importants (Lacoste, 1990 ; Battesti, 2005 ; Garcier & Bravard, 2014) (cf.
supra, Chapitre 2). En effet, des choix politiques et des mutations de systèmes
façonnent les paysages oasiens et peuvent anticiper des modifications dans les
structures des oasis. Or, dans l’ensemble de mes travaux est ressortie l’idée que
l’eau reste l’élément media de ces évolutions : les choix des décideurs, les
alternatives à l’échelle locale, les développements ou dégradations des superficies
irriguées, urbanisées… sont toujours liés à la disponibilité en eau. La gestion de la
ressource a des effets sur les paysages et les structures oasiens mais la gestion par
l’eau est aussi un élément structurant de ces milieux artificiels.
La question de la construction des pénuries et des jeux de pouvoir liés à la gestion de
la rareté en eau est majoritairement issue de mes collaborations avec des collègues de
l’UMR PRODIG :
- Des discussions dans le cadre des séminaires du Thème 3 Territoires, rapports de
pouvoir et mondialisation du quadriennal 2010-2013 est née l’envie de construire un
ouvrage collectif à propos de la géopolitique des ressources (Redon et al., 2015) ;
- L’encadrement d’étudiant.e.s de Master à l’université Paris-Diderot, en
particulier avec Nicolas Delbart, a permis de compléter ces approches en
mesurant la disponibilité en eau issue de la fonte des neiges à Mendoza ;
- Des travaux plus ponctuels avec Gérard Beltrando et Cécile Faliès ont permis
d’illustrer quelques mutations des modes de gestion de l’eau en Amérique
Latine ; hors de PRODIG, il en a été de même avec Laure Crombé, Agathe
Maupin et David Blanchon sur des études de cas africains ;
- Mais surtout, des travaux de terrain et des réflexions scientifiques avec Anaïs
Marshall ont orienté mes travaux entre 2013 et 2017 sur les changements de
structures spatiales des oasis par l’accès à l’eau potable et d’irrigation dans ces
territoires où elle est rare.
- Par la suite, la participation à l’encadrement de thèse de Jouda Ben Arfa à Gabès
en Tunisie et l’accompagnement d’une promotion de M2 Espaces et Milieux à
71
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
J’ai défini ci-avant la pénurie comme une construction sociale qui peut être exagérée
ou manipulée pour faciliter des aménagements hydrauliques ou des modalités de
gestion discutables. Reste qu’elle est aussi un risque, au croisement d’un aléa et de
vulnérabilités.
Une oasis étant installée dans des espaces arides où les sécheresses climatiques et
atmosphériques sont chroniques, le risque de pénurie est évidemment lié à la gestion
collective des ressources en eau. Ainsi, la gestion du risque de pénurie en eau à
Mendoza doit à la fois passer par l’estimation des ressources superficielles à
détourner et par une gestion de la demande en eau, puisqu’elle peut participer à
augmenter la vulnérabilité des usager/ère.s.
72
Partie 2 : Trajectoires
D’une part, à partir des « cartographies de l’extension du manteau neigeux (…) fournies
par le produit MOD10A2 (…) nous estimons la surface en neige et en nuage pour une
période de 8 jours, et ce pour chacun des quatre bassins hydrographiques : Mendoza,
Tunuyán, Diamante et Atuel » (Delbart et al., 2015b). D’autre part, nous disposons des
débits moyens journaliers des quatre rivières précitées. Les courbes de la couverture
neigeuse et des débits sont en opposition de phase, ce qui est logique pour des
régimes nivo-glaciaires (Figure 15). Les stations ont été choisies en amont des
barrages régulateurs afin d’être indépendant.e.s des lâchers d’eau par les
gestionnaires. Une précision est importante : en amont de ces stations de mesure les
rivières s’écoulent sur le socle ; il n’y a donc pas d’autre nappe que la très fine nappe
alluviale associée au cours d’eau. La majorité des écoulements, concentrés ou diffus
se fait en surface ou en sub-surface lorsqu’il y a un mince sol. La relation neige-débit
est donc assez directe.
Sur le plan des processus, ce travail nous a permis de préciser le comportement des
rivières en fonction des apports de neige l’hiver précédent. Des variations
climatiques s’observent, au moins à court terme : « À partir de l’été 2009-2010
(décembre 2009-février 2010), des années sèches (jusque-là assez exceptionnelles comme en
2003-2004), sont devenues plus fréquentes. (…) [L]es volumes annuels ont baissé (par
exemple pour la rivière Mendoza, le débit moyen est de 49,4 m 3/s pour la décennie 2001-2012
mais seulement de 27,3 m3/s entre juillet 2010 et juin 2011) » (Ibid.). Mais surtout, et c’est
73
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
74
Partie 2 : Trajectoires
Sur le plan de la méthodologie, « les différences de débit entre les rivières vont de pair avec
celles des surfaces enneigées pour chaque bassin hydrographique, elles-mêmes en lien avec les
dimensions des bassins. Les variations interannuelles du module annuel semblent, pour les
quatre cours d’eau, en partie liées à celles du manteau neigeux » (Ibid.). En nous intéressant
de plus près à la période des hautes eaux (septembre à avril), on observe qu’elle est
assez systématiquement en lien avec la surface enneigée en septembre. Ainsi, les
images étant disponibles gratuitement dix jours après la prise de vue, « il est donc
possible d’anticiper un risque de pénurie durant la période septembre-avril dès fin septembre
ou début octobre. Puisque les résidus sont plus faibles lorsque l’on utilise les données
d’octobre, il est possible de fournir une seconde prévision un peu plus précise début
novembre » (Ibid.), malgré des différences entre les bassins, eu égard à leur position
latitudinale et leur exposition aux précipitations neigeuses. Bien qu’imparfaite (voir
les biais méthodologiques in Delbart et al., 2015b), l’erreur moyenne étant de 15 %,
cette méthode permet de fournir assez tôt au printemps (septembre) une prévision
des volumes à écouler pendant la période chaude pour les oasis du piémont andin de
la province de Mendoza. Les eaux étant régulées grâce à de grands barrages (Figure
9), connaître aussi tôt les volumes disponibles peut s’avérer crucial pour le DGI,
organisme gestionnaire de l’eau.
Une deuxième étape dans la modélisation des estimations d’eau à écouler dès le
début du printemps a été permise grâce aux travaux réalisés par Nicolas Delbart via
l’utilisation de données du satellite GRACE qui grâce à un gravimètre spatial peut
estimer la dérive temporelle des changements de masse à la surface de la terre. Dès
lors, « the mass anomalies (departure from the 2004-2009 average reference period) are
expressed as water equivalent (WE) thickness in cm, and given once a month » (Delbart et
al., 2016). Un des principaux résultats issus de ces traitements est que l’analyse des
anomalies de masse de neige explique en grande partie les surestimations de
prévisions d’eau à fondre dans la méthode précédente. En effet, la plupart de nos
erreurs viennent de la non-prise en compte de l’épaisseur de neige, notamment
quand le manteau neigeux est très fin : « Comparison with mass anomalies retrieved
GRACE satellite data suggest that overestimation of our forecast method comes from snowbed
thickness interannual variations » (Ibid.). D’autres erreurs sont encore à l’étude comme
les précipitations liquides à haute altitude et qui donc participent aux écoulements
sans être estimées dans le manteau neigeux, ou l’exposition (Delbart, 2017).
La province de Mendoza, comme toutes les provinces de cet État fédéral, est
responsable de la gestion des ressources naturelles, y compris les ressources en eau 21.
21Jusqu’en 2007, aucune loi nationale sur les ressources naturelles n’existait en Argentine. La loi sur les
forêts natives (2007) et la loi sur les glaciers et l’environnement périglaciaire (2010) actuellement en
75
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
En principe, l’État national doit intervenir afin d’apaiser et limiter des tensions entre
provinces d’amont et provinces d’aval lorsqu’un bassin versant traverse deux
provinces au moins, comme dans la législation espagnole. Par exemple, la province
de Mendoza a pu détourner l’eau des rivières Mendoza, Tunuyán, Diamante et Atuel
et ainsi créer et développer les oasis. Or ces rivières sont des affluents du río Salado,
qui ne reçoit plus aujourd’hui que des débits réservés ou des eaux issues
d’exsurgence des nappes phréatiques ; par son usage historique des eaux dans les
oasis, la province de Mendoza a transformé le río Salado en rivière endoréique.
Ainsi, la province de Mendoza, malgré sa situation en zone aride, a bénéficié – au
moins jusqu’au début du XXIème siècle – d’une relative « richesse » hydrique grâce à
des infrastructures hydraulique majeures. À l’inverse, la province de la Pampa, en
aval, « subit une rareté en eau aux origines politique et infrastructurelle » (Lavie et al.,
2015b) alors que son climat est plutôt tempéré humide. L’abondance en eau, non
naturelle mais construite infrastructurellement 22, a « fortement ralenti la remise en cause
de la gouvernance de l’eau, à la fois au niveau national où il n’existe pas de gestion par
bassin, et au niveau local où le Département Général d’Irrigation (…) est incapable
d’optimiser un système de distribution sur le plan quantitatif, et de contrôle des eaux sur le
plan qualitatif » (Ibid.). Mes terrains (2006, 2007, 2012, 2013, 2014, 2016) et mes travaux
de thèse (Lavie, 2009) ont ainsi mis en valeur des problèmes de corruptions à la fin
des années 200023, mais aussi des « vides juridiques, lacunes et chevauchements dans les
compétences entre sous-gestionnaires (distributeurs d’eau potable, municipalités, associations
d’irrigants, syndicats d’industriels) et grands types d’usagers (agriculture, industrie agro-
alimentaire, industrie extractive - notamment du pétrole -, usages domestiques privatifs et
collectifs) » (Lavie et al., 2015b). L’impression qui ressort d’une décennie de recherches
est celle de l’installation d’un mythe d’une eau inépuisable (Lavie & Beltrando, 2013),
favorisé par une abondance créée ex nihilo par des infrastructures hydrauliques, elle-
même permise par le soutien de la communauté scientifique et d’ingénierie
agronomique, « pour qui le développement économique des oasis dépendait du renforcement
des infrastructures de stockage et de dérivation » (Lavie et al., 2015b).
Pour autant, les variations climatiques que nous avons mises en valeur dans l’étude
de la couverture neigeuse se sont manifestées dès 2008. « Des hivers très froids, qui ont
obligé les gestionnaires à accélérer la production hydro-électrique et donc à délester les lacs de
barrage d’une partie du volume utilisable en été, et des années très sèches » (Ibid.) à défaut
de modifier les comportements individuels, ont contribué à faire évoluer la pensée
dominante des gestionnaires et des politiques. De fait, le « tout hydraulique » n’est
plus durable, le modèle ne peut plus perdurer.
cours d’application (dessin des périmètres des zones à protéger, définitions des activités) sont une
grande nouveauté pour ce pays, et le processus ne concerne pas pour le moment l’ensemble des
ressources en eau.
22 D’après la nomenclature de Homer-Dixon : “structurally-induced water abundance”.
23 Les articles de presse locale sont très nombreux, citons par exemple : Peralta, D. « Más acusaciones
76
Partie 2 : Trajectoires
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Afin de répondre aux nécessités des marchés mondialisés, de trouver des alternatives
à des crises agricoles ou encore pour être durables dans un contexte de raréfaction de
l’offre en eau, les oasis ont dû s’adapter. Cette adaptation crée logiquement des
inégalités entre celles et ceux qui peuvent investir dans de nouvelles technologies,
promouvoir leurs productions, voire faire pression sur les autorités pour disposer
d’un puits (au besoin en corrompant) et celles et ceux qui ne le peuvent pas. Des
mutations de structure socio-spatiales peuvent alors s’observer. Cet intérêt pour les
changements de structure des oasis vient spécialement de la lecture des travaux
d’Alain Cariou sur Liwa et de Frédéric Alexandre sur le Cap Vert. Liwa, oasis
agricole d’Abu Dhabi, accueille désormais dans son sous-sol une réserve d’eau
potable pour les villes côtières (Cariou, 2013, 2017) ; même si elle est stratégique,
l’ancienne oasis est devenue une marge. Au Cap Vert, la spécialisation touristiques
des îles de Boa Vista et Sal a relégué à la marge les oasis que sont les Ribeiras
(Alexandre, 2013, 2017). Ces problématiques ont été travaillées dans le cadre du
projet Marges oasiennes avec Anaïs Marshall à Mendoza. J’ai également poussé des
étudiantes vers ces enjeux d’évolution des structures oasiennes à Alvear (Sud
Mendoza) et à Gabès (Tunisie). Enfin, le cas de Ouaouizerth au Maroc est clairement
au tout début de ce processus.
78
Partie 2 : Trajectoires
Les liens entre les centres et leurs périphéries ont intéressé les chercheur/se.s en
sciences sociales depuis plus d’un siècle, notamment via le prisme des théories de
l’impérialisme de Karl Marx et Werner Sombart. La diffusion contemporaine est
l’œuvre de théoriciens de l’inégalité (e.g. Amins), puis le modèle a été développé
dans les années 1980 (Grataloup, 2004 ; Cattan, 2006). La démonstration a été faite
dans Société, espace, justice (Reynaud, 1981), que des classes socio-spatiales existaient,
au même titre qu’une opposition entre des lieux qui contrôlent et d’autres qui
subissent. En 1992, Alain Reynaud précise sa définition et « montre toute l'ambiguïté et
la richesse du modèle centre ("là où les choses se passent") - périphérie (dominée, délaissée,
intégrée et exploitée ou annexée, valorisée) auquel il ajoute "en marge des centres et des
périphéries... isolats et angles morts". Ces deux sous-ensembles territoriaux sont considérés
comme des éléments dynamiques de la périphérie » (Prost, 2004). Les concepts de marges
et d’angles morts ajoutent une certaine discontinuité à ce modèle fait de cercles
concentriques suivant un gradient depuis le centre qui domine, vers des périphéries
dominées (Grataloup, 2004). « In fact, they maintain the idea of an opposition between
places/spaces, whatever the chosen spatial scale. Yet, spaces are dynamic and can evolve over
time » (Lavie et al., 2017). Les interactions, dépendances mutuelles, liens
asymétriques, flux de personnes et de capitaux, font parfois de ces espaces, comme
les oasis, des systèmes qui s’autorégulent.
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
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Partie 2 : Trajectoires
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
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Partie 2 : Trajectoires
Les principales logiques que j’ai pu observer à Mendoza et Gabès sont donc des
inversions de centralité liées à l’accès aux ressources, mais surtout au capital
financier permettant de creuser des puits et de financer une agriculture de pointe,
souvent pressurisée. Cette situation n’est en rien unique puisqu’en comparant les
oasis mendocines avec l’oasis péruvienne d’Ica et la vallée centrale chilienne, les
analyses que nous avons pu faire avec Cécile Faliès et Anaïs Marshall sont les
mêmes : l’eau est une ressource économique mais c’est surtout la gestion de son
capital technique et de l’image marketing qui en fait une nouvelle ressource
économique, capable d’influencer les jeux de pouvoir (Faliès et al., 2018). Dans ce
chapitre d’ouvrage sur la transformation de l’eau en raisin dans les espaces viticoles
irrigués, il est surtout ici question de la transformation de l’eau en une autre
ressource économique qu’est le raisin, qu’il soit de table ou de transformation agro-
alimentaire (vin ou pisco). À mes yeux, quelle que soit la culture agricole concernée,
c’est la privatisation de l’accès à l’eau souterraine, d’abord incitée par les autorités
puis par un laisser-faire, qui est le facteur principal de la mutation des structures et
de l’inversion des centralités-périphéries. C’est aussi la conclusion des travaux menés
par des collègues du CONICET (équivalent CNRS) de Mendoza à propos de la
pomme de terre pour les usines de frites surgelées (Larsimont et al., 2018)
Aujourd’hui, dans ces deux territoires à archipels d’oasis (Mendoza et Gabès), les
espaces qui s’insèrent le mieux dans la mondialisation et qui s’enrichissent le plus,
pouvant substantiellement faire pression sur les autorités, sont aussi les espaces où
l’irrigation privative par forage dans les aquifères a été la plus marquée.
83
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Dans le sud de la province de Mendoza, deux oasis, celle du río Diamante accueillant
la ville de San Rafaël et celle du río Atuel dont le centre est la ville de General Alvear,
se sont aujourd’hui rejointes en un seul immense périmètre irrigué appelé oasis Sud,
alimenté par ces deux rivières : le Diamante et l’Atuel (Figure 9). Mes relations avec
le Département Général d’Irrigation de la délégation du río Atuel m’ont permis de
proposer deux stages à Louise Beaudoin et Alexia Serrano, en M1 GST. Elles ont
travaillé sur le rôle des Inspecciones de Cauce (IC), des inspections de canal24, des
associations d’irrigants assez proches du système des ASA (Associations Syndicales
Autorisées) françaises. Les IC participent à la gestion à l’échelle d’une rama (un canal
secondaire d’irrigation) et des périmètres alimentés par cette rama. L’ingénieur
agronome Rafaël Pereira du DGI de l’Atuel m’avait expliqué que son sentiment était
que plus une IC était impliquée dans l’action collective de gestion des eaux, plus les
périmètres irrigués étaient productifs et les irrigants commercialisaient la production.
Il cherchait donc des stagiaires en sciences humaines pour l’aider à comprendre.
Les travaux de terrain menés par Alexia Serrano et Louise Beaudoin ont mis en
valeur des profils très différents chez les agriculteurs. Généralement, quand ils ont de
grandes parcelles, ils s’interrogent peu sur la gestion de l’eau qui semble les
satisfaire. En revanche, les extrêmes climatiques (gelées tardives, grêles) sont une
vraie source d’inquiétude pour eux. Les irrigants impliqués dans les IC n’en sont pas
toujours satisfaits, cela dépend de beaucoup de paramètres, mais ils reconnaissent
généralement que les réunions sont une bonne source d’information. L’ensemble des
agriculteurs notent une baisse des rendements, sans que les étudiantes n’aient pu
caractériser les sources de ces baisses. Enfin, les irrigants situés en aval sont
généralement moins satisfaits de la gestion de l’eau, et il semblerait que ce soit aussi
les moins impliqués.
Parallèlement, Lucie Maynaud, travaillait sur la dynamique temporelle de la
végétation dans l’ensemble de l’oasis Sud à partir du NDVI d’images MODIS et
Landsat. La partie portant sur la télédétection de la végétation était encadrée par
Nicolas Delbart, la partie sur l’usage de l’eau et les pratiques agricoles me revenait.
La cartographie diachronique menée par Lucie Maynaud était mise en regard des
écoulements des rivières Diamante et Atuel, afin de répondre à une de nos
interrogations : est-ce que la production primaire en période culturale correspond
aux disponibilités en eau des rivières ? Observe-t-on de meilleures productions lors
des années où l’eau l’irrigation est plus importante en termes de volumes ?
Ses « résultats attestent que l’évolution de la végétation n’est pas régie par la variation du
volume d’eau véhiculée par les rivières mais par l’usage de la ressource sur le territoire »
(Maynaud, 2017). En effet, les résultats cartographiques, notamment ceux issus des
images MODIS, démontrent que ce qui a réellement modifié la croissance de la
végétation dans la partie irriguée par le río Atuel est en réalité une nouvelle
24Littéralement, cauce signifie « lit de rivière » et non « canal » mais la réalité du travail des Inspections
justifie que je traduise par « canal ».
84
Partie 2 : Trajectoires
infrastructure hydraulique. Le río Atuel est régulé en amont dans les Andes par deux
grands barrages, le Nihuil et le Valle Grande, grands fournisseurs d’électricité
hydraulique (Lavie, 2007). En aval dans la plaine, en 1950 a été construit le barrage
Rincón del Indio sur le río Atuel, à l’entrée de l’oasis de General Alvear, soit la partie
sud-est de l’oasis Sud, afin de l’alimenter en eau. Or si le río Atuel alimente l’oasis de
General Alvear, elle est aussi le réceptacle des eaux usées agricoles de l’oasis de San
Rafaël (Figure 19). Les eaux irrigant General Alvear étaient donc assez polluées et
salines. En 2012 a été construit un nouveau barrage dérivateur, plus en amont, et un
canal (le canal marginal) transporte les eaux parallèlement25 au río Atuel jusqu’à
General Alvear. C’est donc une eau de bonne qualité qui est aujourd’hui distribuée.
Les travaux réalisés par Lucie Maynaud démontrent que peu après la construction
du barrage et du canal marginal, la végétation augmente dans les espaces irrigués les
plus proches de cette infrastructure hydraulique, alors qu’avant 2012 les rendements
végétatifs baissaient. Ces résultats confirment les observations du DGI
(communication personnelle, 2014).
Ces travaux conjoints convergent vers trois éléments principaux : 1) c’est moins la
disponibilité naturelle en eau que la gestion de sa rareté qui explique les
85
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
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Partie 2 : Trajectoires
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Les secteurs urbains des oasis sont à la fois illustratifs des villes et des oasis :
- les réseaux d’adduction en eau potable peuvent contribuer à la fabrication de
la ville (Offner, 1993 ; Jaglin, 2005 ; Coutard & Rutherford, 2009 ; Coutard,
2010 ; Jaglin & Zérah, 2010 ; Jaglin, 2012), notamment la ville moderne,
bactériologique (Offner, 1993 ; Gandy, 2004), où les habitant.e.s sont
alimenté.e.s par un réseau protégé des problèmes de pollution des eaux. Cette
ville, même si elle se fabrique avec les réseaux, ne suit pas des trajectoires
parallèles puisque parfois les périphéries sont planifiées avec les services
urbains, parfois elles grandissent bien plus vite que les réseaux (Jaglin &
Zérah, 2010). Cette dualité entre la ville et ses réseaux est intéressante pour
observer leurs relations (Carré & Deutsch, 2015).
- est aussi sous-jacente l’idée que la ville-oasis subit les mêmes contraintes que
les oasis : à savoir le partage de la ressource en eau non seulement au sein de
l’usage domestique, mais aussi entre les différents usages. La croissance des
espaces urbains sur les espaces agricoles ou sur les déserts environnants
complexifie à la fois la gestion et la distribution de ce service public et les
relations entre villes et secteurs agricoles. J’ai ici fait le choix de me concentrer
uniquement sur l’exemple de Mendoza, même si certains éléments analogues
ont également été observés à Khartoum.
Pendant ma thèse sur les secteurs agricoles irrigués, je vivais en ville et ai assez vite
observé ce qui, avec mes yeux européo-centrés, pouvait être considéré comme un
immense gaspillage d’eau potable : arrosage intempestif des jardins à l’eau du
robinet, robinets rarement réparés, facturation ne tenant pas compte de la
consommation, etc. Cette question avait d’ailleurs été développée dans mon
manuscrit (Lavie, 2009).
En 2012, un étudiant en M1 Géographie des Pays Émergents et en Développement
(GPED) de l’université Paris 1-Sorbonne, Jean-Eudes Hévin, m’a contactée afin de
pouvoir analyser l’adduction en eau potable à Mendoza. En discutant, il nous a
semblé intéressant de plutôt travailler sur une commune périphérique afin
d’observer les inégalités de distribution et de gestion. Son choix s’est porté sur la
commune de Las Heras au nord de Mendoza. Son terrain a été effectué en 2013 ; je
l’ai d’ailleurs accompagné lors d’une de ses enquêtes. En réutilisant une partie de son
mémoire (Hévin, 2013) et en y ajoutant une mise au jour des travaux sur la
gouvernance de l’eau sur l’agglomération de Mendoza, nous avons co-publié un
article sur les problèmes de gouvernances à Las Heras (Lavie et al., 2015a).
Par la suite, dans le cadre du projet Marges oasiennes avec Anaïs Marshall (2014-2016),
nous avons poursuivi ce travail dans une autre commune périphérique de
88
Partie 2 : Trajectoires
26
Plan de ordenamiento territorial, équivalent du PLU en France.
27 Appellation générale pour les quartiers très précaires et/ou spontanés (=bidonville).
89
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
90
Partie 2 : Trajectoires
À Guaymallén, le terrain s’est déroulé sur quatre semaines en 2014 et trois semaines
en 2016 ; Anaïs Marshall et moi-même avons également choisi quatre secteurs :
- Deux dans la zone urbaine dans le secteur d’Aguas Mendocinas : Pedro Molina et
Villa nueva (centre-ville) ;
- Un quartier dans une zone qui s’urbanise vite, notamment pour les résidences
secondaires, mais qui reste en partie agricole et dont l’adduction est faite par
trois coopératives différentes (San Vicente, la coopérative rurale Los Corralitos et
Corralcoop) : Los Corralitos ;
- Un quartier non alimenté par le réseau collectif, tout comme Challao à Las Heras,
où chacun dispose d’un puits peu profond et où les habitant.e.s insistent pour
disposer d’eau potable : Colonia Molina.
Lucie Escudié a passé trois mois à Maipú en 2018, et a choisi cinq quartiers :
- Deux quartiers alimentés par la municipalité : Viejo Tonel et Bandera
Argentina ;
- Deux quartiers essentiellement connectés au réseau municipal tandis que
quelques habitant.e.s ont recours à d’autres sources (coopérative, camions-
citerne) : Lopez et Russel ;
- Un quartier aux alimentations plurielles : réseau municipal, camions-citerne,
puits privé, absence de connexion : Rodeo del Medio.
Nos démarches de terrain ont donc un peu évolué mais sont restées analogues sur
ces quatre périodes de terrain : des entretiens assez longs (généralement autour
d’une heure) avec des gestionnaires [Aguas mendocinas, agents municipaux,
coopératives, EPAS (l’organisme régulateur de l’eau)] ; et des questionnaires courts
(3 pages, < 10 min.) auprès des usager/ère.s (Tableau 1).
Nombre de Date de
Municipalité Quartier Enquêteur/rice.s
questionnaires l’enquête
Las Heras Challao 14 2013 J.-E. Hévin
Las Heras Municipal 18 2013 J.-E. Hévin
Las Heras Ciudad 16 2013 J.-E. Hévin
Las Heras Algarrobal 7 2013 J.-E. Hévin
Guaymallén Pedro Molina 16 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Guaymallén Villa Nueva 15 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Guaymallén Los Corralitos 22 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Guaymallén Colonia Molina 9 2014-2016 E. Lavie & A. Marshall
Maipú Viejo Tonel 12 2018 L. Escudié
Maipú Bandera argentina 9 2018 L. Escudié
Maipú Lopez 12 2018 L. Escudié
Maipú Russel 13 2018 L. Escudié
Maipú Rodeo del Medio 11 2018 L. Escudié
Tableau 1 : Répartition des questionnaires passés par quartier
91
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
La fragmentation gestionnaire
Malgré quelques nouveautés concernant les glaciers et les forêts primitives, en
Argentine les ressources naturelles ne sont pas sous gestion nationale mais
provinciale.
Depuis 1884, c’est ainsi le DGI (Departamento General de Irrigación / Département
Général d’Irrigation) de la province de Mendoza qui distribue l’eau entre tous les
secteurs : irrigation agricole et urbaine, eau domestique et industrielle. Révisée en
1916, la Loi sur l’Eau n’a pas évolué depuis un siècle et laisse au DGI la gestion totale
de l’eau brute superficielle et souterraine. Ainsi, les eaux détournées du río Mendoza
sont distribuées par le DGI aux stations de potabilisation, et il faut une autorisation
de cette même institution pour installer un forage 29, avec un droit annuel d’usage
payant. C’est la seule prérogative du DGI sur l’usage domestique.
L’Alimentation en Eau Potable (AEP) est conditionnée par la Loi provinciale 6044 de
1993, votée dans le contexte de politiques de décentralisations des pouvoirs de la
nation argentine vers les provinces à la fin des années 1980. Le cadre législatif
provincial distingue deux secteurs : la zone urbaine et la zone rurale. Même si
l’extension de l’agglomération depuis 1993 est telle que ces appellations sont
aujourd’hui très discutables, la distinction foncière est primordiale pour comprendre
la distribution de l’eau. Ces deux zones sont actuellement en cours de modification
dans les plans d’urbanisme provinciaux et municipaux ; mais leur délimitation est
régie par les Plans d’Aménagement du Territoire, les POT (Plan de Ordenamiento
Territorial).
Selon la Loi 6044 de 1993, pour quatre des municipalités de l’agglomération
(Mendoza-Capital, Godoy Cruz, Las Heras et Guaymallén), la zone urbaine est à la
charge de la province de Mendoza qui a donné ce service en délégation de service
92
Partie 2 : Trajectoires
public à Aguas mendocinas (Akhmouch, 2009). Cette entreprise a connu dans son
histoire récente plusieurs statuts : l’entreprise nationale Obras Sanitarias de la Nación
(OSN) a été provincialisée dans les années 1990 en Obras Sanitarias de Mendoza
(OSM) ; les politiques de libéralisations amorcées sous Carlos Menem (1989-1999) en
Argentine et notamment la privatisation des services publics poussée par le FMI, ont
transformé l’entreprise d’état en société anonyme ; elle a enfin été renationalisée en
2008 dans le contexte des politiques de renationalisation des années Fernandez de
Kichner (2007-2015). En réalité, elle a été reprovincialisée puisque c’est la province de
Mendoza qui en est la propriétaire et non l’État argentin (Akhmouch, 2009).
Si Godoy Cruz et Mendoza-Capital sont essentiellement des communes urbaines, ce
n’est pas le cas de Las Heras et Guaymallén qui ont des périphéries périurbaines et
rurales, dont certains quartiers ne sont pas inclus dans la zone urbaine officielle. Là,
ce sont les municipalités qui prennent le relais. Elles peuvent gérer en interne
quelques forages ou puits, acheter de l’eau à Aguas mendocinas et alimenter des
quartiers isolés par des camions-citerne, ou, pour les bourgs ruraux, laisser la gestion
effective à des coopératives, souvent des associations de quartier.
Pour les deux communes au sud de l’agglomération, Maipú et Luján de Cuyo, le
service d’adduction est 100 % en régie municipale. Les deux communes ont des
stations de potabilisation, des forages et des camions-citerne et assurent l’intégralité
du service public. Ces deux municipalités sont implantées sur de bonnes terres
viticoles et disposent d’industries pétrochimiques d’extraction et de transformation ;
leurs moyens sont nettement supérieurs à ceux des autres communes et les services
publics (eau, gaz, électricité, transport, collecte des déchets, etc.) y sont bien moins
onéreux pour les usager/ère.s.
Enfin, la Loi 6044 a aussi créé un organe de régulation de l’AEP, l’EPAS (Ente
Provincial de Agua y Saneamiento / Agence provinciale de l’eau et de l’assainissement).
Adossée à la province, son « rôle est de contrôler et réguler les systèmes techniques et la
tarification dans le respect des droits des usagers, de donner les autorisations de
prélèvements » (Lavie & Marshall, 2019).
Pour résumer : la constitution argentine délègue donc à la province de Mendoza la
gestion de l’eau potable, qu’elle assume indirectement en étant la propriétaire
d’Aguas mendocinas, délégataire du service public d’adduction dans la zone urbaine.
En zone rurale, elle laisse les municipalités gérer leur adduction, parfois via des
coopératives. Deux communes assurent la gestion en régie municipale. Enfin, l’EPAS
n’assure aucune gestion mais contrôle le respect des règles. L’agglomération de
Mendoza est donc assez illustratrice d’une « fragmentation gestionnaire » (Bousquet,
2006).
Bien que créatrice de fragmentation, la Loi 6044 prévoit à la fois d’universaliser
l’accès collectif à l’ensemble du territoire et d’uniformiser le modèle de gestion. Or
sur le plan de la gestion, il y a eu plusieurs ratés (Akhmouch, 2009) : d’abord des
alternances de gouvernance à la tête de la province et de la concession d’eau potable,
93
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
94
Partie 2 : Trajectoires
95
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Le modèle souhaité par la province de Mendoza et régi par la Loi 6044 est celui d’un
accès universel à l’eau potable, si possible via le réseau central ou des micro-réseaux.
L’idée sous-jacente est aussi une uniformisation à la fois technique et gestionnaire.
Or, la zone urbaine s’est densifiée et étendue suite à la crise économique des années
2000 en Argentine (Velut, 2002). Les quartiers périphériques auraient été victimes
d’un mode de développement déconnecté des instances de planification urbaine que
sont la province et les municipalités, freinant ainsi la politique d’universalisation
du service.
Le paysage de l’eau potable en périphérie de Mendoza est donc protéiforme sur le
plan technique et gestionnaire, mais est-ce que cela freine vraiment l’universalisation
du modèle ? Et est-ce que cela crée des inégalités ? C’est à ces questions que notre
travail de terrain a permis de répondre. Trois axes ont été discutés : d’une part, la
place de la topographie sur la distribution gravitaire, d’autre part, les inégalités
socio-spatiales, enfin, la fragmentation de la ville par ses réseaux.
96
Partie 2 : Trajectoires
Une des hypothèses émises dans les discussions précédant le départ sur le terrain de
Jean-Eudes Hévin en 2013 était celle d’un gradient amont-aval de la qualité du
service d’AEP à Las Heras. L’agglomération de Mendoza est construite en grande
partie sur le cône de déjection du río Mendoza, de pente SO-NE qui se poursuit à
l’est par la plaine du Cuyo. Le réseau général suit donc cette pente puisque la
sismicité empêche d’utiliser des châteaux d’eau pour créer de la pression. En amont à
l’ouest, les glacis du piémont de la Précordillère des Andes surplombent la ville. Ils
ont connu une urbanisation rapide au début du XXIème siècle. Je supposais qu’avec ce
système gravitaire, les zones du glacis situées au-dessus du réseau et les zones les
plus basses en fin de réseau, ne pouvaient pas disposer d’une pression suffisante au
robinet, argument que me tenaient régulièrement des chercheur/se.s travaillant sur
cette commune et des Laherino/a.s rencontrés pendant la thèse.
Les résultats issus du travail de terrain de cet étudiant que j’ai co-encadré, révèlent
que cette hypothèse est en partie validée mais que ce n’est pas un facteur
déterminant des inégalités de distribution (Hévin, 2013 ; Lavie et al., 2015a ; Figure
22). Sachant qu’à Las Heras la pente est d’orientation SO-NE, le quartier de Challao,
qui est situé à l’ouest des principales canalisations – soit en amont – ne peut pas
disposer du réseau d’Aguas mendocinas. La pression qui ne dépend que de la pente ne
peut pas faire remonter l’eau, qui-plus-est ce quartier est parsemé de petites collines
où vivent les habitant.e.s de manière dispersée. Alimenter en eau ce quartier par le
réseau central n’est donc pas aisé techniquement, il n’est surtout pas rentable. Dans
le cœur de la ville, on observe bien des différences entre les quartiers Barrio
Municipal à l’entrée du réseau et Ciudad plus bas. Pour autant, les enquêtes réalisées
et les coupures de presse lues ne démontrent pas de différences marquées par
rapport à d’autres municipalités de l’agglomération, même si les habitant.e.s du
quartier Ciudad ont noté plus de coupures que leurs voisin.e.s du Barrio Municipal.
Les terrains suivants réalisés par Anaïs Marshall et moi-même à Guaymallén (Lavie
& Marshall, 2019) ou par Lucie Escudié à Maipú (Escudié, 2018) vont dans le même
sens : les coupures sont légèrement plus fréquentes dans les zones basses comme
Villa Nueva à Guaymallén et Lopez à Maipú, mais restent assez conformes à celles
observées dans le reste de l’agglomération. Une des hypothèses principales que nous
avons apportées est que les forages de soutien au réseau central jouent bien leur
rôle de renfort dans les zones basses (Figure 22).
97
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
98
Partie 2 : Trajectoires
Il semble donc que si nous avons observé des accès à l’eau potable précaires dans les
zones basses et les zones en amont du réseau, ce n’est pas dans la zone urbaine mais
dans les secteurs de la zone rurale qui ont été gagnés par l’agglomération, et qui ne
sont donc pas connectés au réseau central. En effet, un élément se distingue très
clairement de nos trois terrains : en termes quantitatifs, l’ensemble des secteurs de la
zone urbaine connaît un service correct avec une adduction à l’eau à tous les robinets
malgré quelques coupures. Pour autant, la qualité de l’eau ne peut être la même
puisque les zones hautes sont uniquement alimentées en eau du río Mendoza traitée,
tandis que les zones basses reçoivent une eau mixte où l’eau des forages – très azotée
– est diluée avec de l’eau superficielle.
Les critères déterminants des inégalités de qualité du service sont donc à trouver
ailleurs, notamment dans les inégalités socio-économiques entre quartiers de la zone
rurale (Escudié, 2018 ; Lavie & Marshall, 2019).
99
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
2002), des résidences secondaires dans les secteurs arborés, enfin de nombreuses
villas miserias (Alegre et al., 2014 ; Gudiño, 2017 ; Lavie & Marshall, 2019). La
périphérie est donc socio-économiquement fragmentée, on sait que les gestionnaires
de l’eau potable sont nombreux, et les techniques d’adduction sont tout aussi
protéiformes.
« Être pauvre n’empêche pas d’avoir une forte chance d’accéder au raccordement […], être
riche en revanche abrite pratiquement du risque de ne pas en disposer » (Mesclier et al.,
2015). En effet, malgré leur localisation à distance ou en amont des tuyaux
principaux, les populations riches n’ont aucune difficulté à disposer d’eau au robinet.
Alors que creuser des forages est interdit, les travaux se font quand même et les
contentieux juridiques sont nombreux. Les habitant.e.s de ces quartiers étant parfois
proches du pouvoir et du DGI, les passe-droits se sont multipliés (enquêtes de
terrain, 2013, 2014). Dans le cas du quartier de Challao à Las Heras, un lotissement
fermé dispose de son propre micro-réseau dont le forage pompe dans un des niveaux
d’aquifère les plus protégés car en amont des activités anthropiques (Hévin, 2013).
« Si la construction a sûrement été onéreuse, le prix de l’eau est fixe, et bien plus bas qu’avec
Aguas Mendocinas, autour de 4 € par mois (env. 44 $AR), contre le double ou le triple dans
les zones connectées au réseau collectif » (Lavie et al., 2015a). À Los Corralitos à
Guaymallén, un quartier fermé en construction dispose d’un ancien puits agricole
qui pompe dans la nappe captive. Appartenant à la coopérative Corralcoop, ce puits
sera connecté au micro-réseau dès que le besoin se fera sentir, c’est un puits pour le
futur. Nous n’avons pas observé de quartiers riches qui manquent d’eau potable au
robinet.
À l’inverse, les quartiers populaires connaissent des situations particulièrement
disparates. À Challao, les habitant.e.s des collines « n’ont d’autre choix que de se faire
ravitailler par des camions-citerne de la compagnie Aguas del Challao, qui achètent l’eau à
des stations Aguas Mendocinas, au prix exorbitant de 15 € (env. 165 $AR) la livraison de
10 000 l, nécessaire toutes les une à deux semaine(s) » (Lavie et al., 2015a). Jean-Eudes
Hévin a aussi observé des habitant.e.s allant se ravitailler en jerricans à une borne-
fontaine. À Algarrobal, la municipalité de Las Heras a construit un micro-réseau relié
à trois puits qui pompent dans un niveau supérieur de la nappe. Si le tarif est
considéré comme social, les tarissements de la ressource sont fréquents, obligeant les
habitant.e.s à régulièrement stocker de l’eau. Surtout, les pollutions de la nappe
poussent les autorités à couper la distribution par moments. Alors la municipalité
remplit des réservoirs locaux via des camions-citerne, comme le font les habitant.e.s
des collines du Challao. À Colonia Molina, les habitant.e.s cherchent à obtenir un
micro-réseau. Ils ont travaillé avec les autorités de Guaymallén pour que le puits
local du DGI soit utilisé pour cela (cf. Chapitre 1). En attendant, certain.e.s utilisent
un ancien forage agricole, voire donnent de l’eau de ce forage à leurs voisin.e.s, via
une canalisation privative ou en remplissant des bidons d’eau ; d’autres ont fait
creuser un puits en nappe phréatique pour les besoins domestiques mais ne
consomment que de l’eau en bouteilles (Figure 22). À Maipú, dans le quartier semi-
100
Partie 2 : Trajectoires
urbain de Russel et dans le district rural de Rodeo del medio, les lotissements de
classe moyenne disposent tous d’un accès au réseau municipal, qu’il s’agisse d’eau
superficielle ou souterraine. Mais les habitats plus dispersés et généralement plus
pauvres doivent s’adapter, en ayant parfois recours à des branchements illégaux sur
le réseau, en faisant appel à des camions-citerne les jours de basse pression au
robinet, ou encore aux puits peu profonds (Escudié, 2018).
Si les municipalités agissent pour que les populations les plus précaires disposent
d’un service d’eau potable, même si les coupures sont fréquentes et l’eau de qualité
médiocre, il reste des poches de précarité hydrique et hydraulique dans le paysage
mendocino. À l’inverse, le poids politique et économique des populations très aisées,
les protège généralement de tout manquement dans le service d’adduction en eau
potable. Pour autant, au-delà de ces situations extrêmes, la plus grande part des
populations de la périphérie urbaine de Mendoza connaît un service de micro-réseau
apporté par des coopératives ou par les municipalités. Ce nouveau système à la fois
technique et gestionnaire a tendances à devenir le nouveau modèle dominant ;
c’est le résultat principal de nos recherches.
101
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
102
Partie 2 : Trajectoires
Conclusion du Chapitre 3 :
Synthèse de mes travaux de recherche sur le risque de pénurie, ce chapitre s’est
intéressé à la question de la quantité d’eau potable et d’irrigation agricole et urbaine.
La pénurie est un risque qui s’appuie sur des facteurs prédisposant à la sécheresse
dans le cadre d’extrêmes hydro-climatiques, mais qui est également construit par les
gestionnaires. La marchandisation de l’eau a justifié des choix politiques permettant
la transformation de cette ressource naturelle en ressource économique. Mes travaux
sur cet enjeu de gestion du risque de pénurie ont donc à la fois porté sur l’estimation
des volumes offerts par la nature, la compréhension des formes de gestion et une
discussion sur les arguments politiques.
Surtout, ces deux sous-chapitres sur l’eau d’irrigation et l’eau potable démontrent
que dans un espace où l’eau est naturellement rare comme les oasis et les villes-oasis,
la gestion de la rareté devient un élément déterminant de la structuration des
espaces. Ainsi, inégalités spatiales de distribution de l’eau potable et de l’eau
d’irrigation, inversions de structures de pouvoir suite à l’arrivée d’une nouvelle
ressource comme à Mendoza ou Ouaouizerth, sont autant de preuves que la
ressource en eau est un objet de pouvoir dans l’aménagement des territoires. À
Khartoum, l’eau n’est pas rare puisque les Nils et la nappe sont suffisants, mais la
gestion de l’adduction est problématique, créant une pénurie. Finalement, les oasis
ne sont pas des espaces si différents des autres sur ce point.
Si la sécheresse est un facteur prédisposant aux risques de pénurie en eau et que la
gestion de la ressource est un facteur aggravant de la vulnérabilité des usager/ère.s, il
existe un autre facteur aggravant, agissant cette fois-ci sur l’offre en eau : c’est la
qualité de celle-ci. Le rôle de la qualité de l’eau dans la baisse des volumes
disponibles est l’objet du chapitre suivant.
103
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
104
Partie 2 : Trajectoires
L’École de géographie physique bordelaise qui m’a formée était centrée sur
l’évaluation de la qualité des ressources via la validation par des mesures in situ et la
modélisation des transferts des nitrates de la parcelle aux rivières. Quand la plupart
des travaux s’intéressent à la gestion quantitative de l’eau, j’ai aussi contribué à
montrer le rôle de la qualité de l’eau dans les structures oasiennes. Même si
chronologiquement, j’ai travaillé sur les pollutions avant de m’intéresser aux
pénuries, ces deux entrées sont liées dans le système hydrosocial : l’impossibilité
d’utiliser une ressource essentielle parce que polluée, participe à l’augmentation de
sa rareté, donc au risque de pénurie (Fernandez, 2017). L’accentuation de la rareté
quantitative de l’eau par l’affaiblissement de sa qualité a fait l’objet de travaux sur les
vallées minières de Lorraine par Romain Garcier (2010), en s’appuyant et complétant
le modèle d’Anthony Turton et Richard Meissner. Pour ces auteurs (Turton &
Meissner, 2002), une société dont la consommation d’eau augmente quand l’offre
naturelle reste stable ou diminue, arrive à une première transition, celle de la gestion
par l’offre. Les gestionnaires doivent trouver plus de ressources en eau afin de ne pas
avoir à agir sur la demande. C’est le cas des sociétés hydrauliciennes. Une seconde
transition a lieu lorsque les infrastructures ne suffisent plus et que les usager/ère.s
prennent, seul.e.s, par des campagnes de conscientisation ou par une augmentation
du prix de l’eau, la mesure d’une nécessité de baisser leurs demandes en eau. On
passe alors à une gestion par la demande, ce qui n’est pas encore vraiment visible à
Mendoza par exemple (cf. supra, Chapitre 3). Or d’après Romain Garcier, la baisse de
la qualité de l’eau ampute les gestionnaires d’une partie des ressources sur le plan
des volumes utilisables (Figure 23). Cette pollution fait donc avancer dans le temps
les deux transitions précitées.
Reste que les productions liant le risque de pénurie à des problématiques de qualité
des eaux sont rares et l’action publique se focalise avant tout sur des questions de
volumes à pourvoir : « depuis plus de 30 ans, dans le Sud-Ouest, l’action publique dans le
domaine de l’eau se pense pour l’essentiel comme une gestion quantitative de la pénurie que
cela soit pour traiter des enjeux de salubrité ou de préservation des milieux aquatiques »
(Gaudin & Fernandez, 2018).
L’objectif de ce Chapitre 14 est de réinterroger mes travaux effectués sur la qualité
de l’eau à Mendoza et à Khartoum, non plus sous l’angle des processus de transfert
des polluants comme c’était le cas au moment de l’écriture de ces publications, mais
sous celui de la gestion de la pénurie en eau. Je n’ai pas travaillé sur des questions
de qualité sur les autres terrains que sont le Sud-Mendocino, Gabès et Ouaouizerth.
Comme dans le précédent chapitre, sont synthétisés ici des travaux sur l’irrigation
puis sur l’eau potable.
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
106
Partie 2 : Trajectoires
Ma thèse (octobre 2005 / juin 2009) a permis la poursuite des travaux sur les
questions de qualité des eaux agricoles comme en maîtrise et DEA dans le Sud-Ouest
français, mais cette fois-ci outre-Atlantique, à Mendoza en Argentine. Elle a été faite
en collaboration avec le Centre Régional Andin30 (CRA) de l’Institut National de
l’Eau31 (INA), plus précisément au service Irrigation et Drainage32, où les
ingénieur.e.s agronomes José-Antonio Morábito et Santa-Esmeralda Salatino
dirigeaient un programme d’évaluation de la qualité de l’eau d’irrigation de
différentes oasis. La thèse s’est uniquement focalisée sur celle du río Mendoza, soit
l’espace agricole irrigué par cette rivière (Encadré 2).
Les oasis étudiées à partir de la soutenance de ma thèse en 2009 sont l’oasis Nord
(composée des oasis du río Mendoza et de l’oasis Est) et l’oasis du Valle de Uco. Ce
sont des oasis de piémont, irriguées grâce à la dérivation de cours d’eau andins de
régime nivo-glaciaires : le río Mendoza et le río Tunuyán aval pour l’oasis Est et le río
107
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Tunuyán amont pour l’oasis du Valle de Uco (Ponte & Cervini, 1998 ;
Chambouleyron et al., 2002). Majoritairement gravitaire, l’irrigation est aujourd’hui
pressurisée sur l’ensemble des nouveaux périmètres irrigués qui s’installent en
amont, à l’ouest (Figure 16).
Sur le plan hydro-morphologique, l’oasis de Valle de Uco (825 km²) est une oasis de
montagne, insérée dans une dépression (graben), entre la Cordillère frontale et des
collines de piémont (Figure 24). Elle est irriguée via détournement de quatre rivières
principales, dont le río Tunuyán qui pourvoit le plus aux volumes (80 %) avec son
module de 30 m3/s. Un aquifère libre souterrain est aussi présent dans cette
dépression. L’anticlinal qui ferme le graben vers l’aval fait confluer les eaux
superficielles et souterraines vers le même point, faisant remonter le niveau
piézométrique de la nappe dont la résurgence alimente une série de ruisseaux.
L’ensemble des eaux superficielles et souterraines conflue donc vers le même point,
formant un entonnoir hydrographique et hydrologique.
Les cultures irriguées en Valle de Uco prélèvent surtout dans l’aquifère libre, mais
une dérivation des rivières a quand même lieu, puisque quatre barrages alimentent
un réseau superficiel de canaux. « In sum, only 17% of the river flow is used by the Valle
de Uco Oasis, so as to allow a significant volume to the East Oasis. But unlike the official line
that clears the biggest landowners of this upper oasis of water control, the uncontrolled use of
upstream groundwater strongly influences the development of downstream oasis, and the
hydraulic results start to be in deficit: we calculated a 53 % fall of the Tunuyán River flow
between 2007 and 2011 in point CA » (Lavie et al., 2013).
Je n’ai pas travaillé sur l’oasis Est, mais les eaux qui quittent l’oasis de Valle de Uco
sont toutes collectées par le barrage Carrizal qui régule les eaux du río Tunuyán
avant qu’elles ne soient dérivées par le barrage Tiburcio Benegas vers l’oasis Est.
Évaluer la qualité des eaux en Valle de Uco conditionne de fait la durabilité de
l’irrigation de l’oasis Est.
Aujourd’hui, l’oasis Est est accolée à l’oasis du río Mendoza sur laquelle j’ai surtout
travaillé, notamment en thèse. L’ensemble (oasis Est + oasis du río Mendoza) forme
l’oasis Nord, probablement l’une des plus grandes au monde avec ses 2 411 km². Il
s’agit une oasis de piémont installée sur le cône de déjection des deux rivières. Elle
dépend majoritairement des dérivations des eaux superficielles.
Le río Mendoza, d’un module de 50 m3/s est régulé en montagne par le récent
barrage de Potrerillos (2004) puis dérivée par le barrage Cippolleti à l’entrée de
l’oasis. De là sont distribuées : les eaux pour les besoins domestiques d’une
agglomération de plus d’un million d’habitant.e.s, les eaux pour les industries
108
Partie 2 : Trajectoires
pétrolière et agroalimentaire, les eaux pour l’irrigation urbaine 33 et les eaux pour
alimenter cette oasis de 1 200 km².
33
Le réseau d’acequias (cf. supra, Chapitre 3).
109
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
110
Partie 2 : Trajectoires
Parmi les paramètres disponibles, les solides nous sont apparus comme primordiaux
à prendre en compte par les gestionnaires : d’une part, les solides dissous (Total
Dissolved Solids - TDS) qui donnent un aperçu de la minéralisation de l’eau, donc du
risque de salinisation des sols ; d’autre part, les solides en suspension (Total
Suspended Solids - TSS), la part non-soluble qui donne une indication sur le niveau de
turbidité.
Pourquoi travailler sur ces deux paramètres en particulier ? Parce qu’ils sont un
enjeu majeur pour les agriculteurs : en effet, de fortes quantités de solides en
suspension compromettent l’entrée des rayons du soleil dans l’eau, limitent la
photosynthèse et participent de fait à l’eutrophisation. Mais c’est une raison mineure.
On sait que les traitements pour rendre l’eau potable ou pour la chaine industrielle
sont facilités par des eaux claires, mais pour les agriculteurs qui utilisent encore la
méthode de l’irrigation gravitaire, les eaux turbides qui imperméabilisent les canaux
de terres et apportent des nutriments aux sols, sont préférables aux eaux claires qui
111
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
érodent les berges. Pour autant, 15 % des agriculteurs ont aujourd’hui recours à de
nouveaux systèmes pressurisés, plus économes en eau et plus efficaces en termes de
rendements. Eux préfèrent des eaux claires qui bouchent moins les buses du goutte-
à-goutte (Morábito et al., 2012).
Pour ce travail, nous avons donc utilisé les paramètres :
- Total Solid (TS) pour la période 2003-2011 pour le río Mendoza et 2007-2011
pour le río Tunuyán. « The TS were measured by drying at 103-105°C, then in a
muffle furnace at 550°C » (Lavie et al., 2013) ;
- Total Suspended solids (TSS) jusqu’en décembre 2008 pour le río Mendoza et
février 2009 pour le río Tunuyán. « The TSS were observed in an Imhoff cone »
(Ibid.) ;
- Total Disolved solids (TDS) : ont été obtenus en soustrayant les TSS aux TS ;
- Débits : nous les avons évalués à partir des échelles de hauteur ou obtenus
auprès du DGI pour les points Y, LT, VU, TB et RI, CI et CIII ; pour les autres
points, nous avons calculé le débit à partir de sections mouillées dont la
largeur n’évolue pas (ce sont des canaux imperméabilisés) en estimant à
chaque prélèvement la hauteur d’eau et la vitesse d’écoulement (en surface
seulement).
Au final, nous disposons donc de cinq années complètes pour le río Mendoza (2003-
2008) et une seule pour le río Tunuyán (2007-2008).
Nos résultats montrent une superposition des courbes de TS et de TDS, ce qui est
logique puisque la plus grande part des solides totaux est composée des solides
dissous. Dès lors que les analyses de TDS ont arrêté, utiliser les données de TS reste
une option. Les solides en suspension (TSS) ont donc été traités à part, mais ils ne
concernent qu’une année de suivi pour le río Tunuyán.
La campagne de mesures ayant été plus suivie pour les TS, nous les avons utilisés
pour analyser les résultats concernant les TDS (« 9 years of TS data against 6 of TDS
data for the Mendoza River watershed, 5 years against 2 for the Tunuyán River watershed »
(Ibid.)). Certes, les solides dissous sont aussi composés de métaux lourds issus des
pesticides et de quelques nutriments venant des engrais agricoles, mais c’est surtout
les minéraux, responsables dans cette région aride de la salinisation des eaux et des
sols, qui ont fait de cet indicateur un paramètre important pour évaluer la quantité
de l’eau d’irrigation des oasis. L’érosion chimique des roches dans les bassins
versants contribue à hauteur de 60 % des débits solides (Cosandey, 2003). On sait que
le profil de ces rivières est naturellement calco-sulfaté (Lavie, 2009) étant donné les
terrains gypseux traversés par l’eau de ruissellement sur les versants ; on a aussi
observé que l’évaporation jouait un rôle sur l’augmentation des taux de potassium,
chlorures et sulfates en aval des réseaux d’irrigation.
La description point par point est disponible dans la publication (Lavie et al., 2013), je
ne vais donc m’appuyer ici que sur une synthèse des résultats (Figure 25).
112
Partie 2 : Trajectoires
113
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
La première observation est que les sites RI (río Mendoza à la prise d’eau), le canal
CIII et les rivières du Valle de Uco (LT, VU, A et Y) présentent sur le plan saisonnier
(annuel) une opposition de phase entre les solides dissous et en suspension. C’est
tout à fait logique : ça suit le rythme du module, à savoir un régime nivo-glaciaire,
dont la neige annuelle hivernale compose 85 % des écoulements annuels (Salomón et
al., 2008). Avec la crue annuelle suivant la débâcle nivale, la minéralisation baisse
(dilution) tandis que la turbidité augmente, alimentée par la farine nivale et glaciaire
(Caine & Thurman, 1990 ; Caine, 1995 ; Beylich et al., 2006 ; Beylich & Laute, 2012).
Avec la décrue puis l’embâcle nival hivernal, la minéralisation augmente tandis que
les eaux deviennent plus claires.
En revanche, tous ces sites n’ont pas le même comportement sur le long terme. Le río
Mendoza voit une stagnation des solides dissous et en suspension alors les débits
baissent. À l’inverse, le río Tunuyán voit ses écoulements liquides augmenter, tout
comme la part dissoute, mais la turbidité stagne.
Les sites où la pollution anthropique est modérée, à l’image des canaux CI et CIV ou
du río Tunuyán en aval du Valle de uco (CA et TB), ont des comportements
relativement homogènes à long terme, qui ressemblent aux sites de rivière (RI ou VU
par exemple), mais les comportements saisonniers ne sont pas comparables. C’est là
encore totalement logique puisque les barrages influencent de fait la turbidité, par la
décantation des éléments les plus lourds. On remarque aussi une augmentation des
TDS au fur et à mesure des années de suivi, indiquant une pollution qui s’accentue
avec la baisse des volumes d’eau disponibles par augmentation des concentrations
de solides dissous.
Enfin deux sites présentent des résultats inquiétants, en accord avec ceux présentés
dans ma thèse : les points CII et CV.
- Le point CII, mélange d’eau d’irrigation passée par la ville (CI) et d’eaux de
rejets de station d’épuration des eaux usées domestiques. À l’échelle de
l’ensemble des campagnes, ce point « is characterized by a clear increase in
average values compared to CI, demonstrating the impact of the discharges from
sewage treatment plant on the turbidity and salinization of water for irrigation of
downstream areas » (Lavie et al., 2013). À l’échelle saisonnière, il est équivalent à
l’eau de rivière (RI) ; on voit aussi très bien l’irrégularité des rejets de la station
d’épuration des eaux usées domestiques dans la variation de la turbidité
d’une semaine à l’autre ;
- Le point CV collecte également les eaux passées par CI mais aussi et surtout
les eaux d’un complexe industriel (industries agro-alimentaires notamment :
coopératives vinicoles, brasseries et fabriques de boissons, mise en conserves
de fruits et légumes, etc.). Une station de dilution de ces eaux par de l’eau de
forage a été implantée en 2004 (Figure 25). Son impact est évident sur le
comportement à long terme : puisque les débits ont augmenté, la turbidité a
stagné et la minéralisation a baissé. Mais c’est sur le plan saisonnier que ce
114
Partie 2 : Trajectoires
point est intéressant : en effet, les écoulements liquides comme solides (TSS et
TDS) sont clairement réglés par la station « de traitement » par dilution qui
envoie de l’eau souterraine dès que la pollution de l’eau du canal dépasse
certains seuils.
« In a context of climate change and dynamic modes of land and water use, water-quality
monitoring seems therefore an important element of diagnosis, which may stimulate debate
and provide arguments able of guiding decisions regarding water management » (Lavie et al.,
2013).
Savoir valoriser nos résultats, les faire connaître des décideurs, n’était plus un enjeu
secondaire. Il nous fallait donc un moyen de simplifier les résultats afin de les rendre
accessibles aux gestionnaires. L’étape suivante a été celle de la synthétisation des
résultats du suivi hydro-qualitatif.
Après une dizaine d’années de suivi hydro-qualitatif, nous avons donc discuté lors
de ma mission en 2012 avec les ingénieur.e.s José A. Morabito et Santa E. Salatino, de
la meilleure manière de vulgariser nos résultats. En effet, de par leur formation en
agronomie, il/elle présentaient toujours les données de manière statistique, avec
graphiques et boites à moustaches. De mon côté, je donnais la priorité non seulement
à des cartographies pour montrer les évolutions d’amont en aval, mais aussi des
graphiques visant à insister sur les évolutions temporelles de chaque polluant sur
chaque point. Le résultat était simple et caricatural : il/elle pouvaient montrer la
complémentarité entre critères pour chaque point, et je pouvais comparer les points
entre eux, sur les plans spatial et temporel.
Ma mission de 2012 a été la plus longue d’après-thèse, avec six semaines sur place et
sans terrain, uniquement un accueil en laboratoire. J’ai donc repris la base de
données et ai cherché à créer un indice composite qui, à défaut de prendre en compte
les variations temporelles, permettrait au moins de présenter aux gestionnaires
locaux une cartographie qui synthétiserait des résultats. Ce travail a été publié dans
la revue mexicaine Tecnología y Ciencias del Agua, classée Web of Sciences for Latin
America ; il était en effet important pour nous de le publier en espagnol (Lavie et al.,
2014)34.
Le travail bibliographique a permis de sélectionner plusieurs indices intégrés et de
peser leur intérêt pour notre travail. Nous avons ainsi regardé le SEQ-Eau des
Agences de l’eau françaises (MEDD et Agences de l’eau, 2003), l’Indice Biologique
Global Normalisé (IBGN) norme Afnor 1992 (Archaimbault & Dumont, 2010), utilisé
pour qualifier la qualité biologique des rivières, l’Indice de Qualité Physique et
Chimique (IPQB) (Hébert, 2005), son équivalent québécois, le Water Quality Index du
34 Les citations qui suivent issues de cet article ont été traduites de l’espagnol.
115
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Le Water Quality Index (WQI) a été créé par le Canadian Council of Ministers of
Environment (CCME, 1999) et rediscuté dans d’autres publications par ses
concepteur/rice.s (Alberta Environnement, 1995 ; Hébert, 2005 ; Khan et al., 2005 ;
Lumb et al., 2006 ; Guzmán-Colis et al., 2011). Il nous a surtout intéressé.e.s car c’était
un des rares qui ne présentait pas que des indices fixes faits à partir de paramètres
biologiques mais plutôt physico-chimiques, mais aussi parce qu’il nous laissait le
choix des paramètres. Il reste important de rappeler que le WQI ne peut pas être
reproductible ou être comparé à d’autres régions similaires, puisqu’il est calculé à
partir des paramètres que l’on a choisis en fonction des enjeux de notre secteur
d’étude. Il permet tout de même de proposer des sous-indices synthétiques en
fonction des objectifs choisis (Hébert, 2005 ; Khan et al., 2005).
Les créateur/rice.s proposent six étapes décrites précisément dans notre publication
(Lavie et al., 2014). Nous avons donc cherché à caractériser la qualité de chaque point
pour déterminer son aptitude à l’irrigation. Toutes les données sont issues de la base
116
Partie 2 : Trajectoires
disponible de l’INA (cf. supra). Afin de discuter de cet indice, nous avons créé
plusieurs sous-indices, utilisant les normes ou recommandations de plusieurs
sources. Nous avons ainsi créé quatre indices intégrés de qualité des eaux
d’irrigation :
- Le WQI-DGI, défini à partir des valeurs critiques (limites maximales permises
pour chaque paramètre) du Département Général d’Irrigation (DGI) de la
province de Mendoza (Resolución 778/96) ;
- Le WQI-FAO, qui utilise les recommandations de la FAO en matière
d’irrigation ;
- Le WQI-AE, fait à partir des Agences de l’eau françaises puisque le SEQ établit
un guide d’aptitude aux usages irrigation (MEDD & Agences de l’Eau, 2003).
Avec du recul, je me demande l’intérêt de ce choix ;
- Le WQI-MA afin de comparer nos résultats avec ceux d’un pays qui connaît
des environnements comparables : le Maroc (Ministère de l’énergie, eau et
environnement, SEEE, 2007, disponible en ligne).
Malgré les écueils sur le choix des paramètres sur lesquels nous reviendrons, nous
sommes parvenu.e.s à dresser une cartographie, conformément à l’objectif que l’on
s’était fixé (Figure 26).
Le WQI-DGI correspond à mes résultats de thèse : quatre (RI, LT, A et Y) des cinq
points situés en amont des activités anthropiques présentent des eaux de bonne
qualité, tandis que le río Tunuyán (VU), pourtant peu impacté, montre une qualité
acceptable. Ces quatre points présentent un ou deux paramètres problématiques. Les
points en qualité acceptable (CI, CII, CA et TB) correspondant à des sites de pollution
modérée mais présente, avec généralement cinq paramètres préoccupants
(phosphates, coliformes fécaux, sulfates, RAS et conductivité). Enfin les points CV et
RIII présentent une mauvaise qualité pour cinq ou sept paramètres avec de fortes
amplitudes. Cet indice permet de distinguer les points qui ont peu ou beaucoup de
paramètres problématiques, ce qui laisse à penser à une surreprésentation du
Facteur 1. Mais à part VU, tous les points présentent des résultats conformes à ceux
de ma thèse et d’autres publications (Morábito et al., 2005 ; Morábito et al., 2007 ;
Lavie, 2009 ; Lavie et al., 2010) : soit une augmentation de la pression anthropique
d’amont en aval et un grave problème de pollution en CV suite aux rejets du
complexe industriel (cf supra). Un biais dans cet indice a pourtant été relevé : il prend
en compte les sulfates, un élément entrant dans la composition d’engrais, donc
susceptible de polluer. Or les eaux des rivières Mendoza et Tunuyán sont calco-
sulfatées, puisqu’elles traversent des terrains gypseux. Elles sont donc naturellement
chargées. Certes c’est un obstacle lorsque l’on cherche à irriguer avec des eaux peu
salines, mais cela reste un paramètre naturel.
117
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Les résultats du WQI-AE sont moins contrastés, avec deux points d’excellente qualité
(RI et LT), avec des notes de 98 et 99/100 ; cinq points sont de bonne qualité, avec des
problèmes dus à la présence modérée de bactéries, ce qui n’est pas si problématique
dans le cas d’eau d’irrigation (VU, A, Y, TB et CIII). Le pastoralisme en amont de
35Pour les WQI-DGI et WQI-FAO, nous n’avons pas intégré les points RII, CIII et CIV puisque nous ne
disposions pas des données en nitrates et phosphates, pourtant paramètres importants. Plutôt que de
sacrifier des paramètres, nous avons sacrifié des points.
118
Partie 2 : Trajectoires
l’oasis semble jouer un rôle dans cette légère pollution biologique. D’autres points
présentent des concentrations en bactéries plus importantes, puisque situés en aval
de rejets domestiques et industriels (CI, CII, CV, CA, RII et RIII). Outre son inintérêt
à comparer des normes d’irrigation valables à l’échelle de la France et à l’échelle du
désert du Cuyo, cet indice s’est révélé inadéquat. En effet, puisque nous ne pouvons
pas coefficienter chaque paramètre et que nous avons utilisé à la fois les coliformes
fécaux et totaux, l’un étant inclus dans l’autre, le point des coliformes fécaux est
dupliqué dans le facteur 1. Alors que les facteurs 2 et 3, qui prennent en compte les
écarts à la limite fixée et non le nombre de paramètres problématiques, discriminent
réellement les points entre eux, le Facteur 1 a un poids qui nous semble trop fort.
Le WQI-FAO a été construit à partir des recommandations de cette institution
onusienne. Il y a deux classes : 1) Les paramètres avec usage sans restriction : dans ce
cas tous nos points auraient été classés en mauvaise qualité ; 2) les paramètres avec
restriction légère à modérées. C’est ceux-là que nous avons choisis. Les résultats ne
sont pas non plus satisfaisants puisque tous les points sont considérés comme de
qualité excellente. De fait, empiriquement les agriculteurs savent que cette eau est
apte à l’irrigation, même s’il y a des restrictions dans certains secteurs en fin d’été.
Cet indice WQI-FAO est un de ceux qui font le plus ressortir l’importance de la
sélection des limites maximales qui entrent dans le calcul.
Enfin, le WQI-MA, construit à partir des normes marocaines, est particulièrement
intéressant puisqu’il met clairement en valeur les sites avec et sans pression
anthropique. Deux points (LT et Y) sont de qualité excellente ; les points situés en
amont des oasis (VU, A, RI) ou protégés des pollutions (CIII et CIV) ont un ou deux
paramètres qui les font passer à une bonne qualité. Cela s’explique soit par la
présence naturelle de sulfates (comme WQI-DGI), de bactéries (comme le WQ-AE)
ou de sodium, naturellement présent en période d’étiage notamment. Tous les autres
points, situés en aval des activités polluantes, voient leur classement en qualité
acceptable. Les paramètres choisis sont logiques d’après les ingénieur.e.s agronomes
co-auteur.e.s de cet article avec moi (J. A. Morabito et S. E. Salatino) : métaux lourds,
minéralisation et bactériologie (même s’il manque les solides). Mais tout comme pour
le WQI-DGI, il pose le problème de la surreprésentation du Facteur 1, problème déjà
démontré par un de ses concepteur/rice.s (Hébert, 2005). « Dans le cas des bassins
versants de Mendoza, l’indice WQI-MA reflète mieux les différences entre les points de la
partie haute (presque sans activité anthropique) des parties basses (où l’impact majeur est dû
aux différents usages). Pour autant, il y a deux exceptions : les points CIII et CIV, pourtant
situés dans l’oasis, ne reçoivent pas de rejets industriels et urbains, seulement des eaux de
drainage agricole. Ils sont considérés comme de bonne qualité. On peut donc affirmer que
l’indice élaboré à partir des normes marocaines maximise la pollution urbaine et industrielle »
(Lavie et al., 2014).
119
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
En conclusion, cette méthodologie présente des résultats assez proches de ceux déjà
valorisés lors de nos travaux collectifs précédents, avec une augmentation de la
pollution d’amont en aval au fur et à mesure de l’accroissement de la pression
anthropique et dans le temps. Il est intéressant de laisser au/à la chercheur.e le choix
des paramètres à prendre en compte puisque ce choix permet de mieux s’approcher
des spécificités locales. Pour autant, la prépondérance du Facteur 1 affecte le résultat
final, comme le démontrait déjà un de ses créateurs (Hébert, 2005). En effet, il permet
une duplication de certains indices comme les coliformes fécaux et totaux ou l’impact
du sodium, cation analysé seul et inclus dans le RAS. Reste que si on enlève le
Facteur 1, cela va se traduire par une qualité artificiellement plus haute (Hébert,
2005 ; Lavie et al., 2014).
4.1.4. Que retenir de mes travaux sur la qualité de l’eau d’irrigation des
oasis de Mendoza, dans le cadre de la prise en compte de la qualité de
l’eau dans le risque de pénurie en eau agricole ?
120
Partie 2 : Trajectoires
Les eaux claires issues de la décantation dans les lacs de barrage créent des pertes par
infiltration dans le réseau d’irrigation de l’oasis Nord. En aval, les agriculteurs
reçoivent donc moins d’eau (Barbier, 2011)37 et polluée.
La conjonction d’une action limitée contre la pollution dans les oasis, la baisse de
l’offre en eau et la multiplication des besoins et des usages, a entraîné sur 10 ans
l’augmentation nette de la pollution des eaux d’irrigation. Les solides en suspension
baissent, entraînant une perte par infiltration donc une pollution des aquifères ; les
solides dissous et autres éléments chimiques augmentent, conduisant à une possible
baisse des rendements ; les matières organiques augmentent, pouvant laisser
présager des problèmes de santé du milieu et des populations en aval du réseau, etc.
Nos travaux sur les solides ont permis de mettre en valeur le rôle des eaux claires sur
le système, ainsi que l’impact de l’oasis de Valle de Uco sur l’oasis Nord. Les cartes
issues des indices composites permettent de vulgariser nos résultats auprès d’acteurs
qui ne maîtrisent pas le vocabulaire de la pollution, ni les effets de chaque polluant
sur le milieu ou les activités.
Bien que ces travaux visent avant tout à évaluer la qualité de l’eau à usage agricole,
les regarder sous l’angle du risque de pénurie accentue la nécessité de ce type de
résultats. En effet, si l’offre en eau diminue et n’est plus en phase avec les usages
sur le plan saisonnier, l’abaissement de sa qualité joue de fait sur les volumes
utiles disponibles. De même, la clarification des eaux par les ouvrages
hydrauliques a participé à une modification des écoulements dans l’oasis par
l’affaiblissement du caractère imperméabilisant des eaux. Cet ensemble de
conclusions va dans le même sens : les espaces de l’aval disposent de moins d’eau
pour l’irrigation, situation accentuée par les modifications de la qualité de l’eau
(Lavie et al., 2010).
L’idée de connecter la qualité de l’eau du robinet et la santé des populations est née à
Mendoza pendant la thèse, mais sans être approfondie. Par la suite j’ai amélioré la
méthodologie à Khartoum en post-doctorat et été recrutée sur un poste
environnement-santé à Paris-Diderot.
37Morgane Barbier est une étudiante de M1 GST de Paris-Diderot qui a fait un stage à l’INA sous ma
direction, sur le rôle des eaux claires/décantées sur la quantité d’eau reçue par les agriculteur/rice.s les
plus en aval.
121
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Mes travaux sur Khartoum se résument au post-doctorat qui s’est déroulé de janvier
à août 2010 (j’ai été recrutée pour septembre 2010 à Paris-Diderot), avec deux
terrains : janvier-mars et juillet-août. Contrat et missions ont été financés par l’ANR
WaMaKhaIR. J’étais rattachée à l’EA Gecko à Paris-Ouest-Nanterre.
Le contexte
Khartoum, agglomération créée par les trois villes de Khartoum-City, Omdurman et
Bahri autour de la confluence des Nils, accueillait lors de mes missions de terrain en
2010, plus de 5 millions d’habitant.e.s. Les crises successives, famines et/ou guerres
civiles, en Éthiopie et Érythrée voisin.e et dans les zones de frontière soudanaises
comme au Soudan du Sud ou au Darfour, ont poussé vers la capitale des migrant.e.s
fuyant les famines et les zones de guerre. N’ayant pas pu anticiper ce flux de
population immigrante, la planification urbaine se fait donc a posteriori, ce qui est
assez visible lorsque l’on regarde les services urbains comme l’accès à l’eau
domestique.
Le service d’alimentation en eau potable (AEP) est assuré par l’État de Khartoum, le
Soudan étant un État fédéral. C’est la Khartoum State Water Corporation (KSWC) qui
pompe, traite et distribue l’eau. Les trois centre-villes étant implantés sur les rives
des Nils, ils sont correctement desservis malgré quelques coupures et baisses de
pression. À distance des stations de pompages nilotiques, des forages dans la nappe
alluviale confortent l’adduction, assurant plus de volumes à distribuer. Les
périphéries plus éloignées, généralement construites au fur et à mesure des arrivées
de migrant.e.s, disposent depuis les années 2000 de micro-réseaux généralement
connectés à un seul forage qui fonctionne quelques heures dans la journée. Enfin,
dans les plus lointaines périphéries ou des espaces ruraux rejoints par
l’agglomération, le système de distribution en porte-à-porte (charrettes tirées par des
ânes, les caro) prennent le relais (Figure 27).
122
Partie 2 : Trajectoires
Or le gradient n’est pas qu’infrastructurel, il est aussi structurel (Lavie & Hassan El-
Tayib, 2014). Si la KSWC est responsable de ce service public, les carences de son
système de distribution dès que l’on s’éloigne du réseau central interconnecté, font
que de nombreuses initiatives locales prennent le relais. Dès lors, des associations de
quartier, des ONG ou des élites locales créent des micro-réseaux par quartier
(Crombé, 2009, 2017). Enfin, le système en porte-à-porte est à la fois né d’initiatives
collectives et individuelles ; s’ajoutent aussi des dons d’eau entre voisins.
Sur le plan théorique donc, la question de l’eau en Afrique a été assez étudiée, d’une
part, dans les rapports comme le Africa Water Atlas (2006) du PNUD, d’autre part, par
des recherches en SHS (cf. supra, Chapitre 1 : Jaglin, Blanchon, Loftus, etc.). À
Khartoum aussi j’ai recensé quelques études comme celle de messieurs Wash et
Musa (Wash & Musa, 1991) sur l’organisation de l’approvisionnement en eau potable
de la ville, ou encore celles de Mickaël Nègre et Laure Crombé sur les actions menées
par l’ONG Action Contre la Faim à Omdurman (Nègre, 2004 ; Crombé, 2009, 2017). Je
faisais pourtant un constat : « Malgré une bibliographie pourtant fournie sur la gestion, les
123
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
pratiques et l’accès à l’eau dans les villes africaines, et au sein même de l’agglomération de
Khartoum, il reste rare de pouvoir disposer de références sur la qualité physique, chimique ou
biologique de cette eau consommée. Et lorsqu’elles existent, ces données s’appuient
généralement sur un suivi hydro-chimique ne tenant pas compte des pratiques sociales ou de
gestion » (Lavie & Hassan El-Tayib, 2014), à l’exception de celle de Nguimalet et al.,
(2005) sur Bangui en République Centre-africaine.
Le contexte local était tout aussi intéressant : les anthropologues qui travaillent sur la
sphère domestique à Khartoum dans le cadre de l’ANR (Barbara Casciarri, Noha
Hassan El-Tayib et Luisa Arango) avaient démontré que les modes d’usage de l’eau
dans les foyers étaient assez variés, mais que l’eau était rarement bue au robinet, elle
était généralement stockée afin de la rafraichir et de la laisser décanter (Hassan El-
Tayib, 2008 ; Arango, 2009). La Figure 28 résume bien les principales stratégies. Par
manque d’eau, en anticipation des coupures et des baisses de pression, en fonction
des saisons (les eaux nilotiques et les eaux distribuées sont bien plus turbides en
saison des crues), parce que l’eau n’arrive que quelques heures de la journée ou enfin
parce qu’elle est distribuée en porte-à-porte, l’absence d’un service collectif, continu
et optimal oblige les populations à avoir recours au stockage (Figure 29).
En même temps que l’anthropologue Noha Hassan El-Tayib réalisait sa thèse sur les
relations entre accès à l’eau potable et santé des populations, la finalité de mon
« travail était d’identifier les problèmes de qualité de l’eau potable du Grand Khartoum :
d’une part, en suivant l’objectif initial, en fonction des types de distribution (eau traitée du
Nil, eau souterraine distribuée par le réseau ou par le porte-à-porte) ; d’autre part en fonction
des usages à l’intérieur de la sphère domestique, pour mieux évaluer les actions à mener en
termes de politique sanitaire » (Lavie & Hassan El-Tayib, 2014).
124
Partie 2 : Trajectoires
125
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
126
Partie 2 : Trajectoires
La méthodologie
La méthodologie utilisée s’est faite en plusieurs étapes (Lavie & Hassan El-Tayib,
2013, 2014), (Figure 30) :
38Il n’est pas facile d’être jeune chercheuse maître-assistante (donc beaucoup de TP et de corrections),
sans compter sa place de femme et de mère de famille nombreuse, une situation assez difficile mais
commune au Soudan.
127
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
caro, dans un sabīl et dans un zīr. Nos choix sont donc représentatifs de certains
pratiques mais pas représentatifs des usages à l’échelle de l’agglomération ;
- Ainsi, à partir de ces éléments, j’ai déterminé une stratégie d’échantillonnage qui
permettait de réaliser un diagnostic hydro-qualitatif relativement représentatif
des types d’usage, à défaut d’être exhaustif.
Les résultats
Les résultats ont été présentés à l’EGU sous forme de poster (Lavie & Hassan El-
Tayib, 2013 : Figure 30) et publiés dans la revue Cybergéo (Lavie & Hassan El-Tayib,
2014), qui est la principale valorisation et vers laquelle je renvoie le lecteur. Nous
avons aussi présenté ces travaux en séminaire de fin d’ANR (Blanchon & Lavie, 2012)
et j’ai enfin simplifié une partie des résultats pour le site Geoconfluences, en axant la
problématique sur la place de l’Islam ((Lavie, 2016 et Encadré 3).
128
Partie 2 : Trajectoires
Figure 30 : Poster synthétisant les résultats de l’étude sur Khartoum, présenté à l’EGU
Source : Lavie & Hassan El-Tayib, 2013
129
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Les résultats du diagnostic sont intéressants car ils marquent une opposition avec les
croyances populaires qui prévalent à propos du stockage. Or même si c’est une
habitude culturelle, le réseau n’est pas à même de pallier ce problème : malgré la
production quotidienne de 1,15 millions de m3 (stations nilotiques et forages en
nappe alluviale, KSWC) pour 5,5 millions d’habitant.e.s soit 209 l./hab./jour, les
coupures et les baisses de pression sont très nombreuses. Sur le plan topographique
cela s’explique en partie par la platitude pour ce réseau gravitaire. Mais surtout, 40 %
de l’eau produite sont perdus dans des canalisations vétustes (Osman Ismaël,
communication personnelle). Les gestionnaires de la KSWC ont alors deux
alternatives : soit ils produisent plus, quitte à accélérer le processus de traitement,
soit ils ont recours à des coupures pour faire des économies.
« La population dispose donc d’une eau turbide et intermittente, et pallie ces problèmes par le
stockage et la décantation. Or, c’est bien ce stockage que nous avons désigné comme facteur
aggravant de la baisse de qualité » (Lavie & Hassan El-Tayib, 2014). Le diagnostic de la
qualité de l’eau domestique de l’agglomération de Khartoum réalisé dans le cadre
d’un post-doctorat en 2010, est un exemple supplémentaire de la nécessité de
prendre en compte la qualité de l’eau dans l’évaluation du risque de pénurie. Les
comportements des habitant.e.s pour pallier coupures et eau turbide participent à
complexifier le circuit d’une goutte d’eau dans le réseau, donc la mesure des volumes
disponibles pour réduire le risque de pénurie pour les usager/ère.s.
À partir des années 1990, beaucoup d’études ont été menées sur l’accès à l’eau
potable en ville, notamment dans les pays du Sud (voir à ce propos dans le Chapitre
130
Partie 2 : Trajectoires
131
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
132
Partie 2 : Trajectoires
133
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Qualité et pouvoirs
Enfin, même le lien entre les jeux de pouvoir, de géographie politique, inhérents au
waterscape (Swyngedouw, 2004), peuvent être regardés par le prisme de la qualité de
l’eau. Colonia Molina (Guaymallén) illustre relativement bien ces questions de jeux
d’acteurs et de jeux de pouvoir entre acteurs.
Il y a une demi-douzaine d’années, les habitant.e.s de ce quartier, pour la plupart
agriculteurs, ont commencé à manifester leur double mécontentement : d’une part, le
fait qu’ils appartiennent au district39 de Colonia Segovia dont les élu.e.s leur faisaient
peu de cas selon eux ; d’autre part, l’absence ou la faiblesse de la qualité des services
urbains. En effet dans le secteur : pas d’accès à l’eau potable et pas d’assainissement
collectifs, peu de transports collectifs, de ramassage des ordures ménagères,
d’irrigation viaire40, et sentiment d’augmentation de la délinquance par abandon des
forces de l’ordre. Les agriculteurs et les habitant.e.s des lotissements fermés (gatted
communities), d’abord en conflit, se sont associés pour lutter ensemble et améliorer la
qualité de vie du quartier. Dès lors, la première étape fut celle de la reconnaissance
de Colonia Molina comme district à part entière, séparément de Colonia Segovia, ce
qui a été voté en 2014. La seconde étape fut celle d’un accès collectif à l’eau potable.
Montage du financement avec l’Université Nationale du Cuyo, obtention d’une
bourse de la nation Argentine, collecte des paiements des connections individuelles
au réseau de canalisations, discussions avec les directions des coopératives présentes
dans la zone (celles de Los Corralitos, cf. supra, Chapitre 3), tout a été géré par les
responsables locaux, i.e. une association de maraîchers et un propriétaire de
lotissement fermé (Lavie & Marshall, 2019 ; Lavie et al., soumis). Le projet est de
39 Échelle administrative : État (Argentine) > province (Mendoza) > département ou municipalité
(Guaymallén) > district ou quartier (Colonia Molina).
40 Dans ce milieu sec, il est nécessaire d’arroser régulièrement les pistes de terre pour éviter la
poussière qui réduit la visibilité et encombre les bronches. C’est considéré à Mendoza comme un
service (péri)urbain.
134
Partie 2 : Trajectoires
compléter un puits d’irrigation non utilisé (Type 3f in Figure 22) avec une station de
chloration et une citerne d’eau, puis de connecter l’ensemble à un micro-réseau, à
l’image du système présent à moins d’un kilomètre, dans le lotissement de San
Vicente (Figure 21).
Le chantier a pris du retard puisque l’ancien gouverneur du département de
Guaymallén a été arrêté pour corruption et que la municipalité a changé de bord
politique fin 2014, mais le processus est en cours. Surtout, les négociations avec le
régulateur (police de l’eau, EPAS), avec la municipalité et avec les coopératives
souhaitant obtenir la délégation du service public, se font en totale relation avec les
habitant.e.s. Ceux/celles-ci ont pris un tel pouvoir que des actions qui seraient dans
un quartier voisin décidées par le haut (top down), passent systématiquement ici par
la sphère locale. Alors que le modèle privilégié est celui du micro-réseau
interconnecté, soit plusieurs puits (Lavie & Marshall, 2019), les habitant.e.s de
Colonia Molina ont réussi à garder un micro-réseau indépendant. Leur action, très
visible sur les réseaux sociaux (entretien de terrain, 2014, 2016), semble avoir été
payante.
Des habitant.e.s qui luttent, ou du moins demandent un accès collectif à l’eau potable
n’est pas une originalité en soi. Ce qui est très intéressant ici, c’est que ce n’est pas
l’accès qui est la base de leur action : c’est la mauvaise qualité de l’eau phréatique
dans laquelle puise la majorité des habitant.e.s ne disposant pas d’un puits profond.
Or les forages en aquifère profond et protégé sont interdits depuis la Grande
sécheresse des années 1970. Une injustice est donc visible puisque les anciens
agriculteurs peuvent disposer d’une eau de bonne qualité (qu’ils distribuent
d’ailleurs). Ce qui ressort de nos enquêtes auprès des gestionnaires et des
habitant.e.s, c’est que c’est bien la qualité de l’eau qui est la justification de la lutte.
135
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
136
Partie 2 : Trajectoires
Conclusion du Chapitre 4 :
La plus grande partie de mes travaux de terrain et de mes publications concerne
donc la variable de l’accès qualitatif à l’eau d’irrigation (à Mendoza) et potable (à
Khartoum et à Mendoza). Les obligations relatives à la charge de Maîtresse de
conférences (enseignement, charges collectives ; etc.) ont limité la possibilité de
réaliser des suivis hydro-qualitatifs sur un terrain. La difficulté à importer du
matériel dans ces pays freine aussi la possibilité d’équiper un terrain en matériel
automatique, sans compter le risque de dégradation. Il a donc fallu opérer un
déplacement dans les méthodologies utilisées. Les mesures ponctuelles ont remplacé
les campagnes suivies de mesure ; mais surtout, les enquêtes auprès des
gestionnaires et des usager/ère.s ont permis de mieux saisir les choix faits par les
acteurs, les alternatives aux modèles privilégiés par les gestionnaires, les bricolages
quotidiens des consommateur/rice.s…
Finalement, observer l’accès qualitatif à l’eau d’irrigation à Mendoza met en valeur
de fortes disparités à l’échelle des oasis entre les agriculteurs, ce qui se ressent sur le
plan de la rentabilité. Les jeux de pouvoir et de lobbying sur les gestionnaires se
manifestent également puisque les tentatives de distribution qualitative équitable
n’ont pas véritablement fonctionné. Surtout, ces choix de gestion de la distribution,
tant qualitative que quantitative, participent à la structuration des espaces oasiens.
Expansion des périmètres irrigués, croissance des villes vers les oasis, mutations de
modèles productifs et de paysages, changements de modèles d’alimentation en eau
potable, à la fois participent et sont les conséquences de changements de structures
socio-spatiales. Même si disposer d’eau dans un espace aride ne signifie pas qu’une
oasis va se développer, l’eau reste un des éléments majeurs de la structuration de
l’espace oasien et la qualité de cette eau est aussi importante que les volumes
gérés.
137
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
138
Partie 3 : Perspectives
Partie 3 : Perspectives
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
140
Partie 3 : Perspectives
La quinzaine d’années de recherches sur l’eau dans les oasis a porté sur les gestions
quantitatives et qualitatives, techniques et politiques, à l’échelle des espaces irrigués,
des agglomérations, des périphéries, des quartiers, des familles. Les causes et les
conséquences de ces types de gestion concernent à la fois la qualité des milieux, les
relations sociales, l’économie (dont l’insertion dans des dynamiques de marché), le
politique et la santé. La gestion de la durabilité des ressources est évidemment sous-
jacente : en effet, les synergies intersectorielles entre sciences de l’environnement (en
particulier l’agronomie et l’hydro-climatologie) et les sciences humaines et sociales
(économie, anthropologie et sciences politiques notamment) sont très prégnantes
dans ma géographie.
Pour autant, j’ai souhaité observer la dynamique de l’irrigation dans des espaces
moins arides mais où la pression sur les ressources est tout aussi forte. Surtout, j’ai
trouvé intéressant de travailler sur des territoires concernés par des politiques de
gestion des milieux, ce qui est peu le cas à Mendoza, Khartoum ou Gabès. Cette
entrée par les politiques de gestion des milieux confirme les liens entre sciences de la
nature et sciences des sociétés dans mes recherches.
À la lecture des travaux sur l’Europe du Sud (Riaux 2006 ; Ruf & Riaux 2008 ; Ruf
2012a, 2012b, 2015b ; Buchs 2016 ; Sanchis-Ibor et al. 2017), j’ai noté de forts liens entre
les systèmes d’irrigation et les structures de gestion, entre les oasis et les espaces
irrigués de la Méditerranée. L’Europe, par ses Directives, notamment la Directive
Cadre sur l’Eau (DCE, 2000), pose un cadre législatif contraignant pour les
gestionnaires (Bouleau, 2007 ; Bouleau & Richard, 2009 ; Barbier et al., 2010).
Ainsi, malgré des contextes climatiques et politiques différents, les mutations
connues par la Méditerranée européenne dans la gestion des eaux agricoles et
domestiques peuvent-elles être considérées comme une mise en oasis ? Y a-t-il un
nouveau « modèle oasien », bien loin du modèle figé décrit dans le Chapitre 2, qui
permettrait de parler d’une « oasisation » de la Méditerranéen européenne ? C’est
ce que ce chapitre cherche à discuter.
Ce Chapitre 5 s’appuie majoritairement sur des exemples franco-espagnols. La
France, par ses transferts de compétences des réseaux d’irrigation aux régions en
2008 et sa nouvelle carte des régions en 2015, offre une dynamique de changements à
observer. La gestion de l’hydraulique en Espagne a également été un thème
relativement traité, et ma maîtrise de l’espagnol m’a aussi permis de mieux
synthétiser la bibliographie, ce qui a été plus difficile pour la Grèce, l’Italie ou la
Croatie par exemple, puisque je n’ai pu accéder qu’aux sources rédigées en anglais.
Ce Chapitre 5 est principalement une synthèse bibliographique. Il n’y a de
données de première main que quelques résultats de travaux de master que j’ai
encadrés (Kypreos, 2018, 2019 ; Aschero, 2019).
141
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Ainsi, après m’être arrêtée sur le passage de la gestion des pénuries à la gestion de
l’abondance en Méditerranée française (5.1), je présente ce que je nomme
« oasisation » et comment se développe un modèle oasien en Méditerranée
européenne (5.2) ; ensuite je présente la première étape de cette mise en oasis avec la
multiplication en Espagne et en France d’infrastructures d’irrigation d’échelle
régionale au XXème siècle (5.3) ; enfin je m’arrête sur la deuxième étape de
l’« oasisation », au XXIème siècle, par des hyperspécialisations (5.4).
142
Partie 3 : Perspectives
question de l’alimentation en eau des Marseillais, il provoque, contre toute attente, si l’on en
croît les observateurs de l’époque, une véritable révolution aussi bien économique que sociale,
qu’urbaine, paysagère et culturelle. Depuis des siècles, l’eau, il fallait la chercher, l’économiser
et la partager » (Vidal-Naquet, 1993 : 75). Alors que l’accès à eau dictait jusque-là les
facilités de développement ou au contraire ses limites, créant une injustice
économique, sociale et sanitaire, le canal de Marseille bouleverse les équilibres.
D’après Paul Vidal-Naquet (Ibid.), de grands ouvrages ont alimenté Lyon, Giers ou
des projets ont été initiés sans aboutir à Nîmes, mais il n’y avait pas à Marseille de
grande question collective des eaux dans les préoccupations locales. La gestion
publique des eaux domestiques est donc née au XIXème siècle et s’est matérialisée par
le canal de Marseille sur le plan infrastructurel dans un contexte socio-économique
de Révolution industrielle.
Ce canal assure aujourd’hui encore les deux-tiers de l’adduction en eau potable de la
ville et est géré par Véolia. Le tiers restant vient du Verdon via le canal de la Durance
plus connu sous le nom de canal SCP dont je reparlerai plus après.
Ces infrastructures domestiques dont les modèles ont été empruntés aux Romains se
sont développées aux XVIIIème et XIXème siècles et sont les prémices de l’hydraulique
régionale que connaît le sud de la France aujourd’hui, qu’elle soit à vocation agricole,
énergétique, industrielle ou domestique.
143
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Les Trente Glorieuses et leurs sociétés ingénieristes marquent les paysages de l’eau
par une hydraulique de grande taille à l’échelle de l’ensemble de l’Europe (Laganier
et al., 2009). En Méditerranée française, ces infrastructures signent une nouvelle
rupture avec le développement des barrages écrêteurs des extrêmes hydro-
climatiques, jouant à la fois le rôle de protecteur contre les crues, en particulier lors
des épisodes cévenols, et de régulateur des débits permettant de soutenir les étiages
estivaux. Détournant les eaux du Rhône, du Verdon ou de la Durance notamment,
d’immenses systèmes d’irrigation transforment peu à peu le territoire du Languedoc
et de la Provence. L’ingénierie hydraulique s’accompagne aussi de changements
dans les modes de gestion de l’eau, qui commence à se faire à l’échelle locale puisque
se créent des associations de propriétaires irrigants pour gérer les tours d’eau, mais
aussi à l’échelle des grands bassins, bien avant la Loi sur l’Eau de 1964. Ainsi naissent
la Commission d'aménagement dite du Bas-Rhône pour l'aménagement de l'irrigation de
la Camargue en 1947, devenue BRL, ainsi que la Société du canal de Provence (SCP) en
1957.
La multiplication des barrages « a joué un rôle indéniable dans l’amnésie des savoir-faire et
des connaissances populaires sur le système hydrologique des cours d’eau et affranchit les
pratiques de gestion de la pénurie (…) [effaçant] ces siècles d’histoire avec une surprenante
rapidité » (Aspe, 2012 : 12). Qu’il s’agisse des inondations ou des pénuries en eau, les
conséquences des extrêmes hydro-climatiques deviennent dès lors inacceptables
pour les habitant.e.s, agriculteur/rice.s, voire même élu.e.s locaux/les. « Cette
représentation s’est rapidement inscrite dans les esprits, au point de faire imaginer aux
générations nées dans les années 1960 qu’il en a toujours été ainsi. Difficile dans ce cadre de
faire admettre qu’aujourd’hui, d’autres exigences naissent » (Aspe, 2012 : 13). D’ailleurs,
l’impatience des usager/ère.s dans la réalisation de certains ouvrages hydrauliques
est assez révélatrice de cette gestion de la pénurie : le temps court de la gestion des
crises de sécheresse se heurte aussi au temps plus long de la planification puis de la
construction des réservoirs (Gaudin & Fernandez, 2018).
Sur le plan plus théorique, la rareté de l’eau avant le milieu du XX ème siècle était
avant tout liée à l’offre, aux sécheresses climatiques prolongées [supply-induced
scarcity (Percival & Homer-Dixon, 1998) ou first-order scarcity (Turton & Ohlson,
1999)]. Depuis, on observe plutôt, non plus une rareté, mais une abondance induite
structurellement par l’hydraulique (Kauffer, 2006). Il est d’ailleurs assez intéressant
d’observer que si les travaux de recherche sur le passage de la pénurie à l’abondance
datent généralement de la toute fin du XX ème siècle, Pierre Vidal-Naquet l’avait déjà
observé dans la ville de Marseille avec l’arrivée du canal dérivé de la Durance au
XIXème siècle : « c’est, en fait, l'ancien rapport que les Marseillais avaient établi au fil des
siècles avec l'eau que le Canal de la Durance vient brutalement modifier. Le manque
144
Partie 3 : Perspectives
chronique d'eau avait fait naître une culture de la rareté. Avec le Canal, c'est une culture
d'abondance qui émerge et qui bouleverse l'ancien équilibre » (Vidal-Naquet, 1993 : 76).
5.2.1. L’oasisation41
Une oasis est donc un espace où l’eau du ciel est rare et où la ressource en eau
allogène est un moteur de l’organisation socio-spatiale. En effet, les activités
économiques et les relations sociales, la construction des espaces urbains intra-
oasiens, se développent en fonction des structures de distribution de l’eau et de la
qualité de celle-ci. C’est ce que les Chapitre 2, 3 et 4 ont démontré. Les oasis
mondialisées ou cherchant à intégrer la mondialisation sont des territoires en
perpétuel mouvement. Les Chapitre 2 à 4 ont aussi mis en exergue l’idée que le
développement économique sur les marchés mondiaux s’appuie sur des
hyperspécialisations agricoles soutenues par l’irrigation. Le Chapitre 3 a également
mis en avant l’idée d’une concurrence entre les secteurs domestiques et agricoles
notamment dans l’accès à l’eau. Ainsi, le modèle d’oasis mondialisée, tel que je l’ai
défini dans les trois précédents chapitres, est un espace hydraulique avec de
grandes infrastructures de distribution d’eau d’irrigation, dont l’objectif est
d’approvisionner collectivement ou individuellement en ressources des secteurs
qui se veulent compétitifs dans le marché mondial. Cela ne signifie pas que cet
objectif soit réalisé mais, en tous les cas, la finalité est plutôt claire. Les grandes oasis
mondialisées ont généralement un espace urbain de consommation mais qui est
aussi un espace de services pour faciliter le développement du territoire à
l’international. Cet espace urbain a parfois des périphéries industrielles de
transformation des produits agricoles comme à Mendoza. Reste que la concurrence
entre les espaces agricoles entre eux, et entre différents secteurs, structure en
pratique le territoire oasien ou urbain-oasien.
Dès lors, le « modèle d’oasis mondialisée » ne peut-il se développer que dans des
domaines arides ou semi-arides ? Ou des domaines plus arrosés, mais où la ressource
se fait rare, peuvent aussi illustrer ce modèle ?
41 : Le néologisme est ici expliqué et assumé ; à partir de ce point, j’enlève donc les guillemets.
145
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
42 : Les auteurs citent ici le rapport de 1877 auquel je n’ai pas eu accès.
146
Partie 3 : Perspectives
animaux, parfois vergers et oliviers et surtout vignes pour le vin de messe. Dans le
bassin du fleuve Orange, les missionnaires ont aussi participé à la mise en place de
l’agriculture irriguée (Turton et al., 2004).
Le développement des cultures irriguées dans le Nouveau Monde s’est poursuivi
jusqu’au milieu du XXème siècle, mais un des prémices de changement d’orientation
agricole s’est opéré dans l’Ouest américain dès 1905. L’Owens River qui était la base
d’un système oasien créé par les Indiens et développé par les migrant.e.s
européen.ne.s, a été captée pour alimenter en eau domestique Los Angeles par Fred
Eaton, le maire de Los Angeles, et William Mulholland, le responsable du
département des eaux. L’aqueduc passant dans la vallée de San Lorenzo, plus proche
de la ville, des initiés proches du pouvoir, ont acheté des terres dans ce désert avant
la construction du réseau et surtout, avant sa médiatisation. L’objectif de l’opération
foncière avait été de pouvoir capter les eaux de l’Owens River quand elle arriverait,
sur son chemin vers LA, afin d’irriguer cette vallée aride, car ils savaient que la ville
n’aurait pas besoin de tant d’eau pendant un moment. San Lorenzo, aujourd’hui
banlieue urbaine de Los Angeles, a été au milieu du XXème siècle un territoire clé de
mise en place d’un système capitalistique : captation des eaux, développement d’un
territoire irrigué augmentant le prix de la terre, qui est passée de désert à terre
agricole. Puis quand la ville a grandi, ces terres agricoles se sont transformées en
terres urbaines, augmentant de nouveau le prix du foncier (Reisner, 1986).
Pour autant, à l’échelle mondiale, la première bifurcation a eu lieu avec le tournant
de la mondialisation des échanges à la fin du XXème siècle : les vallées oasiennes
péruviennes ont donné la priorité aux cultures d’exportation à contre-saison
(Marshall, 2009, 2014 ; Mesclier et al., 2017), les Chili et l’Argentine se sont tournés
vers les vignobles d’exportation (Hansis, 1977 ; Richard-Jorba, 2004 ; Schirmer, 2005 ;
Richard-Jorba, 2006 ; Schirmer, 2007 ; Lavie et al., 2017 ; Faliès et al., 2018), tout
comme la vallée du fleuve Orange (Blanchon, 2017). Les techniques pressurisées se
sont développées parallèlement à l’irrigation gravitaire, les forages privés se
substituent à l’alimentation collective, on met en irrigation des terres autrefois
utilisées pour le bétail et généralement désertiques. Sur le plan des espèces, on
cultive des produits destinés à être exportés comme l’asperge ou le vin, et les
surfaces des exploitations sont bien plus grandes, avec des parcelles en monocultures
(Marshall, 2009, 2014 ; Lavie et al., 2017 ; Mesclier et al., 2017). On observe donc une
adaptation du modèle oasien à la mondialisation des échanges, comme je l’ai déjà
expliqué au Chapitre 2.
L’hypothèse que je veux développer ici est celle du retour du modèle « oasis
mondialisée » en Europe. En effet, il me semble que la Méditerranée européenne au
XXIème siècle emprunte beaucoup au modèle de l’oasis mondialisée.
Ce transfert de modèle s’est selon moi effectué en deux temps :
147
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
148
Partie 3 : Perspectives
Si les idées ont germé à la fin du XIXème siècle, c’est dans l’Après-guerre que se sont
multipliés des projets à l’échelle régionale, notamment pendant les Trente Glorieuses.
Je développe ici le cas de la politique espagnole de transferts interbassins et des
grandes structures hydrauliques régionales françaises.
L’Espagne, avec son climat méditerranéen sur sa façade orientale et une poche semi-
aride au sud-est, est marquée par une certaine rareté des précipitations et des
régimes hydrologiques assez contrastés. Pourtant, elle est l’un des grands
fournisseurs européens de fruits et légumes cultivés. Cette gestion de la rareté de
l’eau s’appuie sur des politiques de développement longtemps axées sur une gestion
par l’offre en eau, c’est-à-dire par la recherche de nouveaux volumes à exploiter.
43Régénérationnisme.
44E. Swyngedouw parle lui d’Islamic rulers. Je préfère le terme de Maure qui englobe un ensemble de
cultures berbères et arabes, au-delà de l’appartenance religieuse à l’Islam.
149
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
La perte en 1898 de grandes colonies comme Cuba, Porto Rico et les Philippines a
plongé l’Espagne dans une crise à la fois économique et sociale, particulièrement
dans le sud du pays où l’ordre social était féodal (Ibid.). L’élite espagnole a donc
cherché à « régénérer » les fondations sociales et économiques de la nation (Ortega
Cantero, 1995). La politique hydraulique devient, au tournant du siècle, une priorité
pour les autorités, politique activement défendue par le géographe Joaquín Costa qui
propose de « rééquilibrer » la géographie du pays grâce à l’eau afin de résoudre au
plus vite des questions politiques et sociales (Gómez Mendoza & Ortega Cantero,
1987 ; Ortega Cantero, 1995 ; Swyngedouw, 1999 ; Buchs, 2006 ; Clarimont, 2006). Si
Joaquín Costa avait pensé une politique hydraulique de transferts d’eau à l’échelle
régionale (Clarimont, 2006), les élites espagnoles ont imaginé une transformation
radicale de la géographie de l’eau dans le pays (Gómez Mendoza & Ortega Cantero,
1987 ; Swyngedouw, 1999). Cette approche à l’échelle nationale a d’ailleurs été
critiquée par Jean Brunhes qui s’inquiétait de l’absence de la prise en compte de
spécificités régionales à la fois physiques et de gestion des ressources (Ortega
Cantero, 1995). Joaquín Costa aurait dit ou écrit en 1880 que si dans d’autres pays les
hommes peuvent simplement aider la Nature, en Espagne ils doivent faire plus, il est
nécessaire de la créer45. Pour lui, « irriguer, c’est gouverner » (Pérez-Picazo &
Lemeunier, 2000 cités par Buchs, 2006).
Dès lors, les barrages se sont multipliés entre 1880 et 1930 (Swyngedouw, 1999 ;
Clarimont, 2006). Cette politique hydraulique a été doublée d’une politique agricole
où le modèle latifundiste protectionniste lié au commerce colonial a été contraint, par
une élite moderniste basée sur une agriculture mécanisée et une industrie
renouvelée. Parallèlement, un plus grand focus a été fait dans la formation des
petit.e.s Espagnol.e.s depuis l’école, sur la connaissance de l’environnement, afin de
restaurer les sols devenus infertiles pour des raisons climatiques et de
surexploitation. La modernisation de l’Espagne théorisée sous le terme de
regeneracionismo est donc fondée sur l’objectif d’améliorer la fertilité des sols par une
hydraulique à l’échelle nationale de barrages et canaux d’irrigation. « This specific
form of regeneration served the productionist logic of the new liberal bourgeoisie that aspired
to transform society and space according to the principles of capitalist profitability »
(Swyngedouw, 1999).
45D’après Costa 1880, cité par Driever, 1998, lui-même cité par Swyngedouw, 1999. Je n’ai réussi à
avoir accès qu’à cette dernière source.
150
Partie 3 : Perspectives
plein regeneracionismo et n’a pas abouti à une véritable extension des aires irriguées
(Ortega Cantero, 1995).
La planification hydraulique et des usages de la ressource en eau commence
véritablement pendant la Seconde République avec le Plan national d’ouvrages
hydrauliques (PNOH) de 1933. Très inspiré du regeneracionismo, il anticipe sur
plusieurs années les travaux à réaliser, avec des « objectifs précis et des moyens
techniques et financiers censés permettre leur réalisation. À partir d’un bilan chiffré et détaillé
de l’état des disponibilités en eau et de la demande, il identifie des problèmes et propose pour
chacun des solutions techniques » (Clarimont, 2006). L’objectif principal est de placer
l’Espagne au premier rang des nations européennes, comme c’était le cas avant les
Indépendances Sud-américaines.
Deux déséquilibres devaient être corrigés : un déséquilibre climato-hydrologique
entre façades océanique et méditerranéenne et un déséquilibre économique entre le
Nord-Ouest et le Sud-Est du pays. Ainsi, des bassins considérés comme
excédentaires, l’eau devait être dérivée vers les bassins méditerranéens dits
déficitaires, mais où le terroir était plus adapté aux cultures irriguées (Clarimont,
2006 ; François, 2006).
Si la guerre civile espagnole (1936-1939) a ralenti le processus de transvasement, le
régime Franquiste s’en est grandement inspiré pour son Plan général d’ouvrages
hydrauliques de 1939, qui a notamment organisé les travaux de dérivations du fleuve
Tage vers le Segura (Figure 32, cf. infra).
En 2001, le Plan hydrologique national du PPE sous le gouvernement de José María
Aznar s’appuie sur le plan de 1933 qui « constituera donc durablement une référence en
matière de planification hydraulique » (Clarimont, 2006). L’objectif est toujours
d’augmenter l’offre en eau afin de poursuivre le développement agricole, mais aussi
dans le souci de répondre à la demande en eau potable des nombreux complexes
touristiques de la côte méditerranéenne. Le point d’orgue du PNOH de 1933 était le
transvasement du Tage vers le Segura ; celui du PHN de 2001 a été la dérivation des
eaux de l’Èbre – terminant pourtant sa course en Méditerranée – vers Barcelone et
vers le sud. Or s’il illustre une continuité dans la politique de l’augmentation de
l’offre depuis un siècle, ce plan de 2001 en marque surtout la fin.
En effet, d’une part, comme en France, à partir des années 1960, les grands épisodes
de sécheresse ont modifié la perception de l’aléa sécheresse et du risque de pénurie.
Clairement, augmenter l’offre en eau n’était pas suffisant. D’autre part, s’est
développé dans les années 1990 un nouveau mouvement politique, la Nueva cultura
del agua (Nouvelle culture de l’eau), dont l’objectif est d’agir sur la demande plutôt
que sur l’offre en eau. Si les politiques issues du regeneracionismo considèrent l’eau
comme moteur de l’économie, la Nueva cultura del agua voit aussi dans cette ressource
un critère social et environnemental (François, 2006). L’arrivée d’une coalition du
PSOE, d’écologistes et d’indépendantistes au pouvoir en 2004 dont le chef de
151
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
152
Partie 3 : Perspectives
Le programme AGUA de José Luis Zapatero illustre alors une nouvelle politique
hydraulique au début du XXIème siècle. Ce n’est pas un plan pluriannuel
d’infrastructures, mais une politique inspirée du développement durable et de la
Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE). Il met l’accent sur l’amélioration de
la disponibilité et la qualité de l’eau par une optimisation de sa gestion, et souhaite
généraliser des technologies plus efficientes comme le dessalement pour l’eau
domestique par exemple. Surtout, il donne aux régions autonomes un certain
pouvoir dans la gestion de l’eau.
153
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Les besoins en eau potable pour la zone touristique balnéaire et les demandes en eau
agricole des irrigant.e.s n’ont cessé de faire croître la pression sur ce système
hydraulique régional. D’après les sites internet officiels des gestionnaires
(Confédération hydrographique du Tage et Confédération hydrographique du
Segura), les prélèvements à destination de l’irrigation seraient de 400 hm3/an, dont
53 % seraient destinés à des zone non irriguées avant 1978, tandis que le volume
restant serait voué à soutenir les agriculteur/rice.s qui irriguaient déjà avec l’eau du
fleuve Segura. 79 communes des provinces de Murcie, Albacete et Alicante se font
fournir en eau potable pour un total de 110 hm3/an.
De nombreux travaux de recherche ont été publiés sur ce système Tage-Segura : ce
fut la base des travaux sur le waterscape d’Erik Swyngedouw (1999) ; d’autres travaux
plus récents se sont intéressés à la construction de la pénurie (François, 2006) ou sur
l’application de la Directive Cadre européenne sur l’Eau (DCE) dans ce contexte ultra
anthropisé (Grindlay et al., 2011). L’objectif n’est pas ici de rediscuter des
conséquences environnementales, sur les jeux de pouvoirs aux échelles nationale,
régionale et locale, mais plutôt de présenter synthétiquement le système technique
interrégional, un des prémices d’autres grands systèmes instaurés par exemple en
France depuis, et qui s’inspire grandement des grands systèmes oasiens régionaux
du Nouveau Monde.
46 La CACG n’alimentant pas le bassin méditerranéen, elle ne sera pas traitée dans ce manuscrit.
154
Partie 3 : Perspectives
47Les associations syndicales de propriétaires (ASP) existent sous trois formes en France : les ASA
(associations syndicales autorisées), les ASCO (association syndicales constituées d’office) et les ASL
(associations syndicales libres ; Ladki & Garin 2011). Les associations d’irrigant.e.s sont généralement
des ASA.
155
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
156
Partie 3 : Perspectives
À la fin des années 1990, la Société d’Aménagement Régional est désignée par la
région et son omniprésent président George Frêche, pour mettre en place le projet de
transfert d'eau Rhône-Barcelone, le premier projet Aqua Domitia. Or le changement de
la politique hydraulique en Espagne suite à l’arrivée d’une coalition écologistes-
socialistes en 2004 a changé la donne : en 2009, le transfert des eaux du Rhône vers
Barcelone a été refusé par la capitale catalane.
Pour autant, si Barcelone a choisi une autre solution, la région estime qu’Aqua
Domitia peut quand même être promu localement : les eaux du Rhône seront utilisées
pour sécuriser la demande en eau dans un contexte de croissance touristique et de
changements climatiques (Ruf, 2012). Le contexte politique national a aussi joué un
rôle moteur puisqu’en en 2008, suite à la politique française de décentralisation,
« l’État s’est désengagé de BRL et a remis à la Région l’entreprise et tout ce qu’elle possède
(Ruf, 2015a). Le transfert des compétences nationales à la région Languedoc-
157
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Roussillon lui permet de se considérer comme maîtresse de l’eau. Elle reprend une
nouvelle fois le dossier du transfert du Rhône vers le sud : « Le projet Aqua Domitia
de 2011 est une sorte de projet très rétréci du premier », que ce soit en débit maximal ou
en volume disponible « 10 % du projet antérieur, soit quelques 15 m3 (essentiellement
mobilisé entre juin et septembre) » (Ruf, 2015a).
Le contexte politique régional, national et supranational (relations avec la Catalogne)
est donc un cadre à prendre en compte pour expliquer l’engouement pour ce projet
(Rivière-Honegger, 2010). Pour autant, le risque de pénurie en eau est un paramètre
évident puisqu’il s’inscrit dans un contexte de variations climatiques. Des années
sèches (2005 par exemple) ont conduit à une situation de crise hydrique pour les
agriculteur/rice.s notamment. La priorité a d’abord été donnée à la mutation de la
viticulture vers un vignoble irrigué et l’objectif a été soutenu par les agriculteur/rice.s
désireux/ses de sécuriser leur production (Ruf, 2012). Mais le projet doit aussi servir à
sécuriser l’eau domestique des villes du littoral et délester les rivières et leurs nappes
alluviales associées des pompages actuels (BRL, 2015). « La demande en eau potable sur
le littoral touristique est aussi un enjeu régional, comme l’attestent les nombreuses vidéos en
ligne réalisées par BRL ou d’autres moyens de communication comme twitter et la presse
locale » (Lavie et al., 2018).
Le projet actuel Aqua Domitia (Figure 34) est piloté par la Région Languedoc-
Roussillon depuis 2011, puis depuis 2016 par la région Occitanie, qui semble avoir
gardé la même philosophie de gestion. BRL a la charge de prolonger le canal Philippe
Lamour vers Narbonne, Béziers, le Roussillon et la frontière espagnole. Une artère
littorale devrait à terme conjuguer les eaux des fleuves Rhône (canal P. Lamour), Orb
(Rivière-Honegger, 2010 ; Ruf, 2012 ; BRL, 2015 ; Ruf, 2015a, 2015b) et Aude (système
Jouarres ; cf. Chapitre 6). « Une combinaison de tuyaux d’eau brute et d’eau potable est peu
à peu en train de transformer ce territoire. L’actuel système Orb, qui fournit de l’eau du
fleuve éponyme aux communes héraultaises, va ainsi être lié au système Jouarres dans le
Minervois et au système Rhône, interconnectant ces trois réseaux BRL » (Lavie et al., 2018).
Le premier critère proposé pour valider la thèse d’une oasisation de l’Europe du Sud
est donc la mise en place d’un système hydraulique d’échelle régionale au XX ème
siècle. Le second critère est la spécialisation de l’irrigation agricole et une priorité
mise sur l’adduction domestique en eau. C’est l’objet de la sous-partie suivante.
158
Partie 3 : Perspectives
159
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
bassins méditerranéens visait donc à accroître les rendements des fruits et légumes et
de la vigne (Ortí, 1984 ; Fernàndez Clemente, 1990 cités par Buchs, 2006). Or cette
politique de haute production maraîchère, viticole et fruiticole devait passer par
l’irrigation.
L’irrigation à l’échelle locale a souvent été permise sur les piémonts par
détournement des eaux superficielles, mais elle s’est surtout automatisée et
développée à partir de la multiplication des grands systèmes hydrauliques régionaux
comme le système Tage-Segura en Espagne et les systèmes BRL et SCP en France. Or
ces possibilités d’irrigation collective ne doivent pas occulter la multiplication des
systèmes privatifs de captage des eaux de source, de rivière ou d’aquifères plus ou
moins profonds.
La culture de l’olivier en Andalousie est un bon exemple des mutations des systèmes
agricoles et des paysages suite à la mise en place d’une irrigation régionale collective.
Cet arbre résiste bien dans des domaines « où les précipitations annuelles n’excèdent pas
250 mm » et s’adapte bien au climat méditerranéen (Angles, 2003 ; voir aussi Moriana
et al., 2003 et Sofo et al., 2008, cités par Cohen et al., 2014). Jusque dans les années
1980, les oliviers profitaient de l’irrigation gravitaire des cultures associées dans les
parcelles (agrumes, fruits tropicaux, maraîchage). À partir de la décennie 1980, les
premières oliveraies irriguées en goutte-à-goutte font leur apparition à Séville puis à
Jaén (Angles, 2016). L’irrigation fait partie des quatre axes de modernisation de
l’oléiculture mis en avant par Stéphane Angles dans ses travaux : irrigation, entretien
des sols, mécanisation, fertilisation et produits phytosanitaires. D’après lui,
l’irrigation apporte une grande augmentation des rendements – parfois un
doublement de la production – et elle permet une certaine stabilité interannuelle des
récoltes. Les olivettes sont plus denses et la production d’huile croît avec. À titre
d’exemple, une expérience menée dans la province espagnole de Jaén « indique qu’un
simple appoint hivernal en eau (équivalent à 100 mm) aboutit à une hausse de 52 % du
rendement moyen des oliviers » (Angles, 2003 : 152). L’irrigation peut d’ailleurs être peu
coûteuse puisque dans le cadre de communautés d’irrigant.e.s, les frais d’achat et
d’entretien des réseaux sont optimisés et partagés. Des aides régionales et
communautaires (PAC) ont également été généreuses (Angles, 2016). L’intégration
du pays dans la CEE en 1986 a été bénéfique pour les oléiculteur/rice.s espagnol.e.s :
en effet, d’une part, l’Europe correspond à 60 % du marché mondial d’huile d’olive et
de près de 40 % de celui d’olives de table ; d’autre part, leurs huiles étant moins
chères, pour limiter la concurrence faite aux productions italiennes et grecques,
l’Europe a opéré à une augmentation des prix des huiles espagnoles, augmentant de
fait la prospérités des producteur.rice.s (Angles, 1992). « Ainsi les paysages oléicoles
andalous ont été profondément modifiés avec les alignements à l’infini de tuyaux noirs qui
arrosent les oliviers et la multiplication des réservoirs d’eau creusés à flanc de coteaux »
(Angles, 2016).
L’autre culture emblématique du bassin méditerranéen est la vigne. « Avec
339 000 hectares de vigne et 18 300 exploitations viticoles recensés en 2010, la France
160
Partie 3 : Perspectives
Les crises agricoles, la concurrence entre pays, même à l’intérieur de l’Europe, les
accélérations des extrêmes hydro-climatiques (Vicente-Serrano et al., 2014 ; Cramer et
al., 2018), ont entraîné une multiplication des recours à l’irrigation, soit pour produire
plus et conforter une trésorerie en difficulté, soit pour produire autant des fruits de
qualité, mais en stabilisant la production lors des années sèches. Finalement, avec des
systèmes de production irrigués permettant de vendre soit au négoce soit pour un
marché international de qualité, la viticulture et l’oléiculture franco-espagnoles ne
sont en rien différentes de systèmes comme à Mendoza ou au Pérou. Les paysages
48Pour plus d’informations sur le calendrier de l’irrigation de la vigne, voir le Code rural et la thèse
d’Anne-Laure Lereboullet (2014).
161
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
De nouvelles niches
Je n’occulte pas le fait que de nombreux/ses irrigant.e.s ont recours à une irrigation
privative faite de captage dans les nappes phréatiques, dans les aquifères plus
profonds ou par pompages dans les cours d’eau. Pour autant, avec la mise en
application de la Directive Cadre européenne sur l’Eau (DCE, cf. infra, Chapitre 6), il
me semble que les grands systèmes d’irrigation collective seront à terme une
ressource plus durable et moins contraignante. En effet, la DCE impose un retour à
un bon état des cours d’eau et, d’ici 2020 par exemple en France, les irrigant.e.s des
bassins déficitaires ne pourront plus prélever de l’eau dans le milieu. L’irrigation
collective offre donc une plus grande sécurité à long terme, mais elle reste chère :
tarif de l’eau, équipement, abonnements auprès d’associations d’irrigant.e.s (ASA en
France) ; il faut que le prix de revient du produit sur le marché soit intéressant. C’est
ainsi que se sont multipliées des productions que je nommerais « de niche », à très
grande valeur ajoutée. Je n’ai pas réussi à trouver de références scientifiques sur
certaines de ces nouvelles cultures irriguées. Mais à coup de reportages télévisés,
articles de presse grand public, discussions informelles, il semble que l’irrigation en
France et en Espagne s’est étendue aux palmiers d’ornement, aux chênes truffiers,
aux produits tropicaux et à la lavande.
162
Partie 3 : Perspectives
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
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Partie 3 : Perspectives
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
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Partie 3 : Perspectives
que la population n’avait pas vraiment augmenté entre 1980 et 1990, la demande en
eau avait poursuivi son ascension, guidée par de nouvelles pratiques gourmandes en
eau comme l’électroménager. D’après Maria Kaika, la crise aurait dû être anticipée
puisqu’il ne s’agit pas, comme ont pu le répéter les autorités, que d’une crise
climatique. Bien au contraire, la crise politique et l’alternance des partis au pouvoir
(trois élections nationales en moins de deux ans) a joué un rôle majeur (Kaika, 2003).
Pour l’auteure, la crise de pénurie en eau est issue de la conjonction de quatre erreurs
de gestion de l’eau : l’expansion du réseau sans anticiper une augmentation conjointe
de l’offre en eau dans les réservoirs, des pompages locaux privés illégaux dans
l’aquifère, l’absence de stratégies de planification, et « low prices (15dr. [€0.04] per
cubic meter in 1985), which led to unwise levels of consumption ». La baisse continue des
volumes contenus dans les trois réservoirs de Mornos, Yliki et Marathon depuis 1984
aurait dû inquiéter les gestionnaires, d’autant que des ONG et des scientifiques
avaient alerté sur l’imminence d’une demande en eau supérieure à la capacité des
réservoirs. Les Jeux Olympiques ont à nouveau boosté la demande en eau, non
seulement par l’augmentation de la population en périphérie, qui a obligé les
gestionnaires à agrandir le réseau, mais aussi par de nouvelles activités
consommatrices comme l’irrigation des jardins et les piscines.
Les travaux de George Kallis sur la capitale grecque sont particulièrement
intéressants puisqu’ils mettent en avant, non pas un lien de cause à effet entre une
augmentation de la population urbaine et une augmentation de la demande en eau,
mais une coévolution de l’urbanisation et de la demande en eau. « The abundance of
running water at a low cost gave a competitive advantage to Athens over other rural and
urban areas, facilitated settlements in the arid city, and made easier the adoption of
increasingly intensive water appliance » (Kallis, 2010). Athènes, c’est aujourd’hui quatre
réservoirs d’une capacité de 1,5 milliards de m3, 500 km de canalisations d’eau brute,
quatre stations de potabilisation, 7000 km de canalisations d’eau potable, et
1,7 millions de robinets pour une population de 4 millions d’habitants (Ibid.). Athènes
est aussi l’exemple le plus illustratif de la difficulté qu’a la Grèce pour continuer à
alimenter sa population, tout en développant le tourisme dans un contexte
environnemental peu généreux en eau. Parce que si sur le continent, de grandes
infrastructures régionales d’adduction en eau potable venue de plusieurs centaines
de kilomètres ont pu être envisagées, ce n’est pas le cas sur les îles, où les activités
touristiques sont essentielles à l’économie. J’ai encadré en 2017-2018 les travaux de
Master 1 GST de Vassili Kypreos. Son travail de terrain sur l’île de Kalymnos dans
le Dodécanèse portait sur la durabilité des activités agricoles et touristiques (Kypreos
2018). Cette île a deux aquifères, de manière caricaturale l’un alimente la vallée Sud
où se situent la ville et les stations balnéaires du littoral ; l’autre était destinée à
l’irrigation de la vallée agricole au nord-est. L’exode rural et un certain déclin des
activités agricoles a rendu les irrigant.e.s plus vulnérables non seulement à la baisse
des précipitations et à l’augmentation des extrêmes hydro-climatiques, mais aussi et
surtout, face à la demande en eau de l’autre vallée. Ainsi, la surexploitation de
167
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
l’aquifère Sud a entraîné à la fois une baisse des stocks mais aussi une salinisation de
la nappe par entrée d’eau de mer. L’une des solutions trouvée a été d’aller chercher
l’eau dans l’aquifère Nord, dont une partie des volumes autrefois réservés aux
agriculteur/rice.s sont dérivés par canalisation jusqu’à la zone urbaine et aux hôtels
de la côté sud-ouest. À l’échelle d’un territoire d’une centaine de km², on observe ici
la priorisation mise sur la sécurisation des usages domestiques et touristiques,
voire peut-être à leur développement, au détriment de l’irrigation, usage autrefois
prioritaire dans les usages de l’eau bleue.
168
Partie 3 : Perspectives
169
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Conclusion du Chapitre 5 :
Les politiques de grande hydraulique de l’après-guerre en Europe méditerranéenne
ont permis de gérer la rareté de l’eau, dans un contexte d’augmentation de la
demande et de modification des régimes hydrologiques et pluviométriques
On pourrait penser que la rive Nord de la Méditerranée applique des modèles depuis
longtemps connus sur la rive Sud, à savoir les oasis maghrébines. Il est aisé
d’imaginer qu’avec le réchauffement climatique, le modèle d’oasis maghrébin migre
vers le nord. Or si des relations entre les deux rives de la mer ont bien existé et
existent encore, ce n’est pas le modèle maghrébin qui a été appliqué ici, mais celui
des grands systèmes oasiens des pays à forte immigration européenne des siècles
précédents. Les espaces irrigués les plus productifs en dehors de l’Europe sont des
territoires où des populations européennes ont migré : États-Unis, Amérique latine,
Afrique du Sud, Australie, voire Israël. Ces populations ont amené avec elles des
compétences d’irrigation aux XVIIIème et XIXème siècles, complétant des systèmes
autochtones existants. Mais aujourd’hui, le modèle de la grande oasis bien intégrée
dans la mondialisation n’est pas celui que les colons ont importé dans le Nouveau
Monde, ce n’est pas le modèle maghrébin. Ce modèle a été créé dans le Nouveau
Monde à la fin du XXème siècle (Marshall & Lavie, 2017).
Ce nouveau modèle s’appuie d’abord sur une gestion collective de l’eau liée aux
collectivités nationales ou régionales, alors qu’au Maghreb et au Moyen-Orient,
subsistent encore des droits à l’eau liés aux lignages (Charbonnier, 2017 ; M2 Espaces
et Milieux, 2018). La politique de gestion est généralement assez hydro-
hégémonique, parfois aux dépens d’autres territorialités qui auraient besoin de
nouvelles ressources. Dans tous les cas, la politique de développement de l’irrigation
est assez active. Sur le plan technique, il ne s’agit plus de petits réseaux, mais soit de
grands réseaux interconnectés sur le modèle de la distribution de l’eau potable, soit
encore d’initiatives individuelles de pompages. À l’échelle des plantes, l’irrigation
gravitaire est peu à peu délaissée au profit d’une irrigation pressurisée visant à
limiter les gaspillages ou, plus souvent, à s’étendre. Sur le plan agricole enfin, les
parcelles s’agrandissent et on observe une tendance à l’homogénéisation des cultures
méditerranéennes : vergers, oliviers et vigne pour un marché souvent international,
en tous cas bien intégré dans la mondialisation des échanges.
Cette présentation des grands systèmes hydrauliques espagnols et français a visé à
illustrer cette thèse que je soutiens, issue de mes réflexions dans le cadre de cette
HDR, à savoir le transfert d’un nouveau modèle oasien depuis le Nouveau Monde
vers le Vieux Continent : répondre à la demande des marchés internationaux,
s’adapter aux changements climatiques, optimiser les rendements, etc. La seule
différence serait peut-être le rôle moteur de l’Union européenne sur les questions de
gestion de l’environnement, tandis que les grandes oasis du Nouveau Monde se sont
construites en dehors d’un tel arsenal juridique, en tous cas en dehors de contraintes
de politique environnementale, même si cela semble changer.
170
Partie 3 : Perspectives
La vallée de l’Argent Double est le site d’accueil d’une partie des étudiant.e.s du M1
GST depuis 2000, pour un stage de 5 à 10 jours. G. Arnaud-Fassetta et M. Fort – puis
moi-même à son départ à la retraite – amenons les étudiant.e.s analyser les risques
dans cette vallée. Les risques liés aux excès d’eau (crues et inondations) sont bien
connus grâce aux travaux de mes collègues (Arnaud-Fassetta et al., 2002), suite aux
événements des 12 et 13 novembre 1999 qui ont fait 26 morts49. En revanche, les
processus liés aux risques de pénuries en eau sont encore à étudier. C’est donc un
contexte pédagogique qui m’a amenée à travailler en recherche sur le bas Minervois.
Je présente dans ce Chapitre 6 les résultats de travaux en cours sur ce territoire
méditerranéen français qui suit bien la logique d’oasisation présentée dans le
Chapitre 5. Entrer dans le détail par l’illustration, sur un secteur, des hypothèses
présentées ci-avant, permet aussi de prendre un peu de recul sur cette thèse
générale de l’oasisation. En effet, si des territoires y participent, d’autres sont des
freins à l’homogénéisation. Par ailleurs, les politiques environnementales
européennes jouent un rôle non négligeable dans la mise en place de ce nouveau
modèle oasien, parfois en le freinant, parfois en l’accompagnant.
Financé dans le cadre du grand projet régional Aqua Domitia de BRL, le maillon
Minervois est un des sous-projets à l’échelle du département de l’Aude. Il vise à
étendre un réseau d’irrigation existant en optimisant des prélèvements sur le fleuve
Aude (voir à l’ouest de la Figure 34).
Les tracés et les secteurs à irriguer sont en cours de finalisation : une première
proposition a été faite en juillet 2017 (BRL, 2017). Les grands travaux ont commencé
fin 2017 et devaient se poursuivre à l’échelle des parcelles actuellement. J’ai
commencé à observer ces dynamiques locales fin 2015, deux étudiantes de M1 GST
ont ensuite réalisé un mémoire sur la gestion de l’eau d’irrigation pour la vigne
(Mangeret, 2016) et sur les autres types de cultures : vergers et maraîchage
(Guillemot, 2016). J’ai enfin complété leur terrain commun au printemps 2016 avec
49 Depuis, les crues et inondations des 14 et 15 octobre 2018 ont tué 15 personnes sur ce même
territoire malgré des actions mises en place à l’échelle des affluents de l’Aude et du département
éponyme.
171
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Dans son mémoire de M1 GST, Coralie Mangeret décrivait déjà le secteur du bas
Minervois audois comme un « patchwork » (Mangeret, 2016). La diversité de ce
territoire de l’hydraulique découle des sources d’eau mais aussi de l’histoire et des
choix politiques. L’objectif du maillon Minervois du projet Aqua Domitia (voir
Chapitre 5, Figure 34) est d’étendre un des systèmes existants : le système Jouarres. Il
est fort probable que tous ces systèmes soient à terme interconnectés, mais en cette
fin de décennie 2010, les systèmes hydrauliques sont différents et indépendants les
uns des autres. Nous avions d’ailleurs comparé ce paysage de réseaux hydrauliques
172
Partie 3 : Perspectives
aux archipels de réseaux d’eau potable, étudiés en particulier par Karen Bakker dans
les périphéries des villes du Sud (Bakker, 2003 ; Kooy & Bakker, 2008).
Mes travaux de terrain couplés à ceux des deux étudiantes ont mis en valeur
quatre systèmes sur cinq secteurs (Figure 36) : à l’est le système Jouarres et son futur
périmètre d’expansion, la basse vallée de l’Argent Double ; plus à l’ouest des ASA52
irrigant depuis le canal du Midi ; enfin à l’ouest le système gravitaire de l’ancien
étang asséché de Marseillette.
Figure 36 : Schéma des systèmes irrigués dans la zone étudiée du Minervois audois
Source : colorisé depuis Lavie et al., 2018
Le système Jouarres est un des réseaux actuels de BRL. La vigne y est majoritaire et
irriguée depuis les années 1990 par un réseau de canaux enterrés alimentant des
systèmes d’irrigation pressurisés : micro-aspersion et goutte à goutte. Le système est
alimenté par le fleuve Aude au niveau de la prise de Villedubert (proche de
Carcassonne) ; elle transite dans le canal du Midi (sous gestion de VNF) pour
173
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
atteindre la réserve de Jouarres (Figure 37). Cet étang est une dépression fermée
naturellement endoréique (David & Carozza, 2013), ennoyée les mois humides et
froids et dont l’eau est utilisée dès le printemps pour alimenter le réseau sous
pression. L’eau part donc du point le plus bas pour alimenter le secteur Jouarres de
BRL. En bout de réseau, plus haut, trois ASA (La Livinière, Siran et Pépieux) utilisent
aussi l’eau de l’étang de Jouarres.
Contrairement aux autres secteurs étudiés, cet hydrosystème n’est pas alimenté par
les eaux de l’Aude en aval du bassin versant mais par celles de la Montagne Noire en
amont. Soumis aux pluies cévenoles, l’Argent Double, un affluent de rive gauche de
l’Aude, connaît un régime d’oued avec des assecs et des écoulements intermittents
dès le printemps, à la fois dus aux variabilités climatiques et à la structure
morphologique karstique avec ses résurgences et ses pertes. À l’inverse il se charge
très vite lors des phénomènes de pluies orageuses avec un risque de crues puis
d’inondations très important (Arnaud-Fassetta et al., 2002).
La basse vallée de l’Argent Double n’est pas un système hydraulique. Ici cohabitent
plusieurs situations individuelles et collectives (Figure 37) :
- Dans la plaine d’inondation, souvent sur les rives convexes de la rivière, des
riverain.e.s pratiquent du maraîchage dans ce que l’on nomme localement des
horts. Il s’agit de jardins familiaux pour une consommation personnelle dont
l’adduction en eau brute est gérée par une ASA. Les près de 190 adhérent.e.s
paient une adhésion avec droit d’arrosage d’environ 8 €/are (Guillemot, 2016).
Deux seuils détournent les eaux de la rivière en amont de la commune pour
l’ASA et en aval pour d’autres jardins communaux (Figure 37). Des pompes
dans la nappe alluviale assurent le relais lorsque la rivière ne fournit pas de
débit suffisant ;
- De rares grands domaines viticoles dérivent à titre individuel les eaux de
l’Argent Double. L’un d’entre eux dispose même d’un « droit d’eau » sur la
rivière et un affluent, acquis depuis le XIXème siècle. Le propriétaire a d’ailleurs
consacré une partie de sa vie à enterrer des tuyaux. Son réseau secondaire
d’irrigation ressemble maintenant à une sorte d’ASA sans le statut puisqu’il ne
s’agit pas d’association de propriétaires (Mangeret, 2016 ; Lavie et al., 2018) ;
- Si certains détournent donc les eaux de l’Argent Double, étant donné ses
écoulements intermittents et la circulation souterraine dans la nappe
d’accompagnement, la plupart des agriculteurs du secteur irriguent vignes et
oliviers par pompage dans la nappe. Malgré parfois des absences
d’autorisation ou des restrictions préfectorales d’usage, ils nous ont expliqué
que cela leur assurait un complément lors des étés trop secs ou trop chauds.
174
Partie 3 : Perspectives
En haut : Un hort cultivé en artichauts, arbres fruitiers, oliviers et vignes ; au centre : Hort de maraîchage avec de
la vigne non-irriguée au second plan ; en bas : Seuil sur l’Argent Double qui dérive l’eau vers des vignes,
prélèvement in situ à substituer via Aqua Domitia. (Ajout HDR : la photo est mal placée sur la carte).
Sources : Fond de carte et hydrographie : fonds IGN ; réseau d’irrigation : fonds IGN, BRL (système Jouarres),
relevés terrain 2016 (Guillemot, 2016) et 2017 (vallée de l’Argent Double). Photographies : ©E. Lavie, 02 et 05-2017
175
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Tous ces irrigants ont recours au goutte-à-goutte, plus rarement à des canons ou à
l’ennoiement des terres. « Le caractère assez anarchique de ces pompages crée quelques
conflits de voisinage entre ceux qui sont situés en amont, et bénéficient d’une plus grande
quantité d’eau, et ceux situés en aval qui se plaignent de ne pas avoir assez d’eau, voire de ne
pas avoir d’eau du tout », à tel point qu’un acteur local a qualifié de « Far West » le
bassin de l’Argent Double (Mangeret, 2016).
De fait, l’histoire des autorisations et des laisser-faire en matière de pompage et de
détournement des eaux superficielles a laissé des structures plus vraiment adaptées à
la réalité de l’offre en eau dans un contexte d’épisodes de sécheresses
pluviométriques récurrents. « L’hétérogénéité des situations individuelles et collectives,
amène de fait des inégalités d’accès à la ressource. Conjugué à des étés 2015 et 2016
exceptionnellement secs, le contexte explique logiquement le succès du projet Aqua Domitia
auprès des acteurs rencontrés (agriculteurs, gestionnaires, élus) » puisque le projet maillon
Minervois d’Aqua Domitia devrait étendre le système Jouarres vers l’ouest dans cette
basse vallée (Lavie et al., 2018).
L’eau prélevée sur l’Aude et qui transite par le canal du Midi jusqu’au Minervois est
en partie distribuée à certaines associations d’irrigants. Ça peut être des ASA pour
les plus grandes ou des ASL (Association Syndicale Libre) pour celles revendiquant
peu d’adhérents : « On y a droit car nos anciens ont participé à la construction de la prise »
d’eau de Villedubert (entretien auprès d’un agriculteur, 2017). Sur le secteur étudié, il
y a par exemple l’ex-ASA des Plos qui vient de fusionner avec d’autres dans l’ASA
de Castelnau-La Redorte en 2016.
Parmi ces associations d’irrigants, je me suis intéressée à l’ASL du chemin de Birou :
sur l’amont du petit bassin versant de la Valsèque, se trouve l’étang de l’Estagnol,
une dépression fermée comme à Jouarres (Figure 38). « Il appartient à la Fédération des
chasseurs et de la nature de l’Aude qui voit tout l’intérêt de le laisser en permanence en eau,
afin d’une part de limiter la fermeture de ce paysage, et d’autre part d’éloigner quelques
espèces (comme le sanglier) et laisser nicher plus tranquillement certaines espèces d’oiseaux.
Il est d’ailleurs classé en ZNIEFF 1. Si l’hiver il se remplit seul avec les pluies, il lui fallait un
soutien en été puisqu’il est artificiellement exoréique suite au creusement d’un drain. Les
agriculteurs du bassin versant se sont vus proposer il y a une dizaine d’années un système
ingénieux : ils participaient conjointement avec la Fédération des chasseurs à la construction
d’une station de pompage dans le canal du Midi et au réseau d’irrigation (7 km de réseau,
16 bornes). Ce réseau quitte le canal et aboutit en amont du bassin versant : il alimente
d’abord quelques hectares irrigués, puis l’étang puis d’autres agriculteurs en aval. 85 ha sont
irrigués sur l’ensemble des 135 ha de cette ASL » (Lavie et al., 2018).
176
Partie 3 : Perspectives
Figure 38 : Exemples de systèmes d’irrigation avec droit d’eau sur le canal du Midi
Source : Lavie et al., 2018
En haut : Prise d’eau dans le canal du Midi pour l’ex-ASA des Plos (canal de Puicheric-La Redorte) ; en bas :
Système d’irrigation pressurisé et collectif dans l’ex-ASA des Plos. NB : Nous ne disposons pas du système
d’irrigation précis de l’ASL Chemin du Birou (dit Valsèque), ce qui explique que le système soit schématisé.
Sources : Fond de carte et hydrographie : fonds IGN ; limites ZNIEFF : Inventaire national du patrimoine naturel ;
réseau d’irrigation : relevés terrain 2017 et fonds IGN ; limite des ASA : BRL ; photographies : ©E. Lavie, 02 et 06-
2017
177
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
À gauche : Arrivée d’eau douce de l’Aude en sortir du tunnel de Naudy ; au centre : Vue sur l’étang asséché de
Marseillette et sa pluralité de cultures ; à droite : Jeunes vergers équipés d’un système d’irrigation en goutte-à-
goutte
Sources : Fond de carte et hydrographie : fonds IGN ; réseau d’irrigation : fonds IGN et relevés de terrain 2017 ;
limite de l’ASA : BRL ; photographies : ©E. Lavie, 02 et 05-2017.
Un canal fait le tour des anciennes rives de l’étang – points les plus hauts – et
alimente en eau douce l’essentiel des terres. Les rigoles creusées aux XVIIème et XIXème
siècles assurent le drainage. La gestion des droits d’eau et l’entretien du système est à
la charge d’une ASA (Lavie et al., 2018).
178
Partie 3 : Perspectives
L’étang de Jouarres serait sous-exploité puisque sur les 3,8 millions de m3 d’eau qu’il
peut contenir, moins de 50 % des volumes sont prélevés par BRL et ses ASA clientes.
D’après les enquêtés, environ deux millions de m3 d’eau seraient disponibles
annuellement pour étendre le réseau d’irrigation. Mais il reste difficile de réellement
estimer la surface à connecter tant les besoins des irrigants ont évolué, par exemple
entre les recensements de 2013 et 2015. Si beaucoup étaient réticents au départ, des
étés secs successifs ont fragilisé leur production, notamment viticole, et il semblerait
qu’au moment où j’ai réalisé les derniers entretiens (printemps 2017), il était
impossible d’alimenter tous les agriculteurs qui finalement le souhaitaient.
« Les tensions actuelles entre les coopératives viticoles des secteurs semblent ralentir le
processus (entretiens, 2017) : pour simplifier, les coopératives représentant les viticulteurs les
plus éloignés et les plus hauts sur le plan topographique, sont inquiètes que les travaux ne
179
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
180
Partie 3 : Perspectives
sera interdit de prélever ni dans l’Argent Double ni dans sa nappe en 2020, pour des
besoins d’irrigation. Seuls les prélèvements pour l’adduction en eau potable
collective seront autorisés, mais sans augmenter les volumes prélevés. Les communes
de Peyriac-Minervois, Rieux-Minervois et La Redorte puisent d’ailleurs dans cette
nappe d’accompagnement de l’Argent Double et ont connu en 2016 de vrais
problèmes de déficit pour assurer la continuité du service en été. Une moindre
pression de la viticulture sur la nappe sécuriserait donc aussi la couverture en eau
potable. En effet, « la dépression causée par les prélèvements actuels accélère les écoulements
souterrains. Leur arrêt pourrait alors ralentir l’inféroflux, faisant théoriquement remonter
peu à peu les niveaux piézométriques d’aval en amont, permettant des résurgences légères
dans le cours d’eau » (Lavie et al., 2018).
Ainsi, le soutien politique des élus locaux est fort pour ce projet. Certains de nos
enquêtés non-élus ont même trouvé les promesses trop grandes, le projet bien
médiatisé voire surdimensionné, pour être réalisable. Mais il faut comprendre que les
intérêts des élus sont aussi très liés : « par exemple, le président du SMMAR et le
président du SMAC sont respectivement maire et 1er adjoint de la commune de La Redorte ; le
conseiller départemental du secteur concerné par l’extension du réseau est aussi
l’administrateur de BRL, au CA duquel siège aussi le premier cité ; ils sont tous deux vice-
présidents de Carcassonne-Agglo, la communauté d’agglomération de Carcassonne,
gestionnaire de l’eau domestique des communes de la vallée de l’Argent Double (à l’exception
de Rieux-minervois) » (Ibid.)
Substituer la ressource allogène en eau aux prélèvements in situ dans l’hydrosystème
promet ainsi de résoudre – sur le papier – bon nombre de problématiques locales
liées à la sécheresse climatique et à la raréfaction de la ressource en eau des rivières et
des nappes d’accompagnement : sortie de la ZRE et croissance du bâti, sécurisation
de l’AEP, soutien aux agriculteurs locaux, tout en aidant la société régionale BRL.
Si les élus comptent sur le projet Aqua Domitia et son maillon Minervois pour
sécuriser la ressource en eau potable et répondre à l’arsenal juridique autour de la
ressource en eau, la réussite du programme devra passer par le succès d’une
alimentation en eau d’irrigation.
Le premier usager visé est le viticulteur.
Tous les viticulteurs du bas Minervois n’irriguent pas : pour des raisons financières,
par éloignement à la rivière et sa nappe ou par choix de moins produire afin de
respecter le cahier des charges de l’AOC Minervois. Ils se sont pour la plupart
adaptés en s’orientant vers des cépages supportant mieux la sécheresse. Ces
producteurs-là sont généralement jeunes (moins de 50 ans), sont soit viticulteurs soit
également vignerons, produisent pour beaucoup en IGP Pays d’Oc et souhaitent
pour la plupart pouvoir être connectés au futur réseau d’irrigation de BRL dans le
181
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
but de sécuriser la production les années sans orage comme en 2016 ou avec un seul
épisode pluvieux comme en 2017. Il semblerait en effet que les orages dits « du
14 juillet et du 15 août » leur suffisent pour assurer la croissance et la maturation de
leurs raisins. Dans les basses plaines de l’Argent Double et de l’Aude à l’inverse, la
plupart des viticulteurs rencontrés suivent une autre philosophie de production. Ce
sont des producteurs plus séniors qui irriguent dans le but de produire plus de vin
de table vendu au négoce pour concurrencer les vins espagnols. Je ne retrouve pas
sur ce secteur d’éléments, pourtant mis en avant dans les médias et la bibliographie
(Lereboullet, 2014), qui prouvent que l’irrigation depuis les années 1980 a surtout
servi à produire mieux plutôt que plus, afin d’améliorer la qualité et la stabilité des
raisins. Je trouve qu’on est plutôt ici dans une maximisation des rendements, même
si cela s’explique bien : la pérennisation des emplois locaux, le fait que les
consommateur/rice.s privilégient des cépages plus gourmands en eau comme la
syrah, etc.
Mais le renouvellement des générations, même dans ces secteurs, pourrait faciliter la
mutation des productions des grands irrigants vers le qualitatif. De même, les non-
irrigants pourront poursuivre leur production de qualité et la sécuriser grâce à
l’irrigation. Ces deux états un peu caricaturaux présentés ci-avant pourraient bien
s’homogénéiser dans les années à venir. Si les tensions entre les deux types de
production sont bien visibles sur le terrain, il m’a semblé que les plus jeunes étaient
bien plus ouverts à une discussion sur les modes d’irriguer, de fertiliser, de vendre,
afin de rendre leurs terres et leur production durables.
Parmi les agriculteurs, il y a aussi ceux qui produisent quelques oliviers et qui les
connecteraient bien au réseau BRL pour que les olives grossissent mieux et qu’ils
puissent les vendre comme olives de bouche et non à des huileries.
Il y a aussi les maraîcher.e.s des plaines alluviales de Peyriac-Minervois et Rieux-
Minervois qui devraient eux/elles-aussi bénéficier de la remontée de la nappe
alluviale de l’Argent Double et d’un écoulement plus durable de la rivière. Leur
impact sur les prélèvements totaux est faible puisque la plus grande part des eaux
d’irrigation gravitaire est collectée par des drains et retourne à la rivière, mais
ils/elles savent qu’à terme ils/elles devront s’adapter en favorisant le goutte-à-goutte
par exemple. Le SMAC a commencé une étude les concernant pour voir comment
optimiser leur irrigation (entretiens, 2017).
La viticulture, bien que marqueur territorial du Minervois, n’a pas un usage de l’eau
déconnecté des autres, mais constitue un maillon de la gestion de l’hydrosystème.
Pour le moment beaucoup prélèvent dans la rivière ou sa nappe, payant parfois les
amendes lorsque la Police de l’eau passe suite aux restrictions ; ils se sentent en
quelques sortes hydro-hégémoniques puisque leur poids sur l’emploi local est
conséquent. Mais un double contexte devrait changer la donne en termes de jeux de
182
Partie 3 : Perspectives
pouvoir : d’abord, le fait que l’Europe impose des contraintes aux autorités locales
qui doivent aujourd’hui appliquer les restrictions afin de faire sortir des communes
de la ZRE ; ensuite, un glissement des objectifs régionaux d’Aqua Domitia vers les
usages domestiques. Ce glissement des objectifs politiques est assez visible quand on
visionne les vidéos et des documents des élus régionaux et de BRL. La sécurisation
de la demande en eau potable devient de plus en plus prioritaire dans les politiques
de gestion des hydrosystèmes. « Cette trajectoire a été notamment permise par la mise en
application de la loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République) de 2015,
spécialement le transfert des compétences d’adduction en eau potable des communes vers
Carcassonne-Agglo, moins intimement liée au milieu viticole » (Lavie et al., 2018). Ces jeux
de pouvoirs au sein de l’agglomération entre son centre et ses périphéries plus
agricoles, font partie des éléments que je compte approfondir à la suite de cette
HDR.
La gestion de la rareté en eau dans le bas Minervois passe donc par le recours à une
eau allogène, de manière à limiter l’impact des usages in situ. Des réseaux
hydrauliques de rang régional se construisent peu à peu en Occitanie, dans le but
d’alimenter en eau potable et d’irrigation des territoires. Finalement, le futur réseau
Aqua Domitia ressemble fortement à un réseau hydraulique oasien puisque les
eaux du ciel ne seront plus utilisées et que la ressource est allogène. Certes, il ne
s’agit pas d’une fondation humaine ex nihilo dans un milieu aride, mais plusieurs
éléments concourent à ce que je qualifie ce projet d’oasisation.
En effet, d’une part, de nouvelles modalités de gestion de l’irrigation s’observent,
d’autre part, ces logiques politiques semblent se tourner vers une homogénéisation
du territoire.
183
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Or, la recherche a aussi révélé que les systèmes d’irrigation ont muté dans les années
1990-2000. Sur le plan de leur gestion, c’est l’individualisme qui est devenu un
modèle fort, grâce à la fois aux flous juridiques ou aux incitations politiques aux
forages dans les nappes. Sur le plan technique, les irrigants ont eu de plus en plus
recours à une irrigation pressurisée (goutte-à-goutte, aspersion). De fait, les
observations faites en Méditerranée correspondent non seulement à ce que j’ai déjà
étudié à Mendoza, Gabès et Ouaouizerth, mais aussi à ce qu’Anaïs Marshall a
observé dans les oasis péruviennes (Marshall, 2009, 2014). La Méditerranée
européenne ne fait donc pas exception (Ruf & Riaux, 2008), la gestion de la rareté de
l’eau du ciel est donc souvent passée par le recours à des alternatives individuelles
initiées en toute fin du XXème siècle.
La basse vallée de l’Argent Double se démarque tout de même puisque des droits
d’eau ont été accordés à certains domaines dès le XIX ème siècle. Plus récemment,
quand les orages estivaux se sont raréfiés et que les productions les plus
intéressantes sur le plan financier (syrah, olive de bouche) ont manqué d’eau, les
producteurs qui n’irriguaient pas ont commencé à demander des autorisations de
prélèvements, entraînant la multiplication des prises individuelles d’eau (Figure 37).
184
Partie 3 : Perspectives
La collectivisation a déjà été amorcée sur le territoire, avec des regroupements des
ASA de Castelnau et de La Redorte et le développement de l’Union des ASA Aude
Centre. Il est prévu que pour adhérer à BRL, les propriétaires individuels de la basse
vallée de l’Argent Double de la commune de Rieux-Minervois, devraient se
regrouper en ASA sous l’égide d’Alliance Minervois, une cave coopérative majeure
du secteur. Je trouve assez intéressant de voir comment des irrigants ayant des
difficultés à accepter au départ la collectivisation, ont su comprendre les jeux de
pouvoir et de fait s’associer afin d’être un interlocuteur plus fort.
En résumé, le maillon Minervois promet un retour à la collectivisation, mais avec
une technique hydraulique différente des canaux médiévaux et du XIXème siècle,
puisqu’il s’agira d’irrigation pressurisée.
185
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Conclusion du Chapitre 6 :
Le cas d’étude sur le bas Minervois a été utilisé ici pour illustrer l’hypothèse d’une
mise en oasis de la Méditerranée européenne développée dans le Chapitre 5.
L’étude de la gestion de la rareté de l’eau met en avant deux logiques principales : 1)
le retour à une gestion collective de l’irrigation ; 2) la substitution des prélèvements
afin de répondre à des politiques européennes de gestion des ressources. L’irrigation
progresse et participe à une certaine homogénéisation de sa structure, de sa
technique, mais aussi probablement des paysages. Elle va de pair avec une
homogénéisation de la viticulture.
Parallèlement, alors que les projections climatiques vont vers une augmentation des
extrêmes hydro-climatiques, les rivières pourraient retrouver des dynamiques plus
naturelles par une baisse des prélèvements superficiels et dans leurs nappes
alluviales. La question climatique est évidente ici : il est bien sûr évident que les
logiques de marchés orientent les choix des agriculteurs et que le tourisme est une
activité rentable qui implique aussi des besoins en eau. Mais les choix politiques de
mise en place de réseau hydrauliques collectifs régionaux et une spécialisation des
activités agricoles et domestiques sont aussi guidés par la rareté de l’eau du ciel.
L’oasisation est possible en Méditerranée car l’eau est rare et que les sécheresses des
saisons chaudes sont en phase avec l’augmentation des besoins agricoles et
touristiques.
Si la basse vallée de l’Argent Double est un laboratoire intéressant de ce que je
pressens participer à une oasisation, les travaux de terrain ont pour autant mis en
lumière une situation actuelle très hétérogène, archipélisée : une pluralité des acteurs
dans sa gestion, des sources d’eau variées (rivière, canal du Midi, pompages) avec
leurs inégalités d’accès, des techniques d’arrosage multiforme (gravitaires, goutte-à-
goutte, canon) et une production qui reste diversifiée (vignes, vergers, oliviers,
fourrages, riz). Le programme de recherche commencé en 2016 n’en est qu’à ses
prémices. L’objectif est de suivre la mise en place du maillon Minervois sur ce
territoire afin de dégager les nouvelles hydro-hégémonies qui semblent se dessiner
aujourd’hui.
Reste que la problématique d’une oasisation de la région apparaît sous-jacente :
réseaux hydrauliques régionaux interconnectés, un organisme gestionnaire (BRL) en
délégation de service public avec des associations d’irrigants en local (ASA),
changements dans les jeux de pouvoirs entre usages et usager/ère.s, passage d’une
agriculture en eau verte à une agriculture totalement dépendante des eaux bleues par
la raréfaction des eaux du ciel. Ressort donc en cette fin de dernier chapitre un
élément mis en valeur dès le premier chapitre : l’hydro-géographie que je pratique
est éminemment disciplinaire, mais est aussi au cœur de synergies entre sciences de
la nature et des sciences des sociétés.
186
Conclusion générale
Conclusion générale
Les Chapitre 1 et Chapitre 2 de ce Volume I ont d’abord fait ressortir les principales
contributions de mes recherches sur le plan des réflexions épistémologiques sur la
géographie de l’eau d’une part, et sur les oasis mondialisées d’autre part. En effet, je
n’ai pas trouvé dans la bibliographie, à l’exception des travaux d’Anaïs Marshall,
Jean-Louis Chaléard et Evelyne Mesclier (Marshall, 2009, 2014 ; Chaléard & Marshall,
2015 ; Mesclier et al., 2017), de véritables recherches sur l’insertion dans la
mondialisation des oasis. Les travaux menés séparément ou conjointement avec
Anaïs Marshall ont démontré que les oasis sont des territoires originaux mais que
leurs dynamiques d’insertion dans la mondialisation ne sont pas différentes d’autres
territoires du Sud. Certains territoires oasiens souhaitent participer à la
mondialisation des échanges comme Ouaouizerth, d’autres y participent par les
acteurs de terrain sans véritable soutien politique comme à Gabès. C’est ce
qu’Armelle Choplin et Olivier Pliez appellent la mondialisation des pauvres, une
« mondialisation par le bas, par les acteurs qui la font » (Choplin & Pliez, 2018). À
l’inverse, le Soudan a tenté une mondialisation par le haut, par des dynamiques
politiques. L’investissement des devises issues de la rente pétrolière dans
l’électrification et l’adduction en eau potable de l’agglomération de Khartoum sont
des actions louables, mais les acteurs de terrain ne sont pas des acteurs de la
mondialisation. Mendoza enfin est l’illustration d’un territoire bien inséré, moteur de
187
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
la mondialisation des échanges, par le secteur viticole surtout. Reste qu’à l’échelle de
la province, les inégalités territoriales entre les terres qui alimentent la
mondialisation et celles qui la subissent, sont marquées.
Mes recherches épistémologiques ont aussi permis de redéfinir le concept de
waterscape en y intégrant la variable de la qualité de l’eau, du moins dans le drinking-
waterscape. Cet apport conceptuel permet de mieux encore lier les approches
physiques et humaines de l’eau, les sciences de la nature et les SHS. L’autre apport
conceptuel de mon travail est la définition de l’oasisation, qui est une dynamique
qu’expérimentent aujourd’hui des espaces non-arides, que ce soit pour anticiper des
sécheresses plus nombreuses à venir, ou pour dynamiser des productions agricoles
ou le tourisme.
Enfin, sur le plan méthodologique, il me semble que mes travaux ont permis de
démontrer l’intérêt de mêler approches métrologiques quantitatives et approches
qualitatives dans l’étude des systèmes. Par ailleurs, il me semble que le choix de
m’orienter vers l’échelle plus fine des zones agricoles ou des quartiers, facilite les
connaissances et les analyses des savoirs locaux, un critère essentiel des prises en
compte de l’environnement à l’échelle des populations.
Dans mes premières années d’enseignement en tant que vacataire, ATER ou jeune
maîtresse de conférences, j’ai d’abord utilisé mes travaux de terrain et ceux de
collègues proches pour illustrer les cours et TD : même si le contenu des cours et les
attendus pédagogiques étaient bien entendu différents et évolutifs, j’ai souvent parlé
54Tous les cours cités ici sont décrits de manière plus exhaustive avec leurs objectifs pédagogiques
dans le Volume II.
188
Conclusion générale
189
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Au cours de l’écriture de mon dossier de CRCT puis de cette HDR, s’est accrue
l’envie de développer un séminaire de Master sur la gestion de la rareté de l’eau. La
durabilité des usages est un enjeu majeur du XXIème siècle ; la prise en compte de la
pénurie d’eau en tant que risque de société est peu discutée dans les formations dans
lesquelles j’interviens. De manière générale, j’aimerais montrer aux étudiant.e.s les
liens entre les processus physiques (comme la pollution qui, de fait, baisse la quantité
de ressources disponibles) et les politiques de gestion. Sur le plan de la formation des
étudiant.e.s, il me semble que c’est un acquis précieux pour leurs futurs emplois en
bureau d’étude ou dans les collectivités territoriales.
Sur le plan méthodologique, j’aimerais travailler avec les étudiant.e.s de 2ème et 3ème
cycles sur le développement d’approches croisées entre la métrologie de la
géographie physique et les enquêtes de terrain. Non pas que ces approches hybrides
soient novatrices, mais il est nécessaire que les étudiant.e.s aient une vision moins
cloisonnée des méthodes.
La montée des questions sur l’eau et ses liens avec d’autres enjeux comme
l’alimentation, la santé ou l’énergie, est aujourd’hui prévalente. C’est par exemple
visible avec la médiatisation depuis 2011, dans tous les grands congrès
internationaux liés à l’environnement ou au développement, de concepts comme le
Water-food-energy security Nexus, qui remplacera peut-être celui de développement
durable dans les décennies à venir. L’obtention de mon HDR devrait pouvoir me
permettre d’impliquer des étudiant.e.s de M2 et en doctorat sur ces thèmes porteurs.
Ce volume I de HDR constitue à la fois une base de réflexion sur mes travaux passés
(partie 2 Trajectoire) et propose des pistes de recherche et d’encadrement pour le
futur (partie 3 Perspectives). Dans la poursuite des travaux engagés sur la gestion de
la rareté dans des espaces arides à méditerranéens, deux orientations me semblent
complémentaires :
190
Conclusion générale
déconnecté physiquement du grand réseau SPC, tout en étant géré par la SPC.
Il est donc relativement comparable au futur réseau BRL du bas Argent
Double (le maillon minervois d’Aqua Domitia). Il me semble intéressant à deux
titres : d’abord parce qu’y sont cultivés d’autres plants que les classiques
méditerranéens vergers-vignes-oliviers, en l’occurrence du blé, du lavandin
ou encore du chêne truffier ; ensuite parce qu’il me permettrait aussi
d’illustrer ma deuxième hypothèse quant à l’oasisation de la Méditerranée : la
priorité mise sur le secteur de l’adduction en eau potable aux dépens de
l’irrigation agricole. En effet, cette hypothèse me semble émerger des
enquêtes de terrain que j’ai réalisées en 2017 dans le bas Minervois et suite à
l’analyse des campagnes de communication de BRL. Des travaux de terrains
dans le bas Minervois et sur le plateau de Valensole sont donc envisagés à
court terme pour discuter de cette hypothèse.
Une première étape serait donc le choix d’un second terrain français,
Valensole ; une deuxième étape viserait à m’intéresser à la thématique de
l’adduction en eau potable sur ces deux sites gérés par BRL et la SCP ; une
troisième étape serait probablement, à plus long terme, le choix d’un terrain
en Espagne pour vérifier hors de France, mais toujours en Europe et donc
dans le cadre de la Directive Cadre européenne sur l’Eau (DCE), mes
hypothèses sur la mise en oasis de la Méditerranéen européenne.
Cette recherche, je l’envisage plutôt dans le cadre de l’encadrement
d’étudiant.e.s, en particulier par la recherche d’un financement de contrat
doctoral ou post-doctoral.
191
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Il me semble que l’étude des savoirs locaux doit être consolidée. La place de la
société civile non seulement comme « objet d’étude » mais aussi comme levier
d’action, sera un objet fort de mes recherches à venir. La recherche-action notamment
est une approche qui pourrait enrichir les travaux sur la gestion de la rareté de l’eau.
L’applicabilité des résultats des recherches est aussi un pan du métier que je
souhaiterais développer dans le cadre des encadrements d’étudiant.e.s. Travaillant
majoritairement hors de France avant 2016, et ne connaissant donc pas finement les
spécificités des contextes politiques et économiques des pays où les étudiant.e.s
partaient en stage, il était difficile de les aider à trouver un emploi pour la suite. Les
terrains d’étude dans le sud de la France me permettront de compléter ma
connaissance des réseaux nationaux pour aider les jeunes diplômé.e.s à développer
leurs réseaux professionnels pour mieux s’insérer sur le marché du travail.
Ma récente entrée au bureau de l’Observatoire Parisien de l’Eau est pour moi une
première porte d’entrée vers la société civile.
192
Bibliographie
Bibliographie
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Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
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Table des matières
Remerciements ........................................................................................................................ 3
Sommaire ................................................................................................................................. 5
Introduction ............................................................................................................................. 7
Première bifurcation : De la pollution de l’eau à la gestion de la pénurie .............. 8
Seconde bifurcation : Des oasis à la Méditerranée ..................................................... 9
Une problématique générale : Gérer la rareté en eau dans les espaces oasiens
mondialisés ..................................................................................................................... 10
219
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
220
Table des matières
221
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
222
Table des matières
223
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
Bibliographie....................................................................................................................... 193
Table des matières .............................................................................................................. 219
Index ..................................................................................................................................... 225
224
Table des matières
Index
Index des figures
Figure 1 : Localisation de mes terrains de recherche et dates des missions ................... 9
Figure 2 : Le cycle hydrologique de Horton ...................................................................... 20
Figure 3 : Trajectoires différenciées .................................................................................... 23
Figure 4 : The ideal fluvial system .......................................................................................... 26
Figure 5 : The hydrosocial cycle .............................................................................................. 29
Figure 6 : Comparaison des indices de Falkenmark et de pauvreté en eau en 2007
dans certains bassins versants de l’est et du sud de l’Afrique ........................................ 37
Figure 7 : Les types d’oasis selon la bibliographie ........................................................... 46
Figure 8 : Les types d’oasis littorales à Gabès ................................................................... 48
Figure 9 : Les oasis de la province de Mendoza ............................................................... 54
Figure 10 : L’agglomération de Khartoum née de la confluence des Nils .................... 56
Figure 11 : L’émergence d’un déficit d’adduction en eau potable ................................. 57
Figure 12 : Localisation des oasis de Gabès ....................................................................... 58
Figure 13 : Photographies de la filière oléicole à Ouaouizerth ....................................... 60
Figure 14 : Méthodologie d’évaluation de la qualité de l’eau ......................................... 62
Figure 15 : Relation entre la surface enneigée (en rouge) ................................................ 74
Figure 16 : Photographies des types de paysages irrigués de l’oasis de Mendoza ..... 80
Figure 17 : Nouvelles structures socio-spatiales et nouveaux paysages ....................... 81
Figure 18 : Extension des périmètres irrigués à Gabès (1976-2011) ............................... 82
Figure 19 : Évolution de la végétation entre 2000 et 2016 dans l’oasis Sud .................. 85
Figure 20 : Le réseau d’adduction en eau potable de la zone dite urbaine de
l’agglomération de Mendoza ; et la localisation des quartiers étudiés.......................... 90
Figure 21 : Photographies des types d’adduction en eau potable .................................. 95
Figure 22 : Gradient des techniques d’adduction en eau potable .................................. 98
Figure 23 : Augmentation du risque de pénurie ............................................................. 106
Figure 24 : Localisation des points de prélèvement ....................................................... 109
Figure 25 : Synthèse de l’évolution des solides dans l’eau ............................................ 113
Figure 26 : Indice de qualité WQI pour chacun des points de mesure ........................ 118
Figure 27 : Gradient infrastructurel de l’AEP des centres vers les périphéries .......... 123
Figure 28 : Schéma des usages de l’eau ............................................................................ 125
Figure 29 : photographies des types d’éléments de stockage ....................................... 126
Figure 30 : Poster synthétisant les résultats de l’étude sur Khartoum, présenté à
l’EGU ..................................................................................................................................... 129
Figure 31 : Bricolages quotidiens dans le drinking-waterscape du Grand Khartoum . 133
Figure 32 : Transvasement Taje Segura ............................................................................ 152
Figure 33 : Le réseau hydraulique de la Provence .......................................................... 156
225
Emilie Lavie – HDR – Volume I positionnement scientifique
226
Gérer la rareté en eau : l’alimentation en eau potable et d’irrigation des villes-oasis
et des espaces méditerranéens
Le fil rouge de mon parcours scientifique est celui de la gestion de la rareté en eau
dans des territoires où l’eau du ciel est rare. J’ai d’abord travaillé sur les oasis avant
de m’intéresser à la rive Nord de la Méditerranée.
La deuxième partie synthétise mes travaux sur la structuration des territoires oasiens
par l’eau, dans un contexte de mise en concurrence des secteurs et des territoires
dans le cadre de la mondialisation des échanges. Elle s’appuie sur une quinzaine de
publications. Si mes travaux ont complété la bibliographie existante sur l’accès
quantitatif à l’eau d’irrigation et à l’eau potable, une des entrées originales de mes
recherches et d’avoir démontré que la qualité de la ressource agricole et domestique
joue un rôle primordial dans l’accès à l’eau et dans la structuration des territoires.