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© Flammarion, Paris, 2014.
ISBN : 978-2-0813-3905-7
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g u ,
par
PIERRE ASSOULINE
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U
n Bescherelle peut en cacher un autre. Non
que le célèbre grammairien eût un frère rival
en écritures. C’est bien le même qui est
l’auteur des célébrissimes manuels scolaires sur l’art de
conjuguer et du nettement plus discret Art de briller
en société. Louis-Nicolas Bescherelle, dit Bescherelle
l’Aîné (1802-1883), élevé au collège Bourbon,
accueilli aux archives du Conseil d’État puis nommé
bibliothécaire au Louvre avant de passer à la postérité
comme lexicographe et grammairien. Un vrai Parisien,
né et mort à Paris. La grammaire, qu’il présentait
comme une science, a éclipsé la conversation, qu’il évo-
quait comme un art. Qu’importe puisque sur les flancs
de son imposant tombeau de granit à Valmondois, der-
rière son portrait en médaillon appuyé sur une palme,
c’est exclusivement « l’auteur du Dictionnaire natio-
nal » qui est gravé dans le marbre. Rien n’était moins
anodin que de se vouloir « national » en un temps où
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
le roi de France s’étant effacé au profit du roi des Fran-
çais, celui-ci s’appuyait sur la langue nationale à défaut
de se reposer sur le Tout-Puissant.
L’Art de briller en société et de se conduire dans
toutes les circonstances de la vie se présente par son
intitulé même comme un manuel de bienséance axé
sur la maîtrise de la conversation. Si un tel recueil ne
présentait d’intérêt qu’historique, son impact en serait
limité ; il ne ferait que s’ajouter aux nombreux autres
manuels de ce type ; la date de sa parution (1851)
serait sa principale originalité. Or c’est ce qu’on veut
bien lui trouver d’intemporel qui le rend actuel. Intem-
porel mais non universel, les deux allant souvent de
pair, car rien n’est plus français que cette conception de
la vie en société. D’où son utilité, but affiché de
l’auteur et atteint par lui. La conversation selon
Bescherelle doit être un exercice utile à la raison. L’art
de penser et l’art de bien dire ne font qu’un. Vérité et
vertu doivent se conjuguer dans la pureté de la langue.
Fénelon n’est pas loin. D’ailleurs, c’est lui qui ferme
la marche.
Ce discret traité de l’usage du monde paraît, rappelons-
le, au mitan du XIXe siècle. Soit en un temps où,
comme l’a souligné Marc Fumaroli 1, la conversation
n’est déjà plus un art mais une remémoration et un
lieu de mémoire. On se souvient qu’elle fut une fête de
1. Marc Fumaroli, Trois Institutions littéraires, Gallimard, « Folio »,
1994.
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
l’esprit et on peine à la restaurer dans le retour des
salons. Ainsi en va-t-il des mythes.
On voit par là tout l’intérêt qu’il y avait à tirer de
l’oubli un tel abécédaire. On ne dira pas que Besche-
relle racole. Il prévient même d’emblée que l’art de
plaire s’apprend moins dans les livres que dans les
salons, et qu’il ne faut donc pas trop attendre du sien.
Il ne se contente pas de décrire avec une pincée
d’humour (sujet sur lequel il se montre étrangement
faible dans son traitement) l’art et la manière de se
comporter avec la langue : il illustre sans la moindre
pédanterie universitaire l’idée selon laquelle elle fut et
demeure au cœur des rapports en société. Et la nôtre
un peu plus encore que les autres. Les Français ne
sont-ils pas selon lui « le premier peuple du monde
pour la conversation » ? Nous ne le contesterons pas,
encore qu’établir des records en une telle discipline est
pour le moins hasardeux eu égard au nombre, à la
diversité et à l’éparpillement des concurrents en lice.
Parler, c’est bien de cela qu’il s’agit. Parler et non
simplement causer. Échanger, mais encore ? La conver-
sation est son vrai sujet. C’est tout un art, car il en est
d’elle comme de tous les autres arts : l’effort ne doit pas
s’y faire sentir. Là où point le travail, le plaisir s’enfuit.
Il faut un minimum d’abandon pour faire advenir
l’inattendu, prélude à une certaine grâce.
Deux colonnes au bilan : crédit et débit.
Ce qu’elle requiert : l’adresse d’esprit, le naturel,
l’enjouement, la bienséance, le goût du paradoxe, la
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
patience, la circonspection, une gestuelle modérée, une
habile liaison des consonnes.
Ce qu’elle bannit : les mouvements de colère, le
pédantisme, la mauvaise compagnie, l’affectation, le
rire qui s’autocélèbre, les digressions dans l’anecdote,
l’action intempestive du souffleur qui termine votre
phrase à votre place, l’ellipse, la prétention à l’esprit,
la volubilité, l’hésitation, l’emphase, la finesse qui a
partie liée avec la ruse, la gravité, une maladroite liai-
son des consonnes… Tout comme la familiarité, car la
frontière qui sépare son territoire de celui du tact est si
floue qu’elle est couramment franchie. Si l’honnête
homme de société doit conserver en mémoire une ligne
invisible, c’est bien celle-ci. À table, la conversation se
doit d’être générale. Particulière, elle n’est que vice.
Foin des apartés !
On le voit, la liste de ce qu’il convient d’éviter à
tout prix est plus longue que l’inventaire de ce que l’on
doit faire.
Fuyons celui qui fait parade de son savoir. Celui qui
ne laisse pas aux autres le soin de dire du bien de lui
et préfère s’en charger. De même que le bavard qui fait
du bruit avec la bouche ne se soucie guère des consé-
quences de sa logorrhée sur notre psychisme délicat et
se moque que son babil produise plus de son que d’effet.
« Loquacité » est un mot bien doux pour désigner la
pathologie de ce type de malfaisant.
On s’en doute, une conversation ne peut tenir la
note la plus haute en permanence durant des heures,
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
dût-elle se déployer entre gens de qualité. Son intérêt
est inégal, ce qui en fait mieux jaillir les pépites par
contraste avec le déchet. Ce n’est pas une raison pour
ne pas tenter de lui conserver un certain niveau. Rien
ni personne ne nous fera jamais adopter les mœurs
anglaises du parler en société ; le travail, les affaires, la
politique, l’argent, les impôts et tout ce qui s’apparente-
rait de près ou de loin au vulgaire en sont si strictement
bannis que ne restent plus en bouche que la pluie et le
beau temps. Ce qu’ils appellent le small talk. Il paraît
que là-bas on survit aisément à une telle épreuve. Pas
dans nos pays. Ce qui suffit à se convaincre que ces
gens-là ne sont pas comme nous.
Bien que l’esprit de conversation s’insinue dans
toutes les pages de ce livre, on attend l’auteur au tour-
nant à l’entrée « Conversation ». Il s’en tire bien en la
présentant comme l’agréable et bienveillant commerce
des âmes, lesquelles, gouvernées par un esprit de
concurrence affectueuse, se rapprochent par le moyen de
la parole. Rien de moins que « le pivot sur lequel
roulent toutes les affaires du monde ». On mettra sur
le compte de l’humour, de la litote et du troisième degré
la précision selon laquelle la conversation n’a rien de
commun avec shibboleth, higgaïon ou selah, dont
l’auteur nous précise qu’ils sont des « mots hébreux sur
le sens desquels les interprètes ne sont pas d’accord ».
Rarement une note en bas de page aura ainsi accompli
l’exploit d’obscurcir ce qui n’était déjà pas très clair.
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
Cela dit, nulle part mieux que dans cette entrée,
Bescherelle n’abat son jeu, avec toute l’ambiguïté qui
le constitue. D’un côté, il se félicite de ce que la conver-
sation ne soit plus le territoire exclusif d’une élite des
salons, et qu’elle prenne enfin un caractère national ;
mais d’un autre côté, il ne peut se défendre d’une cer-
taine nostalgie pour la qualité du parler d’Ancien
Régime, léger, piquant, gracieux, auquel la violence
révolutionnaire a fait de mauvaises manières. Il engage
les gens d’esprit à être eux-mêmes dans l’instant présent
plutôt qu’à être tant d’autres en référence au passé. Et
d’appeler désormais de ses vœux une conversation apai-
sée, revenue des luttes partisanes et des guerres fratri-
cides, une conversation d’au-dessus des partis, aux
influences avérées tant sur la moralité que sur les opi-
nions, légère dans la gravité et grave dans la légèreté.
Ainsi associe-t-on le pur plaisir de parler au dur désir
de durer.
Rares sont les termes qui paraîtront désuets au lec-
teur du XXIe siècle. « Blésité » peut-être, qui désigne un
défaut de prononciation issu d’un vice de conformation
de la langue. Ce qu’il dit de l’interruption des parleries
par l’une ou l’autre des personnes y est passionnant. Un
vrai guide pratique à destination des amateurs sou-
cieux de couper la parole au bon moment, ni trop tôt
ni trop tard, kaïros si difficile à déterminer qu’il
semble relever d’une science occulte.
On lui saura gré de réhabiliter le calembour, cette
merveille du langage qui ne se pousse pas du col, quand
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
des professeurs perclus de structuralisme les avaient
sabrés dans nos textes. Mais ailleurs ne voilà-t-il pas
qu’il finit par dénoncer les pointes comme autant de
fléaux de la conversation ! À croire que chez lui la
raison est toujours tapie dans l’ombre, prête à surgir
pour corriger l’émotion.
Bescherelle s’autorise de rares formules mais qui le
résument bien : « L’esprit est la raison assaisonnée, ou
le bon sens qui brille. » Et aussi : « La mémoire est le
portefeuille de l’esprit. » Ou encore : « Le plaisir de la
conversation est un préservatif contre l’indigestion. »
Ou plus délicieux : « une haleine loin d’exhaler les
parfums d’Arabie ». Et même, plus audacieux encore :
« Le cuir, c’est le 89 de la conversation. » Ses méta-
phores sont assez osées : il ne dira pas d’un homme qu’il
est édenté mais que sa bouche est veuve de ses deux
râteliers. Sous sa plume, une diligence est un salon à
quatre roues.
Moins ingrat que nombre de pilleurs et plagiaires
de son siècle (ah ! ce G. Lenotre dont les historiens se
consolaient des emprunts en se disant : « Que fait-il,
après tout : il prend du mien, il prend du tien, et il
signe Lenotre… »), il exprime sans hésiter sa reconnais-
sance de dettes en remerciant les moralistes du Grand
Siècle auxquels il doit tant. Quelques noms sont cités
dans la préface. Pour la forme, mais dans les deux sens
du terme ; car ces auteurs de guides du savoir-vivre, de
la conversation et de la bienséance semblent l’avoir sur-
tout renseigné sur la manière de conduire une telle
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
entreprise. Les autres, ressuscités tout au long du livre,
ont exercé en profondeur leur influence sur Bescherelle.
Ils ont nom Mme du Châtelet, Mme Geoffrin, Mme de
Sévigné, Mme du Deffand, Mme de Montesson, l’abbé
Morellet, lequel tenait l’habitude de converser comme
l’essentiel de ce qui distingue le civilisé du sauvage…
Mais aussi, l’air de rien, en passant, Molière, Beau-
marchais, le chancelier Bacon, Bernardin de Saint-
Pierre et pourquoi pas Mme Tallien. Et, la permanence
de leurs écrits en témoigne, ils n’étaient pas que des
gens connus pour leur notoriété.
Il est d’ailleurs piquant de constater que nombre de
leurs apophtegmes se sont débarrassés de la poussière des
siècles pour s’intégrer à notre parler quotidien ; en nous
les réappropriant, nous en avons fait des poncifs ; il
suffit alors de les réattribuer à des sages des temps reculés
pour les nimber d’un certain prestige.
Louis-Nicolas Bescherelle est un homme de la
mesure. Sans elle, celui qui veut bien parler risque de
surparler comme on surécrit. Gardons-nous de parler
comme un livre, injonction pour le coup inactuelle en
un temps où tant de livres sont écrits comme on parle
– ce qui n’est pas un compliment. Trop pondéré aux
yeux des radicaux du bon usage, il incarne en toutes
choses l’honnête homme du juste milieu. Ces conseils
sont d’un homme raisonnable. Ils relèvent d’un esprit
gouverné par l’ordre, la clarté, l’élégance, l’équilibre.
Gardons-nous pour autant de lui prodiguer éloges
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outrés et compliments ambrés. Il suffira de le lire et de
le faire lire. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.
Dans ce livre comme dans ses manuels, il propose de
s’attaquer par la façade à cette cathédrale de mots que
représente la langue française, se situant dans une voie
moyenne à mi-chemin du purisme et du laxisme. Entre
la conférence qui s’en tient à un seul sujet exclusif de
toute digression, et la causerie décousue, il plaide pour
une conversation qui se tienne à équidistance de ces
deux excès. Ni trop, ni pas assez. De la nuance considé-
rée comme l’un des beaux-arts. Tant pis si on le juge
parfois légèrement protocolaire, voire corseté. On ne
saurait lui adresser de plus beau compliment que de
remarquer en lui l’absence d’un grain de folie, du pas
de côté. C’est pourtant bien ce qui lui manquerait.
On n’est pas plus raisonnable. Mais au fond, il n’en
disconvient pas. Gageons même que si nous l’avions
face à nous, il reconnaîtrait qu’au-delà des règles qu’il
a lui-même hautement contribué à graver dans le
marbre des manuels scolaires l’harmonie nécessaire à la
conversation est aussi affaire de goût personnel, qu’il
s’agisse des hiatus provoqués par certaines liaisons
comme des néologismes jetés dans le feu du colloque ou
encore des locutions prétendument vicieuses. Bescherelle
méconnaît à tort l’intime volupté de celui qui outre-
passe la règle en la connaissant parfaitement, l’ivresse
de l’infraction, le bonheur inavouable du péché contre
la langue.
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
Nous avons suffisamment loué M. Bescherelle pour
nous permettre de lui adresser parfois de menus
reproches. Il est si sérieux que les euphémismes les plus
bizarres lui offusquent l’ouïe quand ils nous
enchantent. Passons sur ces fauteuils si souvent figurés
en commodités de la conversation, ils ont beaucoup
servi ; mais le « conseiller des grâces » en lieu et place
de « miroir », magnifique !
L’entrée « Haleine » surprend mais, à la réflexion,
elle y a toute sa place : les musiciens savent bien que
les meilleures paroles ne valent rien lorsque l’air est
mauvais. L’entrée relative à la « susceptibilité » laisse
coi par ses perspectives génétiques insoupçonnées : on y
apprend en effet qu’elle est héréditaire chez les habi-
tants des petites villes et que, ne se nourrissant que de
petitesses, elle épargne donc les habitants des capitales.
CQFD. Il est vrai que le même auteur enjoint les indi-
vidus affligés d’une paire d’yeux disgraciés par la
nature de porter des lunettes aux verres azurés afin
de ne pas embarrasser leur vis-à-vis par la laideur de
leur regard.
On n’est pas plus prévenant. Mais de toutes les
entrées, ma préférence va à « Cuir ». On ne s’attend
pas à l’y trouver tant le terme est tombé en désuétude.
À moins que justement, on ait toutes les chances de l’y
trouver parce qu’il nous est devenu obsolète. Rappelons
qu’il désigne une faute de langage. Nul doute qu’aux
yeux de Bescherelle, maître de l’accord des noms avec
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les verbes, obsessionnel du participe passé ramené à sa
véritable origine et soumis à un seul et unique prin-
cipe, plus qu’un crime de lèse-société, c’est bien une
faute. Et puis, quel beau titre de roman cela ferait,
« Cuir de conversation » ! Quant à l’énigme par
laquelle « velours » est devenu avec le temps synonyme
de « cuir », nous en abandonnons volontiers la résolu-
tion aux enquêteurs de la linguistique.
La violence, même dans sa forme atténuée, effraie
si fort Bescherelle qu’il préfère cent fois une mauvaise
discussion à une bonne dispute. L’une peut dégénérer
dans l’agressivité, l’autre pas. Qu’en faire alors par gros
temps numérique ? On mesure le chemin parcouru par
l’art de la conversation en songeant que notre lexico-
graphe prônait l’attention à l’autre, la maîtrise de soi,
le respect de la civilité ainsi qu’un certain calme.
L’entretien permanent à l’œuvre sur les réseaux
sociaux (textos, Facebook, Twitter, etc.) est à mettre en
parallèle avec la conversation épistolaire que les auteurs de
la Renaissance concevaient comme « un signe visible de
l’amitié ». Si ce mouvement a pris corps et s’est fait récit,
c’est surtout parce que ses acteurs partageaient un même
imaginaire au sein de leur aventure collective. Conservons
les valeurs héritées des humanités, elles-mêmes fruits d’un
plus ancien héritage, non pour les dupliquer dans un souci
d’imitation, mais pour les adapter et en faire un rempart
contre la religion de la science, la soumission à la tech-
nique et le culte de la machine.
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
Un twitterolâtre, qui se présente comme le justicier de
l’orthographe, et qui s’est mis en tête de corriger les fautes
de l’homo connecticus, a pris pour pseudonyme
« Bescherelle ta mère ». C’est tout le mal que l’on sou-
haite à cet art de la conversation exposé en majesté : susci-
ter une telle vocation. Les paris sont ouverts quant à son
appellation. Mais n’espérons pas y voir, fût-ce dans leur
forme parodique, en un lointain écho assourdi qui se
voudrait un hommage nostalgique, la résurrection des
cercles de conversation ou des bureaux d’esprit. Difficile
de croire que c’est désormais en ligne que se forme le
français moderne, que se développent de nouvelles formes
littéraires et que se définit le goût. La parole a été un
plaisir, une ruse, un pouvoir 1. Qu’en reste-t-il ?
On ne se parle plus comme avant.
Espérons que, même si nous vivons une époque où
de moins en moins de gens auront connu Napoléon, ils
soient encore un certain nombre à n’avoir pas besoin
de notes en bas de page, ces sous-titres du lecteur, pour
savoir ce qu’entend Bescherelle par « la logique de
Condillac réunie à l’éloquence de Chateaubriand ».
Mais ne rêvons pas trop et n’imaginons pas qu’à l’instar
de l’auteur des manuels perçant sous l’auteur de L’Art
de briller en société la grammaire soit tenue comme
la loi suprême de la conversation.
La Toile est très cuir. Sous ce rapport-là, c’est même
une tannerie. On s’en régale en même temps que l’on
1. Voir Benedetta Craveri, L’Âge de la conversation, Gallimard, 2002.
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USAGE DU MONDE, COMMERCE DE LA PAROLE
s’en exaspère. Elle ressemble souvent à une entreprise de
démolition. À y suivre l’échange, on peut y perdre la
raison. La rue y est pire encore, peuplée d’individus
qui marchent en parlant tout seuls, leur vie suspendue
à un fil. La tyrannie de la communication a vaincu le
concile des meilleurs esprits. On se souvient alors com-
bien parler peut gâter la conversation. Bescherelle le
rappelle dans un bel éloge du silence qui nous va droit
au cœur, d’autant qu’il intervient en fin de volume par
la grâce de l’abécédaire. De quoi nous rendre nostal-
gique de ce club du silence qui vit le jour jadis à
Londres, où l’on se réunissait entre semblables en une
conversation de taiseux sous la présidence d’un sourd
muet.
Ce ne peut être qu’un sage celui qui conclut que seul
le silence peut venir à bout de l’esprit de contradiction.
Où l’on voit que la résignation a partie liée avec la
plus haute des sagesses : celle qui ne craint pas de passer
pour de la faiblesse.
La fortune que ne manquera pas de connaître ce
livre enfin ressuscité ad majorem conversationis glo-
riam favorisera désormais cette réponse chaque fois que
l’on demandera « le Bescherelle » à un libraire :
« Lequel ? »
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‘
preface
L
ORD CHESTERFIELD, alors qu’il était ministre du
roi d’Angleterre, consacrait une partie de son
temps à écrire à son fils, âgé de sept ans, sur des
sujets qui paraîtraient puérils au plus grand nombre,
mais que lui, homme d’État, homme du monde, consi-
dérait comme graves, et très graves. Ses lettres sont rem-
plies d’avis sur la manière d’entrer dans un salon, de s’y
asseoir, d’en sortir ; sur le maintien qu’on doit avoir à
table, au spectacle, à la promenade, à l’église ; rien n’est
oublié, pas même le conseil de se moucher souvent, pro-
prement et sans bruit. Plus d’un lecteur ne pourra s’empê-
cher de rire à cette dernière injonction. Et cependant il
ne faut y voir qu’une sollicitude paternelle qui s’étend à
tout, qui détaille tout et qui veut trouver la perfection
dans l’objet de sa tendresse. Sans vouloir renvoyer nos
lecteurs à La Civilité puérile et honnête, nous avons pensé
qu’un livre qui contiendrait toutes les lois, règles,
maximes et applications de l’art de plaire et de se
conduire dans toutes les circonstances de la vie ne serait
pas un livre tout à fait inutile, à notre époque surtout,
où tant de fortunes ont été brisées, tant de positions
détruites, et où la confusion des rangs tend de jour en
jour à faire disparaître cette urbanité française si vantée
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
et qui nous a valu, dans tous les temps, la sympathie de
tous les peuples. Sans doute, vouloir tracer d’une
manière complète les règles de l’art de plaire, art si néces-
saire dans toutes les situations et à tous les âges, et qui
n’est pas aussi frivole qu’on affecte aujourd’hui de le
croire, serait une entreprise aussi folle que ridicule. L’art
de plaire s’apprend moins dans les livres que dans les
salons. Cependant, à défaut de préceptes positifs, il est
permis de donner d’excellents conseils, capables de
guider l’inexpérience de la jeunesse. Bien certainement
les traités de rhétorique n’ont jamais fait et ne feront
jamais seuls un homme éloquent ; néanmoins cela n’a
pas empêché Cicéron, Quintilien et tant d’autres de
composer des traités de rhétorique fort précieux et dont
l’utilité ne saurait être contestée. L’art de plaire ne paraît
demander, en effet, que des talents naturels à la plupart
des hommes, ou au moins qu’ils peuvent acquérir sans
beaucoup de peine. La nature, qui nous a faits sociables,
a donné à tous les hommes la possibilité d’être agréables
en société, si elle n’a pas donné à tous le talent d’y
briller : il leur suffit, pour cela, de remarquer et d’éviter
les fautes auxquelles on se laisse aller dans le monde et
de tirer de cette connaissance des maximes qui puissent
nous servir de règles de conduite. Ainsi, quoique ceux
dont les manières sont nobles et distinguées, et la conver-
sation agréable, intéressante et utile, puissent ne trouver
rien de nouveau pour eux dans un ouvrage spécial sur
cette manière, on ne peut pourtant pas disconvenir qu’il
puisse servir à ceux qui, dans l’âge où l’on apprend
encore à conduire son esprit, voudraient perfectionner
en eux-mêmes l’art de plaire et de converser, source de
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
beaucoup de plaisir et de bonheur. Cet art, en effet, peut
être enseigné jusqu’à un certain point ; car les personnes
les plus agréables dans la société et la conversation,
devant cet avantage à une infinité de réflexions fines et
rapides qu’elles ont faites, et qu’elles font continuelle-
ment sur les moyens de plaire et sur les défauts qui
peuvent nous nuire, réflexions dont elles ne se rendent
pas toujours compte, mais qui les dirigent sans cesse, il
est clair qu’en rassemblant ces réflexions on peut les sug-
gérer à ceux qui ne les ont pas encore faites, et leur
donner ainsi les moyens d’éviter les fautes auxquelles on
se laisse aller dans la société et les inconvénients qu’elles
entraînent à leur suite.
Telle est l’œuvre que nous avons entreprise. Nous
avons voulu réunir quelques préceptes pour l’utilité des
personnes qui manquent d’un guide en entrant dans le
monde et qui ignorent la manière de s’y présenter conve-
nablement. Au milieu de tant de prétentions ambi-
tieuses, il n’est pas étonnant qu’on ait un peu négligé
celle de paraître aimable, et n’y plus attacher de prix,
n’est-ce pas y renoncer ? Nous avons puisé les matériaux
de notre ouvrage aux meilleures sources ; nous nous
sommes inspiré des écrits de nos moralistes les plus esti-
més, et nous avons mis largement à contribution tous
les livres qui traitaient directement ou indirectement de
notre sujet. Plus de cent volumes ont été ainsi explorés ;
ceux auxquels nous avons fait quelques emprunts en les
citant textuellement ou en les modifiant selon nos idées
et notre cadre sont principalement : Le Savoir-vivre en
France, par Mme la comtesse de B*** ; le Manuel de
la bonne compagnie, par Mme Celnart ; le Code de la
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
conversation, par Horace Raisson, et toutes les encyclopé-
dies, etc. Notre volume, aussi neuf qu’intéressant, pré-
sente donc l’extrait, le résumé et le complément de tout
ce qu’on a écrit jusqu’ici sur l’art de plaire en général et
sur l’art de la conversation en particulier. Le révérend
M. Gannel a calculé que chaque individu, terme moyen,
fait trois heures de conversation par jour, au taux de cent
mots à la minute ou vingt pages d’un volume in-octavo
à l’heure ; et qu’à ce taux un homme parle la valeur de
quatre cents pages par semaine et cinquante-deux
volumes par an, calcul qui ne s’applique pas aux femmes,
bien entendu 1. Nous serions heureux si la lecture de
notre petit dictionnaire pouvait contribuer à rendre ces
cinquante volumes parlants moins ennuyeux, moins
assommants pour les pauvres auditeurs. Certes, nous
n’avons pas la prétention de donner de l’esprit à ceux
qui n’en ont pas ; notre seul but est de déterminer les
convenances qui y suppléent, et dont l’absence fait sou-
vent confondre l’homme spirituel, celui que la nature a
doué d’heureuses dispositions, avec le sot ou l’imbécile.
Nous avons voulu épargner à la jeunesse française de se
faire un jour les reproches que s’adresse un jeune homme
dans Le Spectateur d’Addison :
Je suis un jeune homme qui a été longtemps enfermé
dans un collège. J’avais beaucoup lu et peu vu ; je ne savais
rien du monde que ce que la lecture et les mappemondes
m’en avaient appris. J’ai fait de grands progrès dans mes
études ; je me plaisais dans les sciences, mais je déplaisais
dans la conversation. À force de m’entretenir avec les morts,
1. Morning advertiser.
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
je m’étais rendu presque insupportable aux vivants. Enterré
depuis longtemps avec les anciens, j’avais contracté une
aversion barbare pour les modernes, et, lorsqu’il me fallait
parler, je me faisais beaucoup de violence et j’ennuyais fort
les autres. On me fit enfin connaître mes défauts ; on ne
me parlait jamais, ni je ne parlais point, à moins que la
conversation ne roulât sur les livres. Je mourais d’ennui. À
la fin, je me suis lancé dans le monde : j’ai recherché les
meilleures compagnies ; j’espérais effacer dans la foule la
rouille que j’avais contractée avec moi-même. Par une imi-
tation des mœurs des gens du bel air, je ne suis parvenu
qu’à découvrir que je faisais trop l’aimable pour l’être.
En un mot, indiquer les moyens de se montrer avec
avantage dans une réunion, dans un dîner, dans une
soirée, ou dans toute autre situation où l’on peut être
placé par le hasard, voilà notre unique objet. L’utilité
nous a seule déterminé : il nous a semblé qu’un livre qui
renfermait en quelques pages les règles de la politesse et
de la conversation, telles que les convenances de la
société actuelle l’exigent, serait accueilli avec quelque
intérêt. Puisse notre espoir n’être pas déçu !
Louis-Nicolas BESCHERELLE
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ABANDON. Une des premières règles pour plaire et
pour entretenir la conversation, n’est pas toujours de ne
dire que des choses réfléchies, mais au contraire de se
laisser aller à sa première pensée ; car la vérité, même
dans les idées sans réalité et qui ne font que peindre les
nuances rapides de notre âme, a toujours son charme
particulier. D’ailleurs, il ne faut pas l’oublier, on a tou-
jours plus d’esprit et d’agrément, quand on s’abandonne
dans la conversation sans faire aucun calcul de vanité
ou d’amour-propre. Tout le monde sent combien serait
pénible et ennuyeuse une conversation où se ferait sentir
le travail d’une phraséologie élégante avec pédanterie,
tourmentée par la recherche et l’affectation ; une conver-
sation qui ne serait autre chose qu’un discours acadé-
mique perpétuel, semé de toutes les fleurs de rhétorique
que recommandent les Le Batteux et les Rollin aux ora-
teurs apprentis.
AB IRATO. Puisque les lois condamnent le testament
fait dans cette disposition, la saine raison devrait pres-
crire d’annuler de même les discours prononcés dans un
mouvement de colère. Attendre vingt-quatre heures pour
écouter ce mouvement, ou pour tenir compte de ce qu’il
a produit, est le résultat fructueux d’une longue suite
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
d’observations. Il serait à désirer que les discours ab irato
n’eussent jamais de plus fâcheuses conséquences que
celles de l’anecdote suivante. M. de B***, homme très
violent, eut une vive querelle avec un particulier
d’humeur plus tranquille. Ils étaient placés aux deux
bouts d’une longue table. Le premier, perdant patience,
dit : « Je vous envoie un soufflet. – Et moi, dit l’autre,
je vous tue. »
ABNÉGATION. La première et la plus rare des quali-
tés sociales est l’abnégation de soi-même. Nous devons
faire en sorte, par nos paroles et nos manières, que les
autres soient contents de nous et d’eux-mêmes. Un
échange inaperçu d’idées et de petits services établit dans
la société une heureuse harmonie de sentiments et de
pensées ; le désir de plaire y inspire ces manières affec-
tueuses, ces expressions obligeantes, ces attentions déli-
cates qui, seules, rendent doux et agréables les rapports
de société. En un mot, on ne plaît dans le monde qu’au-
tant qu’on fait un sacrifice continuel de son amour-
propre et d’une infinité de choses agréables ou
commodes.
ABSENCE D’ESPRIT. Le défaut d’attention, qui est
réellement un manque de pensées, est ou une folie ou
une manie. On doit non seulement remarquer chaque
chose, mais cette attention doit être vive et prompte,
comme d’observer d’un coup d’œil toutes les personnes
qui sont dans un salon, leurs mouvements, leurs regards
et leurs paroles, et cependant sans les regarder fixement
et sans paraître les observer. Cette observation vive, et
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
qui néanmoins ne se fait point remarquer, est d’un avan-
tage infini dans la vie, et l’on doit mettre tous ses soins
à l’acquérir ; au contraire, ce qu’on appelle absence
d’esprit, qui est une inadvertance et un manque d’atten-
tion à ce qui se passe, rend un homme si semblable à un
sot ou à un fou que, « pour moi, dit lord Chesterfield,
je n’y vois pas de différence réelle ». Un sot ne pense
jamais ; un fou a perdu toute pensée ; et un homme
distrait est, pour le moment, sans pensées.
ABSENTS. La justice nous fait un devoir de plaider la
cause des absents. Le président Rose savait, ce qu’on ne
sait guère à la cour ni ailleurs, défendre ses amis accusés
et absents ; mais il joignait au courage de les défendre
l’art nécessaire pour ne se point compromettre, et il en
donna la preuve dans une occasion délicate. Voici de
quelle manière l’abbé d’Olivet raconte cette anecdote
curieuse : « Vittorio Siri, connu par son Mercurio et par
ses Memorie recondite, demeurait, sur la fin de ses jours,
à Chaillot, où il vivait d’une pension considérable que le
cardinal Mazarin lui avait fait donner. Sa maison était le
rendez-vous des politiques, et surtout de ministres étran-
gers, qui ne manquaient guère de s’arrêter chez lui au
retour de Versailles, les jours qu’ils y allaient pour leur
audience. Un jour, plusieurs de ces ministres s’y trouvant
rassemblés, l’un d’eux fit tomber la conversation sur la
campagne de Flandre, dont il paraissait attribuer toute la
gloire à M. de Louvois. Vittorio, qui haïssait ce ministre,
interrompit l’éloge, et avec son jargon, qui n’était ni ita-
lien ni français : “Monsu, lui dit-il, vous nous dites ici
de votre monsu Louvet il plu grand homme qui soit dans
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
l’Europe ; contentez-vous de nous le donner per il piu
grand commis, et, si vous y ajoutez quelque chose, per
il piu grand brutal.” Dès le lendemain, M. de Louvois
en fut instruit, et ne manqua pas de s’en plaindre au
roi. Ce grand prince, qui eut toujours pour maxime que
s’attaquer à ceux qu’il honorait de sa confiance, c’était
lui manquer à lui-même, répondit qu’il châtierait l’inso-
lence de l’abbé Siri. Rose, dont le roi se servait pour
écrire ses lettres particulières, était en ce moment dans le
cabinet de Sa Majesté ; il entendit ce qui se disait.
Quand le ministre se fut retiré, il supplia le roi de vouloir
bien suspendre sa juste colère jusqu’au soir. Il va promp-
tement à Chaillot ; il se met au fait ; il revient au coucher
du roi, et lui ayant demandé un moment d’audience :
“Sire, lui dit-il, le fait est à peu près tel qu’on l’a rapporté
à Votre Majesté. Vous savez que mon ami Siri a une
méchante langue, et se met en colère aisément ; mais il
devient fou et furieux lorsqu’il croit qu’on blesse la gloire
de Votre Majesté. On s’est avisé, en présence de tous les
étrangers qui étaient chez lui, de louer M. de Louvois,
comme si la campagne de Flandre ne roulait que sur ce
ministre. On l’a voulu faire admirer à tous ces étrangers
comme le plus grand homme de la terre. Alors la tête a
tourné à mon pauvre ami ; il a dit que M. de Louvois
pouvait être un grand commis, et rien autre chose ; qu’il
était aisé de réussir dans son métier, lorsque avec tout
l’argent du royaume on n’avait qu’à exécuter des projets
aussi sagement formés et des ordres aussi prudemment
donnés que ceux de Votre Majesté… – Ah ! il est si âgé,
dit le roi, qu’il ne faut pas lui faire de la peine.” »
N’est-ce pas le cas de s’écrier, comme Perrin Dandin
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
dans Les Plaideurs : « Ce que c’est qu’à propos toucher
la passion ! »
ACCENT. Les habitudes d’enfance, de petites villes,
l’accent de province, sont de fréquents obstacles à la
bonne prononciation : apportons-en quelques exemples.
Il n’est pas rare d’entendre dire, même parmi les gens
élevés, t’es pour tu es ; c’te pour cette ; mamzelle pour
mademoiselle ; angoizes pour angoisses, etc., etc. Quant à
l’accent, chaque province a le sien. Le connaître, s’en
défier, le modifier par la disposition contraire, tels sont
les moyens d’éviter ces écueils : mais, quelque ridicule
que l’on puisse paraître en donnant sans cesse dans ces
défauts, on l’est cent fois moins que ces gens, vrais sub-
stituts de maîtres d’école, qui vous arrêtent au milieu
d’un récit touchant, pour répéter avec un sourire sardo-
nique la locution vulgaire, le mot mal prononcé, le mau-
vais accent qui viennent de vous échapper. Non
seulement, avec toutes les personnes de bonne compa-
gnie, il faut condamner le pédantisme en fait de pronon-
ciation, mais il faut encore, avec Rousseau, en blâmer le
purisme. Il ne peut souffrir, et il a certes raison, ces gens
si jaloux de faire sentir la lettre finale de tabac, sang,
estomac, etc.
ACCOINTANCE. Ce mot vieilli, peu usité, mais qui,
seul, présente l’image du danger de certains rapports,
fruits d’habitudes journalières et de rencontres fortuites,
tient à notre sujet par toutes ses ramifications. La mauvaise
compagnie gâte plus de caractères que la bonne n’en sau-
rait former. C’est donc à éviter la mauvaise compagnie que
doivent tendre nos efforts ; et, à cet égard, notre instinct
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
nous guide mieux que les préceptes. Tous les honnêtes
gens se devinent ; ils se soutiennent par l’intérêt de l’ordre,
et l’ordre est le pivot du monde : voilà pourquoi les bonnes
liaisons, si légères qu’elles soient, durent plus longtemps
que les mauvaises : avec celles-ci on n’a que des complices ;
les autres donnent des amis.
ACQUIS. On démêle aisément dans la conversation ce
qui part de la tête d’un homme, ou ce qui est acquis ;
l’un se présente avec une expression vive et neuve ; l’autre
avec des mots maigres qui semblent venir de l’hôpital.
ACTIVITÉ. Il en est une bien malheureuse : c’est celle
qui porte à s’immiscer dans les affaires d’autrui, et de
tâcher d’ennuyer son voisin pour éviter de s’ennuyer soi-
même ; celle dont l’unique but est de satisfaire une
curiosité banale ; de suppléer à la stérilité d’un cœur
privé d’affections, d’un esprit dénué d’aliments ; d’occu-
per de fadaises, la plupart insipides, et souvent perni-
cieuses, les femmes désœuvrées, les hommes inutiles ;
celle enfin dont l’inquiétude n’a d’autre objet que
d’occuper, d’inquiéter, de mystifier tel et tel dont on ne
se soucie guère, et qui, de son côté, ne s’est jamais soucié
de vous. Dieu vous garde de pareilles gens !
ADRESSE D’ESPRIT. C’est, en général, le talent de
conduire ses entreprises d’une manière propre à y réussir.
Prise en bonne part, c’est une qualité à l’aide de laquelle
on évite des obstacles, on triomphe des difficultés ou l’on
se tire de situations embarrassantes. Quand, pour aller à
ses fins, on suit des voies secrètes, déguisées, alors
l’adresse d’esprit dégénère en finesse et en ruse. Il y a
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
cette différence entre l’adresse d’esprit et la présence
d’esprit, que la première procède d’après un plan savam-
ment combiné, tandis que la seconde n’est qu’une illumi-
nation soudaine qui surgit d’une circonstance tout à fait
inattendue, et fait naître d’utiles expédients. Ce fut sur-
tout à l’adresse d’esprit qu’il sut déployer que le célèbre
ministre anglais, William Pitt, dut la puissante et longue
influence qu’il exerça sur les destinées de la Grande-Bre-
tagne. Il est peu d’orateurs politiques qui aient possédé
à un degré aussi éminent l’adresse d’employer les raison-
nements qui convenaient le mieux au caractère et aux
opinions de ceux devant qui il avait à parler ; et c’est à
cet art plus encore peut-être qu’à ses autres talents qu’il
fut redevable de ses succès. Son mérite essentiel, à la
tribune, tenait à la présence d’esprit avec laquelle il résu-
mait toutes les idées qui servaient à son but, en écartant
toujours, avec la simplicité la plus adroite, celles qui ten-
daient à s’en éloigner. Son père, l’illustre lord Chatam,
qui avait voulu se charger de sa première éducation, avait
développé en lui cette précieuse qualité. Sous un tel
maître, Pitt avait contracté de bonne heure l’habitude de
parler avec facilité. Dès son plus jeune âge, lord Chatam,
pour le façonner à l’art de parler dans les assemblées, le
faisait monter sur une table quand il avait chez lui nom-
breuse réunion, et, lui adressant diverses questions à la
portée de son intelligence, le stimulait à y répondre en
toute liberté. De cette manière, Pitt apprit à un degré
remarquable cette assurance et cette présence d’esprit qui
le distinguèrent si éminemment, et qui sont si indispen-
sables à un homme d’État. On nous pardonnera sans
doute de citer le trait suivant. Un prédicateur ne savait
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
qu’un sermon et l’allait débiter dans les villages. L’ayant
prêché dans un endroit, le seigneur du lieu le retint pour
le lendemain, qui était fête encore, dans l’espérance qu’il
ferait un discours aussi beau que celui de la veille. Cette
invitation était glorieuse, mais elle mettait notre pauvre
prédicateur dans une assez triste position. Se répétera-t-il ?
que pourra-t-il dire qui n’ait déjà été entendu ? pour qui
va-t-il passer dans l’esprit des auditeurs ? Au lieu de
répondre à cette flatteuse invitation qui l’honore, il se
rendra la fable d’un auditoire choisi. Que faire, cepen-
dant ? Il faut prêcher. L’heure approche, il monte en
chaire. « Messieurs, dit-il, quelques personnes m’ont
accusé de vous avoir débité hier des propositions contraires
à la foi, et d’avoir mal interprété quelques passages des
Livres saints. J’en appelle à cet auditoire éclairé pour les
convaincre d’imposture ; pour vous prouver la pureté de
ma doctrine, je vais vous répéter mon sermon de point en
point. Daignez, je vous supplie, m’écouter avec toute
l’attention qu’exige une cause dont vous êtes juges. »
N’est-ce pas là se tirer habilement d’affaire ?
AFFABILITÉ. Caractère de douceur, de bonté, de bien-
veillance, qui se manifeste dans la manière de converser
avec des inférieurs, de les recevoir, de les écouter, d’en agir
avec eux. L’affabilité donne toujours une bonne idée des
personnes qui en sont douées ; elle inspire de la confiance
aux inférieurs qui en sont l’objet. Il ne faut pas la
confondre avec la politesse. On doit être poli envers toutes
les personnes à qui l’on a affaire, on ne doit être affable
qu’envers ses inférieurs ; l’homme poli témoigne des
égards, l’homme affable manifeste de la bienveillance.
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
Louis XIV, ayant un jour témoigné à un orateur médiocre
qu’il l’entendrait volontiers, en chaire, une autre fois, cet
homme s’en retournait, content de lui-même et enchanté
du monarque, lorsqu’une princesse, d’un goût aussi sûr
que délicat, en témoigna sa surprise : « J’en juge comme
vous, lui dit le roi ; mais lorsqu’un mot peut rendre un
homme heureux, quel cœur serait assez dur pour ne pas le
lui dire ? » L’abbé Raynal est présenté à Frédéric le Grand,
entouré de ses généraux. Le monarque lui tend la main, lui
offre un siège à ses côtés, et lui dit avec cette simplicité des
temps héroïques : « Nous sommes vieux tous deux,
asseyons-nous et causons. »
AFFAIRES. Les uns en ont, et n’en parlent pas : ce
sont les plus sages. D’autres en ont, et en parlent
trop. D’autres enfin, comme le Timante de Molière n’en
ont pas, et disent qu’ils en ont, pour dire quelque chose.
Que les affaires soient pour nous un fardeau gratuit, ou
une charge lucrative, appliquons-nous à les simplifier, le
fardeau s’allégera, la charge en deviendra plus lucrative
encore. Mais un insupportable ennui, et qu’il dépend de
soi d’éviter avec un peu de force d’esprit, c’est de porter
dans le monde l’air soucieux et le ton chicaneur des
affaires. Il en est du métier où leur embarras nous engage
comme du travail littéraire de certains ouvrages à tiroirs :
on le suspend, on le quitte, on y revient avec la même
facilité. « Il y a, dit Mlle de Scudéry, des gens qui ont
toujours l’air occupé comme s’ils avaient mille affaires,
quoiqu’ils n’en aient d’autres que de s’occuper de celles
d’autrui. » C’est un de ces êtres ridicules que Molière
peignait quand il disait :
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
Il vous jette en passant un coup d’œil egaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
AFFECTATION. Manie habituelle de plaire, d’attirer
sur nous l’attention par un étalage de sentiments, de
pensées et de tours d’expressions étudiées ; c’est l’opposé
du naturel et de la simplicité. Elle prend sa source dans
un sentiment intérieur mal réglé, et se fait remarquer
dans les personnes d’un esprit médiocre, aussi bien que
chez celles d’un mérite distingué. Elle se glisse dans le
cœur du sage tout comme dans la tête d’un sot. Partout
elle attire les regards ; elle domine au barreau ; elle monte
dans la chaire de vérité ; elle brille sur la scène, dans les
cercles, dans les promenades, les lieux publics, et dans
presque toutes les classes de la société. La malheureuse
envie qu’on a de paraître avec avantage et de se faire
admirer produit, particulièrement chez les jeunes gens et
chez les femmes, cet étrange tour d’esprit qui répand un
ridicule plus ou moins marqué dans leur contenance,
leurs attitudes, leurs gestes, leur langage, leur habille-
ment ou leur parure. L’affectation donne quelquefois de
la défaveur à l’homme en place, et de la laideur à la
beauté. Elle diffère peu de l’afféterie. Ne soyons jamais
que nous, toujours nous, mais aussi perfectionnés que
nous pouvons l’être, et n’oublions pas que l’affectation
est le dehors de la contrainte et du mensonge.
AGRÉMENTS. Ils consistent dans un assemblage de
traits fins et naturels qui correspondent à notre caractère et
contribuent aux jouissances de l’âme. On dit, par exemple,
d’une personne, que sa conversation est pleine d’agré-
ments, lorsque cette personne, en parlant, éveille des idées
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
qui récréent l’esprit, ou des sentiments qui touchent le
cœur. Il y a cette différence entre les grâces et les agré-
ments, que l’on ne fait qu’admirer et louer les premières,
tandis que l’on goûte les seconds et que l’on en jouit réelle-
ment. Il n’y a rien, jusqu’à la vérité même, à qui un peu
d’agrément ne soit nécessaire.
L’agrément couvre tout, il rend tout légitime,
Aujourd’hui dans le monde on ne connaît qu’un crime.
C’est l’ennui.
GRESSET
Le poète Poisson était d’une humeur agréable qui le
faisait accueillir chez tous les grands, et, s’il leur deman-
dait des grâces, il le faisait avec une urbanité si délicate
et si adroite, qu’en accordant le bienfait le bienfaiteur
croyait ne payer qu’une dette. Un jour, il présenta des
vers au grand Colbert, qui avait été parrain d’un de ses
enfants. Le ministre refuse et ajoute : « Vous n’êtes faits,
vous autres poètes, que pour nous incommoder de la
fumée de votre encens. – Monseigneur, reprit Poisson, je
vous assure que celui-ci ne vous montera pas à la tête. »
Plusieurs seigneurs, qui étaient présents, prièrent instam-
ment M. de Colbert de les lui laisser dire ; enfin, le
ministre y consentit, mais avec la condition expresse qu’il
n’y aurait point de louanges. Poisson commença
Ce grand ministre de la paix,
Colbert, que la France révère,
Dont le nom ne mourra jamais…
« Vous ne me tenez pas parole ; cessez, ou je me
retire », s’écria le ministre. La compagnie le retint, et
Poisson, après avoir répété les trois vers, ajoute :
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
Eh bien ! tenez, c’est mon compère.
Fier d’un honneur si peu commun,
On est surpris si je m’étonne
Que de deux mille emplois qu’il donne
Mon fils n’en puisse obtenir un !
Colbert, sur-le-champ, lui donna, pour son fils,
l’emploi de contrôleur général des aides.
AIGREUR. Celle du caractère est une maladie qui peut
tenir à quelque défaut de complexion. Quand elle pro-
vient de l’obstination d’un mauvais sort, elle cède à la
première impression de bien-être. Mais si les deux causes
se réunissent chez un infortuné pour le rendre difficile à
vivre, qu’il songe, avant de se livrer aux accès de son
humeur noire, qu’être désagréable à tout le monde ne
corrigera qui que ce soit, et peut joindre à son dégoût
de la société l’embarras de la solitude, dont on ne sait
que faire quand on n’est pas meilleur pour soi que
pour autrui.
Que sert une sagesse âpre et contrariante ?
Heureuse la vertu, douce, aimable, liante,
Dont les ris et les jeux accompagnent les pas !
La raison même a tort lorsqu’elle ne plaît pas.
LA CHAUSSÉE
AIR. Ce qui est surtout insupportable chez une
femme, c’est un air inquiet, hardi, impérieux ; car cet air
est contre nature ; il n’est permis en aucun cas. Quand
une femme a des soucis, qu’elle les cache au monde ou
n’y vienne pas ; quel que soit son mérite, qu’elle n’oublie
pas que, si elle peut être homme par la supériorité de
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L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
son esprit, par la force de sa volonté, à l’extérieur elle
doit être femme. Elle doit toujours présenter cet être fait
pour plaire, pour aimer et chercher un appui ; un aspect
affectueux, presque timide, une tendre sollicitude pour
ceux qui sont autour d’elle doivent se montrer dans toute
sa personne. Sa physionomie doit respirer la bien-
veillance, la douceur et la satisfaction ; l’abattement, le
souci et l’humeur en doivent être constamment bannis.
Un jeune homme doit écouter les autres, non en voulant
prendre un air spirituel, ce qui n’arrive que trop souvent,
mais avec l’air de s’intéresser à ce qu’ils disent. L’air dis-
trait blesse dans un supérieur et dans un égal ; de la part
d’un jeune homme, il provoque la moquerie. Quand on
s’ennuie, il faut se retirer. Un autre soin qu’on doit avoir,
c’est de ne jamais montrer dans la société des impressions
fortes. Il ne faut ni prendre un air imposant, ni disputer,
contre ceux qui ne sont pas de notre avis, avec une phy-
sionomie altérée. La conversation est une arène dans
laquelle on doit vaincre à la course, et avec la légèreté
d’Atalante ; mais il n’est permis d’arrêter son adversaire
qu’en lui jetant des pommes d’or ; il faut réserver la lutte
et tout combat sérieux pour d’autres moments plus
réfléchis, et où l’on ne soit pas entouré de spectateurs ;
car l’amour-propre pardonne souvent les objections
fortes, et même sévères, faites dans le tête-à-tête ; mais il
n’oublie jamais une physionomie trop prononcée, ou des
propos imposants et désapprobateurs tenus en public.
ALLUSION. La promptitude à s’en faire une de ce que
l’on dit de bon ou de mauvais autour de nous prouve
une grande inquiétude d’amour-propre. Ceux qui ne
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Usage du monde, commerce de la parole,
par Pierre Assouline.............................................. 7
L’ART DE BRILLER EN SOCIÉTÉ
ET DE SE CONDUIRE DANS
TOUTES LES CIRCONSTANCES DE LA VIE
‘ ............................... 262
preface .................... 25
............................... 31 .............................. 291
............................... 59 ............................... 317
............................... 325
............................... 82
............................... 332
............................... 154
............................... 369
............................... 185 ............................... 372
............................... 210 ............................... 388
............................... 226 .............................. 407
............................... 234 ............................... 422
................................ 240 ............................... 424
............................... 254 Y ............................... 430
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Dépôt légal : novembre 2014