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RRC Mars 2025 Complet

La Revue des Réflexions Constitutionnelles (RRC) de la Société Burkinabè de Droit Constitutionnel (SBDC) publie des articles sur le droit constitutionnel, en mettant l'accent sur les contributions d'experts et de chercheurs. Le numéro 055 de mars 2025 aborde divers sujets, notamment le parrainage électoral et ses implications en Afrique de l'Ouest francophone. Les directives de rédaction précisent les exigences pour les auteurs souhaitant soumettre leurs travaux à la revue.

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RRC Mars 2025 Complet

La Revue des Réflexions Constitutionnelles (RRC) de la Société Burkinabè de Droit Constitutionnel (SBDC) publie des articles sur le droit constitutionnel, en mettant l'accent sur les contributions d'experts et de chercheurs. Le numéro 055 de mars 2025 aborde divers sujets, notamment le parrainage électoral et ses implications en Afrique de l'Ouest francophone. Les directives de rédaction précisent les exigences pour les auteurs souhaitant soumettre leurs travaux à la revue.

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Société Burkinabè de Droit

Constitutionnel
(SBDC)

« Une expertise sincère pour une démocratie prospère »

RRC
Revue des Réflexions Constitutionnelles
REVUE MENSUELLE DE PUBLICATION EN DROIT
CONSTITUTIONNEL

N° 055 – Mars 2025

N° ISSN : 2756-7478

03 BP. 7104 Ouagadougou / Burkina Faso


associationsbdc@[Link]
Tél. : (+226) 25 40 86 05 / 70 10 04 27

I
II
COMITE SCIENTIFIQUE
Professeur Abdoulaye SOMA
Professeur Martial ZONGO
Professeur Frédéric Joël AÏVO
Professeur Maya Hertig RANDALL
Professeur Michel HOTTELIER
Professeur Giorgio MALINVERNI
Professeur Ferdinand MELIN-SOUCRANAMIEN
Professeur Yédoh Sébastien LATH
Professeur Bernard-Raymond GUIMDO DONGMO
Juge Larba YARGA
Professeur Cheick Amala TOURE
Professeur Godefroy MOYEN
Professeure Valérie Edwige SOMA/KABORE
Professeur Eric Marcel NGANGO YOUMBI

COMITE DE LECTURE
Professeur Abdoulaye SOMA
Professeur Martial ZONGO
Professeur Valérie Edwige SOMA/KABORE
Professeur Eric SANDJE
Professeur Vincent ZAKANE
Docteur Liliane SANOU/NIKIEMA
Docteur Aziz OUANDAOGO
Docteur Wendpanga Bienvenu Wenceslas OUEDRAOGO
Docteur Yann Marius SOMA
Docteur Samson DABIRE
Docteur Aristide BERE
Docteur Idrissa BALBONE
Maître Samuel GUITANGA

III
Drs Kélguingalé ILLY
Drs Marie-Charles Dorcasse SANOU
Drs Fouré Akim Alpha Daouda HEMA
Drs Alain Clovis SANON
Drs Serge Augustin SANON
Monsieur Désiré SAWADOGO
Monsieur Nicolas ZEMANE
Monsieur Olivier SOME
Madame Lidwine Ines OUATTARA

COMITE DE DIRECTION
Directeur de publication
Professeur Abdoulaye SOMA

Secrétariat de publication
Drs Alain Clovis SANON
Monsieur Ousmane ILBOUDO
Monsieur Junias Kenneth Boaz SANOU

Maquettiste
Monsieur Alassane W. ILBOUDO

IV
DIRECTIVES DE REDACTION EN VUE DE PUBLICATION
DANS LA REVUE DES REFLEXIONS
CONSTITUTIONNELLES (RRC) DE LA SBDC

Conformément à l’article 6 du règlement intérieur de la revue des réflexions constitutionnelles


(RRC) modifié, par arrêté n°2022-001/SBDC/CS/PRES du 04 janvier 2022 portant règlement
intérieur de la revue des réflexions constitutionnelles (RRC) de la Société Burkinabè de Droit
Constitutionnel (SBDC), les auteurs souhaitant publier leurs articles dans la RRC doivent se
conformer aux directives suivantes :

1. Les auteurs acceptent de respecter les règles de forme édictées ci-après. La RRC se
réserve le droit de refuser toute contribution qui ne respecterait pas ces spécifications.
2. La RRC accepte les contributions de constitutionnalistes - auteurs confirmés, praticiens
ou jeunes chercheurs - qui souhaitent analyser ou simplement donner leur opinion
argumentée sur un point du droit constitutionnel ou sur une de ses branches.
3. Si la RRC peut exceptionnellement accepter des textes déjà publiés par ailleurs, toutes
les autorisations nécessaires à la publication dans la RRC devront lui être fournies.
4. Les contributions soumises à la RRC doivent être relatives au droit constitutionnel en
général, et rédigées en français ou en anglais dans un style rigoureux, concis, clair et
avant tout accessible.
5. Le nombre de pages du texte ne doit pas excéder 30 avec comme police, times new
roman, 12, interligne 1,15.
6. La RRC se charge de la mise en forme des contributions, selon le format de la RRC.
7. Les noms d'auteur (en majuscules) doivent être accompagnés du prénom (en
minuscules).
8. Le titre des ouvrages et des documents, les noms de revue et de journaux, sont en
italiques.
9. Les titres d'articles sont entre guillemets.
10. Les citations en langue étrangère peuvent être utilisées dans la mesure où elles sont
accompagnées de leur traduction.
11. Les notes sont numérotées de façon continue.
12. Le renvoi à des sites Internet est accepté, avec mention de la date de consultation.
13. Les abréviations doivent avoir été développées une première fois avec le sigle qui sera
utilisé ensuite entre parenthèses.

V
NB : La politique éditoriale de la Revue tient compte de ce qu’une diversité d’auteurs d’une
pluralité de systèmes d’évaluation scientifique y sollicitent la publication de leur réflexion. La
Revue n’instruit, ni ne publie les articles en fonction des critères et standards d’évaluation de
tel ou tel système d’évaluation ou d’appréciation scientifique. La Revue évalue et accrédite la
publicabilité des articles soumis en fonction de leur charge cognitive et de leur teneur en
données scientifiques appropriées. La mission fondamentale de la Revue est de contribuer au
développement et au rayonnement progressive de la doctrine juridique en Afrique. Chaque
auteur d’article soumis est donc personnellement responsable de la conformité du fond et de la
forme de sa contribution à son système d’évaluation scientifique propre, dès lors qu’il entend
soumettre ladite à ce système d’évaluation précis. La Revue se dispose à soutenir les auteurs
qui lui précisent la prédestination de leur article.

Professeur Abdoulaye SOMA


Professeur Titulaire de droit public
Président Emérite de la SBDC
Président du Conseil scientifique de la SBDC
Directeur de publication de la RRC
Avocat

VI
SOMMAIRE

DOCTRINE

LE PARRAINAGE ELECTORAL
NIKIEMA Passéktalé Liliane, (Université Nazi BONI de Bobo-Dioulasso / Burkina Faso) …….......1

CLAUSES D’ETERNITE ET REVISIONS DES CONSTITUTIONS DANS LES ETATS


FRANCOPHONES D’AFRIQUE : CAS DU SENEGAL, DU BENIN
ET DU BURKINA FASO
MENGUE MBOUE Emile, (Université de Ngaoundéré / Cameroun)……………………….…………..27

LA FONCTION DÉMOCRATIQUE DU RÉFÉRENDUM DANS LES ÉTATS


D’AFRIQUE NOIRE FRANCOPHONE
OUEDRAOGO Bienvenu Venceslas Wendpanga, (Université Nazi BONI de Bobo-Dioulasso /
Burkina Faso)………………………………………………………………………………………………….....57

L’INTERPRETATION DE LA CONSTITUTION PAR LE JUGE


CONSTITUTIONNEL : ANALYSES A PARTIR DU CAS DU BENIN
Gilles BADET, (Université d’Abomey-Calavi / Bénin )……………………………………..…….….........83

LA PRESTATION DE SERMENT EN DROIT CONSTITUTIONNEL CAMEROUNAIS


Dénis Arnaud ESSOMBA AKOUA, (Université de Douala / Cameroun)…………………………….115

L’ABUS DANS LE CONSTITUTIONNALISME DES ÉTATS AFRICAINS :


LE CAS DU BENIN, DU CAMEROUN ET DE LA REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
SANDIO KAMGA Armel Habib, (Université de Yaoundé II / Cameroun)…………..………..…......141

L’ORDRE CONSTITUTIONNEL A L’ÉPREUVE DU POUVOIR TRANSITIONNEL


MILITAIRE DANS LES ÉTATS EN CRISE
NGA NYEBE Rosalie, (Université de Yaoundé II / Cameroun)………………………..………....…......177

L’HISTOIRE DES PARTIS POLITIQUES AU MALI : RASSEMBLEMENT


DEMOCRATIQUE AFRICAIN ET LE PARTI PROGRESSISTE SOUDANAIS
Abakary TOURE, (Université des Sciences Juridiques et Politiques de Bamako / Mali)………......207

LES INCOMPATIBILITES DANS LE NOUVEAU CONSTITUTIONNALISME AFRICAIN :


CAS DU CAMEROUN, DU GABON ET DU TCHAD
NLEME ONDJA’A Anicet Joël, (Université Garoua / Cameroun)……………………………..…......227

LA RESTAURATION DE L’ORDRE CONSTITUTIONNEL DANS LES ÉTATS


AFRICAINS D’EXPRESSION FRANÇAISE
BAKOUEH KONI Yannick Stéphane, (Université de Bertoua / Cameroun)…………………….....245

VII
LE DROIT D’ACCES DES CITOYENS A LA COUR DE JUSTICE DE LA CEMAC EN
MATIERE ENVIRONNEMENTALE
NSENG BAKAI Marie Vicky, (Université de Yaoundé II / Cameroun)……………........................273

SOUVERAINETÉ DES ÉTATS EN AFRIQUE ET INGÉRENCE OCCIDENTALE


PAHIMI PADACKE Albert, (Université de Douala / Cameroun)………………………….…….....297

ADDENDA IN EXTRA

LE SORT DES EFFETS D’UN ACTE REGLEMENTAIRE ETEINT


OYONO MBAZOA CHRISTIAN BRICE, (Université de Yaoundé II / Cameroun)…………….....317

LA DISCRETION PROFESSIONNELLE FACE AUX TIC EN DROIT


CAMEROUNAIS DE LA FONCTION PUBLIQUE
Bidoung Dob Pierre Landry, (Université de Yaoundé II / Cameroun)………………….……………...335

LA JUSTICE PENALE DES MINEURS EN GUINEE : ENTRE MESURES


EDUCATIVES ET REPRESSIVES
M. Kabinet KOULIBALY, (Université Général Lansana CONTE-SONFONIA / Guinée Conakry)
M. Bachirou KAGNASSY, (Université Général Lansana CONTE-SONFONIA / Guinée
Conakry)………………………………………………………………………………………………………….351

LE CONTROLE DE L’EXECUTION DU BUDGET DES FEDERATIONS SPORTIVES


AU CAMEROUN : L’EXEMPLE DE LA FECAFOOT
ONGUENE EWODO Kévin, (Université de Yaoundé II / Cameroun)
MOUNTOUMJOU NSANGOU Ahmadou Moustapha, (Université de Yaoundé II /
Cameroun)……………………………………………………………………………………………………… 377

LE CONTROLE DE LA QUALITE DE L’UTILISATION DES FONDS PUBLICS EN


DROIT FINANCIER CAMEROUNAIS
NGONO NGUINA Agnès Fabiola, (Université de Douala / Cameroun)………………….…………...395

LA TRANSACTION DOUANIERE DANS LES ETATS DE LA SOUS-REGION


CEMAC
FONCHAP KUNGANG Clauvis, (Université de Yaoundé II / Cameroun)………………….………...421

L’INFRACTION DOUANIERE EN DROIT CAMEROUNAIS


SASSIE DOB Thomas, (Université de Douala / Cameroun)………………….……………….………...441

VIII
JURISPRUDENCE

ARRET DE LA COUR DE JUSTICE DE LA COMMUNAUTE ECONOMIQUE DES


ETATS DE L’AFRIQUE DE L’OUEST (CEDEAO), DJIBRIL YIPENE BASSOLE &
LEONCE SIMEON MARTINE contre ETAT DU BURKINA FASO, ARRÊT N°
ECW/CCJ/JUD/25/16 DU MARDI 11 OCTOBRE 2016 ( AFFAIRE N°
ECW/CCJ/APP/33/15; AFFAIRE N° ECW/CCJ/APP/34/15) ……...………..…………465

LEGISLATION

LOI CONSTITUTIONNELLE PORTANT REVISION CONSTITUTIONNELLE N°31


DU 13 JUIN 1967, REPUBLIQUE DU SENEGAL ……...……………………….………477

IX
DOCTRINE
LE PARRAINAGE ELECTORAL

Par

NIKIEMA Passéktalé Liliane


Maître-Assistante en Droit public, Université Nazi BONI de Bobo-Dioulasso (Burkina Faso)
nikiemaliliane@[Link]

Résumé
Le parrainage électoral est un principe constitutionnel de légitimité démocratique qui a été dévoyé
par la pratique constitutionnelle en Afrique de l’Ouest francophone. En effet, le parrainage fait l’objet
d’une légitimité dans sa perception et dans sa conception constitutionnelles. La légitimité dans sa
perception constitutionnelle se déduit de la légitimité recherchée par les initiateurs du parrainage. La
légitimité dans la conception constitutionnelle procède du choix des parrains et du contrôle du
parrainage. Cependant, le parrainage électoral a fait l’objet en Afrique de l’Ouest francophone d’un
dévoiement textuel et d’un dévoiement jurisprudentiel. Le dévoiement textuel résulte de
l’inintelligibilité de ces normes ainsi que de l’intelligibilité du dévoiement. Quant au dévoiement
jurisprudentiel, il est dans certains cas médiat et dans d’autres immédiat.
Mots-clés : Parrainage électoral - Constitution - Code électoral - Légitimité démocratique -
Afrique de l’Ouest francophone

Abstract
Electoral sponsorship is a constitutional principle of democratic legitimacy that has been hijacked
by constitutional practice in French-speaking West Africa. Indeed, sponsorship is legitimized in its
constitutional perception and conception. Legitimacy in the constitutional perception is deduced from
the legitimacy sought by the initiators of sponsorship. Legitimacy in the constitutional conception
derives from the choice of sponsors and the control of sponsorship. However, in French-speaking West
Africa, electoral sponsorship has been the subject of textual and jurisprudential abuse. Textual deviation
results from the unintelligibility of these norms, as well as from the intelligibility of the deviation. As
for jurisprudential deviation, in some cases it is mediate, in others immediate.
Key words: Electoral sponsorship – Constitution – Electoral code – Democratic legitimacy –
French-speaking West Africa

INTRODUCTION

« Un couteau à double tranchant », telle est l’expression utilisée au Sénégal pour qualifier
le parrainage électoral1. Cette locution nominale traduit l’idée d’une situation ou d’une action
qui peut avoir à la fois des effets positifs et négatifs. Elle a été usitée par certains candidats de


Mode de citation : NIKIEMA Passéktalé Liliane, « Le parrainage électoral », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025,
p. 1-26.
1
Voir à ce propos les sites suivants : [Link]
tranchant et [Link] Ces sites ont été
consultés le 9 juin 2024.

1
l’opposition sénégalaise qui soutenaient que le parrainage électoral2 a eu des allures
d’hécatombe dans la mesure où, sur vingt-sept (27) candidatures déposées devant le Conseil
constitutionnel sénégalais, seules cinq (5) avaient été retenues3. De prime abord, le parrainage
électoral semble motivé par la volonté d’améliorer le processus électoral et la représentativité
démocratique. Cependant, dans d’autres situations, il se présente comme un système
d’exclusion4. La restriction de la participation politique pourrait dans ce sens limiter les
possibilités de renouvellement des dirigeants et être contraire à l’esprit de la démocratie. Le
parrainage est dans ce cas plutôt utilisé pour écarter des candidatures qui mettent en danger le
pouvoir en place5. Alors, le procédé créé pour renforcer la démocratie pourrait se présenter
comme mettant à mal cette même démocratie. C’est ce risque qui rend judicieuse une réflexion
sur « le parrainage électoral ».
Le Petit Larousse Illustré définit le parrainage comme étant « la qualité ou la fonction de
parrain, de marraine »6. Il constituerait un appui moral prêté par une personne d’autorité à une
œuvre, au soutien d’une personne qui demande à être admise dans une société ou un ordre. En
droit constitutionnel, le parrainage électoral7, puisque c’est le terme consacré par l’usage, est
défini par le Dictionnaire de droit constitutionnel d’Armel Le Divillec et Michel De Villiers
comme une formalité requise par le droit constitutionnel français pour tout candidat à la
présidence de la république8. En effet, « afin d’éviter les candidatures fantaisistes, il est exigé
de chaque candidat qu’il soit présenté par un nombre minimum de titulaires d’un mandat électif

2
Voir sur ce sujet Cour constitutionnelle (Bénin), GBEHO Codjo G., Décision DDC 24-001, 04 janvier 2024 ;
Cour constitutionnelle (Bénin), DCC n° 19-504, 06 novembre 2019 ; Cour constitutionnelle (Bénin), BOGNON
Armand, KOKODE Nadin Ange, SAKA SALEY Nourou Dine, DCC 21-011, 07 janvier 2021.
3
Ces propos ont été tenus par Maitre Abdoulaye TINE qui est un avocat sénégalais, Président de l’Union Sociale
Libérale. Plus d’information à ce sujet, voir [Link]
democratique-africain-en-declin-le-rapport-accablant-de-afrikajom-center/. Le site a été consulté le 14 juin 2024.
4
M. DAGRA, « L’éligibilité à l’élection présidentielle : entre exclusions et aberrations », in O. NAREY
(dir), L’élection présidentielle-Actes de la 2ème édition des journées scientifiques de Droit constitutionnel Niamey
(Niger), du 08 au 11 octobre 2019, L’Harmattan-Sénégal, pp. 124 et ss.
5
Ce sont autant de raisons qui permettent à certains auteurs de soutenir que « le parti au pouvoir a un intérêt à
demander à ses militants de parrainer le maximum de candidats de l’opposition pour fausser le jeu démocratique ».
Voir à ce sujet, E. H. O. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle
par les juridictions constitutionnelles africaines », Revue Constitution et consolidation de l’État de droit de la
démocratie et des libertés fondamentales en. Afrique, n° 8, p. 245.
6
Voir B. CERQUIGLINI, Le Petit Larousse Illustré 2025, Paris, Larousse, 2024, 2028 p.
7
L. FAVOREU et autres, Doit constitutionnel, Paris, Dalloz, 24ème éd., 2022, p. 771 ; P. ARDANT et B.
MATHIEU, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, LGDJ, 34ème éd., 2022-2023, pp. 434 et ss ; R.
RAMBAUD, Droit des élections et des référendums politiques, Paris, LGDJ, 2019, pp. 190 et ss. ; J. GICQUEL
et J.-É. GICQUEL, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, LGDJ, 36ème éd., 2022-2023, p. 202 ; R.
MAGNI-BERTON et C. POYET, « Les parrainages des candidats à l’élection présidentielle. Pour qui votent les
élus ? », Revue Française de Science politique, vol. 67, no 6, 2017, pp. 1187-1205 ; F. HAMON, M. TROPER,
Droit constitutionnel, Paris, LGDJ, 43ème éd., 2022-2023, p. 547 ; S. LAMOUROUX, « De la présentation à la
présélection des candidats à l’élection présidentielle : le filtrage comme fil d’Ariane », Revue française de droit
constitutionnel, vol. 5, 2008, (HS n°2), pp. 157-167 ; M. M. CEDRIC, « La présentation des candidats à l’élection
présidentielle au Cameroun : vertus apparentes et vices cachés », in I. M. FALL, Théorie et contentieux
constitutionnels en Afrique (Mélanges en l’honneur du Professeur El Hadj MBODJ), Volume 1-Théorie
constitutionnelle, L’Harmattan-Sénégal, pp. 413-436 ; F. MÉLIN-SOUCRAMANIEN, « Devenir candidat : quels
filtres ? », Pouvoirs, n° 138, 2011, pp. 19-31.
8
A. LE DIVILLEC et M. DE VILLIERS, Dictionnaire de droit constitutionnel, Paris, Sirey, 2022, p. 280 ; Voir
également l’article 3-I LO, n° 62-1292 du 6 novembre 1962.

2
en France »9. Certains auteurs appellent ce mandat, un « système de parrainage »10. Ils
définissent d’abord le terme « système » comme un ensemble de règles et d’institutions
ordonnées pour faire fonctionner un dispositif. Selon ces auteurs, ce sont précisément la
constitution, les lois organiques, le code électoral, les actes règlementaires pris par les autorités
de l’État pour l’organisation matérielle de l’élection qui donnent au système du parrainage sa
réelle signification. Ils poursuivent en soutenant que, de façon substantielle, toute candidature
à l’élection présidentielle, pour être valable, doit faire l’objet d’un parrainage par un
pourcentage de citoyens ou d’élus fixé par la Constitution et/ou le Code électoral. Le parrainage
électoral est donc la même expression couramment utilisée pour désigner la présentation par
des élus ou des citoyens d’un candidat à une élection lorsque les dispositions constitutionnelles
le prévoient comme critère d’éligibilité. Dans la mesure où « les élus déposant leur signature
ne sont pas engagés dans une démarche officielle de soutien »11, certains auteurs soutiennent
que la bonne expression serait plutôt « présentation »12, car le « terme (parrainage) est
impropre »13. La présentation est le terme utilisé par les textes pour désigner le parrainage
électoral. Ces deux termes renvoient à la même idée selon laquelle le principe est de demander
aux candidats à une élection de recueillir des signatures ou des soutiens formels de parrains,
souvent issus d’une catégorie définie, avant de pouvoir valider leur candidature. Dans le cadre
de cette réflexion, le parrainage électoral est considéré comme une conditionnalité requise par
la législation électorale en vigueur pour toute candidature à la présidence de la République, qui
exige qu’une candidature ne soit validée que lorsqu’un certain nombre de citoyens ou d’élus
donnant leur accord à cette candidature est atteint. Le parrainage électoral se rapproche de
certaines notions voisines desquelles il faut le distinguer. Il est souvent présenté comme le
critère ou la condition d’éligibilité. Il existe des conditions d’éligibilité parmi lesquelles figure
le parrainage électoral. Les conditions d’éligibilité s’inscrivent souvent dans des critères plus
larges comme l’âge minimal, le casier judiciaire vierge, etc. Le parrainage électoral est donc
une condition d’éligibilité parmi tant d’autres. Par exemple, dans la rubrique de ces conditions,
l’article 134 du Code électoral burkinabè dispose que tout Burkinabè qui a la qualité d’électeur
peut être élu Président du Faso sous les réserves énoncées à l’article 123. Cet article mentionne
en outre que tout candidat aux fonctions de président du Faso doit être burkinabè de naissance,
être âgé de 35 ans au moins au moment du dépôt de sa candidature et réunir toutes les conditions
requises par la loi. Il ressort donc clairement de ces deux articles que le parrainage électoral

9
A. LE DIVILLEC et M. DE VILLIERS, Dictionnaire de droit constitutionnel, op. cit., p. 280. « Initialement fixé
à 100 (cent), il a été porté à 500 (cinq cent) en 1976. Ces parrains doivent provenir d’au moins 30 départements
différents (sans que plus d’un dixième d’entre eux ne puissent émaner d’un même département). Sur le caractère
fantaisiste de certaines candidatures, voir P. ARDANT et B. MATHIEU, Droit constitutionnel et institutions
politiques, [Link]., p. 177.
10
E. H. O. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les
juridictions constitutionnelles africaines », op. cit, pp. 180 et ss.
11
G. PARDINI, Grands principes constitutionnels : Institutions publiques françaises, Paris, L’Harmattan, 2ème
éd., 2012, p. 182.
12
F. MÉLIN-SOUCRAMANIEN et P. PACTET, Droit constitutionnel, Paris, Sirey, 42ème éd., Sirey, 2024, p. 420.
13
Voir au sujet de la présentation électorale, M. M. CEDRIC, « La présentation des candidats à l’élection
présidentielle au Cameroun : vertus apparentes et vices cachés », op. cit., pp. 413-436 ; P. ARDANT, B.
MATHIEU, Droit constitutionnel et institutions politiques, op. cit., pp. 434 et ss ; L. FAVOREU et autres, Droit
constitutionnel, op. cit., pp. 771 et ss. ; R. RAMBAUD, Droit des élections et des référendums politiques, Paris,
LGDJ, 2019, pp. 190 et ss.

3
n’est qu’une des conditions d’éligibilité. Ce principe se distingue également de la déclaration
de candidature, car ce procédé requiert d’autres pièces constitutives que l’acte de parrainage.
Cette étude se penche exclusivement sur le parrainage électoral, c’est-à-dire la
conditionnalité exigée par la loi électorale en vigueur pour toute candidature à la présidence de
la République, selon laquelle une candidature n’est validée que si un certain nombre de citoyens
ou d’élus donnant leur accord à cette candidature est atteint.
Le parrainage électoral est encadré par les textes constitutionnels de plusieurs États
africains. Au Burkina Faso, la révision de la loi électorale de janvier 2020 exige que les
candidats obtiennent le parrainage d’au moins cinquante (50) élus. Il est ainsi pris en compte
dans les articles 124 (b) et 125 du Code électoral burkinabè, à l’article 123 du Code électoral
nigérien14, à la loi électorale 2018-014 du Mali d’avril 201815 et à l’article 29 de la Constitution
sénégalaise de 2001. La Constitution sénégalaise a été révisée à cet effet en avril 2018, et le
Code électoral, également révisé en juin 2018, en reprend les dispositions16. Au Bénin, il est
régi par l’article 132 de la loi n° 2019-43 du 15 novembre 2019 portant Code électoral17.
L’historique du parrainage électoral en Afrique reflète une évolution liée aux dynamiques
juridiques, politiques et démocratiques dans la région. Le mécanisme est inspiré du modèle
français et a été introduit progressivement pour règlementer l’accès aux élections
présidentielles, tout en suscitant des controverses sur son impact sur le pluralisme
démocratique. Le premier cas de parrainage électoral en Afrique de l’Ouest francophone a été
mis en œuvre au Sénégal en 1963 au moyen de l’article 24 de la Constitution. Il disposait
qu’« aucune candidature n’est recevable si elle n’est pas accompagnée de la signature de
cinquante (50) électeurs, dont dix (10) députés au moins »18. D’ailleurs, en considérant
l’histoire politique du Sénégal, depuis son indépendance, l’élection du Président de la
République ne s’est jamais totalement déconnectée du principe du parrainage. Ce principe a
connu une grande évolution dans le régime constitutionnel sénégalais. En effet, en 1967, le
Président de la République initie une révision pour modifier l’article 24 dans un contexte de
pluralisme politique limité à trois partis politiques. Le parrainage continue d’exister, mais est
relégué au second plan19. En 1978, une importante réforme sera initiée. Elle visait la révision
de la Constitution afin de modifier notamment les conditions d’expression de suffrage, le
nombre et le statut des partis politiques, les modalités de l’élection du Président de la
République. Dans l’exposé des motifs du projet de loi constitutionnelle, il est souligné qu’avec

14
M. DAGRA, « L’éligibilité à l’élection présidentielle : entre exclusions et aberrations », op. cit, pp. 124 et ss.
15
Idem. p. 124.
16
Ibidem.
17
Le parrainage a fait dans cet État l’objet de plusieurs décisions de justice. Il s’agit par exemple de la Décision
Cour constitutionnelle (Bénin), BOGNON Armand, KOKODE Nadin Ange, SAKA SALEY Nourou Dine, DCC 21-
011, 07 janvier 2021 ; Cour ADHP, Houngue Éric Noudehouenou c. République du Bénin, Requête n°003/2020,
04 décembre 2020 ; Cour constitutionnelle (Bénin), GBEHO Codjo G., op. cit. ; Cour constitutionnelle (Bénin),
DCC n° 19-504, 06 novembre 2019.
18
Voir l’article 24 de la Constitution sénégalaise de 1963.
19
La nouvelle version de l’article stipule qu’aucune candidature à l’élection présidentielle n’est recevable « si elle
n’est présentée par un parti politique légalement constitué ou si elle n’est accompagnée de la signature de cinquante
(50) électeurs, dont dix (10) députés au moins ». Voir à ce propos l’article 24 de la loi constitutionnelle n° 1967
du 20 juin 1967 disponible sur [Link] Le site
a été consulté le 24 juin 2024.

4
l’élargissement du multipartisme à quatre (4) partis politiques, le parrainage est devenu obsolète
et serait même source de confusion. La logique suivie à travers la réforme était qu’à partir du
moment où quatre (4) partis politiques sont légalement constitués, seuls ces partis ont vocation
à présenter des candidats à l’élection présidentielle. Dans cette configuration, seuls les partis
politiques peuvent présenter des candidats à ce type d’élection. Cependant, il leur était interdit
d’en présenter plusieurs. Le parrainage qui est un mode de présentation par signature sera
supprimé et, en contrepartie, les partis politiques se limiteront à présenter un seul candidat à la
Présidence de la République20. En 1981, la limitation des partis politiques est supprimée.
L’ouverture démocratique s’affirme par la consécration d’un multipartisme absolu21. Une
décennie plus tard, par la loi constitutionnelle du 6 octobre 1991, l’article 2 sera à nouveau
modifié pour revenir à la présentation des candidats par les seuls partis politiques et donc
réinstaurer le parrainage électoral. Désormais, il est possible de présenter sa candidature à
l’élection présidentielle soit par un parti politique, soit par une entité indépendante. Dans ce
dernier cas, la candidature doit être accompagnée de la signature d’électeurs représentant au
moins dix mille (10 000) électeurs inscrits domiciliés dans six (6) régions, avec au moins cinq
cents (500) signatures par région. Les partis politiques et coalitions de partis politiques
continuent à ne pouvoir présenter qu’un seul candidat22. À la suite de la première alternance
intervenue à la tête de l’État, une nouvelle constitution23 sera adoptée, mais les dispositions
relatives à l’élection du Président de la République seront reconduites telles quelles. Le
parrainage est requis pour les seuls candidats indépendants. Il faudra attendre 2018 avec le vote
de la loi 2018-22 du 4 juillet 201824 pour que le législateur sénégalais modifie son
raisonnement. Le parrainage électoral qui était considéré comme incompatible avec
l’investiture par les partis politiques devient une exigence25. Ce principe, en Côte d’Ivoire, a
été introduit en 1994 et appliqué pour la première fois lors de l’élection présidentielle de 1995.
A cette époque, chaque candidat devait recueillir cinq mille (5 000) signatures d’électeurs pour
valider sa candidature. En 2020, une réforme du Code électoral a instauré le parrainage citoyen
comme condition d’éligibilité à l’élection présidentielle. Désormais, chaque candidat doit
obtenir le soutien d’au moins 1% de l’électorat dans au moins dix-sept (17) des trente et un (31)
régions ou districts autonomes du pays. Ce principe, au Mali a fait son apparition dans le Code
électoral de 1996. Selon les dispositions de ce texte, chaque candidature à l’élection
présidentielle devait être parrainée par dix (10) conseillers communaux issus de chacune des
huit (8) régions du pays. En 2016, une nouvelle révision du Code électoral a maintenu le
système de parrainage, stipulant que chaque candidat devait être parrainé par dix (10) députés
ou cinq (5) conseillers municipaux. Cette disposition a été appliquée lors de l’élection
présidentielle de 2018. Au Bénin, le parrainage électoral a été introduit lors de la révision
constitutionnelle de novembre 2019 dans une réforme controversée. L’article 132 du Code

20
Idem., p. 157.
21
Ibidem.
22
Loi n° 91- 46 du 06 octobre 1991 portant révision de la Constitution.
23
Loi n° 2001-03 du 22 janvier 2001 portant Constitution de la République du Sénégal.
24
Voir à ce sujet l’article L 57 de la Loi n° 2018/22 du 04 juillet 2018.
25
Le parrainage devient ainsi une condition d’éligibilité. Sur les conditions d’éligibilité, voir par exemple Cour de
justice CEDEAO, CDP et autres c. État du Burkina, 13 juillet 2015 ; Y. OUEDRAOGO, « Retour sur une décision
controversée : l’arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO du 13 juillet 2015, CDP et autres c. État du Burkina,
Les annales de droit, n° 10, 2016, pp. 197-232.

5
électoral béninois de 2019 exige que les candidatures soient validées par 10 % des
parlementaires ou des maires du pays. Toutefois, cette exigence a suscité des controverses en
raisons notamment de la domination des partis pro-gouvernementaux au sein des instances
législatives et municipales, rendant difficile pour les candidats de l’opposition d’obtenir les
parrainages nécessaires. Lors de l’élection présidentielle de 2021, cette disposition a été
appliquée pour la première fois, entrainant des débats sur son impact sur la participation
politique et la démocratie dans ce pays. Au Burkina Faso le parrainage a été intégré en 2009
lors d’une révision du Code électoral. Cette modification imposait aux candidats à l’élection
présidentielle de recueillir le parrainage de 200 élus répartis sur les treize (13) régions du pays.
Cependant, cette exigence a suscité des critiques, notamment de la part de l’Union des Partis
Sankaristes (UPS), qui y voyait une entrave à la démocratie et une violation de l’article 123 du
Code électoral. Ils considéraient cette disposition comme une barrière supplémentaire limitant
l’accès à la candidature à l’élection présidentielle. En 2020, lors de la révision de la loi
électorale de janvier, le parrainage a été maintenu. Cette révision exige que les candidats
obtiennent le parrainage d’au moins cinquante (50) élus.
Le parrainage électoral peut être envisagé sous divers prismes. Il peut être traité en se
basant sur son historique26, selon ses implications pratiques, ou ses enjeux politiques et
démocratiques27, ses effets ou les moyens et mécanismes de son contrôle28. En outre, il peut
être étudié selon sa légitimité démocratique car il intervient dans le choix du premier
responsable de l’État. C’est ce dernier point qui retiendra notre attention dans le cadre de cette
réflexion. Ce choix s’explique par le regain d’intérêt pour le parrainage en Afrique de l’Ouest
francophone avec son introduction dans les textes constitutionnels entre 2018 et 2020. Il s’agit
ensuite du fait qu’il ait été au cœur des débats au Sénégal pour l’élection présidentielle de
202429. Il a également été à l’origine de la Décision DCC 24-001 du 04 janvier 2024 dans
laquelle la Cour constitutionnelle béninoise a précisé les modalités de parrainage pour l’élection
présidentielle de 2026. Ce parrainage fait ainsi l’objet de divisions profondes en Afrique de
l’Ouest francophone30. Ces controverses font ressortir la nécessité donc de réfléchir sur la
légitimité démocratique du parrainage électoral dans cette sous-région. La légitimité
démocratique fait référence à la manière dont ce dispositif permet de renforcer ou garantir la
légitimité des candidats participant à une élection, en s’assurant qu’ils bénéficient d’un certain

26
Voir à ce sujet R. MAGNI-BRETON, « Les parrainages des candidats à l’élection présidentielle-Pour qui votent
les élus », Revue française de science politique, vol. 67, 2017, pp. 1187-1205.
27
M. DAGRA, « L’éligibilité à l’élection présidentielle : entre exclusions et aberrations », op. cit., p. 124 ; E. H.
O. DIOP, Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les juridictions
constitutionnelles africaines », op. cit, pp. 182 et ss. ; M. M. CEDRIC, « La présentation des candidats à l’élection
présidentielle au Cameroun : vertus apparentes et vices cachés », op. cit., pp. 413-436.
28
J.-C. COLLIARD, « Les parrainages à l’élection présidentielle », Nouveaux cahiers du Conseil constitutionnel
(Dossier : L’élection présidentielle), n° 34, Janvier 2012 ; E. H. O. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage
des candidatures à l’élection présidentielle par les juridictions constitutionnelles africaines », op. cit, pp. 184 et ss.
29
La question du parrainage a fait l’objet de plusieurs décisions de justice. Il en est ainsi par exemple de la Décision
Conseil constitutionnel (Sénégal), Décision n° 2-C-2018 du 2 juillet 2018 affaire n° 2 ; Cour de Justice de la
Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest-(CEDEAO), L’Union Sociale Libérale (USL) contre
l’État du Sénégal, Arrêt n° ECW/CCJ/JUD/10/21, Requête n° ECW /CCJ/APP/59/18, 28 avril 2021.
30
M. M. CEDRIC, « La présentation des candidats à l’élection présidentielle au Cameroun : vertus apparentes et
vices cachés », op. cit., pp. 413-436 ; T. DESMOULINS, « Le parrainage des candidats à l’élection présidentielle :
un système en proie aux stratégies ?, 2012, voir sur [Link]
03738387/document[Link] document consulté le 06 juillet 2024.

6
soutien représentatif avant même le début de la campagne électorale31. Autrement dit, le
parrainage électoral constitue-t-il un principe constitutionnel de légitimité démocratique ?
Partant de cette question principale, il s’agit de savoir en quoi le parrainage électoral constitue
un principe constitutionnel de légitimité démocratique ? De même, dans quelle mesure le
parrainage électoral n’est-il pas un principe de légitimité démocratique dévoyé ?
L’intérêt scientifique d’une telle réflexion est d’offrir une opportunité de comprendre les
répercussions du parrainage électoral sur le processus démocratique. Elle permet de relever et
analyser les dispositions de la législation électorale qui font du parrainage électoral un principe
de légitimité démocratique. Elle permet également d’analyser les dérives de la pratique
constitutionnelle en Afrique de l’Ouest francophone qui ont dévoyé ce principe.
Ce sujet mérite l’attention au regard de l’actualité importante en Afrique de l’Ouest
francophone dont il fait l’objet. Au Sénégal, il était au cœur des débats pour l’élection
présidentielle de 2024. Ce mécanisme est critiqué pour son impact sur l’équité et l’accessibilité
du processus électoral32. Il l’est également en vertu de la décision DCC 24-001 Codjo G.
GBEHO du 4 janvier 202433, rendue par la Cour constitutionnelle béninoise relativement à un
recours pour dysfonctionnement des institutions de la République à l’occasion du parrainage
des candidats à l’élection présidentielle de 2026.
L’objectif de cette réflexion est de démontrer que le parrainage électoral est un principe
constitutionnel de légitimité démocratique, mais que ce principe est dévoyé par le fait de la
pratique constitutionnelle en Afrique de l’Ouest francophone.
Il sera donc question de démontrer que le parrainage électoral constitue un principe
constitutionnel de légitimité démocratique. Il sera aussi montré que du fait de la pratique
constitutionnelle inappropriée, le parrainage se transforme en un principe de légitimité
démocratique dévoyé.
Conformément à cette double perspective, on fera d’abord la démonstration que le
parrainage électoral constitue un principe constitutionnel de légitimité démocratique (I). Il sera
montré ensuite que le parrainage se métamorphose en un principe de légitimité démocratique
dévoyé (II).

31
Pour plus d’informations sur la légitimité démocratique, voir J. DUCHASTEL, « La légitimité démocratique :
représentation ou participation ? », Éthique publique (en ligne), vol. 7, n° 1, 2005. L’article est disponible sur le
site [Link] . Le site a été consulté le 24 juin 2024. Voir également,
D. BARANGER, « Les fondements de la légitimité », in D. BARANGER, Le Droit constitutionnel, Paris, Presse
Universitaire de France, 2013, pp. 74-82 ; P. ROSANVALLON, La légitimité démocratique-Impartialité,
réflexivité, proximité, Paris, Seuil, 2010, 380 p ; X. PHILIPPE, « La légitimation constitutionnelle des
démocratures », Pouvoirs, vol. 2, n° 169, p. 33-45 ; D. KOKORO, « Souveraineté étatique et principe de légitimité
démocratique », Revue Québécoise de droit international, vol. 16-1, 2003, pp. 37-59 ; Y. SINTOMER, « La
légitimité démocratique, pouvoir et domination, in Y. SINTOMER, La démocratie impossible ?, Paris, La
Découverte, 1999, pp. 315-364.
32
Pour plus d’informations sur les élections présidentielles de 2024 au Sénégal, voir
[Link] site visité le 24 juillet 2024.
33
Pour plus d’informations, voir Cour constitutionnel (Bénin), Codjo G. GBEHO, op. cit., disponible sur
[Link] Le site a été consulté le 14 juin 2024.

7
I- UN PRINCIPE CONSTITUTIONNEL DE LEGITIMITE DEMOCRATIQUE

Soutenir que le parrainage électoral constitue un principe constitutionnel de légitimité


démocratique34, c’est démontrer que ce mécanisme, joue un rôle essentiel dans la garantie de la
crédibilité démocratique. La légitimité démocratique peut être saisie à travers la légitimité dans
la perception constitutionnelle (A), et la légitimité dans la conception constitutionnelle (B) de
ce parrainage.

A- La légitimité dans la perception constitutionnelle

La légitimité dans la perception constitutionnelle du parrainage démontre l’appréciation


immédiate des acteurs concernés par ce principe, c’est-à-dire la capacité de ce mécanisme à
assurer une légitimité démocratique. Selon l’appréhension constitutionnelle des initiateurs du
parrainage, dans la mise place de ce principe, il y a une légitimité recherchée (1) et il s’agit
d’une légitimité justifiée (2).

1- La légitimité recherchée
La légitimité recherchée fait allusion à la légitimité que les initiateurs du parrainage
s’attendent à mettre en œuvre lorsqu’ils introduisent le parrainage dans un système. Au vu des
enjeux majeurs que représente l’élection du président de la République, le système du
parrainage a été pensé afin d’assurer la rationalisation des candidatures.
Relativement aux enjeux de l’élection présidentielle, il est important de relever que ce
type d’élection exerce une grande influence sur la société. Des différentes élections pratiquées
au sein des régimes représentatifs, l’élection présidentielle occupe une place fondamentale étant
donné qu’elle concourt au choix de la plus haute autorité de l’État qu’est le président de la
République35. Bien plus, elle « est réputée la plus importante non seulement parce que
fondatrice, mais aussi parce que faisant participer le corps électoral 36 dans son entier, au sens
géographique du terme, avec, en outre, une réelle égalité de destination de voix »37. En d’autres

34
Pour plus de détails sur cette expression, voir Y. SINTOMER, « La légitimité démocratique, pouvoir et
domination, in Y. SINTOMER, La démocratie impossible ?, op. cit. ; D. KOKOROKO, « Souveraineté étatique
et principe de légitimité démocratique, Revue québécoise de droit international, 16-1, 2003, pp. 37-59.
35
Relativement l’institution présidentielle lire par exemple G. CONAC, « Portrait du chef d’État », Pouvoirs, n°
25, 1983, pp. 121-130 ; A. CABANIS et L. MARTIN, « Le chef de l’État dans les constitutions d’Afrique
francophone », in F. -P. BLANC, J. DU BOIS DE GAUDUSSON, A. FALL et F. FERAL (dir), Le chef de l’État
en Afrique … Entre traditions, état de droit et transition démocratique, Perpignan, Presse universitaire de
Perpignan, 2002, pp. 313-351 ; F. J. AIVO, Le président de la République en Afrique noire francophone. Genèse,
mutations et avenir de la fonction, Paris, L’Harmattan, collection « Études africaines », 2007, 643 p ; I. M. FALL,
Le pouvoir exécutif dans le constitutionnalisme des États d’Afrique. Aspects juridiques et politiques, Paris,
l’Harmattan, collection Études africaines, 2008, 310 p.
36
D’après Raymond CARRE DE MALBERG, « Le corps électoral est maitre de choisir librement ses élus, mais
encore il joue dans l’État un rôle primordiale et capital, en tant que son activité est l’élément primitif et générateur
d’où dépend essentiellement la formation des organes supérieurs par lesquels l’État va devenir capable de décisions
impliquant l’exercice de sa volonté la plus haute », R. CARRE DE MALBERG, Contribution à la théorie générale
de l’États, spécialement d’après les données fournies par le droit constitutionnel français, Paris, Dalloz, collection
« Bibliothèque Dalloz», novembre 2013, p. 412.
37
B. DAUGERON, La notion d’élection en droit constitutionnel. Contribution à une théorie juridique de l’élection
à partir du droit public français, Paris, Dalloz, collection « Nouvelle bibliothèque de Thèses », 2011, p. 1052.
Pour Robert CHARVIN, « les élections présidentielles sont les grandes messes du régime, tandis que les autres

8
termes, elle est d’abord un hommage à la démocratie, ensuite une fête pour tout le peuple et
enfin une réhabilitation de l’État38. En effet, l’introduction du suffrage universel direct amplifie
le rôle du Président et par conséquent, le nombre de prétendants à cette fonction39. Ainsi, il est
soutenu que le filtrage permet d’éliminer les candidats attirés par les seuls éléments matériels
attachés à cette élection que constituent le tremplin audiovisuel et la manne financière. Cette
manne, en application de l’article 3 de la loi n° 62-1292 du 6 novembre 1962 relative à l’élection
du président de la République au suffrage universel, correspond à une avance forfaitaire d’un
montant 153 euros versée dès la publication de la liste des candidats. Lorsque l’influence de
cette somme est ajoutée à l’attrait des médias pour tout candidat à une élection présidentielle,
cela pourrait faciliter la promotion personnelle d’un candidat qui n’a aucune prétention
véritable au mandat présidentiel. Dès lors, la recherche de candidats sérieux, représentatifs de
courant politiques affirmés, disposant d’une solide assise géographique et revêtant tous les
attributs dignes de figurer parmi les prétendants sont autant de raisons ayant conduit à
l’introduction d’un mécanisme de filtrage.
Relativement à la rationalisation de candidatures40, l’idée est de monter que le parrainage
électoral constitue un outil de rationalisation des candidatures au regard de ses objectifs. Selon
l’appréhension de ses initiateurs, ce mécanisme permettra d’éviter les candidatures
fantaisistes41 ou opportunistes. La candidature fantaisiste désigne celle déposée sans réelle
crédibilité, sérieux ou viabilité politique. En effet, en imposant un seuil de soutien, seuls les
candidats ayant un véritable encrage politique ou populaire peuvent se présenter. Il permet
également de garantir une certaine légitimité aux candidats, car il assure que chaque candidat
dispose d’un minimum de crédibilité avant d’accéder au scrutin. En introduisant le parrainage
dans un système électoral, l’un des objectifs recherchés par les initiateurs est de faciliter la
lisibilité du scrutin dans la mesure où un trop grand nombre de candidats peut entrainer une
dispersion des voix et compliquer le choix des électeurs. C’est dans ce sens que dans
l’orthodoxie juridique42, le parrainage est présenté comme l’antidote contre « les candidatures
fantaisistes » et un moyen d’exclusion des « plaisantins »43. A cet effet, « il est exigé de chaque
candidat qu’il obtienne le parrainage d’un nombre minimum de titulaires d’un mandat
électif »44. L’objectif du système des parrainages est de rendre plus « strict » l’accès à la

scrutins constituent les communions et autres confirmations nécessaires à la cohésion sociale », R. CHARVIN,
« Le droit de suffrage, stade suprême de la démocratie ? », in Pouvoir et liberté, Études offertes à Jacques
MOURGEON, Bruxelles, Bruylant, 1998, p.135. Lire également L. FONBAUSTIER, « Élection », in D.
ALLAND et S. RIALS (dir), Dictionnaire de la culture juridique, Paris, Lany-PUF, collection « Quadrige », 2014,
pp. 604-607.
38
Ph. BRAUD, « Élire un président … ou honorer des dieux ? », Pouvoirs, n° 14, 1980, pp 18-28.
39
S. LAMOUROU, « De la présentation à la présélection des candidats à l’élection présidentielle : le filtrage
comme fil d’Ariane », Revue française de droit constitutionnel, 2008/5 (HS n°2), pp. 157-167.
40
M. DAGRA, « L’éligibilité à l’élection présidentielle : entre exclusion et aberrations », op. cit., p. 125.
41
Ibidem.
42
Sur la notion, voir A. SALL, « La fragilité d’une orthodoxie : la norme internationale devant le juge
constitutionnel sénégalais », in I. M. FALL, (dir.), Théorie et contentieux constitutionnel en Afrique, Mélanges en
l’honneur du Professeur El Hadj MBODGE, volume 2-Contentieux constitutionnel, Dakar, L’Harmattan-Sénégal,
2022, pp. 821-832.
43
E. H. O. DIOP, « Le contrôle du système des parrainages des candidatures à l’élection présidentielle par les
juridictions africaines », op. cit.
44
A. Le DEVILLEC, M. DE VILLIERS, Dictionnaire de droit constitutionnel, Paris, Sirey, 11ème éd., 2017, p.
268.

9
candidature à l’élection présidentielle » afin de contenir le nombre de candidats effectifs dans
les limites du supportable »45. De manière plus incisive, « ces règles correctrices visent à filtrer
les candidatures à l’élection présidentielle, en opérant une présélection des candidats afin de
garantir la clarté et la sincérité du scrutin, voire sa dignité »46. Le parrainage remplit ainsi, selon
certains auteurs, sa mission qui consiste à désengorger le trop-plein de prétendants à l’élection
présidentielle afin de rendre plus crédibles les élections47. Il s’agit donc, par la mise en œuvre
de cette technique de parrainage électoral, d’« éviter un éparpillement des voix »48.
La légitimité recherchée figure donc dans les objectifs poursuivis dans la mise en place
du parrainage électoral. Bien entendu, c’est une légitimité justifiée.

2- La légitimité justifiée
La légitimité justifiée aborde le fait que la légitimité recherchée par le parrainage électoral
soit fondée en droit. C’est le cas parce que dans une démocratie il est normal et pertinent
d’associer le peuple aux affaires publiques et de soumettre au contrôle du peuple les
candidatures de personnalités qui prétendent le gouverner.
Concernant le fait d’associer le peuple aux affaires publiques, divers arguments appuient
cette idée. Les textes exigent également cette participation. L’exigence de l’association du
peuple aux affaires publiques se justifie par la souveraineté populaire, la légitimité des décisions
publiques, la transparence et le développement d’une culture démocratique. En effet, dans une
démocratie, le pouvoir appartient au peuple. Selon le principe de la souveraineté populaire, les
citoyens sont les véritables détenteurs du pouvoir et l’exercent directement ou indirectement.
Exclure le peuple des décisions publiques serait donc une négation du fondement même de la
démocratie. Aussi, une politique publique qui résulte d’une participation citoyenne est plus
légitime et acceptée par la population. Lorsque les citoyens sont consultés, ils sont plus enclins
à respecter les lois et les décisions prises, car ils se sentent impliqués dans le processus de
gouvernance. L’implication du peuple dans les affaires publiques renforce ainsi la transparence
et la redevabilité des gouvernants. Ces citoyens peuvent exiger des comptes à leurs dirigeants.
La participation active du citoyen aux décisions publiques développe une culture démocratique,
avec une population mieux informée, engagée et consciente de ses droits et devoirs. Cela
favorise une meilleure gouvernance sur le long terme. Pour ce qui est du fait que plusieurs
textes constitutionnels garantissent et exigent la participation du peuple aux affaires publiques.

45
P. PERRINEAU et D. REYNIÉ (dir), Dictionnaire du vote, Paris, PUF, 2009, p. 145.
46
O. KHOUMA, « La sincérité du scrutin présidentiel devant les juridictions constitutionnelles africaines (les
exemples du Bénin, de la Cote d’Ivoire, du Mali et du Sénégal), Afrilex, 2021 ; F. MÉLIN-SOUCRAMANIEN,
« Devenir candidat : quel filtre » ?, Pouvoirs n° 138, 2011, p. 20 ; document sur le contrôle du parrainage, p. 182.
47
Pour plus d’informations sur ce sujet, voir F. J. AÏVO, Le président de la République en Afrique noire
francophone. Genèse, mutations et avenir de la fonction, Paris, L’Harmattan, collection « Études africaines »,
2007, 643 p ; I. M. FALL, Le pouvoir exécutif dans le constitutionnalisme des États d’Afrique. Aspects juridiques
et politiques, Paris, l’Harmattan, coll. Études africaines », 2008, 310 p.
48
N. FALL, Code électoral commenté. De la nécessité d’un outil efficient de lecture des normes et procédures
électorales, Dakar, L’Harmattan-Sénégal, 2017, pp. 257-258.

10
Les Constitutions du Burkina Faso49, du Sénégal 50, du Bénin51, du Mali52 et de la Côte
d’Ivoire53 consacrent la souveraineté du peuple et son droit à participer à la gestion des affaires
publiques. Celle de la Côte d’Ivoire dispose par exemple que « la souveraineté appartient au
peuple. Il l’exerce par la voie du référendum et par ses représentants »54. La Constitution du
Burkina Faso précise en son article 12 que « tous les citoyens ont le droit de participer librement
à la direction des affaires de l’État ». La Charte de la transition de ce État, adoptée le 14 octobre
2022, souligne également l’importance de la participation citoyenne dans la gestion des affaires
publiques. Au Mali, la loi fondamentale prévoit en son article 6 que les « les citoyens ont le
droit de participer à la gestion des affaires publiques ». C’est le cas également en Côte d’Ivoire
où l’article 4 de la Constitution dispose que « tout citoyen a le devoir de contribuer à la vie
démocratique et au développement économique et social du pays ». Dans la même logique
d’association du peuple aux affaires publiques, les constitutions des pays faisant l’objet de cette
étude confient l’administration des collectivités territoriales aux Conseils élus en ces termes
« les collectivités territoriales s’administrent librement par des conseils élus »55.
Relativement au fait que dans une démocratie il soit normal de soumettre au contrôle du
peuple les candidatures de personnalités prétendant le gouverner56, diverses raisons essentielles
en sont à l’origine. Parmi celles-ci, il y a le principe de la souveraineté populaire, l’assurance
de la transparence et de l’intégrité des candidats, le renforcement de la légitimité des
dirigeants57, la prévention de la confiscation du pouvoir par une élite politique et la réduction
du risque de crises post-électorales58. En effet, dans une démocratie59, le pouvoir appartenant
au peuple qui l’exerce directement ou à travers ses représentants, le contrôle des candidatures

49
Article 1 de la Constitution burkinabè du 02 juin 1991.
50
Article 3 de la Constitution sénégalaise du 22 janvier 2001.
51
Article 3 de la constitution du Bénin de 1990, révisée en 2019.
52
Article 2 de la Constitution du 22 juillet 2023.
53
Article 1 de Constitution de la côte d’Ivoire de 2016, révisée en 2020.
54
Article 1 de Constitution de la côte d’Ivoire de 2016, révisée en 2020.
55
Article 102 de la Constitution sénégalaise du 22 janvier 2001. Voir dans ce sens l’article 151 de la Constitution
béninoise, 143 de la Constitution malienne, l’article 177 de la Constitution ivoirienne.
56
Cour Constitutionnel (Mali), Arrêt n° 93-003 du 25 octobre 1996 aux fins de contrôle de constitutionnalité du
projet de loi portant Code électoral adopté le 25 septembre 1996, Recueil des décisions de la Cour constitutionnelle
du Mali, vol.1, 1996-1997, pp. 20-25 ; S. M. KIENOU, « L’invalidation de candidatures à l’élection présidentielle
en Afrique francophone subsaharienne», Annales africaines Nouvelle série, vol. 1, n°14, Avril 2021, p. 395 ;
Conseil constitutionnel (Sénégal), Décision n°1/C/2018, 9 mai 2018 (n° d’ordre : 145-Affaire n°1/C/18), in
Conseil constitutionnel (Sénégal), Recueil des décisions, janvier 1993-mars 2019, 2020, p. 614 ; E. H. O. DIOP,
Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les juridictions
constitutionnelles africaines », op. cit, pp. 182 et ss ; Conseil constitutionnel (Sénégal), Décision n°1/C/2018 du
9 mai 2018 (n° d’ordre : 145-Affaire n°1/C/18), in Conseil constitutionnel, Recueil des décisions, janvier 1993-
mars 2019, 2020, p. 614 ; Conseil constitutionnel (Sénégal), Décision n°2/C/2018 du 2 juillet 2018 (n° d’ordre :
146- Affaire n°2 et 3/C/2018, in Conseil constitutionnel du Sénégal, Recueil des décisions, janvier 1993-mars
2019, 2020, p. 625 ; Cour constitutionnelle (Bénin), Décision EP 21-001 du 21 janvier 2021 ; Cour
constitutionnelle (Mali), Arrêt N°2018-02/CC-EP du 04 Juillet 2018 portant liste définitive des candidats à
l’élection du Président de la République, Rec. 2018-2019, Décisions de la Cour constitutionnelle du Mali, volume
7, p. 15.
57
B. NAPAKOU, « Constitutionnalité, légitimité et pouvoir politique en Afrique », Journal de la recherche
scientifique de l’Université de Lomé, vol. 22, n° 1-2, 2020.
58
V. DARRACQ et V. MAGNANI, « Les élections en Afrique : un mirage démocratique ? », politique étrangère,
2011.
59
Pour plus d’informations sur la démocratie en Afrique, voir, J.-F., « La problématique de la démocratie en
Afrique noire. « La Baule, et puis après ? », Politique africaine, n° 43, 1991.

11
garantit que seuls des dirigeants légitimes et représentatifs accèdent au pouvoir. Le contrôle
populaire permet d’éviter que des personnes incompétentes ou corrompues ne prennent des
responsabilités publiques60. Cela garantit que les candidats soient éligibles moralement,
légalement et politiquement. Dans cette logique un dirigeant dont la candidature a été validée
par le peuple bénéficie d’une plus grande légitimité et d’un soutien populaire plus fort. Cela
facilite l’adhésion aux décisions qu’il prendra une fois au pouvoir. Sans contrôle populaire, les
candidatures peuvent être monopolisées par un groupe restreint, excluant ainsi des candidats
issus du peuple. Permettre au peuple de contrôler les candidatures évite la manipulation et la
fermeture du système politique. Lorsque le peuple participe activement au choix des candidats,
il y a moins de contestations après les résultats. Les citoyens acceptent plus facilement un
dirigeant dont la candidature a été validée par un processus démocratique et inclusif.
La légitimité n’a pas seulement été entrevue dans la perception constitutionnelle. Les
justiciables ont également fait face à la légitimité dans la conception constitutionnelle.

B- La légitimité dans la conception constitutionnelle

La légitimité dans la conception constitutionnelle du parrainage électoral renvoie à la


manière suivant laquelle ce mécanisme a été élaboré et inscrit dans les textes constitutionnels
pour assurer la légitimité démocratique. Cette légitimité se traduit par une légitimité procédant
du choix des parrains (1) et une légitimité procédant du contrôle du parrainage (2).

1- Une légitimité procédant du choix des parrains


La légitimité procédant du choix des parrains fait référence à la manière suivant laquelle
les personnes autorisées à présenter les candidats sont sélectionnées en veillant à ce que ce
choix soit conforme aux principes démocratiques. La légitimité résulte du statut des parrains et
de l’assise spatiale large de ceux-ci.
Le statut des parrains est relatif à leur origine. Le choix de ces personnes constitue une
étape cruciale dans le processus électoral, surtout pour garantir la crédibilité et l’équité des
candidatures aux élections. En sollicitant le soutien d’élus ou de citoyens, ce principe établit
une forme de validation démocratique. Il témoigne que le candidat bénéficie d’une certaine
assise politique ou sociale. Il ressort des législations électorales des États concernés par la
présente étude que les personnes habilitées à parrainer les candidats sont soit des parrains

60
Cour constitutionnelle (Mali), Arrêt n° 2018-02/CC-EP du 04 Juillet 2018 portant liste définitive des candidats
à l’élection du Président de la République, Rec. 2018-2019 Décisions de la Cour constitutionnelle du Mali, vol. 7,
p. 13 ; Conseil constitutionnel (Côte d’Ivoire), Décision n° CI -2020-EP-009/14-09/CC/SG du 14 septembre 2020
portant publication de la liste définitive des candidats à l’élection du Président de la république du 31 octobre
2020 ; Conseil constitutionnel (Côte d’Ivoire), Décision n° CI -2020-EP-009/14-09/CC/SG du 14 septembre 2020
portant publication de la liste définitive des candidats à l’élection du Président de la République du 31 octobre
2020 ; Conseil constitutionnel (Sénégal), Décision n° 2-E-2019 affaire n° 12-E-19 séance du 13 janvier 2019 ;
Conseil Constitutionnel (Sénégal, Décision n° 1-E-2019 du 13 janvier 2019, affaires n°1 à 11-E- 19 et Décision
n°3-E-2019 affaires n° 13 à 24-E-19 du 20 janvier 2019 ; Conseil constitutionnel (Côte d’Ivoire), Décision n° CI
-2020-EP-009/14-09/CC/SG du 14 septembre 2020 portant publication de la liste définitive des candidats à
l’élection du Président de la république du 31 octobre 2020 ; Cour ADHP, Affaire Guillaume Kibafori Soro et
autres c. République de Côte d’Ivoire, Requête n°012/2020. (Ordonnance mesures provisoires 2), 15 septembre
2020.

12
citoyens soit des parrains élus ou les deux à la fois. Le parrainage par des élus constitue une
participation indirecte des citoyens. Finalement, dans les deux modèles de parrainage, c’est le
peuple qui intervient soit lui-même directement ou à travers ses représentants. Le but reste donc
le même à savoir faire présenter les candidatures par le peuple. Certains pays de la sous-région
ouest-africaine ont ainsi opté pour le parrainage par des élus habilités. Au Burkina Faso, par
exemple, la révision de la loi électorale de janvier 2020 a exigé que les candidats obtiennent le
parrainage d’au moins cinquante (50) élus. C’est à cet effet que l’article 125 du Code électoral
burkinabè dispose en substance que la déclaration de candidature doit être accompagnée des
pièces comme l’attestation de parrainage d’au moins cinquante (50) élus. Au Mali le Code
électoral consacre le parrainage par les élus locaux. L’article 149 de la loi électorale n° 2016-
048 du 17 octobre 201661, dispose que chaque déclaration doit comporter au moins dix (10)
signatures de députés ou cinq (5) signatures d’élus municipaux provenant de chacune des
régions et du district de Bamako. Les candidats doivent, dans leurs déclarations, présenter les
signatures légalisées d’au moins dix (10) députés ou cinq (5) conseillers municipaux dans
chacune des régions du pays et le district de Bamako62. Au Bénin, les candidats doivent aussi
être parrainés par des députés63. L’article 132 du Code électoral béninois de 2019 exige que les
candidatures soient validées par 10% des parlementaires ou des maires du pays. L’article 44,
dernier alinéa, de la Constitution de ce État dispose qu’« aucune personne ne peut se présenter
à l’élection du président de la République (…) si elle n’est pas présentée par un élu »64. Le
législateur a spécifié dans l’article 132 de la loi n° 2019-43 du 15 novembre 2019 portant Code
électoral le taux de 10% correspondant au nombre de députés et/ou maires nécessaire pour
chaque candidat à l’élection présidentielle. Concernant les États qui optent pour le parrainage
citoyen, le Niger en fait partie. Selon le Code électoral de cet État, un candidat à l’élection
présidentielle qui se présente comme indépendant doit, dans sa déclaration de candidature,
fournir une liste d’électeurs qui appuient sa candidature, représentant au moins vingt mille
(20 000) personnes inscrites sur la liste électorale65. Pour ce qui est du Sénégal, « toute
candidature présentée par un parti politique légalement constituée, par une coalition de partis
politiques légalement constitués, ou une entité regroupant des personnalités indépendantes est
astreinte au parrainage par une liste d’électeurs »66. Le candidat à l’élection présidentielle doit
désormais être parrainé par une partie des électeurs. Aux termes des dispositions du nouvel
article L116, « la déclaration de candidature doit être accompagnée de la liste des électeurs
ayant parrainé le candidat, liste présentée sur fichier électronique et sur papier conformément

61
La loi n° 2028-014 du 23 avril 2018 portant loi électorale a modifié la loi électorale n°2016-048 du 17 octobre
2016.
62
Voir Loi électorale n° 2018-014 d’avril 2018.
63
La législation française requière les « signatures de 500 élus d’au moins 30 départements ou collectivités
d’outre-mer ; voir M. DAGRA, « L’éligibilité à l’élection présidentielle : entre exclusions et aberrations », op. cit.,
p. 124.
64
Voir Loi n° 90-32 du 11 décembre 1990 portant constitution de la République du Benin en son article 44
nouveau.
65
Voir article 123 du Code électoral.
66
Voir article 29 de la Constitution, révisée à cet effet en avril 2018, repris par l’article L 57 du Code électoral,
également révisé en juin 2018.

13
au modèle fixé par le ministère chargé des élections67. La liste doit comprendre des électeurs
représentant un minimum de 0,8% et un maximum de 1% du fichier »68. Ainsi, parce que les
candidatures sont in fine présentées par le peuple, le parrainage peut être considéré comme un
principe de légitimité démocratique.
Relativement à la légitimité dans l’assise spatiale des parrains, elle concerne la répartition
géographique des parrains. La légitimité est conférée par le choix de l’étendue des zones du
pays que doivent couvrir les parrains. Afin de garantir une représentativité nationale, les
législations imposent que les parrains proviennent d’un certain nombre de régions ou de
départements. En plus de ce critère, le nombre minimum de parrains requis est révélateur de la
légitimité démocratique. Ce chiffre est souvent fixé en pourcentage du total des électeurs
inscrits ou des élus. Les textes constitutionnels prévoient une assise spatiale large pour s’assurer
que la majeure partie du territoire de l’État soit couverte par le parrainage. Une grande
couverture spatiale est susceptible d’assurer la légitimité démocratique au parrainage.
L’objectif est de vérifier que le futur candidat est représenté sur une grande partie du territoire
de l’État concerné. Au Sénégal, pour l’élection présidentielle de février 2019, chaque candidat
devait recueillir cinquante-deux mille (52 000) signatures dans au moins la moitié des 14
régions du pays. C’est l’une des raisons pour lesquelles, sur vingt-six candidatures déposées au
Conseil constitutionnel, seules cinq (5) avaient été validées par ce juge électoral69. Au Burkina
Faso la loi électorale de janvier 2020 exige que, lorsqu’il s’agit d’obtenir l’aval des conseillers
municipaux, ceux-ci doivent résider dans au moins sept (7) des treize (13) régions70. Pour le
cas du Mali, l’article 149 de la Loi électorale n° 2016-048 du 17 octobre 201671 s’applique aux
parrainages d’élus municipaux. Il stipule que « chaque déclaration doit être approuvée par au
moins dix (10) députés ou cinq (5) élus municipaux dans chacune des régions et du district de
Bamako ».
En plus de la légitimité découlant du choix des parrains, les textes constitutionnels ont
entériné une légitimité procédant du contrôle du parrainage.

2- Une légitimité procédant du contrôle du parrainage


La légitimité procédant du contrôle du parrainage renvoie à la manière suivant laquelle
les législations électorales prévoient le contrôle du parrainage électoral. Elles le font de telle
sorte qu’il soit effectué de manière transparente et conforme aux principes démocratiques. Une
telle légitimité peut dériver des mécanismes prévoyant explicitement le double contrôle et ceux
qui le prévoient implicitement.

67
Voir arrêté ministériel n° 20025 du 23 aout 2019 fixant le modèle (format papier électronique) de la fiche de
collecte de parrainage en vue de l’élection présidentielle du 24 février 2019, J.O.R.S n° 7117 du 25 août 2018, p.
1240.
68
Voir M. M. AIDARA, « Élection présidentiel et parrainage au Sénégal », op. cit., p. 154.
69
M. DAGRA, « L’éligibilité à l’élection présidentielle : entre exclusion et aberration », op. cit., p. 124.
70
À titre de comparaison, en France, il est exigé le parrainage de cinq cent (500) élus d’au moins trente (30)
départements ou collectivités d’outre-mer, sans que plus d’un dixième soit issu d’un même département ou
collectivité territoriale.
71
La loi n° 2028-014 du 23 avril 2018 portant loi électorale a modifié la loi électorale n°2016-048 du 17 octobre
2016.

14
Pour ce qui est des mécanismes mentionnant explicitement le double contrôle, la finalité
est de s’assurer que le parrainage atteigne l’objectif recherché. En effet, le contrôle du
parrainage joue un rôle essentiel dans la garantie de sa légitimité démocratique. Le but est de
vérifier que ce mécanisme fonctionne de manière transparente, équitable et qu’il est respectueux
des principes démocratiques. Suivant cette logique, un contrôle rigoureusement élaboré peut
assurer la légitimité démocratique. Pour ces motifs, les États de la sous-région concernés par le
parrainage ont institué explicitement un mécanisme de double contrôle. Au Burkina Faso, les
organes concernés sont la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) et le Conseil
constitutionnel. En ce qui concerne le contrôle assuré par la CENI, l’article 126 du Code
électoral burkinabé, tel que modifié par la loi n° 004-2020/AN du 23 janvier 2020, prévoit que
« la déclaration de candidature est déposée auprès de la Commission Électorale Nationale
Indépendante »72. L’organe doit ensuite s’assurer de la présence effective des documents requis
pour les dossiers de candidature et leur validité, selon l’article 129 de ce texte. Intervient ensuite
l’organe juridictionnel. À ce sujet, l’article 130 du Code électoral burkinabè dispose que « la
CENI transmet, dès sa publication, la liste provisoire des candidats à l’élection présidentielle
au Conseil constitutionnel »73. Ainsi, cette institution procède à toute vérification qu’elle juge
utile conformément à l’article 131 de ce texte74. Outre le fait que la liste provisoire soit
transmise au Conseil constitutionnel pour vérification, l’article 131 dispose que le droit de
recours contre une candidature est ouvert à toute personne s’étant présentée à titre individuel
ou ayant été présentée par un parti ou une organisation politique, un collectif de partis ou
regroupement de partis ou de formations politiques légalement reconnus. Au Bénin, le contrôle
est assuré par la Commission électorale nationale autonome (CENA) et la Cour
constitutionnelle. La CENA est chargée d’authentifier la conformité des parrainages75 et valide
les candidatures. La Cour constitutionnelle intervient pour statuer sur les contentieux liés au
processus de parrainage et la garantie de la légalité des candidatures76. À ce titre, cet organe
précise que « les actes de parrainage, obtenus dans les conditions prévues par le Code électoral,
comptent parmi les pièces du dossier de candidature dont la régularité et les complétudes sont
appréciées par la CENA77. L’institution a même a spécifié les modalités de parrainage pour
l’élection présidentielle de 2026 dans sa décision DCC 24-001 du 4 janvier 2024. Les deux
organes de contrôle prévus au Mali sont l’Autorité Indépendante de Gestion des Élections
(AIGE) et la Cour constitutionnelle. Selon l’article 4 de la Loi n° 2022-019 du 24 juin 2022
portant loi électorale, « l’Autorité indépendante de gestion des élections a pour mission
l’organisation et la Gestion de toutes les opérations référendaires et électorales. La Cour
constitutionnelle quant à elle est responsable de garantir la conformité des élections avec la
Constitution. Elle valide la candidature à l’élection présidentielle et s’assure que le processus
respecte les règles de parrainage. L’article 149 de la Constitution malienne dispose que la Cour

72
Voir article 126 du Code électoral du Burkina Faso révisé par la loi n° 004-2020/AN du 23 janvier 2020 en son
article 1.
73
Voir article 130 du Code électoral burkinabè.
74
Voir CC, Décision n° 2005-005/CC/EPF du 14/10/2005 sur le recours tendant à faire constater l’irrégularité de
toutes les candidatures à l’élection du Président du Faso du 13 novembre 2005 et à ordonner leur régularisation.
75
Article 15 de la loi n° 2019-43 du 15 novembre 2019 portant code électoral du Bénin.
76
Articles 114 à 124 du Code électoral précité.
77
Cour Constitutionnelle (Bénin), Décision Codjo G. GBEHO, op. cit.

15
contrôle la régularité de l’élection du Président de la République. Elle examine les réclamations
et proclame les résultats définitifs78.
Les mécanismes prévoyant implicitement le double contrôle, assurent la légitimité
démocratique. Dans ce système, le contrôle administratif ressort en filigrane dans la
règlementation. L’accent est mis sur l’intervention du juridictionnel. Ainsi au Sénégal, il ressort
de l’article L.5 de la loi n° 2021-35 du 23 juillet 2021 portant Code électoral du Sénégal que la
CENA contrôle et supervise l’ensemble des opérations électorales. Ce terme « ensemble des
opérations électorales » peut être considéré comme prenant en compte le contrôle du parrainage
électoral. La Commission valide les signatures des parrainages et s’assure que le processus se
déroule de manière transparente, conformément à la loi. Elle veille, en particulier, à leur bonne
organisation matérielle et apporte les correctifs nécessaires à tout dysfonctionnement constaté.
Selon l’article L.5, alinéa 2 du Code électoral, cette institution fait respecter la loi électorale de
manière à assurer la régularité, la transparence, la sincérité des scrutins en garantissant aux
électeurs, ainsi qu’aux candidats en présence, le libre exercice de leurs droits. Ce sont les
dispositions relatives à la Cour constitutionnelle qui sont un peu plus claires sur sa compétence
en matière de contrôle du parrainage. L'article L 123 alinéa 1 du Code électoral sénégalais,
dispose en substance que la déclaration de candidature doit être déposée au greffe du Conseil
constitutionnel79. La loi électorale confie au Conseil la responsabilité du contrôle et de la
vérification des listes de candidatures à travers l’article L 123 alinéa 3 du Code électoral. Deux
décisions importantes ont été rendues par le juge constitutionnel en ce sens. Elles ont précisé le
régime applicable au contrôle80. Le juge a soutenu dans ces décisions que la notification au
mandataire du candidat des dossiers invalidés au motif d’une pluralité de parrainages n’est
effectuée que si le remplacement des parrainages invalidés peut avoir pour effet de permettre
au candidat concerné d’atteindre les minima exigés. Le remplacement devant se faire à
concurrence du nombre de parrainages invalidés81. Une telle rigueur dans le processus du
contrôle est de nature à assurer une légitimité démocratique au parrainage électoral.
Le parrainage électoral constitue à l’origine un principe de légitimité démocratique, mais,
en Afrique de l’Ouest francophone, son usage a été perverti, faisant ainsi de ce mécanisme un
principe de légitimité démocratique dévoyé.

II- UN PRINCIPE DE LEGITIMITE DEMOCRATIQUE DEVOYE

Soutenir que le parrainage est un principe de légitimité démocratique dévoyé, c’est dire
que le parrainage, qui est initialement conçu pour renforcer la démocratie en garantissant que
seuls des candidats crédibles participent à une élection, a été détourné au point de trahir son

78
C’est dans ce même sens que l’article 49 prévoit que le contrôle de la régularité de l’élection du Président de la
République est assuré par la Cour constitutionnelle qui statue sur les réclamations et proclame les résultats
définitifs du scrutin.
79
Pour plus d’informations à ce sujet, voir E. H. O. DIOP, « Le contrôle du système des parrainages des
candidatures à l’élection présidentielle par les juridictions africaines », op. cit.
80
Décision n°2-E-2019 affaire n° E12-E-19, séance du 13 janvier 2019 ; Décision n° 3-E-2019 affaires n° 130 24-
E-19, séance du 20 janvier.
81
Décision n°2-E-2019 op. cit. Le Conseil considère aussi que le dépassement par un candidat du maximum de
parrainages autorisés par la loi lors du dépôt suffit pour rendre sa candidature irrecevable, voir à ce propos la
Décision n° 3-E-2019, op. cit.

16
objectif démocratique. Cette situation est la conséquence du dévoiement textuel (A) et du
dévoiement jurisprudentiel (B).

A- Le dévoiement textuel

Le dévoiement textuel concerne le fait que par les normes constitutionnelles adoptées en
Afrique de l’Ouest francophone, le constituant contribue à la perversion du parrainage. Cette
dérive est constituée par l’inintelligibilité des textes constitutionnels (1) et la violation du droit
d’éligibilité (2).

1- L’inintelligibilité des normes constitutionnelles


L’inintelligibilité des normes constitutionnelles renvoie au caractère imprécis de certaines
dispositions constitutionnelles relatives au parrainage électoral. Cette inintelligibilité se perçoit
dans la non-spécification des conditions d’application du parrainage électoral qui constitue une
violation du principe de l’intelligibilité de la loi.
Le principe de l’intelligibilité de la loi82 signifie la clarté, la précision et la facilité de
compréhension des dispositions inscrites dans un texte de loi83. L’objectif de l’intelligibilité de
la loi est d’imposer au législateur d’adopter des dispositions suffisamment précises et des
formules non équivoques afin d’éviter l’arbitraire frappant l’administré soumis à
l’interprétation de la loi par l’agent ou le juge chargé de son application. C’est dans ce sens que
Montesquieu soutenait que « les lois ne doivent point être subtiles : elles sont faites pour des
gens médiocres en entendement »84. Ce principe impose donc au législateur de limiter la
complexité de la loi, tant du point de vue du fond que du point de vue rédactionnel. La loi doit
être à la fois claire85 et précise. Le Conseil constitutionnel sénégalais, dans sa Décision n°
02/C/21 du 20 juillet 2021, rendue à propos du recours en inconstitutionnalité dirigé contre les
projets de loi modifiant le Code pénal et le Code de Procédure pénale, a eu l’occasion
d’apprécier le principe de l’intelligibilité de la loi. Relativement la valeur constitutionnelle de
ce principe, cette juridiction a énoncé qu’il constitue « un des objectifs de valeur
constitutionnelle qui participe à la sécurité juridique et s’apprécie au regard du bon entendement
de la norme législative par les destinataires de celle-ci »86. L’effectivité des droits est ainsi
largement tributaire de l’intelligibilité de l’énoncé législatif. La clarté87 et la brièveté88 sont

82
Sur l’intelligibilité de la loi voir P. DE MONTALIVET, « l’intelligibilité des lois constitutionnelles », Revue de
droit constitutionnel, 2015, pp. 321-334 ; L. BENEZECH, « L’exigence d’accessibilité et d’intelligibilité de la
loi : retour sur vingt ans d’existence », Revue Française de Droit constitutionnel, PUF, 2020, n° 13, pp. 541-563.
83
D.-C. WAGOUE TONGOUE, « L’intelligibilité de la loi dans un contexte de diversité de styles législatifs : cas
du Cameroun, Revue internationale de droit comparée, 70-3, 2018, pp. 607-629.
84
C.-H. DE SECONDAT DE LA BRÈDE (Montesquieu), De l’esprit des lois, Paris, Garnier, Livre XXIX, chap.
16, 2011, p. 294.
85
Un texte est claire lorsque son sens ne réclame aucun autre texte pour être admis par n’importe quel lecteur
comme applicable au cas concret ; P. MOOR, Pour une théorie micro politique du droit, Paris, PUF, 2005, p. 170.
86
Décision n° 02/C/21 du 20 juillet 2021.
87
A. FUCKIGER, « Le principe de la clarté de la loi ou l’ambiguïté d’un idéal », Les nouveaux Cahiers du Conseil
constitutionnel, n° 21, 2006, pp. 74-78. Les exigences d’intelligibilité et de clarté imposent d’adopter des
dispositions suffisamment précises et des formules non équivoques.
88
C.-H. DE SECONDAT DE LA BRÈDE (Montesquieu), De l’esprit des lois, op. cit.

17
donc les deux qualités essentielles de la loi selon Bentham89. Seulement, la distinction entre
intelligibilité et clarté est par moment relevé même si les deux notions se complètent dans ce
contexte. En France, le Conseil constitutionnel a reconnu un « principe de clarté de la loi » qu’il
a fait découler de l’article 34 de la Constitution. Il le distingue de l’objectif de valeur
constitutionnelle d’accessibilité et d’intelligibilité de la loi » qu’il fonde sur les article 4, 5, 6 et
16 de la Déclaration de 1789 dont le but est de prémunir les sujets de droit contre une
interprétation contraire à la constitution ou contre le risque d’arbitraire, sans reporter sur des
autorités administratives ou juridictionnelles le soin de fixer des règles dont la détermination
n’a été confiée par la constitution qu’à la loi90.
Les conditions d’application du parrainage91 n’ont pas toujours été spécifiées par les
législations de plusieurs États africains92. En effet, certaines législations électorales ne donnent
pas suffisamment de précisions sur les conditions d’application du parrainage électoral.
L’édiction des législations à caractère vague et expéditive est problématique, car elle remet en
cause le principe d’intelligibilité des lois. Dans ces conditions, les candidats n’ont pas la
maitrise de la rationalité parce qu’ils ne savent pas exactement quels sont les critères sur
lesquels ils seront jugés. Cela est de nature à créer une insécurité juridique et une incertitude. Il
en va ainsi pour le Sénégal par exemple. Cette question a fait l’objet de la décision USL c.
République du Sénégal de la Cour de justice de la CEDEAO le 27 mars 2021. Dans cette affaire,
l’USL fait remarquer que « ni les signataires des parrainages, ni les partis politiques et les
candidats au bénéfice desquels les signatures sont recueillies n’ont la moindre maitrise des
modalités et des critères d’appréciation de la validité des signatures »93. Au Benin également le
sujet a fait l’objet de la décision Ralmeg GANDAHO et Maryse GLELE AHANHANZO le 21
janvier 2021. Monsieur Ralmeg GANDAHO a exposé que « les citoyens se trouvent dans une
situation d’impasse à quelques mois de l’échéance électorale de l’année 2021 résultant de ce
que le Code électoral n’ayant repris que les dispositions de la Constitution sur le parrainage,
aucun acte à caractère normatif n’en a fixé les modalités »94. Au Mali, l’article 149 de la loi
électorale n° 2016-048 du 17 octobre 201695 dispose qu’un élu ne peut appuyer qu’un seul
candidat. L’électeur qui présente plusieurs candidatures s’expose à une peine
d’emprisonnement d’un mois à un an, ainsi qu’à une amende de (cent mille) 100 000 à un
million (1 000 000) de francs. Ce texte n’en dit pas plus sur la mise en œuvre du parrainage.
C’est le cas également de la Côte d’Ivoire, où la Constitution n’a pas été plus claire concernant
la publication de la liste des parrains. Le Code électoral ivoirien n’ayant repris que les
dispositions de la Constitution sur le parrainage n’est pas plus explicite. Aucun acte à caractère
normatif dans ce pays n’en a fixé les modalités de mise en œuvre. Une petite précision par l’un

89
D.-C. WAGOUE TONGOUE, « L’intelligibilité de la loi dans un contexte de diversité de styles législatifs : cas
du Cameroun », op. cit., pp. 607-629.
90
Ibidem.
91
Pour certaines conditions d’application du parrainage électoral, voir J.-Cl. COLLIARD, « Les parrainages à
l’élection présidentielle », Nouveaux cahiers du Conseil constitutionnel (Dossier : L’élection présidentielle), n°
34, Janvier 2012.
92
Voir l’article 149 de la loi électorale malienne n° 2016-048 du 17 octobre 2016.
93
Cour de justice de la CEDEAO, USL c. République du Sénégal, Arrêt, 27 mars 2021.
94
Cour constitutionnelle (Bénin), Ralmeg GANDAHO et Maryse GLELE AHANHANZO, op. cit.
95
La loi n° 2028-014 du 23 avril 2018 portant loi électorale a modifié la loi électorale n°2016-048 du 17 octobre
2016.

18
de ces textes normatifs offrirait plus de cohérence et situerait davantage sur les conditions
d’application du parrainage. Le Code électoral burkinabè innove en ce sens. Ce texte dispose
en son article 125 que si cette nullité est susceptible d’entrainer l’annulation d’une candidature,
la Commission électorale nationale indépendante (CENI) le notifie au candidat soixante-douze
heures avant la date de publication de la liste. Une précision est ainsi donnée par le Code
électoral burkinabè sur l’obligation au Burkina Faso de publication de la liste des parrains. Une
telle précision permet de lever toute impasse.
En plus de l’inintelligibilité des normes constitutionnelles, on peut percevoir
l’intelligibilité du dévoiement.

2- L’intelligibilité du dévoiement des normes constitutionnelles


L’intelligibilité du dévoiement des normes constitutionnelles concerne la violation de
règles fondamentales en matière électorale. Il s’agit du dévoiement par la violation du droit
d’éligibilité et la violation du secret de vote.
Concernant le dévoiement par la violation du droit d’éligibilité, les normes
constitutionnelles à travers leurs formulations entérinent souvent le dévoiement ou limitent
elles-mêmes les possibilités d’être candidat aux élections. Elles entérinent le dévoiement en ce
qu’elles ne protègent pas assez. Pour les dispositions d’une Constitution, considérées comme
très sensibles, le constitutionnalisme permet de les rendre intangibles96. Cependant, en Côte
d’Ivoire, le confinement ou l’interdiction de rassemblement ont été des prétextes pour modifier
la législation électorale et instaurer le parrainage électoral au moyen d’ordonnance
présidentielle97. Introduire le parrainage dans un système est tellement essentiel dans la vie
politique d’un pays que cela ne doit être adopté que dans un processus incluant le peuple98. Au
demeurant, dans certains États, l’adoption du parrainage n’a pas suivi une démarche
participative. Devant la Cour constitutionnelle du Bénin, monsieur Ange Tayéwo Kokode a
même dénoncé « cette situation d’autant que le peuple ne s’est pas prononcé »99. Ce problème
d’élargissement du débat intervient aussi au Sénégal, où « la réforme constitutionnelle
instaurant le parrainage à l’élection présidentielle a été adoptée par la majorité parlementaire
lors d’un vote sans débat »100. La Cour ADHP a confirmé l’absence de débat en soutenant que
le projet de révision de la loi fondamentale n’a pas fait l’objet de dissémination au sein de la
population101. Elle a conclu que la loi n° 11-2018-22 du 4 février 2018 contient des dispositions
qui constituent de véritables entraves au droit de participer librement aux élections. Il est donc
logique que certains auteurs soutiennent que « le contexte dans lequel est adopté le système du

96
V. E. SOMA/KABORE, « La forme républicaine de l’État comme clause d’éternité constitutionnelle », op. cit.,
pp. 73 et ss. ; voir aussi A. A. W. OUANDAOGO, « L’ordre public constitutionnel », Revue RAMReS/SJP, n°
spécial, janv. 2023, pp. 1-36.
97
Voir communiqué du Conseil des Ministres du mercredi 08 avril 2020.
98
Cour ADHP, Affaire XYZ c. République du Bénin, Requête n° 010/2020, arrêt sur le fond et réparation, 27
novembre 2020.
99
Cour constitutionnelle (Bénin), BOGNON Armand, KOKODE Nadin Ange, SAKA SALEY Nourou Dine, DCC
21-011, 07 janvier 2021.
100
E. H. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les
juridictions constitutionnelles africaines », op. cit., p. 236.
101
Cour ADHP, Affaire XYZ c. République du Bénin, Requête n° 010/2020, arrêt sur le fond et réparation, 27
novembre 2020.

19
parrainage dans les pays africains renseigne sur les véritables intentions des promoteurs de cette
trouvaille »102. Pour ce qui est du fait que les normes constitutionnelles limitent les possibilités
d’être candidat, elles érigent souvent des conditions qui ne peuvent être respectées que par un
nombre très limité de candidats. Au Mali, la loi subordonne la candidature à l’élection
présidentielle à la signature de cinquante (50) élus par région alors qu’il existe moins de trois
cents (300) élus. Cette disposition limite déjà le nombre de candidats à six (6). Confirmation a
été faite par la Cour constitutionnelle qui soutient que cette limitation entrave une véritable
multitude de candidatures et contrevient à l’esprit de la compétition, un élément essentiel de la
démocratie103. Au Bénin, pour se présenter à l’élection présidentielle, il faut obtenir vingt et
huit (28) parrainages d’élus, qui doivent provenir de quinze (15) circonscriptions différentes
sur les vingt-quatre (24). Cela donne un maximum de sept (7) ou huit (8) candidats à la
présidence. En l’état actuel de la configuration politique du Bénin, seul un parti de l’opposition,
le parti des démocrates présent à l’Assemblée nationale, a la possibilité de réunir la condition.
Le dévoiement par la violation du secret de vote, l’analyse est basée sur le fait que l’on
considère que le parrainage est une caution donnée par une signature104 par des élus ou des
citoyens à une personne afin de lui permettre d’être candidat à une élection. Il serait incohérent
ou illogique pour le parrain de voter pour un autre, car le parrainage est considéré comme un
acte de réaffirmation ponctuelle de loyauté105. Pour un électeur qui accorde son parrainage à un
candidat, on suppose qu’il marque officiellement sa confiance audit candidat. Le parrainage se
présente de la sorte comme une présomption de vote du candidat parrainé. Lorsque l’obligation
de parrainage est doublée de l’autorisation de publication des listes des parrains, cela sera de
nature à les exposer. La publication permet à n’importe quelle personne de savoir finalement
quelle est la présomption de vote de chacun. La Cour de justice de la CEDEAO a soutenu que
l’utilisation de ce fichier électronique et en papier peut engendrer de nombreux abus et même
des représailles contre certains électeurs par rapport à leur choix de parrainage et a conclu que
le système constitue « un véritable obstacle à la liberté et au secret de l’exercice du droit de
vote »106. En outre, « de telles imperfections de la loi sur le parrainage violent naturellement le
libre droit à la participation à un processus électoral et au droit de vote »107. Les citoyens ayant
parrainé et dont l’identité a été divulguée se retrouveront dans une situation inégale à celle des
autres ce qui constitue une violation du droit à l’égalité108. En considérant ces éléments, la Cour
décide que les formations politiques et les citoyens du Sénégal qui ne peuvent se présenter aux

102
Idem., p. 235.
103
Cour constitutionnel (Bénin), Codjo G. GBEHO, op. cit.
104
Pour plus d’informations sur le sujet, voir ([Link] site consulté le 14 septembre
2024.
105
C. BELLE GRENIER, « Les « 500 » signatures : Enquête sur le système de parrainage et les conditions
d’accession au premier tour de la compétition présidentielle sous la Ve République », Science politique. Université
Paris sciences et lettre, 2023, pp. 281 et ss, ce document est disponible sur ([Link]
04380070/file/[Link], site consulté le 14 juin 2024.
106
Cour de justice de la CEDEAO, USL c. République du Sénégal, op. cit. ; E. H. DIOP, « Le contrôle du système
du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les juridictions constitutionnelles africaines », op.
cit., p. 251.
107
Intervention reproduite par Seneweb news, 30 avril 2021. Le site a été consulté le 1er mai 2021. Voir également,
E. H. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les juridictions
constitutionnelles africaines », op. cit., p. 251.
108
Cour ADHP, Affaire Houngue Éric NOUDEHOUENOU C. République du Bénin, Requête n° 003/2020, Arrêt,
04 décembre 2020.

20
élections du fait de la modification de la loi électorale par la loi n° 2018-22 du 04 février 2018
doivent être rétablis dans leurs droits par la suppression du système du parrainage qui constitue
un véritable obstacle à la liberté et au secret de l’exercice du droit de vote109. Cela constitue une
violation dans la mesure où des textes à valeur constitutionnelle dans la plupart des États
concernés par cette étude garantissent en principe le secret de vote110.
En plus d’être confronté à un dévoiement du parrainage par les textes constitutionnels, on
assiste souvent à son dévoiement par le juge constitutionnel.

B- Le dévoiement jurisprudentiel

Le dévoiement jurisprudentiel renvoie au fait que le juge constitutionnel, chargé de


garantir la conformité des pratiques électorales à la Constitution, a détourné ou mal interprété
le mécanisme du parrainage électoral, au point de compromettre son objectif. Il se matérialise
par un dévoiement immédiat (1) et un dévoiement médiat (2).

1- Un dévoiement immédiat
Le dévoiement immédiat s’analyse comme celui que le juge commet directement dans la
décision qu’il est appelé à rendre. Ce détournement se réalise à travers l’évitement du
parrainage et la non-explication du parrainage.
L’évitement du parrainage se déduit essentiellement du comportement du juge
constitutionnel béninois dans sa décision DCC 21-011 le 07 janvier 2021. Celui-ci avait été
saisi par trois requêtes111. Dans la première, monsieur Nourou-Dine Saka Saley exposait que la
configuration actuelle de l’Assemblée nationale en raison du décès d’un député suppléant ne
permet pas aux élus d’offrir aux candidats à l’élection présidentielle le parrainage112. Dans la
deuxième requête, monsieur Armand Bognon expose que le principe du parrainage viole
quelques libertés et droits fondamentaux garantis par la CADHP, et, par ricochet la Constitution
dont elle fait partie intégrante. Dans la troisième demande, monsieur Ange Tayéwo Kokode
avance que le mécanisme constitue une atteinte à la souveraineté populaire ainsi qu’à la
démocratie. Lorsque des motifs similaires ont fait l’objet de requêtes devant d’autres
juridictions constitutionnelles de la sous-région ces dernières ont effectué une analyse à l’aune
des droits des individus. Cependant, dans le cas d’espèce, le juge n’a pas analysé ce principe en
lien avec les violations alléguées par les requérants. Il a tout d’abord fait remarquer que nul
pouvoir constitué ne peut contrôler ou modifier un acte de volonté du pouvoir constituant
originaire ou dérivé, sauf si ce dernier est habilité à le faire. Il a ensuite relevé que lorsqu’elle

109
La Cour rappelle qu’elle en a déjà décidé ainsi dans l’affaire Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP)
contre l’État du Burkina Faso du 13 juillet 2015.
110
Charte africaine de la démocratie, des élections et de la Gouvernance, CADHP, de la DUDH qui a été intégrée
dans le préambule de la constitution burkinabè.
111
La première, datée du 10 novembre 2020, émane de monsieur Nourou-Dine Saka Saley, la seconde, du 16
novembre 2020, de monsieur Nadin Ange Tayéwo Kokode, et la troisième, du 17 novembre 2020, de monsieur
Armand Bognon. Voir Cour constitutionnelle (Bénin), Nourou-Dine Saka Saley, Nadin Ange Tayéwo Kokode ,
Nourou-Dine Saka Saley, décision DCC 21-011, 07 janvier 2021.
112
Il s’agit du parrainage prévu à l’article 132 de la loi n° 2019-43 promulguée le 15 novembre 2019Cette loi est
disponible sur le site [Link] Le site a été consulté le 14 juin 2024.

21
(la Cour) est saisie dans le cadre du contrôle a priori, elle ne peut que procéder au contrôle du
respect par l’Assemblée nationale de la procédure de révision et au contrôle du respect des
dispositions énoncées à l’article 156 de la Constitution, à moins qu’elle relève ou corrige les
erreurs matérielles ou formelles113. Il a conclu qu’en soumettant à l’examen de la Cour la
pertinence de cette instauration d’une nouvelle condition pour se présenter aux élections
présidentielles, les plaignants tentent de réviser, a posteriori, une partie du contenu de la volonté
souverainement exprimée par l’Assemblée nationale. Pourtant, selon lui, c’est là une
prérogative hors de portée de tout autre pouvoir et cela dépasse les compétences de la Cour
constitutionnelle. Saisi pour déclarer inapplicable le parrainage et inconstitutionnelle la
disposition l’instaurant, le juge constitutionnel se déclare incompétent pour apprécier la volonté
du pouvoir du peuple souverain, manifestée à travers le pouvoir constituant dérivé114. Une telle
attitude constitue un contournement du parrainage et peut être analysée comme un dévoiement
de ce parrainage par le juge constitutionnel.
La non-explicitation du parrainage fait référence au fait que le juge constitutionnel n’a
pas donné assez de précisions sur ce système alors qu’il en a eu l’occasion. En effet, La Cour
constitutionnelle du Bénin a été saisie d’une requête115 par laquelle monsieur Ralmeg Gandaho
formait un recours en inconstitutionnalité des modalités d’application du principe du parrainage
adoptées par la Commission électorale autonome. Dans une autre requête116, madame Maryse
Glélé Ahanhanzo formait également un recours afin de permettre la prise effective d’une loi
devant définir les conditions et fixer de manière transparente les modalités d’application du
processus de parrainage. Dans sa demande, Monsieur Ramelg Gandaho souligne que, quelques
mois avant l’élection prévue en 2021, les citoyens se retrouvaient dans une impasse. En effet,
le Code électoral, qui ne reprend que les dispositions constitutionnelles concernant le
parrainage, n’a pas établi de modalités pour ce processus. Madame Maryse Glele Ahanhanzo,
quant à elle, expose que le défaut par le législateur d’organiser les modalités de délivrance du
parrainage a conduit la CENA à décider qu’elle procédera, à la délivrance des formulaires
nominaux de parrainage de candidats à l’élection présidentielle d’avril 2021117. Face à ces
recours, la Cour a considéré que, dans ce cas, les requérants exerçaient un recours contre le
communiqué n° 001/CENA/PT/VP/CB/SEP/SP. La juridiction a précisé que le parrainage est
soumis au même régime que les autres pièces constitutives du dossier de candidature et qu’il y
a lieu de dire que la CENA n’a pas violé le code électoral. La Cour décide que « les formulaires
de parrainage doivent être soumis au même régime que les autres pièces du dossier de
candidature »118. De l’analyse, il ressort que les conditions de mise en œuvre du parrainage

113
Cour Constitutionnelle (Bénin), BOGNON Armand, KOKODE Nadin Tayéwo Ange, SAKA SALEY Nourou
Dine, décision DCC 21-011, 07 janvier 2021.
114
Il s’est juste limité au contrôle de la procédure de révision et aux limites matérielles posées par la Constitution
et fixées à l’article 156 qui concerne la laïcité de l’État et l’intégrité du territoire national. Cette jurisprudence
contraste avec les précédente en l’occurrence les décisions de 2006 et 2011. Voir dans ce sens La tribune
[Link]
%20La%20Nouvelle%[Link]. Le site a été consulté le 14 septembre 2024.
115
Requête n°0040/008/REC-21, enregistrée le 11 janvier 2021.
116
Requête n° 0065/013/REC-21, enregistrée le 12 janvier 2021.
117
Cour constitutionnelle du Bénin, Ralmeg GANDAHO et Maryse GLELE AHANHANZO, Décision EP 21-001,
21 janvier 2021.
118
Voir Cour constitutionnelle (Bénin), Ralmeg GANDAHO et Maryse GLELE AHANHANZO, Décision EP 21-
001, op. cit..

22
n’ayant pas été détaillées par les textes constitutionnels, le juge constitutionnel aurait pu en
profiter pour donner l’exemple dans la mesure où, dans la pratique ce juge constitutionnel qui
était enserré essaie de s’émanciper. Celui-ci se trouve de plus en plus dans une logique de
s’ériger un pouvoir d’injonction119. Cette tendance révèle les transformations contemporaines
de l’office du juge120. Il en est également des réserves d’interprétation121 qui entrainent une
obligation de rectification de la norme. Ces deux techniques se définissent ainsi du fait de la
participation du juge à la réécriture ou au complément de la norme constitutionnelle. Le juge
constitutionnel aurait pu en vertu de ces pouvoirs donner plus de précision sur les conditions
d’application de ce parrainage lorsqu’il a été saisi.
Au-delà du dévoiement immédiat le juge constitutionnel est responsable d’un dévoiement
médiat.

2- Un dévoiement médiat
Le dévoiement médiat par le juge constitutionnel fait référence au fait que celui-ci
contourne indirectement les effets escomptés par le parrainage électoral. En appliquant la lettre
des dispositions constitutionnelles, il se retrouve entrain de violer l’esprit du parrainage
électoral. C’est en cela que la légitimité se retrouve menacée, car le parrainage entérine dans ce
sens une menace pour certaines candidatures sérieuses et une inflation des candidatures à
l’élection présidentielle.
Concernant le fait que le parrainage entérine souvent une menace pour certaines
candidatures sérieuses122, l’analyse retient que le constitutionnalisme peut être confronté à des
situations dans lesquelles ce système ne permet pas de retenir des candidatures sérieuses
conformément au but recherché. La sélection occasionnée par le parrainage est, dans certains
cas tellement stricte123, qu’elle en vient à écarter des candidatures de personnes ayant assuré de
hautes fonctions politiques124. Le caractère radical du parrainage a été palpable dans certains
systèmes en Afrique de l’Ouest francophone. Par exemple au Mali, treize (13) postulants sur
dix-sept (17) ont été écartés par la Cour constitutionnelle à l’élection présidentielle de 2018.
Au Sénégal, en 2019, vingt-deux (22) postulants sur vingt-sept (27) ont été exclus de l’élection
présidentielle. Le cas de la Côte d’Ivoire est aussi évocateur. En 2020, sur quarante et quatre

119
K. HOUNAKE, « L’exigence de proportionnalité dans la jurisprudence de la Cour constitutionnelle du Bénin »,
Revue togolaise de sciences juridiques, jan-juin 2015, pp. 155-172 ; M.-Y. DIALLO, « Le contrôle de
proportionnalité dans la jurisprudence constitutionnelle africaine », in Annales africaines, Nouvelles Séries, Vol.
2, n° 7, décembre 2017, p. 255 ; G. AÏVO, « Le pouvoir d’injonction du juge constitutionnel », Revue béninoise
de Sciences Juridiques et Administratives (RBSJA), n° 42 2021, 2021, pp. 4-38 ; S. A. NDIAYE, « Le pouvoir
d’injonction du juge constitutionnel en Afrique noire francophone », Annales africaines, Nouvelles Séries, Vol. 1,
Avril 2019, n° 10, pp. 37-78.
120
G. AÏVO, « Le pouvoir d’injonction du juge constitutionnel », op. cit., pp. 4-38.
121
A. A. D. KERE, « Les réserves d’interprétation dans la jurisprudence constitutionnelle des États de l’Afrique
noire francophone », Annales Africaines, vol. 1, 2015, pp. 255-294.
122
En France par exemple, récemment une personnalité politique connue sur le plan politique mais sur le plan
international seulement madame Christiane TAUBIRA n’a pas pu avoir le nombre de parrainage pour concourir
aux dernières élections.
123
E. H. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les
juridictions constitutionnelles africaines », op. cit., p. 245.
124
Ce constat a également été fait en France avec la candidate Marine Le PEN pourtant crédité par les sondages
du soutien d’au moins 10% de l’électorat a aussi failli ne pas participer à l’élection puisqu’il n’a rassemblé que
533 signatures in extremis.

23
(44) aspirants à la candidature, seulement quatre (4) ont été retenus125. En effet, au Sénégal, de
hauts cadres ou des hommes politiques ont vu leurs candidatures rejetées par le juge
constitutionnel. Ce fut le cas également en Côte d’Ivoire avec deux anciens premiers ministres
et un ancien Président de l’Assemblée nationale126. Pour ce qui est de la situation de la Côte-
d’Ivoire, dans une décision, le juge constitutionnel a fait remarquer qu’à l’issue de la
vérification de la liste des parrainages produite par le candidat (Monsieur Koulibaly Mamadou),
il est apparu que plusieurs électeurs figurants sur ladite liste ont également accordé leurs
parrainages à d’autres candidats, dont le dossier de candidature a été déposé avant le sien. C’est
ainsi que certains parrainages sur sa liste ont fait l’objet d’annulation. En application des articles
54 et 56 du Code électoral, le Conseil constitutionnel a invité le candidat à pourvoir au
remplacement des parrainages annulés. Cependant, « après réception de cette liste de parrainage
de remplacement, le candidat a obtenu 1% de l’électorat local dans 15 régions ou districts
autonomes sur dix-sept (17)»127. Le juge a soutenu qu’« il convient de déclarer sa candidature
irrecevable conformément à l’article 57 du Code électoral »128. Cette candidature qui peut être
considérée comme sérieuse, a été rejetée par le Conseil constitutionnel, alors même que la
situation de double parrainage peut avoir été provoquée pour le camp adverse. Certains auteurs
soutiennent même qu’il ressort souvent de cela que le parti au pouvoir fasse expressément
parrainer doublement des opposants. Le but est que la candidature de ceux-ci soit rejetée. De la
sorte, « par le jeu des doublons, qui entrainent des annulations systématiques, plusieurs
postulants verront leurs parrainages invalidés »129. Au lieu d’annuler la double candidature, le
législateur devrait plutôt sanctionner la personne ayant parrainé doublement. Le parrain appose
sa signature sur l’acte de parrainage, alors il n’y a pas de raison qui puisse justifier qu’il se
trompe pour accorder son parrainage à deux ou plusieurs candidats différents. Cette solution
est proposée, car le candidat parrainé n’a aucun moyen pour tester la fiabilité du parrainage qui
lui est accordé, alors il ne doit pas être tenu responsable de cette situation130.
Relativement au fait que le parrainage entérine par moment une inflation des candidatures
à l’élection présidentielle, il convient de mentionner que ce principe est souvent limité dans
l’élimination des candidatures fantaisistes comme recherchée. L’objectif du parrainage, tel
qu’évoqué par les initiateurs d’une telle réforme, est de rationaliser le nombre de candidatures.
Cependant, force est de constater que, depuis son introduction au Sénégal en 2018, la dernière
présidentielle avait connu 19 candidatures à la dernière ligne droite des élections alors qu’au
départ il y avait cent (100) candidatures. En guise de droit comparé, c’est le cas également en
France131. En 1958, le collège électoral pour l’élection du chef de l’État était restreint et se
limitait à 80 000 grands électeurs et devait obtenir le soutien de cinquante (50) membres dudit

125
E. H. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les
juridictions constitutionnelles africaines », op ; cit., p. 243.
126
Conseil Constitutionnel (Côte d’Ivoire), Décision n° CI-2020-EP-009/CC/SG du 14 septembre 2020 portant
publication de la liste définitive des candidats à l’élection du Président de la République du 31 octobre 2020 (Côte
d’Ivoire).
127
Idem.
128
Ibidem.
129
E. H. DIOP, « Le contrôle du système du parrainage des candidatures à l’élection présidentielle par les
juridictions constitutionnelles africaines », op. cit., pp. 245-246.
130
Idem., p. 245.
131
P. GROSSIEUX, « Droit constitutionnel électoral. Le « parrainage » à l’élection présidentielle : simple
formalité juridique ? », Revue Française de Droit Constitutionnel, n° 59, 2004, p. 567.

24
collège. Avec l’adoption du principe de l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct,
la loi du 6 novembre 1962 a resserré les mailles du filet en exigeant un soutien de cent (100)
parrains. Cette condition préalable n’eut pas l’effet escompté, puisque le nombre de candidats
à l’élection présidentielle ne cessa pas de croitre. Alors que trois candidats seulement s’étaient
soumis au suffrage du collège électoral en 1959, six (6) se confrontèrent au suffrage universel
en 1965, sept (7) en 1969 et jusqu’à douze (12) en 1974. Cet afflux de candidatures conduisit
le Conseil constitutionnel à formuler des observations132 à la suite desquelles le législateur
organique intervient pour restreindre encore un peu plus l’accès des prétendants à la
candidature. En effet, la loi organique du 18 juin 1976133 a modifié les dispositions ayant valeur
organique de la loi du 6 novembre 1962134, afin de prévoir que désormais les candidats
devraient recueillir cinq cents (500) représentations. Finalement, ce dispositif n’a pas toujours
empêché une inflation du nombre de candidats à l’élection (16) candidats en 2002, douze (12)
en 2007 et dix (10) en 2012)135.
En définitive, on peut faire remarquer que le parrainage électoral est un principe
constitutionnel de légitimité démocratique qui a été dévoyé par la pratique constitutionnelle en
Afrique de l’Ouest francophone. Le parrainage constitue un principe constitutionnel de
légitimité démocratique, parce qu’il fait l’objet d’une légitimité dans sa perception et dans sa
conception constitutionnelles. La légitimité dans sa perception constitutionnelle se déduit de la
légitimité recherchée par les textes constitutionnels instituant le parrainage électoral136. La
légitimité dans la conception constitutionnelle résulte de la légitimité procédant du choix des
parrains et du contrôle du parrainage. Cependant, le parrainage électoral a été dévoyé par la
pratique constitutionnelle en Afrique de l’Ouest francophone, aussi bien dans les normes
opératoires que dans la mise en œuvre opérationnelles de ces normes137. Cette analyse soutient
que « le problème qui se pose avec le parrainage, c’est moins son principe que son
application »138. Cette position s’explique par le fait que le parrainage a fait l’objet d’un
dévoiement textuel et jurisprudentiel. Le dévoiement textuel se déduit de l’inintelligibilité de

132
Déclaration du Conseil constitutionnel à l’occasion de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle
de 1974, Rec., p. 57.
133
Journal Officiel du 19 juin 1976.
134
Le texte actuellement en vigueur de la loi de 1962 a été encore plusieurs fois modifiés depuis 1976, notamment
afin de tenir compte de l’apparition de nouvelles catégories de collectivité territoriales et, par suite, d’élus en leur
sein. La dernière retouche a été apportée par la loi organique du 21 février 2007 portant disposition dispositions
sanitaires et institutionnelles relative à l’outre-mer (JO 22 février 2007, p. 3121).
135
S. PINA, « Parrainage et élection présidentielle : le statuquo », Revue Française de Droit Constitutionnel, Vol.
4, n° 96, 2013, p. 943.
136
B. BARRAU, « Le parrainage : acte politique, acte républicain », pp. 41-53. Cet article est disponible sur le
site [Link] . Le site a été consulté le 11 juin
2024.
Le parrainage peut aussi devenir une menace à la protection des données personnelles . Sur cette question, voir
[Link] Le site a été consulté le 11 juin
2024.
137
Pour plus d’informations, voir Conseil Constitutionnel (Sénégal), Proclamation des résultats de l’élection
présidentielle de 1993 in Conseil constitutionnel du Sénégal, Recueil des décisions janvier 1993-mars 2029,
Conseil constitutionnel, 2020.
138
Pour plus d’informations, voir M. M. N. MBOUP, « Le parrainage : défis et enjeux », Communication
prononcée à l’occasion de la session de formation organisée par l’Union des magistrats du Sénégal dans le cadre
de la préparation de l’élection présidentielle du 24 février 2019, inédit ; voir également le site
[Link] . Le site a été consulté
le 11 juin 2014.

25
ces normes, ainsi que l’intelligibilité du dévoiement. Quant au dévoiement jurisprudentiel, il
est dans certains cas médiat et dans d’autres immédiat. Au vu de ces dérives, le parrainage, au
lieu d’être introduit comme un critère de validation de la candidature, pourrait être transformé
en un système d’encouragement. Il peut être prévu comme un moyen d’éviter à celui qui a réuni
ces parrainages d’avoir à payer la caution ou comme moyen de rembourser les frais de
campagne électorale déboursés par le candidat. Sans ces aménagements, le parrainage électoral
risque d’être d’un « avantage illusoire » et donc un mirage.

26
CLAUSES D’ETERNITE ET REVISIONS DES CONSTITUTIONS DANS LES
ETATS FRANCOPHONES D’AFRIQUE : CAS DU SENEGAL, DU BENIN
ET DU BURKINA FASO

Par

MENGUE MBOUE Emile


Docteur en Droit Public
Maitre-Assistant CAMES
Chargé de Cours, Faculté des Sciences Juridiques et Politiques, Université de Ngaoundéré-
(Cameroun)
BP : 454
Tel : 00237 676447712
Email : mengueemile589@[Link]

Résumé
L’histoire constitutionnelle des Etats africains est sans contexte riche et complexe. Cette richesse
se manifeste quantitativement par la profusion constitutionnelle observée depuis les indépendances.
Qualitativement, elle se traduit par les différents régimes constitutionnels expérimentés par ces Etats.
Une lecture attentive des diverses constitutions africaines révèle un noyau dur intangible des normes
constitutionnelles fondamentales dont la révision entraînerait une remise en cause des fondations de
l'Etat. La présente étude tant à démontrer que les clauses d’éternité sont un moyen de rationalisation
insuffisante des révisions constitutionnelles. Elles sont intangibles dans la procédure formelle de
révision et ont été intégrées dans les Constitutions sénégalaise, béninoise et burkinabé, afin d’assurer
l’enracinement de la démocratie et l’Etat de droit. Le juge constitutionnel dans une attitude progressiste
veille à leur intangibilité. Cependant, la dynamique constitutionnelle des Etats sous étude révèle le
caractère fragile des clauses dans la procédure informelle de révision. Elles sont fragilisées par
l’émergence des pratiques anticonstitutionnelles telles les détournements de procédure révision et les
changements anticonstitutionnels de gouvernement.
Mots clés : clauses d’éternité ; constitution ; révision constitutionnelle ; pouvoir constituant
originaire ; pouvoir constituant dérivé.

INTRODUCTION

« La Constitution est devenue un enjeu fondamental des processus de démocratisation


1
» . Ces propos de Louis FAVOREU mettent en évidence la place fondamentale de la
Constitution dans le processus de construction de l’Etat de droit. Pour éviter l’écueil d’une
Constitution « conflictogène »2, les constituants ont aménagé des dispositions qui évoquent


Mode de citation : MENGUE MBOUE Emile, « Clauses d’éternité et révisions des constitutions dans les états
francophones d’Afrique : cas du Sénégal, du Bénin et du Burkina Faso », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 27-
55.

1
Louis FAVOREU et autres, Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 6e éd., 2023, pp. 69 et s.
2
Georg JELLINEK, L’Etat moderne et son droit, Paris, M. Glard et E. Brière Libraires-éditeurs, 1913, p. 169.

27
l’idée d’immutabilité d’une partie de la Constitution3 : les clauses d’éternités. Elles sont
consubstantielles à l’Etat4, même si les révolutionnaires français dans les travaux préparatoires
de la Constitution de 1791, pensaient que « la Nation a un droit imprescriptible de changer sa
Constitution »5. Vue d’Afrique, la Constitution souffre de l’irrévérence des Présidents de la
République en exercice. Elle est en certaines de ses dispositions, « un instrument de cire » pour
reprendre les termes de Thomas JEFFERESON6; une pâte alluviale entre les mains du Chef de
l’Exécutif, qui n’hésite pas au terme des mandats constitutionnellement autorisés, à escamoter
tout obstacle constitutionnel capable d’empêcher son maintien au Pouvoir ad vitam aeternam.
Cela induit l’idée de supraconstitutionnalité qui constitue une limitation à ces détournements
de procédure, et à la personnification du pouvoir, dont on sait que les effets ont été désastreux
sur le continent aux lendemains des indépendances et continuent de l’être7. Une telle approche
met en évidence l’idée d’une hiérarchie des normes constitutionnelle8 et partant, les théories
constitutionnelles sur la distinction entre le pouvoir constituant originaire du pouvoir
constituant dérivé.
En effet, la distinction entre pouvoir constituant originaire et pouvoir constituant dérivé
est l’une des contributions les plus durables et importantes de la France à la science du droit
constitutionnel. Attribuable à l’Abbé Emmanuel SIEYES, elle sera théorisée par Raymond
CARRE DE MALBERG9, qui dans ses « contributions à la théorie générale de l’État » fit une
distinction entre « le pouvoir constituant dans la première Constitution de l’État » et « le
pouvoir constituant une fois l’État formé »10. Il distinguera aussi « le pouvoir constituant exercé
dans le cadre révolutionnaire » et « le pouvoir constituant exercé dans les circonstances
paisibles ». Dans sa thèse de Doctorat, il séparera « le pouvoir constituant stricto sensu » et le
« pouvoir de révision »11. Cette idée sera reprise par Georges BURDEAU12 qui parle de «
pouvoir constituant originaire » et « pouvoir constituant institué ». Le Doyen Georges
Vedel13se fondant sur les idées de DUGUIT14, parlera de pouvoir constituant « dérivé ». Il
enseignera quelques années après, sur la double révision comme modalités de révision des
clauses d’éternité consacrées dans la Constitution15.

3
Yves MENY, « Constitution », in Olivier DUHAMEL et Yves MENY (dir.), Dictionnaire constitutionnel, Paris,
PUF, 1992, p. 208.
4
Bruno LATOUR, La fabrique du droit. Une ethnologie du conseil d’Etat, Paris, La Découverte Poche, 2004, p.
292.
5
Article 1 du titre 7 portant sur la révision des décrets constitutionnels. Lire Emile LAURENT et Gerôme
MAVIDAL, Archives parlementaires de 1787 à 1860, tome XXX, Paris, Librairie administrative P. Dupont, 1888,
pp. 187 et s.
6
Président américain à l’époque de l’affaire Marbury vs Madison (1803).
7
Eric Marcel NGANGO YOUMBI « La supraconstitutionnalité.-vue d’Afrique », in Maurice KAMTO, Stéphane
DOUMBE-BILLE Brusil Miranda METOU, Regards sur le droit public en Afrique. Mélanges en l’honneur de
Joseph-Marie BIPOUNWOM, L’Harmattan, Paris, 2016, pp.135-152.
8
Brusil Miranda METOU, « Existe-t-il une hiérarchie entre les normes constitutionnelles des Etats
africains? »,Afrilex, n°2, 2019, pp.1-32.
9
René CARRE de MALBERG, Contribution à la théorie générale de l’État, t. II, pp.489-490.
10
Ibidem.
11
Ibidem.
12
Georges BURDEAU, Manuel de droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, L.G.D.J, 1984, p.85 s.
13
Georges VEDEL dans son Manuel élémentaire de droit constitutionnel, Sirey 1949, p. 117.
14
Léon DUGUIT, Traité de droit constitutionnel, 2e édition, Paris, Ancienne librairie fontemoing, 1924, t. IV,
p.540.
15
Georges VEDEL dans son Manuel élémentaire de droit constitutionnel, Sirey 1949, p. 117

28
La révision de la Constitution16 est dès lors indissociable à l’évolution constitutionnelle
de l’État moderne17. C’est ainsi qu’adopter, remettre en cause, suspendre, puis renouveler les
dispositions constitutionnelles au sens de Otto PFERSMANN18, ou « faire, défaire et refaire la
Constitution » au sens de Francis MELEDJE DJEDJRO19, relève de la liturgie de la vie
constitutionnelle dans l’État. Pour Maurice AHANHANZO GLELE20, la révision
constitutionnelle est simplement la modification du contenu de la Constitution. C’est
l’opération permettant de compléter, de supprimer ou de modifier les dispositions de la
Constitution en vigueur21. Bien plus, la révision constitutionnelle est une opération diligentée
par le pouvoir constituant dérivé22, pour mettre les règles constitutionnelles en harmonie avec
les circonstances23. La révision constitutionnelle peut donc obéir à une procédure formelle, tout
comme elle peut être l’émanation d’une procédure informelle. Pour Franck Moderne, « la
révision est formellement une technique procédurale par laquelle les pouvoirs publics modifient
expressément et officiellement le texte de la Constitution. Matériellement, elle décrit l’objet de
la modification constitutionnelle résultat de cette procédure formelle »24. La révision
constitutionnelle est l’émanation d’une procédure informelle, lorsqu’elle ne respecte pas les
règles de procédure prévues par le texte constitutionnel. Dans la présente étude, la révision
constitutionnelle est envisagée comme l’amendement d’une Constitution en vigueur pour en
extirper, y intégrer ou en modifier certaines dispositions25.
En Afrique, la révision totale ou partielle, permanente ou temporaire26, prend, du fait de
ses usages souvent contre nature, une tournure polémique remarquable dans plusieurs Etats27.
Ce qui a fait parler de « fièvre constitutionnelle »28. Celle-ci est expressive d’une pathologie du
constitutionnalisme, à tout le moins du difficile enracinement de celui-ci dans les pays
africains29. La révision s’inscrit alors dans la tension de l’instauration et de la remise en cause

16
Georges BURDEAU, Essai d’une théorie de la révision des lois constitutionnelles en droit positif français
(thèse), Macon, J. Buguet-Comptour Imprimeur, 1930, 349 p.
17
Michel PROUZET, « Les procédures de révision constitutionnelle », in Gérard CONAC, Les institutions
constitutionnelles des Etats d’Afrique francophone, Paris, Economica, 1979, p. 286.
18
Otto PFERSMANN, « Normes », in D. ALLAND et S. RIALS (dir.), Dictionnaire de la culture juridique, Paris,
PUF, 2003, p 1077.
19
Francis MELEDJE DJEDJRO, « La révision constitutionnelle du 2 juillet 1998 en Côte-d’Ivoire, un réveil au
présidentialisme autoritaire ? », in Dirritto Pubblico Comparato, Turin, Ed. Europa, Giappichelli Editore, 1999,
Turin, p. 121. ; Karim DOSSO, « Les pratiques constitutionnelles dans les pays d’Afrique noire francophone :
cohérences et incohérences », RFDC, n°90, 2012, pp. 57-85.
20
Maurice AHANHANZO GLELE, « La Constitution ou Loi fondamentale », in Encyclopédie juridique de
l’Afrique, Abidjan, Dakar, Lomé, Les nouvelles éd. Africaines, p.52.
21
Charles DEBBASCH, Jacques BOURDON et autres, Lexique de politique, Paris, Dalloz, 2001, p. 371.
22
Abdoulaye SOMA, Traité de droit constitutionnel général, Ouagadougou, LIBES, 2022, p. 257 et s.
23
Henri CAPITANT, Vocabulaire juridique, Paris, PUF, 2018, p. 434 ; Xavier PRETOT, « Les révisions
constitutionnelles (1987-2008), in François LUCHAIRE, Gérard CONAC et Xavier PRETOT, La Constitution de
la République française. Analyses et commentaires, Paris, Economica, 3e éd., 2009, pp.54-102
24
Franck MODERNE, Réviser la Constitution. Analyse comparative d’un concept indéterminé, Paris, Dalloz,
2006, p. 40.
25
Michel De VILLIERS et Armel Le DIVELLEC, Dictionnaire de droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 2011, p.
305.
26
Michel PROUZET, « Les procédures de révision constitutionnelle », [Link]., p. 286.
27
Koffi AHAZI NOUNOU, « Les nouvelles tendances du constitutionnalisme africain : le cas des Etats d’Afrique
noire francophone », Afrique juridique et politique, Juillet-Décembre, 2002, p.35.
28
Maurice AHANHANZO. GLELE, « La Constitution ou la Loi fondamentale », [Link]., p. 38.
29
André CABANIS et Michel Louis MARTIN, Les Constitutions d’Afrique francophone. Evolutions récentes,
Paris, Karthala, 1999, 196 p. Demba SY, « Sur la renaissance du droit constitutionnel en Afrique. Question de

29
cycliques de la démocratie. Ceci place le constitutionnalisme, en terre africaine, dans une
dynamique ambigüe abondamment étudiée par la doctrine30. Souvent portés par des
contingences politiciennes, les changements constitutionnels sont, pour être bien « vendus »
auprès de l’opinion publique, présentés comme « des corrections nécessaires à apporter à des
textes qui sont apparus à l’usage, imparfaits, incomplets et inadaptés »31. Très souvent,
l’objectif poursuivi à travers une telle réforme est la constitutionnalisation de nouvelles
dispositions32.
Cela étant, la présente contribution vise à enrichir la discussion sur la
supraconstitutionnalité en prenant appui sur certains Etats francophones d’Afrique notamment,
le Sénégal, le Bénin et le Burkina Faso que l’on peut considérer par quelque extrapolation,
comme les fleurons prometteurs du constitutionnalisme africain. Une telle généralisation est
sans doute contestable. La doctrine majoritaire aborde généralement les droits africains non
seulement avec beaucoup de préjugés, mais selon une perspective uniformisante pourtant
erronée. La Constitution33 dont la révision est étudiée ici peut être définie sous plusieurs angles
en fonction de la matière qui l’examine34.
Au sens matériel du terme, Louis FAVOREU la définie comme « l’ensemble
des normes de production de normes générales et abstraites »35. Suivant l’acception formelle,
elle est entendue selon KELSEN36 « comme l’ensemble des normes qui ont une valeur
supérieure à celle des autres normes et dont l’élaboration obéit à une procédure spéciale, plus
complexe que celle des lois ordinaires ». Dans cette étude, elle s’entend comme un ensemble
de règles suprêmes fondant l’autorité étatique, organisant ses institutions, lui donnant ses
pouvoirs et souvent aussi lui imposant des limitations.
Ce texte fondamental qui organise l’administration du pouvoir d’Etat peut prévoir la
possibilité de son propre amendement par le pouvoir constituant dérivé37. L’exercice d’un tel

méthode », Les Cahiers de l’Association Française des Auditeurs de l’Académie Internationale de Droit
Constitutionnel, POLITEIA, n° 6, 2004, p. 460.
30
Francis MELEDJE DJEDJRO, « La révision des constitutions dans les Etats africains francophones : Esquisse
de bilan », RDP, 1989, n°1, p. 112. ; Etienne Charles LEKENE DONFACK, « La révision des constitutions en
Afrique », Revue juridique et politique, Indépendance et coopération, n°1, janvier-mars 1989, p.55. Jean-Louis
ATANGANA-AMOUGOU, « Les révisions constitutionnelles dans le nouveau constitutionnalisme africain »,
Politeia, n°7, Printemps 2005, p. 620. Du même auteur, « Les révisions constitutionnelles dans le nouveau
constitutionnalisme africain », Politeia, n° 7, Printemps 2007, p. 583.
31
Jean DU BOIS DE GAUDUSSON, « Points d’actualité sur les modalités de production du droit constitutionnel
dans les Etats africains francophones », in Mélanges P. GELARD, Paris, Montchrestien, 1999, p. 341.
32
Abraham Hervé DIOMPY, « Les dynamiques récentes de la justice constitutionnelle en Afrique francophone »,
Afrilex, Février 2014, pp. 27 et ss.
33
Jean-Louis ATANGANA-AMOUGOU, « Rigidité et instabilité constitutionnelles dans le nouveau
constitutionnalisme africain », Afrique Juridique et politique, n° 2, Juillet-décembre 2006, pp. 42-87.
34
Yves MENY, « Constitution », [Link]., p. 208. ; Lire également Abdoulaye SOMA, « Le contrôle de
constitutionalité des lois constitutionnelles en Afrique noire francophone », Pratique Juridique Actuelle, n° 5,
2011, pp. 619-640.
35
Louis FAVOREU et autres, Droit constitutionnel, [Link]., p. 69.
36
Hans KELSEN, « Théorie pure du droit (Traduction française par Charles EISENMANN) », Revue
Internationale de Droit Comparé, n° 4, 1963, pp. 794-795.
37
Avant de connaître son appellation actuelle dont la paternité est attribuée à Georges VEDEL, cet organe a jadis
été diversement qualifié de pouvoir de révision (par BURDEAU), pouvoir constituant institué (par Bonnard),
pouvoir constituant exercé dans les circonstances paisibles, régulières et juridiques (Carré de Malberg), voir Kemal
GÖZLER, Le pouvoir de révision constitutionnelle, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion,
1997, pp. 14- 15.

30
pouvoir se heurte à des limites qui peuvent être formelles, temporelles38, matérielles ou de fond
ou encore relatives à l’objet de la révision. Ces limites matérielles sont appelées clauses
d’éternité constitutionnelle39. Pour Kemal GÖZLER40, « elles sont des dispositions
constitutionnelles qui prohibent la révision de certaines dispositions ou de certains principes
consacrés par la Constitution ». Paul AMSELEK41 pense qu’elles « sont des dispositions
particulières que le constituant entend protéger, car il les considère comme constituant le
noyau dur intangible de la Constitution ». Il s’agit des dispositions qui prohibent la
modification des autres dispositions ou leur propre révision42. Ces clauses sont autrement
appelées clauses d’intangibilité43, clauses irréformables44 ou encore clauses supra-
constitutionnelles45.
Dans cette étude, les clauses d’éternité constitutionnelle s’entendent comme l’essence de
la Constitution dont elle assure la stabilité. Des matières constitutionnelles intangibles, mais
non éternelles. De telles clauses sont consacrées par les articles 27 et 52 de la loi
constitutionnelle n° 2018-14 du 11 mai 2018 portant révision de la Constitution sénégalaise du
22 janvier 2001. Par la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 en ses articles 42, 65, 67
et 156. Par l’article 73 alinéa 2 de la Constitution burkinabè du 27 novembre 1960.
L’étude sur les clauses d’éternité et la révision des Constitutions peut être abordée sous
plusieurs angles. D’abord, sous le prisme de la valeur juridique des limites à la révision
constitutionnelle46. Ensuite, sous le postulat des modalités d’existence d’une hiérarchie entre
les normes constitutionnelles47. En ce sens, certaines normes qualifiées de noyau dur
intangible48 de la Constitution, font l’objet d’interdiction de révision formelle par le pouvoir
constituant originaire. Par ailleurs, elle peut être étudiée sous le fondement du contrôle des lois
portant révision de la Constitution49.

38
Par exemple, l’interdiction de réviser la Constitution avant l’écoulement d’un certain délai depuis son entrée en
vigueur ou dans certaines circonstances bien précises, telles que l’Etat de siège ou l’Etat d’urgence, la vacance du
pouvoir. Voir Abdoulaye. SOMA, La constitution du Burkina Faso, Ouagadougou, éditions Rhônier-Tikanson,
2016, pp. 25 et ss.
39
Julien BOUDON, Manuel de droit constitutionnel, Paris, PUF, 2015, p. 90 ; Jean GICQUEL et Jean.-Eric.
GICQUEL, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, LGDJ, 2020, p. 241.
40
Kemal GÖZLER, Le pouvoir de révision constitutionnelle, op. cit., p. 119.
41
Paul AMSELEK, « Une fausse idée claire : la hiérarchie des normes juridiques », Mélanges Louis FAVOREU,
Renouveau du droit constitutionnel, paris, Dalloz, 2007, pp. 983 et s., p. 1014.
42
Valérie Edwige SOMA/KABORE, « La forme républicaine de l’Etat comme clause d’éternité constitutionnelle
», Revue Burkinabè de Droit, n° 58, 2019, p. 73-99.
43
Liliane Passéktalé NIKIEMA, « Les clauses d’éternité constitutionnelle dans la construction démocratique au
Burkina Faso », Afrilex, février 2021, pp.1-28.
44
Babacar KANTE, « Le Sénégal : un exemple de continuité et d’instabilité constitutionnelle », Revue juridique
politique et économique du Maroc, septembre 1989, p. 145.
45
Eric Marcel NGANGO YOUMBI « La supraconstitutionnalité.-vue d’Afrique », [Link]., pp.135-152.
46
Olivier BEAUD, La Puissance de l’État, P.U.F., coll. « Léviathan », 1994, p. 370 et ss. ; Bruno GENEVOIS, «
Les limites d’ordre juridique à l’intervention du pouvoir constituant », RFDA, 1998, p. 914 et ss.
47
Brusil Miranda METOU, « Existe- t- il une hiérarchie entre les normes constitutionnelles des Etats africains? »,
[Link]., pp.1-32.
48
Ibid.
49
Mouhmadou Moustapha AÏDARA, « Le juge constitutionnel africain et le contrôle des lois portant révision de
la constitution : contribution à un débat », Afrilex, 23 décembre 2011, pp.1-30.

31
Dans ce contexte, la question qui retiendra notre attention est la suivante : comment peut-
on caractériser les clauses d’éternité constitutionnelle au regard des révisions constitutionnelles
des Etats francophones d’Afrique sous étude ?
Cette problématique est délicate, parce que les processus de révision constitutionnelle
sont divers dans l’espace et dans le temps. Elle est cependant d’un intérêt majeur. Au plan
théorique, elle est une tentative de catégorisation des normes constitutionnelles en fonction de
leur importance dans l'échelle des valeurs d'un Etat. Sur le plan pratique l’étude tend à
démontrer que l’analyse des objets et enjeux des révisions et leur confrontation par rapport à
l’Etat de droit révèle un paradoxe. Le « meilleur » y côtoie le « pire ». Les révisions tantôt
renforcent (consolident), tantôt fragilisent (déconsolident) le processus de démocratisation du
régime politique.
Le problème que soulève la présente étude nécessite une approche pluridisciplinaire de
sa réponse. Sur le plan juridique, l’exégèse du texte constitutionnel est la méthode à partir de
laquelle il sera possible de mettre la focale sur la caractérisation des clauses d’éternité, et donc
sur leur nature intangible mais non éternelle au sein des Constitutions. L’exégèse des textes
reste cependant insuffisante pour la démonstration car il faut absolument rechercher en dehors
des textes juridiques la finalité d’une telle caractérisation. Il est alors nécessaire d’adopter la
méthode sociologique qui permettra de retourner dans les travaux préparatoires des diverses
Constitutions afin de démontrer certains arguments50. La casuistique est d'un apport indéniable,
puisqu'elle permettra de dépouiller la jurisprudence constitutionnelle pour retrouver les
considérations apportées par le juge sur certaines dispositions constitutionnelles.
Au total, l’étude s’emploie à démontrer que les clauses d’éternité comme dispositions
constitutionnelles intangibles dans la procédure formelle de révision (I), restent fragiles dans la
procédure informelle de révision (II).

I. DES CLAUSES INTANGIBLES DANS LA PROCEDURE FORMELLE DE


REVISION

La théorie de la limitation des révisions constitutionnelles conduit à soustraire de celles-


ci, le noyau dur intangible des Constitutions. De l’observation des Constitutions des Etats
francophones d’Afrique, il appert au regard de la procédure formelle de révision que les clauses
d’éternité constitutionnelle sont un moyen de limitation du pouvoir constituant dérivé. Cette
limitation, posée par les textes constitutionnels, (A) est consolidée par une activité prétorienne
progressiste du juge constitutionnel (B).

50
Badara FALL, « Le droit africain a-t-il sa place dans le droit comparé ? », Le devenir du droit comparé en
France (sous la direction de Jean du Bois de GAUDUSSON), Journées d’études à l’Institut de France, 23 juin
2004, p.161. ; Elisabeth ZOLLER, « Qu’est-ce que faire du droit constitutionnel comparé ? », Droits, n°32, 2000,
p.122.

32
A. L’intangibilité des principes idéologiques posés par les textes

En vue de construire l’Etat de droit, certaines dispositions font l’objet d’une protection
particulière par les constituants sénégalais, béninois et burkinabè. Il en est ainsi du caractère
non révisable de la forme républicaine et la laïcité de l’Etat (1). Il en est de même de
l’irrévisabilité de l’intégrité du territoire national (2).

1. L’irrévisabilité de la forme républicaine et la laïcité de l’Etat


« Une Constitution ne peut porter en elle-même les germes de sa propre destruction,
mais plutôt ceux de sa survie »51. Carl SCHMITT énonce par cette phrase la théorie de la
limitation matérielle de la révision52. En effet, lorsqu’un peuple a mûrement choisi une forme
de gouvernement déterminée, il est contradictoire d’inscrire dans sa Constitution la permission
de demander à tout moment qu’on change cette forme53. A l'analyse la forme républicaine de
l’Etat désigne ce système politique dans lequel la souveraineté appartient au peuple qui exerce
le pouvoir politique directement ou, par l’intermédiaire de représentant élus54. Elle a été insérée
pour la première fois en droit constitutionnel français par la loi constitutionnelle du 14 août
1884 portant révision partielle des lois constitutionnelles55. Cette forme de gouvernement
constituait le symbole de la victoire sur un passé autoritaire monarchique56. Plus tard, elle a été
reprise par l’article 95 de la Constitution française de 1946 et l’alinéa 5 de l’article 89 de la
Constitution française de 1958. Par la suite, l’inscription de la forme républicaine de l’Etat
comme disposition intangible a été insérée par de nombreux ordres constitutionnels57. Parmi
ces derniers, on retrouve les Etats européens comme africains 58. Ce choix se justifiait
essentiellement au départ pour la majorité des Etats européens par la volonté de mettre fin à la
tyrannie des monarques. Pour ce qui est des Etats africains, même si le choix se présente comme
inspiré du modèle des puissances coloniales, il est parfois soutenu dans le fond par d’autres
explications spécifiques à ces Etats, comme c’est le cas au Sénégal au Bénin et au Burkina Faso.
Ainsi, l’adoption de la forme républicaine de l’Etat comme clause d’éternité constitutionnelle
s’imposait comme le seul moyen de conserver l’unité des jeunes Etats indépendants.
Ce principe est consacré par l’article 156 de la Constitution béninoise du 11 décembre
1990 qui dispose clairement qu’« Aucune procédure de révision ne peut être engagée ou
poursuivie lorsqu’il est porté atteinte à l’intégrité du territoire. La forme républicaine et la
laïcité de l’État ne peuvent faire l’objet d’une révision ». De même, on peut lire à l’article 73

51
Carl SCHMITT, Théorie de la constitution, traduction francaise, coll. « Leviathan », Paris, PUF, 1993, 576p.
52
Marie-Françoise RIGAUX, La théorie des limites matérielles à l'exercice de la fonction constituante, Bruxelles,
Larcier, 1985, 335p.
53
Adhémar ESMEIN, Eléments de droit constitutionnel français et comparé, Paris, Sirey, 6e éd., 1914, p. 1073.
54
Georges VEDEL, « Souveraineté et supra-constitutionnalité », Pouvoirs, n°67, 1993, p. 84 et s.
55
Relativement à son article 2 qui disposait que « la forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet
d’une proposition de révision ; Michel VERPEAUX, « La République, la constitution de 1958 et le Conseil
constitutionnel », in Pierre AVRIL (Mélanges), La République, Paris, Montchrestien, 2001, pp. 129-139.
56
Eivind SMITH, « Les fonctions symboliques des constitutions », in Michel TROPER et Dominique
CHAGNOLLAUD, Traité international de droit constitutionnel ; Théorie de le Constitution, Paris, Dalloz, 2012,
pp. 767-795.
57
Georges LAVROFF, Les Constitutions africaines : L’Afrique noire francophone et Madagascar, Tome premier,
l’Afrique noire francophone et Madagascar, Paris, Pedone, 1961, pp. 77 et ss.
58
Idem.

33
alinéa 2 de la Constitution burkinabè du 27 novembre 1960 qui disposait que « la forme
républicaine de l’Etat ne peut faire l’objet d’une révision ». Une consécration en est faite
également par les articles 106 de la Constitution du 14 juin 1970 et 110 de la Constitution du
27 novembre 1977. Il faut faire remarquer que les différents régimes, Constitutions et
Républiques qui se sont succédé59 dans ce pays ont tous élevé la forme républicaine de l’Etat
au rang de clause d’éternité60. On retrouve des dispositions similaires61 dans la quasi-totalité
des Constitutions africaines. Il en est ainsi de l’article 64 de la loi fondamentale camerounaise
du 18 janvier 1996 qu’: « Aucune procédure de révision ne peut être connue si elle porte atteinte
à la forme républicaine, à l’unité et à l’intégrité territoriale de l’État et aux principes
démocratiques qui régissent la République »62. Il en est de même de la Constitution
centrafricaine du 13 décembre 2015 promulguée le 30 Mars 2016 (article 153), la Constitution
nigérienne du 25 novembre 2011 (article 175), la loi n° 2016-886 du 8 novembre 2016 portant
Constitution ivoirienne (article 178), la Constitution malienne adoptée le 12 janvier 1992
(article 118, alinéa 4), de l'article 240 de la Constitution de la République du Congo. Dans la
même lancée, l'article 282 de la Constitution tchadienne du 29 décembre 2023 dispose que: «
Aucune procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie lorsqu'elle porte atteinte : à
l'intégrité du territoire, à l'indépendance ou à l'unité nationale ; à la forme républicaine de
l'Etat, (…) ; aux principes de la séparation des pouvoirs et à la laïcité…».
S’agissant de la consécration du principe démocratique de laïcité de l’Etat comme
clauses, il convient de dire qu’elle est une exigence de la démocratie. En effet, la laïcité de l’Etat
s’entend de sa neutralité confessionnelle, à savoir que l’État adopte à l’égard des diverses
églises et religions une attitude d’impartialité et de neutralité. Dès lors, la neutralité de l’État
découlant du principe de laïcité n’emporte pas interdiction de subventions, toutefois, si l’État
veut intervenir en soutenant financièrement ou par des dons, les confessions religieuses. Cela
doit se faire sans discrimination63. Ici, réapparaît l’idée que l’attribution des droits de 2ème et
3ème génération par l’État doit se faire dans le respect du principe d’égalité ou de non-
discrimination64. La laïcité implique qu’aucune communauté religieuse ne doit imposer à
l’autre ses croyances ou pratiques religieuses. L’État, dans le respect de la laïcité et de l’ordre
public, doit garantir la libre pratique de toutes religions ou pratiques religieuses65. La laïcité

59
En effet, la Constitution de la Ière République du Burkina Faso (ex Haute Volta) du 27 novembre 1960 institue
un régime présidentiel. Elle consacre la forme républicaine de l’Etat comme clause d’éternité constitutionnelle en
son article 73 alinéa 2. Les constitutions des IIème, IIIème et IVème Républiques, quant à elles, instituent des
régimes parlementaires.
60
Abdoulaye SOMA, La constitution du Burkina Faso, op. cit., pp. 25 et ss. ; Guy CARCASSONNE et Marc
GUILLAUME, La Constitution, Paris, Editions du Seuil, 2016, p. 402.
61
Xavier MAGNON, « Quelques maux encore à propos des lois de révision constitutionnelle : limites, contrôle,
efficacité, caractère opératoire et existence. En hommage au doyen Louis Favoreu », RFDC, 2004/3, n° 59, pp.
595-617, p. 605.
62
Il ne s'agit pas d'une exclusivité africaine. Ainsi par exemple, l'article 139 de la Constitution italienne de 1947
disposent que "la forme républicaine du gouvernement ne peut faire l'objet d'une révision". Quant à l'article 290
de la Constitution portugaise de 1876, il ne contient pas moins de 15 principes matériels que toute révision de la
Constitution doit respecter. La même interdiction figure aussi dans la Constitution turque (art.4).
63
Cour Constitutionnelle du Bénin, DCC 09-019 du 26 février 2009, Boni FAAKIH ; DCC 10-006 du 21 janvier
2010, Franck OKE.
64
Eric Marcel NGANGO YOUMBI « La supraconstitutionnalité.-vue d’Afrique », [Link]., pp.135-152.
65
Cour Constitutionnelle du Bénin, DDC 00-049 du 31 aout 2000, OUEOUNOU Ernes.

34
comme clause d’éternité est intangible et n’obéie à aucune procédure de révision
constitutionnelle formelle.
A travers ces dispositions, les constituants des Etats sous étude explicitent d’un point de
vue matériel la frontière entre une révision constitutionnelle et une révolution juridique66. Dans
cette veine, ils posent également principe d’une protection permanente du territoire national.

2. L’irrévisabilité de l’unité et l’intégrité du territoire national


Le principe de l’unité du territoire est un principe ancien. Il demeure la préoccupation
fondamentale des États africains67. Au Sénégal, l’impératif de la construction de l’unité
nationale est le vecteur de la forme de l’Etat. L’unité nationale est fortement invoquée pour en
justifier l’adoption et les mutations institutionnelles y afférentes. La forme de l’Etat apparait de
la sorte comme le produit d’un construit idéologique et historique. Dans ce sens, l’unité de
l’Etat s’entend comme la configuration juridique des rapports entre les organes intra étatiques
et les entités infra étatiques. Cette forme se présente en outre comme un cadre d’articulation
des intérêts nationaux et locaux, et un site d’énonciation et d’objectivation des compromis
socio-politiques. Sous cet angle, qu’elle ait été unilatéralement et consensuellement décidée,
elle constitue la matrice de fabrication d’une histoire commune et, de ce fait, le socle ou le pilier
des principes démocratiques de l’Etat68. L’unité nationale est alors une catégorie idéologique
légitimante mobilisée par le pouvoir politique en vue de l’édification d’un ordre sociopolitique
idéalement homogène69. En ce sens, elle renvoie à une vision du monde. Le préambule de la
Constitution du 22 janvier 2001 consacre l’intangibilité de ce principe en ces termes : « Le
Peuple du Sénégal souverain, profondément attaché à ses valeurs culturelles fondamentales
qui constituent le ciment de l’unité nationale ; proclame le principe intangible de l’intégrité du
territoire national et de l’unité nationale dans le respect des spécificités culturelles de toutes
les composantes de la Nation ». Par cette disposition le constituant sénégalais entend préserver
ad vitam aeternam ce principe idéologique ou ce reproduit le récit même de l’Etat70. Aucune
formation politique ne saurait donc y porter atteinte par une révision constitutionnelle. Pour
Carre de MALBERG, « le fait capital que le juriste est tenu d’interpréter et de traduire en
langage juridique, touchant la nature juridique de l’État, c’est son unité. Toute théorie de l’État
qui ne tient pas compte de ce fait essentiel, reste à côté de la réalité »71. Hans KELSEN s’inscrit
dans cette pensée lorsqu’il déclare : « de même que toutes les autres formations sociales, l’État,
qui en est la plus importante, est l’unité spécifique d’une multiplicité d’individus ou du moins

66
Xavier MAGNON, « Quelques maux encore à propos des lois de révision constitutionnelle : limites, contrôle,
efficacité, caractère opératoire et existence. En hommage au doyen Louis Favoreu », RFDC, 2004/3, n° 59, pp.
595-617, p. 605.
67
Roger-Gabriel NLEP, L’administration publique camerounaise : « contribution à l’étude des systèmes africains
d’administration publique », Paris, LGDJ, 1986, p. 259.
68
Alain Didier OLINGA, La constitution de la République du Cameroun, Yaoundé, PUF, p. 295.
69
Placide MOUDOUDOU, « L’État africain : entre constitutionnalisme libéral et constitutionnalisme identitaire
», in Revue CAMES, n°002/2015, p. 117 et s.
70
Gaston BACHELARD, La formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la
connaissance objective, Vrin, 2011 [1938], p. 105.
71
Raymond CARRE DE MALBERG, Contribution à la théorie générale de l'État, Tome 1, Sirey, 1920, rééd.
CNRS, 1962, p. 30.

35
d’actes individuels. Et en son fond ultime, la question de l’essence de l’État porte sur la nature
de cette unité »72.
L’affirmation incessante de l’unité de l’État a pour expressions juridiques privilégiées la
consécration constitutionnelle de son intangibilité. L’unité nationale est le symbole de
l’indivisibilité de l’Etat73. Augustin KONTCHOU KOUOMEGNI disait de l’unité nationale
qu’elle est « l’idée-force, de laquelle dépend la quasi-totalité des autres principes idéologiques
du régime », « le soubassement signifiant des institutions politiques »74. L’impératif de l’unité
nationale érigée en « nécessité vitale » est « le fil d’ariane » des institutions publiques africaines
et le fondement le plus saillant des principes constitutionnels de ce pays. Maurice KAMTO,
dans cette même artère souligne que « l’accent ainsi mis sur l’objectif d’unification nationale
dès les premières dispositions constitutionnelles ne surprend guère : l’idée d’unité nationale
était à l’origine même de la nouvelle Constitution (du 2 juin 1972) et du bouleversement
profond qu’elle a introduit dans la forme de l’État du Cameroun et dans ses institutions
publiques »75.
Aujourd’hui encore, elle est affirmée dans les Constitutions africaines. Dans cette
perspective, il n’est pas surprenant de trouver affirmé aux frontons de certains préambules de
Constitutions « la détermination à sauvegarder et à consolider l’indépendance et l’unité
nationales », ou la « nécessité impérieuse de parfaire son unité » impliquant la proclamation
solennelle selon laquelle le peuple « constitue une seule et même nation ». Il s’agit
respectivement des constitutions congolaise et malienne76. Le constat de Filip REYNTJENS à
propos du cas burundais peut paraître saisissant quand il relève qu’à « [sa] connaissance,
aucune Constitution au monde n’insiste autant sur l’objectif d’unité nationale, affirmée comme
idéal primordial dès le préambule. Ce principe est réitérée par pas moins de douze articles de
la Constitution»77. Le Constitution camerounaise du 18 janvier 1996 consacre le principe de
l’unité nationale comme clause d’éternité en ces termes : « Aucune procédure de révision ne
peut être connue si elle porte atteinte à la forme républicaine, à l’unité et à l’intégrité
territoriale de l’État (…) ». Ce principe s’accommode du principe d’intangibilité de l’intégrité
du territoire national.
En effet, la consécration de la protection de l’intégrité territoriale et son élévation au rang
de clauses d’éternité a pour rôle d’éviter l’instabilité territoriale. Elle a une influence aussi bien

72
Hans KELSEN, « La notion d’État et de psychologie sociale », traduit de l’allemand par SCHLEGEL (J.-L.), in
Revue Hermès, 1998/2, p. 134.
73
Francis ESSIMI, « Le principe d’indivisibilité de L’Etat dans le constitutionnalisme africain », RRC, n°28,
décembre 2022, pp.233-265.
74
KONTCHOU KOUOMEGNI (A.), « Idéologie et institutions politiques : impact de l’idée de l’unité nationale
sur les institutions politiques de l’État camerounais », in CONIDEC (G.) (dir.) : Dynamiques et finalités des
droits africains, Paris, Economica, 1980, p. 442.
75
Maurice KAMTO, Pouvoir et Droit en Afrique Noire. Essaie sur les fondements du constitutionnalisme dans
les États d’Afrique Noire francophone, Paris, LGDJ, 1987, p. 325.
76
Préambule de la constitution de la République démocratique du Congo du 18 février 2006 ; formulation proche
de celle retenue par le préambule de la constitution du Mali du 25 février 1992.
77
Filip REYNTJENS, « L’ingénierie de l’unité nationale : quelques singularités de la constitution burundaise de
1992 », in Politique Africaine n°47, p. 141-146.

36
sur les compétences de l’Etat78 que sur l’exercice de la souveraineté de l’Etat79. En effet, le
territoire apparaît comme le principal élément constitutif de l’Etat80, celui à l’aune duquel les
autres sont envisagés. C’est ainsi que la souveraineté en droit international est essentiellement
conçue en référence au territoire de l’Etat81. Pour la doctrine82, Etat et territoire sont étroitement
liés et représentent ensemble l’élément fondateur de la société internationale. A ce sujet, Julio
BARBERIS, pense d’ailleurs que « les pays accordent une importance particulière à tout ce
qui concerne leur territoire et les nombreux traités internationaux qu’ils signent afin de le
délimiter d’une manière précise et détaillée est une preuve éloquente de cette affirmation »83.
Cette exigence de protection de l’intégrité territoriale se justifie par l’histoire du droit des Etats
sous étude.
En effet, l’acte fondamental instituant l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) avait
posé le principe de l’intangibilité des frontières des Etats membres84. Pour ces États, le choix a
été fait de maintenir leurs frontières territoriales telles qu’elles furent dessinées lors du
"Scramble for Africa"85. Ces frontières avaient été, par la suite et pour les besoins de la cause,
minutieusement révisées et corrigées tout au long de la période coloniale, comme en témoignent
les expériences camerounaise et togolaise86. Ce faisant, les velléités de redéfinition des
frontières conformément aux intérêts des peuples africains naîtront à l’aube des
indépendances87. Malheureusement, « [ces] assauts contre "les frontières artificielles, tracées
par des puissances impérialistes avides" lors de la Conférence panafricaine qui s’est tenue à
Accra en décembre 1958 ont été de courte durée ». Pour assurer la pérennité de l’Etat, les
constituants africains ont érigé en clauses d’éternité le principe de l’irrévisabilité de l’intégrité
du territoire. L’article 156 de la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 dispose clairement
qu’« Aucune procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie lorsqu’il est porté
atteinte à l’intégrité du territoire ». Au Burkina Faso, cette notion est consacrée par les
constituants des IIème et IIIème Républiques. Cependant, la survenance des guerres frontalières
des années 1974 -198588 a mise à rude épreuve cette notion89. Elle a par la suite évolué et a été

78
Thibaut Fleury GRAFF, « Territoire et droit international », CIVITAS EUROPA, n° 35, 2015, pp. 41-53.
79
Robert Yewdall JENNINGS, The acquisition of territory in international law, Manchester, Manchester UP,
1963, p. 2. ; Denis ALLAND, « Territoire », in Denis ALLAND et Stéphane RIALS (dir.), Dictionnaire de la
culture juridique, Paris, PUF, 2003, pp. 1474 et ss
80
Guillaume PROTIERE, « Espace et territoire dans la jurisprudence de la Cour Internationale de Justice.
Espaces du droit et droit des espaces », Communication, 2008, Lyon, France, pp. 121-135.
81
Vapeur WIMBLEDON, Arrêt du 17 août 1923, CPJI, Série A, n° 1.
82
Maurice FLORY, « Le couple Etat-territoire en droit international contemporain », Cultures et Conflits, n° 21-
22, Juin 1996, pp. 251-288.
83
Julio BARBERIS, « Les liens juridiques entre l’Etat et son territoire : perspectives théorique et évolution du
droit international », Annuaire Français de Droit International, n° 45, 1999, pp. 132-147.
84
Abdoulaye SOMA, La constitution du Burkina Faso, op. cit., pp. 25 et ss.
85
Anglicisme désignant le partage de l’Afrique entre puissances européennes lors de la conférence de Berlin de
1885, à l’issue de laquelle les frontières primitives des territoires africains avaient été établies.
86
Brusil Miranda METOU, « Autodétermination interne et principes d’unité et d’indivisibilité de l’État en droit
constitutionnel des Etas africains francophones », in R.R.J., Droit Prospectif, 2011-2, p.1003-1031.
87
Francis ESSIMI, « Le principe d’indivisibilité de L’Etat dans le constitutionnalisme africain », [Link]., pp.233-
265.
88
La guerre Burkina Faso/Mali appelée guerre de Noël a lieu du 14 au 30 décembre 1985 autour d’une bande de
terrain de 272 Km de longueur sur 50 de largeur à l’extrême Nord-Ouest du territoire burkinabè.
89
La guerre Burkina Faso/Mali appelée guerre de Noël a lieu du 14 au 30 décembre 1985 autour d’une bande de
terrain de 272 Km de longueur sur 50 de largeur à l’extrême Nord-Ouest du territoire burkinabè.

37
élevée au rang de clause d’éternité par la Constitution de la IVe République constituant
burkinabé90. L'article 88 de la Constitution djiboutienne du 15 septembre 1992 va dans le même
sens en disposant que : « Aucune procédure de révision ne peut être engagée si elle met en
cause l'existence de l’Etat ou porte atteinte à l'intégrité du territoire (…)». Au Cameroun,
l'article 64 (2) de la loi fondamentale du 18 janvier 1996 dispose qu’ « aucune procédure de
révision ne peut être connue si elle porte atteinte (…) à l’unité et à l’intégrité territoriale de
l’État ». La Constitution angolaise va plus loin et contient un article 236 qui porte
exclusivement sur une liste de limites matérielles au pouvoir de révision91.
Au plan international, la clause d’irrévisabilité de l’intégrité du territoire nationale porte
la dénomination de principe d’intangibilité des frontières. Elle a reçu une consécration
jurisprudentielle92. L’Acte constitutif de l’Union Africaine proclame, en effet, le « respect des
frontières existant au moment de l’accession à l’indépendance »93 comme l’un de ses principes
de fonctionnement. La communauté internationale et l’ensemble de ses institutions ont une
aversion à l’égard de la sécession94 et de l’occupation étrangère. La position des Nations Unies
est à ce titre connue : « toute tentative visant à détruire partiellement ou totalement l’unité
nationale et l’intégrité territoriale d’un pays est incompatible avec les buts et les principes des
Nations Unies ». Une ligne restée constante sur plusieurs affaires, notamment dans les cas du
Katanga et du Biafra en matière de sécession95 et dans le cas du différend frontalier entre le
Cameroun et le Nigéria en matière d’occupation étrangère96. Au niveau régional, le cas Kevin
MGWANGA GUNME et autres c/ État du Cameroun97 résume à lui tout seul la position de la
Commission africaine des droits de l’homme et des peuples sur la question de la sécession. La
Commission est restée fidèle à la position de principe en ce qui concerne le principe de
l’intégrité territoriale en rejetant les « prétentions sécessionnistes » consignées dans sa
Communication. Il ressort de ce qui précède que les clauses d’éternité sont un moyen de
rationalisation des révisions constitutionnelles. Elles sont intangibles dans la procédure
formelle de révision. Elles le sont d’une part, par la volonté permanente des législateurs

90
Y. ZERBO, « Le conflit frontalier entre le Mali et le Burkina Faso. Causes et arguments, Guerre mondiale et
conflits contemporains », PUF, n° 181, Janvier 1996, pp. 89-110.
91
Cet article dispose que " Alterations to the Constitution must respect: The dignity of the human person;
National independence, territorial integrity and unity; The republican nature of the government; The unitary
nature of the state; Essential core rights, freedoms and guarantees; The state based on the rule of law and pluralist
democracy; The secular nature of the state and the principle of the separation of church and state; Universal, direct,
secret and periodic suffrage in the election of officeholders to sovereign and local authority bodies; The
independence of the courts; The separation and interdependence of the bodies that exercise sovereign power; Local
autonomy.
92
CIJ, Différend frontalier Burkina Faso/Mali, arrêt du décembre 1986, Rec. 1986, p. 554 ; CIJ, Différend
frontalier Burkina Faso/Niger, arrêt du 16 avril 2013, Rec. 2013, p. 44. ; lire, DE POOTER, « L’arrêt de la Cour
Internationale de Justice dans l’Affaire du différend frontalier (Burkina Faso/ Niger), arrêt du 16 avril 2013, AFDI,
2013, pp. 45-83.
93
Art. 4 de l’Acte constitutif de l’Union Africaine.
94
Brusil Miranda METOU, « Autodétermination interne et principes d’unité et d’indivisibilité… », op. cit., p.
1028.
95
L’ONU a adopté une position réticente vis-à-vis de la sécession de ces entités territoriales.
96
CIJ, Arrêt du 10 octobre 2002, affaire de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, Rec.
des Arrêts, Avis consultatifs et ordonnances. Dans cette décision, le juge de la CIJ condamne l’occupation
nigériane du territoire camerounais et la considère contraire aux dispositions de la Charte des Nations et à la
souveraineté territoriale du Cameroun.
97
Décision rendue lors des travaux de la 45e session ordinaire de la Commission tenue à Banjul (Gambie) du 13
au 27 mai 2009.

38
constitutionnels et d’autre part, par celle du juge constitutionnel. Ce dernier par une activité
prétorienne progressiste concours à rationaliser les révisions constitutionnelles.

B. L’intangibilité renforcée de l’ordre constitutionnel par la jurisprudence

Il est clairement établi dans les Etats sous étude notamment au Sénégal et au Bénin que
le pouvoir constituant dérivé à la différence du pouvoir constituant originaire, est limité aussi
bien par les clauses intangibles prévues par les textes constitutionnels, et par celles que le juge
appelle le « respect de l’ordre constitutionnel ». Ces clauses dont la liste est susceptible de
s’étendre en fonction des développements jurisprudentiels, s’articulent pour l’essentiel autour
de l’intangibilité renforcée des dispositions relatives au mandat présidentiel (1) et l’intangibilité
des catégories du bloc de constitutionnalité (2).

1. Les garanties prétoriennes de l’intangibilité des dispositions relatives au mandat


présidentiel
Aujourd’hui, la forte implication de juridictions constitutionnelles à exercer leur office
pour faire respecter la suprématie de la Constitution est salué unanimement comme étant à
l’origine de la construction d’un droit véritablement démocratique. Le juge constitutionnel
apparaît aussi comme le régulateur du fonctionnement des institutions et de l’activité des
pouvoirs publics. Mais les tendances récentes du constitutionnalisme, y compris dans l’espace
francophone, font de lui le garant du respect de l’ordre constitutionnel établit. A ce titre, il est
désiré sur le terrain du contrôle des révisions de la Constitution98.
Certes, il est rare qu’une Constitution attribue expressément un pouvoir de contrôle de la
constitutionnalité des lois de révision au juge constitutionnel, mais aucune disposition
constitutionnelle ne lui refuse ce pouvoir. Lorsque ce pouvoir de contrôle est implicite, il
faudrait que le juge constitutionnel soit assez hardi pour s’autoriser le contrôle de
constitutionnalité d’une loi de révision constitutionnelle99. Il n’est pas alors surprenant de voir
la plupart des juges constitutionnels refuser d’exercer un tel contrôle sur le pouvoir
parlementaire de révision. Ainsi, confronté à la problématique de la protection de l’intangibilité
des clauses d’éternité constitutionnelle, les juges constitutionnels béninois et sénégalais
adoptent une attitude progressiste.
Au bénin, le juge constitutionnel retient dans l’ordre constitutionnel de la Conférence
nationale de février 1990, le principe de l’intangibilité des dispositions relatives au mandat
présidentiel. L’exemple emblématique, fourni à cet égard par la Cour constitutionnelle peut être
évoqué pour illustrer cette situation.
Dans une décision rendue en 2011, à l’occasion de l’examen de la loi organique de la
même date, portant conditions de recours au référendum. La Cour a estimé que l’examen de la
loi fait ressortir que l’article 6 est contraire à la Constitution en ce qu’il ne cite pas toutes les

98
Abdoulaye SOMA, « Le contrôle de constitutionalité des lois constitutionnelles en Afrique noire francophone
», [Link], pp. 619-640.
99
Brusil Miranda METOU, « Existe-t-il une hiérarchie entre les normes constitutionnelles des Etats africains? »,
[Link]., pp.1-32.

39
options fondamentales de la Conférence nationale de février 1990 et qui sont reprises par les
articles 42, 44 et 54 de la Constitution. Qu’il s’agit du nombre de mandats présidentiels, de la
limitation d’âge pour les candidats à l’élection présidentielle et de la nature présidentielle du
régime politique du pays. La Cour a estimé que l’article 6 doit donc être reformulé comme suit
: « Ne peuvent faire l’objet de questions à soumettre au référendum, les options fondamentales
de la Conférence Nationale de février 1990, à savoir : la forme républicaine et la laïcité de
l’État ; l’atteinte à l’intégrité du territoire national; le mandat présidentiel de cinq ans,
renouvelable une seule fois ; la limite d’âge de 40 ans au moins et 70 ans au plus pour tout
candidat à l’élection présidentielle ; le type présidentiel du régime politique au Bénin »100.
L’interprétation de cette décision révèle qu’en réécrivant l’article 6 de la loi organique
sur le recours au referendum, la Cour admet implicitement, mais certainement que le mandat
présidentiel de cinq ans, renouvelable une seule fois ; de même d’ailleurs que la limitation d’âge
pour les candidats à l’élection présidentielle, sont expressément exclu de toute procédure de
révision. Elle consacre et protège l’intangibilité des dispositions relatives au mandat
présidentiel. Dans ce sens, la Cour à déclarer l'inconstitutionnalité de la loi portant révision du
mandat présidentielle en ces termes : « Considérant que le mandat de quatre ans, qui est une
situation constitutionnellement établie, est le résultat du consensus national, dégagé par la
Conférence des Forces Vives de la Nation de février 1990 et consacré par la Constitution en
son Préambule qui réaffirme l'opposition fondamentale du peuple béninois à la confiscation du
pouvoir ; que si la Constitution a prévu les modalités de sa propre révision, la détermination
du peuple béninois à créer un État de droit et de démocratie pluraliste, la sauvegarde de la
sécurité juridique et de la cohésion nationale commandent que toute révision tienne compte des
idéaux qui ont présidé à l'adoption de la Constitution du 11 décembre 1990, notamment le
consensus national, principe à valeur constitutionnelle qu’en conséquence, les articles 1 et 2
de la Loi constitutionnelle n° 2006-13 adoptée par l’assemblée Nationale le 23 juin 2006, sans
respecter le principe à valeur constitutionnelle ainsi rappelé, sont contraires à la Constitution...
»101. Il s’agit à l’évidence d’une décision lourde de conséquences, qui devrait inspirer les juges
constitutionnels des autres États d’Afrique noire francophone. Le juge constitutionnel
sénégalais, n’hésitera pas à emboiter le pas à son homologue béninois.
Bien qu’hésitant au départ, à exercer un contrôle de constitutionnalité des lois de
révision102 des dispositions relatives au mandat présidentiel, le Conseil constitutionnel
sénégalais opère dans sa décision du 15 février 2024, un véritable revirement de jurisprudence.
Il considère les dispositions de l’article 31 de la Constitution comme consubstantielles à la
société et à l’Etat et donc insusceptibles de révision. En l’espèce il affirme que : « … au regard
de l’esprit et de la lettre de la Constitution et de la loi organique relative au Conseil
constitutionnel, le Conseil constitutionnel doit toujours être en mesure d’exercer son pouvoir

100
DCC 11-067 du 20 octobre 2011.
101
Décision DCC 06-074 du 08 juillet 2006.
102
Dans sa décision n°3/C/2005 du 18 janvier 2006, il considère que « la compétence du Conseil constitutionnel
est strictement délimitée par la Constitution et la loi organique sur le Conseil constitutionnel ; que le Conseil ne
saurait être appelé à se prononcer dans d’autres cas que ceux limitativement prévus par ces textes ; que le Conseil
constitutionnel ne tient ni des articles 74 et 103 de la Constitution ni d’aucune disposition de la loi organique le
pouvoir de statuer sur une révision constitutionnelle ».

40
régulateur et de remplir ses missions au nom de l’intérêt général, de l’ordre public, de la paix,
de la stabilité des institutions et du principe de la nécessaire continuité de leur fonctionnement
». Certains estiment que ce revirement de jurisprudence est justifié par la fonction idéologique
du juge constitutionnel103. Il reste cependant constant que, dans les Etats en étude, les exigences
démocratiques exigent de plus en plus une confrontation continue des actes du pouvoir politique
aux valeurs auxquelles la société s’identifie104. Ces valeurs sont le plus souvent consacrées dans
la Constitution sociale. C’est cela qui justifie et légitime les fonctions du juge constitutionnel
qui devient la figure emblématique de la démocratie constitutionnelle.
La décision du 15 février 2024 est d’une grande importance dans la mesure où elle est
non seulement la manifestation d’une audace du juge constitutionnel sénégalais, mais aussi
parce qu’elle inaugure, il faut le souhaiter, une série de décisions qui manifestera l’orientation
du juge vers des motivations qui ne se rattachent plus de manière exclusive au syllogisme
traditionnel. En décidant de procéder au contrôle de la loi n°4/2024 portant dérogation aux
dispositions de l’article 31 de la Constitution, le juge constitutionnel sénégalais entend garantir
l’intangibilité des dispositions constitutionnelles relatives au mandat présidentiel.

2. Le renforcement de l’intangibilité des catégories du bloc de constitutionnalité


La formule « “bloc de constitutionnalité” a été forgée à partir de celle de “bloc de
légalité” couramment employée en droit administratif »105. Le bloc de constitutionnalité est une
notion d’origine doctrinale. La formule est attribuée au professeur Claude ÉMERI106. Elle aurait
été ensuite reprise par le professeur Louis FAVOREU107. En France, elle est restée doctrinale :
elle « n’a jamais été consacrée par le juge » constitutionnel108. Il en va autrement en Afrique
où elle est utilisée par plusieurs juridictions constitutionnelles109. La notion de « bloc de
constitutionnalité » traduit une conception large de la Constitution110. Mais à travers la
doctrine111 et la jurisprudence, elle fait l’objet, elle-même, de deux conceptions diamétralement
opposées, sur fond de relative confusion. Ces deux conceptions sont, l’une sélective, l’autre

103
Aubrey Sidney ADOUA MBONGO, « La décision n°1/C/2024 du 15 février 2024 : manifestation d’une posture
conséquentialiste du juge constitutionnel sénégalais ? », CERACLE, 2024, pp.1-10. ; Charles TUEKAM
TATCHUM, « L’évolution du contentieux des normes devant le Conseil Constitutionnel sénégalais : Réflexion à
partir de la décision n°1/C 2024, du 15 février 2024 », RRC, fevrier 2024, pp.11-32.
104
Sylvie Salles, Le conséquentialisme dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel, Paris, LGDJ, 2016, p.1.
105
Olivier DUHAMEL et Yves MÉNY, Dictionnaire constitutionnel, [Link]., p. 87 ; Michel De VILLIERS et
Armel LE DIVELLEC, Dictionnaire du droit constitutionnel, [Link]., p. 27.
106
Claude ÉMERI, « Bloc de constitutionnalité », RDP, 1970, p. 608.
107
Louis FAVOREU, « Le principe de constitutionnalité : essai de définition d’après la jurisprudence du Conseil
constitutionnel », in Mélanges Charles EISENMANN, éd. Cujas, 1975, p. 33.
108
Olivier DUHAMEL et Yves MÉNY, Dictionnaire constitutionnel, [Link]., p. 87
109
Exemples : Cour constitutionnelle du Bénin : DC n° 18 DC du 3 juin 1993 ; Cour constitutionnelle du Niger :
Décision n° 2002-004/CC du 16 janvier 2002, Affaire : Contrôle de constitutionnalité de la loi modifiant la loi
déterminant la composition, l’organisation, les attributions et le fonctionnement de la Cour suprême ; 2002-
0010/CC du 18 janvier 2002 Affaire : Contrôle de constitutionnalité de la loi déterminant l’ordre manifestement
illégal ; Cour constitutionnelle du Mali : Avis n° 01-001 du 4 octobre 2001 Référendum du 4 octobre 2001 de la
Cour constitutionnelle du Mali, Objet : Loi n° 00-54 / AN-RM portant révision de la Constitution du 25 février
1992.
110
« Lexique de contentieux constitutionnel » in Annuaire béninois de justice constitutionnelle, 2013, p. 729.
111
Epiphane SOHOUENOU, « Les catégories du bloc de constitutionnalité », RCC, n°2/3 2020, pp. 7-32.

41
extensive, voire « volontariste »112. Dans la conception sélective, le bloc de constitutionnalité
ne désigne que « l’ensemble des principes et règles à valeur constitutionnelle dont le respect
s’impose au pouvoir législatif comme au pouvoir exécutif, et d’une manière générale à toutes
les autorités administratives et juridictionnelles ainsi […] qu’aux particuliers »113. À l’opposé,
dans la conception extensive, le bloc de constitutionnalité est défini comme « l’ensemble des
normes et des principes qui servent de référence au juge constitutionnel » « dans l’exercice de
son contrôle de constitutionnalité »114 ou « l’ensemble des règles dont le juge constitutionnel
assure le respect, sans y voir un quelconque renseignement sur leur valeur juridique »115. Ainsi,
le bloc de constitutionnalité est synonyme de normes de référence du contrôle de
constitutionnalité. Parce que doté d’un caractère intangible. Cette conception est la plus
courante. Elle correspond à l’idée que donne la jurisprudence de plusieurs Cours
constitutionnelles, notamment celle du Bénin.
Le juge constitutionnel opère une distinction catégorielle fondée sur deux critères. Celui
du caractère écrit ou explicite et celui du caractère non écrit ou implicite des normes de
référence. Ainsi, les normes écrites auxquelles le juge constitutionnel béninois se réfère dans
son office sont à la fois la Constitution du 11 décembre 1990 et les normes écrites jugées
complémentaires de la Loi fondamentale.
La Constitution entendue comme norme de référence recouvre, non seulement le
dispositif de la Loi fondamentale, mais aussi le Préambule selon une jurisprudence bien établie
de la Cour constitutionnelle116. Dans ces deux composantes du texte constitutionnel, une
distinction s’impose, en termes d’opposabilité, entre les dispositions à effet immédiat et les
dispositions d’application progressive. Comme exemples de celles-ci, il est possible de citer le
droit à l’eau potable dans le Préambule117 et la gratuité de l’enseignement dans le dispositif118
Les normes complémentaires écrites résultent principalement des textes auxquels renvoie
le Préambule, notamment la Charte des Nations-Unies du 26 juin 1945, la Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948, quelques fois citée par la Cour
constitutionnelle, et surtout la Charte africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, adoptée
le 28 juin 1981 et ratifiée par le Bénin le 20 janvier 1986. La dernière Charte citée constitue la
norme de référence de prédilection de la Haute juridiction. Partie intégrante de la Constitution
pour le constituant, elle est parfois préférée au dispositif. Ces textes, qui garantissent les droits
fondamentaux et dont le contenu constitue des éléments de l’ordre constitutionnel, ne sauraient
être modifiés ou expurgés de la constitution par une quelconque procédure de révision.
En 2013, saisie contre l’arrêt n° 95/98 du 16 juin 1998 de la Cour d’appel de Cotonou
pour violation des articles 26 et 34 de la Constitution du 11 décembre 1990, 3 alinéa 1er et 7 de
la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, la Cour constitutionnelle rappelle qu’il

112
Mathieu DISANT, « Synthèse générale des travaux », Actes du 7ème congrès de l’Association des Cours
constitutionnelles ayant en Partage l’Usage du Français (ACCPUF), Lausanne, 2015, p. 195.
113
Olivier DUHAMEL et Yves MÉNY, Dictionnaire constitutionnel, [Link]., p. 87.
114
Michel De VILLIERS et Armel LE DIVELLEC, Dictionnaire du droit constitutionnel, [Link]. p. 28.
115
Valérie GOESEL-LE BIHAN, Contentieux constitutionnel, 2ème édition, Paris, Ellipses 2016, pp. 111 et s.
116
Voir par exemple la Décision n° DCC 13-131 du 17 septembre 2013, Firmin MEDENOUVO.
117
DCC 12-124 du 7 juin 2012 Fidélia A. APOVO.
118
Article 13.

42
découle des dispositions de l’article 3 alinéa 3 de la Constitution du 11 décembre 1990119 que
« les décisions de justice, lorsqu’elles violent les droits de la personne humaine, n’échappent
pas au contrôle de constitutionnalité »120 . La haute juridiction constitutionnelle évoque l’article
158 de la même Constitution121 et constate que « tout texte de loi, tout règlement, tout principe
général de droit, toute règle coutumière appliqués par les juridictions, les institutions, les
citoyens ou évoqués par les justiciables postérieurement à la Constitution du 11 décembre
1990, sont inopérants dès lors qu’ils sont contraires à la Constitution du 11 décembre 1990
»122. De même, dans ses décisions DCC 06-076 du 24 juillet 2006 et DCC 09-087 du 13 août
2009, la Cour constitutionnelle considère que « le Coutumier du Dahomey fixé par la circulaire
A.P. 128 du 19 mars 1931 ne peut servir de base légale à une décision judiciaire et aucune
juridiction ne saurait asseoir sa décision sur un principe ou règle censé porter atteinte aux
droits fondamentaux de la personne humaine ».
Au nombre des normes non écrites admises comme catégories du bloc de
constitutionnalité par la Cour constitutionnelle du Bénin, figurent les principes à valeur
constitutionnelle. Il en est ainsi des « impératifs constitutionnels de la démocratie ». Ils sont
présentés comme étant au-dessus de la Constitution123. Leur reconnaissance tendrait donc à «
créer une hiérarchie dans le bloc de constitutionnalité »124. Au nombre des « impératifs
constitutionnels de la démocratie » figure la « nature représentative et le caractère majoritaire
» du régime politique. Ils apparaissent à la doctrine comme des matières non révisables et
constituent de ce fait, des clauses d’irrévisabilité.
Au demeurant, les catégories varient dans l’espace d’un État à l’autre, et dans le temps
d’une période à l’autre, le bloc de constitutionnalité ne saurait être figé. Il appartient au juge
constitutionnel seul, et à chaque juge constitutionnel, de décider de ce que sont, pour lui, les
catégories du bloc de constitutionnalité : la doctrine peut être inspiratrice, mais non prescriptive.
Au demeurant, des revirements, toujours possibles, peuvent conduire à une évolution de ces
catégories.

II. DES CLAUSES FRAGILES DANS LES PROCEDURES INFORMELLES DE


REVISION

Les clauses d’éternité ne sont pas éternelles. Elles sont fragiles dans les procédures
informelles de révision. En Afrique, les révisions constitutionnelles apparaissent comme des
coups de semonce qui, par leur répétition, finissent par vider le régime politique de sa substance

119
Aux termes de cet article : « Toute loi, tout texte réglementaire et tout acte administratif contraires à ces
dispositions sont non avenus. En conséquence, tout citoyen a le droit de se pourvoir devant la cour constitutionnelle
contre les lois, textes et actes présumés inconstitutionnels ».
120
Cour constitutionnelle, Décision DCC 13-082 du 09 août 2013, in Recueil des décisions et avis, 2013, volume
1, p. 575.
121
Aux termes de cet article : « La législation en vigueur au Bénin jusqu’à la mise en place des nouvelles instituions
reste applicable, sauf intervention de nouveaux textes, en ce qu’elle n’a rien de contraire à la présente Constitution
».
122
Cour constitutionnelle, Décision DCC 13-082 du 09 août 2013, in Recueil des décisions et avis, 2013, volume
1, p. 575.
123
Epiphane SOHOUENOU, « Les catégories du bloc de constitutionnalité », [Link]., pp. 7-32.
124
Claude ÉMERI, « Bloc de constitutionnalité », [Link]., p. 608.

43
démocratique. Il s’agit de révisions controversées car la majorité qui les initie ne recherche pas
le consensus avec le reste de la classe politique. Par leur nature et leur orientation, elles
constituent des sources de fragilité du caractère intangible des clauses. Dans les Etats en étude,
cette fragilité est alimentée par les détournements de procédure de révision (A) et les
changements anticonstitutionnels de gouvernement (B).

A. La fragilité des clauses par les détournements de procédure de révision

En principe, toute Constitution édicte la procédure de sa révision. La Constitution


sénégalaise définit la procédure de sa révision en son titre XII intitulé « De la révision »
contenant un article unique, à savoir l’article 103 qui s’inspire pour une large part de l’article
89 de la Constitution française. Au Benin, la Constitution du 11 décembre 1990 définit la
procédure de sa révision en son titre X, notamment aux articles 155 et 156. La procédure
aménagée oblige l’autorité détentrice du pouvoir de révision à se conformer à la lettre et à
l’esprit de la Constitution. Pourtant, l’analyse de la pratique des révisions montre une
malléabilité de la mise en œuvre de la procédure qui résulte des révisions unilatérales et
instrumentales des clauses (1) et de l’usage instrumentale du référendum (2).

1. Le recours aux révisions unilatérales des clauses


Le pouvoir de révision opère bien souvent des amendements à la Constitution «
commandités », conduisant à des manipulations constitutionnelles. Les clauses d’éternité
seraient alors vulnérables à des telles pratiques, dont le but est de « caporaliser » l’esprit de la
Constitution à des fins instrumentales. Une révision en deux temps pourrait faire sauter le
verrou de la limitation. Certains auteurs125 prétendent qu'il n'existe pas de limites au pouvoir de
révision en ce sens que ce pouvoir réviserait d'abord les dispositions relatives à l'interdiction de
réviser avant de procéder à la révision de ces dispositions par la suite. Le pouvoir constituant
dérivé pourrait alors se permettre de faire sauter le verrou de sa propre limitation, pour
s'octroyer le pouvoir de tout faire. Ce qui serait assimilable à une « fraude à la constitution »126.
Au Sénégal, par la loi n° 76-27 du 6 avril 1976, le Président de la République a procédé
à la suppression du principe de la limitation des mandats présidentiels instaurée en 1970 et à
l’instauration du dauphinat qui a permis à Abdou DIOUF de recevoir le pouvoir des mains de
Senghor. Par le procédé, le premier a terminé le mandat du second avant de se présenter au
suffrage universel.
Quoi qu’en pensent les tenants de l’exigence de continuité du jeune Etat et la particularité
du contexte des années 1980 qui s’y prêtait, il s’agit bien, d’une fraude à la Constitution. Car
dans le cadre d’un régime pluraliste comme celui du Sénégal, des élections pouvaient être
organisées pour assurer la succession du Président en cas de vacance du pouvoir. Cette
manipulation du texte fondamental dans le but d’assurer une succession et une transmission du

125
Georges BURDEAU, Essai d’une théorie de la révision des lois constitutionnelles en droit positif français
(thèse), Macon, J. Buguet-Comptour Imprimeur, 1930, 349 p.
126
Georges LIET-VEAUX, La « fraude à la constitution » : essai d’une analyse juridique des révolutions
communautaires récentes », in Revue du droit public, 1943, pp. 116 et suiv. ; Francis HAMON, Michel TROPER,
Droit Constitutionnel, Paris, LGDJ, 2007, pp. 80 et suiv.

44
pouvoir en douceur fut-elle conforme à la lettre de la Constitution, constitue une entorse à
l’esprit de la Constitution qui implique le choix démocratique des gouvernants. Dans ce
contexte, les clauses d’éternité seraient vulnérables et ouverts à toutes formes de manipulations.
Dans la même veine, après dix-huit ans passés à la tête de l’Etat, le successeur de
SENGHOR cède à la tentation d’une instrumentalisation de la Constitution pour rester au
pouvoir. Sous le manteau d’une proposition de révision, le Président DIOUF parraine la loi n°
98-43 du 10 octobre 1998 portant révision des articles 21 et 28 de la Constitution qui supprime
le quart bloquant (exigence d’avoir la majorité absolue des suffrages représentant le quart des
inscrits pour être élu au premier tour) et le principe de la limitation à deux du nombre de
mandats présidentiels127. Le Président de la République, jusque-là rééligible une seule fois, était
désormais éligible autant qu’il le souhaitait. La clause limitative des mandats, issue de la
Concertation de 1991 sur le système électoral, était considérée comme un “acquis
démocratique” en ce qu’elle résultait d’un consensus entre l’opposition et le pouvoir et
déterminait la durée maximale quatorze (14 ans) d’une personne à la Présidence de la
République. En cela, sa remise en cause par une révision constitutionnelle unilatérale et
instrumentale était perçue, à raison, par l’opposition politique d’alors et par une partie de
l’opinion publique, comme une atteinte au consensus fondateur des règles du jeu démocratique
et une atteinte à l’Etat de droit. Dans ce sens, le verrouillage de l’article 31 de la Constitution
du 22 janvier 2001 relatif au nombre et à la durée du mandat présidentiel demeure insuffisant.
Cette clause fut modifiée par la loi n°4/2024 portant dérogation aux dispositions de l’article 31
de la Constitution.
Au Cameroun, la clause limitative du mandat présidentielle a été révisée par la loi n°
2008/001 du 14 avril 2008 modifiant et complétant certaines dispositions128 de la loi n°96/06
du 18 janvier 1996 portant révision de la Constitution du 02 juin 1972. La révision des clauses
limitatives du mandat présidentielle permet désormais au Président de la République d’être
rééligible. On peut lire aux termes de articles 1er de cette loi que : « les dispositions des articles
6(2) et 4(3) à 15 (4), 51(1) ; 53 et 67(6) de la loi n°96/6 du 18 janvier 1996 portant révision de
la Constitution du 02 juin 1972 sont modifiées et complétées ainsi qu’il suit : Article 6 (2)
(nouveau) : le Président de la République est élu pour un mandat de sept (7) ans. Il est
rééligible ».
Pour mettre un terme à ces révisions déconsolidantes de la démocratie, la Cour
constitutionnelle béninoise déclare inconstitutionnelle une loi de révision, au motif qu’elle viole
les idéaux ayant abouti à l’adoption de la Constitution. Le juge constitutionnel souligne en
substance : « (…) même si la Constitution a prévu les modalités de sa propre révision, la
détermination du peuple béninois à créer un État de droit et de démocratie pluraliste, la
sauvegarde de la sécurité juridique et la cohésion de la nation commandent que toute révision
tienne compte des idéaux qui ont présidé à l’adoption de la Constitution du 11 décembre 1990,
notamment le consensus national, principe à valeur constitutionnel ; qu’en conséquence les

127
Ismaïla MADIOR FALL, « La révision de la Constitution au Sénégal », [Link]., p.35. ; 10. Ibrahim David
SALAMI, « Le pouvoir constituant dérivé à l'épreuve de la justice constitutionnelle béninoise », Revue togolaise
des sciences juridiques, n° Zéro, Janvier-juin 2010, pp. 44 et s.
128
Les dispositions des articles 6(2) et (4) de la loi n°96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la Constitution
du 02 juin 1972 relatives au nombre et à la durée du mandat présidentiel.

45
articles 1 et 2 de la loi constitutionnelle n°2006-13 adoptée par l’Assemblée Nationale le 23
juin 2006, sans respecter le principe à valeur constitutionnelle ainsi rappelé, sont contraires à
la Constitution (…) ».
Au demeurant, les formalités procédurales apparaissent de prime abord comme les seules
barrières à l’initiative révisionniste utilitaire des représentants. Mais elles ne peuvent nullement
garantir le caractère supérieur (suprême) de certaines normes puisqu’elles offrent au pouvoir de
révision la possibilité de tout réviser à condition de suivre la procédure prescrite. Or le pouvoir
de révision doit observer des limites fixées par le constituant originaire pour que son œuvre soit
à son tour valide. En décidant de réviser les clauses constitutionnelles, le pouvoir constituant
dérivé fragilise l’autorité de la norme fondamentale et l’expose ainsi à toute forme de
manipulation drapées de manteaux démocratiques.

2. L’usage instrumental du référendum dans la procédure de révision des clauses


Issu du latin referre, rappoter, le référendum est une procédure par laquelle tous les
citoyens d’une collectivité particulière se prononcent sur une question d’ordre publique par un
vote129. Elle est une procédure de consultation directe des électeurs sur une question ou sur un
texte de portée nationale ou locale130.
Souvent considéré comme une procédure suspecte, le référendum fait l'objet de critiques
récurrentes au gré des scrutins organisés et de leurs résultats parfois inattendus131. Cette
réticence se justifie par le fait que le référendum lorsqu’il est instrumentalisé, constitue un
risque majeur aux principes idéologiques et démocratiques de l’Etat 132. Les clauses d’éternité
constitutionnelles pourraient donc y être révisables.
Or, malgré cette réticence les Constitutions des Etats francophones d’Afrique ont fait une
place importante à l'expression directe des citoyens de manière concurrente, même si
exceptionnelle, à la mission des représentants. Cette acceptation progressive des citoyens
comme acteurs de la prise de décision politique est la marque d'un mouvement de
démocratisation des institutions que ce soit au niveau national ou local. Elle est allée de concert
avec une revendication de participation accrue de la part des citoyens, une crise de la démocratie
représentative mais aussi la volonté de certains dirigeants ou régimes politiques de laisser au
peuple la possibilité d'intervenir à des moments clés ou sur des actes déterminants pour l'avenir
de l'Etat. Il en est ainsi de l’accession à l'indépendance, des révisions constitutionnelles, de
l’adoption d'une nouvelle Constitution, de transferts de souveraineté… ou de trancher des
questions politiquement délicates car clivantes telles l’avortement, le mariage entre personnes
de même sexe, l’immigration…

129
Maurice KAMTO, « Les Conférences nationales ou la création révolutionnaire des Constitutions », in La
création du droit en Afrique (sous la direction de D. DARBON et J. DU BOIS DE GAUDUSSON), Paris, Karthala,
1997, pp. 177 et s.
130
Gérard Cornu (dir.), Vocabulaire juridique, Paris, PUF, 1997, pp.769 et s.
131
Dominique Rousseau, « L’équivoque référendaire », La vie des idées, 2014, p. 15 ; Elie Cohen, Gérard Grunberg
et Bernard Manin, « Le référendum un instrument défectueux », Le Débat, 2017, no 193, p. 140.
132
Antoine CHOLLET, Défendre la démocratie directe, Presses polytechniques et universitaires romandes,
Lausanne, 2011, p. 10.

46
La plupart des Constitutions des Etats aujourd'hui consacrent le référendum. C’est le cas
de la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 en son article 155. La Constitution
sénégalaise du 22 janvier 2001, dispose expressément en son article 52 : « le Président de la
République peut soumettre tout projet de loi constitutionnelle au peuple ». C’est en ce sens que
l’alternance de 2000 au Sénégal, est considéré comme une « grande alternance incomplète »133.
Car, caractérisée par le remplacement démocratique d’un Président de la République par un
autre. Cependant, ce remplacement n’a pas été immédiatement accompagné d’un changement
de majorité parlementaire favorable au nouveau Président car le renouvellement de l’Assemblée
nationale était prévu trois années plus tard. Cette situation engendra donc une cohabitation. Il
était impossible au Président de la République de dissoudre l’Assemblée nationale en vue de se
doter d’une majorité qui lui était favorable tant que celle-ci n’avait pas adopté de motion de
censure à l’encontre du Gouvernement. L’article 75 bis de la loi constitutionnelle de 1963
introduit par la réforme de 1970 prévoyait que « le Président de la République peut prononcer,
par décret, la dissolution de l’Assemblée nationale, après avis de son Président, lorsqu’elle a
adopté une motion de censure à l’encontre du Gouvernement ». Il lui était aussi difficile de
mettre en œuvre les réformes constitutionnelles promises pendant la campagne électorale. En
effet, face à une majorité parlementaire composée d’adversaires politiques, le Président de la
République a pu valablement avoir des appréhensions sur la disposition de ses adversaires à
entériner une révision constitutionnelle devant, en tous les cas, passer par l’Assemblée
nationale.
Dans cette situation politiquement complexe de cohabitation entre une majorité
présidentielle fraîche et une majorité parlementaire vieillie, les inquiétudes étaient fondées car
une tentative de révision constitutionnelle qui emprunterait la procédure normale de l’article 89
n’aurait pu aboutir à son terme qu’avec l’aval de la majorité parlementaire. La conduite d’une
révision qui passe par cette voie était aléatoire dès lors que ladite révision menaçait les intérêts
de ceux qui devaient soit « l’approuver » en cas de mise en branle de la voie parlementaire soit
à tout le moins « l’adopter » dans l’hypothèse de choix de la voie référendaire.
Face à cette hypothèque procédurale majeure liée à l’adversité politique latente du parti
socialiste, le Président de la République choisit d’écarter la voie de la révision partielle de la
Constitution et pencha pour l’option de l’adoption d’une nouvelle Constitution, qui s’est
avérée être finalement une révision totale de la Constitution. A cet effet, il nomma une
commission chargée de la rédaction d’une nouvelle Constitution qui a travaillé sous son
étroite supervision134. Lorsque la commission termina son œuvre, le Président eut recours à
l’article 46 de la Constitution abrogée pour faire adopter le projet de Constitution directement
par le peuple sans passer par l’Assemblée nationale. Cet article disposait : « le Président de la
République peut, sur la proposition du Premier Ministre et après avoir consulté les présidents
des assemblées et recueilli l’avis du Conseil Constitutionnel, soumettre tout projet de loi au
référendum »135. La question de droit qui se posa est la suivante : le Président de la République

133
Gerarda HESSELING, Histoire politique du Sénégal, Paris, Karthala, 1985, p. 43.
134
Demba SY, « L’élaboration de la Constitution du 22 janvier 2001 », Annales Africaines 2007, p. 5.
135
République du Sénégal, Constitution mise à jour en 1999 publiée par le Secrétariat Général du Gouvernement.

47
peut-il valablement utiliser une procédure prévue pour soumettre simplement tout projet de loi
au peuple pour, au contraire, lui soumettre un projet de Constitution ?
La réponse doit être négative, au regard de la tradition constitutionnelle sénégalaise.
Celle-ci a toujours utilisé le terme de Constitution pour poser l’acte fondateur d’un nouveau
régime
politique comme ce fut le cas en 1959 et en 2001, le terme loi constitutionnelle lorsqu’il est
question de procéder soit à une révision-fondation d’une nouvelle Constitution soit à une
révision-modification de la Constitution existante136.
A l’évidence, l’interprétation de la formule « tout projet de loi » comme englobant une
loi
portant Constitution, même avalisée par les juges137, parait excessif et contestable. Cet avis est
partagé par El Hadj MBODJ qui, considérant la démarche empruntée comme une «fraude à la
Constitution »138, écrit : « en tout cas, le procédé suivi occulte un véritable détournement de
procédure qui fragilise les fondations même de l’Etat de droit qui requiert, de la part d’un Etat
soumis au droit, une bonne interprétation et une application correcte de la lettre et de l’esprit
des normes juridiques, évitant ainsi des précédents ou des coutumes qui sont de nature à saper
les fondements même de la démocratie »139. En l’absence de précision de la part du Constituant,
la procédure du référendum législatif ordinaire a servi pour une révision totale de la
Constitution. Ce détournement d’une procédure législative à des fins de changement de
Constitution est un moyen privilégié de fragilisation des clauses d’éternité constitutionnelle. Il
en est de même des changements anticonstitutionnels de gouvernements.

B. La fragilité des clauses par les changements anticonstitutionnels de


gouvernement

Les clauses d’éternités constitutionnelles peuvent être neutralisées par les changements
anticonstitutionnels de gouvernement140. Par changement anticonstitutionnels de
gouvernement, Il faut entendre selon la déclaration de Lomé du 12 juillet 2000 « tout putsch ou
coup d’État militaire contre un gouvernement issu d’élections démocratiques ; Toute
intervention de mercenaires pour renverser un gouvernement issu d’élections démocratiques ;
toute intervention de groupes dissidents armés ou de mouvement rebelles pour renverser un
gouvernement en place de remettre le pouvoir au parti ou au candidat vainqueur à l’issue
d’élections libres, justes et régulières, ainsi que tout amendement ou toute révision des

136
Ismaïla MADIOR FALL, « La révision de la Constitution au Sénégal », [Link]., pp.24-25.
137
Quant au juge de l’excès de pouvoir, il a utilisé une parade classique du droit administratif pour ne pas
s’immiscer dans la polémique. En effet, le Conseil d’Etat a, par son arrêt n° 1/2000 du 4 janvier 2001, considéré
que « la décision du Président de la République de recourir à un référendum est un acte de gouvernement
insusceptible de recours pour excès de pouvoir ».
138
Géorges LIET-VEAUX, « La fraude à la Constitution. Essai d’une analyse juridique des révolutions
communautaires récentes : Italie, Allemagne, France», RDP 1943, pp. 116-151. ; Sylvain OUEDRAOGO, La lutte
contre la fraude à la Constitution en Afrique noire francophone, Thèse de doctorat, Université Montesquieu-
Bordeaux IV, 2011, p. 111 et s.
139
El Hadj MBODJ, Préface de l’ouvrage Textes constitutionnels du Sénégal de 1959 à 2007, Dakar, CREDILA,
2007.
140
Céline THIRIOT, « La place des militaires dans les régimes post-transition d’Afrique subsaharienne : la
difficile resectorisation », in Revue Internationale de Politique Comparée, Vol. 15, 2008, p. 17 et s.

48
Constitutions ou des instruments juridiques qui portent atteinte aux principes de l’alternance
démocratique ». Le constat s’impose, les actes issus de ces pratiques tels les Chartes de
transitions (1) et les accords politiques (2), remettent le plus souvent en cause l’autorité de la
Constitution. Ils sont alors un moyen de fragilité des clauses d’éternité.

1. La fragilité des clauses par l’adoption des Chartes de transitions


Les Chartes de la transition, catégorie normative en plein essor et particulièrement
complexe, s’entendent du point de vue de la théorie constitutionnelle comme un corpus de
règles particulier, à caractère transitoire, destiné à résorber les crises et incertitudes politiques
nées de la destruction partielle ou totale de l’ordre constitutionnel initialement en vigueur141.
Elles sont adoptées dans le cadre de la résolution des crises politiques142 nées d’un coup d’État
ou d’une insurrection populaire ayant rendues inapplicables les dispositions constitutionnelles
en vigueur. Elles constituent une catégorie juridique assez curieuse en droit constitutionnel.
Leur puissance normative est largement au-dessus de celle de la Constitution si l’on admet
comme c’est d’ailleurs le cas qu’elles peuvent modifier de façon informelle la loi fondamentale,
la suspendre ou même la détruire en dehors de toutes règles préétablies143. Toutes choses qui
seraient de nature à fragiliser le caractère intangible des clauses d’éternité constitutionnelle.
Dans cette occurrence, la Charte s’impose par substitution aux différents acteurs sous la
surveillance parfois étroite de la communauté internationale qui en assure l’application. En
revanche, la primauté des Chartes intéresse lorsque, malgré le coup de force, la Constitution est
maintenue à travers son invocation dans le préambule comme au Mali144 ou dans le corpus de
la Charte145. On pourrait considérer sur la base de ce maintien du texte constitutionnel que les
Chartes de transition tirent leur source dans la loi fondamentale et donc, reconnaitre la
suprématie de cette dernière sur elles. Ce n’est malheureusement pas le cas dans la mesure où,
il y a une inversion curieuse du rapport hiérarchique. En cas de contrariété entre une disposition
de la Charte et la Constitution, la première prime. Dès lors, en cas de contrariété entre une
disposition de la Charte et une disposition constitutionnelle intangible, la disposition de la
Charte s’applique entrainant ainsi la fragilité des matières constitutionnelles intangibles.
Dans la Charte burkinabè du 1er mars 2022, il est expressément énoncé à l’article 35
qu’« en cas de contrariété entre la Charte de transition et la Constitution du 2 juin 1991, les
dispositions de la présente Charte s’appliquent »146. Cette disposition parait en contradiction

141
El Hadj Mbodj, « La constitution de transition et la résolution des conflits en Afrique. L’exemple de la
République démocratique du Congo », RDP 2010.2.444.
142
Charles TUEKAM TATCHUM, « Les normes supraconstitutionnelles dans le constitutionnalisme de crise en
Afrique noire francophone », Afrilex, juillet 2024, pp.1-30.
143
La charte de transition tchadienne en son article 92 est à cet égard sans équivoque lorsqu’elle dispose que : «
L’adoption de la présente Charte de Transition abroge la Constitution et toutes autres dispositions antérieures et
contraires ».
144
« Nous fondant sur la Constitution du 25 février 1992 et l’Acte fondamental n°001/CNSP du 24 août 2020 »,
charte de transition malienne du 1er octobre 2020.
145
Eric NGANGO YOUMBI, « Valeurs et Constitution. Etude de cas à partir de quelques constitutions africaines
», RRJ-Droit Prospectif, 2021-1, pp. 335-372.
146
On peut lire une formule identique à l’article 25 de la Charte malienne du 12 septembre 2020 ; l’article 61 de
la Charte gabonaise du 2 septembre 2023, l’article 41 de l’acte fondamental n°001/CNSP du 24 août 2020 au Mali
abrogé.

49
avec la formule du serment de l’article 11 qui prévoit qu’« avant d’entrer en fonction, le
Président de la transition prête (…) le serment suivant : « je jure devant le peuple burkinabè et
sur mon honneur de préserver, de respecter, de faire respecter et de défendre la Constitution,
la Charte de la transition et les lois (…) »147. L’alignement des normes que le Président de la
transition s’engage à respecter dans sa formule sacramentelle donne l’impression que la
Constitution continue de fonder l’ordre juridique de la transition burkinabè alors que l’article
35 précité bat cette analyse en brèche148. Au Gabon, l’article 61 de la Charte va instaurer une
hiérarchie entre la Constitution du 26 mars 1991 et la Charte en reconnaissant la primauté de
cette dernière sur la première en cas de contrariété entre les normes. Comme on peut le
constater, les Chartes de transition relèguent la Constitution au second plan et affirment leur
prépondérance dans l’architecture normative de la transition. Cette prépondérance est par
ailleurs garantie par l’office du juge constitutionnel de transition. Au Niger, le Conseil
Constitutionnel reconnait ainsi la suprématie des actes normatifs issus de la proclamation du
coup d’État du 18 février 2010 notamment les ordonnances portant organisation des pouvoirs
publics pendant la période de transition. Dans un arrêt n°002/CCT/MC du 7 octobre 2010 le
Conseil affirme que « la saisine du Conseil constitutionnel de transition par voie d’exception
suppose que le requérant conteste la conformité au corpus constitutionnel de la période de
transition, aux traités et accords régionaux et internationaux signés et ratifiés par le Niger
d’une loi ou d’une ordonnance que l’instance juridictionnelle chargée de son dossier envisage
de lui appliquer ». Certains estiment d’ailleurs que dans cette posture, le juge constitutionnel
africain a accepté de se défaire de sa couronne de gardien juridique de la Constitution pour se
muer en un gardien de l’ordre constitutionnel de transition149. Cet ordre qui au demeurant, aurait
pu être déclaré inexistant de sorte que, toutes les situations de crise soient réglées dans le strict
cadre constitutionnel. Or, la pratique des accords politiques qui cristallise les conflits un peu
partout sur le continent ne confirme pas ce point de vue.

2. La fragilité des clauses par le recours aux accords politiques


L’avènement des Constitutions d’inspiration libérale n’a pas réussi à mettre un terme aux
crises plus ou moins violentes, qui continuent d’agiter la scène politique africaine. Les
désaccords entre les gouvernants et l’opposition créent un climat de tensions permanentes150,
débouchant quelquefois sur des confrontations armées d’une violence singulière. Pour y mettre
fin, les acteurs politiques africains recourent assez fréquemment à des arrangements151 et autres
compromis politiques152 qui fragilisent l’édifice constitutionnel153 et partant, l’intangibilité des

147
Article 10 de la Charte malienne du 12 septembre 2020.
148
Charles TUEKAM TATCHUM, « Les normes supraconstitutionnelles dans le constitutionnalisme de crise en
Afrique noire francophone », [Link]., pp.1-30.
149
Ibid.
150
Yawo Kakaty LOGO, « Les mésententes politiques et le droit constitutionnel en Afrique noire francophone »,
Afrilex nov. 2018, pp. 1-37.
151
Jean-Louis ATANGANA AMOUGOU, « Les accords de paix dans l’ordre juridique interne en Afrique », RRJ,
Droit Prospectif, 2008, n°3, pp 1723-1743.
152
Paterne MAMBO, « Les rapports entre la Constitution et les accords politiques dans les États africains.
Réflexions sur la légalité constitutionnelle en période de crise », McGill Law Journal, 2012, vol. 57, n° 4, pp. 921-
949.
153
Balla CISSE, « L'ineffectivité de la Constitution au regard des accords politiques dans les pays d'Afrique noire
francophone », RDP, n°6, 2020, pp. 1639 et ss.

50
clauses d’éternité consacrées. L’intangibilité des clauses est éprouvée par des Accords
politiques qui procèdent de négociations opérées en marge du dispositif constitutionnel en
vigueur.
Les Accords politiques sont des arrangements politiques comportant souvent un contenu
juridique destiné à pallier les insuffisances et les lacunes de la Constitution154. En cela, la
relation entre la Constitution et les Conventions politiques en période de crise pose problème155.
La grille de lecture de l’analyse constitutionnelle classique se trouve affectée par le caractère
atypique de cette normativité constitutionnelle pénétrée par la politique. La pyramide des
normes, en particulier, est bouleversée par ces Accords politiques qui, dans certains cas, sont
prioritaires par rapport à la Constitution156. Pour Jean Louis ATANGANA AMOUGOU, il
s’agit « des conventions conclues entre les protagonistes d’une crise interne dans le but de la
résorber »157. Dès lors, de manière décisive, il appert que la relation entre la Constitution et les
arrangements politiques est souvent caractérisée par des conflits et contradictions qui
conduisent inévitablement au renversement de la pyramide des normes. La Constitution se
trouve alors reléguée au second plan et les compromis politiques acquièrent une place
prépondérante dans l’architecture normative de l’État remettant en cause les dispositions
constitutionnelles intangibles. Certains auteurs parlent même, à cet égard, de renoncement à la
Constitution ou de mise en veilleuse des règles constitutionnelles intangibles158.
Les Accords politiques prospèrent dans un environnement conflictogène où certains
acteurs refusent de se conformer à la légalité constitutionnelle. En obligeant les organes
constitutionnels à agir en marge des sillons définis par la Constitution, ces acteurs assument
l’idée que l’ordre constitutionnel n’est contraignant que pour ceux qui y croient. La démarche
consiste à faire comprendre que, face au désordre et à l’instabilité d’une intensité unique, la
force tient le droit en l’état. On aurait pourtant espéré que face à une telle réalité, le
gouvernement en place activa les mécanismes constitutionnels prévus pour régler les situations
de crise grave afin de protéger l’intégrité de la loi fondamentale. Mais, tout est fonction des
rapports de force entre groupes rebelles et l’armée régulière159.

154
Gabriel Marie CHAMEGUEU, « Crise du constitutionnalisme et production des normes supra constitutionnelle
en Afrique noire francophone », [Link]., p.23.
155
Martin BLEOU, « La question de l’effectivité de la suprématie de la Constitution. À propos des poches de
résistance au contrôle juridictionnel de constitutionnalité des lois en France et dans les États africains de succession
française », in Mélanges dédiés au Doyen Francis WODIE, 2016, Presses de l’Université Toulouse 1 Capitole, p.
47 à 56. ; Albert BOURGI, « L’évolution du constitutionnalisme en Afrique : du formalisme à l’effectivité »,
RFDC, 2002/4, n° 52, pp. 721-748.
156
Balla CISSE, « L'ineffectivité de la Constitution au regard des accords politiques dans les pays d'Afrique noire
francophone », [Link]., pp. 1639 et ss.
157
Jean Louis ATANGANA AMOUGOU, « Les accords de paix dans l’ordre juridique en Afrique », in RRJ-Droit
prospectif, 2008, n°3, p.1723. ; Adama KPODAR, « Politique et ordre juridique : les problèmes constitutionnels
posés par l’Accord de Linas-Marcoussis du 23 janvier 2003 », in RRJ Droit prospectif, vol 30, n°110, 2005, p.
2504. ; Innocent Ahueni MANZAN, Les accords politiques dans la résolution des conflits armes internes en
Afrique, Thèse pour le Doctorat en Droit public, Abidjan, Université La Rochelle et Université de Cocody, 2011 ;
Sidy SADY, La résolution des conflits en Afrique, Thèse de Doctorat d’État en sciences politiques, Dakar,
Université Cheikh Anta Diop, 2003.
158
Adama KPODAR, « Politique et ordre juridique : les problèmes constitutionnels posés par l’accord de Linas
Marcoussis du 23 janvier 2003 », [Link]., pp. 2521-2522.
159
EHUENI MANZAN, Les accords politiques dans la résolution des conflits armés internes en Afrique, Thèse
de doctorat en droit, Université La Rochelle et Université de Cocody-Abidjan, 2011, 538p. pp. 70-76.

51
Quelques exemples suffisent pour illustrer le propos. Pensons d’abord à la crise
ivoirienne et à l’Accord de Linas-Marcoussis du 24 janvier 2003, intervenu à la suite d’un
coup d’État militaire infructueux perpétré le 19 septembre 2002 et finalement mué en
rébellion armée, avec pour conséquence la coupure du territoire national en deux parties
gouvernées au sud par le pouvoir légal et au nord par le bloc rebelle. Jean Du Bois DE
GAUDUSSON remarque que les conditions d’éligibilité à la Présidence de la République
contenues dans cet accord diffèrent de celles que prévoit la Constitution de la République de
Côte d’Ivoire160. L’Accord de Linas-Marcoussis, en ignorant l’article 35 du texte
constitutionnel161, se présente comme un accord contra constitutionem qui supplante ce
dernier162.
Les Accords politiques remettent donc en cause l’inrrévisabilité des clauses d’éternité
constitutionnelles en se présentant comme supérieurs à la Constitution par leurs exigences
révisionnistes ou rénovatrices. L’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au
Burundi163 du 28 août 2000 revendiquait une nouvelle Constitution, tout en imposant de
nouvelles institutions qui contredisaient la Constitution alors en vigueur164. En Tunisie du 14
janvier 2011 au 15 mars 2011, il ne fait pas de doute que le régime de l’article 57 était en réalité
peu adapté à la situation d’effervescence révolutionnaire que traversait le pays. Au cours de
cette période, il ne pouvait de même pas y avoir ni modification de la Constitution, ni
présentation d’une motion de censure ; seulement l’organisation d’élections présidentielles. Or,
il était clair et largement admis, en vertu d’un accord tacite entre les différentes forces
politiques, que l’article 57 ne pouvait pas être scrupuleusement respecté et surtout que, les
élections présidentielles ne pouvaient pas avoir lieu dans le délai constitutionnel maximum de
60 jours. Ainsi, la date du 24 juillet fut avancée pour ces élections. On aboutit ainsi au
couronnement des normes politiques et à la dévalorisation de la Constitution, alors même que
ces normes transitionnelles renferment généralement des dispositions inconstitutionnelles165.
La Constitution étant la norme fondamentale, c’est elle qui pourtant contient les clauses
d’éternité. Le pouvoir n’est plus exercé conformément aux lois et principes de la République166.
De la sorte, l’Etat en crise perd temporairement l’intangibilité de ses clauses d’éternité qui sont

160
Jean du Bois DE GAUDUSSON, « L’accord de Marcoussis, entre droit et politique », Afrique contemporaine
2003/2, n° 206, p. 41.
161
Cette disposition exigeait du candidat à l’élection présidentielle qu’il fût né de père et de mère eux-mêmes
ivoiriens d’origine, son âge minimum étant fixé à quarante ans. Critiquée, jugée souvent injuste et discriminatoire,
elle serait à l’origine de la crise ivoirienne qui a débuté le 19 septembre 2002.
162
Dans l’accord évoqué, le candidat doit avoir exclusivement la nationalité ivoirienne, mais changement
notable l’obtention de la nationalité par l’un de ses deux parents suffit à la validation de sa candidature. Par
ailleurs, l’âge minimum est abaissé à 35 ans. L’Accord de Linas-Marcoussis, aura permis à M. Alassane
OUATTARA, dont la nationalité n’était pas établie clairement selon une décision de la chambre constitutionnelle
de la Cour suprême ivoirienne du 6 octobre 2000, de se présenter à la dernière élection présidentielle d’octobre et
de novembre 2011. M. Konan BEDIE, qui avait déjà atteint l’âge limite constitutionnel de 75 ans, a pu également
se présenter sur la base des dispositions de cet accord.
163
Burundi, 28 août 2000, Accord d’Arusha pour le Burundi.
164
Jean Pierre CHRETIEN, « Le Burundi après la signature de l’accord d’Arusha », Politique africaine, 2000, n°
80, pp. 136-149.
165
Francisco MELEDJE DJEDJRO, « Le système politique ivoirien dans la géopolitique ouest africaine », RDP,
2006, n°3, p 711. ; Jean Louis ATANGANA AMOUGOU, « Les accords de paix dans l’ordre juridique en Afrique
», [Link]., p.1723.
166
Francisco MELEDJE DJEDJRO, « Les arrangements politiques et la constitution : le droit constitutionnel de
crise », in Droit constitutionnel, 9e éd., édition ABC, Abidjan, 2012, p.237.

52
par la même occasion neutralisées167. Pendant la période transitoire, même si les nouvelles
autorités sont désignées de manière consensuelle, elles ne bénéficient pas de la légitimité des
urnes168. Le retour à l’ordre constitutionnel normal constitue la seule situation qui pourra
totalement restaurer les clauses d’éternité169 dont le renforcement à travers un prolongement
dans les textes infra et supra-constitutionnels stables et par une attitude progressiste du juge
constitutionnel est un impératif. Cela ne pourra se réaliser que par l’arrivée au pouvoir de
dirigeants démocratiquement élus.

CONCLUSION

« Un peuple est toujours maître de changer ses lois, même les meilleures »170. Tels sont
les propos de Jean Jacques ROUSSEAU qui mettent en évidence les pouvoirs accordés au
peuple afin de revoir ses propres règles qui sont contenues dans la Constitution. C’est la révision
constitutionnelle. Dans les Constitutions des Etats francophones d’Afrique, l’on retrouve des
germes d’une limitation du pouvoir de révision constitutionnelle. Les clauses d’éternité
constitutionnelle ont été intégrées dans les Constitutions des Etats du Sénégal, du Bénin et du
Burkina Faso en raison de leur apport indéniable à l’Etat de droit. Ayant trait à la forme de
l’État, à son unité et à son intégrité territoriale, aux droits fondamentaux, aux principes
démocratiques, les clauses d’éternité sont mises à rude épreuve dans les procédures informelles
de révisions constitutionnelles. Ces crispations régulières autour des clauses constitutionnelles
notamment en matière de limitation du mandat sont caractéristiques de l’instrumentalisation du
fait constitutionnel. Le sens de la Constitution est, ainsi, détourné, dévoyé, pour servir les
intérêts des partis majoritaires ou dominants. Exercer un mandat c’est aussi en accepter l’issue,
qu’elle découle d’une limitation constitutionnelle ou d’une volonté de changement politique
consécutif à une élection perdue. Promouvoir la culture de constitutionnalité c’est également
respecter l’interdiction de recourir aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.
L’interdiction ferme et la répression des pratiques constitutionnelles déconsolidantes par les
Etats et les organisations internationales, semble être la clé de voûte de l’éradication de ces
actes répréhensibles. L’issue envisageable à présent porte sur l’espoir que cette interdiction
ainsi que la répression ferme de ces procédés d’accès au pouvoir171 soit une réalité. Cela pourra
concourir à y mettre un terme et donner ainsi une valeur et une force aux clauses d’éternité
constitutionnelle. L’Etat de droit en construction en dépend.

167
Luc SINDJOUN, « Le gouvernement de transition : éléments pour une théorie politico-constitutionnelle de
l’État en crise ou en reconstruction », in Démocratie et liberté : tension, dialogue et confrontation, Mélanges
Slobodan Milacic, 2008, Bruxelles, Bruylant, pp. 968-1011.
168
L’exemple peut être pris sur la situation du Burkina Faso, du Niger et de la Côte d’Ivoire pendant leurs
transitons.
169
Abdoulaye SOMA, « Le droit constitutionnel des transitions politiques », RRC, n° 031/Mars 2023, pp.1-10.
170
Jean Jacques ROUSSEAU, Du contrat social ou principe du droit politique (1762), Québec, Ed. par Jean-
Marie. TREMBLAY, 2002, p. 39.
171
Muna NDULO, « L’interdiction des changements anticonstitutionnels de gouvernement », in Abdulqawi. A.
YUSUF et Fatsah OUGUERGOUZ (dir.), L’Union Africaine. Cadre juridique et institutionnel, Paris, Pedone,
2013, pp. 223-242.

53
BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

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noire francophone », Pratique Juridique Actuelle, n° 5, 2011, pp. 619-640.
2. Abdoulaye. SOMA, La constitution du Burkina Faso, Ouagadougou, éditions Rhônier-
Tikanson, 2016, pp. 25 et ss.
3. Alain Didier OLINGA, « Conseil constitutionnel, Espoir de l’émergence d’une société de
droit », L’Équatorial, n° 49 du 6 mai 2004, pp. 6-7.
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», RJPM, n°22, 1989, p.145 et s.
5. Balla CISSE, « L'ineffectivité de la Constitution au regard des accords politiques dans les
pays d'Afrique noire francophone », RDP, n°6, 2020, pp. 1639 et ss.
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des Etats africains? »,Afrilex, n°2, 2019, pp.1-32.
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PUF, 1993, 576p.
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Comparée, Vol. 15, 2008, p. 17 et s.
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constitutionnalisme de crise en Afrique noire francophone », Afrilex, juillet 2024, pp.1-30.
10. Eric NGANGO YOUMBI, « Valeurs et Constitution. Etude de cas à partir de quelques
constitutions africaines », RRJ-Droit Prospectif, 2021-1, pp. 335-372.
11. Gérard CORNU, (dir.), Vocabulaire juridique, Paris, PUF, 2016, p. 216.
12. Hans KELSEN, « Théorie pure du droit (Traduction française par Charles EISENMANN)
», Revue Internationale de Droit Comparé, n° 4, 1963, pp. 794-795.
13. Hélène TOURARD, « La qualité de Chef de l‘Etat », in Société Française pour le Droit
International, Colloque de Clermont-Ferrand, « Le Chef d‘Etat et le droit international »,
Paris, Pedone, 2002, pp. 117-135.
14. Ibrahim David SALAMI, « Le pouvoir constituant dérivé à l'épreuve de la justice
constitutionnelle béninoise », Revue togolaise des sciences juridiques, n° Zéro, Janvier-
juin 2010, pp. 44 et s.
15. Ismaïla MADIOR FALL, « La révision de la Constitution au Sénégal », Afrilex, 23
décembre 2014, pp.1-46.
16. Jean-Louis ATANGANA AMOUGOU, « Les accords de paix dans l’ordre juridique
interne en Afrique », RRJ, Droit Prospectif, 2008, n°3, pp 1723-1743.

54
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nouveau constitutionnalisme africain », Afrique Juridique et politique, n° 2, Juillet-
décembre 2006, pp. 42-87.
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19. Liliane Passéktalé NIKIEMA, « Les clauses d’éternité constitutionnelle dans la
construction démocratique au Burkina Faso », Afrilex, février 2021, pp.1-28.
20. Louis FAVOREU et autres, Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 6e éd., 2003, pp. 69 et s.
21. Luc SINDJOUN et Eric NGANGO YOUMBI, « Les transformations contemporaines du
Pouvoir Constituant », RDP, Mars 2024, pp.1-11.
22. Luc SINDJOUN, « Le gouvernement de transition : éléments pour une théorie politico-
constitutionnelle de l’État en crise ou en reconstruction », in Démocratie et liberté : tension,
dialogue et confrontation, Mélanges Slobodan Milacic, 2008, Bruxelles, Bruylant, pp. 968-
1011.
23. Marie-Françoise RIGAUX dans son ouvrage La théorie des limites matérielles à l'exercice
de la fonction constituante, Bruxelles, Larcier, 1985, 335p.
24. Maurice KAMTO, « Révision constitutionnelle ou écriture d'une nouvelle Constitution »,
Lex Lata, février-mars 1996, n° 023-024, p. 17-20.
25. Michel PROUZET, « Les procédures de révision constitutionnelle », Les institutions
constitutionnelles des Etats d’Afrique francophone, Paris, Economica, 1979, p. 286.
26. Paul AMSELEK, « Une fausse idée claire : la hiérarchie des normes juridiques », Mélanges
Louis FAVOREU, Renouveau du droit constitutionnel, paris, Dalloz, 2007, pp. 983 et s.,
27. Thibaut Fleury GRAFF, « Territoire et droit international », CIVITAS EUROPA, n° 35,
2015, pp. 41-53.
28. Valérie Edwige SOMA/KABORE, « La forme républicaine de l’Etat comme clause
d’éternité constitutionnelle », Revue Burkinabè de Droit, n° 58, 2019, p. 73-99.
29. Xavier MAGNON, « Quelques maux encore à propos des lois de révision constitutionnelle
: limites, contrôle, efficacité, caractère opératoire et existence. En hommage au doyen
Louis Favoreu », RFDC, 2004/3, n° 59, pp. 595-617, p. 605.
30. Yves MENY (dir.), « Chef d’Etat, Chef de l’Etat », in Dictionnaire constitutionnel, Paris,
PUF, 1992, pp. 123-124.

55
56
LA FONCTION DÉMOCRATIQUE DU RÉFÉRENDUM DANS LES ÉTATS
D’AFRIQUE NOIRE FRANCOPHONE

Par

OUEDRAOGO Bienvenu Venceslas Wendpanga


Maître-Assistant de Droit public, Université Nazi Boni (Burkina Faso)

INTRODUCTION
« Le référendum, en permettant une participation directe des citoyens, est un instrument
de consolidation de la démocratie »1. Ces propos de Jean-Marc Sauvé traduisent la vision
classique du lien étroit qui existe entre référendum et démocratie2. Compromis de choix entre
souveraineté nationale3 et souveraineté populaire4 dans les démocraties modernes, le
référendum5 est ainsi présenté comme un « adjuvant utile au régime représentatif »6. Alors
qu’il aurait pu en résulter que le référendum soit consensuellement approuvé, il ressort
pourtant à l’épreuve, qu’il est aussi réprouvé. « Référendum diabolicum est », a-t-on pu en
effet dire7. On peut alors inférer que le référendum est révéré ou décrié8, préconisé ou
redouté9, notamment dans ses rapports avec la démocratie, bien plus controversés en
pratique10, justifiant ainsi la présente étude, sur la fonction démocratique du référendum dans
les États d’Afrique noire francophone.
Le référendum ou votation populaire11 est l’opération qui consiste à soumettre un acte,
une mesure ou un texte à prendre, au vote du peuple12. Le terme « référendum » dans son sens


Mode de citation : OUEDRAOGO Bienvenu Venceslas Wendpanga, « La fonction démocratique du référendum
dans les états d’Afrique noire francophone », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 57-81.
1
Jean-Marc Sauvé, « Référendum et démocratie », in Théorie et pratiques du référendum, Actes de la journée
d’études du 4 novembre 2011, Paris, Société de législation comparée, 2012.
2
Voir aussi Henry Roussillon et al., Référendum et démocratie, Toulouse, Presses de l’Université Toulouse
Capitole, 1998; Austin Ranney, « Référendum et démocratie », Pouvoirs, 1996, n°77, pp. 7-20.
3
Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel général, tome 1: Théorie générale du droit constitutionnel,
Ouagadougou, Libes, 2022, pp. 125 et ss.
4
Ibid., pp. 129 et ss.
5
Matthieu Aldjima Namountougou, « Le référendum dans les Constitutions africaines : le cas de la quatrième
république au Burkina Faso », Revue burkinabè de droit, 2015, n°50, pp. 157-196; Suzie Esther Temtia
Noumembe, « Réflexions sur le référendum dans les systèmes constitutionnels africains », Revue Africaine et
Malgache de Recherches Scientifiques, n°2, vol. 2, Mai-Juillet 2023, pp. 441-469.
6
Jean-Marc Sauvé, op. cit.
7
Jean-Michel Helvig, « Référendum diabolicum est », éditorial disponible sur
[Link]
Voir aussi Henry Roussillon, « Contre le référendum », Pouvoirs, 1996, n°77, pp. 181-190.
8
Laurence Morel « Référendum et volonté populaire : la critique démocratique du référendum », Participations,
2018, n°1, pp. 53-84, à la p. 54.
9
Francis Hamon, Le Référendum, Étude comparative, Paris, LGDJ, 2012, p. 12.
10
Il suffit pour s’en convaincre de se référer aux remous politiques et juridiques qui ont entouré l’organisation
des référendums au Tchad, au Mali et en République centrafricaine en 2023, ou aux violences qui ont émaillé les
référendums en Guinée en 2020, ou en Côte d’Ivoire en 2016.
Sur le constitutionnalisme des États d’Afrique noire francophone, voir Adama Kpodar, « Bilan sur un demi-
siècle de constitutionnalisme en Afrique noire francophone », Afrilex, 2013.
11
Ibrahim David Salami, Diane O. Melone Gandonou, Droit constitutionnel et institutions du Bénin, Abomey-
Calavi, Éditions CeDAT, 2014, p. 121.

57
constitutionnel13, trouverait son origine en Suisse, à une époque antérieure à 1848, au cours de
laquelle « les délégués des cantons dans les instances de la Confédération ne statuaient que
sous réserve d’en référer aux autorités cantonales », c’est-à-dire ad referendum14. Un scrutin
appelé « votation sur référendum », était organisé par la suite pour ratifier les décisions
prises15. En droit constitutionnel contemporain, le référendum est une procédure à laquelle on
peut associer multiples qualificatifs suivant le critère retenu16. Sur le fondement de la nature
ou de l’objet du texte auquel il se rapporte, on peut citer le référendum constitutionnel17,
législatif18, ou conventionnel19. Relativement à l’effet du référendum sur la validité du texte
en cause, on peut distinguer le référendum ratificatif20 du référendum abrogatif21. En relation
avec sa force décisionnelle, on peut distinguer le référendum consultatif22 du référendum
constitutif23. En rapport avec sa sphère géographique, le référendum peut être local 24 ou
national25. Il peut également être obligatoire26 ou facultatif27, sur le fondement de la liberté
qu’il y a à l’activer. Ces cas ne sont qu’illustratifs, attestant du caractère polymorphe du
référendum28. Quelle que soit sa forme ou sa nature, le référendum peut prendre les allures
d’un plébiscite29, lorsque « le texte soumis est … un prétexte »30 pour obtenir du peuple le
renouvellement de sa confiance aux dirigeants. Au référendum, il peut être ainsi associé, voire

12
Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel général…, op. cit., p. 139; Augustin Loada et Luc Marius
Ibriga, Précis de droit constitutionnel et institutions politiques, Ouagadougou, PADEG, 2007, p. 64.
13
Le terme référendum et son origine ad referendum appartient également au droit international diplomatique.
Jean-Marie Denquin, « Référendum et plébiscite », in Dennis Alland et Stéphane Rials (dir.), Dictionnaire de la
culture juridique, Paris, PUF, 2003, p. 1310.
14
Bernard Chantebout, Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 2009, p. 204.
15
Francis Hamon, Le Référendum…, op. cit., p. 11.
16
Matthieu Aldjima Namountougou, op. cit., p. 160; Francis Hamon, Le Référendum…, op. cit., pp. 17-71.
17
Le référendum constitutionnel ou constituant est celui qui porte sur « un projet de norme à valeur
constitutionnelle ». Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel général, tome 1…, op. cit., p. 139.
18
Le référendum législatif porte sur un projet de loi. Ibid., p. 140.
19
Le référendum conventionnel est celui qui a pour objet l’adoption d’un traité.
20
Le référendum ratificatif « permet au peuple d’adopter définitivement un texte de loi voté par le parlement».
Augustin Loada et Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 65.
21
Par le référendum abrogatif, le peuple abroge un texte en vigueur. Michelle Guillaume-Hofnung,
« L’expérience italienne du référendum abrogatif », Revue internationale de droit comparé, 1983, vol. 35, n°1,
pp. 109-135.
22
Dans le référendum consultatif, l’avis du peuple est sollicité sans qu’il ne soit contraignant, c’est-à-dire s’il ne
suffit pas à modifier le droit existant. Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel général …, op. cit., p. 139;
Jean-Marie Denquin, « Référendums consultatifs », Pouvoirs, 1996, n°77, pp. 81-95.
23
Le référendum constitutif ou décisionnel aboutit à une décision contraignante ou suffisante pour modifier le
droit positif. Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel général …, op. cit., p. 139.
24
Le référendum local est organisé à l’ère d’une subdivision territoriale d’un État. Matthieu Aldjima
Namountougou, op. cit., p. 161 ; Nicole Belloubet-Frier, « Les référendums municipaux », Pouvoirs, 1996, n°77,
pp. 163-183.
25
Organisé à l’échelle de tout le territoire de l’État, le référendum national est celui que consacrent les
constitutions d’Afrique noire francophone.
26
Le référendum obligatoire est celui dans lequel il est la seule voie possible pour l’adoption d’un texte. Marthe
Fatin-Rouge, Le contrôle du référendum par la justice constitutionnelle, Thèse de doctorat en droit, Université
Aix-en-Provence, 1999, p. 18.
27
Le référendum facultatif peut être organisé par les pouvoirs publics selon qu’ils le souhaitent, c’est une
alternative pour eux. Augustin Loada et Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 65; Abdoulaye Soma, Traité de droit
constitutionnel général…, op. cit., p. 140; Marthe Fatin-Rouge, op. cit., p. 18.
28
Francis Hamon, Le Référendum…, op. cit., pp. 17-71.
29
Jean-Marie Denquin, Référendum et plébiscite: essai de théorie générale, Paris, LGDJ, 1976.
30
Matthieu Aldjima Namountougou, op. cit., p. 159; Jean Gicquel et Jean-Éric Gicquel, Droit constitutionnel et
institutions politiques, Paris, LGDJ, 2022-2023, p. 254.

58
confondu, d’autres mécanismes électoraux, desquels il convient cependant de l’en distinguer.
C’est l’exemple de l’élection. Tandis que le référendum porte sur une question31 à laquelle les
citoyens sont conviés à répondre généralement32, par oui/non33 ou bulletin nul34, l’élection
porte sur des personnes se présentant individuellement ou collectivement, que les votants sont
invités à désigner pour les représenter35. Il peut arriver toutefois que la distinction entre
référendum et élection soit difficile à établir, comme dans le cas du référendum au Kazakhstan
de 1995. À l’occasion de cette consultation, les citoyens devaient répondre à la question
suivante : « Acceptez-vous de prolonger le mandat du président de la République Nursultan
Nazarbayev, élu par le peuple le 1er décembre 1991, jusqu’au 1er décembre 2000 ? »36. La
confusion peut également être entretenue entre référendum et initiative populaire37, « par
laquelle le peuple déclenche lui-même la procédure qui conduit à l’adoption d’un acte, d’une
norme, d’une règle »38. L’initiative populaire peut en effet conduire à l’organisation d’un
référendum, désigné dans ce cas comme référendum d’en bas39, par opposition au référendum
d’en haut, initié par les gouvernants40. En Afrique noire francophone, le second type est le
plus courant, l’initiative du référendum appartenant le plus souvent à l’exécutif41, et parfois au
législatif42. Quant au terme démocratie dérivant de l’expression « fonction démocratique », il
ne se rapporte pas uniquement à une forme de gouvernement43. Il intègre également divers
principes tels que l’État de droit, la liberté individuelle, le respect de l’opposition politique, la
possibilité d’une rotation au sein de la classe dirigeante, le bannissement des coups d’État,

31
« Le référendum porte sur un objet réel et non personnel ». Francis Hamon, Le Référendum…, op. cit., p. 18.
32
Les électeurs dans le cadre d’un référendum peuvent également avoir à choisir entre un projet et un contre-
projet. Ibid.
33
Voir par exemple l’article 9 de la loi n°23 003 fixant les procédures du référendum en République
centrafricaine.
Il faut noter cependant que les référendums organisés par Hitler au cours du IIIe Reich ne proposaient qu’un
« Ja » (oui) comme choix aux électeurs. Austin Ranney, op. cit., p. 7.
34
Jacques Arsac, Les machines à penser – Des ordinateurs et des hommes, Paris, Seuil, 1987, p. 59.
35
Michèle Guillaume-Hofnung, Le référendum, Paris, PUF, 1987, p. 16.
36
Laurence Morel, op. cit., p. 57.
37
Dans son article sur le contrôle juridictionnel du référendum, Jean-Baptiste Roche choisit d’englober dans le
référendum, l’initiative populaire, car dit-il, « ils poursuivent le même but: inviter les citoyens à adopter un acte
juridique intéressant l’État »: Jean-Baptiste Roche, « Le contrôle juridictionnel du référendum en France
(Première partie) », Revue juridique de l’Ouest, 2012, n°1, pp. 47-99, à la p. 48.
38
Andreas Auer, « Le référendum populaire en Suisse et aux États-Unis: droit positif, histoire et
fonctionnement », RFDC, 1991, n°7, pp. 387-402, à la p. 388.
39
Ce type de référendum d’initiative populaire dit aussi proposif est prévu par la Constitution togolaise de 2024
(article 6, al. 2 pour les lois et article 93, al. 2 pour la révision de la Constitution) et par la précédente
Constitution de 1992 (article 4, al. 2 et al. 3).
En Suisse, l’initiative populaire désigne simplement, le référendum d’en bas.
40
Francis Hamon, Le Référendum…, op. cit., p. 18.
La définition que donne la Haute cour constitutionnelle malgache du référendum témoigne de ce qu’il est
essentiellement « d’en haut » dans le constitutionnalisme africain: « le référendum constitue un procédé
établissant un dialogue sans intermédiaire entre le Président de la République en exercice et les citoyens,
dialogue permettant au premier de demander aux seconds de lui accorder constitutionnellemment les moyens de
sa politique » : Haute cour constitutionnelle malgache, Arrêt n°01-HCC/AR du 27 avril 2007 portant
proclamation des résultats officiels du référendum du 4 avril 2007 relatif à la révision de la Constitution.
41
Articles 5, al. 2 et 86 de la Constitution du Congo de 2015.
42
Article 108 de la Constitution du Bénin de 1990.
43
Jean-Marc Sauvé, op. cit.

59
l’indépendance de l’appareil juridictionnel, le respect des décisions judiciaires44. Considérant
que l’on ne peut avoir la prétention de saisir la notion de démocratie à travers une définition
décisive45, il s’agira dans le cadre de cette réflexion, de prendre pour cadre de référence, les
critères qui ont été ci-dessus indiqués.
Ces clarifications terminologiques établies, nous relevons que notre étude portera sur la
question de l’utilisation de l’instrument du référendum au service de la démocratie, dans le
cadre spécifique du droit constitutionnel des États d’Afrique noire francophone.
Ce sujet a une assise essentiellement constitutionnelle, en ce que c’est la Loi
fondamentale qui détermine les situations dans lesquelles on peut ou doit recourir au
référendum46. Elle est parfois complétée par des dispositions législatives47, notamment en ce
qui concerne les procédures qui encadrent le recours au référendum, ou les prérogatives du
Juge constitutionnel dans le contrôle des opérations référendaires.
Alors que l’origine du référendum moderne remonte à deux siècles environ48, son
histoire en Afrique noire francophone date essentiellement de l’adoption de la Constitution
française de 195849 instituant la Communauté franco-africaine50. À cette occasion, le Oui
l’emporta dans toutes les colonies sauf dans la Guinée de Sékou Touré51, seul exemple jusqu’à
présent, d’un Non52 à un référendum dans ces États53. En 1959, ils adoptaient dans le cadre de
la Communauté, une Constitution propre à chacun d’eux54. En 1960, des référendums y seront
aussi organisés pour l’adoption des premières Constitutions de l’ère postindépendance55.

44
Voir les principes de convergence constitutionnels contenus dans le Protocole de la CEDEAO A/SP1/12/01 sur
la démocratie et bonne gouvernance additionnel au Protocole relatif au mécanisme de prévention, de gestion, de
règlement des conflits, de maintien de la paix et de la sécurité.
45
Jean Gicquel et Jean-Éric Gicquel, op. cit., p. 277.
La définition courante tient de la formule prononcée par Abraham Lincoln, et empruntée à Périclès : « La
démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple ».
46
Voir par exemple les articles 58, 108, 145, al. 3, et 155 de la Constitution du Bénin de 1990; les articles 49,
147 et 164, al. 1 de la Constitution du Burkina Faso de 1991; les articles 36 et 63, al. 4 de la Constitution du
Cameroun de 1972; les articles 86, 87, 219 et 241, al. 1 de la Constitution du Congo de 2015; les articles 51 et
103, al. 3 de la Constitution du Sénégal de 2001; l’ article 93, al. 5 de la Constitution du Togo de 2024.
47
Par exemple, la loi organique portant conditions de recours au référendum et la Décision DCC 11-067 du 20
octobre 2011 de la Cour constitutionnelle béninoise y relative. Adama Kpodar et Dodzi Kokoroko,
« Commentaire croisé de la Décision DCC 11-067 du 20 octobre 2011 de la Cour constitutionnelle du Bénin »,
Annuaire béninois de justice constitutionnelle, Revue de contentieux constitutionnel, 2013-I, pp. 699-728;
Abdoulaye Soma, « Observations », Annuaire béninois de justice constitutionnelle, Revue de contentieux
constitutionnel, 2013-I, pp. 130-137.
48
Francis Hamon, Le Référendum …, op. cit., p. 17.
49
Suzie Esther Temtia Noumembe nous apprend toutefois que le référendum a été pratiqué en 1945 au
Cameroun sous tutelle française, mais l’opération ne concerna que les citoyens français, appelés à se prononcer
sur le terme des pouvoirs de l’assemblée consultative provisoire: Suzie Esther Temtia Noumembe, op. cit., p.
443.
50
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., pp. 305 et ss.
51
Ibid.
52
Claude Emeri et Christian Bidegaray, « Du référendum négatif et des désarrois du comparatisme », Pouvoirs,
1996, n°77, pp. 62-79.
53
Ailleurs, certains régimes peu démocratiques ont pourtant essuyé un non à un référendum, comme celui de
Pinochet au Chili, le peuple ayant refusé de lui accorder par référendum un autre mandat de huit ans. Voir Austin
Ranney, op. cit., p. 11.
54
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., pp. 309 et ss.
55
Ibid., p. 316.

60
Philosophiquement, la place dévolue au référendum au sein du cadre constitutionnel
d’un État, détermine le rôle attribué au peuple, dans la conduite des affaires publiques. Le
référendum occupe toutefois un rôle accessoire relativement à l’instrument majeur de la
démocratie représentative que sont les élections56. Ces deux mécanismes constituent
cependant des moyens d’exercice par le peuple de sa souveraineté. « Le Peuple exerce sa
souveraineté par ses représentants élus et par voie de référendum » selon l’article 4 de la
Constitution du Bénin57. Une telle disposition marque l’imbrication des deux théories
démocratiques de la souveraineté (nationale et populaire) 58 , que l’on peut découvrir
également à travers l’article 32 de la Constitution burkinabè : « La souveraineté nationale
appartient au peuple »59. Le référendum sublime davantage néanmoins le peuple constituant,
le peuple législateur, le peuple décideur, ou simplement le peuple gouvernant. Il se présente
ainsi comme un « correctif nécessaire »60 à la démocratie représentative, laquelle sera mise en
œuvre pour des raisons pratiques d’une part61, et par condescendance vis-à-vis du peuple
d’autre part 62. « Il ne faut pas écouter ceux qui ne cessent de dire : « La voix du peuple est la
voix de Dieu », car la vocifération d’une foule est toujours proche de la folie » » relevait
Alcuin dans une de ses lettres à Charlemagne63. Dans la même veine, Montesquieu déclarait
que « Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son
autorité (…). Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les
moments, en profiter ? Non : il ne saura pas »64. Le référendum s’avère ainsi être une forme
d’accommodement entre Montesquieu65 et Rousseau66, partisan de la souveraineté populaire.
On peut relever que le sujet du référendum peut être analysé suivant plusieurs axes,
lesquels peuvent s’imbriquer. On peut s’intéresser aux titulaires du droit d’initiative du
référendum ou plus généralement aux modalités pratiques de sa mise en œuvre, à l’objet et
aux formes du référendum, ou encore aux rapports qu’il entretient avec les droits
fondamentaux67. L’axe qui retiendra notre attention est celui se rattachant au lien entretenu
entre le référendum et la démocratie.
Dans cette perspective, la question que l’on se posera est la suivante : le référendum
remplit-il sa fonction démocratique dans le droit constitutionnel des États d’Afrique noire
francophone ?

56
« La démocratie représentative est le système par lequel la nation se gouverne par ses représentants
désignés » : Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel …, op. cit., p. 140.
57
Voir aussi l’article 5 de la Constitution du Congo de 2015 ; l’article 51 de la Constitution de la Côte d’Ivoire
de 2016, l’article 3 de la Constitution du Sénégal de 2001.
58
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 60.
59
Voir aussi l’article 5 de la Constitution du Congo ; l’article 3 de la Constitution du Sénégal ; article 4 de la
Constitution du Togo.
60
Jean-Marc Sauvé, op. cit.
61
Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel …, op. cit., p. 131.
62
Austin Ranney, op. cit., p. 15.
63
Alain Boureau, « L’adage vox populi, vox dei et l’invention de la nation anglaise (VIIIe-XIIe siècle», Annales.
Économies, sociétés, civilisations, 1992, n°4-5, pp. 1071-1089, à la p. 1073.
64
Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre XI, chapitre XVIII, t. I, p. 368.
65
Ibid.
66
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social ou principes du droit politique, Amsterdam, Marc-Michel Rey,
1762.
67
Marthe Fatin-Rouge Stefanini, « Le référendum et la protection des droits fondamentaux », RFDC, 2003,
n°53, pp. 78-86.

61
Une interrogation similaire a pu être qualifiée a priori d’absurde voire scandaleuse68. Le
référendum, convient-il de le rappeler, tente de replacer le citoyen au cœur de la res publica,
de lui restituer partiellement ce qui lui a été retiré par la démocratie représentative,
d’administrer dans ce système, une dose de démocratie directe69, « forme la plus pure de
démocratie »70. La démocratie directe pure n’étant cependant qu’« une vue de l’esprit »71,
«originellement idéaliste (et) actuellement irréaliste »72, le référendum permet de la rendre
momentanément réelle, le temps d’une consultation73.
Cependant, même s’il apparaît théoriquement comme « la forme suprême de la
démocratie »74, le référendum peut également servir des fins moins glorieuses. Comme la
langue d’Ésope, le référendum peut se révéler aussi bien vertueux que vicieux75, de par son
usage et dans son usage.
Il en ressort que cette étude peut présenter de multiples intérêts. Elle nous permettra de
nous appesantir sur la place accordée au référendum dans les ordres constitutionnels des États
d’Afrique noire francophone. Elle nous conduira de manière plus pragmatique à analyser les
modalités du recours au référendum ainsi que l’office du juge constitutionnel dans le contrôle
des opérations référendaires.
Le référendum mérite que l’on s’y penche scientifiquement en raison de sa consécration
multiforme dans les textes constitutionnels, et de l’organisation fréquente d’opérations
référendaires dans les États d’Afrique noire francophone, attestant de l’actualité du sujet. En
2023 par exemple, des référendums ont été organisés au Tchad, au Mali et en République
centrafricaine, en 2024 au Gabon, et un scrutin référendaire est à nouveau annoncé en Guinée,
en 2025.
À l’analyse de l’ensemble de ces scrutins référendaires, l’on peut relever une certaine
tendance à une instrumentalisation du référendum, qui affecte sa fonction démocratique.
Ainsi, la thèse que nous défendons dans le cadre de cette réflexion est qu’en Afrique noire
francophone, le référendum ne répond qu’imparfaitement à la fonction démocratique qui le
sous-tend. Ce constat peut être tiré de l’usage ou du non-usage qui est fait du référendum, et
justifié par les faiblesses de son contrôle. L’on évoquera à ce titre une fonction démocratique
entravée par un recours calculé au référendum (I) et une fonction démocratique contrariée par
un contrôle lacunaire du référendum (II).

68
Bernard Chantebout, op. cit., p. 208. L’auteur pose la question précise de savoir « si le référendum est une
forme démocratique de gouvernement ». Au nombre des dirigeants qui ont pu utiliser le référendum pour détruire
la démocratie, il cite Hitler, Franco, Pinochet, Saddam Hussein, Bouteflika.
69
« La démocratie directe désigne le système politique dans lequel le peuple se gouverne lui-même sur le
fondement du droit de participation de tous les citoyens à la prise des décisions fondamentales », Abdoulaye
Soma, Traité de droit constitutionnel …, op. cit., p. 137
70
Louis Favoreu, Patrick Gaïa et al., Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 2019, p. 637.
71
Francis Hamon, Le Référendum …, op. cit., p. 9.
72
Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel …, op. cit., p. 138.
73
Ce modèle pur de démocratie a cependant « trouvé son application la plus proche en Suisse avec le mécanisme
de la Landsgemeinde » : Abdoulaye Soma, Traité de droit constitutionnel, p. 138.
74
Jean-Marc Sauvé, op. cit.
75
Olivier Duhamel, « Le référendum », Pouvoirs, 1996, n°77, p. 5.

62
I/ UNE FONCTION DÉMOCRATIQUE ENTRAVÉE PAR UN RECOURS
CALCULÉ AU RÉFÉRENDUM

La pratique référendaire dans le constitutionnalisme des États d’Afrique noire


francophone laisse aisément percevoir une ambivalence, déterminée par l’intérêt ou l’absence
d’intérêt des gouvernants à recourir au référendum, sans égard pour sa fonction démocratique.
L’on constate à cet effet un recours intéressé au référendum constitutionnel (A) et un
désintérêt absolu pour le référendum infraconstitutionnel (B).

A) Un recours intéressé au référendum constitutionnel

Les référendums organisés dans les États d’Afrique noire francophone portent
exclusivement sur la matière constitutionnelle. Soit il s’agit d’adopter une nouvelle
Constitution, soit il s’agit de la réviser. Dans ces deux cas, l’option pour le référendum n’est
généralement pas mue par des considérations démocratiques. Il s’agit plutôt de rechercher la
caution populaire du référendum constitutionnel originaire (1) et le contournement du
Parlement par le référendum constitutionnel dérivé (2).

1) La caution populaire du référendum constitutionnel originaire


Le principe de l’adoption d’une nouvelle Constitution par référendum peut être inscrit
dans le texte constitutionnel76 ou découler d’une pratique non écrite77. Dans les États
d’Afrique noire francophone, les dirigeants y recourent78 souvent contre la démocratie,
notamment pour contourner la clause limitative du nombre de mandats présidentiels79, ou
légitimer un pouvoir issu d’un coup d’État.
Relativement au recours au référendum pour contourner la clause limitative du nombre
de mandats présidentiels à travers le changement de Constitution, l’on peut citer de nombreux
cas dans le constitutionnalisme africain80. Demba Sy a constaté à cet effet que « [le juge
constitutionnel] est contourné lorsque les autorités ont recours au référendum (…) pour
notamment supprimer la limitation des mandats… »81. Les motivations antidémocratiques des

76
L’on peut noter la Constitution malienne de 2023, dont l’article 191 dispose que son adoption est soumise au
référendum.
77
La Constitution ivoirienne de 2016 par exemple ne contient pas l’exigence d’être soumise au référendum pour
son adoption, mais elle fut adoptée par la voie référendaire.
78
Au Togo cependant, le peuple ne fut pas consulté face à ce qui s’est apparenté finalement à un changement de
Constitution à travers sa révision intégrale.
79
Augustin Loada, « La limitation du nombre de mandats présidentiels en Afrique francophone », Afrilex,
n°03/2003, pp. 139-174
80
En Guinée, Alpha Condé à l’issue de son deuxième et dernier mandat selon la Constitution de 2010, a procédé
à l’organisation d’un référendum pour l’adoption d’une nouvelle Constitution, sur la base de laquelle, il s’est
présenté en 2020 pour un autre mandat.
En République du Congo, Denis Sassou-Nguesso, pour briguer un troisième mandat, que lui interdisait la
Constitution de 2002, va également soumettre au peuple congolais, l’adoption par référendum d’une nouvelle
Constitution en 2015.
Les exemples de la République centrafricaine, du Niger et de la Côte d’Ivoire seront quant à eux davantage mis
en exergue au cours de nos développements.
81
Demba Sy, «Les fonctions de la justice constitutionnelle en Afrique », in Oumarou Narey (dir.), La Justice
constitutionnelle, Actes du colloque international de l’ANDC, Paris, L’Harmattan, 2016, pp. 43-64.

63
auteurs de ces référendums apparaissent dans le fait qu’ils violent les décisions de leurs
juridictions constitutionnelles respectives, voire de s’en prennent aux dites institutions. En
République centrafricaine par exemple, la Cour constitutionnelle sous le magistère de Danièle
Darlan a relevé que le Président de la République ne saurait procéder à l’adoption d’une
nouvelle Constitution « même par recours au référendum »82. Le Président de la République
Faustin Archange Touadéra, démet alors la présidente de la juridiction constitutionnelle, et un
autre membre, en violation de la loi centrafricaine sur les conditions de la fin de leur
mandat83. Alors qu’il arrivait à la fin de son deuxième et dernier mandat, le Président
centrafricain, obtiendra par la suite, l’organisation d’un référendum validant sa volonté de se
représenter à nouveau à la tête de l’État84. Au Niger, Mamadou Tandja, qui avait vu également
la Cour constitutionnelle s’opposer par trois décisions à sa volonté d’organiser un référendum
constitutionnel85, procède au remplacement de l’ensemble des membres de la Cour en
violation de l’article 105 de la Constitution de la 5e République du Niger86. Il nomme ensuite
des Juges favorables à son projet, et organise un référendum qui lui permettra de faire adopter
une nouvelle Constitution. Étant arrivé aussi à la fin de ses deux mandats, il trouve ainsi le
moyen de se présenter pour un troisième mandat, projet interrompu par un coup d’État. Alors
que dans les situations décrites en République centrafricaine et au Niger, le Juge
constitutionnel a dans un premier temps arboré « la figure du serviteur de la Loi à la faveur de
la démocratie »87, les Présidents en exercice y ont instrumentalisé le référendum contre la
démocratie88.

82
Cour constitutionnelle centrafricaine, Décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022.
Le projet de référendum avait également été invalidé par la Cour constitutionnelle centrafricaine parce que la loi
devant déterminer les procédures du référendum, prévue par l’article 90 de la Constitution, n’avait pas été
adoptée. Le juge constitutionnel sénégalais quant à lui, tirant constat de ce que « la législation sénégalaise ne
contient aucune disposition constitutionnelle ou légale fixant les modalités d’organisation du référendum », avait
considéré qu’ «il appartient au pouvoir réglementaire d’en fixer les règles » : Conseil constitutionnel sénégalais,
Décision n°76- Affaire n°5/2000, Organisation du référendum constitutionnel, 16 novembre 2000.
83
Selon l’article 99 de la Constitution centrafricaine d’alors en effet, « La durée du mandat des Juges
Constitutionnels est de sept (7) ans non renouvelable». Le mandat des Juges, démarrée en 2017 devait ainsi
prendre fin en 2024, alors que par décret n°22.454 du 24 octobre 2022, le Président centrafricain, mettait fin aux
mandats des Juges Danièle Darlan et Trinité Bango Sangafio. L’article 100 de la Constitution précisait pourtant
que le mandat des juges constitutionnels ne pouvait prendre dans les cas limitatifs, de leur décès, démission, et
empêchement définitif. En outre l’article 102 de la Constitution disposait que « Les membres de la Cour
Constitutionnelle sont inamovibles pendant la durée de leur mandat. »
Danièle Darlan, Protéger la Constitution quoi qu’il en coûte. Une vision pour la Cour constitutionnelle de la
République centrafricaine, L’Harmattan, Paris, 2024.
84
Article 67 de la Constitution centrafricaine de 2023.
85
Cour constitutionnelle du Niger, Avis n°02/CC du 25 mai 2009 ; Cour constitutionnelle du Niger, Arrêt
n°04/CC/ME du 12 juin 2009 ; Cour constitutionnelle du Niger, Arrêt n°05/CC du 26 juin 2009. Dans l’avis cité,
le juge nigérien affirme notamment que « le Niger étant actuellement régi par la Constitution du 9 août 1999, une
nouvelle Constitution ne peut donc être envisagée qu’à travers la révision intégrale de la loi fondamentale,
impossible par ailleurs du fait des restrictions imposées par l’article 136 de la Constitution ».
86
Selon l’article 105 de la Constitution de la 5e République du Niger: « Les membres de la Cour
Constitutionnelle sont inamovibles pendant la durée de leur mandat. »
87
Koffi Ahadzi-Nonou, « Constitution, démocratie et pouvoir en Afrique », in Frédéric Joël Aïvo, La
Constitution béninoise du 11 décembre 1990: un modèle pour l’Afrique ? Mélanges en l’honneur de Maurice
Ahanhanzo-Glélé, pp.64-74, à la p. 68.
88
En Côte d’Ivoire cependant, le Conseil constitutionnel va notamment tirer prétexte du changement de
République entraîné par l’adoption d’une nouvelle Constitution, pour permettre à Alassane Ouattara de se
présenter aux élections présidentielles de 2020, après avoir épuisé ses deux mandats, selon la précédente
Constitution. Conseil constitutionnel ivoirien, Décision n° CI-2020-EP-009/14-09/CC/SG du 14 septembre 2020

64
Le recours au référendum constitutionnel peut viser également à légitimer un
changement de régime après une période de turbulences politiques89, comme ce fut le cas
récemment au Mali90 au Tchad91, au Gabon92, et comme cela s’annonce en Guinée93. Cette
possibilité répond à l’une des deux hypothèses pour lesquelles le Juge constitutionnel nigérien
a envisagé la possibilité d’une nouvelle Constitution. Il s’agit du cas où « l’État n’est régi par
aucune Constitution parce qu’il est nouveau, qu’il n’en a jamais eue ou que la Constitution a
été suspendue ou abrogée suite à une situation extraconstitutionnelle »94. Le référendum
permet ainsi de passer le vernis sur un acte anticonstitutionnel par excellence, le coup
d’État95, lequel entraîne presqu’inéluctablement la suspension de la Constitution en vigueur96.
L’organisation d’un référendum pour l’adoption d’une nouvelle Constitution se justifie parce
qu’elle est l’expression suprême du contrat social97. Cependant, tirant prétexte de la nécessité
d’associer pleinement le peuple à la conclusion de ce nouveau pacte social, le référendum
apparaît souvent comme un moyen pour légitimer un projet visant à répondre aux intérêts
d’un pouvoir quasi-absolu98. Cette réalité rappelle le plébiscite des 20 et 21 décembre 1851 de
Louis Napoléon Bonaparte, après son coup d’État du 2 décembre de la même année, ce qui lui
permit d’affirmer : « Plus de sept millions de suffrages viennent de m’absoudre »99.
En somme, le référendum constituant originaire se révèle souvent en Afrique noire
francophone comme un « miroir aux alouettes de la volonté populaire »100. Cette observation

portant publication de la liste définitive des candidats à l’élection du Président de la République du 31 octobre
2020. Voir Matthieu Aldjima Namountougou, « Le changement de République en droit constitutionnel
contemporain », RFDC, 2018/2, n°114, pp. 395-418.
89
Dans un propos certes caricatural, Francis Hamon observe que l’on entend par moments que « dans un pays
lointain d’Afrique ou d’Amérique du Sud, un général promu chef de l’État par une junte militaire a décidé
d’organiser une consultation populaire pour faire approuver une nouvelle Constitution et légitimer un pouvoir
qu’il vient de conquérir par la force » : Francis Hamon, Le Référendum …, op. cit., pp. 18-19.
Voir aussi Suzie Esther Temtia Noumembe, op. cit., p. 462.
90
Au Mali, après le coup d’État contre Ibrahim Boubacar Kéita en 2020, un référendum constituant est organisé
le 18 juin 2023, sous la houlette du régime militaire en place de Assimi Goïta.
91
Au Tchad, la succession de Idriss Déby Itno, par son fils Mahamat Déby, est notamment entérinée par un
changement de Constitution par voie référendaire le 17 décembre 2023 , précédant l’organisation d’élections
présidentielles le 6 mai 2024, auxquelles Mahamat Déby se présenta, et qu’il remporta.
92
Au Gabon, après avoir mis fin au régime de Ali Bongo par un coup d’État le 30 août 2023, Brice Oligui
Nguema soutint l’adoption d’une nouvelle Constitution par référendum, le 16 novembre 2024, ouvrant la voie à
l’organisation d’élections présidentielles.
93
Pour mettre fin au régime de transition qui a été instauré après le coup d’État de Mahamady Doumbouya
contre Alpha Condé, les autorités guinéennes annoncent l’organisation d’un référendum pour le changement de
Constitution.
94
Cour constitutionnelle du Niger, Avis n°02/CC du 25 mai 2009.
Si la position du juge constitutionnel nigérien était politiquement très appropriée, juridiquement, il est possible
de soutenir la thèse que l’on peut changer de Constitution d’une manière démocratique en dehors des deux
hypothèses citées.
95
Abdoulaye Soma, « Le crime international de changement anticonstitutionnel de gouvernement », RSDIE,
2016, n°16, pp. 417-441.
96
Abdoulaye Soma, « Les effets juridiques de la suspension de la Constitution », Revue RRC, novembre 2022,
n°027, pp. 1-8 ; Diassibo Thomas Yonli, « La suspension de la Constitution en Afrique noire francophone »,
Revue africaine de droit public, Juillet-Décembre 2022, vol. XI, n°27, pp. 87-123.
97
Louis Favoreu, Patrick Gaïa et al, op. cit., p. 638.
98
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 101.
Jean-Marc Sauvé, op. cit.
99
Éric Anceau, « Le coup d’État du 2 décembre 1851 ou la chronique de deux morts annoncées et l’avènement
d’un grand principe », Parlement(s), Revue d’histoire politique, n°12 (2), pp. 24-42, à la p. 37.
100
Laurence Morel, op. cit., p. 70.

65
est également valable pour ce qui est du référendum constitutionnel dérivé, utilisé comme une
voie de contournement du Parlement.

2) Le contournement du Parlement par le référendum constitutionnel dérivé


Le recours au référendum pour modifier la Constitution relève le plus souvent d’une
faculté101 offerte à l’Exécutif. Cette prérogative est parfois mise en œuvre dans le but de
contourner une assemblée législative peu réceptive au projet de modification, aboutissant à
des révisions déconsolidantes102. Les impératifs démocratiques imposent alors, comme cela
est le cas dans d’autres États, que la modification de la Constitution fasse l’objet d’un examen
parlementaire avant sa soumission éventuelle au peuple.
Relativement aux textes constitutionnels qui autorisent le recours au référendum
constitutionnel dérivé sans intervention du Parlement, l’on peut citer la Constitution
sénégalaise de 1963 dont l’article 46 disposait que « le Président de la République, peut, sur la
proposition du Premier Ministre et après avoir consulté les présidents des assemblées et
recueilli l’avis du Conseil Constitutionnel, soumettre tout projet de loi au référendum ». Dans
le même temps, la même Constitution prévoyait en son article 89, un recours au référendum,
spécifiquement destiné à la révision de la Constitution. Cette procédure-ci imposait toutefois
de passer par le Parlement au préalable. Il s’est posé la question de savoir si le Président
pouvait utiliser l’article 46 de la Constitution sénégalaise pour consulter directement le
peuple, sans passer par le Parlement. Le Conseil constitutionnel sénégalais va affirmer que
« le Président tient de cette disposition constitutionnelle le droit d’initiative au référendum
sans distinction entre la matière constitutionnelle et la matière législative ordinaire… »103.
Ababacar Gueye note cependant que « le référendum constitutionnel doit être distingué du
référendum ordinaire »104. Ismaila Madior Fall quant à lui affirme clairement que le recours à
l’article 46 pour consulter directement le peuple dans la révision de la Constitution consiste en
une « utilisation frauduleuse du référendum »105. L’on note que le Président Abdoulaye Wade
ne disposait pas de la majorité à l’Assemblée nationale et que recourir directement au peuple
lui évitait que son projet soit prématurément rejeté106. C’est également pour esquiver une
assemblée parlementaire hostile à son projet de révision constitutionnelle, que le général
Lansana Conté en Guinée va recourir à la révision de la Constitution par référendum le 11
novembre 2001, dans le but notamment de supprimer la clause limitative du nombre de
mandats présidentiels, l’âge limite pour se présenter aux élections, et passer du quinquennat
au septennat107. C’est la même situation qui avait conduit le Général De Gaulle à recourir

101
À titre exceptionnel, la Constitution impose le recours au référendum pour la modification de la Constitution
(article 184, al. 3 de la Constitution du Mali de 2023).
102
Ismaila Madior Fall, « La révision de la Constitution au Sénégal », Afrilex, 2011, p. 18.
103
Conseil constitutionnel sénégalais, Décision n°75/2000-Affaire n°3/2000, Avis du Conseil constitutionnel sur
la régularité du référendum constitutionnel, 9 novembre 2000.
104
Ababacar Gueye, « Observations sur la Décision n°75/2000-Affaire n°3/2000 », Avis du Conseil
constitutionnel sur la régularité du référendum constitutionnel, 9 novembre 2000, pp. 315-316.
105
Ismaila Madior Fall, « La révision de la Constitution au Sénégal », Afrilex, 2011, p. 18.
106
Tout en précisant que le référendum auquel eut recours Abdoulaye Wade était un référendum visant à adopter
une nouvelle Constitution, il faut relever toutefois qu’il se fonda sur les dispositions relatives à la révision de la
Constitution, justifiant que l’on s’y réfère dans cette partie de notre développement. Le raisonnement du juge
sénégalais à l’occasion de cette affaire est ainsi applicable aux modalités de révision de la Constitution.
107
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 108.

66
deux fois à l’article 11 plutôt qu’à l’article 89 de la Constitution française pour obtenir sa
révision, directement par la voie référendaire, sans passer par le Parlement qui n’était pas
favorable à ses projets108. Cette faculté se trouve facilitée par l’écriture lacunaire qui laisse la
place à une interprétation telle que celle faite par le Juge constitutionnel sénégalais109. La
Constitution sénégalaise a corrigé cette lacune par la consécration expresse de la possibilité de
recourir directement au référendum pour la révision de la Constitution en son article 52 : « le
Président de la République peut soumettre tout projet de loi constitutionnelle au peuple »110.
Dans ce cas, « le référendum conduit à éviter ou contourner une enceinte délibérative »111
pour une question aussi fondamentale que la révision de la Constitution.
Dans d’autres États comme le Burkina Faso en revanche, la Constitution dispose de
manière claire que sa procédure de révision est soumise uniquement au titre spécial qui y est
consacré. Selon l’article 49, al. 1 de la Constitution burkinabè, « Le Président du Faso peut …
soumettre au référendum tout projet de loi qui parait devoir exiger la consultation directe du
peuple à l’exception de toute révision de la présente Constitution qui reste régie par la
procédure prévue au Titre XV »112. Ce titre, en imposant que le projet de texte constitutionnel
soit soumis à l’appréciation préalable de l’Assemblée nationale, empêche le Président du Faso
de consulter directement le peuple sur la révision de la Constitution, sans passer par le
Parlement. Il faut noter que le débat parlementaire sur la révision de la Constitution permet
d’améliorer le texte. Lorsque le peuple est directement appelé au référendum, les dirigeants
peuvent également ne pas prendre le soin de bien expliquer le contenu de la révision. Or,
l’habilitation du Président de décider de la révision de la Constitution « a comme conséquence
essentielle le devoir pour les agents de l’État d’éclairer l’opinion publique sur les nouvelles
orientations apportées par la révision de la Constitution »113. À Madagascar, le Juge
constitutionnel a refusé la possibilité de recourir directement au peuple pour la révision de la
Constitution114. La juridiction constitutionnelle nigérienne s’est inscrite dans la même veine
suite à la volonté de l’ex-Président Nigérien Mamadou Tandja de changer la Constitution
nigérienne : « Les questions de nature constitutionnelle telles que la durée du mandat du
Président de la République ne peuvent … être directement soumises à référendum et l’article
49 ne saurait ainsi servir de fondement à une révision de la Constitution qui reste dans tous les

108
Johanna Noël, « Pour une analyse épistémologique de la querelle autour de l’article 11 : de la dénonciation à
la réhabilitation d’une violation de la Constitution », RFDC, 2016/2, n°106, pp. 391-409.
109
Ababacar Gueye, op. cit., p. 316.
110
Voir aussi la Constitution du Congo de 2015, dont l’article 241 dispose que « Lorsqu’il émane du Président de
la République, le projet de révision (constitutionnel) est soumis directement au référendum, après avis de la Cour
suprême ».
111
Jean-Marc Sauvé, op. cit.
112
Cette précision a été apportée par une révision consitutionnelle en 2015. Les partisans du Président Blaise
Compaoré dans leur volonté de réviser l’article 37 de la Constitution du Burkina Faso, relatif à la limitation du
nombre de mandats présidentiels, avaient laissé entendre, que le peuple serait directement consulté pour trancher
la question, avant de recourir finalement à l’Assemblée Nationale. Le jour où les députés devaient examiner le
projet de révision constitutionnelle, les populations ont pris d’assaut la Représentation nationale, empêchant la
modification, et conduisant à la chute de Blaise Compaoré.
Voir Séni Mahamadou Ouédraogo et Djibrihina Ouédraogo, « Libres propos sur la transition politique au
Burkina Faso : Du contexte au texte de la Charte de la transition », Afrilex, 2015, revue en ligne.
113
Haute cour constitutionnelle malgache, Arrêt n° n°01-HCC/AR du 27 avril 2007 portant proclamation des
résultats officiels du référendum du 4 avril 2007 relatif à la révision de la Constitution.
114
Haute cour constitutionnelle malgache, Avis n°07-HCC/AV du 25 avril 2019 sur le pouvoir du Président de la
République de soumettre directement au Peuple le vote d’une loi constitutionnelle par voie référendaire.

67
cas régie par le titre XII dudit texte »115. La Cour constitutionnelle centrafricaine fut
également dans cette ligne en affirmant que « la mise en place du Sénat est … nécessaire pour
opérer une révision de la Constitution »116. Elle mit ainsi en échec l’interprétation selon
laquelle le Président pourrait directement consulter le peuple pour réviser la Constitution117.
Relativement à l’obligation de passer par le Parlement en cas de référendum constitutionnel
dérivé, la Haute cour constitutionnelle malgache relève que « la Constitution organise cette
procédure, longue et complexe, pour éviter que la Loi fondamentale ne soit révisée trop
facilement et trop fréquemment ; qu’en droit constitutionnel, elle a pour objet de protéger la
Constitution et les droits de la minorité »118. Le passage par les assemblées peut ainsi
permettre au référendum de ne pas constituer un moyen de fraude à la Constitution119.
En récapitulatif, alors que les dirigeants recourent volontiers et de manière récurrente au
référendum en matière constitutionnelle, l’on constate de leur part un évitement absolu du
référendum infraconstitutionnel.

B) Un évitement absolu du référendum infraconstitutionnel

Le référendum infraconstitutionnel peut renvoyer au référendum portant sur l’adoption


des lois d’une part, et sur la ratification de traités d’autre part, matières réputées
infraconstitutionnelles dans l’ordre juridique interne. Ni l’un, ni l’autre n’a toutefois été
expérimenté en Afrique noire francophone, marquant un évitement absolu de ce type de
référendum. De manière spécifique, l’on peut constater un désintérêt assumé pour le
référendum législatif (1) et une élusion imposée du référendum conventionnel (2).

1) Un désintérêt assumé pour le référendum législatif


Le référendum législatif a pour objet l’adoption d’une loi ordinaire. En dépit d’une
consécration dans les textes constitutionnels des États, sa mise en œuvre est délibérément
évitée par les autorités, privant ainsi le peuple de sa fonction de législateur.
Au titre des Constitutions consacrant de manière relativement claire, le référendum
législatif, on peut citer la Constitution du Congo, laquelle dispose en son article 87 que « Le
Président de la République peut soumettre au référendum, après avis de conformité de la Cour

115
Cour constitutionnelle du Niger, Avis n°02/CC du 25 mai 2009.
116
Cour constitutionnelle centrafricaine, Décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022.
117
Au Bénin, la Cour constitutionnelle fut saisie par un particulier, lui demandant de déclarer inconstitutionnel
un message à la Nation du Président de la République, appelant à la révision de la Constitution. Le requérant
relevait également que « le président de la République ne peut … décider de faire directement recours au
référendum en matière de révision constitutionnelle ». La Cour constitutionnelle décida cependant que « le
message à la Nation du Président de la République n’est pas une loi, ou un texte susceptible d’être soumis au
contrôle de constitutionnalité … » : Cour constitutionnelle du Bénin, Décision DCC 08-094 du 21 août 2008.
118
Haute cour constitutionnelle malgache, Avis n°07-HCC/AV du 25 avril 2019 sur le pouvoir du Président de la
République de soumettre directeement au Peuple le vote d’une loi constitutionnelle par voie référendaire.
119
Séni Mahamadou Ouédraogo, La lutte contre la fraude à la Constitution en Afrique noire francophone, Thèse
de droit soutenue à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV, 2011; Georges Liet-Vaux, « La fraude à la
Constitution, essai d’une analyse juridique des révolutions communautaires récentes : l’Italie, Allemagne, France
», RDP, 1943, pp. 116-150.

68
constitutionnelle, tout projet de loi quand il le juge nécessaire »120. En rappel, le « projet de
loi » a été interprété par le juge constitutionnel sénégalais comme pouvant s’appliquer aux
lois constitutionnelles121. La Constitution ivoirienne elle, en son article 75, al. 1, dispose que
« Le Président de la République, après consultation du bureau du Congrès, peut soumettre au
référendum tout texte ou toute question qui lui paraît devoir exiger la consultation directe du
peuple ». Le juge constitutionnel nigérien note que « par texte, il faut entendre toute question
que le Président de la République juge utile de soumettre à l’appréciation directe du peuple à
l’exception de celles emportant modification de la Constitution »122. Aucune précision n’est
donc donnée sur la nature réelle du texte, sauf celle que celui-ci ne saurait être de nature
constitutionnelle. Si l’alinéa 2 de l’article 75 de la Constitution ivoirienne en évoquant la
promulgation du texte adopté laisse savoir qu’il peut être question de loi au sens ordinaire,
elle n’exclut pas qu’il puisse s’agir d’une loi constitutionnelle. Au sujet de l’article 55(5) de la
Constitution malgache qui dispose que « le Président de la République (…) peut sur toute
question importante à caractère national, décider en Conseil des Ministres de recourir
directement à l’expression de la volonté du peuple par voie de référendum », le Juge
malgache affirme que cette disposition permet d’organiser « un référendum de consultation,
c’est-à-dire de connaître avec certitude l’opinion du peuple, qui est appelé à donner son avis
sur un sujet d’intérêt national ou de problème de société bien déterminé, ou un référendum de
ratification comme l’adhésion à une Convention internationale ou une organisation
internationale »123. L’on constate ainsi que le référendum législatif n’est pas explicitement et
spécifiquement consacré dans de nombreux textes constitutionnels. En évoquant par ailleurs
un référendum de consultation au sujet de l’article 55(5) de la Constitution cité, le Juge
malgache laisse percevoir le caractère non décisif du référendum législatif. Dans d’autres
Constitutions, le référendum législatif est simplement ignoré. C’est le cas de la Constitution
guinéenne de 2020 qui ne reconnaît que le référendum constitutionnel124. L’ordonnance
2020/n°0001/PRG/SGG du 29 janvier 2020 portant dispositions relatives au référendum
définit en effet le référendum en son article 2 comme « une consultation directe du peuple sur
un projet de texte de nature constitutionnelle portant sur une question d’intérêt national ». Une
telle carence laisse entrevoir que le référendum législatif ne semble pas avoir constitué une
priorité pour le constituant, ce que l’on peut aussi remarquer en pratique.
Alors que le référendum législatif permet à l’autorité qui l’initie de consulter
directement le peuple sur un projet de loi, il n’a jamais été pratiqué dans les ordres
constitutionnels des États d’Afrique noire francophone. Il s’agit d’un choix assumé qui
s’explique par de nombreuses raisons. Le référendum législatif n’est pas appliqué notamment
parce qu’il existe un organe spécialement destiné à assumer cette fonction, le Parlement, qui

120
Voir aussi l’article 51, al. 2 de la Constitution du Sénégal ; article 6 de la Constitution togolaise, article 39 de
la Constitution du Cameroun.
121
Conseil constitutionnel sénégalais, Décision n°75/2000-Affaire n°3/2000, Avis du Conseil constitutionnel sur
la régularité du référendum constitutionnel, 9 novembre 2000.
122
Cour constitutionnelle du Niger, Avis n°02/CC du 25 mai 2009.
123
Haute cour constitutionnelle malgache, Avis n°07-HCC/AV du 25 avril 2019 sur le pouvoir du Président de la
République de soumettre directement au Peuple le vote d’une loi constitutionnelle par voie référendaire.
124
Article 152 de la Constitution de Guinée de 2020.

69
l’assume au nom du peuple125. Il pourrait sembler alors peu utile de consacrer un référendum
législatif dans la Constitution alors qu’un organe est spécialement créé pour adopter la loi. Le
référendum législatif pourrait en effet affaiblir l’autorité et le prestige des assemblées
parlementaires ou leur permettre d’échapper à leur responsabilité126. En rappel cependant, le
peuple exerce sa souveraineté par l’intermédiaire de ses représentants et par la voie
référendaire. Si « tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs
représentants » à la formation de la loi selon l’article 6 de la Déclaration des droits de
l’homme et du citoyen de 1789, c’est cependant exclusivement par l’intermédiaire de leurs
représentants, que leur volonté générale est exprimée dans les États d’Afrique noire
francophone. Il faut à l’évitement du référendum législatif, apporter aussi la justification du
faible intérêt pour la loi dans ces États. Rares sont les projets et propositions de loi qui
suscitent un attrait particulier chez les citoyens. Dans ces hypothèses, il n’apparaît donc pas
nécessaire d’en appeler au peuple-législateur. Par ailleurs et surtout, la majorité requise pour
l’adoption d’une loi est généralement facile à obtenir. L’alignement des pouvoirs127 étant le
plus souvent de mise au sein des États d’Afrique noire francophone, l’Exécutif n’a pas besoin
de contourner la représentation parlementaire pour obtenir l’adoption d’un projet de loi.
Instrument généralement aux mains du Président, l’article 108 de la Constitution béninoise
accorde toutefois de manière originale128, l’initiative du référendum législatif aux députés :
« Les députés peuvent, par un vote à la majorité des trois quarts, décider de soumettre toute
question au référendum ». La forte majorité requise rend cependant hypothétique la tenue
d’un référendum à l’initiative des députés. La production législative étant très vivante, il va de
soi également que le peuple ne pourrait être directement consulté chaque fois qu’il y a une loi
à adopter. Cependant, il est des situations dans lesquelles, le peuple devrait pouvoir se
prononcer par voie référendaire. On peut évoquer celles qui se rapportent aux questions
sociétales. Pourtant, les projets de texte qui y sont relatifs sont seulement discutés au sein des
assemblées parlementaires. Pendant ce temps, le principal concerné, le peuple, est lui laissé à
l’écart, se contentant d’un rôle de lobby à travers les organisations de la société civile, comme
ce fut le cas au Mali avec la réforme du code des personnes et de la famille. Pour y remédier,
il pourrait être consacré davantage un droit d’initiative référendaire au profit des citoyens,
pour pallier l’inertie des dirigeants.
À l’évitement assumé du référendum législatif dans les ordres constitutionnels des États
d’Afrique noire francophone, l’on peut constater à l’opposé une élusion imposée du
référendum conventionnel.

125
Épiphane Sohouénou, Hygin Faust Kakaï, Marc Ollivier, Le Parlement en Afrique, Actes du colloque
international organisé au Bénin du 23 au 26 septembre 2019, Dakar, L’Harmattan, 2021 ; Kossi Somali, Le
parlement dans le nouveau constitutionnalisme en Afrique. Essai d’analyse comparée à partir des exemples du
Bénin, du Burkina Faso et du Togo, Thèse de doctorat, Université du Droit et de la Santé de Lille 2, 2008.
126
Austin Ranney, op. cit., p. 18.
127
Abdoulaye Soma, « Le peuple comme contre-pouvoir en Afrique », Revue de droit public et de la science
politique en France et à l’étranger, 2014, n°4, p. 1019.
128
Prudent Victor Topanou, « Quel régime pour quel modèle », in Frédéric Joël Aïvo, op. cit., pp. 313-322, à la
p. 316.

70
2) Une élusion imposée du référendum conventionnel
Le référendum conventionnel a pour objet l’adoption d’un traité. Un tel référendum n’a
toutefois pas encore été organisé en Afrique noire francophone. Après avoir précisé l’objet du
référendum conventionnel dans le constitutionnalisme africain, l’on pourra relever les raisons
pour lesquelles il n’a pas encore été expérimenté.
Le référendum conventionnel dans les Constitutions africaines, peut avoir notamment
pour fonction de consulter le peuple sur la création d’une Union d’États, la cession ou
l’échange du territoire d’un État avec un autre. Dans le premier cas, celui concernant la
création d’une Union entre plusieurs États, l’on peut citer l’article 147 de la Constitution du
Burkina Faso : « Les accords consacrant l’entrée du Burkina Faso dans une Confédération,
une Fédération, ou une Union d’États africains sont soumis à l’approbation du Peuple par
référendum ». De tels accords entraînant nécessairement un renoncement à une plus ou moins
grande parcelle de la souveraineté de l’État au profit d’une autre entité, ils devraient être
directement avalisés par le peuple, détenteur de cette souveraineté129. Dans la seconde
situation, relative aux modifications du territoire d’un État existant, l’on peut évoquer l’article
219 de la Constitution congolaise, « Nulle cession, nul échange, nulle adjonction du territoire
n’est valable sans le consentement du peuple congolais appelé à se prononcer par voie de
référendum »130. En raison de l’importance revêtue par le principe de l’intégrité du territoire,
il est compréhensible que toute décision politique entraînant la modification de l’espace
territorial de l’État soit soumise à l’assentiment du peuple dans son entièreté ou plus
spécifiquement de la population concernée. Alors que dans le contexte français, une telle
disposition figurant à l’article 53 de la Constitution, concerne spécifiquement les territoires et
départements d’outre-mer131 dans l’exercice de leur droit à l’auto-détermination132, dans le
contexte africain, elle peut être liée à l’idée de la réalisation d’une Union d’États africains133.
Il faut noter cependant qu’un tel type de référendum n’a pas encore été organisé en Afrique
noire francophone. Contrairement au référendum législatif qui aurait pu être utilisé, aucun
événement ne semble jusqu’à une date récente avoir justifié l’organisation d’un référendum
conventionnel, du type de ceux prévus par les textes constitutionnels des États d’Afrique noire
francophone.
Après la dislocation de la Fédération du Mali et de la Confédération de la
Sénégambie134, l’Afrique noire francophone n’a pas connu d’association d’États de type
fédéral (par agrégation) ou confédéral, jusqu’à la création de la Confédération des États du
Sahel (AES) par traité le 6 juillet 2024. La Constitution malienne de 2023 en son article 60,
fait du référendum conventionnel, un référendum facultatif. C’est seulement une prérogative
qui est accordée proprio motu au Président de la République ou sur proposition des chambres
du Parlement de soumettre au référendum « l’approbation d’un accord d’union ou
l’autorisation de ratification d’un traité qui, sans être contraire à la Constitution, aurait des

129
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 115.
130
Voir aussi l’article 145, al. 3 de la Constitution du Bénin.
131
François Luchaire, Gérard Conac, Xavier Prétot (dir.), La constitution de la république française, Analyses et
commentaires, 3e éd., Paris, Economica, 2008, pp. 1314-1316
132
Jean-François Dobelle, « Référendum et droit à l’autodétermination », Pouvoirs, 1996, n°77, pp. 42-61.
133
Voir article 149 de la Constitution béninoise.
134
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 76.

71
incidences sur le fonctionnement des institutions ». Cette perspective a été vraisemblablement
écartée, en raison de la situation sécuritaire, qui rend difficile l’organisation d’un tel scrutin,
même si le référendum constitutionnel l’a été dans ces conditions 135. Au Burkina Faso, alors
que la Constitution imposait l’organisation d’un référendum, les autorités ont décidé de la
modifier, afin d’y insérer la possibilité que le Parlement accorde son autorisation à l’entrée du
Burkina Faso dans toute forme d’union d’États. Cette révision de la Constitution pour rendre
le référendum conventionnel, facultatif, est imposée par la crise sécuritaire au Burkina Faso et
dans les autres États de la Confédération, rendant difficile l’organisation d’un scrutin
référendaire136. C’est ainsi que selon un nouvel alinéa de l’article 147 de la Constitution du
Burkina Faso, « En cas d’urgence ou de force majeure ou lorsque les circonstances ne
permettent pas l’organisation d’un référendum, les accords consacrant l’entrée du Burkina
Faso dans une confédération, une fédération ou une union d’États africains sont soumis à
l’approbation de l’Assemblée nationale à la majorité des trois quarts des suffrages exprimés,
après avis du Conseil constitutionnel ». Au Niger, la Constitution toujours suspendue de la
VIIe République ne consacrait aucune obligation de recourir au référendum dans le cas de
l’entrée de l’État dans une Union. La formulation selon laquelle le président peut soumettre à
référendum toute question d’intérêt national peut cependant être utilisée pour la ratification
des traités et accords internationaux137, et donc pour les accords d’union, de confédération ou
fédération. Cependant, selon Augustin Loada et Luc Marius Ibriga, une telle procédure, lourde
et dispendieuse, peut rendre difficile la création d’une confédération, fédération ou une union
d’États africains138. Nous estimons toutefois que de telles décisions ne devraient être prises
sans consultation populaire. Elles engagent en effet directement les peuples, qui devraient
alors pouvoir directement s’exprimer par référendum. Dans un État qui y est rétif comme
l’Allemagne, le référendum est par exemple imposé en matière de réorganisation du territoire
fédéral139. L’on peut également regretter s’agissant des États de l’AES, qu’une décision
importante comme leur retrait de la CEDEAO n’ait fait l’objet d’aucune consultation du
peuple par référendum, comme ce fut le cas lors du Brexit140. Il n’est pas nécessaire que la
Constitution impose expressément l’usage du référendum pour que l’on y recoure.
Outre l’usage ou le non-usage du référendum qui va à l’encontre de sa fonction
démocratique, l’on peut également relever que cette fonction est amoindrie par les faiblesses
du contrôle dont il fait l’objet de la part du Juge constitutionnel. La fonction démocratique du
référendum est ainsi contrariée par le contrôle lacunaire exercé en la matière.

135
En rappel, il a été relevé que le référendum constitutionnel originaire présente le moyen de légitimer
notamment un coup d’État.
136
Selon le Gouvernement burkinabè, « Tout en maintenant l’approbation par référendum du peuple parce que la
souveraineté nationale est au peuple qui l’exerce, il a été nécessaire d’y adjoindre un alinéa qui permet, en
fonction des circonstances, de l’urgence et des cas de force majeure, et après avis du Conseil constitutionnel de
bien vouloir y procéder, à l’approbation de ces accords qui consacre une fédération, une confédération par la
voie législative ».
À propos de la force majeure, voir Zongo Relwendé Louis Martial, « La force majeure dans le droit
constitutionnel des États d’Afrique noire francophone », Afrilex, 2023.
137
Augustin Loada, Luc Marius Ibriga, op. cit., p. 115.
138
Ibid.
139
Article 29 de la Constitution allemande.
Voir Louis Favoreu, Patrick Gaïa et al., op. cit., p. 159.
140
Abdoulaye Soma, « Le Faso-exit en droit international africain », Revue CADI, n°043/ Janvier 2024, pp. 1-14.

72
II/ UNE FONCTION DÉMOCRATIQUE CONTRARIÉE PAR UN CONTRÔLE
LACUNAIRE DU RÉFÉRENDUM

Le référendum fait l’objet d’un contrôle antérieur et postérieur aux opérations. Bien que
double, l’on peut affirmer que le contrôle du référendum ne revêt pas une portée substantielle.
Plus précisément, l’on peut noter un contrôle a priori contenu (A) et un contrôle a posteriori
stérile (B).

A) Un contrôle a priori contenu

Avant la tenue du référendum, le Président de la République doit solliciter l’avis de la


juridiction compétente, qui peut également être saisie à titre contentieux. L’on observera
cependant que dans les deux hypothèses, le contrôle du juge est contenu dans la mesure où
l’on assiste à un office consultatif limité (1) et à un office contentieux étriqué (2).

1) Un office consultatif limité


L’avis consultatif est défini par la Haute cour constitutionnelle malgache comme « une
opinion qu’une juridiction peut émettre à la demande d’un organe habilité à le faire sur toute
question juridique »141. Il est sollicité par le Président, lorsqu’il veut recourir au
référendum142. L’avis dans le domaine du référendum demeure cependant généralement limité
dans sa portée et dans sa valeur, en raison même de la nature intrinsèque de l’avis, et aussi du
fait de la Constitution ou du Juge constitutionnel.
En ce qui concerne la valeur intrinsèquement limitée des avis, il ressort qu’ils ne
jouissent pas généralement d’un caractère contraignant. Saisie pour avis, sur la valeur de ses
avis, la Haute cour constitutionnelle malgache, va ainsi relever qu’en dépit de leur importance
juridique, les avis ne bénéficient pas de l’autorité conférée aux arrêts et décisions vis-à-vis des
pouvoirs publics et des autorités administratives et juridictionnelles 143. Bien que possédant
une haute valeur juridique et une grande autorité morale toujours selon la Haute cour, les avis
ne sont pas revêtus d’effet obligatoire144. Abdoulaye Soma est quant à lui plus formel : « Ces
avis, même si leur réquisition est constitutionnellement obligatoire, sont dans tous les cas
non-conformes ; ils sont consultatifs, c’est-à-dire facultatifs et ne lient en aucune condition
l’exécutif »145. Selon Martin Bléou également, « le propre et le mérite de la consultation, c’est

141
Haute cour constitutionnelle de Madagascar, Avis n°03-HCC/AV du 11 avril 2014 relatif à la nature et à la
portée de toute procédure consultative engagée auprès de la haute cour constitutionnelle.
142
« Dans plusieurs États africains où l’exécutif a le pouvoir de soumettre au référendum un projet de texte
portant sur des questions d’importance nationale, il doit au préalable requérir l’avis de la juridiction
constitutionnelle ou de son président » : Abdoulaye Soma, « Le statut du juge constitutionnel africain », in
Frédéric Joël Aïvo, La Constitution béninoise du 11 décembre 1990: un modèle pour l’Afrique ? Mélanges en
l’honneur de Maurice Ahanhanzo-Glélé, Paris, L’Harmattan, 2014, pp. 495-525, à la p. 508.
Voir Cour constitutionnnelle du Gabon, Avis consultatif, Décision n°004/GCC du 28 juin 1995.
143
Haute cour constitutionnelle de Madagascar, Avis n°03-HCC/AV du 11 avril 2014 relatif à la nature et à la
portée de toute procédure consultative engagée auprès de la haute cour constitutionnelle.
144
Ibid.
145
Abdoulaye Soma, « Le statut du juge constitutionnel africain », in La Constitution béninoise du 11 décembre
1990 : un modèle pour l’Afrique ?, ibid., p. 509.

73
d’éclairer sans imposer »146. La valeur limitée des avis du Juge constitutionnel en matière
référendaire en droit français eut ainsi pour effet de ne pas réussir à entraver l’organisation du
référendum constitutionnel de 1962 par le Général De Gaulle. En effet, le Conseil
constitutionnel français n’aurait pas marqué son accord à sa tenue « au motif que l’utilisation
de l’article 11 était, en l’espèce, contraire à la Constitution »147. Dans une décision de 1960, il
avait déjà relevé que ses attributions en matière référendaire étaient purement consultatives148.
Afin de parer aux incertitudes entourant la notion d’avis, la Constitution nigérienne de la VIIe
République tout en prévoyant en son article 60 que le Président de la République sollicite
l’avis du président de la Cour constitutionnelle avant de recourir au référendum législatif,
relève que « la Cour constitutionnelle se prononce par un arrêt sur la constitutionnalité de
l’initiative du recours au référendum ». En droit burkinabè, c’est la loi organique relative au
Conseil constitutionnel qui dispose que ses avis s’imposent aux autorités149. La postulation de
cette autorité150 ne met cependant pas fin aux débats sur la valeur de l’avis, qui demeure en
raison de sa dénomination, entaché d’un péché originel. Par ailleurs, le texte ou le Juge
constitutionnels contribuent à réduire la portée des avis en matière référendaire.
À ce titre, l’on peut citer le cas de la Constitution congolaise qui semble réduire
l’autorité de l’avis rendu en matière de référendum constitutionnel. En effet, l’on peut d’abord
noter que l’article 87, al. 1 de la Constitution du Congo dispose que « le Président de la
République peut soumettre au référendum, après avis de conformité de la Cour
constitutionnelle, tout projet de loi quand il le juge nécessaire ». L’al. 2 précise qu’ « en cas
d’avis de non-conformité, il ne peut être procédé au référendum ». Cependant, en ce qui
concerne la matière du référendum constitutionnel, l’article 241 de la Constitution congolaise
relève que « lorsqu’il émane du Président de la République, le projet de révision
(constitutionnel) est soumis directement au référendum, après avis de la Cour suprême ». On
peut s’étonner de ce que le référendum en cas de révision de la Constitution ne soit pas
soumis pour avis également à la Cour constitutionnelle, « haute juridiction de l’État en
matière constitutionnelle »151, et chargée de veiller « à la régularité des opérations du
référendum »152. En outre et plus important, si la Constitution précise que l’avis délivré par la
Cour constitutionnelle dans le cas du référendum législatif lie le président, elle n’en fait pas
de même de l’avis rendu par la Cour suprême en cas de référendum constitutionnel. L’on sait
pourtant, comme il a été relevé, que le peuple est consulté exclusivement en matière
constitutionnelle, dans les États d’Afrique noire francophone. L’on peut ainsi en inférer, la
faible valeur conférée par la Constitution congolaise aux avis donnés dans le domaine de la

146
Martin Bléou, « Le juge constitutionnel et les révisions constitutionnelles », in Koffi Ahadzi-Nonou, Dodzi
Kokoroko, Adama Kpodar, Frédéric Joël Aïvo (dir), Démocratie en questions, Mélanges en l’honneur du
Professeur HOLO Théodore, Toulouse, Presses de l’Université de Toulouse Capitole, 2017, p. 232.
Voir aussi Frédéric Zenati, « La portée du développement des avis », in Thierry Revet (dir), L’inflation des avis
en droit, Paris, Economica, 1998, p. 109.
147
Dominique Rousseau, Pierre-Yves Gahdoun, Droit du contentieux constitutionnel, Paris, LGDJ, 2016, p. 490
148
Conseil constitutionnel français, 23 décembre 1960, Regroupement national.
149
Article 29 de la loi organique n°011-2000/AN du 27 avril 2000 relative au Conseil constitutionnel.
Voir Matthieu Aldjima Namountougou, « Le référendum dans les Constitutions africaines … », op. cit., pp. 188
et ss.
150
Adamou Issoufou, « L’autorité des avis du juge constitutionnel en Afrique francophone », Afrilex, 2020.
151
Article 175 de la Constitution du Congo.
152
Article 176 de la Constitution du Congo.

74
révision de la Constitution par voie référendaire. En droit constitutionnel sénégalais, c’est la
jurisprudence qui est symptomatique de la variabilité de la teneur et donc de l’autorité même
de l’avis en matière référendaire. Saisi en 2001 pour avis à propos de l’organisation d’un
référendum constitutionnel par le Président de la République, le Juge constitutionnel
sénégalais relève qu’il « ne peut examiner ni l’aspect politique, ni l’aspect de
constitutionnalité des dispositions du projet de Constitution »153. Il se contente d’exprimer
« quelques observations tendant à améliorer le texte du projet de Constitution »154. Dans une
autre décision en 2016, le conseil constitutionnel sénégalais relève que dans le cadre de son
office consultatif en cas de recours au référendum constitutionnel prévu par l’article 51 de la
Constitution, il « a toute latitude pour exercer un contrôle minimum sur le projet de révision
qui lui est soumis »155. Ce contrôle concerne « la régularité de la procédure suivie, la forme du
texte, et, au fond, le respect des limites fixées par la Constitution »156. Le Juge constitutionnel
va dans cet avis, déclarer l’inconstitutionnalité de la volonté du président Macky Sall de faire
appliquer le passage du septennat au quinquennat à son mandat en cours.
Outre qu’il est souvent limité dans sa portée, l’office consultatif du juge dans le cadre
du contrôle du référendum peut constituer une entrave à l’office contentieux. S’il a déjà donné
son avis sur la constitutionnalité du projet de référendum, le juge ne peut en effet se dédire
dans le cadre contentieux, office qui se trouve par ailleurs étriqué.

2) Un office contentieux étriqué


L’office contentieux du Juge constitutionnel est fondé sur sa saisine par un requérant qui
souhaite obtenir une décision allant dans le sens des intérêts qu’il défend. Alors que l’office
consultatif vise fondamentalement à éclairer, l’office contentieux vise à trancher. À propos du
référendum, l’office contentieux du juge constitutionnel avant la tenue du référendum est
étriqué en ce qu’il exclut généralement un contrôle matériel, voire tout contrôle.
Relativement à l’exclusion du contrôle matériel de l’office contentieux en matière
constitutionnelle, l’on peut évoquer le cas du Conseil constitutionnel sénégalais, lequel
indique en 2016 qu’ « il ne tire ni de la Constitution, ni de la loi organique n°92-23 du 30 mai
1992 modifiée qui fixe ses attributions, le pouvoir de statuer sur les lois portant révision de la
Constitution » dans le cadre d’un contrôle contentieux157. Précédemment en 2001, saisi par
plusieurs députés contre le projet du Président Abdoulaye Wade de recourir au référendum sur
le fondement de l’article 46 au lieu de l’article 89 de la constitution sénégalaise, le Juge va se
déclarer incompétent pour statuer sur leur requête, au prétexte que « la Constitution
sénégalaise ne contient aucune disposition constitutionnelle ou légale conférant au Conseil
constitutionnel compétence pour statuer sur les recours dirigés contre les décisions prises en

153
Conseil constitutionnel sénégalais, Décision n°76-Affaire n°5/2000, Organisation du référendum
constitutionnel, 16 novembre 2000.
154
Ibid.
155
Conseil constitutionnel du Sénégal, Décision n°1/C/2016.
156
Ibid.
157
Conseil constitutionnel du Sénégal, Décision n°1/C/2016.
En relevant qu’il a « toute latitude pour exercer un contrôle minimum sur le projet de révision » dans le cadre de
son office consultatif, il exclut a contrario un tel contrôle à titre contentieux.

75
matière de référendum par le Président de la République »158. Toutefois, selon la Haute cour
constitutionnelle malgache, « le décret de convocation des électeurs est un acte préparatoire
des élections ; qu’en conséquence, le contentieux relatif au décret constitue un contentieux
électoral » dont il est compétent159. En République centrafricaine, la loi n°23-003 du 23
janvier 2023 fixant les procédures du référendum dispose en son article 12, al.1, que
l’initiative du référendum « peut faire l’objet d’un recours devant la Cour Constitutionnelle
dans les cinq (5) jours suivant l’annonce de la décision ». Cependant, elle précise à l’al.3 que
« la Cour Constitutionnelle se prononce exclusivement sur la régularité formelle ». Le
contrôle relatif à la régularité formelle porte sur les formes et la procédure du décret de
convocation au référendum. Il se limite à vérifier que le décret a été pris par l’autorité
compétente, que les délais prescrits ont été respectés, à s’assurer éventuellement de la lisibilité
du texte soumis au référendum… Sans doute échaudée par la décision prise par la Cour
constitutionnelle sous le magistère de Danièle Darlan, la loi sur le référendum va en outre
disposer en son article 12, al. 4 qu’ « en aucun cas, la décision du Président de la République
visée à l’alinéa premier du présent article n’est susceptible de recours en ce qui concerne
l’opportunité du référendum ». C’est après l’adoption de cette loi et la destitution de Danièle
Darlan que le Président Faustin Archange Touadéra a pu organiser son référendum. Dans
d’autres cas, tout contrôle est écarté avant la tenue du scrutin référendaire.
En Guinée par exemple, l’ordonnance 2020/n°001/PRG/SGG portant dispositions
relatives au référendum ne prévoit dans le cadre du contentieux du référendum qu’un recours
a posteriori. Avant la tenue du référendum, elle semble ainsi exclure que la Cour
constitutionnelle exerce un contrôle contentieux sur les opérations référendaires. Saisi par les
opposants à la tenue du référendum de 2020, le Juge constitutionnel guinéen va néanmoins se
prononcer (favorablement) sur la régularité de l’initiative du référendum, et exclure de se
prononcer sur le contenu du projet de révision160. En Côte d’Ivoire, la loi organique portant
organisation du référendum limite expressément le contentieux référendaire à l’issue du
scrutin161. Dans le cadre spécifique du référendum constitutionnel originaire, le Juge
constitutionnel malien affirme que « La décision du chef de l’État de convoquer le collège
électoral pour un référendum est une décision constitutionnelle, politique libre de toutes
exigences juridiques, sauf à respecter les formes dans lesquelles la convocation doit
intervenir »162. Il convient alors de rappeler et d’insister sur la hardiesse des Juges

158
Conseil constitutionnel sénégalais, Décision n°77, Affaire n°6/C/2000, Régularité du Référendum
constitutionnel, 2 janvier 2001.
159
Avis n°07-HCC/AV du 25 avril 2019 relatif au pouvoir du Président de la République de soumettre
directement au peuple le vote d’une loi constitutionnelle par référendaire; Arrêt n°32-HCC/AR du 10 mai 2019
relatif à la demande d’annulation du Décret n°2019-790 du 19 avril 2019 portant convocation des électieurs à un
référendum constitutionnel le 27 mai 2019 formulée par le « KMF-CNOE Fanabeazana lompirenena».
160
Cour constitutionnelle de Guinée, Arrêt n°AC 013 du 25 février 2020, Affaire recours contre le décret
D/2020/042/PRG/SGG du 4 février 2020 fixant la date du référendum et la convation du corps électoral pour le
1er mars 2020.
161
Voir Article 20 de la loi organique n°2016-551 du 26 juillet 2016 portant organisation du référendum pour
l’adoption de la Constitution: « Tout parti ou groupement politique peut présenter, par requête écrite adressée au
président du Conseil constitutionnel, une réclamation concernant la régularité du scrutin référendaire.
La requête doit être déposée dans les quarante-huit heures qui suivent la proclamation des résultats provisoires ».
162
Cour constitutionnelle du Mali, arrêt n°2023-05/CC du 14 juin 2023 relatif à plusieurs requêtes tendant à
l’annulation du décret n°20233-0276/PT-RM du 05 mai 2023 portant convocation du collège électoral, ouverture
et clôture de la campagne électorale, à l’occasion du référendum constitutionnel.

76
constitutionnels nigérien et centrafricain, lesquels dans le cadre de leur office contentieux, ont
tenté de mettre en échec les projets de référendum des présidents en exercice. Dans les deux
cas, il s’agissait de procéder à un changement de Constitution par la voie référendaire. En
qualifiant cependant l’opération de changement de Constitution qui était envisagée, de
révision intégrale de la Constitution163, les Juges constitutionnels ont évité l’impasse du
caractère souverain du pouvoir constituant originaire164, afin de pouvoir mieux encadrer
l’opération référendaire, et ainsi déclarer l’annulation du décret portant convocation du corps
électoral165. L’on peut également souligner la loi organique béninoise n°2011-27 portant
conditions de recours au référendum, laquelle prévoit en son article 6 des questions qui ne
peuvent être soumises à référendum166. Elle met ainsi entre les mains du Juge constitutionnel
un outil précieux pour prévenir l’instrumentalisation du référendum.
En matière référendaire en effet, prévenir vaut mieux que guérir, car l’on y assiste à un
contrôle a posteriori stérile.

B) Un contrôle a posteriori stérile

Le contrôle a posteriori exercé à l’issue de la tenue du référendum peut être qualifié de


stérile, parce qu’il est peu susceptible de contrarier les résultats de l’opération. L’on évoquera
à cet effet, l’annulation improbable du scrutin référendaire (1) et la prétendue immunité des
lois référendaires (2).

1) L’annulation improbable du scrutin référendaire


Le scrutin référendaire est le plus souvent validé, car son annulation ne peut être
prononcée que pour des irrégularités graves. Or de telles irrégularités, auxquelles il n’est pas
donné un contenu précis, sont peu susceptibles d’être reconnues. Il convient alors de repenser
les conditions de validité du référendum.
Le critère des irrégularités graves est consacré par les textes ou appliqué par la
jurisprudence constitutionnelle. L’article 21 de l’Ordonnance 2020/n°001/PRG/SGG du 29
janvier 2020 portant dispositions relatives au référendum en Guinée, dispose que « lorsque de
graves irrégularités susceptibles d’affecter le résultat du Référendum sont constatées, la Cour
Constitutionnelle prononce l’annulation du Référendum ». L’article 14 de la loi n°23-003
fixant les procédures du référendum en République centrafricaine édicte aussi que « dans le
cas où la Cour Constitutionnelle constate l’existence d’irrégularités dans le déroulement des
opérations référendaires, elle peut, au regard de leur incidence sur les résultats, prononcer leur

163
Saisi par un particulier pour déterminer la distinction entre changement, révision, et modification de la
Constitution, le juge constitutionnel congolais, a déclaré la requête irrecevable. Cour constitutionnelle du Congo,
Avis n°001-ACC-SVC/15 du 16 avril 2015 sur la demande d’avis relative à l’interprétation des concepts
changement, révision, modification de la Constitution du 20 janvier 2002 et à la conformité, à ladite
Constitution, de l’initiative d’un référendum.
164
Cour constitutionnelle du Mali, arrêt n°2023-05/CC du 14 juin 2023 relatif à plusieurs requêtes tendant à
l’annulation du décret n°20233-0276/PT-RM du 05 mai 2023 portant convocation du collège électoral, ouverture
et clôture de la campagne électorale, à l’occasion du référendum constitutionnel.
165
Cour constitutionnelle du Niger, Avis n°02/CC du 25 mai 2009; Cour constitutionnelle centrafricaine,
Décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022.
166
Cour constitutionnelle du Bénin, Décision DC 11-067 du 20 octobre 2011.

77
annulation totale ou partielle »167. Elle n’adjoint pas le qualificatif grave mais l’effet est le
même sur le référendum. Il ne peut être annulé que si sa sincérité ou les résultats d’ensemble
sont affectés. C’est ce que relève par ailleurs le Conseil constitutionnel ivoirien :
« Conformément à l’esprit et à la lettre de la loi portant organisation du référendum, seules les
irrégularités graves de nature à altérer la sincérité du scrutin ou en affecter le résultat
d’ensemble peuvent entraîner l’annulation du scrutin »168. L’on s’aperçoit que le terme
d’irrégularités graves ne fait pas l’objet de conceptualisation précise. Son contenu n’est
déterminé que de manière casuistique. Après examen de la jurisprudence pertinente, l’on note
qu’aucune irrégularité n’a été jusque-là qualifiée de grave, de manière à entraîner l’annulation
d’un scrutin référendaire. Le juge reconnaît toutefois généralement des irrégularités au cours
de la tenue des scrutins référendaires. Dans un arrêt rendu par la Cour constitutionnelle du
Burundi à la suite d’un référendum, la juridiction a ainsi relevé « quelques erreurs matérielles
qui ont été redressées et quelques irrégularités »169. Les erreurs matérielles et irrégularités en
cause se rapportaient à la non prise en compte des procès-verbaux de certains bureaux de
vote, à la discordance entre les résultats provisoires et les éléments de certains procès-
verbaux. Après avoir conclu que les « erreurs matérielles redressées et les irrégularités
constatées ne modifient pas substantiellement les résultats provisoires tels qu’ils ont été
proclamés », la Cour a proclamé la victoire du « Oui » au référendum sur la Constitution Post
Transition. C’est le même raisonnement qu’elle adopta en 2018 à l’occasion du référendum
constitutionnel organisé pour permettre au président d’alors Pierre Nkurunziza de se présenter
à un quatrième mandat170. La campagne s’était pourtant déroulée dans un climat de terreur171.
Dans une requête adressée à la Cour constitutionnelle burundaise à l’issue du référendum,
l’opposant Agathon Rwasa dénonçait des intimidations, harcèlements, arrestations, violences
à l’endroit des partisans du non, mais la Cour la déclara mal-fondée172. Dans le cadre du
référendum constitutionnel de 2023 au Mali, organisé sur une partie du territoire en raison de
la crise sécuritaire, la Cour constitutionnelle a seulement affirmé avoir « opéré diverses
rectifications matérielles, annulations et procédé aux redressements qu’elle a jugé
nécessaires »173.
La phraséologie est quasiment la même dans les décisions des juridictions
constitutionnelles des États d’Afrique noire francophone en rapport avec la proclamation des
résultats définitifs des référendums. Elle est uniformément marquée par la déclaration de la
régularité du référendum et la proclamation de la victoire du « Oui »174. Afin que la décision

167
Voir aussi l’article 65, al. 3 de la loi organique n°1-2003 du 17 janvier 2003 portant organisation et
fonctionnement de la Cour constitutionnelle au Congo.
168
Conseil constitutionnel ivoirien, Décision n° CI-2016-R-173/04-11/CC/SG du 04 novembre 2016 portant
proclamation du résultat définitif du référendum du 30 octobre 2016 pour l’adoption de la Constitution.
169
Cour constitutionnelle du Burundi, arrêt RCCB 121 rendu par la Cour constitutionnelle du Burundi en matière
de vérification de la régularité constitutionnel, 18 mars 2005.
170
Cour constitutionnelle du Burundi, Arrêt RCCB du 31 mai 2018.
171
Voir le rapport des Nations Unies sur le sujet au lien suivant: [Link]
172
Cour constitutionnelle du Burundi, Arrêt RCCB 357 du 30 mai 2018.
173
Cour constitutionnelle du Mali, arrêt n°2023-08/CC-Réf du 21 juillet 2023 portant proclamation des résultats
définitifs du référendum constitutionnel.
174
Voir aussi Cour constitutionnelle du Congo, Décision n°003/DCC/REF/15 du 5 novembre 2015 portant
proclamation des résultats définitifs du référendum constitutionnel; Cour constitutionnelle de Guinée, Arrêt

78
issue des scrutins référendaires reflète davantage la volonté populaire, il est nécessaire qu’elle
ne repose pas uniquement sur la victoire du « Oui » ou du « Non ». Il a été remarqué que les
référendums organisés dans les États d’Afrique noire francophone sont jusque-là des
référendums constitutionnels. En raison de l’importance de la matière, il sied de prévoir un
seuil de participation plancher et une majorité qualifiée pour valider le projet soumis au
référendum, c’est-à-dire un double quorum : un quorum de participation, et un quorum
d’approbation. Le quorum de participation est appliqué en Italie, tandis que le Danemark
l’applique de manière jumelée au quorum d’approbation175. Ces mécanismes peuvent
permettre de réduire l’instrumentalisation du référendum en Afrique noire francophone. L’on
remarque en effet qu’alors qu’ils se concluent par une victoire généralement écrasante du
« Oui », le taux de participation est souvent insatisfaisant. Au regard du résultat qu’ils jugent
gagné d’avance, les opposants préfèrent généralement jouer la carte du boycott ou de
l’abstention aux scrutins référendaires, mais cette stratégie n'a aucune emprise sur l’issue du
référendum en l’état actuel des règles électorales.
Une fois que le scrutin est validé, la loi adoptée par référendum peut entrer en vigueur.
Celle-ci ne peut non plus faire l’objet d’un contrôle étroit en raison de la prétendue immunité
des lois référendaires.

2) La prétendue immunité des lois référendaires


Les lois référendaires sont celles adoptées directement par le peuple au référendum.
Elles sont dites hors de la portée du contrôle du juge constitutionnel. Après avoir expliqué
cette immunité sujette à instrumentalisation des lois référendaires, il conviendra d’en discuter
la théorie.
Les lois référendaires sont susceptibles de revêtir une double immunité : celle découlant
de leur mode d’adoption, le référendum, et dans certains États, celle se rattachant à son
caractère constitutionnel, étant entendu que les lois référendaires sont par ailleurs de nature
constitutionnelle dans le constitutionnalisme des États d’Afrique noire francophone. Les lois
constitutionnelles peuvent ne pas être contrôlables par le juge constitutionnel. La question du
contrôle des lois de révision de la Constitution a été suffisamment développée par la doctrine
africaine notamment176. De leur analyse, l’on peut distinguer les juridictions qui acceptent de
procéder à leur contrôle177, de celles qui la refusent ou l’admettent de manière limitée178. Le
refus du contrôle des lois constitutionnelles se fonde notamment sur le caractère souverain du
pouvoir constituant179. Relativement à l’immunité justifiée par la nature référendaire de la loi,

n°AE 007 du 3 avril 2020, Affaire Proclamation du résultat définitif du référendum du 22 mars 2020 pour
l’adoption d’une nouvelle Constitution.
175
Voir Laurence Morel, op. cit., p. 65.
176
Abdoulaye Soma, « Le contrôle de constitutionnalité des lois constitutionnelles en Afrique noire
francophone », AJP/PJA, 2011/5, pp. 619-640 ; Mouhamadou Moustapha Aïdara, « Le juge constitutionnel
africain et le contrôle des lois portant révision de la Constitution : Contribution à un débat », Afrilex, 2011.
177
Cour constitutionnelle du Mali, Avis n°01-001 du 4 octobre 2001; Cour constitutionnelle du Niger, Arrêt
n°2003-002/CC du 7 janvier 2003.
178
Conseil constitutionnel sénégalais, décision du 18 janvier 2006.
179
Conseil constitutionnel sénégalais, décision du 18 janvier 2006; Conseil constitutionnel français, Décision
n°92-312 DC, 2 septembre 1992, Maastricht II, para. 19.

79
elle découle de ce qu’elle est « l’expression directe de la souveraineté nationale ». Tels sont
les termes employés par le Conseil constitutionnel français en 1962 lorsqu’il fut saisi à propos
de la loi référendaire instituant l’élection du Président de la République au suffrage
universel180. L’article 110 de la loi organique sur la Cour constitutionnelle gabonaise indique
dans les mêmes termes qu’« une loi référendaire ne peut être déférée à la Cour
constitutionnelle en ce qu’elle constitue l’expression directe de la souveraineté nationale
».« De quelque manière qu’une Nation veuille, il suffit qu’elle veuille : toutes les formes sont
bonnes et sa volonté est toujours la loi suprême » relevait Siéyès181. L’immunité de la loi
référendaire peut cependant accroître les risques de son instrumentalisation. Afin d’éviter un
contrôle éventuel d’une loi dont la conformité à la Constitution est douteuse, les autorités
pourraient décider de soumettre le projet au référendum182.
Il existe toutefois des arguments pour relativiser la théorie de l’immunité de la loi
référendaire. Les textes constitutionnels par exemple n’établissent pas de hiérarchie entre lois
parlementaires et lois référendaires. La souveraineté du peuple peut ainsi s’exercer tant par
l’intermédiaire de ses élus que directement. Si les lois parlementaires peuvent être contrôlées
alors que le légicentrisme ou la crainte d’un « gouvernement des juges » s’y opposait, il
devrait en être de même pour les lois référendaires. En effet, « tout comme le mythe de
l’infaillibilité de la loi parlementaire a dû céder le pas face au respect de principes supérieurs,
celui de l’infaillibilité du peuple tend à s’étioler à son tour »183. Par ailleurs, il a été reconnu
que les lois référendaires peuvent faire l’objet de modification par des lois parlementaires184.
De manière implicite, l’on assiste en effet aux modifications de textes constitutionnels
référendaires, par la voie parlementaire. Les révisions constitutionnelles par la voie
parlementaire constituent d’ailleurs le principe, pour des Constitutions initialement adoptées
par la voie référendaire. Si le Parlement est libre de défaire une loi référendaire qui tombera
ainsi dans le domaine de compétence du juge constitutionnel, il devrait pouvoir contrôler et
annuler une loi référendaire. « Référendum et justice constitutionnelle participent tous deux à
la réalisation d’une conception idéale de la démocratie fondée sur l’égalité, la justice et la
liberté »185 et ne sauraient être opposés l’un à l’autre. Leur complémentarité ne s’exprime
mieux que dans le rôle que doit jouer le juge constitutionnel dans le contrôle des lois
référendaires, au service de l’état de droit et de la démocratie, laquelle n’est pas que « le
gouvernement du peuple »186, mais aussi un « principe de liberté » et « un principe de
légitimité »187. Dans cette perspective, « une loi ne peut plus être considérée comme

Voir le débat entre Vedel et Favoreu sur la souveraineté du pouvoir constituant dérivé. Georges Vedel,
« Souveraineté et supraconstitutionnalité », Pouvoirs, 1993, n°67, pp. 79-97 ; Louis Favoreu, « Souveraineté et
supraconstitutionnalité », Pouvoirs, 1993, n°67, pp. 71-77.
180
Conseil constitutionnel français, Décision n°62-20 DC, 6 novembre 1962, Loi relative à l’élection du
Président de la République au suffrage universel direct, adoptée par le référendum du 28 octobre 1962.
181
Jean Gicquel, Jean-Éric Gicquel, op. cit., p. 627.
182
Francis Hamon, « L’extension du référendum : données, controverses, perspectives », Pouvoirs, 1996, n°77,
pp. 111-123, à la p. 122.
183
Marthe Fatin-Rouge, op. cit., p. 27.
184
Conseil constitutionnel français, Décision n°89-265 DC du 9 janvier 1990, Amnistie en Nouvelle-Calédonie.
185
Marthe Fatin-Rouge, op. cit., p.14.
186
Francis Hamon, « La loi référendaire », in Michel Troper, et Dominique Chagnollaud (dir.), Traité
international de droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 2012, pp. 574-603, à la p. 595.
187
Philippe Lavaux, Les grandes démocraties contemporaines, Paris, PUF, 2008, pp. 15-62.

80
irréprochable du seul fait qu’elle ait été approuvée directement par le peuple »188. Quelle que
soit la nature de l’entité concernée, la justice constitutionnelle qu’assurent les juridictions
constitutionnelles, doit demeurer « la garantie juridictionnelle de la Constitution »189. Il
convient en effet de rappeler le principe suivant lequel « la loi n’exprime la volonté générale
que dans le respect de la Constitution »190. Les arguments développés en faveur du contrôle
des lois référendaires, peuvent aussi être appliqués à celles qui sont par ailleurs
constitutionnelles, leur contrôle ayant été considéré par la doctrine africaine comme
participant à la « consolidation du constitutionnalisme » et au « renforcement de la
démocratie »191.
Au terme de notre étude, l’on peut retenir que le référendum « porte en lui les vices de
ses vertus » démocratiques192. Réputé comme étant l’« instrument le plus authentique des
modes d’expression de la volonté populaire »193, le référendum présente ainsi les germes de
son dévoiement, en ce qu’il peut aussi servir de vernis, de masque lénifiant à un régime peu
démocratique. La fonction de légitimation du référendum explique ainsi pourquoi il est
essentiellement utilisé dans le domaine constitutionnel, et éludé dans les matières
infraconstitutionnelles. Cette instrumentalisation du référendum est facilitée par la faiblesse
du contrôle sur toutes les étapes du processus référendaire. En amont comme en aval, la
nature de l’intervention du Juge constitutionnel ne permet pas en effet de garantir la nature
démocratique du recours au référendum. Dans les cas où le Juge s’est opposé à sa tenue
comme en République centrafricaine et au Niger, la volonté du pouvoir exécutif l’a toujours
emporté, fut-il à la Pyrrhus, et le peuple par le biais du référendum l’a entérinée.

188
Francis Hamon, Le Référendum, op. cit., p. 50.
189
Hans Kelsen, « La garantie juridictionnelle de la Constitution », RDP, 1928, p. 197.
190
Conseil constitutionnel français, Décision n°85-197 DC du 23 août 1985.
191
Abdoulaye Soma, « Le contrôle de constitutionnalité des lois constitutionnelles en Afrique noire
francophone », op. cit., pp. 636-639.
192
Matthieu Aldjima Namountougou, op. cit., p. 195.
193
Marthe Fatin-Rouge, op. cit., p. 13.

81
82
L’INTERPRETATION DE LA CONSTITUTION PAR LE JUGE
CONSTITUTIONNEL : ANALYSES A PARTIR DU CAS DU BENIN

Par

Gilles BADET
Maitre-Assistant en droit public à l’Université d’Abomey-Calavi (Bénin)
gillesbadet@[Link] /

Résumé
L’interprétation de la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 par la Cour constitutionnelle
de ce pays a montré un éclectisme certain dans le choix des méthodes d’interprétation. Cet éclectisme
reflète la liberté dont dispose ce juge tant face aux énoncés normatifs contenus dans la Constitution et
dont on aurait tort de nier l’indétermination que face au temps que le juge n’hésite pas à prendre en
compte pour faire évoluer une précédente signification. Accepter cette indétermination devrait conduire
à être plus exigeant sur la composition, l’indépendance, le travail de délibération, de motivation et de
transparence de la juridiction constitutionnelle afin de ne pas retenir de son travail d’interprétation que
sa dimension subjective.
Mots-clés : Constitution, Interprétation, Cour constitutionnelle, Bénin

Abstract
The interpretation of the Constitution of Benin of 11 December 1990 by the Constitutional Court
of that country has shown a certain eclecticism in the choice of methods of interpretation. This
eclecticism reflects the freedom that this judge has both in the face of the normative statements contained
in the Constitution, the indeterminacy of which it would be wrong to deny, and in the face of time, which
the judge does not hesitate to take into account in order to change a previous meaning. Accepting this
indeterminacy should lead to being more demanding on the composition, independence, deliberation,
motivation and transparency of the constitutional court so as not to retain from its interpretative work
only its subjective dimension.
Key words: Constitution, Interpretation, Constitutional Court, Benin

INTRODUCTION

« Nous sommes soumis à une Constitution, mais la Constitution est ce que les juges disent
qu’elle est »1. Cette affirmation devrait-elle être prise pour excessive ? Ceux qui pensent vivre
dans un Etat de droit, donc s’attendant à un minimum – un maximum ? - de sécurité et de
prévisibilité juridiques, sont-ils à ce point soumis à l’« arbitraire » du juge ? L’interprète, en
général, le juge en particulier, serait-il entièrement libre d’imposer son point de vue sous
prétexte d’interprétation d’un énoncé normatif ? N’y a-t-il aucune règle qui s’impose aux
interprètes dans l’exercice de leur pouvoir d’interprétation ? Ce sont là, quelques questions qui


Mode de citation : Gilles BADET, « L’interprétation de la constitution par le juge constitutionnel : analyses à
partir du cas du Bénin », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 83-114.
1
Charles Evans HUGUES, cité par E. ZOLLER, « Présentation de la Cour suprême des Etats-Unis », CCC,
novembre 1998, p. 24.

83
viennent à l’esprit au moment d’engager une réflexion sur l’interprétation des constitutions.
Même si les juges ne sont pas les seules autorités authentiques d’interprétation de la
Constitution, il faut reconnaitre que le résultat de leur opération d’interprétation d’un énoncé
normatif contenu dans la Constitution, dans la mesure où elle se passe dans un système de
justice constitutionnelle concentrée et en l’absence d’une hypothétique révision de la
Constitution, a un caractère quasi définitif qui ne va pas sans susciter quelques passions2.
L’interprétation est une opération par laquelle une signification est attribuée à quelque
chose . En droit, deux théories de l’interprétation s’opposent4.
3

Selon la première, l’interprétation est une fonction de la connaissance et consiste à


découvrir le « véritable » - et unique- sens objectif des textes normatifs. Le travail
d’interprétation doit être mené sur le texte lui-même5. Le juge ne serait dès lors que la
« bouche » de la loi pendant que la fonction juridictionnelle ne relèverait que de ce qu’on
qualifie de « pouvoir nul »6 . C’est ce que pense l’école de « l’exégèse ». Pour les partisans de
cette école, l’interprétation d’un texte consiste à en rechercher le sens- supposé unique et
univoque-. Cette forme de « cognitivisme naïf des lumières » qui présuppose l’existence dans
tout texte normatif d’un sens univoque susceptible de connaissance, et qui nie donc le caractère
équivoque et vague des énoncés normatifs n’est plus, de nos jours, partagée par personne, même
si c’est elle qui justifie l’existence de plusieurs institutions de l’Etat moderne telles que la
séparation des pouvoirs, le contrôle de légalité et le contrôle de constitutionnalité7. Il arrive en
effet que l’interprète se voulant le plus fidèle à cette approche se retrouve face à un texte
insuffisant ou obscur. C’est pourquoi « la théorie aujourd’hui la plus répandue » est une forme
de cognitivisme « un peu sophistiquée » qui ne nie pas le caractère vague des textes normatifs,
acceptant l’existence, d’une part, de cas clairs pour lesquels l’application d’une norme ne pose
aucun problème, d’autre part, de cas difficiles ou douteux dans lesquels les juges exercent un
pouvoir discrétionnaire, donc un acte de volonté. Mais cette deuxième hypothèse est
circonscrite au niveau de l’interprétation in concreto – la qualification des faits dans un cas
particulier - et ne concerne pas clairement l’interprétation in abstracto – le contenu de sens d’un
énoncé sans référence à un cas particulier-. Autrement dit, le juge, dans un premier temps,
recherche le sens – univoque- de chacun des énoncés, de façon abstraite, sans référence à un
cas particulier, puis, dans un second temps, qualifie, avec une grande liberté, les faits d’un cas
particulier pour rattacher ce cas à l’un des énoncés – et donc l’un des sens disponibles- en vue
du règlement du problème qui lui est posé. S’il dispose d’un pouvoir discrétionnaire dans la
seconde opération, la première serait suffisamment rationnelle, technique et prévisible pour que
le travail d’interprétation ne débouche que sur le seul sens qui est présent dans chaque énoncé.
Cela revient donc à considérer que le texte est porteur d’un sens univoque qu’il faut s’efforcer

2
ESSONO EVONO A., Théorie de l’interprétation et pouvoir créateur du juge constitutionnel français, Thèse de
doctorat en droit, Université des sciences sociales de Toulouse, 2000.
3
M. TROPER, « Interprétation », in D. ALLAND et S. RIALS, Dictionnaire de la culture juridique, Paris, P.U.F,
2003, p. 843.
4
Ibid.
5
Ph. MALINVAUD et N. BELET, Introduction à l’étude du droit, 23ème édition, Paris, Lexis Nexis, 2023, p. 134.
6
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », in M. TROPER et D. CHAGNOLLAUD (dir.), Traité
international de droit constitutionnel, Tome 1, Théorie de la Constitution, Paris, Dalloz, 2012, p. 471.
7
Ibid.

84
de rechercher, malgré les difficultés liées à son caractère vague, incomplet ou obscur. On
revient à l’idée que la recherche du sens d’un énoncé normatif est une simple question de
connaissance8. L’exégèse ne s’oppose pas en effet à la recherche par l’interprète de solution
face à un texte insuffisant ou obscur car, nous l’apprend Francis DELPEREE, « dans ce
contexte, « chaque mot compte ». Et le publiciste de s’efforcer d’éclairer le sens du texte non
pour lui-même mais par lui-même. Utilisant les règles de la grammaire, de l’étymologie, de la
syntaxe, de la langue, il révèle progressivement le contenu de ses dispositions. »9. L’effort de
l’interprète doit être assidu et déterminé en vue de produire un résultat car « pour tout texte
normatif, il existe une seule interprétation vraie, toutes les autres étant fausses »10.
Selon la seconde théorie, l’interprétation est un acte de volonté. C’est l’école de « la libre
recherche scientifique ». Elle part de l’idée que face à certaines situations inadaptées ou non
prévues par le texte ou même face à un texte supposé clair, l’interprète- surtout le juge-, qui se
doit de régler le problème qui lui est posé, est tenu de régler le problème que le texte a voulu,
est censé ou aurait dû régler sans chercher à forcément s’accrocher à un énoncé – quand il y en
a-dont l’interprétation littérale ne procure aucune solution satisfaisante à ses yeux. C’est un
« scepticisme réaliste »11. Les partisans de l’école réaliste affirment ainsi que c’est l’interprète
qui produit la norme qu’il est censé appliquer, ce qui lui donne, dans la pratique, un pouvoir
considérable. Michel TROPER explique que le texte n’est qu’un énoncé. Il n’est pas une
norme ; c’est l’interprète, notamment le juge, qui en donnant à un énoncé la signification à
retenir - parfois parmi plusieurs significations possibles qui auraient pu chacune être retenues-
crée la norme. « On admet le plus souvent que l’interprétation porte sur des normes. En réalité,
cette idée n’est pas acceptable et doit être rejetée. Elle repose sur une confusion entre, d’une
part, un texte (ou plus précisément un fragment de texte, un énoncé) et une norme. La norme
n’est que la signification prescriptive d’un énoncé »12. Les partisans de la théorie réaliste se font
de plus en plus entendre parmi ceux qui conduisent les principaux travaux sur l’interprétation
constitutionnelle13.

8
Ibid, pp. 471-472.
9
F. DELPEREE, « La constitution et son interprétation », in M. VAN DE KERCHOVE (dir.), L’interprétation en
droit, Approche pluridisciplinaire, Bruxelles, PUSL, 1978, pp. 187-210, précisément § 41.
10
P-A COTE, Interprétation des lois, 3ème édition, Montréal, 1999, cité par R. GUASTINI, « L’interprétation de
la Constitution », in M. TROPER et D. CHAGNOLLAUD (dir.), Traité international de droit constitutionnel,
Tome 1, Théorie de la Constitution, Paris, Dalloz, 2012, p. 471.
11
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », in M. TROPER et D. CHAGNOLLAUD (dir.), Traité
international de droit constitutionnel, Tome 1, Théorie de la Constitution, Paris, Dalloz, 2012, p. 472.
12
M. TROPER, « Interprétation », in D. ALLAND et S. RIALS, Dictionnaire de la culture juridique, Paris, P.U.F,
2003, p. 845.
13
En dehors de monsieur TROPER cité ci-dessus, on peut également ranger monsieur Guillaume TUSSEAU dans
cette catégorie, voir, G. TUSSEAU, Contentieux constitutionnel comparé, une introduction critique au droit
processuel constitutionnel, Paris, LGDJ, 2021, p. 326 et s.
Il faut signaler que malgré les objections de Otto PFERSMANN, Michel TROPER ne démord pas de sa position
à laquelle nous adhérons dans le cadre de la présente étude. Pour les détails sur cette controverse, voir O.
PFERSMANN, « Contre le néo réalisme juridique. Pour un débat sur l’interprétation », RFDC, 2002/2/N°50, pp.
279-334 et M. TROPER, « Réplique à Otto PFERSMANN », RFDC, 2002/2/N°50, pp. 335-353. Pour une autre
réflexion de O. PFERSMANN sur la même thématique et dans la même période, voir « Théories de l'interprétation
constitutionnelle ». In : Annuaire international de justice constitutionnelle, 17- 2001, 2002. Immunités
constitutionnelles et privilèges de juridiction - Interprétation de la Constitution par le juge constitutionnel. pp. 351-
369.

85
Cela étant, il n’existe pas, à proprement parler, de théorie de l’interprétation
constitutionnelle qui se soit stabilisée et qui ait fait l’unanimité. Aucune analyse scientifique
n’a révélé l’existence de méthodes exclusivement utilisées par les interprètes de la Constitution,
notamment les juges constitutionnels14. Même si certains auteurs ont tenté des essais de
systématisation de l’interprétation constitutionnelle15, on peut continuer à affirmer que l’« on
retrouve dans l’interprétation constitutionnelle, les mêmes techniques que dans n’importe
quelle interprétation juridique »16 . Toutefois, bien souvent, certaines spécificités des textes
constitutionnels. - le degré de généralité ou « d’exotisme » des termes utilisés par les rédacteurs,
le degré d’ancienneté de la Constitution, le degré de rigidité du texte, la hiérarchie interne entre
dispositions constitutionnelles…- conduisent les juges constitutionnels à être portés davantage
sur certaines méthodes que sur d’autres17 , ce qui démontre la nature casuistique de l’utilisation
des méthodes d’interprétation.
C’est cette indétermination qui suscite une certaine curiosité en matière
constitutionnelle18 parce que la Constitution n’est pas n’importe quel texte19. Pour ne s’en tenir
qu’à l’approche matérielle20, elle est « l’ensemble des règles considérées comme étant
fondamentales dans l’Etat, généralement relatives aux principes essentiels et aux normes de
production de normes… »21. Et si l’on remonte à la naissance d’un Etat, on peut dire de la

14
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », in M. TROPER et D. CHAGNOLLAUD (dir.), Traité
international de droit constitutionnel, Tome 1, Théorie de la Constitution, Paris, Dalloz, 2012, p. 485.
15
F. DELPEREE, « La constitution et son interprétation », in M. VAN DE KERCHOVE (dir.), L’interprétation
en droit, Approche pluridisciplinaire, Bruxelles, PUSL, 1978, pp. 187-210 ; F. MELIN-SOUCRAMANIEN (dir,),
L’interprétation constitutionnelle, Paris, Dalloz, 2005, p. 20 ; R. GUASTINI, « L’interprétation de la
Constitution », in M. TROPER et D. CHAGNOLLAUD (dir.), Traité international de droit constitutionnel, Tome
1, Théorie de la Constitution, Paris, Dalloz, 2012, pp. 485-503. ; F. d. P. TETANG, « A propos de l’interprétation
des constitutions par le juge constitutionnel d’Afrique noire francophone : Essai d’une « théorie » de
l’interprétation constitutionnelle », in M. KAMTO et J. MATRINGE (dir.), Le droit constitutionnel des Etats
africains, Paris, Editions A . Pedone, 2024, pp. 927-947.
16
[Link], « L’interprétation constitutionnelle », in F. MELIN-SOUCRAMANIEN (dir.), L’interprétation
constitutionnelle, Paris, Dalloz, 2005, p. 20.
17
M. FROMONT, Justice constitutionnelle comparée, Paris, Dalloz, 2013, pp. 245 348.
18
P. MAMBO, « Les ambiguïtés constitutionnelles : le cas du système juridictionnel ivoirien au regard de la
Constitution du 8 novembre 2016 », in O. NAREY (dir.), La Constitution, Actes du séminaire scientifique tenu à
Niamey du 24 au 26 octobre 2018, Dakar, L’harmattan-Sénégal, 2018, pp.279-285.
19
Th. HOLO, « Leçon inaugurale, La Constitution », in O. NAREY (dir.), La Constitution, Actes du séminaire
scientifique tenu à Niamey du 24 au 26 octobre 2018, Dakar, L’harmattan-Sénégal, 2018, pp. 29-44 ; A . SOMA,
Traité de droit constitutionnel général, Ouagadougou, Libes, 2022, pp. 227-277 ; A. KPODAR, « Constituer en
droit constitutionnel », in O. NAREY (dir.), La Constitution, Actes du séminaire scientifique tenu à Niamey du 24
au 26 octobre 2018, Dakar, L’harmattan-Sénégal, 2018, pp. 47- 60 ; A. ONDOUA, « Notule sur l’écriture de la
Constitution en Afrique : le cas des Etats d’Afrique subsaharienne francophone », in O. NAREY (dir.), La
Constitution, Actes du séminaire scientifique tenu à Niamey du 24 au 26 octobre 2018, Dakar, L’harmattan-
Sénégal, 2018, pp. 61-88.
20
Il existe par ailleurs une approche formelle de définition de la Constitution selon laquelle il s’agit de « règles
qui, soit ont reçu forme distincte (c’est le cas par hypothèse de la constitution écrite), soit ont été édictées ou ne
peuvent être révisées que par un organe spécifique (par exemple, qui ont été édictées par une assemblée
constituante), soit ont été édictées ou ne peuvent être révisées que selon une procédure spécifique (par exemple,
qui ne peuvent être révisées qu’a la majorité des deux tiers des membres d’une ou de deux assemblées
parlementaires ou après un referendum de ratification) ». (P. PACTET, F. MELIN-SOUCRAMANIEN, Droit
constitutionnel, Paris, Sirey, 2011, p.61.) ; Voir aussi, P.E. ABANE ENGOLO, « Les figures de la Constitution
matérielle en Afrique », in O. NAREY (dir.), La Constitution, Actes du séminaire scientifique tenu à Niamey du
24 au 26 octobre 2018, Dakar, L’harmattan-Sénégal, 2018, pp.195-220.
21
M-A. COHENDET, Droit constitutionnel, 3ème édition, Paris, Montchrestien, 2006, p. 75.

86
constitution qu’elle est « la règle juridique qu’une société politique qui s’organise en Etat se
donne pour permettre la réalisation efficace du bien public »22, c’est-à-dire « l’acte créateur de
l’Etat »23, son « acte de naissance »24. Il est donc normal qu’au regard de son contenu, c'est-à-
dire sur le plan matériel, la constitution regroupe « l’ensemble des règles juridiques les plus
importantes de l’Etat »25. A ce titre, en tant que fondement de l’ordre juridique de l’Etat, la
Constitution contient d’abord, « nécessairement », et « au minimum », un « ensemble de règles
relatives à la production des normes » au sein de l’Etat26. C’est l’aspect normatif de la
constitution. Elle est ensuite « l’instrument juridique d’organisation du pouvoir politique …
[Elle] est pour les gouvernants le fondement de leurs prérogatives et la loi de leurs fonctions
»27. C’est elle qui « institue les composantes politiques de l’Etat…, Elle veille à l’articulation
de leurs pouvoirs respectifs. Elle fixe le statut des principales autorités publiques (politiques,
administratives et juridictionnelles) … Elle trace le cadre à l’intérieur duquel devront se nouer
les relations entre ces autorités et les citoyens. Elle met en place des mécanismes de résolution
des conflits internes… » 28. C’est l’aspect régulateur de la constitution. La constitution a enfin
un « aspect protecteur » car « elle offre aux citoyens une panoplie de droits fondamentaux »29.
Il en est ainsi car la constitution doit être un instrument de limitation des pouvoirs30.
Forte de 160 articles, le texte constitutionnel béninois, adopté en 1990 , se veut libéral ,
intégrant en son corps la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, consacrant, tour
à tour, les droits fondamentaux de toutes les générations connues au moment de son adoption,
un régime présidentiel fort contrebalancé par un Parlement aux pouvoirs de contrôle diversifiés
et disposant – avant toute action de la Haute Cour de Justice en charge du jugement- du pouvoir
de lancer des poursuites pénales contre le président de la République ou les membres de son
gouvernement à raison de faits infractionnels commis dans l’exercice de leurs fonctions, un
pouvoir judiciaire indépendant des pouvoirs exécutifs et législatifs, un organe constitutionnel
indépendant de régulation des médias, etc..
Mais c’est surtout la création de la Cour constitutionnelle qui retiendra l’attention dans la
présente étude. La mise en place d’un organe de justice constitutionnelle est en effet le signe
d’une maturité et d’une modernité démocratiques31. La justice constitutionnelle se présente

22
F. DELPEREE, Le droit constitutionnel de la Belgique, Bruxelles, Bruylant, 2000, p. 11.
23
Th. HOLO, « Constitution et nouvel ordre politique au Bénin », Revue Béninoise des Sciences Juridiques et
Administratives, N° 13, Décembre 1989, p. 1.
24
M. VERDUSSEN, « Introduction », in, M. VERDUSSEN (dir.), La Constitution belge, Lignes et entrelignes,
Bruxelles, Le Cri Editions, 2004, p. 16.
25
P. AVRIL et J. GICQUEL, Lexique de droit constitutionnel, Paris, PUF, 1986, p. 33.
26
M-A. COHENDET, Droit constitutionnel, Paris, Montchrestien, 2006, pp. 72-73.
27
Th. HOLO, ibid.
28
M. VERDUSSEN, ibid, p. 13.
29
Ibid.
30
Th. HOLO, ibid.; M. VERDUSSEN, ibid.
31
S.N. TALL, Droit du contentieux constitutionnel dans les Etats d’Afrique subsaharienne francophone, Dakar,
L’harmattan-Sénégal, 2025 ; B. KANTE « La justice constitutionnelle face à l’épreuve de la transition
démocratique en Afrique », in 0. NAREY (dir.), La justice constitutionnelle, Actes du Colloque international de
l’ANDC, Octobre 2015, Niamey, Paris, L’harmattan, 2016, pp. 21-40 ; S. DEMBA, « Les fonctions de la justice
constitutionnelle en Afrique », in 0. NAREY (dir.), La justice constitutionnelle, Actes du Colloque international
de l’ANDC, Octobre 2015, Niamey, Paris, L’harmattan, 2016, pp.43-64 ; S.F. SOBZE, « Emergence de la justice
para-constitutionnelle en Afrique subsaharienne », in Annales africaines, Volume 2, Décembre 2022, N° 17, pp.
191-238.

87
comme l’institution chargée d’assurer la suprématie juridique de la Constitution, soit par une
juridiction spécialement compétente pour cela (Cour constitutionnelle dans le modèle
européen)32, soit par le système juridictionnel général dont l’une des compétences est le contrôle
de constitutionnalité (système diffus de contrôle de constitutionnalité comme dans le modèle
américain)33. L’existence d’une justice constitutionnelle ne signifie donc pas forcément qu’il y
ait une juridiction constitutionnelle détenant un monopole pour juger des questions de
constitutionnalité, la justice constitutionnelle pouvant être assurée par les juridictions
ordinaires34 , comme, par exemple, la Cour de cassation française qui invoque l’article 66 de la
Constitution française pour déterminer les compétences de l’autorité judiciaire en matière de
privation de libertés35. En fait, aussi bien le juge administratif en charge du contrôle de légalité
des actes administratifs que le juge judiciaire dans son appréciation de la régularité des actes de
droit privé peuvent être amenés, dans certaines circonstances, à exercer un contrôle de
constitutionnalité36. Ils sont aussi, dans ce cas, des juges constitutionnels au sens large. C’est
pourquoi aux expressions « justice constitutionnelle » ou « juge constitutionnel », il peut
paraitre plus sage d’évoquer une « Cour constitutionnelle » si l’on souhaite évoquer des
juridictions spécialisées sur les questions constitutionnelles comme celle du Bénin. Il
n’empêche, une cour constitutionnelle est un juge constitutionnel. Parmi tous les interprètes
authentiques de la Constitution que sont les pouvoirs publics, la particularité d’une Cour
constitutionnelle est que le résultat de son interprétation de la Constitution s’impose à tous tant
qu’on reste dans l’ordre constitutionnel visé.
Au Bénin, l’article 3 de la Constitution dispose en ses alinéas 2 et 3 que « La souveraineté
s'exerce conformément à la présente Constitution qui est la Loi Suprême de l'Etat. Toute loi,
tout texte réglementaire et tout acte administratif contraires à ces dispositions sont nuls et non
avenus. En conséquence, tout citoyen a le droit de se pourvoir devant la Cour constitutionnelle
contre les lois, textes et actes présumés inconstitutionnels. ». Il faut ajouter à ce texte introductif
d’autres tout aussi importants sur les attributions de la Cour37. A l’aune de ces différents textes,

32
C. GREWE et H. RUIZ-FABRI, Droits constitutionnels européens, Paris, PUF, 1995, p.68.
33
G. DRAGO, Contentieux constitutionnel français, 2ème édition refondue, Paris, PUF, 2006, p.30.
34
M. de VILLIERS, Dictionnaire de droit constitutionnel, Paris, Armand Colin, 2003, p. 135.
35
M. FROMONT, La justice constitutionnelle dans le monde, Paris, Dalloz, 1996, pp.2 et 3.
36
B. MATHIEU et M. VERPEAUX, Contentieux constitutionnel des droits fondamentaux, Paris, LGDJ, 2002,
pp. 116 à 146.
37
Au-delà de cet article introductif, les articles 114 et 117 de la Constitution disposent respectivement :
« La Cour constitutionnelle est la plus haute juridiction de l'Etat en matière constitutionnelle. Elle est juge de la
constitutionnalité de la loi et elle garantit les droits fondamentaux de la personne humaine et les libertés publiques.
Elle est l'organe régulateur du fonctionnement des institutions et de l'activité des pouvoirs publics » ;
« La Cour constitutionnelle
-statue obligatoirement sur :

 la constitutionnalité des lois organiques avant leur promulgation ;


 les règlements intérieurs de l’Assemblée nationale, de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la
Communication et du Conseil économique et social avant leur mise en application, quant à leur conformité à la
Constitution ;

 la constitutionnalité des lois et des actes réglementaires censés porter atteinte aux droits fondamentaux de la
personne humaine et aux libertés publiques en général, sur la violation des droits de la personne humaines ;

88
il est possible de considérer que la Cour constitutionnelle béninoise est compétente dans quatre
domaines principaux que sont le contrôle de constitutionnalité des normes, l’examen des
« plaintes » - non réductibles en contrôle de constitutionnalité de normes- en violation des droits
fondamentaux, la régulation – non soluble en contrôle de constitutionnalité de normes-du
fonctionnement des institutions38 et le contrôle des votations politiques nationales (élections
présidentielle et législatives, d’une part, référendum, d’autre part.). Toutes ces attributions ont
comme point commun de ne pouvoir être exercées qu’à l’aune de la Constitution entrée en
vigueur le 11 décembre 1990.
Cette Constitution, restée intouchée de 1990 à 2019, a connu finalement une modification
le 7 novembre 2019, soit vingt-neuf ans après son adoption. A cette occasion, le pouvoir de
« créer, de supprimer ou de modifier une ou plusieurs de ses dispositions »39 a été exercé
jusqu’à son terme. La loi n° 2019-40 du 7 novembre 2019 portant révision de la loi n° 90-32 du
11 décembre 1990 portant Constitution de la République du Bénin a été votée le 31 octobre
2019 par l’Assemblée nationale, par 83 voix sur 83. Le 6 novembre 2019, elle a été jugée
conforme à la constitution, dans le fond, et moyennant une correction mineure sur la forme faite
par le juge constitutionnel lui-même, s’agissant de l’intitulé de la loi de révision40. Elle a enfin

 les conflits d’attributions entre les institutions de l’Etat ;


 le contentieux de l’élection du duo Président de la République et vice-président de la République et des membres
de l’Assemblée nationale ;
-veille à la régularité de l’élection du duo Président de la République et vice-président de la république ; examine
les réclamations, statue sur les irrégularités qu’elle aurait pu, par elle-même, relever et proclame les résultats du
scrutin ; statue sur la régularité du référendum et en proclame les résultats ;
-statue, en cas de contestation, sur la régularité des élections législatives ;
-fait de droit partie de la Haute Cour de justice à l’exception de son président. »
L’article 120 de la Constitution précise, quant à lui, que la Cour statue sur des « plainte[s] en violation des droits
de la personne humaine et des libertés publiques. ».
38
Sur ces deux attributions originales, lire, G. BADET, Les attributions originales de la Cour constitutionnelle du
Bénin, Cotonou, Fondation Friedrich Ebert, 2013, accessible sur :
[Link]
39
A. LE PILLOUER, « Le pouvoir de révision », in, M. TROPPER et D. CHALLOGNAUD (dir.), Traité
international de droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 2012, p.34.
40
DCC 19-504 du 6 novembre 2019.
Extraits : « Considérant que la loi déférée porte « loi constitutionnelle portant révision de la loi n°90-32 du 11
décembre 1990 portant Constitution de la République du Bénin » ; que l’expression "loi constitutionnelle" ne
ressortit d’aucune disposition de la Constitution et a fortiori, de celles relatives à la révision de la Constitution ;
qu’au demeurant, une loi constitutionnelle est tantôt synonyme de la Constitution elle-même, tantôt désigne une
loi de révision de la Constitution ; qu’enfin, la loi de révision ne saurait porter une dénomination différente de
celle qu’elle révise ;
Considérant qu’il s’agit d’une erreur matérielle, c’est-à-dire, d’une inexactitude qui s’est glissée dans la
rédaction de l’intitulé de la loi qui appelle une simple rectification sans qu’il soit besoin de la soumettre, pour
cette raison, à la délibération de l’Assemblée nationale ; qu’il faut dès lors dire que la loi soumise à examen est
intitulée : « Loi n° 2019-40 portant révision de la loi n°90-32 du 11 décembre 1990 portant Constitution de la
République du Bénin » ;

89
été publiée au Journal officiel de la République du Bénin le 8 novembre 2019. Sur la forme, 47
articles sur les 160 ont été remaniés. Ces amendements n’ont pas concerné fondamentalement
la Cour constitutionnelle.
Avant comme après ce qui constitue, en fin 2024, l’unique révision de la Constitution
béninoise du 11 décembre 1990, la Cour constitutionnelle s’est distinguée par sa grande
production jurisprudentielle. De nombreuses études témoignent du rôle crucial qu’a joué cette
haute juridiction dans la mise en place d’un Etat de droit et de démocratie pluraliste dans ce
pays qui a servi de laboratoire pour la démocratie et l’Etat de droit en Afrique41.
Il reste que l’actualité est marquée de temps en temps par des incompréhensions de
l’opinion publique par rapport à certaines décisions rendues par la Cour constitutionnelle. Ces
incompréhensions proviennent des divergences de sens que les acteurs publics attribuent à
certains énoncés contenus dans la Constitution. Elles atteignent leur paroxysme lorsque la Cour
constitutionnelle produit, dans des délais courts, différents sens, manifestement contraires, d’un
même énoncé normatif. Un exemple peut être pris concernant l’article 44, alinéa 1-4, de la
Constitution, dans sa rédaction initiale. Cet article énonce : « Nul ne peut être candidat aux
fonctions de Président de la République s'il : (…) - n'est âgé de 40 ans au moins et de 70 ans
au plus à la date du dépôt de sa candidature … ». En 2015, par décision DCC 15 – 156 du 16
juillet 2015, la Cour constitutionnelle avait considéré « que l’âge atteint par une personne au
cours d’une année civile donnée, c'est-à-dire, à une date quelconque de cette année correspond
à l’âge atteint par cette personne au 31 décembre de l’année en question en application de
l’adage de droit français « Année commencée, année acquise », du latin, « annus incoeptus
habetur pro completo », qui signifie : « L’année entamée doit être tenue pour écoulée » ;que
ce n’est que quand on s’exprime en termes d’années révolues que l’on compte rigoureusement
le nombre d’années entières écoulées entre la date de naissance de la personne et la date de

Considérant qu’en définitive, l’erreur matérielle corrigée, que la loi soumise à examen est conforme à la
Constitution ; ».
41
G. BADET, Cour constitutionnelle et régularité des élections au Bénin, Cotonou, Fondation Friedrich Ebert,
2000 ; A.I. SALAMI, La protection de l’Etat de droit par les Cours constitutionnelles africaines, Analyse
comparative des cas béninois, ivoirien, sénégalais et togolais, Thèse pour l’obtention du grade de Docteur en droit
public, Université François Rabelais de Tours, 29 janvier 2005, J. AÏVO, Le juge constitutionnel et l’Etat de droit
en Afrique, L’exemple du modèle béninois, Paris, L’harmattan, 2006 ; E. AHOUANKA, « Le juge constitutionnel
et la protection des droits fondamentaux de la personne humaine », Revue Béninoise des Sciences Juridiques et
Administratives (RBSJA) N° 15, pp.99-129 ; A. KPODAR, « Réflexions sur la justice constitutionnelle à travers
le contrôle de constitutionnalité de la loi dans le nouveau constitutionnalisme : les cas du Bénin, du Mali, du
Sénégal et du Togo », RBSJA , N° 16, pp. 104-146 ; K. D. KOKOROKO, « L’apport de la jurisprudence
constitutionnelle africaine à la consolidation des acquis démocratiques ( les cas du Bénin, du Mali, du Sénégal et
du Togo) », RBSJA , N° 18, pp.85-128 ; S.H. ADJOLOHOUN, Justice constitutionnelle et droits de l’homme en
Afrique, Paris, L’harmattan, 2011 ; D. GNAMOU-PETAUTON, « La Cour constitutionnelle du Bénin en fait-elle
trop ? » RBSJA , N° Spécial, Année 2013, pp. 05-41 ; G. BADET, Les attributions originales de la Cour
constitutionnelle, Cotonou, Fondation Friedrich Ebert, 2013 ; Voir aussi les contributions de F.J. AIVO, H.
AKEREKORO, A. SOMA, [Link], I.M. FALL, A.J. ADELOUI, J-L. ATANGANA, G. BADET, A.
ESSONO-OVONO, J. DJOGBENOU, S. DAKO et D. KOKOROKO, in Association béninoise de droit
constitutionnel et autres, Annuaire béninois de justice constitutionnelle, Dossier spécial, 21 ans de jurisprudence
de la Cour constitutionnelle du Bénin ( 1991-2012), Cotonou, Presses universitaires du Bénin, 2013 ; E. NGANGO
YOUMBI, La justice constitutionnelle au Bénin, Paris, L’harmattan, 2016 ; N. MEDE, Les grandes décisions de
la Cour constitutionnelle du Bénin, Dakar, L’harmattan, 2020 ; [Link], La Constitution interprétée par le
juge constitutionnel, Cotonou, Les Editions universitaires ( Uniéditions), 2022 ; Voir enfin, les nombreux articles
scientifiques publiées dans la revue RCC de la Cour constitutionnelle du Bénin,
[Link]

90
référence utilisée ; ». Trois ans plus tard, alors que l’énoncé de l’article 44, alinéa 1-4, de la
Constitution n'a pas changé, la même juridiction- il est vrai, composé d’autres juges-, a retenu,
par décision DCC 18 – 125 du 21 juin 2018, que « lorsque le constituant ou le législateur édicte
en nombre d’années, ad minimum ou ad maximum, un critère ou une condition d’âge, dans le
cadre de la dévolution d’une charge ou d’une fonction, soit par voie d’élection, soit par voie
de nomination, ce critère ou cette condition est entendu en années révolues avant la date de la
nomination ou de l’élection ; que la règle annus incoeptus habetur pro completo n’est
applicable qu’aux rapports de créance en matière civile, commerciale ou fiscale ; Considérant
ainsi, que l’âge atteint par une personne au cours d’une année civile, c’est-à-dire à une date
quelconque de cette année, ne correspond pas à l’âge atteint par cette personne au 31 décembre
de l’année en question ; qu’il s’ensuit que lorsque le législateur dispose(…) comme à l’article
44 alinéa 1-4 de la Constitution en ce qui concerne l’élection du Président de la République, il
s’agit bien (…) de 40 ans ou de 70 ans révolus, c’est-à-dire réellement et définitivement
accomplis avant l’époque de l’organisation desdites élections en l’absence de toute autre
précision ; ».
La problématique qui vient à l’esprit est dès lors de savoir quelles sont les méthodes
utilisées par la Cour constitutionnelle béninoise pour découvrir ou produire le sens des énoncés
normatifs contenus dans la Constitution du 11 décembre 1990 et quelle (s) justification (s) peu
(ven) t être avancée (s) pour les expliquer ?
L’intérêt d’une telle recherche est de savoir si l’interprétation de la Constitution obéît à
une logique scientifique ou est le fait du pouvoir discrétionnaire, voire de l’arbitraire de la Cour
constitutionnelle. Elle permet de contribuer au renforcement (ou non) de la légitimité de
l’interprète et partant celle de l’Etat et des gouvernants. Dans un Etat de droit où il est prévu à
l’article 34 de la Constitution que « Tout citoyen béninois, civil ou militaire, a le devoir sacré
de respecter, en toutes circonstances, la Constitution et l'ordre constitutionnel établi, ainsi que
les lois et règlements de la République. », il est extrêmement important pour les citoyens de
croire à la formule du préambule de la Constitution selon laquelle les affaires publiques doivent
se dérouler dans une ambiance où il y a effectivement une « opposition fondamentale à tout
régime politique fondé sur l'arbitraire …».
Pour des raisons de disponibilité et de pertinence, la présente étude ne prend comme base
d’analyse que les décisions rendues par la cour constitutionnelle. Le sens que celui-ci retient
d’un énoncé normatif contenu dans la Constitution est souvent issu de l’arbitrage, donc du
choix, fait entre les différents sens proposés ou mis en œuvre par les autres interprètes
authentiques que sont les autorités politiques et administratives. Le choix de l’auteur de
l’interprétation « la plus » authentique de la Constitution, c’est à dire du juge constitutionnel,
dont les décisions, selon l’article 124 de la Constitution, « …s'imposent aux pouvoirs publics
et à toutes les autorités civiles, militaires et juridictionnelles » parait, de ce fait, approprié pour
la présente étude.
L’analyse des décisions rendues par la Cour constitutionnelle béninoise permet de
constater que celle-ci, pour interpréter la Constitution, choisit, selon les cas, les méthodes qui
lui paraissent convenir à sa démonstration, d’où un éclectisme certain (I). Un tel constat ne peut
s’expliquer que par la liberté dont dispose le juge constitutionnel en cette matière (II).

91
I- UNE INTERPRETATION ECLECTIQUE

En se basant sur les efforts de systématisation consacrés à la question de l’interprétation


des constitutions en Afrique et qui se fondent sur les pratiques interprétatives des cours
constitutionnelles42 , tantôt par la distinction entre l’interprétation analogique43 et
l’interprétation réaliste44 , tantôt par le constat , d’une première part, de l’empirisme, d’une
deuxième part, du conceptualisme et du pragmatisme, enfin, d’une troisième part, d’un recours
à la technique des standards45, il est possible , pour rendre compte de la pratique interprétative
du juge constitutionnel béninois qui n’hésite pas à choisir des méthodes appartenant à
différentes écoles , de distinguer entre les cas où ce juge pense que la lettre de la disposition à
interpréter correspond bien à l’esprit ou à la fonctionnalité du texte et les cas où il estime que
la lettre de la disposition à interpréter n’est pas conforme à l’esprit ou à la fonctionnalité du
texte. Dans le premier cas il y a fidélité à la lettre (A). Dans le second cas, il s’agit plutôt de la
recherche de l’efficacité (B).

A. La fidélité à la lettre

Lorsque le juge constitutionnel béninois pense, à la lecture d’un énoncé normatif contenu
dans la Constitution que celui-ci correspond à l’esprit et à la fonctionnalité du texte, il recourt
aux méthodes d’interprétation privilégiant la lettre. Ces méthodes cherchent à interpréter une
disposition de la Constitution en se contentant de comprendre ce qui est écrit et en donnant à
cet énoncé le sens habituel et classique généralement attaché à pareil mot, expression ou
formule. Lorsque la disposition est prise en compte de façon isolée, il s’agit de la méthode
littérale ou sémiotique (1). Lorsque l’interprétation est issue de la prise en compte conjointe de
la disposition en cause et d’autres dispositions de la Constitution – ou du bloc de
constitutionnalité-, il s’agit de la méthode systémique ou systématique (2).

1- La méthode littérale ou sémiotique


La méthode littérale consiste à se fonder sur le sens habituellement donné aux mots tels
qu’ils sont employés dans la langue courante et, exceptionnellement, tels qu’ils sont employés

42
B. KANTE, « Les méthodes et techniques d’interprétation de la Constitution ; l’exemple des pays d’Afrique
occidentale francophone », in F. MELIN-SOUCRAMANIEN (dir.), L’interprétation constitutionnelle, Paris,
Dalloz, 2005, pp.154-165 ; F. d. P. TETANG, « A propos de l’interprétation des constitutions par le juge
constitutionnel d’Afrique noire francophone : Essai d’une « théorie » de l’interprétation constitutionnelle », in M.
KAMTO et J. MATRINGE, Le droit constitutionnel des Etats africains, Paris, Editions A .Pedone, 2024, pp. 927-
947 ; A. KPODAR, « Contribution doctrinale sur la fausse vraie idée du contrôle de constitutionnalité. Quand
l’interprétation constitutionnelle menace la lisibilité du bloc référentiel », in O. NAREY (dir.), Justice
constitutionnelle, Paris, L’harmattan, pp. 213-232, T. VAN REENEN, « Tendances actuelles dans l’interprétation
de la Constitution de l’Afrique du sud », RFDC, 2002/2/N°50, pp. 355-375 ; J.A. ADELOUI, « Réflexions sur le
pouvoir d’interprétation du juge constitutionnel africain en matière électorale », in Revue Béninoise des Sciences
Juridiques et Administratives, N° 24, pp.181- 199 ; E.H.O . DIOP, L’instrumentalisation de la Constitution dans
les régimes politiques africains, Dakar, 2017, en particulier le chapitre sur « l’interprétation constitutionnelle »,
pp. 153- 187 ; EMMANUEL D., « Le pouvoir normatif de la Cour constitutionnelle d’Afrique du Sud », RDP, n°
6-2015, pp. 1583-1826.
43
Une version améliorée de l’exégèse selon l’auteur.
44
F. d. P. TETANG, ibid.;
45
B. KANTE, ibid.

92
dans une langue technique, notamment dans le vocabulaire juridique46 . Cette méthode, sous
quelques réserves, est encore appelée « méthode sémiotique » et lorsqu’on y recourt, « les mots
reçoivent le sens qu’ils ont habituellement dans la langue et les expressions celui qui résulte
des règles de la grammaire »47. C’est donc l’interprétation du texte constitutionnel à la lettre, ce
qui consiste à « attribuer à un énoncé normatif sa signification prima facie, c’est-à-dire la plus
immédiate ou intuitive, celle qui correspond aux règles sémantiques et syntaxiques de la
langue »48.
On peut citer deux illustrations de l’utilisation de cette méthode dans la jurisprudence de
la Cour constitutionnelle béninoise.
Premièrement, dans le cadre d’un contentieux élevé à l’occasion de la désignation des
membres de la Cour constitutionnelle en 1993, la haute juridiction a été amenée à clarifier la
notion de « magistrat » prévue à l’article 115 de la Constitution. Dans la décision 15 DC du 16
mars 1993, elle a pu ainsi affirmer que, pour elle, « dans la juridiction de l’ordre judiciaire, les
magistrats de carrière sont chargés de juger lorsqu’ils sont au siège et de requérir l’application
de la loi quand ils sont au Parquet. Recrutés par concours, ils sont placés dans un statut distinct
de celui de fonctionnaire »49.
Deuxièmement et dans la même logique, en 1994, la Cour n’a pas hésité, dans un litige
porté devant elle, pour clarifier la notion de « journaliste » utilisée pour désigner une des
catégories de membre de la Haute autorité de l’audiovisuel et de la Communication (H.A.A.C),
à recourir à une définition technique de cette notion telle qu’elle apparait dans la loi française
du 29 mars 1935 rendue applicable dans les territoires d’outre-mer – dont le Dahomey devenu
Bénin-par le décret du 12 avril 1947 toujours en vigueur à l’époque dans la mesure où la loi
béninoise N°60-12 du 30 juin 1960 sur la presse et les textes subséquents n’ont pas abrogé les
dispositions relatives à la définition de journaliste contenue dans le texte de l’époque
coloniale50.

2- La méthode systémique ou systématique


L’utilisation de la méthode systémique ou systématique consiste à interpréter une
disposition juridique en tenant compte de l’ensemble du texte de la Constitution51. L’interprète
ne retient le sens et la portée de la disposition litigieuse qu’après s’être assuré, à la lecture des
autres dispositions de la Constitution, que le sens qu’il retiendra finalement de cette disposition
ne remet pas en cause l’économie générale et la logique d’ensemble de la Constitution. Il s’agit
donc d’« éclairer un fragment du texte par un autre, voire par d’autres textes »52.
Dans une affaire où il a été décidé qu’il « échet pour la Cour, conformément à l’article
114 de la Constitution, d’autoriser le report de la date de l’élection du président de la
République du 06 mars 2011 au 13 mars 2011 et d’inviter le chef de l’État à convoquer le corps

46
M. FROMONT, Justice constitutionnelle comparée, Paris, Dalloz, 2013, pp. 266-267.
47
M. TROPER, « Interprétation », ibid., p. 844.
48
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », ibid., p. 486.
49
Recueil des Décisions et Avis de la Cour constitutionnelle du Bénin, 1991-1992,1993, p.78
50
Décision DCC 15-94 du 27 Mai 1994, Recueil 1994, pp. 53 à 58.
51
M. FROMONT, Justice constitutionnelle comparée, Paris, Dalloz, 2013, p. 267.
52
M. TROPER, « Interprétation », ibid., p. 844.

93
électoral aux urnes pour cette nouvelle date »53, il a été constaté que c’est par l’utilisation de la
méthode d’interprétation systématique que la haute juridiction s’est sortie d’embarras et a
trouvé la solution idoine au problème qui lui était posé : « Il découle des dispositions
[constitutionnelles] que le mandat du nouveau président de la République prend effet pour
compter de la date d’expiration du mandat de son prédécesseur ; que le président élu devant
prêter serment le 06 avril 2011, ce délai est impératif et conditionne les autres délais ; que par
ailleurs, le délai de convocation du corps électoral prévu à l’article 47, à savoir trente jours
au moins…avant la date d’expiration des pouvoirs du président en exercice ainsi que les
articles 114 et 117 de la Constitution qui habilitent la Cour Constitutionnelle à, d’une part,
réguler le fonctionnement des institutions et l’activité des pouvoirs publics, d’autre part, veiller
à la régularité de l’élection du président de la République, constituent deux normes
constitutionnelles à valeur égale ; que bien qu’il n’existe pas de hiérarchie entre ces normes,
la Cour est en droit, en sa qualité d’organe régulateur du fonctionnement des institutions, de
privilégier, dans le cas d’espèce, les articles 114 et 117 de la Constitution pour garantir la
régularité et l’organisation harmonieuse de l’élection présidentielle par la Commission
Électorale Nationale Autonome ; »54.
Dans une autre affaire, celle ayant conduit à la décision DCC 13-124 du 12 septembre
2013, il était demandé à la haute juridiction de « déclarer contraire à la Constitution ….
notamment en son article 105 alinéa 2 la non-obtention par le Gouvernement du Président Boni
YAYI de l'avis de la Cour Suprême sur le projet de loi portant révision de la Constitution de la
République du Bénin transmis par le Gouvernement par Décret n° 2013-255 du 06 Juin 2013. ».
L’article 105, alinéa 2, de la Constitution dispose en effet que « les projets de loi sont délibérés
en Conseil des ministres après avis motivé de la Cour Suprême saisie conformément à l'article
132 de la présente Constitution et déposés sur le bureau de l'Assemblée Nationale. ». Or, le
président Boni YAYI n’avait pas, selon le requérant, sollicité cet avis avant de transmettre à
l’Assemblée nationale le projet de loi de révision de la Constitution. Le requérant souhaitait
donc que le processus soit annulé. Pour résoudre ce problème, on se serait attendu à ce que la
Cour constitutionnelle interprète ce seul article 105 de la Constitution convoqué par le
requérant. Or, la Cour a adopté une technique d’interprétation systématique consistant à ne pas
se contenter de la seule disposition soulevée par le requérant, mais à plutôt lire l’ensemble de
la Constitution pour aller relever d’autres dispositions contenues dans deux autres titres de la
Constitution – celui sur la procédure de révision de la Constitution et celui sur le pouvoir
judiciaire- et dont l’évocation permet de retenir la « bonne » interprétation qu’il convient
d’accorder à la disposition supposée litigieuse, donc la réelle portée de l’article 105, alinéa 2,
qui lui, se trouve dans le titre relatif au pouvoir législatif, donc à la procédure législative
classique. Pour la Cour, « la Constitution du 11 décembre 1990 consacre son Titre IV au
pouvoir législatif tandis que le pouvoir constituant dérivé, c’est-à-dire la révision de la
Constitution relève du Titre XI de la Constitution ; (…) si [la] jurisprudence constante[de la
Cour constitutionnelle] subordonne l’initiative du Président de la République à l’avis préalable
et obligatoire de la Cour Suprême pour la mise en œuvre du pouvoir législatif conformément à
l’article 105 de la Constitution, il en va autrement de l’initiative du Président de la République

53
Décision EL 11-024 du 4 mars 2011
54
Ibid.

94
en matière de révision de la Constitution qui relève exclusivement de l’article 154 de la
Constitution ; que nulle part, ledit article ne renvoie ni à l’article 105, ni à l’article 132 de la
Constitution [ qui se trouve dans le titre sur le pouvoir judiciaire] ; ».
Enfin, avant la nouvelle rédaction de l’article 117 de la Constitution en 2019, la Cour
constitutionnelle, sous la cinquième mandature, en 2017, avait interprété cet article de façon
littérale en proposant une solution au problème posé. Cette solution a été écartée par la sixième
mandature, qui, elle, a utilisé la méthode systématique pour interpréter la même disposition –
l’article 117 de la Constitution-. Le débat portait sur la nature obligatoire ou non du contrôle de
constitutionnalité a priori des lois ordinaires. En 2017, un débat est soulevé devant la Cour
constitutionnelle pour une loi - la loi n°2016-24 portant cadre juridique du Partenariat public-
privé (PPP) votée par l’Assemblée nationale le 11 octobre 2016 - promulguée par le Président
de la République le 24 octobre 2016 alors qu’il y a « absence de mise en conformité
constitutionnelle. ». Autrement dit, après son vote à l’Assemblée nationale, la loi a été
promulguée sans que le président de la République ait sollicité le contrôle a priori de
constitutionnalité alors que, selon le requérant, l’article 117 de la Constitution – en disposant
que « La Cour Constitutionnelle- statue obligatoirement sur : * la constitutionnalité des lois
organiques et des lois en général avant leur promulgation… » - impose un tel contrôle
préalable. Par décision DCC 17-039 du 23 février 2017, la Cour a répondu à la question qui lui
était posée. D’abord, elle rappelle que, étant donné sa rédaction, l’article 117 de la Constitution
crée effectivement une obligation de demande de contrôle de constitutionnalité à la charge du
président de la République. Ensuite, la Cour en déduit qu’«il en résulte que les lois en général
doivent être soumises au contrôle de leur conformité à la Constitution avant leur
promulgation ; que cette formalité n’est donc pas facultative et doit être accomplie, soit par le
Président de la République, soit par un membre de l’Assemblée nationale ; ». Enfin, la Cour
constate « qu’en l’espèce, la loi n°2016-24 portant cadre juridique du Partenariat public-privé
(PPP) votée le 11 octobre 2016 par l'Assemblée nationale a été promulguée le 24 octobre 2016
sans que le Président de la République l'ait soumise préalablement à la Cour constitutionnelle
pour contrôle de sa conformité à la Constitution ; qu’en s’abstenant de saisir la Cour pour ledit
contrôle, le Président de la République a méconnu les articles 117 et 121 précités de la
Constitution ; ».Pour la haute juridiction, il s’agit d’« un vice de procédure substantiel » qui
affecte la validité de la loi promulguée dans ces circonstances ; « qu’en conséquence, il y a lieu
pour la Cour de dire et juger que la loi n°2016-24 portant cadre juridique du Partenariat
public-privé (PPP) du 24 octobre 2016 ne peut être en l’état mise en application; …». Pour
aboutir à une conclusion aussi radicale, la Cour a considéré que l’article 117 de la Constitution
qui parle des textes sur lesquels la Cour « statue obligatoirement » ne fait pas de distinction
entre les lois ordinaires et les lois organiques (La Cour Constitutionnelle- statue
obligatoirement sur : * la constitutionnalité des lois organiques et des lois en général avant
leur promulgation… »). Cette interprétation qui se veut littérale a tenu jusqu’au 21 juin 2018.
A cette date, une autre mandature de la Cour constitutionnelle a utilisé une autre technique
d’interprétation et a abouti à un revirement de jurisprudence. Dans la décision DCC 18-131 du
21 juin 201855, l’utilisation de la méthode systématique d’interprétation a permis à la Cour
d’aller au-delà du seul article 117 et de convoquer dans son analyse plusieurs autres dispositions

55
Voir aussi pour un autre exemple DCC 18-166 du 7 Aout 2018

95
de la Constitution ou du bloc de constitutionnalité avant de retenir le sens et la portée réels de
l’article 117 de la Constitution. Pour la Cour, cette disposition « … doit être interprété[e] avec,
d’une part, l’article 122 de la Constitution qui instaure un contrôle a posteriori des lois en
général et confère aux citoyens le pouvoir de les déférer devant la haute Juridiction, soit par
la voie de l’action directe, soit par la voie de l’exception d’inconstitutionnalité, et, d’autre part,
l’article 20 de la loi n° 91-009 du 04 mars 1991 portant loi organique sur la Cour
constitutionnelle modifiée par la loi du 31 mai 2001 qui ne confère au Président de la
République et aux membres de l’Assemblée nationale qu’une faculté dans la saisine de la Cour,
des lois en général conformément à l’article 121 de la Constitution ; ». L’utilisation de la
méthode systématique à la place de la méthode littérale pour interpréter l’article 117 de la
Constitution conduit la Cour à déboucher sur deux conclusions : d’une part, « l’article 117
précité n’institue pas une obligation de saisine générale, absolue et systématique de la Cour
constitutionnelle de toutes les lois à la charge du Président de la République », d’autre part,
« la saisine n’est générale, absolue et systématique qu’en ce qui concerne les lois organiques
avant leur promulgation, les règlements intérieurs de l’Assemblée nationale, de la Haute
Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication et, du Conseil économique et social avant
leur mise en application ; »56.

B. La recherche de l’efficacité

Quand le juge constate que la lettre de la disposition qu’il a à interpréter ne correspond


pas à l’esprit ou à la fonctionnalité du texte, il recherche l’efficacité en recourant à la méthode
téléologique ou fonctionnelle (1) ou à la méthode historique ou génétique (2).

1- La méthode téléologique ou fonctionnelle


La méthode téléologique consiste à dégager le sens d’une disposition en prenant en
considération le but en vue duquel la règle a été posée57. En tant qu’interprétation fonctionnelle,
elle « vise à donner au texte la signification qui lui permettra de remplir la fonction qu’on lui
attribue »58. On recourt à elle lorsque l’interprétation littérale conduirait à un résultat qui n’est
pas celui recherché. La disposition n’étant pas interprétée à la lettre, le résultat de l’utilisation
de la méthode téléologique est que la disposition sera interprétée de façon, soit extensive, soit
restrictive, en comparaison à ce que la lettre permettait de comprendre de prime abord.
L’interprétation extensive inclut dans le domaine d’application de la disposition certains
faits ou certaines situations qui, selon l’interprétation littérale, n’y rentreraient pas59. On justifie

56
Le texte de la Constitution a été revu en 2019. L’article 117 de la Constitution a été reformulé dans la loi n°
2019-40 du 7 novembre 2019. Désormais, on y lit : « - La Cour constitutionnelle -statue obligatoirement sur : la
constitutionnalité des lois organiques avant leur promulgation ; (…) ». La portion de phrase « des lois en général »
disparait de la phrase polémique de l’article 117 de la Constitution, lequel article avait été interprété différemment
par deux compositions successives de la Cour constitutionnelle. Ne reste dans la Constitution comme fondement
du contrôle a priori facultatif des lois ordinaires que le très explicite article 121 selon lequel « la Cour
constitutionnelle, à la demande du Président de la République ou de tout membre de l'Assemblée nationale, se
prononce sur la constitutionnalité des lois avant leur promulgation. ».
57
M. FROMONT, Justice constitutionnelle comparée, Paris, Dalloz, 2013, p. 269.
58
M. TROPER, « Interprétation », ibid., p. 844.
59
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », ibid., p. 488.

96
cette technique par l’analogie, c’est-à-dire la ressemblance60. Dans la décision DCC 20-457 du
14 mai 2020, la Cour constitutionnelle fait une application éclatante de cette approche extensive
en matière d’interprétation téléologique ou fonctionnelle. Il s’est agi de donner un sens à
l’article 52, alinéa 1 de la Constitution qui dispose que « Durant leurs fonctions, le Président
de la République et les membres du Gouvernement ne peuvent pas par eux-mêmes ni par
intermédiaire, rien acheter ou prendre à bail qui appartienne au domaine de l’Etat, sans
autorisation préalable de la Cour constitutionnelle... ». La Cour rappelle l’objectif ou la
fonctionnalité de cet énoncé : « la soumission de l’acquisition ou le bail d’un domaine de l’Etat
à l’autorisation préalable de la Cour constitutionnelle a pour but de prévenir la prédation et
l’appropriation irrégulière du patrimoine immobilier de l’Etat et de le préserver de bradages
au profit des gouvernants ». Elle sous-entend que le fait pour la disposition supposée traduire
cet objectif, à savoir l’article 52 de la Constitution, de ne viser « littéralement » que « le
Président de la République et les membres du Gouvernement » ne permet pas à cette disposition
de régler le problème pour lequel elle a été prévue. La Cour choisit de considérer que
« l’expression « membres du Gouvernement » employée à l’article 52 ne doit donc pas
s’entendre uniquement des ministres de la République mais aussi de toute personne qui
participe étroitement à l’exercice de la fonction exécutive de l’Etat ». Ainsi, « lorsqu’ en vertu
des prérogatives qu’il tient de l’article 54 alinéa 3 de la Constitution, le président de la
République nomme, parmi ses collaborateurs, ceux qui, sans avoir la qualité de membres du
gouvernement, en ont le rang, ils sont soumis aux sujétions qui y sont attachées par l’article
52 ». Du coup, « les fonctions de chargée de mission, responsable aux affaires financières et
économiques du président de la République [occupées par la requise lui] confèrent … le rang
de membre du gouvernement et la soumettent [aux] sujétions [de l’article 52 de la
Constitution] ».
Une autre illustration de l’approche extensive de l’interprétation est révélée dans la
décision DCC 23-168 du 11 mai 2023. Il s’agissait de voir si la « démission » évoquée dans les
textes de mise en œuvre de l’article 92 de la Constitution relatif à la suppléance du député
pouvait s’analyser comme la « suspension » dont parle l’article 92 lui-même. Elu député à
l’Assemblée nationale en 2023 et appelé au Gouvernement, Monsieur Yves HEHOMEY, après
son départ du gouvernement, adresse une lettre au président de l’Assemblée nationale pour
demander à siéger en lieu et place de celui qui avait pris sa place. Utilisant la méthode littérale
d’interprétation « pour s’opposer à la demande de monsieur Hervé Yves HEHOMEY qui vise à
mettre fin à sa suppléance et à reprendre ses fonctions de député, le président de l’Assemblée
nationale fait valoir que la lettre en date du 10 février 2023 qu’il lui a adressée pour solliciter
la mise en application des dispositions de l’article 92 de la Constitution est un acte de démission
alors que le bénéfice de l’article 92 par le député titulaire suppose, non pas une démission,
mais une suspension de son mandat qui permet de le faire continuer par son suppléant, en
précisant qu’à la différence de la suspension, qui « est une mesure essentiellement provisoire
et temporaire, la démission est, pour sa part, définitive et irrévocable. ». L’application de cette
lecture littérale conduirait à donner raison au président de l’Assemblée nationale et à rejeter la
demande de Monsieur HEHOMEY. Mais ce faisant, applique-t-on réellement la volonté du
constituant de 2019 ? Assurément non. L’esprit de la disposition serait trahi. La Cour

60
Ibid.

97
constitutionnelle s’en explique dans sa décision : « Considérant que cet article 92 de la
Constitution traite de vacance et est complété par les articles 149 et 166 de la loi n° 2019-43
du 15 novembre 2019 portant code électoral ; que la lecture combinée de ces dispositions
permet de distinguer entre la suppléance pour empêchement définitif et la suppléance pour
empêchement provisoire, qui est celle de l’article 92 ; Considérant que si d'une façon générale,
la démission est une cessation de fonctions définitive et se différencie en cela de la suspension,
qui elle, est une cessation provisoire de fonctions, la démission intervenue dans le cadre de
l’article 92 de la Constitution a toutefois le caractère d'une suspension ; ». Il en est ainsi car
dans les actes de mise en œuvre de cet article 92 – code électoral comme Règlement intérieur
de l’Assemblée nationale-, le terme de « suspension » n’apparait nulle part et seule une « lettre
de démission » a été prévue pour permettre à celui qui entend suspendre – même
provisoirement- ses fonctions de député, de le faire. C’est ce que fait constater la Cour : « que
ce n'est en effet que par une lettre de démission, qui ne saurait faire obstacle à la mise en œuvre
de cet article 92, que le député qui entend arrêter ses fonctions en raison d'une incompatibilité
fait connaître son intention à la représentation nationale ». Au demeurant, fait observer la
Cour, « ni l'article 92 de la Constitution ni aucune disposition du code électoral n'organise
spécialement le régime de suspension de fonctions de député ; que l'article 149 du code
électoral dont l'alinéa 2 reprend les termes de l'article 92 n'est guère plus précis61 ; que même
l'article 166 du code électoral ne renseigne pas sur la nature de l'acte par lequel le député «
est tenu... d'établir qu'il s'est démis de ses fonctions incompatibles avec son mandat ». Or, selon
la haute juridiction, « il est certain que lorsque l'incompatibilité existe, peu importe le moment
où elle se révèle, tout député suspend d'office son mandat parlementaire, selon les termes même
de l'article 92 ; que la suspension est donc automatique ; que l'effet suspensif a précédé même
l'acte qui la formalise ; ». Autrement dit, quels que soient les termes utilisés par le député élu
et qui veut répondre à l’appel d’une autre fonction ou quels que soient les termes mentionnés
dans les textes de mise en œuvre pratique de ce départ – provisoire ou définitif-, le départ de ce
député a une nature juridique préfixée dans la Constitution. Il s’agit d’une suspension, « une
suspension d’office ». Le terme « démission » employé, aussi bien dans la loi électorale que
dans le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale62 ne se limite donc pas à l’hypothèse de
départ définitif à laquelle inviterait une approche littérale d’interprétation, mais doit être aussi
étendu à l’hypothèse de suspension ou départ provisoire. La Cour le précise dans les termes
suivants : « si d'une façon générale, la démission est une cessation de fonctions définitive et se
différencie en cela de la suspension, qui elle, est une cessation provisoire de fonctions, la
démission intervenue dans le cadre de l’article 92 de la Constitution a toutefois le caractère

61
Pas plus que le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale en ses articles 12 et 13 qui n’évoque nulle part,
une « suspension »
Article 12.- Démission
« Tout député peut se démettre de ses fonctions à tout moment. Toutefois, en début de législature, cette démission
ne peut être reçue que dans les conditions ci-après : • soit après l’expiration du délai de dix (10) jours, prévu pour
le dépôt des requêtes en contestation si son élection n’a pas été contestée ; • soit après la notification de la décision
de rejet rendue par la Cour Constitutionnelle, si son élection a été contestée. Les démissions sont adressées au
Président. A la séance plénière suivante au plus tard, il en informe les députés et les notifie au Gouvernement. »
Article 13.- Vacances de siège
13.1 – « Le Président informe l’Assemblée dès qu’il en a connaissance, des vacances de siège survenues pour
cause de décès, de démission, d’incompatibilités ou pour toute autre cause qu’une invalidation. ….»
62
Voir les articles 12 et 13 évoqués ci-dessus.

98
d'une suspension ; ». C’est ce qui autorise la Cour, dans un effort de pédagogie, à tirer la
conclusion suivante : « en écartant une interprétation littérale de l'article 92 opposant
démission et suspension mais en restant plutôt dans l'esprit dudit article, il y a lieu d'admettre
que la lettre de reprise des fonctions de monsieur Hervé Yves HEHOMEY est bien de nature à
entraîner l'application de cet article 92 de la Constitution ; [autrement dit, est bien une lettre
de suspension] ».
En ce qui concerne l’interprétation restrictive, elle est une variante de l’interprétation
téléologique (elle-même variante de l’interprétation fonctionnelle) et consiste à exclure du
domaine d’application d’une disposition certains faits ou certaines situations qui, selon
l’approche littérale, y rentreraient63. Cette méthode a aussi été utilisée par la Cour
constitutionnelle béninoise avec la mise en œuvre de la technique de « dissociation »64.
C’est le cas dans une affaire soumise à la Cour en 2010 et relative à l’expression
« autonomie financière » contenue dans l’article 141 du Règlement intérieur de l’Assemblée
nationale qui est la mise en œuvre de l’article 109 de la Constitution, ce dernier texte disposant
que « L’Assemblée Nationale vote le projet de loi de finances dans les conditions déterminées
par la loi… ». L’article 141 du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale dispose à son tour
que « L’Assemblée Nationale jouit de l’autonomie financière et établit son budget (…) ».
Dans la décision DCC 10-144 du 14 décembre 2010, la Cour devait interpréter
l’expression « autonomie financière » avant d’être en mesure de trancher le litige qui lui était
soumis. Pour y arriver, elle a dissocié la situation des « démembrements de l’Etat que sont les
collectivités locales, et les organismes publics pouvant disposer de ressources propres en
quantité suffisante pour exercer sans difficultés financières majeures les compétences qui leur
sont dévolues » et celle des institutions dont les budgets « ne comportant aucun élément de
ressources ». Les premiers sont les « seuls » à disposer de « l’autonomie financière ». Les
seconds ne peuvent « techniquement » revendiquer cette autonomie, définie comme « situation
d’une collectivité ou d’un organisme disposant d’un pouvoir propre de gestion de ses recettes
et de ses dépenses, regroupées en un budget ou dans un document équivalent … ». De cette
dissociation opérée entre les structures pouvant être considérées comme bénéficiant de
l’autonomie financière et celles qui ne peuvent revendiquer ce statut, la haute juridiction arrive
à une interprétation restrictive de l’autonomie financière de l’Assemblée nationale. Sa
conclusion est ainsi que « dès lors, l’expression ‘’autonomie financière’’ utilisée dans le
Règlement Intérieur de l’Assemblée Nationale doit en réalité s’analyser comme une autonomie
de gestion de ses dépenses à partir d’un budget propre, préparé par elle, voté par sa plénière,
dans le strict respect de l’équilibre économique et financier de la Nation, et ce, conformément
à l’article 54 de la Constitution, avant d’être intégré dans le budget général de l’Etat ; ».
Deux autres décisions portant sur le même objet illustrent l’utilisation de la méthode
téléologique (variante de la méthode fonctionnelle) avec comme résultat une interprétation
restrictive de la disposition constitutionnelle. Dans le cadre du contrôle de constitutionnalité de
la loi organique sur le Conseil supérieur de la magistrature votée par l’Assemblée nationale, il
s’est posé la question de la signification à donner à la disposition qu’est l’article 129 de la

63
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », ibid., p. 488.
64
Ibid.

99
Constitution, en particulier au mot « avis » qui s’y trouve. L’article 129 de la Constitution
dispose en effet que « Les magistrats sont nommés par le président de la République, sur
proposition du Garde des sceaux, ministre de la justice, après avis du Conseil supérieur de la
magistrature ». L’article 15 de la loi organique telle que votée à l’Assemblée nationale reprend
donc ce mot sans rien ajouter et sans rien retrancher. Mais dans le cadre de son contrôle
préalable et obligatoire de constitutionnalité des lois organiques, la Cour constitutionnelle , dans
la décision DCC 95-027 du 02 aout 1995, a affirmé : « Considérant que l’article 125 de la
Constitution affirme l’indépendance du pouvoir judiciaire ; que, pour garantir cette
indépendance, le Conseil supérieur de la magistrature doit jouer un rôle prééminent ; que les
avis qu’il est appelé à émettre dans ce cadre lient le Chef de l’Etat ; que des lors, l’avis
mentionné à l’article 129 doit s’entendre « avis conforme » ; celui de l’article 15 de la loi sous
examen doit être complété dans ce sens ». C’est parce que le législateur n’a pas respecté cette
décision de la Cour dans son travail de mise en conformité que celle-ci a été obligée de rappeler
ladite position dans la décision DCC 96-048 du 6 août 1996. Dans cette deuxième décision, la
Cour réaffirme que : « L’avis mentionné à l'article 129 de la Constitution doit s'entendre « avis
conforme » et, ajoute que « l'article 15 de la loi sous examen doit être complété dans ce sens ».
La Cour va un peu plus loin cette seconde fois en affirmant « Ainsi, l'article 15 sera libellé
comme suit : Les magistrats sont nommés par le président de la République après avis conforme
du Conseil supérieur de la magistrature. Les présidents de Chambre ...et après avis conforme
du Conseil… Constitution ; ». Dans les deux décisions, la Cour constitutionnelle ajoute
l’adjectif « conforme » au substantif « avis » pour dire que l’avis sollicité du Conseil supérieur
de la magistrature ne doit pas être un avis non conforme, c’est-à-dire un avis que l’autorité
demanderesse serait libre de suivre ou non, mais bien un avis conforme, donc un avis que
l’autorité demanderesse serait tenue de suivre. L’énoncé « avis » aurait pu avoir la signification
d’« avis conforme » comme celle d’ « avis non conforme »65 ou même encore celle d’ « avis
quel qu’il soit ». Face à cette incertitude et pour permettre à la norme créée par l’interprétation
d’atteindre son objectif de défense de l’indépendance de la justice, il fallait préciser que les
nominations à faire par le président de la République devraient se contenter de donner force
exécutoire aux choix faits par le Conseil supérieur de la magistrature (C.S.M). Agir autrement,
c’est-à-dire considérer l’avis du CSM comme non conforme serait une immixtion
disproportionnée de l’Exécutif dans le judiciaire et serait ainsi contraire à la Constitution qui
dit en ses articles 125 et 127, respectivement que « le pouvoir judiciaire est indépendant du
pouvoir législatif et du pouvoir exécutif… » ; « Le Président de la République est garant de
l'indépendance de la justice. Il est assisté par le Conseil supérieur de la Magistrature. ». Du
fait que les deux décisions aboutissent à considérer que l’avis prévu à l’article 129 n’est pas
toute forme d’« avis », mais uniquement un « avis conforme », la méthode – fonctionnelle-
d’interprétation utilisée par la Cour constitutionnelle aboutit à une interprétation restrictive.

2- La méthode historique ou génétique


La méthode historique consiste à prendre en compte dans l’interprétation le contexte
historique d’émergence ou d’écriture des dispositions constitutionnelles. Ces informations
peuvent être trouvées dans les intentions « authentiques » des rédacteurs du texte, les travaux

65
M de VILLIERS, Dictionnaire du droit constitutionnel, Paris, Armand Colin, 2003, p. 18.

100
préparatoires, les règles ou institutions existant au moment de l’élaboration de la Constitution,
voire, les mauvaises expériences dont on veut se prémunir contre le renouvellement. On peut
rapprocher cette méthode de celle qualifiée de « génétique » en ce qu’elle repose sur la
« connaissance de la volonté réelle de l’auteur du texte »66.
Dans l’affaire qui a permis d’aboutir à la décision DCC 06- 074 du 08 juillet 2006, la
Cour se devait d’interpréter, d’une part, l’article 80 de la Constitution relatif à la durée du
mandat des députés et qui disposait à l’époque que « les députés sont élus au suffrage universel
direct. La durée du mandat est de quatre ans. Ils sont rééligibles. Chaque député est le
représentant de la nation tout entière », d’autre part, les articles 154 et 155 de la Constitution
relatifs à sa procédure de révision. Le premier – l’article 154- dispose que « l’initiative de la
révision de la Constitution appartient concurremment au Président de la République après
décision prise en Conseil des Ministres et aux membres de l’Assemblée Nationale. Pour être
pris en considération, le projet ou la proposition de révision doit être voté à la majorité des
trois quarts des membres composant l’Assemblée Nationale. » ; Quant au second- l’article 155-
, il énonce que « la révision n’est acquise qu’après avoir été approuvée par référendum, sauf
si le projet ou la proposition en cause a été approuvé à la majorité des quatre cinquièmes des
membres composant l’Assemblée Nationale. ». Pour justifier l’interprétation qu’elle retiendra
des trois articles de la Constitution utiles à la résolution du problème qui lui était posé, la Cour
a fait recours à l’interprétation historique, notamment aux circonstances de l’adoption de la
Constitution en 1990 : « Considérant que [le] mandat de quatre (4) ans, qui est une situation
constitutionnellement établie, est le résultat du consensus national dégagé par la Conférence
des Forces Vives de la Nation de février 1990 et consacré par la Constitution en son Préambule
qui réaffirme l’opposition fondamentale du peuple béninois à …la confiscation du pouvoir ;
que même si la Constitution a prévu les modalités de sa propre révision, la détermination du
peuple béninois à créer un Etat de droit et de démocratie pluraliste, la sauvegarde de la sécurité
juridique et de la cohésion nationale commandent que toute révision tienne compte des idéaux
qui ont présidé à l’adoption de la Constitution du 11 décembre 1990, notamment le consensus
national, principe à valeur constitutionnelle ; qu’en conséquence, les articles 1 et 2 de la Loi
constitutionnelle n° 2006-13 adoptée par l’Assemblée Nationale le 23 juin 2006, sans respecter
le principe à valeur constitutionnelle ainsi rappelé, sont contraires à la Constitution ; …».
Le constat de l’utilisation par la Cour constitutionnelle de l’une ou l’autre des méthodes
d’interprétation traduit une constance : le juge constitutionnel béninois est un interprète libre.

II- UNE INTERPRETATION LIBRE

La liberté du juge-interprète de la Constitution au Bénin se note aussi bien dans son


pouvoir discrétionnaire (A) que dans le choix d’une approche dynamique de l’interprétation
(B).

66
M. TROPER, « Interprétation », ibid., p. 844.

101
A. Le pouvoir discrétionnaire de l’interprète

Le pouvoir discrétionnaire se définit comme un pouvoir dont l’exercice n’est pas


déterminé dans tous ses éléments, de manière à laisser à son titulaire un certain pouvoir
d’appréciation67. Pour Xavier MAGNON, en matière d’interprétation des énoncés, « le pouvoir
discrétionnaire est d’autant plus important que l’énoncé présente un degré de précision faible,
d’autant plus faible que le degré de précision est important »68. En effet, « si la norme est
insuffisamment précise quant à la contrainte qui pèse sur une autorité investie d’un pouvoir,
non seulement le pouvoir de cette autorité est fort mais celui de l’organe de contrôle vérifiant
la conformité de l’exercice du pouvoir avec la norme le sera également et dans la même
proportion »69. Cette analyse permet d’anticiper l’existence d’un pouvoir discrétionnaire au
profit du juge constitutionnel béninois en matière de principes (1). Mais, peut-on en dire de
même en matière de règles (2) ?

1- En matière de principes
Dans la catégorie des énoncés, la doctrine distingue, depuis DWORKIN70, entre les sous
catégories de « règles », d’une part, de « principes », d’autre part. Quoi qu’il veuille proposer
sa propre sous catégorisation, la distinction que fait Xavier MAGNON entre les normes à degré
de précision élevée et celles à degré de précision faible, relève de la même démonstration 71.
L’enjeu de la distinction pour la problématique de l’interprétation est que « de même que les
obligés, ont grâce à la lisibilité de l’énoncé, une meilleure connaissance de la substance de leurs
obligations, les organes de contrôle auront une meilleure information des obligations dont ils
ont à vérifier le respect »72. En ce qui concerne en particulier les méthodes d’interprétation à
utiliser, et surtout l’utilisation – jugée plus étonnante- de méthodes autres que celles qui
consistent à rechercher le sens d’une disposition dans et à partir de l’énoncé lui-même, il parait
plus malaisé pour un juge- quoique cela ne soit pas impossible s’il motive correctement son
raisonnement- de se détacher d’un texte à degré de précision élevée que de donner le sens
souhaitable selon lui à un énoncé à degré de précision faible.
Il arrive même qu’en choisissant un (des) sens possibles qu’il tire d’un principe- donc
d’un énoncé à degré de précision fable-, le juge génère une règle dans le cadre du processus de
l’interprétation dont il se sert ensuite pour donner la solution au problème posé. Lorsque le
préambule de la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 énonce, par exemple, le principe
de la démocratie et de l’Etat de droit, il n’en tire aucune conséquence pour la sauvegarde, dans
un régime démocratique, des droits de la minorité parlementaire. Quand éclate le débat sur les
règles de « désignation des députés appelés à représenter l’Assemblée nationale en tant que
Corps, à animer ses organes de gestion ou à siéger au sein d’autres institutions de l’État » dans

67
G. CORNU (dir.), Vocabulaire juridique, Paris, PUF, 15ème édition mise à jour, 2024, p. 356.
68
X. MAGNON, ibid., pp. 61.
69
Ibid., pp. 61-62.
70
R. DWORKIN, Taking Rights seriously, 2ème édition, London, 1978, traduit de l’anglais par M.-J
ROSSIGNOM et F. LIMARE, révisée et présentée par F. MICHAUX, Prendre les droits au sérieux, Paris, PUF,
1995, pp. 79 et s. ; Voir aussi, X. MAGNON, Théorie(s) du droit, Paris, Ellipses, 2008, pp. 60-64.
71
X. MAGNON, Ibid.
72
Ibid., p. 61.

102
une affaire soumise à la Cour, celle-ci est amenée, dans la décision DCC 09-016 du 19 Février
2009, à conduire, avant le règlement effectif et concret de la situation , un raisonnement
préalable en quatre étapes, toutes consacrées à l’identification de la règle applicable au
problème posé. Première étape : La Cour constitutionnelle rappelle la nuance entre règle et
principe dans la Constitution : « (…) La Constitution, norme fondatrice de l’État, ne se réduit
pas à la détermination des règles relatives à la dévolution et à l’exercice du pouvoir dans l’État
; (…) elle met toujours en œuvre une certaine idée de droit, c’est-à-dire, l’image de l’ordre
social qu’il conviendrait de réaliser en vue du bien commun du peuple ; (…) elle est donc
porteuse d’un idéal de société qui doit inspirer toute l’activité politique de l’État [ autrement
dit, elle comporte, au-delà des règles, des principes] » . Deuxième étape : La cour identifie le
principe qui, selon elle, est approprié pour résoudre le problème posé. : « (…) le préambule de
la Constitution, expression éclatante de cette idée de droit, affirme solennellement la
détermination du peuple béninois de créer un État de droit et de démocratie pluraliste ; (…) ».
Troisième étape : La Cour s’efforce à donner un sens à ce principe : « la démocratie pluraliste
ne saurait être de manière absolue et exclusive la loi de la majorité, mais la protection de la
minorité ; qu’en effet, si la règle démocratique exige que la majorité décide et que la minorité
s’incline, dans l’exercice de ce pouvoir de décision, la majorité doit cependant s’imposer à
elle-même, le cas échéant, une limite qu’elle ne saurait transgresser sous peine de devenir
tyrannique, à savoir le respect des droits de la minorité ; (…). ». Quatrième et dernière étape :
La Cour fixe une règle issue de ce principe pour le cas particulier qui lui est soumis : « la
garantie des droits de la minorité doit se traduire au Parlement par le respect de sa
configuration politique impliquant la règle de la répartition proportionnelle dans la
désignation des députés appelés à représenter l’Assemblée nationale en tant que Corps, à
animer ses organes de gestion ou à siéger au sein d’autres institutions de l’État ». Ce n’est que
grâce à ces quatre étapes que la Cour va se donner les moyens de régler le problème qui lui a
été posé. Toutes les quatre étapes répertoriées ci-dessus ne sont que le préalable à la résolution
du problème posé. Toutes rentrent dans le cadre de l’interprétation in abstracto d’un principe
énoncé dans la Constitution. Mais la solution au problème posé à la Cour constitutionnelle en
l’espèce ne s’arrête pas à la concrétisation du principe – Etat de droit et démocratie pluraliste-
en règle applicable – respect de la configuration politique [de l’Assemblée nationale]
impliquant la règle de la répartition proportionnelle dans la désignation des députés appelés à
représenter l’Assemblée nationale …- comme il est constaté à la quatrième étape ci-dessus
mentionnée.
La solution finale au problème soumis à la Cour ne peut être connue qu’après que celle-
ci se soit adonnée à une interprétation in concreto consistant à apprécier si, en l’espèce, les
désignations faites à l’Assemblée nationale sont ou non conformes à la règle ainsi « révélée »
73
. Soit, elles sont conformes et la Cour les valide, soit elles ne sont pas conformes et la cour
les invalide. Pour la haute juridiction, « dans le cas d’espèce, les débats du 27 décembre 2008
à l’Assemblée Nationale relatifs à la désignation des députés appelés à siéger dans les
Parlements régionaux ont révélé l’existence, d’une part, d’une majorité parlementaire

73
Il est à préciser ici qu’il ne s’agit pas d’un contentieux en contrôle de constitutionnalité d’un acte mais d’un
contentieux en régulation du fonctionnement des institutions et de l’activité des pouvoirs publics. La spécificité de
cette fonction spécifique sera abordée un peu plus loin.

103
composée des députés des groupes parlementaires G13, ADD Nation et Développement, ADD
Paix et Progrès, PRD-PRS totalisant 44 députés sur 83, d’autre part, d’une minorité
parlementaire constituée de 39 députés répartis dans les groupes parlementaires Bénin
Emergent Solidarité et Progrès, Démocratie et Emergence, Unité Nationale et deux députés
non-inscrits ; que ces deux forces parlementaires doivent être représentées au prorata du
nombre de députés qui les composent dans les différents parlements régionaux ; ». Constatant
« que l’Assemblée Nationale a désigné le 27 décembre 2008 ses représentants en
méconnaissance des droits de la minorité ; », la Cour conclut « qu’il y a lieu de dire et juger
que cette désignation viole le principe à valeur constitutionnelle de la représentation
proportionnelle majorité/ minorité et par conséquent, la Constitution… ».
En fait, en matière d’interprétation des énoncés, on distingue entre, d’une part,
l’interprétation in abstracto qui consiste à identifier le contenu de sens, c’est-à-dire le contenu
normatif (la norme ou les normes) exprimé par et/ou logiquement implicite dans un texte sans
référence à un cas particulier, et, d’autre part, l’interprétation in concreto qui consiste à
subsumer un cas particulier dans le domaine d’application d’une norme précédemment
identifiée in abstracto74. Dans une opération d’interprétation complète, il faut donc,
successivement, une attribution de signification à un texte juridique – interprétation in
abstracto- et une qualification juridique d’un cas d’espèce- interprétation in concreto-75.
Les étapes d’interprétation in abstracto d’un principe sont d’autant nécessaires que le
propre d’un principe est d’être vague. Plus un énoncé est vague, plus il offre la possibilité – la
liberté- à l’interprète de proposer – d’imposer- le – les- sens qu’il devrait revêtir et les
conséquences qu’il conviendrait de tirer de ce(s) sens. Le principe désigne en effet des normes
à contenu général, qui donnent une « direction » ou tracent « une ligne de conduite »76. Selon
R. GUASTINI, le principe est une norme fondamentale, c’est-à-dire qui caractérise le système
juridique ou l’un de ses secteurs, qui donne un fondement axiologique (justification éthico
politique) à une pluralité d’autres normes appartenant au même système juridique et qui
n’exige, à son tour, aucun fondement, aucune justification éthico politique77. Il s’agit surtout
d’une norme structurellement indéterminée, entre autres, par son caractère vague. « Une norme
structurellement vague- donc un principe- est une norme qui (a) d’un côté exige la création
d’autres normes- des normes « d’exécution » ou de « concrétisation » - pour lui donner la
capacité de résoudre des cas concrets ; mais (b) de l’autre côté, elle peut bien être exécutée ou
concrétisée de plusieurs façons différentes et alternatives »78.
Le droit constitutionnel semble être un espace d’épanouissement des principes. Une partie
essentielle de ce droit est caractérisé par un « niveau élevé d’abstraction et
d’indétermination …[car] ce droit ne doit pas être trop attaché à des circonstances actuelles et
donc éphémères »79. Dans cette lancée, la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 consacre

74
R. GUASTINI, ibid., p. 466.
75
Ibid.
76
X. MAGNON, ibid., p. 60.
77
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », ibid., p.490.
78
Ibid. : p. 491.
79
K. P. SOMMERMANN, « Normativité », in Annuaire international de justice constitutionnelle, 17- 2001, 2002.
Immunités constitutionnelles et privilèges de juridiction - Interprétation de la Constitution par le juge
constitutionnel., p. 371.

104
de nombreux principes. On pense par exemple à la laïcité de l’Etat80, à l’indépendance du
pouvoir judiciaire81, ou encore à la libre administration des collectivités territoriales82. Le juge
ne peut pas utiliser directement un principe dans un cas d’espèce sans devoir choisir parmi les
nombreux sens qu’il peut comporter celui qui lui semble le plus approprié pour permettre de
résoudre le problème qui lui est posé. En cela, son pouvoir discrétionnaire est manifeste.
Ce pouvoir est-il moindre s’agissant des règles ? Cette question s’impose au regard de ce
que la Constitution ne comporte pas uniquement des principes, mais elle contient aussi des
« règles ».

2- En matière de règles
Selon GUASTINI, « une norme est indéfectible – et donc une règle- lorsqu’ elle établit
d’une façon complète, exhaustive, à la fois les faits en présence desquels se produit la
conséquence juridique dont il s’agit ainsi que les exceptions en présence desquelles la
conséquence ne se produit pas » alors qu’« une norme est défectible- et donc elle est un
principe- lorsqu’elle n'établit pas exhaustivement tous les faits ‘’conditionnants’’, ou bien
n’énumère pas toutes les exceptions »83. Une règle est portée par un énoncé qui a un contenu
précis, qui pose un ordre, qui commande un comportement déterminé84. L’énoncé qui porte la
règle est conditionnel, c’est-à-dire qu’il attache une conséquence (sanction, naissance d’une
obligation, naissance d’un droit subjectif, validité ou non d’un acte ...) à une classe de faits (une
circonstance ou un ensemble de circonstances). Si F, alors J85. Il s’agit donc de norme
prescriptive.
Si de nombreuses règles sont comprises dans le corps de la Constitution elle-même,
plusieurs autres ne sont constitutionnelles que par renvoi. S’agissant des règles contenues dans
le corps même de la Constitution, on peut citer, parmi de nombreux exemples, les conditions
de la garde à vue86, l’éligibilité à la fonction présidentielle87, les conditions d’exercice, par le
président de la République, des pouvoirs de crise88, les conditions d’adoption respective des

80
Article 2, alinéa 1er de la Constitution : « La République du Bénin est une et indivisible, laïque et démocratique »
81
Article 125, alinéa 1er, de la Constitution : « Le pouvoir judiciaire est indépendant du pouvoir législatif et du
pouvoir exécutif. ».
82
Article 151 (nouveau), alinéa 1er de la Constitution : « Les collectivités s’administrent librement par des conseils
élus pour un mandat de cinq ans (05) dans les conditions prévues par la loi ».
83
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », ibid., p.490.
84
X. MAGNON, Théorie(s) du droit, Paris, Ellipses, 2008, p. 60.
85
R. GUASTINI, « L’interprétation de la Constitution », ibid., pp. 489-490.
86
Article 18, alinéa 4, de la Constitution : « Nul ne peut être détenu pendant une durée supérieure à quarante-huit
heures que par la décision d'un magistrat auquel il doit être présenté. Ce délai ne peut être prolongé que dans des
cas exceptionnellement prévus par la loi, et ne peut excéder une période supérieure à huit jours. »
87
Article 44 (nouveau) de la Constitution :« Nul ne peut être candidat aux fonctions de Président de la République
ou de vice-président de la République s'il : - n'est de nationalité béninoise de naissance ou acquise depuis au
moins dix ans ; - n'est de bonne moralité et d'une grande probité; - ne jouit de tous ses droits civils et politiques ;
- n'est âgé d’au moins 40 ans révolus et au plus 70 ans révolus à la date d’entrée en fonction ; - a été élu deux
(02) fois Président de la République et a exercé comme tel deux mandats ; - n'est présent en République du Bénin
lors du dépôt de sa candidature ; - ne jouit d'un état complet de bien-être physique et mental dûment constaté par
un collège de trois médecins assermentés désignés par la Cour constitutionnelle. - n'est dûment parrainé par des
élus dans les conditions et suivant les modalités fixées par la loi »
88
Article 68 de la Constitution :
« Lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la Nation, l'intégrité du territoire national
ou l'exécution des engagements internationaux sont menacés de manière grave et immédiate et que le

105
lois ordinaires et des lois organiques89, les conditions à remplir pour être membre de la Cour
constitutionnelle90, la révision de la Constitution91, etc. Sur les règles constitutionnelles par
renvoi, il s’agit de celles qui sont contenues dans les lois organiques et les règlements intérieurs
des hautes institutions non juridictionnelles de l’Etat. Les lois organiques sont des normes prises
« en vertu de la Constitution ». C’est cette dernière qui demande ainsi explicitement à être
complétée sur tel ou tel point. La Constitution prévoit en effet une liste limitative de lois qui ne
peuvent être adoptées qu’en la forme de lois organiques. Il s’agit de lois portant sur les 11
questions suivantes :- Conditions de recours au Référendum92 ; - Principes d’organisation, de

fonctionnement régulier des pouvoirs publics et constitutionnels est menacé ou interrompu, le Président de la
République, après consultation du Président de l’Assemblée nationale et du Président de la Cour constitutionnelle,
prend en Conseil des ministres les mesures exceptionnelles exigées par les circonstances sans que les droits des
citoyens garantis par la Constitution soient suspendus.
Il en informe la Nation par un message.
L'Assemblée nationale se réunit de plein droit en session extraordinaire. »
Article 69 de la Constitution : « Les mesures prises doivent s'inspirer de la volonté d'assurer aux pouvoirs publics
et constitutionnels dans les moindres délais, les moyens d'accomplir leur mission. L'Assemblée nationale fixe le
délai au terme duquel le Président de la République ne peut plus prendre des mesures exceptionnelles. »
89
Article 97 de la Constitution :
« La loi est votée par l'Assemblée nationale à la majorité simple. Cependant, les lois auxquelles la présente
Constitution confère le caractère de lois organiques sont votées et modifiées dans les conditions suivantes :
- la proposition ou le projet n'est soumis à la délibération et au vote de l'Assemblée qu'après l'expiration d'un
délai de quinze jours après son dépôt sur le Bureau de l’Assemblée ;
- le texte ne peut être adopté qu'à la majorité absolue des membres composant l’Assemblée ;
- les lois organiques ne peuvent être promulguées qu'après déclaration par la Cour constitutionnelle de leur
conformité à la Constitution. »
90
Article 115, alinéa 1, 2 et 3 de la Constitution :
« La Cour constitutionnelle est composée de sept membres dont quatre sont nommés par le Bureau de
l'Assemblée nationale et trois par le Président de la République pour un mandat de cinq ans renouvelable une
seule fois. Aucun membre de la Cour constitutionnelle ne peut siéger plus de dix ans.
Pour être membre de la Cour constitutionnelle, outre la condition de compétence professionnelle, il faut
être de bonne moralité et d'une grande probité.
La Cour constitutionnelle comprend :
- trois magistrats, ayant une expérience de quinze années au moins, dont deux sont nommés par le Bureau
de l'Assemblée nationale et un par le Président de la République ;
- deux juristes de haut niveau, professeurs ou praticiens du droit, ayant une expérience de quinze années
au moins, nommés l'un par le Bureau de l'Assemblée nationale et l'autre par le Président de la République ;
- deux personnalités de grande réputation professionnelle, nommées l'une par le Bureau de l'Assemblée
nationale et l'autre par le Président de la République. »
91
Article 154 de la Constitution :
« L’initiative de la révision de la Constitution appartient concurremment au Président de la République, après
décision prise en Conseil des ministres, et aux membres de l’Assemblée nationale. Pour être pris en considération,
le projet, ou la proposition de révision, doit être voté à la majorité des trois quarts des membres composant
l’Assemblée nationale. »

Article 155 de la Constitution :


« La révision n’est acquise qu’après avoir été approuvée par référendum, sauf si le projet ou la proposition en
cause a été approuvé à la majorité des quatre cinquièmes des membres composant l’Assemblée nationale. »

Article 156 de la Constitution :


« Aucune procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie lorsqu’il est porté atteinte à l’intégrité du
territoire.
La forme républicaine et la laïcité de l’Etat ne peuvent faire l’objet d’une révision. »
92
Article 4 de la Constitution.

106
fonctionnement et de contrôle de l’administration publique93 ; - Liste des emplois de hauts
fonctionnaires pourvus par le Président de la République94 ; - Conditions de vote des lois de
finances et de règlement des comptes de la Nation95 ; -Organisation et fonctionnement de la
Cour constitutionnelle, procédure suivie devant elle, notamment les délais pour sa saisine de
même que les immunités et le régime disciplinaire de ses membres 96 ; -Composition,
attributions, organisation et fonctionnement du Conseil supérieur de la Magistrature97 ; -Règles
de fonctionnement et procédure suivie devant la Haute Cour de Justice98 ;-Composition,
organisation et fonctionnement du Conseil Economique et Social (CES)99 ; -Composition,
attributions, organisation et fonctionnement de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la
Communication (H. A. A. C)100 ; - Composition, attributions, organisation et fonctionnement
du Conseil supérieur des comptes101 ; - Composition, attributions, organisation et
fonctionnement de la Cour des comptes102. L’article 97 de la Constitution expose clairement la
spécialité de la loi organique par rapport à la loi ordinaire103. Une fois adoptées, les lois
organiques complètent donc la Constitution dans sa fonction de norme de référence. Les lois
organiques constituent alors, avec le texte fondamental, un complexe normatif placé au sommet
de la hiérarchie des normes et servant de normes de référence au contrôle de constitutionnalité

93
Article 54, alinéa 3 de la Constitution.
94
Article 56 de la Constitution.
95
Article 109 et 112 de la Constitution.
96
Article 115 al 5 de la Constitution.
97
Article 128 al 2 de la Constitution.
98
Article 135 al 5 de la Constitution.
99
Article 140 al 2 de la Constitution.
100
Article 143 de la Constitution.
101
Article 134-2, alinéa 2 de la Constitution.
102
Article 134-3, alinéa 5 de la Constitution
103
Elle dispose :
« La loi est votée par l'Assemblée nationale à la majorité simple. Cependant, les lois auxquelles la présente
Constitution confère le caractère de lois organiques sont votées et modifiées dans les conditions suivantes :
- la proposition ou le projet n'est soumis à la délibération et au vote de l'Assemblée qu'après l'expiration d'un
délai de quinze jours après son dépôt sur le Bureau de l’Assemblée ;
- le texte ne peut être adopté qu'à la majorité absolue des membres composant l’Assemblée ;
- les lois organiques ne peuvent être promulguées qu'après déclaration par la Cour constitutionnelle de leur
conformité à la Constitution. »
Ce texte exige en réalité une double majorité.
C’est, d’une part, une majorité de quorum qui est exigée. En effet, la présence, lors du vote portant sur la loi
organique de la majorité des membres composant l’Assemblée nationale est obligatoire puisqu’un vote
n’atteignant pas leur nombre n’a aucune valeur. En comparaison avec la procédure d’adoption d’une loi ordinaire,
lorsque le nombre de députés présent n’atteint pas la majorité des membres composant l’Assemblée nationale, le
vote est reporté à une prochaine séance. Au cours de cette séance, la délibération peut avoir lieu quel que soit le
nombre de députés présents.
C’est, d’autre part, une majorité de vote qui est requise. En effet, la loi n’est considérée comme votée que si le
nombre de votes favorables est supérieur à la moitié des membres composant l’Assemblée nationale.
L’article 32 de la loi organique sur la Cour constitutionnelle précise les modalités de la procédure de contrôle de
constitutionnalité en disposant que « les lois organiques adoptées par l’Assemblée nationale sont transmises à la
Cour constitutionnelle par le Président de la République pour contrôle de constitutionnalité… ».

107
des autres textes. Ainsi, plusieurs décisions de la Cour constitutionnelles utilisent ces normes
pour constater la conformité ou la non-conformité d’une loi ou d’un acte réglementaire à la
Constitution.
En matière d’interprétation des « règles », si l’on s’attend, compte tenu du degré de
précision de l’énoncé normatif, à l’utilisation des méthodes littérales ou sémiotiques,
l’utilisation des méthodes systématiques, voire de celles téléologiques, fonctionnelles ou
historiques ne sont pas exclues. L’explication est simple : Quand Stéphane BOLLE affirme
que « quel que soit le soin apporté à la rédaction, un texte constitutionnel ne suffit pas à
déterminer avec certitude la signification normative…qu’il véhicule », il parle aussi bien « des
principes... » que des « règles … »104. Le juge constitutionnel ne perd donc pas son pouvoir
discrétionnaire du simple fait qu’il a à interpréter une règle. Ainsi, au Bénin, les règles relatives
à la révision de la Constitution ont fait l’objet d’une interprétation in concreto marquée par un
pouvoir discrétionnaire incontestable du juge. Les articles 154, 155 et 156 de la Constitution
semblent être suffisamment précis et détaillés sur la procédure à suivre, les étapes à franchir,
l’objet de toute révision de la Constitution. Pourtant, lors de l’examen de la loi organique sur le
référendum en 2011, la Cour constitutionnelle, dans son travail d’interprétation in concreto de
ce texte n’a pas hésité à exiger des parlementaires de le revoir en y ajoutant des clauses
d’éternité qui n’apparaissent ni explicitement, ni même implicitement dans les énoncés
constitutionnels, en particulier dans celui de l’article 156, alinéa 2, de la Constitution qui
affirme de manière limitative que « La forme républicaine et la laïcité de l’Etat ne peuvent faire
l’objet d’une révision. ». Le pouvoir discrétionnaire de l’organe de contrôle, c’est-à-dire du
juge-interprète, l’a conduit, à affirmer dans la décision DCC 11-067 du 20 octobre 2011 que :
« l’examen de la loi fait ressortir que l’article 6 est contraire à la Constitution en ce qu’il ne
cite pas toutes les options fondamentales de la Conférence Nationale de février 1990 et qui sont
reprises par les articles 42, 44 et 54 de la Constitution ; qu’il s’agit - du nombre de mandats
présidentiels, de la limitation d’âge pour les candidats à l’élection présidentielle et de la nature
présidentielle du régime politique dans notre pays ; que l’article 6 doit donc être reformulé
comme suit : « Ne peuvent faire l’objet de questions à soumettre au référendum105, les options
fondamentales de la Conférence Nationale de février 1990, à savoir : - la forme républicaine
et la laïcité de l’Etat ; - l’atteinte à l’intégrité du territoire national ; - le mandat présidentiel
de cinq ans, renouvelable une seule fois ; - la limite d’âge de 40 ans au moins et 70 ans au plus
pour tout candidat à l’élection présidentielle ; - le type présidentiel du régime politique au
Bénin. ». ».
En cette matière, la Cour constitutionnelle béninoise a discrétionnairement choisi
d’ajouter aux deux clauses d’éternité prévues dans l’article 156, alinéa 2, de la Constitution et
qui sont, explicitement , « la forme républicaine et la laïcité de l’Etat » , trois autres clauses
ordinaires qu’elle a, à l’occasion de son interprétation in concreto, transformées en clauses
d’éternité , à savoir « - le mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable une seule fois ; - la

104
S. BOLLE, « Sur l’interprétation de la Constitution en Afrique », in F. MELIN SOUCRAMANIEN (dir.),
Espaces de service public, Mélanges Jean du Bois de GAUDUSSON, Tome1, Pessac, Presses Universitaires de
Bordeaux, 2013, p. 60.
105
Sous-entendu, « notamment lorsque ce référendum porte sur une révision de la Constitution ».

108
limite d’âge de 40 ans au moins et 70 ans au plus pour tout candidat à l’élection présidentielle
; - le type présidentiel du régime politique au Bénin. ».
Si cet exemple a été tiré de l’exercice par la Cour de sa fonction de contrôle de
constitutionnalité, il faut reconnaitre qu’il en va de même, voire encore plus, quand il s’agit
d’exercer la fonction de régulation du fonctionnement des institutions et de l’activité des
pouvoirs publics. On peut le constater sur le contrôle de la mise en œuvre d’une règle telle que
celle fixant strictement la date d’organisation du second tour de l’élection présidentielle106. Par
requête du 16 mars 2006, le président de la Commission Électorale Nationale Autonome
(CENA) saisit la haute juridiction en vue de la « modification de la date du second tour du
scrutin présidentiel. Il expose : « Conformément au décret n° 2005-713 du 18 novembre 2005
portant convocation du corps électoral pour l’élection présidentielle, le premier tour de ladite
élection a eu lieu le 05 mars dernier. Les résultats provisoires de ce premier tour que votre
haute juridiction a proclamés hier 15 mars 2006 conduisent à organiser un second tour. Celui-
ci devrait avoir lieu dans un délai de 15 jours après le premier tour, en application des
dispositions de l’article 45 de la Constitution, soit le 19 mars prochain. Mais la CENA, qui est
chargée de l’organisation de l’élection actuellement est dans l’impossibilité matérielle
d’organiser le scrutin dans de bonnes conditions le 19 mars107. (…) » . Il demande en
conséquence à la haute juridiction, « d’une part, de juger, qu’en raison de l’impossibilité
matérielle pour la CENA d’organiser le second tour du scrutin le 19 mars, ce second tour aura
lieu le 22 mars 2006, et d’autre part, de demander au Gouvernement de prendre en ce sens un
décret ». La Cour accède à cette demande et rappelle que « selon l’article 114 de la Constitution,
[elle] est « l’organe régulateur du fonctionnement des institutions et de l’activité des pouvoirs
publics » ; qu’en cette qualité, elle est fondée à prendre toute décision pour éviter toute
paralysie du fonctionnement des institutions de la République ; ». Elle rappelle les faits et
constate qu’entre le 15 mars 2006 et le 19 mars 2006, « la CENA ne peut manifestement pas
accomplir toutes les opérations qu’appelle la mise en œuvre des dispositions des articles 45,
46 et 47 (…) de la Constitution ». Elle décide alors, « en vertu de l’article 114 de la
Constitution, d’autoriser le report de la date du second tour du scrutin présidentiel du 19 mars
2006 au 22 mars 2006 et d’inviter le Chef de l’État à convoquer aux urnes à cette date le corps
électoral »108.

106
Article 45, alinéa 1, de la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 (Rédaction initiale avant la modification
de 2019) :« Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages exprimés. Si celle-ci n'est
pas obtenue au premier tour de scrutin, il est procédé, dans un délai de quinze jours, à un second tour. »
107
Il invoque notamment le fait que : « La commande du bulletin unique vient d’être en effet faite, suite à la
proclamation des résultats. D’autres commandes de matériel électoral sont encore en cours. Par ailleurs, la
procédure de mise en œuvre des commandes à faire pour le compte de la CENA par les partenaires au
développement du Bénin nécessite encore quelques jours. En outre, la CENA a besoin de disposer d’un peu plus
de temps pour mettre en place le matériel électoral pour que le scrutin se déroule dans de meilleures conditions ».
108
EL-P 06-019 du 16 mars 2006.

109
B. Le choix d’une approche dynamique de l’interprétation

La liberté du juge- interprète de la Constitution béninoise se note aussi dans le fait qu’il
se sent libre, même après avoir interprété un énoncé d’une certaine manière, de revenir sur la
première signification retenue et de lui substituer une autre. On peut en faire le constat (1) puis
l’analyse (2).

1- Le constat
Il en a été ainsi, dans l’année 2018, de l’interprétation de l’article 31 de la Constitution
selon lequel : « L'Etat reconnaît et garantit le droit de grève. Tout travailleur peut défendre,
dans les conditions prévues par la loi, ses droits et ses intérêts soit individuellement, soit
collectivement ou par l'action syndicale. Le droit de grève s'exerce dans les conditions définies
par la loi. ». Le 28 décembre 2017 est votée à l’Assemblée nationale la loi n° 2017-43 modifiant
et complétant la loi n° 2015-18 du 13 juillet 2017 portant statut général de la Fonction publique.
L’article 1er de la loi votée et visant à modifier l’article 50 de la loi n° 2015-18 du 13 juillet
2017 portant statut général de la Fonction publique dispose : « …Article 50 nouveau : Le droit
de grève est reconnu aux agents de la fonction publique pour la défense de leurs intérêts
professionnels collectifs ; il s’exerce dans le cadre défini par la loi. (…) Toutefois, sont exclus
du droit de grève, les militaires, les agents des forces de sécurité publique et assimilés
(gendarmes, policiers, douaniers, agents des eaux-forêts et chasses, sapeurs- pompiers) ; le
personnel de la santé ; le personnel de la justice ; les personnels des services de
l’administration pénitentiaire ; les personnels de transmission opérant en matière de sécurité
de l’Etat. ». Saisie du contrôle de constitutionnalité du texte ainsi voté, la Cour
constitutionnelle, dans sa décision DCC 18-001 du 18 janvier 2018 , a adopté une méthode
systémique d’interprétation fondée à la fois sur l’article 31 de la Constitution entendue stricto
sensu, mais aussi sur les articles 11 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples
(dont elle a précisé qu’elle fait partie intégrante de la Constitution) et 8, alinéa 2, du Pacte
international relatif aux droits civils et politiques ( dont elle a précisé qu’elle fait partie du bloc
de constitutionnalité) . Pour elle, le droit de grève « bien que fondamental et consacré par
l'article 31 précité, n'est pas absolu ; (…) la reconnaissance du droit de grève par le constituant
ne saurait avoir pour effet de faire obstacle au pouvoir du législateur d'apporter à l'exercice
de ce droit les limitations nécessaires en vue d'assurer la continuité du service public, la
satisfaction de l'intérêt général, la sécurité publique, la sûreté d’autrui, la santé, la morale ou
les droits et libertés des personnes ; ».De l’ analyse croisée des énoncés contenus
respectivement dans la Constitution, la Charte africaine des droits de l’homme et des peules et
le Pacte international relatif aux droits économiques , sociaux et culturels, donc en utilisant une
méthode systémique d’interprétation, la Cour constitutionnelle tire la signification de l’énoncé
de l’article 31 de la Constitution comme suit : « seul le constituant peut interdire l’action
syndicale et le droit de grève, le législateur n'étant habilité qu'à encadrer leur exercice ; ».
A la fin de cette interprétation in abstracto, donc de cette attribution de signification, elle
décide, in concreto, « que l'alinéa 5 de l'article 50 nouveau prévu par l’article 1er de la loi
sous examen excluant de la jouissance du droit de grève les militaires, les agents des forces de
sécurité publique et assimilés (gendarmes, policiers, douaniers, agents des Eaux-Forêts et

110
Chasses, sapeurs-pompiers), le personnel de la santé, le personnel de la justice, les personnels
de l'administration pénitentiaire, les personnels de transmission opérant en matière de sûreté
et de sécurité de l'Etat est ( …) contraire à l’article 31 précité de la Constitution ; ».
Saisie, Moins d’un semestre après cette première décision, soit le 20 mai 2018, d’un
recours en son interprétation, la Cour constitutionnelle a, dans sa décision DCC 18-141 du 28
juin 2018, déclaré irrecevable ce recours, puis affirmé sa compétence de saisine d’office sur la
question, se fondant sur le fait que « lorsqu’une requête élève à la connaissance de la Cour une
situation de violation d’un droit fondamental ou de remise en cause d’un impératif ou d’un
principe à valeur constitutionnelle, la Cour peut se prononcer d’office ». Or, selon elle « en
l’espèce, la requête vise à obtenir le rétablissement de la réalisation de l’impératif
constitutionnel que constitue le fonctionnement continu des services stratégiques et essentiels
à la vie, à la santé, à la santé, à la sécurité, à la justice, à la défense et à la mobilisation des
ressources publiques indispensables à l’existence de l’Etat et à la construction de la Nation ».
Sur le fond, reprenant l’article 31 de la Constitution, elle affirme que « si ce texte reconnait et
garantit le droit de grève, son exercice intervient dans le cadre de la loi qui peut le restreindre,
voire l’interdire… ». Elle justifie plus loin cette signification retenue de l’article 31 de la
Constitution par la méthode fonctionnelle d’interprétation. En effet, affirme-t-elle : « « les
fonctions de défense, de sécurité, de justice et de santé des personnes dévolues à l’État ne
sauraient souffrir, dans leur exercice, d’aucune interruption ; qu’il est de l’essence et de
l’existence de l’État que leur exercice soit continu ; que l’exclusion à laquelle il est procédé,
vise aussi bien à sauvegarder l’intérêt général auquel l’exercice du droit de grève porte atteinte
dans les secteurs vitaux énumérés de la vie sociale et de la protection de citoyens, qu’à
maintenir l’existence de l’État ainsi que sa capacité à assurer les fonctions stratégiques et
essentielles qu’au sein de la Nation, nul corps ni groupe de particuliers ne saurait exercer à
titre principal ; qu’il en résulte que la loi qui édicte de telles exclusions ou interdictions n’est
pas contraire à la Constitution ; ».
Il y a là manifestement substitution d’une première signification de l’article 31 de la
Constitution, par une autre. Pour la Cour constitutionnelle, en janvier 2018, « seul le constituant
peut interdire l’action syndicale et le droit de grève, le législateur n'étant habilité qu'à encadrer
leur exercice ; ». Pour la même cour109, en juin 2018, « si ce texte reconnait et garantit le droit
de grève, son exercice intervient dans le cadre de la loi qui peut le restreindre, voire
l’interdire… ».
Une telle évolution dans l’interprétation d’un énoncé de la Constitution, quoique
spectaculaire car intervenant en six mois d’intervalle, est loin d’être isolée dans la jurisprudence
de la Cour constitutionnelle. Plusieurs décisions peuvent être citées dans le même sens
s’agissant de la compétence de la Cour à statuer sur les décisions de justice, notamment les
décisions des hautes juridictions110, sur la méthode de calcul de l’âge des candidats à l’élection

109
Il est vrai sous une nouvelle mandature composée entièrement de nouveaux juges.
110
DCC 03-079 du 14 mai 2003, puis DCC 09-087 du 13 aout 2009 donnant deux significations différentes aux
énoncés contenus dans les articles 3, 114, 117, 13 et 124 de la Constitution.

111
présidentielle111, sur le caractère obligatoire ou facultatif du contrôle de constitutionnalité a
priori des lois ordinaires112, sur l’égalité entre homme et femme en ce qui concerne la
transmission de leur nom à leur conjoint ou enfant après le mariage113, sur la nécessité ou non
du consensus national avant la révision de la Constitution114.
Que peut-on en dire ?

2- L’analyse
Pour les partisans de la doctrine statique de l’interprétation, celle qui « met l’accent sur
les valeurs de la stabilité de la règlementation juridique, de la sécurité juridique, de la
prévisibilité juridique des décisions juridictionnelles »115, un tel constat de substitution d’une
signification par une nouvelle relativement au même énoncé normatif contenu dans la
Constitution pose problème car, pour eux, les interprètes de la Constitution doivent « pratiquer
une interprétation stable, fixe, diachroniquement constante, sans revirements »116. Mais ce
serait vite oublier que parmi les « méthodes nouvelles complétant les méthodes classiques
d’interprétation »117, les spécialistes rangent la méthode tendant à « tenir compte des nécessités
actuelles et donc avoir une conception évolutive de la Constitution (…) »118. La
recommandation est donc que « le juge doit prendre en considération le contexte actuel, c’est-
à-dire, à la fois la situation actuelle du pays et l’état actuel des conceptions les plus répandues
dans la société »119 .
En clair, il existe, à côté de l’approche statique de l’interprétation, une approche
dynamique qui « met l’accent sur la valeur de l’adaptation continuelle du droit aux exigences
de la vie sociale (politique, économique etc…). Elle encourage donc les interprètes de la
Constitution à ne pas pratiquer une interprétation fixe mais au contraire à changer la
signification du texte à la lumière des circonstances (et bien entendu de leurs sentiments de
justice). »120 . La Cour constitutionnelle du Bénin a fait le choix de cette approche dynamique
de l’interprétation qui reconnait les revirements de jurisprudence comme des outils normaux
d’interprétation de la Constitution. Il lui appartient dès lors de respecter les conditions idéales
des revirements de jurisprudence pour ne pas courir le risque de suspicion permanente

111
DCC 15 – 156 du 16 juillet 2015, puis DCC 18 – 125 du 21 juin 2018 donnant deux significations différentes
à l’énoncé de l’article Article 44 alinéa 1-4 de la Constitution (Rédaction initiale, avant la révision de 2019).
112
DCC 17-039 du 23 février 2017, puis DCC 18-131 du 21 juin 2018 donnant deux significations différentes à
l’énoncé de l’article 117 de la Constitution.
113
DCC 04- 083 du 20 Aout 2004, puis DCC 21-269 du 21 octobre 2021 donnant deux significations différentes
à l’énoncé de l’article 26 de la Constitution.
114
DCC 06-74 du 08 juillet 2006, puis DCC 18-126 du 21 juin 2018 donnant deux significations différentes à
l’énoncé des articles 154 à 156 de la Constitution.
115
R. GUASTINI, ibid., p. 482.
116
Ibid.
117
M. FROMONT, Justice constitutionnelle comparée, Paris, Dalloz, 2013, p. 270.
118
Ibid.
119
Ibid.
120
R. GUASTINI, ibid., p. 483.

112
d’arbitraire du juge et d’approche attitudinale de l’interprétation121. Pour cela, avertit Mathieu
DISANT, un revirement de jurisprudence d’une Cour constitutionnelle devrait, d’abord, faire
l’objet de longs et fructueux débats à l’interne de la Cour elle-même à travers une procédure
adaptée, notamment, son adoption dans sa composition la plus complète, ensuite, être l’objet
d’une transparence totale de la part de la Cour à travers l’identification du revirement et une
motivation suffisante de celui-ci ; les deux dans le contenu de la décision. Une telle décision
devrait enfin s’accompagner d’un « service après-vente » à travers « des dispositifs
d’accompagnement des décisions, sous la forme de différents supports de communication
(commentaires, communiqués, traductions, entretien presse…) que chaque Cour juge bon ou
non de mettre en place »122. Dans le même sens, Michel TROPER affirme que par liberté de
l’interprète, « il ne faut évidemment pas en conclure que l'interprète fait ou même pourrait faire
n'importe quoi. Il existe des contraintes très réelles, qui tiennent tantôt à l'éducation des juges,
à l'esprit de modération, aux conditions de travail et notamment au caractère collégial des
juridictions, à la possibilité d'actions de la part des autorités politiques. »123 .

CONCLUSION

Qu’on le veuille ou non, un sentiment d’insécurité apparait à la fin de cette étude. On peut
en effet se demander ce qui reste du caractère « scientifique » ou prévisible du
texte constitutionnel si l’interprète dispose à ce point d’une liberté, d’une part, dans
l’identification – voire la création- de la règle applicable, d’autre part, dans la manière de
l’appliquer au cas d’espèce, ? Mais, il faut se dire que, normalement, « les cours ne peuvent pas
tordre le cou aux textes pour leur faire dire ce qu’elles veulent. Cela aurait pour effet de remettre
en cause la légitimité de la juridiction ou tout au moins sa crédibilité. »124. Si l’on reste dans
cette logique de recherche d’un minimum de crédibilité par les juges constitutionnels- ce qui va
manquer dans des régimes autoritaires assumés-, trois idées permettent de ne pas perdre tout
espoir d’objectivité dans l’interprétation de la Constitution. D’abord, il faut accepter l’idée que
tout énoncé normatif, encore plus quand il est contenu dans la Constitution, est équivoque et a
besoin d’interprétation. Ensuite, au-delà des obligations de motivation et de transparence qui
pèsent sur le juge- interprète, un soin particulier doit être mis sur les critères de désignation, y
compris l’ expérience et la diversité des origines et/ou des parcours des membres des
juridictions constitutionnelles, l’organisation statutaire d’un processus délibératif125 respectant
les points de vue contraires et se donnant le temps d’essayer les rapprochements et arbitrages
entre ces différents points de vue ainsi que, évidemment, les garanties formelles
d’indépendance , d’immunité et d’inamovibilité . Enfin, il faut espérer que chaque membre de

121
F. d. P. TETANG, « A propos de l’interprétation des constitutions par le juge constitutionnel d’Afrique noire
francophone : Essai d’une « théorie » de l’interprétation constitutionnelle », in M. KAMTO et J. MATRINGE, Le
droit constitutionnel des Etats africains, Paris, Editions A. Pedone, 2024, pp. 927-947
122
M. DISANT, « Justice constitutionnelle et évolution jurisprudentielle », Revue Constitution et Consolidation
(RCC), N° 01, 2019, p. 47.
123
M. TROPER, « La liberté de l’interprète », Journée d’études sur L'office du juge, Paris, Palais du Luxembourg
les 29 et 30 septembre 2006, in [Link] consulté le
1er février 2025.
124
X. PHILIPPE, « Structurer l’interprétation », Revue française de Droit constitutionnel, 133, 2023, p. 50.
125
F. HOURQUEBIE, « Interpréter les droits et libertés, qu’en dire ? Interpréter les droits et libertés fondamentaux
c’est encore et avant tout interpréter ! », Revue française de Droit constitutionnel, 133, 2023, p. 97.

113
juridiction constitutionnelle se fasse à chaque fois le devoir, d’une part, d’interroger sa raison
et sa conscience pour mettre en lumière les bases de la justice (prépondérance de l’intérêt
collectif, principes d’égalité juridique, de liberté, de dignité, de stabilité et de continuité de
l’Etat, de cohésion nationale, de paix …), d’autre part, d’observer la société pour saisir les lois
et principes qu’elle requiert126. Une chose est sure : on ne peut nier la part de subjectivité
contenue dans toutes ces exigences. C’est pourquoi il vaut mieux accepter de vivre avec.

126
X. MAGNON, Théorie(s) du droit, Paris, Ellipses, 2008, p. 55 ; F. HOURQUEBIE, « L’argument
conséquentialiste dans les décisions de justice », Les cahiers de la justice, 2014/2, pp. 199-217.

114
LA PRESTATION DE SERMENT EN DROIT CONSTITUTIONNEL
CAMEROUNAIS

Par

Dénis Arnaud ESSOMBA AKOUA


Enseignant à la FSJP de l’Université de Douala-Cameroun
Akden_arness@[Link]

Résumé
Présente dans la plupart des constitutions africaines et dans certaines Chartes de transition, la
prestation de serment dans la constitution camerounaise de 1972 révisée, loin d’être un élément du décor
ou relevant du folklore est un élément très important de la vie politique et institutionnelle de l’État.
Cérémonial solennel élitiste auquel ne sont soumis que le Président réélu ou novice à l’exception
(incompréhensible) du Président par intérim ; ainsi que depuis l’implémentation récente du Conseil
Constitutionnel, les Conseillers constitutionnels, la prestation de serment n’en est pas moins protocolaire
de par son caractère cérémonieux. Au-delà de toute théâtralité, la prestation de serment n’est pas moins
rituel républicain d’institution. En tant que rite d’investiture s’inscrivant dans un contexte post-crise
sanitaire, il est malheureusement anachronique car il n’ouvre le flanc qu’au mode présentiel au détriment
du mode distanciel. Comme tout rituel, la prestation de serment est sacrée. L’indérogeabilité de la
procédure sacramentelle, la référence à une entité transcendantale, les sanctions encourues en cas de
parjure sont censées en garantir l’inviolabilité. Hélas, la sacralité dudit rituel n’est pas une panacée ;
d’où la nécessité de songer à recourir aux solutions nimbées d’authenticité.
Mots clés : prestation, serment, cérémonial, rituel, parjure, droit, constitution.

INTRODUCTION

L’adage ‘‘chose promise, chose due’’ exprime bien les attentes morales, partagées dans
toutes les sociétés humaines, à l’égard des promesses1. En tant qu’acte de langage portant sur
une action future, la promesse constitue le principe même de la moralité, à tel point qu’il
n’existerait « pas d’éthique sans promesse »2 . Fondamentale en démocratie, la promesse peut
s’exprimer ex cathedra à travers l’action sacramentaire. Malheureusement, « Le serment est
l’aveu du caractère mensonger des hommes et la tentative ultime pour repousser celui-ci »3, à
travers la prestation de serment.


Mode de citation : Dénis Arnaud ESSOMBA AKOUA, « La prestation de serment en droit constitutionnel
camerounais », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 115-140.
1
H. SHEINMAN (ed.), Promises and Agreements. Philosophical Essays, New York, Oxford University Press,
2011, cité par I. GUINAUDEAU et S. PERSICO « Tenir promesse Les conditions de réalisation des programmes
électoraux », RFSP¸ vol. 68, n° 2, 2018, p. 215, consulté sur [Link]/revue-francaise-de-science-politique-
[Link] le 08 septembre 2024.
2
A. BOYER, Chose promise. Étude sur la promesse, à partir de Hobbes et de quelques autres, Paris, PUF, 2014,
cité par I. GUINAUDEAU et S. PERSICO, ibid.
3
A.T.M. SCHREINER, « Le geste du serment, un geste du rituel », in Le serment, I: Signes et fonctions, éd R.
Verdier, 1991, p. 172.

115
Du latin, Praestatio dérivant de praestare, traduit l’action de s’acquitter de quelque chose
en vertu d’une obligation4. La notion renvoie également à l’acte par lequel on s’engage
solennellement ; en dernier lieu, la prestation est le fait de se produire en public5. Une prestation
dans le langage juridique courant désigne l’acte par lequel une personne qualifiée de prestataire
s’acquitte d’une créance ou d’un service envers le bénéficiaire de la prestation6. Constitue ainsi
une prestation sous ce prisme, l’action de fournir et par extension, l’objet fourni ou dû7. En droit
public, la notion de prestation désigne dans le champ des marchés publics et des Partenariats
Public-Privé, « le plus souvent l’exécution des obligations du cocontractant privé, car la
contre-prestation de la personne publique se limite en général au paiement du prix »8. Le terme
renvoie également à une action consistant à montrer sa bonne foi ou encore à prouver sa loyauté.
Le serment vient du latin sacramentum, qui signifie rendre sacré ; correspond à
l’affirmation solennelle d’une personne en vue d’attester la véracité d’un fait, la sincérité d’une
promesse, l’engagement de bien remplir les devoirs de sa charge9. En droit, le serment désigne,
à la fois, un engagement solennel de comportement d’une personne lors de la prise de ses
fonctions, et un engagement de fidélité et de loyalisme à l’égard d’une autorité10 assorti de
sanctions immanentes ou transcendantes. Le serment, rite oral souvent complété par un rite
manuel de forme variable, traduit donc une modalité particulière d’assertion qui appuie,
garantit, démontre11. Le serment qui peut également se décliner en la forme scripturale traduit
une nomenclature est très varié. L’on distingue le serment judiciaire qui est fait devant une
juridiction et se décline en les formes décisoire ou supplétoire. D’autres formes dites
extrajudiciaires à l’instar du serment professionnel qui est prononcé par une autorité, un agent
ou les membres de certaines professions, afin de remplir fidèlement les devoirs de leur charge
ou de leur état12 ; ou du serment politique qui est reçu par une autorité politique ou une instance
politique et qui repose sur des considérations d’ordre politique. Le serment judicaire intervient
à l’occasion d’une audience tandis que les autres se font généralement à l’occasion d’une
prestation de serment.
La prestation de serment est l’action de prêter serment. Matériellement, la prestation de
serment renvoie un agrégat d’actes, conduites, prescriptions ou symboles dont
l’accomplissement, est sanctionné ou non par le droit positif. Elle constitue ainsi l’univers
symbolique dans lequel se déroule l’acte jurement et se réalise les effets de droit y afférents. La
prestation de serment renvoie également à un processus : le processus sacramentel. La
prestation de serment en droit constitutionnel est un rite individuel ou collectif.
La présente étude sur la prestation de serment qui s’inscrit dans le champ du droit
constitutionnel camerounais se meut sur le plan politique, dans un contexte préélectoral majeur

4
[Link]/etymologie/prestation, consulté le 24 juillet 2024.
5
[Link]-acadé[Link], consulté le 24 juillet 2024.
6
[Link], consulté le 24 juillet 2024
7
[Link]/etymologie/prestation, [Link].
8
G.J. GUGLIELMI, « Prestation », in Dictionnaire d’administration publique, Grenoble, PUG, 2014, p. 394.
9
www.sé[Link], consulté le 14 juillet 2024.
10
A. GOUNOU KORA, « La prestation de serment des militaires auteurs de coups d’État en Afrique », Afrilex,
février 2024, pp. 5-6, consulté sur [Link]/.
11
P. DELAIGUE, « Serment », in Dictionnaire d’administration publique, Grenoble, PUG, 2014, p. 462.
12
Il en va ainsi du serment d’Hippocrate prononcé par les avocats,

116
et sensible : l’élection présidentielle de 2025 au Cameroun. Ce rendez-vous qui inéluctablement
donnera l’occasion au peuple de choisir parmi les candidats en lice celui qui devra assumer les
lourdes fonctions de Président de la République. Cette élection se veut particulière au regard de
l’âge qu’aura Paul BIYA, l’un des potentiels candidats en lice13, pour qui, ça sera peut-être la
dernière joute électorale.
Ladite élection est sensible du fait qu’elle pourrait intervenir dans un contexte sécuritaire
sensible. La délicatesse de ce scrutin tient également au risque d’embrasement de la société tant
les tensions sociales sont vives entre ceux qui appellent à l’alternance et ceux des partisans de
la continuité.
L’étude sur la prestation de serment n’est pas dénuée d’intérêt. Sur le plan scientifique,
force est de reconnaître qu’elle n’est pas pionnière en la matière. Elle se situe dans la continuité
de plusieurs recherches devancières qu’elle ambitionne compléter14. La question, loin d’être
épuisée, offre toujours des perspectives nouvelles de recherche. De ce fait, la recherche met en
perspective de nouvelles pistes d’analyses critiques non explorées ou négligées par la doctrine
et qui justifieraient un certain nombre d’ajustements normatifs pour assurer la cohérence du
dispositif normatif interne sur le sujet. La thématique permet également de capitaliser les
enseignements tirés de la dernière crise sanitaire mondiale sur le nouveau paradigme de
fonctionnement des institutions publiques qui fait la part belle aux nouvelles technologies de
l’information et de la communication.
L’attrait de la recherche sur le plan opératoire, se mesure à l’aune de la recrudescence des
prestations de serment de part et d’autre du continent. En Afrique noire francophone, nous
assistons à une banalisation desdites opérations sacramentaires avec l’explosion des coups
d’État perpétrés par des juntes militaires15. Aussi, il est question de renseigner l’opinion
publique sur la symbolique profonde de la prestation de serment, souvent réduite à son aspect
festif et folklorique qui n’est en réalité que la face visible de l’iceberg. L’étude se veut donc
holistique car elle permet de cerner les contours réels du concept étudié en droit constitutionnel
camerounais.

13
D’après les textes de base du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), parti au pouvoir,
le Président National est le candidat ‘’naturel’’ du parti à l’élection présidentielle. Or, il se trouve que ledit
Président s’avère être Paul BIYA, cumulativement avec ses fonctions de Président de la République. S’il est
candidat en 2025, il aura alors 92 ans.
14
G. MOYEN et S. B. OMBOULA, « Le juge constitutionnel africain et la prestation de serment du président de
la République élu », RRC, n° 001 / Septembre 2019 ; O. NAREY, « Le serment en droit constitutionnel », Solon,
Revue Africaine de parlementarisme et de démocratie, vol. III, n° 11, décembre 2015 pp.1-46 ; E. M. NGANGO
YOUMBI, « Imbroglio, rafistolage constitutionnels autour du serment du président de la transition au Gabon »,
texte inédit, août 2023, pp. 1-4 ; B. BOUMAKANI, « Le serment constitutionnel du chef de l’Etat en Afrique
francophone », in Mélanges en l’honneur du professeur Théodore HOLO, Démocratie en question ?, Presses
universitaires de Toulouse 1 Capitole, 2017, pp. 49–68 ; A. GOUNOU KORA, « La prestation de serment des
militaires auteurs de coup d’État en Afrique », Afrilex, février 2024 ; [Link], « Prestation de serment : les
germes de la Révolution BIYA », in Le renouveau camerounais : certitudes et défis. Essai sur les douze premiers
mois du Président Paul Biya, Yaoundé, éd. de l'ESSTI, 1983.
15
Le Général ASSIMI GOÏTA au Mali le 07 juin 2021 ; le Colonel MAMADY DOUMBOUYA en Guinée
Conakry le 01er octobre 2021 ; le capitaine Ibrahim TRAORE au Burkina Faso le 21 octobre 2022 ; et le Général
Brice Clotaire OLIGUI NGUEMA au Gabon le 04 septembre 2023. Le Général Abdourahamane TIANI, chef de
la junte militaire au Niger n’a jamais daigné prêter serment. Quant au Maréchal Mahamat Idriss Deby, pour avoir
remporté le scrutin présidentiel au Tchad est sorti de ce club des putschistes.

117
De l’indépendance du Cameroun en 1960, les différentes constitutions qui se sont
succédées ont fait mention de la prestation de serment dans leur corpus sans toutefois en
expliciter les modalités pratiques et les conséquences de droit y afférentes. Cet état de chose
amène à se poser la question de savoir quelle est la particularité de la prestation de serment dans
le corpus constitutionnel ? Ne serait-elle qu’un élément de décor ou du folklore dans la
constitution ?
En guise de réponse à cette question sur la pertinence de la constitutionnalisation de la
prestation de serment, il apparait que celle-ci est un fait juridique d’une importance capitale. Il
s’agit d’une obligation, mieux, un impératif constitutionnel qui se traduit par un cérémonial qui
cache mal en filigrane, un rituel républicain.
L’approche méthodologique qui sera usitée dans cette étude est l’approche syncrétique
qui consiste à recourir à des méthodes diverses parfois certaines empruntées aux disciplines
autres que le droit car l’analyse transcende le seul champ du droit pour embrasser les sciences
auxiliaires du droit à l’instar de l’anthropologie juridique ou l’histoire des idées politiques.
Toute chose étant, la recherche s’inscrivant dans le champ des sciences juridiques, il sera fait
recours à la méthode juridique à titre principal. Cette méthode invite à procéder à
l’interprétation des dispositions normatives et au commentaire de la jurisprudence. En appoint,
sera usitée la méthode historique, pour d’éclairer la lanterne du citoyen contemporain à la
lumière de l’histoire de certains faits sociaux. La méthode téléologique quant à elle qui permet
pour rechercher de sonder dans l’intention du constituant qu’elles étaient ses ambitions et enfin
l’argument de droit comparé16 qui s’attèlera en tant que de besoin à, présenter des éléments
d’analogie et de disparité tirés tant des constitutions et institutions de quelques États Africains17
que de la France.
Dans une approche binaire, il sera question dans un premier temps de présenter la
prestation de serment en droit constitutionnel comme cérémonial solennel (I) ; ensuite dans un
second moment, comme un rituel officiel (II).

I/ UN CEREMONIAL SOLENNEL

Loi de toute idée de bal costumé ou de carnaval ou fête foraine d’après certains auteurs,
la prestation de serment en droit constitutionnel est un cérémonial public. Son caractère faste
en fait souvent oublier le caractère officiel. De par le caractère élitiste des autorités qui y sont
astreintes, (A), la prestation de serment est un cérémonial protocolaire (B).

A- L’élitisme des autorités astreintes au serment

L’élitisme de la prestation de serment en droit constitutionnel camerounais tient au fait


que le constituant, dans la Constitution camerounaise ne soumet à l’obligation sacramentaire
que deux institutions : le Président de la République et les membres du Conseil

16
M-L. IZORCHE « Propositions méthodologiques pour la comparaison », Revue internationale de droit comparé,
vol. 53, n° 2, Avril-juin2001, pp. 289-325, [Link]
3337_2001_num_53_2_17977, consulté le 17 janvier 2015.
17
Côte d’Ivoire, Benin et Gabon.

118
constitutionnel18. La prestation de serment du Président de la République apparait comme une
constante de l’histoire politique et constitutionnelle du Cameroun (1) ; tandis que, celle des
membres du Conseil Constitutionnel, une innovation (2).

1- Une constante constitutionnelle : la prestation de serment du Président de la


République
La prestation de serment du Président de la République est aussi vieille que l’existence
de l’État du Cameroun en tant qu’entité indépendante. La toute première date du 1er janvier
1960. Depuis lors, ce cérémonial s’est répété dans le temps au fil de l’évolution de l’histoire
politique et constitutionnelle. Toutefois, force est de constater que les différents constituants
font une fixation autour des Présidents réélu et novice (a) au détriment du Président par intérim
qui s’en trouve totalement affranchi (b).
a. La fixation autour des Présidents réélu et novice
Le Président réélu s’entend du Président de la République sortant, candidat à sa propre
succession et reconduit dans ses fonctions19. Dans ce cas d’hypothèse, le Président se succède
à lui-même Il s’agit donc d’une personnalité ayant déjà prêté serment au moins une fois et
exercé la plénitude des compétences dévolues à l’institution dont il s’apprête de nouveau à
incarner.
Il n’est pas sans intérêt de se poser la question du statut du Président réélu. En effet, entre
le moment où est échu son mandant et sa réélection, pourrait-il être considéré comme ancien
président et jouir des privilèges y relatifs ?
La réponse à cette préoccupation n’est pas évidente. Mais, il serait de bon aloi de conclure
par la négative. A s’en tenir à l’article 116 du Code électoral le Président de la République est
élu pour un mandat de sept ans au suffrage universel direct, égal et secret. Ladite « élection a
lieu au scrutin uninominal majoritaire à un tour, vingt jours au moins et cinquante jours au
plus avant l’expiration des pouvoirs du Président de la République en exercice »20.
De l’exégèse de cette disposition législative, l’on peut en déduire que le Président réélu
se trouve dans une situation transitoire certes. Toutefois, sa fonction ne saurait se limiter à
l’expédition des affaires courantes. Il continue d’exercer le pouvoir avec des compétences assez

18
En droit gabonais, l’article 15 de la Constitution du 26 mars 1991 prescrit aux membres du Gouvernement
l’obligation de prêter serment devant le Président de la République, en présence de la Cour Constitutionnelle en
ces termes : « Je jure de respecter la constitution et l’Etat de droit, de remplir consciencieusement les devoirs de
ma charge dans le strict respecte de ses obligations de loyauté à l’égard du Chef de l’Etat, de garder
religieusement, même après la cessation de mes fonctions, la confidentialité des dossiers et des informations
classés secret d'Etat et dont j’aurai eu connaissance dans l’exercice de celles-ci ». Les membres des différents
Gouvernements issus de la Charte de Transition du 4 septembre 2023 ont prêté serment conformément à la
constitution.
19
V. Titre II, section I du décret n° 76/ 424 du 16 septembre1976 fixant les règles de protocole à observer en
matière de cérémonies publiques, préséances, honneurs civils et militaires.
20
Article 116 (3) de la loi n° 2012/001 du 19 avril 2012 portant Code électoral, modifié et complété par la Loi n°
2012/017 du 21 décembre 2012.

119
limitées, en vue d’assurer la continuité de l’Etat21. Il demeure dans la plénitude de ses privilèges
et immunités.
En Côte d’Ivoire, les choses sont tout aussi claires. En effet, aux termes de l’article 59 de
la Constitution de 2016, « les pouvoirs du Président de la République et du vice-Président de
la République en exercice expirent à la date de prise de fonction du Président de la République
et du vice-Président de la République élus »22.
Un novice est celui qui fait quelque chose pour la première fois. Transposé dans notre
contexte, il est fait allusion au Président élu pour la première fois23. C’est-à-dire du candidat
proclamé élu à l’issu du scrutin, personnalité distincte du Président sortant dont il était l’un des
challengers. Si le terme novice présente un caractère péjoratif en politique du fait qu’il laisse
entrevoir en filigrane une idée d’incompétence, voire d’immaturité24, le noviciat du Président
qui accède à la magistrature suprême pour la première fois, n’est pas forcément synonyme de
virginité politique. Le Président novice peut être un vieux baroudeur politique qui a fait ses
classes en politique25 ou qui a occupé de hautes fonctions politiques à l’instar de celles de vice-
Président26, parlementaire27, de membre du Gouvernement28 ou de tout autre élu politique.
Parfois aussi, le Président novice peut malheureusement être un jouvenceau politique,
sans véritable expérience mais qui a bénéficié d’une conjoncture électorale favorable à l’instar
de Volodomir ZELENSKY en Ukraine29 ou Bassirou DIOMAYE FAYE au Sénégal.
b. L’élusion regrettable du Président intérimaire
Aux termes de l’article 6 de la constitution camerounaise telle que révisée, il est fait
allusion à l’institution de Président de la République par intérim. Il s’agit d’une institution créée
pour pallier les cas de vacance de la Présidence de la République pour cause de décès, de
démission ou d’empêchement définitif constaté par le Conseil Constitutionnel30. Il est le Chef
de l’État jusqu’à l’élection du nouveau Président de la République qui doit impérativement
avoir lieu vingt jours au moins et cent vingt jours au plus après l’ouverture de la vacance31.

21
Sur la question, voir E. KODJO HATOR, « Le gouvernement d’affaires courantes, une notion en voie de
disparition », RFDC/1, n° 133, pp. E1-E23 ; P. COLEMAN, « La force de gouverner…les affaires courantes »,
Droit Administratif, n° 8-9, août-septembre 2024, pp. 86-88.
22
Constitution ivoirienne du 08 novembre 2016.
23
Section II du décret n° 76/424 du 16 septembre 1976, op. cit.
24
B. BOUNIOL, « Qu’est-ce qu’un ‘‘novice’’ en politique ?», La Croix, 2017, consulté [Link]-
[Link]/France/politique/Quest-quun-novice-politique le 11 juillet 2024.
25
Il peut s’agir d’un vieil opposant politique qui parvient enfin à accéder au pouvoir à l’instar d’Alpha CONDE
en Guinée Conakry, d’Abdoulaye WADE au Sénégal ou de Laurent BAGBO en Côte d’Ivoire.
26
Cas de Joe BIDEN qui a été Vice-président des Etats-Unis d’Amérique sous la présidence d’OBAMA.
27
Avant son premier mandat à la Maison Blanche, Barack OBAMA, était sénateur.
28
Le 06 novembre 1982, lorsque Paul BIYA accède à la magistrature suprême, il est Premier Ministre de la
République Unie du Cameroun. Il en a été de même de Macky SALL au Sénégal.
29
« Ukraine : un nouveau président novice en politique », consulté sur [Link] consulté
le 11 juillet 2024.
30
Article 6 de la Constitution camerounaise ; article 142 du Code électoral camerounais. Cette disposition pose un
problème de cohérence. Le Président de la République du Cameroun prête serment devant le Parlement réuni en
Congrès. Il eût donc été logique, principe des parallèles oblige, que ce soit la même institution qui soit investie de
cette lourde mission de constater la vacance à la Présidence de la République.
31
Article 146, ibid.

120
L’intérimaire à la Présidence de la République est de plein droit, et ceci jusqu’à l’élection
du nouveau Président de la République, le Président du Sénat. Et si ce dernier est, à son tour
empêché, par son suppléant suivant l’ordre de préséance du Sénat32. Le Chef d’État par intérim,
à l’exception de quelques restrictions constitutionnelles33 jouit de la plénitude de compétences
reconnues au Président de la République titulaire en vertu des articles 4, 5, 8 et 10 de la
Constitution. Néanmoins, il est loisible de relever que bien qu’intérimaire, le Président de la
période de vacance n’en est pas moins un. De ce fait, il serait de bon aloi, qu’il soit astreint à
l’obligation préalable de prêter serment comme le Président (ré)élu. En effet pour le Président
démocratique qui est issu du suffrage universel direct, son sacerdoce républicain s’ouvre par
cette formalité dirimante34. Aussi d’un point de vue purement juridique, il y a là manifestement,
rupture constitutionnelle de l’égalité entre deux institutions constitutionnelles. Si le Président
titulaire prête serment avant son entrée en fonction, pourquoi pas, a fortiori l’intérimaire ? Il
serait donc judicieux, soit de procéder à la modification de la constitution afin d’y insérer une
disposition obligeant le Président de la République par intérim à prêter serment préalablement
à sa prise de fonction35, afin d’être dans le même régime d’obligations et de responsabilités que
le Président de la République issu des urnes. L’autre solution pourrait consister, à l’instar de la
France, à supprimer la prestation de serment du dispositif constitutionnel et législatif pour
consacrer une simple cérémonie d’investiture36.

2- Une innovation constitutionnelle : la prestation de serment des membres du


Conseil Constitutionnel
L’innovation tient à la jeunesse du Conseil constitutionnel qui fait partie des institutions
nées de la révision du 18 janvier 199637. Le Conseil Constitutionnel fait partie, avec le Sénat,
des derniers nés du constitutionnalisme camerounais. Instance compétente en matière
constitutionnelle, il statue sur la constitutionnalité des lois et contribue à la régulation du
fonctionnement des institutions38. Son champ matériel de compétence est fixé aux articles 47
et 48 de la Constitution39.

32
Article 142, ibid.
33
Conformément à l’article 6 (4) de la Constitution camerounaise, le Président de la République par intérim ne
peut modifier ni la Constitution, ni la composition du Gouvernement. Il ne peut recourir au référendum. Il ne peut
être candidat à l’élection organisée pour la Présidence de la République. Toutefois, en cas de nécessité liée à
l’organisation de l’élection présidentielle, il peut, après consultation du Conseil Constitutionnel, modifier la
composition du Gouvernement. Toutefois, en cas de nécessité liée à l’organisation de l’élection présidentielle, le
Président de la République par intérim peut, après consultation du Conseil Constitutionnel, modifier la composition
du Gouvernement. V. également dans ce sens, l’article 62 de la Constitution de la Côte-d’Ivoire.
34
Infra.
35
La constitution ivoirienne du 8 novembre 2016 en son article 62, fait du vice-Président, du Premier Ministre en
cas d’empêchement définitif du vice-Président, de potentiels Président par intérim. En cas de vacance à la
Présidence de la République, le Président par intérim prête serment devant le Conseil Constitutionnel, réuni en
audience solennelle.
36
La prestation de serment a été abandonnée en France depuis 1848.
37
Sur l’avènement du Conseil Constitutionnel au Cameroun, lire utilement J.-L. ATANGANA AMOUGOU, « La
constitutionnalisation du droit en Afrique : l’exemple de la création du Conseil constitutionnel camerounais »,
Annuaire International de Justice Constitutionnelle, 19-2003, 2004, pp. 45-63.
38
Article 46 de la Constitution camerounaise.
39
A ce titre, le Conseil Constitutionnel statue souverainement sur la constitutionnalité des lois, des traités et accords
internationaux ; les règlements intérieurs de l’Assemblée Nationale et du Sénat, avant leur mise en application,
quant à leur conformité à la Constitution ; les conflits d’attribution : entre les institutions de l’État ; entre l’État et

121
A s’en tenir aux termes de l’article 51 de la Constitution, le Conseil Constitutionnel
comprend onze membres choisis parmi les personnalités de réputation professionnelle établie
jouissant d’une grande intégrité morale et d’une compétence reconnue, désignés pour un
mandat de six ans éventuellement renouvelable40.
Les membres du Conseil Constitutionnel sont astreints à la formalité du serment devant
le Parlement réuni en Congrès dans les formes fixées par la loi41. Ladite obligation à laquelle
sont soumis les membres de l’auguste institution trouve son fondement à l’article 51 (4) de la
Constitution.
Contrairement à la France42 où, le Conseil Constitutionnel a fait son ancrage dans la vie
politique et institutionnelle depuis un temps plus long, au Cameroun les premiers membres du
Conseil Constitutionnel n’ont été nommés que très récemment par décret n° 2018/105 du 7
février 2018. Ces pionniers ont prêté serment le 6 mars 201843, soit plus d’une vingtaine
d’années après la création de l’auguste conseil.
Plusieurs raisons peuvent être avancées pour justifier cet état de chose. La première
pourrait être conjoncturelle. Elle tient à la conjoncture économique qui n’était pas favorable à
la mise en œuvre d’une autre institution qui nécessite des moyens considérables pour son
fonctionnement. Mais cet argument semble spécieux.
L’autre explication tient du droit lui-même. Elle trouve son essence dans les dispositions
constitutionnelles transitoires qui sont des mécanismes destinés à assurer « la succession entre
deux régimes et entre deux systèmes de règles constitutionnelles ou législatives »44. Cette
question qui relève du droit transitoire ou des conflits des lois dans le temps tels que théorisés
par Paul ROUBIER45. Les dispositions constitutionnelles transitoires prescrivent en effet les
modalités et les conditions d’insertion de la nouvelle Constitution dans l’ordre juridique ou de

les régions ; entre les régions. Le Conseil Constitutionnel donne des avis sur les matières relevant de sa
compétence.
Le Conseil Constitutionnel veille à la régularité de l’élection présidentielle, des élections parlementaires, des
consultations référendaires. Il en proclame les résultats. (2) En cas de contestation sur la régularité de l’une des
élections prévues à l’alinéa 1 ci-dessus, le Conseil Constitutionnel peut être saisi par tout candidat, tout parti
politique ayant pris part à l’élection dans la circonscription concernée ou toute personne ayant qualité d’agent du
Gouvernement pour cette élection.
40
En application de l’article 51 (2), lesdits membres sont nommés par le Président de la République et désignés de
la manière suivante : trois, dont le Président du Conseil, par le Président de la République ; trois, par le Président
de l’Assemblée Nationale après avis du Bureau ; trois, par le Président du Sénat après avis du Bureau ; deux, par
le Conseil Supérieur de la Magistrature En sus des onze membres sus-énumérés, les anciens Présidents de la
République sont, de droit, membre à vie du Conseil Constitutionnel.
41
Article 54 (1) de la constitution. Art 3 de la loi
42
Le Conseil constitutionnel fut créé en France par la constitution du 4 octobre 1958 et les premiers membres
installés le 5 mars 1959. V. DEBRE Jean-Louis, [Link]-
[Link]/sites/default/files/as/root/bank_mm/discours_interventios/2009/jldebre_050309.pdf , consulté
le 08 mai 2023.
43
Suite au décès d’un membre de la collégialité, il a été pourvu, par décret n° 2020/194 du 15 avril 2020 à son
remplacement. Ce dernier membre a prêté serment le 12 juin 2020 dans les formes légales. Il y a eu d’autres
prestations de serment depuis lors notamment celles des Professeurs MINKOA SHE et LOGMO A en
remplacement du Pr J. OWONA et BIPOUN WOUM, décédés.
44
G. DUPUIS, Préface à A.-M. LE BOS-LE POURHIET, L’article 92 de la constitution de 1958, Paris,
Economica, 1981, p. V, cité par M. ONDOA, « La constitution duale : Recherches sur les dispositions
constitutionnelles transitoires au Cameroun », RASJ, vol. 1, n° 2, 2000, p. 22.
45
P. ROUBIER, Le droit transitoire. Conflit de lois dans le temps, Paris, Dalloz, 2e éd., 1960, 590p.

122
sa mise en œuvre effective46. Pour cela, leur fermeté ou au contraire leur laxisme permettent de
mesurer la volonté de changement à laquelle la promulgation d’un texte constitutionnel
n’apporte qu’un indice majeur, mais à tous égards incomplets47. Il faut encore comme le relève
le professeur Magloire ONDOA, « que l’abrogation des anciennes dispositions soit clairement
affirmée et la mise en place des institutions nouvellement créées, enfermées dans des délais
raisonnables »48.
Or, le constituant de 1996 n’a subordonné à aucune contrainte de temps, la mise en œuvre
par les autorités exécutives des nouvelles institutions au rang desquelles la juridiction
constitutionnelle. L’article 67 alinéa 1er de la loi constitutionnelle n° 96/001 du 18 janvier 1996,
parle d’une mise en œuvre progressive des nouvelles institutions. Affranchi donc de toute
contrainte de temps, les autorités exécutives ont succombé naturellement à la tentation d’abuser
de cette liberté d’action49. Cette liberté d’action dans le cas du Cameroun est source d’inertie.
Cette procrastination peut s’expliquer par le fait que le droit constitutionnel camerounais ne
consacre pas formellement l’existence de lois organiques et aucun calendrier n’est arrêté pour
l’accomplissement des opérations matérielles, indispensables au fonctionnement concret des
institutions nouvelles50 prévues par la Constitution. D’où l’observation de la survie partielle de
l’ancienne Constitution avec certaines de ses institutions notamment la Cour Suprême statuant
en matière constitutionnelle et l’inertie de certaines dispositions de la Constitution nouvelle.
La dernière explication pourrait être trouvée dans le contexte politique ayant suivi
l’adoption de la Constitution de 1996. En effet, d’après le Professeur Magloire ONDOUA,
suites aux législatives et municipales qui s’étaient soldées par une razzia du Rassemblement
Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), et un peu plus tard, l’élection présidentielle de
1997 qui s’était soldée par la victoire du Président sortant Paul BIYA, le régime en place avait
consolidé son pouvoir et n’avait plus un grand intérêt à mettre en œuvre prestement toutes les
dispositions de la constitution de 1996 qui d’ailleurs n’était pas le fruit d’un compromis
politique entre l’opposition qui voulaient un changement à la fois radical et immédiat et le
pouvoir en place qui préconisait des mutations homéopathiques à travers la politique des « petits
pas »51.
La prestation de serment en droit constitutionnel est un cérémonial élitiste. N’y sont
astreints par le constituant que l’institution de Président de la République novice ou reconduit
et les membres du Conseil Constitutionnel au grand dam d’autres institutions clés comme le
Gouvernement par exemple. Mais force est de reconnaître que cette omission n’entache en rien
le caractère protocolaire de la prestation de serment.

46
M. ONDOA, « La constitution duale : Recherches sur les dispositions constitutionnelles transitoires au
Cameroun », op. cit., p. 22.
47
Ibid.
48
Ibid.
49
Ibid., p. 42.
50
Ibid.
51
Ibid., p. 32.

123
B- Un cérémonial Protocolaire

La prestation de serment est un cérémonial fortement imprégné de protocole. Le caractère


cérémonieux, plus marqué lors de la prestation de serment du Président de la République (1),
s’en trouve fortement tempéré lorsqu’il s’agit de la prestation de serment des membres du
Conseil Constitutionnel (2).

1- La prestation de serment du Président de la République, un cérémonial faste


Le candidat (ré)élu à l’élection présidentielle prête serment à l’Assemblée Nationale. Pour
la circonstance, le Président réélu se rend à l'Assemblée Nationale dans une voiture non
découverte avec une escorte de douze motards52 contre huit pour le Président novice53. Le
cortège du Président réélu au départ du Palais de l’Unité est le même pour le Président élu au
départ de sa résidence. Il est composé de deux motards de Police, une voiture de sûreté, une
voiture du Protocole, une voiture de la Gendarmerie, la voiture présidentielle entourée de
l'escorte, trois voitures de sécurité, une voiture de la Police, une voiture de la Gendarmerie. A
côté de ce dispositif, l’on peut observer un important appareillage de sécurité le long de
l’itinéraire du convoi. Il est appuyé par un autre dispositif plus discret.
Arrivé au siège de l’Assemblée Nationale, des honneurs militaires réduits sont rendus au
Président réélu ; ce qui n’est pas le cas du Président novice54. Pour ce qui est de leur accueil, il
s’effectue à la grille d’entrée de l’enceinte du Palais par le Président du Sénat, le Président de
l’Assemblée Nationale, le Président du Conseil Constitutionnel, le Président de la Cour
Suprême et par une Haie d’honneur de la Garde Présidentielle.
Il prête serment debout55. Au sortir de la cérémonie de prestation de serment,
conformément à l’article 8 décret n° 76/ 424 du 16 septembre1976, le Président investi s’offre
une parade militaire au cours de laquelle de grands honneurs lui sont rendus. Il s’agit, en premier
lieu, de toutes les troupes de la garnison qui prennent les armes sur son passage ; ensuite, les

52
Article 4 du décret n° 76/ 424 du 16 septembre1976 fixant les règles de protocole à observer en matière de
cérémonies publiques, préséances, honneurs civils et militaires.
53
Article 10, ibid.
54
Ibid.
55
L’article 141(2) du Code électoral camerounais prescrit la station debout, main droite levée au Président élu,
pour décliner son serment face aux membres du Parlement, du Conseil Constitutionnel et de la Cour Suprême.
Pareille prescription figure à l’article 3(2) de la loi n°2004/005 du 21 avril 2004 fixant le statut des membres du
Conseil Constitutionnel.
L’interprétation rigoureuse des articles précédemment évoqués laisse entendre que les handicapés
moteurs sévères tels les paraplégiques, parce qu’incapables de se tenir debout ne pourraient être Président de la
République du Cameroun. Le législateur ne dit non plus si le Président peut se faire assister. Quand bien même, il
en serait fait cas, cela serait de nature à porter atteinte à la dignité de la fonction présidentielle. Il serait judicieux
de modifier cette disposition inconstitutionnelle, source de discrimination négative. En sus, pourquoi exiger la
station debout alors que parmi les conditions d’accès à la candidature à la présidence de la République, parmi les
pièces constitutives du dossier, il n’est aucunement fait mention d’un certificat médico-légal attestant de l’aptitude
physique des candidats. D’ailleurs, dans l’histoire, plusieurs Présidents ont prêté serment sur fauteuil roulant.
Parmi les plus illustres, nous avons les Présidents Franklin Delano ROOSEVELT aux USA, Abdelaziz
BOUTEFLIKA en Algérie le 28 avril 2014 et Lénin MORENO, depuis 2017 président de l’Équateur.
Pareille observation peut être faite en ce qui concerne le Conseil Constitutionnel. Depuis sa mise en place
effective en 2018, aucun membre du Conseil Constitutionnel nommé n’est atteint d’un handicap (cécité, albinisme
ou frappé d’une incapacité l’empêchant de se mettre debout sans aide) au Conseiller Constitutionnel.

124
tambours battent et les clairons sonnent aux champs ; après, le Chef de l’État s’incline devant
le drapeau de la République, les porte-drapeaux inclinent les emblèmes nationaux tandis que la
musique joue l’Hymne National et il est tiré cent un coups de canon ; puis, le Président de la
République debout dans une voiture découverte regagne le Palais, escorté par la grande escorte
mixte du peloton motocycliste et du peloton à cheval de la Garde Présidentielle. L’arrivée du
Président de la République au Palais, est ponctuée par le passage en revue du détachement de
la Garde Républicaine qui lui rend les honneurs avec hymne et drapeau de la République.
Revenant sur le tiré des cent un coups de canon, cette pratique est héritée d’une vieille
tradition monarchique française. En effet, sous l’Ancien Régime, le nombre sus-évoqué de
coups de canon était tiré pour annoncer au peuple la mort du Roi et l’intronisation d’un nouveau.
Depuis l’avènement de la Ve République, la France ne procède plus qu’au tir de 21 coups de
canon. François Mitterrand en 1988 et Jacques Chirac en 2002 s’en sont expressément passés.
Aussi, il serait pertinent de poser la question de la pertinence de l’institutionnalisation d’une
telle pratique dans la plupart des États d’Afrique.
Selon Albert BRIMO, chaque société est une communauté de personnes biologiquement
et intellectuellement individualisée reposant sur des systèmes sociaux culturels dont les
principaux sont constitués par une idéologie, système d’idées et de représentations propres aux
groupes56. Chaque société a son histoire, elle la réécrit au fur et à mesure qu’elle change elle-
même57. Ainsi, chaque génération doit rester libre de choisir sa voie et l’assumer. Dans le cas
des États d’Afrique noire postcoloniaux, il ne s’agit pas de renier leur passé mais de s’en inspirer
afin de prendre en main leur destin tout en veillant à ne pas nuire à celui des générations futures.
De même que le peuple d’aujourd’hui ne doit pas porter atteinte à la mémoire des générations
qui l’ont précédé.
Dans le contexte africain, le tir des cent-un coups de canon ne relève que du pur
mimétisme qui se caractérise par des emprunts parfois irrationnels dans les systèmes juridiques
des anciennes puissances colonisatrices considérés par MUKA TSHIBENDE comme un « droit
joug » qui éclaire les sociétés africaines à la manière d’« un droit soleil »58. Cette pratique doit
être abolie.
A l’époque coloniale, le canon faisait partie des armes de domination, de conquête, de
pillage et de dépossession59 utilisés par les colons pour soumettre les sociétés africaines
traditionnelles. A la place, l’on doit plutôt instaurer la cérémonie du tam-tam. Dans les sociétés
traditionnelles, l’annonce du décès et de l’intronisation d’un nouveau roi était diffusée par des
roulements de tam-tam. Aussi, au sortir de la prestation de serment du Président de la
République, l’on doit taper le tam-tam conformément aux us et coutumes ancestrales dans

56
A. BRIMO, « Réflexion sur le temps dans la théorie générale du droit et de l’État », Mélanges Pierre HEBRAUD,
Université des Sciences Sociales de Toulouse, 1981, p.146.
57
R. ARON, dimension de la conscience historique, Paris, 1965, p.18, cité par [Link], « Déployer le temps. Les
conditions de possibilité du temps social, p.20, consulté sur [Link] le 03 novembre 2012.
58
L.-D. MUKA TSHIBENDE, « Les gaulois, nos ancêtres ? Sur la circulation et l’influence du modèle juridique
français en Afrique noire francophone », RRJ, PUAM, 2006-1, pp.379-409.
59
T. M. FOUTEM et C. A. NGWA, « Étude comparative des résistances camerounaises et togolaises aux conquêtes
allemandes : regard croise d’exemples de refus d’africains à l’occupation européenne au XIXe Siècle », 2021,
p.291. [Link]/wp-content/uploads/sites/3/2021/09/[Link] consulté le
22 septembre 2024.

125
chaque chef-lieu de circonscription administrative pour annoncer l’investiture du Chef de
l’État. De plus, le tam-tam était considéré par les colons européens comme un outil de
résistance. D’où son interdiction et même sa confiscation60.
Ainsi donc, consacrer la cérémonie du tam-tam en replacement des 101 coups de canon
permettrait la construction d’une mémoire collective apaisée61 creuset de l’harmonie entre les
vivants et les morts, avec l’environnement naturel et les esprits qui le peuplent ou l’animent62.
La cérémonie de prestation de serment est également un moment de communion nationale
en effet, après le bain de foule, la journée se termine par une réception offerte au Palais par le
Chef de l'Etat63. De telles agapes sont organisées au Palais une fois l’an a minima, à l’occasion
de la fête de l’unité.

2- La cérémonie solennelle de prestation de serment des membres du Conseil


Constitutionnel
L’article 2 de la loi n° 2014-17 du 9 septembre 2014 partant règlement intérieur du
Congrès du Parlement64, énumère les cas suivant lesquels les deux Chambres du Parlement
peuvent se réunir en Congrès. Le premier cas, c’est à la demande du Président de la République
pour entendre ne communication ou recevoir un message du Chef de l’Etat ; le deuxième, pour
se prononcer sur un projet ou proposition de révision constitutionnelle ; et dernier cas de figure,
recevoir le serment des membres du Conseil Constitutionnel.
S’agissant spécifiquement de ce dernier cas de figure, avant leur entrée en fonction, les
membres du Conseil Constitutionnel prêtent serment au cours d’une cérémonie solennelle
devant le Parlement réuni en congrès65. Lorsque le Parlement se réunit en Congrès pour l’une
des matières sus énumérées, notamment en ce qui concerne la prestation de serment des
membres du Conseil Constitutionnel, c’est le bureau de l’Assemblée Nationale qui préside66. A
cet effet, le Président de l’Assemblée Nationale conduit les travaux, assure la police de séance

60
Conscient de leur passé glorieux, les résistants africains face au déferlement européen sur l’Afrique, se sont
attelés à défendre farouchement et préserver la fierté séculaire de l’Afrique. Parmi les outils de résistance utilisés,
il y a avait le tam-tam dont se servaient les guetteurs pour signaler la position des troupes coloniales. Cela
permettait aux populations civiles de s’enfuir et aux guerriers de préparer leurs embuscades. Ayant compris
l’importance du tam-tam dans la résistance organisée par King LOCK PRISO à Douala-Bonabéri, les allemands
vont interdire l’usage dudit instrument. Il en a été ainsi en Côte d’ivoire également où les français, en 1916, ont
« arraché, confisqué et capturé » en pays AKAN, le tam-tam parleur Djidji Ayokw des Ebriés. V. P. KUM’A
NDUMBE III, « Traité germano-Duala : 120 années de controverse. Reflexions Kum-mouelle-nsame-ntone »
[Link] consulté le 13 décembre 2024 ; V. également « Côte d’Ivoire ; la France va restituer le
tambour parleur des Ebriés », consulté sur [Link] le 13 décembre 2024.
61
A. MACAYA LIZANO, Résumé, in Histoire, mémoire et droit : les usages juridiques du passé, Thèse de
Doctorat, Paris I, 2014, consulté sur [Link]è[Link]/tel-01982171 le 22 septembre 2024.
62
KÉBA MBAYE, « Les droits de l’homme en Afrique », in K. VASSAK (dir.), Les dimensions internationales
des droits de l’homme, UNESCO, Gand, Snoeck-Ducaju et fils, p. 651.
63
Article 12 décret n° 76/ 424 du 16 septembre1976. Au soir de la prestation de serment du 06 novembre 2018, par
exemple, une grandiose réception avait été offerte par le couple présidentiel Paul et Chantal BIYA dans la salle
des banquets du Palais de l’Unité. Ce fut pour eux l’occasion de communier avec leurs convives dans une ambiance
festive.
64
V. également article 14 de la Constitution.
65
Article 3 de la Loi n° 2004-005 du 21 avril 2004 fixant le statut des membres du Conseil Constitutionnel ; article
16 de la Loi n° 2014-17 du 9 septembre 2014 partant règlement intérieur du Congrès du Parlement.
66
Article 14 de la Constitution. V. aussi article 3 de la Loi n° 2014-17 du 9 septembre 2014 partant règlement
intérieur du Congrès du Parlement.

126
et fait observer la légalité67. Le Président du Sénat est installé sur un fauteuil placé à côté du
fauteuil du Président du Congrès68.
Il s’agit là d’une procédure assez curieuse. Il est incompréhensible que le législatif reçoive
le serment du Conseil constitutionnel. Cette intrusion du législatif dans la sphère du judiciaire
est de nature à édulcorer le principe de séparation des pouvoirs ; quoiqu’au sens constitutionnel
formel. Il eut été simple pour le constituant de faire prêter serment aux membres dudit conseil
devant le Président de la République au cours d’une audience solennelle où les parlementaires
présents ne sont que spectateurs et témoins. En effet, l’audience solennelle est par essence une
grand-messe juridictionnelle, une séance publique ou non d’une juridiction69 qui sied en pareille
circonstance.
En dépit de cette incongruité, force est de relever que contrairement à la cérémonie de
prestation de serment du Président de la République, celle des membres du Conseil
Constitutionnel, est une cérémonie marquée du sceau de la tempérance. La mesure s’observe
d’abord dans le dispositif militaire et sécuritaire plus allégé qu’en matière de prestation de
serment du Président de la République. En sus toutes les articulations observées en matière de
prestation de serment du Président de la République sont pour la plupart abandonnées (parade
militaire, du salut au drapeau, présentation des corps constitués, agapes, etc.).
En résumé, la prestation de serment en droit constitutionnel, loin de toute idée de bal
costumé ou de carnaval encore moins de fête foraine, est un cérémonial marqué du sceau de la
solennité. La constitution du Cameroun n’y soumet que le Président de la République dont la
prestation de serment est un évènement faste et surtout dispendieux ; et les membres du Conseil
Constitutionnel dont la prestation de serment est plus sobre. L’aspect cérémonieux de la
prestation de serment ne doit pas en obérer son caractère ritualiste.

II- UN RITUEL OFFICIEL

Le rituel désigne un système de rites dont ceux-ci sont les composants. Le rite est un
« ensemble d’actes formalisés, expressifs, porteurs d’une dimension symbolique. Il se
caractérise par une configuration spatiotemporelle spécifique, par le recours à une série
d’objets, par des systèmes de comportements et de langages spécifiques, par des signes
emblématiques dont le sens codé est l’un des biens communs d’un groupe »70. En ethnologie et
en sociologie, les rituels désignent un ensemble (ou type) de pratiques prescrites ou interdites
liées à des croyances magiques et/ou religieuses, à des cérémonies et à des fêtes, selon les

67
En cas d’absence ou d’empêchement du Président de l’Assemblée Nationale, sa suppléance revient au premier
Vice-Président, et si ce dernier est, à son tour, absent ou empêché, les autres vice-présidents le suppléent, dans
l’ordre de préséance établi par le bureau. V. article 7(2) de Loi n° 2014-17 du 9 septembre 2014.
68
Article 22(2), ibid.
69
G. CORNU, Vocabulaire juridique, Paris, PUF, 2011, 9e éd., p. 103. V. article 33 de la loi n° 2006/016 du 22
décembre 2006 fixant l’organisation et le fonctionnement de la Cour Suprême. Il dispose en substance : « (1) Au
début de chaque année judiciaire et au plus tard le 28 février, la Cour Suprême tient, sous la présidence du Premier
Président, une audience solennelle de rentrée à laquelle assistent également en robe, les Chefs des Cours d’Appel,
des juridictions inférieures en matière de contentieux administratif et des juridictions inférieures des comptes ».
(2) Le Président de la République peut, sur sa demande, assister à cette cérémonie et, le cas échéant, y faire une
communication ».
70
M. SEGALEN, Rites et rituels contemporains, Paris, Nathan, 1988, p. 20.

127
dichotomies du sacré et du profane, du pur et de l’impur71. Pour Christoph Wulf, « les rituels
[…] constituent des dispositifs sociaux dans lesquels il y a création d’ordre et de hiérarchie
par le biais d’une action sociale commune qui produit du sens »72. Le droit n’est pas indifférent
aux rituels. Dans le domaine juridique, il est perçu dans son versant non religieux73. En droit
processuel, le procès en est fortement imprégné. Dans le champ du droit substantiel, l’une des
transpositions en est la prestation de serment. En droit constitutionnel, la prestation de serment
est un rituel républicain d’investiture (A) et sacré (B).

A- Un rituel d’investiture

La prestation de serment en droit constitutionnel est un rituel d’investiture ; mieux un


rituel de passage qui entend transformer les participants, acteurs ou spectateurs ; il « instaure
ou renouvelle des liens sociaux entre individus ou entre groupes, et ce faisant construit et
signifie le passage »74. En droit camerounais, la prestation de serment, rituel de passage (1) n’en
est pas moins anachronique (2).

1- Un rituel de passage
Le rituel sacramentel marque le terminus a quo75 de la fonction présidentielle ou celle de
membre du Conseil Constitutionnel. Participant de l’investiture, la prestation de serment est
une formalité substantielle76. Aux termes de l’article 140 (1) de la loi n° 2012/001 du 19 avril
2012 portant Code Electoral, modifiée et complétée par la loi n° 2012/017 du 21 décembre
2012, « le Président de la République élu entre en fonction dès sa prestation de serment. Celle-
ci intervient dans un délai maximal de quinze (15) jours à compter de la proclamation des
résultats par le Conseil Constitutionnel ». Pareille prescription est présente à l’article 3 de la
loi n° 2004/005 du 21 avril 2004 fixant le statut des membres du Conseil Constitutionnel.
Ce rituel républicain permet la transfiguration de l’assermenté. Il passe d’un statut à un
autre : celui de Président élu à celui de Président de la République ou celui de membre nommé
à celui de Conseiller Constitutionnel. Pour le Président de la République, ce rituel marque selon

71
J. MAISONNEUVE, Les conduites rituelles, Paris, QUE, 1999, p. 6.
72
C. WULF, « Les Rituels », Hermès n° 43, 2005, p. 9, cité par P. LARDELLIER « Que sont les rites politiques
devenus ? Quelques perspectives anthropologiques sur la déritualisation politique à l’ère des réseaux sociaux »,
Les Cahiers du numérique, 2015/4 (vol. 11), p. 13, consulté sur [Link]/revue-les-cahiers-du-numerique-
[Link] le 11 juillet 2024.
73
C. RIVIERE, Les rites profanes, Paris, PUF, 1995, 261p.
74
I. CHIVAS, Les rituels de parenté. Présentation, Annales E.S.C., 33, 1978, p. 626, cité par C. KLAPISCH
ZUBER, « Rituels publics et pouvoir d’État », in Culture et idéologie dans la genèse de l’État moderne. Actes de
la table ronde de Rome (15-17 octobre 1984), École Française de Rome, 1985, p.136, consulté sur
[Link]/doc/efr_0000-0000_1984_act_82_1_2811 le 11 juillet 2024
75
En droit, Le terminus a quo désigne la limite ex ante marquant le début de la durée du temps juridique à l’instar
du point de départ soit d’un délai ou l’instant à partir duquel la situation juridique est constituée. Voir D.A.
ESSOMBA AKOUA, Le temps en droit administratif camerounais, Thèse de Doctorat en droit public, Université
de Yaoundé II, 2016, p. 127.
76
I. MADIOR FALL, Le pouvoir exécutif dans le constitutionnalisme des États d’Afrique, Paris, L’Harmattan,
2008, p. 7.

128
l’expression de la doctrine, le visa d’entrée à la Présidence de la République77, ou encore la
dernière étape du processus d’obtention du droit de s’asseoir sur le fauteuil présidentiel78.
Dans certains pays comme le Bénin, « le non accomplissement de la prestation de serment
ou son mauvais accomplissement entraine l’annulation de la procédure d’entrée en fonction
»79. Pour preuve, le juge constitutionnel, a déclaré inconstitutionnelle, la promulgation de la loi
n° 2005- 31 du 05 avril 2006 par le Président élu effectuée avant sa prestation de serment. Il
argue de façon claire : « que conformément à ces dispositions, Monsieur Boni YAYI, qui a été
proclamé élu Président de la République par la Cour, a prêté serment le 06 avril 2006 ; qu’il
s’ensuit que le 05 avril 2006, Monsieur Boni YAYI n’était pas encore entré en fonction et ne
pouvait donc à cette date signer un acte de promulgation d’une loi »80.
C’est pour compter de la date de prestation de serment que commence à courir le mandat
du Président de la République et celui des membres du Conseil Constitutionnel et qu’ils peuvent
exercer leurs attributions constitutionnelles81 et bénéficier d’immunités et privilèges divers
attachés à leurs fonctions82. A titre illustratif, les privilèges attachés à la fonction présidentielle
sont observables dès la fin de la prestation de serment, à la sortie du palais de l’Assemblée
Nationale avec les honneurs militaires, le renforcement du dispositif sécuritaire et de l’escorte
présidentielle.
Une fois au palais présidentiel, le Chef de l’État reçoit du Grand Chancelier des Ordres
Nationaux, les attributs de Grand Maître des Ordres Nationaux. Il s’agit d’objets de pouvoir.
Lesdits objets de pouvoir n’ont pas seulement une fonction politique, ils permettent aussi de
transformer la personne humaine83 en une véritable institution-personne.
De l’actualité politique contemporaine africaine marquée par la recrudescence des coups
d’État, l’on constate que certains putschistes s’empressent d’organiser des cérémonies de
prestation de serment pour essayer d’oindre leur illégitimité d’une mince couche de légalité.
Cette action est vaine car, aucun dispositif ne reconnait comme mode d’accession à la
magistrature suprême le putsch ; tout au contraire, il s’agit « d’une anomalie juridique » selon
GOUNOU KORA84. Cet auteur relève fort à propos que les putschistes suspendent

77
G. MOYEN et S.B. OMBOULA, « Le juge constitutionnel africain et la prestation de serment du Président de
la République élu », RRC, n° 001, septembre 2019, p. 17.
78
Ibid., pp. 18 et s.
79
Ibid., p. 97.
80
Décision DCC 06-162 du 19 octobre 2006, in Annuaire Béninois de Justice Constitutionnelle, vol. 1, 2013, p.
230.
81
Pour une vue d’ensemble sur les attributions du Président de la République au Cameroun, lire utilement P.E.
MBPILLE, Le Président de la République en Droit constitutionnel camerounais, Thèse de Doctorat, Université
de Yaoundé II, 2015, 502p ; M.B. EKELLE NGONDI, La responsabilité des autorités des pouvoirs constitués en
droit constitutionnel camerounais, Thèse de Doctorat, Université de Douala, 2021, pp. 86-93. Voir également D.A.
ESSOMBA AKOUA, « Les pouvoirs implicites du Président de la République en droit constitutionnel
camerounais », Janus, n° 8, décembre 2019, pp. 213-245.
82
Conformément à l’article 11 du décret n° 76/ 424 du 16 septembre1976, dans l’après-midi du jour de la prestation
de serment, les grands corps de l'État sont présentés au Chef de l’État ; ces présentations se font sans discours et
chaque corps se retire dès que tous ses membres ont serré la main au Chef de l’État.
83
E. DIANTEILL, « Le Pouvoir des objets. Culture matérielle et religion en Afrique et en Haïti », Archives de
sciences sociales des religions [En ligne], 110 | avril-juin 2000, p.22, consulté le 14 juillet 2024, sur
[Link]/assr/20201 ; DOI : 10.4000/assr.2020.
84
A. GOUNOU KORA, « La prestation de serment des militaires auteurs de coup d’État en Afrique », op. cit., p.
8.

129
systématiquement la Constitution avec toutes les institutions auxquelles elle a donné naissance
y compris les juridictions constitutionnelles censées garantir la protection de la norme
fondamentale et l’État de droit85. En réalité, poursuit-il, « la mise en quarantaine de la
Constitution entraine un vide juridique, lequel s’observe jusqu’à l’instauration d’un nouvel
ordre juridique. L’État devient ainsi, dans cette parenthèse de temps, une zone de non droit »86,
car au cours de cette période juridique sombre, les prescriptions constitutionnelles sont
inopérantes.
Cette observation n’est pas tout à fait exacte. En période de transition, il y a substitution
de l’acte constitutionnel par la Charte de transition qui devient ainsi, la norme fondamentale de
laquelle devra découler la normativité des autres textes subséquents. Certaines Chartes des
mutins ne font que suspendre la Constitution dans certaines de ses dispositions contraires avec
sa lettre et son esprit. Ce qui fait qu’il y a cohabitation entre la Constitution qui reste applicable
partiellement et parcimonieusement dans certaines de ses dispositions et la Charte de transition
qui est supérieure et postérieure à la Constitution d’après les juntes. De ce qui précède, il serait
donc quelque peu hâtif de conclure en l’existence d’une zone de non droit en période de
transition militaire. Cette posture procède d’une vision très idéaliste détachée de tout réalisme
constitutionnel. La Charte de transition est source d’un droit constitutionnel in situ, que l’on
peut certes qualifier d’illégitime ou de droit de la force, il n’en demeure pas moins source d’un
droit constitutionnel transitionnel en vigueur et appliqué pendant la période de transition
imposée par les militaires.
Loin de la légalité, ces coups de force constitutionnels sont souvent justifiés par des
raisons sécuritaires tenant à la montée en puissance des groupes terroristes que les
gouvernements démocratiques ont été incapables de juguler87. La junte militaire gabonaise
dénonce un hold-up électoral lors de la dernière présidentielle et la violation des droits de la
personne humaine88. Les militaires guinéens et Mamady DOUMBOUYA fustigent la gabegie
et la personnalisation du pouvoir qui régnaient avant le putsch.
S’il est clair que la prestation de serment est un rituel d’investiture qui fait la part belle
au mode présentiel au détriment de toute mode distant, quid de sa sacralité ?

2- Un rituel anachronique
La prestation de serment telle qu’elle se déroule est anachronique. Elle accorde
exclusivité au mode présentiel (a), le mode distant est pour le moment inconnu du droit positif
camerounais (b).

85
F.J. AIVO, « La Cour constitutionnelle du Bénin », Nouveaux Cahiers du Conseil Constitutionnel, n° 47, avril
2015, pp. 99-112, cité par A. GOUNOU KORA, « La prestation de serment des militaires auteurs de coup d’État
en Afrique », ibid, p. 10.
86
Ibid.
87
V. Chartes de transition du Mali, Burkina-Faso et Niger.
88
V. Charte de Transition gabonaise du 04 septembre 2023.

130
a- L’exclusivité du mode présentiel
La prestation de serment en mode présentiel est celle qui requiert la présence physique
des acteurs. Il s’agit du mode de prédilection en droit positif camerounais89. Cette présence
physique est justifiée par l’exigence de coprésence.
Pour qu’il y ait coprésence, il faut en premier lieu la présence matérielle des protagonistes
en un lieu précis. En matière de prestation de serment du Président de la République ou des
membres du Conseil Constitutionnel, le lieu de convergence est le siège de l’Assemblée
Nationale. Il peut s’agir du siège permanent ou de tout endroit abritant temporairement ladite
institution90. Quant à la séance solennelle de prestation de serment des membres du Conseil
Constitutionnel a lieu, en principe, dans les locaux de l’Assemblée Nationale, siège du
Congrès ; à défaut dans les locaux du Sénat91. Toutefois, à la demande du Président de la
République et lorsque les circonstances l’exigent, le Congrès peut se réunir en tout autre lieu
pour recevoir le serment des membres du Conseil92.
La première conséquence qui en résulte en est l’établissement d’un contact visuel direct
continu entre les différentes parties prenantes. Il est très important car il permet d’identifier
formellement les différentes parties prenantes que ce soit celles qui vont prêter serment ou celles
habilitées à les recevoir. Il y a donc en filigrane limitation du risque d’imposture. A cet effet,
l’article 6 du décret n° 76/ 424 du 16 septembre1976 fixant les règles de protocole à observer
en matière de cérémonies publiques, préséances, honneurs civils et militaires, exige du
Président de la République, des membres du Parlement, du Conseil Constitutionnel et de la
Cour Suprême, un face à face lors de la réception du serment du Président de la République.
La coprésence qu’implique le mode présentiel de prestation de serment, infère également
une interaction corporelle ou des contacts physiques entre les acteurs. La première raison tient
essentiellement aux civilités. Ceci est d’autant plus pertinent qu’en matière de prestation de
serment du Président par exemple, il est exigé qu’il soit accueilli au seuil de la grille du palais
de l’Assemblée Nationale par le Président du Senat, le Président de l’Assemblée Nationale, le
Président du Conseil Constitutionnel, le premier Président de la Cour Suprême et par une Haie
d’honneur de la Garde Présidentielle. La cérémonie d’accueil constitue un moment d’échange
de civilités à travers accolades, poignées de mains et autres saluts militaires. Il en va de même,
à la fin de la cérémonie de prestation de serment, le Président de la République est raccompagné
à la limite extérieure du siège de l’Auguste assemblée.
Les contacts physiques sont également observés après la réception du serment par le
Président de l’Assemblée Nationale. Après que l’acte du serment soit dressé, il est cosigné à

89
C’est dans cette optique que l’article 140 de la loi n° 2012/001 du 19 avril 2012 portant Code électoral, modifiée
et complétée par la loi n° 2012/017 du 21 décembre 2012 requiert, en matière de prestation de serment du Président
de la République non seulement sa présence physique dans les locaux de l’Assemblée Nationale devant le peuple
camerounais ; mais également, celle des membres du Parlement, du Conseil Constitutionnel et de la Cour Suprême
réunis en séance solennelle.
90
En l’état actuel, le siège de l’Assemblée National en pleine reconstruction. S’il devait y avoir prestation de
serment, elle se tiendrait au Palais des Congrès, siège provisoire de ladite institution et du Sénat par ailleurs.
91
Article 4(1) de la loi n° 2014-17 du 9 septembre 2014 partant règlement intérieur du Congrès du Parlement.
92
Article 4(2), ibid.

131
l’immédiat et dispatché93. Il est exigé du Président de l’Assemblée nationale de remettre en
mains propres, un exemplaire au Président de la République qui se lève et prononce son discours
inaugural94.
Enfin le mode présentiel permet également d’après un auteur, de percevoir les émotions
des uns et des autres telles qu’elles sont naturellement véhiculées : discrète suée, des mains ou
une bouche qui tremblent ou un embarras masqué95.
b. L’omission du mode distanciel
La pandémie du Covid 19 a démontré à suffisance qu’aujourd’hui, la distance ou la
conjoncture ne sauraient plus être considérées comme un handicap qui puisse séparer les
personnes ou conduire à la paralysie complète des institutions étatiques. L’essor des NTIC a
procédé à la contraction de l’espace-temps et a favorisé le rapprochement et le partage des
informations entre les sujets de droit96. Le progrès technique conduit à redessiner de manière
plus ou moins nette les cadres créés par le droit97. Afin d’assurer sa continuité, l’Etat a dû
redéfinir son mode de fonctionnement et réévaluer ses process. Parmi les solutions qui ont été
mises en œuvre, le télétravail et la vidéoconférence.
Bien qu’ayant fait ses preuves ailleurs en période de pandémie98, la prestation de serment
en mode distant reste jusqu’ici inconnue du droit constitutionnel camerounais. Il serait judicieux
de l’intégrer dans le corpus constitutionnel et législatif afin que le droit puisse épouser son
époque.
La vidéoconférence ou visioconférence est un moyen de télécommunication audiovisuel
rapprochant virtuellement, comme d’autres techniques avant elle, malgré les distances
physiques99. Il s’agit d’un procédé interactif qui combine les technologies de l’audiovisuel, de
l’informatique et des télécommunications. Grace à ce mode virtuel, des personnes présentes sur
des sites distants peuvent, en temps réel, se voir, dialoguer et échanger des documents écrits ou

93
Le dispatching des exemplaires authentiques de l’acte de serment est fait de la manière suivante : un original de
l’acte de serment, document probatoire, est conservé par le Secrétariat Général de l’Assemblée Nationale ; trois
sont déposés et conservés au rang des archives ou des minutes du greffe, respectivement au Sénat, au Conseil
Constitutionnel et à la Cour Suprême. V. article 141 (1) de la loi n° 2012/001 du 19 avril 2012 portant Code
électoral, modifiée et complétée par la loi n° 2012/017 du 21 décembre 2012
94
Article 141(3), ibid.
95
V. PERROCHEAU et D. ZEROUKI COTTIN, « La visioconférence dans le procès pénal français, d’un rituel a
l’autre? », Oñati Socio-legal Series [online], 8 (3), 2018, p. 354.
96
G. RIPERT, Les forces créatrices du droit, Paris, LGDJ, 1955, p. 34.
97
Techniquement il s’agit d’un « système de communication interactif qui retransmet simultanément l’image, la
voix des personnes se trouvant en deux ou plusieurs endroits et ce, en temps réel ». J. BOSSAN, « La
visioconférence dans le procès pénal : un outil à maîtriser », RSC, octobre-décembre 2011, p. 801, consulté sur
[Link] le 14 juillet
2024. V. également en droit français, le Rapport sur l’utilisation plus intensive de la visioconférence dans les
services judiciaires, 2006.
98
En zone CEMAC, durant la période de Covid19, les institutions ont basculé dans la visioconférence. C’est ainsi
qu’en date du 18 août 2021, s’est tenu en mode virtuel, le Sommet extraordinaire de la Conférence des Chefs
d’État de la CEMAC. De nos jours, bien que la crise ait désormais été surmontée, la vidéoconférence a été
maintenue (Deuxième Session extraordinaire de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEMAC
09 avril 2024) aux côtés du mode présentiel. Aujourd’hui, certaines institutions techniques spécialisées de la
CEMAC à l’instar du Programme des Réformes Economiques et Financières de la CEMAC (PREF-CEMAC) ont
adopté le mode hybride qui combine vidéoconférence et présentiel.
99
Ibid.

132
sonores100. Qualifié de mode distant, la vidéoconférence insuffle une dose de modernité dans le
fonctionnement de l’État.
Contrairement au mode présentiel, où la prestation de serment s’effectue dans un espace
ouvert et unique, la visioconférence vient opérer une rupture, un éclatement. L’espace-temps
dans lequel se déroule le rituel du serment est disloqué car chaque acteur se trouve dans un lieu
qui lui est propre. Mettre en place une activité à distance ne revient pas à reproduire ce qui se
passe usuellement lorsque l’activité a lieu en situation de coprésence101. Elle a toute son
importance en cas d’occupation du territoire, notamment lorsque le Président ou les institutions
entrent en clandestinité pour organiser la résistance. Mettant en avant le souci de sécurité, la
visioconférence permet de minorer les risques de capture ou d’enlèvement des personnalités
par les forces d’occupation.
Il en va de même de l’hypothèse d’un confinement comme celui imposé par une crise
sanitaire qui intervient après la proclamation des résultats et avant que ne soit intervenue la
prestation de serment. La visioconférence permet une saine conciliation entre le respect des
mesures barrières mises en œuvre pour endiguer la propagation de la pandémie et assurer un
fonctionnement normal de l’État et ses institutions. La visioconférence ne modifie pas en
substance le serment, c’est juste la procédure qui connait quelques aménagements102.
Le mode distant ne se limite pas à la vidéoconférence. La prestation de serment par
courrier est également d’une des possibilités à explorer par le constituant. Dans d’autres pays
comme la Côte d’Ivoire, sans expressément reconnaitre cette possibilité, le juge constitutionnel
semble tacitement favorable à l’expédition du serment au Conseil Constitutionnel par courrier.
C’est du moins l’interprétation qui peut être faite de son Avis n° CI-2010-A-035/22-12/CC/SG
du 22 décembre 2010 relatif à la prestation de serment par écrit de Monsieur Alassane
OUATTARA et les actes qui en découlent. Dans cet avis, il conclut en l’absence de validité du
serment car son auteur n’avait pas qualité de Président élu.
La prestation de serment en droit camerounais est un rituel d’investiture qui permet à
celui qui y est astreint de rentrer dans la plénitude de ses compétentes. Toutefois, l’on constat
qu’en dépit des avancées technologiques et du contexte post-Covid 19 ayant amené à redéfinir
les modes de fonctionnement des États, le rituel du serment se déroule exclusivement en mode
présentiel ; ce qui n’a pas de réel impact sur sa sacralité.

100
M. LEGRAS, « La justice et les technologies de l’information et de la communication », in L’administration
électronique au service des citoyens, G. CHATILLON et B. DUMARAIS (dir.), Bruylant, 2003, p. 203.
101
L. DUMOULIN et C. LICOPPE, « Innovation, routinisation et gestion de l’imprévu dans les audiences par
visioconférence, Comment un écran et une caméra sur un meuble à roulettes travaillent l’organisation judiciaire
en France », Déviance et société, 2013, p. 326.
102
La prestation de serment en mode virtuel suppose la réunion d’un certain nombre d’éléments. Il s’agit d’abord
d’éléments technologiques tels un plateau informatique approprié. Les participants doivent se connecter à la
plateforme réservée à la cérémonie à partir d’un appareil personnel ou d’une salle de conférence équipée du
matériel télématique nécessaire et up to date. Il s’agit également d’une très bonne connexion internet sécurisée à
l’abri du phénomène de piratage informatique. La communication virtuelle doit être fluide, les parties doivent
pouvoir être parfaitement audibles et identifiables sans réel effort particulier. La cérémonie de prestation de
serment en distanciel doit être l’objet de publicité. A cet effet, la cérémonie doit être diffusée en direct. En période
de circonstance exceptionnelle, un léger différé sur internet à défaut de le faire par le canal des médias classiques
peut être admis.

133
B- Un rituel sacré

La notion de rituel renvoie à un ensemble de « techniques sociales symboliques »103. Le


rituel a vocation à traduire en symboles et en comportements les idéaux politiques, car il
transmet par le corps et par l’investissement personnel des modèles normatifs dont l’efficacité
provient de ce qu’ils sont vécus et ressentis104. Le rituel est un système de signes qui ne
fonctionne que lorsqu'on en exécute toutes les parties, et le sens de chacune d’entre elles ne
s'éclaire que par référence à l'ensemble. La sacralité du rituel du serment quoi que fortement
relativisée (2) n’en est pas moins avérée (1).

1- Une sacralité avérée


Pour la doctrine juridique classique, la sacralité du rituel sacramentel tient
ontologiquement du serment que Léon Duguit considère comme un « acte par lequel on prend
à témoin une puissance surnaturelle que ce que l’on affirme est vrai, avec la pensée que si on
ne dit pas la vérité, cette puissance surnaturelle interviendra pour le parjure »105. La puissance
transcendantale en question pouvant être la référence à Dieu106 ou à toute autre puissance
supérieure.
En droit constitutionnel camerounais, la parole proférée au cours d’un serment a en effet
acquis un statut particulier car on prête serment devant Dieu la main sur les évangiles ou sur les
reliques107. C’est une parole sacrée qui prend Dieu à témoin108.
La référence au Démiurge dans le serment est soutenue par les théocrates comme l’évêque
de Lodève qui soutient avec faste qu’on peut jurer, mais qu’on ne peut jurer que sur Dieu109. Il
s’appuie sur l’épitre de Paul aux Hébreux dans laquelle il y est dit que Dieu n’avait personne
de plus grand que lui et qu’il a donc dû jurer sur lui-même, mais que les hommes doivent jurer
sur Dieu qui est plus grand qu’eux110. Le serment est donc licite puisque le Seigneur a juré, que
l’ange a juré, que l’apôtre Paul a juré pensent ces juristes-ecclésiens. Pour une autre frange de
la doctrine chrétienne qualifiée d’hérétique avec pour principales figures de proue Raimond de

103
J. MAISONNEUVE, Les conduites rituelles, op. cit., p. 121.
104
P. LARDELLIER « Que sont les rites politiques devenus ? Quelques perspectives anthropologiques sur la
déritualisation politique à l’ère des réseaux sociaux », op. cit., p. 14.
105
L. DUGUIT, Traité de Droit Constitutionnel, Paris, CUJAS, Tome 5, 1927, p. 494.
106
La référence au Démiurge se retrouve à l’article 140 (2) de la loi n° 2012/001 du 19 avril 2012 portant Code
électoral, modifiée et complétée par la loi n° 2012/017 du 21 décembre 2012 dans la formule que prononce le
Président de l’Assemblée Nationale à l’occasion de la prestation de serment du Président de la République en ces
termes : « Monsieur le Président de la République, vous engagez-vous sur l’honneur à remplir loyalement les
fonctions que le peuple vous a confiées et jurez-vous solennellement devant Dieu et devant les hommes de
consacrer toutes vos forces à conserver, protéger et défendre la Constitution et les lois de la République du
Cameroun, à veiller au bien général de la Nation, à soutenir et à défendre l’unité, l’intégrité et l’indépendance de
la Patrie camerounaise ?».
107
H. DÉBAX, « Serments prêtés, serments contestés : pour une mise en perspective du refus du serment par les
hérétiques (Languedoc, XIIe siècle) » in Fidélités et dissidences, XIIe Congrès de l’AIEO, Albi juillet 2017, AIEO,
2019, p. 13. halshs-01981204, disponible sur [Link]/halshs-01981204, le 14 juillet 2024.
108
Ibid.
109
Ibid.
110
« Les hommes jurent par un plus grand et, entre eux, la garantie du serment met un terme à toute contestation
» ; Hébreux, 6, 16). L’évêque de Lodève cite également l’Apocalypse : « l’Ange leva sa main vers le ciel et jura
par le vivant pour les siècles des siècles », Ibid.

134
BAIMIAC et Bernard Raimond, la référence à Dieu dans le serment est un sacrilège. D’ailleurs,
ces juristes d’Église s’appuyant sur le Nouveau Testament, trouvent plusieurs condamnations
du serment111.
La formule du serment telle que libellée appelle un certain nombre d’observations. En
premier lieu, la référence à « Dieu », entité transcendantale, laisse entrevoir le caractère divin
et providentiel du pouvoir présidentiel. Conséquemment, le Président de la République ne serait
que le dépositaire d’un pouvoir qui appartient à une entité spirituelle transcendantale, au-dessus
de la Nation et du peuple. Deuxièmement, ’’jurer devant Dieu’’ est contraire au principe de
laïcité de l’État proclamé dans le préambule de la Constitution et par les textes
internationaux112. Qu’adviendrait-il d’un Président élu, athée ou qui croit plutôt aux mânes de
ses ancêtres et qui refuse toute référence à Dieu dans la formule du serment ?
Dans plusieurs pays d’Afrique noire, les religions monothéistes imposées ou importées
côtoient les religions traditionnelles113. Idéalement et en vertu du principe constitutionnel de
laïcité, il serait fondé de refuser qu’il soit fait référence à de telles formules inconstitutionnelles
car parmi les conditions d’éligibilité à la Présidence de la République, il n’est nullement fait
allusion à la croyance en Dieu114. Toutefois, une telle solution est quelque peu dangereuse et
pourrait conduire à la crispation de l’État.
De façon réaliste et pour plus de conformité à la Constitution, il serait judicieux de
procéder à la reformulation de l’article 140 de la loi n° 2012/001 du 19 avril 2012 en omettant
toute référence à Dieu115.
La sacralité de la prestation de serment tient au respect scrupuleux des règles qui régissent
la prestation de serment. Le Président élu doit s’y conformer. Cette dernière obligation
concerne, entre autres, la formule fixée par la Constitution ou la loi116.

111
Cette doctrine chrétienne dite hérétique excipe plusieurs passages bibliques : l’évangile de Matthieu (5, 33) : «
Moi je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, ni par la terre, ni par Jérusalem ; Ne jure pas non plus sur
ta tête ; Que votre langage soit : Oui ? Oui, Non ? Non, ce qu’on dit de plus vient du Mauvais ») ; et l’épître de
Jacques (5, 12) notamment: «Mais avant tout mes frères, ne jurez ni par le ciel, ni par la terre, n’usez d’aucun
autre serment. Que votre oui soit oui, que votre non soit non, afin que vous ne tombiez pas sous le Jugement »,
Ibid.
112
B. BOUMAKANI, « Le serment constitutionnel du Chef de l’État en Afrique noire francophone », op. cit., pp.
56 et s. et F. NAMA MAOH, « La croyance religieuse du président élu dans les états de l’Afrique noire
francophone (les cas du bénin et du Cameroun) », afrilex, 2020, disponible sur [Link]
consulté le 22 septembre 2024.
113
A l’article 53 de la Constitution du Bénin l’on peut y lire : « Devant Dieu, les mânes des ancêtres, la Nation et
devant le Peuple béninois, seul détenteur de la souveraineté …». L’évêque de Lodève réinterprète la lettre de
Jacques : Jacques n’a pas interdit de prêter serment, il a proscrit l’usage du serment sur les créatures car, si on
jurait sur des créatures, celles-ci se verraient créditées d’une révérence et d’un honneur qui ne sont dus qu’à Dieu
: cela confinerait à l’idolâtrie
114
Rien de tel n’est prévu aux articles 117 et s. du Code électoral. États non confessionnels, le serment du Président
élu a été laïcisé, c’est-à-dire, débarrassé de toute référence au divin ou au surnaturel. C’est le cas par exemple au
Gabon, en Côte d’Ivoire.
115
La version modifiée de l’article 140 (2) pourrait être la suivante : « Monsieur le Président de la République,
vous engagez-vous sur l’honneur à remplir loyalement les fonctions que le peuple vous a confiées et jurez-vous
solennellement de consacrer toutes vos forces à conserver, protéger et défendre la Constitution et les lois de la
République du Cameroun, à veiller au bien général de la Nation, à soutenir et à défendre l’unité, l’intégrité et
l’indépendance de la Patrie camerounaise ? ».
116
B. BOUMAKANI, « Le serment constitutionnel du Chef de l’État en Afrique noire francophone », Démocratie
en questions. Mélanges en l’honneur du Professeur Théodore HOLO, op. cit., pp. 56 et s.

135
Elle est obligatoire et n’admet aucune dérogation. Le Président élu ou les membres du
Conseil Constitutionnel ne peuvent ni lui substituer leur propre formule, ni la modifier, encore
moins y faire des ajouts car, la formule du serment est intangible et non indivisible comme le
soutiennent NAMA MAOH et BOUMAKANI117 à la suite du juge constitutionnel béninois118.
La laïcisation du rituel du serment n’enlève qu’en apparence l’influence du Transcendant.
Dans un contexte de laïcité, la sacralité de la prestation du serment tient également sur certains
gestes apotropaïques comme jurer de la main droite les doigts ouverts ou lever le bras en le
faisant se rapporte à une origine religieuse. Selon Antoine GARAPON, « la main droite est la
main qui prend ; c’est la main qui symbolise la vie, la force, le bien, la pureté. Cette
représentation est quasi universelle. (...) La droite est la lumière, la vérité, la gauche est
ineffable et obscure. La droite est le haut, le ciel, et la paix, et la gauche tout l'inverse »119. En
outre les doigts ouverts symbolisent l’énergie ou la puissance sacrée qui circule dans l’homme
et qui doit s’échapper par le haut, ou bien d’un geste d’offrande120 car « Si les doigts sont repliés
sur eux-mêmes, l’énergie ne peut sortir, elle est réinjectée dans l’homme, l’image du poing
serré évoque alors l’idée d’une récupération de la force pour soi, d’un bouillonnement. La
main ouverte en dégageant sa force exprime l’idée d’une offre, voire d’une offrande ; elle
engage l’échange symbolique »121. Quant au du fait de lever le bras, il s’agit d’un geste positif
marquant l’engagement122.
Pour une autre frange de la doctrine, jurer en levant le bras permettrait à la puissance
divine ou magique qui viendrait des Cieux de toucher la personne du jureur qui recourt à cette
puissance comme témoin de la véracité de son serment123. Toute chose étant, force est de
reconnaitre que le geste du serment se prête à plusieurs interprétations rationnelles et
irrationnelles. Mettant tout son zèle à rationaliser ses pratiques rituelles, le discours juridique
est à plusieurs reprises confronté à l'irrationnel124.
La sacralité du rituel de prestation de serment tient également aux sanctions entourant le
parjure. Hélas, l’opérationnalisation d’icelles tend à édulcorer la sacralité de la prestation de
serment.

117
Ibid.
118
Décision DCC, 96-017 du 05 avril 1996, Annuaire Béninois de Justice Constitutionnelle, vol. 1, 2013, Dossier
spécial : 20 ans de jurisprudence de la Cour constitutionnelle du Bénin (1991–2012), p. 280. En l’espèce, lors de
sa cérémonie d’investiture du 04 avril 1996, Mathieu KEREKOU avait modifié la formule du serment en omettant
de dire « les mânes des ancêtres ». Le juge constitutionnel avait procédé à l’annulation de cette prestation de
serment et une deuxième cérémonie avait dû être organisée. De cette décision, l’on peut y lire : « Considérant que
le texte du serment tel que fixé par la constitution est une formule sacramentelle indivisible ; qu’il ne saurait donc
subir une quelconque modification et doit être prononcé dans son intégralité ; que dès lors, il y a lieu de déclarer
non conforme à la constitution le serment prêté par le Président de la République ».
119
A. GARAPON, L’âne portant des reliques, Essai sur le rituel judiciaire, Paris, Centurion, 1985, p. 113, cité par
A. T. M. SCHREINER, « Le geste du serment, un geste du rituel », in Le serment, I: Signes et fonctions, éd R.
Verdier, 1991, p. 172.
120
Ibid.
121
A. GARAPON, op. cit, p. 114, cité par A. T. M. SCHREINER, ibid.
122
Ibid.
123
D’après De JONGH, « le geste de la main levée du juré est un renvoi au ciel, visant à donner de la garantie à
une personne devant laquelle on jure. C’est la garantie qu’on a un témoin divin de sa vérité ». Voir Th. M. DE
JONGH, Eedsgebaar en eedsformulier, Weekblad voor Privaat- en Notarieel Recht (WPNR), nr 5482 en 5483
(1979), p. 371, cité par A. T. M. SCHREINER, op. cit., p. 172.
124
Ibid.

136
2- Une sacralité relativisée
Le rituel du serment en droit constitutionnel est censé donner la preuve de l’objectivité,
de la probité et du dévouement de ceux qui y sont astreints. Il permet à l’État de s’assurer de
la fidélité absolue de ses plus hautes autorités aux institutions et de leur total dévouement à la
cause du peuple125. Hélas, en dépit du régime des incompatibilités, privilèges et immunités
attachées à certaines fonctions, il peut arriver que le serment fasse l’objet de violation flagrante.
Le législateur camerounais n’a pas été explicite sur le régime de répression des actes de parjure.
Néanmoins à l’article 18 de la loi n° 2004/005 du 21 avril 2004, le Conseil Constitutionnel,
statuant à la majorité des deux tiers de ses membres, peut d’office ou à la demande de l’autorité
de désignation, mettre fin, au terme d’une procédure contradictoire, aux fonctions d’un membre
qui aurait méconnu ses obligations, enfreint le régime des incompatibilités ou perdu la
jouissance de ses droits civils et politiques, conformément aux modalités fixées par son
règlement intérieur. Dans l’intérêt de l’institution, en cas de mise en cause du Président par un
acte de procédure pénale, celui-ci se met en congé dans un délai de quinze jours en vue d’assurer
sa défense. Le Conseiller-Doyen assure alors son intérim jusqu’à l’issue de ladite procédure.
En ce qui concerne les actes pris par le Président de la République en violation de son
serment, certains peuvent être l’objet de contestation devant le juge administratif pour excès de
pouvoir, il en est ainsi des actes administratifs unilatéraux126. Les choses se corsent lorsqu’il
s’agit d’engager la responsabilité du Président de la République pour des actes pris en violation
de son serment.
Pareille mission paraît quasiment impossible. En couvrant d’immunité, même après son
mandat, les actes accomplis par le Chef d’État en application des articles 5,8, 9 et 10 de la loi
fondamentale, le constituant montre son peu d’engouement pour une consécration de sa
responsabilité. Il s’agit d’une immunité de fond qui entraine l’inviolabilité du Président qui,
sanctuarisé est placé, en somme sous globe selon Robert BADINTER127. Le constituant ne
laisse ainsi subsister que la responsabilité politique du Président de la République, qui n’est
ouverte que devant la Haute Cour de Justice pour des faits accomplis contrairement à son
serment et qui seraient constitutifs de haute trahison128. Les conditions d’ouverture de cette
responsabilité sont fixées à l’article 53 (2) de la constitution qui dispose que : « le Président de
la République ne peut être mis en accusation que par l’Assemblée Nationale et le Sénat statuant
par un vote identique au scrutin public et à la majorité des quatre cinquième des membres les
composant ».
Ce régime exceptionnel de responsabilité présente de sérieuses difficultés quant à sa mise
en œuvre. La première est relative à la qualification des actes constitutifs de haute trahison.

125
Lire utilement O. NAREY, « Le serment en droit constitutionnel », in Démocratie en questions, Mélanges en
l’honneur du Professeur Théodore HOLO, Presses de l’Université de Toulouse 1 Capitole, 2017.
126
Sur la notion, voir R. MBALLA OWONA, La notion d’acte administratif unilatéral en droit administratif
camerounais, Thèse de Doctorat, Université de Yaoundé II, 2010, 678p.
127
J. GICQUEL et J-E. GICQUEL, Droit constitutionnel et institutions politiques, Paris, LGDJ, 2019, 33e éd., p.
661.
128
Aux termes de l’article 53 (1) de la Constitution, la Haute Cour de Justice est également compétente pour
juger le Premier Ministre, les membres du Gouvernement et Assimilés, les Hauts responsables de l’administration
ayant reçu délégation de pouvoirs en application des articles 10 et 12 de la constitution, en cas de complot contre
la sûreté de l’État.

137
Véritable serpent de mer, l’infraction de haute trahison renvoie à tout et à rien en même temps.
Cette absence de contenu fixe attribué à l’infraction de haute trahison, rend inenvisageable toute
tentative de classement de ladite infraction au rang de celles pénales129. En l’absence d’une
définition de textuelle de la haute trahison, l’on est ainsi condamnée à subir une dictature de la
conscience des parlementaires, juges de la Haute Cour de Justice, qui apprécieront au cas par
cas, les hypothèses de haute trahison130. Pareille analyse s’en trouve confortée par le Doyen
VEDEL pour qui, la haute trahison est d’essence éminemment politique, « car c’est un
manquement d’ordre politique aux obligations de la fonction et une violation grave des devoirs
de la charge »131. La deuxième difficulté réside dans la réunion du quota des parlementaires
requis pour actionner la procédure : l’adhésion de 224 députés et sénateurs sur les 280 que
compte le Parlement. Ce qui fait dire qu’il faut y voir une volonté manifeste du constituant de
dissuader toute tentative d’activation de cette procédure132. Le troisième écueil c’est l’absence
de mise en place effective de la Haute Cour de Justice qui demeure une simple babiole dans le
paysage constitutionnel et institutionnel camerounais. L’hypothèse la plus crédible reste la
révocation populaire133. Selon René CAPITANT, « le suffrage, et lui seul, détient la
souveraineté. Admettre que le chef de l’État pourrait légitimement se maintenir au pouvoir
contre la volonté du peuple… c’est commettre un attentat contre le régime… Le peuple français
a le droit de renverser le Président de la République au cours de son septennat »134.
La responsabilité pénale au plan international du Président de la République et des
membres du Conseil Constitutionnel peut être engagée, théoriquement, que lorsque les actes de
constitutifs de parjure constitueraient des crimes les plus graves touchant l’ensemble de la
communauté internationale à l’instar du génocide, des crimes contre l’humanité, crime de
guerre ou d’agression135.
En dépit de ce dispositif normatif important visant à obvier la violation du serment par
les autorités qui y sont astreintes par le constituant, force est de constater que le serment fait
l’objet de transgressions constantes qui l’en dénaturent et le relèguent au rang d’un simple bal
costumé officiel, voire une esbroufe constitutionnelle136. Alors, que faire lorsque que la magie
du droit positif importé d’Outre-mer est incapable de faire tenir promesse aux autorités sous
serment ?

129
M.B. EKELLE NGONDI, La responsabilité des autorités des pouvoirs constitués en droit constitutionnel
camerounais, op. cit., p. 173.
130
Ibid., p. 174.
131
G. VEDEL, « La compétence de la haute cour », Mélanges Magnol Sirey, 1948, p. 418.
132
M.B. EKELLE NGONDI, La responsabilité des autorités des pouvoirs constitués en droit constitutionnel
camerounais, op. cit., p. 175.
133
Sur la question, T. ONDO, La responsabilité introuvable du chef d’État africain : analyse comparée de la
contestation du pouvoir présidentiel en Afrique noire Francophone (les exemples camerounais, gabonais, tchadien
et togolais), Thèse, Doctorat en droit public, Université de Reims Champagne-Ardenne, 2005, 682p.
134
R. CAPITANT, Écrits politiques, 1971, p. 420, cité par J. GICQUEL et J-E. GICQUEL, Droit constitutionnel
et institutions politiques, op. cit., p. 664.
135
Article 5 de la Convention de Rome.
136
J.-L. ATANGANA AMOUGOU « Les révisions constitutionnelles dans le nouveau constitutionnalisme
africain » disponible sur [Link]/congresmtp/textes7/ATANGANA consulté le 14 juillet
2024. L’auteur relève avec désolation que « la rigueur textuelle n’a pas empêché une inflation paradoxale des
révisions, dues en grande partie aux abus de procédure ».

138
La première mesure consiste en la limitation du nombre de mandats qui donne lieu à une
limitation du nombre de prestations de serment137. La non limitation des mandats présidentiels
ou de membre du Conseil Constitutionnel entraine une sorte de dévaluation sacramentelle. Pour
certains auteurs, la prestation répétitive du serment emporte le risque que « le serment soit en
train de devenir une chose routinière, et de ce fait, quelque chose d'insignifiant »138.
Afin d’exorciser les démons du tripatouillage compulsif des constitutions africaines à des
fins purement égoïstes et autres comportements contraires à l’esprit du serment tel la mauvaise
gouvernance, un début de solution pourrait être trouvé du côté du Bénin. Le constituant béninois
a eu la clairvoyance d’introduire dans la formule du serment, la référence aux mânes des
ancêtres. Toutefois, cela n’est pas suffisant. Les États africains confrontés à la mauvaise
gouvernance de leurs dirigeants se doivent de franchir une étape supplémentaire en obligeant
les autorités assujetties au serment à le faire sur la Constitution présentifiée de l’esprit des
ancêtres.
Cette mesure à première vue risible du fait que le renouveau d’intérêt pour les aspects
occultes de la politique présente un caractère exotique139 pour la doctrine du droit n’en est pas
moins pertinente. Force est de reconnaitre qu’elle permet de sortir la prestation de serment
d’une spirale d’acculturation pour un retour aux sources140 qui marque la renaissance, mieux
une redécouverte des droits africains authentiques en science du droit. L’enjeu étant
d’« assimiler sans être assimilé » comme le recommande Léopold SEDAR SENGHOR141.
En sus, comme le relève Papa OGO SECK, l’ordre politique ne relève pas seulement de
l’ordre physique, mais de la métaphysique également142. D’ailleurs, si l’on s’en tient à cet
auteur, prêter serment sur les mânes des ancêtres présentifiées permettrait au Président élu de
voir son autorité renforcée à travers les génies qui consolident sa puissance magique et qui
accentuent la force sacrée du pouvoir143. Enfin, cette touche particulière greffée au rituel de
prestation de serment rendrait plus consciencieux les dirigeants, car le transcendant caché

137
Dans le contexte camerounais, la limitation du nombre de mandat doit s’accompagner de celle de l’âge maximal
pour accéder à la magistrature suprême qui doit être fixé à 75 ans et 80 ans pour les membres nommés du Conseil
Constitutionnel. Afin de renforcer la cohésion sociale, il serait de bon aloi d’instaurer l’alternance à la présidence
de la république. Après deux mandats exercés par un francophone, un anglophone devrait lui succéder pour deux
mandats également. Il serait également sage pour les pouvoirs publics de créer une Vice- Présidence de la
République.
138
E.J. ANNEVELDT, « De devaluatie van de eed », Nederlands juristenblad, 13 juni 1981, afl. 24, p. 626, cité
par A. T. M. SCHREINER, op. cit., p. 169.
139
P. GESCHIERE, « Sorcellerie et politique : les pièges du rapport élite-village », in Du côté de la rue, Politique
Africaine, n° 63, 1996, p. 83.
140
I. MADIOR FALL, « Le serment du Président de la République, acculturation ou retour aux sources », Annales
Africaines.
141
L’authenticité signifie « un choix opéré dans les valeurs ancestrales et non un retour aveugle en bloc à toutes
les coutumes sans distinction » elle suppose non pas un retour vers un passé révolu, mais un recours sélectif au
passé. À ce sujet MOBUTU SESSEKO « recours n’est pas retour. Nous ne voulons pas revenir aveuglément à
toutes les coutumes ancestrales, mais seulement choisir celles qui s’adaptent le mieux à la vie moderne, qui
favorisent le progrès, qui créent une manière de vivre et de penser dynamique et entièrement nôtre », Jeune
Afrique,1972 cité par J.M PAUWELS et W. PINTENS, La législation zaïroise relative au nom. Droit et
authenticité africaine, Mémoire in -8°, Tome XLVII, fasc.2, Bruxelles, Académie Royale des Sciences d’Outre-
mer, 1983, p. 12.
142
P. OGO SECK, « la singularité du pouvoir politique traditionnel en Afrique : exemples compares des sociétés
wolof et bantu », p. 10, consulté sur [Link] le 22 septembre 2024.
143
Ibid., p. 14.

139
derrière les mânes des ancêtres est réputé incorruptible et plus aveugle que Thémis. En Afrique
noire, la seule référence aux fétiches, inspire à la fois révérence, déférence et surtout méfiance.
Pour preuve, au Bénin, la Président réélu KEREKOU, sciemment, avait omis de faire référence
aux mânes des ancêtres lors de sa prestation de serment. Il y aura été contraint par la Cour
constitutionnelle 144. Que serait-il advenu en situation de présentification des mânes des
ancêtres ?

CONCLUSION

En conclusion, la prestation de serment en droit constitutionnel camerounais loin d’être


un fait juridique banal, est un moment majeur de la vie politique et institutionnelle de l’État. Il
est cérémonieux et rituel ; le faste, l’apparat, les cérémonies, les rites, la solennité sont des
éléments qui témoignent du prestige et donc de la permanence du pouvoir145. Le respect de ses
formes, l’observance de ces rites plébiscitent silencieusement la soumission des institutions au
droit. La Constitution du Cameroun n’y soumet que limitativement le Président de la
République et les Conseillers Constitutionnels au cours d’un cérémonial anachronique car se
déroulant exclusivement en présentiel. Toutefois, l’aspect théâtral de la prestation de serment
ne doit pas en obérer son caractère ritualiste. Rite d’institution146 qui mobilise les corps, et se
caractérise par un ensemble codifié de pratiques normatives et par une forte valeur symbolique
pour ses acteurs et ses spectateurs147, la prestation de serment est un rite d’investiture. Comme
tel, il est revêtu d’une certaine sacralité de par la référence au Démiurge et aux sanctions
encourues en cas de parjure. L’inviolabilité du serment doit davantage être renforcée au besoin
en recourant aux solutions endogènes, authentiquement africaines.

144
Décision DCC, 96-017 du 05 avril 1996.
145
A. GARAPON, Bien juger. Essai sur le rituel judiciaire, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 223.
146
P. BOURDIEU, « Les rites comme actes d’institution », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 43, 1982,
p. 122.
147
P. LARDELLIER « Que sont les rites politiques devenus ? Quelques perspectives anthropologiques sur la
déritualisation politique à l’ère des réseaux sociaux », op. cit., p. 14.

140
L’ABUS DANS LE CONSTITUTIONNALISME DES ÉTATS AFRICAINS :
LE CAS DU BENIN, DU CAMEROUN ET DE LA REPUBLIQUE
CENTRAFRICAINE

Par

SANDIO KAMGA Armel Habib


Docteur Ph. D. en droit public
Maître-assistant
Université de Yaoundé II (Cameroun)

Résumé
L’exercice des prérogatives constitutionnelles doit se faire conformément au droit, à la
démocratie et à certaines valeurs morales. Cette exigence place l’abus au cœur de la limitation de
l’État et de la légitimité des actes des détenteurs du pouvoir politique. Il est malheureusement fréquent
d’observer la répétition d’actes abusifs qui affaiblissent l’ancrage du constitutionnalisme en Afrique.
En effet, l’abus est présent et se traduit de façon paradoxale dans le constitutionnalisme des États
africains. S’il est une conduite manifestement inappropriée du fait de l’usage non seulement démesuré,
mais aussi dévoyé des prérogatives constitutionnelles, il faut reconnaitre qu’une telle inconduite
s’avère relativement neutralisée au regard de son obstruction allégée et de sa sanction limitée.
Mots clés : abus — prérogatives constitutionnelles – pouvoir – droits — État de droit.

Abstract
The exercise of constitutional prerogatives must be carried out in accordance with law,
democracy and certain moral values. This requirement places abuse at the heart of the limitation of the
state and the legitimacy of the acts of political power holders. Unfortunately, it is common to observe
the repeated occurrence of abusive acts that weaken the foundation of constitutionalism in Africa.
Indeed, abuse is present and paradoxically manifests itself within the constitutionnalism of african
states. While it is an obviously inappropriate conduct, characterised by an excessive and distorted use
of constitutional prerogatives, it must be acknowledged that such misconduct is relatively neutralised
due to its mild obstruction a limited sanction.
Keyword : abuse – constitutional prerogatives – power – rights – rule of law

INTRODUCTION

La plupart des hommes au pouvoir deviennent des méchants1, disait Platon. L’une des
sources de cette méchanceté, selon Jean Jacques Rousseau, est l’abus2. Il existe visiblement


Mode de citation : SANDIO KAMGA Armel Habib, « L’abus dans le constitutionnalisme des états africains :
Le cas du Bénin, du Cameroun et de la république centrafricaine », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 141-175.

1
PLATON, Gorgias, Paris, Flammarion, traduction de Monique CANTO-SPERBER, 2024, 384 p.
2
À ce propos, Jean Jacques Rousseau a pu affirmer que : « c’est l’abus de nos facultés qui nous rend malheureux
et méchants ». Voir, Émile ou de l’éducation, Paris, P. Pourrat Fres, nouvelle édition, Œuvres complètes, tome II,
Livre IV, 1762, p. 577.

141
une relation atemporelle entre les hommes, le pouvoir, le droit et l’abus3. Elle tient au fait que
« l’homme est ainsi fait qu’il peut abuser de tout »4 même si « le droit aime lutter contre
l’abus »5. Si ce droit établi par les hommes n’existait pas, affirme Léon Duguit, les autorités
n’auraient pas de limites6. Cette considération est d’autant plus vraie que l’abus est
consubstantiel à l’exercice du pouvoir politique comme pouvait le constater Montesquieu7.
Cette imbrication est frappante en Afrique, car malgré l’encadrement normatif, les détenteurs
du pouvoir en abusent encore. Ils en font encore trop, depuis les indépendances, au motif de la
nécessité de consolider l’unité nationale et de promouvoir le développement. L’exercice de
leurs compétences dégénérait le plus souvent en abus. Pour contourner ce fatal destin,
Montesquieu préconisait qu’il faille que le pouvoir arrête le pouvoir8. Malheureusement,
l’abus est encore au cœur des débats relatifs aux limites à imposer aux titulaires du pouvoir.
L’exercice modéré du pouvoir n’est pas la chose la mieux partagée en Afrique. Les
détenteurs du pouvoir aiment en abuser au point de lui faire perdre son charme9. En raison de
cela, l’Afrique travaille encore pour la suppression de ce mal qui projette une image funeste
des régimes politiques africains. En effet, l’Afrique est le continent des incertitudes et des
espoirs perpétuellement déçus10. C’est sans doute parce qu’elle est constituée de jeunes États
fragiles dans lesquels la Constitution est le plus souvent bousculée par les faits11, au point où
on se demande à quoi elles servent12. Elles se présentent encore comme des Constitutions-
spectacles13. Le constat de l’exercice du pouvoir en Afrique se base sur la période
postindépendance jusqu’à l’avènement de la démocratie. Au cours de cette période, l’Afrique
s’est offerte comme une terre de prédilection des régimes autoritaires et unanimistes14. Le
droit constitutionnel ne servait qu’à légitimer les régimes monolithiques et autoritaires15 qui
ne procuraient aux peuples africains ni la liberté ni la prospérité16.
La contestation du pouvoir autoritaire et abusif, repris en chœur à la fin des
années 1980, s’est accompagnée de la volonté ferme de soumettre l’État au droit 17. À cette

3
JOSSERAND (L.), De l’abus des droits, Paris, LGDJ, 1905, p. 5 ; JOSSERAND (L.), De l’esprit des droits et
de leur relativité, théorie dite de l’abus des droits, Paris, Dalloz, réimpression de la 2e éd. de 1939, 2006, 454p. ;
DUBOUIS (L.), La théorie de l’abus de droit et la jurisprudence administrative, Paris, LGDJ, 1962, 470 p.
4
DUSSAULT (R.), « De l’abus des droits », Les Cahiers de droit, n°4, 1961, p. 114.
5
LOREDANA (T.), « La valeur de la théorie de l’abus de droit », Revue juridique de l’Ouest, n°4, 2015, p. 9.
6
DUGUIT (L.), Leçons de droit public, Paris, édition E. de Boccard, 1926, p. 253.
7
MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, 1748, livre XI, chap. IV.
8
Ibid.
9
VALERY (P.), Œuvre II, chapitre Cahier B, (1941), Paris, 2d. Gallimard, coll. « bibliothèque de la Pléiade »,
1960, p. 587.
10
KAMTO (M.), Pouvoir et droit en Afrique noire, Essai sur les fondements du constitutionnalisme dans les
États d’Afrique noire francophone, Paris, LGDJ, 1987, p. 491.
11
MILHAT (C.), « Le constitutionnalisme en Afrique francophone : variations hétérodoxes sur un requiem »,
VIe Congrès français de Droit constitutionnel, Atelier 7, Constitutionnalisme : un produit d’exportation,
Montpellier 9, 10, 11, juin 2005, p. 4.
12
GONIDEC (P.-F), « À quoi servent les Constitutions africaines ? Réflexions sur le constitutionnalisme
africain », RJPIC, n° 4, 1988, p. 849.
13
SINDJOUN (L.), « Les nouvelles Constitutions africaines et la politique internationale : contribution à une
économie internationale des biens politico-constitutionnels », Études internationales, vol. 2, n° 26, 1995, p. 336.
14
SOBZE (S. F.), « Justice constitutionnelle en période de crise », RDP, mars 2023, p. 563.
15
KEUTCHA TCHAPNGA (C.), « Droit constitutionnel et conflits politiques dans les États francophones
d’Afrique noire », RFDC, n° 63, 2005, p. 453.
16
HOLO (Th.), « L’émergence de la justice constitutionnelle », Pouvoirs, n° 129, 2009, p. 102.
17
AÏVO (J. F.), « La cour constitutionnelle du bénin », RFDC, n° 99, 2014, p. 715.

142
fin, les Constitutions sont devenues les derniers remparts contre les dérives18. Éviter les
comportements qui ouvrent la voie aux abus était l’objectif. La canalisation de l’exercice du
pouvoir dans l’État commandait la modernisation du droit constitutionnel19. Les États vont
passer de l’ancien constitutionnalisme autoritaire au nouveau constitutionnalisme plus
libéral20 qui « s’emploie à restaurer la séparation et l’équilibre du pouvoir et jeter les jalons
d’un État de droit »21. Cependant, le pouvoir politique ne s’est pas totalement débarrassé de
ses vieilles habitudes. L’exercice du pouvoir questionne encore en Afrique où le quotidien est
agrémenté de coups d’État, de tentative de confiscation et surtout d’abus.
L’abus a donné son nom à l’une des théories les plus controversées du droit22 : l’abus de
droit. Cette théorie a été contestée, par des auteurs comme Marcel Planiol, au motif que : « le
droit cesse où l’abus commence »23. Pour lui, un acte ne peut être à la foi conforme et
contraire au droit. Si on est dans son droit, on ne peut en abuser24. En conséquence, « ne lèse
personne, celui qui use de son droit »25. À l’opposé, l’abus s’impose par l’entremise de Louis
Josserand pour qui « un droit porté trop loin devient une injustice »26. Alors, l’exercice d’un
droit ou d’un pouvoir peut toujours être suspecté de dégénérer en abus27. Des auteurs de droit
public, comme Léon Duguit, ont estimé que la théorie de l’abus n’était qu’une théorie de
l’acte28 au motif que dans l’abus, il y a la manifestation d’une volonté.
La problématique de l’abus ressuscite le duel incandescent29 entre Carl Schmitt et Hans
Kelsen à propos de leur vision du droit. Selon le décisionnisme schmittien, « une Constitution
ne repose pas sur une norme dont la justesse serait la raison de sa validité. Elle repose sur
une décision politique émanant d’un être politique sur le genre et la forme de son propre être
»30. Pour lui, la Constitution est une décision politique31. De ce point de vue, l’abus
n’existerait pas dans la mesure où c’est l’autorité politique souveraine qui décide de
l’orientation à donner à son droit ou à son pouvoir dans la société. L’abus, émanation de la
volonté de cette autorité, serait en réalité la décision de celle-ci, et par conséquent le droit. Par

18
ONDO (Th.), « Réflexions sur les tendances (positives) du néo-constitutionnalisme africain : morceaux
choisis », RCC, n° spécial, 2014, p. 375.
19
CABANIS (A.) et GUEYE (B.), « Dire le droit constitutionnel en Afrique francophone », Droit sénégalais,
n° 11, 2013, p. 120.
20
BOURGI (A.), « L’évolution du constitutionnalisme en Afrique : du formalisme à l’effectivité », RFDC, n° 52,
2002, p. 723. CONAC (G.), « Quelques réflexions sur le nouveau constitutionnalisme africain », Communication
présentée au symposium international de Bamako, 2000, p. 26.
21
MADIOR FALL (I.), Le pouvoir exécutif dans le constitutionnalisme des États d’Afrique, Paris, L’Harmattan,
2008, p. 22.
22
MOYSE (P.-E.), « L’abus de droit : l’anténorme », Revue de droit de McGill, Partie 1, n°57, 2012, p. 861.
23
PLANIOL (M.), Traité élémentaire de droit civil, Paris, LDGJ, Vol. 2, 3e éd., 1905, p. 284.
24
Ibid.
25
Neminem laedit qui suo jure utitur. Cette position a d’abord été suivie par la Cour de cassation française où
elle a estimé que : « nul n’est en faute et passible de dommages-intérêts, s’il n’a fait qu’user de son droit ». Cass.
Civ., 5 février 1872, Recueil Dalloz, 1873, 1, 64.
26
JOSSERAND (L.), De l’esprit des droits et leur relativité. Théorie dite de l’abus des droits, op. cit., p. 5.
27
DUBOUIS (L), La théorie de l’abus de droit et la jurisprudence administrative, op. cit., pp. 231-233.
28
DUGUIT (L.), Traité de droit constitutionnel, La Théorie générale de l’État, Première partie. Éléments,
fonctions et organes de l’État, Paris, ancienne librairie Fontemoing et Cie éditeurs, t. 2, 3 e éd., 1928, p. 384.
29
MAKOUGOUM (A.), « KELSEN et SHMITT au Conseil Constitutionnel sénégalais. À propos de deux
décisions récentes », RRC, n° 050, 2024, p. 1.
30
SCHMITT (C.), Théologie politique, Paris, éd. Gallimard, 1ère publication 1922, 1988, p. 212.
31
Ibid.

143
ailleurs, Schmitt trouve que la seule autorité qui peut sauver la Constitution, c’est le Président
de la République32. L’abus n’aurait, dans cette conception, aucun sens. Cette vision est tout à
l’opposé de celle de Kelsen, figure emblématique du normativisme. Tout en postulant que la
Constitution ne peut être une norme juridique valide que si le juge peut en sanctionner les
violations33, il postule que tout le droit réside dans la norme et toute forme de transgression
est à proscrire et doit être sanctionnée par la juridiction constitutionnelle34. L’abus aurait donc
du sens dans cette conception non seulement en raison du pouvoir sanctionnateur des dérives
par le juge constitutionnel, mais en surtout sur la base de son pouvoir régulateur du
fonctionnement des pouvoirs publics. C’est d’ailleurs, cette posture doctrinale qui oriente la
réflexion sur l’abus.
L’abus de droit côtoie l’abus de pouvoir. Leur présence est liée à la volonté de trouver
des limitations aux droits et pouvoirs des sujets de droit afin de garantir un juste équilibre
dans leur utilisation. L’abus est ainsi présent dans les différentes branches du droit,
notamment en droit privé, en droit administratif35, en droit fiscal36, en droit international
public37 et en droit constitutionnel38. Il est donc important de circonscrire le concept.
Étymologiquement, l’expression abus vient du latin abusus qui veut dire : usage
déraisonnable, excessif, voire un gaspillage et, en tout cas, une mauvaise utilisation. En droit,
il est considéré comme l’usage anormal d’une prérogative juridique39. C’est « l’action
consistant pour le titulaire d’un droit, d’un pouvoir, d’une fonction, à sortir, dans l’exercice
qu’il en fait, des normes qui en gouvernent l’usage licite »40. Il y a, dans l’abus, l’idée de
conduite41. En effet, l’abus se manifeste par une conduite qui sera considérée comme
incorrecte, fautive ou abusive42. Il est donc une conduite anormale43. C’est une anormalité

32
SCHMITT (C.), Le gardien de la Constitution, Berlin, Duncker & Humblot, 1ère édition 1931, 1996, p. 136.
33
KELSEN (H.), Qui doit être le gardien de la Constitution ?, Traduction de Sandrine BAUME, Paris, éd.
Michel Houdiard, Coll. Les sens du droit, 2006, p. 31.
34
KELSEN (H.), « La garantie juridictionnelle de la Constitution (la justice constitutionnelle) », RDP, 1928,
p. 215.
35
En droit administratif, HAURIOU (M.), « Question d’abus de droit ou de détournement de pouvoir dans
l’exercice d’un pouvoir discrétionnaire », note sous CE, 17 juill. 1925, Banque de France, Recueil Sirey, 1925,
IIIe part., p. 33 ; CHATELAIN (J.), Contribution à l’étude de la notion d’abus des droits dans le contentieux
administratif, Thèse de doctorat, Droit, Université de Poitiers, 1945, 77 p. ; DUBOUIS (L.), La théorie de l’abus
de droit et la jurisprudence administrative, Paris, LGDJ, 1962, 470 p. ; GOY (R.), « L’abus du droit en droit
administratif français », RDP, 1962, pp. 5-24 ; MERLEY (N.), « L’abus de droit dans la jurisprudence
administrative française », in L’abus de droit : comparaisons franco-suisses, Actes du séminaire de Genève, mai
1998, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2001, pp. 205-217.
36
SAUVÉ (J.-M.), « L’abus de droit en matière fiscale, Entretiens du Palais-Royal », Revue de droit fiscal, 2007,
pp. 6-28 ; DE La MARDIÈRE (Ch.), « La notion d’abus de droit, arme de répression fiscale », Revue de droit
fiscal, 2014, pp. 55-58 ; JACQUOT (N.), « Abus de droit fiscal », JurisClasseur, Procédures fiscales,
LexisNexis, 2020, pp. 1-118.
37
LEMEY (M.), L’abus de droit en droit international public, Paris, LGDJ, Lextenso 2021, p. 1.
38
ECK (L.), L’abus de droit en droit constitutionnel, Paris, L’Harmattan, 2010, 691 p. ; GICQUEL (J.-E.), « La
lutte contre l’abus du droit d’amendement au Sénat », RDP, 1997, pp. 1351-1373. GEYNET-DUSSAUZE (Ch.),
« L’abus de droit constitutionnel par les parlementaires », Les Cahiers Portalis, n° 11, 202, p. 81.
39
CORNU (G.), Vocabulaire juridique, Paris, 15e éd., 2024, p. 7.
40
Ibid.
41
ECK (L.), L’abus de droit en droit constitutionnel, op. cit., p. 141.
42
Ibid., p. 155.
43
LALANDE (A.), « Normal », « Est normal, ce qui est conforme à la norme, dans le double sens de ce qui est
habituellement, dans la majorité des cas ou en moyenne et de ce qui est tel qu’il doit être ». Lire D. LOSCHAK,
« Droit, normalité et normalisation », Le droit en procès, Paris, Puf, Curapp, 1983, p. 51. Normalité : « l’état

144
dans l’exercice de la prérogative, autant dire l’anormalité de l’acte accompli44. Il faut aussi
relever que toutes les anormalités ne sont pas des abus. Un acte anormal de gestion n’est pas
nécessairement un abus. Il convient donc d’étudier les mésusages constitutifs d’abus dans le
constitutionnalisme.
La tâche s’avère périlleuse au regard de l’immensité des champs de l’abus. Dans une
perspective unitaire, l’étude combine à la fois l’abus de droit et l’abus de pouvoir45 autour du
concept de prérogatives juridiques ou, plus exactement, de prérogatives constitutionnelles.
Cette posture s’appuie sur le fait qu’en droit constitutionnel, l’exercice d’un pouvoir peut
recouvrir l’usage d’un droit46. Il suffit de mentionner le droit de vote, le droit
d’amendement47, le droit de dissolution, le droit de véto, etc. Il s’agit en réalité des
prérogatives qui sont mi-droit et mi-pouvoir48. Le juge constitutionnel béninois conforte cette
position dans l’une de ses décisions de 2010 où il assimile le droit de vote au pouvoir de vote
en ces termes : « s’il est exact que le Parlement a le pouvoir de voter une loi, puis de
l’amender ou de l’abroger par la suite, l’exercice de ce pouvoir ne peut se faire au bon
vouloir et au gré des intérêts d’une composante (fut-elle majoritaire) de l’Assemblée
nationale »49. Au regard de cette décision, il est intéressant de recourir à la notion de
« prérogative constitutionnelle ». Le concept de prérogative est unificateur50. Il s’agit du
terme générique englobant « tout droit subjectif, tout pouvoir de droit, toute faculté d’agir
fondée en droit »51. La prérogative constitutionnelle s’entend alors comme l’ensemble des
pouvoirs et droits reconnus par les ordres constitutionnels aux institutions ou aux autorités qui
les incarnent. Parmi ces prérogatives, il convient également d’exclure des droits et pouvoirs
discrétionnaires qui laissent une large liberté ou faculté à l’autorité52. Il s’agit entre autres de
la nomination et la création des services publics. Ainsi, c’est à partir d’un ensemble de
critères retenus par la doctrine qu’il est possible de caractériser l’abus.

habituel, régulier, conforme à la majorité des cas ou à ce qui doit être ». THIBIERGE (C), « Au cœur de la
norme : le tracé et la mesure : Pour une distinction entre normes et règles de droit », Archive de philosophie du
droit, t. 51, 2008, p. 346.
44
THIBIERGE (C.), « Au cœur de la norme : le tracé et la mesure pour une distinction entre normes et règles de
droit », op. cit., p. 346.
45
L’abus de pouvoir est l’emploi du pouvoir de contrainte en vue d’un but autre que celui que la loi avait en vue
en donnant ce pouvoir. DUGUIT (L.), Traité de droit constitutionnel, La Théorie générale de l’État, Première
partie. Éléments, fonctions et organes de l’État, Paris, ancienne librairie Fontemoing et Cie éditeurs, t. 2, 3 e éd.,
1928, p. 51.
46
ORIANNE (P.), « Abus de droit et détournement de pouvoir », Annales de droit et de sciences politiques,
1961, p. 213.
47
SAWADOGO (E. F.), « Le droit d’amendement parlementaire dans les États d’Afrique noire francophone »,
Afrilex, 2023, pp. 01-28.
48
ECK (L.), L’abus de droit en droit constitutionnel, op. cit., p. 403.
49
DCC 10-049 du 05 avril 2010, Loi d’abrogation de la loi portant organisation du Recensement électoral
national approfondi (RENA) et établissement de la Liste électorale permanente harmonisée (LEPI).
50
ROUBIER (P.), « Les prérogatives juridiques », APD, 1960, p. 128.
51
CORNU (G.), Vocabulaire juridique, op. cit., p. 1601. ROUBIER (P.), « Les prérogatives juridiques », APD,
1960, p. 128
52
Lire NGAFFO (N.), La compétence en droit public camerounais, thèse de doctorat en droit public, Université
de Yaoundé 2, 2018, 538 p.

145
Pour qu’on puisse parler d’abus, il faut premièrement des dispositions prévoyant des
prérogatives constitutionnelles d’action ou d’omission pour telle ou telle institution53. Celles-
ci se traduisent par des droits subjectifs constitutionnels54 ou par des pouvoirs constitutionnels
à mettre en œuvre dans l’exercice des fonctions. Deuxièmement, il faut que cette prérogative
soit mise en œuvre de façon anormale en termes de déviance ou d’excessivité. Troisièmement,
l’acte est abusif s’il est détourné de sa finalité sociale ou de celle du droit. Josserand considère
ce critère comme « la véritable pierre angulaire de toute la théorie de l’abus »55. En droit
constitutionnel, l’acte sera abusif s’il est contraire à la finalité assignée par le constituant, à
l’esprit de la Constitution et même à la moralité du droit56. Les sujets de droit constitutionnel
sont tenus de mettre leurs facultés juridiques au service d’un motif adéquat à leur esprit et à
leur mission, sinon, il y a abus. Quatrièmement, l’acte doit être posé dans l’intention de
nuire57 qui se traduit par la réalisation d’un dommage. En droit constitutionnel, il peut s’agir
de nuire aux autres États, aux organes constitutionnels, au peuple, aux électeurs, à
l’opposition ou à la société civile.
L’abus est caractérisé lorsqu’il y a une conduite anormale en raison de l’excessivité, la
nuisibilité ou le détournement de la finalité de l’usage d’une prérogative constitutionnelle
d’action ou d’abstention. Les considérations d’intention, de moyen et de fin58 sont donc
indispensables pour la prise en compte de l’abus, sans toutefois être cumulatives.
Que ce soit dans l’usage d’un droit ou d’un pouvoir, l’idée d’abus s’inscrit dans une
perspective plus large que le détournement de pouvoir. Ce dernier, n’étant qu’un élément de
la légalité de l’acte, se rapporte au contrôle de la validité des actes et aboutit à son
annulation59. L’abus est aussi distinct de l’excès de pouvoir qui touche la légalité interne et
externe d’un acte60. Pour Maurice Hauriou, « là où il y a lieu à recours pour abus, on ne peut
sans doute pas user du recours pour excès de pouvoir »61. En effet, si un acte peut être à la
fois illégal et abusif, par principe, un acte peut être abusif sans être illégal ou
inconstitutionnel, et inversement illégal ou inconstitutionnel sans être abusif. Dans ce sens,

53
ECK (L.), L’abus de droit en droit constitutionnel, op. cit., p. 155. Laurent ECK, « Controverses
constitutionnelles et abus de droit », Communication au VIe congrès de l’Association française de droit
constitutionnel, Montpellier, 9, 10, et 11 juin 2005, p. 4. Pour l’auteur, en droit constitutionnel, l’acte est abusif
« s’il existe un droit constitutionnel subjectif régulier de relation de permission d’agir ou de s’abstenir
autorisant un titulaire à réaliser, ou non, cette action ; si un individu, un groupe d’individus et/ou la société, de
manière générale, souffrent d’un dommage, plus ou moins lointain, engendré par cette action ; si une limite
interne du droit constitutionnel subjectif peut être décelée et considérée comme dépassée en la qualification de
l’action comme déviante eu égard à ce qu’on pouvait attendre d’un utilisateur raisonnable ou non malveillant de
ce droit ; en la qualification de l’action comme disproportionnée eu égard aux intérêts en présence, au dommage
provoqué ou au caractère quantitativement excessif de l’acte, en la qualification de cette action comme
détournant les finalités sociales, éthiques du droit utilisé ou du droit constitutionnel en général, l’intention du
constituant ou l’esprit de la Constitution ».
54
Ibid. GEYNET-DUSSAUZE (Ch.), « L’abus de droit constitutionnel par les parlementaires », op. cit., p. 83.
55
JOSSERAND (L.), « De l’esprit des droits et de leur relativité, théorie dite de l’abus des droits », op. cit., 132p.
56
ECK (L.), L’abus de droit en droit constitutionnel, op. cit., p. 171.
57
JOSSERAND (L), De l’abus des droits, op. cit., p. 20.
58
GUILBERT (J.), « L’abus de droit fondamental », Les Cahiers Portalis, n° 11, 2024, p. 8.
59
ORIANNE (P.), « Abus de droit et détournement de pouvoir », op. cit., p. 199 et p. 203.
60
VEDEL (G.), « L’excès de pouvoir législatif et excès de pouvoir administratif », op. cit., p. 58.
61
HAURIOU (M.), Précis de droit administratif et de droit public général : à l’usage des étudiants en licence et
en doctorat ès sciences politiques, Paris, Librairie de la société du recueil général des lois et des arrêts, 4e éd.,
1900, p. 190.

146
François Ost affirme que l’abus « désigne une dissociation entre la légalité et la légitimité
d’un comportement »62. L’abus se distingue enfin de l’arbitraire. Ce concept désigne « le
caractère d’une décision qui n’est pas le résultat de l’application d’une règle existante, mais
le produit d’une volonté libre »63. Le juge constitutionnel béninois confirme cette
appréhension en affirmant que : « l’arbitraire s’entend de l’exercice d’un pouvoir non fondé
en droit »64.
Au regard de la définition de l’abus retenue, il faut considérer que tous les organes
constitutionnels peuvent être auteurs d’abus65, notamment les organes du pouvoir exécutif, du
pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire66, le juge constitutionnel, les autorités administratives
indépendantes constitutionnalisées. À ceux-ci, il faut ajouter le peuple67 et même l’armée
lorsqu’elle sort du cadre de ses prérogatives. L’étude ne s’intéresse qu’à l’abus des
dépositaires ou titulaires du pouvoir politique à savoir, le pouvoir exécutif et le pouvoir
législatif68. Ce choix est lié au fait qu’ils sont ceux dont les agissements sont plus abusifs ou
ont plus de risques de l’être. Les détenteurs de la décision politique sont en réalité plus portés
à abuser. Si cela peut paraitre évident pour l’exécutif, il faut dire que le pouvoir législatif n’est
pas infaillible69. L’abus du pouvoir législatif70 est toujours possible.
Ces précisions faites, il est important de systématiser les pratiques des membres de
l’exécutif et du législatif des États africains dans l’exercice des prérogatives constitutionnelles
qui leur sont reconnues. Le constitutionnalisme en est le référent. Il s’entend de deux
manières, selon Michel Troper71. Au sens large, il renvoie à l’idée selon laquelle « dans tout
État, il faut une Constitution de manière à empêcher le despotisme ». Au sens strict, c’est
l’hypothèse que « non seulement une Constitution est nécessaire, mais que cette Constitution

62
OST (F.), « Droit et intérêt. Entre droit et non-droit : l’intérêt », Publications des facultés universitaires Saint
Louis, Bruxelles, vol. 2, 1990, p. 141.
63
CORNU (G.), Vocabulaire juridique, op. cit., p. 176.
64
DCC 10-049 du 05 avril 2010, loi d’abrogation de la loi portant organisation du Recensement électoral
national approfondi et établissement de la Liste électorale permanente harmonisée.
65
Il s’agit, selon Laurent Eck, de l’abus de droit institutionnel distinct de l’abus de droits fondamentaux qui
n’entre pas dans le cadre de l’étude. ECK (L.), L’abus de droit en droit constitutionnel, op. cit., 691 p.
66
Au Bénin, dans la décision DCC 09-087 du 13 août 2009, la Cour constitutionnelle réaffirme que : « les
décisions de justice ne sont pas des actes susceptibles de recours devant la Cour Constitutionnelle pour autant
qu’elles ne violent pas les droits fondamentaux des citoyens et les libertés publiques ; (…) en matière des droits
de l’homme, les décisions de la Cour Constitutionnelle priment celles de toutes les autres juridictions ».
67
DÉCHAUX (R) et STEFANINI (M. F. R.), « L’exercice du pouvoir constituant par le peuple peut-il être
abusif ? », in Pierre Alain COLLOT, Le constitutionnalisme abusif en Europe, Mare &Martin, 2022, p. 325.
68
Lire SOMALI (K.), Le parlement dans le nouveau constitutionnalisme en Afrique : Essai d’analyse comparée
à partir des exemples du Bénin, du Burkina Faso et du Togo, Thèse de doctorat en droit public, Université
Lille 2008, p. 27 ; KABORE (V. E.), « La perfectibilité du contrôle parlementaire du pouvoir exécutif en Afrique
francophone », RBD, n°53-2e semestre, 2017, p. 231.
69
COULIBALEY (B. D.), « La neutralisation du parlement constituant (à propos de la décision n° DCC 06-074
du 8 juillet 2006 de la cour constitutionnelle du bénin) », RDP, n°5, 2009, p. 1493. ALLOGNON (M. G.), « La
condition du législateur béninois dans la jurisprudence de la Cour Constitutionnelle », Afrilex, janvier 2018,
pp. 01-34.
70
VEDEL (G.), « L’excès de pouvoir législatif et excès de pouvoir administratif », Cahier du Conseil
constitutionnel, n° 1, 1996, pp. 57-63 ; NGANGO YOUMBI (É. M.), « L’excès de pouvoir législatif en Afrique
noire francophone », Mélanges en l’honneur du professeur Théodore HOLO, Démocratie en questions, Presses
de l’Université Toulouse 1 Capitole, 2017, p. 593. ADÉLOUI (A.-J.), « Le Parlement dans le régime politique
béninois », in Mélanges en l’honneur de Maurice AHANHANZO-GLÈLÈ, La Constitution béninoise du
11 décembre 1990 : un modèle pour l’Afrique ? Presses universitaires du Bénin & L’Harmattan, 2014, p. 329.
71
TROPER (M.), Pour une théorie juridique de l’État, Paris, Collection Léviathan, PUF, 1994, p. 199.

147
doit être fondée sur quelques principes propres à produire certains effets : l’impossibilité du
despotisme ou, ce qui ne revient pas du tout au même, la liberté politique ». Il a pour objectif
l’encadrement juridique du pouvoir politique72 ou la limitation du pouvoir d’État73.
Les ordres constitutionnels africains retenus sont le Bénin, le Cameroun et la
République centrafricaine. Le choix est fondé sur le partage de la langue française et du
modèle juridique français74. Par ailleurs, la réflexion permet de déceler les nuances, les
convergences et les divergences entre ces ordres juridiques. À cet égard, l’appui sur le Bénin
permet de révéler les insuffisances dans les deux autres États, étant entendu que sa
Constitution et sa Cour constitutionnelle sont des modèles pour l’Afrique75. Il s’agit par
ailleurs de faire une appréciation du constitutionnalisme des États africains retenus en raison
d’une relative stabilité constitutionnelle au Cameroun76 et au Bénin77 depuis l’avènement de
la démocratie contrairement à une succession de textes constitutionnels en Centrafrique due
aux multiples coups d’État78 et crises politiques. Au regard des développements qui
précèdent, il est apparu important de se demander : comment l’abus se traduit-il dans le
constitutionnalisme du Bénin, du Cameroun et de la République centrafricaine ? Compte tenu
de cette interrogation, un double intérêt théorique et pratique se dégage.
Sur le plan théorique, l’abus est au cœur des questions de sécurité juridique, car il met à
l’épreuve la clarté, la stabilité et la prévisibilité du droit. Sous ce rapport, on peut constater
qu’il paralyse l’action du droit79 et aggrave l’instabilité juridique80. Il permet de vérifier la
conformité de l’usage d’une prérogative constitutionnelle au regard de l’esprit, de la lettre et
de la finalité des normes constitutionnelles. Il questionne la puissance des organes de l’État en
rapport avec l’État de droit qui est devenu le but ultime des démocraties africaines. Traiter de
l’abus permet de contrôler la mise en œuvre des prérogatives constitutionnelles en Afrique.
L’analyse appréhende le contrôle de « l’aire souveraine »81 des autorités politiques. À cet
égard, le degré d’enracinement de la séparation des pouvoirs est apprécié, étant entendu que
l’abus devient l’outil principal par lequel le droit surveille les pouvoirs et droits attribués par

72
FAVOREU (L.) et al., Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 2017, p. 59.
73
DUHAMEL (O.) et MÉNY (Y.), Dictionnaire constitutionnel, Paris, PUF, 1992, pp. 212-213.
74
Le Cameroun, compte tenu de l’existence des zones anglophones, comporte aussi le modèle anglo-saxon.
75
Voir les mélanges dédiés à la Constitution du Bénin : Voir Frédéric Joël AIVO, Mélanges en l’honneur de
Maurice AHANHANZO-GLÈLÈ, La Constitution béninoise du 11 décembre 1990 : un modèle pour l’Afrique ?
Presses universitaires du Bénin & L’Harmattan, 2014, p. 66.
76
La Constitution du 18 janvier 1996, modifiée et complétée par la loi n°2008/001 du 14 avril 2008.
77
La Constitution du 11 décembre 1990 du Bénin modifié par la loi n°2019-40 du 7 novembre 2019.
78
La Constitution de la 7e République du 30 août 2023. La RCA est à sa 8e constitution et de multiples actes
constitutionnels de transitions. Lire Zibi (P.), « Le droit transitoire constitutionnel en République
centrafricaine », RFDC, n° 121, 2020, p. 45. BINOUA (J), Centrafrique, l’instabilité permanente, Paris,
L’Harmattan, 2005, 74 p.
79
MOYSE (P.-E.), « L’abus de droit : l’anténorme », op. cit., p. 861.
80
LAVROFF (D. G.), « De l’abus des réformes : réflexions sur le révisionnisme constitutionnel », RFDC, n°
hors-série, 2008, p. 56.
81
LOREDANA (T.), « La valeur de la théorie de l’abus de droit », op. cit., p. 22.

148
la Constitution82. La réflexion sur l’abus est sans aucun doute au cœur de la limitation de
l’État lui-même83.
Sur le plan pratique, l’étude de l’abus dans le constitutionnalisme des États africains
permet de scruter ses effets dans la configuration et l’exercice du pouvoir. Elle permet de
révéler la réaction des autres composantes de l’État lorsque cette inconduite se produit. S’il
est certain que l’abus est un mal, un ennemi de l’intérieur, l’étude permet de cerner ses
répercussions dans les sociétés africaines démocratiquement fragiles. Outre les effets sur
l’effectivité de la norme constitutionnelle et les droits et libertés, l’abus peut aboutir à la
déstabilisation sociopolitique des États. Ils sont encore des terreaux favorables à l’instabilité
et aux crises politiques généralement causées par les abus de toutes formes. L’étude apprécie
alors les efforts faits par les États en vue de prémunir les ordres constitutionnels des dérives
qui fragilisent la démocratie en général et les droits en particulier.
Afin d’atteindre cet objectif, l’étude s’appuie sur la méthode juridique84 basée sur
l’analyse des textes et de la jurisprudence constitutionnels. Il s’agit de révéler le traitement
que le droit positif réserve à l’abus. Mais, compte tenu du fait qu’en Afrique, c’est le
relativisme constitutionnel qui domine85, le recours au positivisme sociologique86 est
également fait, car l’abus révèle la mise en œuvre concrète d’une prérogative. Enfin, la
méthode comparative87 est exploitée au regard de la diversité des ordres juridiques retenus.
En référence aux énoncés constitutionnels, jurisprudentiels et de la pratique
constitutionnelle, il est possible de soutenir que l’abus se traduit de façon paradoxale dans le
constitutionnalisme des États africains. L’idée résulte du fait que l’abus est considéré comme
un exercice anormal d’une prérogative dans les ordres constitutionnels88. Cependant, il est
constant que les États ne mettent pas suffisamment d’obstacles pour l’empêcher ou pour
l’éliminer. En d’autres termes, si l’abus correspond à une conduite manifestement
inappropriée (I), il reste une inconduite relativement neutralisée (II).

I- UNE CONDUITE MANIFESTEMENT INAPPROPRIEE

Par principe, les prérogatives juridiques ne peuvent être mises en œuvre de n’importe
quelle manière. On devrait avoir de bonnes autorités politiques se montrant raisonnables dans

82
IBIKOUNLE (Ch.), « L’abus de droit en droit constitutionnel béninois », études en l’honneur de la
5e mandature présidée par le professeur Theodore HOLO, Jurisprudence de la cour constitutionnelle : le citoyen,
bibliothèque nationale, t. 2, 2023, p. 163.
83
DUGUIT (L.), Leçons de droit public, op. cit., p. 254.
84
CHAMPEIL-DESPLATS (V.), Méthodologies du droit et des sciences du droit, Paris, Dalloz, 2014, p. 9.
85
CONAC (G.), « Les Constitutions des États d’Afrique et leur effectivité », in G. CONAC (dir.), Dynamiques et
finalités des droits africains, Paris, Economica, 1980, p. 387.
86
VIRALLY (M.), « Le phénomène juridique », in Michel VIRALLY (dir.), Le droit international en devenir,
Paris, PUF, 1990, p. 37.
87
GRAWITZ (Madeleine), Méthodes des sciences sociales, Paris, Dalloz, 11e éd., 2001, p. 419.
88
Pour une appréhension de l’ordre constitutionnel, lire NAREY (O.), « L’ordre constitutionnel », in MELEDJE
J. F., BLÉOU M. et KOMOIN F. (dir), Mélanges dédiés au Doyen Francis V. WODIÉ, Presse de l’Université de
Toulouse 1 Capitole, 2016, p. 399-421. DOSSOU (R.), « pour un ordre constitutionnel démocratique », Afrique
contemporaine, vol. 2, n°278, 2024 ; SINDJOUN (L.), « Considérations brèves sur les figures de l’ordre
constitutionnel en Afrique », Afrique contemporaine, vol. 2, n°278, 2024, p. 295.

149
leur utilisation89. Mais tel n’est pas toujours le cas. On rencontre des pratiques
constitutionnelles abusives qui peuvent ou non cumuler les différentes caractéristiques de
l’abus. La Cour constitutionnelle du Bénin donne des indications pour la détermination de
l’abus dans sa décision, « Loi d’abrogation de la loi portant organisation du Recensement
électoral national approfondi et établissement de la Liste électorale permanente harmonisée
»90. Elle considère l’abus de pouvoir comme « l’usage non approprié d’un pouvoir
régulièrement conféré par la loi ». L’abus de droit serait alors, dans la logique du juge
constitutionnel, l’usage non approprié d’un droit régulièrement conféré par la loi. Il faut donc
considérer l’abus comme une conduite manifestement inappropriée. Ce caractère tient au fait
que l’usage de la permission d’agir ou de s’abstenir reconnue à une autorité politique est
démesuré (A) ou dévoyé (B).

A- L’usage démesuré des prérogatives

Là où il y a démesure, il y a abus91. L’abus est réalisé quand la conduite de l’autorité


dépasse les conditions habituelles d’exercice de ses prérogatives constitutionnelles. Elle a agi
sans modération en allant au-delà de la « mesure moyenne de conduite sociale correcte »92.
Cette mesure s’établit à partir d’un standard de comportements compris comme « un pur
instrument de mesure des comportements et des situations en termes de normalité »93. En
raison de ces précisions, l’abus n’est pas éloigné de l’idée d’excès et de disproportionnalité94.
Il va se traduire par une action (1) ou une abstention (2) démesurées.

1- L’action démesurée
L’abus opère à partir d’un usage démesuré des prérogatives constitutionnelles. Il est
établi, si les moyens mis en œuvre ne sont pas appropriés, c’est-à-dire « qu’il n’existe pas de
rapport raisonnable entre les moyens employés et le but visé »95. Dans ce cas, le caractère
approprié de l’acte est recherché dans les moyens utilisés. En tout état de cause, l’abus est
perceptible dans la démesure qualitative et quantitative.
L’usage des prérogatives constitutionnelles peut être démesuré sur le plan qualitatif.
Dans cette hypothèse, l’inadéquation caractérise l’abus. Cela se vérifie dans une décision du
juge constitutionnel béninois concernant l’exercice des libertés politiques. Le Président de la
République demandait le contrôle de la conformité à la Constitution de la loi n° 2009-22
portant institution du Médiateur de la République votée par l’Assemblée nationale le 21 juillet
2009 au motif qu’elle établissait une incompatibilité avec la qualité « de membre d’un parti

89
GEYNET-DUSSAUZE (Ch.), « L’abus de droit constitutionnel par les parlementaires », [Link]., p. 12.
90
DCC 10-049 du 05 avril 2010.
91
MÉNARD (B.), « Le contrôle de proportionnalité : vers une deuxième vie de la théorie de l’abus de droit ?
Prospection à partir de l’abus du droit de propriété », RTD Civ, 2022, p. 1.
92
LANORD FARINELLI (M), « La norme technique, source du droit légitime ? », RFDA. 2005, p. 742.
93
RIALS (S.), Le juge administratif français et la technique du standard, Paris, LGDJ, 1980, p. 61. THIBIERGE
(C.), « Au cœur de la norme : le tracé et la mesure pour une distinction entre normes et règles de droit », op. cit.,
p. 14.
94
VAN GERVEN (W.), « Principe de proportionnalité, abus de droit et droits fondamentaux », JT, 1992, p. 305.
95
GOESEL-LE-BIHAN (V.), « Le contrôle de proportionnalité exercé par le Conseil Constitutionnel », Cahiers
du Conseil constitutionnel, n°22, juin 2007, p. 141.

150
politique ». La Cour constitutionnelle affirme que : « si le législateur peut en limiter
l’exercice en l’organisant, il ne saurait la supprimer ou l’annihiler »96. En insérant cette
incompatibilité, le législateur, compétent en matière d’organisation de la liberté, a
manifestement fait un usage inapproprié de la prérogative. La Cour constitutionnelle de la
Centrafrique va dans le même sens dans une espèce où une différence avait été instituée dans
le traitement de la retraite entre les hommes et les femmes. L’article 12 de l’ordonnance
n° 81 024 du 16 avril 1981 instituant un régime de pension vieillesse, invalidité et décès en
faveur des travailleurs salariés fixait à cinquante-cinq ans l’âge de retraite pour les femmes et
cinquante-cinq ans pour les hommes. La Cour estima que : « le législateur a abusé de ses
pouvoirs en créant une discrimination basée sur le sexe »97.
La conduite du titulaire de la prérogative se situe dans le sillage de l’abus s’il y a une
démarcation par le dépassement des limites internes de ses prérogatives. Le juge
constitutionnel centrafricain, à propos de l’organisation d’une révision de la Constitution ou
d’un référendum constitutionnel, affirme que : « le Président de la République a outrepassé
ses compétences en signant le décret n° 22348 portant création du Comité chargé de rédiger
le projet de Constitution de la République centrafricaine »98. En agissant ainsi, le Président de
la République a abusé de son droit d’initiative, car la Constitution lui reconnaissait l’initiative
de la révision qui ne comporte pas, selon la Cour constitutionnelle, l’initiative de la création
de l’organe chargé de la rédaction du texte. Il a donc dépassé les limites internes de son droit.
Dans le contexte béninois, l’abus ressort de la modification par décret du Président de la
République, de la loi du 27 juillet 1990 fixant les fêtes légales en République du Bénin 99. La
Cour constitutionnelle rappela que si l’article 100 de la Constitution du 11 décembre 1990 lui
reconnait la possibilité de le faire par décret pour les textes de forme législative intervenus en
antérieurement à l’entrée en vigueur de la Constitution, il a abusé de cette prérogative en
réglementant les fêtes légales.
Il est possible de retenir l’abus dans la décision du juge constitutionnel centrafricain à
propos de l’organisation de la révision constitutionnelle par voie de référendum en 2022 où il
précise que le pouvoir d’initiative en matière constitutionnelle reconnu au Parlement ne
comporte pas « le pouvoir de demander au Gouvernement de mettre en place une constituante
»100 En le faisant, les parlementaires avaient abusé de leur prérogative en la matière. Le juge
constitutionnel béninois va estimer que les parlementaires commettent un abus en faisant une
proposition de loi dessaisissant le Gouvernement de son droit de regard et de gestion des
fréquences par voie hertzienne terrestre et par satellite qui relèvent de la sécurité et de la
souveraineté de l’État. Il estima que ladite proposition « va au-delà de la détermination des

96
Bénin, DCC 09-084 du 06 août 2009. Centrafrique, décision n°001/CC/06 du 14 février 2006.
97
Centrafrique, décision n°007/CC/09 du 19 octobre 2009, Président de la Cour d’Appel de Bangui.
98
Centrafrique, décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022 sur le recours afin de constat de l’impossibilité de
l’organisation d’une révision de la constitution ou d’un référendum constitutionnel et en inconstitutionnalité.
Voir au Bénin, Avis CC 00-01 du 7 janvier 2000 : le Président de la République sollicitait l’avis pour obtenir une
loi d’habilitation dans des domaines non prévus par la Constitution. Voir, décision n°001/CC/08 du 30 mai 2008.
99
Bénin, Avis CC-001/97 du 5 août 1997, institution d’une fête annuelle des religions traditionnelles ; DCC 06-
162 du 19 octobre 2006, Les « pouvoirs législatifs » du Président de la République. MEDE (N.), Les grandes
décisions de la Cour constitutionnelle du Bénin, Sénégal, L’Harmattan, 2020, p. 147.
100
Centrafrique, Décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022 sur le recours afin de constat de l’impossibilité de
l’organisation d’une révision de la constitution ou d’un référendum constitutionnel et en inconstitutionnalité.

151
principes fondamentaux »101 reconnue au législateur. Dans une autre affaire, l’abus est aussi
perceptible lorsque le législateur va au-delà de ses pouvoirs en interdisant le droit de grève
aux militaires au lieu de tout simplement le limiter102.
L’abus se traduit aussi par une action démesurée sur le plan quantitatif. L’exercice
d’une prérogative dépassant l’usage quantitatif raisonnable103. Ce dépassement quantitatif
tient au fait que l’usage est numériquement élevé et temporellement anormal.
L’usage numériquement élevé découle soit l’exercice abondant de la prérogative, soit de
la représentation disproportionnée dans les instances. Dans le premier cas, la prérogative est
mise en œuvre de façon répétitive par le titulaire. En ce qui concerne l’exécutif, plusieurs
situations abusives sont perceptibles dans le constitutionnalisme des États africains. En
Centrafrique, le juge a estimé qu’il est excessif de prendre plusieurs ordonnances au cours
d’une année, paralysant pratiquement l’activité législative ordinaire104. Il est aussi possible de
relever le cas des ordonnances en matière budgétaire. Celles-ci doivent intervenir pour mettre
en vigueur le projet de loi de finances105 ou pour modifier la loi de finances. On assiste à un
constant contournement du parlement dans le cadre de la rectification des équilibres financiers
en cours d’exécution budgétaire. L’exécutif au Cameroun préférant systématiquement
recourir aux « ordonnances de finances rectificatives »106. La loi de finances rectificatives
spécialement conçue à cet effet est reléguée. Le même constat est possible pour la procédure
d’urgence en matière d’adoption des lois107. Il y a un quasi reflexe du Gouvernement à y
recourir108. L’urgence est systématiquement déclarée lorsque le Gouvernement a accusé un
retard dans le dépôt du projet de loi109.
La répétition de l’usage de la prérogative est un indice de l’abus. S’il est légal de mettre
en œuvre une prérogative, il est assurément abusif de l’exercer de façon répétitive. La
répétition de l’exercice peut cacher un dessein inavoué : l’obstruction parlementaire110. Le
juge constitutionnel béninois affirme que : « en procédant à des séances répétées aux fins de
recueillir de nouvelles candidatures, la doyenne d’âge de l’Assemblée nationale, madame
Rose-Marie Vieyra Soglo, a violé l’article 15 du Règlement intérieur de l’Assemblée
nationale et partant l’article 81, alinéa 1 de la Constitution »111. En effet, dans le cadre du

101
Bénin, DCC 08-095 du 21 août 2008 ; Avis CC 11- 001 du 1er septembre 2011.
102
Bénin, DCC 06-034 du 4 avril 2006. Centrafrique, Décision n°003/CC/09 du 30 juillet 2009.
103
ECK (L.), L’abus de droit en droit constitutionnel, p. 166 ; LEROY (M.), « L’excès de droit », RBDC, 1999,
p. 83.
104
Avis n°001/CC/06 du 25 janvier 2006.
105
L’article 53 a de la directive CEMAC du 19 décembre 2011.
106
BILOUNGA (S.T.), « La crise de la loi en droit public camerounais », sous la direction de Maurice KAMTO,
Stéphane DOUMBE-BILLE, Brusil Miranda METOU, Mélanges en l’honneur du Doyen Joseph-Marie
BIPOUN WOUM, Regards sur le droit public en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 126. Au Cameroun en
2007, 2008, 2009, 2010, 2020, 2022, 2023, les ordonnances ont systématiquement modifié le budget.
107
Cameroun, article 18 alinéa 4 et 5 de la Constitution du 18 janvier 1996. Lire l’article 56 al 1er de la loi
n°2014/016 du 09 septembre 2014 portant règlement intérieur de l’Assemblée nationale.
108
CALMES-BRUNET (S.), « Le temps du débat législatif », CRDF, n°10, 2012, p. 87.
109
Cameroun, article 57 alinéa 1 de la loi du 11 juillet 2018 et le décret n°2019-281 du 31 mai 2019.
110
SOGLOHOUN (C. P. T.), « L’obstruction parlementaire dans les démocraties en Afrique : l’exemple du
bénin », op. cit., p. 203.
111
DCC 03-077 du 7 mai 2003. Lire SINDJOUN (L.), Les grandes décisions de la justice constitutionnelle
africaine. Droit constitutionnel jurisprudentiel et politiques constitutionnelles au prisme des systèmes politiques
africains, Bruxelles, Bruylant, 2009, 598 p.

152
dépôt des candidatures, ledit règlement intérieur dispose que : « les candidatures aux
différents postes sont reçues par le président de séance au plus tard une heure avant
l’ouverture du scrutin ». S’il est clair que la loi ne limite pas le nombre de séances devant
aboutir à la réception des candidatures, le juge constitutionnel a estimé que la doyenne d’âge
avait anormalement interrompu les séances de vote pour obtenir de nouvelles candidatures.
Elle souhaitait vainement le respect de la configuration politique et du partage de postes du
parlement auquel ces collègues s’opposaient112.
Dans le second cas, l’abus apparait dans le cadre d’une représentation disproportionnée
au sein de certaines instances. C’est le cas lorsque la majorité au Parlement ne tient pas
compte de la minorité dans les instances internes ou les institutions externes. La démocratie
exige en effet la présence de toutes les composantes dans la gestion des instances. Celle-ci se
concrétise par le respect de la composante sociologique et de la configuration politique. Il sera
donc anormal ou abusif si des exclusions sont faites ou tout simplement, si ces instances sont
confisquées par une majorité trop gourmande. Le juge constitutionnel béninois réaffirme cette
exigence constitutionnelle dans l’affaire concernant la désignation des membres du Parlement
à la Haute Cour de Justice en ces termes : « la prise en compte de cette configuration politique
implique la répartition proportionnelle dans la désignation des députés appelés à représenter
l’Assemblée nationale en tant que Corps, à animer ses organes de gestion ou à siéger au sein
d’autres institutions de l’État (…) selon le principe à valeur constitutionnelle de la
représentation proportionnelle majorité/minorité »113. Il y a abus si le nombre de
représentants dans les instances ne correspond pas à la configuration politique du
parlement114. L’abus n’est pas réalisé si au moins un membre de la minorité est représenté
comme l’affirme le juge constitutionnel béninois en ces termes : « en accordant au moins un
poste à la minorité parlementaire au sein des membres du bureau de l’Assemblée nationale,
la majorité parlementaire n’a pas transgressé la règle de la proportionnalité invoquée par le
requérant »115.
L’usage temporellement anormal est aussi un signe de l’abus. La démesure tient à la
durée de l’exercice. En effet, le temps permet d’apprécier la qualité d’une conduite par
rapport à celle qu’on est en droit d’attendre à un moment donné. L’écoulement d’un temps
très long ou très court, dans l’usage des prérogatives constitutionnelles, peut alors être un
indicateur du caractère abusif de la conduite. Deux hypothèses peuvent être soulignées :
l’anticipation de l’action et le rallongement du temps de l’action.

112
Voir le compte-rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 22 avril 2003 ; le compte-rendu de la séance
de l’Assemblée nationale du 25 avril 2003 ; le compte-rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 29 avril
2003 ; le compte-rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 6 mai 2003 ; le compte-rendu de la séance de
l’Assemblée nationale du 9 mai 2003.
113
DCC 09-002 du 8 janvier 2009, Désignation des membres du Parlement à la Haute Cour de Justice ; DCC 00-
078 du 7 décembre 2000 ; DCC 09-057 du 21 avril 2009 et DCC 11-047 du 21 juillet 2011 : « la garantie des
droits de la minorité dans une démocratie pluraliste ne se réduit pas à la représentation proportionnelle
minorité/majorité dans les organes de gestion de l’Assemblée nationale ou de la représentation du parlement
dans les autres institutions de l’État ».
114
DCC 01-012 du 22 janvier 2001 ; DCC 11-047 du 21 juillet 2011.
115
Bénin, DCC 23-083 du 9 mars 2023 ; DCC 09-002 du 8 janvier 2009 ; DCC 00-078 du 7 décembre 2000 ;
DCC 01-011 du 12 janvier 2001 ; DCC 11-047 du 21 juillet 2011 ; DCC 01-012 du 22 janvier 2001.
Centrafrique, Avis n°01/CC/10 du 26 avril 2010.

153
L’acte est abusif lorsque le titulaire de la prérogative a anticipé son action. Il a agi bien
avant que les conditions devant aboutir à son intervention ne soient réalisées. Si la loi lui
donne le droit d’agir, il l’a fait au mauvais moment. L’action n’a pas respecté le timing
approprié. Le juge constitutionnel béninois a pu, dans ce sens, affirmer que : « dès lors, il y a
lieu pour la Cour de dire et juger qu’en inscrivant à l’ordre du jour de ladite session
extraordinaire la mise en conformité de la loi précitée alors que la Cour Constitutionnelle
n’avait pas encore rendu sa décision de contrôle de conformité à la Constitution (…), les
membres de l’Assemblée nationale ont violé l’article 88 de la Constitution »116. Ils ont abusé
de leur prérogative en la mettant en œuvre de façon anticipée.
L’acte peut être abusif lorsqu’il y a un rallongement du temps d’action. Il est très
courant de voir, en Afrique noire francophone, un attachement particulier à l’exercice de la
fonction présidentielle. Il s’agit d’une part de la fièvre du troisième mandat. Généralement les
constituants limitent l’exercice du mandat présidentiel à deux. Mais un peu partout, on assiste
à une volonté de rallongement insidieux du nombre de mandats117. En effet, si la révision qui
conduit à la levée du verrou de la limitation des mandats est abusive comme en
Centrafrique118, il faut tout aussi relever le caractère abusif de la possibilité des mandats
supplémentaires qu’elle permet. L’introduction de nouvelles règles relatives au mandat,
permettant au Président de la République en fonction de briguer un troisième mandat, est
indubitablement abusive. Le troisième mandat que cette révision rend possible est un mandat
de trop, un mandat abusif. Au Cameroun, après la révision constitutionnelle du 14 avril 2008,
le Président en exercice a pu, après avoir épuisé les deux mandats initialement prévus par le
constituant de 1996, briguer d’autres mandats, notamment en 2011 et en 2018. Rien n’exclut
qu’il puisse briguer un autre en 2025. Le mandat des élus peut également être abusif lorsqu’il
est prolongé alors que les circonstances ne s’y prêtent pas119. Enfin, le prolongement du temps
de dépôt des projets de loi est aussi abusif120. Le dépôt tardif du projet de loi121 est une
pratique répétée dans les États africains qui plonge les parlementaires dans une séance
marathon lors de l’adoption du budget de l’État122. L’abus résulte de l’action démesurée, tel
est également le cas de l’abstention démesurée.

2- L’abstention démesurée
L’abstention correspond au non-exercice d’un droit, d’un devoir, d’un pouvoir ou d’une
fonction123. S’abstenir, c’est ne pas prendre d’acte ou de mesure matérielle124 au moment où il

116
DCC 10-122 du 16 octobre 2010 ; DCC 10-121 du 16 octobre 2010.
117
ZIBI (P.), « L’accommodation constitutionnelle dans les États d’Afrique noire francophone : Cas des révisions
constitutionnelles en faveur des mandats présidentiels perpétuels », RASPOS, n° 44, 2023, p. 413.
118
Centrafrique, Avis n°015/CC/20 du 5 juin 2020 relatif à la révision de certaines dispositions de la constitution
du 30 mars 2016.
119
Voir le décret n°2024/328 du 24 juillet 2024 portant prorogation du mandat des conseillers municipaux.
120
Au Cameroun, voir la loi du 11 juillet 2018 portant régime financier de l’État et des autres entités publiques.
121
Au Cameroun, le dépôt des projets de loi de finances après l’ouverture de la session budgétaire en violation
de l’article 57 alinéa 1er de la loi n°2018/012 est récurrent. Ce retard dans la transmission du projet de loi de
finances est perceptible à la session budgétaire de 2021. À l’ouverture de la session le 11 novembre, le Parlement
n’avait pas encore reçu le projet de loi de finances.
122
NKOUAYEP (L. Ch. P.), « Le temps parlementaire d’adoption du budget dans le régime financier de l’État
au Cameroun », RAFIP, n°10 Second semestre 2021, p. 55.
123
DI QUAL (L.), La compétence liée, Paris, LGDJ, 1964, pp.74-75.

154
doit être pris. Lorsqu’il existe le pouvoir discrétionnaire, l’organe est maître de son action ou
de son abstention125. Tel n’est pas le cas lorsqu’il a une obligation de ne pas agir126 ou s’il
refuse d’agir. Dans le premier cas, s’abstenir est une obligation127. Alors, l’abstention au-delà
de la prescription temporelle ou matérielle peut être illégale et abusive. Dans le second cas,
l’abus résulte du fait que l’organe politique avait l’obligation d’agir, mais il s’est abstenu de le
faire128. Il y a refus d’exercer certaines prérogatives ou compétences129.
L’abstention du titulaire de la prérogative est un révélateur de l’abus si elle est anormale
ou inappropriée. Ne pas avoir agi est abusif comme le rappelle le juge constitutionnel
béninois en ce qui concerne le vote des lois, quand il affirme que : « l’Assemblée nationale
dont l’une des missions principales est de voter les lois s’est abstenue d’autoriser la
ratification des accords de prêt (…) que ce faisant, les députés à l’Assemblée nationale ont
violé l’article 35 de la Constitution »130. L’abus est aussi révélé si un organe de l’État « est
amené à refuser d’apporter son concours à l’exécution d’une décision de justice devenue
définitive »131. Il en est de même pour le dépôt tardif des projets de lois de finances au
Cameroun132. Cette abstention est pratiquement devenue une habitude permettant de
neutraliser l’efficacité du débat budgétaire.
Il y a abus si l’autorité prolonge son abstention au-delà du temporellement acceptable.
Dans ce cas, l’abstention perdure ou se répète dans le temps et aboutit à un abus133. Il est une
certitude, si on abuse en s’abstenant134, on abuse aussi en s’abstenant trop longtemps. Le
Cameroun représente un terreau où l’abstention prolongée est manifestement permanente. Il
suffit pour s’en convaincre de constater l’absence de Conseil des ministres depuis 2018 et
l’absence de Conseil supérieur de la magistrature depuis 2020. L’abus est révélé en cas

124
GRABIAS (F), « Contribution à une définition de la notion de tolérance administrative », in LAVERGNE
(Benjamin), BIOY (Xavier) et SZTULMAN (Marc) (dir.), Tolérance et droit, Paris, LGDJ, 2013, p. 40.
125
NGAFFO (N.), La compétence en droit public camerounais, thèse de doctorat en droit public, Université de
Yaoundé 2, 2018, p. 32.
126
BARTHELEMY (J.), « L’obligation de faire ou de ne pas faire et son exécution forcée dans le droit public »,
RDP, 1912, p. 505.
127
MOHAMADI (H.), L’obligation d’agir des personnes publiques, Thèse de doctorat, université de Toulouse,
2005, p. 29.
128
JÈZE (J), « Essai d’une théorie générale de l’abstention dans le droit public », RDP, 1905, p. 764.
129
TALLINEAU (L), « Les tolérances administratives », AJDA, 1978, p. 9.
130
Bénin, DCC 08-072 du 25 juillet 2008 ; DCC 08-095 du 21 août 2008 la proposition de loi soumise à
l’examen de l’Assemblée nationale vise la modification des articles 16, 18 et 35 de la loi organique n° 92021 du
21 août 1992 relative à la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) « la proposition de
modification de l’article 35 de la loi organique, en fixant les modalités de gestion des fréquences, va au-delà de
la détermination des principes fondamentaux et viole par conséquent les dispositions de l’article 98 précitées et
l’article 100 alinéa 1er de la Constitution » ; DCC 10-122 du 16 octobre 2010.
131
Bénin, arrêt du 27 décembre 2007.
132
Au Cameroun, le dépôt des projets de loi de finances après l’ouverture de la session budgétaire en violation
de l’article 57 alinéa 1er de la loi n°2018/012 est récurrent. Ce retard dans la transmission du projet de loi de
finances est perceptible à la session budgétaire de 2021. À l’ouverture de la session le 11 novembre, le Parlement
n’avait pas encore reçu le projet de loi de finances.
133
DOUI WAWAYE (A. J.), La sécurité, la fondation de l’État centrafricain : contribution à la recherche de
l’État de droit, thèse de doctorat en droit public, Université de Bourgogne, 2012, p. 165.
134
Pour l’abstention en matière de promulgation des lois, voir au Bénin, DCC 17-088 du 20 avril 2017 ; DCC
17-088 du 20 avril 2017 ; DCC 16-156 du 13 octobre 2016 ; DCC 16-143 du 15 septembre 2016 ; DCC 08-170
du 21 novembre 2008. Au Cameroun, l’article 31 alinéa 2 de la Constitution du 18 janvier 1996. Pour
l’abstention en matière d’adoption de la loi de finances, voir l’adoption par douzième prévu l’article 16
alinéa 2b.

155
d’abstention prolongée de l’autorité dans l’édiction des décrets d’application des lois. Il en est
ainsi au Cameroun par exemple pour ce qui concerne la déclaration des biens. Si la loi
n° 003/2006 du 25 avril 2006 relative à la déclaration des biens et avoirs a déjà été
promulguée conformément à l’article 66 de la Constitution, il reste que depuis lors, dix-huit
ans plus tard, le décret d’application n’est pas pris par le Président de la République. Cette
abstention prolongée du Président de la République est démesurée et donc abusive. Une
objection pourrait être opposée à cet argument au motif que le Président de la République n’a
pas compétence liée. Mais, comment ne pas considérer, en référence aux valeurs
démocratiques et à l’État de droit, qu’il n’y aurait pas quelque chose d’abusif à s’abstenir
pendant plus de dix-huit ans pour donner corps à une loi qui renforcerait la gouvernance de
l’État. En France, par exemple, le Conseil d’État estime que l’exécutif engage la
responsabilité de l’État en cas de refus de prendre un décret d’application des lois ou tout acte
réglementaire135. Cette position est confirmée par l’auguste juridiction dans sa décision du
22 octobre 2014 en ces termes : « l’exercice du pouvoir réglementaire comporte non
seulement le droit, mais aussi l’obligation de prendre dans un délai raisonnable les mesures
qu’implique nécessairement l’application d’une loi »136. Cette obligation peut donc être
fondée, en France137 comme au Bénin, au Cameroun et en Centrafrique, sur les dispositions
constitutionnelles qui encadrent l’exécution des lois138. Au vu de la logique retenue en France,
il est normal de considérer comme abusif le fait pour le Président de la République ou le
Premier ministre de ne pas prendre des décrets d’application dans des délais raisonnables.
Une abstention prolongée serait donc déraisonnable et par conséquent abusive.
L’abus peut être dénoncé dans la délégation permanente de signature139 du Président de
la République en faveur du Secrétaire général de la Présidence. Les plus récentes sont
intervenues juste après les deux dernières élections présidentielles140. Si le Président de la
République peut déléguer ses compétences dans le cadre de la signature ou des pouvoirs, le
fait qu’elle soit permanente permet de s’interroger sur la durée de celle-ci ou sa portée. Elle
consacre une abstention prolongée du Président de la République quoiqu’agissant par le biais
du Secrétaire général. Si sur le strict plan juridique la compétence du Président de la
République ne prend aucun coup141, du point de vue politique, la question peut être autrement

135
CE, Sect. 13 juillet 1951, Union des anciens militaires titulaires d’emplois réservés à la SNCF, rec. Dalloz,
p. 403.
136
CE, 22 octobre 2014, 5e et 4e SSR, n°361464.
137
Article 21 de la Constitution de 1958.
138
Article 12 alinéa 2 de la Constitution camerounaise : le Premier ministre est « chargé de l’exécution des lois ».
Article 59 de la Constitution béninoise « Le Président de la République assure l’exécution des lois ». Article 65
de la Constitution centrafricaine, le Président de la République « veille à l’exécution des lois ».
139
TAMETONG NGUEMO TSIDIE (S.), « La délégation permanente de signature : une catégorie nouvelle en
droit administratif camerounais ? », Juridis périodique, n°124, octobre-novembre-décembre 2020, p. 196. on
peut citer successivement plusieurs décrets accordant délégation permanente de signature aux Secrétaires
généraux de la Présidence de la République au Cameroun : le décret n° 75/533 du 17 juillet 1975 ; le décret
n°84/042 du 13 février 1984 ; le décret n°85/1199 du 30 août 1985 ; le décret n°89/758 du 21 avril 1989 ; le
décret n°90/1363 du 21 septembre 1990 ; le décret n°97/220 du 11 décembre 1997 ; le décret n°2002/222 du
30 août 2002 ; le décret n°2006/311 du 25 septembre 2006 ; le décret n°2011/422 du 14 décembre 2011 ; le
décret n°2019/043 du 05 février 2019.
140
Le décret n°2011/422 du 14 décembre 2011 et le décret n°2019/043 du 05 février 2019.
141
TAMETONG NGUEMO TSIDIE (S.), « La délégation permanente de signature : une catégorie nouvelle en
droit administratif camerounais ? », op. cit., p. 196.

156
analysée puisqu’il transparait clairement une abstention pour une durée indéterminée du
Président de la République au profit d’une autorité qui n’a pas la légitimité directe quoique la
légalité soit avec elle. Cette délégation permanente de signature est attribuée au profit de
l’actuel secrétaire depuis quatorze ans. Toute chose anormale par rapport à l’esprit et à la
pratique de la démocratie. Il faut sans doute, à partir de cette affirmation, considérer que
l’abus est aussi réalisé lorsque l’usage des prérogatives constitutionnelles est dévoyé.

B- L’usage dévoyé des prérogatives

L’abus opère en cas de dévoiement des prérogatives constitutionnelles. Il saisit ainsi les
usages détournés142. Cette affirmation permet de constater qu’il y a abus si l’acte est nuisible,
mais également orienté à des fins contraires à la volonté du constituant. En d’autres termes,
l’acte est abusif s’il y a une instrumentalisation des prérogatives (1) ou leur utilisation
dommageable (2).

1- L’instrumentalisation des prérogatives


Les prérogatives constitutionnelles ne peuvent faire l’objet d’un usage quelconque. Les
Constitutions sont généralement des boussoles dans ce sens. Elles s’opposent à
l’instrumentalisation des prérogatives143. Une orientation précise est attendue de leur usage.
Elles ne doivent pas être « un instrument au service de la politique politicienne » 144. L’abus
est caractérisé si les prérogatives sont détournées de leur signification réelle ou de leur
finalité. L’abus est alors « l’acte contraire au but de l’institution, à son esprit, à sa finalité
»145. Il renvoie à la déviation de l’esprit de la Constitution et au détournement de la finalité
des prérogatives.
En premier lieu, il y a abus parce que l’acte est contraire à l’esprit de la Constitution146.
L’esprit renvoie à une signification dégagée d’éléments extérieurs aux mots du texte147, c’est-
à-dire « l’idée directrice, le principe moteur, animateur et organisateur d’une règle ou d’un
système »148. L’exercice des prérogatives constitutionnelles ne devrait pas s’en éloigner, car
cela est une garantie contre les caprices politiques149. Les pratiques constitutionnelles doivent
être compatibles à la Constitution. Le juge constitutionnel centrafricain sanctionne ainsi la
prorogation des mandats des députés par eux-mêmes, à l’approche des élections et sans large
concertation préalable, au motif qu’elle « n’est pas conforme à l’exigence consensuelle de la
Constitution du 30 mars 2016 »150. Le juge constitutionnel a estimé que le respect de l’esprit

142
LEMEY (M.), « La notion d’abus de droit en droit international public », Les Cahiers Portalis, n°11, 2024,
p. 58.
143
Bénin, loi n° 90-32 du 11, décembre 1990 portant Constitution de la République du Bénin ; Centrafrique,
préambule de la Constitution. Cameroun, préambule de la Constitution et l’article 1 alinéa 2 de la Constitution.
144
LAVROFF (D. G.), « L’Abus des réformes : Réflexions sur le révisionnisme constitutionnel », RFDC, n°2,
HS, 2008, p. 68.
145
JOSSERAND (L.), De l’abus des droits, [Link]., p. 32.
146
PIERRE-CAPS (S.), « L’esprit des Constitutions », in Mélanges Pierre PACTET, Paris, Dalloz, 2003, p. 375.
147
Ibid.
148
ROUVILLOIS (F.), Droit constitutionnel. La V République, Paris, Flammarion, 5e éd., 2016, p. 10.
149
LAVROFF (D. G.), « L’Abus des réformes : Réflexions sur le révisionnisme constitutionnel », op. cit., p. 68.
150
Centrafrique, Avis n°015/CC/20 du 5 juin 2020 relatif à la révision de certaines dispositions de la constitution
du 30 mars 2016.

157
de la Constitution de 2016 supposait la prise en compte du consensus pour toutes les décisions
pouvant avoir un impact considérable sur la démocratie. Pour lui, si les députés ont
normalement le droit ou le pouvoir de proroger leur mandat, la prorogation n’a pas tenu
compte de l’esprit consensuel qui domine la Constitution de 2016. Il estime par ailleurs que
les amendements proposés en vue de lever le verrou constitutionnel sur la limitation des
mandats en Centrafrique ne sont pas compatibles à la Constitution151. Au Bénin, la reprise de
la procédure de vote a été jugée contraire à l’esprit de la Constitution152. La Cour
constitutionnelle sanctionne aussi la déviation de l’esprit de la Constitution par le législateur
qui avait limité la qualité de membre d’un parti politique en excluant les militaires, violant
ainsi la liberté d’association153. Il sanctionne aussi l’exercice des pouvoirs législatifs du
Président de la République jugé incompatible avec l’esprit de la Constitution ou de la
démocratie154.
En second lieu, l’abus est présent s’il y a un détournement des finalités
constitutionnelles. Selon Josserand, c’est le critérium exact, définitif et déterminant de l’abus,
car toute prérogative juridique a une fonction qu’elle est destinée à [Link] critère
téléologique permet de voir si l’autorité a agi dans un but contraire à celui qu’ont eu en vue le
constituant ou le législateur. L’abus est retenu si l’autorité a donné une destination anormale
qui altère et dérange la destination typique de la prérogative constitutionnelle. L’autorité a agi
non pas dans la perspective de l’intérêt commun, mais bien en vue d’une utilité personnelle.
L’usage des prérogatives constitutionnelles doit toujours poursuivre un intérêt général.
D’ailleurs, le droit constitutionnel est essentiellement construit autour de cette finalité. C’est
ainsi que les Constitutions exigent l’exercice des prérogatives dans l’intérêt et le respect du
bien commun156. Les autorités politiques s’engagent à ne jamais exercer leurs pouvoirs à des
fins personnelles et de n’être guidée en tout que par l’intérêt national157. Le bien-être de tous
et l’intérêt supérieur de l’État158 guident leurs actions. Une situation mérite d’être relevée en
Centrafrique. Il s’agit de la violation du principe d’inamovibilité des membres de la
juridiction constitutionnelle par le décret n° 22-454 du 22 octobre 2022. En effet, s’étend
opposé à la révision de la Constitution de 2016 en vue de faire sauter le verrou de la limitation
des mandats, la présidente de la Cour fut révoquée par le Président de la République après
avoir fait constater sa mise en retraite du corps de l’enseignement supérieur. Après cette
opération, la révision à laquelle elle s’était opposée a eu lieu. L’exercice de cette prérogative
par le Président de la République l’a été à des fins personnelles, car il souhaitait se représenter
après l’épuisement de son mandat prévu par la Constitution de 2016. On peut retenir l’abus
sur le fondement du détournement de la finalité dans la décision de la Cour constitutionnelle

151
Centrafrique, Avis n°015/CC/20 du 5 juin 2020 relatif à la révision de certaines dispositions de la constitution
du 30 mars 2016.
152
DCC 10-146 du 14 décembre 2010 ; DCC 10-145 du 14 décembre 2010 ; DCC 10-120 DU 16 octobre 2010.
153
Bénin, DCC 09-084 du 6 août 2009 : « si le législateur peut en limiter l’exercice en l’organisant, il ne saurait
la supprimer ou l’annihiler ».
154
DCC 06-162 du 19 octobre 2006.
155
JOSSERAND (L.), « De l’esprit des droits et de leur relativité… », op. cit., p. 395.
156
L’article 35 de la Constitution du Bénin ; DCC 16- 117 du 4 août 2016. Centrafrique, préambule de la
Constitution de la 7e république du 30 août 2023. Cameroun, Préambule de la Constitution du 18 janvier 1996.
157
Centrafrique, article 72.
158
Préambule de la Constitution camerounaise.

158
du Bénin, loi d’abrogation de la loi sur le RENA et la LEPI de 2010. Dans cette affaire, les
mêmes députés sollicitaient, pour la même loi, l’abrogation, la modification, et la substitution.
La Cour va déclarer que : « cette initiative proprement inédite dans la pratique parlementaire
moderne, visant à la fois l’abrogation d’une loi, la modification et la substitution d’une même
loi, n’est manifestement pas fondée sur la quête de l’intérêt et le respect du bien commun »159.
Elle n’hésite pas à sanctionner les actes qui, bien que reconnus par la Constitution, s’en
écartent du point de vue de la finalité poursuivie160.
L’usage des prérogatives constitutionnelles est également abusif lorsqu’il se détourne
des idéaux démocratiques qui sont au cœur de la construction des États. Depuis le début des
années 1990, l’aspiration démocratique a permis d’introduire dans les Constitutions, un
ensemble de règles et principes gouvernant la gestion des États161. Cela est important dans la
mesure où les comportements antidémocratiques des acteurs162 et l’usage déloyal des
prérogatives dans le jeu démocratique peuvent entraîner une crise de la démocratie163. Les
actes du Président de la République centrafricaine peuvent être considérés comme abusifs
puisque l’initiative de la révision constitutionnelle, en vue de faire sauter le verrou des
mandats, est contraire aux finalités démocratiques qui promeuvent l’alternance. Ainsi, le
déplafonnement du nombre de mandats présidentiels constitue un coup de boutoir contre la
démocratie164. Il s’agit d’un rallongement insidieux du nombre de mandats165 grâce à une
révision abusive166. Pour le juge constitutionnel centrafricain, « la révision constitutionnelle
est une procédure servant à modifier certaines dispositions de la Constitution, que le but
recherché à travers cette procédure est l’amélioration de la loi fondamentale en vue de son
application aux changements substantiels »167. Il a estimé que la révision constitutionnelle
initiée en 2020, qui permettrait de reporter les élections et qui impacterait sur la durée du
mandat présidentiel, ne pouvait être faite puisque cette révision permettrait au Président de la
République en exercice de se porter candidat et de briguer un troisième mandat 168. Il
sanctionne au titre d’abus la révision constitutionnelle initiée par le Président de la
République169. Ce schéma a été utilisé au Cameroun en 2008 où la disposition

159
DCC 10-049 du 5 avril 2010, loi d’abrogation de la loi sur le RENA et la LEPI.
160
Bénin, DCC 02-148 du 24 décembre 2002.
161
AHADZI-NONOU (K.), « Constitution, démocratie et pouvoir en Afrique : Leçon inaugurale », in Mélanges
en l’honneur de Maurice AHANHANZO-GLÈLÈ, La Constitution béninoise du 11 décembre 1990 : Un modèle
pour l’Afrique ? Presses universitaires du Bénin & L’Harmattan, 2014, p. 66.
162
SENOU (J. I.), « Le nouvel avatar démocratique en Afrique : l’obsession du second mandat », RFDC, n° 107,
Vol. 3, 2016, p.
163
AOUA-MBONGO (A. S.), « Une crise de la démocratie », RSD, n°38, avril 2024, pp. 15-59.
164
BEGNI BAGAGNA, « L’approche critique de la démocratie libérale dans les États d’Afrique d’expression
française », RRC, n° 034/juin 2023, p. 15.
165
ZIBI (P.), « L’accommodation constitutionnelle dans les États d’Afrique noire francophone : Cas des révisions
constitutionnelles en faveur des mandats présidentiels perpétuels », op. cit., p. 413.
166
Centrafrique, Avis n°015/CC/20 du 5 juin 2020 relatif à la révision de certaines dispositions de la constitution
du 30 mars 2016. Décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022 sur le recours afin de constat de l’impossibilité
de l’organisation d’une révision de la constitution ou d’un référendum constitutionnel et en inconstitutionnalité
167
Centrafrique, décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022 sur le recours afin de constat de l’impossibilité de
l’organisation d’une révision de la constitution ou d’un référendum constitutionnel et en inconstitutionnalité
168
Centrafrique, Avis n°015/CC/20 du 5 juin 2020 relatif à la révision de certaines dispositions de la constitution
du 30 mars 2016.
169
Centrafrique, décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022 sur le recours aux fins de constat de l’impossibilité
de l’organisation d’une révision de la constitution ou d’un référendum constitutionnel et en inconstitutionnalité.

159
constitutionnelle limitant le mandat a été révisée au profit de la non-limitation, permettant
ainsi au Président en exercice de briguer depuis lors, deux autres mandats.
Les actes des parlementaires peuvent également être considérés comme abusifs
lorsqu’ils se détournent des assises de la démocratie. Les abus de majorité et de minorité
interpellent à ce propos. Ces abus sont fondés sur le fait que la majorité ou la minorité a
décidé dans l’unique dessein de favoriser ses membres au détriment de la minorité ou de la
majorité. L’intérêt commun est donc absent. L’agissement, en étant contraire aux intérêts des
minorités ou majorités, est également contraire à la démocratie170. Cet abus se traduit aussi
par l’exclusion des minorités parlementaires dans les organes internes ou externes au
Parlement171.
Le pouvoir générique de législation172 qu’est le droit d’amendement est abusif puisqu’il
est utilisé en dehors de sa finalité qui est d’enrichir positivement le texte débattu 173. Il faut,
par principe, user sans abuser du droit d’amendement174. Mais en réalité, le droit
d’amendement est l’arme favorite des parlementaires quand ils veulent ralentir le cours du
débat législatif. À travers ce droit, l’opposition fait obstruction175 en retardant ou en
empêchant l’action du Gouvernement et de sa majorité. Il est utilisé dans un but dilatoire176 :
entraver le bon déroulement et nuire au bon déroulement du vote. Toutes ces conduites sont
abusives parce qu’elles violent les principes de la démocratie. Elles peuvent aussi être
considérées comme abusives lorsque l’utilisation des prérogatives est dommageable.

2- L’utilisation dommageable
Pour être admise comme abusive, la conduite du titulaire des prérogatives
constitutionnelles doit entraîner un dommage177. S’il n’est pas l’élément déclencheur de
l’abus, sa présence est toutefois nécessaire pour le caractériser178. Ce critère est basé sur
l’effet produit par la conduite. Il est l’expression de l’intention de nuire en causant un mal, un
dommage c’est-à-dire « l’expression d’atteinte à une activité ou à une situation »179 sans

170
Bénin, DCC 09-002 du 8 janvier 2009 ; DCC 00-078 du 7 décembre 2000 ; DCC 01-011 du 12 janvier 2001.
171
Bénin, DCC 09-002 du 8 janvier 2009, Désignation des membres du Parlement à la Haute Cour de Justice
172
MEDE (N.), Les grandes décisions de la Cour constitutionnelle du Bénin, op. cit., p. 147.
173
Le 23 novembre 2009, un député camerounais de l’opposition parlementaire adresse au Président de
l’Assemblée nationale, une proposition d’amendement constitutionnel dont une disposition concerne l’article
35 al 1 de la loi constitutionnelle n°96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la constitution du 02 juin 1972,
dans le sens de son enrichissement. Ladite disposition portait sur le contrôle de l’action de la Présidence de la
République. Lire KANGUEU (R E.), « L’idée du contrôle parlementaire de l’action de la Présidence de la
République au Cameroun », Revue africaine de Parlementarisme et de Démocratie, SOLON, vol III, n°9,
octobre 2004, p. 24.
174
MATHIEU (B.), « Le droit d’amendement : en user sans en abuser », AJDA, 2006, p. 306.
175
Lire SOGLOHOUN (C. P. T.), « L’obstruction parlementaire dans les démocraties en Afrique : l’exemple du
bénin », RADC, n°1 décembre 2024, p. 203.
176
Voir le compte-rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 22 avril 2003 ; le compte-rendu de la séance
de l’Assemblée nationale du 25 avril 2003 ; le compte-rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 29 avril
2003 ; le compte-rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 6 mai 2003 et le compte-rendu de la séance de
l’Assemblée nationale du 9 mai 2003.
177
ECK (L), L’abus de droit en droit constitutionnel, op. cit., p. 147. GEYNET-DUSSAUZE (Ch), « L’abus de
droit constitutionnel par les parlementaires », op. cit., p. 89.
178
DABIN (J.), Le droit subjectif, Paris, Dalloz, 1952, p. 278-279.
179
CORMIER (C.), Le préjudice en droit administratif français, Études sur la responsabilité extracontractuelle
des personnes publiques, LGDJ, 2002, p. 77.

160
qu’il ne porte en lui l’exigence même de réparation comme c’est le cas avec l’idée de
préjudice180.
La conduite est dévoyée parce qu’aucune prérogative n’est conférée avec pour objectif
la réalisation d’un dommage181. Il s’agit alors, au cas où il survient, d’un « dommage
constitutionnel »182. Il est intéressant de déterminer la victime du dommage résultant de
l’usage des prérogatives constitutionnelles. Il peut s’agir des dommages subis par les contre-
pouvoirs constitutionnels ou par les personnes étrangères au pouvoir.
L’acte est abusif parce qu’il cause un dommage aux contre-pouvoirs constitutionnels. Il
s’agit des acteurs institutionnels, notamment le Président de la République, un membre du
Gouvernement, des parlementaires de la majorité ou de la minorité, un membre de la
juridiction constitutionnelle ou ordinaire, etc. Il s’agit également d’un organe constitutionnel
tout entier : le Gouvernement, le Parlement, la Cour ou le Conseil constitutionnels, la Cour
suprême. La conduite à leur égard est dommageable si elle est de nature à les désavantager
dans le jeu institutionnel en nuisant à leurs intérêts. Le dépôt massif d’amendements tardifs
constitue, par exemple, une preuve en ce sens qu’il cause un dommage au pouvoir exécutif et
en particulier au Gouvernement qui est empêché ou retardé dans la mise en œuvre de la
politique. L’abus du droit d’amendement a vocation à bloquer le vote à temps de la loi de
finances, mettant ainsi en difficulté le pouvoir exécutif dans la mobilisation des ressources et
l’exécution des charges. L’institution parlementaire est aussi le siège de l’utilisation
dommageable des prérogatives constitutionnelles. En son sein, l’abus de majorité cause un
dommage à la minorité en l’évinçant de certaines instances ou encore en la muselant 183. La
minorité parlementaire abuse de ses droits et paralyse aussi durablement le travail législatif184,
occasionnant un dommage au parlement qui peut s’être réuni pour un objectif qu’il n’atteint
pas en fin de session. Le dommage est aussi perceptible dans le cadre du recours abusif du
Gouvernement aux procédures d’urgence en vue d’annihiler la maîtrise de l’ordre du jour par
le Parlement. La multiplication des ordonnances présidentielles en matière financière est de
nature à évincer le parlement de la connaissance des questions financières, paralysant son
action qui devrait normalement se réaliser par le moyen de lois de finances rectificatives. Par
ailleurs, le dépôt tardif systématique des projets de loi empêche les parlementaires de remplir
leur mission de représentation du peuple efficacement.
Dans la même logique, il convient de relever le dommage causé aux auditeurs de justice
au Cameroun qui n’ont pas encore été affectés, faute de tenue de session du Conseil supérieur
de la magistrature. Le dommage est aussi perceptible dans la révocation de la présidente du
Conseil constitutionnel centrafricain par décret présidentiel n° 22-454 du 22 octobre 2022185.

180
BENOIT (F.-P.), « Essai sur les conditions de la responsabilité en droit public et privé (problèmes de causalité
et d’imputabilité) », JCP, 1947, I, 1351. Le droit constitutionnel ne connait que très peu le mécanisme de
réparation des préjudices. Cette œuvre est laissée aux bons soins du juge administratif ou du juge judiciaire.
181
GEYNET-DUSSAUZE (Ch.), « L’abus de droit constitutionnel par les parlementaires », op. cit., p. 89.
182
PICARD (K.), La responsabilité de l’État du fait du préjudice historique. Réflexion sur la possible
reconnaissance d’un dommage constitutionnel, IFJD, Lextenso/LGDJ, 2019, 428 p.
183
Bénin, DCC 09-002 du 8 janvier 2009.
184
GEYNET-DUSSAUZE (Ch.), « L’obstruction parlementaire à travers la jurisprudence du Conseil
constitutionnel », Politeia, 2014, 26. p. 9.
185
GOUDEM LAMENE (B.), « L’inamovibilité du juge constitutionnel dans les états d’Afrique francophone »,
RRC, n° 028, 2022, pp. 267-297.

161
Pourtant, l’inamovibilité protège le juge contre les personnes disposant d’une autorité pour
mettre un terme à ses fonctions186. Elle lui donne l’assurance de conserver son siège durant
son mandat, indépendamment de l’évolution de sa carrière professionnelle et de sa mise en
retraite187. Sa révocation était donc manifestement abusive au regard d’une part de la finalité
poursuivie par l’acte : le contournement du rejet du projet de révision constitutionnelle par la
présidente de la Cour constitutionnelle, et d’autre part, en raison du dommage lié à la perte du
statut de la présidente.
L’acte est abusif parce qu’il cause un dommage aux organes et personnes étrangères aux
pouvoirs. Quatre niveaux de dommages peuvent être répertoriés. Le dommage à l’ensemble
de la société, à l’opposition, aux électeurs et aux citoyens. Dans le premier cas, l’acte menace
la stabilité de la société. Cela peut être consécutif aux actes abusifs qui sont de nature à altérer
la démocratie et surtout l’État de droit. C’est le cas de la révision constitutionnelle de 2008 au
Cameroun qui avait suscité des troubles sociaux. Aussi, le troisième mandat et l’abus de
majorité sont de nature à orienter tout le système politique à l’avantage du parti ou des
autorités aux pouvoirs au détriment des intérêts généraux188. Dans le deuxième cas, c’est
l’opposition qui subit un dommage. C’est ce qu’il est possible de relever dans le cas de la
prorogation des mandats des parlementaires et élus locaux et régionaux en 2024 au
Cameroun189. Si le dommage est difficile à prouver en droit constitutionnel, on peut indiquer
que la prorogation desdits mandats cause un dommage au parti de l’opposition, le Mouvement
pour la Renaissance du Cameroun arrivé deuxième à l’élection présidentielle de 2018 qui, en
décembre 2019, avait cru devoir boycotter les élections législatives et municipales. Ce parti,
réputé hostile au régime ne disposant pas d’élus, ne peut en principe présenter un candidat à la
présidentielle de 2025 qu’après l’obtention de trois cents signatures comme dans le cas de la
candidature indépendante. Cette prorogation le prive de la possibilité d’avoir des élus
nécessaires à la candidature. La non-prorogation aurait permis l’organisation des élections
législatives et municipales en février 2025. Dans le troisième cas, la prorogation des mandats
en 2024 au Cameroun cause un préjudice aux électeurs qui sont ainsi privés de l’exercice de
leur droit de vote durant la période normalement prescrite. Quatrièmement enfin, la conduite
des autorités politiques peut également causer des dommages aux citoyens à titre individuel.
Elle peut les atteindre dans leurs droits et libertés comme ce fut le cas au Bénin en matière de
limitation des droits des militaires190 et en Centrafrique à propos de la discrimination fondée
sur le sexe191.
L’abus est une conduite inappropriée dans l’exercice des prérogatives
constitutionnelles, soit parce que l’usage est démesuré, soit parce qu’il est dévoyé. Il est
cependant constant que cette inconduite est relativement neutralisée par les ordres
constitutionnels.

186
Ibid., p. 274.
187
Ibid.
188
OUÉDRAOGO (M. S.), La lutte contre la fraude à la Constitution dans les États d’Afrique noire
francophone », Thèse de doctorat en droit public, Université de Bordeaux, 2011, p. 38.
189
Voir le décret n°2024/328 du 24 juillet 2024 portant prorogation du mandat des conseillers municipaux.
190
Bénin, DCC 09-084 du 6 août 2009. Centrafrique, Décision n°001/CC/06 du 14 février 2006.
191
Centrafrique, Décision n°007/CC/09 du 19 octobre 2009.

162
II- UNE INCONDUITE RELATIVEMENT NEUTRALISEE

L’abus prospère en Afrique parce qu’il est relativement neutralisé. Si l’on admet que les
barrières ne peuvent jamais être suffisantes pour empêcher les abus compte tenu de sa
dimension morale, il convient de souligner qu’il est néanmoins important que des mesures
soient prises à la hauteur du danger qu’il représente. Il se trouve que les ordres
constitutionnels ne sont pas suffisamment armés contre l’abus dans la mesure où il fait l’objet
d’une obstruction allégée (A) et d’une sanction limitée (B).

A- L’obstruction allégée

La lutte contre les abus passe par la consécration d’un ensemble de mesures de nature à
constituer des obstacles à de tels dérapages. La fermeture de la voie aux abus est un indicateur
de l’État de droit et surtout de la valorisation des droits et libertés. Cependant, le constat est
celui d’une obstruction allégée. En effet, si les abus perdurent, c’est parce que sa répulsion est
inachevée (2) malgré la prévention amorcée (1).

1- La prévention amorcée
À partir des années 1990, les États africains ont consacré des garde-fous contre les abus
qui avaient caractérisé les anciens régimes avec les conséquences que l’on sait192. Il a fallu
conjurer les démons afin de décrisper la vie politique193. C’est ainsi que des mesures de
prévention ont été instituées. Les unes sont d’ordre subjectif et les autres, d’ordre objectif.
Les mesures subjectives sont des prédispositions à la bonne conduite des affaires
publiques. Elles agissent sur le vouloir et les intentions des détenteurs du pouvoir. À cette fin,
les normes constitutionnelles imposent les valeurs et le serment.
L’abus étant perçu comme un valet de la morale194, des valeurs vont s’imposer aux
détenteurs du pouvoir politique. On rencontre dans le constitutionnalisme les valeurs195 telles
que la probité, la loyauté, la fidélité, la tolérance, la croyance, le dévouement et le respect de
la Constitution196. Ces valeurs sont une sorte de barrière psychologique à l’abus. L’organe du
pouvoir doit nécessairement adopter les comportements prônés par ces valeurs parce qu’elles
forgent les intentions bienveillantes. Elles sont des barrières à l’intention de nuire et à l’esprit
de chicane puisqu’on peut avoir pour soi tel droit légal et par conséquent la légalité, et avoir
192
KOSSI (S.), Le parlement dans le nouveau constitutionnalisme en Afrique, essai d’analyse comparée à partir
des exemples du Bénin, du Burkina Faso et du Togo, thèse de doctorat en droit public, Université Lille 2,
2008 p. 378.
193
ONDOA (M.), Traité de droit constitutionnel et institutions politiques du Cameroun, Yaoundé, EDLK, tome
V, 2018, p. 500.
194
MOYSE (P.-E.), « L’abus de droit : l’anténorme », op. cit., p. 862.
195
NGANGO YOUMBI (É. M.), « Valeurs et Constitution. Étude de cas à partir de quelques constitutions
africaines », RRJ, n°1, 2021, pp. 333-372.
196
Cameroun, préambule de la Constitution. Bénin, préambule, article 35 de la Constitution. Centrafrique,
préambule de la Constitution. Voir aussi la Charte des Nations unies, la Charte africaine des droits de l’Homme
et des peuples, Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée et proclamée par l’Assemblée générale des
Nations Unies dans sa Résolution 217 A (III) du 10 décembre 1948 ; Déclaration des principes fondamentaux de
justice relatifs aux victimes de criminalité et aux victimes d’abus de pouvoir ; Pacte international relatif aux
droits civils et politiques ; la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance.

163
contre soi la moralité197. Ces valeurs morales cohabitent avec les valeurs religieuses 198 qui
sont plus ou moins inféodées dans celles-ci. Par ailleurs, les constituants prévoient aussi
l’obligation de s’engager à les respecter à travers le serment.
Le serment est imposé comme une garantie contre l’exercice abusif des prérogatives
constitutionnelles199. Il joue un rôle déterminant dans la prévention de l’abus dans la mesure
où il fait promettre à l’autorité qu’elle n’imprimera pas, à son droit ou à son pouvoir, une
orientation antisociale. La sanction de la violation de ce serment est par ailleurs consacrée200.
Le serment est le gage ou la promesse de l’usage des prérogatives conformément au droit ; le
gage ou la promesse de l’usage des prérogatives dans l’intérêt des citoyens et de la société201
et le gage ou la promesse de la réalisation des actions légitimes.
La lutte contre l’abus s’effectue aussi par diverses mesures objectives. Il s’agit des
moyens qui empêchent que les autorités politiques ne posent des actes qu’ils auraient le
devoir de ne pas réaliser202. Elles se traduisent par la mise en place des contre-pouvoirs et par
l’encadrement des prérogatives.
Les contre-pouvoirs sont « une limitation de l’abus du pouvoir politique ou de la
propension à en abuser par un pouvoir de l’État »203. Leur fonction est de modérer le pouvoir
en empêchant les autorités politiques d’outrepasser leurs compétences et d’abuser de leur
puissance constitutionnelle204. Ils sont le premier levier de prévention de l’abus, car comme
Montesquieu le disait, « pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la force des
choses, le pouvoir arrête le pouvoir»205. Avec la séparation des pouvoirs dont le respect
s’impose dans les États206, les pouvoirs sont « sous garde »207. Le principe de la séparation
des pouvoirs, devenue chronologiquement un principe inconditionnel du droit constitutionnel
objectif208, « tend alors à prévenir les abus du pouvoir en confiant l’exercice de celui-ci non à
un organe unique, mais à plusieurs organes »209. Si les contre-pouvoirs existaient pendant la
période du monolithisme, ils ont été renforcés avec l’avènement de la démocratie afin de

197
DABIN (J.), Le droit subjectif, op. cit., p. 290.
198
MONEMBOU (C.), « Dieu dans les constitutions africaines. Réflexion sur la place du divin dans le nouveau
constitutionnalisme des États d’Afrique noire francophone », in mélanges Babacar GUEYE, Les transformations
de l’État, Toulouse, Presse de l’université de Toulouse I, 2020, p. 435.
199
Cameroun, article 7 de la Constitution ; article 140 alinéa 2 du code électoral. Bénin, article 53 de la loi
n°2019-40 du 7 novembre 2019 portant révision de la loi n°90-32 du 11 décembre l990 portant Constitution de la
République du Bénin. Centrafrique, articles 71 et 72 de la Constitution.
200
MAKOUGOUM (A.), « Le parjure dans le constitutionnalisme des états d’Afrique subsaharienne », RRC,
n° 029, janvier 2023, pp. 103-136.
201
Centrafrique, préambule de la Constitution du 30 août 2023. Cameroun, Préambule de la Constitution. Bénin,
préambule de la Constitution.
202
LOREDANA (T.), « La valeur de la théorie de l’abus de droit », op. cit., p. 25.
203
HOURQUEBIE (F.), « Le contre-pouvoir enfin connu. Pour une analyse de la démocratie constitutionnelle en
termes de contre-pouvoirs », in Mélanges en l’honneur de Slobodan MILACIC, Démocratie et liberté, tension,
dialogue et confrontation, Bruxelles, Bruylant, 2008, p. 100.
204
SOMA (A.), « Le peuple comme contre-pouvoir en Afrique », RDP, n° 4, 2014, p. 1023.
205
MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, livre XI, chap. IV, 1748.
206
Les Constitutions du Cameroun, de la Centrafrique et du Bénin consacrent les différents pouvoirs.
207
KPODAR (A.), « Décision de la Cour constitutionnelle dcc 09-002 du 8 janvier 2009 : une bonne année pour
la démocratie pluraliste », p. 2, [Link]
208
SOMA (A.), « La séparation des pouvoirs comme droit fondamental dans le constitutionnalisme
contemporain », op. cit., p. 4.
209
TROPER (M.), La séparation des pouvoirs et l’histoire constitutionnelle française, Paris, LGDJ, 1973, 251p.

164
limiter les caprices politiques. La revitalisation de la séparation des pouvoirs210 a abouti à la
mise en place des organes ayant plus d’indépendance211. Dans le même sens, une certaine
répartition des compétences est effectuée. Les domaines du règlement et de la loi étant bien
définis, tout dépassement est constaté par le juge constitutionnel212. Les possibilités d’abus
sont aussi contrecarrées par l’instauration de la collaboration entre les pouvoirs pour la prise
de certaines décisions. Il existe des compétences collégiales qui permettent aux pouvoirs de
s’enchaîner mutuellement. Au sein de chaque pouvoir, on peut mentionner le contreseing213.
Au sein du législatif, la navette parlementaire est le marqueur des compétences collégiales
lorsque le bicaméralisme est instauré comme c’est le cas au Cameroun214. La collaboration est
également prévue entre les pouvoirs à travers l’imposition de la consultation215, les
habilitations et les autorisations216 dans divers domaines.
En outre, on a désormais des pouvoirs mieux encadrés217. Ils ne peuvent exercer
certaines prérogatives que dans la mesure où des conditions sont remplies. Afin d’éviter les
abus, la prise de certains actes nécessite les majorités requises218. Cette condition est exigée
pour la responsabilité politique du Gouvernement, la responsabilité pénale des autorités
politiques, la révision de la Constitution, la demande de démission du Président de la
République, la soumission au référendum, etc. L’encadrement est aussi perceptible dans le
cadre de la recevabilité des amendements219, dans la mise en œuvre des pouvoirs

210
DOSSO (K.), « Les pratiques constitutionnelles dans les pays d’Afrique noire francophone : cohérences et
Incohérences », RFDC, n°90, 2012, p. 62.
211
Bénin, article 125 de la Constitution. Cameroun, article 37 de la Constitution. Centrafrique, article 124 de la
Constitution.
212
Bénin, arrêts de la Cour constitutionnelle des 27 décembre 2007 et 26 janvier 2000 ; Avis CC 11- 001 du
1er septembre 2011 ; Avis CC-001/97 du 05 août 1997 ; DCC 06-162 du 19 octobre 2006. Centrafrique, Avis
n°002/CC/06 du 25 septembre 2006.
213
Bénin, Article 54 nouveau de la Constitution révisée en 2019.
214
NDZINA NOAH (J. M. N.), Le bicaméralisme en droit constitutionnel camerounais, thèse de doctorat/Ph. D.
en droit public, Université de Yaoundé II, 2017, p. 282. TAMETONG NGUEMO TSIDIÉ (S.), « À quoi sert le
sénat ? Réflexion sur les fortunes du bicaméralisme au Gabon et au Cameroun à l’ère des nouveaux défis
étatiques », RDIC, 2022, n° 4, p. 725. BOUMAKANI (B.), « Le regain du bicaméralisme dans les parlements en
Afrique », in Mélanges en l’honneur du Président Robert DOSSOU, L’amphithéâtre et le prétoire : Au service
des droits de l’homme et de la démocratie, Paris, L’Harmattan, 2020, p. 280.
215
En matière de dissolution du l’Assemblée nationale : Cameroun, article 8 alinéa 12 de la Constitution.
Centrafrique, article 80 de la Constitution. Pour le droit de grâce : Cameroun, article 8 alinéa 7 de la
Constitution. Bénin, article 130 de la Constitution. Centrafrique, article 131 de la Constitution. Dans le cadre du
référendum : Cameroun, article 36 alinéa 1, Bénin, articles 58 et 123 de la Constitution. Pour les ordonnances :
Cameroun, article 28 de la Constitution. Bénin, article 102 de la Constitution. Centrafrique, article 76 de la
Constitution. Pour l’exercice des pouvoirs exceptionnels : Bénin, article 68 de la Constitution. Centrafrique,
article78 de la Constitution.
216
Cameroun, article 28 de la Constitution. Bénin, article 102 de la Constitution. Centrafrique, article 76 de la
Constitution.
217
MOYEN (G.), « L’exécutif dans le nouveau constitutionnalisme africain : les cas du Congo, du Bénin et du
Togo », annales de l’université Marien Ngouabi, n°10, 2009, p. 46.
218
Cameroun, article 30, article 19, article 24, article 34, article 53, article 63 de la Constitution. Bénin,
article 84, article 90, article 102, article 108, article 137, article 155 de la Constitution. Centrafrique,
219
Cameroun, article 18 alinéa 3, article 23 alinéa 3 de la Constitution. Bénin, DCC 10-145 du 14 décembre
2010. Centrafrique, article 116 de la Constitution.

165
exceptionnels220 et en Centrafrique où on ne peut avoir plus d’une dissolution au cours d’un
mandat présidentiel221.
La limitation des mandats présidentiels constitue aussi un bouclier contre les éventuels
abus . La clause limitative des mandats223 est un moyen efficace qui favorise l’alternance et
222

limite les gouvernements perpétuels. C’est à cet égard que les Constitutions prévoient des
dispositions qui protègent contre des usages abusifs des procédures de révision224. La
limitation des révisions est alors un moyen préventif225. C’est pour agir contre ces velléités
révisionnistes que s’est développée, sur le continent, une sorte d’encadrement du pouvoir de
révision afin de protéger la Constitution226. Ainsi, « le nouveau constitutionnalisme semble
disposer de mécanismes permettant de se prémunir contre un abus des procédures de
production de normes quelles qu’elles soient, y compris effectivement, les normes
constitutionnelles consécutives à une révision »227. En dépit de cet arsenal de mesures, il faut
considérer qu’elles ne dissimulent pas la répulsion inachevée de l’abus.

2- La répulsion inachevée
L’Afrique est un continent favorable au développement de l’abus. Si cela peut se
justifier par la jeunesse des États, la faible implantation de la démocratie et la personnalisation
du pouvoir, il est possible de se rendre compte que les Constitutions jouent un rôle important
dans cet état de choses. On peut constater des failles dans la protection contre les abus. Les
barrières érigées sont insuffisantes. La persistance des comportements abusifs peut
s’expliquer par le fait que certaines situations ne sont pas encadrées, mais aussi par
l’instauration des dispositions favorables au développement des abus.
L’abus se développe dans un premier temps parce que certaines situations ne sont pas
encadrées ou alors ne le sont pas suffisamment. Afin d’éviter les abus, les normes
constitutionnelles auraient pu être renforcées pour limiter l’abus des autorités politiques. Dans
ce sens, Maurice Kamto souhaite qu’on « élabore les textes constitutionnels détaillés et les
plus précis possibles afin d’éviter les flottements et arbitraires dus aux lacunes et les
incertitudes liées à l’interprétation d’un texte général ou trop vague »228. C’est dire que les
silences et les lacunes de la Constitution peuvent générer des abus, non seulement du pouvoir
exécutif, mais aussi des parlementaires.

220
Centrafrique, article 58 et article 77 de la Constitution. Cameroun, article 9 alinéa 1 et 2 de la Constitution.
Bénin, article 68 de la Constitution.
221
Centrafrique, article 80 de la Constitution.
222
YAOVI MADOU, La démocratie et la fonction présidentielle en Afrique noire francophone : les cas du
bénin, de la Côte d’Ivoire, du Mali et du Togo, thèse de doctorat, Université de Poitiers-Université de Lomé,
2016, p. 181.
223
NIKIEMA PASSÉKTALÉ (L.), « Les clauses d’éternité constitutionnelle dans la construction démocratique
au Burkina Faso », Afrilex, 2021, p. 6.
224
GUIMDO DONGMO (B-R.), « Les constitutions des États d’Afrique noire francophone à l’épreuve de la
démocratie », revue Ramres/SJP, n° spécial, 2021, p. 26.
225
Cameroun, article 64 de la Constitution. Bénin, article 185 de la Constitution. Centrafrique, article 180 de la
Constitution.
226
SOIDROUDINE BOINA (I.), « La malédiction constitutionnelle en Afrique : la révision », RFDC, n°128,
2021, p. 46.
227
RAFSANDJANI (H.), Les révisions constitutionnelles en Afrique et la limitation des mandats présidentiels:
contribution à l’étude du pouvoir de révision, thèse de doctorat, Université de Toulon, 2022, p. 131.
228
KAMTO (M.), « Dynamique constitutionnelle du Cameroun indépendant », RJA, 1995, p. 11.

166
S’agissant du pouvoir exécutif229, bon nombre d’abus découlent de cette absence de
limitation. Il s’agit d’abord du domaine d’exercice du pouvoir discrétionnaire. Si la doctrine
convient qu’il échappe à la théorie de l’abus, force est de constater que c’est un puissant
moyen entre les mains de l’exécutif qui lui permet de poser des actes illégitimes, nuisibles et
contraires à la finalité des normes constitutionnelles. Si le pouvoir discrétionnaire ne signifie
pas arbitraire, celui-ci pouvant faire l’objet de contrôle, il aurait été bon dans certains
domaines de mieux le circonscrire. Les trop grandes libertés et facultés laissées à l’autorité
exécutive dégénèrent en abus le plus souvent. L’abus de l’exécutif se développe aussi du fait
de l’absence d’encadrement de ses pouvoirs ou droits vis-à-vis du Parlement. L’omission est
perceptible dans le cadre de l’ordre du jour des sessions du parlement et de la déclaration de
l’urgence pour le vote d’un projet de loi. Ce déficit d’encadrement laisse donc une marge de
manœuvre importante à l’exécutif pour utiliser abusivement ses pouvoirs. Il utilise ce vide
pour neutraliser, écarter ou contourner le parlement et les autres organes constitutionnels. Le
manque d’encadrement concerne aussi le droit de dissolution au Cameroun où il n’y a pas de
limite, ce qui ouvre la voie aux dissolutions répétitives pouvant être abusives230, surtout quand
il s’agit de se débarrasse d’une Assemblée que le Président de la République juge insolente231.
L’absence d’encadrement est également perceptible en ce qui concerne le nombre de secondes
lectures232.
L’abus se développe dans un second temps parce qu’il existe des dispositions
constitutionnelles favorables aux abus. Il s’agit d’abord de celles qui confient la garantie de
l’indépendance du pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif233. Cette disposition est une porte
ouverte aux abus234. Cela est d’autant plus vrai dans la mesure où le chef de l’exécutif préside
généralement le Conseil supérieur de la magistrature. La doctrine a pu se demander :
« pourquoi l’exécutif garantirait-il seulement l’indépendance du pouvoir judiciaire et pas
celle du pouvoir législatif ?»235. Il est incompréhensible, selon elle, qu’un pouvoir
indépendant des deux autres voie son indépendance garantie par l’un de ces derniers236. Cette
logique s’inscrit aux antipodes de l’esprit originel de limitation de ses pouvoirs. Il s’agit de la

229
MOMO (C.F.) et GATSI (E-A. T.), « L’exécutif dualiste dans les régimes politiques des États d’Afrique noire
francophone », Les annales du droit, n°14, 2020, pp. 123-166.
230
NGUECHE (S.), « La dissolution de la chambre basse du parlement dans les états d’Afrique : analyse à partir
des cas du Burundi, Niger, Mali et Cameroun », RRC, n° 030, 2023, p. 3.
231
MARTIN (M. L.) et CABANIS (A.), Dissolution parlementaire à la française, [Link]., p. 176.
232
Une demande systématique et interminable de seconde lecture.
233
Cameroun, article 5 de la Constitution.
234
On se souvient encore au Cameroun de l’affaire ex-secrétaire général Jean Marie Atangana Mebara et Otele
Essomba contre État du Cameroun, relative au détournement de fonds publics liés à l’achat de l’avion
présidentiel. Trois chefs d’accusation sont imputés à l’ancien secrétaire général de la Présidence de la
République. Il s’agit du détournement de 24 milliards FCFA, du détournement en coaction de 1,5 milliard
FCFA, et du détournement en coaction de 720 millions FCFA. Le 3 mai 2012, le TGI du Mfoundi avait acquitté
les prévenus pour faits non établis. Cependant, le président du TGI a reçu un ordre de produire une note
explicative de la décision qu’il avait prise. En 2014, il fut relevé de ses fonctions de président du TGI de
Yaoundé et nommé vice-président de la Cour d’appel du Centre. Une nomination perçue dans le milieu comme
une sanction. Le magistrat conseiller rapporteur Jean Jacques Bikoue qui avait proposé un rapport favorable à
Atangana Mebara est également muté par décret pour le centre de documentation du ministère de la Justice. Il
quittera ainsi la Cour suprême.
235
KAMTO (M.), « Les mutations de la justice camerounaise à la lumière des développements constitutionnels
du 18 janvier 1996 », RASJ, vol. 1, 2000, p.15.
236
OLINGA (A. D.), La Constitution de la République du Cameroun, op. cit., p. 147.

167
consécration de l’intrusion du pouvoir exécutif dans l’activité juridictionnelle. Cette
indépendance doit être assurée normalement par un Conseil supérieur de la magistrature qui
doit lui-même être indépendant, car l’absence de toute soumission des juges dans l’exercice
de leur fonction juridictionnelle à des pouvoirs extérieurs est un gage de l’État de droit et une
barrière contre les abus237.
Ensuite, le déplafonnement du nombre de mandats présidentiels238 est une situation
favorable aux abus de mandat et surtout à une conservation du pouvoir par une seule
personne. En effet, la clause limitative du nombre de mandats présidentiels est une sorte de
bouclier de protection efficace contre les éventuels abus239. Elle est la barrière adéquate
l’instauration de l’éligibilité indéfinie240. L’édification de l’État de droit et de la démocratie a
eu pour principale ambition de limiter les gouvernements perpétuels. Cela passait
principalement par la limitation des mandats. Cependant, alors que certains États ont limité,
d’autres restent encore sur le modèle du mandat illimité. Et même dans le premier cas, la
tentation de contournement de cette limitation est généralement forte. La fièvre du troisième
mandat ou du mandat supplémentaire en Afrique le témoigne notamment en Centrafrique et
au Cameroun. Cette volonté se réalise toujours par les révisions constitutionnelles abusives.
Les abus sont enfin récurrents à cause de la protection insuffisante de la Constitution
contre les révisions abusives encore appelées « révisionnisme ». Le révisionnisme
constitutionnel a une double signification, selon Dmitri Georges Lavroff. Le sens général
désigne les révisions répétées et récurrentes. C’est l’inflation révisionniste qui est mise en
avant dans cette première assertion. Mais, dans un second sens, il parle du révisionnisme
constitutionnel pour faire référence à des révisions abusives et frauduleuses241. Les deux sens
trouvent un écho dans le constitutionnalisme africain. On en vient même à se demande si la
Constitution est suffisamment protégée contre elle-même242 au regard de l’inflation
paradoxale des révisions243. Cette récurrence des révisions qui sont au service des intérêts
politiques circonstanciels244 crée une instabilité de la Constitution dommageable pour le

237
Principe de l’indépendance de la justice Décision DCC 97- 033 du 10 juin 1997. le président de la République
est garant de l’indépendance de la justice : il abuse de ce pouvoir en violant l’inamovibilité « les magistrats du
siège ne sauraient être sous la dépendance du pouvoir exécutif qui ne peut, sans observer une procédure
minimale tendant à garantir cette indépendance, les nommer aux diverses fonctions ».
238
GUEYE (B.), « La démocratie en Afrique : succès et résistances », Pouvoirs, n°129, 2009, p. 18.
239
YAOVI MADOU, La démocratie et la fonction présidentielle en Afrique noire francophone: les cas du
bénin, de la Côte d’Ivoire, du mali et du Togo, thèse de doctorat en droit public, Université de Poitiers et
université de Lomé, 2016, p.181.
240
LOADA (A.), « La limitation du nombre de mandats présidentiels en Afrique francophone », Afrilex, n° 03,
2003, p. 163. MELEDJE DJEDJRO (Francesco), « La révision des constitutions dans les états africains
francophones. Esquisse de bilan », RDP, n° 1, 1992, p. 112-134.
241
LAVROFF (D. G.), « De l’abus des réformes : Réflexions sur le révisionnisme constitutionnel », op. cit.,
p. 57.
242
MBODJ (E. h.), La succession du chef d’État en droit constitutionnel africain (analyse juridique et impact
politique), thèse pour le doctorat d’État en droit, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 1991, p. 430.
243
ATANGANA AMOUGOU (J-L), « Les révisions constitutionnelles dans le nouveau constitutionnalisme
africain », CERDIP, vol. 2, n°2, 2007, p. 14.
244
DOSSO (K.), « Les pratiques constitutionnelles dans les pays d’Afrique noire francophone : cohérences et
incohérences, RFDC, n°90, 2012, p. 80. MELEDJE DJEDJRO (F.), “La révision des constitutions dans les états
africains francophones. Esquisse de bilan”, op. cit., pp. 111-134. ATANGANA-AMOUGOU (Jean-Louis),
“Rigidité et instabilité constitutionnelles dans le nouveau constitutionnalisme africain”, Afrique juridique et
politique, n° 2, 2006, pp. 42-87.

168
maintien du constitutionnalisme245. Ce dernier est d’autant plus fragilisé dans la mesure où les
mécanismes de sanction sont relativisés.

B- La sanction relativisée

Par principe, l’abus n’a jamais échappé à la sanction246. Elle est un moyen dissuasif et
correctif ayant pour objectif de discipliner la mise en œuvre des prérogatives juridiques par
ses titulaires. La lutte contre les abus reste l’un des plus grands défis du constitutionnalisme
en Afrique, en général et en Afrique noire francophone en particulier. Si des mécanismes de
sanction sont prévus (1), ils sont encore, à bien des égards, limités (2).

1- La prévision de la sanction
La sanction de l’abus vise à rétablir le bien inhérent à la règle pour replacer son usage
dans la perspective de la justice247. C’est ainsi que les sanctions sont prévues tant en ce qui
concerne les actes abusifs qu’en ce qui concerne les auteurs d’abus.
Il existe des mécanismes internes et externes de sanction des actes abusifs. En interne, il
existe des moyens de sanction des actes abusifs tant au sein de l’exécutif qu’au sein du
Parlement. Pour ce qui concerne l’exécutif, il existe un contrôle hiérarchique des actes des
membres du gouvernement. Le Président de la République peut alors, en tant que garant du
respect de la Constitution et du fonctionnement régulier des pouvoirs publics, annuler ou
reformer l’acte abusif d’un membre du gouvernement. Au sein du Parlement, il existe des
mécanismes internes permettant au bureau de sanctionner les abus. Il s’agit entre autres du
retrait de la parole et de toute autre mesure disciplinaire prévue par le règlement intérieur.
Au plan externe, il est instauré un mécanisme de substitution d’action. La substitution
d’action intervient à l’occasion d’une abstention abusive, c’est-à-dire lorsque l’organe
politique n’exerce pas une prérogative lui étant reconnue. Il demeure l’autorité compétente,
mais il y a redistribution de celle-ci. La substitution d’action248 est une exception à la
répartition des compétences249. C’est une solution lorsqu’un organe refuse ou néglige
d’accomplir un acte qui rentre normalement dans le cadre de ses attributions250. C’est le cas
en matière de production législative. En ce qui concerne le vote de la loi des finances et de la
promulgation des lois. Lorsque la loi des finances n’est pas adoptée dans les délais requis, du

245
LAVROFF (D. G.), « De l’abus des réformes : Réflexions sur le révisionnisme constitutionnel », op. cit.,
p. 58.
246
JOSSERAND (L.), De l’abus des droits, op. cit., p. 5.
247
COUARD (J.), « L’abus de droit : un concept polysémique ? », Les Cahiers Portalis, n°11, 2024, p. 4. À ce
propos, le juge constitutionnel béninois affirme que : « il découle que toutes les autorités de l’État sont, dans
l’exercice de leurs fonctions ou l’accomplissement de leurs actes, soumises au respect de la Constitution, non
seulement quant au fond, mais encore ne peuvent prendre ceux-ci dans des formes autres que celles prévues par
les lois et textes en vigueur » Décision DCC 96-088 du 06 décembre 1996.
248
Les conditions d’exercice de la substitution d’action : il est indispensable que l’organe ait une obligation
d’agir, qu’il ne remplisse pas cette obligation et qu’enfin un texte précis autorise le recours à un tel procédé.
VIGNES (C. H.), « Le pouvoir de substitution », RDP, 1960, p. 768. PLESSIX (B.), « La compétence et le
temps », in La compétence, Actes du colloque AFDA, des 12 et 13 juin 2008, Paris, LexisNexis, 2008, p. 54.
249
LE BOS-LE POURHIET (A.-M.), Les substitutions de compétences en droit public français, Thèse de
doctorat d’État, université Paris I - Panthéon-Sorbonne, 1985, p. 14.
250
VIGNES (C. H.), « Le pouvoir de substitution », op. cit., p. 753.

169
fait d’une abstention abusive, l’exécutif peut reconduire le budget de l’exercice précédent par
douzième251. Lorsque le Président de la République au Cameroun ne promulgue pas la loi
dans les délais prévus, le Parlement le fait après avoir constaté sa carence252. En Centrafrique
et au Bénin, le juge constitutionnel intervient pour l’entrée en vigueur de la loi253.
Les organes juridictionnels peuvent prendre des mesures contre les actes abusifs. Un
rôle particulier incombe au juge constitutionnel254. Il est « l’ultime barrière à l’abus »255, le
véritable ami du peuple dès lors qu’il le protège contre les abus256. Il a la mission de dire où
commence l’abus257 et le sanctionner. L’action des autorités politiques est donc placée sous la
stricte surveillance du juge constitutionnel qui les protéger contre leurs propres errements258..
S’agissant des abus du pouvoir exécutif. Il sanctionne le mauvais usage de la procédure
de révision et le détournement de sa finalité ou encore la suppression abusive de la clause
limitative des mandats259. Il sanctionne aussi l’usage anormal des pouvoirs exceptionnels260
ainsi que l’exercice des pouvoirs législatifs du Président de la République261 au motif qu’il
n’est pas compatible à la Constitution.
S’agissant des abus du pouvoir législatif, il sanctionne ceux qui sont commis en son
sein, notamment l’abus de majorité262 en vue d’éviter la confiscation de cette institution par
certains parlementaires. À cet effet, il indique que la répartition des sièges doit se faire selon
le principe à valeur constitutionnelle de la représentation proportionnelle majorité-minorité263.
Le juge constitutionnel peut donc être saisi lorsque la majorité a décidé dans l’unique but de
favoriser ses membres au détriment de la minorité264 ou lorsque la minorité parlementaire

251
Cameroun, article 16 de la Constitution. Centrafrique, article 116 de la Constitution. Bénin, article 110 de la
Constitution.
252
Cameroun, article 31 alinéa 2 de la Constitution.
253
Centrafrique, article 74 paragraphe 2 de la Constitution. Bénin, article 57 de la Constitution. Cette
substitution d’action a lieu au cas où le Président de la République a sollicité une seconde délibération du texte à
promulguer. DCC 16-156 du 13 octobre 2016 : « la loi déférée n’était toujours pas promulguée ; qu’en
conséquence, il y a lieu pour la Cour de la déclarer exécutoire ».
254
Cameroun, article 47 alinéa 1 et 48 alinéa 1 de la Constitution. Bénin, articles 3, 114 et 122 de la
Constitution. Centrafrique, article 143 de la Constitution. DAKO (S.), « La résolution juridictionnelle des
conflits entre le gouvernement et le Parlement au bénin » in Mélanges en l’honneur Maurice AHANHANZO-
GLELE, Sénégal, l’Harmattan, 2014, p. 377.
255
NAREY (O.), « La suprématie de la Constitution en période de crise (Niger) », in 7e congrès de L’ACCPUF,
2015, pp. 143-144.
256
QUIRINY (B), « La protection de la Constitution. Finalités, mécanismes, justifications », Jus politicum, n°22,
2019, p. 315.
257
COUARD (J.), « L’abus de droit : un concept polysémique ? », op. cit., p. 11.
258
ADÉLOUI (A-J), « Loi d’abrogation de la loi sur le RENA et la LEPI, décision dcc 10-049 du 5 avril 2010 »,
in annuaire béninois de justice constitutionnelle, dossier spécial, 21 ans de jurisprudence de la Cour
constitutionnelle du Bénin (1991-2012), 2014, p. 340.
259
Centrafrique, Avis n°015/CC/20 du 5 juin 2020 relatif à la révision de certaines dispositions de la Constitution
du 30 mars 2016 décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022 sur le recours afin de constat de l’impossibilité de
l’organisation d’une révision de la Constitution ou d’un référendum constitutionnel et en inconstitutionnalité.
260
Bénin, DCC 96-023 du 26 avril 1996 : « Qu’en conséquence, l’exercice des pouvoirs exceptionnels par le
Président de la République ne peut échapper de manière absolue au contrôle de constitutionnalité ».
261
Bénin, DCC 06-162 du 19 octobre 2006.
262
Bénin, DCC 00-078 du 7 décembre 2000 ; DCC 001-011 du 12 janvier 2001.
263
Bénin, DCC 09-002 du 8 janvier 2009 ; DCC 00-078 du 7 décembre 2000 ; DCC 01-011 du 12 janvier 2001.
264
Au Bénin, il affirme que : « s’il est exact que le Parlement a le pouvoir de voter une loi, puis de l’amender ou
de l’abroger par la suite, l’exercice de ce pouvoir ne peut se faire au bon vouloir et au gré des intérêts d’une
composante (fut-elle majoritaire) de l’Assemblée nationale… » : Bénin, DCC 10-049 du 5 avril 2010.

170
abuse de ses droits et paralyse durablement le travail législatif265. Par ailleurs, le juge
constitutionnel sanctionne l’abus par abstention dans l’exercice du pouvoir de production de
la loi266 par dépassement des pouvoirs par le Parlement267. Dans ce cadre, l’annulation de
l’acte normatif se suffit à elle-même comme sanction de l’activité législative268. En dehors du
juge constitutionnel, le juge administratif est aussi compétent pour sanctionner les actes
administratifs constitutifs d’abus lorsqu’ils sont imputables aux membres de l’exécutif269.
Le peuple peut agir face aux actes abusifs270. En effet, plus la culture constitutionnelle
est importante au sein du peuple, plus celui-ci est en mesure d’apprécier l’exercice du pouvoir
et d’en identifier les abus ou les dérives éventuelles271. Mais seulement, il ne peut annuler ou
interrompre directement leur exécution. Aucun pouvoir juridique ne lui étant reconnu à cet
effet. Il peut agir à travers le droit de résistance à l’oppression272 ou à la désobéissance civile.
Ce droit permet ainsi d’ériger des barrières aux abus des autorités politiques273. L’abus est
dans ce cas le fait générateur de la mobilisation du peuple274. On a ainsi constaté
qu’aujourd’hui, les mouvements citoyens sont devenus des acteurs incontournables dans la
lutte pour la démocratie et contre les abus constitutionnels en Afrique275. La sanction des
actes abusifs peut aussi conduire à la sanction de leurs auteurs.
La sanction des autorités politiques auteurs d’abus est prévue. Il convient alors de
distinguer celle qui est prévue pour les membres du pouvoir exécutif de celle infligée aux
membres du pouvoir législatif.
En premier lieu, les organes du pouvoir exécutif peuvent se voir infliger la sanction
politique qu’est la révocation. Le Gouvernement et chacun de ses membres sont responsables
politiquement devant le Président de la République. D’autres sanctions sont prises par des

265
Bénin, DCC 11-047 du 21 juillet 2011 : « que la défaillance d’un groupe parlementaire ne peut priver les
autres groupes de l’exercice de leurs droits, qu’il échet en conséquence d’ordonner que les groupes
parlementaires présents aux séances de l’Assemblée consacrées aux désignations dans les CEC et CEA
désignent les membres des CEC et CEA dans les proportions de nombre qui leur échoient par application de la
règle proportionnelle aux différents groupes parlementaires composant l’Assemblée nationale ; que les membres
ainsi désignés doivent se mettre immédiatement à la disposition de la CENA et entamer sans délai leur mission ;
que les groupes parlementaires défaillants ont jusqu’au jeudi 24 février 2011 à minuit pour faire désigner le
quota qui leur revient ; que passé ce délai, ils sont réputés avoir définitivement renoncé à leur prérogative ».
GEYNET (Chloë), « L’obstruction parlementaire à travers la jurisprudence du Conseil constitutionnel »,
Politeia, n°26, 2014, p. 9. Selon Kelsen, le cas échéant, « la minorité abuse des règles de la procédure
parlementaire, et en particulier des droits qu’elles lui reconnaissent, pour tenter de rendre plus difficile ou
même d’empêcher le vote par la majorité des décisions auxquelles elle est hostile en paralysant momentanément
le fonctionnement du mécanisme parlementaire par l’emploi de procédés conformes au règlement », KELSEN
(Hans), La démocratie. Sa valeur, sa nature, traduction de Charles Eisenmann, Economica, rééd. 2004, p. 74.
266
Bénin, DCC 08-072 du 25 juillet 2008 ; DCC 08-095 du 21 août 2008 ; DCC 10-122 du 16 octobre 2010.
267
Centrafrique, Décision n°009/CC/22 du 23 septembre 2022. Bénin, DCC 09-084 du 6 août 2009 ; DCC 06-
034 du 4 avril 2006 ; DCC 08-095 du 21 août 2008.
268
AÏVO (Gérard), « Le pouvoir d’injonction du juge constitutionnel », RBSJA, n°42, 2021, p. 24.
269
Contentieux de l’annulation devant le juge administratif connu aussi par le juge constitutionnel béninois.
270
SOMA (A.), « Le peuple comme contre-pouvoir en Afrique », op. cit., p. 1021.
271
MAGNON (Xavier), « La culture constitutionnelle du peuple. Une synthèse », RFDC, 2020, p. 1.
272
Centrafrique, article 6 de la Constitution de la 7e République du 30 août 2023 : « tout citoyen ou tout groupe
de citoyen peut s’organiser de façon pacifique pour faire échec à l’autorité illégitime ».
273
BIKORO (J. M.) « Le droit de résistance à l’oppression dans le nouveau constitutionnalisme africain », RCC,
n° s2 et 3, 2020, p. 106.
274
Ibid., p. 117.
275
IDDY SOIDROUDINE BOINA, « La malédiction constitutionnelle en Afrique : la révision », op. cit., p. 46.

171
organes extérieurs dans le cadre de la responsabilité politique du Gouvernement276 et de la
responsabilité pénale277 de ses membres. La responsabilité politique du vice-président de la
République est également prévue dans un pays comme le Bénin 278. La responsabilité pénale
du Président de la République peut être mise en œuvre et entraîner sa destitution279. L’abus
qu’il aura commis peut être considéré comme une haute trahison de la Constitution et surtout
comme la violation du serment qu’il a fait de la respecter scrupuleusement280.
En second lieu, le Parlement et ses organes peuvent également subir des sanctions en
cas d’abus. Il s’agit pour l’essentiel des sanctions politiques, notamment la dissolution du
Parlement dans les conditions prévues. Au sein du Parlement, la sanction de destitution peut
d’une part être prise à l’encontre du Président de l’une des chambres lorsqu’il manque aux
devoirs de sa charge en abusant.
Face aux abus des autorités politiques, il n’est pas exclu que le peuple réagisse
également contre eux. Il est un contre-pouvoir en Afrique281. Il a le droit de réagir ou de
sanctionner les atteintes à la Constitution. Maurice Hauriou soulignait à cet égard qu’il serait
imprudent de se fier uniquement au Gouvernement pour assurer l’observation de la
Constitution282. Puisqu’il n’existe pas de procédure constitutionnelle populaire susceptible de
les contraindre à démissionner283, l’élection est le meilleur moyen dont dispose le peuple284
pour désavouer les organes et entraîner l’alternance285. Il ne peut qu’à cet effet sanctionner par
la non-réélection quand il ne résiste pas tout simplement à l’oppression.
Il convient de souligner que l’État peut être sanctionné lorsque l’abus cause un
préjudice. Cette considération s’appuie sur un fondement théorique et sur un fondement
juridique. Sur le plan théorique, par une sorte de fiction juridique, l’abus est considéré comme
celui de l’État et lui est imputé sur la base de la théorie de la représentation. En effet, « les
représentations jouent un grand rôle dans l’organisation des personnes morales et qu’il est
bien impossible de définir leurs organes sans faire apparaitre qu’ils sont en quelque façon
des représentants »286. Ainsi, les organes veulent pour la personne morale, et celle-ci ne peut
rien vouloir sans eux287. Les actes de l’exécutif et du parlement sont alors considérés comme
l’expression de la volonté de l’État288. Il devient donc normal qu’il soit sanctionné pour tous

276
Cameroun, article 34 de la Constitution du 18 janvier 1996. En Centrafrique, articles 88, 94 et 121 de la
Constitution.
277
Centrafrique, article 151 de la Constitution. Cameroun, article 53 de la Constitution. Bénin, article 136.
278
Bénin, article 54 de la Constitution.
279
Cameroun, article 53 de la Constitution. Bénin, articles 73, 74, 76 et 77 de la Constitution. Décision DCC 96-
017 du 5 avril 1996. Centrafrique, article 152 de la Constitution.
280
DARLAN (D.), L’évolution constitutionnelle et juridictionnelle de la République centrafricaine à travers les
textes, Paris, l’Harmattan, 2018, p. 149. DCC 96-017 du 5 avril 1996. Le sens des pouvoirs présidentiels et
l’engagement du président de la République à subir les rigueurs de la loi en cas de non-respect desdits pouvoirs.
281
SOMA (A.), « Le peuple comme contre-pouvoir en Afrique », op. cit., p. 1021.
282
HAURIOU (M.), Principes de droit public, op. cit., p. 401.
283
FAVOREU (L.) et Al., Droit constitutionnel, op. cit., p. 725.
284
GERALD (P.), « Remarques impertinentes sur l’électeur, l’élection et l’élu », in Mélanges Pierre AVRIL, La
République, Paris, Montchrestien, 2001, p. 68.
285
COSTA (J-P.), « Le peuple et l’idée de norme », in P. MAZEAUD et C. PUIGELIER (dir.), Le peuple et
l’idée de norme, Paris, éditions Panthéon-Assas, 2012, p. 62.
286
HAURIOU (M.), Précis de droit constitutionnel, op. cit., p. 209.
287
Ibid., p. 210.
288
HAURIOU (M.), Précis de droit constitutionnel, op. cit., p. 209.

172
les abus de son représentant. C’est d’ailleurs ce qui est indiqué dans à l’article 4 du projet
d’articles sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite de 2001. On peut
lire que : « le comportement de tout organe de l’État est considéré comme un fait de l’État
d’après le droit international que cet organe exerce des fonctions législative, exécutive,
judiciaire (…) ». C’est alors parce que l’État est responsable de tous ces organes 289 que le
droit lui impute les conséquences dommageables de leurs actes290. Que ce soit au plan interne
ou au plan international, la conduite fautive sera considérée comme celle de l’État lorsque
celle-ci a causé un préjudice. L’abus peut engager la responsabilité de l’État lorsqu’elles
causent un préjudice aux citoyens291. Il peut mettre en cause l’État devant les juridictions
internationales, car son acte sera considéré comme un fait internationalement illicite de
l’État292. L’acte abusif fait face à la sanction même si elle est limitée.

2- La limitation de la sanction
Le continent africain constitue le lieu par excellence de manifestation, d’illustration ou
d’expression des cas d’abus dans l’exercice du pouvoir293. En dépit des barrières instituées
contre les abus, la Constitution est toujours malmenée et instrumentalisée au point parfois de
la réduire à sa simple matérialité294. Les textes constitutionnels africains tentent de barrer la
voie à l’abus de droit en encadrant l’exercice du pouvoir, mais il s’agit d’un encadrement dont
la portée reste faible295. La raison en est tout simplement qu’on se débarrasse difficilement
des vieilles habitudes qui sont tenaces296. Cela est en grande partie dû à la défaillance des
mécanismes de sanction. Pourtant, « il ne faut pas avoir d’indulgence pour les méchancetés
»297. Celui qui abuse doit répondre des conséquences soit à l’égard de la société, soit à l’égard
d’autrui. Malheureusement, tel n’est pas nécessairement le cas dans le constitutionnalisme des
États d’Afrique. Il y a une tendance au développement des abus impunis. La permanence de
l’abus est due aux défaillances consubstantielles et opérationnelles des mécanismes de
sanction. Si on rencontre des abus qui se soumettent difficilement à la sanction, l’accès aux
juridictions constitutionnelles dans certains États reste encore un luxe. Par ailleurs, il faut
encore compter sur l’impuissance des organes et même la connivence entre eux.
Divers actes abusifs se soumettent très peu ou pas du tout à une sanction organisée.
Qu’il s’agisse des actes du Président de la République ou du Parlement. Parmi les trois États
de l’étude, le Bénin fait office de modèle dans la répression des actes d’abus des pouvoirs

289
COTTEREAU (G.), « Système juridique et notion de responsabilité », op. cit., p. 55.
290
GOHEN-JONATHAN (G.), « Responsabilité pour atteinte aux droits de l’homme », in colloque du Mans, La
responsabilité dans le système international, Paris, éditions Pedone, 1991, p. 112.
291
Cour constitutionnelle du Bénin, arrêt du 27 décembre 2007 : « un organe de l’État “est amené à refuser
d’apporter son concours à l’exécution d’une décision de justice devenue définitive, il engage de ce fait la
responsabilité de l’État qui est dès lors tenu d’indemniser le bénéficiaire de ladite décision ».
292
Articles 2 et 15 du projet d’articles sur la responsabilité de l’État pour fait internationalement illicite de 2001.
293
BIKORO (J. M.), « Le droit de résistance à l’oppression dans le nouveau constitutionnalisme africain », op.
cit., p. 119.
294
SOIDROUDINE BOINA (I.), « La malédiction constitutionnelle en Afrique : la révision », op. cit., p. 46.
295
BIKORO (J. M.), « Le droit de résistance à l’oppression dans le nouveau constitutionnalisme africain », op.
cit., p. 120.
296
KEUTCHA TCHAPNGA (C.), « Droit constitutionnel et conflits politiques dans les états francophones
d’Afrique noire », op. cit., p. 453.
297
« Malitiis non est indulgendum ».

173
exécutifs et législatifs. Les autres États sont profondément marqués par la difficulté de mettre
en mouvement l’action du juge constitutionnel. Cette impuissance tient particulièrement à la
limitation de la saisine du juge constitutionnel. Si partout il ne peut pas s’autosaisir, ce qui
l’empêche d’être un véritable rempart contre la prolifération des abus, il doit encore se
contenter d’attendre l’ouverture de son office par les autorités habilitées à le saisir. Cette
impuissance du juge constitutionnel est accentuée avec, dans certains États, l’impossibilité
pour les citoyens de le saisir. Un État comme le Cameroun ne consacre pas l’accès du juge
constitutionnel aux citoyens qui seraient victimes d’abus de l’un de ces deux pouvoirs. En
Centrafrique, l’article 98 de la Constitution de 2016 consacrait le droit de saisine directe au
citoyen comme dans le modèle constitutionnel béninois. Avec la Constitution du 30 août
2023, ils ne peuvent agir que par la voie de l’exception d’inconstitutionnalité. De plus, la
sanction de l’abus de majorité est difficile si les partis minoritaires n’atteignent pas le quorum
nécessaire pour la saisine du juge constitutionnel ou encore le nombre de parlementaires exigé
pour mettre en cause les membres du pouvoir exécutif devant la Haute cour de justice.
Il convient de souligner qu’il existe aussi des pratiques et actes non justiciables en ce
sens qu’ils ne peuvent faire l’objet d’une réponse juridictionnelle. Il en est par exemple du
décret de dissolution qui est soustrait à tout contrôle juridictionnel298. Il s’affirme comme un
acte de Gouvernement. Il en est de même en cas d’abus résultant de la mise en œuvre de la
prérogative constitutionnelle relative à la convocation du corps électoral. Le juge
constitutionnel centrafricain se déclare incompétent299. Cette voie, si elle ne s’est pas encore
posée devant le juge constitutionnel camerounais, pourrait recevoir la même réponse
d’incompétence au regard de sa nature d’acte de gouvernement300. Le juge béninois par contre
se déclare compétent301 pour connaitre de ces actes. Le juge constitutionnel est diversement à
l’œuvre dans les pays africains. Dans certains cas, il est moins actif et dans d’autres, il en fait
un peu trop302. Les mêmes difficultés limitent également la sanction des auteurs d’abus.
La sanction des auteurs d’abus est, quant à elle, compromise par l’impuissance des
organes de contrôle et par la connivence entre les organes.
L’impuissance des organes est l’un des révélateurs de la récurrence des abus en Afrique.
Le Parlement de la République est impuissant face au Président de la République en cas
d’abus. En dehors de la responsabilité pénale qu’il ne peut mettre en œuvre que dans des cas
très restreints, le Président est quasiment irresponsable politiquement. L’impuissance du
Parlement tient alors au fait qu’il ne dispose pas de moyen d’action contre lui. Il n’a même
pas le droit d’engager des débats en sa présence lorsqu’il lui adresse un message. À
l’impuissance de ces organes, il faut nécessairement retenir l’impuissance du souverain, le

298
C.C. 13 juill. 1988 A.N. Charente-Maritime, et CE 20 févr. 1989, Sieur Allain.
299
Centrafrique, Décision n°002/CC/10 du 26 mars 2010 « le décret portant convocation du corps électoral est
un acte réglementaire : incompétence de la Cour constitutionnelle ». NANARE SESSOU (D.), SOMBO
DIBELE (A), KONGATOUA KOSSONZO (A), IZAMO BALIPOU-GUINO (B), Cour constitutionnelle
centrafricaine : recueil des décisions et avis 2006-2010, p. 285.
300
Arrêt n°18/CE du 1er octobre 2004, affaire DJOUAKA Alfred Augustin candidat indépendant contre État du
Cameroun (MINATD) : « Qu’en outre le décret portant convocation du corps électoral est un acte de
gouvernement qui échappe à tout contrôle juridictionnel ».
301
Décision EL-P 01-056 du 21 mars 2001.
302
GNAMOUPETAUTON DANDI, « La cour constitutionnelle du bénin en fait-elle trop », RBSJA, n° spécial,
2013, pp. 5-40.

174
peuple303 qui dans la majorité des cas est muselé. Il ne peut véritablement intervenir qu’au
détour d’une élection présidentielle ou législative. L’abus peut donc rester impuni, encore
qu’une connivence peut exister entre les organes.
La connivence entre les organes est aussi une entorse à la réaction contre les abus. La
configuration politique de l’État est propice à la non-sanction des abus lorsqu’elle est au profit
de la majorité présidentielle. Le fait majoritaire304 va alors être une sorte de bouclier contre la
sanction. Dans ce contexte, il est très difficile de bien contrôler quelqu’un que l’on soutient305.
Les représentants, appartenant à la même chapelle politique, seront plus enclins à se protéger.
On aboutit alors à l’abus toléré306. Cela est d’autant plus possible dans la mesure où les partis
de l’opposition sont parfois tellement minoritaires au point où ils ne peuvent même pas
constituer des groupes parlementaires, encore moins atteindre le quorum nécessaire pour
actionner la mise en accusation des membres de l’exécutif sur le plan pénal ou pour mettre en
œuvre la responsabilité politique du Gouvernement307. En conséquence, l’existence de
majorités stables au sein des parlements rend généralement l’hypothèse d’un renversement du
Gouvernement, peu probable308. À cause du fait majoritaire, les parlementaires font preuve de
passivité309. Cela a alors « pour conséquence de baisser les niveaux de réactions des députés
et de hausser le seuil de tolérance »310.

CONCLUSION

L’abus dans le constitutionnalisme des États africains est à la croisée des chemins. Si les
constituants ont pensé les Constitutions311 en donnant une nouvelle trajectoire à l’organisation
politique du pouvoir, notamment en définissant un cadre adéquat devant annihiler toute
possibilité d’abus, il reste qu’à bien des égards, on assiste encore à l’essor des actes abusifs.
Le droit n’arrive manifestement pas à arrêter l’abus. De nombreux actes des autorités
politiques débordent encore les limites de l’acceptable, soit parce qu’ils sont démesurés, soit
parce qu’ils sont dévoyés. Les moyens préventifs et correctifs mis en place n’ont pas permis
de les enrailler. Mieux encore, l’impuissance et la connivence des organes ne sont pas de
nature à faciliter l’éviction du phénomène qui peut même finir par nuire à la paix et à la
cohésion sociale. Le combat contre l’abus doit être permanent. Les constituants et les organes
chargés de neutraliser les abus doivent agir afin que les possibilités d’abus se réduisent dans
l’esprit et les comportements des dirigeants africains.

303
SOMA (A.), « Le peuple comme contre-pouvoir en Afrique », op. cit., p. 1021.
304
DENQUIN (J.-M.), « Constitution politique et fait majoritaire », Jus politicum, 2020, pp. 171-180.
305
PONCELET (C.), « Peut-on vraiment bien contrôler quelqu’un que l’on soutient ? », in Sénat et OCDE,
Processus budgétaire : vers un nouveau rôle du Parlement, Les actes du colloque du Sénat, Paris, 24 et 25 janvier
2001, p. 10.
306
MOSSER (L.), « L’abus toléré : à la recherche d’une autorégulation - Abus de majorité, abus de minorité : le
choc des cultures », Gaz. Pal. 2009, n° 352, p. 13.
307
Les gouvernements n’ont presque jamais été renversés en Afrique.
308
NGUECHE (S.), « La dissolution de la chambre basse du parlement dans les états d’Afrique : analyse à partir
des cas du Burundi, Niger, Mali et Cameroun », op. cit., p. 5.
309
VIDAL-NAQUET (A), « Les relations entre le Gouvernement et le Parlement », in P. BLACHÈR (dir.), La
Constitution de la Ve République. 60 ans d’application (1958-2018), Paris, LGDJ, 2018, p. 261.
310
LECOMTE (D.), L’abdication du Parlement. Fait majoritaire et discipline partisane à l’Assemblée nationale
sous la Ve République, Thèse de doctorat de science politique, Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne, 2021,
p. 620.
311
MVÉ-ONDO (B.), « Penser les constitutions », Afrique contemporaine, vol. 2, n°278, 2024, p. 21.

175
176
L’ORDRE CONSTITUTIONNEL A L’ÉPREUVE DU POUVOIR TRANSITIONNEL
MILITAIRE DANS LES ÉTATS EN CRISE

Par

NGA NYEBE Rosalie


Maitre-assistant CAMES en droit public-Université de Yaoundé II (Cameroun).

Résumé
Le pouvoir transitionnel militaire, en dépit de son illégitimité d’origine, imprime à l’ordre
constitutionnel une dynamique de recomposition progressive. D’abord porté par des déclarations
verbales a-constitutionnelles, il procède à une suspension de fait de la norme fondamentale. Cette
phase initiale, purement proclamatoire, amorce un glissement vers une formalisation juridique à
travers l’adoption de chartes de transition. Celles-ci, en intégrant des éléments matériellement
constitutionnels, instaurent un ordre para-constitutionnel de substitution. Ainsi se dessine une
trajectoire où la Constitution effacée par des actes a- constitutionnels, se voit muée par des actes para-
constitutionnels.
Mots clés : pouvoir transitionnel, pouvoir transitionnel militaire, actes para-constitutionnels,
actes a-constitutionnels, ordre constitutionnel.

Abstract
The military transitional power, despite its original illegitimacy, imposes a dynamic of
progressive recomposition on the constitutional order. Initially driven by a-constitutional verbal
declarations, it proceeds with a de facto suspension of the fundamental norm. This initial phase, purely
proclamatory, marks the beginning of a shift towards legal formalization through the adoption of
transition charters. These charters, by incorporating materially constitutional elements, establish a
para-constitutional order of substitution. Thus, a trajectory emerges where the Constitution, erased by
a-constitutional acts, is transformed into para-constitutional acts.
Keywords : transitional power, military transitional power, para-constitutional acts, a-
constitutional acts, constitutional order.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Les tendances générales dégagées des décennies d’après l’euphorie des transitions en
Afrique des années 1990 révèlent à la lumière de l’actualité la rémanence des résistances à
l’Etat de droit en dépit de l’existence de ses succès 1 . Les monographies et radioscopies
dissonantes de la conjoncture juridique et politique actuelle décrivent au moins trois
paramètres émergeants qui mettent en relief les variables de la réalité constitutionnelle en
Afrique. Dans certains cas, la Constitution est consolidée sur ses pans formel et matériel, dans
d’autres cas, la prolifération de jugements de valeur suivant que l’on targue d’éloge la
longévité constitutionnelle illustrant la rigidité constitutionnelle ou que l’on n’encense pas la


Mode de citation : NGA NYEBE Rosalie, « L’ordre constitutionnel à l’épreuve du pouvoir transitionnel
militaire dans les états en crise », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 177-205.
1
Babacar GUEYE, « La démocratie en Afrique : Succès et résistances », Pouvoirs n°129, 2009 p.15 et ss.

177
brièveté constitutionnelle attestant de la flexibilité constitutionnelle. Enfin, elle est rejetée
sans avertissement mais soumise au caractère structurant l’ingénierie politique qui sans
ambages se réclame avec succès l’exclusivité de l’état des rapports de la force des faits et de
la ligne de conduite des institutions. « L’accumulation de ces données factuelles est
indispensable pour mesurer l'ampleur du phénomène »2. Cela révèle l’autre visage du droit
constitutionnel résilient qui face à des situations de crise et de non droit, déconstruit l’ordre
constitutionnel établit par des actes a-constitutionnels de nécessités et transitoires. Ce faisant,
« la relativité et le dynamisme des construits constitutionnels sont des faits têtus, qui
s’imposent à l’observation et à l’analyse »3.
Dans les faits, l’Afrique, on le sait, est un terrain de prédilection pour les
déstabilisations politiques, sociales et de la Constitution sacrifiée sur l’autel des nécessités
conjoncturelles. L’on convient à « des reculs démocratiques et des coups d’Etat militaires
dans certains pays »4 et qui « semblent être l’expression d’un mal constitutionnel »5. En plus,
« cette cascade de coups d’État a provoqué l’effondrement total des systèmes constitutionnels
et l’ouverture en série des transitions »6 « C’est à la faveur des crises politiques et des coups
d’Etat que se développe cette paralégalité constitutionnelle »7 . Dès lors, « nul ne saurait
contester que le droit constitutionnel transitionnel (matériel et institutionnel) constitue
désormais un chapitre important du droit constitutionnel »8 . Ces considérations générales
pavent le chemin sur les actes de para-constitution lorsque les putschistes s’investissent dans
la transition militaire. L’anathème pourrait dès lors être jeté sur « L’ordre constitutionnel à
l’épreuve du pouvoir militaire transitionnel dans les États en crise». En tout état de cause, le
besoin de clarté invite du fait des arcanes du vocabulaire constitutionnel à opérer des
clarifications conceptuelles.
Si selon le Larousse9, la notion de pouvoir renvoie à plusieurs réalités, la conception du
pouvoir à retenir est celle juridique. Le pouvoir juridique permet « de viser des actes ou des
actions, soit pour les prescrire, pour prescrire de les accomplir, soit pour les interdire,
interdire de les accomplir, soit pour les permettre, c’est-à-dire permettre ou de les accomplir
ou de ne pas les accomplir »10. Le pouvoir juridique revêt aussi différentes modalités, il peut

2
Jean-Louis SEURIN, « Les régimes militaires », Pouvoirs n°25, 1983 p.91.
3
Luc SINDJOUN, « Considérations brèves sur les figures de l’ordre constitutionnel en Afrique », Afrique
contemporaine n°2/278, 2024, p.278, du même auteur « De la problématique de l'existence des
constitutionnalismes populistes en Afrique », RDP n°04, décembre 2024, pp.-69-70., Frédéric Joël AÏVO, « Les
tendances émergentes du nouvel ordre constitutionnel en Afrique », Revue du Conseil constitutionnel d’Algérie,
n°4, 2014, pp. 289-309.
4
Bonaventure MVE ONDO, « Penser les constitutions », Afrique contemporaine n°2024/2, p.22.
5
Ismaelline EBA NGUEMA, « Le mal constitutionnel gabonais de 2009 à 2023 », RDP n°4, déc-2024, p.82.
6
Frédéric Joel AÏVO, « L’ordre constitutionnel d’urgence dans les régimes Militaires. À la lumière des coups
d’État au Mali, au Tchad, en Guinée, au Burkina Faso, au Niger et au Gabon », RDP, Mars 2024, p.155.
7
Alain Franklin ONDOUA, « La nécessité en droit constitutionnel. Etude à partir de quelques expériences
africaines », Magloire ONDOA, Patrick Edgard ABANE ENGOLO, (dir)., L’exception en droit. Mélanges en
l’honneur de Joseph Owona, Yaoundé, L’Harmattan, 2022 p.67 ; Jean Mermoz BIKORO, « L’ordre
constitutionnel de transition en Afrique : étude des cas à partir des Etats d’Afrique noire francophone », Afrique
contemporaine n°2/278, 2024, pp.99-116.
8
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les institutions de transition », Afrique contemporaine n°2/278, 2024
p.265.
9
Dictionnaire Larousse de de poche, Librairie Générale de France, Paris, 2005 p. 326.
10
Charles EISENMANN, Cours de droit administratif, t.1, Paris, LGDJ, 1982, p. 375.

178
être un « pouvoir de volonté », un « pouvoir d’obtenir », un « pouvoir d’exiger »11, un «
pouvoir d’agir » 12 . Enfin « transitionnel » vient de « transition » qui est « selon le sens
commun, le passage progressif d’un état à un autre »13 ou « l’intervalle entre un régime
politique et un autre »14.
Le pouvoir transitionnel est un organe transitionnel initial, des autorités de fait
autoproclamé car née spontanément du vide constitutionnel générée de la déconstruction de
l’ordre constitutionnel existant et aménagé ultérieurement du fait de l’adoption des actes a-
constitutionnels ou a-juridiques. En tant qu’organe transitionnel initial, il s’arroge des
prérogatives d’initier le contexte de transition et se mue par la suite en des organes de
transition dérivés jouissant des prérogatives spécifiques au sens de la séparation des pouvoirs.
Le pouvoir transitionnel est donc un organe transitionnel initial jouissant des prérogatives
transitionnelles autoproclamées et qui, par la suite, est éclaté en des organes de transition
dérivés dès l’institution des actes a-constitutionnels destinés à manier le droit constitutionnel
transitionnel tant dans la dénonciation de l’ordre constitutionnel existant que dans
l’annonciation de l’ordre constitutionnel performant ou non défaillant. Les prérogatives de
l’armée s’articulent autour des actes a-constitutionnels d’initiation de crise, de conduite de
crise et de sortie de crise. Le pouvoir transitionnel s’illustre alors par les mutations tour à tour
de sa figure organique initiale et de la forme d’expression de ses fonctions.
La transition militaire se distingue de la transition démocratique et autocratique. Les
processus de transition démocratique sont composés de trois dont la première concerne la
libéralisation du régime autoritaire en place sous la pression interne (opposition politique,
société civile) et externe (conditionnalité économique et politique). La seconde phase est la
transition proprement parler moment intermédiaire entre l’ancien régime déclaré caduc et un
nouveau régime à élaborer. La troisième étape est celle de la conciliation. Elle débute une fois
que les nouvelles institutions et la Constitution sont adoptées et qu’une équipe élue
démocratiquement est mis en place. Or, le produit de la transition militaire est le résultat des
rapports de force entre différentes catégories d’acteurs. La typologie des transitions par le
haut ou par le bas est admise. Les transitions par le haut sont dominées par les élites et
s’articulent dans les transitions imposées et les transitions pactées. Les transitions imposées
s’opèrent lorsque les élites au pouvoir parviennent à contrôler les modalités de l’ouverture et à
imposer leur configuration pour le futur régime. Dans le cadre des transitions négociées, les
élites au pouvoir doivent négocier avec les oppositions et autres forces vives de la nation pour
la restructuration des institutions etc. La transition par le haut s’affilie à l’ouverture au
contrôle de l’élite au pouvoir quant aux modalités d’ouverture, de configuration du futur
régime qu’elles soient imposées ou pactée. Les transitions par le bas sont impulsées par les
populations sous forme de révolte, d’insurrection initiées par les mouvements populaires.
L’insurrection partage un point commun et départage des subtilités absentes aux coups d’État.

11
Léon DUGUIT, L’État, le droit objectif et la loi positive, 1901, rééd. Paris, Dalloz, 2003, p. 138 et s.
12
Nicolas CHIFFLOT, Le droit administratif de Charles Eisenmann, Paris, Dalloz, « NBT », 2009, p. 272.
13
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Le droit constitutionnel transitionnel », RFDC n°139, 2024, p.636.
14
Raluca GROSESCU, « Une analyse critique de la transitologie : valeurs heuristiques, limites d’interprétation
et difficultés méthodologiques », Romanian Political Science Review, vol. XII, n°3, 2012, p. 487.

179
La typologie renouvelée des situations de crise a révélé le changement de visage de
celle-ci durant ces trente dernières années qui s’est internalisée. « Les conflits notamment
armés sont devenus principalement internes (…) ils ne connaissent ni vainqueurs, ni vaincus
à l’issue des affrontements »15 . Dans les ordres normatifs, qu’elle soit écrite, coutumière,
populaire ou autoritaire, la Constitution conserve son fond commun d’ensemble des règles et
principes encadrant l’organisation, la division et l’exercice du pouvoir politique, ses rapports
avec les citoyens ainsi que la promotion et la protection des droits et des libertés
fondamentaux. C’est l’acte normatif fondamental de l’État 16 . Il appert que toute sorte de
dévolution ou de récupération du pouvoir politique en non-conformité aux modalités
juridiques préétablies s’adjugent l’inconstitutionnalité.
Aussi, il faut souligner que le coup d’État qui relève du fait juridique constitutionnel,
réinvente le discours explicatif de la Constitution. Cette dernière est restée dominée par la
théorie normativiste, du rejet de la métaphysique juridique. Le passage de l’ordre
constitutionnel en crise à l’ordre constitutionnel de crise recyclant les formules et les concepts
usés révèle l’adaptation des théories explicatives classiques de celle-ci aux contingences
juridiques et politiques africaines. Les « arrangements a-constitutionnels » 17 apparaissent
comme des indices d’un ordre constitutionnel perturbé, pris au piège et inclinant à entrevoir
une nouvelle vague du constitutionnalisme. Tout part de l’appréhension de l’ordre juridique
ou de l’ordonnancement juridique compris comme « un État social existant à un moment
donné d’après les règles de droit s’imposant aux hommes du groupement social considéré et
les situations juridiques qui s’y attachent »18. Ainsi, l’ordre constitutionnel dérivé de l’ordre
juridique renvoie à l’ensemble des normes et des règles juridiques dont le fondement ou
l’acquisition de l’existence juridique émane directement ou indirectement de la Constitution.
En Afrique, sauf preuve de cécité constitutionnelle de réciter ou de reproduire les dogmes
reçus des grands maitres des universités européennes sur l’ordre constitutionnel, ce dernier se
définit en intégrant la Constitution au sens formel et la para-constitution. En outre, une
nouvelle figure du constitutionnalisme émerge, celle entretenant une fausse ambiguïté de
coexistence entre la continuité et de la discontinuité des institutions dissoutes, mortes
vivantes. La rupture radicale entre les autorités de fait et les institutions existantes est sur la
pente de la décadence. Celle-ci rompt avec les pratiques ayant cours dans les années 1960,
1970 et 1980 19 . Enfin, une transition militaire atypique émerge celle plus encline à la
récupération des vertus de la transition démocratique. Les putschistes la récupèrent pour la
quête effrénée de légitimité des putschistes et pour la fondation de l’ordre constitutionnel
performant ou non défaillant. Un leurre d’incompatibilité entre elles est récusé. Cette
transition atypique déconstruit l’essence originaire du coup d’État militaire. Le renouveau du
coup d’Etat ne nous disant forcément quoi penser, mais à quoi il faut penser. Le droit

15
Xavier PHILIPPE, « Le rôle du constitutionnalisme dans la construction des nouveaux Etats de droit », in
Louis FAVOREU, Robert HERTZOG, André ROUX ([Link]), Constitution et finances publiques. Etudes en
l’honneur de Loïc PHILIP, Paris, ECONOMICA, 2005 p.188.
16
Maurice AHANHANZO GLEGLE, « La Constitution ou loi fondamentale », in Encyclopédie juridique de
l’Afrique, Abidjan, Dakar, Lomé, les nouvelles éd, africaines, 1982 p.52.
17
Frédéric Joel AIVO, « La crise de normativité de la Constitution en Afrique », RDP n°1, 2012, pp.141-180.
18
Léon DUGUIT, Traité de droit constitutionnel, t2, 2ème éd., Paris, E. de Boccard, 1923, p.220.
19
Luc SINDJOUN, « De la problématique de l'existence des constitutionnalismes populistes en Afrique » [Link].,
p.87.

180
constitutionnel transitionnel défait l’affirmation péremptoire du divorce entre le droit et la
force des faits ou le clivage en l’enchantement libéral et le désenchantement autoritaire. Le
rapport est plus que par passé exprimé sous l’angle de l’inclusion ou de la filiation. Le rapport
entre la force et le droit, le droit constitutionnel en particulier, n’a dès lors rien de contre
nature20 et « plus approfondi sur les « coups de force » et le rapport qu’ils entretiennent avec
le droit constitutionnel »21. Dans ce contexte, les nécessités constitutionnelles de temps de
crise incitent les putschistes à instaurer un contexte transitionnel lequel leur permettra de
récupérer de manière circonstanciée la fonction constituante, de programmer la gestion et la
sortie de crise. Le pouvoir constituant circonstanciel des militaires est diversifié et s’articule
par des actions dé-constituantes, re-constituantes et constitutives. Par ces déclinaisons, « le
pouvoir constituant de l’armée d’instituer une période transitoire »22 s’affirme. Le bénéfice
des observations qui précèdent incline à formuler l’interrogation suivante : quelle est
l’influence subie par l’ordre constitutionnel à l’épreuve du pouvoir transitionnel
militaire dans les États en crise ?
Une telle démarche est riche de directions cognitives possibles, toutes aussi dignes
d’attrait scientifiques les unes que les autres. Elle clarifie le régime juridique d’une période
spéciale de la vie de la norme fondamentale dans les États africains en transition militaire. La
puissance normative de la norme fondamentale est instable car elle fait l’objet de suspension,
d’abrogation ou réhabilitation mesurée dénotant un dessein opportuniste et intéressé des
putschistes. En outre, l’étude met l’accent sur l’organe transitionnel initial qui faisant de la
para-constitution le paradigme qui fait recette est un fait ou des autorités de fait. L’étude met
également en évidence, l’autorité et la notoriété de la volonté particulière des putschistes sous
la force du fait. Celle-ci laisse entrevoir la mise en veilleuse des théories sur l’exercice et la
dévolution par le corps politique du pouvoir politique, spécifiquement sur « le titulaire du
pouvoir politique dans l’État »23. La volonté générale est réduite à sa portée congrue quand
elle n’est pas rangée à une simple figuration. Elle se présente comme le critère ultime de
conception, de validité des actes juridiques et évince la volonté générale24. L’on convient à
« la substitution de la référence ultime de validité »25 et « d’imposer une solution fondée sur
la domination d’un groupe ou d’une partie » 26 . Dans le constitutionnalisme de crise, les
parties se réfugient soudainement derrière les règles que les pouvoirs publics institués ont le
plus bafoué. Par ailleurs, la réflexion met l’accent sur l’accélération du mouvement
d’endogénisation du droit constitutionnel et assigne au constitutionnalisme occidental le rôle
qu’il n’a jamais joué. « Personne à l’heure actuelle ne doute plus que le droit constitutionnel

20
Claire LANDAIS, Pierre FERRRAN, « La Constitution et la guerre. La guerre est-elle une affaire
constitutionnelle ? », NCCC avr. 2016, n° 51, dossier « La Constitution et la défense nationale », pp. 29 à 35
21
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Coups de force et droit constitutionnel en Afrique : brèves réflexions
théoriques Étude en l'honneur du Professeur Michel Durupty (1937-2020) », RDP n°2, 2023, p.531.
22
Luc SINDJOUN, Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les transformations contemporaines du pouvoir
constituant » RDP, Mars 2024 p.4.
23
Abdoulaye SOMA, Traité de droit constitutionnel général, t1. Ouagadougou, LIBES, 2022 p.124.
24
Décision n°85-197 DC, 23 août 1985, Loi sur l’évolution de la Nouvelle Calédonie ; Abdoulaye SOMA,
Traité de droit constitutionnel général t1. Théorie générale du droit constitutionnel, [Link]., p.279 et s.
25
Abdoulaye SOMA, « Les effets juridiques de la suspension de la constitution », [Link]., p.7.
26
Xavier PHILIPPE, « Le rôle du constitutionnalisme dans la construction des nouveaux Etats de droit », [Link].,
p.189.

181
est un produit contingent des circonstances sociopolitiques »27. Par ailleurs, le cadre spatio-
temporel est intimement lié à l’actualité de 2020 à 2023 où certains États ont été la preuve
vivante de la résurgence des coups d’État. Il s’agit du Mali, du Tchad, de Guinée-Conakry, du
Burkina Faso, du Niger et du Gabon28.
Au regard du positivisme sociologique associant l’exégèse, la casuistique au « fait
juridique constitutionnel » 29 reconnu aux coups d’État, l’idée qui oriente cette réflexion
incline à formuler le postulat d’une négation de la Constitution en vigueur par des actes a-
constitutionnels (non juridiques). Ce qui se traduit par l’effacement de la constitution par des
actes a-constitutionnels (I) et le remplacement de la constitution par des actes para-
constitutionnels (II).

I. L’EFFACEMENT DE LA CONSTITUTION PAR LES ACTES A-


CONSTITUTIONNELS

« Les coups d’État, qui sont le malheur de nos États, représentent paradoxalement un
objet stimulant pour le renouvellement du droit constitutionnel en Afrique » 30 . L’ordre
constitutionnel africain à refaire 31 intègre la phraséologie discursive des auteurs des coups
d’Etat et l’action autoproclamée de l’organe transitionnel initial concomitamment ou après les
coups d’Etat militaire. La résonance politique et la consonance constitutionnelle interrogent
les implications juridiques des actes a-juridiques, donc a-constitutionnels sur l’affirmation
péremptoire du divorce entre le droit et la force du fait. Initié verbalement par les premiers
actes proclamatoires des putschistes, le droit constitutionnel transitionnel est à la base verbale.
« Ces mesures peuvent se faire par des communiqués de l’armée »32. Elles renvoient en « la
prise d’actes proclamatoires qui s’articulent en des décisions fortes que vont prendre les
putschistes »33 . Ces actes a-constitutionnels poursuivent le dessein de déconstitutionnaliser
« dont la loi fondamentale et les institutions de l’État se sont volatilisées dans le discours
télévisé des putschistes » 34 . Les premiers actes proclamatoires des putschistes initient
spontanément le cadre global des opérations a-constitutionnelles (A). Ceux-ci sont assimilés
instinctivement au pouvoir constituant circonstanciel des régimes militaires (B).

27
Éric Marcel NGANGO YOUMBI, « Le droit constitutionnel transitionnel », [Link]., p.635.
28
Dans l’espace de trois ans, six coups d’État ont été conduits avec succès dans certains États de l’Afrique noire
francophone : Le Mali en août 2020 et mai 2021, au Tchad en avril 2021, la Guinée-Conakry en septembre 2021,
le Burkina Faso en janvier 2022 et septembre 2023, le Niger en juillet 2023 et le Gabon le 30 août 2023.
29
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Coups de force et droit constitutionnel en Afrique : brèves réflexions
théoriques Étude en l'honneur du Professeur Michel Durupty (1937-2020) », [Link]., p.538.
30
Idem p.539.
31
Koffi AHADZI NOUNOU, Les défis du gouvernement démocratique en Afrique subsaharienne depuis 1990,
Paris, L’Harmattan, 2020, p.232.
32
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Coups de force et droit constitutionnel en Afrique : brèves réflexions
théoriques Étude en l'honneur du Professeur Michel Durupty (1937-2020) », [Link]., p.535.
33
Lazarre AMYE ELOUMA, « Coup d'État et permanence du pouvoir judiciaire dans les États d'Afrique
francophone », RDP n°2 – 2023, p. 509.
34
Frédéric Joel AÏVO, « L’ordre constitutionnel d’urgence dans les régimes Militaires. À la lumière des coups
d’État au Mali, au Tchad, en Guinée, au Burkina Faso, au Niger et au Gabon » [Link]., p.162.

182
A. L’initiation des opérations a-constitutionnelles par des actes proclamatoires

L’impuissance des institutions et des dispositifs classiques s’observe dès que les
dirigeants autoproclamés investissent les instances gouvernantes à la suite d’un putsch. La
question de leur légitimité35 certes posée ne déteint pas leur effectivité et leur influence. Il est
incontestablement congru d’accorder une attention particulière aux premières annonces des
putschistes, car n’étant d’une singulière évidence, c’est ici que résident leurs véritables
intentions. Etant d’une similarité à généraliser, ces annonces surfent sur une procédure
préétablie laquelle vise des opérations a-constituantes. « Ces procédés tirent leur fondement
d’un ordre constitutionnel en déconstruction ou en destruction »36 et de « la récurrence des
changements anticonstitutionnels de gouvernement » 37 . « Il s’agit (…) de rendre compte
d’une réalité juridique qui met en déroute la solidité des concepts, institutions et principes du
droit constitutionnel classique »38. Les premiers actes proclamatoires sont initiés par l’organe
transitionnel initial (1). Ce dernier incite à l’institution des organes transitionnels dérivés (2).

1. L’option pour les premiers actes proclamatoires de l’organe transitionnel initial


L’organe transitionnel initial fonde le vide constitutionnel en révélant l’impuissance des
institutions et des dispositifs existants à la situation de fait qu’il a occasionnée. En effet
concomitamment aux coups d’Etat militaire ou quelques moments après les coups d’Etat, il
est institué une situation de fait dont le droit positif en déconstruction ne régit pas ou ne
trouve pas les moyens de l’encadrer. La norme constitutionnelle est dans l’impuissance
d’encadrer des situations d’exception constitutionnelle révèle la pertinence des trois
prétendues opposées. Les décisions font l’objet de communiqués martialement lus par le
porte-parole de l’organe transitionnel initial. Par ailleurs, « la notion de para-constitution,
telle qu’utilisée ici, vise (…) bref ce qui en dehors de la constitution formelle, participe de la
fondation et du fonctionnement de l’organisation socio-politique »39.
Entre la continuité de l’Etat et la situation de fait née du fait de l’organe transitionnel
initial, il y a vide constitutionnel. Cela le sera jusqu’à ce que les putschistes s’investissent par
des mesures du constitutionnalisme alternatif ou transitionnel. Le discours par essence
proclamatoire des putschistes donne un sens à la para-constitution. Ce faisant, l’organe
transitionnel initial du fait de sa survenance ou de son émergence imprévisible incline à
entrevoir la fondation du vide constitutionnel, la décadence de l’ordre constitutionnel existant.
Sur ce premier point, la thèse du vide constitutionnel se justifie.

35
Delphine Edith EMMANUEL ADOUKI, « La légitimité des autorités de transition », [Link]., p.15 et s.
36
Serge Francois SOBZE, « A la recherche d’un ordre constitutionnel démocratique en Afrique subsaharienne
francophone » Afrique contemporaine n°2/278, 2024 p.278.
37
Alain Franklin ONDOUA, Jean Mermoz BIKORO, « Chronique de droit public des pays de l’espace africain
Francophone » RDP, Mars 2024 p.203. Frédéric Joel AÏVO, « L’ordre constitutionnel d’urgence dans les
régimes Militaires. À la lumière des coups d’État au Mali, au Tchad, en Guinée, au Burkina Faso, au Niger et au
Gabon » [Link]., p.155.
38
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les institutions de transition » [Link]., p.250 ; du même auteur « Le droit
constitutionnel transitionnel » [Link]., p.635 et s.
39
Luc SINDJOUN, « Considérations brèves sur les figures de l’ordre constitutionnel en Afrique », [Link]., p.295.

183
Par ailleurs, l’organe transitionnel initial plus enclin aux prérogatives autoproclamées
valorise la théorie décisionniste schmittienne. En effet, les putschistes imprévisibles dans leur
agissement et dans leur investissement dans les organes transitionnels exercent de manière
circonstanciée la volonté du souverain dans l’Etat en crise politique et institutionnelle. Les
putschistes sur le fondement des nécessités constitutionnelles de continuité de l’Etat, de
situation de crise décident d’adopter des mesures afin de substituer les règles transitionnelles
au vide constitutionnel. C’est la théorie décisionniste schmittienne « qui tend à rechercher le
droit dans la volonté du souverain, estiment que dans ces situations, la volonté des détenteurs
circonstanciels de la souveraineté (les putschistes par exemple) serait la source et le
fondement non seulement du droit, mais aussi de sa validité »40 . La théorie décisionniste
justifie l’érection de la volonté des putschistes en des sources formelles du droit et de validité
du constitutionnel de crise. « Les sources du droit fournissent précisément ces prémisses (…)
une source du droit est alors présentée comme un réservoir de prémisses acceptables »41. La
théorie décisionniste fait des putschistes le réservoir de prémisses acceptables de l’ordre
constitutionnel existant refondu. En procédant par un rapprochement, un rapport d’inclusion
s’affirme entre la théorie du vide constitutionnel et la théorie décisionniste. C’est la première
qui prépose et fonde l’utilité de la seconde pour les exigences du droit constitutionnel
transitionnel. Causant les lacunes constitutionnelles à l’ordre constitutionnel existant, les
putschistes s’affirment au regard de la théorie décisionniste comme la sortie de crise du
nouveau sort formel, matériel et institutionnel de l’Etat en crise. Enfin, la théorie du droit
constitutionnel transitionnel sans exclure l’utilité susmentionnée est véritablement valorisée.
La compatibilité ou l’adéquation au « droit trans-constitutionnel » 42 est difficilement
contestable vu le contexte transitionnel institué verbalement par les putschistes. Le droit
applicable en situation de transition et forgé par les putschistes fonde le cadre normatif de
référence même si la réhabilitation de la Constitution et d’autres textes demeure mesurée. Il
est admis que le droit constitutionnel transitionnel est fait des institutions et des normes. »43.
« C’est aussi bien le droit applicable à la transition, que le droit qui se donne pour objet la
transition »44. En résumé, l’organe transitionnel initial incite au vide constitutionnel se mue
en décisionniste et instaure avec acuité le droit constitutionnel transitionnel.
Les premières déclarations verbales sonnent le glas de la volonté générale reconnue
dans les ordres normatifs contemporains. Elles traduisent la volonté des putschistes, la
primauté de la volonté ceux-ci et leur substitution à la volonté générale de l’Etat. La volonté
des autorités de crise n’émanant ni des gouvernants ni des organes institués se charge de
préparer, d’encadrer la situation transitionnelle de l’Etat. Au sens de la théorie générale de
l’Etat conçue du droit occidental, l’on admet que « c’est une anomale constitutionnelle que la
volonté d’un ou de quelques-uns défasse la volonté générale de tous dans l’Etat »45. C’est

40
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Le droit constitutionnel transitionnel » [Link]., p.638 ; Xavier MAGNON,
Théorie (s) du droit, Paris, Ellipses, 2008, p. 20.
41
Philippe JESTAZ, Les sources du droit, 1ère éd, Paris, PUF, coll. Que sais-je ? 2016, p.8.
42
Olivier BEAUD, La Puissance de l’État, Leviathan, Paris, PUF, 1994, p. 264
43
Olivier BEAUD, La Puissance de l’État, Leviathan, Paris, PUF, 1994, p. 264
44
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Le droit constitutionnel transitionnel » [Link]., p.636.
45
Abdoulaye SOMA, « Les effets juridiques de la suspension de la constitution », [Link]., p.8.

184
également cette volonté qui se charge de proclamer le sort de la Constitution et de ses normes
et institutions dérivées.
Le bouleversement de la structuration classique de l’ordre constitutionnel existant
émane de l’organe transitionnel initial dont la connotation syntagme exalte paradoxalement la
vertu, l’héroïsme et le salut. L’hétérogénéité de l’appellation illustre la diversité
terminologique de comité46, de Conseil47, de mouvements48. Etant constitué essentiellement
des militaires et dirigés des militaires, l’organe transitionnel initial pose des actes de para-
constitution. C’est les cas du CMT du Tchad mis en place en 2021 ou du CTRI en 2023. En
plus, « il peut s’agir d’un groupuscule de militaires sans considération de grade, dotés de
fonctions précises au sein du super-organe, d’une faction de l’armée régulière (…) des
différents chefs ou représentants des Etats-majors, d’un corps ou de plusieurs corps d’élite de
l’armée » 49 . Quelle qu’en soit la dénomination, l’organe transitionnel initial militaire est
rassemblé autour d’un porte-drapeau ou un meneur porté par l’armée. Celui-ci concentre les
pouvoirs du souverain et « décide de la situation exceptionnelle et est le legibus solutus, c’est-
à-dire la source de tous les pouvoirs »50.
L’initiation de la para-constitution par l’organe transitionnel initial émane d’une
décision unilatérale ou d’un acte consensuel. Elle « dite unilatérale lorsqu’elle découle de la
volonté d’un ou d’un groupuscule d’individus, généralement des militaires » 51 . Les
déclarations verbales des putschistes sont généralement unilatérales dès le coup d’Etat
militaire. La volonté de bouleverser et de refondre l’ordre constitutionnel émane d’un ou d’un
groupuscule d’individus ayant procédé au renversement du pouvoir et s’étant immédiatement
investi par l’hyper-organe transitionnel. L’organe transitionnel initial n’est pas institué et ne
s’identifie pas comme les organes de transition dérivés. Il nait concomitamment aux coups
d’Etat mais la Charte de transition ou l’accord politique vient simplement formaliser
formellement son existence. Il est un fait animé et instauré par les autorités de fait.
Ce faisant, « ce sont des organes institués (résultant des textes de transition), à la
différence de l’hyper-organe qui résulte en principe d’un fait ou d’une décision »52. Le coup
d’Etat du 5 septembre 2021 avait été l’œuvre d’une élite de l’armée régulière de la Guinée
Conakry. Concomitamment, elle a mis en place le Comité national du rassemblement et du
développement (CNRD), la transition et la nomination du Premier ministre. La dissolution des
organes constitutionnelles et du gouvernement, la suspension de la Constitution et la
fermeture des frontières jusqu’au 17 septembre 2021. Au Niger, le coup d’Etat du 26 juillet
2023 intervient du fait des militaires de la garde présidentielle et forme en soirée une junte
militaire sous le nom de Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) dirigé par le
général de brigade Abdourahame Tchiani. Le 28 juillet 2023, le général Abdourahame
46
En Guinée Conakry : - Le Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD). Au Gabon : -
Le comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) initié le 30 août 2023. Au Niger : Le
Comité National pour le Salut du Peuple du Niger de 2022.
47
Au Tchad : - Le Conseil militaire de Transition de 2021.
48
Au Burkina Faso : Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration du Burkina Faso de 2021 et
2022 (MPSR).
49
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les institutions de transition » [Link]., p.253.
50
Idem, p.254.
51
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les institutions de transition » [Link]., p.250.
52
Idem., p.257.

185
Tchiani se proclame président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie lors d’une
allocation sur Télé Sahel. La désignation du Président de la transition peut s’opérer par un
collège de désignation autoproclamée. Or, la désignation du Président de la transition au
lendemain de la mort Idriss Déby Itno s’est faite par un groupe de 15 généraux, réunis dans un
Conseil militaire de transition dont la création autoproclamée a été annoncée le même jour
que la Charte de transition initiale. Cela incite à l’institution des organes de transition dérivés.

2. L’incitation à l’institution des organes transitionnels dérivés par les premiers


actes proclamatoires
Les premières annonces de l’organe transitionnel initial incitent à l’institution des
organes de transition dérivés. Les déclarations verbales relevant de la para-constitution ayant
fondé la dissolution des institutions constitutionnelles, du gouvernement et la suspension de la
Constitution ont corrélativement appelé à ces organes de transition dérivés. Les premières
annonces verbales des militaires ont une vocation constitutive. « La vocation constitutive
quant à elle leur permet de mettre en place un ordre juridique de transition destinée à
produire la période de transition constitutionnelle »53.
La vocation constitutive du pouvoir constituant des militaires est utile à la substitution
des organes de transition aux organes classiques suppose l’édiction de leur support formel.
C’est dans ces textes a-constitutionnels que les organes transitionnels dérivés doivent leur
existence juridique. D’entrée de jeu, la charte de transition se rapproche sans extrapoler des
accords politiques et délimite matériellement les déterminants intrinsèques des petites
constitutions. Car tous s’inscrivent sur « la rupture de l’ordre constitutionnel routinier »54.
Au regard de la pratique constitutionnelle des Etats africains en crise, les accords politiques
sont des actes a-juridiques matériellement constitutionnels émanant d’un compromis avec les
acteurs internes y compris les représentants du régime déchu sous l’intervention des instances
internationales sous forme de médiation internationale ou de bons offices. Ils sont destinés à
conduire et à encadrer la période de transition militaire. Par ailleurs, en s’appuyant sur
l’histoire constitutionnelle et politique de la France, les petites constitutions « caractérisent
une situation juridiquement révolutionnaire (qui marque) justement le caractère explicitement
provisoire des règles matériellement ou formellement constitutionnelles » 55 . Dans sa
conception théorique56, les petites constitutions interviennent en vertu de la rupture de l’ordre
juridique existant pour organiser les pouvoirs publics par un texte transitoire ou provisoire
n’ayant pas forcément la forme constitutionnelle et la détermination des modalités de
conception définitive de la Constitution. La charte de transition rejoint les petites constitutions
parce qu’elle organise de manière transitoire les pouvoirs publics. Face à la suspension de la
Constitution, la charte de transition se démarque des petites constitutions en ce sens qu’elle ne
rompt pas totalement avec l’ordre juridique existant. L’abrogation conforte cette idée face aux

53
Jean Mermoz BIKORO, « La cessation anticipée du mandat des juges constitutionnels dans les États d’Afrique
francophone », [Link]., p.82.
54
Luc SINDJOUN, « Le gouvernement de transition : éléments pour une théorie politico-constitutionnelle de
l’État en crise ou en reconstruction », [Link]., p. 994
55
Louis FAVOREU et al,., Droit constitutionnel, 21ème éd., Paris, Dalloz, 2019, p.119.
56
Emmanuel CARTIER, « Les petites constitutions : contribution à l’analyse du droit constitutionnel transitoire
», RFDC, 2007, n°529, pp.513-534.

186
dispositions constitutionnelles compatibles à l’ordre juridique existant. Les actes pré-
constituants émanent de l’interprétation de certaines dispositions de la Charte et des actions
autoproclamées des putschistes. Ce faisant, l’identité de la charte de transition des autres actes
a-constitutionnels commande donc de s’affranchir de l’amalgame et des conclusions hâtives.
Le droit constitutionnel transitionnel des Etats sous étude a généralisé le Président de la
transition, le Gouvernement de transition, le Parlement de transition comme organe de
transition. L’insertion de la juridiction constitutionnelle de transition dans les organes
transitionnels dérivés n’est pas, par contre à généraliser. La juridiction constitutionnelle ne
fait pas partie des organes transitionnels dérivés au Burkina Faso, en Guinée Conakry, au
Mali et au Tchad57. Le président de la transition est consacré dans les Chartes de transition58.
Au Burkina Faso, « le Gouvernement de Transition est composé d’un Premier ministre et de
vingt-cinq ministres »59. Au Tchad, « le Gouvernement de transition est composé du Premier
Ministre, des Ministres d’Etat, des Ministres délégués et des Secrétaires d’Etat »60. Au Tchad
et en Guinée Conakry, il est consacré le Conseil National de transition61 ; au Gabon c’est le
parlement de transition62, au Burkina Faso, l’assemblée législative de transition63. L’on a pu
constater la richesse lexicale pour désigner l’organe législatif de transition dans les Etats
africains en crise. Toutefois, la Charte du Gabon consacre plus d’organes transitionnels
dérivés que les autres Etats. En dépit des organes transitionnels dérivés en communs, cette
charte y ajoute le Conseil économique, social et environnemental de transition64.
La présence des contre-pouvoirs transitionnels révèle l’existence de la séparation des
pouvoirs dans les Etats africains en transition militaire. Les contre-pouvoirs transitionnels ont
une consistance variée suivant que les Chartes de transition des Etats consacrent
exclusivement ou pas Parlement de transition. « Le Parlement de transition désigne
l’institution qui incarne le pouvoir législatif en période de transition constitutionnelle en
attendant l’adoption d’une nouvelle constitution et la mise sur pied d’un Parlement
classique » 65 . Sa structuration révèle la rémanence du bicamérisme nonobstant la
prépondérance du monocamérisme. Lorsque l’on y privilégie une analyse éclectique, cette
structuration n’est pas totalement différente du Parlement classique dans les Etats africains.
Par contre les mécanismes d’accès au parlement ont été déformés. « Cet état de choses est
consécutif à la minoration du suffrage universel et se traduit par la composition inclusive du
Parlement de transition »66. Enfin, matériellement, le Parlement de transition conserve les
prérogatives classiques tout en bénéficiant de prérogatives additionnelles. L’on convient aux

57
Article 38 de la Charte de transition du Tchad Article 3 de la Charte de transition du Burkina Faso ; Article 36
de la Charte de Transition de la Guinée Conakry ; Article 3 de la Charte de Transition modifiée en 2022.
58
Article 4 de la Charte de Transition du Burkina Faso ; article 40 de la Charte de Transition du Tchad ; article
38 de la Charte de Transition de la Guinée ; article 5 de la Charte de Transition du Mali
59
Article 5 de la Charte de Transition du Burkina Faso
60
Article 57 alinéa 2 de la Charte de Transition du Tchad
61
Article 72 de la Charte de transition du Tchad ; article 58 de la Charte de transition de la Guinée-Conakry
62
Article 46 de la Charte de transition du Gabon.
63
Article 14 de la Charte du Burkina Faso
64
Article 34 de la loi n°001/2023 du 6 octobre 2023 [Link].
65
Jean Mermoz BIKORO, « Le parlement de transition en Afrique Le cas des États d’Afrique noire
francophone » Les Annales de droit n°15, 2021 p.12.
66
Idem, p.18.

187
« fonctions redynamisées »67 du Parlement de transition. En ce qui concerne le contre-pouvoir
transitionnel dérivé lié à la juridiction constitutionnelle, elle a pour objet d’assurer
l’organisation des pouvoirs publics en période de crise68. La Cour constitutionnelle fait partie
des organes transitionnels dérivés au Gabon69. « La justice para-constitutionnelle qui émerge
par hasard permet aux acteurs politiques de proposer des solutions bien que dérogatoires ou
conservatoires à la résolution des crises politiques »70. Elle valide les actes a-constitutionnels
des putschistes en constatant la vacance71 et faisant du coup d’Etat un mode constitutionnel de
dévolution des fonctions de Président72. En s’appuyant sur l’esprit du constituant, « elle lui
faire dire ce qu’il n’a pas dit, à savoir la légitimation constitutionnelle des coups d’Etat »73 et
affirme le pouvoir constituant.

B. L’assimilation des actes proclamatoires à un pouvoir constituant circonstantiel

Les premières annonces verbales des putschistes articulent les figures du pouvoir
constituant circonstanciel de l’armée sur l’ordre constitutionnel existant. Il faut y voir le point
de départ, un tournant décisif, une forme d’exercice du pouvoir transitionnel qu’adoptent les
régimes militaires. Le rôle d’un cliquet interdit tout retour en arrière à un ordre constitutionnel
existant qui n’était pas entièrement gagné à la cause d’une typologie spécifique d’acte a-
constitutionnel. « L’ordre constitutionnel mis en place en période de crise (…) justifie par
ailleurs le recours fréquent à des procédés para-constitutionnels » 74 . L’on convient à la
propension constituante des premiers actes proclamatoires de l’armée (1) et l’affirmation de la
fin des mandats politiques (2).

1. La propension constituante des premiers actes proclamatoires de l’armée


« Dans les régimes politiques confrontées aux coups d’Etat, c’est souvent (…) la
« para-constitution » (…) qui fonde les autorités de fait à abolir « la Constitution écrite », à
décider de sa mort ; de sa résurrection et de son maintien en vie artificielle » 75 . Les
putschistes récupèrent de manière circonstancielle la fonction constituante. Par la déclaration
verbale à la télévision nationale ou à la radio nationale, les putschistes affirment que la
Constitution est suspendue ou abrogée et les institutions constitutionnelles dissoutes. La
forme orale révèle la fonction constituante et déconstituante de l’armée après le coup d’Etat
militaire.

67
Ibidem, p.19.
68
Jean Du Bois De GAUDUSSON, L’accord de Marcoussis, entre droit et politique », [Link]., p.41 et s
69
Article 34 de la loi n°001/2023 du 6 octobre 2023 Révisant l’ordonnance n°003/PT/2023 du 2 septembre 2023.
70
Serge François SOBZE, « Justice para-constitutionnelle et crise dans les ordres constitutionnels africains…»
[Link]., p.9.
71
Décision n°2022-003/CC du 8 février 2022 portant constatation de la vacance de la Présidence du Faso.
72
Décision n°2022-004/CC du 8 février 2022 sur la dévolution des fonctions de Président du Faso.
73
Serge François SOBZE, « Justice para-constitutionnelle et crise dans les ordres constitutionnels africains.
Etude des cas du Niger, du Burkina Faso et du Madagascar » Afrilex, février 2025 p.15.
74
Serge François SOBZE, « A la recherche d’un ordre constitutionnel démocratique en Afrique subsaharienne
francophone » [Link]., p.325.
75
Luc SINDJOUN, « Considérations brèves sur les figures de l’ordre constitutionnel en Afrique », [Link]., p.299.

188
La récupération circonstancielle du pouvoir constituant s’explique par les nécessités de
crise. Les constituants ne se sont pas confinés à ces cas figures, ils ont identifié les états de
nécessité en temps de crise. L’organe transitionnel initial s’insère de manière générale dans
les nécessités constitutionnelles en temps de crise et spécifiquement dans des situations en
dehors du cadre constitutionnel. Il est donné de constater son cadre d’expression sur la
présence d’un constitutionnalisme alternatif émergeant à l’extérieur du domaine réservé à la
Constitution. « C’est peut être cette distorsion de la notion même de constitution qui devient
le marqueur profond du constitutionnalisme africain francophone »76. Les Etats doivent donc
réagir aux situations de crises susceptibles d’être rencontrées et en prenant en compte par
ricochet, les états de nécessité constitutionnelle n’éludent pas le fait de l’organe transitionnel
initial. Il en est aussi spécifiquement lorsqu’on « s’appesantit principalement sur la crise qui
a motivé son édiction et les mesures qui doivent être prises pour (…) la surmonter »77. L’état
de nécessité ayant fondé l’organe transitionnel initial, c’est à la décision unilatérale qu’il doit
véritablement son incidence et son action autoproclamée sur l’ordre constitutionnel existant.
Le procédé unilatéral est lu de manière empirique ou éclectique, car ailleurs, son émergence a
été faite d’un dialogue inclusif timoré. Cela n’a pas eu d’influence sur la conversion des
déclarations verbales en pouvoir constituant circonstancié des militaires.
L’utilisation des mass média comme modalité de fondation de la para-constitution est
avérée dans les Etats africains en crise. Par les actes de droit souple en l’occurrence les
communiqués lus à la télévision ou à la chaîne nationale, les putschistes refondent sans
habilitation formelle la division des pouvoirs. Les militaires font irruption dans les locaux de
la télévision d’Etat pour annoncer la fin de l’ordre constitutionnel existant, du régime en
place. En Guinée Conakry, les putschistes dirigés par le lieutenant-colonel Mamady
DOUMBOUYA ont annoncé la dissolution de la Constitution, des institutions et du
Gouvernement, et instauré un couvre-feu dans tout le pays le 6 septembre 2021. Ils disent
mettre un terme à « gabegie financière, la pauvreté et la corruption endémique »,
« l’instrumentation de la justice (et) le piétinement des droits des citoyens ». Au Burkina
Faso, depuis la Radiotélévision nationale à Ouagadougou (RTB), les putschistes réunis autour
du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) ont déclaré dissous
le Gouvernement, ainsi que l’Assemblée Nationale et suspendu la Constitution. Le 30
septembre 2022, le Burkina Faso a subi son deuxième coup d’Etat et le capitaine Ibrahim
Traoré s’est autoproclamé chef de l’Etat. Il a renversé le chef de l’ancienne junte, le
lieutenant-colonel Paul Henri SANDAOGO DAMIBA. Au Niger, des militaires ont affirmé
au soir du mercredi 26 juillet 2023 avoir renversé le régime du Président nigérien Mohamed
BAZOUM dans une déclaration lue par l’un d’entre eux à la télévision nationale à Niamey, au
nom d’un Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Au Mali, les militaires qui
ont poussé le président Ibrahim Boubacar Keita à la démission le 18 août 2020 ont pris la
parole sur la chaine publique malienne ORTM.

76
Fabrice HOURQUEBIE, « Le sens d’une constitution vue de l’Afrique », Les cahiers du Conseil
constitutionnel, autour du monde n°1-septembre 2018, p.5.
77
Alain Franklin ONDOUA, « La nécessité en droit constitutionnel. Étude à partir de quelques expériences
africaines », [Link]. p.68.

189
Les coups d’Etat font naitre une diversité d’actes hétérodoxes des putschistes destinés à
instaurer le contexte transitionnel. L’instauration du contexte est matériellement le fait des
actes verbaux para-constitutionnels. Les communiqués, les déclarations constitutionnelles de
l’armée dès les coups d’Etat relevant de la para-constitutionnalité ne sont pas sans
conséquences sur l’ordre constitutionnel existant78. Il est difficilement contestable le rapport
causal ou conséquentiel de la déclaration verbale sur la théorie générale de l’Etat. Les régimes
militaires annoncent dès les coups d’Etat, la suspension ou l’abrogation de la Constitution.
« Primo, l’armée dispose d’un pouvoir déconstituant. Ce qui signifie qu’elle a la capacité de
suspendre la constitution ou de l’abolir, à partir de sa puissance militaire qui lui permet
d’imposer sa volonté » 79 . « La finalité dé-constituante consiste à mettre fin à l’ordre
constitutionnel existant »80. A titre d’illustration, l’Acte fondamental du 24 octobre 1997 au
Congo dispose que « le présent Acte fondamental qui abroge la Constitution du 15 mars
1992, entre en vigueur dès sa signature par le Président de la République, chef de l’Etat »81.
C’est également les cas au Burkina Faso82, au Gabon83, en Guinée84, au Mali85 et au Tchad86.
Dans le même ordre d’idées, la Charte constitutionnelle de transition de la RCA énonce que
« la Présente Charte constitutionnelle abroge la Constitution du 27 décembre 2004 ».
« Dans la philosophie constitutionnelle, la suspension de la Constitution par des
auteurs d’un coup d’Etat est un acte a-juridique, donc a-constitutionnel »87. Elle désactive de
manière provisoire la normativité de la norme fondamentale pour son gel, sa mise en
hibernation. Pour reprendre une métaphore biologique, les déclarations verbales du leader de
l’organe transitionnel initial concomitant au coup d’Etat ou après met la Constitution dans le
coma et sa vie est mise en sommeil. Cette situation conserve les normes du bloc de
constitutionnalité dans leur existence, elles demeurent juste plonger dans le coma. Elle ne
change pas la nature juridique de la Constitution. La norme fondamentale continue d’exister
dans l’univers vital du droit et continue d’être comptabilisée parmi les normes globales de
l’Etat. « C’est pourquoi, il faut retenir que la suspension de la constitution garde en vue et en
vie la constitution en tant que telle »88. Qui plus, « en tout état de cause, la suspension de la
constitution a un effet conservateur sur la constitution »89. Toutefois, la suspension neutralise
juste la normativité de la Constitution. La norme fondamentale est dans le coma pour réguler
les pouvoirs publics et leur activité. Durant la période que dure la suspension, l’impuissance
temporaire est l’unité de mesure de la Constitution. Les compétences que les autorités
politiques tirent d’elle ne peuvent plus s’affirmer faute de base juridique en vigueur. La

78
Abdoulaye SOMA, « Les effets juridiques de la suspension de la constitution », RRC n°27/Novembre 2022,
pp.1-8.
79
Luc SINDJOUN, Éric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les transformations contemporaines du pouvoir
constituant », [Link]., p.4.
80
Jean Mermoz BIKORO, « La cessation anticipée du mandat des juges constitutionnels dans les États d’Afrique
francophone », RCC n°10/Semestriel, 2024 p.82.
81
Article 85 de l’Acte fondamental de 1997.
82
Articles 26 et 27 de la Charte de transition du Burkina Faso
83
Article 63 de la Charte de transition du Gabon
84
Article 84 de la Charte de transition de la Guinée
85
Articles 24 et 25 de la Charte de transition du Mali
86
Article 119 de la Charte de transition du Tchad
87
Abdoulaye SOMA, « Les effets juridiques de la suspension de la constitution » [Link]., 2.
88
Idem, p.4.
89
Ibidem.

190
suspension de la Constitution prive d’effet juridique pendant un certain temps, les organes, les
institutions, les autorités et les compétences dont elle aménage. Cette situation de fait permet
alors aux actes a-constitutionnels de passer en apesanteur ou à l’insu de son gré normateur. En
substance, la suspension de la Constitution dénote simplement la conservation de son
existence juridique en tant que source formelle du droit mais la neutralisation de sa force
normative durant un certain temps à organiser les pouvoirs publics, ses rapports avec les
citoyens ainsi que la protection et la promotion des droits et libertés fondamentaux. Au
Burkina Faso, c’est le 31 janvier 2022 qu’un acte fondamental rétablit la Constitution. Or,
l’abrogation suppose la « suppression d'un texte juridique par l'adoption d'une nouvelle
disposition qui le remplace pour l’avenir »90. Elle est expresse, « celle qui est énoncée par le
texte nouveau »91 et tacite ou implicite, « celle qui résulte seulement de l’introduction dans un
texte nouveau d’une disposition incompatible avec la disposition antérieure »92. L’abrogation
de la norme fondamentale par la charte de transition n’est pas seulement implicite, elle est
aussi expresse. En effet, « la Constitution est concurrencée par une hétérogénéité de
sources » 93 . En affront à l’œuvre du pouvoir constituant, de « ce qui est à caractère
constitutionnel » 94 , celle-ci énonce les dispositions susceptibles d’effacer pour l’avenir la
normativité de la norme fondamentale. En dépit de l’énonciation expresse, la charte de
transition entraine l’application des incompatibilités aux dispositions en vigueur de la
Constitution. Ce faisant l’abrogation expresse et tacite efface la normativité des dispositions
constitutionnelles contraires ou incompatibles au régime de la transition militaire. Elle ne
s’accommode pas des effets modestes de la neutralisation ou de la déprogrammation de
normativité de la norme fondamentale. Il n’y a pas un effet conservateur ou de mise en coma
de la norme fondamentale par la Charte de transition. Ce faisant, l’abrogation est plus
conséquente que la suspension sur l’existence juridique de la Constitution en droit
constitutionnel transitionnel.
En fonction du contexte, les régimes militaires cumulent la suspension et l’abrogation
expresse et tacite pour perturber l’ordre constitutionnel existant. Les coups d’Etat affectent
alors l’échéance normale de cessation des mandats politiques.

2. La cessation anticipée des mandats politiques


Ne pas se satisfaire de l’appellation mais d’y voir une prénotion solidement installée
dans l’univers para-constitutionnelle, la déclaration verbale réinvente les circonstances de
cessation des mandats politiques. En déclarant la fin du régime en place, la dissolution du
Parlement, les putschistes sont nourris par le souci de se constituer en incident à l’échéance
prévue pour l’exercice de la fonction. Le mandat politique, charge publique élective dont
l’échéance est revue par la survenance du fait juridique constitutionnel.

90
Rémy CABRILLAC, ([Link]), Dictionnaire du vocabulaire juridique, 5ème éd., Paris, LexisNexis, 2014 p.3.
91
Gérard CORNU (dir), Vocabulaire juridique, 10ème éd., Paris, Quadrige, PUF, 2018, p.46.
92
Idem.
93
Serge François SOBZE, « A la recherche d’un ordre constitutionnel démocratique en Afrique subsaharienne
francophone » [Link]., p.314.
94
Luc SINDJOUN, « Les pratiques sociales dans les régimes politiques africains en voie de démocratisation :
hypothèses théoriques et empiriques sur la para-constitution », Revue canadienne de science politique, juin 2007,
vol 40 n°2, p.467.

191
Dans ses caractères, le mandat politique est général, libre, irrévocable. Le mandat
politique est général en ce sens qu’il confère à son titulaire un titre de représentant de la
Nation toute entière quel que soit son origine politique, le mode de scrutin ou le découpage de
la circonscription électorale. Il est libre en ce sens qu’il confère à son titulaire l’exercice de ce
qui est légitime sans tenir compte de l’avis de ses mandants. Il est irrévocable en ce sens que
son titulaire bénéficie d’une durée déterminée laquelle ne peut en principe pas être révoquée
en cours par ses électeurs. Il n’est également pas ratifié par le peuple. Dans les ordres
normatifs contemporains, « selon l’opinion la plus répandue, c’est-à-dire selon celle qui
prévaut dans la grande masse du public et dans les milieux politiques »95, la forte propension
au mandat représentatif proscrit le mandat impératif. Ils neutralisent le recours à la continuité
juridique de la fonction de Président de la République par l’intérim. Ils mettent fin au régime
en place.
Au Gabon, « nous, forces de défense et de sécurité, réunies au sein du Comité pour la
transition et la restauration des institutions (CTRI), au nom du peuple gabonais et garant de
la protection des institutions, avons décidé de défendre la paix en mettant fin au régime en
place. A cet effet : les élections générales du 26 août ainsi que les résultats sont annulés. Les
frontières sont fermées jusqu’à nouvel ordre ; Toutes les institutions de la République sont
dissoutes »96. Le Président de la République élu ne pourra plus aller aux termes de son mandat
politique. Le 30 août 2023, Ali Bongo est déclaré vainqueur de l’élection présidentielle par le
centre gabonais des élections avec 64, 27% des voix. Le même jour, des militaires de la Garde
républicaine organisent un coup d’Etat et proclament l’annulation des élections. En se
comportant comme tel, le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI)
se substitue à la Cour constitutionnelle, car elle est l’unique institution constitutionnelle
jouissant de la compétence matérielle d’annuler l’élection présidentielle et les élections
générales97. Les putschistes annulent la dévolution du pouvoir politique du corps politique à
l’élu en cédant à la vacuité l’expression du droit au suffrage des citoyens. « Le Président de la
République est élu pour sept (7) ans au suffrage universel direct. Il est rééligible »98. Or au
Burkina Faso, « le Président de la République est élu au suffrage universel direct, égal et
secret pour un mandat de cinq ans. Il est rééligible une seule fois »99. Elu dès le premier tour
de la présidentielle de novembre 2015 avec un peu plus de 53% des voix, le Président Roch
Marc Christian Kaboré du Mouvement du peuple pour le progrès est éligible à un second
mandat. Kaboré est réélu dès le premier tour de la présidentielle de novembre de 2020 avec
57% des voix. Or, le coup d’Etat début le 23 janvier 2022 et se transforme en putsch le
lendemain avec l’arrestation puis le renversement du président Roch Marc Christian Kaboré.
Du fait du coup d’Etat militaire, la fin anticipée du mandat politique du Président Roch Marc
Chistian Kaboré est avérée et au lieu de cinq ans, il a juste fait environ deux ans.

95
Raymond CARRE DE MALBERG, Contribution à la théorie générale de l’État, t2 rééd., Paris, Dalloz, 2004,
p.209.
96
Communiqué n°001 du CTRI du 30 août 2023.
97
Article 84 alinéa 6 de la loi n°046/2020 du 11 janvier 2021 modifiant et complétant la loi n°3/91 du 26 Mars
1991 portant Constitution de la République du Gabon.
98
Article 9 alinéa 1 de la loi n°001/2018 du 12 janvier 2018 [Link]. (Gabon).
99
Article 37 alinéa 1 et 2 de la loi constitutionnelle n°072-2015/CNT du 05 novembre 2015 Portant révision de
la Constitution du Burkina Faso

192
Au Mali, « le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel
direct et au scrutin majoritaire à deux tours. Il n’est rééligible qu’une seule fois »100. « Les
élections présidentielles sont fixées vingt et un jours au moins et quarante jours au plus avant
l’expiration du mandat du Président en exercice » 101 . « Le mandat du Président de la
République débute le jour de sa prestation de serment et prend fin à l’expiration de la
septième année suivant sa prestation de serment » 102 . « L’élection du Président de la
République a lieu (1) mois au moins et deux (2) mois au plus avant l’expiration du mandat du
Président en exercice »103. Au Niger, « la durée de la législature est de cinq (5) ans. Les
élections générales en vue du renouvellement de l’Assemblée nationale ont lieu vingt (20)
jours au moins et soixante (60) jours au plus avant la fin de la législateur en cours »104. Au
Tchad, « Les députés sont élus au suffrage universel direct. Le mandat des députés est de cinq
(5) ans renouvelable »105. « La durée du mandat des sénateurs est de six (6) ans renouvelable
par tiers (1/3) tous les deux (2) ans »106.
Manifestement le coup d’Etat militaire de 2023 n’a pas permis aux députés d’achever
normalement leur mandat politique vu que les élections législatives gabonaises avaient eu lieu
les 6 et 27 octobre 2018. Les législatives ont été organisées dans 10 circonscriptions en août
2019 à la suite de l’invalidation de scrutins par la Cour constitutionnelle. La tenue du scrutin
avait été reportée à plusieurs reprises depuis 2016 à la suite des tensions politiques culminant
avec la décision de la Cour constitutionnelle de dissoudre l’Assemblée fin avril 2018. Les
élections sénatoriales gabonaises avaient eu lieu les 30 janvier et 6 février 2021 afin de
renouveler au suffrage indirect les membres du Sénat. Au Burkina Faso, les dernières
élections avant le coup d’Etat se sont tenues le 22 novembre 2020 afin de renouveler les 127
membres de l’Assemblée Nationale. Le premier tour de l’élection présidentielle fût organisé
simultanément. A la base, le 8 juillet 2020, le Parlement recommande le report du scrutin d’un
an mais deux jours plus tard, la majorité présidentielle et l’opposition s’y opposent. Au Mali,
les élections législatives avaient eu lieu les 29 mars et 19 avril 2020 après plusieurs années de
reports afin de renouveler les 147 membres de l’Assemblée nationale. L’élection
présidentielle s’est tenue les 29 juillet et 12 août 2018 avec 41, 70% de voix au 1er tour et
67,16% de voix au second tour pour Ibrahim Boubacar Keita. Au Niger, les élections
législatives avaient eu lieu le 27 décembre 2020 en même temps que le premier tour de la
présidentielle et un second tour le 21 février 2021.
La formulation écrite permet de franchir une étape complémentaire au pouvoir
transitionnel qui jusqu’ici était instauré par des déclarations verbales des putschistes et
essentiellement autoproclamé dans ses figures. La production normative transitionnelle ne se
limite pas à formaliser les déclarations verbales converties en pouvoir constituant

100
Article 30 du Décret n°92-0731 P-CTSP Portant Promulgation de la Constitution du Mali.
101
Article 32 Décret n°92-0731 P-CTSP Portant Promulgation de la Constitution du Mali
102
Article 11 alinéa 1 de la loi n°001/2018 du 12 janvier 2018 [Link]. (Gabon).
103
Article 11 alinéa 2 de la loi n°001/2018 du 12 janvier 2018 [Link]. (Gabon).
104
Article 85 de la Constitution du Niger.
105
Article 120 alinéa 1 et 2 de la Constitution de la République du Tchad promulguée le 04 Mai 2018 révisée par
la loi constitutionnelle n°017/PR/2020 du 14 décembre 2020.
106
Article 120 alinéa 3 de la Constitution de la République du Tchad promulguée le 04 Mai 2018 révisée par la
loi constitutionnelle n°017/PR/2020 du 14 décembre 2020.

193
circonstancié et le régime transitionnel. La conséquence juridique est perceptible sur la
consistance de la Constitution morte vivante.

II. LE REMPLACEMENT DE LA CONSTITUTION PAR DES ACTES PARA-


CONSTITUTIONNELS

« La notion de para-constitutionnalité sert à désigner des actes matériellement


constitutionnels issus des sources autres que les sources classiques du droit » 107 . La
production normative écrite parachève le contexte transitionnel amorcé par les premières
déclarations verbales et l’essor des actes a-constitutionnels verbaux initiaux. La para-
constitution est formellement aménagée et refondue du fait que l’ingénierie transitionnelle de
table rase coexiste avec la culture de conservation des institutions dissoutes. Ce scénario,
laissant ainsi en place une architecture complexe faite d’un mixage entre la nouvelle charte
transitoire et la Constitution en vigueur108. La refondation aménagée du para-constitutionnel
tient alors à cette fausse ambiguïté entretenue par la Charte de transition. « En d’autres
termes, la structure, l’organisation et le fonctionnement de l’Etat en interaction avec la
société sont assujettis à la fois à la constitution et à la para-constitution »109. « Elle transfère
aux institutions transitoires les pouvoirs et prérogatives des institutions dissoutes »110 . Ce
faisant, l’on ne peut donc pas généraliser « à voir une discontinuité de la cohérence des
ordres constitutionnels des Etats à chaque fois que sévit une crise »111.
Par « la manifestation d’un agenda de production du nouveau avec l’ancien »112, il y a
rénovation de paradigme. L’association de la Constitution à l’encadrement des organes
transitionnels dérivés dénote la cohésion mesurée du sens matériel de celle-ci à la Charte de
transition (A). En outre, entre l’ordre constitutionnel révolu et celui attendu, l’armée dévoile
une ingénierie plus encline à reconfigurer le para-constitutionnel. Celle-ci s’illustre par la
dilution prononcée des vertus démocratiques dans le para-constitutionnel par l’armée (B).

A. L’appropriation de l’idée de Constitution par la charte de transition

La fausse ambiguïté entretenue entre l’ingénierie de la table rase et de la continuité des


institutions existantes révèle la survivance de la Constitution du fait de la Charte de transition.
La Constitution malléable et réhabilitée bénéficie d’une fonction inédite, celle de s’associer
dorénavant à la quête effrénée de légitimation du coup d’Etat (2). En plus, la charte de
transition limite la réhabilitation de celle-ci à l’encadrement des pouvoirs et des prérogatives

107
Serge François SOBZE, « A la recherche d’un ordre constitutionnel démocratique en Afrique subsaharienne
francophone » [Link]., p.313.
108
Boubacar Issa ABDOURHAMANE, « Retour à l’ordre constitutionnel : développements récents sur les
transitions au Mali, au Tchad en Guinée et au Burkina Faso », Afrique contemporaine, 2023/2 n°276 p.248.
109
Luc SINDJOUN, « Considérations brèves sur les figures de l’ordre constitutionnel en Afrique », [Link].,
p.295.
110
Stéphane BOLLE, « Déconstruction et reconstruction de l’ordre constitutionnel au Gabon (2023-2024) »
[Link]., p.125.
111
Jean Mermoz BIKORO, « L’ordre constitutionnel de transition en Afrique : étude des cas à partir des Etats
d’Afrique noire francophone », [Link]., p.101.
112
Luc SINDJOUN, « De la problématique de l'existence des constitutionnalismes populistes en Afrique »
[Link]., p.87.

194
des organes transitionnels dérivés (1). L’on convient que « les coups de force opèrent une
reconfiguration des sources du droit constitutionnel (…) en fonction (…) des différentes
circonstances, la norme constitutionnelle connaît une reconfiguration »113. Est à revoir l’idée
suivant laquelle « n’y a point de place dans la science du droit public pour un chapitre
consacré à une théorie juridique des coups d’Etat ou des révolutions et de leurs effets »114.

1. La réhabilitation limitée à l’encadrement des prérogatives des organes


transitionnels dérivés
La norme fondamentale coexiste avec des actes a-constitutionnels pour encadrer la
division, l’organisation des pouvoirs publics. La conservation de la force normative de la
norme fondamentale est affirmée mais concurrencée dans son sens matériel par des actes
circonstanciels, ou quasi constitutionnels à portée précaire. L’on envisage en l’espèce
l’hypothèse de la constitution conciliée à la charte de transition pour l’encadrement formel et
matériel des organes transitionnels dérivés. La conciliation avérée est celle qui purge
d’incompatibilité les pouvoirs et prérogatives des institutions constitutionnelles existantes
reproduites par la Charte de transition. La participation au droit constitutionnel transitionnel
est formellement admise. « La légitimité de ces organes est directement puisée de la charte
constitutionnelle de transition et indirectement de la « constitution de crise »115. Et « cela
signifie qu’elle s’intègre à celle-ci »116. Dans la réinvention des théories explicatives de la
Constitution, celle-ci est « est le produit de l’addition entre le texte constitutionnel et les
variables déterminantes »117.
Formellement, au Gabon, « les pouvoirs et prérogatives du Président de la Transition
sont définis dans la présente Charte et la Constitution du 26 mars 1991 »118. Il en est aussi du
Conseil national de la transition qui « exerce les prérogatives définies par la présente Charte
et se réfère aux dispositions de la Constitution du 26 mars 1991 »119. « Le Parlement de la
Transition exerce les prérogatives définies par la présente Charte et la Constitution du 26
mars 1991 »120 . « La Cour Constitutionnelle de la Transition contrôle la conformité à la
Charte de la transition et à la Constitution du 26 mars 1991 des actes législatifs et
réglementaires pris par les organes de la Transition »121. La charte de transition ne vise pas la
Constitution pour encadrer le Conseil économique, social et environnemental de transition122.

113
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Coups de force et droit constitutionnel en Afrique : brèves réflexions
théoriques Étude en l'honneur du Professeur Michel Durupty (1937-2020) », [Link]., p.533.
114
Raymond CARRE de MALBERG, Contribution à la théorie générale de l’Etat, Paris, Sirey, 2 vol., t.2, 1920,
rééd, CNRS, p. 497. Georges BURDEAU, Traité de science politique, Le statut du pouvoir dans l’Etat, Paris,
L.G.D.J, 1983, p. 137.
115
Diane MANDENG, « Solutions de sortie de crise et Constitution dans les Etats d’Afrique noire
francophone », [Link]., p.111.
116
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Coups de force et droit constitutionnel en Afrique : brèves réflexions
théoriques Étude en l'honneur du Professeur Michel Durupty (1937-2020) », [Link]., p.533.
117
Idem, p.537.
118
Article 36 de la Charte de Transition du Gabon
119
Article 42 alinéa 3 de la Charte de transition du Gabon
120
Article 51 de la Charte de transition du Gabon
121
Article 53 alinéa 2 de la Charte de transition du Gabon
122
Article 54 bis et Ter de Loi n°001/2023 du 6 octobre 2023 [Link].

195
C’est également les cas au Burkina Faso pour le Président de la transition 123 , le Premier
Ministre 124 et de l’assemblée nationale de transition 125 . Au Mali, « les pouvoirs et
prérogatives du Président de la Transition sont définis dans la présente Charte et la
Constitution du 25 février 1992 »126. En outre, « le Gouvernement de la Transition est dirigé
par un Premier Ministre nommé par le Président de la Transition. Il exerce les prérogatives
définies par la présente Charte et la Constitution du 25 février 1992 »127. C’est aussi le cas
pour le Conseil national de la transition128. Or, en Guinée-Conakry, la Charte de transition ne
pas coexiste ou ne vise pas la Constitution dans l’encadrement normatif des organes
transitionnels dérivés129. La Charte de transition du Tchad130 ne s’éloigne pas de la logique de
la Charte de transition de la Guinée-Conakry.
La Charte de transition reproduit et redynamise l’orientation matérielle de la
Constitution dans les Etats africains en crise. L’on en veut pour preuve l’association de la
norme fondamentale à l’encadrement des pouvoirs et des prérogatives. « La Constitution n’est
pas alors uniquement une règle de procédure mais aussi une règle de fond »131. Au sens
matériel, il faut cerner la Constitution dans le sillage du Doyen Vedel, comme « l’ensemble
des règles de droit les plus importantes de l’État »132. Elle est davantage « si l‘on s‘attache à
sa matière, on dira qu‘elle concerne l‘organisation générale des pouvoirs de l‘État dans leurs
rapports avec les individus »133. A quelques exceptions des Etats sous étude, le constat est à
généraliser. La Charte de transition révèle la conciliation aux dispositions constitutionnelles
compatibles à l’administration et à la production normative de la transition militaire. La
Constitution conciliée est celle dont les dispositions ne heurtent pas la force juridique des
actes a-constitutionnels en l’occurrence la Charte de transition. L’utilisation de la conjonction
de coordination « et » par la Charte de transition révèle cette coexistence ou ce dédoublement
de fondement textuel. La constitution conciliée dans son sens matériel à la Charte de
transition prive de portée juridique son abrogation et sa suspension mais admet sa
concurrence à ladite Charte. A titre d’illustration, l’Acte fondamental du 24 octobre 1997 au
Congo dispose que « le présent Acte fondamental qui abroge la Constitution du 15 mars
1992, entre en vigueur dès sa signature par le Président de la République, chef de l’Etat »134.
C’est également les cas au Burkina Faso 135 , au Gabon 136 , en Guinée 137 , au Mali 138 et au

123
Article 4 de la Charte du Burkina Faso
124
Article 8 alinéa 3 de la Charte du Burkina Faso
125
Article 11 alinéa 2 de la Charte de transition du Burkina Faso
126
Article 5 de la Charte de transition du Mali
127
Article 11 de la Loi n°2022‐01
128
Article 13 alinéa 2 de la Loi n°2022‐01
129
Article 38 à 69 de la Charte de transition de la Guinée Conakry
130
Voy article 39 à 106 de la Charte de transition du Tchad
131
Hans KELSEN, « La garantie juridictionnelle de la Constitution » RDP 1928 p.225.
132
Georges VEDEL, Manuel élémentaire du droit constitutionnel, 2ème éd., réed., Paris, Dalloz, 2002, p.112.
133
Paul BASTID, L‘idée de Constitution, Paris, ECONOMICA, 1985 p.27 ; Agostino CARRINO, « De la
Constitution matérielle », in Denys De BECHILLON, Véronique CHAMPEIL-DESPLATS, Pierre BRUNET,
Eric MILLARD (dir), Mélanges en l‘honneur de Michel TROPER, L‘architecture du droit, Paris,
ECONOMICA, 2006 p.239 et s.
134
Article 85 de l’Acte fondamental de 1997.
135
Articles 26 et 27 de la Charte de transition du Burkina Faso
136
Article 63 de la Charte de transition du Gabon
137
Article 84 de la Charte de transition de la Guinée
138
Articles 24 et 25 de la Charte de transition du Mali

196
Tchad 139 . La norme fondamentale conciliée est fondamentalement le fait de la Charte de
transition lorsqu’elle utilise la théorie des normes visées « soit parce qu’elle y renvoie soit
parce qu’elle s’y réfère » 140 . La Charte de transition vise explicitement la norme
fondamentale en l’insérant dans les normes de référence d’encadrement des pouvoirs et des
prérogatives des organes transitionnels dérivés. Cela révèle la coexistence de l’œuvre du
pouvoir constituant originaire à celle des organes transitionnels dérivés.
La duplication des fondements textuels de l’encadrement des pouvoirs et des
prérogatives de transition révèle la fausse ambiguïté entre la culture de la table rase et celle de
la discontinuité de l’ordre constitutionnel perturbé. En effet, le fait pour la Charte de transition
de viser expressément la norme fondamentale comme source formelle compatible à la
transition sur ces préoccupations dénote la continuité de l’ordre constitutionnel existant. Les
faits juridiques constitutionnels reconnus aux coups d’Etat génèrent des conséquences
perceptibles sur la situation juridique de la Constitution en période de transition militaire. Des
événements imprévisibles susceptibles de produire des conséquences juridiques sur le
processus de sortie de crise. L’on convient que « le coup d’État en tant que « fait juridique
constitutionnel » peut avoir pour effet de maintenir la Constitution comme norme
fondamentale et suprême de l’État, de la mettre en concurrence avec d’autres textes para-
constitutionnels » 141 . La Charte de transition détaille les pouvoirs et les prérogatives des
organes transitionnels dérivés et renvoie également aux dispositions compatibles de la
Constitution leur consécration. La pérennisation du dispositif normatif et institutionnel de
défense nationale est également observée. C’est dans ce cadre que la quête effrénée de
légitimité est visée par les putschistes.

2. La redynamisation sur le maniement effréné de quête de légitimité du corps


militaire
L’acte a-constitutionnel associe la Constitution au brevet de légitimité du régime
militaire. La Charte de transition, acte a-juridique vise expressément la norme fondamentale
en procédant à la réhabilitation les institutions dissoutes et en reproduisant sur certains points
le régime de la prestation de serment consacré par le pouvoir constituant. La Charte de
transition établit nouvelle la figure de la norme fondamentale celle de son élan patent et non
latent sur la régularisation du pouvoir militaire et de draper de tels oripeaux démocratiques.
« Au cours de la cérémonie d’investiture, le Président de la transition prête le serment
suivant : « Je jure devant le peuple burkinabé et sur mon honneur de préserver, de respecter
et de faire respecter et de défendre la Constitution, la Charte de transition et les lois, de tout
mettre en œuvre pour garantir la justice à tous les habitants Burkina Faso » 142 . Cette

139
Article 119 de la Charte de transition du Tchad
140
Michel VERPEAUX., « Préface » [Link]. in Agnès ROBLOT-TROIZIER., Contrôle de constitutionnalité et
normes visées par la Constitution française, Paris, Dalloz, « Nouvelles Bibliothèque de Thèses », 2007, 675p.
141
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Coups de force et droit constitutionnel en Afrique : brèves réflexions
théoriques Étude en l'honneur du Professeur Michel Durupty (1937-2020) », [Link]., p.538.
142
Article 6 alinéa 2 de la Charte de transition du Burkina Faso

197
formulation avait été introduite le 11 avril 2000 à la suite de la révision de la Constitution143.
L’acte a-constitutionnel a simplement ajouté à cette formule les notions de « Président de la
transition » et de « Charte de transition ». C’est également le cas au Mali lorsque l’on
confronte la formule de la Constitution144 à celle de la Charte de transition145. C’est également
le cas au Tchad lorsque l’on rapproche la formule du serment consacrée par la Charte 146 à
celle du pouvoir constituant147. Au Gabon, « le jure de consacrer toutes mes forces au bien du
peuple gabonais en vue d’assurer son bien-être et de le préserver de tout dommage, de
respecter et de défendre la Constitution et l’Etat de droit, de remplir consciemment les
devoirs de ma charge et d’être juste envers tous »148. La formule retenue par la Charte de
transition est différente de celle-ci 149 . C’est également le cas en Guinée-Conakry 150 . A
l’exception du Gabon, la Charte de transition a reproduit la formule du serment telle que
consacrée par le pouvoir constituant. L’on peut affirmer l’idée d’une reproduction quasi
identique à l’exception de l’ajout de l’acte a-constitutionnel et de l’organe transitionnel
dérivé. L’ajout à la formule consacrée par le pouvoir constituant originaire est lié à la
particularité du régime transitionnel. Celui-ci est animé par ces organes et dans un contexte
spécifique. La réhabilitation intéressée et opportuniste de la Constitution par la charte de
transition est perceptible sur la reproduction quasi identique de la formule du serment afin de
légitimer le régime militaire. Substantiellement, les formules sont certes divergentes mais
elles visent expressément le titulaire de la souveraineté. Tant la charte de transition que la
Constitution visent le peuple dans le serment promissoire des titulaires de certains organes
transitionnels dérivés.
Dans la formule du serment promissoire, la Charte de transition reproduit les éléments
constitutifs consacrés par la Constitution. En plus, la Charte de transition en reproduisant la
formule du serment vise expressément le titulaire de la souveraineté. L’autorité transitionnelle

143
Article 44 de la loi n°003-2000/AN du 11 avril 2000 Portant révision de la Constitution du Burkina Faso
adoptée par référendum le 2 juin 1991 (promulguée par Kiti an VIII 330 du 11 juin 1991, J.O.B.F du 13 juin
1991, p.794).
144
Article 37 du décret n°92-0731 P-CTSP Portant promulgation de la Constitution du Mali
145
Article 10 du Décret n°2020‐0072/PT‐RM du 1er octobre 2020 portant promulgation de la Charte de la
Transition modifié par la Loi n°2022‐001 du 25 février 2022 portant révision de la Charte de la transition.
146
Article 41 de la Charte de transition du Tchad
147
Article 75 de la Constitution de la République du Tchad promulguée le 04 Mai 2018
148
Article 12 de la loi n°001/2018 du 12 janvier 2018 modifiant et complétant la loi n°3/91 du 26 mars 1991
portant Constitution de la République Gabonaise.
149
Article 39 de la loi n°001/2023 du 6 octobre 2023 [Link]., « avant d’entrer en fonction, il prête devant la Cour
Constitutionnelle le serment suivant : « Je jure devant Dieu et le peuple gabonais, de préserver en toute fidélité
le régime républicain, de respecter et de faire respecter la Charte de la Transition et la Loi, de remplir mes
fonctions dans l’intérêt supérieur du peuple, de préserver les acquis démocratiques, l’indépendance de la patrie
et l’intégrité du territoire national. Je m’engage solennellement et sur l’honneur à mettre tout en œuvre pour la
réalisation de l’unité nationale ».
150
Article 47 de la Charte de transition de la Guinée et article 35 de la Constitution de la Guinée-Conakry :
« Avant son installation, le Président de la Transition prête le serment ci-dessous, devant la Cour Suprême : «
Moi .............., Président de la Transition, je jure devant le peuple de Guinée de préserver en toute loyauté la
souveraineté nationale, de respecter et de faire respecter les dispositions de la Charte de la Transition, la
dignité humaine, les lois et règlements de la République, de remplir mes fonctions dans l'intérêt supérieur de la
Nation, de consolider les acquis démocratiques, de garantir l'indépendance de la patrie et l'intégrité du
territoire national
Je m'engage solennellement, et sur mon honneur, à collaborer avec les organes de la transition pour la
réalisation et la préservation de la cohésion nationale. En cas de parjure, que je subisse les rigueurs de la loi; je
le jure ».

198
jure devant le peuple et est donc débiteur devant le titulaire de la souveraineté. « Les citoyens
dans les États africains constituent le socle de la légitimité des dirigeants »151. Il est un « acte
promissoire »152, une espèce de « pacte moral » « la dimension métaphysique de l’investiture
présidentielle » 153 établi « sur un système de valeurs » 154 . Le serment promissoire
confessionnel et non confessionnel fixe un cadre matériel d’éthique et de moral des
agissements, comportements du récipiendaire devant le peuple dans les régimes militaires. Ce
schéma reconnu en situation normale n’est pas totalement méconnu en situation de crise. La
Charte de transition du Burkina Faso encline à la laïcité ne vise pas le divin ou Dieu dans la
formule de prestation de serment155. C’est également le cas au Tchad156, en Guinée Bissau157.
Or, au Gabon nonobstant la laïcité, la Charte de transition vise le divin ou Dieu dans la
formule de la prestation de serment158. C’est également le cas au Mali159. Au regard des Etats
sous étude, le Burkina Faso, la Guinée Bissau et le Tchad consacrent le serment promissoire
non confessionnel et consolident la laïcité prononcée tant dans la Constitution que dans la
Charte de transition. Or, le Gabon et le Mali consacrent explicitement le serment promissoire
confessionnel nonobstant l’affirmation de la laïcité de l’Etat.
L’association de la Constitution à la régularisation du régime militaire relève de la
culture opportuniste et intéressée des putschistes. En visant expressément la norme
fondamentale, ils restaurent sa normativité et son existence juridique au sein de
l’ordonnancement perturbé et en cours de reconstruction. L’on peut appréhender son
existence en mobilisant trois figures spécifiques. Celle-ci peut être un juge constitutionnel
normal c’est-à-dire qui a continué à exister malgré la survenance du coup d’Etat. Ce cas
concerne le Conseil constitutionnel Burkinabé et malien. Il s’agit de la juridiction
constitutionnelle diluée dans l’ordre juridictionnel judiciaire ayant continué à exister malgré
la survenance du coup d’Etat militaire. C’est le cas du Tchad et de la Guinée-Conakry160. Il
peut également s’agir d’un juge spécial institué par l’acte a-constitutionnel. C’est le cas du
Conseil de transition du Niger161. Elle exerce le contrôle de constitutionnalité des actes de
transition162, la régularité des élections politiques nationales et du référendum163, la régulation
du fonctionnement des institutions et des activités, de la réception du serment etc.

151
Lionel Pierre GUÉSSÉLÉ ISSÉMÉ, « La participation politique des citoyens dans les États africains » RADP,
Vol X, n° 24, Supplément 2021 p.15.
152
NAREY (Oumarou), « Le serment en droit constitutionnel » in Koffi AHADZI-NOUNOU, Dodzi
KOKOROKO, Adama KPODAR, Frédéric Joel AIVO, (dir)., Démocratie en questions. Mélanges en l’honneur
du professeur Théodore HOLO, Paris, Presses de l’Université Toulouse 1 Capitole, 2017, p.343.
153
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Valeurs et constitution. Étude de cas à partir de quelques Constitutions
africaines », RRJ-2021-1 p. 346.
154
Benjamin BOUMAKANI, « Le serment constitutionnel du chef de l’État en Afrique noire francophone », in
Koffi AHADZI-NOUNOU, Dodzi KOKOROKO, Adama KPODAR, Frédéric Joel AIVO, (dir)., Démocratie en
questions. Mélanges en l’honneur du professeur Théodore HOLO, Paris, Presses de l’Université Toulouse 1
Capitole, 2017, pp. 63-64.
155
Article 6 alinéa 2 de la Charte de transition du Burkina Faso
156
Article 41 de la Charte de transition du Tchad
157
Article 47 de la Charte de transition de la Guinée.
158
Article 39 alinéa 2 de la Charte de transition du Gabon
159
Article 10 alinéa 2 de la Charte de transition du Mali.
160
Voy article 79 de la Charte de transition de Guinée-Conakry de 2021.
161
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les institutions de transition » [Link]., p.264 ; Boubou CISSE, « Le
gouvernement d’union nationale », Revue Politeia, n°46 décembre 2024.
162
Voy article 53 par 1 de la Charte de transition du Gabon du 04 septembre 2023

199
C’est l’institution constitutionnelle dissoute puis réhabilitée qui se charge de recevoir le
serment des putschistes. « Le Président de la transition est investi par le Conseil
constitutionnel »164. C’est également le cas au Tchad165 et en Guinée-Conakry166, au Mali167 et
au Gabon168. « L’intervention du juge constitutionnel dans le processus de légitimation des
autorités instituées par la force constitue une nouveauté paradigmatique » 169 . Le juge
constitutionnel révèle l’existence d’une culture de légitimation de l’accès au pouvoir politique
en marge des voies constitutionnelles. Par la validation de la prestation de serment, il
manifeste « l’onction constitutionnelle de l’exercice du pouvoir conquis »170. La souscription
au rituel de prestation de serment, modalité d’entrée en fonction, dénote simplement que les
putschistes tiennent au formalisme pour légitimer leur pouvoir. Ce serment institue la
nouvelle élite au pouvoir. Le serment du Président de la transition a été reçu par la Cour
constitutionnelle ad hoc issue du communiqué n°004 du 31 août 2023 de la rétablir, elle qui
fût dissoute à la veille.
Toutefois au regard de la théorie constitutionnelle, les actes a-constitutionnels à relent
de légitimité est une leurre à l’essence déformée du coup d’Etat militaire. Ceux-ci déforment
le sens ordinaire ou classique du coup d’Etat militaire lequel récusait l’onction de validation
par les canaux démocratiques. Le coup d’Etat militaire n’a pas hésité de piétiner l’Etat de
droit pour s’affirmer. Les rechercher aujourd’hui, revient simplement à refondre le sens
classique du coup d’Etat. De même, les actes de régularisation des coups d’Etat militaire
n’effacent pas l’origine illicite du pouvoir et demeurent un leurre au sens retrouvé de la
légalité constitutionnelle. La légalité constitutionnelle et la légitimité constituent des
modalités d’esquisse d’une théorie constitutionnelle rédhibitoire aux coups d’Etat dans les
régimes militaires. Cela est possible par l’initiation des actes constituants à relent participatif,
d’où l’essor d’une duplication du pouvoir constituant de préparation de sortie de crise.

B. La dilution de l’idée de démocratie dans le dialogue de sortie de crise

« Les coups d'Etats se voient désormais accompagnés d'adjectifs auxquels ils étaient
rarement associés : démocratique, salutaire ou encore légitime » 171 . La construction de
l’ordre constitutionnel attendu ou non défaillant est encline à la déformation du sens classique
du para-constitutionnel. En effet, l’annonciation de l’ordre constitutionnel attendu incite
l’autorité de fait à rapprocher les vertus de la transition démocratique sans effacer la
rémanence des actes a-constitutionnels. Elle « examine les méthodologies utilisées pour le

163
Voy article 53 par 2 de la Charte de transition du Gabon du 04 septembre 2023
164
Article 6 alinéa 1 de la Charte de transition du Burkina Faso
165
Article 41 de la Charte de transition du Tchad
166
Article 47 de la Charte de transition de la Guinée.
167
Article 10 de la Charte de transition du Mali
168
Article 39 de la Charte de transition du Gabon
169
Luc SINDJOUN, « De la problématique de l'existence des constitutionnalismes populistes en Afrique »
[Link]., p.87.
170
Idem, p.21.
171
André CABANIS, « Droit constitutionnel, pouvoir militaire et politique en Afrique » in Oumarou
NAREY, ([Link]), Droit, pouvoir et politique, Sénégal, L’Harmattan, 2021.p.58. GUEYE (Babacar), « Les coups
d'État en Afrique entre légalité et légitimité », Droit sénégalais, vol. 9, 2010, p. 263-264.

200
retour à une vie constitutionnelle normale »172 fondant ainsi « l'irruption des militaires dans
le débat politique »173 . L’armée met en œuvre son pouvoir constituant fondamental (2) et
conserve l’initiative des actes a-constitutionnels de sortie de crise (1).
1. La conservation de l’initiative de dilution prononcée par les autorités de fait
La para-constitution conserve sa primauté, son relais entre l’ordre constitutionnel
révolu et l’ordre constitutionnel attendu. Les acte pré-constituants des autorités de fait
définissent les bases d’un ordre constitutionnel naissant ou à naître. Les autorités de fait sont
au cœur des modalités de sortie et d’annonciation du retour à l’ordre constitutionnel non
défaillant. « Les processus de sortie de crise dans certains États africains ont mis en évidence
des procédés para-constitutionnels de production de la normativité constitutionnelle »174.
Dans l’annonciation du retour à l’ordre constitutionnel non défaillant, les autorités de
fait s’appuient sur la feuille de route. C’est un acte a-juridique non négligeable mais non
exclusif du champ de la transition militaire. En Guinée-Conakry, « le Premier Ministre doit,
dans un délai n'excédant pas trente (30) jours à compter de la date de nomination des
membres du gouvernement, soumettre pour approbation au Président de la Transition le plan
d'actions de la feuille de route du Gouvernement de transition »175. Conceptuellement, la «
feuille de route » est un document à la juridicité discutable, adopté par les organes de
transition ou les organes de médiation, qui rend compte des différentes étapes devant
conduire au retour à l’ordre constitutionnel »176.
L’initiative du recours aux actes pré-constituants relève des autorités de fait. Celles-ci
sont juges de l’opportunité et n’hésitent à pas recourir aux modalités dont l’efficacité est
difficilement contestable. Un tri s’opère au sein des modalités que présente le contexte
transitionnel. L’objectif visé est de faciliter une participation inclusive des citoyens et de
trouver les solutions aux nids d’un potentiel rejet de l’ordre constitutionnel attendu. Elles ont
été conscientes qu’« il y a comme une dépossession de la souveraineté du peuple qui se
traduit par l’exercice du pouvoir par des acteurs désignés, suivant des procédés non
démocratiques »177 à une étape de la transition et l’occasion est donnée de rectifier le pas.
« Par conséquent, les militaires (…) vont prendre l’initiative de la reconstruction de l’ordre
constitutionnel »178 . La convocation d’une concertation nationale aux allures d’assemblées
constituantes est devenue constante. C’est l’essor du dialogue national inclusif dans la
reconstruction de l’ordre constitutionnel. « Le processus de la démocratisation va commencer
par la recherche de la légitimation populaire de leur pouvoir, en organisant des

172
Boubacar Issa ABDOURHAMANE, « Retour à l’ordre constitutionnel : développements récents sur les
transitions au Mali, au Tchad en Guinée et au Burkina Faso », [Link]., p.247.
173
André CABANIS, «« Droit constitutionnel, pouvoir militaire et politique en Afrique », [Link]., p.58.
174
Yédoh Sébastien LATH, « La production constitutionnelle en période de crise dans les États d’Afrique : crise
du constitutionnalisme ou constitutionnalisme de crise », [Link]., p. 354.
175
Article 52 de la Charte de transition de la Guinée-Conakry.
176
Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Coups de force et droit constitutionnel en Afrique : brèves réflexions
théoriques Étude en l'honneur du Professeur Michel Durupty (1937-2020) », [Link]., p.535.
177
Jean Mermoz BIKORO, « L’ordre constitutionnel de transition en Afrique : étude des cas à partir des Etats
d’Afrique noire francophone », [Link]., p.111.
178
Alain ITOULA KIFOUMBA, « Les coups d’Etat et le processus de rétablissement de l’ordre constitutionnel
en Afrique », Afrique contemporaine n°2, 2024, p.190-191.

201
concertations politiques associant la participation du peuple et de la classe politique »179,
« l’objectif est l’arrimage de l’Etat aux exigences de la démocratie et de l’Etat de droit »180.
L’annonciation du retour à un ordre constitutionnel non défaillant se nourrit des leçons des
échecs de l’ordre constitutionnel dénoncé par les putschistes. Le peuple se trouvant, dépouillé
de son autorité souveraine. La distanciation de l’ordre constitutionnel orthodoxe est
perceptible sur l’exclusion du peuple et de ses représentants élus de la procédure constituante.
Les opérations constituantes annoncées par des déclarations verbales s’inscrivent dans une
procédure atypique et ne peuvent que donner cours à un ordre constitutionnel sui generis.
L’entorse de la démocratie181 révèle un leurre du peuple comme contre-pouvoir en Afrique182.
Les crises politiques et institutionnelles sont préjudiciables à la cristallisation de la
démocratie.
Dans la formation de l’ordre constitutionnel non défaillant, les autorités constituées
utilisent des techniques plus enclines à la participation élargie et inclusive des citoyens à la
gestion de la transition. La cooptation se présente au même titre que la composition
hétérogène des organes transitionnels dérivés comme une méthode importante audit
processus. Juridiquement, la cooptation est un « procédé de dévolution du pouvoir,
concurrent de l’hérédité et de l’élection, cette technique est historiquement utilisée dans les
sociétés ou le pouvoir n’est pas institutionnalisé ou légitimé par des règles dynastiques »183.
Cette modalité est consacrée au Gabon 184. Au Tchad, sa désignation est l’émanation d’un
collège militaire de désignation, appelé Conseil Militaire de Transition (CMT), entériné 18
mois après par un dialogue politique inclusif185. L’on peut retenir que le choix par cooptation
« constitue un facteur indéniable de la réussite du processus » 186 . Le retour à l’ordre
constitutionnel non défaillant renoue également avec le pouvoir constituant fondamental de
l’armée. Celui-ci est plus enclin à l’écriture négociée ou consensuelle de la Constitution.
La reconstruction de l’ordre constitutionnel s’inscrit dans les nécessités d’accélérer la
transition ainsi que la situation de vide constitutionnel ou d’impuissance des organes
classiques à réagir au degré de la crise. La nécessité constitutionnelle est de doter l’Etat des
règles qui ne permettront plus la résurgence des faits ayant occasionné le renversement du
régime en place. Les arguments avancés par les putschistes concernent la démocratie, l’Etat
de droit, les préoccupations sécuritaires, les conditions de vie des populations, la
redistribution des richesses nationales etc. La situation critique générée par les coups d’Etat
justifie les solutions inhabituelles lesquelles se chargent d’assurer la continuité de l’Etat et de
préparer le retour à l’ordre constitutionnel performant. L’accélération de la fin de la transition

179
Idem, p.191.
180
Jean Mermoz BIKORO, « L’ordre constitutionnel de transition en Afrique : étude des cas à partir des Etats
d’Afrique noire francophone », [Link]., p.103.
181
Marcellin NGUELE ABADA, « Du constitutionnalisme de transition en Afrique : Réflexions sur l’évolution
constitutionnelle de la République démocratique du Congo », RRJ, n°1, 2008, pp.501-536.
182
Abdoulaye SOMA, « Le peuple comme contre-pouvoir en Afrique ? », RDP, n°4, 2014, p.1019 et s.
183
Marcellin DUHAMEL, Yves MENY, Dictionnaire constitutionnel [Link]., p.236.
184
Article 35 de la Charte de transition du 02 septembre 2023 ; articles 46 et 54 ter nouveau de la Charte de la
transition du 06 octobre 2023.
185
Article 39 de la Charte de transition du Tchad.
186
Alexis ESSONO OVONO, Kelly Joanna NGUEMA ONDO, « La légitimité de la transition
démocratique » [Link]., p.110.

202
s’explique par des actes pré-constituants destinés à neutraliser les « circonstances urgentes et
imprévues qui rendent indispensable la sauvegarde de l’Etat »187. Celle-ci prend en compte
les cas de nécessité « visant la garantie de la continuité des pouvoirs publics ainsi que les
hypothèses de nécessité provoquant l’accélération des procédures » 188 . Les actes pré-
constituants préparent le terrain à l’exercice du pouvoir constituant fondamental de l’armée.
Le temps est venu de préparer le cheminement à la fin de la transition militaire.

2. La réalisation de l’initiative de dilution prononcée par le pouvoir constituant


fondamental de l’armée
« Le pouvoir constituant fondamental de la junte, ici, la junte au pouvoir élabore
purement et simplement une nouvelle Constitution » 189 . L’armée ne se contente pas de
conserver l’initiative de dilution des vertus de la démocratie continue dans le para-
constitutionnel. Elle se charge également de lui donner une dimension pragmatique par des
mesures et des actes a-constitutionnels précis. Le pouvoir constituant fondamental des
putschistes récupère de manière sélective les vertus de la transition démocratique comme
exigence axiologique pour la fondation de l’ordre constitutionnel attendu. Cette double
dichotomie impose une perspective, ne nous disant forcément quoi penser, mais à quoi il faut
penser. Ces explications « illustrent l’importance pour les autorités de transition, de la
construction d’une légitimité comme condition de réussite de ces transition »190.
Le champ des actes constituants des régimes militaires intègre des éléments devant
constituer un cadre favorable à un retour apaisé et à une adhésion massive des citoyens au
projet de sortie de crise. Il est avéré que « la conception de l’ordre juridique qui privilégie la
diversité des opinions, des intérêts et de leurs groupements dans la société et fait de leur
pluralité une condition de liberté »191. L’onction pour la visibilité et la diversité des opinions
politiques présente comme un signe d’anticipation et de limitation des contestations
éventuelles et réelles au processus de sortie de crise. L’exclusion de certaines couches peut
créer une opposition au processus. En plus, elle pourvoie à la représentativité sociale et le
sentiment d’être considéré de celle-ci. La formation du retour à l’ordre constitutionnel non
défaillant ou performant établit une filiation entre le pouvoir constituant fondamental ou
l’action réconstituante de l’armée et l’émergence de l’écriture multilatérale de la Constitution.
« Les formes de concertations nationales engagées à travers les assises ou dialogues
nationaux ont tracé les grandes lignes devant baliser les futures Constitutions »192. En plus,

187
Geneviève CAMUS, « L’état de nécessité en démocratie », RIDC, vol 18 n°4, 1966, p.958 ; du même auteur,
L’état de nécessité en démocratie, Paris, L.G.D.J, « coll. Bibliothèque constitutionnelle et science politique »,
tome 18, 1965, 428p.
188
Alain Franklin ONDOUA, « La nécessité en droit constitutionnel. Etude à partir de quelques expériences
africaines », [Link]., p.61.
189
Luc SINDJOUN, Eric Marcel NGANGO YOUMBI, « Les transformations contemporaines du pouvoir
constituant » [Link]., p.4.
190
Alexis ESSONO OVONO, Kelly Joanna NGUEMA ONDO, « La légitimité de la transition
démocratique » in Djedjro Francisco MELEDJE, Yédoth Sébastien LATH, Karim DOSSO, (dir)., Le droit, les
droits par l’action citoyenne. Mélanges en l’honneur de Martin BLÉOU, t1. Le regard du droit constitutionnel,
Côte d’Ivoire, L’Harmattan, 2025, p.100.
191
Olivier DUHAMEL, Yves MENY, Dictionnaire constitutionnel, Paris, PUF, 1992, p.256.
192
Boubacar Issa ABDOURHAMANE, « Retour à l’ordre constitutionnel : développements récents sur les
transitions au Mali, au Tchad en Guinée et au Burkina Faso », [Link]., p.250.

203
« l’exercice reconstituant se caractérise aussi par une participation citoyenne en amont du
référendum, avant et pendant le Dialogue National Inclusif »193. En outre, on parle d'écriture
multilatérale pour désigner l'inclusion d'une pluralité d'acteurs dans la procédure
constituante194. « Dans les Etats africains, l'écriture multilatérale se traduit par une approche
inclusive »195 . L’expérimentation de l’écriture multilatérale dans le cadre de la conférence
nationale au début des années 1990 faisait écho à la fois de « déconstitutionnalisation et
reconstitutionnalisation »196 et du « pouvoir constituant des révolutions »197.
De l’exigence ou de l’axiologie démocratique de la transition, les putschistes impliquent
les citoyens aux travaux de rédaction de la nouvelle Constitution et à l’adoption par voie
référendaire de celle-ci. Dans un communiqué le Premier Ministre, Chef du Gouvernement
indiquait que la période allant du 9 octobre au 30 novembre 2023 est consacrée à la rédaction
par les citoyens des contributions sur le diagnostic de la situation et les moyens de corriger les
dysfonctionnements 198 . Les modalités de contribution ont été détaillées dans un
communiqué199. Les contributions pouvaient être formulées en présentiel ou envoyées à une
adresse électronique indiquée et devraient être prises en compte lors des travaux du dialogue
national. L’issue de ces contributions a été la conception de projet de Constitution remis au
Président de la transition le 31 août 2024. Le projet final est adopté en conseil des ministres le
17 octobre et rendu public le 22 octobre 2024. Le référendum constitutionnel s’était tenu le 16
novembre 2024. Le projet de nouvelle Constitution est adopté à une large majorité de 91, 64%
des voix, contre 8,36% avec un taux de participation de 53%. Et la nouvelle Constitution fût
promulguée le 19 décembre 2024200. Le référendum constitutionnel du Mali avait eu lieu le 18
juin 2023 et la nouvelle constitution est approuvée à une large majorité de plus de 97%
suffrages exprimés pour une participation d’un peu plus de 38%. La nouvelle Constitution a
été promulguée le 22 juillet 2023201. Celle du Tchad en vigueur depuis le 29 décembre 2023, a
été adoptée par référendum quelques jours plus tôt (17 décembre 2023) C’est sous cette
bannière que l’on peut considérer les Constitutions comme étant le produit du consensus. Cela
traduit « la formalisation d’une démarche multilatérale et par la promotion du consensus »202
en vue de construire l’ordre constitutionnel non défaillant. Celui-ci a l’avantage de

193
Stéphane BOLLE, « Déconstruction et reconstruction de l’ordre constitutionnel au Gabon (2023-2024) »
[Link]., p.130.
194
Magalie BESSE, « L'écriture multilatérale des Constitutions, facteur de réussite des transitions démocratiques
», NCCC, n° 45, 2014, p.113. Du même auteur, Les transitions constitutionnelles démocratisantes: analyse
comparative, Cermont-Ferrand, Centre Michel de l'Hospital, 2018, 840p.
195
Alain Franklin ONDOUA, « Notule sur l'écriture de la Constitution en Afrique. Le cas des Etats d'Afrique
subsaharienne francophone », in Oumarou NAREY, ([Link]), La Constitution, Sénégal-Dakar, 2018 p.71.
196
Maurice KAMTO, « La conférence nationale souveraine ou la création révolutionnaire des Constitutions », in
Dominique DARBON et Jean Du Bois De GAUDUSSON (dir.), La création du droit en Afrique, Paris,
Karthala, 1997, p.197.
197
Carl FRIEDRICH, La démocratie constitutionnelle, Paris, PUF, coll. « BSP », 1958, p. 97
198
Communiqué relatif au chronogramme de mise en œuvre, l’Union du 3 octobre 2023.
199
Communiqué du Ministère de la Réforme des Institutions sur les modalités de participation à la contribution
en vue du Dialogue National, le 13 octobre 2023.
200
Voir loi référendaire n°002-R/2024 du 19 décembre 2024 portant Constitution de la République Gabonaise ;
décret n°0458/PR du 19 décembre 2024 portant promulgation de la loi référendaire n°°002-R/2024 du 19
décembre 2024 portant Constitution de la République Gabonaise.
201
Voy décret n°2023-0401/PT-RM du 22 juillet 2023 portant promulgation de la Constitution (Mali).
202
Jean Mermoz BIKORO, « L’ordre constitutionnel de transition en Afrique : étude des cas à partir des Etats
d’Afrique noire francophone », [Link]., p.107.

204
s’approprier les angles morts de l’ordre constitutionnel dénoncé, de les corriger, d’anticiper et
de limiter leur survenance sur l’ordre constitutionnel projeté. L’armée initie le retour à l’ordre
constitutionnel attendu par des actes pré-constituants sous forme d’actes a-constitutionnels.
C’est une fausse ambiguïté entre la force du fait et le libéral dans un contexte de droit
constitutionnel transitionnel. En substance, les actes relevant du pouvoir constituant
fondamental de l’armée laissent transparaitre les déclinaisons de la participation politique des
citoyens. La multiplication des consultations, du dialogue politique inclusif, le référendum
constitutionnel illustrent cette participation politique. La charte de transition se rapproche sur
ce petit des petites constitutions dans les Etats africains en crise.

CONCLUSION GENERALE

Au sortir de cette réflexion, il est difficilement contestable d’admettre la forme initiale


et la forme dérivée du pouvoir transitionnel des putschistes dans les Etats africains en crise.
La forme initiale d’expression du pouvoir transitionnel est celle verbale laquelle incite à la
forme dérivée ou institué écrite dudit pouvoir. La forme initiale du pouvoir transitionnel est
verbale-autoproclamée et la forme dérivée dudit pouvoir est écrite-aménagée. Les putschistes
amorcent la perturbation de l’ordre constitutionnel existant par des premières déclarations
verbales. Emanant de l’organe transitionnel initial, les annonces verbales s’insèrent dans la
para-constitution. L’ordre constitutionnel subit une consistance différenciée de la charge
normative des actes a-constitutionnels.
En effet, l’instauration du contexte transitionnel part des premières annonces verbales
des putschistes et le relai induit de retenir qu’il n’y a pas rupture avec le parachèvement
normatif attendu. De ce fait, la typologie écrite renforce l’incidence sur l’ordre constitutionnel
existant et attendu. Sur ce point, la suspension ou l’abrogation de la Constitution ne peuvent
conduire à la fin de l’ordre constitutionnel existant mais simplement à la sélection des règles
compatibles à celui-ci et à la programmation de leur mise en application. La coexistence de
l’ordre constitutionnel perturbé à l’ordre para-constitutionnel institué pour les nécessités de
continuité de l’Etat est affirmée. Dans ses déclinaisons, la forme écrite vise expressément la
Constitution pour encadrer les organes transitionnels dérivés. Si la forme verbale vide
l’existence juridique, neutralise l’autorité de la Constitution, la forme écrite l’associe à la
légitimité et à l’encadrement des pouvoirs de transition. Une sorte de fausse ambiguïté nait de
leur rapprochement et présente le signe d’une conciliation retrouvée. Dans certains Etats, la
juridiction constitutionnelle est en proie à une réhabilitation intéressée ou opportuniste afin de
légitimer le coup d’Etat. Ce faisant, la forme verbale et la forme écrite entretiennent des
rapports distincts à un certain degré avec la Constitution. Par ailleurs, une propension aux
vertus de la transition démocratique est perceptible pour la légitimation de l’ordre
constitutionnel révolu et la construction de l’ordre constitutionnel attendu. Mais, la quête
effrénée de légitimité est un leurre à la légalité constitutionnelle retrouvée. Elle n’efface pas
l’origine illicite du pouvoir ainsi le droit constitutionnel transitionnel engendré. Elle est
simplement une lueur à la déformation du sens classique du coup d’Etat.
Dès lors, l’enjeu de la déclaration de candidature du Président de transition dans les
Etats en crise en Afrique n’est pas dépourvu de pertinence.

205
206
L’HISTOIRE DES PARTIS POLITIQUES AU MALI : RASSEMBLEMENT
DEMOCRATIQUE AFRICAIN ET LE PARTI PROGRESSISTE SOUDANAIS

Par

Abakary TOURE,
Docteur en histoire des institutions et des idées politiques, Enseignant-Chercheur, Université des
Sciences Juridiques et Politiques de Bamako (USJPB).

Résumé
La conférence franco-africaine, tenue de janvier à février 1944 dans la capitale Brazzavilloise
avait ouvert la voie à l’émancipation aux africains jusque-là interdit de toutes activités syndicales,
politiques ou associatives. A partir des années 46, les premiers scrutins pluralistes sont organisés dans
la plupart des pays africains. L’avènement des partis politiques et les mouvements syndicaux et
associatifs ont connu un essor exponentiel en Afrique. Les leaders indépendantistes saisissent cette
occasion pour construire des formations politiques et de se jeter sur le ring politique. Un moyen idéal
pour ces derniers de dénoncer cette fois-ci publiquement les abus éhontés perpétrés sur le peuple africain
avec toute la barbarie inhumaine accompagnant les atrocités. A peine, les indépendances proclamées
pour la majorité des Etats africains dans les années 1960, les alliés d’hier devenaient des ennemis. Les
gouvernements installés après la proclamation de la souveraineté internationale de leur pays,
interdisaient le multipartisme pour tant conquis de hautes luttes et de sacrifice. L’instauration de parti-
unique de fait remet en cause le noble combat engagé auparavant pour la quête de la liberté d’expression
et la volonté de concourir librement aux suffrages de ces concitoyens et crée les premières guéguerres
et instabilités politiques dans les jeunes Etats.
Mots clés : désapparentement, parti-unique, fédération du Mali, multipartisme, US-RDA, PSP,
bipartisme, capitalisme, communisme, socialisme scientifique.

Summary:
The Franco-African conference, held from January to February 1944 in the capital of
Brazavilloise, had opened the way to emancipation for Africans who had until then been prohibited from
all trade union, political or associative activities. From the 1946s onwards, the first pluralist elections
were organized in most African countries. The advent of political parties and trade union and association
movements have experienced exponential growth in Africa. Independence leaders are seizing this
opportunity to build political groups and throw themselves into the political ring. An ideal way for the
latter to this time publicly denounce the brazen abuses perpetrated on the African people with all the
inhuman barbarity accompanying the atrocities. As soon as independence was proclaimed for the
majority of African states in the 1960s, yesterday’s allies became enemies. The governments installed
after the proclamation of the international sovereignty of their country, prohibited the multi-party system
for so much won through great struggles and sacrifice. The establishment of de facto single arties calls
into question the noble fight previously engaged to conquer freedom of expression and to compete freely
for the votes of these fellow citizens and creates the first squabbles and political instabilities in the young
States.


Mode de citation : Abakary TOURE, « L’histoire des partis politiques au mali : rassemblement démocratique
africain et le parti progressiste soudanais », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 207-225.

207
Keywords: separation, unique part, federation, of Mali, multipartyism, US-R.D.A, P.S.P,
bipartisanship, capitalism, communism, scientific socialism.

INTRODUCTION

L’existence du parti monopolistique ou encore parti-Etat serait due à Lénine et serait liée
à la volonté de changement radical de l’ordre social. Pour les pays marxistes, le problème était
de passer du capitalisme au communisme. En ce qui concerne les pays tiers-mondistes, la tâche
était double à savoir briser l’ordre ethnique en vue de construire une nation et surmonter le
sous-développement pour déboucher sur une économie moderne. Quant aux partis
concurrentiels, trois situations peuvent être envisagées : celles du multipartisme, du bipartisme
et enfin du parti dominant. Le multipartisme fait référence à l’existence d’un nombre important
de partis politiques en tout plus de deux. Dans un cadre bipartisan, il n’existe, en fait que deux
formations politiques ayant vocation à gouverner, au rythme de l’alternance. Enfin, la notion
de parti dominant ou majoritaire reçoit deux acceptions : dans un sens sociologique, il est celui
qui s’identifie à une période historique, dont il est le symbole, c’est l’exemple du parti radical
de la IIIéme République ou encore l’Union Soudanaise Rassemblement Démocratique Africain
(US-RDA)1 au Mali. Dans un sens politique, le parti dominant est celui qui s’impose à ses
adversaires ; celui sans lequel rien n’est possible. Un parti incontournable dans la mesure où il
détient ou approche la majorité des sièges au parlement, et plus précisément à la chambre élue
au suffrage universel direct. Nous avons constaté lors de nos recherches que, l’évolution des
partis politiques et des systèmes de partis au Mali n’a pas été linéaire et qu’elle a été le fruit
d’un long processus allant de la période coloniale en passant par les années d’indépendance en
1960 jusqu’à la restauration de la démocratie dans les années 1990.

I. L’AVENEMENT DES PARTIS POLITIQUES AU MALI

En convoquant le congrès de Bamako, les élus africains réagissaient aux états généraux
de la colonisation qui remettaient en cause les réformes pourtant modérées de la conférence de
Brazzaville tenue du 30 janvier au 8 février 1944 et de la constitution du 19 avril 1946
(représentation aux assemblées métropolitaines, citoyenneté, abolition du travail forcé). Ils
escomptaient faire appuyer leur action par un vaste mouvement politique en Afrique. Le
Général de Gaulle avait notamment déclaré lors de ladite conférence qu’il n’y aurait « aucun
progrès (…) si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas normalement et
matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de
participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires ».2 Cependant, malgré cette forte
déclaration de de Gaulle, elle n’a pas été suivie par des actes forts, au contraire notre peuple 60
ans après les indépendances, est sous embargo occidentale à la quête du progrès et n’arrive
toujours pas à profiter du profit créer à partir de l’exploitation de ses ressources naturelles et de
la culture des matières premières qui font tourner les industries métropolitaines. L’Afrique
exploitée par le nouveau visage du colonialisme, la nouvelle politique instaurée (la France-

1
Yago Issouf, Thèse de Doctorat, : « le système des partis politiques au Mali de 1960 à nos jours ».
Lewin André, Ahmed Sékou Touré, Président de la Guinée Tome 1, l’Harmattan, 2009, p. 100
2

208
Afrique), nous sommes convaincus, que si les conditions de progrès comme annoncées étaient
réunies à aider le décollage économique de l’Afrique, il y’aurait moins de migration et notre
peuple allait dignement prendre son destin en main.
Le congrès définit clairement le but du mouvement : l’émancipation des pays africains du
joug colonial par l’affirmation de leur personnalité politique, économique, sociale et culturelle,
et l’adhésion librement consentie à une Union Française fondée sur l’égalité des droits et des
devoirs. La dynamique sociale que le R.D.A a entrainée ne pouvait que susciter au maximum
la revendication d’une autonomie politique et à terme, l’indépendance nationale. Dans les
années quarante, le débat a porté sur les relations avec le Parti Communiste Français (PCF)
auquel le RDA était apparenté sur le parlementaire. Les intellectuels formés dans les Groupes
d’Études Communistes (GEC), les syndicalistes de tendance de la Confédération générale du
travail (CGT) étaient pour le maintien de cette alliance et même pour la formation à terme d’un
parti d’orientation marxiste. Dès les élections législatives du 10 novembre 1946, le
Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A) compte 11 élus, (7 en AOF, 3 en AEF et 1 en
Côte française des Somali) sur les 13 députés africains que l’Afrique noire envoie au palais
Bourbon à Paris ; ils ne sont cependant assez nombreux pour former un groupe parlementaire ;
c’est pourquoi ils s’apparenteront au groupe communiste par l’intermédiaire du Groupe
d’Union Républicaine et Résistance (URR), petite formation présidée par Emmanuel d’Astier
de la Vigerie. Quelques mois après la conclusion de cette alliance parlementaire et politique, le
4 mai 1947, les ministres communistes sont évincés du gouvernement par le président du
conseil socialiste, Paul Ramadier ; le parti communiste se trouve donc dans l’opposition, et,
nolens volens, il en est de même de leurs alliés du Rassemblement Démocratique Africain
(R.D.A).3 Pour Félix Houphouët-Boigny, le compagnonnage avec les communistes était
stratégique et répondait essentiellement à un souci d’efficacité au sein des assemblées
métropolitaines. Ces divergences allaient dès le lendemain du congrès de Bamako, miner le
mouvement et conduire à la rupture avec les communistes en 1950. Ceux qui refusèrent
qu’Houphouët-Boigny appela « le réplique tactique » furent exclus du R.D.A, notamment la
section sénégalaise, l’Union Démocratique Sénégalaise et la section camerounaise, l’Union des
Populations du Cameroun qui opta pour la lutte armée et qui allait subir la terrible répression
que l’on sait. Gabriel d’Arboussier, secrétaire général du mouvement, après avoir contesté
véhémentement le choix d’Houphouët-Boigny (dans deux lettres ouvertes restées célèbres),
allait rentrer dans le rang. La décision du désapparentement d’avec le P.C.F eut pour
conséquence un infléchissement du R.D.A vers la collaboration avec l’administration coloniale
pour conduire un processus de décolonisation pacifique, au lieu de la quasi-révolution née de
la mobilisation des masses africaines contre la colonisation française.
Pendant la décolonisation accélérée par les guerres d’Indochine et d’Algérie, l’évolution
du R.D.A est marquée par la querelle du fédéralisme et de l’accession à l’indépendance
immédiate. Des compagnons d’Houphouët-Boigny comme Sékou TOURE qui l’avait soutenu
dans la rupture avec les communistes et Modibo KEÏTA s’opposèrent à la balkanisation de
l’Afrique française et militèrent pour le maintien des fédérations d’AOF (Afrique Occidentale
Française) et d’AEF (Afrique Équatoriale Française) qui formeraient une confédération avec la

Lewin André, Ahmed Sékou Touré, Président de la Guinée Tome 1, l’Harmattan, 2009 p. 106
3

209
République Française. Sékou TOURE et le peuple guinéen refusèrent la communauté franco-
africaine, proposée par la constitution de la Véme République en votant non au référendum du
28 septembre 1958. L’accession de la Guinée à l’indépendance allait précipitait le mouvement
et aboutir à la cacade des indépendances de l’année 1960. Après la décolonisation, le R.D.A est
divisé en deux camps, comme au moment de la guerre froide. Certains optent pour le socialisme
et le bloc de l’Est comme la Guinée de Sékou TOURE et le Mali de Modibo KEÏTA. D’autres
pour le capitalisme et le bloc de l’Ouest comme la Côte-d’Ivoire d’Houphouët-Boigny et le
Gabon de Léon Mba.

A. La création de l’U.S-R.D.A.

« Nous avons fait, à la naissance de l’US-R.D. A (Union Soudanaise- Rassemblement


Démocratique Africain), le serment de donner, s’il le fallait, notre vie à notre pays, notre Parti.
Il est clair que donner sa vie, c’est aussi, accepter l’ultime sacrifice »,4 Modibo KEÏTA.
Issa Balla Moussa SANGARÉ, Si les leaders des quelques 150 partis politiques qui
existent aujourd’hui au Mali faisaient un tel serment au sein de leurs organisations, on aurait
d’autres types d’hommes politiques, des « Maliens Kura » (des maliens d’une nouvelle espèce)
ou l’homme nouveau (El hombre nuevo) selon le « Che »5. Concernant cet homme nouveau
dont nous faisons allusion ici, Kwame Nkrumah dans son livre ‘l’Afrique doit s’unir’ lui
donnait la définition suivante : « (…) Un nouveau type de citoyen, dévoué, modeste, honnête
et bien informé, qui renonce à lui-même pour servir la nation et l’humanité. (...) Un homme
nouveau, dont la force soit l’humanité et la grandeur, l’intégrité ». 6 La seconde guerre mondiale
ébranle le système colonial européen. Elle met en exergue les contradictions des idéaux de
liberté, d'égalité et d'autodétermination des peuples prônés par les Alliés au cours du combat
contre le fascisme et allant à l'encontre des valeurs défendues par la doctrine coloniale. La fin
de la seconde guerre mondiale, en 1945, ouvre une nouvelle ère pour les populations des
colonies françaises qui regarde la métropole différemment depuis son occupation par l’armée
allemande. De toute évidence, la France n’est pas invincible. Appelés à participer au conflit, les
africains entrent notamment en contact avec des idéologies anticolonialistes issues des États-
Unis et de l’U.R.S.S. De plus, au lendemain de la victoire, la France ne récompense pas l'effort
de guerre africain.
Ces différents constats renforcent les rangs des nationalistes locaux. En effet, la France
comprend qu'elle ne peut continuer d'administrer son empire de la même façon. C'est pourquoi,
le Comité Français de la Libération Nationale (CFLN), dirigé par le Général de Gaulle, organise
une conférence africaine française qui se tient à Brazzaville en 1944.7 Elle réunit des
administrateurs coloniaux ainsi que des membres du CFLN afin de définir l'avenir de l'Empire
colonial français. L'idée d'autonomie est immédiatement exclue au profit de l'amélioration des
conditions de vies dans les territoires coloniaux en abolissant des mesures oppressives, telles
que le code de l'indigénat, tout en promettant l'éventuelle participation politique des africains.

4
Diarrah Cheick Oumar dans son livre : Le Mali de Modibo Keïta
5
Dumont René, L’utopie ou la mort, Éditions du Seuil, 1973, Paris, p.9.
6
Nkrumah Kwamé, L’Afrique Doit S’unir, Présence Africaine, Paris, 1994, p.157
7
M’Bokolo Élikia, L'Afrique auXXe siècle. Le continent convoité, Paris, Éditions du Seuil, 1985, p. 145.

210
Par conséquent, à la suite de la seconde guerre mondiale, la stratégie française effectue un retour
à la théorie assimilationniste en poursuivant l'intégration des territoires ainsi que des sujets
coloniaux à la France8. Ainsi, en 1945, une petite minorité de sujets coloniaux voteront pour
leur représentation à l'Assemblée constituante du 21 octobre 1945. Modibo Keita se porte
candidat pour le Soudan-Niger, mais son adversaire Fily Dabo Sissoko arrache la victoire tout
comme Senghor pour le Sénégal, et de Houphouët-Boigny pour la Côte-d'Ivoire, le Dahoméen
(aujourd’hui Bénin) Sourou Migan Apithy, le Camerounais Daouala Manga Bell, le Congolais
Jean-Félix Tchicaya, entre autres. Dans ce contexte de libéralisation politique, les partis
africains se développent et s'apparentent par la suite à des partis français. Au cours de l'été 1946,
en réaction à la réunion à Paris des états généraux sur la colonisation, les responsables politiques
d'Afrique Occidentale Française (AOF) organisent le Congrès de Bamako (18-21 octobre
1946)9. Il en découle la création du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), formation
politique qui vise à regrouper les différents partis ouest-africains souhaitant s'impliquer dans la
lutte anticoloniale. Des centaines de militants, venus de toute l’Afrique, assistent à l’ouverture
d’un congrès qui, trois jours plus tard, se terminera par la création du premier mouvement
politique panafricain. Pour la première fois, des hommes politiques d’Afrique occidentale et
d’Afrique équatoriale française se rassemblent pour reconquérir leurs droits. Pourtant, le
congrès constitutif du RDA a failli ne jamais se tenir, certains ayant cédé aux sirènes de la
division.
Le RDA s'apparente au Parti communiste français. Il aspire à une plus grande égalité des
droits sans toutefois revendiquer l'indépendance10. À la suite du Congrès de Bamako, le paysage
politique du Soudan occidental se résume à deux partis : d'un côté, le Parti Progressiste
Soudanais (PSP) mené par Fily Dabo Sissako et de l'autre, l'Union-Soudanaise R.D.A (US-
RDA) avec à sa tête Mamadou Konaté et Modibo Keita. L'US-RDA naît de la fusion du Bloc
Soudanais de Mamadou Konaté et du Parti Démocratique Soudanais de Modibo Keïta. Lors du
1er congrès de l'US-RDA, Modibo Keïta est élu secrétaire général puisque son aîné, Mamadou
Konaté, occupe une fonction de représentant à l'Assemblée nationale en France. À l'origine, la
section soudanaise devait comprendre tous les partis du territoire, mais le PSP n'y adhère pas
du fait de l'affiliation du RDA au Parti communiste français11. Ainsi, à partir de 1946, le PSP
et l'US-RDA s'affrontent pour le pouvoir politique du Soudan12. Le RDA est né de la volonté
d’hommes d’horizons différents, mais soucieux, chacun à sa manière, de l’avenir du Noir en
général et du colonisé de l’AOF en particulier. Il s’agit de Félix Houphouët-Boigny de Côte-
d’Ivoire, Mamadou Konaté du Soudan, Gabriel D’Arboussier (métis né d’une mère de Djenné),
Ouezzin Coulibaly (de la future Haute-Volta), Modibo Keïta du Soudan13. En France, les
parlementaires africains, face au Lobby colonialiste décidé à reconduire l’arbitraire colonial,

8
M’Bokolo Élikia, L'Afrique auXXe siècle. Le continent convoité, Paris, Éditions du Seuil, 1985, p. 453
9
Benot Yves, Idéologies des indépendances africaines, Paris, François Maspero, 1969, p. 50.
10
Idem, p. 51.
11
Diarrah Cheikh Oumar, Le Mali de Modibo Keita, Paris, L'Harmattan, 1986, p. 16.
12
Fougère Pauline, mémoire de Maitrise, État, idéologie et politique culturelle dans le Mali postcolonial (1960-
1968), P. 32
13
Avaient signé le manifeste Houphouët-Boigny (Cote d’Ivoire), Lamine Gueye (Sénégal), Félix TCHICYA
(Gabon et Moyen Congo), Sourou N. APITHY (Dahomey-Togo), Yacine Diallo (Guinée), Gabriel D’Arboussier
(ancien député du Moyen-Congo), Léopold S. SENGHOR (Sénégal), qui adressa un courrier pour dire qu’il était
signataire du Manifeste (J. S. CANALE, 1977).

211
vont s’unir pour sauvegarder les intérêts africains. Ils vont ainsi lancer en septembre 1946, un
manifeste rédigé par Gabriel D’Arboussier et Félix Houphouët-Boigny14. Ce manifeste dit
Manifeste du Rassemblement Africain, sera signé par de nombreux députés des Territoires
d’Outre-Mer dont Fily Dabo Sissoko du Soudan. Mais, certaines sources assurent que le leader
du PSP, influencé par Marius Moutet alors ministre français d’outre-mer contre des espèces
sonnantes et trébuchantes, parvient à convaincre le leader du PSP de saboter le projet auprès de
ses partisans. Un avion est même mis à sa disposition pour qu’il se rende, le 16 septembre à
Bamako, son fief.
Houphouët-Boigny, grâce à un avion affrété par les communistes, rejoint la même
destination le lendemain pour faire échouer le plan après avoir détruit un à un les arguments de
Fily Dabo Sissoko destiné à faire échouer le rendez-vous de Bamako. Dans le manifeste il est
dit : « Nous avons décidé de convoquer ce rassemblement les 11, 12 et 13 octobre prochain à
Bamako15, au centre de l’Afrique Occidentale, dans ce Soudan de la fermeté, de l’originalité
africaine où convergeront de Guinée, du Sénégal, de la Mauritanie, du Niger, du Dahomey, de
la Côte-d’Ivoire, du Togo, du Cameroun, du Tchad, de l’Oubangui, du Gabon, les hommes
porteurs du message d’union et de fidélité des africains. » il faut préciser à ce niveau que Dakar
et Abidjan était d’abord envisagées comme lieu de cette réunion, mais c’est finalement Bamako
qui sera retenue à la demande expresse de Fily Dabo Sissoko.16 L’administration coloniale
française mit tout en œuvre pour empêcher le congrès, voire diminuer la portée de cet
évènement en intimidant, par exemple, Maridé Niaré, chef traditionnel de Bamako.
Malgré les difficultés liées à l’hébergement et à la logistique, la remarquable organisation
des partis, surtout celle du bloc Soudanais, permit la tenue du congrès, qui s’ouvrit à Bamako
le 18 octobre 1946, les dates du 11, 12 et 13 octobre n’ayant pu être respectées. 800 délégués
arrivèrent à Bamako, l’administration coloniale en avait bloqué certains. La séance d’ouverture
eut lieu le 18 octobre 1946, à l’École Primaire Supérieure (EPS) Terrassons de Fougère. Elle
était présidée par Fily Dabo Sissoko. Il débuta son allocution par « Si j’ai accepté de présider
votre congrès… » l’assistance répliqua « notre congrès », une formule que le leader du PSP
finit par accepter17. Ces assises furent l’occasion pour Fily Dabo Sissoko et Mamadou Konaté,
de se réconcilier mais pas pour longtemps.
Le congrès qui se tint les 18, 19 et 20 octobre 1946 s’acheva le 22, inscrivit dans ses
résolutions que le Rassemblement Démocratique Africain est une fédération entre les partis qui
se déclarent d’accord sur les principes qu’il a définis et que dans chaque territoire, il ne pourra
être formé qu’un seul parti se réclamant du Rassemblement Démocratique Africain. Ce parti en
dehors de son appellation locale, portera la mention « section du Rassemblement Démocratique

14
Le Manifeste proclamait la volonté des parlementaires de défendre les principes reconnus en 1946, à savoir
égalité des droits politiques et sociaux, liberté individuelle et culturelle, existence d’Assemblée locales
démocratiques, une union librement consentie avec la France (J. Suret CANALE, 1945 – 1960). (1972)
15
Une délégation Ivoirienne impressionnante arriva dans cinquante camions, des délégués du Parti Communiste
Français assistèrent aussi au congrès. Les élus africains qui étaient proche du Parti Socialiste français furent invités
à ne pas participer au congrès, car pour les socialistes, le congrès faisait le jeu des communistes (. R. de BENOIST,
2007).
16
Lewin André, Ahmed Sékou Touré, Président de la République, l’Harmattan, 2009, P. 102
17
Sissoko Fily Dabo et Konaté Mamadou se retrouvèrent en marge du congrès, Fily Dabo déclara que « ceux qui
voulaient l’opposer à son frère Konaté perdent leur temps ». Ils s’embrassèrent à la tribune, sous les
applaudissements de l’assistance.

212
Africain ». Le 21 octobre, le RDA voit le jour sous la direction de Houphouët-Boigny. Dans
presque tous les territoires, il devient la principale force politique. Mais son apparentement au
parti communiste lui attire les foudres de Paris dès le début des années 50. Sans pour autant
l’abattre complètement : ses sections restent à l’avant-garde de la marche vers l’émancipation.
Soixante ans plus tard, l’héritage de RDA perdure avec le Parti démocratique de Côte-d’Ivoire
(PDCI-RDA) créé à l’origine par Houphouët-Boigny, et au Mali, avec l’Union Soudanaise (US-
RDA) fondé par Mamadou Konaté et Modibo Keïta. Y’avait-il déjà une velléité d’évolution
vers un parti unique ? les Soudanais ne se posent pas la question qui se réunissent dès le 22
octobre 1946, pour créer l’Union Soudanaise RDA. Trois partis soudanais s’engagèrent à
s’unir : le Bloc Soudanais, le Parti Progressiste Soudanais. Ils signèrent même un manifeste.
Cette entente cordiale ne dura pas longtemps. Le Parti Progressiste Soudanais choisira de faire
cavalier seul. D’autres partis politiques verront le jour : l’Union des Populations de Bandiagara
de Sékou Kansaye, l’Union Démocratique Ségovienne, l’Action Dogon Peulh…

B. La création du P.S.P

Le parti Progressiste Soudanais plus connu sous le sigle (PSP), est né le 13 février 1946
sous la houlette de Fily Dabo Sissoko, le député du Soudan élu au 2e tour des élections de 1945.
Face à l’accélération de l’évolution politique, il va transformer également son comité électoral
en parti politique. Ce parti sera reconnu par l’arrêté local n° 502 du 13 février 1946. Les
membres fondateurs étant : Fily Dabo Sissoko (Instituteur), Mamadou Diawara (commis
expéditionnaire), Ousmane El Madani Touré (employé à la compagnie Française de l’Afrique
Occidentale), Aly Niangado, Brahima Sall (secrétaire des greffes et parquets), Tidiani Diallo
(instituteur), Abdoulaye Barry (agent d’affaires), Kalifa Traoré (commis), Gabriel Traoré
(commis des PTT), Diadié Coulibaly (commis), Moussa Sissoko (vétérinaire), Moussa Sissoko
(commis expéditionnaire), Tidiani Faganda Traoré (Médecin), Abdoulaye Singaré (commis
expéditionnaire). Ce dernier passera plus tard au RDA et s’occupera notamment de l’organe de
presse de ce parti. Contrairement donc à une idée très répandue, on retrouvait aussi au PSP une
bonne partie de l’élite soudanaise, même si le prestige et les droits dont le parti jouissait
provenaient des chefs de canton comme Sirakoro Mery Diakité, passé plus tard au RDA, lui
aussi. Les objectifs visés par le PSP, étaient d’assurer au parti un rôle d’aide au développement
économique et politique, faire connaitre le Soudan Niger, son passé, tout en mettant en relief
ses possibilités d’avenir en indiquant la direction à suivre pour y parvenir (articles 2-4 des
statuts du PSP). Le parti va connaitre, plus tard, de nombreuses dissidences et scissions. Malgré
les difficultés le PSP resta solidement implanté dans certaines régions grâce à d’habiles
propagandistes : des djéli). Ces derniers continuaient, en effet, à propager les messages du parti
à travers tout le parti.

1. La domination du P.S.P :
La scène politique soudanaise est dominée durant cette période par les deux grandes
formations politiques : le PSP et le l’U.S.R.D.A. Le premier se battra jusqu’au bout pour
conserver sa suprématie et le second, grâce à un réel travail de terrain, va conquérir les
populations. Fort du soutien de l’administration colonial et des chefs traditionnels, le PSP

213
continuait à occuper la première place. Ais ses dirigeants, souvent empêtrés dans des querelles
personnelles et à la recherche d’honneurs et de privilèges, perdirent peu à peu le contact avec
la base. Pour eux quelques cérémonies festives suffisaient à galvaniser les foules. La
mobilisation s’arrêtait juste après les réjouissances. Très rapidement les sections du PSP se
désagrégèrent et les militants commencèrent à changer de camp des dissensions vont apparaitre
dans l’appareil dirigeant du parti.
Le déclin du PSP :
Malgré ses dissensions profondes et des dirigeants très peu présents sur le terrain sauf
pendant les campagnes électorales et les élections, le PSP restait solidement implanté dans
certaines régions grâce à d’habiles propagandistes : les djéli. C’est ainsi que celui-ci parvint à
conserver ses deux députés aux élections du 17 juin 1951. C’est à la faveur de ce scrutin que
fut élu le député Hamadoun Dicko, brillant instituteur, futur membre du gouvernement français
(1956-1958). Le RDA avait, également deux députés : Mamadou Konaté et Modibo Keita.
Jusqu’en 1956 la scène politique malienne reste dominée par le PSP. Le déclin du PSP devint
nettement perceptible aux élections du conseil territorial (future assemble nationale) en mars
1952. En effet, le PSP avait encore obtenu 27 sièges contre 13 pour le R.D.A. mais sa chute
avait commencé aux législatives du 2 janvier 1956, le R.D.A. devint le parti majoritaire avec
49,5 % des suffrages, le R.D.A. qui possédait la majorité relative, était pourtant à parité de
sièges avec le PSP, puisque l’une et l’autre avaient deux députés à l’Assemblée Nationale
française : Mamadou Konaté et Modibo Keita pour l’US-RDA, Fily Dabo Sissoko et Hamadoun
Dicko (qui remplaça Jean Sylvandre, parti du PSP). Le décès de Mamadou Konaté qui avait été
porté à la vice-présidence de l’Assemblée Nationale après une longue maladie le 11 mars 1956,
provoqua l’organisation d’élections législatives partielles au Soudan, le 8 juillet 1956.
Le Parti Démocratique Soudanais :
Il fut fondé par les deux fonctionnaires français, Pierre Morlet et Jacques Fayette, qui
animaient le groupe d’études communistes. Le parti démocratique du soudan a été reconnu par
l’administration coloniale le 7 janvier 1946. Des membres de l’élite du soudan, Boubacar
Sissoko, Lazare Coulibaly, Drissa Diarra, vont se joindre à eux. Drissa Diarra, contrôleur des
PTT, qui militera plus tard au sein du RDA, fils du notable Baba Diarra de Bamako-Coura (un
des soutiens de Mamadou Konaté), était connu pour ses combats pour l’égalité. Il lutta
farouchement notamment pour que les « indigènes » de Bamako puissent avoir accès aux
corbillards pour transporter leurs morts. Après le Bloc Démocratique Soudanais, le Bloc SFIO
du Soudan verra le jour.
Le Bloc SFIO Soudanais :
Est le parti de Mamadou Konaté qui sera transformé après son échec aux élections de
1946 de comité électoral en parti politique. De nombreux intellectuels vont le suivre parmi
lesquels : Modibo Keita, Mamadou Fadiala Keita, Tidiani Sidibé. Ils vont fonder, le Bloc SFIO
Soudanais le 26 janvier 1946. D’autres membres de l’élite comme Jean-Marie et Seydou Traoré
vont les rejoindre. Très vite, le bloc SFIO du Soudan va bénéficier de nouvelles adhésions non
seulement au niveau de l’élite soudanaise, mais aussi des commerçants, des fonctionnaires, des
employés de commerce, des anciens combattants et des paysans. Il faut dire que son discours

214
nationaliste (non communiste) attirait les masses. Le Bloc SFIO, tout en se gardant de
revendiquer l’indépendance trop tôt, va réclamer la suppression du travail forcé, l’indigénat et
l’égalité de traitement des anciens combattants. Présidé par Mamadou Konaté, assisté du
secrétaire général Tidiani Sidibé, le Bloc SFIO installe dès 1946 plusieurs sections à Bamako
et à l’intérieur du pays : Ségou et Mopti (des localités ayant déjà soutenu Konaté en 1945).
Cette force montante qui organisait de nombreuses activités culturelles et intellectuelles
inquiétait l’administration coloniale, qui procéda à des arrestations, à des menaces, vexations
mutations arbitraires des membres ou sympathisants du Bloc Soudanais. Au plan inter-régional,
le Bloc Soudanais s’était affilié à la SFIO sénégalais de Lamine Coura Guèye, mais il subissait
les brimades d’un gouvernement socialiste. Ce parti va jouir d’une grande audience à Bamako,
mais aussi à l’intérieur et était soutenu par la jeunesse à cause des nombreuses activités
culturelles qu’il organisait.

II. DU PLURALISME DE DROIT AU PARTI UNIQUE DE FAIT

La Première République du Mali du 22 septembre 1960 est née des cendres de la


Fédération du Mali qui elle-même a été créée les 21 et 22 janvier 1959. Cette fédération, créée
en mars 1959 était fondée juridiquement sur la Constitution de 1959 et politiquement sur le
Parti de Fédération africaine (PFA)183. Historiquement, le 29-30 décembre 1958, c’est au
Congrès de Bamako que les représentants des pays « fédéralistes » que sont le Sénégal, le
Soudan français, le Dahomey et de la Haute Volta décident de mettre en place un plan devant
aboutir à la création d’une fédération. Pour ce faire, ils conviennent d’enclencher les procédures
parlementaires pour la réunion d’une constituante fédérale 14 janvier 1959 au palais du Grand
Conseil de l’Afrique Occidentale Française. Au cours de l’Assemblée constituante, les
quarante-quatre (44) délégués représentant les quatre (4) Etats vont décider de la mise en place
de la Fédération et adopteront la Constitution le 17 janvier par acclamation. Par cet acte
d’acclamation, la Fédération est officiellement née, charge aux Etats de ratifier la nouvelle
Constitution, chose qui sera faite par le Mali et le Sénégal les 21 et 22 janvier 1959.
La Haute-Volta et le Dahomey s’étant désistés à la dernière minute dit-on en raison des
pressions du Président Félix Houphouët Boigny de la Cote d’Ivoire, hostile à toute idée de
fédéralisme. Une fois ratifiée, l’Assemblée du Mali se réunit en vue de la révision
constitutionnelle et de la formation du gouvernement : Léopold Sédar Senghor du Sénégal est
désigné président de l’Assemblée, Modibo Keita18 quant lui est élu président du gouvernement
et enfin Mamadou Dia devient le vice-président. Quant au gouvernement, il a été équitablement
constitué avec quatre (4) ministres pour chacun des pays. Pour exercer la plénitude de ses
compétences, le Sénégal et le Soudan vont adresser une demande officielle à la France tendant
au transfert des pouvoirs souverains de la communauté à la Fédération du Mali qui sera acceptée
par le Général de Gaulle. Mais la Fédération ne durera que 506 jours en raison des querelles
intestines qui la minaient notamment les multiples crises sur la désignation de ses responsables.
Hampâté Ba184 décrivait le cocktail explosif qui régnait à Dakar à la veille de l’éclatement de
la Fédération. Selon lui, tout allait mal, entre les dirigeants de la Fédération qui s’étaient scindés
en trois clans : 1°) Le groupe fidèle à la fédération du Mali composé de tous les Soudanais et

18
Yago Issouf, Thèse de Doctorat, : « le système des partis politiques au Mali de 1960 à nos jours ».

215
quelques Sénégalais, dont les plus notoires étaient le Colonel Soumaré et le Docteur Doudou
Guèye ; 2°) Le groupe pro Lamine Guèye. Ce grand phare, doyen, soleil de la politique
africaine, était, hélas, en perte vitesse qui avait perdu l’appui du Grand marabout Seydou
Nourou Tall et par voie de conséquence, d’une bonne partie des Toucouleurs du fleuve et des
Ouolofs Tidjani ; 2°) Enfin, le groupe Léopold Sedar Senghor – Mamadou Dia, fortement
appuyé par la plupart de grands marabouts du Sénégal, dont Thierno Seydou Nourou Tall. Aussi
divisés en deux groupes pro Lamine Guèye et Senghor Dia… Ces trois groupes qui se
regardaient en chien de faïence ont eu raison de la Fédération du Sénégal qui va se disloquer en
deux entités autonomes : Le Sénégal et le Mali. La République du Mali sera proclamée le 22
septembre 1960 et fondée sur un certain nombre de principes fondamentaux qui attestent son
caractère démocratique. A l’origine, les pères fondateurs de la première République ont voulu
fondé un Etat démocratique qui sera animé par les partis politiques mais dans la pratique comme
nous aurons l’occasion de le voir plus loin, il y a eu un basculement progressif vers la
monocratie partisane de l’US-RDA.
En effet et contrairement aux idées reçues, la nouvelle République fondée au lendemain
des indépendances était foncièrement démocratique. Certains éléments permettent d’illustrer
ces propos comme le souligne Sékou SOW. Tout d’abord, la Constitution du 22 septembre 1960
« réaffirme solennellement les droits et libertés de l’Homme et du Citoyen consacrés par la
Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948 ». Par ailleurs, d’autres
attributs définissant l’Etat démocratique et tirés de la Constitution française de 1958 dont elle
s’est inspirée y figurent : « Son principe (de la République du Mali) est le gouvernement du
Peuple par le Peuple et pour le Peuple ».19
Ce qui voudrait dire que la souveraineté appartient au Peuple tout entier qui l’exerce par
ses représentants et par voie référendaire et qu’aucune section de ce Peuple, ni aucun individu
ne peut s’en attribuer l’exercice. Autre élément et non des moindres qui corrobore le caractère
démocratique du premier Etat post colonial c’est l’affirmation du rôle des partis politiques dans
l’exercice du suffrage : « Les partis et groupements politiques concourent normalement à
l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement dans le respect des
principes démocratiques, des intérêts, des lois et règlement de l’Etat ». Cet article atteste que le
système politique sous la première République n’était pas initialement fondé sur un parti unique
mais sur le multipartisme. Comme on le voit, tous les caractères de la démocratie représentative
fondée sur la souveraineté, suffrage universel et le multipartisme ont été retenus par le
constituant malien le tout fondé sur un régime parlementaire « atypique » qui admet la
démission du gouvernement mais qui ne prévoit pas la dissolution d’Assemblée nationale.20

A. La justification du Parti-Unique :

Cette analyse est primordiale pour comprendre les caractéristiques de la période qui va
de 1946 à 1968. Nous avons montré plus haut par quel processus l’U.S.R.D.A. s’était imposé
comme le parti de l’indépendance. En fait, cette situation qui a abouti à l’absorption des partis
d’opposition, Parti soudanais du Progrès (P.S.P.) de Fily Dabo Sissoko et Hamadoun Dicko, et

19
Yago Issouf, Thèse de Doctorat, : « le système des partis politiques au Mali de 1960 à nos jours ».
20
Yago Issouf, Thèse de Doctorat, : « le système des partis politiques au Mali de 1960 à nos jours ».

216
l’Union Dogon a eu des répercussions durables sur l’évolution de l’Union Soudanaise-R.D. A.
en effet, l’Union Soudanaise-R.D. A. était devenue un parti national unique couvrant
l’ensemble du territoire et elle assumait la direction du Gouvernement sans partage.21 Ici, il faut
remarquer que la situation du Mali au lendemain de l’indépendance nécessitait une direction
homogène.
À cet égard, le ministre de l’intérieur, en 1960, Mamadou Madeira Keïta déclara : « Nous
nous sommes rendus compte que, dans les conditions historiques actuelles de l’Afrique, il
n’était peut-être pas impossible, mais extrêmement difficile d’assumer, avec des chances de
succès, la responsabilité de la gestion des affaires publiques avec des gouvernements de
coalition ».22 les africains ont abordé la vie politique moderne par le biais des élections. Or, face
à une multitude de candidats, il était inévitable que se créent des divisions se basant sur le
régionalisme, les dissensions ethniques, etc. cette situation a pour conséquence inéluctable de
retarder le processus du développement. Soixante années d’indépendance politique de l’Afrique
attestent cette constatation. Les dirigeants de l’U.S.R.D.A. ont voulu éviter cette situation de
division des africains et de dispersion des énergies et c’est pour cela qu’ils ont cherché l’unité
de tous les partis, car toujours selon Mamadou Madeira Keïta : « … l’essentiel est de mobiliser
toutes les forces du pays pour aller de l’avant et nous pensons, avec un parti unique, que les
libertés ne sont pas menacées en Afrique. Nous pensons le faire dans le respect absolu des règles
démocratiques ».
Ici, les dirigeants de l’U.S.R.D.A. sont animés de la volonté de bâtir une société nouvelle
dans le plus bref délais car le problème-clé du Mali en 1960 c’est la mise en place d’un pareil
d’État qui serait au service du développement économique, social et culturel. Modibo Keïta et
ses compagnons ont pensé que le meilleur instrument permettant d’atteindre cet objectif, c’était
le parti unique. Le problème du parti unique divise et divisera encore pendant très longtemps
les africains et les experts africains de science politique. Nous avons signalé sa nécessité plus
haut afin de permettre l’exercice du pouvoir gouvernemental dans des conditions de stabilité.
Pour les Occidentaux, la démocratie signifie nécessairement la pluralité des partis, conditions
nécessaire mais pas suffisante, le parti unique apparait donc à leurs yeux comme tout le
contraire de la démocratie et signifie avant tout l’absence de libertés individuelles garanties. En
fait, cette conception ethnocentrique de la liberté ne tient pas compte des données propres à
l’Afrique où l’individu n’est rien sans le groupe. En effet, en Afrique, l’homme se réalise dans
le groupe qui lui permet d’atteindre la plénitude de toutes ses facultés et de jouir de la liberté.
Un vieux dicton Bambara ne dit-il pas : « Un homme, une idée, deux hommes, deux idées, cela
mis en commun, fait vivre le village ».23 L’existence du parti unique pose le problème des
classes sociales dans la société. Les dirigeants de l’U.S.D.R.A. ne niaient pas l’existence des
classes sociales au Mali, mais dans leur conception, les différenciations des classes
n’impliquaient pas une diversification des intérêts et surtout leur opposition. En fait, le
problème des classes sociales a été éludé et les dirigeants se sont confinés dans ce que nous
appelons « la mystique de l’Unité nationale ».

21
Diarrah Cheik Oumar, le Mali de Modibo Keïta, Éditions 1986, L’Harmattan, Paris, P. 131
22
Keïta Mamadou Madeira, le parti unique en Afrique noire, Présence Africaine, Paris, 1960.
23
Diarrah Cheik Oumar, le Mali de Modibo Keïta, Éditions 1986, L’Harmattan, Paris, P. 131

217
Dès l'obtention de l'indépendance, les pays africains entreprennent la construction de
l'État. Le modèle politique basé sur le parti unique triomphe sur le continent africain. Les
justifications en sont multiples et relèvent avant tout d'une volonté unificatrice afin de
consolider la souveraineté nationale. Au Mali, le parti de l'U.S-R.D.A prédomine d'ores et déjà
le paysage politique quand la République obtient son indépendance, le 22 septembre 1960 24.
Ayant libéré le pays du joug colonial, l'Union Soudanaise possède une légitimité irréfutable et
par conséquent, s'impose sans heurts par l'absorption de l'opposition. Par la suite, il entreprend
de développer l'armature étatique sur laquelle il affirme son autorité pour devenir un parti-État.
De plus, le parti entreprend de créer la nation alors inexistante au moment de l'indépendance.
Pour ce faire, l'Union Soudanaise tend à encadrer toute la population en son sein par le biais
d'associations à participation obligatoire. Ceci permet d'accroître le contrôle du parti sur les
masses et facilite ainsi sa mobilisation. Ainsi, l'U.S-R.D.A s'autoproclame parti de masse et
prétend incarner la volonté du peuple et par conséquent, agir au nom de la nation.
Le modèle du parti unique se développe dès la période de la marche vers la
décolonisation. En effet, durant les années 50, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA)
encourage les divers organisations et partis nationaux à se rassembler au sein d'une seule entité
politique en vue d'unifier le mouvement national. Stratégiquement, la colonie peut alors
imposer un front politique uni contre la puissance coloniale. Ainsi, bien avant la prise
d'indépendance, « la logique du mouvement national africain [...] exigeait une organisation
politique unifiée, donnant expression aux aspirations nationales dans leur ensemble et opposant
au pouvoir colonial, matériellement supérieur, la force de pression d'un pays entier »25.
En 1958, le R.D.A désirait en effet fusionner les partis nationaux d'Afrique française afin
de constituer un État d'Afrique de l'Ouest indépendant des frontières tracées sous la
colonisation. Cette initiative échoue, mais le concept du parti unique se généralise en idée-force
dans les jeunes pays nouvellement indépendants D'ailleurs, le Mali choisit d'adhérer à ce
modèle politique pour renforcer son intégration nationale26. Diverses stratégies sont utilisées
par le parti pour justifier son unicité. Notamment, l'Union Soudanaise argumente l'idée que la
souveraineté nationale demeure menacée par l'ancienne puissance coloniale qui persiste à
vouloir s'immiscer dans les affaires nationales. À l'époque des indépendances, le multipartisme
est perçu comme un facteur de désunion ainsi que le siège de la démagogie. L'U.S-R.D.A27
préconise donc l'intégration de l'opposition au sein du parti afin que les débats aient lieu à
l'interne ce qui permet de conserver une ligne de conduite ferme et cohérente. Unifier et
construire une nation tout en mettant en place les structures d'un État ne s'accomplissent pas
sans difficultés et sans prise de positions impopulaires.
Ainsi, pour l'Union Soudanaise, partager le pouvoir avec d'autres tendances aurait pour
conséquence d'ajouter des luttes politiques qui retarderaient le processus décisionnel dans la

24
Fougère Pauline, mémoire de Maitrise, État, idéologie et politique culturelle dans le Mali postcolonial (1960-
1968), p. 43
25
Benot Yves, Idéologies des Indépendances Africaines, Paris, François Maspero, 1969, P. 282.
26
Diarrah Cheikh Oumar., Le Mali de Modibo Keïta, Éditions 1986, L'harmattan, P. 155.
27
Mahitou Ahmed, L'avènement du parti unique en Afrique noire. L'expérience des États d'expression française,
Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1969, P. 199.

218
conduite du projet national.28 De plus, Modibo Keïta affirma que le multipartisme
s'accompagne bien souvent de démagogie, pratique politique particulièrement redoutée par les
dirigeants maliens29. Lors du discours d'ouverture du VIe Congrès de l'U.S-R.D.A en 1965,
Modibo Keïta30 déclara qu’ : « au coude à coude, les Délégués sauront déjouer les manœuvres
de division, [...] il nous faudra beaucoup de courage pour nous armer d'une honnêteté foncière,
pour ne pas nous laisser circonvenir par les tractations des démagogues et des ambitieux»31.
L'existence du multipartisme et de la démagogie, qui lui est associée, comportent des germes
de division trop importants pour un nouvel État en construction. Elle limiterait ainsi les requêtes
gouvernementales de sacrifices et d'abnégation à l'égard des masses puisque le parti
d'opposition, en quête du pouvoir, chercherait à séduire la population en démontrant la
supériorité de son programme.32 Donc le Mali opte pour l'instauration d'un parti unique de
masse afin d'accélérer le développement du pays en fédérant la nation.
À ce propos, le tribalisme est perçu comme un danger pour les nouveaux États africains
qui souhaitent réaliser l'unité nationale. La période des décolonisations africaines se caractérise
par le développement de partis politiques représentant bien souvent les intérêts des ethnies.33
En plus de s'imposer comme le parti unique, l'U.S-R.D.A combat notamment les divisions
tribales potentielles en envoyant ses militants faire campagne dans des régions différentes de
leur lieu d'origine dans le « but de pousser les gens à se rattacher directement au parti ». 34 En
1963, Modibo Keïta déclara à propos des luttes entre Peuls et Dogons, qu'il espère que les
rivaux pourront « transcender leurs rancœurs de la lutte passée et, [...] se donner la main pour
réaliser l'unité politique sans laquelle la construction nationale connaitra des aléas »35. À ce
propos, le chef d'État fait appel au passé en rappelant que les peuples du Mali actuel ont déjà
cohabité pacifiquement sous un même ensemble politique, l'Empire du Mali.

B. L’organisation du Parti-État au Mali :

L'obtention de l'indépendance met en lumière la carence de l'administration au Mali due


à sa faible population et son potentiel économique considéré limité par la puissance coloniale.
De plus, la structure administrative coloniale répondait aux besoins de la métropole et
n'entendait pas développer la colonie. L'existence du parti unique se justifie donc également par
l'immense tâche de construction étatique qui attend le jeune pays. En 1964 Gabriel d'Arboussier,

28
Mahitou Ahmed, L'avènement du parti unique en Afrique noire. L'expérience des États d'expression française,
Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1969, P. 200.
29
Discours prononcé à l'occasion du troisième anniversaire de l'indépendance de la République du Mali le 22
septembre 1963, dans Keïta, op. cit, p. 231
30
Fougère Pauline, mémoire de Maitrise, État, idéologie et politique culturelle dans le Mali postcolonial (1960-
1968), P. 44
31
Discours de Modibo Keïta lors de l'ouverture du Vie Congrès de l'US-RDA le 10 septembre 1962, dans Keïta,
op. cit., p. 191.
32
Mahiou Ahmed L'avènement du parti unique en Afrique noire. L'expérience des États d'expression française,
Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1969, p. 200.
33
Sylla Lancine, Tribalisme et parti unique en Afrique, Abidjan, Université nationale de Côte-d’Ivoire Presses de
la fondation nationale des sciences politiques, 1977, p. 19
34
Ruth Schachter-Morgenthau, Le multipartisme en Afrique de l’Ouest francophone jusqu’ aux indépendances. La
période nationaliste., Paris, l'Harmattan, 1998 [1964], p. 379.
35
Discours de Modibo Keïta au meeting de Dire le 13 novembre 1963, dans Keïta, op. cit., p. 239.

219
homme politique malien, écrit d'ailleurs que36 : « c'est l'État qui va être l'instrument
indispensable à la formation de la nation et des collectivités publiques nouvelles. Par
conséquent, il faut accorder plus d'importance à l'organisation politique qu'à la formation de ce
consensus populaire qui constituaient les nations du XIXe siècle »37. Ainsi, l'existence d'un État
centralisé est une condition sine qua non à la construction nationale. L'Union Soudanaise
procède tout d'abord à l'africanisation des cadres administratifs afin de respecter « le sentiment
de dignité national »38. Ensuite, il développa une structure complexe pour englober toute la
population dans le but de consolider la nation par la mobilisation des masses. Pour cela, l'US-
RDA est considérée comme un des partis uniques les mieux organisés en Afrique. Au cours
d'une conférence de cadres qui se tint le 5 mars 1962, le président Modibo Keïta rappelle le «
sens qu'il convenait de donner au principe de la suprématie de l'appareil politique sur l'appareil
administratif » et explique que c'est « le parti qui définit l'option, fixe les objectifs, détermine
l'orientation générale à donner à l'action dans la poursuite des buts visés »39. L'administratif est
donc un instrument de relais des décisions du parti à travers le pays afin d'édifier la nation.
Au Mali, le Congrès est l'instance suprême du parti et du gouvernement. Il se réunit à
intervalles irréguliers pour déterminer les principales orientations politiques de la République40.
Il est composé d'environ 200 membres issus des hauts postes administratifs ainsi que des
responsables du Bureau Politique National41. Cependant, le VIe Congrès de septembre 196242
est le dernier à se tenir sous la présidence de Modibo Keïta. Élu par le Congrès, le Bureau
Politique prend la relève et est chargé de mettre en œuvre les résolutions adoptées par l'instance
suprême. Guidé par celles-ci, le Bureau Politique agit dès lors à titre de véritable organe
décisionnel puisqu'entre deux Congrès, il est responsable de la gouvernance nationale43. Il est
composé de dix-neuf membres dont six occupent également des fonctions ministérielles. Il se
réunit de manière hebdomadaire, le mardi avant le Conseil des Ministres qui se tint le mercredi,
et est présidé par Modibo Keïta en personne. Le parti influe directement sur le Conseil du
Gouvernement.
Des circulaires sont ensuite envoyées dans toutes les sections du parti afin que les
responsables politiques locaux relaient et appliquent les nouvelles directives. Parallèlement,
l'Assemblée Nationale, composée de 80 députés élus sur la base d'une liste unique préparée par
le parti, ne possède pas de réels pouvoirs. En réalité, elle entérine les prises de positions du
Bureau Politique sans réels débats de fond, se cantonnant à des activités « politiquement
marginales et essentiellement formelles »44. Elle élit le Président de la République pour un
mandat de cinq ans. Modibo Keïta est le père de l'indépendance malienne ainsi que le secrétaire

36
Fougère Pauline, mémoire de Maitrise, État, idéologie et politique culturelle dans le Mali postcolonial (1960-
1968), P. 47
37
D’Arboussier Gabriel, « Idées et forces politiques en Afrique », Genève-Afrique, vol. III, no. 2, 1964, p. 168.
38
Discours de Modibo Keïta lors de la visite officielle du président Hamani Diori, L’Essor, 7 avril 1962, p. 3.
39
Discours de Modibo Keïta à l'École Nationale d'Administration du Mali, L'Essor, 6 mars 1962, p. 1.
40
Mahitou Lamine, L'avènement du parti unique en Afrique noire. L'expérience des États d'expression française,
Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1969, p. 296.
41
Afin d'alléger la lecture, nous utiliserons le terme de Bureau politique pour la suite du chapitre.
42
Fougère Pauline, mémoire de Maitrise, État, Idéologie et Politique Culturelle dans le Mali postcolonial (1960-
1968), p. 47
43
Diarrah Cheik Oumar, le Mali de Modibo Keïta, Éditions L’Harmattan, Paris, p.41
44
Campmas Pierre, L 'Union-Soudanaise-RDA. Tome premier (1946-1960), Abidjan, Éditions Communication
intercontinentale, 1992, p. 190.

220
général de l’U.S-R.D.A, donc sa reconduction à titre de président est tacite. Le parti unique de
l'U.S-R.D.A comprend toutefois plusieurs tendances en son sein. Pour transcender ces diverses
orientations et conserver l'unité politique, la figure du chef du parti devient un catalyseur
essentiel. Au-delà de cela, le parti incarne la nation et par extension, le chef d'État en est le
gardien45. Modibo Keïta renforce sa légitimité de chef par deux puissants atouts. Le premier est
son ascendance impériale ; il descend de la lignée de Soundjata Keïta, prestigieux fondateur de
l'Empire du Mali qui, rappelons-le, constitue l'âge d'or de l'Afrique de l'Ouest. Ensuite, son
engagement politique sans relâche le propulse aux rangs des combattants de la libération
nationale. Cette pierre angulaire du parti-État consolide son pouvoir et accroît sa légitimité. Par
sa prestance, Modibo Keïta séduit les masses et identifie le parti ainsi que sa personne à la
nation entière. Ainsi, ce processus stimule la mobilisation des masses autour d'un homme fort,
symbole vivant de la libération, afin d'accélérer la construction nationale et le développement
économique.
L'Union Soudanaise impose son emprise politique en constituant une « toile d'araignée »
structurelle. Le premier niveau divise le pays en régions dirigées par un gouverneur. Ensuite,
les cercles comprennent les sections. Les arrondissements accueillent les sous-sections et pour
finir, les villages sont dotés de comités. L'Union Soudanaise souhaite atteindre chaque malien
et posséder un pouvoir effectif à travers tout le pays pour mener à bien sa mission de
construction nationale. Pour s'assurer que les décisions émises par le Bureau Politique soient
concrétisées sur le terrain, ce dernier nomme six commissaires chargés de contrôler les
différents organes du parti ainsi que les structures gouvernementales. Actif sur le terrain depuis
le mois de juin 1961, leur fonction est entérinée au cours du VIe Congrès de l'Union Soudanaise
en septembre 1962. À cette occasion, Modibo Keita déclara qu'« au nom du Bureau Politique,
au nom de l'US-RDA, il place entre leurs mains la santé politique, la santé économique, bref,
la santé tout court de la République du Mali »46. La responsabilité qui incombe à ces agents de
l'État révèle l'aspect répressif du parti-État. D'ailleurs, Modibo Keïta considère qu’« il y a au
Mali une dictature, mais c'est celle du peuple, c'est celle de l'engagement de chaque malien, de
chaque malienne à respecter son option [...] ce peuple s'exprime partout, à tous les échelons,
que les responsables ne sont que ses représentants »47. La théorie du centralisme démocratique
permet ainsi au Bureau Politique de gouverner sous le couvert d'une légitimité inhérente à son
statut de parti de masse. Sous le régime de Modibo Keïta, la population participe à des élections
qui portent au pouvoir des délégués au sein des comités et des sous-sections. Ces élections se
font sur la base d'une liste unique préparée par le parti. Pour les sections, les gouverneurs des
régions nomment les commandants de sections et les autres délégués sont élus. Cependant,
l'élection de ces derniers est entérinée par le Bureau Politique. Les cadres élus prennent part à
la gestion de leur niveau administratif selon les résolutions émises par le Bureau Politique sans
posséder de réels poids politiques. À intervalles irréguliers, le parti organise des conférences de
cadres à tous les niveaux de l'administration. La conférence des cadres au niveau national réunit
des ministres, des secrétariats de ministres, des chefs de services, des gouverneurs, des

45
Bénot Yves, Idéologies des indépendances africaines, Paris, François Maspero, 1969, p. 282
46
Diarrah, Cheik Oumar, le Mali de Modibo Keïta, Editions L’Harmattan, Paris, p. 42.
47
Discours de Modibo Keïta en l'honneur de la visite du président Houphouët-Boigny, le 20 décembre 1961, dans
Keïta, op. cit., 1965, p. 93.

221
commandants de cercles, des membres de l'Assemblée nationale, l'intégralité du Bureau
Politique, des inspecteurs du parti ainsi que des représentants de diverses associations de
l'Union Soudanaise. Le chef de l'État préside l'audience et diffuse les décisions du Bureau
Politique. Cette structure révèle clairement la mainmise de l'U.S-R.D.A48 sur l'État par le
développement de ramifications du parti dans tous les espaces gouvernementaux et
administratifs. Le parti-État exerce donc un contrôle à tous les niveaux et s'assure par le fait
même de la propagation de ses idées, de ses décisions et la concrétisation de ses politiques.

2. La montée de l’US-RDA :
« Ayez un idéal, un idéal que vous devez placer très haut dans le ciel, que vous devez
accrocher s’il le faut aux étoiles, pour le préserver des vicissitudes et des mièvreries de la vie.»49
Modibo Keïta
La période entre 1946 et 1957 consacre l'ascension de l'U.S-R.D.A. aux élections locales
de 1946, le parti de Mamadou Konaté et de Modibo Keïta récolte 29 % des voix et en 1957,
68%.50 Le parti de notables et de chefs de cantons, le PSP, dirigé par Fily Dabo Sissoko est
l'adversaire à vaincre. Il bénéficie de l'appui de l'administration coloniale en entretenant des
relations cordiales avec celle-ci. Le PSP se maintient en tête jusqu'en 1956, date à laquelle l'U.S-
R.D. A. devance son rival politique.
La montée fulgurante de la section soudanaise s'explique par divers facteurs. Notamment,
elle adopte une stratégie militante très rigoureuse. Les adhérents sont appelés à diffuser
largement les positions du parti et ce, dans toutes les contrées du pays recueillant ainsi de
nombreuses adhésions. Le R.D.A. envoie des personnalités pour appuyer les candidats de la
section soudanaise ce qui vient renforcer le sentiment d'unité panafricaine, très populaire durant
cette période.51 Au début de son existence, l'US-RDA adopte un discours hargneux à l'égard
des autorités coloniales, mais cette tendance s'estompe à partir de 1950. En AOF, le climat
politique connait des tensions entre 1947 et 1950. En 1947-1948, l'U.S-R.D.A soutient les
revendications des cheminots durant la grève du Dakar-Niger renforçant sa popularité.52 En
revanche, il finit également par s'attirer les foudres de l'administration coloniale. Cette dernière
voit d'un mauvais œil les partisans du R.D.A et durcit son attitude à leur endroit. L'année 1950
est particulièrement répressive : « interdictions de tous les meetings et des réunions publiques,
oppression administrative, révocations, arrestations massives, mutations arbitraires des
militants R.D.A du Soudan et des autres territoires d'Afrique noire ». Cette situation chaotique
est récupérée par le P.S.P de Fily Dabo Sissoko qui remet publiquement en question la
crédibilité du parti de Modibo Keïta.

48
Fougère Pauline, mémoire de Maitrise, État, idéologie et politique culturelle dans le Mali postcolonial (1960-
1968), P. 47
49
Discours du président Modibo Keïta à la cérémonie de remise des diplômes à l’École Nationale d’Administration
(25 novembre 1967)
50
Campmas Pierre, L 'Union-Soudanaise-RDA. Tome premier (1946-1960), Abidjan, Éditions Communication
intercontinentale, 1992, p. 55 et p. 81.
51
Idem
52
Fougère Pauline, mémoire de Maitrise, État, idéologie et politique culturelle dans le Mali postcolonial (1960-
1968), p. 35

222
En 1952, lors du IIIe Congrès du parti, les nouvelles orientations modèrent les tendances
particulièrement vis-à-vis des autorités françaises. Les conclusions du rapport final du congrès
rappellent la lutte anticoloniale, la volonté d'élargissement des responsabilités politiques pour
les africains, l'émancipation économique et sociale, mais tout cela en collaboration avec
l'administration métropolitaine. Au nom de l'unité, le dialogue est préconisé et l'atteinte des
objectifs est fixée dans le moyen terme.53 Dès lors, l'assouplissement du ton politique de l'US-
RDA lui permet de récolter des voix supplémentaires. Apprécié pour sa verve anticoloniale, le
discours acerbe du parti soulevait également des inquiétudes chez certains électeurs. Ainsi, cette
frange plus frileuse de la population se rallie graduellement à l'Union Soudanaise. Entre 1952
et 1956, le perfectionnement de l'organisation de la section soudanaise tout comme l'action
militante renforce la popularité du parti dans tout le pays. De plus, la neutralité graduelle des
autorités coloniales dans la menée des affaires politiques soudanaises concourt à soutenir la
progression du parti de Modibo Keita. Mis à part dans quelques cercles isolés estudiantins,
l'idée d'indépendance n'est pas encore à l'ordre du jour à cette époque. Les partis sont à la
recherche d'une amélioration des conditions de vie de la population et militent en faveur d'une
extension des droits politiques. Nous verrons la radicalisation de la lutte des classes en Guinée
et au Mali.

CONCLUSION

L'étude du parcours du parti de l'Union Soudanaise du Rassemblement Démocratique


Africain ainsi que de leurs chefs permettent de dégager le degré de légitimité qu'ils possèdent
en 1960, du Mali déclare leur indépendance. En 1959, l'Union soudanaise domine d'ores et déjà
le paysage politique. Elles s'imposent donc en parti unique et s'attellent à construire l'État et la
nation. Pour ce faire, l'U.S-R.D. A de Modibo Keïta développent une large structure visant à
absorber l’ensemble de la population. C'est à travers les comités, les sous-sections, les sections,
les arrondissements et la région que le Parti-État impose son autorité et diffuse son idéologie.
Le peuple malien et guinéen est alors divisé en catégories socio-professionnelles (travailleurs
et paysans), d'âge (section jeunesse) ou de genre (section des femmes).54 À travers ces
infrastructures, le Parti-État souhaite unifier le peuple en vue de le mobiliser et de construire la
société socialiste. En effet, le P.D.G. et l'Union soudanaise adoptent le socialisme comme
idéologie officielle. Un des principaux objectifs de ce choix doctrinal repose sur l'idée qu'il
garantit un développement économique rapide. En 1960, la Guinée et le Mali sont un pays
foncièrement agricole et peu industrialisé. Or, les deux formations font l'équation entre la mise
en place d'un système socialiste, gage de développement économique, et la sauvegarde de la
souveraineté nationale. Ce raisonnement devient le leitmotiv du parti pour mobiliser la
population ; l'indépendance politique acquise, il s'agit désormais d'accéder à l'indépendance
économique grâce à l'édification du socialisme.

53
Campmas Pierre, l’'Union-Soudanaise-RDA. Tome premier (1946-1960), Abidjan, Éditions Communication
intercontinentale, 1992, p. 64.
54
Traoré Badara Alou, Politiques et mouvements de jeunesse en Afrique noire francophone. Le cas du Mali,
L'Harmattan, 2007, p. 75 et Younoussa Touré, La Biennale artistique et culturelle du Mali (1962- 1988) : Socio-
anthropologie d'une action de politique culturelle africaine, Marseille, Septentrion, 1996, p. 117.

223
Cependant, les dirigeants guinéens et maliens adaptent ce modèle idéologique provenant
d'Europe aux conditions spécifiques du pays. L'U.S-R.D.A procèdent à une distorsion de la
doctrine originelle en vue de l'adapter aux besoins des populations. Notamment, les dirigeants
tirent profit du fait que la Guinée et le Mali n'ait jamais atteint le stade capitaliste pour déclarer
qu'une révolution est superflue puisqu'il n'existe pas d'antagonisme de classe. Par conséquent,
la nouvelle république peut effectuer une transition directe vers le socialisme sans passer par
l'étape du capitalisme bourgeois. Pourtant, le socialisme scientifique classique repose sur
l'industrialisation et l'ouvrier. Au Mali, le paysan et l'activité agricole sont au cœur du processus
d'édification socialiste. En cela, le socialisme guinéen et malien se rapprochent du titisme.
D'autre part, la doctrine marxiste-léniniste prétend qu'un parti composé d'une élite éclairée doit
conduire le projet socialiste. En Guinée comme au Mali, la priorité d'intégration nationale
amène le P.D.G. et l'U.S-R.D. A à créer un parti de masse qui vise à englober toute la
population. Finalement, l'Islam occupe traditionnellement une place prédominante au sein de la
république. Selon Modibo Keïta, elle n'entre pas en contradiction avec le socialisme pourtant
fondamentalement athée. Le chef d'État explique que l'Islam est une religion socialiste, car elle
aspire aux mêmes valeurs de partage. Ainsi, le socialisme est adapté au contexte malien comme
en Guinée afin de parvenir à l'indépendance économique et garantir la sauvegarde nationale.

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

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soutenue en avril 2019.

225
226
LES INCOMPATIBILITES DANS LE NOUVEAU CONSTITUTIONNALISME
AFRICAIN : CAS DU CAMEROUN, DU GABON ET DU TCHAD

Par

NLEME ONDJA’A Anicet Joël


Assistant à la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ Université de Garoua (Cameroun)

Résumé
Les incompatibilités font partie des matières constitutionnelles qui n’ont pas été remises en cause
dans le cadre du nouveau constitutionnalisme africain, dans les Etats africains en général, et dans les
Etats du Cameroun, du Gabon et du Tchad en particulier. C’est à juste titre dans la mesure où le
constitutionnalisme moderne admet et préconise la séparation des pouvoirs et la libéralisation de la vie
politique par l’institutionnalisation et le respect des droits et libertés. Cette constance dans la
détermination et l’affirmation constitutionnelles des incompatibilités s’est enrobée de l’élargissement
desdites incompatibilités aux nouvelles institutions du constitutionnalisme moderne que sont les
juridictions constitutionnelles, le sénat ou encore la haute Cour de justice. Toutefois, l’encadrement des
incompatibilités est variable, car il est non seulement légal du fait de la technique du renvoi aux lois
organiques, mais aussi constitutionnel puisque la norme fondamentale continue tout de même d’en être
le fondement.
Mots-clés : Incompatibilités -constitutionnalisme

The incompatibilities in the New african constitutionalism : Cases of Cameroon, Gabon and
Chad

Abstract
The incompatibilities are considered as constitutional maters which are Taken into account in thé
New african constitutionalism, in thé African countries in général, and in Cameroon, Gabon and Chad
in particular. It’s normal because thé modern constitutionalism admits thé powers separation and thé
liberalization of thé political life by thé institutionnalization and thé respect of human rights and liberties.
This constancy in thé constitutionnalisme determination and affirmation of incompatibilities has been
added to thé enlargement of those incompatibilities to thé New created institutions in thé circle of
modern constitutionalism, such as constitutional juridictions, senate or thé high court of justice.
Nevertheless, the framing of incompatibilities IS changeable, since it’s not only legal because of the
technique if referral to organic laws, but also constitutional because thé fundamental norm IS still thé
base.
Key-words : Incompatibilities -constitutionalism


Mode de citation : NLEME ONDJA’A Anicet Joël, « Les incompatibilités dans le nouveau constitutionnalisme
africain : cas du Cameroun, du Gabon et du Tchad », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 227-243.

227
INTRODUCTION

Sur le plan exclusivement anthropologique, l’Afrique est un continent dans lequel les
citoyens sont fortement attachés à la sacralité ou à la sacralisation de certaines fonctions
politiques1. Ces dernières sont institutionnalisées dans le constitutionnalisme moderne. Il s’agit
de la fonction présidentielle, qui est l’alter ego de la fonction cheffale au niveau des instances
primitives et traditionnelles africaines. Bien que cette fonction subisse un certain nombre de
mutations profondes du fait de l’avènement du constitutionnalisme2, le chef traditionnel jouit
d’une aura assez forte en Afrique, et particulièrement dans les Etats qui sont encore
substantiellement attachés à leurs valeurs culturelles. La fonction présidentielle est donc ainsi
abusivement pénétrée par des réalités anthropo-sociologiques, qui contribuent généralement à
quasiment déifier le titulaire de cette charge. Ce comportement, aux fondements et
soubassements anthropologiques et sociologiques 3 , ne cadre pas avec la vision du
constitutionnalisme moderne4. L’existence de chefs d’Etats omnipotents et omniprésents en
Afrique5, qui ont des compétences très largement étendues dans plusieurs domaines de la vie
politique et administrative de plusieurs États d’Afrique, font fortement ombrage au mécanisme
des incompatibilités. La logique de l’ultra contrôle des activités politiques et administratives
par les chefs de l’Exécutif ne saurait permettre que les incompatibilités ne soient véritablement
respectées.
Par ailleurs, au-delà du Président de la République, qui est généralement très peu en
osmose avec les incompatibilités, l’on peut noter aussi que certains parlementaires et membres
de la juridiction Constitutionnelle ne sont pas toujours en harmonie avec la règle des

1
Lire Deridder (M), Konseiga (R), Laurent (P-J), « Une anthropologie politique de la démocratie « en pratique »
au sud du Sahara. Expériences malienne et Burkinabé », Anthropologie et développement, hors-série, 2021, pp
107-122 ; Madou (Y), La démocratie et la fonction présidentielle en Afrique noire francophone : les cas de la Côte
d’Ivoire, du Mali et du Togo, thèse de Doctorat, Université de Poitiers, Université de Lomé, 2016, p 483 et ss ;
Bourmaud (D), « Aux sources de l’autoritarisme en Afrique : des idéologies et des hommes », Revue internationale
de droit comparé, 2006/4, vol.13, pp 625-641.
2
Ces mutations participent à une remise en cause de certaines prérogatives dévolues à l’autorité traditionnelle,
même si l’on assiste à des résistances fortement culturelles et anthropologiques, qui font du chef une institution
relativement affaiblie dans certaines aires culturelles.
Lire à cet effet Mahiee Bah (M.J), Koffi Eben-Ezer (C.L.K) et Gade (Ch.S), « La chefferie traditionnelle à
l’épreuve des mutations et compétitions politiques en Côte d’Ivoire : cas de Kéïbly dans la Sous-préfecture de
Bloléquin en pays wê », Autrepart 2018/2, n° 86, p 128 ; Dounian (A), « L’identité du Chef traditionnel dans le
nouveau constitutionnalisme en Afrique. Étude à partir de quelques Etats d’Afrique », Jus politicum, l’exemplarité
des gouvernants, n° 28, juillet 2022, p 47.
3
Bourmaud (D), Op cit, p 630
4
Le constitutionnalisme moderne opère un revirement substantiel sur le plan épistémologique et paradigmatique,
avec le plan du constitutionnalisme classique. La libéralisation de cette forme de constitutionnalisme constitue le
principal critère de distinction du constitutionnalisme classique de celui moderne.
Cf. Bikoro (J.M), « La cessation anticipée du mandat des juges Constitutionnels dans les Etats d’Afrique
francophone », Droit public comparé, 1/2023, L’état du droit public comparé, p 29 ; Zogo Nkada (S-P), « Le
nouveau constitutionnalisme africain et la garantie des droits socioculturels des citoyens : cas du Cameroun et du
Sénégal », Revue française de droit constitutionnel, 92, 2012, p e4.
5
Aïvo (F-J), Le Président de la République en Afrique noire francophone : genèse, mutations et avenir de la
fonction, L’Harmattan, 2007, p 35 et s.

228
incompatibilités. En effet, le mécanisme de l’incompatibilité désigne un ensemble
d’interdictions, pour un politique6, d’exercer concomitamment certaines fonctions politiques7.
De plus , les incompatibilités sont des mécanismes de garantie de la séparation des
pouvoirs d’une certaine manière 8. En effet, par ce mécanisme, le constituant9 déblaie le chemin
de la transparence et de la performance politiques. Il ne faut pas perdre de vue que les
incompatibilités sont différentes des inéligibilités10 et des interdictions11. Les incompatibilités
procèdent par ailleurs de l’idée de lutte contre l’autoritarisme, car dans un système fortement
totalitaire, les tenants du pouvoir politique en général, et le Président de la République en
particulier, détiennent non seulement des prérogatives extrêmement larges et denses, mais aussi
interviennent dans presque tous les secteurs de la vie politique12. En outre, les incompatibilités
sont des modalités qui ont pour ambition d’équilibrer entre les pouvoirs13. Ce sont aussi des
mécanismes qui consacrent la garantie du partage du pouvoir et le renouvellement du personnel
politique14.
Au-delà de ces finalités des incompatibilités, ontologiquement, elles peuvent aussi être
appréhendées comme des règles procédurales et non celles de fond 15. Elles le sont dans la
mesure où elles touchent à la procédure qui permet de postuler à un mandat électif. A cet effet,
les incompatibilités interdisent et empêchent le cumul des mandats16.
La notion de constitutionnalisme est appréhendée sous plusieurs angles. Il faut dire que
de manière triviale, le constitutionnalisme consiste en une théorie qui vise la limitation du
pouvoir politique des gouvernants 17 . Cette limitation passe par l’institutionnalisation de

6
El Berhoumi (M), Romainville (C), « Les incompatibilités », champ 24, p 590.
7
Colla (A-F), « Essai de synthèse sur les incompatibilités parlementaires : dépassement de leurs revers pour une
moralisation de la vie politique », Annales de droit de Louvain, vol 72, 2012, n° 3, p 288 et s.
8
Connil (D), « A propos de l’article 23 de la constitution, fonctions et dysfonctions d’une disposition
constitutionnelle », Revue française de droit constitutionnel, 2012/n° 92, p 745.
9
L’institution détenant le pouvoir constituant peut le tenir de la part du peuple directement, tout comme ce pouvoir
peut provenir d’un groupe de personnalités désignées en vue de mettre sur pied ou d’adopter une charte de
transition, qui dans bien des cas, est supérieure à la norme Constitutionnelle. L’autorité de la constitution est de
plus en plus dévoyée dans le nouveau constitutionnalisme africain.
Lire Atangana Amougou (J-L), « Les révisions constitutionnelles dans le nouveau constitutionnalisme africain »,
Op cit, p 3 ; Ekelle Ngondi (M.B), « Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le
constitutionnalisme en Afrique noire », Revue africaine de droit public, 2018, VII (XIV), , p 233 et ss.
10
Les inéligibilité empêchent un candidat à une fonction élective de pouvoir participer ou prendre part à cette
élection. Les inéligibilités sont les conséquences ou les sanctions au défaut de non respect des conditions pour
faire acte de candidature.
Lire Lamouroux (S), « Droit électoral. La disparition de la sanction automatique d’ineligibilité pour les
comptables de fait : quel avenir pour la sanction électorale ? », Revue française de droit constitutionnel, 2003/3,
n° 55, p 609 et s.
11
Lire dans ce sens Koubi (G), « Interdit et interdiction : quelques variations textuelles et variantes sémantiques »,
Droit et cultures, 57/2009-1, p 13 et 15.
12
El Berhoumi (M), Op cit, p 593.
13
El Berhoumi (M), op cit, p 590.
14
El Berhoumi (M), op cit, p 592.
Voir aussi Colla (A-F), op cit, p 293.
15
Colla (A-F), OP cit, p 288..
16
Mény (Y), « Le cumul des mandats vous l’impossible séparation des pouvoirs ? », Revue droit ULB, 1997, live.
2, p 107.
17
Cabanis (A) et Martin (M-L), Le constitutionnalisme de la 3e vague en Afrique francophone, Academia-
Bruylant, Louvain -La-Neuve, 2010, p 26 et s.

229
certaines institutions qui doivent servir de contrepoids constitutionnels au Chef de l’Exécutif18.
De plus, le constitutionnalisme a connu des évolutions 19 . On est par conséquent passé du
constitutionnalisme pré-colonial20 au constitutionnalisme colonial21, et l’on est apparemment
dans l’ère du constitutionnalisme post-colonial22. Le constitutionnalisme accorde une très forte
autorité à la Constitution, en tant que norme fondamentale de laquelle dérivent toutes les autres
qui ont une obligation de lui être compatibles23.
Toutefois, la catégorisation qui semble la plus partagée, est celle qui appréhende le
constitutionnalisme classique 24 , le constitutionnalisme moderne 25 , le constitutionnalisme

18
Depuis 1990, les Etats africains ont institutionnalisé et mis sur pied des institutions telles la Haute Cour de
justice ou encore le Conseil constitutionnel pour être des moyens de limitation des pouvoirs du Président de la
République, mais le constat assez triste que l’on peut faire, est que lesdites institutions sont dans plusieurs cas,
noyées dans une sorte de présidentialisme, qui ne favorise pas leur émancipation.
Lire dans ce sens Gonidec (P-F), « A quoi servent les constitutions africaines ? Réflexion sur le constitutionnalisme
africain », RJPIC, octobre-novembre, 1988, n° 4, p 849 ; Atangana Amougou (J-L), op cit, p 3.
19
Ces évolutions peuvent tout de même être perçues par certains experts comme des involutions matérielles, ou
des évolutions formelles, dans la mesure où les constitutions qui ont été produites et rédigées dans les années 1990,
sont pour la grande majorité, des textes qui n’ont pas une forte portée et une grande autorité, car les gouvernants
ne les respectent et appliquent pas toujours. L’on peut même penser à une absence de généralisation d’un
constitutionnalisme standard en Afrique, mais plutôt parler des constitutionnalismes en Afrique, dans la mesure où
le respect de la constitution connaît des fortunes diverses dans les Etats africains.
Voir à cet effet Gonidec (P-F), « Les constitutionnalismes africains », op vit, p 27.
20
Cette forme de constitutionnalisme se caractérise par l’existence d’une Constitution le plus souvent non écrite
destinée à légitimer le pouvoir établi et à éviter que le pouvoir soit despotique et autoritariste.
Voir Madou (Y), Op cit, p 23.
21
Ce type de constitutionnalisme se manifeste par l’octroi, par la métropole, des Constitutions qui sont revêtues
par la signature du monarque britannique. Cette forme de constitutionnalisme est différente dans son application
au niveau des entités qui étaient sous l’influence de la France.
Cf. Madou (Y), idem.
22
Il se caractérise par l’héritage du constitutionnalisme classique tel qu’appréhendé dans le continent européen.
Voir Gonidec (P-F), « Constitutionnalismes africains », op cité, p 26.
23
Ewane Biteg (A.G), « L’obligation de respect de la Constitution dans le nouveau constitutionnalisme des États
d’Afrique noire francophone », Revue d’étude et de recherche sur le droit et l’administration dans les pays
d’Afrique, Afrilex, octobre 2023, p 2.
L’auteur parle d’une « sanctuarisation minimale de la constitution », car selon Henri Capitant et lui, le respect de
la constitution fait partie de la catégorie des « impératifs juridiques » ; toute chose qui contraste avec les pratiques
constitutionnelles des États africains, qui tendent beaucoup plus à banaliser la norme Constitutionnelle. C’est ainsi
que lesdits États consacrent la création de certaines institutions et ne respectent pas les dispositions qui les
habilitent à mettre sur pied lesdites institutions.
Lire à cet effet Ewane Biteg (A.G), op cit, p 2 ; Capitant (H), Introduction à l’étude de l’illicite . L’impératif
juridique , thèse de Doctorat en droit, Université de Paris, Librairie Dalloz, 1928, p 49 ; Kamto (M), Pouvoir et
droit en Afrique noire : essai sur les fondements du Constitutionnalisme dans les Etats d’Afrique noire
francophone, Paris, LGDJ, Collection bibliothèque africaine et malgache, tome 43, 1987, p 428 ; Villiers (M) et
Le Divellec (A), Dictionnaire du droit constitutionnel, 10e édition, Paris, Syrey, 2015, p 79.
24
Il est identifié à partir d’un certain nombre d’éléments, tels la non consécration des droits et libertés au profit
des citoyens, l’existence légale faible des institutions servant de contrepoids au Président de la République, ou
encore la forte concentration des pouvoirs du Président de la République, etc.
Lire à cet effet Gonidec (P-F), « Démocratie et développement en Afrique : Perspectives internationales et
nationales », Afrique 2000, Revue africaine de politique internationale, nπ 14, juillet-aout-septembre 1993, p 55 ;
Madou (Y), ibid.
25
Il faut relever que l’adjectif « moderne » est beaucoup plus utilisé sur la forme, car bien que la majorité des Etats
africains en général aient pris une nouvelle orientation et adopté de nouveaux paradigmes allant dans le sens de la
démocratie Constitutionnelle, ceci sur le plan formel, on peut tout de même regretter qu’à l’epreuve des faits, la
norme Constitutionnelle est généralement dévoyée dans la plupart des Etats africains.
Cependant, le constitutionnalisme dit moderne repose essentiellement sur une double exigence, à savoir la
production du droit constitutionnel matériel dans la seule forme Constitutionnelle, et la traduction juridique de
certaines normes politiques et morales par le droit constitutionnel formel.

230
libéral26 et le constitutionnalisme autoritaire27. Le nouveau constitutionnalisme dénote une idée
particulière, qui est orientée vers une logique et un fondement internationaux28. En effet, le
nouveau constitutionnalisme africain consiste en l’attribution d’une valeur plus importante à
la norme Constitutionnelle en lui conférant plus d’autorité dans l’organisation et la gestion du
pouvoir politique en Afrique29. C’est en cela que l’usage de l’épithète « nouveau « est capital,
car on assiste théoriquement à une réorientation des paradigmes pour intégrer les droits de
l’homme et les libertés publiques dans la constitution, ou alors en créant des institutions
politiques qui vont contribuer à atténuer les pouvoirs (exorbitants) du Président de la
République30. En outre, le constitutionnalisme africain arbore désormais une tunique nouvelle,
dans la mesure où l’influence du discours de La Baule, prononcé par le président français,
François Mitterrand, a été très capitale pour la mise en œuvre dudit constitutionnalisme31.
Le constitutionnalisme nouveau que les Etats africains adoptent postérieurement à ce
discours de La Baule est perçue d’ailleurs par certains auteurs comme une simple pâle copie du
constitutionnalisme qui est appliqué dans les Etats occidentaux32. Cet état de choses, au cas où

Voir Favoreu (L) et alii, Droit constitutionnel, Paris, Dalloz, 2019, p 80 ; Monembou (C), la séparation des
pouvoirs dans le constitutionnalisme camerounais. Contribution à l’évolution Constitutionnelle, thèse de Doctorat
en droit public, 2011, Université de Yaoundé II-Soa, p 30 et ss.
26
Cette forme de constitutionnalisme prend en compte les droits et libertés sur le plan formel. En d’autres termes,
dans ce type de constitutionnalisme, les droits de l’homme et les libertés publiques sont proclamés dans la
constitution. De plus, le pluralisme politique est aussi une orientation prise fortement dans ce type de
constitutionnalisme.
Lire Bolle (S), « Droit(s) constitutionnel(s) du citoyen », revue droit et politique en Afrique, n° 1, juillet 2023, p
10 et s ; ngounmedje (F), « Le citoyen dans le nouveau constitutionnalisme des Etats d’Afrique noire
francophone », Revue droit et politique, n° 1, juillet 2023, pp 12-35.
27
C’est la forme de constitutionnalisme qui était opérante avant les années 1990, sur les plans formel et matériel.
Dans ce type de constitutionnalisme, les pouvoirs constitutionnels du Président de la République étaient très
importants, les contrepoids constitutionnels étaient quasiment inexistants, etc. Toutefois, cette perception est assez
factice, si c’est sur la base des arguments sus-évoqués que l’on distingue le constitutionnalisme libéral du
constitutionnalisme autoritaire. De mon point de vue, il s’agit juste et beaucoup plus d’un jeu de vocables, tant il
est vrai que dans la mise en œuvre de la constitution dans la plupart des Etats africains, on peut noter qu’il est des
écarts entre ce qui est prévu formellement et ce qui est fait ou alors les pratiques Constitutionnelles des États ne
sont pas toujours en harmonie avec la norme Constitutionnelle. Or, dans son essence, le constitutionnalisme
préconise « l’acceptation à la fois juridique et politique de la suprématie de la constitution sur toute autre norme
(…) ». Lire Duhamel (O) et Mény (Y) (dir) Le dictionnaire constitutionnel, Paris, PUF, 1992, p 212.
28
En effet, le nouveau constitutionnalisme africain est fondamentalement basé sur le discours de la Baule, la chute
du mur de Berlin, ou encore l’effondrement de l’ex-URSS, or tous ces événements sont internationaux et par
conséquent, extérieurs aux réalités sociopolitiques africaines, mais impactant d’une manière ou d’une autre sur le
continent africain.
Lire Lavroff (G.D), « Les tendances du constitutionnalisme africain » in Conac (G) (dir), Dynamiques et finalités
des droits africains, Paris, Economica, 1980, p 36 ; Sory Balde, La convergence des modèles constitutionnels :
Etudes des cas en Afrique subsaharienne, Publibook, 2011, p 15.
29
Troper (M), « Le concept de constitutionnalisme et la théorie moderne du droit », in Terrence Marshall (dir),
Théorie et pratique du gouvernement constitutionnel : La France et les États-Unis, La Garenne-Colombes, édit
De l’Espace Européen, collection Droit et sciences sociales, 1992, pp 35-36.
30
Chamegueu (G.M), « Crise du constitutionnalisme et production des normes supra-constitutionnelles en Afrique
francophone », RRC, n° 031-mars 2023, p 12.
31
Cette déclaration est tout de même à considérer également comme une déclaration qui fonde les conditionnalités
démocratiques. Ces dernières peuvent être perçues comme des modalités et moyens de dilution et de dévoiement
de la souveraineté politique, voire économique des Etats d’Afrique de francophone.
32
Gonidec parle d’un mimétisme Constitutionnel dans le mouvement Constitutionnel qui a cours en Afrique. En
effet, selon lui, les constitutions des États africains ne s’émancipent presque pas ce celles édictées et adoptées en
occident, or les réalités socio-économiques et anthropologiques des peuples d’Afrique et d’Europe, ne sont pas les

231
il est vérifié, viendrait donc confirmer que le continent africain dans sa grande majorité, n’a pas
encore acquis réellement son indépendance ou sa souveraineté sur le plan juridique, ceci
pouvant contribuer à remettre en cause la thèse de l’autonomie des droits africains 33 . Le
constitutionnalisme suppose l’établissement de la démocratie par la constitution et sa protection
par un système judiciaire construit sur la primauté du droit34. Le nouveau constitutionnalisme
est une doctrine qui postule le respect de la règle de droit et le perfectionnement et le
renforcement de l’Etat de droit35. De plus, le nouveau constitutionnalisme accorde un statut
spécifique à l’opposition36, tout comme il institue la justice Constitutionnelle37.
L’intérêt de ce thème est hautement théorique et pratique. En effet, la théorie sur le
constitutionnalisme est assez abondante et fort diversifiée. De même, la théorie des
incompatibilités, bien que n’étant pas très ancrée et réellement visible dans les manuels de droit
constitutionnel, vise fondamentalement deux finalités principales, à savoir la séparation des
pouvoirs38 et la moralisation de la vie politique39. Sur le plan pratique, cette étude permettra de
confronter les pratiques politiques en matière de séparation des pouvoirs avec les textes. L’on
peut donc notre qu’il existe dans situations politiques dans lesquelles des gouvernants, que ce
soit le Président de la République ou même les parlementaires, cumulent des postes politiques
qui ne devraient pas être exercés concomitamment avec leur fonction principale par ces
derniers.
Les incompatibilités sont prévues dans les constitutions des Etats camerounais, gabonais
et tchadien. Mais il serait pertinent de questionner le régime desdites incompatibilités dans le

mêmes. De plus, à la réalité, le droit constitutionnel est considéré comme « épuisé » en Afrique, les pratiques
Constitutionnelles des Etats africains sont nocives à l’intégrité de la Constitution.
Cf. Ekelle Ngondi (M.B), « Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le
constitutionnalisme en Afrique noire », revue africaine de droit public, 2018, VIII (XIV), p 233 et ss ; Du bois De
Gaudusson (J), « Les tabous du constitutionnalisme en Afrique. Introduction thématique », in Afrique
contemporaine, vol. 2, n° 242, 2012, p 55 ; Aïvo (F-J), « La crise de normativité de la constitution en Afrique »,
RDP, n° 1, 2012, pp 141-180 ; Gonidec (P-F), « A quoi servent les constitutions africaines ?: réflexion sur le
constitutionnalisme africain », RJPIC, octobre-décembre, 1988, n° 4, p 849 ; Keutcha Tchapnga (C) « Droit
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ss ; Owona (J), « L’essor du Constitutionnalisme rédhibitoire en Afrique noire : étude de quelques constitutions
janus » in Mélanges offerts à Pierre-François Gonidec, LGDJ, Paris, 1985, pp 235-243
33
C’est une thèse défendue par le Professeur Ondoa Magloire.
34
Haroutunian (G), De la constitution au constitutionnalisme, Erevan-2005, p 5.
35
Democracy Reporting International, Le nouveau constitutionnalisme : Une nouvelle forme de processus
constituant, Rapport, novembre 2012, p 6.
Lire aussi Zogo Nkada (S-P),, op cit, p e6 ; Bourgi (A), « L’évolution du constitutionnalisme en Afrique : du
formalisme à l’effectivité », oo cit, n° 52, 2002, p 23.
36
Democracy Reporting International, op cité, p 8.
37
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38
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pouvoirs en Afrique », revue du droit public, n° 1-2019, p 184.
Mais, pour certains auteurs, en Afrique, cette séparation des pouvoirs par e biais des incompatibilités, n’est pas
toujours une réalité matérielle effective.
Lire Gueye (B), « La démocratie en Afrique : Succès et résistances », Pouvoirs, avril 2009, n° 129, La démocratie
en Afrique, p 16.
39
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à l’identification des organismes constitutionnels participant à l’équilibre des pouvoirs au Cameroun », IMJST, p
3605.

232
nouveau constitutionnalisme africain. Ainsi, quel est le régime des incompatibilités dans le
nouveau constitutionnalisme africain ? La réponse provisoire à cette question, considérée
comme l’hypothèse sur le plan heuristique, est : le nouveau constitutionnalisme africain
consacre la constance dans l’élargissement des incompatibilités, que ce soit sur le plan de
leur champ d’application que sur leur encadrement.
La structuration de la démonstration qui est la nôtre, repose non seulement sur l’analyse
de la constance dans l’élargissement du champ des incompatibilités dans le nouveau
constitutionnalisme africain (I), mais aussi sur la variabilité dans l’encadrement des
incompatibilités dans le nouveau constitutionnalisme africain (II).

I-LA CONSTANCE DANS L’ELARGISSEMENT DU CHAMP DES


INCOMPATIBILITES DANS LE NOUVEAU CONSTITUTIONNALISME AFRICAIN

Les incompatibilités ont toujours existé dans les constitutions des Etats du Cameroun40,
et du Gabon 41 . Mais, l’on note une constance du champ des incompatibilités (A) et un
élargissement dudit champ également (B).

A-La constance du champ des incompatibilités dans le nouveau constitutionnalisme


africain

Bien que les Etats africains aient pris l’option du nouveau constitutionnalisme, ils n’ont
pas rompu avec la logique de l’institutionnalisation des incompatibilités. C’est ainsi que les
incompatibilités ont été maintenues et même renforcées. De manière concrète, l’objet de la
constance (1) et la portée de la constance (2) méritent d’être analysés.

1-L’objet de la constance : Le Président de la République et les parlementaires


Le nouveau constitutionnalisme africain maintient et renforce le champ des
incompatibilités. En effet, dans les nouvelles constitutions des Etats africains de manière
générale, et dans les Etats du Cameroun, du Gabon et du Tchad en particulier, les
incompatibilités pour ce qui est de la fonction présidentielle et en ce qui concerne les
parlementaires, sont constitutionnalisées et renforcées. Certes, cette constance procède
fortement d’une certaine logique de « mimétisme » constitutionnel42, mais il faut reconnaître
que les incompatibilités ont été savamment maintenues et renforcées principalement pour les

40
Voir l’article 8 de la constitution du 02 juin 1972, qui affirme les incompatibilités des fonctions des ministres et
des vice-ministres avec l’exercice de tout mandat parlementaire, de toute fonction de représentation
professionnelle à caractère national et tout emploi public ou activité professionnelle.
41
La Constitution gabonaise du 21 février 1961 fait fondamentalement au recours à la technique du renvoi aux
lois pour consacrer les incompatibilités. Voir les articles 21 en ce qui concerne les incompatibilités à la fonction
de membres du Gouvernement, et 27 pour les incompatibilités à la fonction de députés.
42
Du bois de Gaudusson (J), « Les nouvelles constitutions africains et le mimétisme », in Darbon (D) et Du bois
de Gaudusson (J) (dir), La création du droit en Afrique, Paris, Karthala, 1997, p 312.
Gonidec parle d’un constitutionnalisme qui manque « d’originalité, d’imagination, de suivisme ou de servilisme »
pour décrire les constitutions africaines, qui pour la plupart, sont des pâles copies des constitutions des Etats
occidentaux.
Voir Gonidec (P-F), « A quoi servent les constitutions africaines ? Réflexions sur le constitutionnalisme africai »,
revue juridique, politique-indépendance et coopération, octobre-novembre, 1988, p 850.

233
principaux tenants du pouvoir politique au sein des Etats, notamment le Président de la
République et les parlementaires.
Pour ce qui est de la fonction présidentielle, son exercice fait face à un certain nombre
d’incompatibilités, qui sont consacrées dans les constitutions du Cameroun43, du Gabon44 et du
Tchad45. En effet, l’on peut noter un renforcement des incompatibilités qui s’appliquent à la
charge présidentielle. Le constitutionnalisme moderne, qui est entériné après ou à partir de
1990, renforce les incompatibilités en y insérant l’interdiction de l’exercice des activités
syndicales et lucratives.
Par surcroît, le nouveau constitutionnalisme africain reste constant en ce qui concerne la
consécration des incompatibilités avec les fonctions de membres du parlement. Ces derniers
exercent une fonction hautement névralgique, qui ne saurait être partagée avec une autre car il
s’agit d’une fonction de représentation et de souveraineté 46 . De manière matérielle, les
parlementaires ne peuvent pas exercer certaines autres activités conformément aux
Constitutions du Gabon47 et du Tchad48.
Cependant, la portée des incompatibilités est également constante.

2-La constance de la portée


Le nouveau constitutionnalisme africain est resté constant dans la portée des
incompatibilités. En effet, ne dérogeant pas à l’esprit des incompatibilités telles que libellées

43
L’article 7(4) de la constitution du 18 janvier 1996 modifiée le 14 Avril 2008 affirme l’incompatibilité de la
fonction présidentielle avec toute autre fonction publique élective ou toute activité professionnelle.
44
L’article 14 de la constitution du 26 mars 1991, modifiée le 18 mars 1994, le 10 octobre 2000, le 19 août 2003,
le 12 janvier 2011, consacre l’incompatibilité de la fonction présidentielle avec l’exercice de toute autre fonction
publique et activité privée à caractère lucratif.
Par ailleurs, la fonction de vice-président, qui est institutionnalisée au Gabon, est incompatible avec l’exercice de
toute autre fonction publique et activité privée à caractère lucratif, selon l’article 14(b).
45
L’article 76 de la Constitution du 04 mai 2018 consacre les incompatibilités de la fonction présidentielle avec
l’exercice de tout autre mandat électif, de tout emploi public et de toute autre activité professionnelle et lucrative.
De plus, la constitution du 14 décembre 2020 affirme, dans son article 76, les incompatibilités de la fonction
présidentielle avec tout mandat électif, tout emploi public ou toute autre activité professionnelle et lucrative.
Par ailleurs, la constitution tchadienne de 2024, dans son article 77, pose l’incompatibilité de la fonction
présidentielle avec l’exercice de tout mandat electif, de tout emploi public et de toute autre activité professionnelle
et lucrative. De plus, l’on ne ne peut cumuler en principe la charge présidentielle avec toute activité au sein d’un
parti ou d’un regroupement de partis politiques ou d’une organisation syndicale.
46
Lire Bikoro (J.M), « Le Parlement de transition en Afrique. Le cas des États d’Afrique noire francophon », les
Annales de droit, 15/2021, varia, pp 1-30.
47
Les constitutions gabonaises de 1991, 1994, 1995, 1997, 2000, 2003 et de 2011 affirment implicitement les
incompatibilités à la fonction de membre du Parlement.
48
L’article 124 de la constitution du 14 décembre 2020 pose les incompatibilités de la fonction parlementaire ou
de membres du Parlement avec l’exercice de toute activité professionnelle lucrative, de toute fonction de
représentation professionnelle à caractère national, de tout emploi public.
En outre, l’article 116 de la constitution tchadienne du 04 mai 2018 affirme les incompatibilités des fonctions de
députés avec l’exercice de toute fonction de représentation professionnelle à caractère national, de tout emploi
public ou de toute activité professionnelle lucrative.

234
dans le constitutionnalisme qui a précédé celui nouveau, les incompatibilités ont pour finalité
de moraliser la vie politique49 et de réaliser la séparation des pouvoirs50.
Mais, au-delà de cet aspect sus-évoqué, il faut dire que la portée des incompatibilités est
non seulement absolue mais aussi relative. Pour ce qui est de la portée absolue des
incompatibilités absolues, elles dénotent l’idée selon laquelle les incompatibilités qui
s’appliquent à la fonction présidentielle n’admettent pas d’ouvertures, c’est à dire que le
Président de la République ne peut pas exercer une activité autre que celle de Président de la
République51. La justification qui est liée à l’absoluité de la portée des incompatibilités à la
fonction présidentielle, est le fait que le Président de la République est un organe
constitutionnel52 qui mérite d’être au-dessus de tout commerce social ou juridique autre au sein
de l’Etat. Par ailleurs, le nouveau constitutionnalisme africain postule l’idée d’un Président de
la République qui est suffisamment inséré dans un système politique et dans un régime politique
qui lui oppose dames contrepoids aux fins de limiter ses pouvoirs.
De plus, la portée des incompatibilités est également relative. En effet, la relativité a trait
au fait qu’il est des ouvertures ou des limites à l’incompatibilité d’une fonction. De manière
concrète, dans la constitution du Tchad du 04 mai 2018, les incompatibilités à la fonction de
membres du Gouvernement sont limitées aux activités d’enseignement , de la recherche
scientifique, de la santé, de l’agriculture et de l’élevage53. De surcroît, la constitution gabonaise
de 2024 autorisé des limitations et exceptions aux incompatibilités à la fonction de membres de

49
Colla (A-F), op cit, p 292.
Il faut tout de même dire que la moralisation de la vie politique peut être considérée comme un leurre dans le
nouveau constitutionnalisme africain, qui reflète un idéalisme démocratique sur le plan formel, mais plutôt des
pratiques politiques qui prônent le cumul des fonctions des gouvernants dans certains cas. On pourrait alors dire
que le constitutionnalisme africain vit actuellement une certaine crise.
Lire Chamegueu (G.M), Op cit, p 113 et s ; Mouangue Kobila (J), « Peut-on parler d’un reflux du
constitutionnalisme au Cameroun ? », RASJ, p 273.
50
Senou (J.I), op cit, p 184 et s ; Seurin (J-L), op cit, p 653.
Toutefois, il faut le reconnaître, dans la plupart des Etats africains, la séparation des pouvoirs n’est pas réelle. La
plupart des Chefs de l’Exécutif prennent des actes qui ont des ramifications et des tentacules dans les autres
pouvoirs. Le non respect de la séparation des pouvoirs démontre simplement que la démocratie constitue encore
une illustration de la faiblesse de l’assise démocratique dans la plupart des Etats africains.
Cf. à cet effet Gueye (B), « La démocratie en Afrique : Succès et résistances », Pouvoirs, avril 2009, n° 129, La
démocratie en Afrique, p 16 ; Holo (T), « Démocratie revitalisée ou démocratie émasculée ? Les constitutions du
renouveau démocratique dans les Etats de l’espace francophone africain : regimes juridiques et systèmes
politiques », RBSJA, n° 16, 2006, p 23 et ss. ; Gonidec (P-F), « Démocratie et développement en Afrique :
Perspectives internationales et nationales », Afrique, 2000, revue africaine de politique internationale, n° 14,
juillet-aout-septembre 1993, p 51 et s.
51
L’absoluité de la portée des incompatibilités appliquées au président de la République est une absoluité
relativisée, dans la mesure où l’on note que dans certains Etats africains en général, et dans ceux qui constituent
l’objet de notre étude, les Présidents de la République jouissent et exercent parfois des mandats électifs. C’est ainsi
que certains Chefs de l’Etat sont concomitamment Présidents de la République et chefs de partis politiques. Il
s’agit d’un des éléments qui démontrent que le constitutionnalisme africain, dit nouveau, qui est considéré comme
libéral et respectueux des droits et libertés et même du pluralisme politique, souffre encore de plusieurs vices.
Lire Lissouck (F.F), pluralisme politique et droit en Afrique noire francophone. Essai sur les dimensions
institutionnelles et administratives de la démocratisation en Afrique noire francophone, thèse de Doctorat en droit
public, 21 décembre 2000, Université Jean Moulin-Lyon 3, 396p.
52
Ambanga Bimeli (A), « Les organes constitutionnels dans les Etats d’Afrique noire francophone : contribution
à l’identification des organismes constitutionnels participant à l’équilibre des pouvoirs au Cameroun », IMJST,
vol. 6, Issue 7, juillet 2021, p 3602.
53
Article 110 de la constitution tchadienne

235
la Cour constitutionnelle54. La relativisation de la portée des incompatibilités procède de la
logique selon laquelle les activités possiblement et potentiellement realisables par le débiteur
des incompatibilités, sont pour la plupart relatives à l’enseignement et au monde heuristique ;
toute chose qui ne revêt pas par essence et foncièrement une dimension politique.
Toutefois, dans le nouveau constitutionnalisme africain appliqué dans les Etats du
Cameroun, du Gabon et du Tchad, on assiste à l’élargissement du champ des incompatibilités.

B- L’élargissement du champ des incompatibilités

Avec le nouveau constitutionnalisme africain, on assiste à un élargissement du champ des


incompatibilités. Ainsi, de nouvelles institutions politiques ont été créées dans la constitution,
et les membres desdites entités ne peuvent exercer leurs fonctions concomitamment avec
d’autres. Concrètement, le nouveau constitutionnalisme africain élargit les incompatibilités non
seulement aux membres de la juridiction constitutionnelle et de la Haute Cour de justice (1),
mais aussi aux sénateurs, députés et membres du gouvernement (2).

1-Aux membres de la juridiction Constitutionnelle et de la haute Cour de justice


Le nouveau constitutionnalisme africain, qui a pris une allure beaucoup plus libérale, a
permis que certaines entités juridiques qui servent de contrepoids constitutionnels à la fonction
présidentielle55. C’est ainsi que les juridictions constitutionnelles56 et les hautes cours de justice
ont été mises sur pied, et leurs membres sont débiteurs des incompatibilités.
Pour ce qui est des juridictions constitutionnelles, ce sont des mécanismes institutionnels
qui ont été mises sur pied dans le cadre du nouveau constitutionnalisme, dans un souci de
réguler la vie politique des Etats. La juridiction constitutionnelle peut être considérée comme
« le rein » de l’Etat. En effet, elle est chargée de gérer la régularité des élections présidentielles
et législatives 57 , de proclamer les résultats des élections présidentielles et législatives 58 et
d’arbitrer les conflits d’attribution entre les institutions politiques étatiques59.

54
Article 124 de la constitution tchadienne
55
Madou (Y), op cit, p 3.
56
Bikoro (J.M), « La compétence pénale des juridictions constitutionnelles dans les Etats d’Afrique noire
francophone », revue Constitution et consolidation de l’Etat de droit, de la démocratie et des libertés fondamentales
en Afrique, 2021, n° 5/semestriel, p 118 ; Aïvo (J-F), « La Cour constitutionnelle du Bénin », 2014, p 25.
57
Voir les articles 84 nouveau de la loi n° 2018 du 12 janvier 2018 portant révision de la constitution de la
République gabonaise, 47 de la constitution camerounaise du 18 janvier 1996 et 160 de la constitution tchadienne
du 31 mars 1996.
Lire aussi Ngango Youmbi (E.M), Balla Cissé, « Deux absurdités de la justice Constitutionnelle en Afrique noire
francophone », Afrique contemporaine, 274-2022/2, pp 229-246 ;;Ngango Youmbi (E.M), « Le nouveau conseil
constitutionnel camerounais : la grande désillusion « , RDPC, n° 5, 2019, p 1379-1419 ; Lekené Donfack (E.C),
Ngango Youmbi (E.M), Tsolefack Awafa (W), « Chronique de la jurisprudence du conseil constitutionnel
camerounais (2018-2020) », RFDC, 2022/1, n° 129, p 207-241.
58
Cette fonction des juridictions constitutionnelles est assez controversée dans la majorité des Etats africains, et
en particulier dans les Etats du Cameroun, du Gabon et du Tchad.
59
Son rôle d’arbitre du jeu politique peut lui être contesté, dans la mesure où l’indépendance des membres de cette
juridiction est presque toujours querellée.

236
Les constitutions des Etats du Cameroun 60 et du Gabon 61 affirment expressément les
incompatibilités à la fonction de membres de la juridiction constitutionnelle. La constitution
du Tchad 62 , quant à elle, ne va pas dans ce sens. En effet, l’élargissement du champ des
incompatibilités à la fonction de membres de la juridiction constitutionnelle, est justifié par le
souci d’équilibre entre les différents tenants du pouvoir politique63.
Par ailleurs, les États africains, pour la plupart, et les États du Cameroun, du Gabon et du
Tchad ont institutionnalisé, à partir des années 1990, dans le cadre du nouveau
constitutionnalisme africain, des hautes cours de justice. Les incompatibilités ont été élargies
dans leur champ aux membres des hautes cours de justice64. En effet, les hautes cours de justice
sont, de manière générale, des instances juridictionnelles qui sont chargées de juger les actes
pris par les Chefs d’Etats dans l’exercice de leurs fonctions65.
Ces incompatibilités sont justifiées dans la mesure où la haute cour de justice est une
juridiction qui est chargée de juger les tenants du pouvoir politique sur le plan hautement pénal,
pour les crimes et délits de haute trahison, d’atteinte à la sécurité intérieure ou extérieure de
l’Etat, elle constitue à coup sûr un contrepoids constitutionnel au pouvoir du Président de la
République et aux membres du Gouvernement66.

60
L’article 51(5) de la constitution du 18 janvier 1996, modifiée le 14 Avril 2008, pose les incompatibilités des
fonctions de membres du Conseil constitutionnel avec celles de membres du Gouvernement, du Parlement ou de
la Cour suprême.
61
L’article 124 de la constitution gabonaise de 2024 affirme les incompatibilités des fonctions de membres de la
Cour constitutionnelle avec toute autre fonction publique et avec toute activité professionnelle privée, sous réserve
des exceptions prévues par la loi organique.
Les constitutions du 10 octobre 2000, du 19 août 2003 et du 12 janvier 2011 consacrent aussi les incompatibilités
à la fonction de membres de la Cour constitutionnelle.
62
La constitution tchadienne du 14 décembre 2020 n’affirme pas les incompatibilités à la fonction de membres
de la Cour constitutionnelle. De même, la constitution de 2024 ne consacre pas les incompatibilités à la fonction
de membres de la Cour constitutionnelle.
63
Colla (A-F), op cit, p 306 ; Berhoumi (M.E), op cit, p 590.
Toutefois, plusieurs observateurs de la scène politique estiment que le pouvoir de nomination des membres de la
juridiction constitutionnelle par le Président de la République, pourrait contribuer à diluer la séparation des
pouvoirs et l’équilibre entre les pouvoirs.
Par ailleurs, l’autre critique qui est généralement émise par les experts et les observateurs politiques, consiste en
l’idée selon laquelle plusieurs membres des juridictions constitutionnelles des Etats africains sont
concomitamment des militants de partis politiques. Ils ne sont donc pas toujours suffisamment indépendants des
mandats électifs.
64
L’élargissement des incompatibilités aux fonctions de membres de la haute Cour de justice est invisible dans les
textes constitutionnels des États du Cameroun, du Gabon et du Tchad. Les trois constitution Sont soit muettes sur
la question, soit renvoient aux lois organiques.
65
Voir les articles 67 nouveau, 77 nouveau et 81 nouveau de la loi du 12 janvier 2018 portant révision de la
constitution de la République gabonaise, 172 de la constitution tchadienne du 31 mars 1996, et 47, 48, 49, 50 et
51 de la constitution camerounaise du 18 janvier 1996 modifiée le 14 avril 2008.
66
Toutefois, dans certains Etats, la constitution affirme l’existence juridique de la haute Cour de justice, mais sur
le terrain, elle n’existe pas encore. Au Cameroun par exemple, la haute cour de justice n’a pas encore été
effectivement mise sur pied. Son existence est encore exclusivement textuelle. Au Gabon tout comme au Tchad,
l’effectivité de ses compétences déclinées dans les textes constitutionnels, est faible et insuffisante. Plusieurs
situations de violations graves sont visibles, mais lesdites hautes cours de justice restent presqu’amorphes. Cet état
de fait nous amène à nous poser la question de savoir si le nouveau constitutionnalisme africain n’est pas plus
théorique que réel sur le terrain. La plupart des Etats africains qui ont opté pour un nouveau constitutionnalisme,
qui est considéré comme moderne, adoptent plutôt un nouveau constitutionnalisme de façade ou un nouveau
constitutionnalisme cosmétique.

237
De surcroît, dans le cadre du nouveau constitutionnalisme africain, le champ des
incompatibilités a été étendu aux sénateurs, aux députés et aux membres du pouvoir exécutif.

2-Aux sénateurs, députés et membres du Pouvoir exécutif


Le champ des incompatibilités a été étendu aux sénateurs, aux députés at à certains
membres du pouvoir exécutif, dans le cadre du nouveau constitutionnalisme africain. L’idée de
l’extension du champ des incompatibilités est toujours en droite ligne avec le paradigme de la
séparation des pouvoirs et de la moralisation de la vie politique. En outre, les députés et
sénateurs font partie du pouvoir législatif. Il est donc normal que le système et le régime
politiques mettent des mesures et des garde-fous pour éviter que les membres du pouvoir
législatif ne se retrouvent impliqués dans des tâches exécutives, et vice-versa.
De manière concrète, la constitution du Gabon, issue du référendum constitutionnel de
2024, affirme l’incompatibilité des fonctions de vice-président avec l’exercice de toute autre
fonction publique et activité privée à caractère lucratif67. De plus, les fonctions de membres du
Gouvernement sont incompatibles avec l’exercice d’un mandat parlementaire68 . Bien avant
l’existence juridique de cette constitution de 2024, la constitution du 26 mars 1991, consacre
les incompatibilités des fonctions de vice-président avec l’exercice de toute autre fonction
publique et activité privée à caractère lucratif69. En outre, les incompatibilités de la fonction de
membre du Gouvernement avec l’exercice d’un mandat parlementaire, sont également
affirmées70.
De plus, la constitution du Tchad du 14 décembre 2020 affirme l’incompatibilité de la
fonction parlementaire avec l’exercice de toute fonction de représentation professionnelle à
caractère national, de tout emploi public ou de toute autre activité professionnelle lucrative71.
Par surcroît, la constitution du Tchad du 04 mai 2018 consacre les incompatibilités aux
fonctions de parlementaires et de membres du Gouvernement72. De plus, la constitution de 2024
pose la règle des incompatibilités des fonctions de membre du Gouvernement avec l’exercice
de tout mandat parlementaire, de toute fonction de représentation professionnelle à caractère
national, de tout emploi public ou de toute activité professionnelle et lucrative 73 . Les
incompatibilités des fonctions de députés et de sénateurs avec l’exercice de toute fonction de

67
Article 49 de la Constitution du Gabon de 2024
68
Article 73 de la Constitution du Gabon de 2024
69
Article 14 de la constitution gabonaise de 1991
70
Article 32 de la loi constitutionnelle gabonaise de 1991.
Lire aussi Mertes (C), « Les incompatibilités entre un mandat parlementaire et une fonction ministérielle »,
CDPK, 2000, pp 117-149.
71
Article 124.
72
L’article 110 consacre les incompatibilités à la fonction de membres du Gouvernement avec tout mandat
parlementaire, toute fonction de représentation professionnelle à caractère national, de tout emploi public, ou toute
activité professionnelle lucrative.
L’article 116, quant à lui, pose la règle des incompatibilités des fonctions de députés avec l’exercice de toute
fonction de représentation professionnelle à caractère national, de tout emploi public ou de toute activité
professionnelle lucrative.
73
Article 109 de la constitution tchadienne de 2024.

238
représentation professionnelle à caractère national, de tout emploi public ou de toute activité
professionnelle lucrative, sont consacrées aussi dans la constitution de 202474.
Par ailleurs, la constitution camerounaise du 18 janvier 1996 affirme les incompatibilités
à la fonction de membres du Gouvernement 75 . En outre, lesdites incompatibilités sont
également posées pour les parlementaires76.
Toutefois, la constance dans l’élargissement du champ et de la portée des incompatibilités,
n’occulte pas l’idée de la variabilité dans l’encadrement des incompatibilités dans le nouveau
constitutionnalisme africain.

II-LA VARIABILITE DANS L’ENCADREMENT DES INCOMPATIBILITES


DANS LE NOUVEAU CONSTITUTIONNALISME AFRICAIN

L’idée qui est mise en exergue dans ce cadre, est de démontrer que l’encadrement
juridique des incompatibilités dans le nouveau constitutionnalisme africain, est à la fois
constitutionnel et législatif. Ainsi, on assiste à la montée en puissance de l’encadrement légal
par la technique du renvoi (A) et au dessaisissement progressif de la Constitution (B).

A-La montée en puissance de l’encadrement légal : le renvoi

Les incompatibilités sont encadrées dans le nouveau constitutionnalisme africain par les
lois organiques (1), ce qui contribue à désengorger la norme Constitutionnelle (2).

1-Le renvoi aux lois organiques


Pratique qui date du code de justinien de 534 et du concile œcuménique de Nicée de 32577
le renvoi est un mécanisme juridique qui est assez fortement utilisé dans le cadre du nouveau
constitutionnalisme africain78. De plus , elle consiste à renvoyer à une norme formellement
extérieure à la Constitution en sauvegardant la concision du texte constitutionnel79. De surcroît
, la technique du renvoi permet d’insérer des normes ainsi visées parmi les normes de référence
du contrôle de constitutionnalité80. Le renvoi peut être opéré au profit d’une norme de droit
interne, tout comme vers une norme de droit international81.

74
Article 131 de la constitution tchadienne de 2024
75
L’article 13 affirme les incompatibilités desdites fonctions avec l’exercice de tout mandat parlementaire, la
présidence d’un exécutif ou d’une assemblée d’une collectivité territoriale décentralisée, toute fonction de
représentation professionnelle.
76
Le mandat parlementaire est incompatible avec l’exercice des fonctions de membres du Gouvernement, de la
présidence d’un exécutif ou d’une assemblée d’une collectivité territoriale décentralisée ou de toute fonction de
représentation professionnelle.
77
Molfessis (N), « Le renvoi d’un texte à un autre », cahiers de la méthodologie juridique, n° 12, 1997, RRJ, 1997-
4, p 2722.
78
Roblot-Troizier (A), « Réflexions sur la constitutionnalité par renvoi », cahier du Conseil constitutionnel, n° 22,
juin 2007, p 16.
79
Idem
80
En effet, dès lors que la constitution opère un renvoi, elle fait en sorte que la règle à laquelle elle a renvoyé,
s’insère directement dans le bloc de constitutionnalité, et par conséquent, acquiert la valeur constitutionnelle.
81
Lire Tétang (F.d.P), « La normativité des préambules des constitutions des Etats africains d’expression
française », Revue française de droit constitutionnel, 2015/4, n° 104, pp 953-978.

239
Les lois organiques sont des lois et des normes qui encadrent l’organisation et le
fonctionnement des pouvoirs publics. Il s’agit aussi des lois qui organisent une entité publique,
qui peut prendre la forme d’une structure faisant partie du pouvoir législatif ou même du
pouvoir exécutif. Les lois organiques précisent généralement les règles de fonctionnement et
de structuration d’une entité publique. Elles régissent aussi les entités publiques créées par la
Constitution. De plus en plus, dans le nouveau constitutionnalisme africain, l’organisation et la
structuration des institutions politiques telles l’Assemblée nationale ou encore le Sénat, sont
régis par des lois organiques, que ce soit au Cameroun82, au Gabon83 ou au Tchad84.
Le renvoi opéré par les lois constitutionnelles des Etats objets de ce travail, est expresse,
et admet tout de même des limites aux incompatibilités, notamment les emplois à caractère
éducatif et pédagogique, des fonctions heuristiques, des activités agricoles et liées à l’élevage.
Ce renvoi aux lois organiques participe du « désengorgement « de la Constitution.

2-Le « désengorgement » de la Constitution


Les constitutions des Etats qui ont opté pour le nouveau constitutionnalisme africain, sont
des textes qui s’orientent beaucoup plus vers des normes qui décrivent les principes
fondamentaux de l’Etat, les structures et procédures de gouvernement ainsi que les droits
fondamentaux des citoyens85. Chaque État dispose de son type de constitution. Cette dernière
est considérée comme « l’intersection des sphères juridique, sociale et politique »86. En tant
qu’instrument juridique, la constitution « unit le pouvoir et la justice »87, dans la mesure où elle
tente de refléter la société et de la modeler en démontrant l’identité et les aspirations communes

82
Pour ce qui est du Sénat, il s’agit de la loi n° 2016/011 du 27 octobre 2016 modifiant et complétant certaines
dispositions de la loi n° 2013/006 du 10 juin 2013 portant règlement intérieur du Sénat. L’article 7 (nouveau) (1)
de cette loi consacre l’incompatibilité du mandat de sénateur avec les fonctions de membres du Gouvernement et
assimilés, de membres du conseil constitutionnel, de membres du conseil économique et social, de Maire, de
Délégué du Gouvernement, de Président du conseil régional ou de toute fonction publique non élective ainsi que
de président de chambre consulaire.
L’art 7 nouveau (3) pose la règle de l’incompatibilité avec les fonctions de PCA ou le statut de salarié dans un
établissement public ou une entreprise du secteur public ou parapublic.
Relativement à l’Assemblée nationale, la loi du 8 juin 1973 portant règlement intérieur de l’Assemblée nationale,
modifiée par la loi du 28 juillet 1989, modifiée par la loi du 14 août 1992, modifiée par la loi du 16 août 1993,
modifiée par la loi du 02 décembre 2002, amendée par la loi du 09 septembre 2014.
83
Voir la loi n° 001/2012 du 28 décembre 2012 modifiant la résolution n° 001/2009 du 20 janvier 2010 modifiant
la résolution n° 001/2001 du 27 juin 2001 portant règlement intérieur de l’Assemblée nationale, et la loi n°
009/2021 du 09 septembre 2021 portant ratification de l’ordonnance n° 001/PR/ 2021 du 26 janvier 2022 portant
loi organique sur le Senat du Gabon.
84
Pour ce qui est de l’Assemblée nationale, la loi organique n° 022/PR/2000 du 2 octobre 2000 fixant la
composition de l’Assemblée nationale, le régime des inéligibilités et des incompatibilités, est le principal texte.
Les articles 10, 11 et 12 de la loi organique sus-évoquée consacrent les incompatibilités avec les fonctions
publiques ; tandis que l’article 13 de la loi organique pose la règle des incompatibilités de la fonction de député
avec les fonctions conférées par un État étranger, et il existe aussi les incompatibilités avec les fonctions privées.
Lire Assemblée nationale du Tchad, La vie des assemblées dans l’espace francophone : Recueil des procédures et
des pratiques parlementaires, p 6.
85
Institut pour la démocratie et l’assistance électorale, Qu’est ce qu’une constitution ? Principes et concepts.
Guide introductif à l’élaboration d’une Constitution, Elliot Bulmer, p 5.
86
IDEA, op cit, p 9.
87
IDEA, Op cit, p 10.

240
partagées par le peuple88. Mais, tout compte fait, il existe selon certains auteurs, deux types de
constitutions, notamment la constitution procédurale et la constitution prescriptive.
La constitution procédurale définit la structure des institutions publiques et fixe les limites
juridiques du pouvoir du gouvernement afin de protéger les processus démocratiques et les
droits humains fondamentaux89. La constitution prescriptive, quant à elle, assimile la norme
fondamentale à la « charte fondamentale de l’identité de l’Etat »90. De plus, la constitution
prescriptive décrit le fonctionnement du gouvernement, mais elle suppose un consensus autour
d’objectifs sociétaux communs, que les autorités publiques doivent s’efforcer d’atteindre91.
A la lecture de tout ce qui précède, il fait dire que de plus en plus, l’obésité des normes
constitutionnelles est devenue une valeur ennemie des États qui ont opté depuis les années 1990,
pour le nouveau constitutionnalisme. De plus en plus, en effet, les constitutions ont pris l’allure
de constitutions procédurales que de celles prescriptives. Mais, lorsque l’on analyse la
constitution tchadienne de 2018, on constate qu’elle aborde même des dispositions qui ont trait
à l’armée et même à la religion, toutes choses qui peuvent véritablement sembler superflues
voire superfétatoires, dans la mesure où le texte constitutionnel a d’abord vocation à régir le
fonctionnement politique et l’organisation de l’Etat92.
Le « décongestionnement » de la norme Constitutionnelle et son « débarbouillement »
des « excès « que sont les incompatibilités, permettent à la norme fondamentale d’être
beaucoup plus légères et de mettre un point central sur le traitement des problématiques d’ordre
essentiellement politique, et surtout, de se focaliser sur des questions de démocratisation
constitutionnelle et des droits et libertés, dans le cadre du préambule93.
On peut donc dire que de plus en plus, la question de l’affirmation des incompatibilités,
est progressivement ôtée à la norme Constitutionnelle.

B-Le dessaisissement progressif de la Constitution

Les constitutions des Etats africains, qui sont foncièrement ancrés dans le nouveau
constitutionnalisme depuis 1990, sont dessaisies de plus en plus de l’encadrement des
incompatibilités, mais ce dessaisissement n’a pas empêché une certaine survivance dudit
encadrement (1), qui est basé sur certains facteurs explicatifs (2).

1-La survivance de l’encadrement Constitutionnel


Le nouveau constitutionnalisme africain pérennise tout de même les incompatibilités,
bien que les nouvelles constitutions adoptées postérieurement à 1990 affirment la technique du

88
Idem.
89
Ibid.
90
IDEA, Op cit, p 11.
91
Idem.
92
Lire Koundangbé Houzibé (O), Le constitutionnalisme tchadien, de la proclamation de la République à
l’instauration démocratique. 1958-2021, collection Études africains, 2022, 362p.
Il faut relever que selon cet auteur, le constitutionnalisme tchadien est affecté par de nombreuses ruptures ou
suspensions de l’ordre constitutionnel , au-delà des virages fréquents des régimes politiques
93
Tétang (F.d.P), op cit, p 968.

241
renvoi aux lois organiques pour ce qui est de l’organisation et du fonctionnement de certaines
entités. En effet, la survivance de l’encadrement constitutionnel peut être analysée comme un
facteur ou une posture qui permet de démontrer que la Constitution est la norme qui régit le
fonctionnement politique de l’Etat, entre autre 94 . De plus, la constitution a pour fonction
principale d’organiser l’exercice du pouvoir 95 , or l’on ne saurait procéder à une telle
organisation si l’on (le constituant) ne délimite les différentes marges de manœuvre des divers
tenants du pouvoir politique, que sont le Président de la République, le Parlement et les
juridictions ordinaires et constitutionnelles. En outre, les constitutions du nouveau
constitutionnalisme sont foncièrement et fondamentalement chargées de fixer et de déterminer
les points essentiels liés au statut des gouvernants96.
Par surcroît, la norme Constitutionnelle se présente comme un acte de limitation des
pouvoirs97. L’encadrement des incompatibilités par le texte constitutionnel va donc dans le sens
de la limitation du pouvoir par le pouvoir98. La survivance de l’encadrement constitutionnel des
incompatibilités dans le nouveau constitutionnalisme africain participe ainsi de l’activité ou de
l’objet principal de la norme Constitutionnelle, qui reste beaucoup plus un acte qui a une sphère
hautement politique que sociale.
Toutefois, le dessaisissement graduel de la norme Constitutionnelle en ce qui concerne
les incompatibilités, est basé sur des mobiles spécifiques.

2-Les facteurs explicatifs du dessaisissement


Dans le cadre du nouveau constitutionnalisme africain, bien que du fait de son champ’
d’action et de son objet, la norme Constitutionnelle soit d’abord d’un caractère politique car
s’occupant essentiellement des affaires politiques, on note un dessaisissement progressif de
l’encadrement des incompatibilités par le texte fondamental. Que ce soit dans le cadre de la
Constitution du Cameroun, du Gabon ou du Tchad, le renvoi aux lois organiques est de plus en
plus prononcé et marqué. Plusieurs raisons peuvent justifier cet état de fait.
D’abord, pour certains auteurs, la constitution, par le biais du constituant, renvoie aux lois
organiques pour les « détails »99. Ces derniers peuvent être considérés comme les textes qui
encadrent la question de la déclaration des biens, au Cameroun, à titre illustratif. Ensuite, le
dessaisissement graduel de la constitution est dû au fait que le renvoi aux lois organiques

94
Broussolle (Y), « Le contenu des constitutions », fiches d’introduction au droit public, 2019, p 29.
95
Broussolle (Y), op cit, p 28.
96
Broussolle (Y), op cit, p 29.
97
Koskas (M), « Faut-il tout mettre dans la Constitution ? », Pouvoirs, 2023/4, n° 187, p 60.
Mais, cette assertion peut être nuancée même dans le cadre du nouveau constitutionnalisme africain, qui est
considéré comme moderne, et qui octroie à la constitution une autorité supérieure et qui prône un respect absolu
et systématique de la constitution. En effet, dans la théorie, la constitution est la norme supérieure qui garantit le
libéralisme politique et la limitation des pouvoirs exorbitants du Président de la République, mais sur le plan
pratique, l’on note toujours des pratiques de violations et de banalisation excessive des dispositions
constitutionnelles. Dans certains Etats africains, les constitutions créent certaines institutions, qui ne sont pas
matériellement mises sur pied.
98
Fontaine (L), « La violation de la constitution : Autopsie d’un crime qui n’a jamais été commis », Revue du
droit public et de la science politique en France et l’étranger, 2014, n° 6, p 1619.
99
Broussolle (Y), op cit, p 29.

242
concerne aussi les règlements des assemblées parlementaires 100 . Enfin, le dessaisissement
progressif de la constitution en ce qui concerne les incompatibilités, est dû une sophistication
et à une modernisation des acteurs politiques de premier plan tels la société civile, les partis
politiques et même les observateurs des organisations internationales.

CONCLUSION

Les incompatibilités sont des modalités et des mesures dont la finalité politique et
présente est la séparation des pouvoirs au sein de l’Etat. Sur un tout autre plan, les
incompatibilités sont des moyens de mieux limiter l’exercice absolu des pouvoirs du Président
de la République.
La constance dans l’élargissement des incompatibilités est perceptible en ce qui concerne
la portée desdites incompatibilités, tant il est vrai qu’il y’a des incompatibilités absolues et
d’autres relatives. De plus, le champ des incompatibilités s’est étendue à de nouvelles
institutions créées dans le cadre du nouveau constitutionnalisme africain, à savoir les
juridictions constitutionnelles, le sénat, etc.
Cependant, il faut reconnaître que la variabilité des normes d’encadrement des
incompatibilités dans le nouveau constitutionnalisme africain, est perceptible car on assiste ‘on
seulement à un encadrement constitutionnel desdites incompatibilités mais aussi à un
encadrement législatif de ces dernières. Le recours aux lois organiques est d’ailleurs perçu
comme un moyen d’étendre l’influence d’une certaine forme de contrôle de constitutionnalité
indirecte.

100
Idem.

243
244
LA RESTAURATION DE L’ORDRE CONSTITUTIONNEL DANS LES ÉTATS
AFRICAINS D’EXPRESSION FRANÇAISE

Par

BAKOUEH KONI Yannick Stéphane


Master II recherche en droit public
Chercheur au département de droit public (FSJP/Université de Bertoua)
Email : bakouehyannick@[Link]
Tél : +237652622735/+237693192767

Résumé
Restaurer, restituer, rétablir l’ordre constitutionnel c’est certainement le sort auquel l’on devrait
s’attendre suivant la théorie normativiste lorsque survient une prise illégale du pouvoir politique dans
les États africains, que non ! Les triomphes des modes alternatifs d’acquisition du pouvoir politique dans
les États africains n’en donnent pas de véritables expériences d’un tel dénouement. Dans ce clivage de
déconstitutionnalisation et de reconstitutionnalisation du pouvoir politique et de la normativité
constitutionnelle, la restauration de l’ordre constitutionnel oscille suivant trois étapes à savoir la
destruction de l’ordre constitutionnel démocratique, l’instauration d’un ordre constitutionnel de
transition et la construction d’un ordre constitutionnel avenant.
Mots-clés : Restauration, ordre constitutionnel, pouvoir politique, démocratie.

Abstract
Restore, restitute, reestablish the constitutional order is the fate that on should expect according
to the normativist theory when an illegal seizure of political power occurs in African states, no ! The
triumphs of alternative modes of acquiring political power in African states do not provide any real
experiences of such an outcome. In this cleavage of the deconstitutionalization and
reconstitutionalization of political power and constitutional normativity, the restoration of the
constitutionnal order oscillates between three stages : the destruction of the democratic constitutional
order, the establishment of a transitional constitutional order and the construction of a new constitutional
order.
Keywords : Restauration, constitutional order, political power, democracy.

INTRODUCTION

L’Afrique est plus que jamais en procès avec elle-même, l’on ne manque jamais
l’occasion de dire et de redire sur elle. Une plurielle de ses États a consenti dans les années
1990 et suivantes à l’issue des conférences nationales et souveraines d’adopter la démocratie
comme mode exclusif de fabrication du pouvoir politique et, faisant conséquemment de la
Constitution l’instrument de conception des règles relatives à la dévolution du pouvoir. La fin


Mode de citation : BAKOUEH KONI Yannick Stéphane, « La restauration de l’ordre constitutionnel dans les
états africains d’expression française », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 245-272.

245
des années 1980 et l’amorce de 1990 virent l’Afrique basculer dans le cycle des mutations
constitutionnelles qui reconfiguraient alors un monde de moins en moins bipolaire1.
Le mouvement fut tellement général qu’il suscita des réflexions plus ou moins
désintéressées sur le pouvoir en Afrique, sa nature et son exercice2. Dans ce sens, les
Constitutions offraient à première vue des garanties méliorées d’un réaménagement
institutionnel et des moyens d’assainissement de la scène politique après les expériences
malheureuses des indépendances, des régimes autocratiques et monopartites.
Au demeurant, les expériences ne sont plus les mêmes, les Constitutions en Afrique en
effet, riment avec la récurrence des conflits armés et crises politiques nombreuses depuis la fin
de la deuxième guerre mondiale3. Depuis 1960, l’Afrique a été touchée par plus de trente
guerres et plus de deux-cents coups d’État ou tentatives de coups d’État qui ont contribué à
saborder tout bienfondé constitutionnel et dévoyé le constitutionnalisme. Les Constitutions ne
tenaient plus qu’à organiser les pouvoirs politiques sans réellement les limiter, ni les soumettre4.
Ainsi, la présente réflexion examine de la restauration de l’ordre constitutionnel en période de
transition a-constitutionnelle, pour besoin de situer l’étendue de son analyse.
L’ordre constitutionnel africain est à refaire5 peut-on y penser et peut-être en conclure au
regard de ce bilan. Et si l’une des raisons actuelles était la crise que rencontre son droit
constitutionnel régulièrement au crible des velléités politiques ? Ce phénomène pose la
problématique de la garde de l’ordre constitutionnel6 et du respect de la norme
constitutionnelle7. En effet, au regard des crises politiques et institutionnelles actuelles, le
spectacle qui s’offre à l’Afrique ressemble davantage à un immense désordre qu’à un ordre
constitutionnel, même émergent8. À l’image des nuages traversées par des éclipses, le
constitutionalisme africain traverse après le printemps des « conférences nationales »9, « le

1
Frédéric Joël AÏVO, « Les tendances émergentes du nouvel ordre constitutionnel en Afrique », Revue du Conseil
constitutionnel d’Algérie, n°4, 2014, p. 292.
2
Albert BOURGI, « L’évolution du constitutionnalisme africain : Du formalisme à l’effectivité », RFDC, n°52,
p. 722 ; Monique CHEMILIER-GENDREAU, « La démocratie en Afrique », in Gérard CONAC, L’Afrique en
transition vers le pluralisme politique, Paris, éd., Economica, p. 109 ; Ismaïla Madior FALL, « La construction
des régimes politiques en Afrique : Insuccès et succès », Afrilex, 2014, 37p.
3
Ainsi que relevait Boutros Boutros GHALI, " jamais, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le monde n'a
connu autant de conflits intra-étatiques, qui plus sont des conflits d’une nature et d’une complexité nouvelles, dans
la mesure où leurs causes sont très diverses et souvent se recoupent". BOUTROS-GHALI, "Introduction", in Alain
CAILLÉ, Paix et Démocratie, Une prise de repères, Unesco, 2004, p. 10.
4
Benjamin BAKADISULA KANGOMA, « Constitution intangible comme mécanisme de prévention des crises
politiques au sein des États membres de l'UA. Cas de la Constitution de la RDC », KAS African Law Study Library
– Librairie Africaine d’Etudes Juridiques, n° 3, (2016), p. 49.
5
Ahadzi-Nonou KOFFI, Les défis du gouvernement démocratique en Afrique subsaharienne depuis 1990, Paris,
L’Harmattan, 2020, p. 232. L’auteur dira d’une façon sentencieuse : « l’État africain est à refaire ».
6
Hans KELSEN, « Qui est le gardien de l’ordre constitutionnel en Afrique en période de crise et peut-il se passer
de la Constitution ? », in HOUDIARD Michel, Qui doit être le gardien de la constitution ?, Paris, HOUDIARD
Michel, Éditeur, Coll. Les sens du droit, 2006, p. 63.
7
Sur la question, lire utilement Alain Ghislain EWANE BITEG, « L’obligation de respect de la Constitution dans
le nouveau constitutionnalisme des États d’Afrique noire francophone », Afrilex, 2023, pp. 1-35.
8
Serge François SOBZE, « À la recherche d’un ordre constitutionnel démocratique dans les États d’Afrique
subsaharienne francophone », Afrique contemporaine, 2024, n°2, p. 304.
9
Maurice KAMTO, « Les conférences nationales africaines ou la création révolutionnaire des Constitutions », In
Dominique DARBON et Jean Du Bois De GAUDUSSON (dir.), La création du droit en Afrique, Paris, Karthala,
pp. 177-195 ; Fabien EBOUSSI BOULAGA, Les conférences nationales en Afrique noire- une affaire à suivre,
Paris, Karthala, 1993, pp. 65-67.

246
printemps arabe »10, celui des « arrangements a-constitutionnels »11 et des « conflits politiques
»12 des tumultes qui ne cessent de le dégrader.
S’en convaincre de la précédente grille de lecture importe de relever quelques faits
illustratifs qui semblent justifier l’intérêt renouvelé de la thématique non encore élagué du
constitutionnalisme africain. Tout d’abord, parce que les crises politiques africaines ont entrainé
le printemps des accords politiques13 et une prolifération des Chartes de transition dans le
nouveau constitutionnalisme africain qui, en période de rupture de la normativité
constitutionnelle régissent la juridicité du pouvoir politique. Ensuite, parce que du fait des
crises, on voit émerger des Gouvernements de transition qui n’ont rien de commun avec ceux
régis par les textes constitutionnels14. Enfin, il se trouve que les mêmes acteurs et auteurs des
instabilités de l’ordre constitutionnel sont les mêmes sur qui reposent les projets de restauration
de l’ordre constitutionnel.
Les crises de l’ordre constitutionnel au sein des États africains d’expression française sont
devenues d’une telle banalité au point où le phénomène ne cesse de se répandre avec
permanence et recrudescence dans les États tels que le Mali, la Guinée, le Burkina-Faso depuis
le début de l’an 2000. Par le passé, les États du Maghreb à l’instar de la Tunisie et de l’Égypte
en 2011 livraient également leur expérience à ce spectacle non plus étrange au droit
constitutionnel. Ainsi dit, le renversement des hommes au pouvoir ne surprend plus dans
l’espace africain francophone. Toutefois, les concepts par lesquels l’on tente d’appréhender les
réalités sociales sont inépuisables : ils sont mouvants, dynamiques15, « à l’image de la société
dont le potentiel de production et de reproduction de la vie, et donc de la complexité, est sans
cesse renouvelée, sans quoi l’on ne réfléchirait plus sur l’État en Afrique, encore moins en
Occident »16.
En Afrique comme ailleurs dans le monde, on ne peut évoquer la question du pouvoir
politique sans l’associer à celle de sa légitimité. La légitimité est consubstantielle au pouvoir

10
Jean-Bernard VÉRON, « Quelles retombées des printemps arabes sur l’Afrique subsaharienne ? Introduction
thématique », Afrique contemporaine, n° 245, 2013, p. 13 et s. ; Xavier Philippe., « Les processus constituants
après les révolutions du printemps arabe. L’exemple de la Tunisie : rupture ou continuité ? », in Mélanges en
l’honneur de Jean Du Bois GAUDUSSON, Espace du service public, Tome 1, Presses universitaires de Bordeaux,
Pessac, 2013, pp. 33 et s.
11
Frédéric Joël AÏVO, « La crise de la normativité de la Constitution en Afrique », RDP, n° 1, 2012, pp. 141-180.
12
Célestin KEUTCHA TCHAPNGA, « Droit constitutionnel et conflits politiques dans les États francophones
d’Afrique noire », RFDC, n° 63, 2005, pp. 451-491 ; Guy NAHM-TCHOUGLI, « Le juge constitutionnel face aux
conflits politiques en Afrique noire francophone », RJPEF, 2012, p. 239.
13
Pihame BARBAKOUA, La Constitution à l’épreuve des Accords politiques dans le nouveau constitutionnalisme
africain, Mémoire de DEA en droit public, Université de Lomé, 2008, p. 12. Lire également Jean-Louis
ATANGANA AMOUGOU, « Les Accords de paix dans l’ordre juridique interne en Afrique », RASJ, Vol.4, n°1,
2007, pp. 233-256 ; Paterne MAMBO « Les rapports entre la Constitution et les Accords politiques dans les États
africains : Réflexion sur la légalité constitutionnelle en période de crise », Revue de droit de McGill, 57(4), 2012,
pp. 921–952 ; Innocent Manza EHUENI EHUENI, Les accords politiques dans la résolution des conflits armés
internes en Afrique, Thèse de Doctorat en droit public, Université de la Rochelle, 2011, 718p.
14
Jean Mermoz BIKORO, Le temps en droit constitutionnel africain, le cas des États africains d’expression
Française, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Yaoundé II, 2018, p. 13.
15
Célestin KEUTCHA TCHAPNGA, « Droit constitutionnel et conflits politiques dans les États francophones
d’Afrique noire », RFDC, n° 63, 2005, p. 451.
16
Maurice KAMTO, « Les rapports État-société civile en Afrique », Revue juridique et politique Indépendance et
Coopération (RJPIC), janvier-avril 1994, p. 285.

247
politique17. La question de la légitimité englobe donc toute problématique de l’ordre
constitutionnel. En effet, lorsqu’on détruit un ordre constitutionnel antérieur pour en construire
un nouveau, il est évident que s’ouvre une période intérimaire qui affecte sans doute toutes les
institutions étatiques notamment l’institution présidentielle incarnée par le Président de la
République18 et le Gouvernement institué par lui.
Cependant, la dégénérescence du droit constitutionnel africain penche plutôt pour une
reconstruction non pas pour une restauration de l’ordre constitutionnel. Il se trouve des raisons
qui la justifient et donc seuls ceux qui les énoncent en trouvent à la légitimer. Il est donc certain
que les crises politiques et institutionnelles, les manipulations et la vulnérabilité de la norme
constitutionnelle, la question du renouvellement des mandats des élus et l’inertie des organes
constitutionnels investis du pouvoir politique face aux besoins des populations sont pour autant,
la vitrine qui conduit le plus souvent à renverser l’ordre constitutionnel.
Notion malaisée à définir19, l’ordre constitutionnel peut être entendu comme l’ensemble
cohérent et hiérarchisé des normes qui régissent l’organisation et le fonctionnement de l’État20.
Toutefois, cette cohérence peut être mise à l’épreuve par de grands bouleversements et des
crises ce qui débouche finalement sur la mise en place de la transition constitutionnelle21 avec
pour corollaire l’établissement des Gouvernements de transition. Cette forme de transition
traduit une circonstance provoquée qui entraine une discontinuité et qui se caractérise par la
rupture totale ou partielle de l’ordre constitutionnel en vigueur.
En ce sens, la normativité ordinaire se substitue à la normativité exceptionnelle et
transitoire qui bouleverse l’ordre juridique22. C’est ce qui conduit le Professeur Jean-Michel
BLANQUER à définir l’ordre constitutionnel comme : « Le produit d’une identification
matérielle des principes constitutionnels »23. En clair, un ordre constitutionnel désigne
l’ensemble des dispositions juridiques et politiques sur lesquelles reposent l’organisation et le
fonctionnement d’un État.
De ce qui précède, l’on admet que cet ordre induit la structuration normative et
l’organisation politique de l’État en période ordinaire. Détruire un ordre constitutionnel revient
donc à renoncer manifestement à l’ordre juridique et politique en vigueur. Dans ce contexte, il

17
Babacar GUEYE, « La crise de la légitimité du pouvoir politique en Afrique subsaharienne francophone. Quel
remède ? », Civitas Europa, n°6, 2001, p. 77.
18
Charles TUEKAM TATCHUM, L’intérim du Président de la République dans le nouveau constitutionnalisme
des États d’Afrique d’expression française, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Dschang, 2017,
p. 77.
19
Oumarou NAREY, « L’ordre constitutionnel », in Djedjro Francisco MELEDJE, Martin BLÉOU et François
KOMOIN (dir.), Mélanges en l’honneur au Doyen Francis V. WODIÉ, Presses universitaires de Toulouse 1
Capitole, 2016, p. 399.
20
Frédéric ROUVILLOIS, Droit constitutionnel, 7è éd., Paris, Flammarion, 2023, p. 388.
21
La transition constitutionnelle n’est pas à confondre avec la transition démocratique. Cette dernière fait référence
à la conquête de la liberté et à l’établissement des bases de la démocratie passant par des réformes, sans pour autant
induire une mutation constitutionnelle. Cf. Claude GOAUD, « Recherches sur le phénomène de transition
démocratique », RDP, 1991, p. 71.
22
Charles TUEKAM TATCHUM, « Les normes supraconstitutionnelles dans le constitutionnalisme de crise dans
les États d’Afrique noire francophone », Afrilex, Juillet 2024, p. 5.
23
Jean-Michel BLANQUER, « Bloc de constitutionnalité ou ordre constitutionnel ? », in Mélanges Jacques
Robert, Libertés, Paris, Montchrestien, 1998, p. 233.

248
y a de fortes chances que la politique se saisisse du droit24 ou qu’une « main basse »25 du
politique vienne s’imposer sur le constitutionnaliste26 comme l’avait fait observer le Professeur
Albert BOURGI. En effet, l’auteur s’exprimait en ces termes : « … très vite, les Constitutions
furent mises en sommeil, quand les gouvernants civils n’étaient pas tout simplement renversés
par des coups d’État… »27. C’est dire que c’est du fait de l’écartement et de la méprise de la
norme constitutionnelle que la pérennité des conflits politiques ne cesse de se répandre en
Afrique28.
Au bénéfice de l’observation précédente, l’on retient que, la destruction de l’ordre
constitutionnel commence dès le moment ou le régulateur du pouvoir politique perd son
autorité. À ce stade, s’ouvre alors une reconfiguration des normes juridiques et une
réorganisation de la structure institutionnelle. Autrement dit, un ordre constitutionnel est
renversé au moment où l’on parvient évincer les titulaires du pouvoir politique en toute
violation de la Constitution et, dans l’optique de légitimer une telle activité, il se crée un ordre
constitutionnel de nécessité29.
Mais, seulement à y penser l’on se heurte à des réalités politiques imparables. Entre les
multiples coups d’État qui sévissent sur le continent, les reversements insurrectionnels du
peuple, il est question dans cette étude de traiter du sujet dans un contexte qui confronte trois
réalités. D’abord celle du reversement de l’ordre constitutionnel ordinaire issu d’un processus
démocratique et en vigueur c’est-à dire celui du consensus national ; ensuite celle de
l’instauration d’un ordre constitutionnel immédiat, d’urgence30 ou de nécessité et enfin celle de
la reconstruction d’un nouvel ordre constitutionnel nouveau ou attendu.
La restauration de l’ordre constitutionnel dans cet ordre d’idée repose sur des contours
qui rendent donc difficile le vœu d’un rétablissement mais favorable celui d’une reconstruction.
Durant ces phases, la norme constitutionnelle est soit abrogée ou secondée par des Accords
politiques31 ou par des Chartes de transition car, en tant que Constitutions de sortie de crise, les
petites constitutions ont en effet pour fonction de servir de relais entre un ordre révolu et un

24
Lire avec intérêt Louis FAVOREU, La politique saisie par le droit, alternances, cohabitation et Conseil
constitutionnel, Paris, Economica, 1988, cité par Serge François SOBZE, « Vie politique et constitution en Afrique
francophone » Revue Politeia, 2019, n°36, p. 75. Cependant, la nuance opérée par Ismaïla MADIOR FALL et
selon laquelle en Afrique, la politique est « tendanciellement » saisie par le droit trouve ici son champ d’expression.
25
L’expression est du Doyen Djedjro Francisco MELEDJE, « Les révisions des constitutions dans les États
africains francophones. Esquisse de bilan », RDP, 1992, n° 1, pp. 116-125.
26
Dmitri Georges LAVROFF, « Le droit saisi par la politique : l’instabilité de la norme constitutionnelle sous la
Vè République », Politeia, 2014, n° 25, pp. 23-46.
27
Albert BOURGI, « Lecture et relecture de la Constitution de la Ve République », Colloque du 40è anniversaire
de la Constitution française du 7-8-9 octobre 1998, p. 2 ; Jean Du Bois de GAUDUSSON, « Les tabous du
constitutionnalisme en Afrique », Afrique contemporaine, n°242, pp. 53-57 ; Marie-Claire PONTHOREAU, « Le
Président de la République : Une fonction à la croisée des chemins », Pouvoirs, n°99, 2001, pp. 33-44.
28
Yannick Stéphane BAKOUEH KONI, Le Président de transition dans les États d’Afrique noire francophone en
crise, Mémoire de Master II recherche en droit public, Université de Bertoua, 2024, p. 13.
29
Sur l’ensemble de la question, lire Jean Mermoz BIKORO, « L’ordre constitutionnel de transition en Afrique :
étude des cas à partir des États d’Afrique noire francophone », Afrique contemporaine, 2024/2, pp. 99-116.
30
Frédéric Joël AÏVO, « L’ordre constitutionnel d’urgence dans les régimes militaires. À la lumière des coups
d’État au Mali, au Tchad, en Guinée, au Burkina Faso, au Niger et au Gabon », RDP, Mars 2024, pp. 155-166.
31
Les accords politiques sont des accords conclus entre des acteurs politiques d’un État pour régler des situations
de crises politiques internes. Lire en ce sens Abdoulaye SOMA, Traité de droit constitutionnel Général,
Philosophie-Théorie-Lus positivum, T.1 : Théorie Générale du droit constitutionnel, Ouagadougou, éd., Libes,
Février 2022, p. 37.

249
ordre attendu dans le cadre d’un processus réfléchi et concerté32. C’est donc la conséquence
de ce que relève le Professeur Pierre-François GONIDEC qui estime que les Constitutions
africaines sont victimes de nouveaux usages qui révèlent leur faible normativité33.
Si tel est que, l’ordre constitutionnel des États africains d’expression française se livre
entre déconstitutionnalisation et reconstitutionnalisation, l’on se propose de réfléchir au regard
du contexte sans cesse perturbé à l’idée d’une crise du constitutionnalisme sur la question de
savoir : Qu’est-ce qui concrétise la restauration de l’ordre constitutionnel dans les États
africains d’expression française ?
Répondre immédiatement à la question soulevée n’est point aisée. Toutefois, on peut
convenir que la restauration de l’ordre constitutionnel se concrétise de manière processuelle.
Aussi, faut-il en préciser que les procédés de restauration de l’ordre constitutionnels sont
multiples et diversifiés. L’analyse de la présente réflexion s’attèle donc à examiner les
expériences des États africains ayant en commun la langue française. Elle va au-delà des États
d’Afrique noire et intègre également ceux du Maghreb34 à l’instar de la Tunisie, de l’Égypte et
voire de l’Algérie où les pratiques constitutionnelles ont connu mutabilités et instabilités dans
le paysage sociopolitique.
Le sujet soulève pour son appréhension un double intérêt. Sur le plan théorique, il se
révèle d’une actualité. On peut s’en apercevoir que la problématique de l’ordre constitutionnel
exclue l’idée du monopole de la norme constitutionnelle comme cadre d’organisation du
pouvoir politique et de la vie sociale en période de transition. Sur le plan pratique, suivant
l’approche du positivisme sociologique mettant en adéquation droit et pratique, peut-on
convenir qu’au-delà des moyens juridiques et institutionnels mis en œuvre, la restauration de
l’ordre constitutionnel ne garantit pas toujours une cessation des perturbations ou d’un éventuel
déclic de l’ordre constitutionnel.
Ainsi, au moyen de la méthode juridique et comparative, l’analyse de la présente
contribution se borne à énoncer les paramètres de la restauration de l’ordre constitutionnel dans
les États d’Afrique d’expression française. À l’aune de la gestion des crises politiques en
Afrique35 : mandat et défis de la médiation internationale, l’ingénierie constitutionnelle au tant
que nouveau phénomène est de plus en plus présentée comme un instrument de
constitutionnalisation et d’internationalisation36 de l’ordre constitutionnel sur le continent. Pour
y remédier à sa destruction l’on observe qu’il se manifeste au préalable une réclamation
ambiguë (I) qui précède un résultat attendu sous le prisme d’une effectuation tatillonne (II).

32
Moussa ZAKI, « Petites constitutions et droit transitoire en Afrique », RDP, 2012, p. 1667.
33
Pierre-François GONIDEC, « À quoi servent les Constitutions africaines ? Réflexion sur le constitutionnalisme
africain », RJPIC, octobre-décembre 1988, n°4, p. 849 ; Karim DOSSO, « Les pratiques constitutionnelles dans
les pays d’Afrique noire francophone : cohérences et incohérences », RFDC, 2012/2, n° 90, p. 61.
34
Zone Géographique située à l’Ouest du monde Arabe. Il inclut la plus part des États de l’Afrique du Nord à
l’instar du Maroc, la Tunisie, l’Algérie, la Libye, la Mauritanie…
35
Jean Du Bois De GAUDUSSON, « Défense et illustration du constitutionnalisme en Afrique après quinze ans
de pratique du pouvoir », in renouveau de droit constitutionnel, Mélanges à l’honneur de Louis FAVOREU,
Dalloz, 2007, p. 123.
36
Nicolas MAZIAU, «L’internationalisation du pouvoir constituant essai de typologie : le point de vue hétérodoxe
du constitutionaliste », RGDIP, n°3, 2002, p. 551 ; se référer également à Jean-Louis ESAMBO KANGASHE, Le
droit constitutionnel, L’Harmattan, 2013, p. 152.

250
I. UNE RECLAMATION AMBIGUË

Alexis de TOCQUEVILLE, observant le fédéralisme aux États-Unis d’Amérique du


Nord, affirmait que « le corps social est la source et le fondement du pouvoir qui, pour revenir
aux sources, doit se diluer, se diffuser, s’éparpiller »37. Pour lui, le fondement de l’État moderne
repose sur l’État de droit qui oscille entre peuple et Constitution comme cadre de conception
du pouvoir politique.
Pour le Professeur Christine DESOUCHES, le concept d’État de droit, au-delà de sa
nature technique, a incarné dans les années 1980-1990, en particulier en Afrique sub-
saharienne, dans une sorte de transfiguration sémantique du juridique en politique, un des mots
de ralliement les plus galvanisants de la mobilisation générale contre la dictature et l’arbitraire
et pour l’instauration de régimes garants des libertés et des droits fondamentaux38. En
vertu de cela, le peuple et toutes organisations de défense qui peuvent porter sa voix sont
pleinement investis de l’obligation de se manifester dès le moment où il n’a ni décidé ni
participé à la désignation des organes politiques qui s’acquiert de son pouvoir. Seulement, il se
dégage un contraste. On observe une inefficacité des contre-pouvoirs (A) et inversement une
ingérence de la communauté internationale (B).

A. Une inefficacité des contre-pouvoirs

Le contre-pouvoir « est un pouvoir qui se veut contre un autre, c’est-à-dire en face-à-


face, et partage de la légitimité d’un champ, d’une fonction ou d’une idée »39 selon les termes
du Professeur HOURQUEBIE. L’objectif des contre-pouvoirs est de limiter l’exercice abusif
des prérogatives de l’exécutif, en tant que pouvoir hégémonique40, car, « tout homme qui
dispose du pouvoir est tenté d’en abuser » et « pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut
que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir », écrivait MONTESQUIEU41.
Avec la modernisation de l’État, la rationalisation du pouvoir est exercée à la fois par des
contre-pouvoirs institutionnels et non institutionnels. Cependant, il se présente dans les États
d’Afrique d’expression française un constat que l’on ne saurait manquer de relever. Lorsque
survient un coup d’État ou que l’on renverse un ordre constitutionnel établi, l’on observe un
mutisme du peuple (1) et une inertie des forces en présence (2).

1. Un mutisme du peuple
Dans son discours de Gettysburg le 19 novembre 1863, Abraham Lincoln déclarait que
la démocratie est : « Le Gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ». Cette

37
Alexis De TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, 12è éd., Paris, Pagnerre, 1848, chap. VI.
38
Christine DESOUCHES, « Ordre constitutionnel et communauté internationale : du symbole au mirage ? »,
Afrique contemporaine, 2024/2, p. 15.
39
Fabrice HOURQUEBIE, Sur l’émergence du contre-pouvoir juridictionnel sous la Ve République, Bruxelles,
Bruylant, 2004, p. 64.
40
Jacques BIPELE KEMFOUEDIO, « La rationalisation de l’exécutif dans le nouveau constitutionnalisme des
États de l’Afrique noire francophone Cas du Cameroun, Bénin, Tchad et Gabon », Revue du Centre Michel de
L’Hospital, n°19, 2019, p. 6.
41
MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, t. I, Paris, Éditions Garnier, 1956, pp. 161 et s.

251
déclaration sera reprise plus tard dans les dispositions de l’article 2 de la Constitution Française
du 04 septembre 195842. Pour l’auteur, le Gouvernement tire la source de sa légitimité auprès
du peuple et exerce le pouvoir politique en son nom. En outre, le Gouvernement est soumis au
peuple qui peut le démettre si jamais celui-ci failli à ses engagements.
Ainsi, l’évolution du constitutionnalisme africain renseigne qu’il y a un quart de siècle,
la plupart des citoyens des démocraties libérales se montraient très satisfaits de leurs
Gouvernements et manifestaient un haut degré d’approbation quant à leurs institutions ;
aujourd’hui, ils sont plus déçus que jamais. Il y a un quart de siècle, la plupart des citoyens
étaient fiers de vivre dans des démocraties libérales et rejetaient avec vigueur toute alternative
autoritaire à leur système de Gouvernement ; aujourd’hui, beaucoup sont devenus hostiles à la
démocratie43. Cette situation justifie l’attitude ambivalente du peuple dans les États africains
d’expression française.
Ce faisant, bien que le mouvement des années 1990 engendrait en effet bien des espoirs44
: en plaçant l’élection au fondement de la légitimation politique, on croyait écarter le risque du
coup d’État, naguère considéré comme le moyen normal de succession dans le fauteuil
présidentiel45 de nos jeunes « États casernes», comme on les qualifiait alors46. De plus, un projet
d’enracinement du droit (du droit constitutionnel en particulier47) voyait le jour.
Les militaires étaient contraints de rejoindre leurs camps et, si la tentation du pouvoir se
montrait plus forte, ils se devaient de laisser le treillis pour le costume ou la gandoura 48. Au
pouvoir, leur illégalité est complète même si l’on ne comprend pas toujours, en vertu d’un
certain réalisme et de la primauté de la politique sur le droit en Afrique, pourquoi les coups
d’État sont le plus souvent tolérés et ne font l’objet que de condamnations verbales comme si
la communauté des hommes était impuissante à faire respecter l’ordre constitutionnel49.
Aujourd’hui, la place du peuple dans la fabrication du pouvoir politique en Afrique est
vacillante. Cela trouve sa raison d’être dans la « culture juridique » comme englobant la

42
« La langue de la République est le français. L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L’hymne national est la Marseillaise. La devise de la République est : Liberté, Égalité, Fraternité. Son principe
est : Gouvernement du peuple, parle le peuple et pour le peuple ».
43
YASCHA MOUSK, Le peuple contre les démocraties, éd de l’observatoire, Coll. La relève, 2018, pp. 10-11.
44
Samuel HUNTINGTON, The Third Wave : Democratization in the Late Twentieth Century, Norman, university
of Oklahoma press, 1991 ; Maurice KAMTO, « Les conférences nationales africaines ou la création
révolutionnaire des Constitutions », in Dominique DARBON et Jean Du Bois De GAUDUSSON (dir.), La
Création du droit en Afrique, Paris, Karthala, 1997, p. 177.
45
Pierre Franklin TAVARES, « Désintégration des souverainetés nationales. Pourquoi tous ces coups d’État en
Afrique ? », Le Monde diplomatique, janvier 2004, p. 16.
46
Voir Vincent FOUCHER, « Difficile succession en Afrique subsaharienne : persistance et reconstruction du
pouvoir personnel », Pouvoirs, 2009, n° 129, pp. 127 -129 ; V. aussi Maurice KAMTO, « Le dauphin
constitutionnel dans les régimes politiques africains (le cas du Cameroun et du Sénégal) », Penant, 1983, vol. 93,
pp. 256-282.
47
Henry ROUSSILLON (dir.), Les nouvelles Constitutions africaines : La Transition démocratique, Toulouse,
Presses de l’Institut d’études politiques de Toulouse, 1993, 191p.
48
Éric Marcel NGANGO YOUMBI et Cissé BALLA, « Chronique de trente-deux ans de coups d’État en Afrique
(1990-2022) », RFDC, 2023/1, n° 133, p. 26.
49
Charles TUEKAM TATCHUM, L’intérim du Président de la République dans le nouveau constitutionnalisme
des États d’Afrique d’expression française, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Dschang, 2017,
pp. 80-81.

252
connaissance, les attitudes et les modèles de comportement du public à l’égard du système
juridique50 et politique en place.
Partant du postulat selon lequel tout pouvoir politique puise la substance de sa légitimité
auprès du peuple, l’on s’attendrait à ce que lorsque survient un coup d’État ou un putsch au
sommet de l’État, le peuple y marque son opposition avec fermeté et soit le premier contre-
pouvoir à contester l’illégitimité des organes au pouvoir et en appel au retour de l’ordre
constitutionnel. Au Burkina-Faso par exemple, le droit à la désobéissance civile est consacré
dans la Constitution. Les dispositions de l’article 167 énoncent que : « La source de toute
légitimité découle de la présente Constitution. Tout pouvoir qui ne tire pas sa source de cette
Constitution, notamment celui issu d’un coup d’État ou d’un putsch est illégal. Dans ce cas, le
droit à la désobéissance civile est reconnu à tous les citoyens51. »
Or, dans quasiment tous les cas, il s’est rapidement soldé, lors de coups d’État, l’éviction
des administrations en place et l’instauration de Gouvernements conduits par des militaires (en
leur nom propre ou celui de l’institution toute entière)52. Le silence du peuple confronte
aujourd’hui le signe d’un divorce prématuré de son alliance à la démocratie. Le peuple, n’y
croit plus et préfère renoncer à son serment. C’est ainsi que, loin s’opposer aux coups d’État,
mouvements révolutionnaires et insurrectionnels, le peuple dans les États africain, s’il n’est à
l’initiative comme en Tunisie et en Égypte en 2011, au Burkina Faso en 2014, en Algérie en
2019, il se résout à accompagner les Gouvernements de transition auteurs de troubles à l’ordre
constitutionnel dans l’accomplissement de leur mission comme c’est d’ailleurs le cas dans la
plus part des États en transition sur le continent.
Le mutisme du peuple dans l’appel à la restauration de l’ordre constitutionnel est
compréhensible à deux égards. D’une part le peuple est souverain et en raison de la
souveraineté, il dispose de l’exclusivité du pouvoir de désignation et d’approbation du choix de
ses agents. Ainsi, que ceux-ci soient démocratiquement désignés ou non, cela n’importe guère
et c’est d’ailleurs ce pourquoi il est arrivé des fois ou le peuple à lui-même pris l’initiative de
renverser ses dirigeants. D’autre part, les coups d’État sur le continent s’ils ne sont qualifiés de
déstabilisateurs, ils sont qualifiés de salvateurs53 ou « de salut public54 ». Certains auteurs les
qualifient de coups de grâce. C’est donc en raison de la nature et du contexte de la réalisation
du coup d’État que l’on puisse comprendre le pourquoi du mutisme du peuple.
En clair, le peuple n’est véritablement pas toujours un gardien du respect de la
Constitution au regard de son inaction. L’expérience du Sénégal en 2024 n’est pas un
phénomène qui tend à se généraliser, d’ailleurs sous son emprise l’on lui impose et élabore des
Chartes de transition, abroge ou suspend les Constitutions pour légitimer un pouvoir politique
et un ordre juridique a-constitutionnel. Peut-être doit-on en convenir avec MACHIAVEL pour

50
Lawrence Meir FRIEDMAN, The Legal System : A Social Science Perspective, Russell Sage Foundation, 1975,
pp. 193-194.
51
Lire en ce sens la Constitution du 02 juin 1991.
52
Michel Louis Martin, « Constitutionnalisme et contrôle politique des militaires en Afrique francophone » in :
Res militaris, vol.5, n°2, 2015, p. 1.
53
Arol KETCHIEMEN, Les coups d’États salvateurs en Afrique, Les éditions du Muntu, 2019, 149p.
54
Le terme renvoie à l’idée d’un évènement que l’on attendait avec impasse et que l’on manifeste avec euphorie
car n’ayant jamais avoir eu la certitude de sa réalisation.

253
qui : « Les bonnes lois naissent de la désunion »55. Le droit de la résistance56 du peuple africain
dans les processus de rétablissement de l’ordre constitutionnel se caractérise donc par un
mutisme ou s’il existe, il ne se manifeste pas toujours dans le besoin de la cause. C’est en cela
que la question de la culture constitutionnelle est encore importante dans la mesure où la place
du peuple est décisive dans les processus d’adoption et de modification des Constitutions, tout
comme d’ailleurs dans les révolutions politiques visant à renverser l’ordre constitutionnel
établi57 sous le regard impuissant des forces en présence.

2. Une inertie des forces en présence


Malgré les processus de démocratisation mis en œuvre depuis les années 1990, un constat
s’impose : le continent africain reste sujet à de nombreuses crises sociopolitiques, en partie
causées par le droit constitutionnel et électoral58. Plus précisément, selon les termes du
Professeur Pierre JACQUEMOT « la qualité des processus électoraux demeure suspecte dans
de nombreux pays où le scrutin est plutôt une source de frustrations, de tensions et d’instabilités
»59. La seule vertu de la proclamation de lois fondamentales démocratiques n’a manifestement
pas suffi à intérioriser, chez les acteurs politiques, une culture de la démocratie propre à s’ériger
en rempart contre les dérives d’un exercice autoritaire du pouvoir60. Pas davantage les
condamnations répétées des changements anticonstitutionnels de Gouvernement n’ont-elles
suffi à enraciner le respect de l’État de droit et de la hiérarchie des normes en Afrique61.
Le pouvoir politique est par nature abusif et porté à l’arbitraire62. Ainsi, il n’y a point de
constitutionnalisme63 si, dans un État, la séparation des pouvoirs n’est pas déterminée et les

55
Nicolas MACHIAVEL cité par Serge AUDIER, Les théories de la République Prince, Paris, Ed. La Découverte,
Coll. Repères, 2004, p. 17.
56
Voir en ce sens Jean Mermoz BIKORO, « Le droit de résistance à l’oppression dans le nouveau
constitutionnalisme africain », Revue Constitution et Consolidation, 2020, n°2 et 3 / Semestriel, pp. 81-130. Lire
également Agnès MAKOUGOUM, « La résistance dans le droit administratif des États d’Afrique noire
francophone », Revue RAMRes/ S.J.P, n° 2, Vol. 2 Mai-Juillet 2023, pp. 158-198.
57
Xavier MAGNON, « La culture constitutionnelle du peuple. Une synthèse », RFDC, 2020/3 n°123, p. 660.
58
Claire Parjouet Calvet. La crise de la démocratie constitutionnelle en Afrique, quelle implication du droit
constitutionnel de transition ? Crises Sociopolitiques En Contexte De Démocratisation En Afrique, Colloque de
Novembre 2022, Bangui, République centrafricaine, p. 2 ; Madou YAOVI, La démocratie et la fonction
présidentielle en Afrique noire francophone : les cas du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Mali et du Togo, Thèse de
Doctorat en droit public, Université de Poitiers-Université de Lomé, 2016, p. 79 et s.
59
Pierre JACQUEMOT, Afrique, la démocratie à l’épreuve, Paris, Fondation Jean Jaurès, 2022, p. 8.
60
Anatole AYISSI et Catherine MAÏA, « La gestion des crises constitutionnelles en Afrique : Mandat et défis de
la médiation internationale », Annuaire Français de Relations Internationales, vol. XIII – 2012, p. 173.
61
Anatole AYISSI, « Illusoire interdiction des coups d’État », Le Monde diplomatique, vol. LI, mai-juin 2000,
pp. 32-34.
62
MONTESQUIEU, De l’Esprit des lois, Paris, éd. Gallimard, 1995, p. 72 ; Fabrice HOURQUEBIE, Sur
l’émergence du contrepouvoir juridictionnel sous la Ve République, Bruylant, 2004, p. 64.
63
Le constitutionnalisme a émergé au cours des vingt-cinq dernières années du XVIIIe siècle, à la suite des
révolutions menées avec succès par les colonies anglaises d’Amérique du Nord, et les républicains en France. Il
postule le fondement de l’État par la Constitution c’est-à-dire, un processus de soumission de l’État au droit,
d’assujettissement du rapport de contrainte au rapport de contrat, d’échange du projet contre la violence. En
d’autres termes, la dissolution de l’État-puissance qui suppose elle-même deux conditions récurrentes : la
séparation des pouvoirs et l’institutionnalisation des Droits de l’Homme. Voir. René Carré De MALBERG,
Contribution à la théorie générale de l’État, Sirey, tome I, 1920, p. 488 ; Olivier DUHAMEL, Yves MENY,
Dictionnaire constitutionnel, PUF, 1992, p. 418.

254
contre-pouvoirs effectivement garantis64. Ce postulat, érigé en dogme politico-juridique par les
tenants de la doctrine libérale du siècle des Lumières65, est également consacré en Afrique par
les Constitutions issues du renouveau démocratique de la fin de la décennie 198066. Toutefois,
cette consécration demeure théorique tant, les contre-pouvoirs institués semblent fragiles,
incapables de modérer ou d’arrêter l’excroissance du pouvoir exécutif et sa propension à
l’absolutisme67 quand l’on est dans une période de transition.
Les transitions de régime en Afrique dans les années 90 ont permis l’émergence sur la
scène politique d’acteurs nouveaux, généralement classés dans la société civile68. En dehors de
celle-ci, d’autres forces agissantes institutionnelles à l’instar de l’opposition parlementaire, du
Juge constitutionnel et non institutionnelles notamment les partis politiques d’oppositions69
s’étaient attribuées la mission de contraindre les régimes en place au respect de la norme
constitutionnelle. Seulement, en période de transition les forces en présence sont neutralisées
soit par leur propre volonté parce qu’elles trouvent nécessaire d’accompagner le Gouvernement
en place pendant la transition soit par le Gouvernement de transition qui n’entend point
confronter leurs réclamations.
Aussi, la tempérance avec laquelle ces dernières prennent position lorsque survient un
bouleversement de l’ordre constitutionnel ne passe plus de travers au point où les forces en
présence donneraient l’impression d’avoir renoncé à leur engagement de la sauvegarde de l’État
de droit lequel leur garantit des droits inaliénables.
En temps ordinaire, Il n’est point douteux, lorsqu’on parcourt les nouvelles Constitutions
africaines, de se rendre compte de cette évidence70. Celles-ci révèlent en effet une

64
Fabrice HOURQUEBIE, Sur l’émergence du contrepouvoir juridictionnel sous la Ve République, [Link]., p.
64 ; Oumarou NAREY (dir.), Séparation des pouvoirs et contrepouvoirs, L’Harmattan, 2018, p. 49.
65
MONTESQUIEU, De l’Esprit des lois, op. cit., p. 72 ; Charles EISENMANN, « L’esprit des lois et la séparation
des pouvoirs », in Mélanges René Carré De MALBERG, Sirey, 1933, pp. 163-192.
66
Adama KPODAR, « Bilan sur un demi-siècle de constitutionnalisme en Afrique noire francophone », Afrilex,
p. 3 ; Dodzi KOKOROKO, « L’idée de Constitution en Afrique », consulté en ligne sur le site
[Link] n°1, 2012, p. 117, le 26 février 2025 à 21h11.
67 Abalo KEDOU, « Les contrepouvoirs conjoncturels dans le constitutionnalisme africain : réflexion à partir des
exemples du Burkina Faso de la Guinée et du Mali », Afrilex, février 2023, p. 3 ; Fabrice HOURQUEBIE, « De la
séparation des pouvoirs aux contre-pouvoirs : « l’esprit » de la théorie de MONTESQUIEU », in Genoveva
VABRIE (dir.), L’évolution des concepts de la doctrine classique du droit constitutionnel, Iasi, Institut européen,
2008, pp. 50-67 ; Béligh NABLI, « État de droit et contre-pouvoirs », p.1. En ligne sur l’adresse :
[Link]
Consulté en ligne le 25 février 2025 à 18h38 ; Stéphane MOUGNOL À MOUGNOL, « À la recherche de contre-
pouvoirs à la fonction présidentielle dans le constitutionnalisme des états d’Afrique francophone subsaharienne
», Revue RRC, n°025 / Septembre 2022, pp. 1-29.
68
Céline THIRIOT, « Le rôle de la société civile dans la consolidation de la démocratie en Afrique : éléments de
réflexion à partir du cas du Mali », RIPC, 2002/2, Vol. 9, p. 277.
69
Les nouvelles constitutions africaines ne se contentent pas de reconnaître l’opposition ; certaines d’entre elles
affirment lui attribuer un statut formel. Lire en ce sens les dispositions de l’article 58 de la Constitution du Sénégal
du 22 janvier 2001 qui énoncent que : « La constitution garantit aux partis politiques qui s’opposent à la politique
du Gouvernement le droit de s’opposer. La loi définit et fixe leurs droits et devoirs. L’opposition parlementaire
est celle qui est représentée à l’Assemblée nationale par ses députés. »
70
Karim DOSSO, « Les pratiques constitutionnelles dans les pays d’Afrique noire francophone : cohérences et
incohérences », RFDC, 2012/2, n° 90, p. 58.

255
prédominance des « techniques de liberté » sur les « techniques d’autorité »71. On note la
constitutionnalisation des droits et libertés dans le corps des Constitutions, la revitalisation de
la justice constitutionnelle par la création de Cours ou Conseils constitutionnels, la fin de
l’omnipotence présidentielle, l’ouverture du contrôle de constitutionnalité aux citoyens par la
technique de l’exception d’inconstitutionnalité. La Constitution redevenant un moyen de
limitation du pouvoir, le constitutionnalisme n’est plus alors « une situation tout à fait
exceptionnelle en Afrique72 ».
Cependant, en temps de crise, la suspension des institutions républicaines notamment des
Gouvernements et des Parlements affectent assez remarquablement le cadre de revendication
d’un retour à l’ordre constitutionnel en ce que le peuple se trouve malaisé et désarmé de toutes
ses forces institutionnelles73. On observe en conséquence que, les forces en présence se prêtent
incidemment à un double jeu à savoir celui de condamner dans un premier temps les
Gouvernements anticonstitutionnels et en appeler au retour à l’ordre constitutionnel sans toute
forme de négociation préalable et plus loin, celui de se retourner contre leur premier instinct de
constitutionnaliste en collaborant avec les Gouvernements de transition.
D’une part, les revendications pour un retour à l’ordre constitutionnel immédiat par ceux-
ci se font dans un temps relativement limité. Bien que les moyens de réclamation confrontent
corruption, dissuasion et répression des Gouvernements anticonstitutionnels, tout porte à croire
que l’objectif n’est pas toujours de s’opposer à l’installation desdits Gouvernements mais, de
s’ouvrir des perspectives en vue d’une cohabitation avec le pouvoir en place. En plus, les
aspirations politiques de certains acteurs se sont très vite estompées, lasse d’attendre que le
destin électoral s’accomplisse à leur égard, on verra par exemple des leaders politique
incontestablement jouissant d’un statut politique imposant à l’instar de Succès MASRA
être désigné Premier Ministre de transition sous le régime de la junte militaire qu’il a combattu
au point de se contraindre à l’exil aux lendemains de son arrivé au pouvoir74.
D’autre part, il peut aussi s’agir, pour les parties prenantes au processus de paix, de choisir
un acteur qui, pendant un certain temps, sera appelé à exercer la fonction présidentielle 75. À
titre illustratif, la Charte de transition du Burkina-Faso de 2014 disposait que : « Le Président
de la transition est choisi par un Collège de désignation sur une liste de personnalités
proposées par les partis politiques, les organisations de la société civile et les forces de défense
et de sécurité (…) »76. C’est dire que non seulement les forces en présence n’agissent que dans

71
Ismaïla Madior FALL, Le pouvoir exécutif dans le constitutionnalisme des États d’Afrique, Paris, L’Harmattan,
2008, p. 22 ; Albert BOURGI, « L’évolution du constitutionnalisme en Afrique : du formalisme à l’effectivité »,
article précité, p. 726.
72
Expression empruntée à Dmitri Georges LAVROFF, « Les tendances d’un nouveau constitutionnalisme africain
», in Dynamique et finalité des droits africains, Paris, Économica, 1980, p. 71.
73
Lire utilement Abdoulaye SOMA, « Les effets juridiques de la suspension de la constitution », Revue RRC,
n°027, Novembre 2022, pp. 1-8 ; Jean-Paul Baxter BIDIAS À MBASSA, « La suspension des constitutions dans
les États Africains en crise », RADSP, vol. III, n°6, juillet-décembre 2015, pp. 87-115 ; Charles TUEKAM
TATCHUM, « La normativité de la suspension de la Constitution dans les États d’Afrique noire francophone »,
RDP, n°2, 2018, pp. 571-592.
74
Yannick Stéphane BAKOUEH KONI, Le Président de transition dans les États d’Afrique noire francophone en
crise, Mémoire de Master II recherche en droit public, Université de Bertoua, 2024, p. 58.
75
Jean Mermoz BIKORO, « L’ordre constitutionnel de transition en Afrique : étude des cas à partir des États
d’Afrique noire francophone », Afrique contemporaine, 2024/2, p. 105.
76
Article 5 de la Charte de transition du 13 novembre 2014.

256
des proportions définies et limitées qui participent à la mise en œuvre des missions de la
transition lorsque survient un Gouvernement de transition au pouvoir mais aussi, le Juge
constitutionnel pour sa part confère une pseudo-légitimité en recevant leur serment77 sur la base
des textes de la transition.
En outre, l’impuissance des forces en présence à imposer un rétablissement de l’ordre
constitutionnel est révélée à la lecture de certains textes de transition. On peut par exemple lire
dans les dispositions de l’article 21 du texte de transition au Niger qu’« à l’issue d’une période
qui sera arrêtée par le Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie et en concertation
avec tous les acteurs, les institutions de la transition feront place aux nouvelles institutions
démocratiques78. » Autrement dit, tout projet de rétablissement de l’ordre constitutionnel devra
principalement émaner de la volonté exclusive du régime de transition qui décidera d’y associer
en temps convenable les forces en présence.
Concrètement, en temps de crise il ne saurait pas exagérer de dire que le pouvoir n’arrête
pas le pouvoir en Afrique. La séparation des pouvoirs est érodée79. C’est d’ailleurs ce qui
caractérise la dévalorisation et la restriction de la liberté d’action du juge constitutionnel dans
l’accomplissement de ses fonctions en période de transition. Par exemple, après le coup d’État
qui renverse le Président Ali BONGO ONDIMBA au Gabon et la dissolution des institutions
qui s’en est suivie, on a assisté à un évènement inédit80. La Cour constitutionnelle Gabonaise,
alors dissoute par décision unilatérale des responsables du putsch, sera restaurée provisoirement
dans ses fonctions. Nonobstant les modifications observées dans sa composition la Cour sera
conduite à recevoir le serment du Président de la transition. Le rituel de ce serment avait tout
d’une mascarade destinée à donner une apparence de légalité et de légitimité à un pouvoir
conquis par le droit de la force81.
En effet, Le serment reçu par la Cour n’a pas été prononcée sur la foi de la Constitution ;
sa formule est celle prévue à l’article 39 de la Charte de transition qui n’était pas encore publiée
au moment de la prestation de serment. Au Mali, à travers un arrêt de la Cour constitutionnelle
du 28 mai 2021, le Juge constitutionnel à lui également fait preuve d’envoutement à l’égard du
régime de transition en facilitant l’accès à la fonction de Président de transition au Vice-
président de transition ASSIMI GOÏTA sur la base des dispositions inexistantes dans la Charte

77
Lire en ce sens Frédéric Joël AÏVO, « L’ordre constitutionnel d’urgence dans les régimes Militaires », RDP,
mars 2024, pp. 155-166 ; Jean-Paul Baxter BIDIAS À MBASSA, « La valeur juridique du serment du président
de transition en contexte de changement anticonstitutionnel de gouvernement », RADC, n°1, Décembre 2024, pp.
99-117 ; Ahmzat GOUNOU KORA, « La prestation de serment des militaires auteurs de coups d’État en
Afrique », Afrilex, pp. 1-31.
78
Ordonnance n°2023-02 portant organisation des pouvoirs publics pendant la période de transition du 28 juillet
2023.
79
La séparation des pouvoirs a pris les « allures d’une pétition de principe ». Cf. Babacar GUEYE, « La démocratie
en Afrique : succès et résistances », Pouvoirs, n° 129, 2009, pp. 5-26.
80
Éric Marcel NGANGO YOUMBI, « Dix bizarreries constitutionnelles du Comité pour la Transition et la
Restauration des Institutions (CTRI) au Gabon », Politeia, n° 43, 2023, pp. 77-84.
81
Ahmzat GOUNOU KORA, « La prestation de serment des militaires auteurs de coups d’État en Afrique »,
Afrilex, Février 2024, 31p ; Théodore POMTE-LE, « un angle mort du constitutionnalisme : les lieux de prestation
de serment présidentiel en Afrique », Revue RRC, n° 027 / Novembre 2022, pp. 59-86 ; B. BOUMAKANI, « Le
serment constitutionnel du Chef de l’État en Afrique francophone », in Mélanges en l’honneur du professeur
Théodore HOLO, Démocratie en question ? Presses Universitaires de Toulouse 1 Capitole, 2017, pp. 49-68.

257
de transition relatives à la vacance de la Présidence de la transition 82. C’est au regard de cette
fébrilité du peuple et des forces en présence que la communauté internationale s’invite au
processus de rétablissement de l’ordre constitutionnel.

B. Une ingérence de la communauté internationale

Pendant longtemps, la communauté internationale, à travers les grandes puissances ou les


institutions internationales, a été très permissive sur la gestion politico-économique souvent
chaotique des États du Tiers-Monde, notamment des États post-coloniaux africains. Le contexte
de la guerre froide a certainement favorisé cet état de chose, les deux blocs essayant d’imposer
leur modèle idéologico-politique sans se soucier des moyens utilisés au sein de chaque État
allié83. L’autonomie constitutionnelle, corollaire de la souveraineté des États, était poussée à
son paroxysme : le « peuple » devant cette conception de la souveraineté est libre de déterminer
à sa guise la forme de son régime politique sans qu’aucune autre entité politique ne vienne
s’immiscer, c’est-à-dire sans contrainte extérieure84 des puissances étrangères.
Cette conception de la souveraineté est dépassée à nos jours. En effet, l’ingérence de la
communauté internationale dans les processus de rétablissement de l’ordre constitutionnel est
compréhensible en ce que le Professeur Maurice KAMTO relevait déjà que : « dès lors qu’une
société s’organise et établit des règles de vie en commun, apparaît un univers de normes
supérieures dont le respect par chacun des membres de la société est la condition de survie de
la collectivité.85 » Cet interventionnisme vise donc à garantir la stabilité de l’ordre public
international donc le renversement de l’ordre constitutionnel au sein d’un État membre pourrait
gravement perturber la cohésion, la paix et la sérénité fonctionnelle au sein de l’organisation
internationale ou de la communauté des États.
Parler d’ordre public international signifie qu’il existe en droit international public un
ensemble de règles d’importance fondamentale pour la communauté internationale dans son
ensemble auxquelles les États ne pourraient, à peine de nullité, déroger par des conventions
contraires86. On note que, pour faire prévaloir le respect par les États des engagements
internationaux auxquels ils ont souscrit lorsque survient un renversement de l’ordre

82
Lire l’intégralité de l’Arrêt N°2021-02/CC/ vacance du 28 mai 2021 de la cour constitutionnelle du Mali. Le
juge constitutionnel Burkinabè s’est montré également fébrile devant le peuple et les forces armées suite à la
démission du Président Blaise COMPAORÉ, loin de se pencher pour l’ouverture de l’intérim, il a opté pour une «
dévolution à titre transitoire des fonctions du Président du Faso », lire les Décisions n°2014-0001/CC/Transition
du 15 novembre 2014 portant constatation officielle de vacance de la Présidence du Faso et n°2014-
0002/CC/Transition du 16 novembre 2014 portant dévolution à titre transitoire des fonctions de Président du Faso.
Lire également dans le même sens, Fofana MODIBO MOHAMED, « Le juge constitutionnel Malien : Au service
du droit et de la politique », Revue RRC, n° 031 / Mars 2023, pp. 341-356 ; Massina PALOUKI, « Le juge
constitutionnel Africain francophone : entre politique et droit », RFDC, 2027/3, n°111, pp. 641-670.
83
Dodzi KOKOROKO, « Souveraineté étatique et principe de légitimité démocratique ». Revue québécoise de
droit international, Vol 16, n°1, p. 38
84
Maurice KAMTO, Constitution et principe de l’autonomie constitutionnelle, Cours polycopié, Académie
internationale de Droit constitutionnel de Tunis, 1998, aux pp. 1 et s. Cité par Dodzi KOKOROKO, « Souveraineté
étatique et principe de légitimité démocratique ». Revue Québécoise de droit international, Vol 16, n°1, p. 38.
85
Maurice KAMTO, La volonté de l’État en droit international, Académie de Droit International de la Haye, tome
310, 2007, p. 418p.
86
Ibid. p. 313.

258
constitutionnel, la communauté internationale selon la réticence fait recours soit à l’injonction
(1) soit aux moyens de coopération (2).

1. L’injonction
D’entrée de jeu, Il faut souligner que malgré les principes classiques tels que l’autonomie
constitutionnelle, le domaine réservé et la souveraineté qui font de la volonté étatique un
élément structurant des relations internationales et du droit international87, les organisations
régionales et internationales ont clairement affiché, notamment depuis les années 1990, leur
volonté de contribuer à la préservation de la légalité constitutionnelle88. Cela s’est traduit, jadis,
non seulement par les mécanismes de la conditionnalité de l’aide publique au développement
institués par les organisations financières internationales89, mais surtout par la mise en place
d’un cadre normatif et institutionnel destiné à la préservation de l’État de droit dans les États-
membres90.
Pour peu, nul besoin d’invoquer la pluralité d’organes et institutions mis en œuvre, la
nomenclature juridique des textes internationaux, régionaux et communautaires sans cesse
florissante qui fondent la légitimité de la communauté internationale à s’ingérer dans les
processus de démocratisation, de promotion de la paix et du respect de l’ordre constitutionnel
au sein de ses États membres91. Le Professeur Abdoulaye SOMA soulignait fort à propos que,
le développement progressif du droit international produit parfois de nouvelles catégories
juridiques, à la fois séduisantes et surprenantes92. En effet, l’évolution récente du jus gentium
est irrémédiablement marquée par l’internationalisation du droit constitutionnel93 au moyen de
laquelle la communauté internationale peut se permettre d’agir par contrainte sur ses États
membres.

87
Ibid.
88
Gérard AÏVO, « Les organisations internationales et l’ordre constitutionnel en Afrique », Afrique
contemporaine, 2024/2, p. 31 ; Danbe MOUAMADJI, « L’apport de l’armée dans le rétablissement de l’ordre
constitutionnel : réflexion à partir du modèle tchadien », Revue RRC, n° 045 / Mai 2024, pp. 1-26 ; Luc Roger
AWA NOA, « L’armée est-elle un « pouvoir constitutionnel » en Afrique ? », Revue RRC, n° 040 / Décembre
2023, pp. 109-133.
89 Joyce Moiraud RENGOUWA, Le droit international et la démocratie, Mémoire Master 2, Université Jean
Moulin Lyon 3, 2022, pp. 59-71 ; Bruno DAUGERON, La notion d’élection en droit constitutionnel. Contribution
à une théorie juridique à partir du droit public français, Dalloz, 2011, 1298p, Pierre Sylvain AMBASSA MINLO,
« La fonction électorale dans les états africains en crise. Étude à partir des expériences du Burkina Faso, du Gabon,
du Mali, du Niger, de la Guinée et du Tchad », Revue RRC, n° 053 / Janvier 2025, pp. 99-117.
90
Abdoulaye SOMA, « Sur le principe d’une obligation des États africains de se “démocratiser” : éléments de
droit constitutionnel et de droit international public», African Yearbook of International Law, 2010, pp. 373-407.
91
En effet, toutes les organisations internationales ont adopté d’importants dispositifs normatifs qui concourent à
la régulation de l’ordre public constitutionnel et international de la communauté et promeuvent des valeurs
juridiquement partagés. La Charte des Nations Unies, les textes de l’UA et ses protocoles additifs, la SADC, la
CEDEAO, la CEEAC… Toutes ses organisations comportent des textes qui prohibent les renversements de l’ordre
constitutionnel et justifient la spontanéité de leur condamnation.
92
Abdoulaye SOMA, « Le crime international de changement anticonstitutionnel de gouvernement », Revue
Suisse de droit international et Européen, Vol 26, 2016, n°3, p. 417.
93
HANAN QAZBIR, L’internationalisation du droit constitutionnel, Paris 2015, pp. 199 et s ; Abraham Hervé
DIOMPY, Le paradoxe de l’internationalisation du droit constitutionnel en Afrique : réflexions sur les
interactions normatives, institutionnelles et politiques dans l’espace CEDEAO, Thèse de Doctorat en droit public,
Université de Bordeaux, 2017, 1110p ; Line Missibah KONA, Le transfert du pouvoir constituant originaire a une
autorité internationale, Thèse de Doctorat en droit public, Université Nancy 2, décembre 2007, 422p.

259
Prima facie, deux raisons peuvent être convoquées pour justifier l’intervention de la
communauté internationale au moment de la survenance d’une rupture de l’ordre
constitutionnel provoquée par un putsch ou un coup d’État entrainant l’installation d’un
Gouvernement antidémocratique au sommet de l’État dans les pays africains.
La première est relative au caractère non-démocratique de la prise de pouvoir par les
organes qui tendent à assurer la transition. Dans ce sens, la communauté internationale joue un
rôle de gardien du respect des principes démocratiques auxquels l’État a consenti et affirmé son
attachement94. En réalité, la majorité des États africains a consacré l’élection comme moyen
d’acquisition, d’exercice et de dévolution du pouvoir. Cela s’illustre par l’ordonnancement
juridique de ces États en matière de démocratie qui fait qu’au-delà de la Constitution, d’autres
normes et instruments juridiques à caractère national et international contribuent à l’affirmation
du socle démocratique du pouvoir politique de l’État.
La seconde raison est due au risque que pourrait encourir la communauté internationale
dans la perte de ses intérêts politiques, économiques, financiers, diplomatiques et sécuritaires
si jamais l’État renonce à ses engagements. C’est donc la conséquence de la première. En effet,
le contexte de la prise illégale du pouvoir est régulièrement précédé par une méfiance
longuement exprimée par les forces politiques en présence de la politique des partenaires
internationaux de l’État sur son territoire avec la complicité de ses dirigeants. Ainsi, au bénéfice
de cette politique permanemment reprouvée, laquelle dans une certaine mesure aura contribué
à renverser certains régimes au pouvoir, il se trouve non plus paradoxalement que, les nouveaux
acteurs en place ne manquent guère d’opter pour un renoncement des engagements
internationaux qu’ils trouvent préjudiciable à l’État et conséquemment explorer de nouvelles
règles et de nouvelles bases de la politique internationale de l’État95.
En vérité, la communauté internationale n’a jamais été écartée des processus de transition
en Afrique. C’est sous son influence qu’en 1990, le continent connaissait le vent démocratique
et libéral. Cette influence, jadis indirecte, s’est transformée en moyen de pression direct sur les
gouvernants sous le couvert des pratiques d’aides et de conditionnalités96 permettant à la
communauté internationale de légitimer les dirigeants, mêmes de fait, qui partagent les valeurs
de la démocratie, de l’État de droit et des droits de l’homme97. Concrètement, elle se transforme
en force agissante et exerce une contrainte sur ses États membres.
Son modus operendi est connu. Dès lors que survient un changement brusque et non
démocratique de l’ordre constitutionnel au sommet d’un État membre, la communauté
internationale notamment l’Union Africaine et les organisations sous régionales à travers ses

94
Cette invocation des traités et normes internationales prescrivant la démocratie, les droits de l’homme auxquels
les États marquent leur attachement se situent le plus souvent soit dans les préambules des Constitutions des États
africains soit dans le corpus.
95
Voir Jean-Pierre PABANEL, Les coups d’État militaires en Afrique noire, Paris, L’harmattan, 189p ; Alain
ITOULA KIFOUMBA, « Les coups d’État et le processus de rétablissement de l’ordre constitutionnel en
Afrique », Afrique contemporaine, 2024/2, pp. 187-208.
96
Lire avec intérêt sur cette question, La conditionnalité dans la coopération internationale, Colloque de Yaoundé,
20-22 juillet 2004, UNESCO, bureau de Yaoundé, 134p.
97
Charles TUEKAM TATCHUM, L’intérim du Président de la République dans le nouveau constitutionnalisme
des États d’Afrique d’expression française, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Dschang, 2017,
p. 318.

260
organes convoque dans l’immédiateté des conférences des Chefs d’État et de Gouvernements
pour évaluer la situation sociopolitique. S’en suivent alors une règle à savoir la condamnation
et un appel sans aucune forme de négociation préalable au retour à l’ordre constitutionnel sous
des menaces à peines voilées mais aussi, une exception qui tend à émettre d’importantes
sanctions et même la suspension de l’État concerné au sein de l’organisation internationale98 le
cas échéant. Toutefois, cela n’exclut pas que d’autres organisations telles que l’ONU, des
partenaires aux développements n’emboitent le pas.
Cette pratique est très récurrente au sein de la CEDEAO en ce que c’est la partie du
continent qui a le plus connu des expériences de coups d’État et des Gouvernements
antidémocratiques. La CEEAC et l’UMA99 ont presque toujours eu une attitude stérile à
l’opposé de leur communauté sœur de la CEDEAO. En effet pour ce qui est de la CEEAC
particulièrement, elle n’a pas connu une vague importante et fluctuante des coups d’État car la
majorité des Présidents au pouvoir étaient tous animés par le virus de la longévité au pouvoir
bien que l’on est néanmoins pu observer que la conférence des Chefs d’État et de
Gouvernements s’est résolue en 2023 de sanctionner le coup d’État au Gabon. L’Union du
Maghreb Arabe pour sa part, en raison des dissidences internes ne s’est presque jamais montrée
préoccupée sur la situation sociopolitique qui dévoyait le Printemps Arabe de ses États
membres avec notamment les révolutions Tunisienne et Égyptienne de 2011 mais également
l’insurrection populaire de 2019 en Algérie.
Par le mécanisme de l’injonction, la communauté internationale traduit la volonté de ce
que les auteurs des coups d’État ne sauraient restés impunis. L’armature institutionnelle et le
dispositif normatif de la communauté internationale consacrent la possibilité d’émettre des
poursuites à leurs égards. Au plan régional par exemple, l’Union Africaine100 à travers sa Charte
prévoit que les auteurs des changements anticonstitutionnels de Gouvernement peuvent aussi
être poursuivis dans leurs États ou faire l’objet d’extradition s’ils sont à l’étranger dans un État
partie, et ne peuvent être accueillis ou se voir accorder l’asile par l’État partie 101. Toutefois,
souvent confronté à la réticence de ces derniers, la communauté internationale mue ses moyens
de coercition dans la coopération.

98
Lire en ce sens le communiqué final du sommet extraordinaire de la conférence des Chefs d’État et de
Gouvernement des États membres de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest sur la situation
politique au Burkina Faso, en Guinée et au Mali du 03 février 2022 ; le communique de la Commission de la
CEDEAO sur la situation au Mali du 18 août 2020, le communiqué de la Commission de la CEDEO sur la situation
du Niger du 14 décembre 2023, le communiqué Adopté par le Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) de l'Union
africaine (UA) lors de sa 1168e réunion tenue le 14 août 2023.
99
Union du Maghreb Arabe.
100
Joseph KAZADI MPIANA, « L’Union Africaine face à la gestion des changements anticonstitutionnels de
Gouvernements », Revue québécoise de droit international, vol.25, n° 2, 2012, pp. 101-141 ; Oumnia
BOUTALEB, « Le rôle de la CEDEAO dans la gestion dans la gestion des crises politiques et sécuritaires de ses
États membres », Policy Brief, n°49/22 - Août 2022, pp. 1-9.
101
Serigne Abdou KHADRE SY, « L’Afrique : une terre aux changements anticonstitutionnels de gouvernement
? », RADCP, p. 5 ; Jean Du Bois de GAUDUSSON, « L’accord de Linas-Marcoussis, entre droit et politique »,
Afrique contemporaine, 2003, n° 206, pp. 41-55 ; Yves-Paul MANDJEM, « Les gouvernements de transition
comme site d’institutionnalisation de la politique dans les ordres politiques en voie de sortie de crise en Afrique ?
», RARI, vol. 12, n° 1-2, 2009, pp. 81-182.

261
2. La coopération
Il convient d’entame de distinguer la coopération en temps ordinaire qui désigne
l’ensemble des moyens relationnels par l’entremise desquels les États s’accordent avec des
partenaires nationaux ou internationaux en vue de la réalisation des projets structurants dans le
cadre de leur développement. En période de transition, elle intervient lorsque survient une
destruction de l’ordre constitutionnel et fait référence aux techniques et moyens de facilitations
que la communauté internationale et les États en transition nouent et s’accordent en vue de la
réalisation du programme de la transition jusqu’à son terme.
Dans les sociétés africaines, la recherche du compromis est encore plus prégnante eu
égard de la multiplication des crises102. En pratique, lorsque les sanctions émises par la
communauté internationale et les organisations d’États échouent, ces dernières loin de se
rétracter optent pour une modalité autre que l’injonction afin de trouver un consensus meilleur
soit-il pour restaurer l’ordre constitutionnel. C’est à ce niveau que la communauté internationale
se montre ouverte aux négociations, à la médiation internationale, à l’envoi des émissaires103 et
à l’ouverture au dialogue104.
C’est dire que les crises de Gouvernements antidémocratiques donnent naissance à un
mécanisme international de médiation généralement dénommé « groupe international de
contact » et/ ou l’on fait appel à un « facilitateur/médiateur » régional travaillant en synergie
avec les organisations internationales, notamment l’Organisation des Nations Unies (ONU) et
l’Union Africaine (UA). Cela s’est illustré entre autres en Guinée, en Guinée-Bissau, en
Mauritanie, au Niger et, de façon paroxysmique, en Côte d’Ivoire lors du blocage des
institutions ayant opposé de décembre 2010 à avril 2011, Laurent GBAGBO à Alassane
OUATTARA, chacun des deux se revendiquant légitimement élu à la fonction de Chef d’État
avant que le dernier l’emporte par la force105 et la pression internationale.
En outre, la coopération de la communauté internationale a très souvent abouti à la
conclusion des accords de paix comme garantie qu’offrent les États en vue d’un rétablissement
progressif de l’ordre constitutionnel comme le fait savoir le Professeur Gérard AÏVO. Pour lui,
certains des accords de paix signés à la suite de ces crises ont eu une incidence décisive sur la
Constitution et donc sur l’ordre constitutionnel existant106. Désignée souvent sous l’expression

102
Jean-Luc ENGOUTOU, « Le compromis constitutionnel dans les États d’Afrique noire francophone », RFDC,
2020/1 n° 121, p. 143.
103
Dans le cadre de l’Accord de Pretoria sur le processus de paix en Côte-d’Ivoire, l’ex Président Sud-Africain
Thomas MBEKI était le médiateur l’Union Africaine pour l’évolution du processus de rétablissement de la paix.
Lire à propos Communique final de l'accord De Pretoria Sur Le processus de paix du 06 avril 2005.
104
On peut par exemple lire sur le seizième point du communiqué du Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union
Africaine du 14 août 2023 sur la situation au Niger que cet organe « décide de demeurer activement saisi de la
question ».
105
Anatole AYISSI et Catherine MAÏA, « La gestion des crises constitutionnelles en Afrique : Mandat et défis de
la médiation internationale », Annuaire Français de Relations Internationales, vol. XIII-2012, p. 174.
106
Gérard AÏVO, « Les organisations internationales et l’ordre constitutionnel en Afrique », Afrique
contemporaine, 2024/2, p. 40.

262
évocatrice d’« accords politiques portant arrangements constitutionnels107 », ils font l’objet
d’un vif débat et de critiques acerbes au sein de la doctrine108.
Celle-ci y voit un moyen détourné des acteurs politiques et des organisations
internationales de contourner les règles constitutionnelles en vigueur, de les reléguer au second
plan109 ou encore de créer des Constitutions transitoires110 au nom de la nécessité de conclure
la paix et de sortir de la crise politique qui déstabilise le pays et perturbe le fonctionnement
normal et régulier des institutions. Les accords de paix en Côte d’Ivoire111, en Sierra Léone112,
en République Démocratique du Congo113 et au Soudan114 sont illustratifs.
L’on peut dire que la coopération de la communauté internationale dans les processus de
rétablissement de l’ordre constitutionnel démontre l’une de ses faiblesses. Cela est en liaison
au fait que la communauté n’exerce pas la souveraineté au nom du peuple ou de l’État membre
et ne s’aurait s’y substituer dans la résolution des conflits politiques interne. C’est la raison pour
laquelle lorsque ses sanctions ne parviennent pas à dissuader et faire rétracter les protagonistes
aux troubles de l’ordre constitutionnel, elle ne trouve autre moyen que de coopérer non plus
dans le cadre de la négation des Gouvernements antidémocratiques mais plutôt dans
l’accompagnement de ceux-ci pendant période de la transition jusqu’au rétablissement définitif
de l’ordre constitutionnel c’est-à dire à l’issue des élections marquant régulièrement la fin de la
transition. La coopération a par exemple favorisé la mise sur pieds d’un Gouvernement de
Réconciliation Nationale en Côte-d’Ivoire115 en 2003 ou encore d’un Gouvernement d’Union
Nationale en République Centrafricaine116 en 2013.
Aussi, il convient de rajouter dans cette idée que, les régimes de transition eux-mêmes ne
s’y opposent pas toujours à la coopération de la communauté internationale dans le cadre de la
restauration de l’ordre constitutionnel. C’est pour le besoin de la cause que le préambule de la
Charte de transition du Burkina Faso de 2014 proclamait que : « Considérant le nécessaire

107
Yédoh Sébastien LATH, « La production constitutionnelle en période de crise dans les États d’Afrique : crise
du constitutionnalisme ou constitutionnalisme de crise ? », in Djedjro Francisco MELEDJE, Martin BLÉOU et
François KOMOIN (dir.), Mélanges dédiés au Doyen Francis V. WODIÉ, Presse de l’Université de Toulouse 1
Capitole, 2016, p. 355.
108
Jean-Louis ATANGANA-AMOUGOU, « Les accords de paix dans l’ordre juridique interne en Afrique », RRJ,
vol. 3, 2008, pp. 1723-1745 ; Paterne MAMBO, « Les rapports entre la Constitution et les accords politiques dans
les États africains : réflexions sur la légalité constitutionnelle en période de crise », Revue de droit Mcgill, vol. 57,
n° 4, 2012, pp. 922-952 ; Ibrahim MOUMOUNI, « Les accords de paix en Afrique : de l'illégalité juridique à la
para-légalité plurielle », RDP, 2018, n°1, pp. 233-244.
109
Lire sur la question Bruno DIEPMOU, La supraconstitutionnalité dans le droit des États francophones au sud
du sahara, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Dschang, 2023, 566p ; Georges VEDEL,
« Souveraineté et supra-constitutionnalité », Pouvoirs, n°67, 1993, pp. 79-97.
110
El-Hadj MBODJ, « La constitution de transition et la résolution des conflits en Afrique », RDP, 2010, pp.
441-459.
111
L’accord de paix de Linas-Marcoussis du 24 janvier 2003.
112
L’accord cadre de Lomé du 7 juillet 1999.
113
L’accord de Lusaka du 10 juillet 1999 et l’Accord global et inclusif du 17 décembre 2002 signé à Sun City.
114
L’accord global du 09 janvier 2005.
115
Cf. Article 3 de l’Accord Politique de Linas-Marcoussis du 24 janvier 2003.
116
Cf. Article 2 de l’Accord politique de Libreville du 11 janvier 2013 sur la résolution de la crise politico-
sécuritaire de la en République Centrafricaine.

263
accompagnement de la Communauté internationale pour relever les défis majeurs auxquels le
Burkina Faso sera confronté tout au long de la période de la transition117… »
Par ailleurs, l’engagement de la communauté internationale dans l’accompagnement et
même la légitimation des Gouvernements anticonstitutionnels démontrent que c’est l’une des
conditionnalités que lui offrent les auteurs de troubles à l’ordre constitutionnel pour que les
engagements de l’État continuent d’être respectés par ces derniers. En guise d’illustration,
l’Accord politique de Maputo sur la crise politique à Madagascar dispose expressément en son
article 3 parmi les missions de la transition que celle-ci s’attèle à : « Assurer la continuité de
l’État, de ses engagement nationaux et internationaux118». Nul besoin de mentionner qu’à
l’instar de l’Accord politique de Maputo adopté sous l’égide de l’Union Africaine (UA), de la
Communauté de Développement des États de l’Afrique Australe (SADC), de l’Organisation
Internationale de la Francophonie (OIF) et de L’Organisation des Nations Unies (ONU), la
quasi-totalité des Accords politiques sur la résolution des crises politiques en Afrique s’est faite
sous la médiation de la communauté internationale.
Bien plus, la communauté internationale ne manque pas de lever ses sanctions à l’égard
des Gouvernements anticonstitutionnels lorsque le besoin se fait pressentir. Cela démontre que
chaque partie s’engage avant la conclusion d’un certains nombres d’accords de faire preuve de
bonne foi. C’est dans ce sens que le samedi 9 mars 2024, la Conférence des Chefs d’État et de
Gouvernements de la CEEAC réunie à Malabo décida de lever ses sanctions contre la
République du Gabon prononcées à l’issu du coup d’État du 30 août 2023 et de la réintégrer au
sein de l’instance décisoire.
Ces règles résultent aussi du compromis constitutionnel c’est-à-dire des arrangements,
des concessions qui se font entre les acteurs de la crise autour des normes devant réellement
régir le Gouvernement d’un pays119 en transition. Mais, les manœuvres utilisées sont parfois
juridiquement contestables dans la mesure où, en agissant ainsi, les acteurs politiques et les
organisations internationales se substituent au pouvoir constituant, au peuple souverain 120 sur
qui devrait se fonder tout projet de reconstruction de l’ordre constitutionnel.

117
Charte de transition du 13 novembre 2014 du Burkina Faso ; lire également le préambule de Charte de transition
du Burkina-Faso du 14 octobre 2022 ; les articles 5 et 20 de L’accord politique de Libreville du 11 janvier 2013
sur la résolution de la crise politico-sécuritaire de la en République Centrafricaine.
118
Accord politique de Maputo du 08 août 2009.
119
Jean-Luc ENGOUTOU, « Le compromis constitutionnel dans les États d’Afrique noire francophone », RFDC,
2020/1, n° 121, p. 144 ; Jacques CHEVALIER, « Pour une sociologie du droit constitutionnel », in L’architecture
du droit. Mélanges en l’honneur de Michel TROPER, Paris, Economica, 2006, pp. 281-297 ; SOMA Abdoulaye,
« Le droit constitutionnel des transitions politiques », Revue RRC, n°031 / Mars 2023, pp. 1-10 ; Séni-
Mahamadou OUEDRAOGO et Djibrihina OUEDRAOGO, « Propos inquiets sur la dissémination des régimes de
transition constitutionnelle en Afrique », Afrilex, 2021, 25p.
120
Gérard AÏVO, « Les organisations internationales et l’ordre constitutionnel en Afrique », Afrique
contemporaine, 2024/2, p. 41 ; Simone GOYARD-FABRE, Les fondements de l’ordre juridique, 1ère éd., Paris,
PUF, 1992, spéc. p. 67 ; Santi ROMANO, L’ordre juridique, trad. française par Lucien François et GOTHOT
Pierre, Paris, Dalloz, 1975, 174p ; Jacques CHEVALLIER, « L’ordre juridique », in Le Droit en procès, Paris,
PUF, CURAPP, 1984, pp. 7-13 ; Hans KELSEN, Théorie pure du droit, 2è éd., Paris, Dalloz, 1962, p. 74 ; Hauriou
Maurice, Principes de droit public, Paris, Dalloz, 1990, p. 126.

264
II. UNE EFFECTUATION TATILLONNE

L’Afrique, notamment les pays de l’espace francophone sont secoués par des nombreuses
crises avec leurs cortèges d’arrangements et d’accords politiques se substituant parfois aux
textes de la Constitution121 depuis les lendemains de leur adhésion à la démocratie pluraliste.
De ces entrefaites, l’on s’accorde à décrire l’Afrique comme un continent à vocation
conflictuelle au regard de son actualité sociopolitique sans cesse généreuses de néologismes
juridiques et d’atypismes. C’est là en quelque sorte l’image que s’est faite le Professeur Maurice
DUVERGER des gestionnaires du pouvoir politique en Afrique pour qui « substituer la
discussion à la bataille, le dialogue aux fusils, les arguments au coup de poing, le résultat des
scrutins à la supériorité des muscles ou des armes, la loi de la majorité à la loi du plus fort »122
est le point de félicité.
Si une telle analyse puisse convaincre les africanistes gardien de la Constitution, l’on
comprend aisément ce pourquoi l’idée de la restauration de l’ordre constitutionnel contraste
avec la rémission quasi impossible du pouvoir politique (A) mais plutôt à une reconstruction
consensuelle de l’ordre constitutionnel (B).

A. La rémission quasi impossible du pouvoir politique

L’étude du constitutionnalisme des États africains révèle la permanence d’une


multiplicité de situations d’urgence qui mettent régulièrement en péril le fonctionnement des
pouvoirs publics constitutionnels123. C’est un phénomène non plus nouveau de ce que malgré
la pression internationale et les appels au retour à l’ordre constitutionnel, l’on voit se maintenir
au pouvoir le régime de transition (1) qui ménage tout pour que soit effacés de la gestion du
pouvoir les titulaires déchus (2).

1. Le maintien au pouvoir du régime de transition


Des indépendances de la fin des années 1950 jusqu’aux années 1980, les Chefs d’État ont
peu changé en Afrique, ou presque exclusivement par coup d’État 124 ou des élections
régulièrement contestées susceptibles de virer dans l’inattendue chronique des instabilités
politiques. C’est pourquoi l’avènement d’un ordre juridique nouveau marque implacablement
une volonté de rompre d’avec les us d’antan. C’est d’ailleurs une vocation essentielle pour le

121
Adama KPODAR, « Politique et ordre juridique ; les problèmes constitutionnels posés par l’accord de Linas-
Marcoussis du 23 janvier 2003 », Revue de la recherche juridique, Droit prospectif, 2005-4, pp. 2503-2526.
122
Maurice DUVERGER, Sociologie politique, Paris, PUF, 1968, p. 300 ; Ismaïla Madior FALL, Le pouvoir
exécutif dans le constitutionnalisme des États d'Afrique, L’Harmattan, Paris, 2008, 312p ; Achille MBEMBE,
«Traditions de l'autoritarisme et problèmes de gouvernement en Afrique sub-saharienne», Africa Development
/Afrique et Développement, Vol. 17, n°1 (1992), pp. 37-64.
123
Hervé EBEDE, « L’urgence en droit constitutionnel africain : Cas des États d’Afrique noire francophone »
RTDPS, Vol. 1, n°001, Janvier 2023, p. 83.
124
Vincent FOUCHER, « Difficiles successions en Afrique et subsaharienne : Persistance et reconstruction du
pouvoir personnel », Pouvoirs, n° 129, 2009, p. 187.

265
droit que de s’adapter aux aspirations du peuple. Celles-ci peuvent paraître si fondamentales
qu’elles nécessitent une démarche radicale qui rompt d’avec l’ordre précédent125.
Pour Errol MEIDINGER, « Nous vivons des temps constitutionnellement déconcertants
»126
sur le continent Africain. Cette affirmation traduit les bouleversements d’un droit
constitutionnel face à une considération nouvelle du droit dans un contexte où les faits
politiques prennent le dessus sur la dynamique constitutionnelle127. Le régime de transition est
ici à l’image d’un régime de circonstance qui après s’être arrogé de manière brutale du pouvoir
politique et redéfini la structuration institutionnelle de l’État, se maintient au pouvoir au mépris
de toute entreprise de rétablissement de l’ordre constitutionnel. Il peut donc être conduit par
des civils ou des militaires128.
Seulement, la dernière vague des coups d’État en Afrique démontre clairement une
prédominance des autorités militaires dans la gestion des transitions. La justification que l’on
puisse émettre est que lorsque survient un coup d’État, un putsch ou une révolution qui
déstabilise le fonctionnement normal des institutions, il se trouve que les personnels militaires
soient les plus outillés pour faire face aux menaces qu’encourraient l’État car sur eux revient le
rôle de la sauvegarde de la patrie et de la protection du territoire.
Le Président révolutionnaire Jerry John RAWLINGS déclarait dans ce sens que :
« Quand le peuple est écrasé par ses dirigeants, avec la complicité des juges, c’est à l’armée
de lui rendre sa liberté” […] Notre étonnement est grand lorsqu’on entend certaines
institutions internationales condamner l’acte posé par des soldats qui n’ont fait que respecter
leur serment sous le drapeau : sauver la Patrie au prix de leur vie».129Autrement appréhendé,
l’on ne saurait plus de manière rationnelle réussir le pari d’une transition politique en excluant
l’armée.
Comme le relève le Professeur Abdoulaye SOMA, « les transitions politiques sont des
périodes d’exception constitutionnelle dans un État. Ce sont des parenthèses dans
l’organisation politique et le fonctionnement constitutionnel normal de l’État. Ce sont des
épisodes de vie politique dans lesquelles l’État doit continuer à fonctionner en marge des règles
constitutionnelles de son fonctionnement ordinaire »130.
La gestion du pouvoir politique par les organes de transition repose au-delà d’une durée
relativement déterminée sur un ordre constitutionnel programmatique et même pragmatique qui
assigne une mission précise au régime de transition. En effet, les régimes africains connaissent

125
BOUBACAR BA, L’institutionnalisation présidentielle dans le nouveau constitutionnalisme des États
d’Afrique et d’Amérique latine :(Afrique du Sud-Benin-Ghana-Sénégal/Brésil-Chili-Colombie), Thèse de
Doctorat, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 2013, p. 332.
126
Errol MEIDINGER, « We live in constitutionally perplexing times », in « Law and Constitutionalism in the
mirror of non-governmental standards comments on harm schepel », Hart, Oxford and Portland, 2005, p. 189.
127
Serge François SOBZE, « Vie politique et constitution en Afrique francophone, Politeia, n°39, 2019, p. 75.
128
Voir. Marc KASEREKA BITAHA, « La subordination de l’armée à l’autorité civile dans le nouveau
constitutionnalisme des états d’Afrique noire francophone », Revue RRC, n° 048 / Août 2024, pp. 111-134 ; D-
G. LAVROFF, « Les régimes militaires et le développement en Afrique », RFSP, n°5, 1972. pp. 973-991.
129
Jerry John RAWLINGS, cité par Stéphane BOLLE, « Déconstruction et reconstruction de l’ordre
constitutionnel au Gabon (2023-2024) », Afrique contemporaine, 2024/2, p. 122.
130
Abdoulaye SOMA, « Le droit constitutionnel des transitions politiques », Revue RRC, n° 031 / Mars 2023, p.
1.

266
une mutation institutionnelle et politique affectant profondément les rapports entre gouvernants
et gouvernés131 en période ordinaire. Longtemps soumis à la volonté exclusive des gouvernants,
les gouvernés deviennent de plus en plus des acteurs dynamiques. Ils exigent des gouvernants
des prestations positives132 en période de transition.
Ainsi, les organes des régimes transitoires assurent des fonctions sur un double espace
c’est-à-dire à l’échelle nationale et internationale. C’est dans ce sens que les missions de chaque
organe de la transition s’identifient aux missions ordinaires de l’État mais dans un cadre
beaucoup plus exigent au regard du contexte qui apparente l’idée d’une crise ou d’une rupture
justifiée par l’idée du progrès sur le fondement qu’il puisse arriver des situations où certaines
règles ou certains corps de règles, qui n’auraient pas été adoptées suivant une procédure
spéciales soient assimilés aux règles formellement constitutionnelles133 après que soit
définitivement neutralisés les titulaires légitimes.

2. L’effacement des titulaires déchus


La gestion des affaires publiques par les organes de transitions se fait suivant un rituel.
Au moment de leur survenance au pouvoir, ils procèdent à la neutralisation des organes
démocratiquement désignés par le peuple si ce dernier ne procède pas lui-même de manière
délibérée à leur renversement. Il s’en suit alors soit des arrangements ou des contraintes qui en
seront imposés aux titulaires déchus donc leur approbation garantirait l’évitement d’une crise
et d’une instabilité politique incontrôlée. Dans certains États, l’on procède à l’exigence de la
démission du Président renversé134 et de son régime lorsque la transition fait preuve
d’apaisement, l’on peut y recourir à leur mise en détention135 et, dans certains cas à leur mise
en résidence surveillée136 au point où certains pour y préserver leur liberté se contraignent à
l’exil politique.
Ces agissements se présentent comme une volonté de libération nationale donc la
destruction de l’ordre constitutionnel précédent était un chemin inéluctable car « dans combien
d’États les peuples sont-ils gouvernés de manière à ce que le pouvoir soit effectivement amorti

131
El-Hadj MBODJ, La succession du Chef d’État en droit constitutionnel africain. (Analyse juridique et impact
politique), Thèse de doctorat d’État en droit, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 1991, p. 442.
132
Ibid.
133
Abdoulaye SOMA, Traité de droit constitutionnel Général, Philosophie-Théorie-Lus positivum, T.1 : Théorie
Générale du droit constitutionnel, Ouagadougou, éd., Libes, Février 2022, p. 21 ; Serge François SOBZE, « La
suppléance du Président de la République en Afrique noire francophone », RRJ, 2019-2, pp. 849-885.
134
Lorsque le Président Blaise COMPAORÉ fut renversé par le peuple le 31 octobre 2014, sa lettre démission
intervenu fut interprétée comme un acte de reconnaissance de ses déboires lorsqu’il assurait la direction des affaires
de l’État et lequel justifiait la nécessité de l’instauration d’un régime de transition. De même, en 2022 lorsque le
régime du Président de transition fut renversé le Président Roch Marc Christian KABORÉ, celui-ci fut contraint
au regard de la situation politique dégradante de rendre publique sa lettre de démission le 24 janvier 2022. Lire
Abdoulaye SOMA, « Réflexion sur le changement insurrectionnel au Burkina Faso », Revue RAMReS/SJP, vol.
1, n°1, 2015, 14p ; Sni Mahamadou OUEDRAOGO et Djibrihina OUEDRAOGO, « Libres propos sur la transition
politique au Burkina Faso : du contexte au texte de la Charte de la transition », Afrilex, février 2015, 28p.
135
C’est le cas de l’ancien Président Ibrahim BOUBACAR KEÏTA gardé en détention par la junte militaire qui le
renversa du pouvoir et le libéra quelques temps après.
136
Le Président Mohamed BAZOUM par exemple depuis qu’il fut renversé en 2023 par la junte militaire portée
par le Général ABDOURAHAMANE TIANI est resté séquestré dans sa résidence présidentielle avec son épouse.
[Link] : Le Niger le Président BAZOUM ‘’est enfermé de manière cruelle et illégale’’, dénoncent
ses avocats.

267
par la participation réelle des citoyens à l’élaboration de décisions prises au nom de la société
politique ? »137. C’est cette lecture qui inspire les spécialistes quand ils parlent d’une « poussée
d'origine nationale par laquelle un peuple s’efforce de limiter l’arbitraire du pouvoir qui le
dirige, en revendiquant la liberté politique, c’est-à-dire le droit pour les citoyens de participer
au Gouvernement et même de fournir des gouvernants, en même temps que des libertés
individuelles, c’est-à-dire la reconnaissance officielle d’une zone d’autonomie propre à chaque
individu »138. Et les auteurs de mettre précisément en parallèle ce mouvement constitutionnel
avec « le désir de la nation de se libérer de gouvernants (. . .) » et avec « l’affirmation des
libertés individuelles »139.
La constance est donc de ne point permettre aux organes délégitimés par la force des
pesanteurs politiques de prendre part à la gestion des affaires de l’État. Aussi, la neutralisation
de ces derniers se présente comme un conditionnement d’ouverture de la transition car, si l’on
n’y parvient pas, à tout moment ces derniers pourraient être rétablis et réintégrés dans leurs
fonctions sous la pression de la communauté internationale. Le renouvellement des hommes au
sommet de l’État durant la période de transition oblige donc à ce que les précédents soient
définitivement rendu inopérationnels dans l’accomplissement de leurs fonctions du-moins
pendant la période de la transition jusqu’à l’avènement de l’ordre constitutionnel nouveau.

B. Une reconstruction consensuelle

L’État, quel que soit le régime, constitue un élément de continuité, de permanence, de


stabilité relative ; il s’agit de protéger des règles générales et uniformes, des procédures
formalisées, des structures impersonnelles, lourdes et hiérarchisées ; il n’est pas à son aise
devant les surprises et les catastrophes qui demandent de la responsabilité, de l’imagination, de
l’improvisation140. Dans la plus part des États de l’Afrique francophone, la restauration de
l’ordre constitutionnel s’opèrent suivant des consultations référendaires (1) qui précèdent la
convocation du collège électoral (2).

1. Les consultations référendaires


Les référendums Constitutionnels sont une vielle pratique d’exercice du pouvoir
constituant au sein de nombreux États d’Afrique d’expression française. Ils désignent la
recherche de la majorité suivant un processus bien établi. Ils sont en effet consacrés dans

137
Anastase-Jean METAXAS, Constitution et légitimité existentielle, Aix-en-Provence, Librairie de l’Université,
1970, p. 10 ; Yves MENY, Sur la légitimité, croyance, obéissance, résistance, Paris, Les presses de Sciences Po,
2022, 256p ; Alain Ghislain EWANE BITEG, « L’obligation de respect de la constitution dans le nouveau
constitutionnalisme des États d’Afrique noire francophone », Afrilex, 2023, 35p.
138
André HAURIOU, Jean GICQUEL et Patrice GÉLARD, Droit constitutionnel et institutions politique, 6è éd,
Paris, Montchrestien, 1975, p. 167.
139
Ibid. pp.173 et s.
140
Guy BRAIBANT, « L’État face aux crises, Pouvoirs, n°10, 1979, p. 6 ; Abdul Aziz Wendkuni OUANDAOGO,
« L’ordre public constitutionnel », Revue RAMRes/S.J.P, Janvier, 2023, pp. 1-36 ; Émile MENGUE MBOUE, «
Le droit constitutionnel transitionnel dans les états francophones d’Afrique. Étude à partir des expériences du
Gabon et de la Tunisie », Revue RRC, n° 052 / Décembre 2024, pp. 85-114.

268
plusieurs Constitutions à l’instar de celle du Cameroun du 18 janvier 1996141 et dans les textes
de transition pour mettre résolument fin à une crise et mettre un terme à la transition en vue de
l’adoption d’une nouvelle Constitution comme instrument de règlementation du renouveau
politique142. Pour le Professeur KLEIN Claude, dans un tel contexte, l’un des défis des
protagonistes au processus de paix et à la reconstruction de l’État est de doter celui-ci d’un texte
constitutionnel qui sera accepté par l’ensemble de la société pour éviter qu’une autre crise ne
survienne143 à l’issu de la période de la transition politique.
La transition politique représente un moment clé dans l’évolution d’une société, marquant
le passage d’un « régime politique à un autre »144, avec pour but principal de faciliter et de gérer
cette mutation entre les régimes145. Elle constitue une période exceptionnelle, une « parenthèse
dans l’organisation politique et le fonctionnement normal de l’État »146 pendant laquelle les
structures institutionnelles et les pratiques politiques subissent une transformation profonde147.
Ce processus est caractérisé par une rupture significative dans l’histoire d’une société,
entraînant un changement fondamental de régime politique148 et la création d’un nouvel ordre
politique149.
Bien évidemment, les voies empruntées et les moyens utilisés par les uns et les autres ne
sont pas identiques, mais l’objectif poursuivi est toujours le même : le processus constitutionnel
est partout engagé afin de redonner vie et effectivité à une constitutionnalité demeurée formelle
et longtemps bafouée, à instaurer l’État de droit, à promouvoir la citoyenneté en redonnant au
peuple souverain sa liberté et son droit de parole et de décision, à soumettre l’exercice du
pouvoir aux contrôles politiques et juridictionnels150. Pour s’y faire, la restauration de l’ordre
constitutionnel s’acquiert suivant les modalités prescrites par les normes proclamés dans les
textes de la transition et donc dans la plus part des cas le référendum s’est fait institué.
En guise d’illustration, la Charte de la transition de la Guinée du 27 mai 2021 en son
article 78 dispose que : « La présente Charte devient caduque dès la publication au Journal
Officiel de la République de la nouvelle Constitution adoptée par référendum ». Celle du

141
L’alinéa 1 de l’article 36 de la Constitution du 18 janvier 1996 énonce en ce sens que le Président de la
République après consultation du Président du Conseil constitutionnel, des Présidents de l’Assemblée Nationale
et du Sénat peut soumettre au référendum tout projet de réforme y compris celui de la révision de la Constitution.
142
Yannick Stéphane BAKOUEH KONI, Le Président de transition dans les États d’Afrique noire francophone
en crise, Mémoire de Master II recherche en droit public, Université de Bertoua, 2024, p. 139.
143
Claude KLEIN, « Pourquoi écrit-on une Constitution ? », in Michel TROPER et Lucien JAUME (dir.), 1789
et l’invention de la Constitution. Paris-Bruxelles, LGDJ-BRUYLANT, 1994, p. 94.
144
O’Donnell GUILLMERMO, Philipe SCHMITTER and Laurence WHITEHEAD, Transitions from
Authoritarian Rule: Prospects for Democracy. Baltimore (Md), The Johns Hopkins University Press, 1986,
Londres, p. 7.
145
Guy Fabrice HOLO, Les régimes de transition en Afrique subsaharienne francophone, Vol. I. L’Harmattan,
2022, p. 21 ; Patrick TAILLON, Le référendum expression directe de la souveraineté du peuple ? Essai critique
sur la rationalisation de l’expression référendaire en droit comparé, Thèse de Doctorat en droit, t.1, Université
Laval et Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2011, 323p.
146
Abdoulaye SOMA, « Le droit constitutionnel des transitions politiques », [Link]., p. 1.
147
Jean-François BAYART, L’État en Afrique, Fayard, 2006, p. 23.
148
Pale SIÉ, « L’ingénierie constitutionnelle des transitions politiques : réflexion à partir des cas du Burkina Faso,
du Gabon, de la Guinée, du Mali et du Tchad », Revue RRC, n° 042 / Février 2024, p. 62
149
Bertrand BADIE, Le monde en transition, Presses universitaires de France, 2012, p. 15.
150
Rafaâ BEN ACHOUR et Sana BEN ACHOUR, « La transition démocratique en Tunisie : entre légalité
constitutionnelle et légitimité révolutionnaire », RFDC, n°92, 2012, p. 715.

269
Niger151, du Gabon152 et du Tchad153 contiennent également des dispositions similaires. Les
Chartes de transition du Burkina Faso et du Mali n’en prévoient pas de mécanismes
référendaires pour l’adoption de la Constitution de sortie de crise. Cependant, rien n’indique
que les acteurs et forces politiques au Burkina Faso n’en feront pas recours comme au Mali.
En effet, c’est en conformément à un Arrêt de la Cour constitutionnelle154 validant les
résultats du référendum organisé le 18 juin 2023 au Mali que la Constitution du 22 juillet 2023
a été adoptée. De ce qui précède, force est de convenir que les textes de transition ont largement
optés à la manifestation de la fonction constituante du peuple en vue de l’adoption des
Constitutions au sein des États africains d’expression française en crise155.
En outre, dans certains cas le référendum est obtenu à l’issu des rencontres nationales
entre les organes de la transition et les forces en présences afin de légitimer le processus avant
que le peuple n’y soit convoqué156. Qualifiées de dialogue ou de concertation nationale, elles
ont par exemple permis dans le cas de la transition au Tchad à l’acceptation de la candidature
du Président de transition Mahamat Idriss DÉBY et à la déclaration de candidature du Général
Brice Clotaire OLIGUI NGUEMA pour marquer la fin de la transition. Concrètement, lors des
consultations référendaires en période de transition, le peuple y participe à la restauration de
l’ordre juridique préalable au rétablissement de l’ordre politique que vient combler la
convocation du collège électoral. Toutefois, cela n’exclut pas l’implication de la communauté
internationale et des organismes internationaux qui peuvent intervenir pour des besoins de
transparences des opérations référendaires.

2. La convocation du collège électoral


Au-delà des missions, de la durée, et de la réorganisation spontanée qui particularisent les
transitions en Afrique francophone, les textes de transitions y prévoient généralement des
évènements qui concourent à leur terminaison. Normes juridiques destinées à orchestrer le
déroulement d’une transition constitutionnelle et démocratique, les Constitutions de transition
font aujourd’hui partie des instruments régulièrement employés dans le cadre de processus de
démocratisation. La particularité de ces doubles transitions qui cherchent à aboutir à la
construction d’un nouveau régime constitutionnel qualifiable de démocratique impose de

151
Article 20 de l’Ordonnance portant Charte de la transition du 28 juillet 2023.
152
Article 2 de l’Ordonnance portant Charte de la transition du Gabon du 06 octobre 2023.
153
Article 118 de la Charte de la transition de la République du Tchad 08 octobre 2022 ; lire également les
dispositions de l’article 3 Accord politique de Maputo du 08 août 2009.
154
L’Arrêt n°2023-08/CC-Réf du 21 juillet 2023 portant proclamation des résultats définitifs du référendum
constitutionnel (scrutin du 18 juin 2023). Lire également l’Arrêt n° 01-HCC/AR du 6 décembre 2010 portant
proclamation des résultats officiels du référendum du 17 novembre 2010 pour l’adoption de la Constitution de la
Quatrième République.
155
Yannick Stéphane BAKOUEH KONI, Le Président de transition dans les États d’Afrique noire francophone
en crise, Mémoire de Master II recherche en droit public, Université de Bertoua, 2024, p. 139 ; Jean Mermoz
BIKORO, « La fonction constituante du peuple dans le nouveau constitutionnalisme des États d’Afrique noire
francophone », Civitas Europa, 2021/1, n° 46, pp. 325 à 359 ; Daniel BITOLO BITOLO, « Le référendum en
période de transition constitutionnelle en Afrique. Le cas des états d’Afrique noire francophone », Revue RRC, n°
033 / Mai 2023, pp. 29-59.
156
C’est ce qui justifie les conclusions des Assises Nationales de la Refondation de l’État du 30 décembre 2021
au Mali et la tenue du Dialogue Nationale Inclusif et Souverain au Tchad en 2022.

270
caractériser les Constitutions de transition au sein de la catégorie des Constitutions
provisoires157.
Elles y prévoient des dispositions qui déterminent le retour de l’ordre constitutionnel sur
la base électorale. Ainsi, la Charte de transition du Mali dispose que : « …la Transition prend
fin avec l’élection présidentielle organisée par les autorités de la Transition, la prestation de
serment et la passation des charges au nouveau Président élu »158. L’Accord politique de
Maputo de 2009 est plus précise en ce qu’elle énonce clairement parmi les missions de la
transition à Madagascar d’ : «…Organiser les consultations populaires (référendum sur la
Constitution et élections) devant instaurer un nouvel ordre constitutionnel et mettre en place
les institutions républicaines démocratiques159 ».
En fin de transition, la convocation du collège électoral marque non seulement la
réouverture du jeu politique mais également la relance du système démocratique concurrentiel
ce qui contribuent à la mise en place d’un nouvel ordre politique post-transition. Il convient
donc d’admettre dans un tel contexte que : « Le remplacement d’un Chef d’État entre dans
l’ordre normal des choses. Le pouvoir étant une chose collective et non la propriété de son
agent d’expression, les spéculations et hypothèses sur les "conditions" de la succession,
"l’après" Chef de l’État en place, "l’avenir" du régime deviennent en fait peu fondées »160.

CONCLUSION

En dernière analyse, le constitutionnalisme des États africains d’expression française se


caractérise par deux réalités imparables de l’ordre constitutionnel : le déclin et le regain. Il se
présente à l’image d’un droit propre aux États passés d’une phase de «
161
déconstitutionnalisation » à une phase de « reconstitutionnalisation » . Souvent flexible,
parfois dérogatoire162, l’ordre constitutionnel trouve toute sa vigueur en période ordinaire et en
période de transition. Enjeux d’autant plus importants qu’en Afrique francophone, la question
sort de plus en plus de son cadre normatif et institutionnel initial pour embrasser une réalité
nouvelle et plus complexe163.

157
Claire Parjouet CALVET, « Les Constitutions de transition, un instrument de construction de la démocratie »,
RFDC, 127, 2021, p. 123 ; Michard Blériot EKELE NGONDI, « Le droit constitutionnel en dehors du droit
constitutionnel : Réflexions sur le constitutionnalisme en Afrique noire francophone », RADP, Vol VII, n° 14,
supplément 2018, pp. 229-250.
158
Article 22 de la Charte de la transition du Mali du 22 février 2022.
159
Article 3 Accord politique de Maputo du 08 août 2009. Lire également dans le même sens l’article 2 de la
Charte de la transition de la Guinée du 21 septembre 2021.
160
El-Hadj MBODJ, La succession du Chef d’État en droit constitutionnel africain (Analyse juridique et impact
politique), Thèse de doctorat d’État en droit, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 1991, p. 440.
161
Éric Marcel NGANGO YOUMBI, « Imbroglio, rafistolage constitutionnels autour du serment du président de
la transition au Gabon », texte inédit, septembre 2023, p. 14 ; Michel DEBOSTE, « Pouvoir moderne ou sacré
traditionnel ? L’Afrique au Carrefour… », Le Mois en Afrique, n°180-181, décembre 1980, janvier 1981, pp. 90-
115.
162
Frédéric Joël AÏVO, « La crise de normativité de la Constitution en Afrique », RDP 2012, p. 141 ; Raphaël
DÉCHAUX, « La légitimation des transitions constitutionnelles », Paru in : Xavier PHILIPPE (dir.), Transitions
constitutionnelles et constitutions « transitionnelles » : quelles solutions pour une meilleure gestion des fins de
conflit ?, Paris, LGDJ, Institut universitaire Varenne, coll. « Transition & Justice », 2014, pp. 165-196.
163
Charles TUEKAM TATCHUM, L’intérim du Président de la République dans le nouveau constitutionnalisme
des États d’Afrique d’expression française, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Dschang, 2017,

271
Ainsi, la restauration de l’ordre constitutionnel scintille au sein de la doctrine
constitutionnelle. Elle embrase à la fois la cristallisation de la communauté nationale et
l’ingérence des forces extérieures. Loin d’un éventuel rétablissement de l’ordre juridique et
politique détruit, elle vacille pour un ordre constitutionnel reconstruit.

p. 6 ; Joseph OWONA, « L’essor du constitutionnalisme rédhibitoire en Afrique noire. Étude de quelques


“constitutions Janus” », in Mélanges Jean-François GONIDEC, État moderne : horizon 2000 : aspects interne et
externe, LGDJ, Paris, 1985, p. 235 ; Jean-Michel BRETON, « Le sacré et le constitutionnalisme. De la légitimation
à la disqualification du pouvoir », Revue trimestrielle d’anthropologie et d’histoire, n° 12, 1986, pp. 105 et s.

272
LE DROIT D’ACCES DES CITOYENS A LA COUR DE JUSTICE DE LA CEMAC
EN MATIERE ENVIRONNEMENTALE

Par

NSENG BAKAI Marie Vicky


Doctorante en droit public à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)

Résumé
Moyen à la disposition des citoyens pour faire sanctionner à juste titre les violations de leurs
droits, la Cour de Justice de la CEMAC a reçu mission de veiller au respect du droit quant à
l’interprétation et à l’application du Traité de la CEMAC. Cette instance juridictionnelle apparait, en
principe, comme un acteur de la protection du droit à un environnement sain au niveau de la
communauté. Or, l’analyse de la jurisprudence de la Cour de Justice de la CEMAC révèle une troublante
inexistence des décisions portant directement ou indirectement sur la protection de l’environnement.
Face à cette situation, il est légitime de réfléchir sur la question du droit d’accès des citoyens à la Cour
de Justice de la CEMAC. Bien qu’instituée pour satisfaire des objectifs d’intégration voire d’union
économique, la Cour peut constituer néanmoins une vitrine en matière de protection des droits
environnementaux dans la sous-région Afrique centrale.
Mots-clés : Droit d’accès, Cour de Justice de la CEMAC, environnement

Abstract
A means available to citizens to rightly punish violations of their rights, the CEMAC Court of
Justice has been given the task of ensuring compliance with the law in the interpretation and application
of the CEMAC Treaty. This judicial body appears, in principle, as an actor in the protection of the right
to a healthy environment at the community level. However, analysis of the case law of the CEMAC
Court of Justice reveals a troubling non-existence of decisions relating directly or indirectly to
environmental protection. Faced with this situation, it is legitimate to reflect on the question of citizens'
right of access to the CEMAC Court of Justice. Although established to meet the objectives of
integration or even economic union, the Court can nevertheless constitute a showcase for the protection
of environmental rights in the Central African sub-region.
Keys words : Right of access, CEMAC Court of Justice, environment

INTRODUCTION

Aucun droit, qu’il soit objectif ou subjectif, n’échappe au risque de violation. Cette réalité
souligne l’urgence de leur protection juridique. Dans nos démocraties fondées sur la séparation
des pouvoirs, le juge occupe une place centrale en tant que garant des droits et libertés
individuelles1. Il joue également un rôle crucial dans la défense des droits environnementaux,


Mode de citation : NSENG BAKAI Marie Vicky, « Le droit d’accès des citoyens à la cour de justice de la
CEMAC en matière environnementale », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 273-295.
1
Cissé KHADIM, « Le droit d’accès aux juridictions communautaires en Afrique : Cas de la CCJA et de la Cour
Commune de la Justice de la CEDEAO », village de la Justice, Octobre 2023, p.1, [Link]
(consulté le 5 décembre 2024).

273
contribuant ainsi au maintien de la paix sociale en rétablissant l’équilibre face aux atteintes au
droit à un environnement sain.
En effet, ce droit, reconnu comme fondamental par la Charte africaine des droits de
l’homme et des peuples, est affirmé dans son article 24 : « Tous les peuples ont droit à un
environnement satisfaisant et global, propice à leur développement. »2. Constitutionnellement
garanti, protégé et justiciable, le droit à l’environnement repose sur plusieurs piliers : l’accès à
l’information environnementale, la participation aux processus décisionnels, le droit d’intenter
un recours en cas de violation, et le droit d’obtenir réparation effective3. Dans cette dynamique,
le juge est pris en compte comme un acteur incontournable dans le processus de garantie de ce
droit fondamental.
En droit communautaire CEMAC, du fait du développement de l’intégration économique
et juridique, les États et leurs citoyens ont accepté de renoncer à une part de leur souveraineté
pour promouvoir un idéal communautaire. De ce fait, une justice communautaire est venue
compléter la justice nationale, bien que son accessibilité demeure problématique, notamment
dans l’espace communautaire CEMAC4.
Dans ce contexte, l’accès des citoyens à la Cour de Justice de la CEMAC 5 mérite une
attention particulière. Bien que cette Cour vise avant tout à promouvoir l’intégration et l’union
économique, elle constitue également une plateforme de protection des droits humains,
notamment les droits environnementaux. Cependant, en raison de la recrudescence des
contentieux environnementaux dans la région rend indispensable une analyse approfondie de
l’accès à ce juge communautaire. Ce droit d’accès à la justice6, souvent assimilé au droit à un

2
La Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples a été adoptée le 27 Juin 1981à Nairobi (Kenya) lors de
la 18e Conférence de l’Organisation de l’Unité Africaine. Elle est entrée en vigueur le 21 octobre 1986, après sa
ratification par 25 Etats.
3
Marie NGO NONGA-NLOM, « L’accès des citoyens à la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples
: Atout ou obstacle à la protection des droits environnementaux ? », Revue Africaine de Droit de l’Environnement,
N° 05 – 2020, p.1.
4
La Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale est une Organisation à vocation sous régionale,
créée le 16 mars 1994 à N’Djamena. Cet espace d’environ 65,7 millions d’habitants situé en Afrique centrale
regroupe actuellement six (6) pays à savoir : le Cameroun, la République Centrafricaine, le Congo, le Gabon, la
Guinée-Equatoriale et le Tchad.
5
La Cour de Justice de la CEMAC a été créée conformément aux dispositions de l’article 10 du Traité de la
CEMAC de 1994. Elle est chargée du contrôle juridictionnel des activités et de l’exécution budgétaire des
institutions de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale. A ce titre, elle est chargée
d’assurer le respect des dispositions des Traités de la CEMAC et des textes subséquents par les Etats membres, les
Institutions et les Organes de la CEMAC ; d’assurer le contrôle des comptes de la CEMAC ; de réaliser par des
Décisions l’harmonisation des Jurisprudences dans les matières relevant du domaine des Traités, et de contribuer
par ses avis à celles des législations nationales des Etats membres dans ces matières ; de régler les contestation
relatives à sa compétence. L’Acte additionnel portant Statut de la Cour de Justice de la CEMAC de 2021 indique
le statut, la composition, les pouvoirs, la procédure et les autres questions concernant les la compétence de la Cour.
6
L’action en justice peut être définie comme le droit pour l’auteur d’une prétention d’être entendu sur le fond de
celle-ci afin que le juge la dise bien ou mal fondé. Pour l’adversaire l’action est le droit de discuter le bien-fondé
de cette prétention (article 30 du CPC français). Elle est le prolongement ou l’expression directe du droit d’accès
à un tribunal.

274
recours7, garantit à toute personne physique ou morale la possibilité de saisir une juridiction
pour faire valoir ses droits.
Dans le cadre de la CEMAC, la Cour de Justice, institution supranationale indépendante,
a pour mission d’assurer l’application des traités et conventions communautaires. En matière
environnementale, elle détient un rôle stratégique pour promouvoir le développement durable
et préserver les ressources naturelles en faveur des générations présentes et futures8.
L’importance liée à l’étude de cette thématique s’adosse sur l’idée selon laquelle la
question de la protection de l’environnement est une problématique classique. Au cœur de cette
problématique se trouve un double constat : la profusion normative et le foisonnement
institutionnel. Cette situation est de nature à reléguer le juge au second plan9.
Or, c’est une banalité de rappeler que l’intervention du juge en matière environnementale
est le moyen concret de faire valoir le droit de chacun à un environnement « satisfaisant ».
Cependant, malgré la reconnaissance du droit à un environnement de qualité dans divers
instruments juridiques contraignants, tels que la Charte africaine des droits de l’homme10, le
juge communautaire de la CEMAC demeure peu sollicité. La jurisprudence environnementale
de cette juridiction reste embryonnaire, malgré l’urgence des problématiques
environnementales, particulièrement dans les pays du Sud. Cette situation interroge sur
l’effectivité de l’accès des citoyens à la Cour pour défendre leurs droits environnementaux. En
d’autres termes, le droit d’accès des citoyens à la Cour de Justice de la CEMAC en matière
environnementale est-il effectif ?
Malgré l’ouverture à l’accès à la Cour à toutes personnes dont le droit à l’environnement
a été violé, de nombreuses incertitudes subsistent concernant le contenu de ce droit et semblent
justifier les retards observés dans la sous-région Afrique centrale. Ces limites soulignent
l’urgence de simplifier les conditions de saisine afin de rendre la Cour plus accessible aux
justiciables.
La présente étude sera axée autour du droit d’accès des justiciables, c’est-à-dire les
personnes physiques et morales ressortissant des Etats membres de la CEMAC. Pour ces
dernières, osons reconnaitre, que sans elles, la Cour de Justice de la CEMAC n’auraient aucune
raison d’être, si avec les objectifs poursuivis par la Convention qui la régit, ces justiciables ne
disposeraient d’aucun droit pour les saisir. Et pourtant, en y regardant de près, ce droit n’est pas
aussi évident qu’on pourrait l’imaginer car, en outre le fait qu’il est implicitement consacré par
le législateur communautaire (I), il y’a aussi que sa mise en œuvre est difficile (II).

7
Le droit à un recours peut, en effet, en dehors du procès ne pas être juridictionnel. Il est plus large que le droit
d’accès à un tribunal et comprend, le droit à un recours administratif, gracieux ou encore hiérarchique.
8
Voir article 40 et 41 de la Convention régissant l’Union Economique de l’Afrique Centrale du 30 janvier 2009.
9
BOUDOU BIABIRA, le Juge communautaire et l’environnement en Afrique, Thèse en préparation à Bourgogne
Franche-Comté, dans le cadre de l’Ecole Doctorale Droit, Gestion Economie et politique, en partenariat avec
CREDESPO-Centre de Recherche des études en Droit et Science Politique (laboratoire) depuis le 4 novembre
2021.
10
Marie NGO NONGA-NLOM, « L’accès des citoyens à la cour africaine des droits de l’homme et des peuples
: Atout ou obstacle à la protection des droits environnementaux ? », Revue Africaine de Droit de l’Environnement
N° 05 – 2020, p.3.

275
I- UN DROIT D’ACCES IMPLICITEMENT CONSACRE PAR LE
LEGISLATEUR COMMUNAUTAIRE

L’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC en matière environnementale est


implicitement reconnu par le législateur communautaire CEMAC. Il doit être recherché à partir
des missions assignées à la cour11. Pour mieux appréhender le droit d’accès des citoyens à la
cour de justice de la CEMAC l’on interprètera les missions de celle-ci. La lecture de son statut
permet de voir que la cour de justice de la CEMAC exerce deux principales fonctions qui
demeurent cependant complémentaires. Il s’agit de la fonction contentieuse et de la fonction
non contentieuse. La qualité de la justice dépend de la qualité de ses acteurs et de la qualité de
leur action. Aussi, faut-il que tant le procès lui-même que tous ses acteurs, les plaideurs comme
le juge, soient assujettis à des principes et des mécanismes clairs, appropriés et
incontournables12. Le droit d’accès au juge est un droit fondamental 13. Il conditionne
l’effectivité d’autres droits individuels14. Néanmoins, sa seule consécration en droit positif ne
suffit pas à garantir une bonne justice15. Aussi, l’accès à la justice effective à un tribunal, l’accès
égal à un tribunal et l’accès successif à plusieurs tribunaux doivent-ils s’accompagner des
garanties institutionnelles et procédurales. Ces dernières forment alors un nouveau droit appelé
« le droit au juge »16, complément nécessaire au plan de la qualité de la justice, du droit à un
juge. La systématisation de cette prérogative nouvelle en droit processuel invite à s’interroger
sur la notion même de bon juge en science juridique. En droit communautaire CEMAC, le droit
d’accès des citoyens à la cour de justice de la CEMAC en matière environnementale se fait
d’une part par le moyen de la compétence contentieuse (A) ainsi que par une prise en compte
des droits processuels des justiciables devant l’instance communautaire (B).

A- Un droit d’accès recherché au moyen de la compétence contentieuse de la Cour

La Cour de justice de la CEMAC est d’après le traité CEMAC et le statut de la Cour


l’organe en charge de régler les litiges au plan communautaire et dans lesquels les Etats
membres sont impliqués. En tant que organe juridictionnel principal de la CEMAC, la Cour de
justice de la CEMAC veille au respect de l’application des règles communautaires. Elle est en
réalité l’organe de protection des droits de l’Homme au niveau communautaire c’est-à-dire
d’assurer la conformité et la saine application du droit communautaire par ses membres. Elle
exerce deux principales compétences à savoir la compétence contentieuse. La Cour de justice
de la CEMAC ci - après « CJ-CEMAC » est la seule juridiction d’une organisation néo-

11
Voir le statut créant la Cour de justice CEMAC
12
Jean-L ouis BERGEL, Théorie générale du droit, Paris, Dalloz, 2012, p.350.
13
Roger FRISON-ROCHE, le droit d’accès à la justice et au droit, in libertés et droits fondamentaux, 12e éd.,
sous la (Dir) de Remy CABRILLAC, Paris, Dalloz, 2006, p.458.
14
Bernard-Raymond GUIMDO DONGMO, « L’accès aux juridictions administratives dans les Etats d’Afrique
noire francophone : réflexions sur son évolution récente à partir du cas du Cameroun, RADSP, vol.9, n °20,
2021, p.8.
15
La « notion de bonne justice » renvoie au bienfait attendu du service de la justice, dette de l’Etat, devise du juge.
Lire Gérard CORNU (dir.), Vocabulaire juridique, Paris, PUF, 11e éd., mise à jour en 2016, V° Bonne justice.
16
Serge GUINCHARD Droit processuel. Droit commun et droit comparé du procès équitable, Paris, Dalloz,
4e éd., 2007, pp.654, n°332.

276
fonctionnaliste d’intégration sous régionale opérationnelle en Afrique Centrale17, l’une des cinq
sous régions de l’union africaine18. Le fait est que la Cour de justice de la CEEAC19 n’existe
pas encore. Il en va autrement dans la partie ouest-africaine qui dispose de deux juridictions
effectivement opérationnelles à savoir la Cour de justice de la CEDEAO20 et la Cour de justice
de l’UEMOA21. Dans l’exercice de ses missions la cour de justice veille à la protection des
droits des citoyens par le mécanisme de la compétence contentieuse. La compétence dérive du
latin « compétentia » et de « compere » désigne au sens général un ensemble de pouvoirs et
devoirs attribués et imposés à un agent pour lui permettre de remplir sa fonction. Il également
s’agir d’une aptitude à agir dans un certain domaine.
Au sens juridictionnel, il s’agit des affaires que peut connaitre une juridiction ou à
vocation à connaitre. Concernant le cas spécifique de la CJ-CEMAC, il s’agit de son aptitude à
instruire et juger une affaire. C’est-à-dire trancher un litige au fond ou de donner une solution
provisoire. Au regard de cette clarification, l’on peut dire que la compétence contentieuse de la
cour de justice de la CEMAC repose sur les recours pouvant servir de levier à l’accès à celle-ci
en matière environnementale. Il s’agit principalement du recours en annulation (1) et du recours
en responsabilité ou en indemnisation (2).

1- Le recours en annulation
Le législateur communautaire dans la zone CEMAC dans un souci légitime de
simplification à procéder à une énumération des matières dont le contentieux relève du juge de
la Cour de justice CEMAC. Ainsi dans l’acte additionnel22 relatif à la procédure et règlement
de la Cour de justice communautaire , on peut lire que la Cour exerce une triple fonction à
savoir la fonction juridictionnelle , consultative et d’administration des arbitrages dans les
matières relevant du droit communautaire de la CEMAC23. Dans sa fonction juridictionnelle ,
la Cour connait des recours en manquement des Etats membres aux obligations leur incombant
en vertu du Traité de la CEMAC et de ses textes subséquents , des recours en carence des

17
En conséquence, il n’Ya pas de risque de concurrence juridictionnelle sur les mêmes matières avec juridiction
d’organisation d’intégration en Afrique centrale. En dépit du phénomène général de chevauchement des
organisations intégrationnistes en Afrique, ce risque est également écarté avec les autres juridictions sous
régionales africaines car aucun Etat membre de la CEMAC n’appartient à une autre organisation sous régionale
dotée d’une juridiction fonctionnelle , voir James KOBILA MOANGUE , « les nouvelles dynamiques de
l’intégration en Afrique », communication au colloque organisé sur l’Afrique indépendante dans le système
international à l’institut de France à Paris les 15 et 16 octobre 2010 par l’association des internationalistes et le
secrétariat général (français) lors de la commémoration du cinquantenaire des indépendances africaines , in
l’Afrique indépendante dans le système international , Mondes contemporains , Paris , Presses Universitaires Paris-
Sorbonne , 2012, pp. 231-259 (spéc., note n°20).
18
Le Juge Keba MBAYE évoque l’usage en vigueur depuis l’OUA qui consacre la répartition géographique de
l’Afrique entre le Nord, l’Est, L’Ouest, le Centre et le Sud de l’Afrique.
19
Communauté Economique des Etats de l’Afrique Centrale, créer le 18 octobre 1983 révisé par le traité adopté à
Libreville le 18 décembre 2019 prévoit la création d’une cour de justice et des comptes en ses articles 29 et 30.
20
CEDEAO : Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest.
21
UEMOA : Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine.

22
Acte Additionnel n°03/21-CEMAC-CJ-CCE-15 du 05 octobre 2021 portant règlement et procédure de la Cour
de Justice de la Communautaire
23
Lire le Titre II relatif à la compétence et à l’organisation de la Cour. Plus précisément les articles 6 et suivants
de l’acte additionnel cité infra.

277
institutions , des organes et institutions spécialisées aux obligations qui leur incombent en vertu
des actes juridiques de la communauté et des recours en annulation des règlements 24 ,
directives25 et décisions26 des institutions ,organes et institutions spécialisées de la CEMAC,
des litiges relatifs à la réparation des dommages causés par les institutions , organes ou
institutions spécialisées de la CEMAC ou des fonctionnaires ou agents contractuels de celle-ci
dans l’exercice de leurs fonctions , sans préjudice des dispositions prévues dans le Traité
CEMAC27. Elle ne peut être saisie que par les Etats membres , une institution , organe ou
institution spécialisées de la CEMAC ou de toute personne physique ou morale qui justifie d’un
intérêt certain et légitime , de tous les cas de violations des dispositions du Traité de la CEMAC
et des subséquents28. Le droit à l’environnement est un domaine dans lequel le juge peut être
saisi au mécanisme du recours en annulation.
Ainsi la Cour de Justice de la CEMAC a eu à consacré plusieurs catégories de droits
fondamentaux dans deux principaux arrêts29 d’une très grande importance. L’accès au juge est
un droit fondamental du citoyen en droit de manière générale et en droit communautaire
CEMAC en particulier. Le recours en annulation permet à un justiciable de demander au juge
l’annulation d’une décision portant atteinte à un droit fondamental.
En matière environnementale, l’accès des citoyens de la zone CEMAC à la cour de justice
de la CEMAC se fait au moyen du recours en annulation30. Les atteintes à l’environnement sont
des infractions indirectes31. L’incrimination ou l’infraction est indirecte lorsque la norme
communautaire se « limite à prohiber le comportement dénoncé, laissant aux Etats toute faculté
pour le définir et le rendre punissable en droit interne »32. Les infractions indirectes ne sont
pas qualifiées dans les textes communautaires comme infractions car il s’agit des

24
Le règlement communautaire prévu à l’article 41 alinéa 2 du Traité CEMAC est « « (…) ont une portée générale.
Ils sont obligatoires dans tous leurs éléments et directement applicables dans tout Etat membre ».
25
La directive communautaire prévue à l’alinéa 3 de l’article 41 est : « l’acte qui lie tout Etat membre destinataire
quant au résultat à atteindre, tout en laissant aux autorités nationales la compétence en ce qui concerne la forme
et les moyens ».
26
Au terme de l’article 43 du Traité CEMAC, « les décisions sont obligatoires dans tous leurs éléments pour les
destinataires qu’elles désignent ». Il s’agit d’une mesure d’exécution administrative destinée à mettre en œuvre
dans des cas individuels une compétence communautaire. Il s’agit en réalité d’un acte à portée individuelle.
27
Pour les autres lire l’article 6 in fine.
28
Lire l’article 8 du règlement et de procédure de la CJ-CEMAC.
29
Le premier arrêt est celui rendu le 2 juillet 2009, Société Price Waterhouse SARL.
Dans cet espèce, le juge estime que : « attendu que les droits de la défense et le principe du contradictoire ont
valeur de principes de droit naturel dont le respect s’impose en matière contentieuse et disciplinaire , à toute
procédure susceptible d’aboutir à une décision faisant grief , le respect de ces droits participant à l’exigence de
l’idéal de justice ».
Le second arrêt est celui rendu le 31 mars 2011, Banque Atlantique du Cameroun. Elle souligne que : « attendu
que le droit au recours ou droit au juge faisant partie des droits fondamentaux qui se trouvent au cœur de l’Etat
de droit , le législateur CEMAC n’est pas resté en marge de la problématique communautaire de la protection des
justiciables… ». On peut parler ici des principes généraux de droit dégagés par la Cour de Justice de l’Union
Européenne dans l’affaire Oméga du 14 octobre 2004.
30
Le recours en annulation est un recours mis à la disposition des justiciables pour demander l’annulation ab initio
des décisions ayant un caractère administratif et faisant grief à l’ordonnancement juridique d’un Etat ou d’une
communauté comme c’est le cas de la zone CEMAC.
31
Eric-Adol TAZO GATSI, « L’espace judiciaire pénal CEMAC : regard sur la déterritorialisation du droit
pénal », Revue Générale de droit, n°2, volume 46, pp.379-418, 2016
32
Bertrand BAUCHOT, sanctions pénales nationales et droit international, thèse de doctorat en droit université
de Lille 2, 2007, p.19.

278
comportements prohibés. Ici il y a l’imprécision des textes communautaires et de la précision
du droit interne à qui revient la lourde mission de qualifier ces comportements infractionnels
assortis des sanctions. Ce qui laisse la souveraineté étatique sauve33.
Dans l’espace CEMAC, cette pratique d’incriminations indirectes peut s’effectuer de
deux manières que l’on peut qualifier d’incrimination par action et d’incrimination par
omission. L’incrimination indirecte par action est l’établissement des interdictions alors que
l’incrimination indirecte par omission, le législateur communautaire formule des
recommandations qu’il oblige aux Etats membres à observer.
Ce double procédé est utilisé par le législateur CEMAC dans certain nombre de textes
pour incriminer indirectement des comportements.
D’abord , la règlementation commune sur le contrôle de la consommation des substances
appauvrissants la couche d’ozone dans l’espace CEMAC34, après avoir fait des
recommandations et posé des interdictions, le législateur communautaire affirme simplement,
à son article 43 , que « toute infraction aux dispositions de la présente Règlementation commune
expose les contrevenants aux sanctions prévues par les textes en vigueur dans chaque Etat
membre »35.
Le caractère indirect des incriminations est encore plus perceptible dans la
Règlementation commune sur l’homologation des pesticides en Afrique centrale36.
Tel est également, dans une moindre mesure, le cas des très nombreuses prescriptions et
interdictions formulées dans le Code communautaire de la route37, même s’il faut reconnaitre
que l’essentiel de celles-ci donne plutôt lieu à des sanctions policières et administratives.
Dans tous les cas, il revient ainsi aux législations nationales de transformer ces
interdictions et recommandations en infractions finies et applicables38.
On constate en fin de compte que les citoyens ont un droit d’accès à la cour de justice de
la CEMAC par un premier moyen à savoir le recours en annulation qui leur permet directement
ou indirectement de demander l’annulation des actes communautaires de nature administrative
et portant atteinte à l’environnement.
Un autre moyen au regard de la compétence contentieuse de la cour permet de la saisir.

33
Ibid.p.21.
34
Adoptée à Libreville au Gabon le 4 novembre 2004.
35
Le dispositif législatif camerounais est, en la matière, plus ancien puisqu’il s’agit de la Loi n°96/12 portant loi-
cadre relative à la gestion de l’environnement au Cameroun, du 5 aout 1996.
36
Signée à Douala au Cameroun le 8 septembre 2005 et adoptée par la CEMAC par le Règlement n°09/06-UEAC-
144-CM-14 portant adoption de la Règlementation commune sur l’homologation des pesticides dans l’espace
CEMAC, du 10 mars 2006.
37
Objet du Règlement n°4/01-UEAC-89-CM-06 portant adoption du Code de la route de l’UDEAC, du 13
décembre 1989) révisé le 3 aout 2006.
38
En matière de pesticides, le législateur camerounais a anticipé en adoptant la loi n°90/003 du 10 aout 1990
portant protection phytosanitaire et institue un système répressif complet en la matière.

279
2- Le recours en indemnisation ou en responsabilité
La compétence contentieuse peut aussi être recherchée dans le recours en indemnisation
ou en responsabilité. En effet, en matière environnementale, le droit communautaire de la
CEMAC permet aux citoyens de saisir la cour de justice par le biais du recours en indemnisation
ou en responsabilité. L’activité administrative en matière de gestion environnementale peut
causer des dommages aux citoyens et il est naturel qu’ils soient réparés. Sous l’angle du droit
positif, les principes généraux expriment une diversité de régimes de responsabilité de
l’administratif en matière environnementale. Il est déjà de principe dans le domaine du droit de
l’environnement influencé par le droit administratif, que certaines activités des personnes
publiques et privées chargées de la mise en œuvre du droit de l’environnement et selon leur
mode d’intervention doivent faire l’objet d’un contrôle juridictionnel assumé généralement par
le juge administratif et par le juge communautaire CEMAC.
Le juge judiciaire intervient selon le principe de la répartition des compétences. Les
activités administratives au plan national et communautaire peuvent causer des dommages
environnementaux et il faut les réparer. Les activités administratives dans le domaine de
l’environnement sont confiées spécifiquement au juge administratif en raison de la nature
administrative des actes juridiques communautaires en matière environnementale.
Il peut apprécier la régularité des dits actes soit prononcer la responsabilité ou
l’indemnisation. Il faut préciser ici que la responsabilité de l’administration communautaire ne
peut se poser que lorsque certaines conditions sont réunies à savoir la faute environnementale.
L’expression de la faute en matière de responsabilité de l’administration, désigne « tout
ce qui présente des caractères propres à engager la responsabilité pécuniaire son auteur à
l’égard des administrés »39.
En matière de protection de l’environnement, le reproche fait à l’Administration est de
plusieurs natures. KAM YOGO et [Link] dans leur article40 distinguent dans une perspective
environnementale un nombre important de cas de fautes qui peuvent engager la responsabilité
de l’administration.
Ainsi, dans le domaine environnemental, la responsabilité de l’administration est engagée
pour faute en cas de délivrance d’un certificat de conformité en violation de la règlementation,
la délivrance d’un permis de construire dans une zone inappropriée à la construction, défaut
d’autorisation de déversement des déchets sans tenir compte du milieu récepteur. On peut aussi
mentionner la délivrance d’une autorisation d’établissement classé assorti des prescriptions
insuffisantes. La modalité de la faute de l’administration active au plan communautaire reste
celle de la violation de la règlementation environnementale.
La logique ici en est que toute illégalité commise par l’administration dans la gestion
environnementale est constitutive d’une faute caractérisée. Au Cameroun par exemple le
législateur précise qu’il peut s’agir de la faute de l’agent que « les administrations chargées des

39
Serge GUINCHARD, Thierry DEBARD, Lexique des Termes Juridiques, 29e éd., Dalloz, 2021-2022, p.960.
40
Emmanuel KAM YOGO, Éric KOUA, « Les litiges environnementaux devant les juridictions
camerounaises »in Droit et politique de l’environnement au Cameroun, Afin de faire de l’Afrique l’arbre de vie,
sous la direction RUPEL et KAM YOGO, Presses de l’UCAC, Yaoundé, juin 2018, p.661.

280
forets, de la faune et de le pêche sont civilement responsables des actes de leurs employés
commis dans l’exercice de leurs fonctions. Dans ce cas, elle dispose, en tant que de besoin de
l’action récursoire à leur encontre »41. Les dommages liés à l’environnement peuvent aussi
subvenir au plan communautaire de l’absence de faute directe de l’administration notamment
par le risque que les citoyens encourent. Dans la gestion de l’environnement la responsabilité
est engagée en cas de risques environnemental. Les deux responsabilités ont gagné en extension
au fil du temps. Par sa généralité croissante, la responsabilité pour faute renforce les fonctions
de sanctions et de réparation attachées à ce système de responsabilité. La progression de la
responsabilité sans faute promeut l’idée de solidarité reléguant celle de responsabilité42. Dans
l’affaire NTOMO Jacques rendue le 25 janvier 201243, le juge donne une idée de ce que
représente la responsabilité sans faute en matière de gestion environnementale. Ici, la
responsabilité de l’administration est engagée pour risque environnementaux. Une illustration
nous ait fournit par le droit étranger dans l’affaire SERAP c/la République Fédérale du
Nigéria44. En effet la SERAP a saisi la Cour d’ABUJA d’un recours contre le Nigeria,
l’Attorney General du Nigéria, les compagnies pétrolières Nigéria PLC, Cevron Oïl Nigeria
PLC, Total et Exxon Mobil.
Dans cette affaire la requérante se plaignait de la violation du « droit à un environnement
sain, du droit à la santé , à la qualité de la vie et un développement économique et sociales de
la population du Delta du Niger par les compagnies pétrolières installées du fait de leur
exploitation anarchique du pétrole et de l’exploitation de la population subséquente ».Elle
reprochait en outre à l’Etat du Nigéria son incapacité de promulguer les lois efficaces de
protection de l’environnement et la prévention de la population. L’ONG SERAP sollicitait de
la cour de bien vouloir juger que chaque habitant du delta du Niger doit être protéger dans ses
droits fondamentaux internationalement reconnu (droit à la nature et à l’eau potable, droit à un
environnement sain …. Sur la base des instruments internationaux pertinents à l’instar de la
Charte Africaine des droits de l’Homme et des peuples, les pactes de 1966, de condamner
individuellement ou collectivement les dites compagnies pétrolières ainsi que l’Etat du Nigéria
à payer une somme d’un million de dollars US aux victimes de la pollution du delta du Niger
et de toute forme de réparation qu’elle jugera appropriée45. On voit clairement que les citoyens
de la CEMAC au moyen du recours en réparation ou en responsabilité ont accès au juge de la
Cour de justice de la CEMAC qui peut octroyer des amendes ou indemnités en cas de faute ou
en cas de risques menaçant l’environnement. L’accès à la CJ CEMAC se fait par la compétence
contentieuse de la Cour à travers le recours en annulation et par le biais du recours en
indemnisation ou en responsabilité des dommages causés à l’environnement dans l’espace
CEMAC. Un autre moyen toujours au plan contentieux permet l’accès au juge communautaire.
Il s’agit de la prise en compte des droits processuels des justiciables devant l’instance.

41
Voir la loi n°94/001 du 20 janvier 1994 relative à la faune et à la flore.
42
Paul. GONOB, « A propos de la responsabilité Administrative », la politique saisie par le droit, La Découverte,
2003/4 n°29, pp.30-35.
43
Jugement n°12/2012/CS/CA du 25 janvier 2012, affaire Ntomo Jacques c/Etat du Cameroun (MINFOF)
44
ECOWASCJ, Registered Trustrees of Socio-Economic rights and accountability (SERAP) vs Federal Republic
Nigeria and other, Suits n°ECW/CCJ/APP O7/10/12/2010.
45
Ibid., p.69

281
B- La prise en compte des droits processuels des justiciables devant la cour de justice
CEMAC

La prise en compte des droits processuels des justiciables devant la Cour de justice de la
CEMAC relève de la bonne administration de la justice. Le concept de bonne administration de
la justice est difficile à définir. Il n’est appréhendé qu’à partir des éléments qui le composent à
savoir l’égalité des parties à l’instance, protection des droits du défendeur et du demandeur, des
tiers ainsi que la protection de la situation qui fait l’objet du litige.
Sur ce point , la pratique de la CJ-CEMAC est loin d’être celle que décrit le Professeur
JAMES MOANGUE KOBILA : « à la différence du juge communautaire européen qui
s’inspire du droit international , des droits nationaux et de la logique, le juge communautaire
en zone CEMAC s’est jusqu’ici exclusivement inspiré de la logique46 ». Les droits processuels
des justiciables devant cette Cour de justice sont considérés comme l’ensemble des garanties
procédurales dont l’inobservation entraine forcément la contestation des décisions rendues par
cette juridiction communautaire.
L’on peut dire que la prise en compte des droits processuels des citoyens justiciables
devant la Cour se fait à travers le respect du principe du contradictoire par les procédures
incidentes (1) ainsi que l’égalité des parties et la libre discussion de leur argument respectifs
(2).

1- Le respect du principe du contradictoire par les procédures incidentes


Le principe de la contradiction en droit communautaire CEMAC à une valeur objective
en matière contentieuse et disciplinaire et à toute la procédure susceptible d’aboutir à une
décision faisant grief47.
Le procès équitable est un principe général du droit communautaire de manière générale.
La CJCE l’a systématisé dans son arrêt ERT du 18 juin 1991 comme : « selon une
jurisprudence constante, les droits fondamentaux font partie intégrante des principes généraux
du droit dont la Cour assure le respect. A cet effet, la Cour s’inspire des traditions
constitutionnelles communes aux Etats membres ainsi que des indications fournies par les
instruments internationaux de protection des droits de l’homme auxquels les Etats membres ont
coopéré ou adhéré ».
Dans son arrêt, la juridiction européenne rappelle que les particuliers bénéficient d’une
protection juridictionnelle effective des droits qu’ils tirent de l’ordre juridique communautaire.
Ce droit à la protection fait partie intégrante des principes généraux de droit découlant
des traditions constitutionnelles communes aux Etats membres. Elle indique également que le

46
James MOANGUE KOBILA, Op. Cit, p.49.
47
Affaire Société PRICE WATERHOUSE SARL (Commission de la CEMAC / Autorité monétaire du Cameroun,
intervenant), appel contre la décision COBAC du 21 aout 2006 portant retrait de son agrément de commissaire
aux comptes titulaires du Crédit Foncier du Cameroun, arrêt n°005/CJ/CEMAC/CJ09 du 2 juillet 2009.

282
traité comporte un système complet de voies de recours et de procédures destiné à assurer le
contrôle de légalité des actes des institutions , en le confiant au juge communautaire48.
Les droits fondamentaux forment donc un élément de la légalité communautaire même si
les instruments internationaux régionaux de promotion et de protection des droits de l’Homme,
la Cour devrait les intégrer à son raisonnement en particulier les règles du procès équitable.
Relativement aux règles de recevabilité des recours, cela implique pour le juge de N’Djamena
de les aménager conformément au droit à la justice, c’est-à-dire permettre à toute personne qui
y a un intérêt légitime et qui présente la qualité éventuellement requise d’accéder à son prétoire
pour qu’il statue sur ses prétentions.
Le juge communautaire intègre de façon rassurante cette problématique à sa démarche
comme le relèvent Edouard Gnimpieba Tounang et Zulandice Zankia à propos de l’affaire
Gozzo Samuel c/CEBEVIRHA : « Cette jurisprudence rassure également l’observateur et les
justiciables quant à la capacité juge de la CEMAC à garantir leurs droits , dans un
environnement marqué par le souci constant des autorités sous régionales à protéger
radicalement les finances communautaires , bien souvent au détriment des intérêts des
justiciables. Enfin, la jurisprudence Gozzo affirme et confirme l’indépendance du juge de la
CEMAC et sa capacité à protéger les justiciables devient progressivement une réalité dans
notre région, et porte la marque d’une nouvelle ère en zone CEMAC : le choix de faire du droit
communautaire le principal instrument du mouvement d’intégration, porteur d’une certaine
sécurité juridique pour tous les acteurs de cette aventure commune »49. Tout en restant réservé
sur cette indépendance du juge de la CEMAC, l’on ne peut nier une véritable volonté de ce
dernier à libéraliser le droit communautaire en se montrant patient avec les justiciables même
en dans les hypothèses ou on aurait pu déceler des abus de droits50.
Pour ce qui est du respect du principe du contradictoire par les procédures incidentes
devant la Cour de justice de la CEMAC. Dans l’arrêt rendu par la Chambre judiciaire de la Cour
de justice de la CEMAC en date du 16 mai 2002, la cour est saisie par Exception de procédure
soulevée par la COBAC contre Tasha L. Lawrence (Mes B.N. Marcel et [Link]é).
Il s’agit d’un recours en annulation formé contre une décision de la COBAC et le juge le
déclara recevable et régulier conformément à l'acte additionnel du 14 décembre 2000 portant
Règles de procédure de la chambre judiciaire. Elle dit en outre que l’exception de procédure
soulevée par la COBAC, auteur de la décision querellée et partie au procès, constitue une
demande incidente ayant des liens de connexité avec le recours en annulation formé par Ad AG
Aa et qu’il s’agissait en réalité d’une mesure conservatoire permettant de prendre certaines
précautions pour assurer l’efficacité de la décision à intervenir, qu’intervenu dans les délais et
forme de loi, ce recours est régulier et recevable en la forme.
Le juge décide en statuant publiquement en matière de droit communautaire,
contradictoirement par arrêt avant dire droit et en dernier ressort : en la forme déclare recevables

48
Alain .Paul .Weber, « les conditions dans lesquelles un particulier peut demander l’annulation d’un règlement
communautaire », disponible sur
[Link] Consulté le O8 février 2025.
49
« Revue de jurisprudence communautaire », Juridis Périodique, n°75, juillet – aout –septembre 2008, p.38.
50
Apolin KOAGNE ZOUAPET, La recevabilité des requêtes devant la cour de justice de la CEMAC, Mémoire
de master en Relations internationales, option Contentieux International, IRIC, 2010.

283
les recours principal et incident et au fond dit justifiée l’exception soulevée par la COBAC, la
met hors de cause, réserve les dépens. On voit clairement dans cette jurisprudence que le juge
par des procédures incidentes met l’accent sur le respect du contradictoire. Le principe du
contradictoire est le second principe directeur du procès, il apparait comme l’élément central
de tout procès équitable d’une société démocratique. Organisé par le code de procédure civile,
ce principe se présente comme ou s’exprime par le terme de contradiction. Il est utilisé comme
synonyme de droits de la défense mais comme son pluriel l’indique, les droits de la défense
sont une notion plus large comprenant aussi le droit à un juge impartial et à des décisions
motivées et participant au procès équitable. D’après la convention européenne de Sauvegarde
des droits de l’Homme, le principe du contradictoire consistant en une possibilité pour chaque
partie de faire valoir ses arguments devant le juge, est une composante du procès équitable.
Tout comme le principe dispositif, le respect du contradictoire vise tous les intervenants au
procès, les parties, le juge et accessoirement en matière civile, le ministère public. Il déborde
toutes les phases du procès dès l’introduction d’instance puis tout au long du déroulement du
procès.
Ainsi présenté, l’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC se fait par une
prise en compte des droits processuels des justiciables par le respect du principe du
contradictoire au moyen des procédures incidentes mais également par l’égalité des parties et
la libre discussion de leur argument respectif.

2- L’égalité des parties et la libre discussion des arguments respectifs


« Ceux qui ont un génie assez étendu pour pouvoir donner des lois à leur nation ou à une
autre, doivent faire de certaines attentions sur la manière de les former »51. L’égalité des
parties et la libre discussion des arguments respectifs sont des garanties de la sécurité juridique
des justiciables devant la cour de justice de la CEMAC. La sécurité représente la situation d’une
personne, d’un acte ou d’un objet mis hors des risques. Elle garantit en fait la fiabilité et/ou à
l’ordre juridique ainsi que celle du droit. L’égalité ici doit être perçue comme une égalité des
armes entre les parties au procès. Il s’agit d’un corollaire du principe du procès équitable. Elle
englobe la plupart des principes directeurs du procès pénal ou civil. Elle n’est pas de
compréhension aisée et dépend des contextes et les circonstances. Elle a une signification
variable et/ou flexible. A travers cette complexité, elle s’assimile à une notion mystérieuse52.
Pour Jean Pradel, elle est « un principe inutile, faux et surtout dangereux pour l’intérêt
général »53. Du point de vue sémantique, l’étude de l’égalité des armes oriente principalement
vers les approches religieuses et philosophiques de l’égalité.
Elles sont abordées ici au détriment des autres approches possibles. Dans la conception
religieuse, les chrétiens disent que l’égalité a une origine divine dans la mesure où elle est
consacrée dans les Saintes écritures. Saint Augustin n’avait-il pas trouvé que l’égalité existe
dans le respect des règles divines.

51
Charles Louis MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, T.2, Flammarion, Paris 1979, p.302.
52
Pierre MAZIERE, Le principe de l’égalité en droit privé, PUAM, Aix-en-Provence, 2003, p.22.
53
Jean PRADEL, « Notre procédure pénale défend-t-elle l’intérêt général ? », RPDP, 2005, p.503s, spéc, p.517s.

284
Elle incarne l’assertion selon laquelle : « Pas de Dieu, pas de justice , pas de justice , pas
de Droit , pas de Droit , pas de Peuple, pas de Peuple , pas d’Etat »54. Mais cette égalité n’est
pas possible et demeure absente55. Mazière pense que « athée ou religieuse, la morale qui fonde
l’Etat de droit ignore l’égalité, soit que les hommes se consacrent à une vie proprement
spirituelle, soit qu’ils se vouent à l’orgueil, source de mépris d’autrui, donc de traitement
inégal »56. Pour la conception philosophique, l’égalité a une origine naturelle. Elle se traduit
par la « différence des âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l’esprit ou de
l’âme »57. Selon Voltaire, nous sommes tous également hommes, mais non nombreux égaux de
la société58.
L’approche juridique de l’égalité. Selon elle le droit est dans « l’égalité »59. Cette dernière
constitue un idéal des pratiques démocratiques. Mais il est identifié textuellement par les termes
tels que « la personne poursuivie à droit en toute égalité au moins aux droits (…) »60. L’égalité
des armes est un vecteur de la stabilité du procès. Il représente le socle même des règles du
procès équitable61. Elle est la matrice de l’indépendance entre les parties et elle implique l’idée
de l’absence de prééminence des droits d’une partie par rapport à l’autre. Bref, elle représente
la mise en œuvre des parties au même pied d’égalité62.
L’égalité des parties et la libre discussion des arguments respectifs comprends entre autre
le droit égal à l’information qui permet aux citoyens devant la Cour de justice CEMAC de
comprendre le sens de l’égalité des armes dans le procès devant la Cour.
Il y a également l’impartialité comme garantie de l’équilibre processuel63.
Cette impartialité du juge assure une justice juste car elle est soit objective64et subjective65
qui implique la recherche de la conviction personnelle du juge dans un litige. Il doit être ressenti
que le magistrat dans ses rapports personnels avec l’une quelconque des parties n’a pas une
attitude la privilégiant dans un domaine du procès.

54
Augustin D’HIPONNE, « De civitate dei », XIX, 24.
55
Pierre MAZIERE, Le principe d’égalité en droit privé, [Link]., p.31.
56
[Link].
57
Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : part.
II, La pléiade, 1964, p.131.
58
Voltaire …in Histoire des idées politiques, [Link] (Dir), 13e éd., Dalloz, Paris, 1997, p.296.
59
Alain, « Propos », la démocratie, c’est le règne du droit, 31 juillet 1912, « la pléiade », Gallimard, cité par
Phillipe RICHARD « le principe d’égalité en tant que principe fondateur des Droits de l’Homme et de la
démocratie », in les Droits de l’homme et le suffrage universel, G. CHIENA (Dir), L’Harmattan, Paris, 2002,
p.193s.
60
Voir l’article 14 du PIDCP de 1966 et 10 de la DUDH.
61
VOGLIOTTI, « Production du droit en réseau et juge « tisseurs ». De quelques épiphanies de l’expérience
juridique médiévale au sein de la justice pénale internationale », in Les sources du droit international pénal,
Mireille. DELMAS- MARTY et autres (Dir), Société de Législation Comparée, Paris, Vol.7, p.361, spéc, p.364 ;
Iyane SOW, « l’égalité des armes devant le Tribunal Pénal International pour le Rwanda », Revue Hellénique de
Droit international, n°58,2005, [Link]., p.453.
62
André HUET et Rénée KOHERING –JOULIN, Droit pénal international, [Link]., p.263.
63
DE GOUTTES, « l’impartialité du juge. Connaitre, traiter et juger : quelle compatibilité », [Link]., p.63s ;
Vasleska BRAGA , « les poids des « apparences »dans l’impartialité du juge administratif ».
64
L’impartialité est objective si elle est identifiée en « l’absence de parti pris, de préjugé, de préférence, d’idées
préconçues, exigence consubstantielles à la fonction juridictionnelle dont le propre est de départager des
adversaires en toute justice et équité », voir le Vocabulaire Juridique de Gérard CORNU page 468.
65
Michel FRANCHIMONT, et autres, Manuel de procédure pénale, [Link]., p.1128.

285
En droit communautaire CEMAC, le juge garanti le droit d’accès et les droits de la
défense parce qu’ils bénéficient d’une reconnaissance par les instruments internationaux et
régionaux des Droits de l’Homme66. L’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC en
matière environnementale est implicitement reconnu par le législateur communautaire.
Dans cette idée il est question d’appréhender ce droit d’accès au moyen de la compétence
contentieuse de la Cour et par la prise en compte des droits processuels devant l’instance
communautaire. Il revient cependant de questionner l’effectivité de ce droit d’accès à la Cour
de justice CEMAC en matière environnementale.
Dès lors, la mise en œuvre de ce droit d’accès est-elle exempt de vices ?

II- UN DROIT D’ACCES A LA MISE EN ŒUVRE EFFECTIVE DIFFICILE

Le droit de l’environnement est un droit récent et sa mise en œuvre ou son effectivité ne


sont pas toujours inscrites comme une lettre à la poste.
L’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC est certes consacré par le
législateur communautaire mais la réalité contraste avec les faits. Ce droit d’accès rencontre
plusieurs facteurs le limitant dans la mise en œuvre en matière environnementale. Le terme
« effectivité » traduit ce qui produit des effets. Un phénomène est dit effectif lorsqu’il existe,
lorsqu’il a quitté le simple état de forme, de puissance, de virtualité.
Concrètement, l’effectivité permet de mesurer l’écart entre la norme posée et les
comportements suivis pour voir si elle est réellement appliquée67, l’application étant le
« paradigme dominant de la notion de l’effectivité du droit ».
Dans le même sens, Paul Amselek affirme que « l’analyse de l’effectivité des règles de
droit porte sur la question de leur application »68. Comme on le voit, l’effectivité est une notion
ex post qui permet de façon rétrospective, de mesurer empiriquement le degré de réalisation
d’une norme juridique.
Selon Tatiana Grundler, « s’interroger sur l’effectivité d’un droit, c’est questionner sa
mise en œuvre »69. Ce qui permet de rapprocher l’effectivité de l’efficacité, sans toutefois les
confondre. Pour ce qui est de l’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC, l’on peut

66
Pour s’en convaincre un parallèle avec la Cour de justice de l’union européenne , l’on peut avec Serge
GUINCHARD et al dans Droit commun et droit comparé du procès équitable, 4e éd., Précis/Droit privé , Paris,
Dalloz, 2007, p.353, que la CJ-CEMAC procède à la réception des instruments internationaux et régionaux de
protection des Droits de l’homme par l’ordre juridique communautaire , et s’est instituée comme une véritable
juridiction des Droits de l’homme, « juge exclusif de la conformité du Droit communautaire aux droits
fondamentaux ». Au plan jurisprudentiel, l’on peut convoquer l’affaire Banque Atlantique du Cameroun (Autorité
monétaire du Cameroun/Amity Bank Cameroon PLC /Messieurs SIELIENOU Christophe/FUTE
Raphael/NGASSA Mathurin/ Compagnie d’Assurances C.P.A, intervenants), recours en tierce opposition contre
l’arrêt n°010/CJ/CEMAC /CJ/09 du 13 novembre 2009, arrêt n°012/2011 du 31 mars 2011.
67
Hubert REID, Dictionnaire de droit Québécois et canadien, 2e éd, Montréal, Wilson et Lafleur, 1996, p.209 ;
Gérard CORNU, Vocabulaire juridique, 9e éd., Quadrige/PUF, Paris, 2012, p.384.
68
Paul AMSELEK, Perspectives critiques d’une réflexion épistémologique sur la théorie du droit, Paris, LGDJ,
1964, p.340.
69
Tatiana GRUNDLER, « Effectivité, efficacité, efficience. L’exemple du droit à la santé », in Véronique
CHAMPEILS DESPLATS et Daniel LOCHAK (dir.), A la recherche de l’effectivité des droits de l’homme,
Presses universitaires de Paris Nanterre, 2012, p.32.

286
dire que son effectivité est remise en cause du fait notamment de certaines pesanteurs. Au rang
de ceux-ci l’on classe au sommet de nombreuses contraintes qui rendent difficile la
concrétisation de ce droit d’accès (A). Face à ces contraintes, l’on envisagera le nécessaire
renforcement du droit d’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC en matière
environnementale (B).

A- Un droit d’accès rendu difficile par de nombreuses contraintes

Le droit d’accès des citoyens à la Cour de justice en matière est rendue difficile par de
nombreuses contraintes ou limites. En effet l’opérationnalisation de la justice environnementale
en Afrique en général et en zone CEMAC en particulier est limitée. Le continent africain se
situe en première ligne dans la mise en œuvre de la justice climatique par exemple. Sa
vulnérabilité aux effets des changements climatiques étant inversement proportionnelle à sa
responsabilité. C’est ce que le Professeur Mohamed Ali Mekouar qualifie « la climato-
vulnérabilité aigue de l’Afrique »70. Les politiques environnementales régionales présentent
beaucoup d’intérêt pour l’Afrique centrale. Leur élaboration de 2007 à nos jours explique la
volonté des décideurs politiques des Etats membres de la CEAC de donner à l’environnement
toute l’attention qu’il mérite, de respecter les clauses des conventions internationales en matière
environnementales, de lutter contre la pauvreté efficacement et d’améliorer en amorçant le
développement durable pour l’atteinte des OMD. Cette effectivité s’appuie sur certaines
institutions spécialisées et les partenaires financiers et techniques intervenant dans le droit de
l’environnement. Au niveau de la CEMAC, les politiques environnementales sont prises au
sérieux71. Si cet effort est louable, force est de constater que les politiques environnementales
déjà formulées et adoptées par les instances appropriées connaissent des difficultés de mise en
œuvre à savoir la méconnaissance du droit communautaire de l’environnement par les
justiciables (1) et par le renvoi au droit national des Etats partis et aux instruments
internationaux de protection des Droits de l’Homme (2).

1- La méconnaissance du droit communautaire de l’environnement par les


justiciables
Le droit d’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC se trouve limité par la
méconnaissance du droit communautaire de l’environnement par les justiciables. Ces derniers
invoquent rarement le droit à un environnement sain devant le juge régional.
L’effectivité d’un droit, de sa garantie et de sa jouissance dépend éminemment de la
justiciabilité de ce droit72. Cette dernière matérialise l’une des meilleures garanties
institutionnelles dudit droit. Il en va de même pour le droit de l’environnement. Pourtant, la

70
Mohamed Ali MEKOUAR, « l’Afrique à l’épreuve de l’accord de Paris : ambitions et défis », Revue juridique
de l’environnement, n° spécial, 2017/HS17, p.60.
71
« Gouvernance et Stabilité macro-économique » du programme ambitieux de la CEMAC de 2010-2025 : le
Programme Economique Régionale (PER). On retrouve ici au premier plan les politiques environnementales de
la CEMAC sur tous les plans.
72
Fédération Internationale des ligues des droits de l’homme, Guide pratique. La Cour africaine des Droits de
l’Homme et des Peuples Vers la Cour de justice et des droits de l’homme, avril 2010.

287
justiciabilité du droit à l’environnement pose également des difficultés du point de vue de la
saisine directe de la juridiction de la CEMAC, ce qui est discriminatoire73.
La mission de la Cour de Justice de la CEMAC en matière d’environnement reste
largement méconnue, tant par les victimes que par les organisations actives dans ce domaine.
À ce jour, l’absence de jurisprudence concernant la protection du droit à un environnement sain
s’explique principalement par le faible nombre de saisines du juge communautaire pour des
litiges liés à cette question. Cette situation découle d’une méconnaissance du rôle de cette
juridiction dans ce domaine. Depuis sa création il y a une vingtaine d’années, la Cour n’a été
saisie d’aucune affaire relative à des violations du droit des populations à vivre dans un
environnement sain, alors que la région d’Afrique centrale est confrontée à de nombreux cas de
violations de ce droit.
Les multiples atteintes à ce droit, souvent causées par des multinationales impliquées dans
l’extraction minière ou l’exploitation pétrolière dans les États membres de la CEMAC, n’ont
pas donné lieu à des procédures judiciaires. Dans de nombreux pays de la région,
l’environnement continue de subir des dommages sans qu’aucune action en justice ne soit
entreprise pour y remédier. Pourtant, une saisine régulière de la Cour pourrait significativement
contribuer à améliorer la situation environnementale dans l’espace CEMAC.
Il est donc essentiel de mieux sensibiliser les citoyens, et surtout les associations de
défense de l’environnement, sur les possibilités d’engager des actions contentieuses devant la
juridiction communautaire, en s’appuyant sur l’article 24 de la Charte africaine des droits de
l’Homme et des peuples. Le juge communautaire ne pourra jouer pleinement son rôle dans la
protection de ce droit qu’à travers une jurisprudence riche et diversifiée en la matière. Il est
temps que la méconnaissance de son rôle cède la place à un « activisme » accru des citoyens et
des associations environnementales devant la Cour de justice de la CEMAC.
Dans un contexte où la protection du droit à l’environnement est quasi inexistante dans
l’espace CEMAC, il est urgent que les litiges relatifs aux atteintes à ce droit soient portés devant
la Cour, non seulement par les citoyens, mais surtout par les organisations œuvrant pour la
protection des droits de l’homme en général.
On note aussi la rareté de la jurisprudence régionale africaine en matière
environnementale. On peut citer au niveau africain deux principales affaires à savoir l’affaire
SERAC et l’affaire Endoris c/Kenya dans lesquelles la Commission de l’union africaine prends
des décisions de nature coercitive. La protection de l’environnement est devenue une évolution
irrésistible des temps contemporains et si les citoyens ne sont pas au courant de l’existence des
règles juridiques communautaires, l’accès de ceux-ci à la Cour de justice de la CEMAC en
matière environnementale n’est pas possible.
On voit clairement que l’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC est limité
par l’ignorance de l’existence des règles communautaires environnementales, encore récentes,
à la fois par les justiciables et les acteurs judiciaires.

73
Ibid.

288
D’où l’intérêt de promouvoir leur vulgarisation et leur accès par l’élaboration des recueils
et leur codification à droit constant, c’est-à-dire une codification des textes préexistants
reclassés selon leur nature sans les modifier substantiellement74.
Le droit à un environnement sain est un droit constitutionnel tout comme la protection de
l’environnement est un devoir constitutionnel pour tous.
L’on doit défendre et promouvoir la protection de l’environnement car celle-ci ne peut
être effective et efficace que si les citoyens sont impliqués dans sa mise en œuvre à travers la
concrétisation du droit d’accès à la Cour de justice dans le contexte de la zone CEMAC.
La loi - cadre sur la gestion de l’environnement au Cameroun par exemple pose elle-
même des difficultés aux administrés pour l’accès au juge en matière environnementale dans la
mesure où son article 8 privilégie les « communautés de base et les associations agrées
contribuant à toute action des organismes publics et parapublics ayant pour objet la protection
de l’environnement » en leur permettant d’exercer les « droits reconnus à la partie civile en ce
qui concerne les faits constituants une infraction aux dispositions de la présente loi et de ses
textes d’application, et causant un préjudice direct ou indirect aux intérêts collectifs qu’elles
ont pour objet de défendre ».
La méconnaissance du droit communautaire en matière de l’environnement reste une
entrave très déterminante pour la consolidation du droit d’accès à la CJ-CEMAC par les
citoyens. Un autre facteur limite l’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC.
Il s’agit du mécanisme du renvoi par lequel le droit communautaire renvoi la protection
des Droits de l’Homme au droit national des Etats membres ainsi qu’aux instruments
internationaux de protection des droits de l’Homme.

2- Un renvoi au droit national des Etats membres et aux instruments internationaux


de protection des Droits de l’Homme.
Le niveau de protection du droit d’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC
par les institutions communautaires n’est pas efficace et le juge communautaire devient à ce
moment- là le dernier rempart de la protection juridictionnelle du droit d’accès à la justice
environnementale. Mais cette protection juridictionnelle est lacunaire dans le domaine
environnemental. Les actes de droit dérivé de la CEMAC peuvent avoir des incidences sur la
protection de l’environnement. Partant du constat que les auteurs des Traités ont
constitutionnellement engagé la CEMAC à œuvrer pour « un niveau élevé de protection de et
d’amélioration de la qualité de l’environnement »75, il était attendue que les règles
communautaires susceptibles de mettre en cause ce niveau de protection soient attaquables
devant la Cour de justice76. Or l’état actuel du droit procédural de la CEMAC reste difficile à

74
Gérard CORNU, (dir), Vocabulaire juridique, Paris, PUF, 11e éd., mise à jour en 2016, p.187.
75
Voir par exemple en guise de droit comparé l’article 3 paragraphe 3 du Traité sur l’Union européenne.
76
Ludwig KRAMER, « The Environmental Complaint in EU Law », JEEPL, 2009, pp.13-35 (25) ; Charles
PONCELET, « Access to Justice in Environmental Matter- Does the European Union comply with its
Obligations ? », Journal of Environmental Law, 2012, pp.287-309 (292).

289
la mise en place de ce droit d’accès77 devant le juge de la légalité des actes de la CEMAC. Un
autre facteur est le renvoi.
La cohésion dans l’interprétation du droit communautaire est assurée par un mécanisme
de renvoi préjudiciel, organisant la collaboration entre le juge national et le juge
communautaire : en cas de doute sur l’interprétation qu’il convient de donner à une règle
communautaire, le juge national peut demander au juge communautaire de procéder à
l’interprétation et de le renvoyer l’affaire pour la solution définitive du litige en matière
environnementale78. En zone CEMAC, le mécanisme du renvoi préjudiciel est établi par la
jurisprudence DJEUKAM79.
Dans cette affaire le juge national centrafricain a fait une mauvaise application du droit
communautaire, ce qui a abouti au premier arrêt préjudiciel rendu par la CJ-CEMAC après dix
ans de fonctionnement effectif80.
Le renvoi est un mécanisme qui fragilise le droit d’accès des citoyens à la cour de justice
de la CEMAC. Cependant du fait de la prééminence de la souveraineté dans la protection des
droits de l’Homme de manière générale, la Cour de justice de la CEMAC ne peut que renvoyer
devant le juge national la répression des litiges environnementaux. Outre les facteurs limitant
le droit d’accès à la Cour de justice de la CEMAC, l’on peut dans une perspective évolutionniste
recommander le nécessaire renforcement du droit d’accès des citoyens à la Cour de justice de
la CEMAC en matière environnementale.

B- Le nécessaire renforcement du droit d’accès des citoyens à la Cour de justice de


la CEMAC en matière environnementale

A partir d’une critique de ce qu’il appelle « le discours interprétatif dominant », qui a


cherché à imposer tout au long du XXe siècle l’idée d’une société sans acteurs, soumise à des
déterminismes de tous genres et surtout économiques, Alain Touraine suggère que le seul
principe permettant d’évaluer les conduites de chacun et les situations sociales est la
reconnaissance des droits, politiques, sociaux et culturels, de tous les êtres humains, reconnus
comme des personnes libres et égaux.
Il appelle par-là à repenser l’individu en tant que sujet, « clé de voute » d’une sociologie
reconstruite. Sa sociologie s’écarte de l’individualisme occidental en ce sens qu’il met l’accent

77
La rareté des litiges impliquant la protection de l’environnement ne favorise pas l’effectivité de ce droit dans
notre contexte de la CEMAC.
78
Actuellement la Cour de justice (CJCE) exclusivement. Le traité de Nice du 26 février 2001 a prévu toutefois la
possibilité de confier certaines compétences préjudicielles spécifiques au tribunal de première instance (V.
art.225.3 CE).
79
KAMWE KENGNE MOUAFFO, Commentaire du Premier Arrêt Préjudiciel de la CJ-CEMAC, 14/03/2014,
[Link]
80
Ce premier arrêt préjudiciel était vivement attendu. Une doctrine spécialisée avait prédit en ce sens que : « le
premier renvoi préjudiciel qui parviendra au greffe de N’Djamena sera alors l’occasion pour la juridiction de la
communauté, de véritablement marquer de son empreinte les ordres juridiques nationaux, et d’amorcer une
collaboration importante avec les juridictions des Etats membres », Samuel-Jacques PRISO ESSAWE,
Chronique des activités de la Cour de Justice de Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale,
Peinant, N°[Link]-Mars 2007.

290
sur la subjectivisation qui passe par la défense les droits de chacun contre tous les modes
d’intégration sociale.
L’unité des conduites sociales n’est plus imposée par la société ou la culture mais par le
« Sujet », porteur de droits universels vécus dans des situations sociales et culturelles
particulières81. Le droit de l’environnement étant un droit fondamental du citoyen, il faut que
ce dernier soit capable de revendiquer l’atteinte portée à ce droit devant la Cour de justice de la
CEMAC. Face aux facteurs limitant la concrétisation de ce droit d’accès à la justice en matière
environnementale, on peut proposer des perspectives de consolidation et d’implication des
citoyens dans l’espace communautaire CEMAC pour rendre plus facile la protection de
l’environnement. Il s’agit d’une part de l’attribution du contentieux des droits de l’Homme des
Etats membres au juge communautaire CEMAC (1) et d’autre part une nécessaire prise en
compte des réalités socio-économiques des Etats parties pour un rapprochement plus efficace à
la juridiction communautaire aux justiciables (2).

1- L’attribution du contentieux des droits de l’Homme des Etats membres au juge


communautaire CEMAC
La Cour de justice de la CEMAC est l’instance de règlement du contentieux
communautaire qui figure parmi les thèmes classiques de la protection juridictionnelle en droit
communautaire. Lorsque des visiteurs rencontrent à NDJAMENA un juge communautaire, il
arrive souvent que l’un d’eux pose la question : « à quoi sert la Cour de justice de la
CEMAC ? ».82
La présente thématique qui permet au moyen du droit d’accès d’appréhender le système
juridictionnel de la CEMAC vise à répondre à cette interrogation. Pour la clarté, il faut préciser
que l’analyse porte sur la Cour de justice notamment la Chambre Judiciaire.
La création d’une juridiction régionale communautaire permet d’assurer le respect de la
légalité, élément consubstantiel de la « communauté de droit » pour reprendre la formule
employée par Hallstein Walter Président de la Commission des communautés européennes en
195983. Il est essentiel en effet que les actes des institutions communautaires susceptibles de
produire des effets de droit (juridiques) et d’affecter directement les droits et intérêts des
différents sujets de droit soient soumis à un contrôle juridictionnel qui soit apte à vérifier la
conformité des actes des institutions au traité. Cette communauté de droit empruntée par la
CEMAC en 1994 puis en 2008, exige que les Etats membres respectent leurs obligations
découlant du traité. A défaut, une procédure en manquement pourra être engagée contre l’Etat
défaillant. La Chambre judiciaire de la CJ-CEMAC est une juridiction véritablement
indépendante dont l’archétype est la Cour de Justice de l’Union européenne. Elle siège de
manière permanente et sur la base de quatre principaux textes84. En vertu du principe des

81
Alain TOURAINE, « Théorie et pratique d’une sociologie de l’action », Revue Sociologie et sociétés, vol.10,
n°2,1978, Montréal, p.149-188.
82
[Link]
83
Citée dans le célèbre arrêt « les Verts » du 23 avril 1986.
84
Le Traité révisé et son additif ; la Convention régissant la Cour de justice ; l’Acte additionnel n°006/00/CEMAC-
041-CCE-CJ-02 du 14 décembre 2000 portant statut de la Chambre Judiciaire ; l’Acte additionnel
n°04/00/CEMAC-041-CCE-CJ-02 du 14 décembre 2000 portant règlement de procédure.

291
compétences déléguées, la Chambre judiciaire n’a comme les autres institutions de la
communauté, qu’une compétence d’attribution85. En dehors du recours en annulation86, le
recours en responsabilité87 et le recours préjudiciel88 et le recours en carences89. En matière
environnement, le texte fondateur de la CEMAC pourrait reconnaître explicitement90 non
seulement des droits environnementaux aux individus, mais également des droits spécifiques
aux peuples. Cette singularité, qui se distingue des autres instruments juridiques internationaux
et régionaux en matière de droits de l’Homme, pourrait incarner une approche distinctive du
système africain dans la protection des droits. Elle pourrait traduire une vision qui garantit les
droits des individus en tant que citoyens, tout en soulignant de manière significative les droits
accordés aux entités collectives, à savoir les peuples91.

85
L’article 2 de l’additif au Traité instituant la CEMAC rappelle ce principe en ces termes : « les organisations et
les institutions agissent dans les limites des attributions et selon les modalités prévues par le présent additif, par
les conventions de l’UEAC et de l’UMAC et par les statuts respectifs de ces organes ou institutions ». l’article 2
de la Convention régissant la Cour de justice énonce quant à lui que « la Cour est chargée de réaliser par ses
décisions l’harmonisation des jurisprudences dans les matières relevant du domaine des traités et de contribuer
par ses avis à celle des législations nationales des Etats membres dans ces matières ».
Il résulte que toute compétence communautaire doit trouver son fondement dans une disposition du traité car seule
la révision ultérieure de celui-ci peut modifier l’étendue des compétences communautaires de la Cour.
86
Article 14 de la Convention régissant la Cour de Justice de la CEMAC.
87
Article 20 de la Convention régissant la Cour de justice de la CEMAC.
88
Il permet à la Cour de garantir une interprétation uniforme du droit de la CEMAC dans l’ensemble de la
Communauté par une procédure dite de « renvoi préjudiciel » mise en place par l’article 17 de la Convention
régissant la Cour.
Il faut également préciser que le Traité révisé à Yaoundé au Cameroun en 2008 apporte d’autres moyens de saisine
à savoir le recours en manquement qui permet au juge communautaire de contrôler le respect par les Etats membres
des obligations que le droit communautaire fait peser sur ces derniers.
Il est déclenché par la Commission ou par l’Etat membre à l’encontre d’un Etat lorsque le premier estime que le
second n’a pas respecté le droit de la CEMAC (voir les jurisprudences BMBC et SIAKAM STONE).
89
Dirigé contre l’inaction d’une institution, d’un organe de la communauté. Si cette inaction est illégale au regard
du droit de la CEMAC, le juge constate la carence et l’institution ou l’organe doit prendre les mesures appropriées
(Recours en déclaration d’inexistence juridique, Etat de Guinée Equatoriale).
90
Au sein de la CEMAC, le juge a souligné que « les droits fondamentaux dont le respect est ainsi prescrit, sont
contenus dans les instruments internationaux que sont la Déclaration universelle des droits de l’Homme et la Charte
Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples qui ont toutes été ratifiées par les États membres de la CEMAC
» ; il n’existe aucune mention tacite dans les textes de la compétence du juge communautaire dans les cas de
violation des droits fondamentaux des citoyens de la communauté. La protection effectuée par ce dernier résulte
d’une interprétation des textes. En effet, le préambule du Traité Révisé pose le principe de la réaffirmation par les
États membres de « leur attachement au respect des principes de démocratie, des droits de l’Homme, de l’État de
droit, de la bonne gouvernance, du dialogue social et des questions de genre ». Ce dont le texte de la Convention
régissant l’Union Économique de l’Afrique Centrale (UEAC) s’est fait l’écho à l’article 2 § (d) en érigeant en
politique sectorielle, la bonne gouvernance, les droits de l’Homme, le dialogue social et les questions de genre. À
la différence de la CEMAC, la CJ CEDEAO est, depuis l’entrée en vigueur du Protocole A/SP.1/01/05 du 19
janvier 2005, devenu juge des droits de l’Homme. Sa base légale de protection des droits fondamentaux s’appuie
d’abord sur la déclaration des principes politiques du 6 juillet 1991 qui constitue, selon le traité de Lagos révisé
le 24 juillet 1993, un engagement « à promouvoir et à encourager la jouissance pleine et entière par toutes les
populations de leurs droits fondamentaux, notamment leurs droits politiques, économiques, sociaux, culturels et
autres inhérents à la dignité de la personne humaine et essentiels à son développement libre et progressif ». Par la
suite, le traité révisé de 1993 a révélé l’attachement des États membres à la Charte Africaine de 1981 et à la
déclaration des principes politiques de 1991 tout en réitérant la nécessité d’améliorer le niveau de vie de leurs
peuples et de stimuler et d’accélérer le progrès économique et social des États.
91
Antoine SANDAOGO KABORE, « La protection des droits environnementaux des peuples autochtones par
la commission Africaine des droits de l’homme et des peuples : Cas des ogoni et des endorois », Revue Africaine
de Droit de l’Environnement • n° 05 – 2020, pp.41-53.

292
Le législateur communautaire peut intégrer, dans les textes de la CEMAC, la
reconnaissance de droits environnementaux collectifs au bénéfice des peuples. Nous militons
également pour l’attribution du contentieux des juridictions nationales en matière de droits de
l’Homme à la juridiction communautaire dans le but d’avoir la sécurité juridique dans l’espace
communautaire. En plus il faut instituée en Afrique Centrale des juges verts 92 pour une
protection effective du droit à la justice environnementale comme droit fondamental des
citoyens de la communauté CEMAC.
De plus, la possibilité pour les citoyens de tous les États membres de la CEMAC de saisir
la Cour sans contraintes, ainsi que l'assouplissement des conditions relatives à la qualité de
victime et à la nature du préjudice, pourraient représenter une opportunité majeure pour les
individus affectés par des dommages environnementaux. Malheureusement, les particuliers ne
peuvent pas directement saisir la Cour de Justice de la CEMAC contre un État ou un autre
particulier par l'intermédiaire d'un conseil d'avocat lorsqu'ils sont victimes de violations de leurs
droits sur le territoire d'un État. L'accès à la Cour est fortement restreint par des règles
procédurales strictes93, notamment le filtrage des requêtes individuelles et l'obligation d'épuiser
les voies de recours internes94 avant de pouvoir saisir la Cour. Ainsi, un citoyen qui estime être
victime d'une violation de son droit à un environnement sain ne peut pas directement s'adresser
à la juridiction communautaire pour demander réparation.
En effet, une violation du droit communautaire peut causer des dommages aux
particuliers et aux entreprises. Cependant, les personnes lésées ne peuvent saisir que le juge
national, qui est seul compétent pour établir les faits, caractériser la violation du droit
communautaire et ordonner la réparation des préjudices subis 95. Le juge national vérifie
également si le plaignant a fait preuve de diligence raisonnable pour éviter ou limiter le
dommage, et si toutes les voies de recours disponibles ont été utilisées. Dans ce cadre, il est
difficile pour un justiciable d'obtenir gain de cause contre un État ou ses démembrements dont
l'action ou l'inaction est à l'origine du préjudice.
De plus, le caractère facultatif du renvoi préjudiciel dissuade les particuliers de recourir
à la juridiction communautaire pour la protection de leurs droits environnementaux96. Enfin, le
manque de confiance des citoyens en la justice de leur propre État est un autre facteur qui les
empêche de saisir les juridictions internes pour faire respecter leurs droits ou mettre fin à leur
violation.

92
Il s’agit des personnes ayant subi une formation exclusivement en environnement et désignés comme juges de
la biodiversité comme c’est le cas dans plusieurs Etats étrangers.
93
YACOUBA SAVADOGO, La protection communautaire de l’environnement dans le cadre de l’UEMOA :
enjeux, portée et perspectives, Université de Limoges, 2019, Faculté de Droit, P39.
94
Abdoul BAH, « Lutte contre la violation des droits humains dans l’espace CEDEAO : Le juge communautaire
plus audacieux que le juge national ? », Village de la Justice, 26 novembre 2021, [Link]
(consulté le 5 décembre 2024).
95
YACOUBA SAVADOGO, La protection communautaire de l’environnement dans le cadre de l’UEMOA :
enjeux, portée et perspectives, [Link].
96
Le renvoi préjudiciel en zone CEMAC est généralement facultatif pour les juridictions inférieures, mais peut
être obligatoire pour les juridictions suprêmes dans certains cas. Ce mécanisme vise à garantir une interprétation
uniforme du droit communautaire, bien que son utilisation reste relativement limitée en pratique. Pour une
application plus efficace, une meilleure formation des juges nationaux et une sensibilisation accrue à l'importance
de ce mécanisme pourraient être envisagées.

293
Dans ce contexte, la saisine de la Cour de justice de la CEMAC pourrait offrir une
alternative aux justiciables, leur permettant de mieux défendre leurs droits. Le citoyen pourrait
ainsi demander directement réparation devant la Cour si celle-ci décidait de ne pas exiger
l'épuisement des voies de recours internes comme condition de recevabilité des requêtes. Cela
éviterait aux victimes de devoir prouver qu'elles ont épuisé les recours internes dans leur pays
d'origine, une étape souvent longue et contraignante, surtout dans les pays où la justice est
structurellement défaillante97.
Par ailleurs, les arrêts de la Cour doivent avoir une force obligatoire, et chaque État
membre est tenu de prendre les mesures nécessaires pour leur exécution98. Ainsi, les décisions
de la Cour sont exécutoires dès leur notification, et l'État concerné doit veiller à leur mise en
œuvre selon ses propres règles et procédures.
Une autre suggestion mérite d’être avancée ici. Il s’agit de la prise en compte des réalités
socio-économiques des Etats membres pour un rapprochement plus efficace à la juridiction
communautaire aux justiciables.

2- Une prise en compte des réalités socio-économiques des Etats parties pour un
rapprochement plus efficace à la juridiction communautaire aux justiciables
Doudou Thiam observait pertinemment que dans le régionalisme africain du lendemain
des années 1970, le cas plus fréquent était celui où aucun mode de règlement des litiges n’était
prévu99. Dans la sous-région d’Afrique Centrale, le changement radical d’orientation résultant
de l’avènement de la CEMAC est attesté par le fait que le traité instituant sa devancière, l’Union
douanière et économique de l’Afrique Centrale (UDEAC), ouvert à la signature à Brazzaville
le 8 décembre 1964, entrée en vigueur en 1966, n’avait pas prévu de juridiction.
La nouvelle orientation impulsée par les acteurs des traités de la CEMAC est toutefois
conforme au phénomène général de judiciarisation des relations internationales qui se vérifie
aussi bien à l’échelle universelle par l’avènement de l’organe de règlement des différends
(ORD) de l’organisation mondiale du commerce (OMC), des juridictions pénales
internationales ad hoc (TPIY et TPIR) et de la Cour pénale internationale (CPI) ainsi que du
Tribunal international du droit de la mer (TIDM)100. Les enjeux sociaux de l’environnement
représentent des problèmes qui méritent des actions101. L’intégration des réalités socio-
économiques des Etats parties est importante pour un rapprochement plus efficace des
justiciables à la juridiction communautaire en matière environnementale.
Une application uniformisée du droit de la CEMAC sans prendre en compte ces réalités,
mène à des résultats contre-producteurs et sources d’injustices multiples. Ainsi, l’on doit

97
Abdoul BAH, « Lutte contre la violation des droits humains dans l’espace CEDEAO : Le juge communautaire
plus audacieux que le juge national ? », Village de la Justice, 26 novembre 2021, [Link]
(consulté le 5 décembre 2024).
98
Article 85 de l’Acte Additionnel N°03/21-CEMAC-CJ-CCE-15 portant règlement de procédure de la Cour de
Justice Communautaire.
99
Doudou THIAM, « Le fédéralisme africain », RCADI, 1969, pp.317-398 (spéc. p.390).
100
Mireille COUSTON, « La multiplication des juridictions internationales. Sens et dynamiques », JDI, 2002,
vol.1, pp.5-53 (spéc.p.7) ; voir également Jean- Marc SOREL, « Les premiers pas des juridictions
internationales : maladresses, péché de jeunesse ou affirmation ? », [Link]., p.284.
101
Louis GUAY, les enjeux sociaux de l’environnement : des problèmes aux actions, PUL, Canada, 2021.

294
procéder à une évaluation très poussée des situations économiques plus approfondies par
l’adoption de nouvelles directives ou règlements.
Il faut procéder aux concertations publiques avec les acteurs locaux en rendant accessible
et flexible la procédure en la simplification des procédures. Il faut prévoir aussi les mécanismes
de compensation et d’aides par l’accompagnement, la sensibilisation et le renforcement des
capacités notamment en matière technique ainsi que l’accès à la justice par l’effectivité de ce
droit fondamental.
Encourager la protection de la biodiversité par tous les acteurs y compris les citoyens
communautaires par la mise à disposition de ceux-ci des informations fiables et justes
permettant d’actionner la protection de l’environnement.

CONCLUSION

Le droit d’accès des citoyens à la Cour de justice de la CEMAC en matière


environnementale n’est pas une entreprise totalement aboutie. Ce non aboutissement s’explique
par la résurgence des multiples contraintes liées même au contexte africain, c’est-à-dire les
justiciables sont ignorants du droit communautaire de l’environnement, qui s’apparente très
technique. Par ailleurs, il n’est pas superflu de rappeler que les droits se rapportant à
l’environnement ont fait l’objet de contestation au sein de la doctrine dominante. Toutefois, au
regard de ces manquements, il est important voire urgent de prendre en compte les spécificités
africaines dans la résolution des litiges en matière environnementale, toute chose qui
contribuera à une véritable communauté en Afrique centrale.

295
296
SOUVERAINETÉ DES ÉTATS EN AFRIQUE ET INGÉRENCE OCCIDENTALE

Par

PAHIMI PADACKE Albert


Doctorant en Droit public
Université de Douala (Cameroun)

Résumé
Il est difficilement contestable que le poids de l’ingérence occidentale sur la souveraineté des
Etats en Afrique incite à déterminer ce qui reste de celle-ci. L’altération de l’autonomie de de la
volonté, et de l’intégrité du consentement, des Etats africains est tributaire du poids sans cesse
croissant de ce que l’on appelle le multilatéralisme. Sous ce rapport, tenté de penser que la non-
ingérence, forme d’allégeance, porte en elle les gènes de sa propre déconstruction-reconstruction-
redéfinition. Par ailleurs, la frontière entre la modulation de la souveraineté et son instrumentalisation
en toute souveraineté, concernant les Etats africains, n’est que d’un pas. Il n’est pas, de ce fait, rare de
se rendre à l’évidence de la légitimité discutable de l’ingérence occidentale, à l’analyse de la
consistance même de cette dernière. Ceci conduit d’une part d’observer la modulation de la
souveraineté des Etats africains par le droit d’ingérence et d’autre part de constater
l’instrumentalisation souveraine du droit de s’ingérer dans les Etats africains.
Mots clés : Souveraineté-Etats-Afrique-ingérence-occidentale.

INTRODUCTION GENERALE

Dédier, aujourd’hui encore, une recherche à la souveraineté n’a rien d’un chèque sans
provision. Mieux, récuser une étude sur la souveraineté relèverait de l’illogisme, si tant il est
fondé que l’ère du verseau que nous entamons constitue un terreau fertilisant. Le continent
africain, de manière générale, se prête d’ailleurs en terrain propice de réflexion sur les
questions d’intégrité et voire d’intégralité de la souveraineté face aux expressions plurielles de
porosité observés. Les termes de la résolution, onusienne, 2625 (XXV) sont pourtant non-
équivoque :
« aucun Etat ni groupe d’Etats n ’a le droit d’intervenir, directement ou indirectement, pour
quelque raison que ce soit, dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre Etat (...)
Aucun Etat ne peut appliquer ni encourager l’usage de mesures économiques, politiques ou de
toute autre nature pour contraindre un autre Etat à subordonner l’exercice de ses droits
souverains (...) Tous les Etats doivent aussi s’abstenir d’organiser, d’aider, de fomenter, de
financer, d’encourager ou de tolérer des activités armées subversives ou terroristes destinées à
changer par la violence le régime d’un autre Etat... ».
La pratique laisse cependant filtrer une certaine ambivalence qui alimente une
dubitativité certaine. Les droits de l’Homme, emblème de bien commun comme dirait
Bernard Badie, sont la première manifestation de cette ambivalence :


Mode de citation : PAHIMI PADACKE Albert, « Souveraineté des états en Afrique et ingérence occidentale »,
Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 297-314.

297
« la limite la plus claire (écrit-il) qu’on puisse imposer à la souveraineté des Etats tient au droit
de leur interdire de disposer arbitrairement des libertés essentielles. Autant d’informations qui
sont volontiers tenues pour acquises, qui habitent le droit de regard sur l’autre et qui semblent
écarter l’argument de puissance pour servir de fondement théorique à l’idée de responsabilité
sans frontière »1.
Il n’est donc plus admis, au moins théoriquement, que la souveraineté puisse servir de
prétexte pour la violation des droits humains ni vis-à-vis des nationaux ni vis-à-vis des Etats
tiers, liés par cette responsabilité sans frontière. Par ces termes l’ingérence étrangère, et
occidentale notamment, sur le continent africain tire alors son onction.
L’ingérence à connotation humanitaire puise dans la Déclaration Universelle des Droits
de l’Homme. Aux termes de l’article 28 du texte de référence, « toute personne a le droit à ce
que règne sur le plan (...) international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la
présente Déclaration puissent y trouver plein effet ». Cette disposition exprime le lien qui
existe entre les droits abstraitement formulés par la Déclaration, dont le droit à la vie (article
3), à l’intégrité physique (article 5) et à un niveau de vie suffisant (article 25), et le droit à ce
que l'individu puisse effectivement en jouir 2 . En termes clairs l’ingérence humanitaire
consiste pour les nations unies, à veiller à ce que les conditions minimales d’existence soient
offertes à toute personne entant que membre à part entière de la société humaine. Dans la
veine, le système des nations unies n’a ménagé aucun effort pour l’élaboration d’un substrat
normatif du droit international humanitaire3.
Pendant longtemps, la communauté internationale, à travers les grandes puissances ou
les institutions internationales, a été très permissive sur la gestion politico-économique
souvent chaotique des États du Tiers-Monde, notamment des États postcoloniaux africains. Le
contexte de la guerre froide a certainement favorisé cet état de chose, les deux blocs essayant
d’imposer leur modèle idéologico-politique sans se soucier des moyens utilisés au sein de
chaque État allié. Dans ce contexte, l’autonomie constitutionnelle, corollaire de la
souveraineté des États, était poussée à son paroxysme4. Par ailleurs à partir des années 1945,
l’actualité sera celle de l’autodétermination-autonomie interne- procédant à la libre
organisation politique des colonies et à terme la souveraineté des territoires devenus Etats du
fait des indépendances.
Cependant, avec la montée en puissance de l’idée de démocratie comme valeur
universelle destinée à apporter la paix, la souveraineté des Etats africains va être touchée. Elle
va être touchée par de nombreuses ingérences démocratiques. Pour les grandes puissances,

1
Bertrand BADIE., Un monde sans souveraineté, Librairie Arthème Fayard, 1999, p.259.
2
Olivier CORTEN, Pierre KLEIN, « L’assistance humanitaire face à la souveraineté des Etats », Revue
trimestrielle de droit humanitaire, 1992, p.344.
3
L’on peut citer entre autres : la résolution 43/129 du 22 novembre 1988 de l’Assemblée générale de
l’Organisation des Nations unies. Elle se présente comme résolution-cadre relative au « nouvel ordre humanitaire
international » et la résolution 43/131 du 8 décembre 1988 de l’Assemblée générale de l’Organisation des
Nations unies, portant sur l’assistance humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles et situation
d’urgence.
4
Dodzi KOKOROKO, « Souveraineté étatique et principe de légitimité démocratique », Revue québécoise de
droit international, Vol.16, n°1, 2003, p.2.

298
ces ingérences sont le fruit d’un cadrage international des causes démocratiques5. Ces faiseurs
de la démocratie ou encore ces internationalistes6 démocrates, pour légitimer cette immixtion,
auront pour argument le postulat du monitorat des anciennes colonies alors immatures en
matière de gouvernance démocratique et donc, nécessiteuses en termes d’instruction par
l’occident. Les qualificatifs pour désigner ces Etats étrangers, « évolués », ne tarderont guère
à faire foison : vielle démocratie, modèle démocratique de référence etc.
Les instruments de validité de ces ingérences seront des textes à valeur internationale ou
régionale ayant pour dénominateur commun « la conditionnalité ». L’articulation sera tantôt
l’érection, respectivement, de la démocratie comme condition immuable de mise en œuvre
des conventions7, ou encore d’éligibilité à l’aide au développement de la part de la Banque
mondiale, le Fond monétaire international ou l’Union Européenne.
Quand on l’a dit, les faits favorables à l’ingérence notamment occidentale dans nos
Etats coulent de source. S’ajoute de ce fait à l’aide au développement à caractère
généralement financier, la question de la globalisation. Sont rangés ici, d’une part la
mondialisation et la transnationalité des nouvelles formes de menaces. Pour illustration,
l’asymétrie caractérielle de celles-ci a-t-elle pas manqué de donner de voir un appel des
populations congolaises (RDC) sur la tragique crise transfrontalière alimentée par des
mercenaires menés par la milice M23 à l’Est de cet Etat. Peu de temps à la suite, au Parlement
belge, Raoul Hedebouw se faisait le relais de ce cri de détresse face au silence, selon lui,
complice de la Belgique. L’homme politique interpellait alors madame le ministre belge des
affaires étrangères sur l’alarmante situation en République démocratique du Congo. A voir
son indignation quant à la nécessité d’intervenir au sein d’un Etat pourtant réputé souverain,
du moins au sens purement juridique, laissait voir un cas plutôt souverain d’ingérence de la
Belgique, à l’image de la France vis-à-vis des ex territoires de l’AEF, dans cet Etat.
Indiquera-t-il, d’un ton sentencieux, : « la vie d’un congolais ou d’une congolaise ne vaut-elle
pas celle d’un ukrainien ou d’une ukrainienne ? » marquant ainsi le caractère discriminatoire
même de cette ingérence lorsqu’elle constituerait, mieux qu’un droit, la responsabilité de
protéger8 pour la « puissance étrangère ». C’est dire que l’empiètement sur la souveraineté des
Etats africains par l’Occident, est certes théoriquement le fait d’agencement juridique, mais
fait pratiquement les frais d’intérêts géostratégiques/géopolitiques à dynamique constante.
En l’occurrence, la situation à l’Est du Congo démocratique enseigne et renseigne à plus
d’un titre, et suscite un abondant questionnement de la part de l’observateur averti. Comment
faire du respect, par la non-ingérence d’un Etat tiers, de la souveraineté d’un autre Etat le chef
d’une accusation aussi solennelle ? Ne serait-il pas opportun au système onusien d’activer
l’assistance d’un Etat membre et/ou mandater l’intervention d’un Etat membre ? L’ingérence,
en soi, serait-elle un relent tutélaire pour nos Etats africains davantage francophones ? Mieux
les Etats africains sont-ils véritablement souverains ? Un tant soit peu, et cela s’impose,

5
Joseph KEUTCHEU, « L’ingérence démocratique en Afrique comme institution, dispositif et scène », Revue
Études internationales, Vol. 45. N°3, 2014, p.430.
6
Ibid.
7
C’est le cas, par exemple, de la Convention ACP/UE signée le 23 juin 2000 à Cotonou.
8
Mario BETTATI, « Du droit d’ingérence à la responsabilité de protéger », Allocution d’ouverture du colloque
de la Société française pour le droit international, La responsabilité de protéger, université Paris x Nanterre, 7
juin 2007, pp.381-389.

299
marquons une alt sur l’idée souche de la souveraineté pour mieux la confronter à son visage
sous les tropiques.
La terminologie en elle-même constitue l’axe dénaturant de départ. Pour la pensée
collective, parler de souveraineté et d’indépendance postule la même compréhension
fonctionnelle, sans qu’une distinction ou différenciation soit envisageable. À cet amalgame
populaire s’ajoute une imprécision référentielle dans la définition de chacune des deux
notions. Selon Larousse, on entend par « l’indépendance », la situation d’une collectivité qui
n’est pas soumise à une autre autorité. Tandis que la souveraineté désigne la qualité du
pouvoir politique d’un Etat ou d’un organisme qui n’est pas soumis au contrôle d’un autre
Etat. L’indépendance donc dépasse largement la souveraineté9. Quid donc de la réalité dans
les Etats africains ?
Bal Lider conçoit la souveraineté comme cet « écran [là] qui voile, la réalité, il faut
donc s’en débarrasser si l’on veut voir clairement »10. Peut-on dire alors que les Etats africains
dans leur ensemble, consentent à son empiètement ? Volontiers, aimerait-on savoir de quelle
souveraineté s’agit et, au prix de quoi cet appel véhément à l’ingérence occidentale.
Questionnons également le destinataire de telle démarche : les gouvernants mandatés ou le
peuple mandataire. Serait-il alors fondé, comme le fait valoir une certaine doctrine à propos
des Etats africains, de partager l’idée selon laquelle il est « peu réaliste, de croire que ces
derniers puissent s’autoréguler et prendre leurs décisions unilatéralement et de manière
autonome » 11 . Même si là encore le mal, s’il en est un, serait plus profond. En ceci
qu’interroger la capacité ou mieux l’autonomie de la décision, reviendrait à faire un pas en
arrière, et partant se situer à la veille des indépendances. Statut dont l’attribut qui, depuis
toujours, fait l’unanimité12 est la reconnaissance aux Etats africains de la qualité de sujet de
droit international.
Le cinquantenaire de l’indépendance des Etats africains est un devoir de mémoire qui
doit être respecté. Mais aussi une occasion pour se remettre en question et remettre en cause la
dimension africaine du concept même de la souveraineté et de l’indépendance nationale13.
Un certain pan de reproche, qui légitimerait l’implication occidentale, peut être assumé
par les Etats africains du fait de leur orientation de la souveraineté. Celle-ci vise, à favoriser
une souveraineté « en enclos » pour empêcher les voisins et les passant de voir ce qui s’y
passe14. Une telle vision de la souveraineté peut, à une forte propension, créer des métastases
d’instabilité et de conflits. L’occurrence justifierait alors l’intervention de la communauté
internationale, qui devrait trouver des outils de solution en réponse à la paix menacée.

9
Fabrice EKOMO et al., « La souveraineté des Etats africains : la face cachée du décor », Revue Economie
Gestion et Société, 2017, p.4.
10
Lider BAL, Le mythe de la souveraineté en droit International, la souveraineté des États à l’épreuve des
mutations de l’ordre juridique International, thèse de doctorat, École Doctorale, Droit Science Politique
Histoire, Université de Strasbourg, 2012, p.18.
11
Fabrice EKOMO et al., « La souveraineté des Etats africains : la face cachée du décor », [Link], p.3.
12
L’on ne saurait d’ailleurs en dire autant quant aux dépendances, pour ce qui est des Etats africains, du statut en
question.
13
Fabrice EKOMO et al. « La souveraineté des Etats africains : la face cachée du décor », [Link], p.3.
14
« L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits », PAHIMI PADACKE A. p.234.

300
Envisagée en ce sens, toute ingérence extérieure15 est répugnée par cette forme de
souveraineté. Toute chose qui n’est pas sans conséquences endogène.
La relative accalmie des milices armées autour de mobiles contingents (ressources
naturelles, contestations de l’autorité en place, extrémisme violent etc…) a, contre toute
attente, donné d’observer un paradigme relativement nouveau des forces
régulières/républicaines. L’on note une poussée d’instabilité qui alimente la cartographie
récente des foyers de tension, et de fragilisation des institutions dans les Etats d’Afrique
subsaharienne d’expression francophone. L’orée a été sonnée depuis la CEDEAO (Burkina
Faso, Mali, Guinée Conakry et Niger), emportant en crédo la révision des accords avec
l’Occident. La dynamique aujourd’hui- s’agissant de l’intervention de l’armée
régulière/républicaine-répercutée au sein de la CEMAC à travers le cas du Gabon jusqu’ici
isolé. Fort impressionnant le cliché aujourd’hui quasi coutumier d’une armée régulière,
(érigée en un outil du nouveau constitutionnalisme africain) improvisée en arbitre du jeu
politique.
La nature, l’objet et la substance de la souveraineté devant être les mêmes pour tous, sa
confiscation et son détournement doivent susciter une réaction collective et solidaire de tous
les citoyens du monde. D’abord pour éviter que de telles dérives ne les affectent, mais aussi
parce que la souveraineté en enclos couve et couvre des transgressions diverses dont il est
patent qu’elles créeront des crises à la résolution ruineuse. Comme le dit l’adage : « il vaut
mieux prévenir que guérir » 14 . C’est en cela que se justifie un « droit d’ingérence
démocratique » qui se situe en amont du droit d’ingérence humanitaire.
Cela dit, il sied de s’interroger sur le point de savoir que reste-t-il de la souveraineté des
Etats en Afrique, au regard du poids de l’ingérence occidentale ? L’analyse de la pratique
dans les Etats africains permet d’entrevoir une influence duale de l’ingérence occidentale sur
la souveraineté. L’ancrage de l’étude dans la méthode juridique doit être consolidé avec
l’analyse croisée des expressions de la souveraineté dans différents espaces du contexte sous
étude. Une approche empirique convient, par ailleurs, d’être mobilisée pour ce faire. Ceci
conduit d’une part d’observer la modulation de la souveraineté des Etats africains par le droit
d’ingérence (I) et d’autre part de constater l’instrumentalisation souveraine du droit de
s’ingérer dans les Etats africains (II).

I- LA MODULATION DE LA SOUVERAINETE DES ETATS AFRICAINS PAR


LE DROIT D’INGERENCE

Malgré la primauté formelle15 de la Constitution sur les traités et accords internationaux,


l’Etat n’est pas toujours en mesure de choisir librement de ratifier ou non des traités qui,
« (…) régulièrement approuvés ou ratifiés ont dès leur publication, une autorité supérieure à

14
Albert PAHIMI PADACKE, L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, l’Harmattan, 2023,
p.234.
15
Article 43, Constitution camerounaise modifiée en 2008 : « (…) Les traités et accords internationaux qui
concernent le domaine de la loi, défini à l’article 26 (…) sont soumis, avant ratification, à l’approbation en
forme législative du Parlement ».

301
celle des lois (…) »16. Cette altération de l’autonomie de de la volonté, et de l’intégrité du
consentement, des Etats africains est tributaire du poids sans cesse croissant de ce que l’on
appelle le multilatéralisme. Tout en prônant le principe de non-ingérence, le multilatéralisme
est pourtant porteur d’ingérence en cela que son principe même est de faire céder quelques
pans de souveraineté à une entité supérieure baptisée « communauté internationale ». L’on
est, sous ce rapport, tenté de penser que la non-ingérence, forme d’allégeance, porte en elle les
gènes de sa propre déconstruction-reconstruction-redéfinition.
Dès lors, la modulation de la souveraineté dont il est question ici procède de l’adhésion
a priori plébiscitaire des Etats (A). Situation qui emporte, de toute évidence, l’octroi sélectif
des cas d’ouverture de l’assistance aux Etats africains (B).

A- L’adhésion a priori plébiscitaire des Etats africains

Pour les défenseurs de la thèse souverainiste, « la souveraineté était là pour rappeler que
chaque Etat était détenteur d’un pouvoir illimité, indépendant des autres, faisant ses propres
lois, créant son ordre propre sans avoir à rendre compte à quiconque au dehors ». 17 La
souveraineté serait donc le pouvoir sur le pouvoir ou la compétence de la compétence. Dans
un autre sens, cette logique expliquerait que, souverainement, un Etat puisse souscrire (du
moins formellement) à un engagement (international, régional ou sous-régional) visant même
à éroder les limites de son pouvoir. L’adhésion des Etats africains aux nations unies a été faite
de façon plébiscitaire à plus d’un titre.
L’insertion des Etats africains, si elle est une initiative théoriquement intéressante (1),
reste cependant une entreprise pratiquement intéressée (2).

1- Une initiative théoriquement intéressante


Les Etats africains, comme il est coutumier à travers le monde, sont regroupés tant dans
des organisations internationales d’intégration que de coopération. C’est d’ailleurs dans ce
dernier cas qu’intervient, au niveau régional, l’Union africaine qui reconnait formellement le
droit d’ingérence. « L’acte constitutif de l’Union africaine nous donne un exemple significatif
de la volonté exprimée par les Etats africains de promouvoir et protéger les droits
fondamentaux de la personne humaine, ainsi que ceux des peuples d’Afrique, sur l’ensemble
du continent »18. Toute chose qu’accrédite la propension particulière de l’Union africaine à «
favoriser la coopération internationale en tenant dûment compte de la charte des Nations
unies et de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme »19. En cela donc, les Etats
africains, en conformité aux normes de renvoi issues de textes à valeur universelle, intègrent
ce droit d’ingérence tout en édulcorant, dans l’intérêt commun, leur souveraineté.
Dans le premier cas de figure, lorsqu’un Etat, au regard des textes internationaux, ne
remplit pas son obligation d’assistance aux personnes en danger, c'est-à-dire des personnes

16
Article 45, Constitution camerounaise modifiée en 2008.
17
Bertrand BADIE, Un monde sans souveraineté, [Link], p.251.
18
Fabrice EKOMO et al. « La souveraineté des Etats africains : la face cachée du décor », [Link], p.7.
19
Article 3 (e), Acte constitutif de l’Union africaine.

302
auxquelles la jouissance des droits de la personne n’est pas assurée (en particulier des plus
élémentaires de ceux-ci), ou que ce dernier, dans des circonstances exceptionnelles à l’instar
des catastrophes naturelles et guerres civiles ne peut subvenir aux besoins des personnes
touchées, il doit accepter une assistance extérieure présentant certaines garanties20.
Par ailleurs, lorsqu’un Etat viole les droits les plus fondamentaux de la personne
universellement reconnus en exerçant par exemple des mesures de répression à l’égard d’une
certaine partie de sa population en détresse, on se retrouve donc devant une violation
manifeste du droit international par l’Etat territorial 21 . En telle occurrence, les Etats tiers
disposent d’amples moyens destinés à restaurer le respecter les droits enfreints.
Il peut s’agir dans un premier temps de mesures incitatives de l’Etat à tenir à
l’engagement visant à faire, sur leur territoire, à faire respecter le droit international
humanitaire. Le droit international qualifie ce procédé de mesures de rétorsion. Ces mesures
sont parfaitement licites et ne violent aucun droit bénéficiant à l’Etat22.
Ces mesures peuvent être l’expression de pressions diverses visant à incliner l’Etat à
s’ouvrir à l’assistance humanitaire. Il peut notamment s’agir de « harcèlement diplomatique »
et/ou de chantage économique à l’endroit de l’Etat. De telles manœuvres prospèrent quasi
régulièrement, quand on sait combien les Etats du Sud ont en partage le recours à l’aide au
développement ; emportant par ailleurs une verticalité des rapports entre Etats souverains.

2. Une entreprise pratiquement intéressée


Fraichement nantis de leurs indépendances, les Etats africains seront confrontés à un
certain nombre de défis au rang desquels le développement économique. Tel un mineur en
quête d’émancipation, ces Etats sans ressources n’avaient d’alternative que de recourir à
l’aide au développement. En plus d’adhérer à une organisation (ONU) dont ils n’ont guère
participé au consensus constitutif (décidé sans tenir compte de leurs intérêts), devaient
consentir aux contreparties de l’aide reçue. L’ingérence des donateurs occidentaux s’inscrivait
alors en toile de fond de ces opérations. Le droit de regard s’articule donc autour de la
détermination de conduite à tenir et, en tant que de besoin, protéger. C’est à ce dernier niveau
que se pose le véritable problème.
Peut-on se voir protéger par les puissances occidentales, membres du faîte des nations
unies, en l’absence d’atteinte à leurs intérêts propres sur le territoire d’un Etat africain ? Le
droit de regard serait alors impératif alors que l’assistance, en tout genre elle, relèverait d’un
intérêt purement hypothétique ?
Sous ce rapport il serait fondé pour bénéficier, sous le sceau du droit d’ingérence, de la
protection des droits élémentaires des populations, de préalablement satisfaire soi-même aux
besoins élémentaires de subsistance. A défaut, l’un des intérêts sera biaisé au profit de l’autre.
Plus évident, est-il dans les Etats africains, de souscrire à « l’accompagnement-sous caution »

20
Olivier CORTEN, Pierre KLEIN, « L’assistance humanitaire face à la souveraineté des Etats », Rev, [Link],
p.355.
21
Idem.
22
Charles LEBEN, Les contre-mesures interétatiques et les réactions à l'illicite dans la société internationale,
A.F.D.I., 1982, p.14.

303
de la part de l’Occident, plutôt que de s’investir à garantir les besoins primaires à ses
populations.
« Quelle forme ce droit d’ingérence (…) doit-il prendre ? C’est un exercice d’équilibre difficile
à trouver. L’aide de la France sera plus tiède vis-à-vis de ceux qui n’ouvriraient pas leurs
systèmes politiques pendant que l’aide américaine sera accrue vis-à-vis de ceux qui promeuvent
la démocratie et la bonne gouvernance, promettaient respectivement [le 20 juin 1990 et le 13
juillet 2009] les présidents Mitterrand et Obama »23.
A l’évidence, aucun Etat africain ne bouderait une alliance internationale vouée, quant à
son objectif déclaré, à cristalliser les efforts au plein épanouissement des droits de ses
populations.
Ce jeu d’intérêt ne se limite pas uniquement entre la communauté internationale et les
Etats africains. L’une de ses expressions réside dans la guerre géostratégique de leadership
entre les grandes puissances, par rapport à des intérêts contingents sur le sol des Etats
africains.
Entre défiance-aide au développement-protection, l’Etat africain se fait le théâtre des
démonstrations de forces des occidentaux.
Que dire in fine ! Si ce n’est qu’à l’aune du multilatéralisme, les intérêts géostratégiques
pèsent plus lourd que ceux des populations africaines, pourtant et bien souvent demanderesses
de protection. L’attaque des manifestants contre les ambassades des USA, de la Belgique et
de la France le 28 janvier 2025 à Kinshasa pour dénoncer l’inertie de ces puissances face à
l’attaque du M23 dans l’Est du Congo, est l’expression aussi populaire que souveraine de
cette quête d’ingérence.
Un exemple récent a montré les limites des « médecines douces » lorsque les américains
et les nations unies ont tenté d’isoler le Soudan d’Omar El-Béchir, accusé de soutenir le
terrorisme et d’être coupable d’un génocide au Darfour. Et le mandat d’arrêt international de
la Cour Pénale Internationale n’y a rien fait. (…) Les intérêts économiques et les calculs
géostratégiques de certaines puissances (Chine et Russie) ont permis de bloquer sinon retarder
l’adoption des résolutions hostiles et contraignantes d’une part, et de contourner l’embargo
arrêté contre ce pays d’autre part 24 . Le Soudan a par ailleurs, dans le sens des intérêts,
bénéficié de l’expertise russe pour lancer l’une des rares industries d’armement en Afrique.
C’est pour dire combien sont variées les aides offertes, en contrepartie de l’ingérence des
puissances occidentales.

B. L’octroi des cas d’ouverture de l’assistance aux Etats africains

Ayant adhéré aux nations unies après la création de l’ONU les Etats africains,
nouvellement revêtus de l’attribut de souveraineté, se sont vu octroyer des cas d’ouverture de
l’assistance dont ils pourraient bénéficier. De toute évidence, au regard de la socio-
anthropologie africaine, les modalités de mise en branle de cette assistance n’auraient pas
entièrement convenu à nos Etats. Toutefois, une telle préoccupation était loin d’être à l’ordre
23
Albert PAHIMI PADACKE, L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, [Link], p.204.
24
Idem, p.27.

304
du jour car plus tournés vers des questions plus essentielles de développement et de prise en
main de leurs Etats-nouveaux. C’est ainsi que l’intervention de la communauté internationale,
en Afrique, s’opère de concert avec des gouvernements qui soutiennent la cause. L’on s’en
convaincrait à la simple observation des Etats qui, en nombre, contribuent aux opérations de
maintien de la paix impulsées par le conseil de sécurité visant à endiguer les violences.
En ce sens, les nations unies s’efforcent depuis plusieurs années d’organiser une sous-
traitance des interventions avec des organismes régionaux afin d’offrir une meilleure insertion
des opérations dans le tissu géopolitique local. Au Darfour, la mission de l’Union africaine au
Soudan était en charge de la situation, mais la faiblesse de ses moyens l’a conduite à se
retourner vers l’ONU pour demander l’appui des casques bleus25. Ces derniers aspects sont
les cas les plus extrêmes pour lesquelles l’échec de la dissuasion incline à des interventions
plus coercitives. Avant d’y arriver, le tableau commun laisse voir une certaine ingérence
humanitaire (1), et une ingérence démocratique certaine (2).

1- Une certaine ingérence humanitaire


Les origines doctrinales du droit international humanitaire remontent aux différents
travaux effectués par M. Bettati, et le médecin Kouchner, à l’occasion d’un colloque organisé
en 1987 à Paris sur le thème « Droit et morale humanitaire »26 même si la conception socio-
historique de ce droit remonte à de nombreuses années.
En effet, sans remonter à l’intervention militaire de Napoléon III, pour protéger les
chrétiens du Liban en juin 1860, le devoir d’ingérence humanitaire est directement lié à la
guerre du Biafra, c'est-à-dire à la tentative de sécession d’une partie du Nigéria, qui entre
1967 et 1970 donna lieu à une guerre civile particulièrement sanglante et finalement
remportée par le pouvoir central. Au cours de cette guerre, la Croix-Rouge internationale, qui
était intervenue pour apporter une aide humanitaire à la population biafraise encerclée et
assiégée, fit l’objet d’actions hostiles de la part des forces armées nigérianes, se traduisant
notamment par des attaques délibérées contre les hôpitaux 27 . Depuis cette guerre, de
nombreux médecins à l’instar de Kouchner vont penser qu’une aide humanitaire sans
discrimination était dépassée, dès lors que l’une des parties, le pouvoir central, en l’espèce, se
livrait à un massacre des populations adverses dans les conditions susceptibles de tomber sous
le coup d’accusation de génocide28.
Les questions qui suivent sont autant de points dans la réflexion à mener : « la violation
massive des droits de l’Homme doit-elle se confondre de manière restrictive aux seuls
massacres de masse ? La menace contre la paix ne se situe-t-elle pas en amont du conflit ? Le
sang doit-il être le seul déclencheur du droit d’ingérence ? Le droit d’ingérence humanitaire
serait-il ce gendarme nonchalant qui arrive après le crime, après des vies englouties ? »29.

25
Mario BETTATI, « Du droit d’ingérence à la responsabilité de protéger », Allocution d’ouverture du colloque
de la Société française pour le droit international, La responsabilité de protéger, [Link], p.384.
26
Philippe BRETTON, « Ingérence humanitaire et souveraineté », Pouvoirs, revue française d’études
constitutionnelles et politiques, n°67, 67, p.59-70.
27
Idem.
28
Ibidem.
29
Albert PAHIMI PADACKE, L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, [Link], p.198.

305
L’assistance humanitaire aux Etats africains ne se situe qu’à postériori de la survenance
de violations massives des droits de l’Homme. Or, une ingérence à priori serait de nature à
anticiper, mieux, préserver véritablement la vie humaine. C’est à se demander même si les
vies humaines se valent. Est-ce à dire que les situations en République démocratique du
Congo et du Soudan n’ont pas suffisamment fait couler du sang pour voir une quelconque
ingérence humanitaire de l’Occident ? La crise et ses ravages serait un bon prétexte pour piller
(le sous-sol pour le cas du Congo) et voire légitimer un ordre nouveau plus propice aux
orientations des « métropoles » ? Tout compte fait, l’ingérence humanitaire telle qu’elle est a
été octroyée aux, Etats du Sud en général et africains en particulier, est d’une configuration
peu satisfaisante du sens même de ce concept.
La profusion d’instruments internationaux de prévention des conflits, et la dilution de
leur implémentation, pour ce qui est du contexte africain, dénature le sens profond de
l’ingérence humanitaire. Ce cas d’ouverture de l’assistance, de principe, aux Etats africains se
trouve mitigé. Peut-on en dire autant de l’ingérence démocratique ?

2- Une ingérence démocratique certaine


François Mitterrand, plutôt en phase avec son temps et voire les attentes des populations
africaines, dans son allocution à la 16e conférence des chefs d’Etats d’Afrique et de France
tenue le 20 juin 1990, évoquait d’un ton véhément la démocratie comme principe universel.
L’opinion, pour ce qui est des destinataires de ce discours, sera partagée.
Certains s’en offusqueront, c’est le cas du roi du Maroc et Hissein Habré du Tchad.
D’autres trouveront en cette voie une issue salutaire, sans faire le procès du néocolonialisme,
c’est le cas d’Abdou Diouf du Sénégal. En réalité la question de la gouvernance, pour ce qui
est de ses outils, ne fait pas problème.
Ce sont les hommes et modalités de leur implémentation qu’il sied de questionner. En
d’autres termes la souveraineté, pour être entière, ne nécessite pas qu’on se situe dans un
contexte ante ou post discours de la Baule. En effet les rapports entre les Etats, notamment
africains, et occidentaux ; le degré de responsabilisation des dirigeants africains sont en ce
sens des facteurs déterminants.
Bref, prendre conscience de pourvoir soi-même s’autodéterminer et se dépouiller de
carcans coutumiers, dans le respect de la souveraineté mère, celle du peuple.
En règle générale, les peuples africains ne perdent jamais de temps pour afficher un
enthousiasme quasi extatique pour saluer un discours panafricaniste libérateur ; pour
approuver le néo-colon qui tente de les libérer du joug de leurs propres dirigeants ; ces
derniers invoquant ce même néocolonialisme et leur souveraineté transgressée pour expliquer
la pauvreté, l’instabilité et l’absence de développement. Mais que vaut une telle souveraineté
si le seul objectif est d’asservir son propre peuple ?30.
Un autre pan de la souveraineté des Etats africains sera, du fait de leur consentement à
appartenir au concert des nations, absorbé par les exigences de démocratie. L’ingérence
démocratique se trouvera ainsi justifiée du fait de l’universalité de cette valeur destinée à
30
Idem, p.202.

306
assoir la paix. Par ailleurs, il faut mentionner qu’en pareil circonstance, les Etats les moins
puissants sont ceux-là qui voient éroder le plus de portion de leur souveraineté.
L’une des expressions les plus courante, en ce sens, est l’intervention internationale en
matière électorale ; pour ce qui est de leur observation. Ce mécanisme, devenu quasi-
routinier, donne matière à réflexion. Le professeur Luc Sindjoun de faire valoir que : «
l’observation internationale des élections est devenue le cheval de Troie du nouveau
constitutionnalisme »31. L’auteur montre ainsi une autre facette de l’observation internationale
des élections dans les Etats africains. Selon ses dires l’observation n’est qu’un objectif déclaré
qui en voile d’autres, réels, visant à desservir nos Etats. En ce sens, la crise électorale de
novembre 2010 en Côte d’Ivoire constitue un grand enseignement.
D’autres interventions partagées ont, longtemps avant le cas ivoirien, eu cours au sein
des Etats africains32.
Le recours à l’observation électorale pour crédibiliser un pouvoir issu des urnes est
parfois dévoyé au point de n’être plus qu’un processus de « forme » plus que de « fond ». La
présence des observateurs, soient-ils de la communauté internationale, ne suffit pas à assurer
de la transparence et la sincérité d’un scrutin. Le risque demeure de voir en cette présence un
levier d’instrumentalisation et de légitimation d’irrégularités.
Sauf quelques cas isolés, la fraude électorale a fait son lit en Afrique. Au Gabon par
exemple, la plupart des élections présidentielles (du 5 décembre 1993, du 6 décembre 1998,
du 30 août 2009 et du 27 août 2016) n’ont pas été très différentes les unes des autres. Et la
question d’une possible fraude résultant d’une instrumentalisation de l’observation électorale
a toujours été au centre des conflits post-électoraux. Cette situation est quasiment la même
dans la sous-région d’Afrique centrale, pour le moins33. C’est dire au demeurant combien
l’Occident use, par la légitimation d’un gouvernement acquis à sa cause, pour le maintenir au
pouvoir et conséquemment sacrifier les droits élémentaires des populations à l’autel de ses
intérêts propres.
Ceci dit, les premiers responsables de cette malversation électorale demeurent les
dirigeants africains et non occidentaux. La modulation de la souveraineté des Etats africains
par le droit d’ingérence obéit à la configuration souhaitée par les tenants de ce droit. Toute
chose que certains élus et l’opinion publique africaine répugnent, en quelques-uns de ses
angles, du fait in fine de l’instrumentalisation souveraine du droit de s’ingérer de l’Occident
dans les Etats africains.

31
Luc SINDJOUN, « La formation du patrimoine constitutionnel commun des sociétés politiques : Éléments
pour une théorie de la civilisation politique internationale », Conseil pour le développement de la recherche en
sciences sociales en Afrique, Dakar, 1997, pp. 27 et s.
32
« Le renversement par un putsch, le 25 mai 1997, du président élu de Sierra Leone, Ahmad Tejan Kabbah, est
suivi par de vives condamnations par le Conseil de sécurité des Nations Unies et même par la Communauté
économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Le président nigérian Sani Abacha, alors président en
exercice de la CEDEAO, décide d’envoyer à Freetown des troupes de l’ECOMOG pour rétablir Ahmad Tejan
Kabbah au pouvoir », Joseph KEUTCHEU, « L’ingérence démocratique en Afrique comme institution,
dispositif et scène », Revue Études internationales, [Link], p.8.
33
Albert PAHIMI PADACKE, L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, [Link], p.198.

307
II- L’INSTRUMENTALISATION SOUVERAINE DU DROIT DE S’INGERER
DANS LES ETATS AFRICAINS

La frontière entre la modulation de la souveraineté et son instrumentalisation en toute


souveraineté, concernant les Etats africains, n’est que d’un pas. Selon sa discrétion, au gré de
leurs relations avec les Etats africains concernés et surtout leurs intérêts sur le terrain, le
l’ingérence occidentale est orientée. Dans les faits, il est clair que le poids des intérêts
géostratégiques est le déterminant essentiel.
Il reste que l’accumulation de violations des droits de l’Homme est l’élément nécessaire
pour déclencher l’assistance.
Dans cette hypothèse de violation massive des droits humains, la communauté
internationale peut intervenir par des moyens coercitifs lorsque les actions de persuasion ne
parviennent pas à faire respecter les droits humains par l’Etat récalcitrant. La souveraineté en
enclos cède donc devant la force du droit porté par le bras de la communauté internationale, à
qui les Etats puissants apportent leur soutien, en fonction, bien entendu et malheureusement,
de leurs propres intérêts, ce qui constitue le point de vulnérabilité du droit d’ingérence. Dès
lors, émergent des angles mous de ce concept pourtant louable, dans son principe, mais dont
la pratique désarticule le sens profond.
Il n’est pas, de ce fait, rare de se rendre à l’évidence de la légitimité discutable de
l’ingérence occidentale (A), à l’analyse de la consistance même de cette dernière (B).

A- La légitimité discutable de l’ingérence occidentale

Laissés à la pleine discrétion des Etats occidentaux, l’activation objective du droit


d’ingérence souffre de quelques carences. Les considérants subjectifs alignés aux intérêts en
sont le principal facteur d’une suspicion persistante de dévoiement du droit d’ingérence.
Dès lors, l’usage abusif de l’expression « droit d’ingérence » fait que des manœuvres
variées ayant vocation à disqualifier ce droit, mettent à son actif des actions ou des inactions
qui ne sauraient s’en réclamer. En ce sens, il peut être dénombré des actions déplorables
attribuées au droit d’ingérence (1) d’une part, et regretter des inactions de la communauté
internationale préjudiciables aux Etats africains, gage d’un droit d’ingérence à double vitesse
(2).

1- Les actions déplorables attribuées au droit d’ingérence


La véritable tristesse et le plus grand reproche formulé à l’endroit du droit d’ingérence
occidentale, est bien son caractère visiblement discrétionnaire. En d’autres termes, les
interventions sont faites au choix, et naturellement selon que l’Etat ou le leader visé fait figure
de bon élève ou pas. Le dosage sera de fait tributaire de facteurs purement subjectifs. C’est en
ce sens que des actions, de la communauté internationale et/ou cautionnées par elle du fait de
certains Etats membres du conseil de sécurité, ne manquent guère d’être déplorées. Illégitimes
et généralement démesurées, de telles actions ont vocation à dénaturer le sens même du droit
de s’ingérer. Des manœuvres dénaturantes sont attribuées, abusivement, au droit d’ingérence.

308
Instrumentalisation, en toute impunité, de ce droit qui effrite dans la foulée la souveraineté
des Etats « faibles » à plus d’un titre et dévalorise ce droit au passage.
D’abord les interventions armées unilatérales, au sein d’Etats souverains, sont
initialement étrangères au concept de « droit d’ingérence ». C’est donc par malveillance qu’on
a parfois qualifié les interventions en Afghanistan 34 et en Irak 35 d’applications du droit
d’ingérence. C’est d’autant plus regrettable qu’il s’en est fallu de peu pour qu’on puisse
valider ces actions à l’aune de ce droit36.
C’est bien cet engrenage qui a prévalu à Misrata en Libye et qui a débouché sur des
interventions internationales musclées, conclues par la mort de Mohammad Kadhafi, et
suivies de chaos épouvantables qui ont déstabilisé l’espace régional. A tel point que certains
n’ont pas hésité à défendre l’idée selon laquelle ce dictateur était indispensable. La formule
selon laquelle « après moi ou sans moi le chaos » a fonctionné à merveille dans ce cas. Le
caractère de cette intervention certes salutaire pour les populations, dans le principe, a fini par
jouer contre la communauté internationale qui s’est vu reprocher, comme l’a dit le très
regretté président tchadien Idriss Deby Itno au sujet du chaos libyen, de ne pas avoir assuré le
« service après-vente »37.

2- Les inactions regrettables d’un droit d’ingérence à double vitesse


La communauté internationale, de manière officielle, n’a pas souvent manqué de jouer
la carte de l’abonné absent quand il s’agit d’assister les Etats africains au moyen du droit
d’ingérence. Des inactions qu’à date, regrette et déplore, le commun des humains pour ce qui
est du génocide rwandais en son temps. Spectateur coupable la communauté internationale,
ensemble les puissances du conseil de sécurité de l’ONU, n’ont entrepris aucune intervention
visant au moins à endiguer l’escalade de violence entre ethnies sœurs d’une même patrie.
La logique de fond serait-elle finalement tirée de dicton selon lequel « lorsque les
branches s’affolent, les racines s’embrassent » ? La métaphore renverrait, respectivement, au
peuple rwandais pour ce qui est des branches, et aux puissances étrangères s’agissant des
racines qui alimentent en sourdine les factions engagées dans l’agitation. Cette métaphore
peut s’appliquer aisément aujourd’hui au drame soudanais où les deux généraux rivaux
bénéficiant chacun d’un soutien international dans leur œuvre de destruction du Soudan.
Plus récurent encore, le théâtre à l’Est du territoire de la République démocratique du
Congo, à la frontière avec le Rwanda. Autours des ressources minières, dont on connait
particulièrement riche le sous-sol de ce territoire, les populations sont tuées dans les
affrontements entre les milices dont principalement le M23 et l’armée régulière visiblement à
cours de solution. Etat membre du concert des nations l’on se serait attendu à ce que l’urgence

34
Initialement, cette opération de police internationale avait pour objectif la capture des commanditaires des
attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ; ensemble Ussama Ben Laden, l’auteur matériel
35
L’opération avait pour but, officiel, de débusquer les armes de destruction massive acquises et/ou en cours
d’acquisition par le gouvernement de Saddam Hussein.
36
Mario BETTATI, « Du droit d’ingérence à la responsabilité de protéger », Allocution d’ouverture du colloque
de la Société française pour le droit international, La responsabilité de protéger, [Link], p.382.
37
Albert PAHIMI PADACKE, L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, pp.199-200.

309
de la situation soit opportune à l’intervention de la communauté internationale ou plutôt de la
Belgique qui se réclame, en temps normal, de droit de regard sur le Congo et donc légitimé
d’empiètement sur sa souveraineté. L’action est d’autant plus indiquée que la violation
massive des droits les plus élémentaires des populations est loin, du moins au premier chef,
d’être le fait d’un seul Etat congolais récalcitrant. L’Etat se trouvant déstabilisé de l’intérieur
avec des soutiens exogènes, est donc fondé d’éligibilité à une assistance prompte. Hélas !
L’appel à l’aide en provenance de la RDC est demeuré, jusqu’ici, un vœu pieux non exhaussé.
A titre comparatif, il ne s’en est pas fallu autant pour que l’Ukraine bénéficia d’assistance,
même en armement, dans le cadre du conflit l’opposant à la Russie.
Plus préoccupante et voire complexe, la situation des Etats africains questionne à plus
d’une enseigne. Aux yeux de ce qui est appelé aujourd’hui communauté internationale, les
membres se valent-ils ? Les Etats africains ne gagneraient-ils pas à mieux structurer leur
coopération et à finalement opérationnaliser leurs forces en attente ? Tout compte fait, le
caractère le moins discuté du droit d’ingérence vue d’Afrique est bien son iniquité. L’on peut,
en Afrique Subsaharienne, comprendre le sentiment anti-français (s’agissant de la
démobilisation de ses troupes) par exemple qui graduellement se repend38.
La pratique de « deux poids, deux mesures » est un autre argument que les procureurs
du droit d’ingérence lui opposent. Ce droit serait l’apanage des pays riches de l’Otan au
détriment des pays pauvres du Sud.
Imagerie populaire souvent avancée par ceux qui font primer la souveraineté sur la
souffrance, elle n’est pas sans fondement mais repose aussi sur une vision simplificatrice du
principe et parfois falsificatrice de sa pratique.
Sous un autre angle d’appréciation, la passivité de la communauté internationale
épargne également de multiples coupables. Darfour, Kenya… l’impuissance de la
communauté internationale face aux violations des droits de l’homme et du droit humanitaire
qui y sont commises révolte les militants des ONG et alimente les procès d’intention intentés
aux promoteurs du droit d’ingérence. Ce dernier n’aurait finalement d’effectivité qu’à l’égard
des petits États soumis au bon vouloir des puissances occidentales. Il est vrai que pour les
autres, les rares mesures prises à l’égard des coupables demeurent très classiques lorsqu’elles
sont prises, ce qui n’est pas toujours le cas : réprobations déclaratoires, sanctions
économiques mesurées, pressions diplomatiques modérées, contre-mesures circonspectes39.
Le système de ces pseudo-immunités est tel que tant que le conseil de sécurité n’a pas
donné son onction, la communauté internationale demeure inerte. L’impunité des nombreux
auteurs de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de génocides est, on le sait, le fruit
du clientélisme qui porte un des cinq membres permanents à brandir l’usage de son droit de
veto pour s’opposer à toute mesure qui frapperait un de ses alliés, un de ses protégés ou un de
ses « féaux ». Leurs alliances, quelle que soit l’indignation qu’elles provoquent, reposent sur
des entrelacs d’intérêts économiques, stratégiques, politiques et culturels dont la force écarte

38
Le ton a été donné par l’Alliance des Etats du Sahel, composée du Mali, le Burkina Faso et le Niger,
aujourd’hui le Sénégal et le Tchad ont emboité le pas.
39
Mario BETTATI., « Du droit d’ingérence à la responsabilité de protéger », Allocution d’ouverture du colloque
de la Société française pour le droit international, La responsabilité de protéger, [Link], p.384.

310
toute référence à l’éthique universelle des droits de l’homme et de la démocratie. Le pétrole
soudanais ne laisse pas la Chine indifférente aux intérêts de Khartoum 40 ; le diamant du
Congo démocratique opère identiquement quant à la Belgique ou tout autre Etat concerné à
l’égard de Kinshasa. Jusqu’à un passé très récent, le même rythme prévalait s’agissant de la
France et le sous-sol nigérien ; ensemble le reste des Etats de l’actuelle alliance du sahel.

B. La consistance questionnable de l’ingérence occidentale

Si les aspects formels de l’ingérence occidentale en Afrique ont été dégagés, il est
indéniable qu’il en découle d’autres plus substantiels dont l’analyse s’impose. Il va sans dire
que telle qu’élaborée, l’instrumentalisation souveraine du droit de s’ingérer par les Etats
occidentaux, est questionnable du point de vu de sa consistance. Peut-on interroger tant
l’opportunité de l’ingérence et la pertinence de l’intervention (1), que l’intervention en
question et la liberté des peuples à leur autodétermination (2).

1- L’opportunité de l’ingérence et la pertinence de l’intervention


La théorisation et la systématisation, bien qu’équivoque, du droit d’ingérence, voudrait
qu’il ne puisse se justifier que dans le cas d’une « violation massive de droits de l’Homme ».
C’est dans ce cas, dira l’avocat William Bourdon, qu’il « faut faire parler les armes pour faire
taire les armes ».
Il est, dès lors, fondamental de questionner le sens et la définition même de ce qu’il
convient de qualifier de « violation massive des droits de l’Homme » et de « menace contre la
paix » duo, selon le droit international, justificatif de l’ingérence humanitaire.
Lorsque les populations font, même en temps normal au quotidien, l’objet de
modulation des libertés d’utilité première pour leur épanouissement ; notamment lorsque
l’expression des suffrages peut faire l’objet de manipulations, que le jeu politique n’est pas
libre et ouvert et que la liberté de la presse est menacée, verrouille l’expression libre ; dans la
veine, la rareté des ressources et la vie chère qui plongent les citoyens, attachés au poteau du
besoin, dans une précarité dont le seul espoir est l’immigration, la violation des droits de
l’Homme n’est-elle pas massive et la menace de la paix évidente ? Les signaux précurseurs
d’un conflit ne sont-ils pas suffisamment lumineux pour interpeler et agir ?
Quelle que soit la controverse autour de cette notion d’ingérence, à laquelle s’opposent
les défenseurs de la souveraineté avant tout, les Nations Unies en ont fait usage à plusieurs
reprises : en Somalie, au Rwanda, au Libéria… parfois il faut le reconnaître, avec des résultats
mitigés41.
Historiquement, les violations des droits de l’Homme qui surviennent ne sont autre que
le couronnement d’un chapelet d’atteintes aux droits de première et deuxième génération. Il
serait donc plus opportun, plutôt que d’intervenir a posteriori des violations, d’anticiper en
veillant à un environnement respectueux des droits et libertés primaires. Comme dit l’adage

40
Idem.
41
Albert PAHIMI PADACKE, L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, l’Harmattan, 2023,
p.198.

311
« prévenir vaut mieux que guérir ». Cette option de management éviterait alors la survenance
de situations variées d’escalade qui ont récemment prévalu dans nos Etat ; emportant
disproportion entre contestations sous fond de frustrations des populations et répression (en
violation des droits) sous prétexte du trouble à l’ordre public par l’Etat.
La question de l’opportunité de l’ingérence et la pertinence même de l’intervention
occidentale en Afrique offre des coutures variées. Prenant en référence l’époque récente, il est
acquis que l’intervention de l’armée française, au Mali en 2013, a été déterminante pour
empêcher les islamistes d’investir la capitale et voire semer le chao dans l’ensemble de la
zone du Sahel. Alors comment une telle opération a-t-elle été aussi impopulaire avec le temps,
même aux yeux des maliens bénéficiaires immédiats et les populations Ouest-africaines ;
bénéficiaires médiats. Qu’une franche importante de l’opinion en appelle au départ des
troupes françaises, désormais acté.
L’arrogance des militaires étrangers ou prétendue telle, et plus généralement le fait de
s’arroger tous les succès opérationnels, n’est pas pour rien dans ce désamour. On peut
comprendre le besoin d’entretenir le soutien de l’opinion publique française à cette couteuse
intervention au Mali. Mais dès lors que cela est fait en heurtant la sensibilité des opinions
nationales ouest-africaines dont les armées seraient finalement considérées comme bonnes à
rien, c’est alors la solidarité entre les armées qui en pâtit et l’image de l’armée étrangère42.

2- L’intervention en question et la liberté des peuples à leur autodétermination


Le peuple est souverain et sa liberté à disposer de lui-même s’inscrit en impératif dans
la quasi-totalité des normes de référence. C’est d’ailleurs ce que reprend la lettre du
préambule de la Convention de Vienne sur le droit des traités. Les termes sont les suivants :
« conscients des principes de droit international incorporés dans la Charte des Nations Unies,
tels que les principes concernant l’égalité des droits des peuples et leur droit de disposer d’eux-
mêmes, l’égalité souveraine et l’indépendance de tous les Etats, la non-ingérence dans les
affaires intérieures des Etats (…) »43.
L’idée est partout la même : la souveraineté conçue comme principe
d’autodétermination nationale, appartient collectivement aux citoyens qui l’exercent selon la
règle majoritaire qui est l’essence de la démocratie44.
Il va sans dire qu’un Etat souverain n’agit que selon sa propre volonté, c’est le
corollaire du droit à l’autodétermination, C’est à lui seul, à qui revient le rôle de déterminer la
forme de son régime politique, indépendamment de toute sorte d’influence ou d’ingérence
étrangère.
Est-ce vraiment le cas pour l’ensemble des pays du continent noir ? A première vue pas
d’avantage !45.

42
Idem.
43
Préambule de la Convention de Vienne sur le droit des traités Faite à Vienne le 23 mai 1969.
44
Anne Marie LE POURHIET, « La souveraineté nationale dans le contexte européen », Mensuel l’ENA hors les
murs, dossier, n°498, mars 2020.
45
Fabrice EKOMO et al. « La souveraineté des Etats africains : la face cachée du décor », [Link], p.3.

312
La souveraineté s’analyse comme un pouvoir suprême, pouvoir au-dessus duquel il
n’existe aucun autre pouvoir selon la formule de Jean Bodin. Par conséquent l’Etat souverain
est celui-là qui préside à ses propres destinées. Dit autrement, en dehors de lui-même, l’Etat
dit souverain n’a d’autre(s) maître(s). Au plan international cette souveraineté se traduit,
juridiquement, par l’appréhension horizontale des Etats même si, en réalité, cette règle ne
pèsent absolument aucun duvet au regard des relations Nord-Sud.
L’intervention occidentale se trouve donc être une gêne à la libre expression des peuples
africains supposés être libre de toute emprise et donc disposer d’eux-mêmes. C’est également
le lieu de décider librement du choix des dirigeants, de la jouissance des richesses naturelles
et, voire, des modalités d’aménagement et de jouissance du droit d’ingérence. Cela sera
justice et une autre manière, cette fois sans plébiscite mais en toute négociation, de
déconstruire-reconstruire le droit d’ingérence. En cela la solidarité africaine devrait être le
ciment de consolidation des intérêts de ses Etats pour porter haut la voie de l’Afrique au
concert des nations. Il est déjà donné en ceci que la communauté des chefs d’Etat africains est
toujours d’une extrême prudence et manifeste généralement la plus grande réserve dès lors
que des mesures sont prises contre l’un des leurs. La crainte d’un précédent qui aurait un effet
domino est dans tous les esprits.
C’est d’ailleurs pour cette raison que malgré le mandat d’arrêt international contre
Omar El-Béchir du Soudan, ce dernier a continué de circuler librement dans toutes les
capitales africaines. Exception faite de l’Afrique du Sud où un juge ordonna son arrestation
sur le fondement du mandat en question46. Il existe cependant un préalable à la pertinence de
ce discours souverainiste : l’alignement de la souveraineté des gouvernants sur la souveraine
(mère) des peuples. La souveraineté opposable aux Etats tiers, incarnée par les gouvernants
n’est pas intrinsèquement absolue, mais dérivée du mandat confié par le peuple souverain.
Or, dans ces Etats souverainistes, la délégation de la souveraineté du peuple vers les
dirigeants est impropre du fait des fraudes électorales érodant leur légitimité. Parfois sinon,
souvent ces autorités souverainistes à tout crin, sont celles illégitimes issues des coups d’Etat
militaires, invoquant une souveraineté ex nihilo, sans lien avec le peuple souverain. De fait, la
souveraineté des dirigeants n’est pas toujours celle des peuples africains.
C’est une souveraineté “en enclos” pour empêcher les voisins et les passants de voir ce
qui se passe dans l’enclos souverain des peuples africains soumis en silence. Ce qui tend à
dévaluer le discours souverainiste contre l’ingérence démocratique.
Disons pour finir que l’ingérence démocratique est un mécanisme de prévention qui doit
éviter de se retrouver confronté à la problématique de l’ingérence humanitaire. L’ingérence
démocratique, si elle devenait la règle, dissuaderait certainement quelques tentations de
confiscation du pouvoir, mais ne se substituerait pas à l’engagement des peuples africains à
prendre en main leur destin en termes de droits, de libertés et de démocratie.

46
Le président Jacob Zuma orchestrera lui-même le départ illico presto de son homologue.

313
CONCLUSION

La souveraineté des Etats africains au regard de l’ingérence occidentale se situe dans


une logique dubitative. Cette souveraineté se trouve modulée de manière a priori choisie par
les Etats africains qui, du fait de leur déficit en équipement, bénéficient d’appuis au prix de
larges portions de leur souveraineté. Situation de fait qui prête du flan à l’ingérence
occidentale qui gagne du terrain et s’en trouve royalement installé par des méthodes au
service de ses intérêts. Ainsi, de sa confiscation et de son détournement pur et simple à son
érosion insidieuse, la souveraineté a cédé du terrain. Dans la réalité, elle ne reste « d’airain »
que pour s’opposer aux populations qui mettraient à mal les intérêts de gouvernants complices
par la revendication de droits élémentaires.
Par ailleurs, la proximité entre les élites occidentales et les dirigeants africains est un
sujet récurrent de débats parfois enflammés, sur le continent comme dans la diaspora, comme
en atteste la viralité de ces sujets sur les réseaux sociaux. Accusées tour à tour de complicités
avec les dirigeants africains, de donneurs de leçons paternalistes ou encore de
condescendance, le fossé se creuse de plus en plus entre élites occidentales et opinions
publiques africaines et plus particulièrement avec la jeunesse47. S’ouvre là un immense procès
de l’aveuglement des relations diplomatiques suspicieuses entre gouvernants au mépris des
attentes des peuples. La confiscation du principe de souveraineté par les gouvernants
n’habilite-t-elle pas le droit d’ingérence démocratique lui-même débarrassé de ses aspérités ?

47
Albert PAHIMI PADACKE, L’Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, [Link], p.206.

314
ADDENDA IN EXTRA
LE SORT DES EFFETS D’UN ACTE REGLEMENTAIRE ETEINT

Par

OYONO MBAZOA CHRISTIAN BRICE


Docteur en droit Public, Université de Yaoundé II (Cameroun)

Résumé
Le droit dans son déploiement reste une science évolutive et, parlant d’évolution, l’on évoque
l’adoption de nouveaux textes en remplacement avec les anciens dont la présence n’est plus objective.
Il faut dire que cet exercice se fait autour de tous les actes de droit qui existent à l’instar des actes
réglementaires. Tantôt acte d’application des textes supérieurs, tantôt, acte mixte, l’acte réglementaire
a toujours fait l’unanimité de disparaître avec ses effets lors de son extinction. Or, tout texte
réglementaire n’est pas toujours précaire. Certains de ces actes sont vecteurs d’intérêts juridiques à
faire valoir même après leur existence au sein de l’ordonnancement juridique. C’est dire que le sort
des effets d’un acte réglementaire éteint dépend du type d’acte réglementaire et du type d’extinction
faits à leur endroit. Si la première catégorie d’actes réglementaires disparaît avec ses effets lors de
l’extinction, l’acte mixte quant à lui stabilise les effets de celui-ci lors de son extinction qui peut être
abrogative ou une annulation du juge administratif. Toujours est-il que l’on protège toujours les
administrés.
Mots clés : acte réglementaire, acte mixte, acte réglementaire objectif, acte réglementaire
subjectif, abrogation, retrait, acte administratif unilatéral, stabilité, préservation, effets juridiques,
droits acquis.

INTRODUCTION

Les effets d’actes administratifs unilatéraux subissent des sorts différents selon le mode
d’extinction appliqué à leur support normatif. Il faut dire par la suite que ces effets sont le bon
vouloir du pouvoir réglementaire détenu par les auteurs des actes administratifs unilatéraux 1.
C’est dire d’emblée que : « la durée de vie de l’acte ne doit pas être assimilée à sa durée
d’efficacité »2. Le droit administratif et, même la fonction publique camerounaise connaissent
deux catégories d’actes administratifs unilatéraux. Ces dernières sont constituées
premièrement de l’acte réglementaire et secondement de l’acte non réglementaire parfois
appelé acte individuel3. Chaque catégorie est constitutive d’une variété d’actes en son sein.
Pour ce qui est de l’acte réglementaire, il connaît une certaine catégorisation qui passe
généralement inaperçue. L’acte réglementaire est constitutif de l’acte réglementaire
d’application et, de l’acte réglementaire autonome. L’un applique la constitution de façon
indirecte par application de la loi qui découle directement de la constitution le biais de la loi


Mode de citation : OYONO MBAZOA CHRISTIAN BRICE, « Le sort des effets d’un acte règlementaire
éteint », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 317-334.
1
VINCENT (F), Le pouvoir de décision unilatérale des autorités administratives, LGDJ, Paris, 1966, p.3.
2
SABOURAUD (J), La fin de l’acte juridique : Contribution à la théorie générale de l’acte juridique, Éditions
universitaires européennes, Saarbrücken, 2011, p.351.
3
V. LACHAUME (J.F), La hiérarchie des actes administratifs exécutoires en droit public français, LGDJ,
Paris, 1966.

317
et, l’autre applique directement la constitution sans détours avec les matières à lui accordées
par la constitution elle-même c’est les règlements autonomes. Cependant, l’acte
réglementaire, de par son extinction et le sort de ses effets, est celui qui retient l’attention dans
ce travail.
Il faut reconnaître avec la doctrine que l’acte juridique a un cycle de vie au cours
duquel il naît, vit, et meurt4. C’est à travers cette logique que l’on s’inscrit en vrai avec cette
doctrine que l’acte réglementaire en occurrence, n’est pas exempt de cette réalité. Son
édiction est propre, voire exclusive à toute autorité administrative investie d’un pouvoir
réglementaire. Mais tout est le contraire de sa fin, qui, en principe est attribuée aux personnes
publiques ou privées en charge d’une mission d’intérêt général, elle est également et,
largement ouverte à l’autorité juridictionnelle. Il est indéniable que les juges administratif et
répressif par la compétence de l’annulation5, sont par excellence pourvue de ce pouvoir
d’extinction au même titre que l’autorité administrative qui l’édicte6.
Dans cet aspect des choses, il faut bien le savoir, la fin d’un acte administratif est
conditionnée par le respect d’une procédure tout comme son édiction. Cette dernière est
propre à chaque autorité investie du pouvoir d’extinction. En effet, chaque fin emporte des
effets juridiques. Ces effets sont spécifiques à chaque acte concerné par l’extinction. Car, ce
sont les effets d’un acte qui conditionnent sa fin. Inversement du support normatif, qui,
majoritairement confère les effets à l’endroit d’un tiers. Les effets concernés ici sont ceux-là
nés par l’édiction ou l’application de l’acte administratif nouveau et dont se sert le tiers
pendant la vigueur dudit acte. Dans cet ordre d’idées, l’on retient alors le thème de recherche,
« Le sort des effets d’un acte réglementaire éteint » différent des « effets de l’annulation »7
ou du « temps d’effet de la décision administrative »8.
Ce thème paraît classique et évident à cause de la considération établie de l’acte
réglementaire réputé n’avoir aucun effet juridique à son maintien dans l’ordonnancement
juridique9. C’est une phrase très connue en droit administratif mais sans explications
profondes10. Or, il est impérieux de le souligner, l’acte réglementaire produit des droits11 au
même titre que l’acte non réglementaire12. Cependant, ces effets ne se gèrent pas de la même
façon au moment de la perte de vigueur desdits actes. Pendant que certains se gèrent dans le

4
FLORENCE CROUZATIER (DURAND), La fin de l’acte administratif unilatéral, l’Harmattan, 2000, Paris,
434p.
5
En dehors du juge administratif, le juge répressif est aussi compétent à connaître de l’examen de la légalité
d’un acte administratif unilatéral.
6
Principe du parallélisme des formes ou, le principe du parallélisme des compétences qui veut que l’autorité qui
a fait l’acte est celle-là habilitée à l’éteindre.
7
ONANA (P-C), Les effets de l’annulation contentieuse de l’acte administratif unilatéral au Cameroun, thèse,
Ph.D, Université de Douala année académique 2019/2020.
8
MBALLA OWONA (Robert) « Le temps d’effets de la décision administrative en droit positif camerounais »
9
PETIT(Jacques) et FRIER (Pierre-Laurent), Droit administratif, LGDJ, 14e édition, Paris, 2020-2021, p.450
10
H.L.A. Hart, « L’importance des définitions en droit » in le positivisme juridique, sous la direction de
[Link], F. MICHAUT et M. TROPER, LGDJ, 1992, P.90.
11
G. VEDEL et P. DELVOLVE, Droit administratif, IPUF., Thémis, Paris 1992. 12e éd., P.306.
12
Il est reconnu que l’acte non réglementaire ou individuel est le seul acte qui produit des droits acquis aux
administrés.

318
temps13, certains se gèrent sur le temps comme la doctrine l’a toujours affirmé pour ce qui est
des effets de l’acte réglementaire.
Pour rappel, les effets d’un acte juridique sont principalement de deux ordres, à savoir
les obligations et les droits14 à l’endroit des destinataires. Dès cet instant, certains actes
juridiques prévoient des obligations et des droits aux citoyens, certains par contre, prévoient
chacun des droits uniquement et, chacun des obligations. Mais ces effets naissent soit à partir
de l’édiction de l’acte nouveau, soit à partir de l’application dudit acte 15. Leur durée de vie
peut cependant être limitée tout comme elle peut être pérenne selon l’acte en cause en ce qui
concerne l’avis classique dans l’extinction16.
Par effets, il s’agit des conséquences juridiques résultant d’un acte juridique17. À travers
cette logique, les effets ou conséquences sont multiples en droit et ceux considérés comme
tels, sont les obligations et les droits ici évoqués par l’extinction de leur support normatif
réglementaire. Quant à l’extinction, elle est la perte de quelque chose. Elle, selon le
vocabulaire juridique et, cela est encore confortant dans la mesure où cet ouvrage parle d’une
« perte d’un droit venu à expiration »18 et par ailleurs, considère également qu’il s’agit de la
perte d’une « obligation »19. Elle conclut par ailleurs que l’extinction permet soit la perte d’un
droit soit la fin d’une obligation créée par un acte juridique quelconque. L’acte réglementaire
est tout d’abord un acte administratif unilatéral rentrant dans l’une des deux catégories d’actes
administratifs unilatéraux. En revanche, ledit acte est décisoire et produit des droits et
obligations aux citoyens qui plus tard peuvent se pourvoir devant la juridiction administrative
ou répressive. Pour la doctrine, l’acte réglementaire est un acte aux « dispositions générales
et impersonnelles ou porte sur l’organisation du service public »20.
Par opposition aux effets de l’acte non réglementaire, ceux de l’acte réglementaire sont
réputés disparaître concomitamment avec leur support normatif lors de l’extinction de ce
dernier. En outre, ceux non réglementaires connaissent un encadrement plus rigide par le
moyen de la stabilité. Or, partant d’un constat, l’acte réglementaire est hiérarchiquement
supérieur à celui non réglementaire21. Effectivement parce que c’est de l’acte réglementaire
que celui non réglementaire tient son existence. À partir de là, l’acte non réglementaire tient
son existence de l’acte réglementaire de qui une situation intangible peut être créée et donner

13
Certains effets sont reconnus pour durer aussi longtemps que l’administré existe c’est-à-dire, de sa vie,
jusqu’au de-là de sa vie en invoquant ses ayants droits. Pendant que ceux qui se gèrent dans le temps sont ceux
qui existent juste durant l’écoulement du temps pendant lequel leur support juridique existe dans
l’ordonnancement juridique.
14
EISENMANN (C), Cours de droit administratif, Tome II, [Link]., p. 302.
15
Ibid. p.303.
16
17
CORNU (G), Vocabulaire juridique, PUF, 11e édition mise à jour, Paris, p.388.
18
Ibid.p.443.
19
Idem.
20
LONG (M), WEIL (P), BRAIBANT (G), DELVOLVE (P), GENEVOIS (B), Les grands arrêts de la
jurisprudence administrative, Dalloz 22e édition, Paris, 2019, P. 747. Conclusion sous l’arrêt du T.C, 15 janvier,
1968, Epoux BARBIER.
21
V. LACHAUME (J.F), La hiérarchie des actes administratifs exécutoires, [Link]., pp.54, 55, 56 et 57.

319
naissance aux droits dits acquis22. Mais jusque-là, une frange de la doctrine persiste à dire que
l’acte réglementaire est un acte qui ne confère pas de droits acquis.
Juridiquement, ce thème met en exergue, une situation dans laquelle l’administré ne sait
à quel moment il est susceptible de réclamer des droits acquis à l’administration. Il est
judicieux de le dire, à chaque fois qu’un intérêt est remis en cause, qu’il s’agisse d’acte
réglementaire ou non, ces droits sont le patrimoine direct de l’administré qu’il doit réclamer.
S’il est prouvé que l’acte réglementaire ne produit pas de droits acquis et qu’il est susceptible
par une brèche que ce dernier en produise, quel est à cet effet, le sort des effets d’un acte
réglementaire éteint ? Il devient judicieux de savoir qu’au-delà de l’extinction concomitante
des effets de l’acte réglementaire avec le support normatif (I), il y a néanmoins une
stabilisation conditionnée des effets dans l’acte mixte (II) qui arbore une partie réglementaire
et une autre non réglementaire.

I- LA DISPARITION CONCOMITANTE DU SUPPORT NORMATIF ET DES


EFFETS

L’on ne doit pas s’éloigner de la logique selon laquelle l’acte réglementaire est un acte
particulièrement précaire dans l’ordonnancement juridique. C’est pour cette raison que la fin
d’un acte réglementaire suppose assurément la fin de ses effets23. Il devient alors indiscutable
que ses extinctions, tant administrative (1) que juridictionnelle (2) emportent directement ses
effets.

A- Une extinction non juridictionnelle

L’extinction administrative des effets et du support normatif d’un acte réglementaire est
très classique. Elle est l’entrée en matière pour mettre fin à un acte réglementaire ou non
réglementaire. Dans le cadre de cette extinction, il faut dire qu’elle est totale sur l’aspect
formel24. Mais elle se situe au sein de l’administration et peut être appelée extinction non
juridictionnelle. Différents modes d’extinctions administratives sont connus puisqu’ils sont
d’ailleurs identifiés lors des réclamations adressées à l’administration. Il faut reconnaître que
le dire, à travers les réclamations faites par le tiers à l’administration, et ceci dans les délais de
recours administratif, le recours gracieux préalable, puisqu’il s’agit de lui, est un tout
permettant d’identifier selon la réclamation, si l’on est en face d’une abrogation ou d’un
retrait. A partir du moment où l’on fait déjà une demande nommée recours gracieux préalable,
il s’agit en substance soit d’une extinction par abrogation (1), soit d’une extinction par retrait
(2). Aucune extinction ne porte la dénomination spécifique de recours gracieux préalable.

22
CROUZATIER DURAND (F), La fin de l’acte administratif unilatéral, [Link]., p.35.
23
CROUZATIER (F), La fin de l’acte administratif unilatéral, [Link]., p.199.
24
V. OYONO MBAZOA (C.B), L’abrogation des actes administratifs unilatéraux au Cameroun, thèse de
Doctorat P.h.D, université de Yaoundé II Soa, 2023.

320
1- L’extinction par abrogation
Le rappel de l’abrogation est clair, c’est le remplacement d’un acte valide qui a perdu sa
raison d’être dans l’ordonnancement juridique à cause de l’avènement d’un acte nouveau
ayant une orientation nouvelle ou ayant un dépassement sur le premier. Cette technique met
alors en exergue une extinction dite totale ou définitive de l’acte primitif dans
l’ordonnancement juridique. L’intervention d’un acte nouveau fait disparaître l’ancien soit sur
le plan matériel, soit sur celui formel ou alors sur tous les deux plans. Il ne doit plus rien
rester sur le plan formel. Il est généralement admis que l’extinction abrogative d’un acte
réglementaire est totale. Cela implique que cette extinction met hors de vigueur le support
normatif et les effets de l’acte réglementaire. C’est du moins la logique que suit Florence
CROUZATIER-DURAND en affirmant que « la fin de l’acte administratif unilatéral serait
aussi la cessation de ses effets »25. Mais il faut distinguer dans cette affirmation deux types
d’actes réglementaires. Il y a d’une part, l’acte réglementaire attribuant des droits aux
administrés et l’acte réglementaire impliquant les obligations. Ce dernier semble l’acte
réglementaire le plus concerné par l’extinction totale.
L’acte réglementaire qui produit uniquement les obligations à l’endroit des administrés
est un acte qui doit normalement être considéré comme l’acte le plus précaire existant dans
l’ordonnancement juridique. Car les obligations sont les effets de droit à volonté générale et
impersonnelle. Ce sont ces effets qui viennent et repartent sans aucun moyen de contradiction.
Ils viennent pour tous et repartent pour tous. C’est pour cette raison qu’une franche de la
doctrine a raison de dire de l’acte réglementaire qu’il n’a pas de droits acquis à son maintien.
Cette affirmation doit être l’objet d’une minutieuse distinction faite à l’endroit de l’acte
réglementaire aux effets obligatoires.
L’acte réglementaire qui produit des droits est un acte différent de celui qui ne produit
que des obligations à l’endroit des administrés. C’est une catégorie que l’on ne considère pas
comme telle. L’on serait en face d’une contradiction surtout lorsqu’il est généralement connu
que les seuls détenteurs de droits ne sont que les actes individuels. La particularité de l’acte
réglementaire est qu’il peut engendrer l’acte non réglementaire. Il peut également produire
des droits dits acquis selon un processus d’acquisition bien défini.
À chaque fois qu’un acte réglementaire va toucher aux intérêts privés, il importe à
l’autorité en question d’établir les mesures transitoires permettant de sécuriser ces droits pour
la période actuelle et celle à venir26.

2- L’extinction par le retrait


L’extinction par le retrait d’actes réglementaires est par excellence, celle qui met
totalement en mal l’acte réglementaire. Le fait en est que, le retrait, différent de l’abrogation,
anéantit l’acte sur tous les plans, qu’il s’agisse de son support normatif ou de ses effets. C’est
une extinction concomitante de ces deux aspects de l’acte. Pour le moins que l’on puisse dire,
le retrait a une particularité, il n’intervient que là où il y a des droits en cours d’acquisition ou

25
CROUZATIER DURAND (Florence), La fin de l’acte administratif unilatéral, [Link]., p.34.
26
Arret KPMG, le 24 avril, 2006.

321
acquis ou alors là où les droits seraient abusivement acquis. Dans cette articulation, la
doctrine générale ne saurait être d’accord avec cette position qu’il faut expliquer.
Il faut le souligner d’emblée, le retrait intervient à tout moment de la vie d’un acte
administratif unilatéral bien qu’il s’agit du retrait d’un acte individuel27 qui connaît un
encadrement légal, ou encore du retrait d’un acte réglementaire objectif dont l’encadrement en
termes de délai est désamorcé. Cette intervention est liée à certains particularismes non
négligeables protégeant entre autre les droits acquis des tiers. Cela étant, l’acte réglementaire
subjectif produisant les droits à un tiers ne peut subir le même processus de retrait que celui
qui n’en produit guère. Les deux processus étant notamment bien encadrés. D’où le groupe
nominal de : « actes non créateurs de droits »28.
Pour ce qui est de l’acte réglementaire produisant les droits, l’on doit savoir qu’il relève
du même régime qu’un acte dit non réglementaire c’est-à-dire, celui qui par le classique
produit les droits aux administrés. Il en ressort que les délais de saisine protègent les droits
selon le législateur camerounais et son relais qu’est la jurisprudence. Au par-avant, la
jurisprudence française avait fixé les bases temporelles pour la question, et il s’avère que ces
délais ont été dans un premier temps confondus à ceux de l’abrogation. Suite à une évolution
récente dans un second temps en 2001 notamment par l’affaire TERNON29, il en découle une
séparation entre les délais du retrait et ceux de l’abrogation. Il faut par ailleurs souligner qu’au
Cameroun par le truchement de la loi de 2006, ces délais restent une fusion pour le recours
gracieux préalable, mettant en mal la distinction de procédure entre abrogation et retrait. C’est
à partir de ces délais que le législateur camerounais et son juge d’excès de pouvoir
matérialisent ou non l’extinction totale d’un acte réglementaire. Lorsque l’acte réglementaire
a produit des droits aux tiers dès son édiction ou son application ou mieux, suivant sa prise
d’effets, l’on ne saurait le retirer après les délais de recours. Il est susceptible de retrait dans
l’intervalle de ces délais à l’initiative de l’administration elle-même ou à l’initiative d’un tiers
suivant la précision de ses droits en jeu. C’est ainsi que réagira aussi un tiers face à son acte
non réglementaire défavorable dont ses droits seraient en déchéance.
Cependant, lorsque l’acte réglementaire ne produit aucun droit, c’est-à-dire qu’il est un
acte de sujétion administrative, c’est plus un acte d’obligation imposée par l’administration
aux administrés30. À ce stade, son retrait ne souffre d’aucune contestation. Les sujétions de
l’administration ne sont établies pour la fixité d’une seule personne. Ce sont des obligations
qui s’adressent à tous les citoyens même ceux ne remplissant pas objectivement la vie
associative au sein de l’État. Ce sont des mesures décisives prônant la cohésion sociale au
sein de l’État. Ces mesures sont établies dans le but de mieux appréhender une situation
générale qui sévit ou sévira dans l’ordonnancement juridique. Il faut par conséquent dire que
ce ne sont pas des mesures qui s’attachent à une seule personne mais à l’ensemble des

27
BONNARD (R), Précis de droit administratif, 4e édition, 1943, p.31 ; AUBY (J-M), « L’incompétence
rationae temporis Recherches sur l’application des actes administratifs dans le temps », RDP, 1953, p.1 et s, Not.
P.26 « Le droit acquis insusceptible de retrait est non seulement celui né d’un acte subjectif mais encore celui
qui résulte de l’attribution individuelle d’une situation générale ».
28
TRUCHET (D), Droit administratif, Thémis droit PUF 9e édition, Paris, 2021, p.261
29
TERNON C.E, ass. 26 octobre 2001.
30
CHEVALLIER (J), « L’obligation en droit public. Archives de philosophie du droit », 2000, L’obligation,
Tome 44, pp. 179-194.

322
personnes qui sont en contact avec la situation juridique réglementée. C’est pour cette raison
que l’acte réglementaire de sujétion est par excellence « un acte de droit général et
impersonnel »31 qui sort de vigueur pour tout le monde, et entre en vigueur pour tout le
monde. C’est celui que l’administration éteint en même temps que son support juridique et ses
obligations produits. En substance, c’est cet acte qui est éteint à tout moment sans délais de
recours administratif et juridictionnels.
L’on n’abroge pas un acte précaire, l’on le retire tout simplement du circuit juridique.
On abroge plutôt un acte définitif et intangible car ce n’est pas le support normatif qui est
intangible mais ce sont au contraire les droits qui sont intangibles. Car en réalité ce sont ces
droits acquis par le bénéficiaire qui font que l’on protège les droits et non l’acte en lui-même.
Sur ce point, le matériel l’emporte sur le formel. Et ce raisonnement est en conformité avec la
définition souvent avancée de l’abrogation qui ne « porte pas atteinte aux effets »32 engendrés
par l’acte supprimé. Il faut dire que l’extinction juridictionnelle est différente.

B- Une extinction juridictionnelle du support juridique et des effets

L’extinction de l’acte réglementaire par le juge est récurrente au même titre que celle
effectuée par l’autorité administrative. Lorsqu’elle est effectuée par ce juge, elle fait office
d’une annulation rétroactive et s’assimile à ce niveau au retrait qui est non juridictionnel et
qui également est rétroactif. La rétroactivité distingue l’annulation et le retrait de l’abrogation
dont le maître mot est la non rétroactivité de l’acte nouveau. Il faut dire que l’extinction
juridictionnelle se divise en deux dans le cadre de cette recherche. Dans un premier temps,
l’extinction par l’annulation est évidente (1) mais l’extinction la moins évidente est
l’abrogation faite par le juge de l’excès de pouvoir en France (2).

1- L’extinction par annulation : théorie de l’acte réglementaire objectif


Il faut dire que l’extinction par l’annulation revient au juge. Mais il faut encore préciser
de quel juge s’agit. L’annulation qui est portée sur l’acte réglementaire objectif est tout
simplement l’acte général et impersonnel. Il ne s’agit pas seulement de l’acte général et
impersonnel, il est de mise que l’acte objectif, pour son application a souvent besoin d’actes
individuels. C’est pourquoi, tout acte administratif, quel qu’il soit, de par son application, est
un acte individuel. Puisque, l’acte général et impersonnel finit toujours par rentrer dans le
patrimoine juridique d’un administré qui a intérêt. L’extinction par le juge administratif se fait
au moyen du recours pour excès de pouvoir. C’est un recours objectif 33 car fait à l’encontre
d’un acte administratif unilatéral faisant grief soit à un administré ou plusieurs. L’on
comprend à partir de là qu’il s’agit d’un procès fait à un acte en vue de son annulation.
Tout le pouvoir d’annulation est de ce fait remis entre les mains du juge. Il faut le
rappeler, le juge administratif a une compétence de principe pour ce qui est de l’annulation
d’un acte administratif. C’est opportun ici de faire une certaine précision sémantique voulant

31
TRUCHET (D), Droit administratif, [Link]., p.261.
32
AUBY (Jean-Marie), « L’abrogation de l’acte administratif », AJDA, mars 1967, Paris, p.131.
33
COLIN (F) et MESSE (M.L), L’essentiel du droit du contentieux administratif, Gualino Lextenso, 8e édition,
Paris, 2022, p.47.

323
que l’on parle uniquement d’annulation lorsque la décision provient du juge administratif ou
pénal et non lorsque l’extinction est menée des mains de l’autorité administrative.
L’extinction faite par l’administration est spécifique c’est pourquoi elle porte des noms
comme l’abrogation34, le retrait ; la modification, et la caducité. C’est en cela qu’il faut
appeler ces modes d’extinction en tant que modes non juridictionnels.
Le rappel est clair et connu de tous, le juge administratif est celui-là qui protège les
administrés des débordements de l’administration au moyen du recours pour excès de
pouvoir35. L’administration agissant par le moyen de ses décisions, peut violer les droits des
citoyens à travers ses décisions revêtues d’un pouvoir d’exécution sans pareil. L’opportunité a
été donnée aux citoyens d’ester en justice après échec de la demande de solution faite à
l’administration, auteur de la décision36. Il s’agit à ce niveau d’une extinction directe du juge
de l’excès de pouvoir.
L’annulation de l’acte réglementaire a ceci de particulier qu’elle n’a pas de délai
d’annulation. Contrairement à ce qui est généralement véhiculée comme idée aux deux
catégories d’actes administratifs unilatéraux. Il faut le dire avec insistance, l’acte
réglementaire qui profère des droits acquis aux citoyens obéit au même régime juridique que
celui naturellement individuel et définitif. Par ailleurs, lorsque l’acte réglementaire n’a que
des sujétions administratives c’est-à-dire des ordres ou des injonctions, il peut se voir annuler
pour excès de pouvoir à tout moment, il peut même subir le retrait à toute période car ses
caractéristiques de généralité et d’impersonnalité le rendent précaire. À toute période
également, il peut subir un remplacement dit abrogatif.
Cet acte a la particularité d’être précaire. Celle-ci, la précarité, confère un pouvoir
d’extinction totale au juge administratif. Il n’est plus conditionné par le caractère définitif qui
s’obtient par ces actes durant leur période d’édiction. De par cette précarité, la durée de vie de
l’acte réglementaire à sujétions reste indéterminée dans l’ordonnancement juridique. C’est un
acte que le juge éteint avec ses effets à tout moment. La réalité est que ces effets sont
également à caractère objectif, c’est-à-dire qu’ils s’adressent à tout le monde et repartent pour
tout le monde. Ils profitent aux administrés tant que le support normatif est en vigueur. Dès
lors que ce support sort de vigueur, ils sortent automatiquement avec ce support car ils sont
inhérents à ce dernier.

2- L’abrogation par le juge administratif


C’est un truisme inédit en droit administratif que désormais en France, le juge puisse
abroger les actes réglementaires concurremment avec l’autorité administrative détentrice du
parallélisme des compétences en matière d’abrogation ou de retrait. Il n’y a pas longtemps37
que le juge administratif français a pris dans le cadre de l’extension de ses pouvoirs d’abroger

34
Cependant, il ne faut pas oublier que l’abrogation reste la compétence exclusive de l’autorité administrative au
Cameroun pendant qu’elle est désormais une compétence partagée avec le juge administratif en France.
35
36
Art.17 de la loi n°2006/022 du 29 décembre 2006 fixant le fonctionnement des tribunaux administratifs.
37
CE. Ass., 19 juillet 2019, Association des Américains accidentels, Rec. P. 296.

324
les actes administratifs dans son office38. En substance, c’est lorsqu’un acte réglementaire
devient illégal en raison d’un changement de circonstances de droit ou de fait postérieur à son
édiction, que le juge administratif peut se prononcer sur son abrogation39.
Il faut remarquer que le principe posé sur la survenance de nouvelles circonstances de
fait comme de droit, ouvre la responsabilité à l’administré de demander à l’administration
l’abrogation ou la modification d’un règlement depuis l’arrêt DESPUJOL40. Cependant, c’est
la règle classique appliquée partout dans les États francophones. Il est évident de reconnaître
que l’on reste dans une logique où le juge administratif n’a pour seul rôle l’annulation de
l’acte querellé devant lui. C’est cette pratique qui reste d’actualité au Cameroun et partout
ailleurs où le juge administratif ne se prononce pas encore sur la question. Or, le juge français
fait une extension de ses compétences en matière d’abrogation par les mêmes circonstances
survenues après les délais de recours classiquement connus en France. Il a la possibilité de
prononcer l’abrogation d’un acte réglementaire lorsqu’il constate un changement de
circonstances entraînant l’illégalité de l’acte41.
Le juge administratif camerounais quant à lui ne connaît pas encore de la question de
façon frontale ou explicite. Cette compétence lui est soumise de façon incidente à un
problème principal. Ce sont généralement des contestations dans un service public qui
amènent le juge administratif à statuer sur une question d’abrogation au Cameroun. À
l’occasion, c’est dans la célèbre affaire EMINI TINA Etienne que le juge administratif eut à
se pencher sur la question d’abrogation. Il va la définir tout en donnant ses différents critères.
Mais au préalable, il n’avait pas été principalement saisi pour cette question d’abrogation de
textes. Quand bien même il est saisi à cette occasion, il se contente de dire qu’il y a
abrogation sans y procéder. Il renvoie la question par devant l’autorité administrative qui
prend le soin d’effectuer cette dernière. En d’autres termes, le juge administratif camerounais
se déclare incompétent pour réaliser l’abrogation d’un quelconque acte de droit. Cette position
était d’ailleurs confortée entre les deux États en 2017 en ces termes « Il n’appartient pas à la
juridiction administrative (…) de prononcer elle-même l’abrogation d’un acte
administratif »42. Ce qui paraît souvent similaire à l’abrogation face au juge est la question
d’exception d’illégalité au cours d’un procès fait à un acte administratif unilatéral.
Soulever l’exception d’illégalité au cours d’un procès face à un acte administratif
unilatéral ressemble parfois à une abrogation faite par le juge. Ce dernier met l’acte
illégalement considéré de côté afin d’appliquer un autre acte de droit au cas d’espèce à lui
présenté. Cela est fait dans le cadre du recours pour excès de pouvoir. À cet effet, si le recours
pour excès de pouvoir a pour effet l’annulation de l’acte querellé, l’exception d’illégalité
quant à elle, a pour effet de suspendre l’application de l’acte reconnu illégal pour la
circonstance du litige43. C’est dire une fois de plus que le juge administratif en Afrique, à

38
CHARITE (Maxime), « etrangère au pouvoir du juge administratif, l’abrogation, pourquoi le serait-elle ? »,
Le blog Droit administratif, 03/12/2021.
39
CE Sect., 19 nov. 2021, Association ELENA et a., req. n° 437141 et 437142.
40
Arrêt DESPUJOL du 10 janvier 1930.
41
CE Sect., 19 nov. 2021, Association ELENA et a., req. n° 437141 et 437142.
42
CE, 18 déc. 2017, AXELLINE et a., req. N°400561.
43
DEMBA SY, Droit administratif, p.541.

325
l’instar de celui sénégalais n’abroge toujours pas encore. Plus encore, le juge peut jouer un
rôle de protection des droits des administrés par le fait de la modulation des effets dans le
temps.

II- LA STABILISATION CONDITIONNEE DES EFFETS DE L’ACTE


REGLEMENTAIRE ETEINT

Ce qui est classique est la stabilisation des effets juridiques d’actes administratifs non
réglementaires après leur extinction abrogative44. Telle n’est pas le cas en matière
d’annulation faite par le juge.
Il est difficile de soutenir que l’acte réglementaire ne produit pas de droit45. Cependant,
curieux est de savoir que l’on puisse observer cette stabilisation même au niveau des actes
réglementaires. Il ne faut pas perdre de vue avec la grande doctrine qui, comme un seul
homme, sait que l’acte réglementaire n’octroie guère de droits acquis aux administrés 46.
Aussi, il ne faut pas s’arrêter sur ce constat connu et répandu par VEDEL qui reconnaît
l’existence de droits aux actes réglementaires. Par ailleurs, « une chose est de créer des droits.
Procurer les droits intangibles en est une autre »47. Le visuel d’un acte de droit permet de
dissocier ce dernier du plan formel et celui matériel, chose vraie pour le trompe œil48, mais
non avérée dans la science du droit dont parfois le formel et le matériel ne forment qu’un.
Cette considération démontre à suffisance qu’au moment de leur extinction, les actes
réglementaires ont aussi des effets de droit à faire valoir après leur extinction totale ou
partielle s’agissant ici du negotium49. Il faut tout au préalable savoir que ces effets, qu’ils
découlent de l’acte non réglementaire ou réglementaire, ne sont point acquis d’emblée. Ils
parcourent un processus d’acquisition (A) pour enfin être confortés comme tel par
l’identification de ces droits afin de parler de leur stabilisation, ceci s’observe
particulièrement dans l’acte dit mixte (B).

A- La condition d’acquisition des droits par l’acte réglementaire

Étant donné que l’acte réglementaire ne connaît guère de droits acquis, il faut tout de
même souligner que c’est un acte qui octroie des droits aux administrés. Mais ce ne sont pas
des généralement dits de non acquis. Il faut cependant puiser en profondeur et voir que cette
catégorie d’acte peut regorger des droits acquis par un processus d’acquisition desdits droits
acquis (1), pour enfin réaliser la difficile intégration dudit acte parmi les actes créateurs de
droit (2).
44
V. OYONO MBAZOA (C-B), L’abrogation des actes administratifs unilatéraux au Cameroun, thèse de
doctorat Ph.D, Université de Yaoundé II, 2023, pp.540.
45
YANNAKOPOULOS (C), La notion de droit acquis en droit administratif français, LGDJ, Paris, 1997, pp. 72
à 73.
46
Idem.
47
MAILLARD DESGREES DU LOU, Police Générale, Polices spéciales (Recherche sur la spécificité des
polices générales et spéciales, Thèse Rennes, 1988, pp.336-337.
48
Ferrari (S), « De l'art du trompe-l’œil : l'abrogation implicite de la loi par la Constitution au service d'un
continuum constitutionnel », Revue française de droit constitutionnel, 2010/3 n° 83, pp.497-521.
49
WEIL (P), « Une résurrection : La théorie de l’inexistence en droit administratif », Dalloz, Chronique –IX,
1958, pp. 49-56.

326
1- Le processus d’acquisition des droits acquis par l’acte réglementaire
Le processus d’acquisition des droits acquis par un acte réglementaire n’est pas anodin,
il va de l’élaboration, à la publicité de l’acte, de la publicité à l’application, et de-là, à
l’extinction dudit acte. Le fait est que « l’adoption d’une norme administrative ne signifie pas
que ces obligations et ces droits deviendront certainement actuels »50.
Le processus d’acquisition des droits acquis à travers un acte réglementaire intègre une
logique juridique bien connue de l’administration, celle du principe de l’exécution préalable
de la décision administrative. Il faut noter que ce principe n’est pas obligatoire aux actes dits
non réglementaires. L’on remarque que l’exécution à ce niveau dépend du destinataire de
l’acte, puisqu’il ne s’agit pas d’un acte objectif, c’est dire que le respect, ni l’exécution ne
sont pas une obligation à première vue. L’exécution de l’acte individuel devient impérieuse
dès le moment où l’administration utilise des mesures coercitives. L’acquisition des droits est
conditionnée par le respect des délais de recours prévus par le législateur au plan formel. Par
ailleurs, ces droits pourront être acquis sur la base de l’objet ou tout simplement du contenu
de l’acte au plan matériel. Le processus d’acquisition commence à avoir toute sa clarté au
moment de la considération faite des délais de recours d’acte unilatéral.
Les délais en droit sont un facteur d’acquisition ou de perte de droits. En l’espèce, il faut
les analyser en termes d’acquisition des droits acquis à l’endroit de l’acte réglementaire. Il
faut dire que l’acte réglementaire dans son édiction ne pose pas déjà les problèmes des droits
acquis. Mais lorsqu’il est confronté à une réclamation liée aux délais d’exécution d’une
mission générale et impersonnelle adressée à l’ensemble des citoyens, l’on peut les évoquer.
C’est de l’écoulement du temps que certains actes réglementaires ou non acquièrent ou
perdent des droits ou, achève l’édiction d’un acte juridique51.
En matière d’extinction d’actes unilatéraux, les délais ne sont plus appréhendés de la
même façon entre le Cameroun et la France. En France, pour ce qui est du retrait,
d’annulation contentieuse ou d’abrogation ; les délais ont changé, ils sont désormais
découplés. Pendant qu’au Cameroun, ils sont toujours couplés et entraînent à l’une des
confusions les plus accrue puisque, statiques à 03 mois selon le législateur de 2006. En
France, les délais de retrait, d’abrogation et d’annulation sont découplés. C’est à partir de
l’arrêt TERNON52 que le législateur français a eu à découpler les délais de recours
contentieux et les délais de retrait d’actes administratifs unilatéraux. Ils sont désormais fixés à
4 mois sauf dispositions législatives ou réglementaires contraires à compter de l’édiction de
l’acte créateur de droits illégaux53. Cette précision évite à l’administration le trop plein de
recours devant le juge de l’excès de pouvoir.
La protection des droits constitués évite la comparution de l’administration en justice.
Lorsqu’un acte est publié ou notifié en principe, il est d’office opposable aux administrés,
sauf dispositions contraires de la loi ou des règlements. Pour qu’il fasse l’objet d’une

50
EISENMANN (C), Cours de droit administratif, Tome II, LDJ, Paris, 1983, p.723.
51
Ibid., p.721.
52
C.E, ass., 26 octobre, 2001, TERNON.
53
T.A de Lyon 21 mars 2002, n°0000618. À cet effet, l’on peut comprendre qu’il n’est pas forcément
souhaitable, lorsque les droits d’un administré sont en jeu, de laisser à l’administration la faculté d’anticiper une
future décision en justice qui pourra éventuellement contredire son analyse.

327
abrogation, elle doit intervenir dans les délais54. Ainsi, la prévision des délais de recours ou de
réclamation participe de la sécurité juridique, en ce qu’elle vise à ne pas remettre en cause des
situations trop anciennes et difficilement appréhensibles55. Dans ce cas, il s’agit d’observer la
production des effets dudit acte sur le temps. La même précision est faite dans l’affaire
AYINA ABE Benoît56.
La computation des délais est régie actuellement au Cameroun par la loi de 200657.
Cette dernière clarifie à suffisance le processus d’acquisition des droits qui ne sont pas acquis
depuis l’édiction de l’acte nouveau. Il faut le noter, et ceci de manière persistante, les droits ne
sont pas d’emblée acquis dès l’édiction du nouvel acte dans l’ordonnancement juridique. Les
effets ou les droits deviennent acquis après avoir traversé la période de précarité qui est de
trois (03) mois dès l’édiction de l’acte58. La doctrine française59 parle plutôt de fait
administratif créé par l’acte nouveau à travers lequel l’on extirpe des droits.
Ces droits sont au bout des délais, soit acquis, soit retiré au stade primaire. Le stade
primaire étant la période précaire où l’acte peut toujours subir un changement profond. Ledit
changement est articulé en des modalités d’extinction, à l’instar de l’abrogation, du retrait et
parfois la modification dont le vocable d’ensemble est le recours gracieux préalable impératif
et nécessaire avant d’ester devant le juge de l’excès de pouvoir60. C’est dire que le recours
gracieux préalable n’est qu’une réclamation souvent faite à l’endroit de l’État pour obtenir
soit le retrait, soit l’abrogation ou la modification de l’acte administratif unilatéral. C’est
pourquoi, les délais évoqués ici sont les mêmes avec ceux dudit recours gracieux préalable.
Par cette période, l’acte est réputé précaire ou vulnérable si la réclamation est fondée dans les
délais institués par la loi de 2006 en son article 17. Ce sont les délais de procédure du
précontentieux que doit impérativement respecter tout potentiel requérant devant
l’administration pour ce qui est soit de l’abrogation soit du retrait s’effectuant tous deux au
sein des administrations francophones.
Au Cameroun, il faut éviter la confusion entre retrait et abrogation en termes de délais.
Les délais sont certes communs aux deux modalités d’extinction, c’est-à-dire trois mois
suivant l’édiction de l’acte61. Le droit étranger, notamment celui français, a dissocié ces délais
depuis l’arrêt TERNON en 200162. Il devient évident que chaque modalité a désormais son
temps requis pour sa réclamation. En aucun cas, les deux techniques d’extinction ne sauraient
être identiques de par leur réalisation et c’est pour cette raison que la France s’est affranchie
de leurs délais afin de rendre chacune autonome dans sa procédure de réalisation.

54
Jugement ADD n° 55 du 25 mars 1969, sieur EMINI TINA Etienne C/État du Cameroun.
55
CIMAMONTI, (S), « Sécurité juridique et mécanismes d’application du droit dans le temps ». Revue du
notariat, 2008, Vol. 110, septembre 2008, P.639.
56
Jugement N° 03/CS-CA du 29 novembre 1990, AYINA ABE Benoît.
57
Loi n°2006/022 du 26 décembre 2006 portant organisation et fonctionnement des tribunaux administratifs.
58
Art. 17 de la loi n°2006/022 du 26 décembre 2006 portant organisation et fonctionnement des tribunaux
administratifs.
59
YANNAKOPOULOS (C), La notion de droits acquis en droit administratif français, [Link]., p.175.
60
Jugement n°122/ADD/2019/TA-Yde du 08 janvier 2019, Aff. ministère des Enseignements secondaires c/
Technologi Partners International et SAGA Cameroun, rec. n°327/2009 du 19 octobre 2009.
61
Art.17 de la loi de 2006 précitée.
62
C.E, ass. 26 octobre, 2001, TERNON.

328
La réalisation technique de l’une ou l’autre n’est guère similaire. Au bout du compte, il
faut que les droits soient respectés dans l’exécution de chaque technique. Qu’il s’agisse de
l’abrogation ou du retrait, les droits doivent d’abord présenter un visage précaire à travers leur
support qu’est l’acte administratif unilatéral63, susceptible de remise en cause dans les trois
mois suivant la notification faite à personne64, et cela est d’ailleurs réitérée par le législateur
camerounais en ces termes : « Ce délai court du lendemain du jour de la notification à
personne ou à domicile élu »65.
Cependant, l’on a toujours à l’esprit que l’acte réglementaire reste un acte précaire
puisqu’il peut être remis en cause à tout moment. Sa remise en cause devient donc
conditionnée si et seulement si, ledit acte est solidement et, directement attaché aux intérêts
particuliers de l’administré. Le décret ou l’arrêté qui organise un concours est forcément un
acte réglementaire s’adressant à tout le monde. Sa modification ou son abrogation ne fait pas
perdre les droits à ceux qui ont déjà réussi au concours et qui sont déjà en service. C’est dire
au combien cet acte est hybride. Il peut être remis en cause pour non acquisition de droit
acquis, tout comme il peut ne pas l’être pour droits acquis. Le pan formel de cette analyse ne
suffit pas pour épuiser la question d’acquisition de droits acquis par un acte réglementaire, il
faut aussi envisager le côté matériel.
Le pan matériel dans l’acquisition des droits acquis d’un acte réglementaire fait
référence en toute clarté à son objet. L’acte réglementaire, dans sa portée classique, est un
acte précaire. Ayant démontré sur le plan formel l’acquisition des droits acquis sur le temps, il
faut néanmoins savoir que ce pan n’est que partiel. Les droits acquis d’un acte juridique se
retrouvent le plus souvent ancrés dans la partie interne de l’acte. Il faut porter l’analyse au
tréfonds de cet acte c’est-à-dire la partie qui dépasse la simple lettre de l’acte qui est son
objet. L’objet de l’acte est important dans la mesure où il permet de déterminer le type de
droits que l’administré peut avoir soit de simples droits, soit des droits acquis. Si l’objet reste
global ou général, il n’y a pas droits acquis. Mais si l’objet entre dans l’individualisme, il est
un acte de droits acquis. Lorsque l’analyse va plus loin, l’on se rend compte que chaque acte
réglementaire ou non, a une part d’individualisme dès son application par tout un chacun.
Dans cette logique, il est difficilement visible que l’on soit en face d’une abrogation. Ce
qui est généralement connu est le retrait. Ici l’abrogation se fait par le remplacement de l’acte
en cours d’exécution n’ayant pas encore traversé les trois mois prévus par la loi. Ce
remplacement est possible et il se fait au respect total des droits acquis depuis le principe de
l’exécution préalable de l’acte nouveau. Cependant, ces droits peuvent ne pas être remis en
cause comme ils peuvent l’être selon la qualité de l’acte frauduleux ou non permettant de
maintenir en vigueur le support juridique qui porte lesdits droits acquis66 .

63
En faisant allusion à l’acte ici, l’on parle en soi du décret de l’arrêté de la circulaire réglementaire. Il s’agit de
tout instrument à travers lequel l’autorité chargée d’un service public administratif prend exprime la volonté
étatique à l’égard de tous ou individuellement.
64
C.E, 3 novembre 1922, Dame cachet.
65
Art. 18(2) de la loi n°2006/022 du 26 décembre 2006 portant organisation et fonctionnement des tribunaux
administratifs.
66
Cette conception est soutenue par le professeur AUBY (J-M), selon qui, seule l’irrévocabilité d’une décision
permet de déceler qu’elle a engendrée des droits acquis ; reprenant ici une conception de [Link], le
professeur AUBY estime en effet que « le droit acquis consiste précisément dans le maintien de la situation

329
Les délais en question sont ceux du recours en excès de pouvoir. C’est dans ce laps de
temps qu’il faut attaquer ledit acte. L’abrogation sera de ce fait légale. Cela exempt donc
l’administration de tout recours contentieux. La computation des délais au fond est fondée
pour les droits acquis par les citoyens. En effet, lorsqu’une décision administrative dépasse les
délais requis pour son attaquabilité, elle devient définitive67. Le caractère définitif protège dès
lors les droits qui sont définitivement consolidés dans l’ordonnancement juridique.
Les délais de recevabilité d’un recours permettent une double protection tant des
bénéficiaires de l’acte que des tiers ayant un intérêt à faire échec auxdits droits. Les
bénéficiaires de l’acte acquièrent leurs droits dès qu’il entre en application. Mais cette
application n’entraîne guère directement l’intangibilité de ces droits en cours de formation. Ils
deviennent définitifs ou intangibles lorsque cet acte n’a fait l’objet d’aucune contestation dans
les délais dévolus à cet effet68.
C’est ainsi que l’acte devient définitif, et toute action intentée à ce moment-là est
inopportune. Pour qu’elle le soit, il faut prouver son illégalité et faire intervenir un acte
systématiquement contraire. Mais AUVRET reste dubitatif à cette thèse69. Après cette
analyse, la remarque faite est que le règlement ne pose pas de problème pour son abrogation
directe. Pourtant le mécanisme est complètement opposé en ce qui concerne les actes non
réglementaires qui, dans la pratique, sont le plus souvent exposés au retrait.
Les tiers à l’acte profitent de leur demande d’abrogation lorsque cet acte sort de
vigueur. Car ils ont respecté les délais pour attaquer un acte non encore définitif. La
dogmatique des textes sur ce point est claire. Aucun droit ne peut être définitif avant
l’expiration des délais de recours. C’est pour cette raison que le tiers à la décision l’attaque à
temps. Si le tiers attaque d’ores et déjà un acte administratif dans les délais, c’est qu’il y a
intérêt. L’intérêt posé n’est toujours pas personnel. Il pourrait s’agir en outre d’un intérêt
objectif. Ainsi, il l’attaque pour éviter l’abus des autorités administratives. Les abus, il y en a,
comme le détournement de pouvoir. De fait, la décision prise illégalement, devient un trouble-
fête administratif, une mise à mal du service public.
La computation des délais peut paraître aussi facile, mais c’est la pratique qui peut en
être une autre chose70. Il arrive parfois que la computation des délais soit bien faite par
l’administré, mais il se trouve confronté ou même limité face à l’administration auteur de
l’acte lui faisant grief. La confrontation dans cette hypothèse n’est pas directe. Elle ne l’est
pas dans la mesure où l’administré, en réalité ne connaît à qui adresser sa réclamation 71. Dès
lors, s’installe à son encontre, une perte de temps démesurée. Celle-ci finit par raccourcir le

créée par l’acte et ce maintien ne peut être assuré que si l’acte est irrévocable. (…). C’est l’intangibilité
admise par la jurisprudence qui permet de reconnaître l’existence des droits ».
67
GUESSELE ISSEME (P.L), L’apport de la cours suprême en droit administratif camerounais, [Link]., p. 226.
68
Jugement n°24/2002-2003 du 28 novembre 2002, MEFIRE Zacharie c/ État du Cameroun.
69
AUVRET (P), « La notion de droits acquis », article précité. p.53 « Le droit acquis apparaît comme le droit
au maintien de la situation acquise et non comme le maintien de l’acte » en question.
70
CS/CA, Jugement N°178 du 29 mars 1972, Eitel MOUELLE KOULA c/ État du Cameroun.
71
NLEP (R-G), L’administration publique camerounaise: « contribution à l’étude des systèmes africains
d’administration publique », [Link]., p.268 : « On pouvait légitimement espérer une plus grande précision du
législateur dans la détermination des autorités habilitées à recevoir les recours gracieux, et une plus grande
souplesse du juge administratif par rapport à sa position d’avant 1972, dans l’intérêt des justiciables ».

330
temps normalement dévolu à sa requête, mais que la loi a pris le soin de rattraper malgré
tout72.
Le temps normalement dévolu à la requête de l’administré n’est pas avantageux à ce
dernier, car faudrait-il encore le perdre en cas de non-maîtrise de l’administration capable de
faire droit à sa demande. L’administré doit de ce fait maîtriser en même temps les délais et les
différentes administrations susceptibles de donner suite à son recours. En effet, il y a des cas
où l’administré adresse son recours à une administration qui ne peut l’aider. Les lenteurs
administratives perdent d’abord du temps à ce dernier et par la suite, l’on lui fait comprendre
que sa demande aurait été déposée au mauvais endroit. Cette réponse peut venir à la suite de
l’écoulement total du temps imparti pour cette requête. Lorsque le requérant se rend donc
compte de son erreur, normalement il doit se pouvoir en justice, où naturellement il sera
forclos.
L’acte nouveau, en tout état de cause, est un acte dont les droits ne sont pas directement
acquis dès son édiction. De la sorte, l’acte nouveau est réputé précaire dès son édiction,
pouvant être soit retiré soit abrogé soit annulé pour excès de pouvoir devant le juge
administratif. Au-delà des trois mois prévus par le législateur pour anéantissement
administratif de l’acte, d’autres délais de recours permettent de mettre les effets d’un acte à
mal. Ce sont les délais de recours contentieux73. Lorsque l’acte a traversé tous ces délais, il est
rangé dans la catégorie d’actes et d’effets intangibles. Malgré cette intangibilité, l’acte
réglementaire reste un acte difficile à intégrer dans le sillage des actes créateurs de droits.

2- L’intégration difficile de l’acte réglementaire parmi les actes créateurs de droit


L’intégration de l’acte réglementaire parmi les actes créateurs de droit est un fait non
pris en compte par le juge administratif camerounais. En appel au juge français, l’on est enclin
de pouvoir le confirmer. Si le juge camerounais n’abroge pas toujours un règlement devenu
illégal suite à une auto saisine, le juge français en le faisant, évite certaines situations
désastreuses aux administrés. La situation des droits est encore plus compliquée lorsque l’on
évoque les actes dits mixtes qui sont une catégorie hybride74 d’actes administratifs unilatéraux
composés en même temps d’un aspect réglementaire et celui non réglementaire.
Il faut reconnaître que classer un acte réglementaire parmi les actes créateurs de droits
n’est pas du tout chose facile. Assurément, dès lors qu’on fait appel à un acte réglementaire
mettant en exergue des droits acquis, il faut d’office invoquer l’acte administratif dit mixte.
L’acte mixte est un acte à double détente. Il est parfois réglementaire ou non75. C’est ce qui
fait de lui un acte tout à fait particulier et difficile de classification. Son objet est d’autant
déterminant qu’il ne faut en aucun cas négliger le ou les destinataires d’un tel acte. L’objet est
ce sur quoi est portée toute l’attention de ce type d’acte. C’est grâce à cet objet que l’autorité
administrative a pris cet acte. Cette considération se greffe généralement à l’endroit de
réglementaire dont l’application concrète porte son attention sur l’objet et non sur la personne

72
Art.19 de la loi n°2006/022 du 29 décembre 2006 précitée.
73
Art. 18 de la loi de 2006 portant organisation et fonctionnement des tribunaux administratifs.
74
PETIT (J) et FRIER (P-L), Droit administratif, [Link]., p.118. Voir également, PLESSIX (B), Droit
administratif général, 4e édition, Lexis Nexis, Paris, 2022, p.1162.
75
TRUCHET (D), Droit administratif, [Link]., p.262.

331
physique76. La difficulté s’intensifie lorsque l’acte en question doit octroyer des droits afin
qu’il intègre ceux qui produisent ces droits.
C’est avec la contestation d’un tel acte que les droits se font sentir. Comment réclamer
les effets dans cette catégorie d’acte ? La question paraît compliquée et la réponse aussi.
Chose tout à fait normale. Normale est-elle dans la mesure où cette catégorie est récente et
dans le contentieux administratif. Il faut le savoir, il existe deux types d’actes réglementaires
en droit administratif. Pendant que l’acte réglementaire d’application est plus répandu, l’acte
d’application directe n’est pas en reste. L’acte d’application pris sous le prisme d’un acte
réglementaire à vocation générale et impersonnelle s’applique à l’aide d’un acte administratif
unilatéral individuel. C’est un acte qui traite d’une situation particulière adressée à une
personne nommément identifiée. C’est généralement cet acte qui a classiquement des droits
acquis. C’est l’acte qui fait ombrage à l’acte réglementaire d’application directe. Une autre
catégorie d’acte est celle dite mixte au sein de laquelle l’on retrouve un pan réglementaire
assez révelateur.

B- La reconnaissance des droits acquis dans l’acte mixte

La reconnaissance des droits acquis dans un acte mixte est un fait réel. Il faut dire que
l’acte mixte est un acte dit particulier qui n’obéit pas directement au même régime juridique
des actes administratifs unilatéraux classiques de l’administration. C’est pour cette raison
qu’il faut considérer son contenu en termes de droits (1) et relever la spécificité desdits droits
dans l’acte mixte (2).

1- Le contenu de l’acte mixte en termes de droits


Le contenu de l’acte mixte en termes de droits est préétabli dans la mesure où l’acte
mixte est un acte assez déterminant malgré qu’il s’adresse à tout le monde au départ dès son
édiction, à la fin il reste pour ceux qui ont respecté les consignes exigées. C’est pour cette
raison que cet acte est édicté dans le sens général. La généralité ici est déjà spécifiée, elle fait
référence à une catégorie de personnes respectant certaines aptitudes.
Par exemple dans le cadre d’un concours, il faut notamment que ceux qui respectent les
exigences du concours puissent le réussir. En le réussissent, ils acquièrent déjà les droits
précaires encore contestables et devant traverser la zone de précarité qui est de trois mois dès
rétention de leurs nom comme candidat ayant réussi audit concours. Dès le moment où cette
liste d’admis a dépassé les trois mois de précarité, elle est réputée définitive et intangible. En
d’autres termes, l’admission est réputée vraie et devient en ce moment, un droit. Elle n’est pas
seulement un droit, mais un droit acquis.
Ledit droit acquis devient alors un droit acquis classique qui obéit au régime classique
d’un acte réglementaire ou d’un acte individuel. Cela étant, le droit censé être ne peut être
remis en cause

76
PLESSIX (B), Droit administratif général, [Link]., p.1156.

332
2- La spécificité des droits dans l’acte mixte : théorie de l’acte réglementaire
subjectif
Parlant de spécificité de droits dans l’acte mixte, l’on fait référence aux catégories de
droits existant dans cette catégorie d’acte administratif unilatéral. Il est un acte qui combine
deux types aspects d’actes dans un même acte. Il a d’une part un aspect individuel et d’autre
part, un aspect réglementaire. Mais les deux aspects restent liés. Il est possible de le modifier
ou de l’abroger et c’est à ce niveau que l’acte mixte devient intéressant dans ce travail. Il est
un tout qui concerne un type de personnes bien déterminés à l’on demande un certains profil.
Respectant ce profil, l’acte mixte dans ce sillage est un acte hybride greffé uniquement à
chacun des citoyen qui a intérêt à l’appliquer, d’où le vocable d’acte réglementaire subjectif.
La théorie de l’acte réglementaire subjectif abordée dans le cadre de ce travail provient
de certaines considérations non négligeables ayant trait à certains actes réglementaires de
portée générale et impersonnelle. Ledit acte a une particularité qui échappe à plus d’un
administré. Il s’agit en l’espèce de l’application de l’acte en question. Son application est
organisée par l’administration et implémentée par l’administré. Pour tout dire, c’est
l’administré qui s’approprie l’application de l’acte administratif unilatéral en l’occurrence,
l’acte réglementaire. Dès l’amorce de cette application par ce dernier, l’acte devient sien
puisqu’il l’applique à son propre compte et rien que pour lui-même.
En cas de contentieux, même s’il s’agit d’un acte dit collectif, le requérant ne saurait
l’attaquer pour tout le monde. Il ne peut attaquer cet acte qu’à son égard mieux, à l’encontre
des frustrations que cet acte lui inflige. À ce moment précis, le juge de l’excès de pouvoir
annule l’acte pour le seul plaignant d’un acte collectif. C’est-à-dire que l’acte réglementaire
en question cesse de produire les effets à l’encontre de celui qui l’aurait attaqué et il ne sera
annulé que pour lui et non pour les autres pour qui l’application reste normale. Cette
présentation d’un cas parmi tant d’autres permet de tirer une conclusion selon laquelle, l’acte
réglementaire s’adresse à tout le monde lorsque l’administration le met en application et
surveille les frasques susceptibles de survenir à cette application. Dès le moment où un
administré trouve déjà un intérêt à s’en plaindre, il devient un acte subjectif pour le plaignant.
A tous égards, l’acte réglementaire est un acte subjectif dès son application par tout citoyen
puisque susceptible de réclamer des droits hautement subjectifs.
Les exemples les plus révélateurs se trouvent autour des lois de Rolland en droit
administratif. L’égalité devant les services publics ou charges publics. L’accès au service
public. Une fois qu’il y a discrimination à l’entrée d’un service public, celui qui la subit doit
saisir le juge à cet effet. Car, tous sont égaux devant les charges publiques. Or, ces lois de
Rolland restent des actes généraux et impersonnels. Il faut d’ailleurs souligner qu’ils sont
souvent évoqués dans les contentieux administratifs.
La phase extinctive de l’acte avec ses effets est restée très classique au Cameroun, le
juge, saisit à cet effet examine la question au fond et si les allégations avancées par le
requérant sont avérées, il fait droit à ce dernier. Jusqu’ici, le juge administratif camerounais
reste plus lié aux questions d’annulations totales ou partielles de l’acte administratif

333
unilatéral77. Il n’y a plus, certes de doute sur cette question extinctive par le juge. Car les
limites sont tracées sur le plan de la compétence entre l’autorité administrative et celle
juridictionnelle. Les modalités d’extinction administratives reviennent à l’administration.
Tandis que l’annulation est le propre du juge administratif voire pénal. Par contre lorsque la
question de ladite extinction se projette ailleurs qu’au Cameroun, la donne change surtout au
niveau des autorités susceptibles de faire valoir l’abrogation.
Au Cameroun, le juge administratif n’abroge pas encore pour le moment comme son
homologue français. Il confirme l’abrogation faite par l’autorité administrative en cas de
conflit et c’est une occasion pour lui de préciser les contours de ladite abrogation comme dans
Emini Tina Etienne78. S’il est amené à trancher une question d’abrogation, certainement qu’il
ne s’y penchera pas puisqu’il n’aimerait pas faire œuvre d’administration à la place de
l’autorité administrative compétente. Aussi, une autre raison connue l’amène à ne pas abroger
un acte administratif c’est celle de la séparation des autorités entre l’administration et la
justice.
Sur ce point son travail reste cantonné à l’annulation rétroactive qui met en mal tout
espoir fondé par l’administration de voir prospérer sa décision. Il est cependant possible pour
le juge de limiter dans le temps les effets de l’annulation rétroactive d’un acte administratif
unilatéral. Mais cette limite n’est que temporelle. Elle est encadrée par le juge pour un bout de
temps objectif selon la circonstance en jeu. Cette limite est techniquement reconnue sous le
label de modulation dans le temps. La modulation des effets de droit permet au juge de
protéger des droits d’un ou de plusieurs administrés même lorsque ces derniers ont une
illégalité avérée. En outre, c’est une forme de sécurité juridique redimensionnée dans un
temps encadré. La sécurité juridique et la modulation ne font qu’un seul selon une doctrine
récente79.

77
ONANA (P-C), Les effets de l’annulation, thèse précitée.
78
CFJ/SY, Arrêt ADD N°55 du 25 mars 1969, Sieur EMINI TINA Etienne c/ État fédéré
79
MAMOUDY (O), « Insécurité juridique et modulation dans le temps des effets des décisions de justice »,
[Link] le 24/11/2020, n°5, pp.20 à 29.

334
LA DISCRETION PROFESSIONNELLE FACE AUX TIC EN DROIT
CAMEROUNAIS DE LA FONCTION PUBLIQUE

Par

Bidoung Dob Pierre Landry


Docteur en droit public de l’Université de Yaoundé 2

INTRODUCTION

Le droit camerounais de la fonction publique, à l’instar du droit public en général,


connait des transformations. L’une des plus importantes actuellement est celle induite par les
Nouvelles Technologies de l’information et de la communication. Le constat peut se faire à
partir de la dématérialisation des processus1 en cours dans l’administration publique. Cette
dématérialisation qui consiste au remplacement de supports d’information au format papier
par des supports au format numérique ne concerne pas seulement la gestion et la conservation
d’un document, mais bien tous les aspects du processus du traitement d’un flux d’information
libre de tout support qu’il soit entrant ou interne à l’administration2. Elle conduit
progressivement à la mise en place d’une administration en ligne3. Celle-ci désigne
l’ensemble des prestations offertes par l’administration publique par le biais des technologies
de l’information et principalement le réseau internet4. Ces technologies qui sont censées
transformer les relations de l’administration avec les citoyens peuvent servir une variété
d’objectifs différents : une meilleure prestation de services gouvernementaux aux citoyens,
une amélioration des interactions entre le gouvernement et la société civile. Les avantages qui
en découlent peuvent être la diminution de la corruption, une transparence accrue, une plus
grande commodité, une augmentation des revenus et/ou une diminution des coûts5.
Tout compte fait, par cette dématérialisation des services publics, les TIC sont censées
rendre l’administration publique plus performante grâce à une augmentation de l’efficacité et
de l’efficience dans ses missions. Partant de ces considérations, l’on mesure l’opportunité et
même l’utilité de ces TIC dans la fonction publique, même si et malheureusement, elles
drainent aussi un certain nombre d’inconvénients. L’on dénonce notamment les risques
d’augmentation de la fracture numérique et d’éloignement des citoyens des services publics et
le problème relatif à la sécurité des données. En plus de ces inconvénients d’ordre pratique,
les TIC constituent à bien des égards, une porte ouverte à la violation de certaines règles de la
fonction publique. Ainsi en est-il de l’obligation de discrétion professionnelle qui, à travers


Mode de citation : Bidoung Dob Pierre Landry, « La discrétion professionnelle face aux tic en droit
camerounais de la fonction publique », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 335-349.
1
Voir kabadiang(C), la régulation du secteur du numérique en droit administratif camerounais, Thèse de
Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Douala, 2021-2022, p.17.
2
[Link]
3
Voir kabadiang(C), la régulation du secteur du numérique en droit administratif camerounais, Thèse de
Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Douala, 2021-2022, p.17.
4
Ibid.
5
Par exemple, les dépenses liées à l’achat du papier, l’ancre, le transport, le stockage et la conservation des
documents.

335
les TIC, subit de nombreuses transgressions. Constante en droit de la fonction publique,
l’obligation de discrétion professionnelle impose aux fonctionnaires et autres agents publics
de ne point révéler ou divulguer les faits, informations ou documents dont ils ont
connaissance dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions. Ainsi, « en
dehors des cas expressément prévus par la réglementation en vigueur, notamment en matière
de liberté d’accès aux documents administratifs les fonctionnaires ne peuvent être déliés de
cette obligation que par décision expresse de l’autorité dont ils dépendent6 ». Parlant de cette
obligation, le Professeur Joseph Owona écrit que « le travailleur du secteur public est tenu au
secret professionnel. Il ne doit pas laisser connaître ou transparaître, en dehors de son
service, ni les faits, ni les écrits, ni les informations qu’il détient à l’occasion de son
service7 ».
Certains textes camerounais et même comme on peut le voir la doctrine, ont tendance à
confondre cette obligation de discrétion professionnelle à celle de secret professionnel.
Pourtant, comme l’explique Fabrice Melleray, même si elles sont proches, leurs fonctions
respectives sont différentes8. L’obligation de secret vise garantir les secrets des administrés,
tandis que l’obligation de discrétion s’oppose à la divulgation des informations concernant
l’administration9. Le secret professionnel lie les fonctionnaires dans le cadre des règles
instituées dans le code pénal. Ainsi le fonctionnaire ne doit révéler aucune information à
caractère secret dont il est dépositaire du fait de ses fonctions10. Or, certains fonctionnaires
sont fort logiquement amenés à en savoir beaucoup sur les agissements des administrés, que
l’on songe par exemple aux agents du Ministère de l’Economie et des Finances, aux
personnels hospitaliers ou encore aux agents de la police nationale etc., ils ne peuvent les
divulguer à qui que ce soit. Cette obligation ne cède qu’en cas d’accord du bénéficiaire de ce
secret11 ou si la loi en dispose autrement12.
La discrétion professionnelle qui peut dans certains cas prendre la forme du secret de la
défense nationale, s’inscrit dans une logique qui doit être distinguée de l’obligation de
réserve. Alors que l’obligation de réserve implique de manière certes variable, une certaine
retenue dans l’expression de son opinion par le fonctionnaire, l’obligation de discrétion est à
la fois plus étroite et nettement plus stricte. Elle consiste en une interdiction de divulguer les
faits, informations ou documents dont l’agent public a connaissance dans ou à l’occasion de
l’exercice de ses fonctions13. Il lui est formellement interdit de soustraire ou de détourner
toute pièce ou document de service qui ne saurait être communiqué ou reproduit que pour des
raisons de service et dans les formes prescrites par les textes14. Dans cette conception, la
discrétion professionnelle trouve son prolongement dans le secret professionnel15. A la seule
différence que ce dernier ne protège que les intérêts matériels et moraux des personnes

6
Owona(J), Droit de la fonction publique, Paris, L’Harmattan, 2010, p.191.
7
Ibid.
8
Melleray(F), Droit de la fonction publique, 4e Ed. Economica, 2017, p.422.
9
Ibid.
10
Ibid.
11
CE, Sect., 11fervrier 1962 Crochette, Rec., P.138, RDP,1972, P.158, conclusions Gilbert Guillaume.
12
Melleray(F), droit de la fonction publique, op. cit., 423
13
Ibid.
14
Abane Engolo(P.E), Traité de droit administratif du Cameroun, Paris , L’Harmattan,2019,p.432.
15
Ibid.

336
privées dont les agents publics ont connaissance dans l’exercice de leurs fonctions. Tandis
que la discrétion professionnelle vise à protéger l’intérêt du service et donc l’intérêt général,
le secret professionnel quant à lui protège les intérêts privés16. L’agent public ne peut en être
délié que dans deux hypothèses : soit sur décision expresse de l’autorité dont il dépend, soit
dans les cas prévus dans la réglementation en vigueur, notamment la législation sur l’accès
aux documents administratifs17.
Ainsi rigoureusement aménagée, l’obligation de discrétion professionnelle couvre un
domaine suffisamment large car il concerne toutes les informations acquises dans l’exercice
des fonctions quel qu’en soit le support (documents écrits, informations oralement transmises
ou résultant de transmissions électroniques). La jurisprudence française y inclue même les
informations auxquelles l’agent public a pu avoir connaissance en dehors de cet exercice18. La
technique de divulgation est tout aussi largement entendue : rédaction d’un écrit,
communication verbale, transmission électronique, affichage d’un document administratif ou
d’une photocopie19.
Pour le reste, cette obligation s’impose aux personnes physiques notamment les agents
publics, qu’ils soient fonctionnaires ou contractuels de l’administration. Elle s’impose
également aux organismes et personnes morales. C’est dans cette logique que les agents
représentants les syndicats des fonctionnaires y sont astreint, le conseil précise à cet égard
que : « la qualité de secrétaire syndical ne dispense pas de l’obligation de discrétion
professionnelle imposée à tous les fonctionnaires ». Il en est de même en ce qui concerne les
commissions administratives paritaires, on peut lire dans une décision Conseil d’Etat que les
membres des commissions administratives paritaires ne peuvent eux-mêmes rendre public les
avis rendus par cette commission, et que le règlement intérieur d’une commission
administrative rappelant que cette obligation s’impose à eux, est légal20.
Tout compte fait, l’obligation de discrétion professionnelle apparait suffisamment
dissuasive pour refréner toute entreprise tendant à sa violation par ses destinataires. Pourtant,
depuis l’avènement du numérique dans la fonction publique avec les TIC, cette dissuasion
semble ne plus opérer sur certains agents publics qui, au mépris du statut général de la
fonction publique et des autres textes pertinents de la fonction publique, s’autorisent de plus
en plus, la divulgation de certaines données administratives tenues au secret. De la sorte, la
confidentialité des écrits, documents et autres informations sur l’activité administrative est
constamment sacrifiée à l’autel des TIC. L’on retrouve alors assez régulièrement dans les
réseaux sociaux, les textes, projets de textes, des correspondances et bien d’autres documents
administratifs tels que des décisions ou projets de décisions qui soit n’étaient pas destinés à
l’information du public, soit n’avaient pas encore fait l’objet d’une publication officielle par

16
Ibid.
17
Melleray(F), droit de la fonction publique, op. cit., 423.
18
CAA, Nantes,06 octobre 1999, M.R., N098NT13985(pour un agent public qui avait photocopié un document
qi ne lui était pas destiné, sans y être autorisé par son supérieur hiérarchique).
19
CE, 04 Mai 1983, Ministre de l’économie, No40775, Lebon, p.174.
20
CE, 10 septembre 2007, Syndicat CFDT du Ministère des affaires étrangeres, N0295647 ; CE ,09 avril 2010,
M.A., N0312251.

337
l’autorité compétente21. Partant de ce constat, quelles observations peut-on faire sur la
discrétion professionnelle face à la montée en puissance des TIC dans la fonction publique ?
Pour répondre à cette question, une double démarche s’impose. La première concerne l’étude
analytique des textes. Elle conduira à examiner les textes pertinents de la fonction publique
camerounaise relativement à l’utilisation des TIC et à l’obligation de discrétion
professionnelle. Dans cette perspective, un accent particulier est mis sur le statut général de la
fonction publique de l’Etat, les statuts spéciaux de certains corps de fonctionnaires ainsi que
d’autres textes gouvernementaux relatifs à la gestion des documents administratifs. La
seconde démarche prend en compte la pratique. Elle recommande de considérer la manière
dont sont appliqués où mis en œuvre les principes juridiques par distinction d’avec leur
élaboration ou leur énoncé théorique. Elle permet donc de voir le traitement réservé à
l’obligation de discrétion professionnelle à l’ère des TIC, et, dans la mesure où cela s’avère
nécessaire, d’envisager quelques pistes de solutions. Sous le bénéfice de cette double
démarche, l’on verra alors que depuis l’avènement des TIC dans la fonction publique, il y a
une démultiplication constante des transgressions à la discrétion professionnelle (I) qui pour
être jugulée appelle à une valorisation impérative des garanties de la confidentialité des
documents administratifs aménagées par les textes (II).

I- L’AMPLIFICATION CONSTANTE DES TRANSGRESSIONS A LA


DISCRETION PROFESSIONNELLE SOUS L’EMPIRE DES TIC

Instituée pour protéger l’administration contre la divulgation des informations internes


au service22, l’obligation de discrétion professionnelle s’impose aux fonctionnaires avec
rigueurs pour au moins trois raisons : d’abord en vertu de sa permanence, puisqu'elle survit
aux fonctions et s’impose également aux fonctionnaires retraités23, ensuite parce que, comme
précisé plus haut seule l’autorité dont relève le fonctionnaire peut le délier de cette obligation,
en dehors des cas prévus par les textes en vigueur24, enfin, en raison de nombreuses et
diverses sanctions25 applicables en cas de sa violation par ses destinataires. Cette rigueur est
censé assurer le respect sans faille de cette obligation par tous les agents publics, pourtant tel
n’est pas toujours le cas. Il arrive qu’au mépris des textes en vigueur certains employés de
l’administration s’arrogent indûment des libertés sur les faits, informations ou documents dont
ils ont connaissance dans l’exercice où à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions. Ces cas,
rares il y a quelques décennies, se multiplient depuis l’avènement des nouvelles technologies
de l’information et de la communication dans la fonction publique. Par le fait de certaines
publics ayant décidé d’évoluer en marge du droit, ces nouvelles technologies employées dans
le service public, sont désormais l’outil privilégié de toute sorte de violation de la discrétion
professionnelle. Cette violation qui se traduit par la divulgation constante et illégale des

21
Voir la circulaire du Premier Ministre du 28 mars 2018 relative à la gestion des documents et données
confidentiels de l’Etat et des organismes du secteur public.
22
Melleray(F), Droit de la fonction publique, 4eEd., Economica, 2017, p.422.
23
Owona(J), Droit de la fonction publique camerounaise, L’Harmattan, 2011, p.191.
24
Article 41 alinéa 2 du décret N094/199 du 07 0ctobre 1994 portant statut général de la fonction publique de
l’Etat.
25
Voir infra.

338
documents et informations de service dans l’espace public numérique (A), connait, malgré le
rappel à l’ordre du gouvernement26, une généralisation à l’ensemble des services publics (B).

A- La divulgation régulière et illégale des documents et informations du service sur


l’espace numérique public

L’émergence des TIC dans la fonction publique Camerounaise, révèle l’incivisme de


certains agents publics, qui, au mépris de l’obligation de discrétion professionnelle qui pèse
sur eux, entreprennent de divulguer auprès d’un « public non autorisé »27, des informations de
l’administration ayant parfois un caractère très sensible. Ce phénomène de par sa constance
(1),peut laisser croire à sa normalité, or il n’en n’est rien. La divulgation de ces documents
administratifs n’étant pas autorisée, elle reste illégale et donc répréhensible (2).

1- La divulgation régulière de documents administratifs sur les réseaux sociaux


Les correspondances et autres documents non destinés à la connaissance du public,
circulent sur les réseaux sociaux, souvent même avant que les destinataires n’en prennent
connaissance. Ce phénomène est tellement constant que Presque chaque jour de nouveau
documents de l'administration sur trouvent sur la toile. Le premier ministre Philémon Yang le
remarquait lui-même dans sa circulaire relative à la gestion des documents et données
confidentielles de l'Etat et des organismes du secteur public. Il disait alors : « il m'a été donné
de constater qu’au mépris des lois et règlements en vigueur les documents et informations
confidentielles des institutions de l'état et des organismes du secteur public, sont
régulièrement divulguer auprès d'un public non autorisé28 ». Il insistait sur ce fait en écrivant
que « l’on observe la diffusion récurrente, notamment sur les « réseaux sociaux » où autres
moyens de communication de masse, de documents présentant un caractère sensible et
souvent revêtus de la mention « confidentiel », « Secret » où « très secret », « selon le cas »29.
Par cette remarque, le premier ministre, faisait, en ses termes, savoir que rien ou presque de ce
qu’on cachait jusque-là au grand public ne lui échappe plus. Il ne se trompait pas. En temps
réel le public est au fait des données internes au service, des querelles de chiffonnier, des
batailles de positionnement, des intrigues, des travers, des haines, des rancœurs, des décisions
controversées, des frustrations qui alimentent au quotidien la haute administration. Pour le
reste, cette course a la publication effrénée des informations « classées confidentiel » Laisse
penser que la République est désormais dans la rue. Tout semble publiable et les auteurs de
ces pratiques ne s'interdisent rien, ne se fixent aucune limite. Tout ceci amène à faire au moins
trois constats : le premier c’est l’incivisme manifeste de certains agents publics au mépris de
l’intérêt de l’administration30, le deuxième c’est le sentiment d’appartenance31 qui apparaît

26
Voir la circulaire N0003/CAB/PM du 28 mars 2018 relatives a la gestion des documents et données
confidentielles de l’Etat et des organismes du secteur public.
27
Ibid.
28
Voir le paragraphe 1 de cette circulaire.
29
Voir le paragraphe 2 de cette circulaire.
30
Cet incivisme se traduit par la violation délibérée des textes en vigueur en matière de discrétion professionnelle
et de gestion des documents et données confidentielles de l’administration

339
aujourd’hui comme la chose la moins bien partagé au sein de nos administrations publiques.
Le troisième c’est le problème de casting de personnel à certains postes de travail. Sur ce
dernier point, le premier ministre, dans sa circulaire susmentionnée, prescrivait « l’affectation
dans les services du courrier des différentes administrations, des agents dotés d’une
honorabilité sans faille 32». Il faut croire que cela contribuera à résoudre le problème.
Quoiqu’il en soit, ces divulgations constantes des documents administratifs sur les réseaux
sociaux, parce que s’effectuant au mépris de la législation et de la réglementation en vigueur,
restent illicites.

2- La divulgation illégale des documents administratifs sur les réseaux sociaux


Parce qu’elle est non autorisée et qu’elle s’effectue au mépris des textes en vigueur, la
divulgation des informations et des documents administratifs sur les réseaux sociaux, reste
une pratique illicite. Certes le décret du 7 octobre 1994 portant statut général de la fonction
publique de l’Etat fait obligation aux fonctionnaires de « satisfaire aux demandes
d’information du public, soit de sa propre initiative, soit pour répondre à la demande des
usagers33 »,mais, comme une épée de Damoclès, pend sur sa tête, le paragraphe 4 sur les
obligations de réserve et de discrétion professionnelle. L’une des dispositions de ce
paragraphe 4 établit que : « tout fonctionnaire doit faire preuve de discrétion professionnelle
pour tout ce qui concerne les faits, informations où documents dont il a eu connaissance à
l’occasion de l’exercice de ses fonctions. En dehors des cas expressément prévus par la
réglementation en vigueur, le fonctionnaire ne peut être délié de cette obligation que par une
décision expresse de l’autorité dont -il relève34 » et que « tout détournement, toute
soustraction des pièces où documents de service sont formellement interdits. Il en est de
même de leur communication où de leur reproduction, à moins qu’elles soient exécutées pour
raison de service et dans les formes prescrites par les textes en vigueur 35».
Malheureusement loin de se conformer à cette prescription réglementaire au combien
impérative, Certains agents publics malveillants vont faire exactement le contraire en
divulguant illégalement sur les réseaux sociaux les documents et les informations internes au
service. L’illégalité de cette pratique tient à plusieurs éléments à savoir : la qualité des agents
qui publient dans les réseaux sociaux, les destinataires de ces publications et la nature des
documents publiés. Sur le premier point, les documents administratifs sont généralement
divulgués par les agents non habilités soit parce qu’ils n’ont pas qualité pour rendre publique
l’information administrative, soit parce qu’ils n’ont pas reçu l'autorisation de l'autorité dont ils
relèvent pour le faire. Sur le deuxième point l’illégalité de ces divulgations tous azimuts des
documents administratifs, vient de ce que l'information qui est censée rester dans
l'administration voire même au sein d’un service et n’être connue que par une poignée
d’agents publics, est portée à la connaissance d’un « public non autorisé ». Il peut s’agir des

31
C’est une revanche pour beaucoup d’agents de l’Etat qui ne pouvaient pas sans risque d’être démasqués
s’adresser aux journalistes et qui peuvent aujourd’hui au moyen de la divulgation de ces documents dénoncer la
gouvernance publique.
32
Voir l’instruction N04 de cette circulaire.
33
Article…… du statut général de la fonction publique de l’Etat.
34
Article 41 du statut général de la fonction publique de l’Etat.
35
Article 41 alinéa 2 du statut général de la fonction publique de l’Etat.

340
personnes privées c’est-à-dire étrangères à l’administration ou au service36 ou encore les
fonctionnaires ou les agents publics n’ayant pas qualité pour la recevoir 37. Le Commissaire du
gouvernement Chardeau s’exprimait en ce sens dans ses conclusions sous l’arrêt du Conseil
d’Etat du 06 mars 1953 lorsqu’il déclarait : « nous pensons qu’un fonctionnaire doit
respecter le secret professionnel à l’égard de tous ceux de ses collègues qui n’ont pas, en
raison de leurs attributions dans le service, à connaitre du document, de l’information, de
l’affaire en cause38 ». Sur le troisième point, l’illégalité tient au fait qu’il s’agit de documents
internes à l’administration dont certains sont marqués « confidentiel » , « secret » ou « secret-
défense39 », révélant par là-même leur caractère hautement sensible mais qui sont exposés sur
la place publique. Ces dernières années, on peut le constater avec regret, le phénomène
marque une résistance et gagne même en intensité. Désormais aucun service public de l'Etat
n'est à l'abri.

B- La généralisation de la divulgation des documents administratifs au moyen des


TIC

Dans sa circulaire précitée, relative à la gestion des documents administratifs, le


Premier ministre Philémon Yang, constatait déjà que le phénomène de la divulgation des
documents et des informations de l’administration « prend de l’ampleur ». Il n’exagérait pas.
Il en est ainsi effectivement. Le phénomène ne s’intensifie d’année en année non seulement
par sa récurrence mais aussi par le fait qu’il se généralise à tous les services publics. Qu’il
s’agisse des administrations civiles (1) ou des services de défense et de sécurité de l’Etat (2),
aucune administration publique n'est à l’abri de la divulgation de ses documents confidentiels.

1- La divulgation des documents dans les administrations civiles


Devenu le réceptacle des correspondances et autres documents émanant de toutes les
administrations sans exclusive, les réseaux sociaux reçoivent presque chaque jour des
documents ultra-sensibles des administrations civiles de l’Etat. Des instructions du président
de la République au gouvernement se retrouvent sur l’espace public numérique. Il en était
ainsi par exemple de cette correspondance du 20 novembre 2017 par laquelle le Secrétaire
Général de la présidence de la République répercute au Secrétaire Général des Services du
Premier Ministre « les hautes instructions » du chef de l’État sur la finalisation de l’avant-
projet de loi portant loi de finances pour l’exercice 2018. Ferdinand Ngoh Ngoh40 indique

36
Comme par exemple les millions d’internautes qui accèdent à ces documents au quotidien sur les réseaux
sociaux.
37
CE, 5 octobre 1960, Centre National de la cinématographie, p.1038 ; CE,15 Février 11961, M., Lebon,
p.124(pour un agent ayant transmis des renseignements sur un message chiffré à son supérieur hiérarchique, que
ses attributions ne lui permettaient pas de connaitre)
38
CE, 06 mars 1953, Rec. Lebon, P.123.
39
Voir le paragraphe 2 de la circulaire N0003/CAB/PM du28 mars 2018 relative a la gestion des documents et
données confidentielles de l’Etat et des organismes du secteur public.
40
C’est le secrétaire général a la présidence de la République.

341
notamment à Séraphin Magloire Fouda41, « vous voudrez bien portez de 35 milliards de
francs CFA à 50 milliards de francs CFA l’enveloppe prévue pour le budget des élections 42».
Les correspondances confidentielles des membres du gouvernement et des autres
autorités administratives ne sont pas en reste. une correspondance signée le 9 novembre 2017
dans laquelle le ministre de la fonction publique et de la réforme administrative rappelle au
directeur général de l’ENAM, l’illégalité de certains actes pris dans la gestion des concours
2017, s’est très vite retrouvée sur les réseaux sociaux permettant ainsi à l’opinion de se faire
une idée sur les batailles que se sont souvent livrés les différents directeurs de cette école
prestigieuse et la tutelle technique43.
Les services judiciaires de l’Etat n'échappent pas non plus au phénomène. De plus en
plus, les affaires encore sous instruction judiciaire quittent les cabinets des magistrats pour se
retrouver dans les réseaux sociaux44. À titre d’illustration, Les procédures judiciaires
impliquant le directeur général du port autonome de Douala et un responsable de
l’administration fiscale a Yaoundé, ont été rendus publics à travers le déversement sur la toile,
d’une pléthore de documents et informations classées pourtant « confidentiel 45». Il y a
quelques mois les procès-verbaux des auditions des personnes respectées dans le coche de
l’assassinat du journaliste Martinez Zogo46, se sont retrouvés sur les réseaux sociaux et ont
suscités beaucoup de dégâts au sein de l’opinion publique. Plus récemment47 encore, une
ordonnance de mise en liberté des personnes détenues dans le cadre de cette même affaire à
circuler dans les réseaux sociaux, suscitant une émotion générale au sein de la population.
Quelques heures après le juge d'instruction prétendument auteur de cette ordonnance de mise
en liberté a signé un document la déclarant inauthentique48, document qui a également circulé
sur les réseaux sociaux. Cette situation, en plus de troubler la sérénité nécessaire dans le
traitement judiciaire de cette affaire, a créé chez beaucoup de citoyens un doute sur
l’indépendance de la justice au Cameroun. En se fondant sur certains éléments, ces derniers
pensent que l’ordonnance de mise en liberté qui a circulé sur les réseaux sociaux était
authentique et que le juge d’instruction aurait subi des pressions pour la retirer. À rebours de
ceux-là, d’autres pensent qu’il s’agit d’une entreprise de manipulation savamment orchestrée
pour créer des remous sociaux, et que le juge d’instruction du tribunal militaire n’a pas
compétence pour prendre une ordonnance de mise en liberté. Quoi qu’il en soit, cette
controverse démontre à suffisance le danger de ces divulgations illégales de documents
administratifs sur l’espace public numérique, surtout que certains peuvent être des faux,

41
C’est le secrétaire général des services du premier ministre.
42
http:// [Link]/camerounHomePage/features/Le cameroun-met-ses-secrets-d-Etat-sur-les-r-
seaux-sociaux-427185, consulte le 15 décembre 2023.
43
Ibid.
44
Voir le paragraphe 3 de la circulaire N003/CAB/PM DU 28 MARS 2108 relative à la gestion des documents et
données confidentiels de l’Etat et des organismes du secteur public.
45
[Link]
consulte le 23 décembre 2023.
46
Le corps de ce journaliste, chef de chaine de AMPLITUDE FM, une radio émettant depuis Yaoundé, a été
retrouve torture, mutile a EBOGO une banlieue de Yaoundé le 17 janvier 2023.
47
Le 1erdécembre 2023 exactement.
48
Correspondance N073/L/CI./SIK/TMY du 1er décembre 2023.

342
comme cela est défendu par le juge d’instruction du tribunal militaire de Yaoundé dans ce cas
précis. Mais tout ne se limite pas au service judiciaire. Au plus fort de l'opération épervier, les
interdictions de sortie du territoire émises pour les structures compétentes de l’Etat et
infligées à certains gestionnaires de crédits publics étaient divulguées sur les réseaux
sociaux49. Régulièrement, les correspondances confidentielles d’un préfet ou d’un sous-préfet
à ses collaborateurs sur les mesures à prendre dans le cadre du maintien ou du rétablissement
de l’ordre public, défilent sur les réseaux sociaux, mettant en péril l’efficacité de l’action
administrative. Le phénomène affecte même les missions diplomatiques de l’Etat, puisque les
notes diplomatiques circulent aussi sur les réseaux sociaux. Aucune administration civile, de
l’Etat n’est épargnée de cette gangrène qui sévit désormais même dans les services de sécurité
et de défense.

2- La divulgation des documents des services de défense et de sécurité


Généralement astreint à une confidentialité de rigueur, l'on aurait pu s'attendre à ce que
les services de l'armée et de la police échappent au phénomène de divulgation de documents
et informations de service. Loin s’en faut. De plus en plus, l'on constate « la diffusion sur les
réseaux sociaux des informations relatives aux opérations menées dans le domaine de la
sécurité et de la défense50 ».En particulier, des messages portés destinés aux unités des forces
de sécurité et de défense ou aux délégations régionales de la police nationale, circulent sur la
toile. Au-delà du fait que ces pratiques répréhensibles sont de nature à compromettre,
l’efficacité de l’action publique, elles constituent également des atteintes graves à la sûreté de
l’Etat, de plus en plus en proie à des menaces sécuritaires multiformes51 .Dans l’optique de
juguler ce phénomène et les risques qui en découlent, il est plus que jamais nécessaire de
valoriser l’arsenal des garanties juridiques aménagées à l'obligation de discrétion
professionnelle.

II- LA VALORISATION IMPERATIVE DES GARANTIES AMENAGEES A LA


DISCRETION PROFESSIONNELLE FACE AUX DERIVES INDUITS PAR LES TIC

Sur la base des développements qui précèdent, l’on peut se rendre compte que depuis
l’avènement des TIC dans la fonction publique, l’obligation de discrétion professionnelle est
outrancièrement malmenée. L'administration semble dépassée, alors même qu’un certain
nombre de mesures palliatives avaient été prescrites par le gouvernement, ce qui laisse planer
un doute sur leur mise en œuvre effective dans les différents services publics. Par ailleurs,
cette obligation de discrétion professionnelle s’accompagne de nombreuses garanties
législatives et réglementaires. Le statut général de la fonction publique de l’Etat et le code
pénal, en prévention des violations à cette obligation professionnelle, ont prévu des sanctions
suffisamment dissuasives contre les contrevenants. Mais l’on observe que les agents publics
qui se livrent à cette pratique illégale semblent bénéficier d’une certaine impunité. Face à

49
[Link]
50
Voir le paragrqphe4 de la circulaire du N0003/cab/pm du 28 mars 2023 relative a la gestion des documents et
données confidentiels de l’Etat et des organismes du secteur public.
51
Voir le paragraphe 2 de la circulaire du premier ministre du 28 mars 2018 relative à la gestion des documents
et données confidentiels de l’Etat et des organismes publics.

343
cela, il faut dire que si les pouvoirs publics se sont inscrits dans la gouvernance numérique, il
n'est pas question de faire de l’espace public numérique, le réceptacle de tous les dossiers
stratégiques de l’Etat. Et si l’on veut réellement combattre ce phénomène de divulgation
effrénée des documents et informations de l’administration accentué par les TIC, il est plus
que jamais urgent d'appliquer effectivement les mesures de renforcement de la confidentialité
des documents administratifs prescrites par le gouvernement (A), et, en même temps,
d’opposer aux contrevenants la rigueur des sanctions prévues par la législation et la
réglementation en vigueur (B).

A- L’application effective des mesures de renforcement de la confidentialité des


documents administratifs prescrites par le gouvernement

Ces mesures sont contenues dans la circulaire du premier ministre du 28 mars 2018
relative à la gestion des documents confidentiels de l’Etat et des organismes du secteur
publics. Elles sont nombreuse52, mais l’on insistera davantage sur l’intensification du contrôle
hiérarchique du respect de la discrétion professionnelle (1) et la mise sur pied des canaux de
communications électroniques sécurisées pour les transactions électroniques de
l’administration(2).

1-l’intensification du contrôle hiérarchique sur le respect de la discrétion


professionnelle
Constatant la recrudescence, de la divulgation des documents administratifs sur les
réseaux sociaux, le premier ministre Philémon Yang avait par sa circulaire cité plus haut,
dénoncé cette pratique répréhensible. Dans cette même circulaire, le chef du gouvernement
demandait aux ministres, secrétaires d’État, chefs de mission diplomatique, chefs de
circonscription administrative, chefs des exécutifs des CTD ainsi qu’aux directeurs généraux
des établissements publics et des entreprises publiques, de s’assurer dorénavant mieux que par
le passé, du respect de l’obligation de discrétion professionnelle incombant aux agents publics
placés sous leur responsabilité, telle que consacrée par le statut général de la fonction
publique de l’Etat53. Il leur demandait en outre, de veiller au respect scrupuleux des textes en
vigueur en matière de gestion des documents confidentiels de l’Etat, en particulier des
dispositions de l’instruction N°13/CAB/PRF du 06 août 1968 sur la protection du secret en ce
qui concerne notamment la manipulation, la détention, la diffusion et la conservation des
documents secrets et informations à caractère secret ou confidentiels. En application de ces
instructions, il revient aux intéressés, non seulement d’avoir un regard constant sur le
maniement et la conservation des informations ou des documents sensibles par leurs
collaborateurs, mais également de prendre toutes mesures juridique ou matérielle utiles pour
empêcher leur divulgation sur les réseaux sociaux. Si les mesures juridiques peuvent consister
en des règlements internes spécifiques à chaque service concernant la gestion des documents
et informations sensibles, les mesures matérielles quant à elles peuvent consister en une
52
Voir les points 1, 2, 3, 4,5 de la circulaire du premier ministre du 28 mars 2O23relative à la gestion des
documents confidentiels de l’Etat et des organismes du secteur public.
53
Voir le paragraphe 1 de la circulaire du premier ministre du 28 mars 2023 relative a la gestion des documents
confidentiels de l’Etat et des organismes du secteur public.

344
surveillance électronique des services. Cette précaution se rapproche du recours aux canaux
de communications électroniques sécurisées prescrits par le Premier ministre pour les
transactions électroniques sécurisés de l’administration.

2- La mise sur pied de canaux de communication électronique sécurisés pour les


transactions électroniques de l’administration
En plus de veiller, mieux que par le passé, au respect de l’obligation professionnelle par
tous les agents publics, l'administration doit prendre un certain nombre de mesures matérielles
pour limiter voir empêcher la divulgation de ces documents et informations confidentielles sur
les réseaux sociaux, c’est en ce sens que le Premier ministre avait prescrit aux responsables
des différents services publics de l’état « de mettre en place, en liaison avec les organismes
publics compétents, à l’instar de l'agence nationale des technologies de l’information (ATIC)
et du centre national de développement de l’informatique (CENADI), des canaux de
communication sécurisés pour les transactions électroniques de l’administration54».
Concrètement, l’administration est appelée à mettre sur pied un réseau sécurisé c’est-à-dire
une infrastructure réseau avec des mesures pour protéger la confidentialité, l’intégrité et la
disponibilité des données et des ressources. Ce réseau sécurisé garantit que l’accès non
autorisé, les violations de données et les activités malveillantes sont empêchés où minimisés.
Si l’on ne peut attester de l’inexistence actuelle de cette ingénierie technologique dans les
différents services de l’Etat, la récurrence du phénomène de divulgation de leurs documents et
informations secrets dans les réseaux sociaux amène à en douter sérieusement. La mise en
œuvre effective de cette mesure reste opportune et même nécessaire, tout comme d’ailleurs
l’est l’application des sanctions prévues par la législation et la réglementation en vigueur.

B- L’application systématique des sanctions prévues par la législation et la


réglementation en vigueur

Tout comme les autres obligations professionnelles des agents publics, la discrétion
professionnelle est une obligation dont le respect est garanti par un arsenal de sanctions
prévues par la législation et la réglementation en vigueur. L’utilité de ces sanctions est
double : en plus de décourager ceux qui seraient tentés de méconnaitre l’obligation prescrite,
elles infligent des peines aux contrevenants en cas de violation constatée. Seulement, face aux
multiples cas de divulgations de documents administratifs enregistrés, l’on peut constater que
l’administration Camerounaise à mailles à sévir et que ceux qui se livrent à cette activité
illégale semblent bénéficier d’une certaine impunité. A y voir de près, le problème se situe au
niveau de l’application des sanctions, laquelle reste hésitante donnant l’impression d’une
répression inexistante, ce qui n’est pas pour intimider les agents publics malveillants. Face à
cela, il faut dire que si l’effet dissuasif d’une sanction opère par sa seule prévision dans un
texte en vigueur, il opère davantage lorsqu’en cas de violation de l’obligation qu’elle garantit,
ladite sanction est effectivement appliquée. C’est pourquoi, il est plus que nécessaire pour
l’administration, si elle veut vraiment juguler le phénomène de divulgation de documents

54
Voir le paragraphe 5 de lacirculaire du premier ministre du 28 mars 2018 relative à la gestion des documents
confidentiels de l’Etat et des organismes du secteur public.

345
confidentiels sur les réseaux sociaux, d’appliquer systématiquement les sanctions
disciplinaires (1) et les sanctions pénales (2) prévues par les textes en vigueur.

1- L’application des sanctions disciplinaires


Tout manquement à l’obligation de discrétion professionnelle constitue, en soi, un
manquement aux obligations du fonctionnaire, et donc une faute disciplinaire. Celle-ci peut
revêtir des formes extrêmement variés en fonction des responsabilités exercées par le
fonctionnaire, et de la nature des informations divulguées. La jurisprudence administrative
française donne ainsi des exemples très variés de manquements55. Et la sanction de la faute
qu’ils constituent est toute aussi variable. L’autorité compétente pour fixer le quantum la
sanction prend en considération plusieurs facteurs : la divulgation de l’information en interne
ou en dehors de la collectivité, ce qui pourrait jeter un discrédit sur celle-ci ; la qualité de
l’agent ayant manqué à l’obligation de discrétion professionnelle ; la teneur du fait ou de
l’information divulguée. L’arrêt du conseil d’Etat du 10 Octobre 2012 est assez illustratif à
cet égard « considérant que la révocation de madame X était également fondée sur la
circonstance que celle-ci avait communiqué aux membres du CA de l’OPHLM de Châtillon
un échange de courrier faisant état d’un différend avec le responsable technique concernant
les procédures de passation des marchés publics de l’office ; que la cours a estimé qu’eu
égard à la nature des documents communiqués, au contexte dans lequel il avait été procédé à
cette communication lors des réunions des 19 et 29 Septembre 2006 ainsi qu’au statut et aux
fonctions du CA de l’OPHLM de Chatillon, la communication par madame X de tels
documents aux membres de cette instance ne pouvait être regardée comme fautive et ne
constituait pas un manquement à l’obligation de discrétion professionnelle ».
La sanction en elle-même peut être un simple avertissement56, un blâme57, tout comme,
elle peut aller jusqu’à la révocation58. Etant donné que les sanctions touchent à la carrière des
fonctionnaires, elles apparaissent suffisamment dissuasives pour juguler toute tendance à la
divulgation des documents administratifs. L’administration ne devrait donc pas se priver de
les appliquer dans tous les cas de publication illégale de ses documents confidentiels sur les
réseaux sociaux. La seule chose qui lui est demandée, est de rester légaliste et de ne pas se
laisser aller à des sanctions abusives ou arbitraires, car comme dans les autres domaines de
responsabilité disciplinaire, le juge administratif vérifie l’exactitude matérielle des faits, mais
également l’adéquation de la sanction à la faute59. Cet état des choses est inauguré par le
Conseil d’Etat. La haute juridiction exerçait en la matière, depuis le célèbre arrêt Lebon60, un
contrôle de l’erreur manifeste d’appréciation. Il vérifiait alors si les faits reprochés à l’agent
publics sont fautifs et si la sanction retenue n’est pas manifestement erronée61. Ainsi

55
Voir infra.
56
CAA, Nantes Octobre 1999, cas d’une photocopie non autorisée.
57
CAA de Versaillesdu 13 mars 2014-N013V00190, Cas de divulgation d’un projet de réorganisation du service
non encore formalise créant un trouble dans le service.
58
CE 20 novembre 1987, Commune de Herepian.
59
CE, 21 septembre 1992 ministre de la défense, N0128115.
60
CE,sect.,09 juin 1978, Lebon, Rec.,p.245, AJDA,1978,p.573, conclusions Bruno genevois(où il a été jugé
qu’un Recteur d’academie n’avait commis aucune erreur manifeste en mettant à la retraite d’office un instituteur
s’étant livrés à des gestes indécents sur des fillettes de sa classe.
61
Melleray(F), Droit de la fonction publique, op. cit., p.436.

346
contrôlant la proportionnalité entre la faute et la sanction, la haute juridiction administrative
Française à diversement appréciée la sanction disciplinaire de révocation infligée à des
fonctionnaires pour indiscrétion professionnelle. Elle a ainsi reconnu la révocation justifiée
dans certains cas comme celui où un garde champêtre vendait des effets vestimentaires
pendant les heures de services62 ; celui où un agent public, après avertissement fut reconnu
coupable de proférer publiquement de graves accusations de malveillance et d’incompétence
contre un maire et son adjoint63 ; celui d’un fonctionnaire qui divulguait des renseignements
pour tenter de faire obstacle, par des démarches ou des correspondances, à un projet de
construction portant atteinte à ses intérêts privés64 ; celui d’un secrétaire de mairie, directeur
d’école et correspondant local de presse, qui à de nombreuses reprises avait manifesté son
hostilité au maire, en rendant compte de façon polémique, des réunions, du conseil municipal,
et en exposant dans la population les tracts exposant ses différends avec le maire65. Au
contraire de ce qui précède, la haute juridiction administrative a reconnu excessive la
révocation d’un fonctionnaire chargé de photocopier des documents divulguant l’un d’entre
eux, compte tenu de l’importance réduite de son contenu66. Approfondissant cette logique de
contrôle des sanctions disciplinaires infligées par l’administration, le Conseil d’Etat depuis
son arrêt Dahan67 de 2013, substitue au contrôle de l’erreur manifeste d’appréciation un
contrôle entier68 en matière de contentieux des sanctions disciplinaires. Dans cette évolution,
le juge administratif est amène à replacer les agissements fautifs des agents publics dans leur
contexte, qu’il s’agisse de prendre en considération la manière générale de servir de
l’intéressé, ses éventuelles difficultés personnelles, ou encore le fait que sa hiérarchie
n’ignorait pas ses agissements et ne les a pas critiqués avant d’engager une procédure
disciplinaire69. La jurisprudence camerounaise n’intègre pas encore cette évolution, mais
depuis l’arrêt Diwouta loth martin70 le juge administratif contrôle la régularité des mesures
disciplinaires appliquées par l’administration aux agents publics. Cette dernière ne peut donc
pas sanctionner, à sa guise, le personnel en fonction dans ses services71.
Tout compte fait, ce contrôle juridictionnel, n’étant destiné qu’à éviter des sanctions
abusives ou arbitraires de la part de l’administration, rien ne s’oppose à ce que celle-ci
réprime conformément à la réglementation en vigueur, les agents publics qui s’emploient à
divulguer sur les réseaux sociaux les documents et informations confidentiels du service. Ce
rappel doit être fait parce que face à ce phénomène il y a comme un laxisme de
l’administration qui n’est nullement la conséquence de statuts mal rédigés ou trop protecteurs,
mais peut-être comme disait Fabrice Melleray à propos du cas français, le résultat d’un

62
CE, 20 novembre 1987, Commune d’Herepian, N08108.
63
CE, 28 avril 1989, D. N087045.
64
CE, 21 septembre 1992, Ministre de la défense, N0128115.
65
CE, 12 avril 1995, Schmitt, N0119432.
66
CE 04 Mai 1983,Ministre de l’économie.
67
CE, Ass.,13 novembre 2013,Rec., p.279.
68
Melleray(F), Droit de la fonction publique, op. cit., p.437.
69
Ibid, p.438.
70
Voir owona(J), Droit de la fonction publique, op. cit.,p.191.
71
Boumeni Tchoumbo(F. T.), le pouvoir de sanction sur les agents de l’Etat en droit de la fonction publique
camerounais : contribution à l’étude d’un pouvoir discrétionnaire, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public,
Université de Yaoundé 2, 2018-2019.

347
manque de détermination et de courage de la part des employeurs publics72. L’on peut en effet
constater que la gestion de la fonction publique est empreinte de relâchement, les
gestionnaires publics répugnant à exercer leur pouvoir disciplinaire notamment en ce qui
concerne la discipline courante. Ils sont donc appelés à se ressaisir pour sévir. Et dans ce
cadre, ils doivent savoir confronter les faits au droit et infliger à ces agents malveillants les
sanctions les plus adéquates c’est-à-dire insusceptible d’être contester devant le juge
administratif. Cela étant dit, les sanctions pénales également prévues par la législation en
vigueur ne sont pas en reste, l’administration doit également les faire appliquer en tant que de
besoin.

2- L’application des sanctions pénales


En raison de ses conséquences potentiellement néfastes sur l’efficacité de l’action
administrative, les risques de troubles à l’ordre public et les atteintes à la sureté de l’Etat
qu’elle peut occasionner, l’indiscrétion professionnelle est aussi pénalement répréhensible. De
nombreuses dispositions du code pénal le démontrent à suffisance. L’article 189 d’abord
dispose que « est puni d’un empoisonnement d’un (1) mois à un (1) an, quiconque, sans
autorisation, prend copie d’un document appartenant à une administration ». L’article 300
ensuite, mentionne que « est puni d’un empoisonnement de 15jours à un (01) an et d’une
amende de cinq milles francs (5000) à cent milles (100.000) Francs ou de l’une de ces deux
peines seulement, celui qui, sans l’autorisation du destinataire, supprime ou ouvre la
correspondance d’Autrui ». Enfin l’article 310 sur la violation du secret professionnel est
encore plus contraignant : « Est puni d’un empoisonnement de trois (03) mois à trois (03) ans
et d’une amende de 20 milles à cent milles (100) Francs, celui qui révèle sans l’autorisation
de celui à qui il appartient, un fait confidentiel qu’il a connu ou qui ne lui a été confié qu’en
raison de sa profession ou de sa fonction ». Appliqués aux cas de divulgation illégales des
documents administratifs sur les réseaux sociaux, les sanctions pénales auront une triple
fonction : d’abord, une fonction rétributive, parce que l’agent public qui commet un acte
illicite en mettant sans autorisation, sur la place publique, les informations du service, reçoit
une sanction proportionnelle à la faute commise. Ensuite, une fonction de neutralisation, en ce
qu’elles protègent l’administration des torts ou des préjudices futurs par l’incarcération des
agents publics malveillants, elles préviennent les divulgations futures des documents de
l’administration en limitant la liberté de ces agents malveillants, leurs mouvements ou leur
capacité à faire de nouvelles publications électroniques illégales de documents administratifs.
Enfin ces sanctions ont une fonction dissuasive ; cette dissuasion est d’abord individuelle en
ce sens que les sanctions dissuadent ceux qui ont déjà commis une infraction en divulguant
illicitement les documents de l’administration de récidiver. Elle est aussi générale en ce sens
que les sanctions dissuadent d’autres délinquants potentiels. Forts de tous ces attributs, il est
important pour l’administration de traduire systématiquement les fonctionnaires malveillants
devant le juge pénal pour qu’ils subissent la rigueur de la loi. Seule cette rigueur, associée aux
sanctions disciplinaires évoquées plus haut pourra susciter un changement de mentalité et
juguler finalement le phénomène de divulgation illégale de documents et informations de
l’administration sur les réseaux sociaux.

72
Melleray(F), Droit de la fonction publique, [Link]., p.437.

348
CONCLUSION

Les développements qui précédent le démontrent à suffisance, au Cameroun de plus en


plus, la discrétion professionnelle est sacrifiée à l’autel des TIC. Le phénomène est le fait de
l’incivisme de certains agents publics qui au mépris de la législation et de la règlementation
en vigueur entreprennent de divulguer sur les réseaux sociaux les documents et informations
confidentielles de l’administration, mettant ainsi en péril l’intérêt du service public et donc
l’intérêt général. Ces dernières années le phénomène s’affirme par sa recrudescence et sa
généralisation à l’ensemble des services publics donnant à voir l’image d’une administration
dépassée, ce qu’il semble difficile à concevoir au regard des moyens juridiques et matériels
qu’elle est susceptible de mobiliser. L’on pense alors que cette situation résulte plutôt d’un
certain laxisme de l’Etat et des autres organismes publics qui font montre d’une certaine
incurie dans l’adoption ou l’application concrète de ces mesures juridiques et matérielles. Il
importe alors pour y remédier que soient effectivement mis sur pied les dispositifs
technologiques préconisés par le gouvernement pour assurer la confidentialité des
communications électroniques de l’administration, et, en même temps, que soient valorisées
les garanties aménagées par les textes à la discrétion professionnelle. Ce dernier point suppose
d’une part que l’administration exerce véritablement son pouvoir disciplinaire en sanctionnant
systématiquement les agents publics qui se rendent coupables de divulgation des documents
de service sur les réseaux sociaux ; et, d’autres part, qu’elle recourt aux procédures parallèles
aux sanctions disciplinaires en traduisant également ces agents publics devant le juge pénal
pour que leur soit appliqué les sanctions correspondantes. En faisant tout cela, il restera
simplement à espérer l’efficacité de cette démarche.

349
350
LA JUSTICE PENALE DES MINEURS EN GUINEE : ENTRE MESURES
EDUCATIVES ET REPRESSIVES

Par

M. Kabinet KOULIBALY,
Docteur en droit privé, Enseignant-chercheur à l’Université Général Lansana CONTE-SONFONIA

Et

M. Bachirou KAGNASSY,
Docteur en droit privé, Enseignant-chercheur à l’Université Général Lansana CONTE-SONFONIA

Résumé
La société Guinéenne, à l’instar d’autres, est gangrenée par des maux parmi lesquels la
délinquance juvénile. Ce mal occupe une place importante, car ses conséquences sont perceptibles sur
plusieurs plans : éducatif, sécuritaire, développement de la société, tout court.
Toutes les politiques tendant à freiner la délinquance juvénile, à la faire disparaître doivent être
encouragées. Deux tendances s’affrontent quant à la réponse à apporter à ce fléau. Certains pensent qu’il
faut être dur avec les mineurs en les traitant comme des adultes tandis que d’autres préconisent le
contraire. Pour le traitement efficace de la délinquance juvénile, il faut prendre les situations au cas par
cas, c’est-à-dire en fonction des infractions que les jeunes ont commises. En ce qui concerne les mineurs
contrevenants et les délinquants primaires, il faut leur appliquer des mesures éducatives car, la détention
est très mauvaise pour leur réinsertion. Quant aux multirécidivistes et criminels, il faut les enfermer et
les suivre après qu’ils aient purgé leur peine afin qu’ils ne retombent plus dans la délinquance.
Mots-clés : Justice ; Pénal ; Mineurs ; Educatives ; Repressives

INTRODUCTION

La société humaine, pour assurer sa bonne marche, pour créer de l’harmonie entre les
individus, a mis en place des règles. Ces règles sont de plusieurs sortes et s’étendent à tous les
domaines. Tout mauvais acte que l’homme pose dans la société est répréhensible. Quant à
l’auteur, il sera réprimandé et puni. Tout individu qui commet des actes antisociaux ou qui
transgresse les normes juridiques doit répondre de ses actes, car il en est responsable. Personne
ne doit les transgresser sous peine de sanctions tant morales que physiques. Lorsqu’une
personne enfreint la loi, elle doit répondre de ses actes.
Depuis qu’il existe des hommes sur la terre, il y a des délits et des crimes. Le dialogue
violent, parfois légitimé et parfois contesté, a toujours constitué le côté tragique de l’histoire de
l’humanité. L’acte agressif dirigé vers l’extérieur est considéré comme un facteur de cohésion
de la collectivité. Il est, au contraire, un facteur de déséquilibre lorsqu’il se manifeste à
l’intérieur du groupe lui-même. Pour maintenir son équilibre, chaque société a inventé, selon
ses conditions, des règles et des lois, dans un effort d’accession à un meilleur bien-être.


Mode de citation : M. Kabinet KOULIBALY, M. Bachirou KAGNASSY, « La justice pénale des mineurs en
Guinée : entre mesures éducatives et répressives », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 351-376.

351
Néanmoins, ces efforts sont loin de porter leurs fruits. « La menace du châtiment que
comportent les règles sociales n’a pas encore empêché leur transgression, cela peut être dû à la
réponse apportée à cette délinquance. Il semble que les lois sont instituées pour être
transgressées. La collectivité n’a pas su liquider jusqu’à présent ses malaises et ses
contradictions »1.
La vie en société est faite de règles. Des normes que tout individu doit appréhender,
respecter et faire respecter par ses concitoyens, ses semblables. L’état de nature n’a aucunement
sa place dans une société qui se respecte, une société harmonieuse. L’être humain a des droits,
des droits subjectifs inhérents à tout individu, quelle que soit sa situation sociale. Aucune
différenciation arbitraire ne doit être faite. Pour protéger l’individu, la société, ces règles se
retrouvent dans un ensemble qu’on appelle droit positif.
« C’est une contestation générale, d’expérience et d’évidence, que les règles adoptées par
les pouvoirs publics afin de maintenir une certaine harmonie dans le corps social ne sont jamais
intégralement respectées. En quelque groupe humain et en quelque temps que ce soit, nombreux
sont les individus qui mus par divers instincts (celui d’appropriation ou l’instinct sexuel, par
exemple) ou animés de pulsions irrationnelles (telle l’agressivité des vandales contemporains
prenant plaisir, semble-t-il, à détruire le bien d’autrui), transgressent normes édictées par
l’autorité afin de préserver ou de rétablir l’ordre, c’est-à-dire, en résumé et pour l’essentiel, la
sécurité des personnes, des biens, des institutions auxquelles la société a confié la gestion de la
chose publique, enfin le respect des libertés publiques reconnues et garanties aux citoyens de
tout état de droit »2.
L’institution judiciaire doit protéger les plus faibles, spécialement, les enfants. Ainsi, elle
sera appelée à punir ceux qui les violentent sous toutes les formes possibles, étant observé que
le monde des enfants est plus enclin à subir ces violences, car la perversion humaine dépasse
souvent l’imaginable, cela concerne tout type de personne3.
De par le monde, une fois que l’on porte atteinte aux droits des plus faibles, qu’on les
persécute ou qu’on les oppresse ; cela suscite toujours un émoi des populations. La cause des
plus fragiles, des plus vulnérables, est et restera toujours au centre des débats. Des textes de loi,
des principes, des théories ont été établis afin de les protéger et de leur permettre de s’épanouir.
Les plus vulnérables sont des personnes qui, sans l’aide d’autres personnes, s’égarent et se
mettent en danger. Bref, elles restent sans secours. Ces personnes, inoffensives, sont
nombreuses. Il n’y a pas qu’une seule couche vulnérable, mais plusieurs. Nous avons l’exemple
des personnes minoritaires au sein d’un groupe majoritaire qui dicte sa loi à leur détriment ou
vice versa. Des groupes sont persécutés à cause de leur appartenance à telle ou telle religion, à
telle ou telle ethnie, à telle ou telle race… Nous sommes tous égaux et devons le rester.
Ce principe est clairement énoncé dans la constitution de Guinée en ces termes : « Tous
les individus, hommes et femmes, naissent libres et demeurent égaux devant la loi. Nul ne peut
faire l’objet de discrimination du fait notamment de sa naissance, de sa race, de son ethnie, de

1
HIJAZI, Mustpha, Délinquance juvénile et la réalisation de soi, Masson, 1966, p. 1.
2
LEVASSEUR Georges et al., Droit pénal général et procédure pénale, Sirey, 1996, p. 1.
3
VERDIER, Pierre et al., L’enfant en danger et la justice, l’assistance éducative en 100 questions-réponses,
Wolters Kluwer, 2015, p. 15.

352
son sexe, de sa langue, de sa situation sociale, de ses convictions religieuses, philosophiques ou
politiques »4
Il y a donc une égalité de droits. Les couches les plus faibles peuvent, quelle que soit leur
faiblesse, se diviser en deux catégories : les mineurs et les majeurs protégés. Pour une raison
ou pour une autre, ils ne peuvent prendre aucune décision qui les concerne, car ils ne sont pas
dotés de faculté de discernement ou ont une faculté amoindrie. Les mineurs sont une catégorie
de personnes qui ne peut agir par elle-même ; elle mérite donc protection. Cette protection est
faite par de nombreux acteurs, publics ou privés.
« Mineur : ce qui est le plus petit. Comme l’exposait LACORDAIRE, entre le faible et le
fort c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère. En dehors de la Loi, et outre la référence
aux travailleurs des mines, le terme mineur renvoie à ce qui est plus petit, inférieur ou considéré
comme tel, conformément à son étymologie latine minor. Cette infériorité est une constante de
la notion. Ainsi, dans le cadre d’une démonstration, le mineur constitue le terme qui a la plus
petite extension dans le syllogisme. En matière musicale, l’intervalle mineur est celui qui a un
demi-ton chromatique de moins que l’intervalle majeur de même nom et la gamme mineure et
est placée en dessous de la gamme majeure. Dans la religion catholique, l’ordre mineur désigne
chacun des quatre ordres inférieurs chez les ecclésiastiques et l’ordre majeur, c’est-à-dire la
prêtrise, ne peut être conféré qu’après avoir reçu les ordres mineurs. La mineure désignait
encore dans ce cadre, la plus courte thèse que les étudiants en théologie soutenaient durant le
cours de la licence. Le terme définit aussi ce qui est d’importance, d’intérêt secondaire, comme
dans le domaine artistique où une œuvre mineure désigne une œuvre d’un intérêt moindre, ou
dans le langage courant où une difficulté mineure indique un problème de faible gravité. »5
Il n’est plus à rappeler que le mineur est la personne âgée de moins de dix-huit ans6. Il
nous restera donc à déterminer la notion de mineur. La minorité commence dès la naissance ;
avant la naissance, l’enfant existe et est titulaire de droits. Dès la conception du fœtus ou de
l’embryon, la personnalité juridique est là, mais parler de minorité à cette étape de la vie serait
une chose extravagante.
L’enfant, même s’il n’est pas encore né, peut obtenir réparation du préjudice subi avant
sa venue au monde. On peut prendre l’exemple d’un enfant né d’un viol incestueux. La Cour
de cassation a ainsi admis que cet enfant pouvait être partie civile dans le procès opposant sa
mère à l’auteur du viol incestueux pour obtenir réparation du préjudice lié aux circonstances
particulières de sa conception7.
Entre mineurs, il ne doit y avoir aucune forme de discrimination. : « Les enfants victimes
et témoins ont accès à une procédure judiciaire qui les protège contre toute discrimination

4
Article 9 de La constitution de la Guinée du 22 mars 2020.
5
MARRION, Burno Le mineur, son corps et le droit criminel, thèse de doctorat en droit privé, université Nancy
2.
6
Article premier des dispositions générales de la loi N°2019 portants code de l’enfants de la République de
Guinée.
7
BONFILS, Philippe et al., Droit des mineurs, Dalloz, 2014, p. 9.

353
fondée sur leur race, leur couleur, leur sexe, leur langue, leur religion, leurs opinions politiques
ou autres ou à l’égard de leurs parents ou représentants légaux »8.
Dans certaines circonstances, il est parfois difficile de donner avec précision l’âge d’une
personne, lorsqu’aucun document ne permet de l’établir avec certitude, ou lorsque les
documents produits paraissent discutables. Dans la détermination de l’âge du mineur le
législateur guinéen a dit lorsqu’il existe l’incertitude quant à l’âge réel de l’enfant victime, cela
ne doit pas empêcher l’ouverture d’enquête pénale, notamment l’enquête visant à déterminer
cet âge9.
Pour déterminer l’âge du mineur, la science est mise à contribution, un examen osseux
paraît une solution envisageable. Elle se base sur la radiographie de la main ou du poignet en
la comparant à des clichés déjà existants. « Cette méthode est critiquée du point de vue éthique
et même au-delà. Il est mis en avant que cette méthode comporte un risque d’erreur, lié au
modèle de référence remontant à plus d’un siècle et relatif au type caucasien ; cette méthode
paraît donc discutable à l’égard d’individus non caucasiens, originaires d’Afrique ou d’Asie, et
en raison d’une évolution des caractéristiques osseuses des individus depuis les années 1952
suite à un changement des modes de nutrition »10.
Dans le monde médical, la liste des solutions n’est pas exhaustive : la radiographie
panoramique dentaire ou l’examen clinique des signes de la puberté sont utilisés. En Guinée,
pays pauvre, ces moyens cités paraîtront fastidieux. La détermination se fait essentiellement à
travers un extrait d’acte de naissance ou un jugement supplétif. Les moyens de preuve sont :
l’écrit, le témoignage, la présomption, l’aveu et le serment11.
Les mineurs sont des personnes incapables : incapacité de jouissance à cause de laquelle
ils ne peuvent pas être sujets de droits et incapacité d’exercice qui les empêche de faire valoir
un droit acquis. L’incapacité de jouissance est irrémédiable alors que l’incapacité d’exercice
comporte des solutions. L’acte que l’incapable ne peut accomplir lui-même peut être conclu
pour son compte par son représentant. Différemment, s’il s’agit d’incapacité de jouissance,
l’acte ne pourrait être passé, même pas par le biais d’un représentant, puisqu’il n’existe aucun
droit12.
À côté des incapacités citées plus haut, il en existe d’autres comme les incapacités
naturelles et les incapacités légales qui touchent le jeune enfant. Quant aux incapacités
spéciales, elles concernent les actes juridiques et pour les incapacités générales, elles sont
relatives à une catégorie de personnes.
Malgré toutes ces incapacités qui frappent les enfants et donc les mineurs, il leur est
réservé en quelque sorte des marges, des exceptions à la règle. Malgré leur jeune âge, ils peuvent
accomplir des actes autorisés par la loi et les usages. Comme actes autorisés par la loi : il y a
ceux à caractère personnel et ceux à connotation sociale. Les derniers permettent au mineur
d’agir seul ou par l’autorisation d’un représentant légal : il y a par exemple la signature du

8
Article 414 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
9
Article 401 alinéa 1 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
10
Article 414 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
11
Article 998 du Code civil de la République de la Guinée.
12
DELRIEU, Sabrina et al., Droit des mineurs et des majeurs protégés, Ellipses, 2010, p. 5.

354
contrat d’apprentissage par un apprenti mineur pour qu’il puisse se prévaloir des droits qui
résultent de ce contrat.
Il existe plusieurs étapes au cours de la minorité, comme la petite enfance et
l’adolescence. Ces périodes ont une signification du point de vue psychologique, car elles
déterminent l’état d’esprit et la faculté de discernement du mineur. Cette reconnaissance des
périodes intermédiaires de l’enfance, qui s’apparente à une majorité progressive, n’est plus
réservée aux questions ayant trait à la responsabilité. En effet, le droit tend aujourd’hui à
reconnaître au mineur une autonomie croissante, dans un grand nombre de domaines.
La minorité cesse à la majorité, pour le cas du mineur émancipé : il lui est permis
d’accomplir tous les actes que peut faire un majeur ou presque, car il est considéré comme étant
un. Il n’est soumis à aucune autorité parentale, en cas de faute, il sera soumis non pas aux
juridictions de droit commun, mais à celles pénales spécialisées.
L’émancipation confère au mineur la capacité de poser des actes comme un adulte. Dans
le domaine pénal, il n’est point assimilable à un adulte comme si la volonté de protéger prime
sur celle de punir. En Guinée, l’émancipation est prévue par le code civil à sa disposition 572
qui dispose que le mineur est émancipé de plein droit par le mariage. « Le mineur peut
également, s'il atteint l'âge de 16 ans, être émancipé par déclaration du père ou de la mère,
reçue par le juge des tutelles ou en cas de désaccord des parents, par décision de justice »13.
L’émancipation produit de nombreux effets : il s’agit entre autres de la fin de la tutelle et
de l’administration légale. Le mineur émancipé peut accomplir tous les actes de la vie civile
comme s’il était un adulte ; il cesse d’être sous l’autorité de ses père et mère. Par conséquent,
ces derniers ne sont plus responsables des actes qu’il commet tant sur le plan civil que pénal.
« Il y a des actes qui sont trop liés à la personne pour que l’on ait recours à la
représentation. Le corollaire est notamment la reconnaissance d’une véritable capacité
testamentaire au mineur, de sa capacité à reconnaître un enfant, de l’aptitude du mineur
adolescent à consentir personnellement à l’opération chirurgicale qui le concerne, ou encore à
passer d’autres actes auxquels il doit acquiescer, mais dont il ne prend pas l’initiative, tel le
changement de nom ou de prénom. »14.
Les personnes composant la société sont soit des adultes, soit des enfants. L’opinion
majoritaire voit dans le majeur un potentiel transgresseur de la loi plus qu’un enfant. Cependant
l’enfant aussi (le mineur) peut violer la loi. Quand une personne commet une faute, il faut la
punir. La punition infligée dépend de plusieurs facteurs. Doivent être prises en compte la nature
de l’infraction, les circonstances dans lesquelles elle a été commise, mais aussi, et surtout
l’auteur. À ce niveau, nous voulons dire qu’on ne punit pas un mineur et un majeur de la même
manière.
« L’enfance est une période particulière et spécifique de la vie, ce qui paraît aujourd’hui
bien établi. L’enfance n’est pas une catégorie sociale, intemporelle et universelle. Longtemps
elle n’aura pas d’existence sociale reconnue et l’enfant sera considéré comme un adulte en

13
Article 572 alinéa 1 du Code civil de la République de Guinée.
14
DELRIEU, Sabrinaet al., Droit des mineurs et des majeurs protégés, Ellipses, 2010, p. 33.

355
miniature. Le sentiment de l’enfance en tant que conscience de la particularité enfantine qui
distingue l’enfant de l’adulte même jeune »15.
Le droit n’a pas ignoré la spécificité de l’enfant : l’enfant est un être immature. Le droit
a organisé son incapacité, la gestion de ses biens et même les conditions de sa responsabilité.
D’abord, il faut signaler que les enfants peuvent être auteurs d’infractions, que des délinquants
mineurs existent bel et bien. Les conflits et les bouleversements d’ordre matériel et moral ont
accru dans des proportions inquiétantes la délinquance juvénile.
En tant que personne juridique, les mineurs aussi sont des sujets de droit. Le droit leur est
donc applicable, sous réserve de dispositions spécifiques et dérogatoires liées à leur incapacité
comme les majeurs, ils sont soumis à des règles de droit, des interdictions ou des obligations,
et sont titulaires de droits subjectifs16.
La justice pénale est une justice spécifique, dérogatoire à la justice de droit commun qui
a pour but de punir les actes hostiles à la société. Elle s’applique tant aux majeurs qu’aux
mineurs. « L’objectif de la loi était de réduire le taux de judiciarisation et de détention tout en
répondant à la demande du public pour un régime davantage rigide »17 La justice pour mineurs
concerne les mineurs en danger ainsi que ceux ayant commis des actes de délinquance.
Ainsi, « La spécificité du mineur, qui provient de sa minorité, nécessite la spécialisation
de la justice pénale des mineurs délinquants ayant pour but leur protection. Selon la formulation
rappelée constamment par le Conseil constitutionnel dans ses décisions, qui est rédigée ainsi :
l’atténuation de la responsabilité pénale des mineurs en fonction de l’âge, comme la nécessité
de rechercher le relèvement éducatif et moral des enfants délinquants par des mesures adaptées
à leur âge et à leur personnalité, prononcées par une juridiction spécialisée ou selon des
procédures appropriées, la spécialisation se trouve dans trois branches qui sont le traitement
spécialisé des mineurs délinquants, les juridictions spécialisées et les procédures
appropriées»18.
Un mineur est une personne qui n’a pas atteint l’âge de la majorité. Le mineur, un terme
juridique. Comme la minorité, le terme mineur a une acception juridique. Il se définit
négativement comme l’individu qui n’a pas atteint l’âge de la majorité. Aussi, il est nécessaire
de se reporter à la définition de la majorité pour connaître ce que recouvre pleinement le mot
mineur. La majorité est « l’âge légal auquel il (un individu) accède à la pleine capacité
d’exercice et devient en droit indépendant et responsable »
Il ne faut en aucun cas confondre délinquance et déviance ; la délimitation est claire, tant
sur le plan conceptuel que statistique. La distinction entre ces deux notions repose sur la nature
des réponses que l’acte ou le comportement entraîne ; légale dans un cas, sociale dans l’autre,
une action pouvant entraîner des réactions sur les deux registres est possible. On ne sait pas

15
BENEC’H-LE ROUX, Patricia, Au tribunal pour enfants, l’avocat, le juge, le procureur et l’éducateur, Presses
universitaires de Rennes, 2008, p. 20.
16
BONFILS, Philippe et al., Droit des mineurs, Dalloz, 2014, p. 5.
17
CARON-PAQUIN, Azinatya, Le système de justice pénale pour adolescents et les droits internationaux de
l’enfant : Obligations du Canada et jeunes radicalisés, thèse de doctorat en droit, mémoire en vue de l’obtention
du grade de maîtrise en droit, université de Montréal, faculté de droit, août 2016, p. 18.
18
MONTOIR, Camen, Les principes supérieurs du droit pénal des mineurs délinquants, thèse de doctorat en droit
privé, université Panthéon-Assas (paris II), 1er juillet 2014, p. 115.

356
toujours à partir de quels registres déterminer des réponses adaptées. Pour nécessaire qu’il soit,
le registre judiciaire n’est pas toujours suffisant.
Le problème de la délinquance juvénile présente un autre intérêt, ce sont les jeunes qui
sont touchés, qui commettent des actes répréhensibles, bref des infractions. En Guinée, la
majorité de la population est jeune et la délinquance juvénile est donc partout. Ces jeunes sont
les adultes de demain, si l’on ne réussit pas à ce que ces jeunes soient des personnes avec de
bons caractères moraux, exempts de tout penchant délictueux ; on détruirait la société. C’est
pourquoi on se pose la question de savoir : quel est encadrement juridique de la justice pénale
des mineurs en Guinée : entre mesures éducatives et répressives ?
Il est important d’abord de comprendre la dimension sociale et morale de la justice pénale
des mineurs. Toute justice pénale, même s’appliquant aux enfants et aux adolescents, a
prioritairement une dimension sociale. Le juge doit donner à chacun ce qui lui est dû. Les
enfants ne peuvent à eux seuls commettre des infractions, un facteur externe y a forcément
contribué ; en principe les adultes ont une part de responsabilité dans ce passage à l’acte19.
Le traitement de la délinquance juvénile présente l’intérêt capital de notre sujet. D’abord
comme nous l’avons évoqué haut les mineurs et les majeurs ne sont pas soumis aux mêmes
règles. La répression est plus adoucie en faveur des mineurs et les procédures qui les concernent
sont également simples et protectrices. Pour traiter la délinquance juvénile, plusieurs théories
ont été avancées, nous pouvons les regrouper en trois grandes catégories : le modèle
thérapeutique et le modèle répressif. La troisième voie est le mélange des deux théories
précédentes.
Ainsi, la justice des mineurs a évolué. Elle considère que l’enfant ne doit pas avoir le
même traitement que l’adulte. Cela sous-entend qu’il ne peut être jugé par les juridictions des
adultes, mais plutôt par celles pour mineurs. Quant aux sanctions, elles doivent être des mesures
de protection et d’éducation individualisées20
La décision d’enfermer ou pas les mineurs dépend des cas en présence : le cas des mineurs
contrevenants et des délinquants primaires, de même que celui des multirécidivistes et des
criminels. Mais pour mieux traiter ce sujet, nous préconiserons d’une part, l’enfermement des
mineurs délinquants, et d’autre part, les mesures nécessaires à la rééducation des mineurs.

I. L’ENFERMEMENT DES MINEURS DELINQUANTS

Tout ce que l’homme fait a une conséquence bonne ou mauvaise. Lorsqu’elle est bonne
tant mieux, dans le cas contraire, un châtiment doit lui être réservé afin qu’il ne puisse récidiver.
Le châtiment infligé doit émaner d’une structure ou de personnes habilitées à le faire. Ces
personnes peuvent être soit des représentants de la loi (juges), soit des personnes auxquelles la
loi ou la communauté a donné ce pouvoir (parents, chefs traditionnels…). Comment ces
personnes doivent prononcer la sentence, la sanction ? Dans tous les cas de figure, elle doit être
proportionnelle à l’acte que la personne fautive a commis. Dans notre arsenal juridique, les

19
YOUF, Dominique, Juger et éduquer les mineurs délinquants, Dunod, 2009, p. 6.
20
Ibid., p. 5.

357
sanctions sont divisées en fonction des infractions que l’on a commises. Ainsi, pour les
infractions de moindre importance, le paiement d’amende et/ou des peines d’enfermement
minimes sont préconisés. Ainsi, pour le cas des mineurs ayant commis des manquements à la
loi pénale, le système judiciaire guinéen met l’accent sur toutes mesures pouvant éviter la
prison. La détention fait partie des punitions pour les mineurs mais, elle est exceptionnelle. Pour
notre part, nous allons étudier l’enferment des mineurs comme délinquants primaires avant de
passer à l’étude de l’enfermement des mineurs comme multirécidivistes.

A. L’enfermement des mineurs comme délinquants primaires

« La justice restauratrice est un exemple remarquable d’un transfert en provenance de la


sphère politique en général, dont les origines, et dans une certaine mesure l’autorité, se trouvent
hors de l’Amérique du Nord. Cependant, son introduction en Angleterre et au Pays de Galles,
comme ailleurs, présente beaucoup de convergences et de ruptures avec les tendances néo-
libérales. Bien que les valeurs et les principes restaurateurs réarticulent les notions de justice et
reconfigurent les relations entre les délinquants, les victimes, les communautés et l’État, de
façon à alimenter des stratégies de responsabilisation et à privatiser les conflits, ils réaffirment
aussi les notions welfaristes de réforme, avec en arrière-plan les besoins des victimes, des
délinquants et des communautés et ils privilégient l’intervention de l’État »21
Le modèle qui préconise un système de non-enfermement des mineurs est une justice de
type thérapeutique qui se traduit par l’existence d’un État providence. « L’État providence est
un État d’intervention sociale qui a l’ambition prométhéenne de prévenir et traiter les problèmes
sociaux. La politique de protection de l’enfance n’en est qu’une des manifestations. En elles se
trouvent résumées les ambitions et les illusions d’un État d’intervention sociale qui, pour
paraphraser Descartes, se croyait comme maître et possesseur de la société. Un État qui, grâce
à la croissance économique, à une politique de redistribution et une politique d’intervention
sociale allait vaincre, sinon la distinction en classe, du moins la pauvreté ; sinon la maladie et
la mort du moins permettent de soigner et assurer les vieux jours de toute la population ; sinon
de supprimer la délinquance, du moins permettre sa prévention et son traitement de sorte que
seule une infime partie de criminels relève de la justice pénale ordinaire »22.
« Aujourd’hui, plus d’un million d’enfants dans le monde sont en détention au lieu d’être
à l’école. Ils sont parfois lourdement condamnés, alors qu’ils n’ont le plus souvent commis que
de petites infractions et que les causes sont essentiellement liées au contexte dans lequel ils ont
grandi: l’absence d’éducation, l’abandon ou la maltraitance, peuvent expliquer les
dérapages»23.
La justice éducative donne la primauté à la voie éducative : si le juge des enfants estime
que la personnalité du mineur paraît l’exiger et par une ordonnance motiver, il peut prendre
dans un premier cas, les mesures alternatives à l’enfermement comme l’admonestation qui est

21
BAILLEAU, Francis, et al., La justice pénale des mineurs en Europe entre modèle welfare et inflexions néo-
libérales, L’Harmattan, 2007, p. 40.
22
YOUF, Dominique, Juger et éduquer les mineurs délinquants, Dunod, 2009, p. 51.
23
Terre des hommes-aide à l’enfance, pour une justice adaptée aux enfants, guide du donateur, secteur
philanthropie de terre des hommes, 2017, p.3.

358
un blâme verbal. Il s’agit de gronder le mineur ou à la limite le menacer s’il venait à commettre
la même infraction. Dans le second cas, il est confié à l’administration de la justice, à un service
ou établissement spécialisé.
Du coup, laisser dans son milieu naturel le mineur qui s’est rendu coupable d’une
infraction, semble à première vue, une solution contestable et même dangereuse pour la société
comme pour l’intéressé. Elle est pourtant la plus naturelle et la meilleure dans bon nombre de
cas. Elle permet d’adapter ou de réadapter à la vie en société, dans les conditions les plus
normales, un enfant qui certes a donné des preuves de son inadaptation sociale, soit en le
maintenant dans son milieu familial. Il faut que ce milieu naturel ne soit pas corrupteur ou
insuffisant sur le plan éducatif ou affectif ; ce sont les parents ou à défaut les personnes
présentant toutes garanties de moralité, qui vont entreprendre la rééducation du mineur. Cette
solution est très souvent adoptée par les juridictions pour mineurs24.
Un certain nombre d’O.N.G. s’investissent pour que les mineurs ne puissent pas
embrasser le milieu carcéral ; c’est le cas de Terre des hommes, qui lutte pour que ces enfants
puissent endosser la responsabilité de leurs actes, mais sans pour autant passer par la case prison
qui, doit impérativement rester le dernier recours car c’est une véritable école du crime. « Dans
plusieurs pays, nos experts se battent en première ligne pour que les systèmes de justice soient
adaptés aux enfants, qu’ils respectent leurs droits tels que définis dans la Convention
internationale sur les droits de l’enfant et qu’ils leur offrent une vraie chance de se réconcilier
avec leur communauté. Nous croyons fermement que chaque enfant doit avoir une chance de
mesurer les conséquences de ses actes et réparer sa faute, de façon à pouvoir retrouver sa place
dans la société »25.
La détention a des risques, non seulement sur la reconstruction des mineurs, mais aussi
sur leur devenir. Enfermer les mineurs ce n’est pas uniquement les priver de liberté, c’est aussi
les empêcher de vivre. « Le mineur est devenu objet de droit avec les notions d’éducabilité, de
protection, d’intérêt de l’enfant qui régissent l’ensemble de ces secteurs juridique et judiciaire.
Un des opérateurs importants de cette transformation aura été le développement, tout au long
du XIX° siècle, des techniques d’observation du comportement des mineurs. Cette ordonnance
pose le principe selon lequel les mineurs auxquels est imputé un délit ou un crime ne seront pas
déférés devant les juridictions pénales de droit commun, mais devant les tribunaux pour enfants
et les cours d’assises des mineurs »26.
Ces hypothèses demeurent débattues et difficiles à étayer. Interrogé par la mission, M.
Jean-Marie Delarue, ancien contrôleur général des lieux de privation de liberté, a par exemple
déclaré : « À l’aune de mes entretiens avec différents détenus, y compris les mineurs que j’ai
pu rencontrer, je suis obligé de répondre négativement à cette question sur l’effet dissuasif de
l’enfermement. La prison, au moment où l’on commet un acte délictuel, ne fournit pas une
perspective qui va freiner le geste. À l’inverse, la prison serait-elle, pour certains individus, une

24
BOULOC, Bernard, Pénologie, exécution de sanctions adultes et mineures, Dalloz, 2005 p. 397.
25
Terre des hommes-aide à l’enfance, pour une justice adaptée aux enfants, guide du donateur, secteur
philanthropie de terre des hommes, 2017, p. 3.
26
BENEC’H-LE ROUX, Patricia, Au tribunal pour enfants, l’avocat, le juge, le procureur et l’éducateur, Presses
universitaires de Rennes, 2008, p. 26.

359
étape obligatoire vers un parcours glorieux de délinquance. C’est possible, mais cet effet me
paraît marginal »27.
La détention a des effets négatifs sur tout le monde et à plus forte raison des personnes
fragiles comme les mineurs qui sont souvent dans une sorte d’inconscience ou d’insouciance.
La détention est une autre réalité. En pensant faire du bien, on peut amener à faire le contraire
sans même le savoir. Selon les propos d’un responsable du B.N.C.E., la détention endurcit
l’enfant, car il aura vu ou passé par le plus dur.
La prison n’offre pas, d’une manière générale, un cadre propice à un travail socio-éducatif
de qualité auprès des jeunes. Quels que soient les efforts des surveillants et des éducateurs, la
prison demeure un environnement difficile, où la violence est présente. Par conséquent, la
prison isole le détenu de la société. Or, comme le faisait observer le sociologue Laurent Solini,
« il est difficile de mener un travail de réinsertion dans une structure qui désinsère »28
« La parcimonie avec laquelle j’use de la prison (et bien des collègues avec moi) n’est
pas une forme de laxisme. C’est plutôt du pragmatisme : je suis convaincu que c’est la rareté
de la mesure qui lui donne toute sa force symbolique. La prison n’a de sens que dans des
circonstances exceptionnelles, par exemple lorsque tout a été tenté, que le jeune a besoin d’un
électrochoc, qu’il faut l’éloigner à tout prix du milieu pathogène dans lequel il s’enlise.
Toutefois, là encore, je trouve généralement une autre solution, pour autant que les associations
et les services aient des places en foyer. Il m’arrive même de recourir aux bons vieux
pensionnats privés qui contraignent, mais dans la norme »29.
Dans le monde entier, des enfants se morfondent derrière des barreaux, parfois pendant
des périodes prolongées. Comme T.W., ils sont exposés dans bien des cas à des brutalités et des
conditions inhumaines. Le manque de données fiables et le grand nombre d’institutions
concernées font que le nombre total d’enfants privés de liberté dans le monde n’est pas connu
avec précision. Pour sa part, l’U.N.I.C.E.F. estime qu’au moins un million d’enfants dans le
monde sont derrière des barreaux. Beaucoup d’entre eux sont détenus dans des conditions
déplorables et dégradantes, sont victimes d’abus, sont privés d’éducation et d’accès à des
activités constructives, et n’ont aucun contact avec le monde extérieur. Beaucoup de ces enfants
ainsi que des adultes qui ont été condamnés pour des infractions commises alors qu’ils étaient
mineurs ont été condamnés à des peines disproportionnées, en violation du droit international,
en vertu duquel la détention ou l’emprisonnement d’un enfant doit être en conformité avec la
loi, n’être qu’une mesure de dernier ressort, et être d’une durée aussi brève que possible »30.
La prison pour mineurs, qui était exceptionnelle, se banalise. Sous couvert d’accueil
spécifique, on promeut les établissements pénitentiaires pour mineurs (E.P.M.), qui
systématisent la séparation entre mineurs et majeurs. La plupart du temps, ces centres ne

27
TROENDLÉ, Cathérine, et al., Rapport d’information fait au nom de la mission d’information (1) sur la
réinsertion des mineurs enfermés, n° 726 sénat français session extraordinaire de 2017-2018, p. 76.
28
TROENDLÉ, Cathérine et al., Rapport d’information fait au nom de la mission d’information (1) sur la
réinsertion des mineurs enfermés, n° 726 sénat français session extraordinaire de 2017-2018, p.75.
29
BARANGE, Thierry et al., L’enfant et son juge, la justice des mineurs au quotidien, Hachette, 2008, p. 81.
30
BOCHENEK, Micheal, Des enfants derrière les barreaux Recours excessif à la détention de mineurs à travers
le monde, [Link] (consulté le 30 mai 2020).

360
répondent pas aux aspirations réelles de la justice des mineurs, car proposent une éducation
dictée, basée sur la soumission et non sur une construction31.
Les personnes ne sont pas les mêmes, ne présentent pas les mêmes caractéristiques quant
au fait de se mouvoir, d’encaisser, de supporter… Quelle que soit la personnalité du détenu
(forte ou faible), elle se heurtera aux ondes négatives de la détention.
En effet, la détention a de terribles répercussions sur les enfants, particulièrement sur leur
santé physique et morale. Les mineurs peuvent être victimes de maltraitances de la part des
gardiens ou autres acteurs intervenant dans le cadre de la détention. Les enfants sont donc à
découvert32. Car l’enfant n’est pas en capacité de mener librement sa vie comme le permettent
les droits de l’homme. Il a une capacité physique et intellectuellement amoindrie et a donc
besoin d’assistance tant physique qu’intellectuelle. Cette maturité viendra avec le temps. Un
accompagnement sans faille est nécessaire pour que cela puisse réussir33.
La population carcérale est nocive et la détention n’est pas toujours une solution. La
détention est souvent considérée comme la pratique qui donne une certaine satisfaction aux
victimes ; cela réduit fortement l’importance des pratiques sociales ou éducatives. Le souci dans
tout cela c’est que les décideurs, voulant réduire le coût de la justice juvénile en procédant à
des emprisonnements font fausse route34.
« Je me suis souvenu alors de la phrase célèbre de Victor HUGO disant : chaque fois que
l’on ouvre une école, on ferme une prison et me suis dit que, décidément, les proverbes se
vidaient de leur substance… Et pourtant, je persiste à penser, à l’instar de Victor HUGO, qu’il
vaut mieux ouvrir des écoles que des prisons. Cette stratégie s’avère encore plus importante en
Afrique qu’en Europe, où le droit à l’éducation pour tous n’est encore qu’un rêve lointain. La
formation est sans doute le meilleur des remparts contre l’ignorance et contre la violence »35.
« La privation de liberté représente une réalité beaucoup plus grande que la seule forme
la plus extrême qu’est l’emprisonnement ou la détention, dans son sens commun chez les
adultes. En effet, toute forme de placement dans un établissement carcéral public et privé doit
être prise en considération. Ceci peut alors inclure les hôpitaux, les institutions psychiatriques,
les orphelinats, les institutions d’assistance sociale ou les centres résidentiels pour enfants
handicapés, etc. La seule condition est la limitation de liberté, dans le sens expliqué ci-après
dont elle n’est pas autorisée à sortir à son gré »36
La détention est le fait de retenir quelqu’un ou une chose afin de le priver de ses
mouvements ou plus. La détention, lorsqu’elle n’est pas autorisée par la loi, elle devient une
séquestration. La séquestration est punie par la loi pénale à travers ses articles 303 et 304 : « Le

31
BARANGER, Thierry et al., L’enfant et son juge, la justice des mineurs au quotidien, Hachette, 2008, p. 310.
32
BOCHENEK, Micheal, Des enfants derrière les barreaux Recours excessif à la détention de mineurs à travers
le monde, [Link] (consulté le 05 mai 2020).
33
YOUF, Dominique, Juger et éduquer les mineurs délinquants, Dunod, 2009, p. 17.
34
BAILLEA, Francis, et al., La justice pénale des mineurs en Europe entre modèle welfare et inflexions néo-
libérales, L’Harmattan, 2007, p. 33.
35
LACHAT et al., Séminaire de formation en justice des mineurs pour magistrats et autres acteurs en justice
juvénile de l’Afrique francophone, séminaire de Ouagadougou, agence de la francophonie, 2005, p. 7.
36
LACHAT et al., Séminaire de formation en justice des mineurs pour magistrats et autres acteurs en justice
juvénile de l’Afrique francophone, séminaire de Ouagadougou, agence de la francophonie, 2005, p. 72.

361
fait, sans ordre des autorités constituées et hors les cas prévus par la loi,d’arrêter, d’enlever, de
détenir ou de séquestrer une personne, est puni de la réclusion criminelle de 5 à 10 ans. Si la
détention ou la séquestration a duré plus de 1 mois, la peine est celle de la réclusion criminelle
de 10 à 20 ans »37.
La détention peut être normale, en ce sens qu’elle est autorisée par la loi. Lorsqu’il s’agit
d’un malade mental, on parle d’internement ; mais aussi de prison en cas de prononcé d’une
sanction contre un acte punissable par le droit positif. Que ce soit l’un ou l’autre, c’est un geste
qui présente des conséquences énormes sur la vie de ces personnes. Dans notre cas, il s’agira
des détenus et pas n’importe lesquels : des mineurs.
La détention a des inconvénients : le sujet qui la subit aura très certainement beaucoup de
séquelles sur son corps. En effet, les méfaits peuvent se manifester entre autres sur la santé
physique, mentale, sur la vie personnelle…
De tout ce qui précède, les mineurs sont livrés à eux-mêmes, les surveillants sont là, les
gardiens également mais, ils ne peuvent pas tout voir, tout prévenir et tout arrêter. On ne peut
jamais finir de parler des problèmes de sécurité dans les centres de détention.
Sans doute, la santé physique est l’aspect du corps humain, sa posture. Quand on parle de
physique, il nous faut évoquer la posture, la maladie, la manifestation des cinq sens,
l’alimentation. Quand une personne est en détention, elle n’a pas de liberté et surtout celle de
mouvement : elle est dans une position statique, toujours dans un seul endroit que ce soit dans
une position assise ou debout.
À côté des problèmes de santé physique que les détenus rencontrent en prison, il est
nécessaire également d’évoquer le problème de santé psychique, c’est-à-dire la santé mentale.
Du coup, les mineurs souffrent mentalement de la détention. La plupart des gens ne font pas
attention aux problèmes de santé mentale que peuvent avoir les détenus ; or, ils en ont. Au fil
du temps, les gens ont commencé à s’intéresser à ce phénomène. En évoquant la santé mentale,
on peut parler de la naissance de certaines pathologies. En effet, c’est à travers les récits des ex-
détenus et également le fait qu’on observe des effets post-carcéraux que les gens ont pu, petit à
petit, appréhender le problème. Quand on évoque les problèmes psychiques, la première chose
à laquelle on pense est la folie. La prison peut entraîner la folie, ceci est une thèse plausible
dans la mesure où les détenus se trouvent d’un jour à l’autre coupés du monde extérieur pour
entrer dans le monde intérieur. La plupart du temps ces personnes entrent en prison déjà avec
des problèmes qui ne feront que s’accentuer avec l’environnement nouveau. Cet endroit dans
lequel on ne connaît personne et où tout est hostile, on se sent tout de suite seul et l’état d’esprit
retombe à zéro. Il est vrai qu’il y a des psychologues dans certaines prisons pour les aider à
mieux appréhender le nouvel environnement, mais chaque personne à ses problèmes
particuliers et leurs efforts doivent être accentués.
La justice des mineurs est spécifique non seulement à cause des règles qui la gouvernent,
car dérogatoires à celles de droit commun, mais aussi, à cause de la qualité des intervenants.
Les personnes qui sont impliquées dans la justice des mineurs, que ce soit dans les prises de
décisions ou dans l’exécution de celles-ci, doivent être formées pour cela. La particularité de la

37
loi N° 2016 / 059 portant Code pénal de la République de Guinée.

362
couche enfantine (fragile) fait que ses acteurs n’ont pas droit à l’erreur s’agissant des questions
des enfants délinquants38.

B. L’enfermement des mineurs comme multirécidivistes

La privation de liberté des mineurs n’est pas non plus une mesure d’expédition judiciaire.
Elle est une nécessité absolue parce qu’il faut isoler le délinquant. Une fois extrait de la société,
le mineur doit être pris en charge dans des établissements adaptés. « Ces établissements étaient,
en fait, la reprise des maisons de correction d’avant-guerre qui étaient des établissements
disciplinaires, dont la soumission au règlement était une impérieuse nécessité pour les jeunes
colons. La volonté de la direction de l’Éducation surveillée était d’en faire des institutions
éducatives. Il s’agissait de répartir les mineurs selon 1’âge et par groupes d’une vingtaine de
jeunes. Chaque groupe bénéficiait d’une vie autonome avec dortoir, salle de réunion, réfectoire.
Entre les mineurs du groupe et les éducateurs, il se crée un authentique lien affectif, indique
Paul Lutz en 1946 »39.
« Selon une conception traditionnelle, la peine est constituée de deux caractères essentiels
: d’une part, la privation d’un bien ou, si l’on préfère, l’imposition d’un mal (en termes
objectifs) ou d’une souffrance (en termes subjectifs), qu’on vise généralement en parlant de la
dimension afflictive de la peine ; d’autre part, une marque de réprobation sociale, un blâme,
une stigmatisation ou, si l’on préfère une atteinte à l’honneur susceptible de susciter la honte, à
laquelle on se réfère habituellement en parlant de la dimension infamante de la peine »40.
Ainsi, c’est lorsqu’on applique la justice éducative des mineurs, il faut d’ores et déjà être
sûr que ce à quoi elle s’attaque n’est pas de taille à provoquer un échec de sa mise en œuvre.
La théorie n’est applicable qu’aux mineurs ayant commis des infractions de moindre
importance, infraction qui, lorsqu’elle est sanctionnée même par la plus petite des contraintes,
sera réparée.
Mais, quand les actes sont d’une certaine gravité, il faut nécessairement que la réponse
soit adaptée ou proportionnelle pour que la mesure soit efficace. La rupture de cette forme de
justice commence à naître. Le juge des enfants a alors une double casquette qui ne lui permet
pas de trancher avec neutralité. Dans un premier temps, il doit sanctionner le mineur et dans un
second temps mettre en place une mesure d’éducation.
Dès lors, l’enfant gardé à vue ne peut être entendu sans la présence de son avocat ou d’un
avocat commis d’office par le Bâtonnier de l’Ordre des avocats, si les père et mère ou un
représentant d’une organisation non gouvernementale de protection de l’enfance ou son
représentant légal n’ont pas déjà constitué un avocat41.

38
BARANGER, Thierry, et al., L’enfant et son juge, la justice des mineurs au quotidien, Hachette, 2008, p. 27.
39
YOUF, Dominique, Juger et éduquer les mineurs délinquants, Dunod, 2009, p. 42.
40
KERCHOVE, Micheal Van De, Quand dire c’est punir essai sur le jugement pénal, Presses Universitaire de
Saint Luis, 2005, p. 24.
41
Article 384 du Code de l’enfant de la République de Guinée.

363
Le Juge des enfants recueille par une enquête sociale des renseignements sur les
caractères et antécédents du mineur, la situation matérielle et morale de sa famille, sa
fréquentation scolaire et son attitude à l’école, les conditions dans lesquelles il a vécu ou a été
élevé. Lorsqu’il n’existe pas un service spécialement organisé à cet effet auprès du Tribunal, il
peut désigner pour effectuer ladite enquête toute personne qui lui semble qualifiée, les frais
d’enquête étant alors réglés comme frais de justice criminelle. Il ordonne un examen médical,
un examen médico-psychologique et facultativement un examen physiologique.
Les mineurs d’alors ne sont pas ceux de maintenant. La différence ne concerne pas
seulement le temps qui les sépare, elle prend en compte aussi les comportements, les
aspirations, les visions et tout ce qui peut mener à un bien-être. Les causes de cette différence
sont dues d’une part au développement technologique qui entraîne un changement de mœurs ;
et d’autre part à l’accroissement de la population humaine obligeant les gens à se réadapter dans
les sociétés où ils vivent.
Le développement technologique a permis de nombreuses choses tendant à faciliter la
vie, le quotidien de l’humanité. Dans le sillon de cette avancée, il a rapproché des gens de tous
les horizons et de toutes les cultures du monde entier. Le rapprochement des cultures a pour
conséquence une transmission des modes de vie, chacun tendant à prendre chez l’autre des
comportements pouvant lui servir. Dans ce monde de vases communicants, les bonnes et
mauvaises pratiques sont transmissibles d’office.
C’est de là que les sociétés moins avancées vont puiser dans celles dites plus avancées,
des pratiques et comportements d’un autre genre qui ne sont le plus souvent pas perceptibles
chez elles. Les mineurs sont les plus touchés par ce phénomène parce qu’ils distinguent très
mal le bien du mauvais. Les canaux de transmission de ces comportements résident dans les
technologies de l’information que sont les médias en général, l’internet en particulier qui
réduisent les distances séparant les points du globe terrestre. Les trajets entre deux points
deviennent désormais courts.
Les conflits qui sévissent dans notre pays, ont accru dans les proportions inquiétantes des
enfants terroristes. Ils sont à la solde des adultes qui les manipulent et les emploient en tant que
bouclier humain, informateur ou même combattants. Ces mineurs terroristes, une fois
appréhendés, sont remis automatiquement à l’UNICEF sans passer devant un juge. La Guinée
ayant signé des conventions (convention de Rome et principes de Neuchâtel) pour dire que ces
mineurs sont victimes et non acteurs et méritent donc d’être protégés et non punis.
Cette situation n’a guère pour but, ni de calmer le climat social, ni de punir de façon
exemplaire. Les victimes resteront et ne pourront pas avoir justice : ces mineurs se verront
intouchables.
« Dès la fin des années soixante-dix, certains magistrats infléchissent leurs pratiques en
mettant en avant leurs fonctions traditionnelles de magistrat : dire le droit d’exprimer,
concrétiser l’existence de la loi. Ces pratiques prennent appui sur de nouvelles notions issues
des textes internationaux sur le droit des enfants qui ont permis de redéfinir les interventions
du juge des enfants et faciliter, encourager un retour du discours sur la loi : la loi pour le
magistrat de la jeunesse comme offrant un ensemble juridiquement structuré de réponses et des

364
garanties procédurales face à un mineur en partie autonome, maître de ses choix ; la loi
symbolique pour les éducateurs comme offrant un cadre judiciaire, surplombant et structurant
leurs interventions éducatives face aux conduites jugées erratiques des jeunes. Ces nouvelles
attitudes et pratiques remettent ainsi en cause, indirectement dans un premier temps, un
fonctionnement judiciaire et des pratiques éducatives traditionnelles en direction de la jeunesse
jugée paternalistes et peu respectueux des droits de l’enfant. Cette évolution est la conséquence
d’une nouvelle approche du statut de l’enfant. La focalisation sur l’enfant comme base de
l’unité d’une famille nucléaire stable est remise en cause par les transformations que connaît
cette cellule de base. Et l’évolution profonde des conditions de l’intégration sociale et
économique, du passage d’un statut de mineur à celui d’adulte à partir du milieu des années
soixante-dix a également modifié cette vision tutélaire du rôle du magistrat42.
La vie en société nous oblige à faire des concessions, mais aussi à réagir face aux
perversions ou comportements qui nous porteraient préjudice. Pour les mineurs
multirécidivistes et criminels, il va de soi qu’il faut les corriger et ensuite les rééduquer. Les
actes que posent les gens sont souvent révélateurs de leur état d’esprit certes, mais aussi de leur
âge. On va dans le sens où une personne majeure ne peut ou ne doit pas poser les mêmes actes
qu’un mineur, en un mot il n’a pas la même mentalité qu’un mineur et vice-versa. Les mineurs
sont censés poser des actes typiquement de jeunes et les adultes ceux des adultes. Lorsque les
actes d’un mineur vont dans le sens de ceux posés par les adultes, dans le bon sens, on est en
face d’une bonne chose. Mais lorsque les actes sont mauvais, il est normal de se poser la
question de la normalité de l’acte. Dans le bon sens, ces personnes peuvent être des mineurs
émancipés.
À ce niveau, il faut prendre en compte deux faits : le mineur est-il conscient de l’acte qu’il
a posé, de l’infraction qu’il vient de commettre ou considère-t-il cela comme banal, normal ?
S’ils ne sont pas conscients de l’acte qu’ils posent, cela veut dire qu’ils sont téléguidés ou sont
sous l’emprise de stupéfiants et autres les empêchant d’être lucides. Ici, on parle de mineurs
criminels et multirécidivistes, cela veut dire qu’ils ne sont pas à leurs premiers forfaits. Qu’il y
ait infraction ou pas, les mineurs de cette catégorie doivent être traités autrement, les peines qui
leur ont été infligées jadis n’ont rien servi et il faut revoir leur traitement.
Dans nos sociétés d’aujourd’hui, avec la mondialisation, les mœurs et actes n’ont pas de
frontières. Les mineurs commettent des actes souvent inimaginables, des actes qui relèvent du
domaine des adultes. Les propos qu’ils tiennent nous laissent dubitatifs par rapport à leur âge,
on croirait des adultes alors que ce sont des mineurs.
« Récemment, un jeune homme a commis un homicide contre une jeune fille de treize
ans. C’est un récidiviste qui avait déjà commis des crimes violents contre ses ex-petites amies
(viol et coups). Il a renoncé à son droit d’être jugé et pendant le déroulement de sa peine son
comportement a été très bon, aussi, il a été libéré sur parole. Il a passé peu de temps en prison.
À la suite de cet acte criminel, le Premier ministre donna une interview dans laquelle il aborda
la nécessité de changer les lois. Le ministère de la Justice a certaines idées nouvelles que l’on

42
BAILLEAU, Francis, et al., La justice pénale des mineurs en Europe entre modèle welfare et inflexions néo-
libérales, L’Harmattan, 2007, p. 104.

365
peut trouver sur son site. Selon ce ministère, un délinquant qui a commis des crimes violents
contre une personne ne peut pas renoncer à son droit d’être jugé »43.
La délinquance juvénile, son augmentation supposée, sa violence réputée croissante et
son rajeunissement présumé se sont imposés comme des thèmes centraux dans le débat public
et dans l’agenda politique depuis longtemps dans de nombreux pays au point de constituer une
peur collective suscitant parfois même de véritables petites paniques lorsque médias, politiciens
et groupes de pression joignent leurs discours et leurs actions.
« Il est important d’abord de replacer la croissance de la délinquance des mineurs dans le
cadre de la délinquance générale. Le nombre de délits et de crimes enregistrés par le ministère
de l’Intérieur a connu une forte progression à partir de la fin des années 1960 jusqu’au milieu
des années 1980. Il a été multiplié par 6 pendant cette période. Une décrue a été constatée
jusqu’en 1988, puis une nouvelle phase de croissance s’est manifestée jusqu’en 1994, suivie
d’une baisse jusqu’en 1997 et une remontée jusqu’en 2000. Dans la même période, la
population de la France a augmenté de sorte qu’il faut rapporter le nombre d’actes à la
population générale pour obtenir le taux de délinquance enregistré par rapport au nombre
d’habitants. Ce taux était de 13,73 en 1950, il est 67,83 en 1994 et 64,21 en 2001 ».
La Limitation du champ de la justice pénale peut paraître pour beaucoup comme une
prime à la délinquance. Mais il est à rappeler que trop de punition tue la punition de telle sorte
que certaines n’en auront aucun sens. Une grande quantité de lois, de règles, de peines peuvent
porter des effets contraires. La solution passe par la dépénalisation et la déjudiciarisation. Ces
deux ne doivent pas être de façon aveugle. On doit diminuer certaines de leurs portées en les
remplaçant par des mécanismes de règlement traditionnel.

II. LES MESURES NECESSAIRES A LA REEDUCATION DES MINEURS

L’idée qu’il est possible d’éduquer les mineurs délinquants est historiquement nouvelle,
tout comme l’idée de les protéger. Les philosophes de l’Antiquité et, notamment Platon et
Aristote ont traité de l’éducation, mais leurs recommandations se limitaient à l’éducation des
citoyens. Ils étaient très éloignés de l’éducation ou de la rééducation telle qu’elles sont
entendues par les professionnels de l’éducation spécialisée aujourd’hui. Ces derniers
s’appuient, en effet, sur l’idée d’éducabilité. Ce mot signifie que chaque être humain est
perfectible et peut se transformer par l’éducation »44. En effet, les grands instruments
internationaux (les Règles de Beijing, les Principes de Riyad, les Règles de La Havane, la
Recommandation du Conseil de l’Europe sur les réactions sociales de la délinquance juvénile)
affirment qu’il faut, chaque fois que cela est possible, rechercher un règlement extrajudiciaire,
éviter autant que possible la stigmatisation de l’intervention pénale, conserver pour le droit
pénal des mineurs son objectif éducatif et la réinsertion sociale et porter l’accent sur les
réponses alternatives45. Il faut agir. Dans un premier temps, il faut leur infliger des sanctions

43
BAILLEAU, Francis, et al., La justice pénale des mineurs en Europe entre modèle welfare et inflexions néo-
libérales, L’Harmattan, 2007, p. 193.
44
YOUF, Dominique, Juger et éduquer les mineurs délinquants, Dunod, 2009, p. 17.
45
LACHAT et al., Séminaire de formation en justice des mineurs pour magistrats et autres acteurs en justice
juvénile de l’Afrique francophone, séminaire de Ouagadougou, agence de la francophonie, 2005, p. 113.

366
qui seront à la base de leur rééducation. Après avoir infligé ces mesures, il faut ensuite les
suivre, évaluer l’effet que cela a donné, car c’est en fonction de cela qu’on pourra soit prendre
d’autres mesures ou alléger celles existantes.

A. Les mesures sentencielles

Si une prévention est établie à l’égard du mineur de plus de seize (16) ans de dix-huit (18)
ans, le Tribunal pour enfants, s‘il décide de ne pas opter pour une condamnation pénale,
prononce, par décision motivée, l’une des mesures suivantes : l’avertissement judiciaire, la
remise judiciaire à parents ou autres personnes qui en ont la garde, le suivi éducatif en milieu
ouvert, le placement de l’enfant46.
La première mission de la prison est de contribuer au maintien de la sécurité publique.
Cette fonction sécuritaire semble aujourd’hui faire consensus aussi bien pour neutraliser les
adultes que les mineurs délinquants. D’ailleurs, beaucoup de pays ont des réactions répressives
à l’égard des mineurs délinquants et la plupart d’entre eux ont même renforcé leur loi en mettant
en vigueur des mesures coercitives plus sévères. Cela vient évidemment de la montée de la
violence et de faits divers qui défrayent la chronique des médias.
Il est toutefois bon de rappeler que vers les années 1970, un mouvement dénonçant la
prison pour mineurs a vu le jour. S’appuyant sur plusieurs études criminologiques et statistiques
relatant les effets nuisibles que produisait la prison sur les jeunes, il lançait un cri d’alarme qui
a été entendu par les géniteurs de la Convention relative aux droits de l’enfant et les concepteurs
des grands textes internationaux.
Alors que le langage juridique courant et la pratique judiciaire ont abouti à la confusion
pure et simple du dommage et du préjudice, ces deux vocables désignaient, en droit romain,
deux réalités distinctes. Au plus haut degré de son perfectionnement, la loi Aquilia distinguait
en effet le damnum, l’atteinte matérielle à l’intégrité de la chose, et le praejudicium, les
conséquences d’une telle atteinte pour la victime. Élargi au-delà de la seule atteinte à l’intégrité
d’une chose, le dommage désigne, à proprement parler, la lésion subie, qui s’apprécie au siège
de cette lésion, tandis que le préjudice, qui est la conséquence de cette lésion, apparaît comme
l’effet ou la suite du dommage. Selon cette conception, le dommage serait donc un fait brut,
l’atteinte à l’intégrité d’une chose, d’une personne ou plus généralement l’atteinte à un droit
objectivement perceptible, indépendamment de la représentation que peut s’en faire la victime,
tandis que le préjudice, conçu comme les conséquences découlant du dommage à l’égard de la
victime, serait une notion subjective, appréciée en fonction d’une personne déterminée »47.
« La matière pénale pourrait également trouver intérêt à l’application de la distinction
romaine du dommage et du préjudice. Si la distinction a vocation à irriguer l’ensemble de la
matière pénale, droit pénal de fond comme de forme et pourrait notamment trouver un terrain
d’action privilégié en ce qui concerne la recevabilité de l’action civile devant les juridictions

46
Article 540 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
47
ROMAIN, Ollard, « La distinction du dommage et du préjudice en droit pénal », Revue de science criminelle
et de droit pénal comparé, 2010/3 (N° 3), p. 561-585. DOI : 10.3917/rsc.1003.0561. URL :
[Link]

367
répressives, elle comporte également des prolongements pratiques en droit pénal de fond, seul
étudié dans le cadre de cette étude. Dès lors qu’elle s’attache à déterminer qui, du dommage ou
du préjudice, constitue le seuil de consommation de l’infraction pénale, la distinction exerce
une influence sur des questions aussi essentielles que la détermination du point de départ du
délai de prescription de l’action publique, mais encore sur toute la morphologie des infractions,
tant sur leur élément matériel détermination du résultat pénal déclenchant la répression,
conception de l’infraction tentée que sur la teneur de leur élément moral »48.
Comme mesure de réparation appropriée, nous en préconisons deux. Ces mesures ne
doivent pas être spécifiquement pour les mineurs, même aux majeurs, on doit les infliger. Il
s’agit en premier lieu du travail d’intérêt général et comme deuxième mesure, nous avons le
paiement d’un montant d’argent versé à l’État ou à une administration en sanction d’une
infraction : l’amende
Les travaux d’intérêt général (TIG) applicables à un enfant consistent en sa condamnation
à accomplir personnellement un travail non rémunéré au profit d’une collectivité publique ou
d’une association habilitée à mettre en œuvre des travaux d’intérêt général49.
« Le T.I.G. est une peine qui consiste en un travail non rémunéré effectué au profit d’une
personne morale de droit public ou d’une association habilitée par la juridiction à cet effet. Le
TIG est applicable aux mineurs de 16 à 18 ans auteurs de délits punis d’une peine
d’emprisonnement. Il doit, dans ce cas, présenter un caractère formateur ou être de nature à
favoriser leur insertion sociale. Le T.I.G. ne peut être prononcé que si le jeune est présent lors
du jugement. Il a le droit de refuser la mesure. »50
La juridiction qui prononce la peine de travail d'intérêt général fixe le délai pendant lequel
le travail d'intérêt général doit être accompli dans la limite de 18 mois. Le délai prend fin dès
l'accomplissement de la totalité du travail d'intérêt général ; il peut être suspendu provisoirement
pour motif grave d'ordre médical, familial, professionnel ou [Link] délai est suspendu pendant
le temps où le condamné est placé en détention provisoire et exécute une peine privative de
liberté ou accomplit les obligations du service national51.
Les dispositions des articles 43 à 46 du Code pénal sont applicables aux enfants âgés de
plus de 16 ans condamnés à la peine des travaux d’intérêt général. Toutefois, les travaux
d’intérêt général doivent être adaptés à l’âge de l’enfant et présentés un caractère formateur et
de nature à favoriser l’insertion sociale du mineur condamné52.
Le travail d’intérêt général est un formidable outil de réparation, c’est un concept qui
arrange tout le monde, en fait, pas seulement le mineur bien sûr qui a à exécuter des travaux. Il
satisfait tous les protagonistes du problème. La société en aura pour son compte parce que le
travail se fera pour elle, la victime également en ce sens qu’elle fait partie de la société, le
mineur aussi, car il évitera la détention. Il ne faut pas voir dans ce compromis une sorte de

48
Idem.
49
Article 962 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
50
DUBOIS, Yannick, Droits des mineurs à l’usage des professionnels de l’enfance, Puits Fleuri, 2007, p. 312.
51
Article 46 du Code pénal de la République de Guinée.
52
Article 962 alinéa 3 et 4 du Code de l’enfant de la République de Guinée.

368
laxisme ou de répression molle. Le travail d’intérêt général est une véritable sanction, il présente
des contraintes auxquelles le condamné doit se conformer et sera évalué à l’issue des actes qu’il
aura à accomplir.
Comme l’on peut voir, le T.I.G. permet d’éviter la détention et ses méfaits sur la santé et
le comportement des personnes qui y sont assujetties. À côté du fait d’éviter la détention, le
travail d’intérêt général a pour effet de servir la société à travers les différentes prestations du
condamné mineur. C’est une seconde chance qu’on donne au mineur de se repentir, de se
réadapter, de se resocialiser. Il faut souligner les différents caractères de cette sanction : il s’agit
de travail, mais il n’est pas rémunéré. Pour les tâches accomplies, le mineur n’aura aucune
récompense ou avantage à tirer d’autrui, il ne fait que payer sa dette.
« Le travail d’intérêt général fut institué en France par la loi du 10 juin 1983 et entra en
vigueur le 1er janvier 1984. Pour la première fois en France, une sanction faisait appel à
l’implication de la société civile, partenaire associé directement à l’exécution de la peine décrite
par le ministère de la Justice. Le terme anglo-saxon, dont se sont inspirés par ailleurs les
législateurs de l’époque, rend tout à fait compte de cette idée : community service order ou
encore travaux communautaires au Québec. En effet, si en France les premiers essais de
mesures de travail d’intérêt général n’ont commencé véritablement que dans les années 1990,
ailleurs la pratique était déjà parfois courante. Utilisant l’expérience étrangère réussie, la France
décide d’expériences pilotes. Le magistrat Jean-Marc Picquart prononça les premières peines ;
il évoque son souvenir ému de cette période très riche où il a fallu tout bricoler sans cadre
juridique, sans moyens, mais avec beaucoup de dynamisme et d’ouverture d’esprit. Un des
enseignements que nous avons tiré de cette expérimentation en vraie grandeur était que le T.I.G.
pouvait parfaitement être utilisé pour un condamné primaire afin de lui éviter un premier contact
avec l’univers carcéral, mais tout aussi bien pour un récidiviste qui avait déjà connu la prison»53.
Le mineur délinquant livre pendant son temps libre une prestation gratuite, un travail au
sein et au profit de la collectivité. Il participe à un service, à une structure sociale, si la structure
se trouve dans le centre d’intérêt du jeune, centre d’intérêt qui pourra le redresser. Le modèle
embrasse à première vue des finalités diverses, tant répressives, réparatrices, éducatives, que
celle de dispenser de meilleures garanties judiciaires54.
Le travail d’intérêt général est une mesure qui peut intervenir à titre de peine principale,
soit ajoutée à une peine d’emprisonnement assortie d’une mise à l’épreuve, soit à titre de peine
complémentaire contraventionnelle. Cette peine ne saurait aller de pair avec une peine
d’emprisonnement sans sursis, avec les peines privatives de droit et avec l’amende ou les jours-
amendes55.
Les modalités d’exécution de cette peine sont décidées par le juge qui a rendu la décision
(l’organisme au profit duquel le travail sera accompli ; le travail ou les travaux que le condamné
accomplira ; les horaires de travail). Le travail d’intérêt général est soumis aux prescriptions

53
Travail d’intérêt général,
[Link] France,
(consulté le 10 mars 2020).
54
LACHAT et al., Séminaire de formation en justice des mineurs pour magistrats et autres acteurs en justice
juvénile de l’Afrique francophone, séminaire de Ouagadougou, agence de la francophonie, 2005, p. 24.
55
LEVASSEUR, Georges, et al., Droit pénal général et procédure pénale, éditions Sirey, 1996, p. 365.

369
relatives au travail de nuit, à l’hygiène ainsi qu’à la sécurité. Le travail d’intérêt général peut
être associé à une activité professionnelle. Dans ce cas, la durée du travail doit tenir compte de
l’activité salariée. Si un dommage vient à être causé à autrui par un condamné et qui résulte
directement de l’exécution de sa peine, l’État pourra en être responsable ; il sera subrogé de
plein droit dans les droits de la victime56.
Ainsi, si la distinction du dommage et du préjudice n’a jamais été étudiée en droit pénal,
la question du préjudice l’a été largement. À cet égard, le professeur Donnedieu de Vabres a pu
mettre en évidence la double nature que peut revêtir le préjudice en la matière. Le préjudice de
droit d’abord, ou préjudice social, consisterait dans le préjudice collectif subi par la société tout
entière, c’est-à-dire dans le trouble social causé par l’infraction. Le préjudice de fait ensuite
consisterait en un préjudice individuel, personnellement souffert par une victime déterminée, et
se confondrait parfaitement avec le concept de préjudice au sens où l’entend le droit de la
responsabilité civile délictuelle57.
Alors que le langage juridique courant et la pratique judiciaire ont abouti à la confusion
pure et simple du dommage et du préjudice, ces deux vocables désignaient, en droit romain,
deux réalités distinctes. Au plus haut degré de son perfectionnement, la loi Aquilia distinguait
en effet le damnum, l’atteinte matérielle à l’intégrité de la chose, et le praejudicium, les
conséquences d’une telle atteinte pour la victime. Élargi au-delà de la seule atteinte à l’intégrité
d’une chose, le dommage désigne, à proprement parler, la lésion subie, qui s’apprécie au siège
de cette lésion, tandis que le préjudice, qui est la conséquence de cette lésion, apparaît comme
l’effet ou la suite du dommage. Selon cette conception, le dommage serait donc un fait brut,
l’atteinte à l’intégrité d’une chose, d’une personne ou plus généralement l’atteinte à un droit
objectivement perceptible, indépendamment de la représentation que peut s’en faire la victime,
tandis que le préjudice, conçu comme les conséquences découlant du dommage à l’égard de la
victime, serait une notion subjective, appréciée en fonction d’une personne déterminée.
Le dommage peut donc être réparé par l’amende. Elle est une peine pécuniaire prononcée
par les juridictions répressives. Elle est applicable en matière contraventionnelle, criminelle et
correctionnelle; cela peut être à titre principal ou comme peine complémentaire avec
l’emprisonnement58.

B. Les mesures post-sentencielles

La sanction à exécuter étant en principe strictement nécessaire, son exécution doit être
assurée afin de lui permettre de produire des effets conformes à la finalité qui lui est assignée.
Si une mesure n’est pas encadrée, il y a de fortes chances qu’elle ne réussisse pas. Pour une
raison quelconque, dans une configuration ou une situation particulière, la sanction à exécuter
pourrait ne pas être, ou ne plus être, susceptible de produire des effets conformes. Cette

56
LEVASSEUR, Georges et al., Droit pénal général et procédure pénale, éditions Sirey, 1996, p. 365.
57
ROMAIN, Ollard, « La distinction du dommage et du préjudice en droit pénal », Revue de science criminelle et
de droit pénal comparé, 2010/3 (N° 3), p. 561-585. DOI : 10.3917/rsc.1003.0561. URL :
[Link]
58
CORNU, Gérard, Vocabulaire juridique, édition mis à jour, PUF, 2011, p. 60.

370
configuration ou situation particulière rend le risque d’ineffectivité de la sanction pénale
possible. Dans ce cas, il faut revoir la sanction et envisager de la compléter ou de la remplacer59.
L’évaluation de la sanction doit aussi prendre en compte l’individu. Pour un même type
d’infraction, on peut appliquer les mêmes peines aux mêmes individus, mais, les résultats ne
seront pas pareils. Donc il faut, en plus de la nature de l’infraction, la prise en compte de
l’individu.
« Dans le même ordre d’idées, mais recouvrant un domaine moins large, le mécanisme
du relèvement permet de corriger les conséquences de l’automaticité de certaines sanctions. En
principe, la sanction prononcée a été librement choisie par la juridiction de condamnation et
adaptée aux circonstances de l’espèce ainsi qu’à la situation et à la personnalité du délinquant,
puis exécutée, au besoin corrigée via les mécanismes d’aménagement de la peine. Spécialement
adaptée pour lui permettre de produire tous les effets que l’on attend d’elle, tout est mis en
œuvre pour participer à la réalisation de la finalité qui lui est assignée. Pourtant, il existe encore,
dans notre arsenal répressif, des sanctions automatiques, c’est-à-dire des sanctions qui
s’imposent au condamné sans que la juridiction de condamnation ne puisse procéder à une
quelconque adaptation. Cela a pour conséquence que certaines sanctions doivent être exécutées
alors même que les effets qu’elles vont produire risquent d’être non conformes à la finalité
assignée à la sanction »60.
Il convient de relever immédiatement que la plupart des sanctions éducatives susceptibles
d’être prononcées par les juridictions pénales pour mineurs, telles que les sanctions
d’interdiction (de paraître dans certains lieux, de rencontrer la victime, etc.) ou de confiscation,
se prêtent peu à un suivi par un service éducatif, à l’inverse de sanctions telles que la mesure
d’aide-réparation ou le stage de formation civique. En cas d’inexécution des sanctions, le
procureur de la République saisit la juridiction des incidents qui auraient été portés à sa
connaissance (le cas échéant au moyen d’un soit transmis du juge des enfants qui reste le
destinataire des notes périodiques de suivi)61.
Force est de constater que les mesures post-sentencielles sont des mesures de suivi et en
même temps d’évaluation. Après avoir infligé au mineur une sanction, il faut en juger l’utilité,
voir si la mesure a porté fruit ou pas.
« À l’exception des mesures éducatives instantanées, la plupart des mesures éducatives
susceptibles d’être prononcées par les juridictions pénales pour mineurs entraînent l’ouverture
d’une procédure de suivi post-sentenciel. La juridiction ayant prononcé la mesure reste chargée
du suivi de sa bonne exécution et pourra ainsi être amenée à trancher les difficultés nées de
cette exécution, selon les modalités rappelées ci-après. Les instances modificatives, par
dérogation au principe de l’intangibilité de la décision judiciaire devenue définitive, la nature
même des mesures susceptibles d’être prononcées par les juridictions pour mineurs imposent

59
TZUTZUIANO, Cathérine, L’effectivité de la sanction pénale, Université de Toulon, école doctorale n° 509
Civilisations et sociétés euro-méditerranéennes et comparées centre de droit et politique comparés Jean-Claude
Escarras UMR-CNRS n° 7318 (DICE), 02 décembre 2015, p. 367.
60
TZUTZUIANO, Catherine, L’effectivité de la sanction pénale, Université de Toulon, école doctorale n° 509
Civilisations et sociétés euro-méditerranéennes et comparées centre de droit et politique comparés Jean-Claude
Escarras UMR-CNRS n° 7318 (DICE), 02 décembre 2015, p. 369.
61
BEAUVALLET, Olivier et al., Justice des mineurs, Berger Levrault, 2012, p. 265.

371
d’envisager la possibilité de faire évoluer le cadre de l’intervention éducative auprès du mineur
condamné, afin de s’adapter au mieux aux nécessités de son évolution »62
Outre le problème de l’efficacité de la sanction, l’évaluation permettra non seulement au
juge de voir ses erreurs, mais aussi de se dire que telle ou telle sanction n’est pas forcément
adaptée à tous. En plus de tout cela, on pourra porter un regard critique sur : le mécanisme de
mise en œuvre des sanctions et le rôle des acteurs dans cette mise en œuvre.
La réponse de l’opportunité et du résultat de la sanction ne peut-être que suivantes : soit
le mineur répond favorablement à la mesure et en ce moment, on le récompense ; soit il n’y
répond pas favorablement et en ce moment, on le sanctionne davantage.
Ainsi, les centres éducatifs renforcés ne se confondent pas avec les centres éducatifs
fermés qui, tout en étant complémentaires, sont destinés à accueillir des mineurs encore
davantage ancrés dans la délinquance.
« Les centres éducatifs renforcés ne se confondent pas non plus avec les centres de
placement immédiat qui sont des établissements d’accueil en urgence de mineurs délinquants.
Ces centres de placement immédiat ont pour mission de réaliser un travail d’évaluation et
d’observation de la situation personnelle, familiale, scolaire ou professionnelle des mineurs
accueillis, afin de proposer au juge une orientation adaptée »63.
« La formation civique : Le stage de formation civique est une sanction éducative qui ne
peut être ordonnée que par le tribunal pour enfants ou la cour d’Assises pour mineurs à
l’encontre d’un mineur âgé de plus de 10 ans. La sanction éducative est par nature intermédiaire
entre la mesure et la peine. Le mineur participera donc par exemple à une session et aux
différents modules qui la constituent, choisis en fonction notamment de la personnalité des
mineurs qui y participent. Chaque module consiste en une activité de formation spécifique qui
pourra durer par exemple une demi-journée ou une journée »64.
Les peines privatives de droits ne feront qu’augmenter, dans le sens où il ne faut en aucun
cas les alléger, ce qui serait une bouffée d’oxygène pour eux. Ils se croiront donc à l’abri d’un
quelconque châtiment. À ce niveau, on peut soit priver les mineurs d’autres droits soit rallonger
la période de privation des droits déjà confisqués.
Les programmes de réinsertion sociale sont à analyser et à réadapter en fonction des
besoins du moment. Cela veut dire qu’il faut vérifier la mentalité du mineur au moment où les
sanctions sont infligées, voir si un tel programme aura un effet ou non et même si le programme
a un effet sur lui, comment l’appliquer.
Ces programmes peuvent être enseignés ou dispensés dans les centres éducatifs renforcés.
Les centres éducatifs renforcés ont été pensés comme une alternative à l’incarcération du
mineur délinquant.

62
Ibid., p. 262.
63
Centre éducatif renforcé, [Link] (consulté le 31
mai 2020).
64
DUBOIS, Yannick, Droits des mineurs à l’usage des professionnels de l’enfance, Puits Fleuri, 2007, p. 316.

372
« Les positivistes, promoteurs des mesures de sûreté, préconisaient l’emploi de sentences
indéterminées, sans maximum légal ni judiciaire. La plupart des législations ont rejeté
l’indétermination absolue ; en général, un maximum a été établi, sauf à reporter ce maximum
par une nouvelle sentence, lorsque l’état dangereux persiste à l’expiration de la durée prévue
»65.
Par-là, l’effet éducatif de la peine d’emprisonnement se trouve considérablement renforcé
par la mesure de liberté surveillée. Les mesures d’assistance éducative décidées par jugement
peuvent consister, soit à maintenir l’enfant dans son milieu naturel en lui désignant une
personne qualifiée ou un service d’observation, d’éducation ; soit en le retirant de celui-ci et en
le remettant à l’autre parent, à un autre membre de la famille ou à un tiers digne de confiance.
La justice pénale des mineurs consacre la primauté de la voie éducative. Les mesures
citées plus haut concernent donc la garde de l’enfant. Il ressort de ces mesures que le mineur
peut soit être confié à un particulier soit à une personne morale. Dans le premier cas, les mesures
sont l’admonestation qui est un blâme verbal. Dans le second cas, il est confié à l’administration
de la justice, à un service ou établissement spécialisé.
Le juge peut toujours charger un service d’observation, d’éducation ou de rééducation en
milieu ouvert, d’aider et de conseiller le gardien et la famille du mineur, ainsi que de suivre son
développement. Il importe de remarquer que les mesures d’assistance éducative ne sont
nullement des mesures de déchéance totale ou partielle de l’autorité parentale ni des sanctions
contre les parents. Elles n’enlèvent pas à ces derniers l’exercice de l’autorité parentale.
Elles instituent simplement un contrôle de l’exercice de cette autorité par une surveillance
dans l’intérêt exclusif du mineur.
Les mineurs délinquants peuvent faire l’objet de mesures éducatives à condition qu’ils se
trouvent en danger physique ou moral. L’alinéa 1er de l’article 2 de l’ordonnance du 2 février
1945 de la France dispose que les juridictions pour mineurs prononceront, suivant les cas, les
mesures de protection, d’assistance, de surveillance et d’éducation, qui sembleront appropriées
à l’encontre des mineurs auxquels est imputée une infraction, sans qu’il n’y ait à distinguer en
principe entre les mineurs de moins de 13 ans et ceux de 13 à 18 ans »66.
Les mesures éducatives prononcées à l’encontre des délinquants présentent des traits
particuliers qui les distinguent très nettement des sanctions pénales. Elles peuvent coexister
entre elles, se cumuler avec une véritable peine ; elles sont susceptibles d’être modifiées à tout
moment et peuvent avoir une exécution provisoire.
La question de la possibilité d’un cumul s’est posée d’abord pour les mesures éducatives
entre elles. On s’est demandé en particulier s’il était possible de soumettre un mineur à la fois
à une mesure éducative en internat et à une mesure éducative en liberté comme la liberté
surveillée. Sous l’empire de la loi du 22 juillet 1912, la mise en liberté surveillée était considérée
comme incompatible avec un internement, puisqu’aussi bien le mineur n’était pas en liberté. La

65
STEFANI, Gaston, et al., Droit pénal général, Dalloz, 1997, p. 132.
66
BOULOC, Bernard, Pénologie, exécution de sanctions adultes et mineures, Dalloz, 2005, p. 388.

373
chambre criminelle avait décidé que la mise en liberté surveillée ne pouvait être ordonnée en
même temps que le placement dans un établissement d’éducation surveillée »67.
Si la juridiction pour enfants estime que l’état physique ou psychologique de l’enfant
justifie une observation approfondie, elle peut ordonner son placement provisoire dans un
centre d’observation institué ou agréé par le ministre de la Justice. La garde provisoire peut, le
cas échéant, être exercée sous le régime de la liberté surveillée68. L’exposé des motifs de ce
texte souligne que, malgré son caractère quelque peu anormal, le législateur a adopté cette
solution afin de permettre à l’autorité judiciaire de continuer à suivre le mineur.
Les peines pénales ne peuvent faire l’objet de modification et doivent être exécutées telles
qu’elles ont été prononcées à cause de l’autorité de la chose jugée. Des réserves existent comme
les aménagements de la peine, la grâce, l’amnistie et la libération conditionnelle. Quant aux
mesures d’assistance, de surveillance et d’éducation prises à l’égard d’un mineur, elles sont
susceptibles de révision à tout moment et sous certaines conditions.
Ainsi, en Guinée chaque fois qu’il est possible, l’enfant doit être maintenu dans son milieu
actuel. Dans ce cas, le juge désigne, soit une personne qualifiée, soit un service d’observation,
d’éducation, de protection ou de rééducation en milieu ouvert, en lui donnant mission
d’apporter aide et conseil à la famille, afin de surmonter les difficultés matérielles ou morales
qu’elle rencontre. Cette personne ou ce service est chargé de suivre le développement de
l’enfant et d’en faire rapport au juge périodiquement69.
Le juge peut aussi subordonner le maintien de l’enfant dans son milieu à des obligations
particulières, telles que celle de fréquenter régulièrement un établissement sanitaire ou
d’éducation, ordinaire ou spécialisé, ou d’exercer une activité professionnelle70.

CONLUSION

Au terme de notre analyse, il ressort que le monde du délinquant est un monde pauvre,
sans richesse, sans ressources internes, exempt d’idéal et de valeurs susceptibles de donner un
aspect lumineux à sa vie. Il n’y a dans ce monde rien qui lui permette de se définir et de
s’identifier, rien d’authentique et de propre à lui assurer une assise et à le valoriser. Aussi son
existence est-elle dominée par le vide, la monotonie et l’ennui. Cela le fragilise et le rend
vulnérable. Les délinquants sont les premiers à subir le contrecoup des circonstances sociales
critiques ; ce sont eux qui succombent les premiers.
Cette pauvreté existentielle est générale chez eux, du petit voleur au chevalier d’industrie,
dont les délits financiers échappent souvent à la poursuite judiciaire, en passant par les
meurtriers et les tueurs passionnels. Mais elle est plus facile à saisir chez les délinquants jeunes.
Ce sont des jeunes qui n’ont aucun attachement ni intérêt envers une quelconque activité
(récréative ou extraprofessionnelle)71.

67
Opt., cit., p. 393.
68
Article 649 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
69
Article 232 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
70
Article 232 alinéa 1 du Code de l’enfant de la République de Guinée.
71
HIJAZI, Mustafa, Délinquance juvénile et la réalisation de soi, Paris : Masson, 1966, p. 188.

374
« Le monde du délinquant se caractérise par un mode spécifique d’exister. On y trouve
tout d’abord, la vie dans l’immédiat et au niveau du concret. La dimension future de son temps
futur paraît bloquée. Il n’a plus aucune confiance dans la perspective d’une valorisation
personnelle satisfaisante pour l’avenir par une activité socialement adaptée. Il doute de pouvoir
arriver à un statut de prestige matériel par l’effort. Il lui faut dès lors agir en fonction de
l’immédiat pour sortir de cette situation. Sa souffrance ne lui paraît jamais transitoire par suite
du trouble de la durée. La carence de relations humaines sympathiques le rend pessimiste quant
à l’éventualité d’être reconnu à travers le lien interhumain. N’ayant plus aucune confiance en
ce lien, il s’attache aux signes extérieurs pour obtenir une certaine singularité. La valeur
personnelle n’est possible pour lui que selon un mode matérialisé. Il vit selon la formule : on
est quelqu’un parce qu’on a des biens matériels. Il cherche l’avoir pour être. D’où l’importance
que prennent, chez lui, la possession matérielle et la capacité de consommation »72.
La justice pénale des mineurs est une justice difficile à appréhender. Cette difficulté n’est
pas due à sa complexité, mais à sa délicatesse. Les autorités judiciaires cherchent toujours le
juste milieu, une sanction adaptée au mineur pour la répression et pour la prévention. Pour
prévenir la délinquance juvénile, il faut une excellente politique d’intégration sociale. Or, le
changement constant des mœurs ne facilite en rien la situation. Les enfants sont influencés par
leur environnement immédiat et lointain. L’importation des modes de vie d’ailleurs n’est pas
toujours une bonne chose. Nous ne voulons pas dire qu’il n’existe que du mal dans le monde,
mais ; il faut savoir identifier, appréhender, et parfois réadapter les pratiques qui ne sont pas
mauvaises pour nous.
Le meilleur moyen de lutter contre une chose, c’est de la prévenir. Pour la délinquance,
cette prévention est à faire au niveau de la famille, de la communauté et au sein des écoles ou
lieux d’apprentissage. Le suivi des mineurs est aussi une chose à ne pas négliger, car, on ne
peut éviter la délinquance juvénile sans une bonne éducation. Il faut éloigner le mineur de tout
ce qui peut lui être nocif.
Les principes directeurs de Riyad préconisent l’application des textes visant à restreindre
et à contrôler l’accès des jeunes et enfants aux armes de toutes sortes73. Il est tout à fait clair
dans l’esprit de tout le monde qu’enfants et armes ne sont pas compatibles. L’enfant est une
personne immature et à cause de cette immaturité, il devient facilement influençable tant par
des personnes aux ambitions obscures que par leur propre pulsion.
C’est ce débat qui existe aujourd’hui aux États-Unis d’Amérique ; il est vrai qu’une
législation existe, mais elle n’a pas empêché que de nombreuses fusillades aient eu lieu, et ce
par des jeunes à peine sortis de l’adolescence. Le lobby des armes fait pression afin que toutes
législations restreignant la vente d’armes soient bloquées. En l’absence de législation
contraignante, le pire ne pourra jamais être évité. Les personnes responsables de mineurs
doivent être interpellées au cas où ces derniers basculeraient dans la délinquance. Les parents,
tuteurs ou personnes qui ont la responsabilité du mineur doivent être sanctionnés pour
négligence quant aux besoins réels des enfants qu’ils ont à leur charge.

72
HIJAZI, Mustafa, Délinquance juvénile et la réalisation de soi, Paris : Masson, 1966, p. 188.
73
Art. 55, Principes directeurs des Nations Unies pour la prévention de la délinquance juvénile.

375
Il faut donc mettre en place un système où le mineur, devenu adulte, peut intenter des
actions en justice contre les personnes à qui il était confié pour mal éducation. C’est en faisant
peur aux détenteurs d’autorité sur les enfants qu’ils prêteront une grande attention à la situation
de leur progéniture.
Les armes font beaucoup de dégâts à cause de l’accroissement des films et des jeux vidéo
violents ; les jeunes immatures seraient tentés d’imiter dans le réel ce qui n’est rien d’autre que
de la fiction : un autre écueil dans la prévention de la délinquance juvénile. L’industrie des jeux
vidéo et films et surtout ceux violents s’accroît de jour en jour. Cette violence est partout et une
énorme publicité l’accompagne. On a l’impression que plus un jeu vidéo est violent plus il
attire. Ainsi, caracolent en tête des ventes au niveau mondial des jeux vidéo comme San
Andreas, Call of Duty, God of war, etc. Selon les experts de jeux vidéo, le premier jeu cité a
aussi marqué l’histoire de son empreinte, car, il a battu de grands films d’Hollywood en termes
de recettes de vente. Ceci témoigne de l’engouement pour ces jeux pourtant déconseillés à
certaines catégories d’âges. D’après le juge, « le cinéma est sans conteste le pourvoyeur par
excellence des juridictions des enfants, dont il préside la plus importante du pays. Fort de son
expérience, il multiplie les exemples attestant de l’influence pernicieuse du cinéma, mais aussi
de la littérature et du théâtre, sur une jeunesse particulièrement fragile du fait de son attrait pour
le fantastique et le merveilleux, naturellement séduite par un spectacle qu’elle serait encline à
reproduire »74. L’affichage des catégories d’âges habilitées à jouer aux jeux est vivement
souhaité.
Pour prévenir toute stigmatisation, victimisation et criminalisation ultérieure des jeunes,
il faut que la législation ne puisse sanctionner les jeunes pour les actes non considérés comme
délictuels ou pénalisés lorsqu’ils sont commis par les majeurs. Il faut tendre vers une législation
visant à protéger les jeunes et enfants contre l’abus et le trafic de drogue ; donner au personnel
(homme et femme) des organes chargés de faire respecter la loi et autres organes compétents,
la formation nécessaire pour qu’ils puissent répondre aux besoins particuliers. Le personnel doit
connaître et utiliser autant que possible les programmes de prise en charge qui permettent de
soustraire les jeunes aux systèmes judiciaires.
Les services de justice pour mineurs doivent être systématiquement développés et
coordonnés en vue d’améliorer et de perfectionner la compétence de leur personnel et en
particulier ses méthodes, approches et attitudes. Les États doivent envisager la création d’un
poste de médiateur ou autre organe chargé de fonctions similaires pour les jeunes. Ceci
permettra de veiller sur le statut, les droits et intérêts des jeunes. La Guinée n’est pas en reste
s’agissant de la protection des enfants. Les droits des enfants sont une priorité affichée en
Guinée ; la constitution de la République de Guinée dispose que : « La jeunesse doit être
particulièrement protégée par l’Etat et les collectivités contre toute exploitation et l’abandon
moral, l’abus sexuel, le trafic d’enfant, la traite des êtres humains et les fléaux de toutes
sortes »75.

74
FRANÇOIS, Aurore et al., « Cinéma, jeux vidéo et délinquance juvénile », la revue nouvelle, France, x jumars
2009, p. 95.
75
Article 24 de La constitution de la République de Guinée.

376
LE CONTROLE DE L’EXECUTION DU BUDGET DES FEDERATIONS
SPORTIVES AU CAMEROUN : L’EXEMPLE DE LA FECAFOOT

Par

ONGUENE EWODO Kévin


Doctorant en droit public à l’Université de Yaoundé II (Cameroun).
Chercheur au Laboratoire Droit, gestion des finances publiques et fiscalité (LABOFIP).

Et

MOUNTOUMJOU NSANGOU Ahmadou Moustapha


Doctorant en droit public à l’Université de Yaoundé II (Cameroun).
Chercheur au Laboratoire Droit, gestion des finances publiques et fiscalité (LABOFIP).

Résumé
Le sport dans le monde est au contact du droit. Le droit public financier n’échappe pas à cette
donne. Suivant ce postulat, la réalisation des activités sportives par les instances dédiées à cet effet,
n’échappe point aux exigences de la nouvelle gouvernance financière intervenue lors des récentes
réformes des finances publiques des Etats de la zone CEMAC. C’est dire donc que les fédérations
sportives, pour bien réaliser l’ensemble des tâches qui leur incombent, ont besoin des ressources
financières à la hauteur des différentes attentes. Mais, la gestion de ces fonds mis à la disposition par
exemple de la FECAFOOT, nécessite un véritable contrôle, afin d’éviter les mauvaises pratiques
comme la corruption.
Ainsi donc, cette étude vise à s’interroger sur ce qui caractérise le contrôle de l’exécution du
budget des fédérations sportives, en prenant pour exemple la fédération camerounaise de football
(FECAFOOT). En guise de réponse à cette question, l’on mettra en évidence la dynamique de ce
contrôle, à travers d’une part le renforcement du contrôle non juridictionnel, et d’autre part, la
rénovation du contrôle juridictionnel.
Mots clés : sport, contrôle, budget, gouvernance financière, Fecafoot.

Abstract
Sport around the world is in contact with law. Public financial law is no exception to this
situation. Following this postulate, the carrying out of sporting activities by the bodies dedicated to
this purpose is not the sidelines of the new public financial governance intervened during the recent
public finance reforms of the States of the CEMAC zone.
This therefore means that sports federations, in order to properly carry out all of the taks
incumbent upon them, need financial resources that meet the various expectations. But the
management of these funds made available to FECAFOOT requires real control, in order to avoid bad
practices such as corruption.
Therefore, this study aims to question what characterizes the control of the budget execution of
sports federations, taking the Cameroonian football federation as an example. As an answer to this


Mode de citation : ONGUENE EWODO Kévin, MOUNTOUMJOU NSANGOU Ahmadou Moustapha, « Le
contrôle de l’exécution du budget des fédérations sportives au Cameroun : l’exemple de la FECAFOOT », Revue
RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 377-393.

377
question, we will highlight the dynamics of this control through, on the one hand, the strengthening of
non-judicial control, and on the other hand, the renovation of judicial control.
Keys words : sport, control, budget, financial governance, Fecafoot

INTRODUCTION GENERALE

Le sport dans le monde irrigue l’ensemble des disciplines juridiques, y compris le droit
public financier. Dans ce sens, il existe un lien entre le sport et les finances publiques. C’est
dire que l’activité sportive au Cameroun captive de plus en plus l’attention. De ce fait, comme
le souligne le Professeur PEKASSA NDAM, « le sport moderne n’est plus seulement un jeu,
il est devenu davantage un enjeu diplomatique, politique, géopolitique, mais surtout
économique (…) »1. Partant de ce postulat, on s’accorde sur le fait que le sport entretient des
liens étroits avec les finances publiques. Ainsi, le sport est « une activité qui prend les
contours organisationnels mêlant plusieurs personnes, pour ne pas dire professionnels »2. A
cet effet, une bonne activité sportive nécessite un accompagnement financier des pouvoirs
publics. Dans cette logique, le sport et les finances publiques constituent un couple
indissociable, voire très soudé, au sein des Etats africains, et même des autres pays du monde.
En Afrique, et c’est connu de tous, la conduite d’une politique sportive demande une
forte mobilisation financière. Sous ce rapport, « la relance du sport camerounais aussi bien le
sport de haut niveau que le sport de masse, nécessite la combinaison de deux facteurs
essentiels : la conception d’une politique cohérente de développement du sport et un apport
massif de capitaux pour la mise en œuvre de celle-ci »3. En d’autres termes, le sport dans le
contexte africain en général et au Cameroun en particulier, constitue une grande politique
publique. Pour cette raison, un financement public est prévu4. Il se passe par la collecte des
fonds5. A titre de droit comparé, en France, « le financement public du sport est notamment
assuré par la perception d’un certain nombre de taxes et de prélèvements reposant
directement ou indirectement sur les manifestations sportives »6. Ainsi, cet état de choses
démontre à quel point l’activité sportive intéresse plus d’un. Mais, de nos jours le phénomène
sportif est collectif, c’est-à-dire pratiqué au sein des fédérations sportives.
En effet, ces entités sportives, en règle générale disposent des moyens financiers afin de
mieux mener leurs différentes missions. Pour reprendre cette heureuse formule d’un auteur,

1
Gérard. Martin PEKASSA NDAM, « Le financement étatique des associations sportives en droit positif
camerounais », in Magloire ONDOA et Patrick. Edgard ABANE ENGOLO (dirs.), L’exception en droit.
Mélanges en l’honneur de Joseph Owona, Paris, L’Harmattan, 2021, p. 177.
2
Amadou MBEYAP KUTNJEM, Introduction générale au droit camerounais du sport, Paris, L’Harmattan,
« préface », 2023, p. 13.
3
Richard Evina OBAM et Adrien Tocke TERENCE, « La politique de financement public du sport au
Cameroun. Quels enjeux pour quelle politique fiscale ? », SHS Web of Conferences 32, 02003 (2016), p. 1.
4
Lire Begni BAGAGNA, « Le financement du sport par les collectivités territoriales au Cameroun », RASPS,
n°43 Mai 2023, pp. 516-557.
5
Frédéric BUY, Jean-Michel MARMAYOU, Didier PORACCHIA et Fabrice RIZZO Droit du sport, Paris,
L.G.D.J, 7ème édition, 2023, p. 745.
6
Ibid.

378
« Que peut faire l’Etat sans les finances publiques ? »7, on est en droit aussi de se demander
dans cette étude, « Que peut faire les fédérations sportives nationales, notamment la
Fédération camerounaise de football sans finances ? ». Cette interrogation rhétorique a toute
sa place, dans un contexte où l’Etat contribue financièrement pour le rayonnement de ces
différentes fédérations sportives. Vu sous cet angle, les fédérations sportives, en occurrence la
FECAFOOT a besoin des moyens financiers en vue de la réalisation d’un ensemble de tâches
qui leur sont confiées par les textes législatifs et règlementaires. Dans cette étude, l’accent
sera focalisé sur le cas de la FECAFOOT. Cette dernière telle qu’elle existe aujourd’hui n’a
pas été un long fleuve tranquille. C’est, « vers les années 1920 au Cameroun, on voit
apparaitre les premiers clubs de football dans les quartiers indigènes des villes de Yaoundé et
de Douala. Le football camerounais est né. Il devient très rapidement le sport le plus
populaire »8. Après l’indépendance, cette structure en charge du football dans cet Etat s’est
plongée dans une grande crise, situation insupportable ayant conduit à la mise en place par
l’ordre gouvernant, des comités de normalisation. Peu à peu, la situation semble devenir
normale au sein de cette entité de gestion du football camerounais depuis l’année 2021. C’est
ce qui a donc permis ou du mieux favorisé l’adoption du statut de cette fédération sportive le
13 juillet 2021.
Dans ce texte base, il est clairement prévu des dispositions financières 9 qui encadrent la
gestion des ressources financières de cette structure sportive, car comme toute entité sérieuse,
la FECAFOOT a besoin des ressources pour bien fonctionner. A ce propos, ses ressources
sont variées. En effet, « les ressources de la FECAFOOT proviennent entre autres de :Droits
d’adhésion des membres ; Recettes provenant de la commercialisation des droits dont la
FECAFOOT est co-titulaire ou titulaire ; Amendes infligées par les organes compétents ;
Recettes de toutes natures provenant des compétitions, épreuves, manifestations et concours ;
Revenus de ses biens ; Produit de la vente des publications, insignes, écussons et de la
publicité ; Dons éventuels dans les limites autorisées par la loi ; Dommages et intérêts ;
Recettes provenant d’organismes utilisant le calendrier des compétitions à des fins
publicitaires ; Subventions de l’Etat ou des collectivités territoriales décentralisées ; Quotes-
parts et subventions provenant de la FIFA et de la CAF ; Subventions et recettes conformes
aux objectifs poursuivis par la FECAFOOT ainsi que des primes de participation aux
compétitions de la FIFA et de la CAF ; Toutes autres ressources autorisées par la loi »10. Ces
différentes ressources doivent être utilisées conformément à la législation en vigueur. Mais,
en Afrique, la gestion de l’argent pose toujours des problèmes. Pour y faire face, des
mécanismes de contrôle ont été institués pour assurer une bonne gouvernance financière, car,
« tout système financier, qu’il soit public ou privé, doit nécessairement s’accompagner d’un
dispositif de contrôle et de reddition des comptes, dont l’absence donnerait assurément lieu à

7
Paul AMSELEK , Le budget de l’Etat sous la Vè République, Paris, L.G.D.J, 1967, p. 116 ; cité par Madeleine
Flore BOYOGUENO TSAGUEHE , « Le contrôleur financier en droit budgétaire camerounais », RAFIP, N°13-
1er septembre 2023, p. 89.
8
Prosper NKOU MVONDO , Les lions indomptables : L’arbre qui cache la forêt. Le football camerounais en
péril, p. 22.
9
Voir les articles 79 à 89 du statut de la FECAFOOT du 13 juillet 2021.
10
Article 80 (1) du statut de la FECAFOOT du 13 juillet 2021.

379
nombre de dérives au rang desquelles les détournements, amplifiés par l’impunité »11. En
d’autres termes, les finances publiques, mieux encore les finances de la FECAFOOT ne sont
pas des secrets d’Etat, elles sont de plus en plus soumises à des mécanismes juridiques de
contrôle12. Il s’agit d’un « élément clé de la démocratie financière13 » au sein des ordres
juridiques africains. Ainsi, l’on ne saurait imaginer une gestion publique financière sans la
prévision des mécanismes rigoureux de contrôle. Suivant cette logique, le Professeur
BILOUNGA stève Thiery souligne que, « Laisser les recettes et les dépenses publiques à la
merci des organes qui président à leur détermination et à leur exécution est une attitude
dangereuse pour la collectivité publique. En effet, l’insuffisance des ressources publiques,
rapportée aux multiples charges, appelle les pouvoirs publics à plus de vigilance, de
rationalité et de minutie dans la prévision et la manipulation des deniers publics, dans
l’optique d’assurer la survie et le développement de la communauté »14. Les fédérations
sportives, entités bénéficiant des fonds publics ne sont pas en marge de cette exigence de
l’Etat de droit.
En effet, le terme contrôle est polysémique. Il renferme un sens littéraire et juridique.
Au sens courant15, il se définit comme « la vérification, l’inspection, la surveillance ou la
maitrise de quelque chose ». A travers cette conception commune du contrôle, l’idée majeure
consiste dans toute organisation sérieuse de vérifier de manière attentive et minutieuse la
régularité d’un acte16, la validité d’une pièce ou encore l’examen de l’état d’une chose17. De
manière claire, le contrôle est une opération de vérification, d’examen d’une tache. On
comprend de ce point de vue, que, le contrôle suppose une confirmation de la réalisation d’un
travail confié à une personne au sein d’un groupe social donné18. Au sens juridique, la notion
de contrôle a été définie par la doctrine. Ainsi, le Professeur Gérard CORNU19 définit ce
terme comme, « une opération consistant à vérifier si un organe public, un particulier ou un
acte respectent ou ont respecté les exigences de leurs fonctions ou des règles qui s’imposent à
eux ». Selon cette définition, il est mis en exergue l’idée de vérification comme dans
l’appréhension littéraire. C’est dire au demeurant que le contrôle a pour finalité la bonne
gestion d’une mission confiée à un organe.
Se situant dans le même sens, le Professeur Michel BOUVIER précise que, contrôler
consiste à faire des investigations et mener des recherches sur la sincérité et l’exactitude d’un

11
Daniel Yannick EFANGON, Le contrôle juridictionnel des finances publiques en Afrique. Regards croisés sur
la CEMAC et de L’UMEMOA, Paris, L’Harmattan, 2022, 715 p.
12
FERMOSE (Janvier), « Le contrôle financier spécialisé en droit camerounais », Annales Africaines, janvier
2022, N° spécial, p. 99.
13
Madeleine Flore BOYOGUENO TSAGUEHE, « Le contrôleur financier en droit budgétaire camerounais »,
op. cit., p. 89. Voir aussi dans ce sens, André AKONO OLINGA, L’apport de la performance au contrôle des
finances locales au Cameroun, Thèse de Doctorat/Ph.D en droit public, Université de Yaoundé II, 2020, p. 22.
14
Stève. Thiery BILOUNGA, Finances publiques camerounaises. Budgets- Impots – Douanes – Comptabilité
publique, Paris, L’Harmattan, 2020, p. 183.
15
Le nouveau Petit Robert, Millésimes, 7ème éd., 2017, p. 532 ; cité par Janvier FERMOSE, « Le contrôle
financier spécialisé en droit camerounais », [Link]., p. 102.
16
Voir Elie Serge AMOUGUI ATANGANA, Contrôle fiscal et performance des finances publiques au
Cameroun, Thèse de doctorat/ Ph.D en droit public, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2017, p. 13.
17
Larousse, dictionnaire français, 2003, p. 189.
18
Il peut s’agir d’une entreprise, d’une famille, d’une école, etc.
19
Gérard CORNU, Vocabulaire juridique, Paris, Puf, 11ème édition, 2016, p. 267.

380
fait, d’une pièce ou d’une situation20. Cette définition semble plus opératoire dans le cadre de
cette étude, en ce sens qu’elle rend compte de la finalité du contrôle : la recherche sur la
sincérité et l’exactitude d’un fait. C’est pour cette raison qu’elle mérite d’être retenue dans
cette réflexion portant sur le budget des fédérations sportives.
En ce qui concerne le budget, c’est un programme financier qui détermine les
ressources et les charges d’une collectivité publique21. Cette notion était au cœur du droit
public financier en France22. Au Cameroun, le budget trouve une définition assez précise dans
le texte portant régime financier de l’Etat et des autres entités publiques. Ainsi, aux termes, de
l’article 4 (1) de la loi n°2018/012 du 11 juillet 2018 portant régime financier de l’Etat et des
autres entités publiques, « le budget décrit les ressources et les charges de l’Etat autorisées
par la loi de finances, sous forme de recettes et de dépenses, dans le cadre d’un exercice
budgétaire ». Il ressort à l’analyse de cette disposition que, le budget représente un document
comptable qui contient les différentes recettes et dépenses d’une entité publique pour une
durée bien précise. Toute organisation dispose d’un budget afin de
fonctionner de manière régulière. Les fédérations sportives constituent une illustration
parfaite au Cameroun.
En effet, la notion de fédération sportive fait l’objet de qualifications diverses et donc,
inappropriées23. De ce fait, « elles sont parfois indifféremment considérées comme des
associations sportives ou des groupements sportifs »24. Au Cameroun, la fédération sportive
est définie comme un « regroupement à l’échelle nationale ou internationale de plusieurs
associations sportives, sociétés sportives et licenciés d’une ou de plusieurs disciplines
sportives »25. Dans cette étude, il sera précisément question de la fédération camerounaise de
football, qui constitue une fédération sportive fondée en 195926. Ce groupement sportif, dans
l’exercice de ses différentes missions a besoin des ressources financières diversifiées. Mais
seulement, ces fonds nécessitent une bonne gestion, au regard des différents acteurs financiers
impliqués pour que ces fédérations sportives fonctionnent sans interruption. C’est en tout cas,
ce qui justifie qu’un contrôle soit institué.
Cependant, les études sur le contrôle de l’exécution du budget des fédérations sportives
sont peu régulières, toute chose, en s’orientant à l’actualité sportive nationale et
internationale, ayant conduit de mener une telle réflexion.
Dès lors, mener une réflexion sur le contrôle de l’exécution du budget des fédérations
sportives au Cameroun revêt un double intérêt. Au plan théorique, ce sujet met en lumière
l’évolution de la dynamique des fédérations sportives dans cet Etat. Aussi, l’étude est
intéressante en ce sens qu’elle permet de clarifier la notion de fédération sportive en droit

20
Michel BOUVIER, Introduction au droit fiscal général et à la théorie de l'impôt, Paris, L.G.D.J, 6e éd., 2004,
p. 1.
21
22
Pierre LALUMIERE, Les finances publiques, Paris, Armand Colin, 1983, p. 53.
23
Grégory MOLLION, Les fédérations sportives. Le droit administratif à l’épreuve de groupements privés,
Paris, L.G.D.J, 2005, p. 9.
24
Ibid.
25
Article 10 de la loi n°2018/014 du 11 juillet 2018 portant organisation et promotion des activités physiques et
sportives au Cameroun.
26
Article 1 (1) du statut de la FECAFOOT du 13 juillet 2021.

381
positif camerounais. Au plan pratique, la présente étude permet de mieux appréhender les
différents mécanismes juridiques de protection des différents financements des fédérations
sportives d’une part, et, d’autre part, il est question d’édifier les citoyens sur les limites du
pouvoir financier des différents agents intervenant dans l’exécution du budget des
associations sportives en général, et en particulier concernant la FECAFOOT. Fort de ce qui
précède, la question qui se pose est celle de savoir : qu’est-ce qui caractérise le contrôle de
l’exécution du budget des fédérations sportives au Cameroun ? Une telle préoccupation
permet de mettre en avant les caractéristiques du contrôle de l’exécution du budget de la
FECAFOOT au Cameroun. Ainsi, pour mieux aborder la question, la méthode juridique sera
adoptée. Il s’agit précisément de la dogmatique, consistant à analyser l’ensemble des textes
juridiques se rapportant au contrôle de l’exécution du budget de la FECAFOOT au Cameroun.
Cette méthode sera renforcée par la casuistique, qui renvoie à l’étude des décisions de
justice27. Elle va définitivement contribuer à apporter une réponse claire à la question centrale.
A cet effet, l’on peut avancer l’hypothèse selon laquelle, le contrôle de l’exécution du budget
des fédérations sportives se caractérise par sa dynamique. Cette dynamique se traduit par le
renforcement du contrôle non juridictionnel (I) d’une part, et la réhabilitation du contrôle
juridictionnel (II) d’autre part.

I- LE RENFORCEMENT DU CONTROLE NON JURIDICTIONNEL

Les fédérations sportives, comme cela vient d’être précisé plus haut, sont des
associations sportives qui mobilisent des fonds énormes pour fonctionner. Mais, l’utilisation
de ces ressources financières est en règle générale accompagnée des mécanismes de contrôle
fiable pour une meilleure préservation des fonds. C’est pourquoi une variété de moyens non
juridictionnels de contrôle a été mise sur pieds par les autorités publiques. Ces mécanismes
ont considérablement évolué, ce qui a donc permis leur renforcement. C’est ainsi que
plusieurs instances ont été créées. De ce qui précède, on peut relever la reconnaissance d’un
contrôle par une dualité d’instances. Il s’agit d’une part des instances nationales (A) et,
d’autre part, les instances internationales (B).

A- La reconnaissance d’un contrôle par les instances nationales

Au plan national, plusieurs structures entrent en jeu dans le contrôle de l’exécution du


budget de la FECAFOOT. Pour la clarté de la démonstration, on peut les regrouper de
manière duale. Il s’agit d’une part des instances intrinsèques à la FECAFOOT (1) et, d’autre
part, les instances extrinsèques à cette fédération sportive (2).

1- L’existence des instances de contrôle intrinsèques à la FECAFOOT


Les fonds de la FECAFOOT doivent être utilisés dans le strict respect des règles de
bonne gestion financière.

27
Madeleine Flore BOYOGUENO TSAGUEHE, « Le contrôleur financier en droit budgétaire camerounais »,
op. cit., p. 98.

382
En effet, les personnes habilitées à manipuler ces ressources doivent faire preuve de
beaucoup d’intégrité28. A ce propos, il est interdit aux agents d’exécution du budget de la
FECAFOOT de s’approprier indument les fonds destinés pour la réalisation d’une mission de
service public29. Fort de ce qui précède, dans le statut rénové de la FECAFOOT, des instances
internes de contrôle ont été consacrées. Il s’agit suivant l’ordre hiérarchique, des organes
suivants : l’Assemblée générale, le Comité exécutif, les commissions permanentes et ad hoc,
les commissions indépendantes et les organes juridictionnels.
En ce qui concerne l’Assemblée générale, il importe de préciser que, « c’est l’instance à
laquelle tous les membres de la FECAFOOT sont régulièrement convoqués. Elle constitue le
pouvoir suprême et l’autorité législative de la FECAFOOT »30. Au titre de sa compétence en
matière de contrôle budgétaire, cet organe suprême intervient alors, pour : « (…) approuver
les comptes annuels ; désigner un cabinet d’audit indépendant sur proposition de la
commission d’Audit et de conformité ou d’un tiers des délégués (…) dissoudre la FECAFOOT
ou une de ses ligues31 ».
A titre d’illustration, à l’issue de l’Assemblée générale extraordinaire de la FECAFOOT
du 10 octobre 2023 à MBANKOMO, plusieurs résolutions ont été prises. C’est le cas de la
résolution n°06 qui approuve les comptes annuels de la FECAFOOT du 31 décembre 2021 :
« l’Assemblée générale, à l’unanimité des membres présents, approuve le projet de budget de
la FECAFOOT pour l’exercice 2022 ». On comprend pa là que l’Assemblée générale
confirme le budget du nouvel exercice budgétaire.
Pour ce qui est du comité exécutif, le contrôle budgétaire relève de la compétence du
Président de la fédération32. A cet effet, le Président du comité exécutif est responsable
de : « (…) le contrôle du fonctionnement des organes de la FECAFOOT, afin que celle-ci
puisse atteindre les buts fixés par les présents statuts ; le contrôle des activités du secrétariat
général (…) »33. A la lecture de cette disposition, on peut souligner que le contrôle budgétaire
apparait de manière implicite, car parmi les activités en question, il faut y faire mention des
activités financières. Dans l’exercice de sa compétence de contrôle, le comité exécutif est
assisté par la commission indépendante dénommée la commission d’Audit et de conformité34.
Cette commission intervient dans l’examen des questions de finances et de conformité de la
FECAFOOT35, établit le règlement d’organisation de la FECAFOOT et veille à ce qu’il soit
respecté.
En tout état de cause, le sport est un jeu, mais pas n’importe quel jeu, c’est-à-dire une
activité saisie par le droit ; en ce sens qu’il « n’échappe ni aux règles de droit, ni aux organes

28
Voir sur la question de l’intégrité des acteurs, la loi n°2018/011 du 11 juillet 2018 portant code de
transparence et de bonne gouvernance dans la gestion des finances publiques au Cameroun.
29
L’article 28 du code d’éthique de la FECAFOOT est claire : « il est interdit aux personnes auxquelles
s’applique le présent code de s’approprier indument des fonds de la FECAFOOT que ce soit directement ou
indirectement par le biais ou conjointement avec les tierces parties ».
30
Article 22 du statut de la FECAFOOT.
31
Article 25 du statut précité.
32
Autorité représentant de manière statutaire la FECAFOOT dans tous les actes de la vie civile et sportive, ainsi
qu’en justice.
33
Article 44 alinéa 2 du statut précité.
34
Article 65 alinéa 2 du statut précité.
35
Ibid.

383
juridictionnels chargés d’en contrôler le respect »36. C’est simplement pour rendre compte de
l’idée que le sport n’échappe pas au droit37 au Cameroun en raison de la consécration des
mécanismes juridiques favorisant le contrôle de la gestion financière des dirigeants sportifs.
En effet, les fédérations sportives, à l’instar de la FECAFOOT sont abondamment financées
par l’Etat. Et on le sait tous, il ne s’agit pas d’un secret de polichinelle, les ressources
financières de la puissance publique proviennent des contributions citoyennes ou pour dire en
des termes simples viennent des impôts payés par les citoyens.
Parmi les instances internes à la fédération camerounaise de Football, il importe aussi
de mentionner les commissions indépendantes. Ces dernières en vertu du statut précité sont de
deux ordres. On a d’une part la commission d’Audit et de conformité et, d’autre part, la
commission électorale. L’accent sera mis sur l’étude de la première commission. Ainsi, cette
commission, « garantit la conformité et la fiabilité des comptes et vérifie les comptes annuels
et les comptes consolidés annuels ainsi que les rapports des réviseurs externes »38. Pour y
procéder à l’audit, le Président de la FECAFOOT désigne un cabinet présentant les garanties
d’indépendance. A titre d’exemple, le cabinet MOORE STEPHENS avait été désigné le 18
avril 2022 pour procéder à l’audit organisationnel et des ressources humaines, l’audit des
infrastructures et l’audit comptable et financier39. Ce cabinet sélectionné va faire un audit
dans un délai de 90 jours pour un montant de 89.437 500 FCFA.
Cependant, il est à noter que la pratique de l’audit dans la vérification des comptes ne
date pas d’aujourd’hui. Pendant la période de la normalisation, le Président Joseph OWONA
avait autorisé le 25 novembre 2013 l’audit du programme d’assistance financière (FAP) de la
FIFA à la FECAFOOT pour l’exercice allant du 1er janvier au 31 décembre 201240.
De ce qui vient d’être relevé, il est important de remarquer que l’institutionnalisation
des cabinets d’audit41 dans le contrôle de l’exécution des fonds de la FECAFOOT constitue
un mécanisme par excellence de sauvegarde de la fortune de cette fédération sportive
nationale. Pour s’en convaincre, le comité exécutif de la FECAFOOT, à l’issue de sa session
ordinaire tenue le 26 aout 2022 à Douala a pris seize (16) résolutions. Ce qui est marquant ici,
c’est la résolution n°15 qui donne pleins pouvoirs au Président à la suite de la présentation des
résultats du cabinet d’audit Moore Stephens sur la période 2016-2021. A cet effet, il est

36
Gaétan Thierry FOUMENA, « Editorial », Revue Africaine de droit et économie du sport, vol.2, n°03
JUILLET-DECEMBRE 2021, p. 9.
37
Voir Gislain Gregory TSASSE SAHA, « Sport et droit social : genèse, évolution et perspectives », RADES,
n°02, septembre 2023, p. 11.
38
Article 65 alinéa 1 du statut précité
39
Voir décision n°023/FECAFOOT/PDT/SG/DAF/22 portant attribution du marché relatif à la sélection d’un
cabinet d’audit pour l’audit organisationnel et des ressources humaines, l’audit comptable et financier et l’audit
des infrastructures suivant la procédure du dossier de consultation des entreprises
n°007/FECAFOOT/PDT/SG/DAF/22 du 1er février 2022.
40
Voir le communiqué de la FECAFOOT du 25 novembre 2013.
41
Selon le décret n°2013/159 du 15 mai 2013 fixant le régime particulier du contrôle administratif des finances
publiques, « l’audit est une activité indépendante et objective qui donne à une organisation une assurance sur le
degré de maitrise de ses opérations, lui apporte ses conseils pour les améliorer, et contribue à créer de la valeur
ajoutée. Il aide cette organisation à atteindre ses objectifs en évaluant, par une approche systématique et
méthodique, ses processus de management des risques, de contrôle de gouvernance, et en faisant des
propositions pour renforcer leur efficacité ». Ce mécanisme consiste en un examen approfondi et systématique
de la performance d’une administration (article 23 alinéa 1).

384
clairement décidé que, « A la suite de la présentation du rapport d’audit comptable du
cabinet Moore STEPHENS sur la période 2016-2021, le comité Exécutif donne mandat au
Président de la FECAFOOT pour : solliciter auprès de la FIFA des clarifications sur l’état
des avoirs de la FECAFOOT disponibles dans ses livres ; saisir Monsieur TOMBI A ROKO
pour obtenir les documents relatifs aux contrats de construction des stades et autres
infrastructures immobilières signés durant son mandat ; ouvrir des discussions avec
Monsieur MANGA ONGUENE ex Directeur technique National, pour mettre un terme au
litige qui l’oppose à la FECAFOOT ; inviter les personnes ayant obtenu des fonds de la
FECAFOOT à produire des comptes d’emploi dans les meilleurs délais ; engager à
l’encontre des personnes débitrices, des procédures adéquates pour le recouvrement des
sommes dues ».
De cette résolution phare, il faut noter que le comité Exécutif crédibilise, voire valorise
le travail effectué par ce cabinet, toute chose qui permet de faire confiance aux commissions
indépendantes de l’instance faitière du football au Cameroun.
Toutefois, il est à indiquer que le contrôle de l’exécution du budget de la FECAFOOT
fait intervenir d’autres organes.

2- L’existence des instances de contrôle extrinsèques à la FECAFOOT


Les organes de contrôle externes à la FECAFOOT sont variés. Pour la clarté de
l’analyse, il importe de les classer en deux grandes catégories. On aura d’une part les
instances étatiques et d’autre part, les instances non- étatiques.
Pour ce qui est des instances étatiques, il faut souligner que leur intervention se justifie
à plus d’un titre. En effet, dans la loi de 2018, il est prévu que, « les ressources financières
mises à la disposition des acteurs du mouvement sportif par l’Etat ou ses démembrements
sont des deniers publics »42. De ce point de vue, « leur gestion obéit aux règles de la
comptabilité publique »43.
Par ailleurs, « les fédérations sportives participent à l’exécution d’une mission de
service public »44. C’est en cela que ces fédérations bénéficient des fonds étatiques pour leur
fonctionnement. Il est alors tout à fait normal qu’un contrôle adéquat soit opéré par les
organes de protection de la fortune publique de l’Etat. A cet effet, « les bénéficiaires de
subventions ont l’obligation de rendre compte de leur utilisation aux autorités
compétentes »45.
Allant dans le même sens, la loi de 2018 dispose que, « toutes les associations et
structures sportives sont tenues de présenter leur bilan administratif, technique et financier
chaque année au Ministre chargé des sports ou sur réquisition de celui-ci »46. De ces
dispositions, il en ressort de manière claire qu’une obligation de rendre compte pèse sur les

42
Article 9 de la loi précitée.
43
Ibid.
44
Cf. article 46 de la loi de 2018 précitée ; sur la question, lire François Claude DIKOUME, Le service public du
sport en Afrique noire : l’exemple du Cameroun, Paris, L’Harmattan, 2012, 279 p.
45
Article 67 (3) de la loi de 2018 précitée.
46
Article 70 (1) de la loi de 2018 précitée.

385
fédérations sportives et que, le Ministre des sports constitue un organe majeur de contrôle de
l’activité financière de ces entités sportives.
Un tel pouvoir accordé à l’autorité ministérielle conduit véritablement à s’interroger sur
l’autonomie de ces groupements sportifs. Sommes-nous encore en présence d’une tutelle ? En
tout cas, on peut simplement observer que le pouvoir du Ministre des sports est très étendu
dans ses rapports avec les fédérations sportives.
Dans le nouveau régime financier de l’Etat, il est disposé que, « les opérations relatives
à l’exécution des lois de finances sont soumises à un triple contrôle : administratif,
parlementaire et juridictionnel »47. En raison de la nature des fonds dont bénéficie la
FECAFOOT, cette disposition de la loi de 2018 portant régime financier de l’Etat et des
autres entités publiques s’applique à elle.
En tout état de cause, les organes compétents de l’Etat interviennent dans le contrôle de
l’exécution des ressources financières mises à la disposition des fédérations sportives. Dans
ce sens, c’est ce qui ressort du décret n°2014/384 du 26 septembre 2014 portant organisation
et fonctionnement des sélections nationales de football en ces termes : « les ressources
allouées par l’Etat aux sélections nationales de football constituent des deniers publics et
sont soumis aux contrôles des organes compétents de l’Etat »48.
Se référant à cette disposition, il faut préciser que les différents organes de l’Etat
intervenant dans le contrôle des deniers des entités sportives sont ceux qu’on retrouve en règle
générale pour ce qui est des administrations publiques classiques49.
En effet, les organes de contrôle de l’exécution des ressources allouées à la
FECAFOOT sont de divers ordres. Il est question d’abord des organes administratifs. A cet
égard, le Ministère en charge des sports y joue un rôle majeur en la matière. Selon la loi de
2018 sur les activités sportives50, « Le Ministère en charge des sports exerce la tutelle de
l’Etat sur (…) les fédérations sportives ». Dans l’exercice de cette compétence, ce
département ministériel, par l’entremise de son chef, est habilité à infliger, en cas de faute
grave51, des sanctions à l’encontre d’une association sportive. Il en est ainsi de la suspension
de cette association de toute activité ou du retrait de l’agrément52.
Dans la vie d’un Etat, « le contrôle de l’exécution du budget est le gage d’une bonne
santé financière (…). Il permet de déceler les irrégularités, les fautes de gestion et de
prévenir les détournements de deniers publics »53. Ainsi, au sein des structures sportives, ce
contrôle est opérationnel en raison de la nature des fonds alloués.

47
Article 83.
48
Article 3 alinéa 3.
49
Lire utilement, Romarie KENNE DJOUNDA, Le contrôle administratif de l’exécution du budget à l’aune de
la loi n°2018/012 du 11 juillet 2018 portant régime financier de l’Etat et des autres entités publiques, Mémoire
de Master, Université de Yaoundé II, 2021, 112 p.
50
Article 87 alinéa 1.
51
Elle peut porter sur la mauvaise gestion financière par les dirigeants de la fédération sportive.
52
Article 87 alinéa 2 de la loi précitée.
53
Romarie KENNE DJOUNDA, Le contrôle administratif de l’exécution du budget à l’aune de la loi
n°2018/012 du 11 juillet 2018 portant régime financier de l’Etat et des autres entités publiques, [Link]., p. v.

386
En clair, les organes administratifs de l’Etat exerçant le contrôle de l’utilisation des
ressources financières de la FECAFOOT obéissent à un cadre juridique particulier. Il s’agit du
décret n°2013/159 du 15 mai 2013 fixant le régime particulier du contrôle administratif des
finances publiques. Ce texte, « s’applique à l’Etat, aux établissements publics administratifs,
aux collectivités territoriales décentralisées, aux entreprises des secteurs public et
parapublic, ainsi qu’aux entités privées ayant reçu une subvention, un aval, une caution ou
une concession de l’Etat ou de toute autre personne morale de droit public »54. Selon ce texte,
la FECAFOOT est concernée par ce contrôle administratif. Ce dernier comprend, « le
contrôle de régularité ; le contrôle de performance et les missions d’audit spécifique »55.
En ce qui concerne le contrôle de régularité, il couvre « l’ensemble des opérations et
des actes juridiques et comptables ayant une incidence économique et financière sur le
budget de l’Etat ou des autres organismes tels que prévus à l’article 1er du présent décret »56.
En clair, la régularité, d’un point de vue formel, se rapporte à la conformité. En effet, « le
contrôle de conformité vise à vérifier l’application des règles et détecter les manquements
éventuels dans une optique préventive et répressive »57.
Pour le Professeur LEKENE DONFACK58, le contrôle de régularité consiste à la
vérification de conformité des normes édictées en matière financière des « engagements des
dépenses des administrations de l’Etat, l’activité des régisseurs d’avance, et sur l’activité des
entreprises publiques (…) sur l’activité des établissements privés bénéficiaires des
subventions de la puissance publique ».
De ce qui précède, le contrôle de régularité touche aussi bien les administrations de
l’Etat, que les administrations de droit privé, à l’instar de la FECAFOOT.
En règle générale, le contrôle de régularité ou de conformité selon la doctrine financière
camerounaise dominante, fait intervenir un ensemble d’acteurs. A cet effet, le contrôleur
financier et le comptable public sont les principaux intervenants59. Concernant précisément le
contrôleur financier, sa tâche principale se résume au contrôle des actes administratifs
générateurs de dépenses60.
Cependant, d’autres organes externes au Ministère des finances participent au contrôle
de la régularité de dépense publique. C’est le cas de l’Agence de Régulation des Marchés
publics (ARMP), les services du contrôle supérieur de l’Etat (CONSUPE) et la Commission
Nationale Anti-corruption (CONAC). L’Agence de régulation des marchés publics intervient

54
Article 1 alinéa 2.
55
Article 6 du décret de 2013 précité.
56
Article 7 du décret précité.
57
André BARILARI, Michel BOUVIER, La nouvelle gouvernance financière de l’Etat, Paris, L.G.D.J, 2004, p.
102 ; cité par Stève. Thiery BILOUNGA, Finances publiques camerounaises. Budgets- Impôts – Douanes –
Comptabilité publique, [Link]., p. 188.
58
Charles. Etienne LEKENE DONFACK, Finances publiques camerounaises, Paris, Berger-Levrault, 1987, p.
306.
59
Stève. Thiery BILOUNGA, Finances publiques camerounaises. Budgets- Impôts – Douanes – Comptabilité
publique, [Link]., p. 189.
60
Voir article 3 du décret du 03 février 1977 fixant ses attributions et son organisation.

387
dans le contrôle de la régularité des procédures de passation, d’exécution et de réception des
marchés publics61.
Pour ce qui est de la CONAC, elle assure un contrôle de conformité, en procédant, « le
cas échéant, au contrôle physique, de l’exécution des projets ainsi qu’à l’évaluation des
conditions de passation des marchés publics »62. Les services du contrôle supérieur de l’Etat
interviennent dans le contrôle de régularité à travers le conseil de Discipline Budgétaire et
Financière, qui comme les autres institutions, assure un contrôle de conformité des comptes
des organes d’exécution du budget des administrations publiques et des administrations
privées, en l’occurrence la FECAFOOT. A ce titre, le CDBF est chargé d’infliger des
sanctions aux délinquants financiers, lorsqu’il y a la commission d’une faute de gestion63.
Les fédérations sportives camerounaises nationales à l’instar de la FECAFOOT sont de
plus en plus contrôlées dans leur gestion financière. Une telle exigence participe de la bonne
gouvernance financière consacrée par les instruments normatifs communautaires en matière
de finances publiques. Sous ce rapport, le contrôle est exercé par des organes nationaux, qui
peuvent être internes et externes à la fédération. Mais, il existe par ailleurs, des organes
internationaux qui œuvrent pour le contrôle des fonds des fédérations sportives.

B- La reconnaissance d’un contrôle par les instances internationales

Les fédérations sportives civiles nationales, à l’instar de la FECAFOOT sont contrôlées


dans leur gestion financière par des instances internationales. Il s’agit du contrôle de la FIFA
au niveau mondial (1) d’une part, et le contrôle par la CAF, au niveau africain (2) d’autre part.

1- Le contrôle de la FIFA
La Fédération internationale de Football Association (FIFA) est une association inscrite
au registre du commerce du canton de Zurich au sens des articles 60 ss du code Suisse64.
En effet, cette haute institution en matière de gestion du football dans la sphère
mondiale, concoure au bon fonctionnement des fédérations sportives nationales. De ce fait,
« la FIFA a pour but de contrôler le football sous toutes ses formes par l’adoption de toutes
les mesures s’avérant nécessaires ou recommandables afin de prévenir la violation des
statuts, des règlements, des décisions de la FIFA et des lois du jeu »65. En cas de non-
conformité à la législation du football par les associations sportives, la FIFA a le pouvoir de
sanction consistant à révoquer les organes exécutifs initiaux, qui seront remplacés par un
comité de normalisation pour une période donnée66.

61
Stève. Thiery BILOUNGA, Finances publiques camerounaises. Budgets- Impots – Douanes – Comptabilité
publique, [Link]., p. 198.
62
Voir l’article 2 (2), paragraphe 4 du décret du 11 mars 2006 portant organisation et fonctionnement de la
CONAC.
63
Lire à ce sujet, Kévin ONGUENE EWODO, La responsabilité financière des élus locaux en droit
camerounais, Mémoire de Master en droit public, Université de Yaoundé II, 2019-2020.
64
Article 1 des statuts de la FIFA de mai 2022.
65
Article 2 des statuts de la FIFA.
66
Article 8 (3) des statuts de la FIFA.

388
A côté du contrôle exercé par la FIFA au niveau international, il existe un contrôle
régional exercé par la Confédération africaine de football (CAF).

2- Le contrôle de la CAF
Au niveau africain, la confédération africaine de football67 participe à sa manière au
contrôle des fédérations sportives civiles nationales. En effet, la CAF « jouit de tous les
avantages et prérogatives accordés aux organisations internationales »68. A ce titre, cette
instance de nature internationale intervient dans la vie des fédérations sportives, en
l’occurrence la FECAFOOT pour vérifier si la législation en matière de gestion est observée.
Dans cette logique, cette institution internationale, en vertu des statuts a entre autres pour
buts, « de gérer le football sous toutes ses formes par l’adoption de toutes les mesures qui
s’avèrent nécessaires ou recommandables afin de prévenir la violation des statuts, des
règlements, des décisions de la FIFA et de la CAF, ainsi que des lois du jeu »69. Sous ce
rapport, il importe de souligner que, la CAF exerce un contrôle poussé sur la gestion
financière des instances sportives locales, d’autant plus que, ces entités bénéficient d’un appui
financier de la CAF. A cet égard, en règle générale, des missions d’inspection sont à l’ordre
du jour. C’est dire en d’autres termes que, la confédération africaine de football dépêche des
équipes au niveau des Etats dans le but de s’assurer d’une réelle mise en œuvre du budget
initialement arrêté au niveau des grandes réalisations sur le terrain. La mission d’inspection
consiste simplement à évaluer l’évaluation des travaux engagés dans le domaine concerné.
De ce qui précède, il est important de relever que, le contrôle de l’exécution du budget
de la FECAFOOT est évolutif, voire dynamique du fait que le contrôle non juridictionnel a
été renforcé par la mise sur pieds des instances de diverses natures. Par ailleurs, il ne faut pas
manquer de noter que le contrôle juridictionnel a été rénové.

II- LA REHABILITATION DU CONTROLE JURIDICTIONNEL

Au Cameroun, la dynamique du contrôle de l’exécution du budget de la FECAFOOT


s’est étendue au niveau juridictionnel. A ce titre, l’on peut constater d’une part la
redynamisation de la juridiction des comptes (A) et d’autre part, la renaissance du tribunal
criminel spécial (B).

A- La redynamisation de la juridiction des comptes

Dans la constitution du Cameroun du 18 janvier 199670, le constituant affirme que, « la


cour suprême est la plus haute juridiction de l’Etat en matière judiciaire, administrative et de
jugement des comptes ». Ce texte de base donne une existence juridique à la Cour Suprême en
précisant qu’elle peut trancher des litiges en matière des comptes, c’est-à-dire, qu’il existe une

67
C’est une organisation internationale non gouvernementale dotée de la personnalité juridique et morale.
68
Article 1 (3) des statuts de la CAF.
69
Article 2 (1-e) des statuts.
70
Article 38 (1).

389
chambre des comptes, « compétente pour contrôler et statuer sur les comptes publics et ceux
des entreprises publiques et parapubliques »71.
En effet, « les athlètes, les associations sportives et autres acteurs du mouvement sportif
peuvent bénéficier de subventions de l’Etat et des collectivités territoriales décentralisées
conformément aux lois et règlements en vigueur »72. Sur cette base, « les acteurs bénéficiaires
de ces subventions sont assujettis à l’obligation de rendre compte de leur utilisation aux
autorités compétentes »73..
Au Cameroun, la grande réforme financière intervenue a contribué à arrimer la
juridiction des comptes aux normes communautaires (1) d’une part, et l’élargissement
matériel de la compétence de cette juridiction (2) d’autre part.

1- L’arrimage de la juridiction des comptes aux normes communautaires


Dans le système judiciaire camerounais, la juridiction des comptes est composée des
tribunaux régionaux des comptes au niveau des régions et la cour suprême statuant en matière
des comptes74.
En effet, les tribunaux régionaux des comptes n’étant pas encore effectifs, toute la
charge de contrôle pèse sur la chambre des comptes de la Cour Suprême. Ainsi, cette
juridiction est compétente pour « contrôler et juger de la tenue des comptes de l’Etat et des
entreprises publiques et parapubliques (…) »75. Concrètement, le contrôle exercé par la
chambre des comptes porte sur : « les comptes et documents annexes des comptables publics
patents des personnes morales de droit privé dans lesquelles l’Etat est actionnaire unique ou
majoritaire »76 .
En d’autres termes, la chambre des comptes de la cour suprême est compétente pour
contrôler les comptes de la FECAFOOT conformément aux dispositions de la loi de 2003.
Dans l’exercice de sa compétence, cette juridiction financière s’arrime aux principes
posés par les normes communautaires. A cet effet, « les opérations relatives à l’exécution des
lois de finances sont soumises à un triple contrôle, parlementaire, administratif et
juridictionnel »77 de cette disposition, il importe de relever que, le contrôle des comptes
publics a pour fondement juridique les textes communautaires. C’est pour cette raison que les
différents Etats-membres doivent se conformer à ces exigences régionales. Au sujet de
l’exercice de la compétence de la juridiction des comptes, la directive CEMAC impose aux
juges le respect du principe de l’indépendance. A ce propos, cette juridiction financière est

71
Article 41 de la constitution du Cameroun.
72
Voir l’article 67 (1) de la loi de 2018.
73
AMADOU MBEYAP, Introduction générale au droit camerounais du sport, [Link]., p. 317. Voir aussi,
Magdalena MARIN, L’obligation constitutionnelle de rendre compte en Finances publiques. Approche
comparée France-Mexique, Paris, L’Harmattan, 2021, 339 p.
74
AMADOU MBEYAP, Introduction générale au droit camerounais du sport, [Link]., p. 318.
75
AMADOU MBEYAP, Introduction générale au droit camerounais du sport, [Link]., p. 320.
76
Article 8 de la loi n°2003-005 du 21 avril 2003 fixant les attributions et le fonctionnement de la chambre des
comptes de la Cour Suprême.
77
Article 69 de la directive n°01/11-UEAC-190-CM-22 relative aux lois de finances.

390
indépendante « par rapport au gouvernement et au parlement et autonome par rapport à
toute autre juridiction »78.
Toutefois, la juridiction des comptes dans le processus de redynamisation a vu sa
compétence matérielle s’élargir.

2- L’élargissement matériel de la compétence de la juridiction des comptes


Juridiction financière par excellence en matière de contrôle des comptes publics et
partant l’institution supérieure de contrôle des finances publiques79, la juridiction des comptes
fonctionnelle au Cameroun a beaucoup subi des transformations de taille du point de vue de
sa compétence matérielle.
En effet, depuis l’année 201880 au Cameroun, on assiste à un renouveau de la
compétence de la juridiction des comptes81. Ainsi, cette loi a conduit, « à la modernisation de
la juridiction des comptes par la mutation visible de ses compétences »82.
Erigée en juge naturel du contentieux des comptes publics, la juridiction des comptes du
Cameroun est compétente désormais en matière de faute de gestion impliquant les
ordonnateurs83. A ce titre, cette juridiction financière de prédilection inflige des sanctions
d’amendes aux gestionnaires de crédits qui seront coupables des fautes de gestion.84
En clair, depuis 2018, le juge des comptes est compétent en matière de faute de gestion,
toute chose qui participe à l’élargissement de sa compétence matérielle85. Cette réforme de
taille conduit à conclure que, « la juridiction des comptes apparait aujourd’hui comme
l’organe principal de régulation et de rationalisation de la gouvernance financière
publique »86.
En tout état de cause, la juridiction des comptes du Cameroun a connu une réelle
transformation dans le contrôle des comptes publics dans différents domaines, à l’instar du
secteur sportif. Mais, elle n’est pas la seule dans ce travail de longue haleine. A cet effet, les
pouvoirs publics ont renforcé ce dispositif de contrôle de la fortune publique, en créant le
Tribunal Criminel Spécial.

78
Voir la directive de 2011 relative aux lois de finances.
79
Sandrine BATIA EKASSI, L’institution supérieure de contrôle des finances publiques au Cameroun, Thèse
de Doctorat/Ph.D en Droit Public, Université de Yaoundé II, 2019, 445 p.
80
Voir la loi n°2018/012 du 11 juillet 2018 portant régime financier de l’Etat et des autres entités publiques.
81
Anicet EYANGA MEWOLO, « Le renouveau de la compétence de la juridiction des comptes au Cameroun »,
RADSP, vol VII. Spécial 2020, 2ème semestre, pp. 83-108.
82
Anicet EYANGA MEWOLO, « Le renouveau de la compétence de la juridiction des comptes au Cameroun »,
[Link]., p. 108.
83
L’article 87 de la loi de 2018 portant régime financier de l’Etat et des autres entités publiques est assez clair.
En effet, « en cas de faute de gestion telle que définie à l’article 88 ci-dessous, tous les ordonnateurs encourent,
à raison de l’exercice de leurs attributions, les sanctions prévues par les lois et règlements, sans préjudice de
celles prononcées par la Juridiction des comptes ».
84
Voir l’article 89 (1) de la loi de 2018 précitée.
85
Lire utilement, Gérard. Martin PEKASSA NDAM, André AKONO OLINGA et Sandrine BATIA EKASSI,
« L’enjeu de l’élargissement de la compétence matérielle du juge des comptes par la faute de gestion en Afrique
centrale : le cas du Cameroun », RFFP, n°157-Février 2022, pp. 75-93.
86
Ibid, p. 92.

391
B- La renaissance du Tribunal Criminel Spécial

L’avènement du Tribunal criminel spécial au Cameroun ne date d’aujourd’hui. Cette


juridiction spéciale est loin d’être une innovation87, son apparition ou sa renaissance se justifie
simplement par l’intensification du phénomène de détournement de deniers publics par les
agents publics de l’Etat. Pour cela, sa renaissance était nécessaire.
Ainsi donc, la renaissance de cette juridiction sera examinée d’un double point de vue.
Il s’agit d’une part, de la renaissance organique (1) et d’autre part, la renaissance
fonctionnelle (2).

1- Une renaissance organique


Le phénomène de la criminalité financière ne laisse personne indifférent dans l’Etat. A
cet effet, les pouvoirs publics ne ménagent aucun effort dans ce sens. Dans son traditionnel
discours à la Nation, le Président de la République soulignait déjà l’ampleur de ce fléau
lorsqu’il affirme : « ce n’est pas une tâche facile car le mal s’est profondément incrusté dans
les habitudes à la faveur de la crise. Le gouvernement s’efforce d’appliquer des stratégies de
bonne gouvernance et de lutte contre la corruption »88.
Au regard de ce qui précède, il y avait une urgence de remettre sur pied une juridiction
pénale spéciale. Ainsi, à la faveur de la loi n°2011/028 du 14 décembre 2011 portant création
d’un Tribunal Criminel Spécial. Cette législation a subi une modification en 201289 et
s’applique avec toute sa rigueur aux personnes gestionnaires des crédits publics, même si des
critiques persistent au niveau de la doctrine90.
Concrètement, le TCS s’est vu renaitre dans le système judiciaire camerounais dans
l’optique de protéger rigoureusement la fortune publique91. Mais, à la vérité, cette juridiction
s’est transformée organiquement par rapport à ses deux devanciers92. A cet effet, au sein de
cette instance judiciaire, un corps spécialisé d’officiers de police judiciaire a été créé, ce qui
fait la spécificité du TCS dans le traitement des affaires au niveau de la phase préliminaire.
Cependant, cette renaissance organique s’est complétée par celle fonctionnelle.

87
Hervé- Magloire MONEBOULOU MINKADA, « Le tribunal criminel spécial au Cameroun et les grands
principes de la justice criminelle : étude comparative des lois de 1961 et 2011 », RDSP, Juridis périodique, n°93,
janvier –février-mars 2013, p. 50.
88
Extrait du discours de fin d’année du ¨Président de la République du Cameroun en date du 31 décembre 2000.
89
Voir la loi n°2012/011 du 01 juillet 2012.
90
Lire Spener YAWAGA , « Avancées et reculades dans la répression des infractions de détournement de
deniers publics au Cameroun : regard critique sur la loi n°2011/028 du 11 décembre 2011 portant création d’un
Tribunal Criminel Spécial », Juris Périodique, avril-mai-juin 2012, p. 45.
91
Voir Henri EYEBE AYISSI, La protection de la fortune publique au Cameroun, Yaoundé, le Kilimandjaro,
2013, 529 p.
92
TCS crée par la loi n°61/06 du 04 avril 1961 et celui crée par la loi n°62/10 du 09 novembre 1962 portant
répression des infractions relatives à la fortune publique.

392
2- Une renaissance fonctionnelle
Le Tribunal criminel Spécial, au sens de la loi n°2012/011 du 16 juillet 201293 est,
« compétent pour connaitre lorsque le préjudice est d’un montant minimum de cinquante
millions (50 000 000) de francs CFA, des infractions de détournements de biens publics et des
infractions connexes prévues par le code pénal et les conventions internationales ratifiées par
le Cameroun ». Contrairement à l’ancienne législation, celle de 2012 a augmenté le montant.
Ainsi, en 1961, le TCS était compétent pour connaitre : « des soustractions commises par les
dépositaires ou comptables publics prévues par les articles 109 à 172 du code pénal ; des
abus de confiance qualifiés d'un montant supérieur à un million de francs commis au
préjudice de toute personne ; des crimes et délits connexes »94.
En application de la nouvelle législation sur le TCS au Cameroun, les acteurs du
mouvement sportif sont des justiciables de cette juridiction. En effet, les ressources
financières mises à la disposition de ces entités sportives constituent des deniers publics. Sur
cette base, les organes de contrôle de l’Etat, notamment juridictionnels sont habilités à vérifier
la régularité. C’est dire en tout état de cause que, les fonds de la FECAFOOT sont soumis au
contrôle de cette juridiction spécialisée de préservation de la fortune publique.
Au final, il ressort de cette étude que les fédérations sportives nationales du Cameroun
bénéficient des subventions publiques dans l’optique d’atteindre leurs différents objectifs à
l’issue d’une année civile. Ces ressources financières mises à leur disposition deviennent ipso
facto des deniers publics, qui en vertu des dispositions de la loi de 2018 sont soumises au
contrôle des organes de l’Etat. En effet, la mobilisation de la méthode juridique a permis de
montrer que le contrôle de l’exécution du budget de la fédération camerounaise de football est
caractérisé par sa dynamique, qui se traduit d’une part par le renforcement du contrôle non-
juridictionnel et d’autre part, la réhabilitation du contrôle juridictionnel, marquée précisément
par la quête de bonne gouvernance financière. Cependant, du fait du grand intérêt que le
football suscite dans le monde, il est judicieux de mettre en place un système qui permettra au
peuple d’exercer un contrôle efficace, puisque, c’est ce dernier qui contribue en grande partie
dans l’alimentation du budget des personnes morales de droit public.

93
Ce nouveau dispositif normatif intervient dans un contexte de détournement excessif des deniers publics.
94
Article 1er de la loi n°61/06 du 04 avril 1961.

393
394
LE CONTROLE DE LA QUALITE DE L’UTILISATION DES FONDS PUBLICS EN
DROIT FINANCIER CAMEROUNAIS

Par

NGONO NGUINA Agnès Fabiola


Doctorante en Droit public
Université de Douala (Cameroun)

Résumé
Le contrôle de la qualité couvre le processus d’exécution de la dépense publique. Il est en même
temps un contrôle des choix et des résultats de la dépense publique, tout en s’adaptant sémantiquement
au gré des moments et des domaines d’intervention. A la phase initiale, il fait fi de la distinction entre
le circuit comptable et le circuit administratif ou purement budgétaire de la dépense publique, car il est
encore question à ce niveau des autorisations. Ce n’est qu’à la fin du processus de cette opération
financière que le contrôle des résultats administratifs se distinguera du contrôle des résultats
comptables en prenant respectivement les noms de contrôle de performance et de certification.
Mots clés : Contrôle- qualité-fonds publics-utilisation.

INTRODUCTION GENERALE

Les finances publiques constituent un « moyen d’action des collectivités publiques »1.
Le contrôle de la gestion financière des personnes publiques apparaît aujourd’hui comme un
paramètre, un déterminant de la bonne gouvernance et de la démocratie. Il participe de
l’efficacité et de la transparence dans les finances publiques 2 pour une meilleure offre de
biens pour le citoyen. Les finances publiques correspondent à l’étude des règles des
opérations relatives aux deniers publics. Ces derniers désignent les fonds appartenant à des
personnes publiques et gérés par elles : l’Etat et ses établissements publics, les collectivités
locales et leurs établissements publics, les organismes de Sécurité sociale. La certification de
la qualité des comptes induit de mobiliser une diversité de contrôle des opérations
budgétaires. En dépit de l’acuité du contrôle de sincérité, le contrôle de la qualité de
l’utilisation des fonds publics occupe une place importante.
Pour le Robert, le contrôle renvoie à la vérification des actes (…), des documents3. Pour
Michel BOUVIER, contrôler c’est faire des investigations et mener des recherches sur la


Mode de citation : NGONO NGUINA Agnès Fabiola, « Le contrôle de la qualité de l’utilisation des fonds
publics en droit financier camerounais », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 395-419.
1
Pierre Marie GAUDEMET ; Joël MOLINIER, Finances publiques, Paris, budget/ trésor Tomme 1, 6e éd. ;
Montchrestien,
1992, p. 16.
2
Noureddine. BENSOUDA; « Efficacité et transparence des Finances Publiques pour une meilleure offre de
biens pour le
citoyen », R.F.F.P ; n°100, novembre 2007, pp. 333-336.
3
Dictionnaire, LE ROBERT, éd. SEJER, Paris, 2011, p91.

395
sincérité et l’exactitude d’un fait, d’une pièce ou d’une situation (…)[Link] pour lui, il
s’agit des opérations de recherches et d’analyses5. Par ailleurs, les fonds publics qui peuvent
être des fonds secrets ou spéciaux qui sont des sommes misent à la disposition du
gouvernement pour financer certaines dépenses en dehors de la comptabilité publique6. Les
fonds publics pourraient donc se situer dans la catégorie de choses sur lesquelles les
personnes publiques disposent d’une certaine influence sans qu’il soit nécessaire qu’elle ait le
monopole de la gestion. En outre, au lieu de les appréhender sous le prisme de l’opposition7,
il convient plutôt de concevoir la finalité de la régularité et celle de la qualité dans la logique
de la complémentarité8, eu égard à leur objectif commun à savoir la maîtrise des finances
publiques en général et de la dépense publique en particulier 9 . Cependant, sans toutefois
exclure le dessein de la stricte application d’une réglementation générale inhérent à la
régularité, la qualité quant à elle transcende ces considérations purement juridiques, pour
solliciter celles strictement managériales propres à la gestion des entreprises privées10.
Le contrôle des finances publiques plus précisément de l’emploi des fonds publics tire
son fondement du principe du consentement du peuple à l’impôt 11 . On peut dès lors
remarquer, que : tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs
représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre
l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée12. Encore mieux,
la Société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration13. Il existe
cependant, plusieurs types de contrôle. Ainsi, la détermination des types de contrôle procède
d’un travail d’identification et de classification. La classification à son tour, est fondée sur un
effort de mobilisation des critères14. De ce point de vue, l’on distingue 7 plusieurs types de
contrôle en matière de finances publiques. Il n’est bien sûr, pas possible de les évoquer tous,
compte tenu de l’exigence de calibrage ou de délimitation chère à tout travail scientifique35.
Plusieurs critères en fonction des objectifs recherchés ont été mobilisés pour déterminer les
types de contrôle. Il s’agit des critères organique, temporel, matériel et relationnel
L’utilisation des fonds publics peut faire l’objet d’une diversité de contrôle. Le contrôle
peut être administratif et juridictionnel. En l’espèce, l’accent est mis sur les institutions devant

4
Michel BOUVIER., introduction au droit fiscal général et à la théorie de l’impôt, 6ème éd., Paris, LGDJ, 2004,
p101
5
Michel BOUVIER., Finances locales, 12ème éd., Paris, LGDJ, 2008, p104
6
Petit dictionnaire Larousse.
7
Jean GODARD « Brèves remarques sur le contrôle des finances publiques » R.D.P, 1970 p 528
8
Philippe. DAUTRY, Pierre. LAMY., « Le contrôle de la gestion publique par la Cour des comptes et par le
Parlement : concurrence ou complémentarité ? », RFFP, n°80, décembre 2002, pp 119-150.
9
Yves. CANAC, « La loi organique relative aux lois de finances et la maîtrise de la dépense publique », op. cit.,
pp
17-20.
10
Henri GUILLAUME, « Introduction de la gestion de la performance : huit exemples étrangers », RFFP, n°73,
janvier 2001, pp 129-133.
11
Alain Georges BESSALA., Ajustement Structurel et Droit Camerounais : contribution à l’étude des Droits
Budgétaires des Etats Africains sous Ajustements Structurel, thèse de doctorat ph.D. en droit public, université
de Yaoundé II, 2013-2014, p. 431
12
Article 14 de la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789.
13
Article 15 de la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789.
14
André AKONO OLINGA, L’apport de la performance au contrôle des finances locales au Cameroun, thèse
de doctorat, droit public, université de Yaoundé II, 2020 p. 23.

396
intervenir sur le contrôle juridictionnel des finances publiques de l’Etat. Il faut à cet effet
préciser, que la théorie du contrôle juridictionnel des finances publiques aujourd’hui est
fondée sur une conception ambivalente, en même temps qu’elle est confrontée à une évolution
de son objet et au cloisonnement de la nature du contrôle. Le contrôle juridictionnel des
finances publiques a subi de profondes mutations. Il consacre une kyrielle de contrôles dont la
pratique oscille entre la vérification de la régularité et l’examen de la performance. Toute
chose qui démontre à suffisance l’ambivalence de la conception du contrôle fondée sur un
mouvement pendulaire entre la régularité et la performance. L’évolution de l’objet et de la
diversification de la nature du contrôle des finances publiques participe de la transformation
des substrats de la théorie du contrôle. Et, cette transformation consolide la thèse de la
mutation épistémologique de la théorie du contrôle des finances.
Bien que contenus dans des instruments juridiques pertinents, le contrôle de la qualité
de la dépense publique introduit dans le système camerounais de contrôle approuve de sérieux
problèmes de concrétisation sur le terrain de la pratique. La raison principale de ces
atermoiements tient de l’application du principe de la mise en place progressive des
institutions créées par la nouvelle loi portant régime financier de l’Etat. En effet tandis que
certaines institutions sont directement entrées en application aux lendemains immédiats de la
publication de ce texte, d’autres par contre doivent progressivement entrer en application
jusqu’en 2013, année au terme de laquelle toutes les nouvelles institutions prévues devraient
en principe déjà être effectives. Les trois types de contrôle de la qualité de la dépense
publique entrent malheureusement dans le groupe des institutions à mettre en place
progressivement. Espérons tout de même que d’ici cette date ces institutions seront
concrétisées, quoi qu’il faille reconnaître une certaine évolution dans la dynamique
d’institutionnalisation au Cameroun. Quand on sait par exemple le piège dans lequel l’article
67 de la constitution du 18 janvier1996 nous a fait tomber en ne prévoyant aucun délai
maximum de mise en place des institutions nouvellement créées, il faut admettre que la loi du
27 décembre 2007 a opéré un grand pas en avant. En attendant donc cette mise en place
effective des trois types de contrôle devant assurer le contrôle de la qualité de la dépense
publique, il nous semble opportun d’initier une étude au sujet de l’application de ce contrôle,
ne serait-ce que pour préparer son environnement de mise en place.
La réforme entreprise sur les finances publiques camerounaises a donné l’occasion
d’une réorientation des finalités de la fonction du contrôle. En effet, tout en réaffirmant la
régularité comme but du contrôle de la dépense publique 15 , elle a aussi introduit des
considérations de qualité comme nouvelle finalité de toute investigation faite sur cette
opération financière. Autrement dit, l’utilisation des fonds publics doit être non seulement
régulière, mais aussi de qualité. Et les systèmes de contrôle en place doit s’assurer de
l’effectivité de ces finalités, lors de sa mise en œuvre quotidienne. L’on s’interroge cependant
sur l’équilibre entre l’objectif ancien qu’est la régularité et celui nouveau à savoir la qualité16,
surtout eu égard aux conditions d’introduction de l’exigence de qualité au Cameroun. En
15
Chapitre I, Titre II, Deuxième Partie.
16
Bernard CIEUTAT., « Le contrôle des finances publiques : quel équilibre entre régularité et performance,
entre responsabilité et liberté », in BOUVIER (Michel), (dir.), Réforme des finances publiques, démocratie et
bonne gouvernance, Actes de la première Université de printemps de finances publiques, Paris, L.G.D.J, 2004,
pp 94-100.

397
effet, contrairement à la France et à d’autres Etats où l’avènement des considérations de
qualité dans la gestion financière procède d’une revendication généralisée tant des principaux
acteurs des finances publiques que des simples citoyens17, le Cameroun a plutôt paru contraint
d’opérer ce pas déterminant vers la modernité financière. Cela n’aurait-il pas alors des
répercussions sur le comportement des différents organes de contrôle lors de la poursuite de
cette finalité somme toute étrangères aux usages et pratiques du système camerounais de
gestion des finances publiques en générale et de la dépense publique en particulier ? Ces
questions trouvent tout leur intérêt surtout quand on sait que la finalité traditionnelle souffre
toujours non des problèmes d’existence, mais surtout ceux d’exercice18.
A plus forte raison cette nouvelle finalité appréhendée comme déterminante pour la
maîtrise de la dépense publique 19 certes, mais alors on ne peut plus exigeante pour sa
concrétisation harmonieuse et performante 20 . Les institutions de contrôle mises en place
seront-elles à même d’atteindre cet objectif ? Etant donné « qu’il ne s’agit plus de savoir si tel
chapitre a progressé ou diminué de tant ou de tant. De quel crédit s’agit-il et pour quoi faire,
c’est cela la vrai question »21. Qui qu’il en soit, le cap sur la qualité de la dépense publique est
d’ores et déjà mis22, ayons dès lors le collimateur fixé sur son contenu et sa mise en œuvre,
afin d’avoir une vision plus nette quant à sa signification et son application au Cameroun.
Ce faisant comment déterminer le contrôle de qualité des opérations budgétaires au
Cameroun ? Au regard de la méthode juridique laquelle nécessite le commentaire des
décisions de justice et l’interprétation des textes, nous pouvons le déterminer son énoncé et
son domaine. Dans ce cadre, il nous est permis d’esquisser sa conceptualisation (I), puis
d’établir son domaine d’application (II).

I. LA DEFINITION DU CONTROLE DE QUALITE

On se pose dorénavant plusieurs questions dans le circuit de gestion de la dépense


publique, notamment si la dépense publique à réaliser est celle qu’il sied de réaliser dans tel
montant23, et surtout si elle a satisfait non seulement ceux qui l’ont initiés et exécutés, mais
aussi ceux qui en sont les destinataires 24 ? Par ailleurs les comptes qui résultent de sa
réalisation sont-ils fidèles fiables exhaustives, bref sincères25 ? Autrement dit, on s’interroge
en même temps sur l’initiation et les résultats de cette opération financière, afin de savoir si
elle est opportune, efficace, efficiente, économe et sincère. Les contrôles de conformité et

17
Jean RAYNAUD, La cour des comptes, op. cit., p 6
18
Raymond MUZELLEC, « Diagnostic du système financier camerounais », [Link]., p 32
19
Bernard ABATE, « Quels indicateurs de performance pour le nouveau budget de l’Etat ? », in Réforme des
finances publiques, démocratie et bonne gouvernance, Paris, L.G.D.J, 2004 p 61
20
Jean GICQUEL, « Le Ministre des finances dans le cadre de la réforme des finances publiques », pp 46-52
21
Nicolas SARKOZY, « Comment mener la réforme de la gestion des finances de l’Etat ? », Réforme des
finances publiques, démocratie et bonne gouvernance, Actes de la première Université de printemps de finances
publiques, Paris, L.G.D.J, 2004, p 11.
22
BURT PERRIN, « Réforme du management public, cap sur la performance et les résultats », op. cit., 75-82.
23
A. MAUCOUR-ISABELLE., La rénovation des pouvoirs budgétaires du Parlement sous la Vème République,
op. cit., pp 210 et ss
24
Luc SAIDJ, « Rationaliser les choix publics », RFFP, n°73, janvier 2001, pp 169-171.
25
Raymond MUZELLEC., « Vers la certification des comptes de l’Etat en 2007 », in Mélanges Loïc PHILIP,
Economica, Paris, 2005, pp 475-491.

398
d’effectivité coopèrent dès lors avec ceux de l’opportunité, de la performance et de la
sincérité, lors de l’exécution de la dépense publique26. De l’état de la dépense publique, on
semble désormais s’intéresser aux effets de celle-ci27. Le contrôle de la qualité est alors en
même temps un contrôle des choix (A) et des résultats de la dépense publique (B), tout en
s’adaptant sémantiquement au gré des moments et des domaines d’intervention28.

A. L’opportunité de l’utilisation des fonds publics

Le contrôle de la qualité de la dépense publique est avant tout un contrôle qui porte sur
les choix de la dépense à opérer. C’est un contrôle de l’opportunité contribuant à guider ou à
orienter les actions des personnes publiques29. Ce contrôle a longtemps fait défaut dans le
système camerounais de contrôle des finances publiques, malgré de multiples efforts
d’adoption et d’occasion de réalisation. Il a fallu attendre la réforme en cours pour voir son
avènement. Ce qui aurait certainement mis Benjamin BIBIAS en émoi qui aussitôt serait alors
revenu sur son plumitif décriant : « On a souvent signalé les lacunes du contrôle budgétaire.
Ce reproche est justifié dans toute la mesure où les contrôleurs n’ont ni le pouvoir ni les
moyens leur permettant de contester l’opportunité des décisions ministérielles génératrices
des dépenses publiques. C’est sans doute en théorie regrettable, mais il est en fait à peu près
exclu que l’on arrive jamais à enlever aux ordonnateurs publics responsables, ce qui fait
l’essentiel de leurs responsabilités, à savoir le fait qu’ils sont les seuls à décider »30. Bien que
le contrôle de l’opportunité ne soit aucunement l’apanage exclusif des ordonnateurs de
crédits. Il sied alors de se fixer sur ses différents contours (1), pour mettre en exergue l’intérêt
de cette introduction sur les finances publiques camerounaises (2).

1. La définition du contrôle d’opportunité


Ce serait une grossière erreur que de réduire le contrôle de la qualité d’une gestion au
seul contrôle des résultats de celle-ci. Car pour les collectivités publiques, le contrôle de la
qualité d’une gestion reste possible même en dehors de tous résultats, même si l’idéal de ce
contrôle est d’améliorer ces résultats31. La condition de son existence est cependant que le
contrôleur puisse asseoir son jugement sur ce qu’il estime normal. Il pourra se refermer aux
principes généraux de saine gestion, à des considérations d’utilité , de performance ou de
rationalité, point n’étant besoin en principe de texte pour faire de l’impératif de réduction des
coûts de fonctionnement la loi des services publics32. Avant toute exécution, c'est-à-dire à
l’initiation de l’opération financière considérée, ce contrôle prend les contours d’un contrôle
de l’opportunité. Ramené à la dépense publique, l’opportunité traduit alors « toute

26
Bernard. CIEUTAT, « Le contrôle des finances publiques : quel équilibre entre régularité et performance,
entre responsabilité et liberté », op. cit.
27
A. MAUCOUR-ISABELLE, op. cit., p 201
28
André. BARILARI, Michel. BOUVIER., La lolf et la nouvelle gouvernance financière de l’Etat, Paris,
L.G.D.J, 3e éd., Coll, système, 2010, p 102.
29
A. MAUCOUR-ISABELLE, op. cit
30
Benjamin BIDIAS, Finances publiques op. cit., p 847
31
R. RABANT, « Réformes en cours en vue d’introduire une plus grande exigence de performance dans la
gestion des finances publiques au Cameroun », op. cit., pp 93-102.
32
Jean GODARD, « Brèves remarques sur le contrôle des finances publiques » op. cit.

399
préoccupation de choisir aussi judicieusement que possible cette opération financière et de
l’effectuer au moindre coût »33. Autrement dit, contrôler l’opportunité d’une dépense publique
revient à apprécier à pertinence et son coût lors de son initiation avant de l’exécuter ou de la
mettre en œuvre au cas où elle se traduirait en programme ou projet.
a. L’appréciation de la pertinence de la dépense publique
Contrôler l’opportunité de la dépense publique consiste à apprécier sa pertinence. Il
s’agit de jauger de son bien fonde c'est-à-dire les raisons qui justifient son initiation par
rapport à une autre. Il est donc question d’apprécier la raison d’être d’une dépense sur la base
de certains critères, à l’instar de l’utilité publique 34, la nécessité ou même l’urgence. Une
dépense publique doit en effet être la réponse à un besoin social bien déterminé35. Ce besoin
peut résulter d’un fait prévisible ou alors d’une situation fortuite. Et la réalisation de la
dépense doit autant que possible satisfaire ce besoin La dépense publique sera d’autant plus
pertinente qu’elle soulage la société de ce besoin au moment idoine. D’où les considérations
d’opportunité Apprécier la pertinence de cette opération financière tend ainsi à répondre à la
délicate question de savoir pourquoi telle dépense publique à tel moment m. Cette question
s’est souvent posée au Cameroun avec une certaine constance et une particulière acuité, en
laissant à son passage l’épineux problème de la qualité des choix des autorités publiques dans
l’initiation des dépenses publiques. En effet, comment comprendre dans un pays en
développement pauvre et très endetté 36 que les pouvoirs publics mettent l’accent sur
l’amélioration du parc automobile de l’Etat alors que des citoyens participant à
l’accomplissement service public du même Etat souffrent des problème de leur intégration à
la fonction publique et partant de leur prise en charge financière par l’Etat après admission
définitive à un concours administratif et une formation pendant la période réglementaire ?
Plus précisément, qu’est ce qui pourrait justifier qu’un personnel de direction de la fonction
publique ait à sa disposition trois à quatre voitures de service de grand calibre alors qu’un
instituteur vacataire ayant servi pendant plus de sept ans attend encore son premier salaire qui
pourrait résulter d’une hypothétique intégration à la fonction publique. Très certainement une
relative appréciation de la pertinence et partant de l’opportunité de la dépense à engager par
l’Etat. On comprend dès lors certaines mesures de réduction du train de vie de l’Etat et
précisément de réduction de son parc automobile dictée par l’impératif d’assainissement des
finances publiques inhérent à la conditionnalité des bailleurs de fonds. L’accent étant mis sur
la réduction des dépenses publiques37, même s’il demeure apodictique qu’il n y a aucunement
synonymie entre la réduction de la dépense publique et l’appréciation de son opportunité.
Cette dernière pouvant plutôt consister en leur accroissement en tant que de besoin.
Autrement dit, une dépense publique opportune peut être importante ou moindre du point de
vue quantitatif, et non pas forcement réduite, tout dépendant du besoin social en présence à
couvrir et bien évidemment des crédits disponibles dont il faut par ailleurs apprécier le coût.

33
Benjamin BIDIAS., Finances publiques [Link]., p 885
34
Idem, p 884
35
Robert. CROS., Finances publiques. Institutions et mécanismes économiques, Cujas, Paris, 1994, p 116
36
O. JOKUNG NGUENA, Initiative PPTE : quels enjeux pour l’Afrique ? Harmattan, Paris, 2005, pp 26 et
suivantes
37
Magloire ONDOA, « Le droit public dans les Etats africains sous ajustement structurel : le cas du Cameroun »,
op. cit., p 400

400
b. L’appréciation du coût de la dépense publique
Contrôler l’opportunité de la dépense publique revient par ailleurs à apprécier au
préalable le coût de celle-ci 38 . C'est-à-dire évaluer l’impact que cette opération financière
pourrait produire sur les crédits publics disponibles pour la couverture des charges de l’Etat. Il
faut en effet évaluer avant toute exécution la ponction financière qui pourrait résulter de la
réalisation de toute dépense publique. En évitant des positions extrêmes visant à faire croire
qu’une dépense de très grande importance est inopportune eu égard à l’importance de la
ponction créée sur les ressources publiques. Et qu’à l’inverse, ce sont les dépenses de moindre
importance qui sont opportunes. Il s’agit ici en effet d’une logique du cas par cas, car une
dépense de grande importance peut-être on ne peut plus opportune, tandis qu’une autre de
moindre importance est inopportune, et vice versa. Tout dépendant une fois de plus de la
nature et de l’importance de la charge sociale à couvrir. D’où l’intérêt d’un contrôle
d’opportunité qui guidera les pouvoirs publics dans le choix quantitatif de la réalisation de
telle ou telle dépense publique. C’est ainsi que les prévisions financières afférentes aux
investissements peuvent paraître selon les chiffres très importantes et les dépenses de
fonctionnement modestes. Or les premières nécessitent encore davantage de crédit eu égard à
l’enclavement général de Cameroun. Tandis que les seconde, sans toutefois les amoindrir
nécessitent aussi une amélioration pour ne serait-ce que pour réhabiliter les salaires des
fonctionnaires revus à la baisse vers les années 1994. On comprend dès lors que l’une comme
l’autre, apparemment grande ou petite, nécessitent une évaluation les rendant rationnelle 39 par
rapport au besoin en présence. Et la solution ne consistant pas en leur augmentation ou
réduction mécanique. Le contrôle d’opportunité est une préoccupation très déterminante au
Cameroun, eu égard à la modicité de nos budgets devant par contre couvrir des charges
publiques très importantes. Autrement dit, il existe plus de charges sociales que de moyens
financiers. Il faut dès lors évaluer autant que possible quantitativement toute dépense publique
à initier et à réaliser. Afin que celle-ci n’entrave point la couverture des autres charges et
partant tout le fonctionnement de l’Etat. C’est non seulement l’esprit de la rationalisation des
choix des dépenses publiques40, mais aussi celui de la règle de l’équilibre budgétaire qui fait
intervenir les ressources disponibles devant être en parfait équilibre avec les dépenses
publiques, dans une logique prévisionnelle 41 . Au vue de ce qui précède, il appert que le
contrôle d’opportunité est une évaluation de la pertinence et du coût de la dépense à initier et
à réaliser. Il est préalable à l’exécution de cette opération financière et vise le bien-fondé
qualitatif et même quantitatif de la dépense en cours d’élaboration. Il satisfait à toute
préoccupation sur le choix de la dépense, sans toutefois se réduire à sa réduction quantitative.
Ce contrôle dès lors met en relief un certain intérêt tant du point de vue de l’orientation de
l’activité de l’Etat, que de la performance de celle-ci. Ne sied-il pas alors de savoir
précisément d’où ce contrôle tire cette importance ?

38
Benjamin BIDIAS., Finances publiques op. cit., p 885
39
Jean GODARD., « Brèves remarques sur le contrôle des finances publiques » [Link].
40
Etienne Charles LEKENE DONFACK., Finances publiques camerounaises, op. cit., pp 136 et suivantes
41
S.-H NNANGA., L’élément fiscal dans la recherche de l’équilibre budgétaire au Cameroun, op. cit., pp 23 et
suivantes.

401
2. La portée du contrôle de l’opportunité
En principe situé à l’initiation de toute action publique et celle dépensière en particulier,
le contrôle de l’opportunité de la dépense publique revêt une importance particulière dans la
conduite de toute activité publique à plus d’un titre. D’une part, la personne publique dans le
déploiement de ses activités, n’agit pas comme une machine programmée en avance qui
mécaniquement réalise des prestations à tout vent. Celle-ci cible et évalue au préalable toutes
ses actions afin de les maîtriser. D’autre part, ayant parfaitement maîtrisé ses actions elle les
réalise de la manière la plus performante possible, afin de satisfaire aux exigences des
citoyens. On perçoit dès lors une certaine complémentarité entre la première et la seconde
raison, tant il est vrai que l’évaluation des actions ciblées contribue à la réalisation
performante de ces dernières. Le contrôle de l’opportunité de la dépense publique éclaire donc
les choix des autorités publiques dans la couverture des charges publiques, tout en contribuant
à la satisfaction performante de ces charges et partant à la réalisation de toute action publique.
a. L’orientation des choix de l’action publique
Le contrôle d’opportunité éclaire les choix de la personne publique dans la couverture
des charges sociale. L’Etat, à travers son administration a pour vocation de satisfaire l’intérêt
général 42. Or ce concept d’intérêt général est assimilable à un fourre-tout, eu égard à aux
innombrables charges qui peuvent découler de sa conduite, quoi que la détermination
juridique d’une mission d’intérêt générale ressortisse à la puissance publique elle-même446.
Autrement dit, poursuivre des missions d’intérêt général consiste pratiquement pour l’Etat, à
la réalisation d’une multitude d’actions plus ou moins importantes. Il importe dès lors de
choisir celles qu’il faut réaliser en priorité, car se livrer à la couverture de tous les besoins
sociaux est une véritable gageure nécessitant d’importants moyens tant matériels que
humains. D’où l’intérêt d’un contrôle de l’opportunité ou d’une évaluation ex ante qui
contribuera alors à montrer aux décideurs publics les actions les plus importante de l’heure,
selon des critères d’utilité publique. S’agissant de la dépense publique, l’importance du
contrôle d’opportunité est davantage rehaussée eu égard aux montants relatifs des budgets de
l’Etat qui doit pourtant satisfaire en principe toutes les charges on ne peut plus nombreuses
issues des besoins de citoyens. Il faut dès lors savoir quelle dépense initier en priorité, et
quelle autre pourrait attendre. Si non, on réalisera des opérations financières pratiquement
inutiles car ne rencontrant pas l’adhésion des citoyens et n’ayant pas un impact direct sur
ceux-ci en ce moment précis 43 . Le contrôle de l’opportunité jouera des lors un rôle
déterminent car permettant d’apprécier non seulement la pertinence de la dépense à initier,
mais également son coût. Afin de poser l’acte dépensier qu’il convient au moment opportun et
avec les moyens financiers rationnellement correspondants.
Le contrôle d’opportunité dégage un intérêt particulier dans les pays en développement
en général et le Cameroun en particulier. Car ces pays ont ceci de particulier qu’ils ne
disposent pas des moyens financiers conséquents par rapport à leurs objectifs de
développement et de lutte contre la pauvreté qui les paralyse davantage. Dès lors le moindre
petit centime qu’ils parviennent à glaner soit des recettes fiscales et non fiscales, soit des

42
Jean RIVERO., Droit administratif, Paris, Dalloz, 1980, p439.
43
Guy ORSONI, Finances publiques, [Link]., p 70

402
différents dons et initiative d’allègement de leur colossale dette, doit être utilisé de la manière
la plus rationnelle qui soit, afin couvrir leurs multiples charges.
b. La performance dans l’action de l’Etat
Le contrôle d’opportunité contribue par ailleurs à la performance de l’Etat dans la
réalisation de ses actions. En effet, ayant pour effet d’éclairer les choix des personnes
publiques, le contrôle d’opportunité améliore la performance des actions de l’Etat dans la
mesure où celle-ci dépend aussi des considérations d’initiation desdites actions448.
Autrement dit, pour qu’une action de l’Etat soit performante il faut au préalable qu’elle soit
bien initiée, les résultats de toutes actions dépendant en grande partie des considérations de
son initiation. Ainsi, la dépense publique sera d’autant plus efficiente, efficace et économe
que si elle a été bien ciblée, et évaluée au préalable. Or ce ciblage et cette évaluation
procèdent d’un contrôle d’opportunité. L’illustration parfaite de cette corrélation au
Cameroun découle de la réalisation des programmes et projets de dépenses issues des
initiatives de désendettement au titre soit de l’initiative en faveur des pays pauvres et très
endettés, soit du contrat de désendettement et de développement. Le ciblage et les évaluations
ex ante dont elles font l’objet procèdent d’un véritable contrôle d’opportunité préalable à leur
financement à base des ressources additionnelles relatives à ces initiatives 44 . Ceux-ci
contribuent à l’efficacité à l’efficience et à l’économie des résultats de ces dépenses, même si
on peut tout à certains égards décrié la sous-utilisation de ces ressources additionnelles, qui
pourrait aussi trouver justification dans la rigueur du contrôle dont elles font l’objet. Quoi
qu’il en soit, il demeure constant que les conditions d’initiation d’une dépense publique
influent sur l’état ou l’impact des résultats finaux. Et l’appréciation de la pertinence et du coût
de ladite dépense fait partie de ces conditions d’initiation. Le contrôle d’opportunité de la
dépense publique revêt ainsi une portée significative dans l’action des personnes publiques,
car consistant en une évaluation de la pertinence et du coût de cette opération financière, ce
contrôle guide les choix des autorités investies du pouvoir de décision en matière financière,
d’une part, tout en contribuant à la réalisation en toute efficience des actions pertinemment
choisies. Intervenant à l’initiation de toute action publique dépensière et par ailleurs afférente
à son impact potentiel, le contrôle d’opportunité est alors un type particulier de contrôle de la
qualité de la dépense publique. Ce contrôle initial doit cependant se compléter d’un contrôle
des résultats pour mieux suivre tout le processus de la dépense publique dans sa dimension
qualitative. Or la dépense publique suit un processus administratif et comptable au cours de
son exécution. Ceci a pour conséquence une appréhension bidimensionnelle de ses résultats.
Qu’en sera t-il du contrôle de la qualité de ces résultats ?

B. La qualité des résultats de la dépense publique

La qualité d’une dépense publique ne s’apprécie pas exclusivement à l’initiation de


cette opération financière. Elle s’apprécie aussi en principe en cours d’exécution et surtout au
terme de sa réalisation, même si le système de contrôle issu de la réforme semble mettre un
accent particulier sur les résultats. La dépense publique camerounaise, à l’instar des dépenses

44
Stève Thierry BILOUNGA, Le contrôle des dépenses issues de l’initiative en faveur des pays pauvres très
endettés& au Cameroun, op. cit.

403
de plusieurs autres Etats suit cependant concomitamment deux circuits complémentaires au
cours de son exécution. Un circuit administratif qui va jusque dans la réalisation physique des
projets et programmes de dépense en mobilisant une gamme variée d’acteurs, et un circuit
comptable tout à fait complexe concrétisé par la production de plusieurs documents chiffrés
retraçant les mouvements opérés par la dépense dès son engagement jusqu’à son paiement,
appelés comptes. Bien que ces circuits soient en principe séparés par application de la règle
cardinale des ordonnateurs et des comptables, ils obéissent du point de vue processuel aux
étapes successive de toute dépense, selon qu’elle est de droit commun, en forme simplifiée ou
sous forme de régie d’avance. Quoi qu’il en soit, un contrôle est institué respectivement sur
les résultats administratifs et comptables de la dépense publique, en vue d’apprécier la qualité
desdits résultats. Procédant des logiques différentes selon qu’il porte sur les résultats
administratifs ou comptables, ce contrôle de la qualité adopte des désignations tout aussi
différentes. On parlera ainsi d’un contrôle de performance lorsqu’il porte sur les résultats
administratifs45 (1), et de la certification46 quand il s’agit d’apprécier les résultats comptables
(2).
1. Le contrôle de la performance de la dépense publique
L’appréciation de la qualité des résultats administratifs de la dépense publique passe par
un contrôle dit de la performance de cette opération financière. Il s’agit d’une exigence
nouvelle des finances publiques camerounaises, issue de la réforme entreprise sur la fonction
du contrôle. Bien qu’imposée par l’occident, l’adoption de l’exigence d’une dépense publique
performante pourrait tout de même trouver certains surtout au terme de sa réalisation, même
si le système de contrôle issu de la réforme semble mettre un accent particulier sur les
résultats 47 . La dépense publique camerounaise, à l’instar des dépenses de plusieurs autres
Etats suit cependant concomitamment deux circuits complémentaires au cours de son
exécution. Un circuit administratif qui va jusque dans la réalisation physique des projets et
programmes de dépense en mobilisant une gamme variée d’acteurs, et un circuit comptable
tout à fait complexe concrétisé par la production de plusieurs documents chiffrés retraçant les
mouvements opérés par la dépense dès son engagement jusqu’à son paiement, appelés
comptes. Bien que ces circuits soient en principe séparés par application de la règle cardinale
des ordonnateurs et des comptables, ils obéissent du point de vue processuel aux étapes
successive de toute dépense, selon qu’elle est de droit commun, en forme simplifiée ou sous
forme de régie d’avance. Quoi qu’il en soit, un contrôle est institué respectivement sur les
résultats administratifs et comptables de la dépense publique, en vue d’apprécier la qualité
desdits résultats. Procédant des logiques différentes selon qu’il porte sur les résultats
administratifs ou comptables, ce contrôle de la qualité adopte des désignations tout aussi
différentes. On parlera ainsi d’un contrôle de performance lorsqu’il porte sur les résultats

45
M. LMIMOUNI, « La réforme du contrôle administratif des dépenses publiques », RFFP, n°102, juin 2008,
pp 107 et s.
46
D. HURON, F. MARTY, J. SPINDLER., « De la certification des comptes de l’Etat : principes, enjeux et
difficultés », RFFP, n°100, novembre 2007, pp 135- 143.
47
R. BRABANT., « Réformes en cours en vue d’introduire une plus grande exigence de performance dans la
gestion des finances publiques au Cameroun », [Link]., pp 93-102.

404
administratifs 48 (a), et de la certification454 quand il s’agit d’apprécier les résultats
comptables (b).
a. La définition du contrôle de performance
Bien qu’il y ait une certaine constance sur le fait que l’appréciation de la performance
passe par les résultats d’une action49, force est tout de même de reconnaître que la doctrine
propre aux finances et au management publics ne s’accorde pas au sujet du sens précis de la
notion de la performance50. Tout semblant dépendre de la position occupée par l’analyste.
Ainsi, l’opinion des usagers des services publics ou des bénéficiaires de la dépense publique
sera distincte de celle des fonctionnaires ou de l’ordonnateur. Par ailleurs, loin d’adopter une
position aussi réductionniste que celle d’un auteur51 ramenant la question de la performance à
l’interrogation à savoir : « l’objectif est-il atteint ? », sans pour autant la réfuter, il convient
d’élargir la problématique en intégrant la question « comment l’objectif a été atteint » et
même « pourquoi l’objectif a été atteint », car « ce n’est qu’en étant clair sur les objectifs que
nous obtiendrons des résultats. Comme en toutes choses, le comment dépend du pourquoi »52.
Apprécier la performance de la dépense publique consistera alors à se demander si l’objectif
fixé a été atteint certes, mais encore faudra-t-il savoir si cet objectif a été atteint dans des
meilleures conditions. Autrement dit, à la question de savoir si l’objectif recherché a été
atteint dont répond « l’efficacité », il faudra associer l’interrogation visant à déterminer si
l’objectif a été atteint par l’utilisation exclusive des crédits alloués à cet effet, satisfaite
logiquement par l’exigence « d’efficience », et même si la réalisation de cet objectif n’a pas
été profitable pécuniairement en générant un bénéfice par rapport aux crédits prévus au
départ, c'est-à-dire « l’économie ». Contrôle la performance revient donc à jauger « les trois E
»53, notamment, l’efficacité, l’efficience et l’économie Même en l’absence de toute indication
sur le rendement du service, le contrôle de la qualité d’une gestion trouve un domaine de
choix dans la recherche des pratiques onéreuses. L’idéal est d’atteindre l’objectif qu’on s’est
fixé en mobilisant peu de moyens. C’est en fait l’esprit de l’économie d’une dépense
publique. On entend par économie dans la logique de la performance, l’acquisition au
meilleur coût et en temps opportun des ressources financières, humaines et matérielles en
quantité et en qualité appropriée. On prend en considération ici l’analyse des besoins, la
détermination des exigences, l’acquisition, l’utilisation, l’aliénation. L’efficience est la
transformation au meilleur rendement des ressources en biens et services, ou bien le rapport
entre les biens les services produits, et les ressources investies.
L’efficacité quant à elle est l’atteinte au meilleur degré des objectifs ou autres effets
recherchés d’un programme, d’une organisation ou d’une activité. Son appréciation nécessite
la précision des objectifs et des résultats escomptés, l’identification des indicateurs et
l’évaluation de l’impact de l’activité et si les objectifs conservent leur pertinence.

48
A. MAUCOUR-ISABELLE, op. cit.
49
P. DELAFOSSE., « Mesure de la performance », Réforme du cadre juridique pour une meilleure gestion des
finances publiques au Cameroun, op. cit., p 83
50
BURT PERRIN , « Réforme du management public. Cap sur la performance et les résultats », op. cit., p 75.
51
C. WEULASSAGOU, « L’information sur la performance », op. cit., p 136.
52
Nicolas SARKOZY, « Comment mener la réforme de la gestion des finances de l’Etat ? », op. cit., p 9.
53
C. WEULASSAGOU., « L’information sur la performance », [Link]., p 136.

405
b. La finalité du contrôle de performance
L’introduction au Cameroun d’une gestion des fonds publics fondé sur la performance
revêt un intérêt particulier car elle permet à cette Etat de marquer un pas considérable vers la
modernité, en rejoignant ainsi certains autres pays ayant trouvé nécessaire non de se démettre
de la logique de gestion fondée sur la régularité, mais de la compléter par d’autres moyens
utiles pour une meilleure maîtrise de finances publiques. Le premier stade de l’évolution
consiste en une transformation profonde de la logique de gestion des finances publiques et
même de l’Etat en général. En effet, fondé au préalable sur la régularité, notre système de
gestion des finances publiques en générale et de la gestion publique en particulier était fondé
sur la régularité54. Autrement dit, les organes de contrôle recherchaient uniquement l’exacte
application d’une réglementation financière générale et impersonnelle. Malgré certains
mérites, ce système de gestion a assis une logique des moyens dans nos finances publiques.
On avait ainsi l’impression que l’existence seule d’un système de gestion ou alors de contrôle
était suffisante et son exercice importait peu. Par l’introduction de la performance, le système
de gestion camerounais adopte une logique des résultats. Dorénavant, il faut produire de bons
résultats en initiant le moindre projet de dépense. On partage la même impression que
Bernard ABATE lorsqu’il affirme : « à la gestion fondée sur la régularité des actes qui
débouche à une obligation de moyens, on a substitué une gestion de la performance qui
débouche sur une obligation des résultats »55. Une telle mutation ne devrait certainement pas
laisser le système de gestion d’ensemble de l’Etat indifférent. En effet ce dernier doit
consentir une évolution consistant à favoriser l’avènement d’un modèle de gestion enclin à la
pratique des entreprises privées, pour remplacer celui purement bureaucratique ayant trahit
ses limites. Il s’agit sous la plume de Jean Pierre LASSALE de « passer d’un Etat
administratif à un Etat stratège »56.
Le second stade de l’évolution qui est d’ailleurs une suite logique du premier, c’est
l’adhésion à la bonne gouvernance financière463. En effet, l’adoption d’une logique de
gestion fondée sur l’esprit d’entreprise enclin à la concurrence, à la performance et
évidemment à la transparence accélère le processus d’évolution vers la bonne gouvernance
financière. Bien qu’il y ait des problèmes dans la doctrine pour donner une signification
précise au concept de gouvernance financière et a fortiori à celle qui se veut bonne, quelques
éléments constants permettent d’esquisser ses contours dans la gestion des entreprises privées.
Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il importe pour l’Etat contemporain de s’inspirer de
cette logique de gestion. Il est question de la performance qui est le corollaire de la
compétitivité ou de la concurrence. Le plus important pour cet élément étant d’adopter une
culture des résultats dont on appréciera l’efficacité, l’efficience et la rationalité. Le second
élément est la transparence.
La gestion financière doit baigner dans un environnement propice à la traçabilité à la
lisibilité, ou à la sincérité, afin que le circuit des dépenses publique puisse être débarrasser des
éléments favorables à d’opacité, que les comptes de l’Etat reflètent fidèlement la situation du

54
O’CONNOR, PAUWELS, « Les finalités du contrôle interne et du contrôle externe », in Réforme du cadre
juridique pour une meilleure gestion des finances publiques au Cameroun, op. cit., p 111.
55
Bernard ABATE, « Faut il changer la gestion de l’Etat ? », op. cit., p 188.
56
Jean Paul LASSALE., « De l’Etat administratif à l’Etat stratège », op. cit., pp 86-91.

406
patrimoine financier, et que le public soit continûment informé de l’état et des différents
mouvements des deniers publics qu’ils contribuent constituer. Précisons cependant que
l’évolution prônée ne saurait aucunement entraîner la disparition du contrôle de régularité ?
Car « il n’en reste pas moins vrai que dans un Etat de droit, les contrôles de régularité
continueront à tenir leur place importante. Mais il s’agira de contrôle de régularité rénovés
dans leur contenu comme dans leurs méthodes »57. L’adoption d’un contrôle de performance,
mieux d’un contrôle de la qualité des résultats administratifs de la dépense publique met ainsi
en exergue son importance et même son contenu, car elle impose une transformation
systématique de la logique ou même de la culture de gestion de l’Etat en matière financière.
Par ce biais, l’évolution vers la modernité financière appréhendée actuellement à travers la
bonne gouvernance financière se trouve initiée, sans toutefois débarrasser le système de
gestion camerounais du contrôle de régularité conservant toute sa signification dans le
contexte d’un Etat de droit. Ce contrôle doit avoir un corollaire sur le plan comptable afin de
mieux jauger de la qualité des résultats de tout le processus de la dépense publique.

2. La certification
La réorientation de la finalité du contrôle financier opérée par la réforme entreprise sur
les finances publiques camerounaises s’est fait percevoir sur le plan comptable par la mise en
place d’un contrôle de la qualité des documents comptables sanctionnant la gestion de la
dépense publique sur ce plan. Il s’agit de la certification. Il s’agit là d’une évolution on ne
plus importante quand on a conscience de la précarité du système comptable du mis en place
par l’ordonnance de 1962 complété par le décret du 16 mai portant aménagement de la
législation financière de l’Etat. En effet, basé sur un traitement mécanographique des
opérations comptables centralisé par le Directeur du Trésor, le système comptable
camerounais trahit très tôt ses lacunes du fait de la non production de documents comptables
devant retracer tous les résultats enregistrés sur ce plan. Autrement dit, le système comptable
d’alors ne parvenait pas à produire une balance des comptes digne de ce nom sur laquelle
pourrait porter un contrôle. Il était dès lors urgent de changer cette donne peu propice à la
sincérité des comptes. C’est ce que les pouvoirs publics tentèrent d’initier depuis
pratiquement 1980 et que la réforme en cours vise à concrétiser. Traçant l’intérêt de la
certification en filigrane à l’horizon du droit budgétaire comptable camerounais, ces brèves
évocations historiques ne fixent cependant pas l’observateur des phénomènes comptables sur
le contenu précis du concept de la certification. D’où la nécessité de le définir et d’en
rehausser la portée.
a. L’identification de la certification
La certification de la gestion publique est un contrôle, et plus précisément un audit de la
fiabilité des méthodes comptables employées par les principaux intervenants du circuit de
réalisation comptable de cette opération financière465. Elle consiste à donner une assurance
que les états financiers d’une entité sont exempts d’anomalies significatives58. Son objectif et

57
Bernard CIEUTAT., « Le contrôle des finances publiques : quel équilibre entre la régularité et la performance,
entre la responsabilité et la liberté ? », op. cit., p 100
58
Jean Raphael ALVENTOZA, Paul LEFAS, Jean GOUBAULT, « La première certification des comptes de
l’Etat », RFFP, n°99, septembre 2007, p46

407
de garantir la régularité, la sincérité et la fidélité des comptes sanctionnant une gestion. C’est
aux dire de Raymond MUZELLEC « une démarche de contrôle externe conduisant à la
formulation d’une « opinion » d’expert sur la régularité, la sincérité et la fidélité des états
financiers d’une organisation et s’il y a lieu, sur les rapports financiers et de gestion de ladite
organisation »59. Certifier un compte consiste ainsi à assurer a posteriori successivement trois
types de contrôles complémentaires, mais distincts dans leur esprit, à savoir le contrôle de la
régularité, le contrôle de la sincérité et le contrôle de l’image fidèle de ce compte. C’est une
évaluation portant sur un objet, qui suit une procédure précise et se sanctionnée par un résultat
bien structuré.
Contrôler la régularité d’un compte signifie s’assurer que contrôle a appliqué les
différents instruments juridiques qui régissent la réalisation comptable de la dépense publique.
C’est un véritable contrôle de conformité aux lois et principes comptables admis. Quant à
contrôler la sincérité, il s’agit de vérifier l’application de bonne foi des règles et procédures en
fonction de la connaissance que les responsables des comptes doivent normalement avoir de
la réalité et de l’importance des opérations, des événements et des situations, pour parvenir à
une appréciation raisonnable des risques et des dépréciations par les responsables et à une
évaluation correcte des valeurs comptables. Contrôler la fidélité enfin consiste à s’assurer
d’une image non trompeuse dans le cadre des conventions comptables que chacun s’attend à
voir respectées60.
La procédure de la certification comprend en principe trois principales étapes. Tout part
de l’obtention des informations nécessaires à la réalisation de la certification par l’organe de
contrôle. Ces informations consistent non seulement l’organisation, le fonctionnement et
même les différents contrôles internes du service comptable considéré, mais aussi et surtout
les documents comptables proprement dits. Ensuite intervient l’évaluation des différentes
informations obtenues portant sur l’environnement de travail de ce service comptable. Et ce
n’est qu’après avoir eu la maîtrise parfaite de ces différents paramètres que commence enfin
la certification proprement dite des documents comptables. On examine directement les
comptes et les états financiers par sondages, test de procédure, examen analytique
La certification se solde par un rapport contenant une « opinion non équivoque ».
Autrement dit, au terme de la certification, l’organe de contrôle doit se prononcer clairement
sur le compte évalué en émettant un jugement bien clair qui renseigne son premier
destinataire qu’est le comptable sur son attitude dans la manipulation des crédits. Quatre
hypothèses sont à envisager ici. L’opinion du contrôleur peut ne pas avoir de réserves. Dans
ce cas le compte est sincère, régulier, et fidèle. Le rapport peut être assorti de réserves. Celles-
ci doivent être motivées, chiffrées pour signifier les écarts et défauts comptables recensés. Le
rapport peut aussi contenir une opinion négative dans le cas où les limitations dans la portée
des vérifications ou les désaccords sont telles que leur impact sur les états financiers dépasse
les simples réserves.

59
Raymond MUZELLEC, « Vers la certification des comptes de l’Etat en 2007 », in Mélanges Loïc PHILIP,
Economica, 2005, p 486.
60
Idem.

408
Précisons par ailleurs que l’organe chargé de la certification peut aussi faire un rapport
pour signifier qu’il n’a pas pu se prononcer sur un compte ; Dans ce cas, il refuse tout
simplement de donner son opinion. En guise d’illustration, la Cour des comptes française lors
de ses toutes premières certifications à l’ère de la nouvelle loi organique, a soldé son travail
par un rapport assorti de réserves. Elle conclut pour les comptes de 2006 que : « au vue des
observations mentionnées, la cour ne peut certifier sans réserves qu’au regard des règles et
principes comptables qui lui sont applicables, le compte général de l’Etat, dans tous ses
aspects significatifs, soit régulier sincère et donne une image fidèle de la situation financière
et du patrimoine de l’Etat au 31 décembre 2006. Mais compte tenu à la fois des travaux déjà
réalisés par l’administration pour établir le premier compte général de l’Etat sans avoir
bénéficié d’une période transitoire, des informations détaillées contenues dans ce document et
des engagements pris pour lever à court ou moyen terme les incertitudes et réduire les
limitations et les désaccords qui subsistent, la Cour formule sur le compte général de l’Etat
arrêté le 31 décembre 2006 une certification assortie de 13 réserves substantielles »
La certification porte en principe sur tous les documents ayant un caractère comptable.
Bien que les textes puissent préciser clairement ces documents, il sied de préciser ici que la
certification porte surtout sur la balance générale des comptes de l’Etat, le compte des
résultats, le bilan et ses annexes.
b. La portée de la certification
La certification présente un grand intérêt pour le système comptable camerounais, car
favorisant son amélioration à plus d’un titre. D’une part elle est favorable au passage tant
souhaité d’un système comptable « en caisse » à un système d’exercice ou « des droits
constatés», d’autre part elle tend à normaliser nos comptes qui retrouvent ainsi enfin
l’ambiance internationale en la matière. On a toujours reproché à notre système comptable
d’être celui des caisses, qui bien que simple et robuste, ne rend pas compte ni de la véritable
situation financière de l’Etat ni de son enrichissement ou appauvrissement du fait des
modifications de son patrimoine61. Ce système ne rend non plus compte de l’ensemble des
engagements pris et qui peuvent venir obérer la situation future. Par l’adoption de la
certification un passage obligatoire vers le système de comptabilité en droit constaté favorable
à une comptabilité patrimoniale s’impose. Ce dernier est fondé sur l’enregistrement et
l’évaluation des droits et des obligations. Tout en constituant le modèle employé par les
entreprises privées. Le système comptable a ceci d’important qu’il permet à l’Etat d’avoir une
connaissance exacte de son patrimoine financier à travers une analyse simple des comptes,
même si celui-ci est matériellement différent de l’Etat dans les caisses. La certification permet
par ailleurs la normalisation 62 des comptes de l’Etat camerounais. La normalisation des
comptes fait appel aux normes63, c'est-à-dire brièvement, aux instruments juridiques auxquels
tout compte doit se conformer. La normalisation des comptes interpelle ainsi l’existence d’un
système comptable élaboré sur une base simplifiée, unifiée et rationalisée. La particularité
étant que plus le système est performant, et cohérent, plus il est lisible. Le système comptable

61
Jean Raphael ALVENTOZA, « La liaison budget comptabilité », [Link]., p 54.
62
ETOGO MBEZELE, op. cit
63
P. ADHEMAR, « L’émergence d’un référentiel financier et comptable international pour le secteur public »,
RFFP, n°80, décembre 2002, pp 61-65.

409
jusque-là applicable, fondé sur une comptabilité des caisses, ne favorisait pas une bonne
lisibilité de nos comptes. Avec la certification et son corollaire l’adoption d’un système
patrimoniale, les comptes de l’Etat seront davantage lisibles et conformes aux normes
nationales et internationales régissant la comptabilité publique.
Consistant en contrôle de la qualité des résultats comptables de la dépense publique, la
certification a pour finalité d’attester que les comptes de l’Etat ne sont entachés d’aucune
anomalie de nature à entacher leur régularité, sincérité et la fiabilité. C’est un contrôle
déterminant dans l’amélioration du système comptable camerounais car il impulse le passage
souhaité d’une comptabilité des caisses à une comptabilité d’exercice. Il contribue par ailleurs
à la normalisation des comptes jugés antérieurement illisibles, car contraires aux normes du
référentiel comptable international.
Au terme de cette présentation théorique du contrôle de la qualité de la dépense
publique, il convient de noter qu’en dehors du contrôle de la régularité que le système
camerounais de contrôle a toujours visé et que la réforme a par ailleurs consolidé, il existe
désormais ici un contrôle de la qualité de la dépense portant non seulement sur les projets de
cette opération financière, mais également sur ses différents résultats administratifs et
comptables. A l’initiation le contrôle de qualité est un contrôle de l’opportunité de la dépense.
Quant aux résultats, il est appelé contrôle de performance selon qu’il sanctionne une
gestion administrative ou certification lorsqu’il a pour objet des comptes. Ce contrôle est
susceptible de générer une transformation profonde de la logique de gestion de l’Etat dans
l’ensemble appelé alors à se départir du modèle de gestion bureaucratique habituel parfois
vecteur d’inertie, pour adopter celui stratégique enclin à la logique d’entreprise, où l’action est
la règle. Ne s’agit-il pas là d’une invite à la pratique à laquelle le contrôle de la qualité de la
dépense publique se doit d’acquiescer, pour que son introduction au Cameroun ne se limite
guère aux instruments juridiques qui le consacrent ?

II. LE DOMAINE D’APPLICATION DU CONTROLE DE QUALITE

Il importe de préciser que le cadre pratique des finances publiques camerounaises


semble tout de même déjà expérimenter des contrôles dont l’esprit ne se distingue pas des
innovations que nous étudions ici. Cette étude sera ainsi l’occasion idoine de leur
présentation. Le bon sens nous impose dès lors d’envisager l’application du contrôle de la
qualité des projets de dépense publique (A), avant d’initier l’étude des conditions de mise en
place du contrôle de résultats de cette opération financière (B).

A. L’application du contrôle d’opportunité

Le contrôle de l’opportunité est l‘un des types de contrôle de la qualité issu de la


réforme. Ce contrôle intervient sur publique à la phase des projets, autrement dit, à la phase
de l’initiation. Le circuit général de réalisation de la dépense publique met en exergue deux
niveaux potentiels susceptibles d’être appréhendés comme des cadres d’initiation de la
dépense publique. Il s’agit d’une part du moment d’adoption du projet de loi de finances, et
plus précisément lors de l’examen des autorisations potentielles des dépenses publiques, et

410
d’autre part lors de l’engagement administratif de la dépense publique par l’ordonnateur ou le
gestionnaire des crédits. Ces instants particuliers sont des cadres potentiels d’application du
contrôle de l’opportunité. Ils sollicitent dès lors des aménagements particuliers pour un
déroulement optimal du contrôle de la qualité de la dépense publique (1). L’utilisation par le
Cameroun des ressources additionnelles issues des initiatives de désendettement au titre de
l’initiative PPTE et du Contrat de désendettement et de développement (C2D) suscité la
création des mécanismes et techniques particuliers de suivi desdites ressources. Ceux-ci
semblent adopter dans leur logique l’esprit d’un contrôle de l’opportunité des dépenses qui en
résultent (2).

1. Les conditions de mise en œuvre du contrôle d’opportunité


L’application optimale du contrôle de la qualité de la dépense publique au Cameroun
impose la réunion d’un certain nombre d’éléments visant à rendre ce contrôle opérationnel. Et
l’absence de ceux-ci maintient l’existence de ce contrôle dans les textes juridiques qui les
consacrent et qui sont d’ailleurs difficilement déchiffrables. En dehors du cas du contrôle des
dépenses d’allégement de la dette publique extérieure qui fera l’objet de nos prochains
développements, le contrôle d’opportunité de la dépense publique pourra se dérouler au
Cameroun à travers la technique de l’évaluation parlementaire des politiques publiques
introduite par la nouvelle loi portant régime financier de l’Etat. Tout dépendra cependant du
type d’évaluation que le parlement adoptera pour évaluer les dépenses publiques. Car cette
option conditionne le déroulement d’un contrôle d’opportunité lors de l’adoption
parlementaire des projets de dépenses et lors de l’engagement de la dépense publique par
l’ordonnateur ou le gestionnaire de crédits.
a. La mise en œuvre lors de l’adoption parlementaire du projet de dépense
En dehors du contrôle traditionnel réalisé par les représentants de la nation sur les
projets de dépenses déposés par le gouvernement en vue de leur adoption, qui à notre humble
avis constitue un réel contrôle d’opportunité, tant il est vrai qu’il consiste aussi en principe au
choix des dépenses à autoriser, l’évaluation constitue une technique authentique de contrôle
d’opportunité de ces opérations financières. En effet, appréhendé comme un examen de
l’impact ou de l’efficacité d’une action publique menée l’évaluation peut être l’occasion de
déroulement d’un contrôle de l’opportunité de la dépense publique si elle se réalise au début,
c'est-à-dire à l’initiation des projets. Autrement dit l’évaluation sera constitutive d’un contrôle
d’opportunité si elle est antérieure à la réalisation du projet, c’est à dire si elle intervient ex
ante. Dans le cas contraire, il est difficile de l’appréhender en termes de contrôle
d’opportunité. L’esprit ici est en fait celui de l’audit. Car cette technique de contrôle peut
couvrir l’objet du contrôle dès la phase des projets jusqu’ aux résultats en passant par la
réalisation. La réalisation d’un contrôle d’opportunité de la dépense publique dépendra donc
en fin de compte du type d’évaluation des politiques publiques que le Parlement adoptera.
L’option portera sur trois possibilités, à savoir, une évaluation ex ante, c'est-à-dire préalable à
l’exécution du programme de dépense, une évaluation ex tempore c'est-à-dire concomitante à
l’exécution du programme et enfin, une évaluation ex post, c'est-à-dire postérieure à la
réalisation dépense publique. L’hypothèse d’une combinaison des trois types d’évaluation

411
n’est par ailleurs pas exclue. C’est d’ailleurs l’idéal contrôle que la dépense publique doit
connaître, pour une meilleure maîtrise de cette opération financière.
b. La mise en œuvre lors de l’engagement administratif de la dépense
Un contrôle d’opportunité de la dépense publique pourrait se dérouler lors de
l’engagement de la dépense publique par l’ordonnateur ou le gestionnaire de crédit. La loi
portant nouveau régime financier de l’Etat reste peu diserte et quasiment muet à ce sujet. Le
contraire nous aurait d’ailleurs surprit quand on analyse la lettre et surtout l’esprit de ce texte.
En effet, en consacrant la budgétisation des dépenses par programmes dont la particularité est
en principe la globalisation des crédits, on reconnaît davantage de pouvoirs aux
gestionnaires64 de crédits devant gérer les programmes en toute fongibilité. Ces programmes
ayant aussi ceci de particulier que leur affectation n’est pas prédéterminée de manière rigide
mais simplement prévisionnelle. Faculté étant laissé au gestionnaire de définir l’objet et la
nature des dépenses65.
Dans un tel contexte d’extrême responsabilisation 66 du gestionnaire responsable du
programme, on imagine mal un contrôle d’opportunité exercé sur lui. Celui-ci étant en fait son
propre juge de l’opportunité des dépenses qu’il initie. Nonobstant ce contexte enclin à la
responsabilisation de l’ordonnateur, l’hypothèse d’un contrôle de l’opportunité des dépenses
engagées par le gestionnaire reste tout de même envisageable. Il s’agit du seul cas où le
parlement adopterait le type d’évaluation ex tempore. Dans cette hypothèse, le Parlement
pourrait sur place ou sur pièces apprécier les choix et les coûts de dépenses initiés par
l’ordonnateur. Ce dernier étant dans l’obligation de fournir au parlement toutes les
informations nécessaires à ce contrôle. Cette hypothèse certes difficilement réalisable est
cependant favorable au Parlement qui viserait ainsi l’application stricte de ses autorisations
tout en renforçant ses pouvoirs vis-à-vis d’un gouvernement désormais lié. L’évaluation ex
tempore est donc la condition sine qua non d’un contrôle d’opportunité des engagements de
dépenses par le gestionnaire de crédit.
Le contrôle de l’opportunité de la dépense publique peut ainsi être d’application
effective au Cameroun. Tout dépendant du model dévaluation adopté par le Parlement. Ex
ante le contrôle d’opportunité sera réalisé dans le cadre parlementaire d’adoption des projets
de dépenses à autoriser. Ex tempore, ce contrôle devient possible sur les engagements de
l’ordonnateur. On a cependant le pressentiment que cet édifice sera pratiquement battu en
brèche eu égard au poids de l’exécutif sur le régime politique en place. Ce contrôle
parlementaire de proximité sur le gouvernement risquerait d’inverser la tendance quant à
l’équilibre des pouvoirs au Cameroun, surtout dans une matière aussi sensible que les
finances. On pourrait tout de même être spirituellement stabilisé dans notre désarroi au vue du
contrôle réalisé par les comités PPTE et C2D sur les projets et programmes de dépenses
financés par les ressources additionnelles issues de ces initiatives. Ces contrôles semblent être
d’authentiques contrôles d’opportunité.

64
Jean Pierre DUPRAT, « Les transformations de la fonction d’ordonnateur », RFFP, n°100, novembre 2007, pp
313-318
65
André BARILARI, Michel BOUVIER, La nouvelle gouvernance financière de l’Etat, op. cit., p 184
66
F. MORVAN., « Les aspects majeurs de la nouvelle gouvernance financière », op. cit., p 126.

412
2. L’esquisse de mise en œuvre du contrôle d’opportunité : Le contrôle de
l’éligibilité des projets et programme PPTE et C2D
En vue d’assurer une gestion participative et transparente des ressources additionnelles
issues des programmes de désendettement au titre de l’initiative en faveur des pays pauvres et
très endettés et du Contrat de désendettement et de Développement, les pouvoirs publics ont
créés plusieurs comités chargés de veiller à la bonne utilisation et à l’allocation équitable et
optimale desdites ressources en faveur de la lutte contre la pauvreté et de la bonne
gouvernance. En vue de mener à bien leurs missions, ces comités réalisent plusieurs types de
contrôle sur les dépenses PPTE et C2D dès la phase de projet jusqu’es après leur réalisation
physique. Notamment des contrôles de conformité, d’effectivité, d’opportunité et même de
performance. Pour ce qui est du contrôle d’opportunité qui fait l’objet de nos développements,
ces comités assurent un contrôle dit de l’éligibilité des projets et programmes aux
financements à base des ressources additionnelles. Autrement dit, pour qu’un projet ou un
programme bénéficie du financement à base des ressources additionnelles issues de
l’allègement de la dette, il doit passer un test d’éligibilité, c'est-à-dire un contrôle au cours
duquel on s’assure que ledit projet ou programme satisfait à des certains critères dit
d’éligibilité à savoir des critères de conformité avec les axes prioritaires du programme de
réduction de la pauvreté, et des critères d’évaluation. Et les programmes de dépense qui ne
satisfont pas à ces critères sont purement et simplement rejette, c'est-à-dire exclus des
financements à base des ressources additionnelles.
Cette sélection est un véritable contrôle de l’opportunité de desdites dépenses, car il est
question en fait d’une appréciation non seulement de la pertinence mais également du coût de
ces dépenses. On procède en fait au choix des projets devant bénéficier des financements, en
adoptant ceux qui sont jugés conforme aux critères qualitatifs et quantitatifs et en rejetant
ceux qui ne sont pas conformes à ces critères. Concrètement, en ce qui concerne les dépenses
PPTE, pour qu’un projet puisse être éligible aux financements à base des ressources
additionnelles il doit satisfaire à quatre grilles de critères de conformité et d’évaluation. La
première grille de critère porte sur le dossier administratif du projet et permet de classifier les
projets en fonction du statut du promoteur. La deuxième grille porte sur la cohérence du
dossier technique avec le Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté. Les projets
devant en effet être compatibles avec les objectifs de réduction de la pauvreté » dans les
secteurs clés de l’éducation, des infrastructures, du développement social, de la santé, du
développement rural et de la gouvernance. La troisième grille permet d’apprécier le projet par
rapport aux axes prioritaires du secteur concerné. La dernière grille de critères évalue le
dossier technique selon des critères transversaux, à savoir entre autres, la viabilité ou la
rentabilité financière ou économique du projet, le rapport coût- efficacité, l’impact sur la
réduction de la pauvreté. Cette évaluation de l’éligibilité des projets et programmes constitue
un contrôle de l’opportunité des dépenses PPTE et C2D, car elle est antérieure à la réalisation
matérielle de ces dépenses, et porte sur leur qualité par une appréciation non seulement de
leur pertinence, mais aussi de leur coût.
L’application optimale du contrôle d’opportunité institué par la réforme nécessite la
réunion d’un certain nombre de conditions visant à garantir l’effectivité et même l’efficacité
de ce contrôle de qualité a priori. Ces conditions dépendent en grande partie du type ou du

413
modèle d’évaluation que les représentants de la nation adopteront et même de la structure
organisationnelle et fonctionnelle qui sera mise en place pour la mise en branle de cette
technique d’évaluation. Quoi qu’il en soit le contrôle d’opportunité est manifeste au
Cameroun depuis la mobilisation du tout premier centime additionnel issu des programmes
d’allègement de la dette publique extérieure au titre de l’initiative PPTE et du Contrat de
Désendettement et de développement, où des organes spéciaux de contrôle l’effectuent. La
certification et le contrôle de la performance obéissent ils aux mêmes conditions de mise en
œuvre effective ?

B. L’application du contrôle de performance et de la certification

Nonobstant leur rapprochement issu du fait qu’ils sont tous des contrôles de la qualité
portant sur les résultats de la dépense publique, le contrôle de performance et la certification
doivent en principes obéir à des régimes d’application tout à fait différents, eu égard à non
seulement à la spécificité du cadre respectif de déploiement de ces contrôles, mais aussi à la
particularité spirituelle de chacun de ces contrôles. En effet, en application du principe de la
séparation des ordonnateurs et des comptables la gestion administrative de la dépense
publique doit se distinguer de celle comptable. Cette logique de séparation doit en principe
trouver son prolongement même dans le contrôle que pourrait subir l’une ou l’autre gestion.
Par ailleurs la certification et le contrôle de performance n’obéissent pas à la même logique,
en dépit de leur complémentarité dans l’optique d’une bonne maîtrise de la dépense publique.
Il existe certes des cas où un même organe de contrôle est investi d’une mission de contrôle
de performance et d’une mission de certification, mais la réalisation effective de ces contrôles
nécessite la mobilisation de procédures, de technique, bref de mécanismes différents. Idem
pour les conditions de leur mise en place respective au cas où ils ne seraient pas encore
effectifs car les besoins afférents à la pratique sont tout aussi différents. L’application du
contrôle de performance (1) se distinguera donc de celle de la certification (2) au Cameroun.

1. L’application du contrôle de la performance


La consécration du contrôle de performance dans divers instruments juridiques régissant
certains organes de contrôle ne s’accompagne pas de son application effective au Cameroun.
D’où l’urgence, avant la mobilisation effective de ce contrôle, de préparer son environnement
futur d’expression, afin que ce contrôle de la qualité de la dépense publique soit performant.
Le contrôle de performance doit être réalisé au Cameroun par deux principaux organes de
contrôle, à savoir le Parlement et les Services du Contrôle Supérieur de l’Etat, même s’il est
prévu dans l’organisation de chaque ministère un service chargé d’évaluer le déroulement
général de l’activité administrative de cette institution478. L’exercice harmonieux de ce
contrôle est cependant conditionné par une pluralité de facteurs. Les uns ont trait à la structure
mécanique de l’organe chargé d’assurer ce contrôle, les autres concernent les personnels de
contrôle et même tous les usagers du service public dont les considérations mentales et
intellectuelles sont interpellés. Il est alors question des conditions structurelles et des
conditions culturelles.
a. Les conditions structurelles du contrôle de la performance

414
La préoccupation d’améliorer l’efficacité des politiques publiques n’est pas nouvelle en
Afrique. Ce qui semble par contrôle nouveau ici, c’est le rapport plus ou moins étroit qui est
fait entre le sujet de la performance et la procédure budgétaire, et surtout la dépense
publique67. Un exercice harmonieux du contrôle de performance de la dépense passe par la
satisfaction de plusieurs conditions structurelles appréhendées ici comme des prérequis à la
mise en branle de ce contrôle. Notre attention portera sur les plus essentiels, à savoir
l’existence d’un organe indépendant chargé de l’assurer, et la détermination des indicateurs
pertinents de performance.
La première condition semble à certains égards satisfait tant il est vrai que les organes
chargés d’évaluer la performance à savoir le Parlement et l’Institution Supérieure de Contrôle
des finances publiques qu’est le Contrôle Supérieur de l’Etat. Qu’il nous soit cependant
permis de relativiser cette indépendance du fait de la situation particulière de chacune de ces
institutions de contrôle de performance. En effet, les Services du Contrôle Supérieur de l’Etat
qui officient en tant qu’Institution Supérieur de Contrôle des Finances Publiques sont non
seulement un ministère de la structure administrative gouvernementale, mais surtout sont
rattachés à la Présidence de la République, mettant ainsi en exergue à un double titre leur
appartenance à l’exécutif au mépris des normes de l’INTOSAI. La situation du Parlement est
peu ou prou différente car, en application du principe de la séparation horizontale des
pouvoirs, le pouvoir législatif est distinct du pouvoir exécutif dont on doit évaluer la
performance du bras séculier qu’est l’administration. Mais conscient de la particularité du
régime politique en place qui assoit le du primat de l’exécutif et particulièrement du Président
de la République sur les autres pouvoirs et surtout sur le pouvoir législatif, on est en droit
d’éprouver de craintes quant à l’objectivité du contrôleur.
Pour ce qui est de la seconde condition structurelle, la détermination des critères de
performance est nécessaire pour rendre ce contrôle possible, car sans ces instruments de
mesure de la performance, le contrôleur naviguera à vue. Un indicateur est défini comme un
renseignement chiffré destiné à caractériser un programme, à suivre son exécution, et à le
gérer. En d’autres termes, un indicateur permet de porter un jugement sur l’utilisation des
moyens et les résultats obtenus, au regard des objectifs visés et des besoins à satisfaire68. La
détermination des indicateurs n’est d’ailleurs pas la particularité du Cameroun. D’autre pays
occidentaux et africains s’étant tôt lancé dans l’aventure de recherche de la performance ont
dû suivre cet itinéraire. En France, au sein d’un programme, la performance va être mesurée
au sein d’un programme par les indicateurs que l’on retrouve dans le projet annuel de
performance annexé à chaque programme. La démarche de performance a été sous la forme
de guide méthodologique. Le Cameroun pourrait concevoir un document semblable. Pour
déterminer des objectifs, la typologie choisie en France distingue trois types d’analyse :
l’efficacité socio-économique, la qualité du service rendu, et l’efficience de la gestion. Pour
mesurer les objectifs, des indicateurs sont déterminés. Ils doivent répondre à plusieurs critères
fixés par le guide méthodologique de la performance, être pertinents pour apprécier les
résultats obtenus, être utiles solides et vérifiables. Le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le

67
M. SIMMONY., « La démarche de performance dans le cadre des finances publiques », op. cit., p 26
68
A. PARIENTE, A.-S COULIBALY, « Programme et mesure de la performance en France et dans les pays
africains», op. cit., p 40.

415
Sénégal ont pratiquement adopté les mêmes indicateurs que la France, à savoir entre autres les
indicateurs des ressources, les indicateurs d’activité, les indicateurs de production, aussi bien
de qualité que de quantité, les indicateur d’impact, les indicateurs d’efficacité et enfin les
indicateurs de productivité. Il faut cependant noter que beaucoup de problèmes se posent
souvent dans la détermination des indicateurs, à travers notamment une tendance à leur
prolifération. Et dans ce contexte on a l’impression que la détermination des indicateurs est
une fin en soi, sans souci de la capacité de collecter les données statistiques nécessaires pour
suivre leur évolution.
b. Les conditions culturelles du contrôle de performance
La réalisation harmonieuse du contrôle de performance est conditionnée par la
satisfaction d’un certain nombre de prérequis culturels, notamment un changement
systématique de culture de gestion des affaires publiques en général et de la dépense publique
en particulier et une appropriation de la logique de la performance.
Un exercice optimal du contrôle de performance de la dépense publique passe
nécessairement par un changement de logique de gestion des finances publiques. L’adoption
au Cameroun du model français de contrôle financier fondé sur la régularité 69 a eu pour
conséquence l’enracinement d’une logique de gestion des moyens ou la seule réalisation
d’une opération financière semble se suffire à elle-même, autrement dit, il seul semble
importer le fait qu’on ait accompli une opération70. On se soucie peu des retombées ou des
résultats de cette opération. Dans un tel contexte peu enclin aux considérations de résultats,
tout contrôle de performance semble voué à l’échec. Il urge dès lors de revoir une telle culture
de gestion, en adoptant celle éprise des considérations de résultats. Autrement dit, il faut
passer de la logique des moyens à la logique des résultats71, où on se souciera dorénavant de
la qualité de la dépense publique et non plus exclusivement de la régularité. Les opérations
financières de dépense devront alors être efficaces, efficiente et même rationnelles. On
adoptera ainsi une culture de gestion propre à la gestion des entreprises, où la survie ne tient
que du fait de la performance de ses actions.
Une fois la culture des résultats acquise, il faudra des lors imprégner les différents
responsables de l’administration en générale et de celle financière en particulier, et surtout les
usagers des services publics de la logique de la performance. Car aucun succès ne peut être
enregistré ici si un des maillons de la chaîne de la performance est à la traîne. Cette
imprégnation devra se faire par le truchement des campagnes de sensibilisation, des ateliers
de formation et surtout des vagues de responsabilisation. Une stratégie contraire ne sera pas
gage du succès de cette réorientation téléologique. Elle s’impose d’ailleurs parce que «
pendant longtemps, des politiques plus simples se sont accommodées d’une gestion plus
réglementaire. La loi fixait des règles et des dispositifs universels. L’administration les

69
Salif YONABA, « L’expérience africaine du modèle français du contrôle juridictionnel des finances
publiques », RFFP, n°101, mars 2008, pp 61-77
70
Raymond MUZELLEC., « Diagnostic du système financier camerounais », op. cit. p 32
71
G. SAUMADE., « Une réforme obligatoire », RFFP, n°71, janvier 2001, pp 139-141.

416
appliquait et le système bouclait avec un contrôle de l’application des règles Aujourd’hui, des
politiques devenus plus complexes nécessitent une lecture des résultats obtenus »72.
L’application harmonieuse du contrôle de performance de la dépense publique nécessite
ainsi que certains prérequis d’ordre structurel et culturel soient au préalable satisfaits.
Notamment sur le plan structurel, l’existence d’un organe indépendant de contrôle, la
détermination des indicateurs de performance, et sur le plan culturel, un changement de
culture de gestion marquée par une forte appropriation des idéaux de la performance. Portant
aussi sur les résultats de la dépense publique, la certification sollicitera aussi de tels
aménagements, mais avec la seule différence que nous serons à ce moment sur un plan
purement comptable.

2. L’application de la certification
La manière somme toute curieuse par laquelle la certification est introduite dans le
système de contrôle de la dépense publique au Cameroun ne présage-t-elle pas les conditions
de son exercice sur le plan pratique ? Il est en effet bizarre qu’une technique de contrôle aussi
importante pour la qualité des comptes d’un Etat ne soit pas explicitement contenu dans la
norme principale qui régit l’organe qui est pourtant chargé de la réaliser, mais qu’elle soit
plutôt contenue de manière d’ailleurs peu diserte dans le dispositif d’un texte antérieur à la
norme sus-évoquée, régissant les modalités de déploiement de l’Institution Supérieure de
contrôle des finances publiques. On se serait pourtant légitimement attendu que le texte
postérieur précise davantage explicitement cette technique au lieu de la conserver dans son
esprit. Cette situation est susceptible des deux interprétations. Soit la certification est une
technique de contrôle secondaire qui ne nécessite aucune attention particulière, soit alors les
pouvoirs publics, en attribuant aux missions mobiles de vérification la charge de «
l’appréciation de la sincérité et de la fidélité des états financiers »73 après leur avoir reconnu le
pouvoir de « la constatation des irrégularités et des entorses à la réglementation ou aux
principes et règles de bonne gestion »74 ne mesurait pas la potée de ses dispositions. Quoi
qu’il en soit, la certification est désormais contenue dans notre droit positif et il faut
l’appliquer. Chose qui va solliciter des aménagements particuliers pour une mise en œuvre
harmonieuse et optimale. Ceux-ci ont trait non seulement à l’organe chargé d’assurer la
certification, mais aussi à la technique de la certification même.
a. Les conditions relatives à l’organe certificateur
Il semble tout à fait judicieux de s’interroger sur la nature de l’organe appelé à certifier
les comptes des différents organismes publics de l’Etat, afin de savoir si celui-ci satisfait à
toutes les conditions nécessaires à l’exercice d’une telle mission. Et au rang de ces conditions,
les normes de l’INTOSAI privilégient la considération d’indépendance organique à laquelle
de laquelle découle l’obligation d’une structure spécialisée. A cet effet, il sera question ici de
savoir si les services du Contrôle Supérieur de l’Etat, à travers leurs missions mobiles de
vérification sont dans les conditions de procéder à la certification des comptes des différents

72
Bernard ABATE. « Quels indicateurs de performance pour le nouveau budget de l’Etat ?», op. cit., p 61
73
Article 15 du décret du 05 mars 1997 relatif aux missions mobiles de vérification
74
Idem.

417
organismes de l’Etat. La réponse à cette question mérite une approche nuancée. En effet, étant
l’Institution Supérieure de Contrôle des Finances Publiques de l’Etat chargé d’assurer l’audit
externe au niveau le plus élevé75 des organismes publics et même privés à condition qu’ils
reçoivent un concours financier de l’Etat, les Services du Contrôle Supérieur de l’Etat
semblent organiquement indépendants des différents services qu’il est chargé d’auditer. Il est
d’ailleurs explicitement dit aux termes de l’article 7 du décret du 05 mars 1997 relatif aux
missions mobiles de vérification, c'est-à-dire la formation spécialement chargée de la
certification, que « dans le cadre de leurs attributions, les membres des missions mobiles de
vérification jouissent d’une indépendance total vis-à-vis des administrations et organismes
contrôlés et disposent de tous les pouvoirs d’investigation ». Ces dispositions semblent
cependant perdre toute leur portée à l’analyse attentive de la situation des Services du
Contrôle Supérieur de l’Etat par rapports à l’une des trois instances qui doivent être
horizontalement séparées dans l’Etat et dont les comptes doivent par ailleurs être certifiés par
cette Institution Supérieure de Contrôle par ailleurs. En effet, ces services « relèvent de
l’autorité directe du Président de la République dont ils reçoivent les instructions et à qui ils
rendent compte »76. Ils sont par ailleurs « dirigés par un ministre délégué à la Présidence »77.
Ils perdent dès lors toute leur indépendance tant il est vrai selon les normes de l’INTOSAI que
l’Institution Supérieur de Contrôle doit être indépendante de ces trois pouvoirs.
b. Les conditions relatives à la technique de certification
En dehors des conditions relatives à la nature de l’organe chargé d’assurer la
certification, certaines autres conditions doivent être satisfaites pour assurer un déploiement
pratique harmonieux de ce contrôle de la qualité des comptes. Ces conditions sont propres à la
technique de la certification elle-même pour interpeller la méthodologie de cette technique et
la comptabilité à certifier qui doit passer d’un système de caisses à un système patrimonial.
La certification étant une technique tout à fait nouvelle comme d’ailleurs l’ensemble du
contrôle de la qualité de la dépense publique, il sied de déterminer sa méthodologie, c'est-à-
dire la description de différentielles étapes et moments qui vont ponctuer le processus de
réalisation de la certification. A cet effet, un guide méthodologique devrait être conçu
mobilisant l’expertise et le matière grise des différents Etat réalisant la certification depuis de
longues dates et surtout de l’INTOSAI qui est l’organisation la plus assise en la matière, car
regroupant les diverses institutions supérieures de contrôle des finances publiques dont la
mission première est de certifier les comptes publics. La France pourra ainsi être interpellée
grâce à sa cour des comptes même si le cadre de certification est différent, cet Etat ayant
adopté la certification par un organe juridictionnel tandis que le Cameroun a fait recours à un
service administratif 78 . Les différentes conditions ou critères de la certification pourraient
aussi être défini par le même truchement. On sait par exemple qu’une certification n’est
possible que si elle est destinée à l’organisme audité, mais à son environnement, si elle est

75
Article 2 du décret du 11 octobre 2005 portant organisation des services du Contrôle Supérieur de l’Etat
76
Article 1er alinéa 1er du décret du 11 octobre 2005 [Link].
77
Article 1er alinéa 2 du décret du 11 octobre 2005 [Link].
78
Dominique LAMARQUE, « Les rapports publics dans la pratique des institutions supérieures de contrôle.
Comparaisons internationales », RFFP, n°99, septembre 2007, pp 62-71.

418
limitée au secteur comptable et financier, si elle ne s’intéresse qu’aux fautes financières et si
elle est périodique. Sans oublier que l’organe certificateur lui-même doit être certifiable79.
La certification, tout comme le contrôle de performance nécessité pour son application
la satisfaction d’un certain nombre de conditions. Ces dernières vont de l’indépendance de
l’organe devant assurer cette technique de contrôle de la qualité de la dépense publique, à la
méthodologie particulière de la certification. Sans oublier le principal facteur d’une
certification optimale qu’est le passage d’un système comptable de caisse à un système
d’exercice. Ces différentes conditions propres au contrôle des résultats de la dépense publique
ne sont qu’une suite logique de celles relatives au contrôle de l’opportunité, c'est-à-dire le
contrôle de la qualité des projets et programmes de dépense. Leur combinaison est
certainement gage d’une mise en branle harmonieuse et optimale du contrôle de la qualité de
l’ensemble de la dépense publique alors démise de toute coloration administrative ou
comptable.

CONCLUSION GENERALE

Au terme de notre analyse force est de retenir que le contrôle de la qualité a été introduit
au Cameroun au début et à la fin du processus de la dépense publique. A la phase initiale, il
fait fi de la distinction entre le circuit comptable et le circuit administratif ou purement
budgétaire de la dépense publique, car il est encore question à ce niveau des autorisations. Ce
n’est qu’à la fin du processus de cette opération financière que le contrôle des résultats
administratifs se distinguera du contrôle des résultats comptables en prenant respectivement
les noms de contrôle de performance et de certification. Encore contenus dans les instruments
juridiques qui les consacrent à l’exception du contrôle des dépenses PPTE et C2D, ces
contrôles ne sont pas encore concrétisés sur le terrain de l’application pratique. D’où
l’urgence de concevoir un environnement de leur mise en branle harmonieuse et optimale
sollicitant non seulement des considérations structurelles, mais aussi celles culturelles, afin de
le rendre aptes à braver tous les obstacles potentiels dont ils pourraient faire l’objet dans leur
application.

79
Jean Raphael ALVENTOZA, [Link].

419
420
LA TRANSACTION DOUANIERE DANS LES ETATS DE LA SOUS-REGION
CEMAC

Par

FONCHAP KUNGANG Clauvis


Doctorant en Droit Public/Université de Yaoundé II-Cameroun

Résumé
Il existe certains litiges en droit douanier où l’on ne peut accéder au juge sans avoir écarté la
possibilité d’un recours à la transaction. La transaction a non seulement l’avantage de réduire les
délais, mais aussi d’alléger les procédures de résolution des litiges en matière douanière. La question
se pose de savoir en quoi consiste la transaction douanière dans la sous-région CEMAC ? En réalité, le
problème qui se pose est celui de rechercher l’appréhension de cette procédure qui est également
largement appliquée en droit fiscal. Face à cette interrogation, des recherches ont été menées sur le
sujet à l’aide de la méthode juridique axée sur l’exégèse des textes de droit douanier de la sous-région,
principalement le Code des douanes CEMAC. De ces recherches, il apparait que la transaction est un
privilège de l’administration des douanes qui marque l’extinction des poursuites à la fois fréquente et
vigoureuse. Il s’agit donc d’une procédure particulière. A ce propos, il est apparu loisible de présenter
l’encadrement juridique de la transaction douanière d’une part, avant de faire l’état de sa mise en
œuvre d’autre part. L’avènement de la transaction a réduit d’une certaine manière les pouvoirs du juge
en contentieux douanier, ce dernier ne pouvant se saisir de manière automatique de certains litiges.
Mots-clés : Transaction – Litiges Douaniers - Administration douanière – Usagers douaniers –
Intérêts financiers

Abstract
Certain disputes in customs law cannot be brought to court without first exploring the
possibility of a transaction. Transaction offers the advantage of reducing delays and streamlining the
resolution of customs disputes. This raises the question: what constitutes a customs transaction in the
CEMAC sub-region? The challenge lies in understanding this procedure, which is also common in tax
law.
Research into this question employed a legal method, focusing on the interpretation of customs
law texts in the sub-region, primarily the CEMAC Customs Code. This research reveals that
transactions are a privilege to the customs administration, resulting in the cessation of frequent and
vigorous prosecutions. As such, they represent a special procedure. Accordingly, this paper seeks to
outline the legal framework for customs transactions and describe their implementation.
The advent of transactions has, to some extent, curtailed the powers of judges in customs
litigation, as certain disputes can no longer be automatically brought before them.
Keywords: Transaction - Customs disputes - Customs administration - Customs users -
Financial interests


Mode de citation : FONCHAP KUNGANG Clauvis, « La transaction douanière dans les états de la sous-région
CEMAC », Revue RRC, n° 055 / Mars 2025, p. 421-440.

421
INTRODUCTION

La résolution des litiges est une activité constante en matière douanière comme il est de
coutume dans toutes les administrations financières. Pour régler ces litiges, « l’administration
douanière peut décider de passer outre à l’infraction commise, lorsque celle-ci est de faible
importance »1. Elle par ce fait transiger2. La transaction est prévue par le Code douanier
CEMAC3 pour des raisons liées non seulement à la durée régulièrement longue des
procédures juridictionnelles, mais surtout pour les intérêts financiers en jeu. Il s’agit en
conséquence d’un mode « d’anticipation de la condamnation »4 qui se présente généralement
comme une institution « sui generis » par son objet, et une sorte de renonciation à l’exercice
de l’action publique5. Par son caractère immédiat, la transaction assure un meilleur
recouvrement des obligations douanières, par le paiement volontaire des sommes éludées.
Aujourd'hui, ce mode de règlement amiable6 des poursuites permet de mettre un terme à près
de quatre-vingt-dix pour cents des litiges douaniers en zone CEMAC.
La transaction est cependant écartée pour des litiges douaniers complexes ou revêtant
une certaine gravité. De même, aucune transaction ne peut, en principe, être envisagée au
bénéfice de récidivistes ou des fraudeurs pour lesquels une transaction antérieure est restée
sans effet salutaire. Enfin, certaines circonstances s’opposent à un règlement transactionnel
immédiat, même à l'égard d'un délinquant primaire, à savoir la gravité des faits litigieux
tenant soit à la nature des faits délictueux, soit à la nature et à la qualité des marchandises de
fraude. L'administration des douanes donne à ce sujet, des instructions tenant compte de
l'actualité de certains trafics ou de leur dangerosité, sous forme de décisions particulières, ce
qui lui permet cette souplesse et la réactivité dans la conduite de sa politique contentieuse. Le
second obstacle à la transaction est la connexité avec des crimes ou délits de droit commun.
Ainsi, l'administration des douanes peut dans les cas où le Code des douanes le prévoit et
lorsque cela lui paraît opportun, proposer à l'auteur d'une infraction de mettre fin aux
poursuites, au moyen d'un contrat par lequel celui-ci reconnaît les faits qui lui sont reprochés
et accepte de payer une amende, dite « transactionnelle », fixée par l'administration dans la
limite des pénalités légalement encourues.
En tout état de cause, « la transaction a pour fonction première d’accélérer et alléger le
règlement des différends ».7 Elle procède du développement des modes alternatifs des
différends.

1
Hadidjatou YOUGOUDA, « L’éclatement du cadre personnel de la transaction douanière au Cameroun »,
IMJST, Vol.6, 2021, p. 1.
2
Ibid.
3
Article 327 du code des douanes CEMAC.
4
Emmanuel BREEN, « Gouverner et punir; le rôle de l'Exécutif dans les procédures répressives », coll.: voies
de droit, PUF, 2003, p52.
5
Jean Claude BERR, Henri TREMEAU, Le droit douanier communautaire et national, 6em ed., Economica,
Paris, p. 670.
6
Hadidjatou YOUGOUDA, La transaction douanière au Cameroun, mémoire de master, Université de
NGaoundéré, 2016, p. i.
7
Bernard PACTEAU, « L’homologation des transactions par le juge administratif», RFDA, 2003, p. 32. Pour
l’auteur, «la transaction est aujourd'hui en quête non seulement d'un champ mais d'un régime qui y garantisse la
sécurité comme l'efficacité.L'homologation peut y contribuer par-delà l'autorité intrinsèque de la transaction à

422
A l’origine, la notion de transaction est issue du latin « transactio », lequel dérive du
verbe « transigere » qui signifie « mener à bonne fin, régler l’affaire, mettre un terme à un
différend »8. Elle existait déjà dans l’antiquité9. La transaction est ensuite marginalisée
jusqu’à sa consécration par Code civil français de 180410. Eu égard à sa juridicisation, elle
fera son apparition dans plusieurs disciplines juridiques comme: le droit administrative où elle
renvoie à une « convention par laquelle les parties, dont l’une au moins est une personne
morale de droit public, terminent un litige né ou préviennent une contestation à naitre »11.
Aussi en droit international, il est question ici, d’ « un accord entre sujets de droit
international dont l’objet est de renoncer l’un et l’autre à tout ou partie de leurs prétentions
»12.
De plus, la transaction apparait comme une alternative à la justice étatique13. Elle se
singularise toutefois des autres modes alternatifs de règlement des litiges. L’intervention d’un
tiers se résume à une mission technique d’éclairage ou d’assistance14. Il ne peut s’agir pour lui
d’assumer une fonction de juge ou de facilitateur dans la résolution du litige. Comme
l’arbitrage15, la transaction permet de trancher les litiges par un acte revêtu de l’autorité de la
chose transigée. Mais à la différence de l’arbitrage qui mobilise une procédure
juridictionnelle, la transaction est un acte contractuel qui permet d’éteindre les litiges 16. Elle
apparait donc comme « une nouvelle panacée »17. Elle renferme donc une double nature
contractuelle et processuelle. C’est ce qui la distingue de la médiation et de la conciliation,
deux procédés extra-judiciaires de résolution des litiges qui se présentent davantage comme
des outils de négociation. A l’analyse des développements qui precedent, il appert que la

laquelle le code civil confère en effet - article 2052 - « l'autorité de la chose jugée en dernier ressort ». Ainsi
l'avait préconisé le Rapport dit Rapport Coulon de 1997, Réflexions et propositions sur la procédure civile, tant
« il serait judicieux d'offrir aux parties une voie judiciaire de solennisation de leur transaction.... ».
Telle qu'aménagée au nouveau code de procédure civile (art. 1441-4, réd. décret n° 98-1231 du 28 déc. 1998),
la procédure d'homologation, au besoin sur requête unilatérale, est ainsi destinée à conférer à l'accord
transactionnel « force exécutoire », donc avec l'éventuelle garantie de l'exécution forcée, de sorte qu' « on
repasse dans la sphère du coercitif après avoir gravité dans la sphère du droit consensuel ».
8
Oumé KENDJIRO, La transaction en droit romain et dans l’ancien droit français, Paris, Larose et Forcel,
1889, p. 1.
9
On la retrouve dans le Code de Justinien (Livre II, Titre IV, « De transactionibus ») et dans le Digeste (Livre
II, Titre XV, « De transactionibus »). A cette époque, les romains éprouvaient déjà le besoin de régler leurs
différends à l’amiable, afin d’éviter les désastres de la loi du talion reposant sur la vengeance qui était non
seulement un droit mais un devoir. Lire Claude ABOUCAYA, « Essai sur l’histoire de la transaction
10
Titre XV « Des transactions », Articles 2044 et suivants.
11
Jean-Marie AUBY, « La transaction en matière administrative », AJDA, 1956, p. 1.
12
Jean SALMON, Dictionnaire de droit international public, Bruxelles, Bruylant/AUF, 2001, p. 1097.
13
Nadine BAKAM, « Les modes alternatifs de règlement des différends dans l’espace OHADA : vers une
nouvelle avancée ? », Cahiers de l’arbitrage, n°3, 2017, pp. 499 et s.
14
Eugène NZAMBOUNG, La transaction dans le règlement des litiges fiscaux au Benin, au Cameroun et au
Gabon », Afrilex, Janvier 2025, p. 3.
15
L’arbitrage est règlementé par l’Acte uniforme OHADA du 23 novembre 2017 relatif au droit de l’arbitrage. Il
s’agit d’un processus par lequel les parties demandent à un tiers de trancher un litige qui les oppose. Lire
Narcisse AKA, Alain FENEON, Jean Marie TCHAKOUA, Le nouveau droit de l’arbitrage et de la médiation en
Afrique (OHADA), Commentaire de l’Acte Uniforme relatif au droit de l’arbitrage, du règlement d’arbitrage de
la CCJA et de l’Acte Uniforme relatif à la médiation du 23 novembre 2017, Paris, LGDJ, 2018, 374 p.
16
Philippe MALAURIE, Laurent AYNES et Pierre-Yves GAUTIER, Droit des contrats spéciaux, Paris, LGDJ,
2016, 5e éd., p. 630.
17
Thomas CLAY, La transaction, Bruylant, 2008, pan., p. 3229.

423
transaction occupe une place particulière dans la resolution des litiges, comme c’est le cas en
matière douanière.
En outre, l’on ne saurait parler de transaction douanière sans se pencher sur l’adjectif
douanier. Pour autant le concept « douanier » fait référence soit à un nom soit à un adjectif.
Comme nom « douanier » a pour signification selon le dictionnaire Larousse, « Un agent
appartenant aux corps de la douane, et chargé de la surveillance et de la vérification des
marchandises qui entrent dans un pays ou en sortent ». Il peut s’agir ici d’un fonctionnaire du
ministère de l’économie et des finances, recruté sur concours comme agent de constatation,
contrôleur ou inspecteur des douanes et des droits indirects. Ceci semble intéressant mais on
va s’appesantir sur le volet qui suivra. Comme adjectif, « douanier » est synonyme de douane
qui s’appréhende comme, « une administration chargée de percevoir les taxes imposées sur
les marchandises exportées ou importées ». Sur cette base, le professeur Gérard CORNU
l’appréhende doublement comme « l’institution d’un impôt frappant les marchandises
importées ou Exportées, les services qui qui l’ont en charge»18, et comme « les impôts
particuliers sur la dépense, perçus à l’occasion de l’importation ou de l’exportation des
marchandises»19. Si on s’en tient à la définition institutionnelle du mot douanier, on convient
qu’elle évacue l’une des fonctions ou mission de la douane qui est celle fiscale.
Appréhender le mot douane amène à évacuer les différentes missions qui concourent
autour de ce vocable. Par ailleurs, en englobant la fonction qui en découle lorsqu’on définit la
douane, elle assure deux autres missions, économique et de police des frontières 20 qui
méritent notre attention.
En effet, la douane assure une fonction fiscale, si on s’attarde au volume de perception
fiscale qu’elle enregistre encore dans certains pays et, ses multiples attributs en matière
fiscale. En dehors des recettes douanières proprement dites, les services de douanes sont
également chargés de collecter tous les impôts fiscaux et parafiscaux qui frappent les
marchandises à l’importation taxe à valeur ajoutée ( T.V.A) ou à l’exportation21.
Quant à sa fonction économique, la douane regroupe deux aspects. L’administration
douanière est d’abord chargée traditionnellement d’assurer le respect de la règlementation des
échanges extérieurs résultent essentiellement du pouvoir qui lui est reconnu de contrôler
l’ensemble des mouvements internationaux des marchandises et, de veiller au respect par les
utilisateurs des diverses réglementations auxquelles sont assujetties ces marchandises au
franchissement des frontières.
En effet, face à ce mécanisme de plus en plus prisé par les opérateurs et les praticiens du
droit douanier, mais dont les principes et procédures, souvent techniques, restent complexes et
peu connus des spécialistes. Et sachant que la loi ne fixe que son cadre général, et laisse à
l’administration douanière la liberté d’en déterminer les modalités. Par ailleurs, la question de
la transaction douanière revêt un intérêt particulier. Car, le contentieux douanier donne lieu en
principe à l’intervention du juge. Cependant, il n’est pas possible d’ignorer d’autres
mécanismes intervenants dans le cadre du contentieux douanier à savoir, la transaction. Cette

18
Gérard CORNU, Vocabulaire juridique, Association Henri Capitant, 12e Ed, Paris, PUF, 2018, p. 798.
19
Ibid.
20
Jean Marie NYAMA, Droit douanier de la CEMAC, Cerfod, P.42-44
21
Ibid.

424
modalité de règlement des litiges douaniers est précisée dans le cadre douanier de la
CEMAC22 qui dispose que: « les personnes poursuivies pour infraction douanière peuvent
être admises à transiger. La transaction peut intervenir avant ou après le jugement définitif.
Dans le second cas, la transaction laisse subsister les peines corporelles. Le droit de
transaction en matière d’infraction douanière est exercé de façon différente selon que les
infractions sont ou paraissent préjudiciables à plusieurs Etats (…) à un seul Etat »23. Le
réglement par voie transactionnelle24 est un mécanisme fondamental pour l’optimisation des
recettes douanières dans les Etats en crise de finances publiques. En clair, « L’adoption de ce
mécanisme dans ces Etats se justifie dans un contexte où leurs ambitions de développement
rencontrent de nombreux obstacles dont l’un des plus importants est la disponibilité des
financements»25.
En tout état de cause, la prolifération du règlement transactionnel des litiges douaniers
marque l’évolution de la justice douanière dans les Etats de la CEMAC. Car, le droit douanier
est un droit communautaire de la CEMAC et donc, les règles sont édictées par le législateur
communautaire au sein duquel on retrouve une Cour de Justice. Celle-ci est chargée au
préalable de connaitre de tous les actes qui sont contraires aux règles de l’institution et, dans
le chantier de la construction communautaire en Afrique centrale26.
Ainsi, l’ambition de cette réflexion est loin d’être une étude sur le contentieux douanier
dans sa généralité, mais de contribuer à l’appréhension du concept de transaction douanière
comme élément de résolution des litiges. Pour autant, la question que l’on se pose est celle de
savoir : qu’est-ce que la transaction douanière dans le cadre des Etats de la CEMAC ? En
réalité, le problème qui se pose est celui de rechercher l’appréhension de cette procédure qui
est également largement appliquée en droit fiscal. Face à cette interrogation, des recherches
ont été menées sur le sujet à l’aide de la méthode juridique axée sur l’exégèse des textes de
droit douanier de la sous-région, principalement le Code des douanes CEMAC. De ces
recherches, il apparait que la transaction est un privilège de l’administration des douanes, qui
constitue la cause d’extinction des poursuites à la fois fréquente et vigoureuse. Il s’agit donc
d’une procédure particulière. A ce propos, il conviendra de la présenter comme une procédure
administrative de règlement conventionnel des litiges douaniers (I), et davantage comme une
procédure limitée de protection des intérêts des parties au litige douanier (II).

I- UNE PROCEDURE ADMINISTRATIVE DE REGLEMENT


CONVENTIONNEL DES LITIGES DOUANIERS

22
Section 3 para 1 code CEMAC.
23
Art 327 du code des douanes CEMAC
24
LEKANE MVOMO, « Le règlement des litiges par voie transactionnelle en matière douanière », RRJP, n°3,
2023, pp. 96-125.
25
Eugène NZAMBOUNG, La transaction dans le règlement des litiges fiscaux au Benin, au Cameroun et au
Gabon », op. cit., p. 8.
26
Serges LEVOA AWONA, Les compétences juridictionnelles dans l’espace OHADA et l’espace CEMAC.
Thèse, Université de Yaoundé II. 2009 ; Jean Marie NYAMA, « Droit douanier de la CEMAC », collections
échanges internationaux, édition du CERFO, 2003 ;

425
En matière économique, commerciale, fiscale et douanière, le règlement des litiges par
la voie juridictionnelle se montre généralement lourd de conséquences. C’est ce qui justifie la
priorisation de la transaction dans la recherche du compromis en tant que mode alternatif de
règlement des différends27. Elle apparait alors comme une procédure administrative de
règlement conventionnel des litiges28. Au concret, c’est une procédure qui a une consistance
et produit sans doute des effets.

A- La consistance de la procédure de règlement

La procédure de règlement se fonde sur le consensualisme29, voire le consentement30.

1- La nature juridique de la transaction douanière


La transaction épouse la forme contractuelle. Toutefois, la nature juridique de la
transaction est une question qui ne fait pas l’unanimité. Les controverses doctrinales sont
nombreuses sur la question de la nature de la transaction douanière sans que ne se dégage une
position dominante. Elle a parfois eu une origine pénale. Et parfois administrative. Ainsi,
pour certains auteurs la transaction douanière est, « une institution sui generis par son objet,
qui est une renonciation à l'exercice de l'action publique»31. Cette définition semble le moins
incomplète dans la mesure où elle ne tient pas compte de la seconde partie contractante qu'est
l'auteur des faits litigieux, pour qui elle est aussi une reconnaissance et un facteur
d’implication dans la transaction douanière. Elle ne retient pas non plus le fondement de la
transaction qui est de fixer une sanction, une sanction négociée. Par ailleurs, le
développement dans la procédure judiciaire, des modes de négociation de la sanction entre
l'auteur d'un fait fautif et l’administration douanière, fait perdre à la transaction douanière son
caractère exceptionnel. C’est le cas en l’occurrence en matière répressive.

27
Le vocable mode alternatif de règlement des litiges est la traduction française de la formule anglo-saxonne –
québécoise - alternativ discute resolution apparue dans les années 1990. Concept flou, la notion est souvent
employée alternativement avec d’autres expressions comme Mode Alternatif de Règlement des Conflits
(MARC), Mode Alternatif de Règlement des Différends (MARD). Si les concepts sont divers, la synonymie est
évidente. Ces modes constituent tous une alternative à la justice étatique ou à la justice permanente. Mais, en
l’absence d’une critériologie de ces modes, la notion est difficilement praticable. La diversité des formules
retenues par la doctrine et l’absence de consensus sur la notion consolide cette opinion. Lire Eric Marcel
NGANGO YOUMBI, « Les modes alternatifs de résolution des litiges administratifs en Afrique noire
francophone », RIDE, n°4, 2019, p. 450 ; Jean-Louis CORREA, « La médiation et la conciliation en droit
sénégalais : libres propos sur un texte réglementaire », Bulletin de droit économique, n° 2, 2017, p. 1 ; Anne-
Laure PONSARD, La transaction administrative, Thèse pour le Doctorat en Droit Public, Université de Paris-
Ouest Nanterre la Défense, 2015, p. 3.
28
André HOLLEAUX, « Vers un ordre juridique conventionnel », Bulletin de l’Institut International
d’Administration publique, n° 32, 1974, pp. 667-691.
29
Gaétan FOUMENA, « Le consensualisme : une exception à l’exorbitance du droit fiscal en Afrique noire
francophone ? Réflexion à la lumière de l’exemple camerounais », in NDÈYE MADJIGUÈNE DIAGNE et EL
HADJI OMAR DIOP (contributions réunies par), Droit administratif : convergence ou divergence des
disciplines juridiques ? Mélanges en l’honneur de Demba SY, Tome 1, Toulouse, Presses de l’Université de
Toulouse 1 Capitole, 2020, pp. 506-527
30
Michel BOUVIER, L’impôt sans le citoyen ? Le consentement à l’impôt : Un enjeu crucial pour la démocratie,
Paris, LGDJ ?, 2019, p. 18.
31
Jean Claude BERR et Henri TREMEAU, « Le droit douanier communautaire et national », Economica, 6ème
éd., n°1042, p. 670

426
Pour d’autres, la transaction douanière est une mesure administrative, même si son
régime juridique est fixé pour partie par les articles 2044 et suivants du Code civil32. Sa nature
est donc administrative et, son objet serait pénal puisqu'il s'agit de fixer la sanction d'une
infraction dont les effets juridiques sont régis par le droit civil. La procédure administrative
de la transaction s'apparente aussi aux techniques mettant fin aux litiges civils, sans pour
autant pouvoir y être assimilée, en raison de la nature particulière du litige qui trouve sa
source dans la commission d'une infraction douanière. En effet, l'infraction lésant le Trésor
public exige à ce titre une réparation, mais mérite également une sanction, en raison de
l'atteinte portée à l'ordre public.
La question de la nature juridique de la transaction est donc fort complexe. La
transaction en matière pénale a pu être qualifiée de « décision administrative à caractère
répressif »33. Elle ne peut toutefois être examinée que sous l'angle de la liberté contractuelle
puisque l'objectif de la transaction demeure la répression d'une infraction douanière. C’est à
ce sujet que, M. DOBKINE affirme que, « les transactions fiscales et douanières ne
constitueraient pas à proprement parler des transactions pénales dans la mesure où les
infractions fiscales et douanières répriment plus des atteintes au patrimoine de l'État que des
violations de l'ordre social »34. Selon cet auteur, la transaction ne pourrait être véritablement
qualifiée de transaction pénale que lorsqu'elle porte sur le versement d'une somme d'argent,
par référence à une amende pénale ne présentant aucun caractère de mixité, ce critère
permettant d'isoler la transaction douanière des transactions purement pénales.
De plus, « il paraît impropre de qualifier d'amende la somme versée à l'occasion d'une
transaction dans la mesure où l'assentiment de la personne qui en est l'objet paraît exclure la
qualification de sanction »35. Or, le caractère unilatéral des sanctions administratives et
pénales fait défaut en matière transactionnelle, ce qui rend impropre le qualificatif de sanction
administrative. M. DOBKINE propose ainsi la qualification de « contrat pénal indemnitaire
non exécutoire »36, seule à même de reprendre l'ensemble des caractéristiques de la
transaction. Le terme « contrat pénal » remplace celui de sanction et ce contrat a pour objet le
paiement d'une somme d'argent versée en raison du préjudice causé à la société et permet
d'éviter les poursuites.
En tout état de cause, la nature contractuelle semble se confirmer à l’analyse de certains
paramètres. En substance, Le règlement des litiges douaniers est considéré comme un acte
contractuel produisant des effets de droit. Il s’agit donc d’un acte juridique caractérisé par la
manifestation de la volonté des parties à régler leurs litiges sans avoir à se présenter au juge.
Considéré ainsi comme un acte juridique, la transaction diffère ainsi d’un fait juridique. Dans
ce sens que, les actes juridiques, ont une appréhension précise bien qu’ayant fait l’objet de
controverses doctrinales. Charles EISENMANN s'inspirant des analyses d'Hans Kelsen
conçoit que, d’abord, « avant d'être faits par des hommes, ils sont d’abord institués par le

32
Article 2044 du Code civil: « La transaction est un contrat par lequel les parties terminent une contestation
née, ou préviennent une contestation à naître. Ce contrat doit être rédigé par écrit »
33
Jean François DUPRE, « La transaction en matière pénale », 1977, doctr. p.15.
34
Michel DOBKINE , « la transaction en matière pénale », D. 1994, p. 137
35
Ibid.
36
Idem

427
droit. Ils sont des mécanismes créés, établis par celui-ci; il faut donc, pour arriver à les
définir correctement (…), les contempler dans le système juridique, où ils existent d'une
existence idéale et abstraite sans doute »37. Par cette approche, Charles EISENMANN va
pouvoir établir un lien étroit entre l'acte juridique et la notion de norme. Il affirme très
clairement que, « les actes juridiques sont les mécanismes ou opérations d'édiction de
normes, ce sont les actes normateurs »38.
Il ressort de ces différentes citations que Charles EISENMANN refuse de se placer du
point de vue des auteurs de l'acte pour définir ce dernier. La manifestation de volonté n'est
donc pas prise en considération. Ce point de vue est contestable car s'il est vrai que toute
manifestation de volonté n'engendre pas la création d'un acte juridique, ce dernier résulte
nécessairement d'une telle manifestation. Elle ne peut, de ce fait, être ignorée. Néanmoins, il
faut bien considérer que cette dernière n'est pas totalement absente de son analyse. Il souligne
notamment que l'acte juridique ne doit pas être assimilé à la norme.
L'acte désigne uniquement l'opération d'édiction de la norme39. Cette opération
comprend différentes phases et englobe plus précisément la totalité « des faits et gestes qui
sont accomplis ou requis pour aboutir à l'édiction d'une norme juridique »40. Paul
AMSELEK a été amené à expliciter ces propos et admet que « les actes juridiques
apparaissent (…) comme des manifestations juridiquement instituées d'actes psychiques de
prescription »41. On peut donc affirmer que l'analyse de Charles EISENMANN rejoint
finalement celle des auteurs classiques qui employaient, quant à eux, l'expression
« manifestation de volonté ». La plupart des auteurs actuels s'en tiennent à une définition
classique de l'acte juridique. Ainsi, le doyen Georges VEDEL et Pierre DELVOLVE
considèrent en 1992 que « les actes juridiques sont des manifestations de volontés destinées à
produire des effets de droit »42. Gilles LEBRETON43, dans la dernière édition de son manuel
de droit administratif, adopte la même définition.

2- Le contenu de la transaction douanière


Le contenu de la transaction douanière est structuré autour de sa forme et de son objet.
Pour ce qui est de l’aspect formel, la transaction douanière tient aux phases de la procédure
transactionnelle. Ainsi qu’à la présentation de l’acte. Parlant des étapes de la transaction
douanière ; l’observation des textes régissant l’activité douanière permettent de distinguer, la
phase provisoire de la phase définitive. L’aspect formel de la transaction, elle peut prendre la
forme d'une soumission contentieuse, d'une transaction provisoire ou d'une transaction
définitive. La transaction provisoire répond à la nécessité de fixer, dans l'attente d'une
décision définitive, les modalités d'une transaction éventuelle. Il s'agit d'un avant-contrat qui
37
Charles Eisenmann résume l'état de la doctrine dans ces termes: "tout acte qui ne présente pas les caractères
inclus dans la définition de l'acte juridique est un acte matériel", Cours de droit administratif, tome 2, [Link].,
p.188.
38
Ibid. p.348.
39
Ibid. pp 684 et ss.
40
Charles EISENMANN , Cours de droit administratif, tome 1, [Link]., p 400.
41
Paul AMSELEK , op. cit., p . 318.
42
Georges VEDEL et Pierre DELVOLVE, Droit administratif, Paris, PUF, 12ème édition, 1992, p. 235.
43
Gilles LEBRETON , Droit administratif général, Paris, Armand Colin, 3ème édition, 2004, p 187.

428
est conclu par des agents des douanes au nom de l'administration. Seule la ratification par
l'autorité compétente vaudra transaction définitive. Elle n'interdit pas à son bénéficiaire de
refuser la transaction si la somme prévue est majorée par le titulaire du pouvoir de décision.
Elle ne fait que suspendre les poursuites. La transaction définitive résulte donc de
l'intervention de l'autorité administrative formellement compétente. Toutes les transactions
non encore approuvées sont des actes provisoires. En conséquence, elles doivent stipuler
expressément qu’en cas de rejet par l’autorité supérieure, les clauses provisoires du contrat
seront considérées comme non avenues et que les parties rentreront respectivement dans leurs
droits comme ils existaient au moment de la signature de la convention.
Après la formule de clôture, l’acte transactionnel doit être revêtu de la signature du
contrevenant et celle de l’agent des Douanes qui l’a rédigé. Sous peine de nullité et de
sanctions, il est formellement interdit au Service des Douanes de faire signer au contrevenant
des formules de transactions ou de soumission contentieuse non encore remplies ou
incomplètement rédigées. Les actes transactionnels sont établis en autant d’originaux qu’il y a
de parties ayant un intérêt distinct ; un des originaux est gardé par le Service des Douanes et
les autres remis aux intéressés. La rédaction en autant d’originaux que des parties ayant un
intérêt, dispense des formalités d’enregistrement et exige certaines mentions obligatoires
(reconnaissance de l’infraction, noms, qualités et domiciles des parties, signatures, etc.). On
se rend bien compte que, concernant l’acte transactionnel proprement dit, « les infractions aux
lois et règlements douaniers peuvent être constatés par un agent des douanes ou de toute
autre Administration ou par toute autorité locale compétente), le nombre des autorités
appelées à transiger est limité essentiellement à deux ; ceci, compte tenu de la complexité des
affaires contentieuses en matière douanière. Il s’agit notamment du Directeur Général des
Douanes et du Ministre des Finances »44. Au Cameroun, leurs domaines de compétence sont
définis par le décret N° 67 – 51 du 23 février 1967 pris en vertu de l’article 224 al 4 du code
des douanes. Selon ces dispositions, le Directeur Général des Douanes a compétence sur les
contraventions et les délits dont les droits et taxes compromis ou éludés ne dépassent pas 500
000f Cfa et sur la valeur des marchandises litigieuses n’excédant pas 2 000 000 f Cfa. Au-delà
de ces sommes, le droit de transiger revient au Ministre des Finances. Toute cette précaution
vise à éviter l’instauration d’une certaine anarchie au sein de l’Administration des Douanes.
L’objet de la transaction est pour l’essentiel l’engagement de l'auteur d'une infraction
douanière de payer une certaine somme à l’administration. Cet engagement peut être assorti
de clauses particulières, notamment l'exigence d'une caution. Appréciation souveraine de
l'administration. Sont notamment pris en considération l'intention frauduleuse, le passé fiscal
de l'auteur de l'infraction, sa situation patrimoniale et familiale... La seule limite au pouvoir
discrétionnaire de l’administration est que le montant de la transaction ne peut jamais
dépasser le montant de l’amende, ni descendre au-dessous du montant des droits éludés. En
effet, les droits et taxes ayant le caractère d'une imposition publique, l'administration ne peut
renoncer à les percevoir. Dans ce sens, « les tribunaux ne peuvent dispenser le redevable du

44
Article 197 al 1 du code des douanes

429
paiement des sommes fraudées ou indûment obtenues... »45 . Les frais de justice doivent être
mis à la charge du bénéficiaire de la transaction.
La transaction a cependant pour objet essentiel de modérer les sanctions prévues par la
loi. La détermination du montant des pénalités dans le cadre de la mise en œuvre de la
transaction est particulière. En effet, la transaction douanière à une force exécutoire et sa mise
en œuvre implique d’abord la détermination du montant des pénalités.
Avant de déterminer le montant de la transaction, il y’a lieu de reconnaître qu’il est dû
par rapport aux droits et taxes compromis ou éludés dont la récupération implique également
le payement des amendes. On parle de droits et taxes compromis lorsque les droits et taxes
qui ne seront pas perçus sont constatés au moment de la vérification de la déclaration et avant
l’enlèvement même de la marchandise. Les droits et taxes sont dits éludés lorsque, l’infraction
qui occasionne ou qui justifie le payement desdits droits et taxes a été décelée après
l’enlèvement de la marchandise et surtout à la suite d’un contrôle à posteriori.
En d’autres termes, on parle d’une part des droits compromis lorsque la fraude qui
entraîne une diminution de droits et taxes est découverte au moment de la vérification des
marchandises avant la prise en recettes de la déclaration, d’autre part, les droits et taxes éludés
lorsque ladite fraude est découverte après vérification des marchandises et après la prise en
recettes de la déclaration. L’appréciation souveraine de l’Administration des Douanes.
Toutefois, le montant de la transaction ne saurait jamais dépasser celui des pénalités
encourues, ni descendre au-dessous du montant des droits compromis ou éludés. Ainsi, pour
calculer les droits et taxes compromis ou éludés, le Service des Douanes reconstitue la valeur
normale à déclarer et effectue une nouvelle liquidation. Les droits et taxes compromis ou
éludés se trouvent être la différence positive entre la liquidation faite par le déclarant et celle
effectuée par les soins du Service des Douanes.
Alors peut-on transiger sur le montant des droits et taxes compromis ou éludés ? La
réponse est négative, car le champ d’application du droit de transaction ne couvre pas les
droits et taxes compromis ou éludés. Ceux-ci ayant le caractère d’une imposition publique ou
fiscale « à laquelle l’Administration n’a pas droit de renoncer»46 Par conséquent, ils doivent
être payés intégralement47.
En revanche, les amendes et pénalités afférentes aux droits et taxes compromis ou
éludés constituent ainsi, l’objet de la transaction. A ce niveau, il faut faire une différence entre
l’amende de principe et l’amende forfaitaire. La première ne provient pas de la transaction
mais elle est fixée par la loi (code des douanes). Par contre, l’amende forfaitaire procède
souvent de la transaction.
La transaction, une fois conclue, devient obligatoire à l’égard du contrevenant et de
l’Administration des Douanes. C’est l’une des conséquences des règles qui régissent le
contentieux douanier. En effet, en vertu de la transaction, « le débiteur est tenu de verser les

45
Article 369, al. 4 du Code des douanes
46
Vincent DUSSART, « Le renoncement en droit fiscal formel », Presses de l’université de Toulouse Capitole,
pp. 109-126.
47
Ibid.

430
sommes portées au contrat, et cela sans délai, à moins de stipulation contraire ». De ce fait,
l’Administration des Douanes dispose à son endroit soit d’une action en exécution, soit d’une
action en résolution48. L’inexécution de la transaction entraîne une poursuite par voie de
contrainte conformément49, et éventuellement contre la succession du signataire. Mieux
encore, « le juge ne peut, à peine de nullité, donner ou admettre contre les contraintes aucune
défense ou surséance »50. Du côté de l’Administration des Douanes, l’exécution de la
transaction comporte une double obligation : « Tout d’abord, l’Administration doit donner
main levée des objets saisis, sous condition de l’acquittement des droits et taxes exigibles.
Elle doit ensuite, dès que le montant de la transaction a été versé intervenir auprès de
l’autorité judiciaire en vue d’interrompre l’exercice de l’action publique».

B- Les effets de la procédure

Les effets de la transaction douanières sont légion et diversifiés. La transaction est un


acte juridique passé entre des sujets de droit qui produit des effets de droit. Toutefois, ces
effets ne se limitent pas entre les parties à la transaction. Ils vont au-delà. C’est dans cette
logique qu’ils se produisent non seulement entre les parties concernées, mais aussi à l’égard
de l’institution judiciaire.

1- Les effets vis-à-vis de la justice


La transaction éteint aussi bien l'action pour l'application des sanctions fiscales que
l'action pour l'application des peines prévues par les textes juridiques. Tel n'était pas le cas
antérieurement. La transaction n'avait d'effet extinctif qu'à l'égard de l'action fiscale et laisser
subsister l'action publique et les sanctions pénales.
Dès lors qu'elle a été approuvée, la transaction est un obstacle à toute mise en œuvre des
poursuites. Elle est également un obstacle à l'exercice des poursuites. Ainsi, la juridiction à
qui la transaction a été notifiée doit requérir une ordonnance de non-lieu dès lors qu'une
information judiciaire a été ouverte. Si l’auteur des faits a été renvoyé devant la juridiction de
jugement, il doit requérir la relaxe.
En matière pénale, le principe « non bis in idem » invoqué par le prévenu tiré du
bénéfice d'une transaction douanière définitive ne vaut que s'il y a identité des faits et des
personnes Les juges du fond doivent vérifier qu'elle s'applique bien aux faits objets de la
poursuite51, qu'elle a été ratifiée par l'autorité compétente et qu'elle a été entièrement exécutée
par le prévenu.
En ce qui concerne la condition de l'identité des faits, la chambre criminelle a déterminé
que la découverte de faits tendant à prouver que la fraude est plus large qu'elle n'avait été
estimée au jour de la transaction ne permet pas de relancer les poursuites. Il doit s'agir de
nouveaux faits se rapportant à une infraction distincte, qui seule permet de nouvelles

48
Article 1184 du code civil
49
Article 219 du code des douanes
50
Article 244 du code des douanes
51
Cass. crim. 3 juin 1991, Bull. crim. n° 233

431
poursuites. Mais l'existence d'une transaction définitive exécutée constatée par les juges du
fond, ne vaut extinction des actions fiscale et publique qu'à l'égard de la personne en faveur de
laquelle elle a été consentie. Ce qui a pour conséquence que les poursuites demeurent
possibles à l'encontre des coauteurs ou complices ou intéressés à la fraude. Il n'en est pas de
même pour les cautions et les civilement responsables dont le sort est lié à celui dont ils sont
les garants.
Toutefois, parlant des effets à l’endroit de la justice, il faut souligner que, les exceptions
interviennent dans la plupart des cas en en matière pénale. Ainsi, en cas de connexité de
l'infraction douanière avec une infraction de droit commun, l'action publique sera exercée par
le ministère public pour la poursuite de l'infraction de droit commun alors même que l'action
pour la répression de l'infraction douanière est éteinte par l'existence d'une transaction
définitive.
Dans le cas d'un concours idéal de qualifications52 entre une infraction douanière et une
infraction de droit commun, la transaction n'éteint pas le droit du ministère public de
poursuivre l'auteur pour l'infraction de droit commun. Mais, dès lors que les juges du fond
constatent l'existence d'une transaction intervenue entre le prévenu et l'administration, ils ne
peuvent prononcer de condamnation.

2- Les effets à l’égard des parties et des tiers


A l’égard des parties contractantes, les transactions douanières sont régies par l'article
2052 du Code civil53, c'est dire qu'elles ont l'autorité de la chose jugée en dernier ressort et
lient irrévocablement les parties. Dans ce sens, le professeur Marc PELLETIER éclaire à
propos que « la transaction entraine une irrecevabilité des recours que les parties pourraient
former à l’exception de l’autorité de la chose transigée »54. Ainsi, elles ne peuvent être
attaquées pour cause d'erreur de droit, ni pour cause de lésion. Les seules causes de rescision
sont celles des articles 2053, 2054, 2055 du Code civil55. Le débiteur est donc tenu de verser
la somme prévue au contrat. L’administration dispose à son encontre soit de l’action en
exécution, soit de l’action en résolution prévue par l’article 1184 du Code civil. L’exécution
pourra être poursuivie par la voie de l’avis de mise en recouvrement jusque, éventuellement
au bénéficiaire de la succession en application des règles douanières.
Pour l’administration, l’exécution de la transaction comporte une double obligation.
Elle doit donner mainlevée des objets saisis, sous condition de l’acquittement des droits et

52
Le concours idéal de qualification limite fortement les effets du principe non bis idem en matière de poursuites
dites concomitantes. Lire BALLOT-SQUIRAWSKI (C), « Du concours idéal de qualifications pour l’éviction de
non bis in idem au profit d’un principe autonome d’unicité de qualification », RSC, 2022, p. 2.
53
Article 2052 du Code civil: « Les transactions ont, entre les parties, l’autorité de la chose jugée en dernier
ressort. Elles ne peuvent être attaquées pour cause d’erreur de droit, ni pour cause de lésion ».
54
Marc PELLETIER, Les normes du droit fiscal, Dalloz, 2008, p. 381.
55
Article 2053 du Code civil : « Néanmoins, une transaction peut être rescindée lorsqu’il y a erreur dans
la personne ou sur l’objet de la contestation. Elle peut l’être dans tous les cas où il y a dol ou violence. » .
Article 2054 du Code civil: « Il y a également lieu à l’action en rescision contre une transaction lorsqu’elle a été
faite en exécution d'un titre nul, à moins que les parties n’aient expressément traité sur la nullité ». Article 2055
du Code civil: « La transaction faite sur pièces qui depuis ont été reconnues fausses est entièrement nulle. »

432
taxes exigibles. Elle doit également, dès que le montant de la transaction a été versé, faire
interrompre l’exercice de l’action publique par l’autorité judiciaire.
Mais, plus profondément, la conclusion de la transaction vaut reconnaissance de la
commission du fait fautif. Ce qui soulève des questions au regard des principes généraux de la
procédure civile et administrative. En effet, les principes généraux issus du droit
communautaire, font en principe obstacle à ce qu’une personne puisse être considérée comme
coupable d'une infraction alors qu'elle n'a pas été condamnée par une juridiction impartiale et
indépendante.
De plus, des principes constitutionnels, notamment celui de la séparation des pouvoirs,
le principe de légalité des délits et des peines et le respect des droits de la défense ne
concernent pas seulement les peines prononcées par les juridictions répressives mais
s’étendent à toute sanction ayant le caractère d’une punition, même si le législateur a laissé le
soin de la prononcer à une autorité de nature non judiciaire. Dès lors, on pourrait contester
l’autorité de la chose jugée aux transactions douanières, décisions qui n’émanent pas d’une
juridiction indépendante et impartiale, quand bien même l’autorité judiciaire y garde une
place. L’amende forfaitaire et la composition pénale pourrait d’ailleurs également être
critiquées sur ce fondement.
Pour ce qui est des effets à l’égard des tiers, en cas de pluralité d’auteurs de l’infraction
douanière, la transaction conclue avec un auteur est sans effet à l’égard des autres. Dès lors,
l’existence d’une transaction accordée à un coauteur ne dispense pas la juridiction de
prononcer contre les autres l’intégralité des sanctions légalement encourues.
En revanche, la solution est différente en ce qui concerne le règlement des droits et
taxes ou lorsque la solidarité a été prononcée. Il faut également nuancer ce propos au regard
de la nature civile de la transaction douanière lorsqu’elle a été conclue avec l’un des
coauteurs.
En effet, l’article 1285 du Code civil prévoit que l’exécution partielle d’un contrat libère
les codébiteurs solidaires à hauteur de la part déjà versée. Le montant des droits et taxes dues
déjà partiellement ou totalement versé par le bénéficiaire de la transaction libère les autres
prévenus de cette dette. A l’égard des cautions et des personnes civilement responsables, la
transaction accordée au prévenu dont elles sont les garants leur bénéficie et éteint à leur
encontre l’action fiscale.
Quant aux propriétaires d’objets dont l'abandon a été souscrit par transaction, le
règlement intervenu s'impose à eux lorsque l’abandon porte sur des objets saisis et que la
transaction a été accordée au transporteur ou au déclarant. Ce qui laisse supposer l'existence
d’une responsabilité dans la commission de l’infraction douanière même si elle n’a pas été
établie, l’administration ayant fait le choix de la transaction. Au-delà de la présomption de
responsabilité douanière, il s’agit là d’une responsabilité affirmée.
En ce qui concerne la question des transactions conclues entre la douane et une
personne morale, la jurisprudence a déterminé que les effets de la transaction accordée à une

433
personne morale s'étendent à son représentant légal poursuivi en cette seule qualité pour le
même fait56.
De la même façon, la transaction accordée à la personne morale civilement responsable
de son préposé met fin aux poursuites judiciaires contre celui-ci. Il s'agit là, non pas d'une
dérogation au principe de la responsabilité pénale personnelle mais bien des règles de
responsabilité civile du commettant envers son préposé.

II- UNE PROCEDURE LIMITEE DE PROTECTION DES INTERETS DES


PARTIES

Repellant que la dimension processuelle de la transaction lui est conférée par l’article
2052 , la transaction vise à protéger réciproquement les intérêts des parties, notamment l’Etat
57

et les usagers de l’administration douanière dans un contexte marqué par la quête de la


performance. La transaction douanière procède des réformes allant dans ce sens dans le cadre
communautaire. Il va de soi que, l’harmonisation des techniques de résolution de litiges
intervient dans un contexte économique marqué par, des besoins d’émergence et, de stabilité
de la croissance économique. Toutefois, cette velléité se trouve butée par de nombreux
obstacles qui se résument en crises58. Celles-ci pouvant être variables. La plus récente qui
touche les économies mondiales et du Cameroun en particulier, est celle sanitaire liée au
Covid-19. C’est pourquoi, certains auteurs59 s’interrogent sur la crise sanitaire pour savoir
s’il s’agit d’un effet de curiosité. Cette interrogation n’est pas sans intérêt en matière
douanière et précisément, contentieuse.

A- L’articulation de la protection des intérêts des parties

La résolution des litiges douaniers est marquée par un fort particularisme, qui s'explique
par l'histoire mais surtout par la spécificité de cette délinquance menaçant les intérêts
financiers de l'État du Cameroun et de la communauté d’Etats en Afrique centrale. Ainsi,
l’évolution de ce contentieux au Cameroun a contribué à un renforcement considérable des
pouvoirs de l'administration, tant au niveau de la recherche de l'infraction douanière, que de
sa poursuite et de sa sanction. Toutes choses qui contribuent à la protection des intérêts des
parties à la transaction. Elle renvoie concrètement à la sauvegarde des intérêts financiers de
l’administration douanières, et la garantie des intérêts des usagers de l’administration
douanières.

1- Les parties soumises à la protection


La transaction douanière suppose un accord de volonté entre l’administration douanière
et le bénéficiaire de la transaction. Ainsi, L'exercice du droit de transaction prévu par le Code

56
Cass. crim. 20 janv. 1992, Bull. crim. n° 18
57
Il dispose que les transactions ont « entre les parties, l’autorité de la chose jugée en dernier ressort ».
58
Cass. crim. 20 janv. 1992, Bull. crim. n° 18.
59
Isabelle POIROT MAZERES, Sophie THERON, Jacques LARRIEU, « La crise sanitaire curiosité ou
paradigme? », in crise (S) et droit, [Link]., PP. 167-184

434
des douanes relève de la compétence des directeurs interrégionaux et régionaux des douanes,
du Directeur général des douanes et du ministre chargé des finances. En matière d'exercice du
droit de transaction, il convient cependant de distinguer les autorités effectivement
compétentes pour exercer ce droit (b), de celles qui n'ont reçu qu'une simple délégation de
pouvoirs à l'effet de faire souscrire des transactions provisoires (a). Seules les premières
exercent pleinement ce droit puisqu'elles ont, dans les limites de leurs compétences, le
pouvoir d'accorder des transactions ayant un caractère définitif ou de statuer sur des actes
transactionnels à caractère provisoire.
En effet, l’article 197 et suivant du code douanier précise les autorités intervenant dans
le cadre de la transaction douanière provisoire. Le décret camerounais N° 67 – 51 du 23
février 1967 pris en vertu de l’article 224 al 4 du code des douanes conforte cette indication.
Ainsi, le pouvoir d'accorder des transactions à titre provisoire ne peut être exercé que
pour les infractions pour lesquelles les chefs de circonscriptions douanières détiennent un
pouvoir de décision en matière transactionnelle. Les limites de compétence des agents
habilités sont proportionnelles aux fonctions qu'ils exercent en matière de contrôle des
opérations commerciales ou de la surveillance, dans les conditions fixées par le chef de
circonscription, qui leur délègue son pouvoir transactionnel. Ainsi dans la pratique, et compte
tenu du nombre sans cesse croissant des litiges, le droit de faire souscrire les transactions
provisoires est octroyé à d’autres responsables douaniers qui sont en contact avec les usagers,
les opérateurs économiques et les auteurs d’infraction. Il s’agit des chefs de division, les chefs
de bureau, les chefs de brigade, les chefs de poste.
De plus, « les infractions aux lois et règlements douaniers peuvent être constatés par un
agent des douanes ou de toute autre Administration ou par toute autorité locale compétente),
le nombre des autorités appelées à transiger est limité essentiellement à deux ; ceci, compte
tenu de la complexité des affaires contentieuses en matière douanière. Il s’agit notamment du
Directeur Général des Douanes et du Ministre des Finances »60. Dans cette perspective, la
loi camerounaise en fait indication. Ainsi, le décret N° 67 – 51 du 23 février 1967 pris en
vertu de l’article 224 alinéa 4 du code des douanes dispose que, le Directeur Général des
Douanes a compétence sur les contraventions et les délits dont les droits et taxes compromis
ou éludés ne dépassent pas 500 000f Cfa et sur la valeur des marchandises litigieuses
n’excédant pas 2 000 000 f Cfa. Au-delà de ces sommes, le droit de transiger revient au
Ministre des Finances.
Toute cette précaution vise à éviter l’instauration d’une certaine anarchie au sein de
l’Administration des Douanes. Ces textes ont déterminés les domaines et seuils de
compétence respectifs de chacune des autorités administratives compétentes pour conclure
une transaction définitive. A ce sujet, il s’agit du Directeur général des douanes et, le Ministre
en charge des finances de l’Etat du Cameroun.

60
Article 244 du code des douanes

435
Le Directeur général des douanes dont le rôle s’aperçoit beaucoup plus lors de
l’exercice du contrôle administratif61 est quant à lui habilité à transiger, sous réserve de
l'exercice du droit d'évocation par le ministre chargé des finances. Le Ministre des finances
est appelé également à exercer son droit de transaction pour les litiges importants62. Il statue
dans tous les cas ne relevant ni de la compétence du directeur général des douanes. Il peut par
ailleurs faire usage de son droit d'évocation et exercer son pouvoir de transaction pour le
règlement des infractions ne relevant en principe pas de son seuil de compétence. Certains
dossiers sont ainsi évoqués au niveau ministériel en raison de leur sensibilité particulière. Il
s'agit en moyenne d'une dizaine de dossiers transactionnels traités ainsi par an au niveau
ministériel.
Par ailleurs, il est prévu des recours incidents à savoir, le recours hiérarchique. Ici, le
requérant peut intenter une action en réparation pour régler à l’amiable un litige qui lui
oppose à l’administration des douanes. Ce recours incident intervient à l’occasion du
règlement d’une affaire par voie transactionnelle. Il se distingue des autres litiges portants sur
L’annulation, ou l’exécution des clauses de la transaction. Il porte sur les litiges sur la
révision des clauses de la transaction.
En réalité, il peut arriver que des contrevenants demandent la révision d’une transaction
lorsque le montant de celle-ci leurs parait élevé. Bien entendu on se base sur la place
importante que l’administration occupe dans le déroulement de la transaction et, le rôle des
fonctionnaires hiérarchiques compte tenu de l’affaire. Il convient donc de se demander si
certaines autorités de l’ordre administratif peuvent être appelés à intervenir après la procédure
de transaction si elle ne satisfait pas le contrevenant.
Il est constaté que l’administration des douanes est très structurée et homogène. Elle a
en outre été mentionnée du droit d’évocation de l’autorité supérieure qui permet à cette
dernière d’évoquer directement une affaire relevant de la compétence subalterne. Pour le
justifier, le recours hiérarchique en ait la raison. Il est normal que le contrevenant puisse
adresser à l’autorité supérieure une demande, lorsqu’il n’est pas satisfait de la décision rendue
par l’autorité subalterne. En fait les décisions administratives relatives aux transactions
doivent pouvoir faire l’objet de demandes en diminution des amandes transactionnelles mises
à la charge des délinquants.
En effet, la réclamation est présentée par l’intéressé lui-même ou par un conseiller, elle
est adressée, sous forme de requeté, à l’autorité compétente à l’instar du directeur régional,
directeur générale ou ministre La requête est communiquée au service pour qu’il soit fourni
les renseignements relatifs à cette affaire et toutes les observations utiles. Ce service fait
parvenir à l’autorité qui lui a transmis la requête le dossier et un exposé complet de l’affaire.
Dans le cadre du Cameroun il s’agit du comité d'appel : est un organe paritaire institué
par Décision Ministérielle, aux fins de connaître des litiges relatifs à l'espèce, à l'origine, à la
valeur, à la quantité ou au poids des marchandises.

61
Hadidjatou YOUGOUDA, « L’éclatement du cadre personnel de la transaction douanière au Cameroun »,
[Link]., p. 3.
62
Ibid.

436
2- L’articulation de la protection des intérêts des parties à la transaction
Si la vocation première de la transaction douanière est sauvegarder les intérêts
réciproques des parties, il reste que celle des intérêts de l’administration douanière demeure
primordiale eu égard à certains paramètres comme les bénéficiaires de la transaction.
En effet, Le Code des douanes autorise l'administration à transiger avec les, personnes
poursuivies pour infraction douanière ou pour infraction à la législation et à la réglementation
relatives aux relations financières avec l'étranger. Il est admis que cette expression concerne
aussi bien les auteurs principaux que les complices, les intéressés à la fraude, les civilement
responsables tels que les cautions, ainsi que les propriétaires de marchandises de fraude ou de
moyen de transport dont la confiscation est encourue. La seule réserve est que, chacune de ces
personnes ait la capacité juridique pour transiger selon les règles de droit commun63 En ce qui
concerne les personnes morales, il est communément admis en droit des sociétés que les
dirigeants sociaux sont investis à l'égard des tiers des pouvoirs les plus larges pour contracter
au nom de la société, sans que soit exigé un pouvoir spécial et sans que puisse être opposées
aux tiers des limitations contenues dans les statuts sociaux.
Cependant, la pratique administrative limite le champ de la transaction à certaines
catégories de personnes, notamment, en sont exclus les récidivistes, « les entrepreneurs de
fraude » ou les personnes ayant des antécédents judiciaires. De même qu'entrent en
considération la gravité de l'infraction et les circonstances de sa commission, notamment la
connexité avec une infraction de droit commun ou la dissimulation de la marchandise de
fraude dans des «moyens cachés». L'administration adopte également une position nuancée en
cas de pluralité d'auteurs. Lorsque ceux-ci demandent séparément à transiger avant le
jugement définitif, il est tenu compte de la gravité des actes et le degré de participation de
chacun à l'infraction pour apprécier les modalités de la transaction.

B- La relativité de la protection

S’il est vrai que la transaction a pour objet essentiel de modérer les sanctions prévues
par la loi dans l’optique de mieux protéger les intérêts des parties, il reste néanmoins que, la
transaction douanière à une force exécutoire et sa mise en œuvre peut faire face à certaines
oppositions ou incidents de procédures. Elle devient de ce fait relative. Ainsi, la protection
des intérêts des parties à la transaction douanière n’est pas absolue. Il existe des potentiels
recours, et des possibilités d’annulation de la transaction douanière.

1. Les potentiels recours contre la transaction douanière


Ces voies de recours sont relatives à la révision des actes transactionnels, et à la
résolution pour inexécution des actes transactionnels.
Premièrement, dans la mesure où la transaction définitive est revêtue de l'autorité de la
chose jugée, la révision de ses clauses ne peut faire l'objet que d'un recours gracieux porté par
l'intéressé devant l'autorité administrative. Il arrive ainsi que, les auteurs d'une infraction

63
Cass. crim.18nov. 1974, Bull. civ. IV, n° 290

437
douanière demandent la révision d'une transaction, particulièrement de son montant.
L'autorité qui a pris la décision ou une autorité supérieure peut réviser les clauses d'une
transaction. Mais il s'agit d'une simple faculté. Ce n'est pas un litige au sens juridique du
terme puisqu'il échappe à la compétence des juridictions judiciaires ou administratives.
En pratique, lorsque les arguments fournis par le demandeur constituent des moyens
nouveaux et suffisants, l'administration des douanes peut accéder à la demande de révision
des conditions transactionnelles. Ces recours portent généralement sur les conditions
transactionnelles elles-mêmes. Ils peuvent toutefois porter sur le fond de l'affaire et remettre
en cause le bien-fondé des poursuites. Le recours gracieux a sur le plan administratif un effet
suspensif quant à l'exécution des clauses de la transaction, sauf dans les cas où cela risquerait
d'entraîner la prescription de l'action en justice, ou permettrait au contrevenant d'organiser son
insolvabilité. Par ailleurs, en matière d'amende, l'appréciation faite de la transaction par
l'administration des douanes, dans les limites du maximum légal, ne peut être discutée par
voie de recours pour excès de pouvoir.
Deuxièmement, L’observation des textes, permet de se rendre compte que, l'action en
résolution pour inexécution de la transaction n'est recevable que si elle est intentée par le
souscripteur de la transaction dans le délai de cinq ans à compter de la conclusion et si la
demande est fondée sur l’une des causes de rescision prévues par le Code civil64.
Cette résolution judiciaire de la transaction peut être obtenue en cas d'inexécution des
engagements prévus, que l'inexécution en soit totale ou partielle. L'administration des douanes
peut alors soit en poursuivre l'exécution forcée, soit en demander la résolution devant le juge
judiciaire selon l'article 1184 du Code civil65.
Dans ce cas, l'administration peut solliciter non seulement la résolution de la
transaction, mais aussi la condamnation du prévenu aux pénalités fiscales sanctionnant
l'infraction, ainsi que l'exécution forcée du jugement qui sera rendu.

2. La possible annulation de la transaction douanière


L’annulation de la transaction douanière peut être obtenue dans trois hypothèses.
D’abord, en cas d'erreur sur la personne ou sur l'objet de la contestation (article 2053 alinéa 1
du Code civil).

64
Articles 1165 (« Les conventions n'ont d'effet qu'entre les parties contractantes ; elles ne nuisent point au tiers,
et elles ne lui profitent que dans le cas prévu par l'article 1121. ») et 1304 du Code civil (« Dans tous les cas où
l'action en nullité ou en rescision d'une convention n'est pas limitée à un moindre temps par une loi particulière,
cette action dure cinq ans. Ce temps ne court dans le cas de violence que du jour où elle a cessé ; dans le cas
d'erreur ou de dol, du jour où ils ont été découverts. Le temps ne court, à l'égard des actes faits par un mineur,
que du jour de la majorité ou de l'émancipation ; et à l'égard des actes faits par un majeur protégé, que du jour où
il en a eu connaissance, alors qu'il était en situation de les refaire valablement. Il ne court contre les héritiers de
l'incapable que du jour du décès, s'il n'a commencé à courir auparavant. » .
65
Article 1184 du Code civil : « La condition résolutoire est toujours sous-entendue dans les contrats
synallagmatiques, pour le cas où l'une des deux parties ne satisfera point à son engagement. Dans ce cas, le
contrat n'est point résolu de plein droit. La partie envers laquelle l'engagement n'a point été exécuté, a le choix ou
de forcer l'autre à l'exécution de la convention lorsqu'elle est possible, ou d'en demander la résolution avec
dommages et intérêts. La résolution doit être demandée en justice, et il peut être accordé au défendeur un délai
selon les circonstances. » .

438
Ensuite, en cas de dol ou de violence (article 2053 alinéa 2 du Code civil). Il y a dol en
cas, par exemple, de manœuvre du prévenu tendant à tromper l'administration sur sa
solvabilité. L'annulation judiciaire de la transaction peut également être obtenue lorsque la
transaction a été souscrite à partir de pièces reconnues fausses (article 2052 alinéa 2 du Code
civil). En principe, la transaction est indivisible, mais elle peut être partiellement annulée
lorsque les clauses de l'acte sont distinctes et indépendantes. En revanche, l'annulation semble
ne pas pouvoir être prononcée pour cause d'erreur de droit ou de lésion, lorsque le demandeur
allègue que la contravention n'existait pas, ou qu'il invoque que la pénalité exigée est
supérieure à celle légalement encourue66, cette dernière jurisprudence étant plus contestable,
la douane étant tenu par le maximum légal prévu pour la sanction. La transaction constitue en
réalité la procédure contentieuse la plus répandue. Dans la pratique douanière, ce sont les
poursuites judiciaires qui font figure d’exception.
L’annulation de la transaction peut produire plusieurs effets. En réalité, en restituant à
l'autorité judiciaire un certain pouvoir de contrôle, le législateur a voulu réduire l'arbitraire de
l'administration et l'atteinte portée à l'autorité de la chose jugée. Il faut cependant constater
que malgré les aménagements opérés, la procédure de la transaction douanière reste
exorbitante du droit commun sur de nombreux points. En effet, si la transaction après
jugement définitif a disparu, elle a été remplacée par la remise gracieuse, elle demeure une
atteinte à l'autorité de la chose jugée dont est revêtue la décision prise par la juridiction
pénale.
De plus, dans les cas où l'accord des autorités judiciaires reste requis, il ne porte que sur
le principe de la transaction et non pas sur son montant et ses conditions, ce qui affaiblit
l'intérêt de l'intervention de l'autorité judiciaire. Enfin, les cas de consultation du comité du
contentieux fiscal, douanier et des changes, réservés aux transactions portant sur les
infractions les plus importantes, restent exceptionnelles et la procédure y est de plus non
contradictoire. Il n'en demeure pas moins que la pratique de la transaction est un élément du
contentieux douanier particulièrement moderne, qui permet à l'administration d'assurer une
répression de la fraude douanière efficace et néanmoins consensuelle, et de garantir le
recouvrement des droits fraudés. La réalisation de l'Union douanière impliquait La réalisation
de l'Union douanière impliquait nécessairement que les États parties à cette union consentent
à une harmonisation aussi étroite que possible de leurs droits nationaux. Du fait du principe de
compétence d'attribution auquel est soumise la Communauté des Etats de l’Afrique centrale,
ils ont en revanche conservé sous leur autorité exclusive certains aspects de la matière,
notamment la poursuite et la répression des infractions.
C'est essentiellement par le renforcement de la coopération administrative que les
autorités communautaires ont surmonté la contradiction liée au fait de disposer d'un corps de
règles uniques sur l'ensemble du territoire douanier communautaire et de laisser chaque État
libre de sanctionner, en fonctions de principes et de valeurs propres, la violation de ces règles
communes, de concilier principe de liberté de circulation et de territorialité de la loi pénale.
L'influence du droit communautaire est particulièrement marqué sur l'incrimination en droit

66
Article 2052 du Code civil et Cass. req. 20 déc. 1881, Bull. crim. n° 228 ; Cass. req. 15 mai 1923, Doc.
Cont. n° 558.

439
douanier, elle est moins marquée en ce qui concerne l'encadrement des sanctions douanières
par le droit communautaire.

CONCLUSION

In fine, la transaction douanière représente un outil stratégique dans le règlement des


litiges. Considerée comme l’expression de la justice douaniere à l’amiable, la transaction
constitue en la matière un moyen efficace de terminaison des litiges fiscaux par sa souplesse
et sa flexibilité. Dans la sous region CEMAC, elle apparait comme un mode « d’anticipation
de la condamnation »67 et l’administration y trouve une opportunité de régulariser rapidement
le litige sans être soumis à des procédures judiciaires longues et coûteuses. Elle est donc une
méthode de résolution favorable des litiges douaniers. Cet état de chose se justifie. En effet, la
transaction douanière est une procédure administrative de règlement conventionnel des litiges
douaniers, meme si elle est davantage une procédure limitée de protection des intérêts des
parties au litige douanier. ce qui donne à questionner sur son efficacité.

67
Emmanuel BREEN, « Gouverner et punir; le rôle de l'Exécutif dans les procédures répressives », [Link].,
p.52.

440
L’INFRACTION DOUANIERE EN DROIT CAMEROUNAIS

Par

SASSIE DOB Thomas


Doctorant en Droit Public, Université de Douala (Cameroun)
Contacts : +237 693 41 72 65 / sassiedobthomas@[Link]

Résumé
L’infraction douanière en droit camerounais est une infraction particulière. De quoi tient-t-elle
cette particularité ? Voici l’interrogation autour de laquelle la présente étude s’est construite. Il s’est
alors révélé que la particularité de l’infraction douanière en droit camerounais a une origine double
c’est-à-dire qu’elle le tient aussi bien de ses critères d’identification que de sa qualification légale.
Ainsi, contrairement à l’infraction pénale ou de droit commun qui exige la réunion des critères légal,
matériel et moral pour sa détermination, l’infraction douanière ne conditionne son identification qu’à
la réunion des critères d’ordre légal et matériel qualifiés de critères décisifs. Leur seule mise en
évidence suffit pour identifier une infraction douanière. Le critère moral lui n’est qu’adventice ou
accessoire. Aussi, dans sa qualification légale, l’infraction douanière répond à une classification
bipartite. Ceci sous-entend que le droit douanier ne reconnait que les délits et les contraventions
comme infractions. Il n’existe donc pas de crimes en matière douanière comme en matière pénale.
Mots clés : Infraction - douane- infraction douanière

Abstract
Customs offences under Cameroonian public law are special. What makes it so special? This is
the question on which this study is based. It has emerged that the special nature of customs offences in
Cameroonian public law has a dual origin, i.e., it derives from both the criteria by which they are
identified and their legal classification. Thus, unlike a criminal offence or an offence under ordinary
law, which requires legal, material and moral criteria to be met in order to be identified, a customs
offence can only be identified if the legal and material criteria, described as decisive criteria, are met.
Their mere presence is sufficient to identify a customs offence. The moral criterion is only incidental
or accessory. In its legal classification, customs offences are classified in two categories. This means
that customs law recognizes only misdemeanor ours and contraventions as offences. There are
therefore no crimes in customs law as there are in criminal law.
Keys words: Offence - customs - customs offence

INTRODUCTION

La douane renferme en elle un bon nombre de missions1 dont celle d’ordre fiscal est
l’une des plus importantes et constitue pour toute étude relative aux questions douanières une


Mode de citation : SASSIE DOB Thomas, « L’infraction douanière en droit camerounais », Revue RRC, n° 055
/ Mars 2025, p. 441-462.

1
La mission fiscale, la mission économique, la mission de surveillance et de protection du territoire, la mission
d’assistance aux administrations etc.

441
véritable pergola. La mission fiscale de la douane consiste alors à évaluer les marchandises 2, à
déterminer les droits et taxes des marchandises à l’importation et l’exportation, à les liquider,
à les recouvrer principalement aux frontières accessoirement à l’intérieur des territoires. La
mission fiscale de la douane reste plus prégnante dans les pays en développement3 où elle
contribue à plus de 18 % au budget de l’Etat4.
Dans le cadre du commerce international, les biens ou marchandises traversent les
frontières terrestres, maritimes, aériennes et même « virtuelles » pour satisfaire les besoins
domestiques ou étrangers, la comptabilité des flux réels et financiers y afférents étant retracée
dans la balance des paiements de chaque pays protagoniste5. Les Etats cherchent à tirer le
meilleur avantage dans les relations commerciales qu’ils entretiennent à l’échelle
internationale, régionale, communautaire, ou bilatérale6 ; tout ce qui justifie alors la place
primordiale d’une Administration des douanes dans le processus de réalisation de la politique
du commerce international.
Administration paramilitaire et au caractère régalien très affirmé7, la douane est
historiquement considérée comme un « gendarme aux frontières »8. Elle est au confluent des
intérêts divers lors du transit international des marchandises9 eu égard à l’intervention dans la
procédure de dédouanement et de transit, d’une multitude d’acteurs qui agissent chacun en
fonction de ses propres préoccupations du moment ou de ses calculs futurs10. C’est dans cet
ordre d’idées que NGUEDA NDIEFOUO relève que « l’histoire du commerce international
depuis la Révolution industrielle du 18ème siècle, a toujours été dominée par l’affrontement et
la confrontation permanents entre le protectionnisme et le libre-échange »11. Dans cette
perspective, faut-il le reconnaitre, d’inévitables litiges ne manquent nullement de naître lors
des contrôles douaniers, donnant ainsi lieu à un contentieux impliquant aussi bien les acteurs
du commerce international que l’administration douanière12 en charge de la répression des
infractions douanières.

2
Montesquieu disait : « là où il y a du commerce, il y a douane, l’objet du commerce est l’exportation et
l’importation des marchandises en faveur de l’Etat, et l’objet des douanes est un certain droit sur cette même
exportation et importation, aussi en faveur de l’Etat ».
3
CHAMBAS (Guillaume), Afrique du Sud du Sahara : Mobiliser des ressources fiscales pour le développement,
Paris, économica, 2005, p. 34.
4
Au Cameroun, avec un budget de 4850,5 milliards de francs CFA pour l’exercice 2019 par exemple, il a été
attendu de la douane la mobilisation d’un montant de 841 milliards, soit un pourcentage de 17,11 %.
5
KAMDEM FOTSO (Michel), Les particularismes du contentieux douanier répressif en Afrique centrale : cas
du Cameroun, Thèse de Doctorat/ Ph/D en droit privé, Université de Yaoundé 2, 2018-2019, p. 2.
6
[Link].
7
CREN (Rozenn), Poursuites et sanctions en droit pénal douanier, Thèse de Doctorat, université Panthéon
Assas, Novembre 2011, p.1.
8
KAMDEM FOTSO (Michel), Les particularismes du contentieux douanier répressif en Afrique centrale : cas
du Cameroun, op. cit., p. 2.
9
DJEUWO (Marcellin), le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, L’Harmattan Cameroun, 2015.
p.19.
10
A ce titre, l’Administration douanière était historiquement le symbole même de la puissance publique, chargée
de protéger l’espace économique national contre les importations massives de marchandises susceptibles de
déséquilibrer le marché domestique.
11
NGUEDA NDIEFOUO (Gustave). La douane camerounaise à l’ère de la facilitation des échangés
commerciaux, L’Harmattan, 2011, p.1.
12
DJEUWO (Marcellin), le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, op. cit., p.19.

442
A propos justement des infractions douanières, il est important de relever que dans les
sources internationales du contentieux douanier et particulièrement dans le cadre de
l’Organisation Mondiale des Douanes (OMD) on peut noter que les missions de prévention,
de recherche et de répression des infractions douanières constituent des missions phares pour
la Convention de Nairobi du 9 juin 1977. Il en est de même de la Recommandation du 28 juin
2008 concernant les mesures de lutte contre les délits environnementaux transfrontaliers. Au
niveau communautaire et particulièrement dans la zone CEMAC à laquelle appartient le
Cameroun, il faut relever que le premier Code des douanes sous-régional adopté par acte n°
8/65-UDEAC-37 du 14 décembre 196513 sous l’égide de l’UDEAC a survécu à la réforme
fiscalo-douanière de 1994 et n’a été refondu que le 6 août 2001 à la faveur du Règlement n°
5/01-UDEAC-097-CM. Cette refonte a donc eu pour innovation directe en matière de
contentieux douanier la création d’un délit douanier de contrefaçon. Ceci démontre à
suffisance l’intérêt que le législateur CEMAC porte à la lutte contre les infractions
douanières. Dans le même sens, il faut dire que les normes du droit communautaire dérivé en
matière de contentieux douanier en CEMAC comprennent également l’acte n° 9/94-UDEAC-
600-CE-30 du 22 décembre 1994 approuvant le protocole d’assistance mutuelle
administrative en vue de prévenir, rechercher et réprimer les infractions douanières entre les
Etats membres de l’UDEAC.
Cet état des choses démontre à quel point le droit et le contentieux douaniers accordent
une place de choix au traitement des questions relatives aux infractions douanières et à leur
répression. Aussi, nous amène-t-il à nous intéresser particulièrement à l’infraction douanière
en zone CEMAC et singulièrement au Cameroun. Car, traiter d’une question en rapport avec
la douane ne saurait se départir d’une analyse des infractions douanières dont l’interrogation
au sujet du sens qu’elles revêtent s’impose dans la présente étude. Ainsi, par souci
d’appréhender de façon satisfaisante le concept d’infraction douanière, il apparait judicieux et
nécessaire de présenter, au préalable, le sens du vocable « infraction » et du qualificatif
« douanière » se rapportant à la douane, qui composent tous les deux ledit concept.
Pour ce qui est de la notion d’infraction, il faut dire qu’elle est définie aussi bien par les
textes juridiques que par la doctrine14. La loi pénale contient à la fois des permissions et des
interdictions. Le terme technique traduisant celle-ci est l’infraction. Elle désigne une action ou
une omission prévue et réprimée par la loi pénale et n’étant protégée par aucune justification.
L’infraction renvoie aussi à la faute pénale. Elle se distingue de la faute civile. Si la faute
civile fait référence à « tout fait quelconque (…) » suivant l’article 1382 du code civil15,
l’infraction quant à elle est décrite de manière précise dans un texte. Il n’y a donc pas
d’infractions sans texte. En conséquence, les infractions sont en nombre limité alors que les
fautes civiles sont illimitées. En guise de droit comparé, l’article premier du Code pénal de la
République du Congo définit l’infraction comme étant « tout fait de l’homme qui, en raison

13
Avant 1965, le Code des douanes applicable dans l’ex-Cameroun oriental était celui publié en 1994 et
comportant d’une part le décret du 17 février 1921 portant réglementation du régime des douanes en Afrique
Equatoriale française (AEF) et, d’autre part, le décret du 08 avril 1939 portant répartition du produit des amendes
et confiscations en matière de douane dans les territoires du Cameroun français.
14
BILOUNGA (Steve Thiéry), Finances publiques camerounaises, l’Harmatan Cameroun, 2020, p. 569.
15
Art. 1382 du code civil « tout fait quelconque de l’homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la
faute du quel il est arrivé à le réparer »

443
du trouble social qu’il provoque, justifie l’application à son auteur de peines et de mesures
des sûreté ».
Pour Rémi CABRILLAC, l’infraction indique « tout comportement consistant soit en
une action, soit en une abstention réprimée par un texte pénal qui donne les éléments
constitutifs et fixe les peines qui lui sont attachées »16. A sa suite, Bernard BOULOC et
Haritini MATSAPOULOU soutiennent que « l’infraction est tout fait contraire à l’ordre
social, qui expose celui qui l’a commis à une peine ou à une mesure de sûreté »17 (assistance,
surveillance, éducation, traitement, cure de désintoxication, travail d’intérêt général au profit
d’une collectivité publique)18. Mais la société ne pouvant imposer sans arbitraire une mesure
quelconque à un individu, sous prétexte qu’il s’est révélé dangereux ou qu’elle le considère
tel, le législateur est intervenu pour déterminer les actes qu’elle a le droit de réprimer ; si bien
que la notion d’infraction est avant tout une notion juridique.
D’un point de vue juridique, l’infraction se conçoit alors comme « l’action ou
l’omission, imputable à son auteur, prévue ou punie par la loi d’une sanction pénale »19. En
d’autres mots, « elle consiste alors en un comportement prévu et puni par la loi pénale, et qui
autorise l’application d’une peine ou d’une mesure de sûreté à son auteur »20. Mais si l’on se
place, comme le font les criminologues, sur le terrain de la défense de la société (répression,
élimination, traitement), la détermination de l’infraction ne dépend plus de l’examen juridique
de ses conditions légales d’existence21 ; elle est conditionnée par l’analyse préalable de ses
causes réelles.
Au sens strict, l’infraction est la transgression d’un interdit pénal. Elle suppose donc
qu’un comportement – celui qui a donné corps à la transgression – ait préalablement fait
l’objet d’une incrimination, c’est-à-dire d’une interdiction sous la menace d’une peine22.
« Incriminer », en effet, c’est « déclarer criminel », autrement dit, infractionnel. Dans un
système purement légaliste, cela signifie que le législateur pénalise – abstraitement – des
comportements avant qu’ils soient commis et afin qu’ils ne le soient pas23. C’est pourquoi il
ne peut y avoir d’infraction sans incrimination et cela n’empêche que, pour qu’il y ait
infraction, il faut, outre l’incrimination et le comportement qui y correspond, une déclaration -
concrète – de culpabilité qui ne peut être que le fait d’un juge24. Sans doute en raison de ce
rôle constitutif de l’incrimination dans l’infraction, il est alors devenu coutumier d’assimiler

16
CABRILLAC (Rémi), Lexique du vocabulaire juridique, 1ère édition, Paris, Litec, 2002, p. 155.
17
BOULOC (Bernard) et MATSAPOULOU (Haritini), Droit pénal général et procédure pénale, Dalloz, 17e
édition, p. 85.
18
V. loi française n° 83-466 du 10 juin 1983 introduisant dans le droit pénal français une nouvelle peine de
substitution à l’emprisonnement (art. 43-3-1 et ss. Code pénal), et prévoyant également l’accomplissement d’un
travail d’intérêt général en cas de sursis avec mise à l’épreuve (art. 747-1 C.P.P).
19
V. DANA, « Essai sur la notion d’infraction pénale », L.G.D.J., 1982, p. 433.
20
BOULOC (Bernard) et MATSAPOULOU (Haritini), Droit pénal général et procédure pénale, [Link]., p. 85.
21
Loc. cit.
22
BEAUSSONIE (Guillaume), « Infraction », Répertoire de droit pénal et de procédure pénale, Juillet 2021, p.
7.
23
Loc. cit.
24
L’incrimination d’un comportement, qui conduit donc à en faire une infraction, en ce qu’elle implique la
création d’un interdit pénal, représente un processus, aussi bien que son résultat.

444
les deux. L’infraction désigne, ainsi, tant le résultat de l’interdiction, c’est-à-dire l’interdit,
que la transgression d’un tel interdit25.
Ce qu’il faut donc retenir est que la commission d’une infraction, sur le plan du droit,
exige la réalisation cumulative de deux conditions : il faut qu’il y ait violation de loi et qu’une
peine soit prévue par le législateur pour sanctionner un tel comportement répréhensible26.
C’est du moins, ce que pose la maxime latine « nullum crimen, nulla poena, sine lege »,
entendez, il n’est de crime, ni de peine s’il n’est de loi.
En ce qui concerne la notion de douane, elle constitue sans conteste une administration
au caractère régalien très affirmé, dotée de moyens d’action particuliers sur le plan juridique,
notamment par l’étendue des pouvoirs de contrainte dont elle dispose et des sanctions
prononcées à l’encontre des fraudeurs, au cœur d’un arsenal légal répressif spécifique et
particulièrement efficace27. Pour le Professeur Steve Thiéry BILOUNGA, la douane est une
administration financière républicaine intervenant en principe au niveau des frontières et
même à l’intérieur du territoire de l’Etat, menant, en fonction des voies d’accès des
marchandises dans ledit territoire, une intense activité d’intérêt général conformément aux
missions qui lui sont assignées par la réglementation en vigueur28. Parlant justement des
missions de la douane, Monsieur Rozenn CREN pense que « l’administration des douanes
remplit une mission fiscale puisqu’elle perçoit, pour l’Union européenne, sur les produits
importés des pays tiers, les droits de douane fixés par le tarif douanier commun ainsi que les
droits antidumping »29. Pour le compte des recettes nationales, la douane est chargée de la
perception de la taxe intérieure sur les produits pétroliers, des taxes spéciales sur les moyens
de transport (taxes à l’essieu, droit annuel de navigation sur les navires, taxes sur certains
aéronefs).
Certains grands noms de la doctrine du droit douanier moderne, à l’instar de Jean Luc
ALBERT, Jean Claude BERR et Henry TREMEAU, dégagent toutefois une autre acception
de la douane, en insistant sur l’une des missions principales de cette institution : la protection
économique. La douane assure alors « la fonction régalienne spécifique de protection et de
lutte contre les contrefaçons et les trafics, ce qui se différencie de la simple collecte d’impôts
disparates »30. Elle relève toujours d’une certaine idée classique, de protection économique.
C’est la protection économique aux frontières31. La douane renvoie, dans ce sens, à une
administration chargée de prélever les droits et taxes financiers à l’occasion des opérations de
commerce extérieur32. C’est justement le sens retenu par le Glossaire des termes douaniers
internationaux de l’organisation mondiale des douanes. D’après lui, la douane constitue « les
services responsables de l’application de la législation douanière et de la perception des
droits et taxes et qui sont également chargés de l’application d’autres lois et règlements
relatifs à l’importation, à l’exportation, à l’acheminement ou au stockage des

25
BEAUSSONIE (Guillaume), « Infraction », op. cit., p. 7.
26
BILOUNGA (Steve Thiéry), Finances publiques camerounaises, [Link]., p. 581.
27
CREN (Rozenn), Poursuites et sanctions en droit pénal douanier, op. cit., p. 1.
28
BILOUNGA (Steve Thiéry), Finances publiques camerounaises, op. cit., p. 539.
29
Loc. cit.
30
ALBERT (Jean-Luc), « Faut-il conserver la spécificité douanière ? », RFFP, n° 113, février 2011, p. 234.
31
BERR (Claude) et TREMAU (Henri), Introduction au droit douanier, Dalloz, Paris, p. 68.
32
BILOUNGA (Steve Thiéry), Finances publiques camerounaises, op. cit., p. 540.

445
marchandises »33. La douane peut encore renvoyer à un lieu où se situent ses différents
services et qui appliquent une certaine politique qu’est la politique douanière. Le sens des
notions d’infraction et de douane ainsi précisé, la clarification du concept d’infraction
douanière apparaît alors congrue.
Le terme d’infraction douanière utilisé dans tous les codes des douanes, consacré aux
contentieux, suggère, il faut le relever, que toutes les violations de la loi douanière constituent
des agissements pénalement répréhensibles34. L’infraction douanière est par essence ambiguë
et le traitement qui lui est réservé oscille entre deux pôles : le droit pénal et la procédure
pénale, d’une part, le droit fiscal, d’autre part35. Il est donc important d’admettre que la notion
d’infraction douanière conserve une partie de son mystère, ce qui nourrit davantage le doute
au sujet de sa portée au regard des réformes récentes intervenues en droit pénal36.
De manière générale, l’infraction douanière peut être définie comme celle commise en
matière douanière. Elle désigne tout acte ou abstention qui viole les lois et les règlements,
lorsque ceux-ci ont été pris en vertu d’une délégation exprimée par la loi et qui est frappée
d’une peine par le Code des douanes37. Cette définition a été reprise in extenso par monsieur
Marcellin DJEUWO dans son ouvrage intitulé « Le contentieux douanier dans les pays de la
CEMAC ». Bien avant, c’est-à-dire en 1982, Dominique SCHMIDT et Daniel SCHMIDT
avaient déjà évoqué cette conception de l’infraction douanière en soulignant que « l’infraction
douanière ou l’infraction de change est la violation d’une prescription de la réglementation
douanière ou des changes, punie conformément aux dispositions du Code des douanes »38.
En d’autres mots, pour qu’une infraction revête une nature douanière, il faudrait qu’elle
soit commise en violation d’une formalité prévue par le Code des douanes ou un texte
régissant les opérations douanières et que sa sanction soit prévue par le Code des douanes,
une loi ou un règlement douanier conformément aux procédures constitutionnelles39. De par
sa position aux frontières toutefois, et dans le cadre de l’exécution de sa mission d’appui aux
autres Administrations, la douane reçoit parfois l’habilitation de constater et qualifier des
infractions aux lois et règlements non douaniers à l’occasion de l’importation, de
l’exportation ou du transit des marchandises, certaines desdites infractions faisant parfois
corps avec les infractions douanières stricto sensu40.
Ainsi, au regard des précédents développements, l’on se permet de noter que la notion
d’infraction, qui a à la base une origine pénale, se retrouve exportée en matière douanière et

33
V. Glossaire des termes douaniers internationaux de l’Organisation mondiale des douanes, édition 2018, p. 14.
34
La notion d’infraction, dans son sens technique, est en effet exclusivement liée au droit pénal. Cf.
DESPORTES (Frédéric) et LE GUNEHEC (Francis), Droit pénal général, 6e édition, Paris, économica, n° 22,
2009, 1132 p.
35
BERR (Claude) et TREMEAU (Henri), Le droit douanier, communautaire et national, 5e édition Paris,
économica, 2001, p. 415.
36
Loc. cit.
37
Loi n° 2003/017 du 22 décembre 2003 portant dispositions d’applications de la réglementation des échanges
CEMAC.
38
SCHMIDT (Dominique) et SCHMIDT (Daniel), Le contentieux douanier et des changes, Dalloz, Paris, 1982,
p. 23.
39
KAMDEM FOTSO (Michel), Les particularismes du contentieux douanier répressif en Afrique centrale : cas
du Cameroun, op. cit., p. 98.
40
Loc. cit.

446
se voit imposée, tout comme en matière pénale, comme condition juridique à sa réalisation la
violation d’un texte prévoyant une peine à titre de sanction au comportement répréhensible.
Aussi, faut-il relever que le traitement qui est réservé à l’infraction douanière est inspiré, dans
une large mesure, de la matière pénale c’est-à-dire du droit pénal et de la procédure pénale.
Ces éléments viennent ainsi mettre en évidence les grandes similitudes qui existent entre
l’infraction douanière et l’infraction pénale. Nonobstant ces analogies, il faut dire que
l’infraction douanière en droit camerounais est une infraction qui revêt une nature particulière
et, de par cette nature, se démarque de l’infraction pénale. A cet égard, force est de
s’interroger sur le point de savoir de quoi l’infraction douanière en droit camerounais tient-
elle sa particularité ? La tangibilité des arguments à mobiliser ici amène à comprendre qu’une
réponse axée sur la double origine du caractère particulier de l’infraction douanière en droit
camerounais semble s’imposer.
Le choix du caractère bivalent de cette justification ne saurait être dénué d’intérêt. Car,
l’analyse de la nature particulière de l’infraction douanière dans la présente étude permettrait,
en y posant un regard panoramique, de mettre en évidence et de façon spontanée les points de
démarcation entre cette infraction et l’infraction pénale. La présente analyse ne saurait donc
se départir, dans son fond et ses développements, des confluences que l’infraction douanière
partagerait avec l’infraction pénale ainsi que les divergences les opposants.
Cela étant dit, la thématique sous étude ne peut être efficacement traitée qu’en
s’appuyant sur une méthode appropriée. L’option est ainsi faite en faveur de la méthode
juridique dans sa dimension dogmatique c’est-à-dire à l’interprétation et à la systématisation
des différents textes41 camerounais et communautaires de l’espace CEMAC relatifs à la
douane. Toutefois, à cette dogmatique sera associée la méthode comparative. Ceci afin de
permettre que la présente étude, mise en perspective avec celles réalisées ailleurs dans
certains pays étrangers42, souscrive à l’aboutissement d’une meilleure recherche. Ces
méthodes, il faut le dire, constituent ainsi le fil d’Ariane de la présente analyse. Dès lors, l’on
peut être fondé de souligner que l’infraction douanière en droit public camerounais tient sa
particularité aussi bien de ses éléments d’identification (I) que de sa qualification (II).

I- UNE INFRACTION PARTICULIERE DE PAR LA PRISE EN COMPTE DE


SES CRITERES D’IDENTIFICATION

La doctrine traditionnelle ou habituelle a toujours présenté un enseignement selon


lequel la détermination d’une infraction exige la réunion de trois critères43 : matériel, légal et
moral. Cependant, une exception se dégage dans le domaine des douanes ; exception justifiée
par la spécificité ou la singularité du droit douanier. Ce qui induit explicitement que la seule

41
ARNAUD (André-Jean) (dir.), Dictionnaire encyclopédique de théorie et de sociologie du droit, Paris, LGDJ,
1993, p. 188.
42
Le cas de la France par exemple en Europe et celui des Etats de la CEMAC.
43
V. DESPORTES (Frédéric) et LE GUNEHEC (Francis), Droit pénal général, 11e édition CUJAS, 2004, p.
387 et s. PRADEL (Jean), Droit pénal général, 19e édition CUJAS, 2012, p. 308 et s. GREYER (Emmanuel),
Droit pénal général, 2e édition, Lexis Nexis, 2012, p 137 et s. RASSAT (Michèle-Laure), Cours magistral, Droit
pénal général, 2e édition, 2006, p. 271, 272 et s. MERLE (Roger) et VITU (André), Droit pénal général, 7e
édition, CUJAS, 1997, p. 504 et s.

447
combinaison ou association de deux critères suffit pour qu’une infraction douanière soit
identifiée ou réalisée (A). Cela suppose parallèlement que le troisième critère n’est
qu’accessoire ou minimisé dans le processus d’identification de l’infraction douanière (B).

A- La promotion des critères décisifs d’identification : le critère légal et le critère


matériel

La détermination d’une infraction en matière douanière exige que soient


obligatoirement mis en branle deux critères qualifiés ici de décisifs. Le caractère décisif de
ces critères se justifie tout simplement par le fait qu’en droit douanier leur seule détermination
suffit à identifier une infraction. Les analyser revient à procéder à l’examen d’un critère légal
(1) et d’un critère matériel (2).

1- Le critère légal
La considération du critère légal comme critère décisif en matière d’identification de
l’infraction douanière tient au fait que ce critère s’est vu doter d’un réel contenu positif. En
tant qu’élément indispensable dans le processus d’identification d’une infraction, le critère
légal ou encore le principe de légalité est un principe dont l’application en droit douanier
comme dans tout autre domaine n’est possible qu’au prisme du respect de certaines exigences.
Disons qu’un fait quelconque ne peut être qualifié d’infraction douanière que s’il remplit deux
conditions dont la première est relative à l’existence d’un texte qui édicte une interdiction ou
une obligation que ce fait a outrepassé. La deuxième, par contre, est relative à l’existence
d’une disposition de code des douanes qui réprime ou sanctionne cette violation de la loi. La
légalité est avant tout un guide pour le législateur et pour l’autorité détentrice de la sanction.
Relativement au préalable d’une exigence d’incrimination de l’infraction douanière, il
faut dire que le critère légal est consubstantiel à la maxime latine « nullum crimen, nulla
poena sine lege » qui exige qu’il n’y ait de peine ou de délit que s’il existe un texte législatif
prévoyant l’acte incriminé et la sanction y afférente. Sans texte légal il n'y a pas d'infraction,
même si l'acte commis apporte un trouble à l'ordre public. Nul ne peut être puni pour un crime
ou pour un délit dont les éléments ne sont pas définis par la loi, ou pour les contraventions
dont les éléments ne sont pas définis par le texte. En effet, en vertu du principe de la légalité 44
des délits et des peines, seule la loi peut déterminer ce qui constitue une infraction et les
peines applicables45.
L’élément légal du délit douanier porte ainsi sur l’obligation d’existence d’un texte, en
principe législation douanière prévoit ou édicte au préalable une obligation ou une interdiction
que le fait incriminé a outrepassé46. Tout comme en matière pénale, il faut dire que le principe
de textualité est un fondement du principe de légalité en matière douanière. S’il existe
préalablement un texte qui incrimine l’acte commis, alors l’infraction qui constitue la

44
C’est un principe qui s’interprète comme l’obligation de soumission au droit. Par droit, il faut entendre ici
l’ensemble des règles qui régissent l’activité bancaire.
45
En droit interne, les textes prévoient que les peines et les mesures sont fixées par la loi et ne sont prononcées
qu’en raison des infractions légalement prévues.
46
NYAMA (Jean-Marie), Droit douanier de la CEMAC, CERFORD, 2003, p. 328.

448
violation du texte est sanctionnée sur la base d’un texte prévoyant également les peines
applicables.
En ce qui concerne alors l’exigence d’une sanction en cas de violation des textes
d’incrimination, il faut dire de prime à bord que la soumission de toute personne physique ou
morale au droit ou aux règles juridiques est un impératif catégorique dont la garantie est le
recours au contrôle du juge compétent. Ce recours intervient si la règle de droit à laquelle les
personnes sont assujetties a fait l’objet d’une violation. Ceci voudrait dire que les règles de
l’obligation de conformité doivent être justifiées. Celle-ci (obligation de conformité) se
décline en une obligation de conformité à la légalité. Les règles édictées obligent ainsi tout
contrevenant à les respecter tant par la conformité aux formes permises, que par le fond
admis. Ainsi, en cas de violation du texte d’incrimination d’un acte ou d’une méconnaissance
des règles juridiques, et une fois que l’infraction douanière est établie, la sanction y relative
est prononcée d’office. Au Sénégal, par exemple, le législateur à travers les articles 426 47 et
42748 du Code des douanes donne habilitation à l’administration des douanes de pouvoir
constater, poursuivre et réprimer les infractions à la réglementation des changes49.
Il est important de relever, au regard de ce qui précède, que la condition nécessaire et
suffisante de l’existence de l’élément légal est donc que l’infraction douanière soit prévue et
réprimée à la date de la consommation du fait litigieux, sans qu’il y ait lieu de rechercher si
par la suite, ces dispositions légales ont été ou non modifiées ou abrogées 50. Peu importe donc
que le prévenu ait eu une intention coupable ou non. Il suffit seulement qu’il ait agi ou qu’il
se soit abstenu d’agir enfreignant par là une disposition de la réglementation douanière, et que
son agissement soit punissable par la loi51. Dans cette veine, l’article 348 du Code des
douanes ne fait pas autre chose que de défendre expressément aux juges d’exécuter le
contrevenant sur l’intention. Ils doivent donc déclarer coupables les prévenus, même si ceux-
ci administrent la preuve de leur bonne foi ou de leur ignorance de la fraude ou bien encore,
ce qui revient au même, si les agents ayant constaté la fraude n’apportent pas la preuve que
les prévenus ont agi intentionnellement52. Dans ce sens, ni l’erreur de droit, ni l’erreur de fait,
ni l’ignorance n’enlève à ces infractions leur caractère délictueux.
Le principe de légalité est un principe qui de manière générale connait des corollaires en
droit pénal ou du moins en droit commun. Il s’agit du principe de la non-rétroactivité de la loi,
de l’interprétation de la loi et du principe de territorialité. En d’autres termes, en matière
pénale, la loi est le seul et l’unique texte compétent pour déterminer de manière formelle les
infractions. Il en résulte alors, au regard de la logique juridique, que cette loi pénale ne peut

47
Article 426 du Code des douanes, « Est considéré comme infraction à la législation des changes toute
violation des dispositions relatives aux relations financières avec l’étranger telles que prévues par l’UEMOA,
notamment celles concernant les obligations de déclaration ou de rapatriement, ainsi que le non-respect des
procédures prescrites et les formalités ou justificatifs exigés ».
48
Article 427 du Code des douanes, « La poursuite des infractions en matière de change ne peut être exercée
que sur plainte du Ministre chargé des finances ou de l’un de ses représentants habilités à cet effet ».
49
PANNIER (Jean), Droit pénal douanier et des changes : l’application de la loi dans le temps, sc. crim., 1991,
n° 2, p. 296.
50
DJEUWO (Marcellin), Le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, op. cit., p. 30.
51
Loc. cit.
52
Loc. cit.

449
être étendue au-delà des limites que lui a tracées le législateur53. Le constat qui est fait est
simplement qu’on est en présence d’une condition qui est convoquée et qui s’impose
également aux questions de non-rétroactivité de la loi, d’interprétation de la loi et de
territorialité. Cependant, il est important de relever que la mise en vigueur de ces principes en
droit douanier demeure atténuée ou édulcorée. Le critère légal n’est pas le seul critère décisif
en matière d’identification de l’infraction douanière, il existe également le critère matériel.

2- Le critère matériel
Il n’existe pas d’infraction sans activité matérielle. Le principe selon lequel un acte
matériel est nécessaire dans la commission d’une infraction ne souffre d’aucune exception54.
Le critère matériel se définit comme un fait55, un acte56 ou plus largement une action, par
laquelle l’infraction prend corps et se révèle57. En tant que critère consistant en l’attitude
positive ou négative réprimée par le texte, il est la manifestation concrète de la volonté
délictueuse du délinquant. Il peut prendre des formes variées en ce sens qu’il peut s’agir d’un
acte positif ou d’une abstention, d’un acte unique ou de plusieurs actes, d’un acte instantané
ou qui se prolonge dans le temps.
En matière douanière précisément, la préoccupation du législateur s’est traduite par
l’adoption d’un système de responsabilité dérogatoire du droit commun58. La matière
douanière s’est longtemps distinguée par la structure matérielle des infractions douanières.
L’infraction douanière n’existe donc qu’en fonction d’un certain élément matériel, c’est-à-dire
d’un comportement objectif. Le critère matériel en droit douanier est toujours presque
exactement défini. Il est difficile que le législateur reste, de façon volontaire, imprécis de
manière à pouvoir étendre la répression à des faits imprévisibles59.
Nonobstant ce qui précède, il faut relever que le critère matériel de l’infraction
douanière renferme une complexité certaine. Ceci en ce sens qu’il est indiscutablement
caractérisé par quatre facteurs dont le premier est relatif à un acte positif ou négatif clairement
défini60 ; le deuxième lié à une circonstance viciant cet acte61 ; le troisième en rapport avec
l’objet déterminé qui est le plus62 ; enfin le quatrième qui porte sur une condition de lieu car il
est rare, voire impossible qu’un acte soit punissable s’il a été commis à un lieu quelconque du

53
KAMDEM FOTSO (Michel), Les particularismes du contentieux douanier répressif en Afrique centrale : cas
du Cameroun, op. cit., p. 23.
54
FAYE (Malick), Le droit douanier sénégalais, l’Harmattan, Paris, p. 50.
55
STEFANI (Gaston) et LEVASSEUR (Georges), Droit pénal général, 10ème éd., Précis Dalloz, 1978, p. 183, n°
157.
56
BOULOC (Bernard), Droit pénal général, 2ème éd., Précis Dalloz, 2011, p. 213, n° 224. Les termes de l’acte et
de fait sont au demeurant souvent tenus pour synonymes.
57
PINATEL (Jean), « L’élément matériel de l’infraction devant la criminologie et les sciences de l’homme »,
RSC, 1967, p. 910. V. égal. BOUZAT (Pierre) et PINATEL (Jean), Traité de droit pénal et de criminologie, 2ème
éd., t.1, Dalloz, 1970, p. 182, n°111.
58
FAYE (Malick), Le droit douanier sénégalais, op. cit., pp. 50-51.
59
DJEUWO (Marcellin), Le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, op. cit., p. 30.
60
Par exemple une inexécution d’un engagement souscrit, une importation, une détention, un transport, etc.
61
Par exemple l’écoulement d’un laps de temps au-delà du délai prescrit ou l’absence de justification d’origine.
62
Le plus souvent une marchandise d’une certaine catégorie, par exemple marchandise prohibée ou fortement
taxée à l’entrée.

450
territoire douanier63. Certes, ces facteurs sont d’une nécessité certaine dans la réalisation
d’une infraction, mais il faut reconnaitre qu’ils ne sont pas du tout suffisants pour assurer
l’exercice de détermination du type d’infraction en cause. C’est alors qu’on est souvent tenu
de convoquer, en plus, un facteur de nature accessoire qui n’est que la résultante des moyens
employés pour la commission de l’acte ou du nombre d’individus auteurs de l’acte incriminé.
L’analyse du critère ou de l’élément matériel de l’infraction douanière amène ici à
s’interroger sur un point important. Ainsi, tout comme Claude BERR et Henri TREMEAU64,
l’on se demande bien dans quelles conditions l’activité matérielle de l’infraction peut-elle être
considérée comme engageant définitivement son auteur sur la voie du résultat ? C’est une
interrogation qui fait appel à l’existence d’une tentative de délit.
En matière douanière les faits et actes posés sont généralement visibles et clairement
ostensibles. Il s’agit d’agissements extérieurs dont le commencement par tentative ou la
réalisation manquée sont aussi punissables que l’acte répréhensible effectivement constitué
lui-même. Avant que l’infraction soi consommée, la manifestation objective de l’intention
criminelle est punissable65. C’est dans ce sens que le Code pénal camerounais affirme dans
une de ses dispositions que : « toute tentative manifestée par un acte tendant à l’exécution
d’un crime ou d’un délit et impliquant sans équivoque l’intention irrévocable de son auteur
de commettre l’infraction ; si elle n’a pas été suspendue ou si n’a manqué son effet que par
des circonstances indépendantes de la volonté de l’auteur, est considérée comme le crime ou
le délit lui-même »66. Cette disposition, il faut le souligner, dégage la même idée que le Code
de douanes de la CEMAC dans sans article 396 qui dispose que : « toute tentative de délit
douanier est considérée comme le délit lui-même ».
En tant que tentative, même en matière douanière le délit reste punissable. Afin de
mieux analyser cette idée, commençons par convoquer une disposition du Code pénal
camerounais : « La tentative est punissable alors même que le but recherché ne pouvait pas
être atteint à raison d’une circonstance de fait ignorée de l’auteur »67. De prime à bord, la
tentative, tout comme l’acte infractionnel complètement consommé ou réalisé, est punissable
selon le législateur camerounais. Dans une affaire qui s’est produite en 1995 opposant
l’Administration des douanes camerounaises à la société SAMSUN dirigée par un allemand,
la douane avait intercepté au quai d’embarquement des conteneurs de café brut calibré qui
avait été déclaré comme café non torréfié, non assujettis aux droits de douanes. Les agents de
douane assermentés avaient constaté une fausse déclaration d’espèce et une exportation en
contrebande ayant entrainé des droits compromis de 82.500.000 FCFA68. Certains ont pensé,
comme le précise monsieur KAMDEM FOTSO, qu’ils auraient dû, comme si l’affaire avait
été portée en justice, constater un concours réel de fausse déclaration d’espèce et de tentative
de contrebande à l’exportation.

63
Il faut généralement que l’acte ait été accompli à un lieu déterminé du territoire, notamment le rayon des
douanes.
64
BERR (Claude) et TREMEAU (Henri), Le droit douanier communautaire et national, op. cit., p. 427.
65
Loc. cit.
66
V. art. 94 al. 1 du Code.
67
V. art. 94 al. 2 du Code.
68
Revue des Douanes camerounaises, 2e édition, 1995, pp. 13-15.

451
De même, la tentative n’est punissable qu’en matière de délits d’après l’article 409 du
Code des douanes en France. C’est dire alors que, conformément au droit commun, la
tentative de contravention échappe à toute répression. Il est important de relever que si la
répression de la tentative ne soulève aucun problème particulier lorsque le commencement
d’exécution s’est déroulé sur le territoire national, la situation se présente d’une manière plus
complexe en cas d’infraction tentée sur le territoire étranger69.
Dans le domaine particulier des douanes, lorsqu’il existe une interruption de la
tentative, cette interruption coïncide généralement avec la découverte elle-même des faits
délictueux, laquelle a lieu sur le territoire, en tout cas au passage de la frontière70. Dès lors, ce
simple acte d’interruption justifie la compétence des tribunaux français. En revanche, lorsque
les deux éléments de la tentative71 sont localisés à l’étranger, l’absence de lien entre la
tentative et le territoire national interdit toute poursuite en France, même à l’égard d’un
français, la règle inverse posé par l’article 695 du Code de procédure pénale, ayant été abrogé
par la loi du 16 décembre 199272.
De ce que la tentative de délit représente l’effort de l’agent vers un but déterminé, il
résulte qu’elle ne peut exister dans les cas où le législateur prononce une peine sans tenir
compte de la volonté coupable, sur la simple constatation d’un fait 73. La tentative d’une
infraction non intentionnelle constitue une impossibilité juridique. Comment concevoir donc,
par exemple, qu’un individu essaie de commettre un meurtre par imprudence ? L’énoncé seul
d’une semblable proposition en révèle le non-sens.
L’identification de l’infraction douanière en droit public camerounais met certes en
évidence deux critères décisifs suffisants pour déterminer l’infraction, mais elle n’ignore pas
le critère moral malgré son caractère accessoire ou adventice.

B- La minimisation du critère moral dans l’identification de l’infraction douanière

Contrairement à la réalité qui se dégage en matière pénale, le critère moral en matière


douanière a toujours été réduit à sa plus simple expression, ou simplement relégué en second
plan ou encore même exclu. Il ne constitue pas un élément phare ou décisif dans la
détermination de l’infraction douanière. L’on est ainsi amené à s’intéresser aux raisons
justifiant la minimisation de critère (1) qui, au regard du Code des douanes de la CEMAC, se
voit complètement exclu de la constitution de l’infraction douanière (2).

1- Les justifications de la minimisation du critère moral de l’infraction douanière


Si l’élément moral ou intentionnel de l’infraction est accessoire en matière douanière,
cela suppose clairement qu’il existe des raisons qui justifient cet état des choses. L’on pense

69
BERR (Claude) et TREMEAU (Henri), Le droit douanier communautaire et national, op. cit., p. 430.
70
Ibid., p. 431.
71
C’est-à-dire le commencement de l’exécution et l’interruption involontaire.
72
Cf. art. 64 de la loi.
73
CHAMPCOMMUAL (Jean), La tentative, Etude pratique de législation comparée, Paris, Librairie Cotillon,
1893, p. 33.

452
ainsi que les raisons pouvant justifier la marginalisation de cet élément peuvent être trouvées
aussi bien dans textes que dans la doctrine.
En ce qui concerne les justifications d’ordre textuel, disons avant toute chose que le
premier Code des douanes de l’UDEAC, ancêtre de la CEMAC prévoyait déjà en matière
douanière les infractions intentionnelles et les infractions non intentionnelles. Très peu de
dispositions du Code des douanes français d’avant la réforme de 1987 et de celui de la
CEMAC applicable jusqu’alors ont trait au critère moral de l’infraction. L’on ne peut mieux
comprendre tout ceci qu’à travers l’évocation des dispositions d’ordre générale et celles
d’ordre particulière de ces Codes.
L’élément moral de l’infraction est expressément exigé par le Code des douanes
français dans de nombreux cas. Il en est ainsi, par exemple, de l’article 369, 2, c et de l’article
413 bis, b. On remarque avec intérêt que, dans cette hypothèse, la nécessité de la présence de
cet élément intentionnel est prévue à l’égard d’une contravention et non d’un délit74.
Lorsqu’on revient au droit douanier camerounais de manière spécifique, l’on se rend compte
que l’exigence du critère moral ou intentionnel était posée par l’article 6 (b) de l’instruction
ministérielle n° 00268/MINEFI/CAB du 15 décembre 1995 relative aux modalités
d’application du décret n° 95/004 du 07 décembre 1995 portant mise en place du programme
de sécurisation des recettes douanières. Cette disposition exemptait l’importateur du paiement
de l’amende « lorsque sa bonne foi peut être prouvée sur la base d’une déclaration
d’importation ouverte avant l’embarquement des marchandises et du rapport de l’affilié
SGS ».
L’article 348 al. 2 du Code des douanes de la CEMAC de 2001 ainsi l’article 414 al.2
du Code des douanes de la CEMAC de 2019, faut-il le relever, disposent qu’il est
expressément défendu au juge d’excuser le contrevenant sur l’intention. De telles dispositions
peuvent sembler sévères et s’apparenter à la limitation des droits du prévenu. Manifestement,
ces textes s’éloignent ici de l’orthodoxie du droit pénal. En effet, dans cette matière, l’élément
moral de l’infraction est important pour asseoir la responsabilité de l’auteur. Or, en matière
douanière, les délits sont dits matériels et consommés quelle que soit l’intention de l’auteur.
Mis à part les cas particuliers comme l’opposition à la fonction qui doit être prouvée
conformément au droit commun par l’accusation, le droit pénal douanier détermine l’intention
à partir de la seule constatation du fait matériel75. Il en est ainsi des délits de contrebande et
d’importation sans déclaration ainsi que des délits assimilés sur lesquels repose l’essentiel de
la répression douanière76.
Le droit douanier s’est toujours distingué par la structuration de ces deux infractions.
C’est que dès l’origine, les rédacteurs du Code français des douanes se sont plus préoccupés
du paiement des droits et taxes que des principes généraux du droit pénal 77. Les législateurs
africains ont ainsi été inspirés par leur homologue français de 1791, en ce sens qu’il ne
s’agissait que d’un souci d’efficacité pratique dans la répression des infractions douanières.

74
BERR (Claude) et TREMEAU (Henri), Le droit douanier communautaire et national, op. cit., p. 438.
75
FAYE (Malick), Le droit douanier sénégalais, op. cit., p. 71.
76
Loc. cit.
77
Loc. cit.

453
Cela se justifie clairement, en ce sens que la fraude douanière est fugace et la preuve de
l’irrégularité est parfois fastidieuse, voire impossible.
Pour ce qui est des justifications d’ordre doctrinal, elles sont davantage axées sur les
controverses ayant existé entre deux courants ou deux thèses qui se sont opposées. Les
controverses à propos de la marginalisation du critère moral de l’infraction douanière sont
alors nées des interprétations des positions des textes précédemment évoqués.
Les tenants d’un des courants soutenaient que les infractions douanières étaient des
infractions matérielles, dépourvues d’élément moral78, dans lequel la responsabilité pénale est
déclenchée par la seule exécution matérielle de l’action ou de l’omission prohibée par la loi,
avec absence de causes d’exonération lié à l’élément intentionnel79. Selon eux, les infractions
sont en effet constituées en l’absence non seulement de faute intentionnelle, mais encore de
faute d’imprudence ou de négligence. La commission matérielle des faits incriminés suffit à
caractériser l’infraction sans qu’il soit nécessaire de démontrer l’intention, l’imprudence ou la
négligence de l’auteur80. Pour les tenants d’un autre courant, l’infraction douanière a bien un
élément moral qui se réduit à la volonté81 ou qu’il est présumé. Selon Claude BERR, il est
important de procéder à une dissociation du problème de l’existence non contestable du
critère moral et du problème de la charge de la preuve de ce critère moral82.
A côté de ces controverses, il y en a existé plusieurs autres en France depuis 1987, en
particulier celle de 1987 à 1992 qui était une controverse adoucie. D’après la thèse défendue,
la personne sur laquelle pèse une présomption de culpabilité peut la combattre en établissant
sa bonne foi. La bonne foi devenait ainsi une cause spéciale de non culpabilité en droit pénal
douanier. Par contre, la bonne foi invoquée pour les infractions douanières et assimilées ne
saurait être retenue comme cause exonératoire pour les infractions de droit commun qui leur
sont connexes83. Une autre thèse qui existe depuis la loi française n° 92-683 du 22 juillet
1992 portant modification de la partie générale du Code pénal français, entrée en vigueur en
1994, soutient, en s’inspirant de l’article 121-3 du Code pénal français qu’il n’y a pas de
crime et de délit sans intention de le commettre.

2- L’exclusion du critère moral de l’infraction douanière


Malgré la reconnaissance de l’élément moral dans la constitution des délits douaniers,
intervenue en France avec la loi du 8 juillet 1987, il semble que ces timides efforts du
législateur français n’ont point son homologue CEMAC.
Pour s’en convaincre, il suffit simplement de se référer à la disposition de l’article 414
al. 2 du nouveau Code des douanes de la CEMAC de 2019 qui n’a pas fait autre chose que de
reprendre exactement la disposition de l’article 348 du Code des douanes de la CEMAC de

78
MERLE (Roger) et VITU (André), Traité de droit criminel, op. cit., pp. 671-676.
79
KAMDEM FOTSO (Michel), Les particularismes du contentieux douanier répressif en Afrique centrale : cas
du Cameroun, op. cit., p. 60.
80
Loc. cit.
81
DE GUARDIA (Philippe.), « L’élément intentionnel dans l’infraction douanière », Revue des sciences
criminelles, 1990, p. 487.
82
BERR (Claude) et TREMEAU (Henri), Le droit douanier communautaire et national, op. cit., p. 461.
83
Cass. crim. 1er octobre 1990-002928. Bull. crim. 1990, n° 324.

454
2001. D’après cet article, « il est expressément défendu au juge d’excuser les contrevenants
sur l’intention ». Cette disposition interdit alors aux tribunaux, d’une certaine manière, de
prendre en considération ou d’évoquer la bonne foi lorsqu’ils tranchent les litiges douaniers.
Pourtant, la nécessité d’une prise en considération de la bonne foi dans la répression tant
administrative que judiciaire des infractions douanières transparait dans les engagements
internationaux des Etats de la CEMAC84. En d’autres termes, le refus ou le rejet de la bonne
foi exprimé par le Code des douanes de la CEMAC est un choix délibéré.
Au Cameroun précisément, l’article 23 de la loi n° 2018/022 de décembre 2018 portant
loi de finances de la République du Cameroun pour l’exercice 2019 a prévu la possibilité pour
l’Administration d’infliger une amende de principe « lorsqu’une infraction douanière
constatée ne relève pas d’une volonté manifeste du contrevenant ». Etant donc donné que la
bonne foi équivaut à l’absence d’intention ou de volonté du résultat, et non à l’absence de
volonté de l’acte, l’on peut considérer, selon KAMDEM FOTSO, que le législateur
camerounais n’avait pas toujours opéré une évolution dans la mise en œuvre des
prescriptions internationales, et dont, une quelconque évolution en matière de « moralisation »
de l’infraction douanière. Le nouveau Code des douanes de la CEMAC a maintenu en son
article 414 l’interdiction faite au juge de prendre en considération la bonne foi du prévenu
pour l’excuser ou l’exempter de la peine.
Si l’infraction douanière en droit public camerounais doit sa particularité à ses critères
décisifs et adventice d’identification, elle la doit également sa qualification légale.

II- UNE INFRACTION PARTICULIERE DE PAR SA QUALIFICATION


LEGALE

La détermination ou l’établissement d’une infraction obéit à un certain nombre de


préalables légaux dont la qualification fait partie des plus importants. La qualification est
alors soumise à certains principes quelle que soit l’hypothèse envisagée85. Dans le domaine
des douanes, et particulièrement en matière infractionnelle, l’évocation de la qualification
induit le rattachement d’une ou plusieurs dispositions du Code des douanes à une infraction.
Lorsque le Code des douanes fait ces affirmations, il ne fait pas autre chose que consacrer la
classification légale des infractions douanières. Ainsi, contrairement au droit pénal qui
procède à la classification tripartite des infractions, le droit douanier lui connait une division
bipartite qui infère une classification des infractions douanières en délits et contraventions
(A), tout en excluant les crimes (B).

84
V. à ce propos la norme 3.39 de la Convention de Kyoto du 18 mai 1973 sur la simplification et
l’harmonisation des régimes douaniers, révisée en 1999 et ratifiée par le Cameroun le 18 novembre 2014. V.
également l’article VIII (3) de l’accord du GATT 1947.
85
PRADEL (Jean), Droit pénal général, Paris, Cujas, 20e édition, 2014, p. 287.

455
A- La division bipartite de l’infraction douanière : la rétention des délits et
contraventions

En matière douanière, la classification des infractions fondée sur l’élément légal ne met
en exergue que deux types d’infractions à savoir les délits et les contraventions. Les
infractions criminelles n’existent donc pas en matière douanière. Cette originale dualité des
infractions se double d’un régime qui n’est pas soumis aux règles et à la classification du droit
pénal. L’on abordera ainsi, dans un premier temps, les délits douaniers (1), puis dans un
second, les contraventions douanières (2).

1- Les délits douaniers


Il ressort du Code des douanes CEMAC de 2001qu’une infraction est considérée
comme un délit si la loi a qualifié le fait incriminé d’acte de contrebande ou d’importation et
d’exportation sans déclaration d’une part et si la marchandise litigieuse est prohibée ou
fortement taxée à l’importation ou si elle est simplement taxée à l’exportation d’autre part86.
Le Code des douanes CEMAC de 2019 regroupe alors les délits douaniers en trois classes
c’est-à-dire les délits de première classe, les délits de deuxième classe et les délits de
troisième classe.
En ce qui concerne les délits douaniers de première classe, disons que sont passibles de
la confiscation de l’objet de fraude, de la confiscation des moyens de transport, de la
confiscation des objets servant à masquer la fraude et d’une amende égale au double de la
valeur de l’objet de fraude et d’un emprisonnement pouvant s’élever à un mois, tout fait
d’importation ou d’exportation sans déclaration lorsque ces infractions se rapportent à des
marchandises de la catégorie de celles qui sont prohibées ou fortement taxées à l’entrée, ou
soumises à des taxes de consommation, ou prohibées ou taxées à la sortie87. Aux termes de
l’article 110 du Code des douanes CEMAC de 2001, « toutes les marchandises importées ou
exportées doivent faire l’objet d’une déclaration en détail ; peu importe si ces marchandises
sont susceptibles d’être taxées ou si elles sont exemptes des droits et taxes. La violation de
cette obligation constitue une importation ou une exportation sans déclaration ». En d’autres
termes, une importation ou une exportation par bureaux de douane sans déclaration en détail
ou sous le couvert d’une déclaration en détail incomplète ou non applicable aux marchandises
présentées, ainsi que toute substitution ou soustraction des marchandises sous douane
constituent une importation sans déclaration88. Pour que cette infraction soit qualifiée de délit,
il faut que les marchandises soient prohibées ou fortement taxées ou soumises à une taxe de
consommation à l’entrée ou alors simplement taxées à l’exportation89.
Concernant les délits douaniers de deuxième classe, relevons que sont passibles des
sanctions fiscales prévues à l’article précédent et d’un emprisonnement de trois mois à un an,
les délits de contrebande commis par une réunion de trois individus et plus jusqu’à six

86
V. art. 403 du Code des douanes CEMAC de 2001.
87
V. article 469 du Code des douanes CEMAC 2019.
88
V. article 409 du Code des douanes.
89
DJEUWO (Marcellin), Le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, op. cit., pp. 35-36.

456
inclusivement, que tous portent ou non des marchandises de fraude90. La contrebande est
entendue comme une importation ou exportation en dehors des bureaux des douanes, ainsi
que toute violation des dispositions légales ou réglementaires relatives à la détention et au
transport des marchandises à l’intérieur du territoire douanier91. Le seul fait que la
marchandise ait franchit la frontière du territoire douanier à l’import comme à l’export suffit
pour parler de contrebande92. Point n’est donc absolument besoin qu’une telle marchandise
soit stockée ou mise à la consommation dans le territoire. En plus, en vertu du principe selon
lequel toute tentative de délit est considérée comme le délit lui-même93, toute tentative
d’importation ou d’exportation en dehors des bureaux des douanes peut être considérée
comme un début d’exécution du fait délictueux et sanctionnée comme tel.
« Les tribunaux admettent généralement que, constituent des actes de commencement
d’exécution, ceux qui manifestent l’engagement irrévocable de leurs auteurs dans la voie de
la réalisation de l’infraction. Cette manifestation résultera le plus souvent des circonstances
objectives dans lesquelles le prévenu a été appréhendé. Ainsi, le voyageur porteur de
marchandises prohibées à l’importation qui prend place dans un wagon à la gare précédant
la frontière, dévoile de façon de façon indubitable qu’il n’entend pas revenir sur sa
détermination. Il en est de même d’un individu qui, en dépit de ses dénégations, avait fait
traverser la ligne frontière à des animaux et leur avait fait rebrousser chemin, alors que, de
toute manière, les animaux en question se trouvaient hors de la route légale et qu’il n’était
pas possible en conséquence d’admettre que le prévenu n’ait jamais eu l’intention de les
présenter à un bureau des douanes »94.
Le prévenu ne peut alors être excusé que s’il a volontairement et sans pression
extérieure, interrompu l’exécution de l’infraction. Ainsi, le prévenu qui a tenté d’exporter des
marchandises en contrebande et qui par suite, a rebroussé chemin par crainte d’être surpris,
craintes liées aux circonstances qui lui sont extérieures telles que les bruits des voix, la
sommation de s’arrêter, n’est pas réputé avoir interrompu volontairement la commission de
l’infraction. On conclura avec Marcellin DJEUWO que désistement, bien que d’apparence
volontaire, n’a pas été spontané.
Il n’y a donc délit que si la loi a qualifié le fait incriminé d’acte de contrebande ou
d’importation et d’exportation, et si par ailleurs, la marchandise litigieuse est prohibée ou
fortement taxée à l’importation ou si elle est simplement taxée à l’exportation95.
Relativement aux délits de troisième classe, sont concernés les délits de contrebande
commis soit par plus de six individus, soit par trois individus ou plus à dos d’animal ou à
vélocipède, que tous portent ou non des marchandises de fraude ; les délits de contrebande par
aéronef, par véhicule attelé ou autopropulsé, par navire ou embarcation de mer de moins de
100 tonneaux de jauge nette ou par bateau de rivière ; les infractions portant atteinte à un droit
de propriété intellectuelle à l’importation et à l’exportation et enfin l’exportation en

90
V. article 470 du Code des douanes CEMAC de 2019.
91
V. article 406 du Code des douanes CEMAC de 2001.
92
DJEUWO (Marcellin), Le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, op. cit., pp. 34.
93
V. article 396 CD.
94
PAU, 16 février 1965, cité par BERR (Claude) et TREMEAU (Henri), Le droit douanier communautaire et
national, op. cit., p. 426.
95
DJEUWO (Marcellin), Le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, op. cit., p. 35.

457
contrebande des produits de la pêche dans les eaux nationales96. Ces délits sont alors passibles
de la confiscation de l’objet de fraude, de la confiscation des moyens de transport, de la
confiscation des objets servant à masquer la fraude, d’une amende égale au quadruple de la
valeur des objets confisqués et d’un emprisonnement de six mois à trois ans97. Par ailleurs,
sans être formellement des délits, certaines infractions leur ont été assimilées par la loi pour
mieux en assurer la répression.
Ainsi, certaines infractions, sans être expressément qualifiées par le législateur de
contrebande ou d’importation et d’exportation sans déclaration des marchandises prohibées,
s’y apparentent par leurs effets98. Elles y sont alors assimilées afin d’en permettre une
répression appropriée eu égard au degré de gravité de la fraude commise à travers les actes
considérés. Des exportations et des importations sans déclaration sont donc par exemple
assimilables à la contrebande lorsque les marchandises passant par un bureau des douanes
sont soustraites à la visite du service des douanes par dissimulation dans des cachettes
spécialement aménagées ou dans les cavités ou espaces vides qui ne sont pas normalement
destinés au logement des marchandises99. Au regard de ce qui précède, disons que les délits
constituent la catégorie d’infractions la plus sévèrement réprimée.

2- Les contraventions douanières


Relevant ainsi des juridictions d’instances100, tels les tribunaux de police, les
contraventions douanières sont des infractions susceptibles d’être sanctionnées soit par des
peines restrictives de droits, soit par des réparations pécuniaires, soit alors en guise de peine
complémentaire, pour toute fraude relative à la circulation des marchandises au niveau des
frontières ; qu’il s’agisse de l’importation ou de l’exportation. Elles donnent alors lieux à des
confiscations et [Link] Code des douanes CEMAC de 2001, le Code des douanes de
la CEMAC de 2019 et le Code des douanes de la CEEAC, respectivement dans leurs articles
395 à 402, 363 à 368 et 402 à 408 distinguent cinq (05) classes de contraventions douanières.
Au sujet des contraventions douanières de première classe, sont ici concernées toute
omission ou inexactitude portant sur des indications que les déclarations doivent contenir
lorsque l’irrégularité n’a aucune influence sur l’application des droits ou prohibitions ainsi
que toute omission d’inscription aux répertoires102. Est par conséquent passible d’une amende
de 50.000 à 200.000 Francs CFA toute infraction aux dispositions des lois et règlements que
l’administration des douanes est chargée d’appliquer lorsque cette irrégularité n’est pas plus
sévèrement réprimée par le présent Code103.
Relativement aux contraventions douanières de deuxième classe, sont indexées le refus
de communication de pièces ou d’opérations dans les cas prévus aux dispositions des articles
105 et 153 du présent Code ; l’infraction aux dispositions des articles 81, paragraphe 3, 88,
paragraphe 1, 99, 114, 115, 116, 117, 122 paragraphe 1, 187, 188 et 354 du présent Code ou
96
V. article 471 du Code des douanes CEMAC 2019.
97
Loc. cit.
98
DJEUWO (Marcellin), Le contentieux douanier dans les pays de la CEMAC, op. cit., p. 35.
99
V. article 406 al.3 CD.
100
V. article 34 du Code des douanes CEMAC.
101
NYAMA (Jean-Marie), Droit douanier de la CEMAC, op. cit., p. 411.
102
V. article 463 al.2 du Code des douanes de la CEMAC de 2019.
103
V. article 463 al.1 du Code précité.

458
aux dispositions des décisions prises pour l’application de l’article 20 du présent Code ; toute
infraction aux dispositions des articles 148 à 151 ci-dessus, notamment celle commise par :
toute personne qui, ayant fait l’objet d’une suspension, d’un retrait de l’agrément ou de
l’autorisation de dédouaner prévus respectivement aux articles 149 et 150 du présent code,
continue soit à accomplir pour autrui les 142 formalités de douane concernant la déclaration
en détail des marchandises, soit à bénéficier directement ou indirectement de tout ou partie de
leurs rémunérations ; toute personne qui prête sciemment son concours en vue de soustraire
aux effets du retrait ou de la suspension de l’agrément ceux qui en auraient été atteints 104. Est
enfin considérée comme contravention de deuxième classe toute inexactitude ou omission
dans les énonciations des éléments de la déclaration sur la valeur prévue à l’article 156 alinéas
4 du présent Code. Il faut noter que toutes les contraventions de deuxième classe sont
passibles d’une amende d’un montant équivalent à une somme qui varie entre 500.000 et
2.000.000 de francs CFA.
Pour ce qui est des contraventions douanières de troisième classe, disons que tombent
en particulier sous le coup des dispositions du paragraphe précédent les infractions ci-après
quand elles se rapportent à des marchandises de la catégorie de celles qui sont passibles de
droits ou taxes : les déficits dans le nombre des colis déclarés, manifestés ou transportés sous
passavant de transport avec emprunt du territoire étranger ou de la mer ou sous acquit-à-
caution ; les déficits sur la quantité des marchandises placées sous un régime suspensif ; la
non-représentation des marchandises placées en entrepôt ; l’inobservation totale ou partielle
des obligations prévues à l’article 192 ci-dessus ; la présentation à destination, sous scellé
rompu ou altéré, de marchandises expédiées sous plombs ou cachets de douane ; l’inexécution
totale ou partielle des engagements souscrits dans les acquit-à-caution et soumissions et enfin
les excédents sur le poids, le nombre ou la mesure déclarés105.
Est donc passible d’une amende égale au triple des droits et taxes éludés ou compromis,
sans préjudice du paiement des droits et taxes exigibles, toute infraction aux dispositions des
lois et règlements que l’administration des douanes est chargée d’appliquer lorsque cette
irrégularité a pour but ou pour résultat d’éluder ou de compromettre le recouvrement d’un
droit ou d’une taxe quelconque et qu’elle n’est pas spécialement réprimée par le présent
Code106. Sont également sanctionnées des peines contraventionnelles de la 3è classe toutes
infractions compromettant le recouvrement des taxes de port107. Aussi, sont punies des peines
prévues au paragraphe 1 ci-dessus toutes infractions aux dispositions des lois et règlements
concernant l’exportation préalable ou le rembours lorsque ces irrégularités ne sont pas plus
sévèrement réprimées par le présent Code108.
Pour les contraventions douanières de quatrième classe, il faut préciser qu’est passible
d’une amende égale à la valeur des marchandises : tout fait de contrebande ainsi que tout fait
d’importation ou d’exportation sans déclaration lorsque l’infraction porte sur des
marchandises de la catégorie de celles qui ne sont ni prohibées ou fortement taxées à l’entrée,
ni soumises à des taxes de consommation, ni prohibées ou taxées à la sortie ; toute fausse
104
V. article 465 du précédent Code.
105
V. article 466 al.2 du précédent Code.
106
V. alinéa 1 du précédent article.
107
V. alinéa 2 du même article.
108
V. alinéa 3 du même article.

459
déclaration dans l’espèce, la valeur ou l’origine des marchandises importées, exportées ou
placées sous un régime suspensif lorsqu’un droit de douane ou une taxe quelconque se trouve
éludé ou compromis par cette fausse déclaration ; toute fausse déclaration dans la désignation
du destinataire réel ou de l’expéditeur réel ; toute fausse déclaration dans la désignation, à
l’importation, de l’État de mise en consommation et, à l’exportation, de l’État d’origine des
marchandises ; toute fausse déclaration tendant à obtenir indûment le bénéfice de la franchise
prévue aux paragraphes 1 et 2 de l’article 332 du présent Code ainsi que toute infraction aux
dispositions des textes pris pour l’application de cet article ; tout détournement de
marchandises non prohibées de leur destination privilégiée ; la présentation comme unité dans
les manifestes ou déclarations de plusieurs balles ou autres colis fermés, réunis de quelque
manière que ce soit ; l’absence du manifeste ou la non-représentation de l’original du
manifeste ; toute omission de marchandises dans les manifestes ou dans les déclarations
sommaires ; toute différence dans la nature des marchandises déclarées sommairement109. Est
également concerné celui qui a acheté ou détenu, même en dehors du rayon, des marchandises
importées en contrebande ou sans déclaration, en quantité supérieure à celle des besoins de
leur consommation familiale.
Enfin les contraventions de cinquième et dernière classe. Le Code des douanes CEMAC
nous renseigne à propos de ces contraventions qu’est passible d’une amende égale au triple de
la valeur des marchandises, toute infraction aux dispositions des lois et règlements que le
service des douanes est chargé d’appliquer lorsque cette irrégularité se rapporte à des
marchandises de la catégorie de celles qui sont prohibées à l’entrée ou à la sortie et qu’elle
n’est pas spécialement réprimée par le présent Code110. Aussi, tombent, en particulier, sous le
coup des dispositions du paragraphe précédent les infractions visées à l’article 466 paragraphe
2 ci-dessus lorsqu’elles se rapportent à des marchandises de la catégorie de celles qui sont
prohibées à l’entrée ou à la sortie111. Disons qu’en matière de contraventions douanières, en
dehors des importations et exportations sans déclaration des marchandises non prohibées
évoquées dans le cadre des contraventions de quatrième classe, les contraventions douanières
englobent également les fausses déclarations qui présentent les mêmes enjeux contentieux que
les importations et les exportations. Elles englobent également les infractions d’inexécution
des engagements souscrits dans les acquis et soumissions et les infractions d’oppositions aux
fonctions.
Le droit douanier se distingue du droit pénal général, dans la conceptualisation des
contraventions douanières, sur un point précis : elles ne sont pas punissables de peines
privatives de liberté112. En d’autres termes, les contraventions douanières ne donnent pas lieux
à emprisonnement ferme de leurs auteurs, contrairement au droit pénal général, qui punit
parfois en matière contraventionnelle d’une peine d’emprisonnement qui ne peut excéder dix
(10) jours. Comme précédemment relevé, le droit douanier, contrairement au droit pénal, fait
exclusion des crimes dans la classification des infractions.

109
V. article 467 du Code précité.
110
V. article 468 al.1 du Code.
111
V. alinéa 2 du précédent article.
112
BILOUNGA (Steve Thiéry), Les finances publiques camerounaises, op. cit., p. 577.

460
B- L’exclusion des infractions douanières criminelles

Les infractions criminelles n’existent pas en matière douanière, elles sont exclues.
Même si l’on plaide, dans la présente analyse, pour une criminalisation de certains actes en
matière douanière (2), l’on ne saurait manquer de s’interroger d’abord sur la justification de
cette exclusion des crimes dans la classification des infractions douanières (1).

1- La justification de l’exclusion des crimes en matière douanière


Contrairement au droit commun, le droit douanier ne connait que deux catégories
d’infractions, les contraventions et les délits. Devant la mansuétude des jurys à l’égard des
contrebandiers, le législateur français a sagement décidé de supprimer les crimes en matière
de douanes113. Depuis donc leur suppression par la loi française du 17 décembre 1814, il ne
subsiste plus que les délits et les contraventions en matière douanière114. Encore faut-il
observer que la notion de contravention et celle de délit sont propres au droit douanier et ne
correspondent pas exactement aux principes généraux du droit pénal 115, tels qu’ils figurent
dans les dispositions du Codes pénal. Il est certes vrai que les crimes sont exclus en matière
douanière, mais il faut dire que l’on est reste pour la criminalisation de certaines infractions
dans ce domaine.

2- Pour une criminalisation de certaines infractions en matière douanière


Le droit pénal douanier de la CEMAC en général et camerounais en particulier a hérité
de la dualité délit-contravention en vigueur en France depuis la suppression des crimes par la
loi du 17 décembre 1814 comme précédemment relevé. Lorsqu’on observe ces dernières
décennies, l’on rend compte qu’en Afrique Centrale et particulièrement au Cameroun il y a
une importante croissance de la criminalité dans le secteur douanier. A cette criminalité est
adossée la diversification de ses formes, la modernisation de ses modes opératoires,
l’implication fréquente des dirigeants sous la bannière des personnes morales, et des
conséquences désastreuses de certains actes sur le budget de l’Etat, la santé des populations,
sur la sécurité et sur l’environnement116.
Au regard de ce constat, il apparait alors important et crucial que le législateur CEMAC
procède à une criminalisation de certains actes douaniers, ceci non seulement dans le but de
garantir aux usagers du service public douanier une plus grande protection mais également de
protéger les intérêts des Etats dans ce secteur. Cette criminalisation participe ainsi d’une
meilleure répression des infractions douanières. Il s’agit par exemple des actes de
contrebande, de contrefaçon, de blanchiment des capitaux. Puisque ces différents actes sont
déjà classés dans la catégorie des délits douaniers et sont réprimés au moyen d’amendes plus
élevés que celles applicables aux crimes de droit commun, l’on pense que s’ils sont
catégorisés en crimes il sera juste question pour eux de voir les peines à eux associées évoluer

113
V. loi du 17 décembre 1814.
114
ROUSSEL (Gildas), « Les originalités du droit pénal douanier », AJ Pénal, 2009, p. 203.
115
BERR (Claude) et TREMEAU (Henri), Le droit douanier communautaire et national, op. cit., p. 416.
116
KAMDEM FOTSO (Michel), Les particularismes du contentieux douanier répressif en Afrique centrale : cas
du Cameroun, op. cit., p. 157.

461
simplement en peines privatives de liberté c’est-à-dire à la peine d’emprisonnement. Il faut
rappeler ici qu’il s’agit d’une peine actuellement plafonnée à trois ans pour les délits
douaniers. Le raffermissement ou la consolidation de l’intensité répressive pourra également
se faire par adoption de certaines sanctions propres aux personnes morales117.

CONCLUSION

En définitive, la réflexion autour de l’infraction douanière en droit public camerounais a


permis de mener une analyse fondée sur sa particularité dont la justification s’est révélée être
ambivalente. En effet, l’infraction douanière en droit public camerounais est particulière. Elle
tient alors sa particularité aussi bien de ses critères d’identification que de sa qualification
légale c’est-à-dire de sa classification par la loi.
Contrairement à l’infraction pénale ou de droit commun qui exige la réunion des critères
légal, matériel et moral pour sa détermination, l’infraction douanière ne conditionne son
identification qu’à la réunion de deux critères qualifiés dans la présente étude de décisifs. Il
s’agit du critère légal et du critère matériel. Ils sont qualifiés de décisifs car leur seule mise en
branle suffit pour identifier une infraction douanière. Le critère moral lui n’est qu’accessoire
ou adventice. Cela voudrait dire en d’autres mots que l’identification d’une infraction en
matière douanière peut se passer du critère moral. Aussi, l’on a pu relever que l’infraction
douanière dans sa qualification légale, contrairement à l’infraction pénale qui connait une
classification tripartite, connait une classification plutôt bipartite. Ceci sous-entend que le
droit douanier ne reconnait que les délits et les contraventions comme infractions. Il n’existe
donc pas de crimes en matière douanière.
Au regard des différents éléments convoqués et développés, l’on ne saurait alors
conclure autrement que l’infraction douanière en droit public camerounais est une infraction
particulière. Cette particularité se dégage davantage par rapport à l’infraction pénale. Car, la
notion d’infraction a avant tout à la base une origine ou une nature pénale. Aussi, le traitement
qui est réservé à l’infraction douanière est inspiré dans une large mesure de la matière pénale
c’est-à-dire du droit pénal et de la procédure pénale. Malgré tous ces liens ainsi que tous les
points en commun, l’infraction douanière se démarquée de l’infraction pénale et justifie bien
son caractère particulier dans l’espace CEMAC et plus particulièrement en droit public
camerounais.

117
Loc. cit.

462
JURISPRUDENCE
COMMUNITY COURT OF JUSTICE, No. 10 DAR ES SALAAM CRESCENT,
ECOWAS OFF AMINU KANO CRESCENT,
COUR DE JUSTICE DE LA COMMUNAUTE, WUSE II, ABUJA-NIGERIA.
CEDEAO PMB 567 GARKI, ABUJA
TRIBUNAL DE JUSTIÇA DA COMUNIDADE, TEL: 09-6708210/5240781 Fax 09-5240780/5239425
CEDEAO Website: www. [Link]

ARRET
DE LA COUR DE JUSTICE DE LA COMMUNAUTE
ECONOMIQUE DES ETATS DE L’AFRIQUE DE L’OUEST
(CEDEAO)

AFFAIRE N° ECW/CCJ/APP/33/15
AFFAIRE N° ECW/CCJ/APP/34/15

DJIBRIL YIPENE BASSOLE & LEONCE SIMEON MARTINE


CONTRE
L’ETAT DU BURKINA FASO

ARRÊT N° ECW/CCJ/JUD/25/16
Mardi, 11 Octobre 2016

« Au nom de la Communauté »
La Cour de justice de la Communauté Economique des Etats de
l’Afrique de l’Ouest, (CEDEAO) siégeant à Abuja (Nigéria) le mardi 11
Octobre 2016 en formation ordinaire, composée de :

-Honorable Juge Yaya BOIRO Président– Rapporteur


-Honorable Juge Hamèye Founé MAHALMADANE Membre
-Honorable Juge Alioune SALL Membre

Assistés de Maître Athanase ATANNON Greffier

465
A rendu l’arrêt dont la teneur suit :
Entre
I- Les Parties
M. Djibril Yipéné BASSOLE demeurant à Ouagadougou et M. Léonce Siméon
KONE, agent de banque à la retraite, de nationalité burkinabé, actuellement
détenu à la prison militaire de Ouagadougou, ayant tous pour conseils :
- Maitre Yérim Thiam, avocat à la Cour, ancien Batônnier 68, rue Wagane Diouf,
Dakar, Sénégal ;
- Maitre Marc le Bihan, avocat à la Cour, ancien Bâtonnier, 86 Avenue du
Diamangou, Niamey Niger ;
- Maitre Antoinette N. Ouédraogo, Avocate à la Cour, ancien Bâtonnier de l’Ordre,
Ouagadougou, Burkina Faso ;
- Maitre Rustico LAWSON-BANKU, Avocat à la Cour, Bâtonnier de l’Ordre, 703,
Rue de France (Rue 18, Doulassamé), Lomé, Togo ;
- Maitre Alexandre VARAUT, avocat à la Cour d’Appel de Paris, rue de l’université-
75007 Paris, France ;
- La société civile professionnelle d’avocats (S.C.P.A Themis-B), avocats associés,
sise à Samandin, secteur 07, 161, Rue Moro Naaba, BP 353 Ouagadougou, Burkina
Faso.
Requérants d’une part et,
L’Etat du Burkina Faso représenté par l’Agent judiciaire du Trésor (AJT) dont les
locaux sont sis au Ministère de l’économie et des finances et ayant pour conseils :
-M. SAVADOGO Mamadou, avocat au Barreau du Burkina Faso, 212, Avenue de
la Cathédrale, 01 BP 6042 Ouagadougou et
-La SCPA KAM & SOME, Société Civile Professionnelle d’Avocats, inscrite au
Barreau du Burkina Faso, 35, Rue 38, Ouagadougou,
Défendeur d’autre part,

466
La Cour
Vu le Traité révisé instituant la Communauté Economique des Etats de l’Afrique
de l’Ouest (CEDEAO) du 24 juillet 1993 ;
Vu le Protocole du 06 juillet 1991 et le protocole additionnel du 19 janvier 2005
relatifs à la Cour de justice de la CEDEAO ;
Vu le Règlement de la Cour de justice de la CEDEAO en date du 03 juin 2002 ;
Vu la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 ;
Vu la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples du 27 juin 1981 ;
Vu les Requêtes en date du 09 novembre 2015 présentées par M. Djibril Yipené
Bassolé et par M. Léonce Siméon Martin KONE, ensemble les pièces jointes ;
Vu les mémoires en défense datés des 14 et 22 décembre 2015 de l’Etat du Burkina
Faso;
Vu les pièces du dossier ;
Ouï les parties par l’organe de leurs conseils respectifs ;

II- Faits et procédure


1- Suite à la requête en date du 21 mai 2015 présentée par un groupe de Partis
politiques et de citoyens du Burkina Faso, la Cour de justice de la CEDEAO rendait
l’arrêt N°ECW/CCJ/JUG/16/15 en date du 13 juillet 2015 dont le dispositif est
libellé comme suit :
« La Cour, statuant publiquement, contradictoirement, en matière de violations de droits de
l’homme, en premier et dernier ressort,
En la forme, rejette les exceptions d’incompétence et d’irrecevabilité soulevées par l’Etat du
Burkina Faso ;
Se déclare compétente pour examiner la requête qui lui est soumise ;
Déclare recevable la requête qui lui est soumise ;
Déclare également recevable le mémoire en défense de l’Etat du Burkina ;

467
Déclare irrecevable la demande en intervention présentée par le cabinet « Falana and
Falana’s Chambers » ;

Au fond
- Dit que le Code électoral du Burkina Faso, tel que modifié par la loi N° 005-
2015/CNT du 07 avril 2015, est une violation du droit de libre participation aux
élections consécutifs à cette modification ;
- Ordonne en conséquence à l’Etat burkinabé de lever tous obstacles à une participation
aux élections consécutifs à cette modification
- Condamne l’Etat du Burkina aux entiers dépens » ;

2- A l’issue de cette décision, la Commission électorale nationale indépendante


(CENI) du Burkina Faso publiait, suivant arrêté N°2015-059/CC/CENI/SG du
12 août 2015, la liste des candidats aux élections présidentielles et législatives dans
laquelle figuraient les noms des requérants susnommés.
3- Non satisfaits, certains candidats, au mépris de la décision de la Cour de justice
de la CEDEAO, saisissaient la Cour constitutionnelle du Burkina Faso afin
d’obtenir une décision déclarant les requérants susnommés inéligibles en vertu de
la loi N°005-2015/CNT du 07 avril 2015 pour avoir soutenu un projet de réforme
de la Constitution burkinabé qui aurait permis à M. Blaise Compaoré de briguer
un mandat supplémentaire.
4- Suite aux décisions du Conseil constitutionnel N°2025-21/CC/EL en date du
25 août 2015 et N°2015-26/CC/EPF du 10 septembre 2015 relatives auxdites
élections, les requérants susnommés se sont vus exclus des compétitions électorales.
5- Par les requêtes susvisées, les requérants saisissaient à nouveau la Cour de céans
pour la voir :
- Constater et dire que la décision N°2015-21/CC/El du 25 août 2015 et celle
N°2015-26/CC/EPF du 10 septembre 2015 ont été rendues par le Conseil

468
- constitutionnel du Burkina Faso au mépris du jugement
N°ECW/CC/JUG/16/15 du 13 juillet 2015 par la Cour de justice de la
CEDEAO ;
- Enjoindre à l’Etat du Burkina Faso de respecter l’autorité de la Cour de
justice et les Accords internationaux dont il est signataire ;
- Dire en conséquence que l’arrêt du 13 juillet 2015 entraine par lui-même
l’annulation des dispositions nouvelles du Code électoral qui prétendaient
interdire aux requérants de se présenter à l’élection présidentielle ;
- Dire que les élections organisées envers et contre les prescriptions de la
décision de la Cour de justice de la CEDEAO sont illégales, nulles et non
avenues;
- Déclarer nulle la liste publiée par l’arrêté N° 2015-062/CENI/SG du 20
octobre 2015 et d’en tirer toutes les conséquences de droit;
- Ordonner au Burkina Faso de se conformer sans réserve aux termes du
jugement susvisé rendu par ladite Cour de justice de la CEDEAO ;
- Condamner l’Etat du Burkina Faso aux frais et dépens de l’instance.
6- Pour sa part, l’Etat du Burkina Faso sollicite de la Cour de décider comme suit:
- à titre principal, se déclarer incompétente pour connaitre de l’affaire ;
- à titre subsidiaire, déclarer irrecevable la requête présentée par les
requérants ;
- à titre très subsidiaire, dire que les décisions du Conseil constitutionnel du
Burkina Faso relatives aux élections législatives et présidentielles ne sont pas
rendues au mépris de la décision susvisée de la Cour de justice de la
CEDEAO ;
- constater les particularités politiques de l’affaire en cause en prenant comme
acquis démocratiques les résultats des élections présidentielles et législatives
du 29 novembre 2015 ;

469
- rejeter en conséquence toutes les demandes des requérants comme étant mal
fondées et mettre les dépens à leur charge.

III- Moyens des parties


7- Les requérants estiment que la décision de la Cour de justice de la CEDEAO
N°ECW/CC/JUG/16/15 en date du 13 juillet 2015 ayant consacré le droit de
tous à participer aux élections et ordonné au Burkina Faso de lever tous obstacles y
afférents, doit s’imposer de plein droit à celui-ci et à tous ses démembrements,
notamment sa Cour constitutionnelle.
8- Qu’ainsi, selon les requérants, l’Etat du Burkina Faso refuse manifestement de
se soumettre à la décision de ladite Cour de justice et viole non seulement ses
obligations découlant du Traité de la CEDEAO, mais aussi les principes de droit
découlant des instruments internationaux auxquels il est partie.
9- L’Etat du Burkina Faso soulève de prime à bord l’incompétence ratione materiae
de la Cour de céans à connaitre de l’affaire. Il rappelle à cet égard, au soutien de sa
demande, la jurisprudence antérieure de ladite Cour selon laquelle celle-ci n’a
vocation à sanctionner que la méconnaissance d’obligations résultant de textes
communautaires et internationaux opposables aux Etats.
10- Ensuite, l’Etat burkinabé a soulevé d’autres exceptions tirées de l’irrecevabilité
du recours exercé par les requérants et du défaut de qualité de ceux-ci. Pour soutenir
ses prétentions, le défendeur fait valoir que la procédure initiée tend à permettre
aux requérants de participer à l’élection présidentielle. Or, cette élection a déjà eu
lieu depuis le 29 novembre 2015 et les résultats proclamés sont crédibles et acceptés
à la fois par la classe politique du Burkina Faso et par la Communauté
internationale, d’où le manque d’objet dudit recours.
11- L’Etat du Burkina Faso soutient en outre que les requérants relèvent à son
encontre - précisément à l’encontre de son Conseil constitutionnel- des

470
manquements à une obligation communautaire en ce qu’il aurait méconnu la
décision susvisée de la Cour de justice. Or, selon le défendeur, les requérants n’ont
pas la qualité pour introduire un recours en manquement, mais seuls les Etats en
ont cette possibilité selon l’article 10 du Protocole additionnel relatif à la Cour de
céans.

IV- Analyse de la Cour


En la forme
1- Sur la jonction des deux procédures
12- A l’audience publique du 08 juin 2016 de la Cour de céans, les requérants
susnommés ont sollicité, par l’entremise de leurs conseils, la jonction des deux
procédures par eux initiées séparément et l’Etat du Burkina Faso a déclaré sur-le-
champ qu’il ne s’y oppose pas.
13- Après analyse des pièces du dossier, la Cour a constaté qu’il existe une connexité
entre les demandes des requérants et qu’il est de l’intérêt d’une bonne
administration de la justice, de prononcer la jonction desdites procédures en
application des dispositions de l’article 38 du Règlement de la Cour.

2- Sur les exceptions soulevées par l’Etat du Burkina Faso


14- Considérant qu’il convient au prime abord de se pencher sur l’exception
d’incompétence soulevée par l’Etat du Burkina Faso avant d’examiner, s’il y a lieu,
les autres exceptions tirées de l’irrecevabilité de la requête introductive d’instance
et du défaut de qualité des requérants.
15- S’agissant de l’exception d’incompétence, la Cour, après examen des pièces de
la procédure, relève que les requérants sollicitent qu’elle se prononce sur les
conditions dans lesquelles fut exécuté l’arrêt susvisé par elle rendu le 13 juillet 2015.
16- Qu’en d’autres termes, les requérants visent à amener la Cour à apprécier la
manière par laquelle les autorités du Burkina Faso ont interprété et/ou appliqué

471
ledit arrêt. Or, la Cour considère qu’en se livrant à un tel exercice, elle serait
amenée, contrairement à sa vocation, à s’ingérer dans le processus d’exécution de
ses arrêts, ce qui inciterait les plaideurs à la saisir à chaque fois qu’il s’agira
d’apprécier les suites réservées à ses décisions.
17- La Cour relève également qu’elle n’est pas saisie dans l’hypothèse d’une
sollicitation aux fins d’éclairage d’une de ses décisions pour une exécution adéquate
de celle-ci, auquel cas on serait dans le cadre d’un simple recours en interprétation,
mais bien dans un cas inédit où il lui est demandé de suivre ou de contrôler le
processus d’exécution de son arrêt susvisé.
18- Aussi, importe-t-il de rappeler qu’en ce qui concerne l’exécution de ses
décisions, la Cour est toujours guidée par certaines dispositions légales qui
gouvernent sa jurisprudence. Il s’agit notamment de :
1- L’article 15 alinéa 4 du Traité révisé de la CEDEAO qui prévoit que « les
arrêts de la Cour de justice ont force obligatoire à l’égard des Etats membres,
des Institutions de la Communauté, et des personnes physiques et morales ».
2- L’article 24 du Protocole additionnel du 19 janvier 2005 relatif à la Cour de
justice de la CEDEAO qui prévoit entre autres que «… l’exécution forcée …
est régie par les règles de procédure civile en vigueur dans ledit Etat ; que les
Etats membres désigneront l’autorité nationale compétente pour recevoir ou
exécuter la décision de la Cour et notifieront cette décision à la Cour ».

19- En vertu de ses dispositions légales, il apparait clairement que l’exécution des
arrêts rendus par la Cour de justice est de la compétence exclusive des Etats
membres de la Communauté. D’où l’absence d’une formule exécutoire sur lesdites
décisions, (voir dans ce sens, l’arrêt Mamadou Tandja contre le Niger en date du
08 novembre 2010, &20 autres).
20- Ainsi, tout refus ou résistance d’un Etat face à une exécution d’une décision de
la Cour rendue à son encontre dans le cadre d’une violation des droits de l’homme,

472
constitue un manquement à une obligation découlant du Traité et d’autres normes
régissant la CEDEAO et expose à des sanctions judiciaires et politiques telles que
prévues par les articles 5 à 21 de l’acte additionnel A/SA en date du 13 février 2012
portant régime des sanctions à l’encontre des Etats membres de ladite
Communauté.
21- Au surplus, la Cour fait observer que le recours en manquement fait l’objet de
dispositions spécifiques et qu’il ne saurait donc être question qu’une personne
privée utilise le recours en violation de droits humains pour faire constater un
manquement éventuel commis par un Etat membre ainsi que la Cour l’a déjà
déclaré dans ses arrêts « H. Habré contre l’Etat du Sénégal » et « Bartelemy Diaz
contre le Sénégal ».
22- Au regard de ce qui précède, la Cour considère que l’exception soulevée par le
défendeur est fondée et qu’il y a lieu de se déclarer incompétente pour connaitre
de l’affaire.

3- Sur les dépens


23- Considérant que les requérants ont succombé et qu’il y a lieu de les condamner
aux dépens en application des dispositions de l’article 66 du Règlement de la Cour.

Par ces motifs


Statuant publiquement, contradictoirement, en matière de violation des droits de
l’homme, en premier et dernier ressort,

En la forme
Prononce la jonction des deux procédures initiées séparément par les requérants;
Reçoit le Burkina Faso en son exception tirée de l’incompétence de la Cour de
justice de la CEDEAO pour connaitre de l’affaire ;
Dit que cette exception est fondée ;

473
Se déclare incompétente pour connaitre de l’affaire ;

Met les dépens à la charge des requérants.

Ainsi fait et jugé à Abuja les jour, mois et an que dessus,


Et ont signé :

- Honorable Juge Yaya BOIRO Président-Rapporteur

- Honorable Juge Hamèye Founé MAHALMADANE Membre

- Honorable Juge Alioune SALL Membre

Maitre Athanase ATANNON Greffier.

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LEGISLATION
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499
500

Common questions

Alimenté par l’IA

Le parrainage électoral est considéré comme un principe constitutionnel de légitimité démocratique car il prétend offrir une légitimité fondée sur la reconnaissance des candidats par un certain nombre de parrains élus, renforçant ainsi leur représentativité avant la campagne électorale . De plus, le contrôle du parrainage, effectué de manière rigoureuse et par des mécanismes de double vérification, garantit sa transparence et sa conformité aux principes démocratiques . Toutefois, des dévoiements pratiques et textuels ont été signalés, indiquant que le problème réside davantage dans l'application que dans le principe lui-même .

Après un coup d'État en Afrique, la réhabilitation de l'ordre constitutionnel est particulièrement complexe et repose souvent sur un mélange de nouvelle charte transitoire et de l'ancien ordre constitutionnel, ce qui assure une certaine continuité tout en incorporant des réformes nécessaires . Les transitions sont souvent accompagnées d'une quête de légitimation impliquant la participation des citoyens sous la forme de consultations politiques pour garantir que les nouvelles normes soient plus résistantes aux crises future . Ces processus visent à restaurer la stabilité tout en répondant aux causes profondes du coup d'État, incluant des revendications de démocratie, sécurité, et redistribution équitable des ressources .

Les coups d'État influencent fortement la formulation et la mise en œuvre des chartes de transition en Afrique francophone en créant un contexte où l'ordre constitutionnel doit s'adapter rapidement à une situation de crise. Ces chartes visent à concilier les besoins d'un retour rapide à la stabilité avec ceux des réformes nécessaires pour empêcher de futurs troubles, souvent en misant sur des accords politiques qui permettent une transition progressive et mieux structurée . La cooptation des différents acteurs dans ces processus souvent critiques, avec une participation élargie des citoyens, est essentielle pour la légitimité de l'ordre constitutionnel restauré .

La prestation de serment du Président de la République au Cameroun est un événement faste et dispendieux, marqué par des cérémonies sophistiquées incluant des parades militaires et une sécurité renforcée . En revanche, la prestation de serment des membres du Conseil Constitutionnel est plus sobre, marquée par une cérémonie tempérée avec un dispositif militaire allégé, reflétant une solennité plus mesurée .

La diversité des formes et pratiques du référendum constitutionnel et législatif dans les pays africains de l'Ouest souligne des défis variés liés à leur application. En raison de divergences dans les statuts constitutionnels et de l'autorité des décisions législatives, il existe une incohérence notable dans l'application de ces instruments de consultation populaire . Les référendums en matière constitutionnelle sont en principe liés à l'avis de cours suprêmes ou constitutionnelles, mais leur rôle et leur influence varient, comme c'est le cas au Congo où les avis de la Cour suprême ne lient pas toujours le président . Cette situation crée des défis juridictionnels significatifs car les résultats de référendums peuvent manquer de légitimité ou ne pas être mis en œuvre correctement, ce qui entraîne une désillusion publique sur l'efficacité de ces processus .

Les procédures de double contrôle du parrainage électoral, telles que mises en place dans certains pays, jouent un rôle crucial en renforçant la transparence et la légitimité démocratique des élections présidentielles. Elles visent à s'assurer que toute irrégularité dans le processus de candidature soit détectée et corrigée, ce qui augmente la confiance du public dans le soutien représentatif acquis par les candidats avant même le début de la campagne électorale . En instituant des vérifications par plusieurs organes, comme la CENI et le Conseil constitutionnel au Burkina Faso, ces procédures réduisent le risque de manipulations ou de malversations, contribuant ainsi à des élections plus justes et démocratiques .

Le contrôle du parrainage électoral dans les États de l'Afrique de l'Ouest francophone est assuré par des mécanismes de double contrôle qui visent à garantir la transparence et l'équité. Par exemple, au Burkina Faso, la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) et le Conseil constitutionnel vérifient ensemble la conformité des déclarations de candidature . Ce système vise à assurer que le parrainage atteigne ses objectifs démocratiques en renforçant la transparence du processus .

Bien que le parrainage électoral soit conçu pour renforcer la légitimité démocratique, plusieurs critiques émergent concernant son application. Il est souvent accusé de bénéficier de légitimités textuelle et jurisprudentielle qui sont dévoyées à travers des pratiques qui ne respectent pas toujours le principe initial . En outre, certains reprochent l'opacité et les abus de pouvoir dans l'application des normes opératoires et des mécanismes de contrôle, ce qui compromet son efficacité .

Lors de la prestation de serment des membres du Conseil Constitutionnel au Cameroun, le Président de la République joue un rôle protocolaire important. Il accueille le Président de la République nouvellement élu en compagnie des présidents des autres institutions. La cérémonie se déroule généralement au siège de l'Assemblée Nationale, à moins que des circonstances exceptionnelles ne requièrent un autre lieu, ce qui montre l'importance accordée à cette cérémonie solennelle .

Le référendum législatif, bien que prévu dans les constitutions de certains États d'Afrique noire francophone, est rarement utilisé en raison d'un évitement délibéré par les autorités. Cela prive le peuple de sa fonction de législateur direct sur les lois ordinaires, souvent au bénéfice d'un contrôle accru par l'exécutif ou le législatif, empêchant ainsi l'application pleine et entière des textes constitutionnels qui le consacrent . L'évitement de ce type de référendum est lié à des raisons politiques et à un manque d'opportunité perçue par ceux au pouvoir .

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