NOUVELLE HISTOIRE DU MOYEN ÂGE
tranquille : depuis près d’un demi-siècle, le grand XIVe siècle. À l’origine de ces épisodes figure tou-
mouvement de croissance démographique qu’a jours un accident climatique, entraînant un déficit
connu l’Occident depuis le IXe siècle semble de la récolte et une forte hausse des prix du blé.
marquer le pas2 . Le sentiment d’un « monde Mais c’est surtout l’enchaînement de plusieurs
plein » qu’expriment les contemporains au début mauvaises récoltes consécutives qui s’avère dra-
du XIVe siècle correspond à une réalité : les den- matique, provoquant une hausse vertigineuse du
sités humaines atteintes dans certaines régions prix des céréales, qui épuise les stocks de sécurité,
d’Europe sont impressionnantes et ne seront à affaiblit un cheptel mal nourri et frappé par les
nouveau égalées qu’au XVIIIe, voire au XIXe siècle, épizooties qui peuvent alors survenir, quand
comme dans les massifs alpins de l’Oisans. On il n’a pas purement et simplement été abattu
compte environ 16 millions d’habitants dans le pour pallier les carences alimentaires. Il reste
royaume de France au début du XIVe siècle, de 10 cependant difficile de se faire une idée précise
à 12 millions en Italie, entre 3,5 et 5 millions dans de la mortalité liée à la faim puisque les sources
celui d’Angleterre. Le mouvement des défriche- ne livrent que des informations indirectes, ne
ments, poussé à son comble, a atteint ses limites3. parlant que des céréales, passant sous silence
La pénurie de bois et de terrains de parcours les pois, légumineuses, céréales secondaires ou
pénalise la production agricole, tandis que le ressources du saltus, difficiles à estimer, et que
morcellement de la propriété paysanne entretient seule l’archéologie parvient en partie à restituer.
une misère croissante dans les campagnes : dans D’autre part, on constate aussi que les méca-
le manoir anglais de Weedon Beck, domaine du nismes d’amortissement (politique annonaire
monastère normand du Bec-Hellouin, le nombre des villes, pratiques de charité des établissements
de tenanciers passe, entre le milieu du XIIIe siècle ecclésiastiques) jouent pleinement leur rôle et
et les années 1300, de 81 à 110, sans que la surface permettent d’atténuer les effets des crises. Si
cultivée n’augmente. la faim est une réalité, elle tue rarement direc-
Signe d’une tension croissante, on assiste au tement ; mais elle s’accompagne de flambées épi-
retour de la faim, marqué par la grande famine démiques pesant lourdement sur des organismes
des années 1315-1317 qui frappe les régions de affaiblis par la malnutrition, et d’une baisse de la
l’Europe du Nord-Ouest. Exceptionnelle en natalité et d’une hausse de la mortalité infantile
raison de son ampleur, cette crise n’affecte pas pourtant déjà très élevée4.
les régions méditerranéennes, pourtant tou- La population européenne, qui avait atteint
chées à leur tour par un épisode comparable un maximum dans les années 1300, entame
dans les années 1331-1333. En Italie, entre 1271- donc une longue période de stagnation, qui se
1272 et 1346-1347, on constate en moyenne une double d’un marasme économique persistant. La
année difficile tous les quatre ou cinq ans, qui flambée des cours des produits alimentaires lors
peut tourner à la famine sévère et généralisée des disettes engendre une baisse marquée de la
dans les cas de pénurie les plus graves et les consommation qui retentit sur tous les produits,
plus intenses. Au-delà des variations locales, les consommateurs privilégiant les achats de blé.
ce rythme se vérifie à peu près partout pour le D’où un très net ralentissement des échanges,
une baisse de la production et la mise au chômage
des ateliers, selon un mécanisme classique et bien
2. Voir les chapitres 16 de la première partie et 7
de la deuxième partie.
3. Voir les chapitres 7 et 10 de la deuxième partie. 4. BOURIN, DRENDEL et MENANT 2011.
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