SUR LA « LOGIQUE » DU TEXTE DE LOI
Author(s): Laurent Danon-Boileau
Source: Langages , JUIN 1976, No. 42, Argumentation et discours scientifique (JUIN
1976), pp. 111-114
Published by: Armand Colin
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L. DANON-BOILEAU
Université F. -Rabelais
Tours.
SUR LA « LOGIQUE » DU TEXTE DE LOI
0. Le raisonnement juridique fonde une part de sa légitimité sur l'assomp-
tion que son dire du droit obéit à une « logique ». Notre propos est ici
d'examiner comment se présente à cet égard le texte de loi, qui en constitue
l'une des bases. Dire du texte de loi qu'il est logique, c'est dire que son
expression fournit des fondements stables à l'interprétation du juge, ou
encore qu'étant donné un texte de loi, les interprétations que l'on peut
en donner sont régulières (i. e. obéissent à des opérations automatisables).
Dès cet instant, une objection se fait jour : si la situation est telle
qu'il vient d'être dit, comment les « revirements de jurisprudence » sont-ils
possibles ?
Il existe deux réponses à cette question. La première consiste à dire
que les revirements sont dus à des « erreurs » et qu'en réalité, si plusieurs
solutions sont apportées à un problème de droit, l'une seulement est compa-
tible avec la logique inhérente aux textes. La seconde pose que les arrêts
jurisprudentiels n'établissent pas de nouvelles déductions mais de nouvelles
appréciations du texte de loi - ou encore que le travail du juge est à la
fois fondé sur le raisonnement logique et sur l'argumentation.
Cette distinction mérite quelques précisions. Elle repose en fait sur
un certain nombre d'hypothèses concernant le travail du juge. Ces hypo-
thèses sont les suivantes :
Soit un litige. Le travail du juge consiste d'abord à établir les faits,
puis à les qualifier. Qualifier les faits c'est dire qu'ils relèvent de tel article
de la loi et définir les obligations qui en découlent. C'est le raisonnement
de qualification qui fonde la distinction déduction logique/appréciation
argumentative. La qualification procède en effet d'une double démarche :
recherche d'un article applicable, puis subsomption des faits établis sous
les catégories définies à l'article appliqué.
Prenons l'exemple d'un litige ayant trait à un refus de permis de
construire. Entre autres articles le juge sera amené à considérer si le para-
graphe premier de L. 421.3 du Code de l'urbanisme s'applique (« Le permis
de construire ne peut être attribué que si les constructions projetées sont
conformes aux dispositions législatives et réglementaires »). Pour ce faire,
il devra définir la portée de l'article L. 421.3 et établir ce qui advient si
« les constructions projetées sont conformes aux dispositions », ou si au
contraire « les constructions projetées ne sont pas conformes aux disposi-
tions ». Cette démarche déductive d'explicitation du texte de loi peut sembler
réglée par sa forme même et donc passible d'une logique.
Mais une fois définies la valeur et la portée de l'article L. 421.3 - s'il
estime que cet article s'applique au litige considéré - le juge doit encore
subsumer les faits qui lui sont soumis sous les catégories définies en L. 421.3
(montrer par exemple en quoi les constructions dont il a à connaître sont
- ou ne sont pas - conformes aux dispositions législatives et réglemen-
taires).
Cette deuxième partie de la démarche qualifiante procède de façon
argumentative ; c'est à son propos que l'on peut parler &' appréciation.
La distinction qualification déductive/qualification appréciative (ou
argumentative) permet donc de concilier l'hypothèse d'un texte de loi
régi par une « logique » et la réalité des revirements jurisprudentiels.
Pour notre part nous sommes convaincus, avec Edelman et Pêcheux,
que la « logique » de la loi est une fiction. Aussi nous souhaiterions indiquer
en quoi les systèmes logiques établis pour rendre compte du fonctionnement
du juridique paraissent faillir à leur mission.
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1.0. Toute formule définissant une norme doit pouvoir rendre compte
de deux choses :
1) de l'existence d'un membre régi par des modalités déontiques
(doit, peut, a l'interdiction de...) et de l'existence d'un membre qui n'est
pas régi par ces modalités, mais énonce une hypothèse soit vraie soit fausse 1.
Le premier membre constitue la sanction de la norme, le second sa condi-
tion ;
2) de la liaison entre ces deux membres au sein de la norme.
1.1. Un certain nombre de théories de logique déontique 2 ne prennent
pas en compte de conditions dans la description qu'elles fournissent des
normes. Les identités établies entre l'obligation de faire (de ne pas faire),
l'interdiction de faire (de ne pas faire), etc., ne font intervenir aucune
notion de condition. Ceci conduit à des paradoxes logiques au moment de
l'introduction des connecteurs propositionnels. On reproduira, à titre
d'exemple, le paradoxe de Mac Laughlin tel qu'il est repris dans Kali-
nowski, 1972. Soit la conjonction des permissions suivante :
« Il est permis de se promener dans les lieux publics et de porter des
vêtements. »
On peut sans doute en déduire qu'il est permis de ne pas se promener
dans des lieux publics et de porter des vêtements. Mais est-il juste de déduire
que l'on peut se promener dans les lieux publics et ne pas porter de vête-
ments ? On voit que le paradoxe naît du fait que l'une des deux permissions
conditionne l'autre. Le problème semble donc résolu si l'on remplace la
conjonction des permissions par une formule du type :
« Il est permis de se promener dans les lieux publics si l'on porte des
vêtements. »
1.2. La deuxième formulation de la théorie wrightienne tient compte des
conditions dont sont assorties les sanctions.
Les formules logiques du système peuvent être en gros paraphra
par « Il est obligatoire (ou « défendu » ou « permis ») que si A, alors
(formule dans laquelle A et B sont des « noms généraux d'actions »). Or
Von Wright établit des déductions pour des formules de ce type pour les
cas où non- A est vrai (autrement dit pour les cas où des conditions contraires
à A sont satisfaites). Ceci suppose que non- A laisse subsister la « référence »
de chacun des éléments de la condition et de la sanction. Tel ne semble
pas être le cas. Considérons l'article 343-1 du Code civil (article ayant
aux conditions d'adoption) :
« Si l'adoptant est marié, le consentement du conjoint est nécessaire. »
La paraphrase de la formulation wrightienne correspondante serait :
« Il est nécessaire que si l'adoptant est marié le consentement du
conjoint soit donné »,
où « est marié » constitue l'action M. Que se passe-t-il si non-M, c'est-à-dire
si l'adoptant n'est pas marié ? Dans ce cas ce qui sera dit du « consentement
du conjoint » sera dépourvu de sens, puisque « conjoint » est dépourvu de
référence en raison du fait que « l'adoptant n'est pas marié ». Il n'est donc
pas possible de conclure « si non-M ». En fait, ceci se produit chaque fois
1. Ceci ne veut pas dire que le membre « condition » soit obligatoirement dépourvu
de toute modalité. On trouve des exemples du type « Si un homme peut faire ceci,
alors il doit faire cela » (c'est en fait la valeur de « ne peut... que si »). Mais dans «si
un homme peut faire ceci » la modalité ne joue pas en tant que telle. Elle est en réalité
le tenant lieu des conditions auxquelles la sanction qu'elle représente est assujettie.
2. Dont le premier système wnghtien et le schéma de L. Mehl.
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que le « lien de discours » entre la condition et la sanction s'établit par le
groupe verbal de la proposition formant les conditions. Dans ce cas non-A
est défini par une négation dont la portée s'étend au groupe verbal de la
proposition formant la condition, ce qui a pour effet de priver l'un des
éléments de la sanction de sa « référence ». En revanche, non-A permet de
définir une sanction si le « lien de discours » entre condition et sanction
passe par le groupe nominal de la proposition formant la condition. Ainsi
l'article 936 du Gode civil (ayant trait aux conditions de validation d'une
donation) stipule : « Le sourd-muet qui saura écrire pourra accepter lui-
même [une donation]. » La paraphrase de la formulation von wrightienne
correspondante serait :
« Il est permis que si un sourd-muet sait lire, alors le sourd-muet peut
accepter une donation. »
Dans ce cas non-A serait « si un sourd-muet ne sait pas lire ». Les
formules de Von Wright donnent alors : « Il est interdit que si un sourd-
muet ne sait pas lire, alors ce sourd-muet accepte une donation. » Cette
inférence est en accord avec le texte du Gode civil, puisque le second alinéa
de l'article 936 indique que « si le sourd-muet ne sait pas lire, l'acceptation
[de la donation] doit être faite par un curateur ».
Il est clair en effet que si, dans ce cas, l'acceptation doit être faite par
un curateur, c'est qu'il est interdit qu'elle soit faite par le sourd-muet lui-
même.
1 . 3. D'après les remarques qui précèdent l'établissement de la non-A dans
le cadre de la théorie wrightienne reste tributaire de la structure linguis-
tique des énoncés de loi. Apparemment la logique des normes de M. G. Kali-
nowski semble éviter les problèmes qui viennent d'être évoqués, en raison
du fait que chacun des éléments de la sanction y est défini de façon
indépendante. Ainsi la paraphrase donnée de l'obligation est :
« Tout X doit faire tout A signifie la même chose que : Pour tout x,
si x est X, alors pour tout a, si a est A, alors x doit faire a. »
De cette formule on tire alors les conditions :
G : x appartient à X,
a appartient à A,
et la sanction :
S : « x doit faire a ».
Ceci suppose que la classe des actions A puisse être définie indépen-
damment de la classe des « agents » X. Or tel ne semble pas être le cas.
Il peut même se faire que la définition de X soit en contradiction avec la
définition de A. Considérons par exemple l'article 768 du Gode civil :
« A défaut d'héritiers la succession est acquise par l'Etat. »
Donnons d'abord de cet article la paraphrase suivante :
« Si personne n'hérite d'une succession, l'Etat doit hériter de cette
succession. »
Dans le cadre de la logique des normes, cet article suppose la définiti
de trois variables au moins : une variable d'action h correspondant à
« hériter », et deux autres variables e et s' correspondant respectivement
à « Etat » et à « succession ». On peut alors poser que :
s' représente une succession dont personne n'hérite, appartenant à S' ;
h représente l'action d'hériter, appartenant à H ;
e représente un état appartenant a E.
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L'obligation définie à l'article 768 doit alors donner lieu à l'établisse-
ment d'une formule logique dont la paraphrase pourrait être :
« Pour tout e , si e appartient à E, pour tout s', si s' appartient à S'
alors pour tout h, si h appartient à H, alors e doit faire hs'. »
Mais implicitement la définition de s' est la négation de h9 puisque s'
est une succession dont on n'hérite pas, alors que h représente l'action
d'hériter. Si ce que nous disons est vrai, la formule suppose que soient
réalisées simultanément deux actions contraires : hériter (pour la définition
de h) et ne pas hériter (pour la définition de s'). Autrement dit, si notre
appréciation est juste, l'article 768 n'est pas interprétable dans la théorie
logique de M. G. Kalinowski.
2. De notre point de vue, l'article 768 implique une quasi-contradiction
entre la condition (« nul n'est héritier ») et la sanction (l'Etat [ = quelqu'un]
doit hériter). Ceci est dû à ce que le lien discursif qui unit « hériter » dans
« à défaut d'héritier » et « acquiert » dans « l'Etat acquiert... » s'établit
par le biais du membre de la condition inclus sous la portée de la négation
contenue dans « à défaut d'hériter ».
Mais alors quelle peut être la fonction d'un article de ce type dans le
texte de loi ? Ceci revient en fait à poser deux questions :
1) Quel est le sens de cet article ?
2) Quel intérêt y a-t-il à utiliser une présentation du type « si ne... pas,
alors... », lors même qu'il s'établit une quasi-contradiction entre les condi-
tions et la sanction ?
2.1. Le sens de l'article est assez clair : il s'agit de poser que l'action d'héri-
ter est toujours vraie même si l'héritier ne peut être défini (c'est-à-dire
« désigné » par la volonté du défunt ou ses liens de parenté). Autrement
dit, si h représente la fonction d'« hériter de quelque chose » et x l'unique
argument de cette fonction (c'est-à-dire l'héritier) l'article 768 revient à
assigner une référence arbitraire à x pour les cas où x serait dépourvu de
référence - et cette référence est l'Etat. Ce faisant h(x) est toujours vrai.
L'effet de l'article 768 est donc d'introduire implicitement un principe
qui pourrait être : « D'une succession, « on » hérite toujours. »
2.2. L'intérêt qu'il y a à utiliser une présentation du type « si ne... pas »
nous semble être d'éviter de poser explicitement les limites d'un principe.
En posant comme toujours définie la « fonction propositionnelle » corres-
pondant à « hériter », on nie en fait qu'il puisse ne pas y avoir d'héritier.
Ceci permet, entre autres choses, de fonder la pérennité d'un bien au-delà
de la mort de son maître et en dehors de la connaissance de qui lui succède
dans cette propriété. De la sorte le principe de la propriété des biens est clos.
La continuité de la propriété est alors fondée en l'absence de tout possesseur
et de toute possession.
3. Nous avons indiqué, sur un point au moins, en quoi la démarche impli-
cite du texte de loi ne nous semblait pas réductible aux procédures définies
dans le cadre de la logique des normes. Nous avons tenté de cerner, pour
l'exemple traité, quel pouvait être l'effet d'emprunt de la forme logique.
Il resterait bien sûr à définir l'argumentation réelle dont procède l'éta-
blissement du texte de loi. Tel est l'objet de l'article de D. Bourcier pour
ce qui a trait aux « définitions juridiques ».
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