Cinéma underground
Le cinéma underground est une variété du cinéma expérimental, essentiellement
américaine à l’origine, figurative sans être narrative, qui se situe au croisement entre
divers types de cinémas indépendants de contestation (formelle ou politique), liée
historiquement à la contre-culture. Le terme fait florès surtout dans les années 1960.
Tentatives de définitions
Les divers historiens ne s'accordent pas sur la date d'apparition de ce mot composé ni sur le
(ou les) groupe (s) de films qu'il englobe.
Jonas Mekas écrit, dans Une histoire du cinéma : « Vers 1960, une expression assez générale,
le New American Cinema, puis en 1961, après le discours de Duchamp à Philadelphie (où il
déclara que l'artiste de demain « will go underground »), l'expression cinéma underground,
aux connotations semi-politiques (s'accordant parfaitement à l'esprit du temps), devint
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courante » .
D'autres sources créditent le critique Manny Farber comme la personne qui aurait, la
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première, liée film et underground en 1957 . Dans les années qui suivent, on englobe, dans
ce corpus, des films réalisés dès les années 1940, comme l'onirique Meshes of the Afternoon,
de Maya Deren et Alexander Hammid (1943) ou le documentaire, rythmé et novateur,
Jammin' the Blues, de Gjon Mili (1944).
Ce terme d’underground ne marque pas, dans les faits, la naissance d'un nouveau type de
cinéma ; les pratiques artistiques y sont des plus disparates, et c'est plutôt ce fatras qui le
caractérise (une haine commune du système en place unit ces cinéastes). De cooptations en
raccourcis, c'est plutôt un état d'esprit que ce qualificatif a fini par désigner. On trouve là
les « anciens » comme Kenneth Anger, James Broughton, Gregory Markopoulos (en), Bruce
Conner, Jonas Mekas, Stan Brakhage et des nouveaux venus, comme Hollis Frampton,
Michael Snow, Andy Warhol, qui iront au-delà de cette aventure, que Dominique Noguez,
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dans Une renaissance du cinéma, clôt en 1969 . Toutefois, l'appellation de cinéastes
underground perdure pour Kenneth Anger ou Jack Smith.
Selon Raphaël Bassan dans l’Encyclopædia Universalis : « Les bouleversements dont le mot
underground se fait le fédérateur sont d'ordre sociopolitique. Les années 1960 voient la
contestation embraser tous les domaines : lutte contre la censure (Mekas ira en prison pour
avoir projeté Un chant d'amour, de Jean Genet, 1950), contre la guerre du Vietnam, pour les
droits civiques des minorités, pour la reconnaissance de la culture gay... Le cinéma
underground est en phase avec tous ces mouvements : même l'abstrait James Whitney
donne avec Lapis (1966) un modèle de mandala filmique réalisé à l'ordinateur analogique,
avec comme accompagnement sonore un râga indien. Il obéit alors à une même utopie
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contre-culturelle (par rapport au modèle occidental) qu'Allen Ginsberg ou les Beatles .
Quelle que soit la date exacte où ce vocable apparaît (entre 1957 et 1961), on l’a longtemps
appliqué, rétrospectivement, à un certain type de cinéma américain né au lendemain de la
guerre. Cela va des films expérimentaux tourmentés de Maya Deren et de Kenneth Anger, à
certaines productions indépendantes comme On the Bowery de Lionel Rogosin (1955), sur
les clochards du cru, Pull My Daisy de Robert Frank et Alfred Leslie (1959), une fiction
documentaire sur la Beat Generation (ce film a d’ailleurs été écrit par Jack Kerouac) ou,
encore, Pestilent City de Peter Emanuel Goldman (1965).
Évolutions
Comme le signale Dominique Noguez dans son livre, la période qui va de 1962 à 1969 —
c'est-à-dire d’un mouvement de contestation généralisée (mais qui se veut souterraine, sans
compromis avec les institutions culturelles ou politiques) dont le terme underground est un
peu la blason —, connaît de profondes mutations. Les repères évoluent sous l’effet de la
légitimation culturelle. Le « milieu » s’organise, avec la fondation, en 1962, à New York, de
la Film-Makers' Cooperative par Mekas et quelques amis (qui permet aux cinéastes de
diffuser eux-mêmes leurs films), puis en 1970, avec la mise sur pied par le même Mekas,
aidé par Stan Brakhage, P. Adams Sitney et Peter Kubelka, de l'Anthology Film Archives, une
cinémathèque spécialisée dans le cinéma expérimental et indépendant. Les musées en
tiennent compte qui consacrent des rétrospectives aux grands noms de ce cinéma, qui
commence à être enseigné. Dans son livre, Visionary Film, paru en 1974, P. Adams Sitney en
fait un art majeur, en convoquant, comme référents, les pères de la culture américaine tel,
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entre autres, l'écrivain Henry David Thoreau .
Dès 1966, de nombreux cinéastes ne souhaitent plus figurer sous l’appellation
d’underground qu’ils jugent restrictive. La théorisation, par P. Adams Sitney, du cinéma
structurel en 1969, puis la multiplication de textes sur le cinéma expérimental comme
pratique légitimée, font tomber le terme d’underground en désuétude. L’exemple de Ken
Jacobs est symptomatique de cette évolution : Blonde Cobra (1963) est un film délirant,
lyrique, camp, tandis que Tom, Tom the Piper Son (1969), remontage d’un film homonyme
de 1905 par la technique du found footage, est une œuvre sophistiquée, cérébrale, une des
pièces maîtresse du cinéma structurel.
En France, des artistes comme Pierre Clémenti, Étienne O’Leary, ou le cinéaste espagnol
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Adolfo Arrieta établi à Paris, revendiquent, dans les années 1960, cette appellation de
cinéastes underground, mais, aussi, beaucoup d'autres réalisateurs de par le monde. Les
programmations qui ont, alors, lieu, en France (au Centre américain du Boulevard Raspail,
à la Cinémathèque française), et les échos (sous forme de simples annonces le plus souvent)
qu’elles trouvent dans des publications comme Actuel, donnent encore un peu de voix au
cinéma underground.
Toutefois, c’est en février 1968 que parait, dans La Nouvelle Revue française, le premier
texte sérieux sur le sujet, signé de Dominique Noguez : Une nouvelle révolution
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cinématographique (repris dans, Éloge du cinéma expérimental, livre réédité en 2010 ).
L’auteur avait découvert le cinéma underground américain (comme beaucoup de gens de
sa génération), à l’automne 1967, lors de la vaste rétrospective organisée par la
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Cinémathèque française sous le libellé Avant-garde pop et beatnik .
Une nouvelle génération de critiques, souvent cinéastes et/ou programmateurs, va
commencer, dans la voie ouverte par Noguez, à écrire sur ce cinéma : Dominique Païni,
Claudine Eizykman (en), Guy Fihman, Raphaël Bassan, Gérard Courant, Hervé Delilia,
Élisabeth Ayala, Frédérique Devaux, Dominique Willoughby, Patrick de Haas, Prosper
Hillairet, Christian Lebrat, Nicolas Villodre, Michel Amarger, Alain-Alcide Sudre, Yann
Beauvais, Nicole Brenez, entre autres. Ils seront relayés, à partir de la fin des années 1990,
par de nouveaux auteurs qui ont étudié le cinéma expérimental dans les facultés.
Aujourd’hui, le terme le plus usuel, qui fédère tous ces types de cinéma (underground,
structurel, différent), est : cinéma expérimental.
Un film underground nécessite la présence de sujets humains. Or, la pratique du cinéma
abstrait, structurel, de found footage, le cinéma de laboratoire, le recours aux images de
synthèse dans le cinéma expérimental contemporain rendent, même au niveau de son
rendu esthétique, ce qualificatif caduc. Le terme underground s'est largement vulgarisé de
nos jours et désigne une catégorie de cinéma marginale et/ou transgressive (parfois, il
devient synonyme de film culte). Les premiers films de Jim Jarmusch, John Waters, Robert
Kramer, Paul Morrissey, Carmelo Bene, ou Werner Schroeter ont été qualifiés
d'underground, mais aussi Fritz le Chat de Ralph Bakshi (1972), par exemple.
Le vocable perdure, à un degré ou à un autre, dans les esprits. Tel ou tel festival reprend, au
cours des décennies, ce terme comme le Lausanne Underground Film and Music Festival.
Quelques figures importantes
Kenneth Anger (1927- Tony Conrad (1940-2016) Curtis Harrington (1926-
2023) Gérard Courant (1951-) 2007)
Gregg Araki (1959-) Tonino De Bernardi Herk Harvey (1924-1996)
Adolfo Arrieta (1942-) (1937-) Ian Hugo (1898-1985)
Carlos Atanes (1971-) Storm de Hirsch (en) Jean-Marie Straub et
Michel Auder (1945-) (1912-2000) Danièle Huillet (1933-
Maya Deren (1917-1961) 2022 et 1936-2006)
Scott Barley (1992-)
Marian Dora (en) (1970-) Ken Jacobs (1933-)
Michel Baulez (1948-)
Robert Downey Sr. (1936- Sarah Jacobson (1971-
Hervé Bay (?)
2021) 2004)
Carmelo Bene (1937-
Stephen Dwoskin (1939- Alejandro Jodorowsky-
2002)
2012) (1929-)
Jean-Pierre Bouyxou
Ed Emshwiller (1925- Richard Kern (1954-)
(1946-)
1990) Peter Kubelka (1934-)
Stan Brakhage (1933-
2003) Matt Farley (en) (1978-) George Kuchar (1942-
James Fotopoulos (en) 2011)
Michel Bulteau (1949-)
(1976-) Yvan Lagrange (1950-
Jörg Buttgereit (1963-)
Hollis Frampton (1936- 2024)
Shirley Clarke (1919-
1984) Jean-Pierre Lajournade
1997)
Dmitrii Frolov (en) (1966-) (1937-1976)
Pierre Clémenti (1942-
Peter Emanuel Goldman Roland Lethem (1942-)
1999)
(1939-) Marie Losier (1972-)
Bruce Conner (1933-
2008) Bertrand Mandico (1971-)
Gregory Joel Potrykus (en) Ray Dennis Steckler (en)
Markopoulos (en) (1928- (1977-) (1938-2009)
1992) Luther Price (en) (1962- Chick Strand (en) (1931-
Toshio Matsumoto (1932- 2020) 2009)
2017) Yvonne Rainer (1934-) Shūji Terayama (1935-
Taylor Mead (1924-2013) Jackie Raynal (1940-) et 1983)
Jonas Mekas (1922- le Groupe Zanzibar Takahiko Iimura (1937-
2019) Jacques Richard 2022)
Marie Menken (1909- Peter Rinaldi (en) (?) Stávros Tornés (1932-
1970) 1988)
Jacques Rivette (1928-
Annette Michelson (1922- 2016) Chester Novell
2018) Turner (en) (1946-)
Jacques Robiolles (1935-
George Moorse (1936- 2017) Stan Vanderbeek (1927-
199) 1984)
Ron Rice (en) (1935-
Jon Moritsugu (1965-) 1964) Agustí Villaronga (1953-
Paul Morrissey (1938-) 2023)
Stephen Sayadian (1953-)
Otto Muehl (1925-2013, Fred Vogel (TOETAG
Carolee Schneemann
AAO) pictures) (1976-)
(1939-2019)
Gunvor Nelson (en) Rosa von Praunheim
Werner Schroeter
'1931-) (1942-)
(premiers films) (1945-
Nikos Nikolaïdis (1939- 2010) Andy Warhol (1928-1987)
2007) Paul Sharits (1943-1993) John Waters (1946-)
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Étienne O'Leary (1944- P. Adams Sitney (en) Nicholas Watson (en)
2011) (1944-) (1977-)
Damon Packard (en) Jack Smith (1932-1989) Peter Whitehead (1937-
(1967-) 2019)
Michael Snow (1928-
Christian Paureilhe 2023) Nick Zedd (1958-2022)
Thierry Zéno (1950-2017)
Notes et références
1. Une histoire du cinéma, catalogue de l’exposition conçue par Peter Kubelka, Musée national
d'art moderne, 1976, page 53)]
2. Manny Farber, "Underground Films" (1957), in Negative Space: Manny Farber on the Movies (New
York: Da Capo, 1998), 12–24; 12.
3. Dominique Noguez Une renaissance du cinéma, le cinéma « underground » américain ([Link]
[Link]/analyse/livres/[Link])
4. « Le cinéma d'avant-garde - CINÉMA ([Link]
aralleles-le-cinema-d-avant-garde/) », sur [Link] (consulté le 23 septembre 2020).
5. P. Adams Sitney, Le Cinéma visionnaire, l'avant-garde américaine, 1943-2000, Paris Expérimental,
2002
6. « Adolfo Arrieta ([Link]
e/30065/[Link]) », sur [Link] (version du
20 juin 2010 sur Internet Archive)
7. [Link]
page 85
8. [Link] Les années 68 :
événements, culture politiques et mode de vie, page 18 du PDF
9. Étienne O’Leary ([Link] sur [Link].
Annexes
Bibliographie
Dominique Noguez, Une renaissance du cinéma. Le cinéma « underground » américain,
Méridiens-Klincksieck, Paris, 1985, réédition Paris Expérimental, 2002,
Jean Mitry, Le Cinéma expérimental, Seghers, 1974
Amos Vogel (en), Le Cinéma, art subversif, Buchet-Chastel, Paris, 1977,
Paul Adams Sitney, Visionnary film, New-York University Oxford Press, 1974
Seldon Renan, The Underground Film. An Introduction to its Developments in America, E. P.
Dutton & Co, New York, 1967, en anglais,
Parker Tyler (en), Underground Film, a Critical History, Groove Press, New York, 1969 // Da
Capo Press, New York, 1995, en anglais,
A History of the American Avant-garde cinema, by The American Federation of Art, N-Y, 1976
Duncan Reekie, Subversion: The Definitive History of Underground Cinema, Wallflower Press,
Londres 2007, en anglais,
Hans Scheugl et Ernst Schmidt Jr., Eine subgeschichte des Film Lexicon des Avantgarde-
Experimental-und Undergroundfilms, vol. 1 et 2, Suhrkamp, Franckfort-sur-le-Main, 1974, en
allemand.
Juan Antonio Suárez, Bike Boys, Drag Queens and Superstars, Avant-Garde, Mass-Culture, And
Gay Identities in the 1960's Underground Cinema, Indiana University Press, Bloomington, 1996,
en anglais
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Liens externes
Notice dans un dictionnaire ou une encyclopédie généraliste : Britannica ([Link]
[Link]/art/underground-film)
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