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Forum Régional de L'emploi Dans L'économie Sociale Et Solidaire en Rhône-Alpes

Le document présente une intervention sur l'histoire et les valeurs de l'économie sociale et solidaire, en se concentrant sur l'évolution du terme et ses différentes acceptions au fil du temps. Il aborde notamment la distinction entre l'économie sociale et l'économie solidaire, ainsi que les contributions de divers penseurs à la définition de ces concepts. L'auteur souligne que le texte n'est pas exhaustif et ne vise pas à conclure, mais à offrir un aperçu des idées clés liées à l'économie sociale et solidaire en France.

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Forum Régional de L'emploi Dans L'économie Sociale Et Solidaire en Rhône-Alpes

Le document présente une intervention sur l'histoire et les valeurs de l'économie sociale et solidaire, en se concentrant sur l'évolution du terme et ses différentes acceptions au fil du temps. Il aborde notamment la distinction entre l'économie sociale et l'économie solidaire, ainsi que les contributions de divers penseurs à la définition de ces concepts. L'auteur souligne que le texte n'est pas exhaustif et ne vise pas à conclure, mais à offrir un aperçu des idées clés liées à l'économie sociale et solidaire en France.

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Forum régional de l'emploi

dans l'économie sociale et solidaire en Rhône-Alpes


Lyon, 11 janvier 2008

Economie sociale et solidaire :


histoire et valeurs
François Espagne
ancien secrétaire général de la Confédération générale
des sociétés coopératives ouvrières de production

Les lignes qui suivent sont destinées à compléter une intervention


promise en réponse à une invitation qui était en même temps un défi :
présenter en quinze minutes l'histoire et les valeurs de l'économie
sociale, à des participants dont beaucoup ont de ce sujet une connaissance
et une expérience bien supérieures à celles du témoin ainsi convoqué et
provoqué. Ce complément est deux fois non pertinent : d'abord parce qu'il
ruse avec les termes explicites de l'invitation, en tentant de dissimuler
les imperfections prévisibles d'une intervention orale qui ne peut être
qu'une course échevelée contre la montre, derrière un texte écrit qui fait
appel non pas à la capacité des auditeurs de maîtriser leur impatience,
mais à celle des lecteurs de maintenir leur curiosité critique en éveil ;
ensuite parce que la concision recherchée aboutit au résultat paradoxal
d'un texte trop long au regard des termes du challenge, et caricatural à
force d'ellipses et d'omissions.

A cet avertissement désolé, il faut ajouter une précision : le texte


ci-après n'a pas la prétention de donner une présentation exhaustive de
l'économie sociale et solidaire. Il néglige à dessein la description du
statut juridique des familles qui la composent, leurs rapports avec les
autres institutions populaires comme le syndicalisme, l'examen de leur
sociologie et de leurs performances économiques. Sur ces points, il existe
une littérature de qualité. Le lecteur trouvera en annexe les références de
quelques livres incontournables. Pour rester au plus près du titre annoncé
dans le programme, le texte se borne à survoler, à très haute altitude,
trois aspects de l'économie sociale et solidaire française, envisagée comme
une triple histoire : celle du sens des mots, celle des pratiques et de la
relation avec l'environnement, celle des valeurs.

C'est à dessein que, s'agissant d'une simple présentation d'une


partie simplement de l'économie sociale et solidaire, le document ci-après
ne comporte pas de conclusion.
°

° °

I – L'économie sociale et solidaire : histoire du sens des mots

Il faut commencer par la question : de quoi s'agit-il ? ou de quoi


s'est-il agi au fil du temps ? La réponse n'est pas évidente même aux yeux
de plus savants que l'auteur de ces quelques lignes : ainsi pour Claude
Vienney et Henri Desroche, infatigables spéléologues de l'économie sociale,
le 1er écrivant de celle-ci qu'elle est "un ensemble d'autant plus
intéressant qu'il est indéfinissable", le 2nd qualifiant le terme qui la
désigne d'"étiquette apposée sur une certaine, et peut-être incertaine,
marchandise contemporaine".
2

11. L'économie sociale

Le terme a eu au moins quatre acceptions :

111. L'économie sociale a d'abord été entendue comme quasi-synonyme


d'économie politique, science des phénomènes économiques au sein de la
société, sans connotation morale ou politique.

Ainsi, dès 1830, l'économiste libéral Charles Dunoyer publiait un


Nouveau traité d'économie sociale ou simple exposition des causes sous
l'influence desquelles les hommes parviennent à user de leurs forces avec
plus de liberté et plus de puissance, - où l'auteur suivait le conseil
donné un an plus tôt par son maître Jean-Baptiste Say de préférer
l'expression "économie sociale" à celle d'"économie politique".

Ainsi encore, Léon Walras, non seulement le fondateur de l'économie


politique moderne mais aussi le créateur en 1865, avec Leon Say, de la
Caisse d'escompte des associations ouvrières, publiait en 1896 les Etudes
d'économie sociale ou Théorie de la répartition de la richesse sociale,
encadré par les Eléments d'économie politique pure (1877) posant les lois –
et leur formalisation mathématique – de l'équilibre économique, et les
Etudes d'économie appliquée (1898) posant les règles de la production de la
richesse sociale et des variations de la valeur de la monnaie.

C'est dans ce sens encore qu'il faut entendre le titre – Quatre


écoles d'économie sociale – donné par la Société chrétienne suisse
d'économie sociale à un ouvrage collectif reproduisant quatre conférences
données sous son patronage, en 1890, pour mettre en parallèles quatre
écoles d'économistes : l'école "autoritaire" (entendons fondée sur
l'autorité à la fois du dogme religieux, du chef de famille et du patron :
c'est l'école chrétienne), l'école "de la liberté" (libérale), l'école
"collectiviste" (socialiste) et, présentée par Charles Gide, l'école
"nouvelle" ou "de la solidarité" (c'est l'école de la coopération).

112. Pour d'autres, le contenu scientifique du terme "économie


sociale" a été complété, voire remplacé, par un contenu doctrinal :

a) d'une part comme économie du point de vue de la morale chrétienne,


où économie sociale rime à peu près avec "économie charitable" : ainsi le
thème de l'économie sociale dans le Traité d'économie politique chrétienne
d'Alban de Villeneuve-Bargemont (1834), lui-même préludant à la création en
1856, par Frédéric Le Play, de la Société internationale des études
pratiques d'économie sociale ;

b) d'autre part, comme anticipation ou préparation d'un projet


socialiste ou au moins socialisant, avec une dominante : la référence à
l'association, plus précisément à l'association coopérative. La lignée
comprend deux générations :

- la 1ère avec le bouillonnement présocialisant de l'avant 1848, ainsi


la Théorie nouvelle d'économie sociale et politique ou études sur
l'organisation des sociétés (1842), du saint-simonien puis fouriériste
Constantin Pecqueur, qui avait collaboré à la commission du Luxembourg, le
ministère du travail de la 2ème République ; ou encore De la répartition
des richesses ou de la justice distributive en économie sociale (1846), du
fouriériste François Vidal ;

- la 2nde lignée avec le renouveau de la réflexion socialiste à la fin


du 19ème siècle. On y trouve principalement, inspiré par le proudhonisme,
Benoît Malon avec son Manuel d'économie sociale (1883), inséré entre son
3

Histoire du socialisme (1879) et son Socialisme intégral (1889). On y


trouve aussi, faisant le pont entre la 1ère et la 2nde lignées, l'avocat
buchézien Auguste Ott et son Traité d'économie sociale ou l'économie
politique coordonnée du point de vue du progrès, publié en 1851 mais
réédité en 1892.

113. Dans un troisième sens, le terme économie sociale a désigné


l'ensemble, minutieusement détaillé, de toutes les initiatives et
institutions, d'initiative ouvrière, patronale ou publique, concourant au
progrès social, - particulièrement le progrès de la situation sociale des
populations ouvrières urbaines.

Ce sont des expositions universelles qui ont consacré cette


acception. A l'initiative de Frédéric Le Play, celle de 1856 avait hébergé
le thème de l'économie "charitable" dans la galerie de l'Economie
domestique. En 1867 – l'année de la publication d'un statut légal pour les
coopératives, déguisé sous celui des sociétés à capital variable –,
l'économie "sociale" avait été consacrée sous la forme d'un concours et de
prix. Récidive en 1889 – l'année de la proclamation par Charles Gide du
programme des trois étapes : la conquête par la coopération successivement
du commerce, de l'industrie et de l'agriculture : à l'initiative de Léon
Say et d'un disciple de Le Play, Emile Cheysson, l'exposition universelle
de Paris consacre à l'économie sociale non plus seulement un concours, mais
un pavillon accueillant près de 1200 exposants.

Et réitération à l'exposition de 1900 : cette fois pas seulement un


pavillon, mais un "Palais de l'économie sociale" recevant près de 6000
exposants venant de 40 nations et répartis en 12 classes, et, s'ajoutant
aux 12 rapports spéciaux, un monumental rapport général de Charles Gide,
édité en 1902, repris en 1905 sous le titre Economie Sociale - Les
institutions de progrès social au début du XXème siècle, puis réédité deux
fois, sous le seul titre des Institutions de progrès social, comme si Gide
avait voulu acter le constat que l'économie sociale avait échoué à se
hisser au niveau d'une discipline scientifique autonome, et devait se
contenter d'être prise comme le rassemblement plus ou moins ordonné des
pratiques, institutions, organisations de l'action sociale.

A ce rapport sont attachés une définition, une image, et un écho ou


une rencontre. La définition : elle est celle de l'économie sociale, aussi
bien science qu'ensemble de pratiques, qui "s'applique aux rapports
volontaires, contractuels, quasi-contractuels ou légaux que les hommes
forment entre eux en vue de s'assurer une vie plus facile, un lendemain
plus certain, une justice plus bienveillante et plus haute que celle qui
porte pour tout emblème les balances du marchand. Elle ne se fie pas au
libre jeu des lois naturelles pour assurer le bonheur des hommes, ni
d'ailleurs aux inspirations du dévouement ou d'une vague philanthropie,
mais elle croit à la nécessité et à l'efficacité de l'organisation voulue,
réfléchie, naturelle . . ."

L'image : elle est celle de la cathédrale : "Dans la grande nef j'y


mettrais toutes les formes de libre association qui tendent à
l'émancipation de la classe ouvrière par ses propres moyens ; dans l'un des
deux collatéraux tous les modes d'intervention de l'Etat, dans l'autre
toutes les formes d'institutions patronales ; dans les chapelles du choeur
tous les saints laïques dont la mémoire survit dans les oeuvres qu'ils ont
créées ou dans les lois qu'ils ont inspirées . . . ; et en bas, dans la
crypte, l'enfer social, tout ce qui concerne les plus misérables, . . . ,
tout ce qui sert à les aider dans la bataille qu'ils soutiennent contre les
démons, contre les puissances du mal qui se nomment paupérisme, alcoolisme,
tuberculose et prostitution . . . "
4

L'écho ou la rencontre : c'est l'article de La petite république


socialiste du 24 février 1903, où, sous le titre "Economie sociale", Jean
Jaurès reprenait à son compte, sous réserve d'inventaires, élagages et
ajouts à venir, les analyses et conclusions du rapport de Gide : il
relevait leur cohérence avec les postulats d'un socialisme souple, non
bureaucratique mais à la fois autogestionnaire (le mot n'existait pas
encore) et accordé dans ses finalités et ses méthodes à l'Etat
"démocratique et prolétarien" .

114. Aujourd'hui, le terme "économie sociale" ne désigne plus ni un


synonyme ou une concurrente de l'économie politique, ni l'ensemble des
institutions concourant au progrès social, mais le seul sous-ensemble formé
par les coopératives, les mutuelles et les associations dites
gestionnaires.

Le terme était tombé en désuétude dès les années 1920-25. Dans son
cours de 1928 au Collège de France, Charles Gide l'avait lui-même remplacé
par celui de "solidarité", "école de la solidarité", "solidarisme". Il a
refait surface en 1977, suggéré par Henri Desroche pour servir d'enseigne
nouvelle au Comité national de liaison des activités coopératives,
associatives et mutualistes (CNLAMCA) et d'accolade aux trois familles
qu'il réunissait. Bientôt équipé d'une charte (1980), il allait, après les
élections de 1981, être adopté par M. Rocard, Ministre du Plan : celui-ci
le retenait pour désigner officiellement la structure administrative
chargée d'organiser la relation des familles coopérative, mutualiste et
associative avec les pouvoirs publics (Délégation interministérielle à
l'économie sociale), et la zone de compétence de cette structure (décret du
15 décembre 1981).

Cette définition administrative signifie clairement que l'économie


sociale est un secteur de la vie sociale composé de trois séries d'entités
définies moins par des vocations que par un statut juridique ; que, sous
les vocations techniques propres à chacune entités juridiques, on relève
trois points communs de leurs statuts : elles sont des institutions (des
personnes morales dont les finalités et l'organisation sont définies par la
loi) ; leur création et leur fonctionnement relèvent de l'initiative et de
la responsabilité privées ; elles n'ont pas pour finalité le profit
monétaire mais la réalisation d'un service au bénéfice de leurs membres à
qui appartient la responsabilité de leur gestion.

12. L'économie solidaire

Le terme a, comme celui d'économie sociale, une histoire et n'échappe


pas plus que lui aux malentendus de la polysémie.

121. La solidarité comme fondement des systèmes sociaux

Le mot de solidarité comme désignant un système et une doctrine


économiques a fait son apparition chez Pierre Leroux, "le génial Pierre
Leroux", disait Marx, déjà crédité de l'invention du mot socialisme :
dépassant dialectiquement l'individualisme et le socialisme collectiviste
ou communiste, elle surpasse aussi la charité au sens religieux, qui abrite
sous la référence à la transcendance une incapacité à être la base d'une
réorganisation de la société et d'un dépassement de la dissociation entre
possédants et exclus (De l'humanité, 1840).

Le mot a été repris par le sociologue Emile Durkheim (De la division


du travail social, 1893) comme constat de l'interdépendance des individus
et de la nécessité de fonder la cohésion sociale sur l'empilement de
structures associatives intermédiaires entre les personnes et l'Etat.
5

Analyse et projet adoptés par les républicains de progrès à la fin du 19ème


siècle, sous le nom de solidarisme. Celui-ci a non seulement été théorisé
par Léon Bourgeois (Solidarité, 1912), mais a été à l'origine de leur
engagement en faveur des coopératives, de la mutualité et des associations.
On sait enfin que Charles Gide l'avait lui-même préféré, en 1928, au terme
d'économie sociale (cf. ci-dessus, 114).

122. L'économie solidaire, contestation ou enrichissement de


l'économie sociale

Après une longue éclipse, le mot a de nouveau été employé, à partir


des années 1985-1990, pour désigner au moins deux conceptions de la remise
en question des modèles économiques traditionnels (cf. Danièle Demoustier,
L'économie sociale et solidaire, 2001): ou bien un système qui prend acte
de la banalisation de l'économie sociale (au sens du décret de 1981)
désormais réduite à s'adapter au mode d'organisation capitaliste et à
dissoudre les relations de solidarité dans l'anonymat des grandes
structures, et qui proposerait et organiserait alternativement le
renforcement de la cohésion sociale par l'insertion des populations
marginalisées dans des structures de proximité, donc petites, assurant des
services non ou mal couverts par l'économie capitaliste ou "sociale"
dominante ; ou bien un ensemble non opposé, au moins doctrinalement, à
l'économie sociale instituée et institutionnelle, acceptant d'en emprunter
les concepts fondateurs et les outils, mais la complétant par une exigence
de proximité (géographique et dans la gestion), en se refusant les
tentations du repli identitaire, et contribuant ainsi à sa réactualisation.

° °

II – Histoire des pratiques et des relations avec l'environnement

On évoque ici l'histoire des actions collectives ordonnées à un


changement de l'ordre existant, conduites par les institutions de
l'économie sociale au sens du § 114 ci-dessus, et sans référence aux
utopies ayant exploré et exposé "les possibles latéraux" du réel ou aux
idéologies construites pour sa justification. Ceci précisé, on propose un
survol en 4 étapes de l'histoire des pratiques et des institutions de
l'économie sociale, en s'attachant plus particulièrement à leur relation
avec leur environnement politique et social.

21. La nébuleuse primitive

211. Les pratiques communautaires de l'ancien régime

La coopération et la mutualité d'aujourd'hui, mais aussi les


associations, sont sorties tout droit des pratiques et des organisations
existant dans la France d'avant 1789 : dans le monde rural, communautés
taisibles, consorces, fruitières, comme dans le monde urbain compagnonnages
et confréries, tissaient entre les individus et les familles des liens
quasi-organiques de solidarité professionnelle et de prévoyance ; ils
créaient une culture de l'autogestion collective ; et les droits de pacage,
de glanage, d'affouage ou d'utilisation des communaux habituaient à une
pratique de l'activité professionnelle rendue possible par la propriété
collective ou le droit collectif d'utilisation des biens de production. Ces
formes archaïques portaient en germe les trois postulats essentiels des
institutions de l'économie sociale d'aujourd'hui : la confusion dans les
mêmes personnes des qualités d'acteur dans les institutions communautaires
et de bénéficiaire de l'activité commune (ce que les coopérateurs appellent
la double qualité), l'autogestion, la propriété collective.
6

212. Les pratiques communautaires détruites par la Révolution

La Révolution de 1789 devait condamner ces modèles primitifs : dans


le monde urbain, ils ont été interdits comme attentatoires au principe de
la liberté des contrats et au postulat qu'aucun corps intermédiaire ne
pouvait être autorisé à faire écran entre les citoyens et l'Etat,
incarnation de la Nation (décret d'Allarde et loi Le Chapellier, 1791).
Deux tolérances : les sociétés à cause de leur utilité économique, et les
sociétés de secours mutuel, avatars des confréries, pourvu, à partir de
Napoléon Ier, qu'elles fussent inter-professionnelles, afin de prévenir
leur glissement vers une activité de défense des intérêts des salariés.
Parallèlement, la vente des biens nationaux, au nom du code civil de 1804,
la réamodiation des pacages, puis le code forestier de 1827, sonnaient le
glas des formes rurales d'exploitation collective. Enfin, tout au long
d'une histoire politique tumultueuse, toute forme ou pratique d'association
est réprimée comme suspecte d'abriter conspirations ou menaces de trouble à
l'ordre public.

Jusqu'à la révolution de 1848, l'histoire de cette pré-économie


sociale se confond avec celle de sa répression policière, ou de son combat
pour se glisser entre les mailles étroites d'une législation restrictive et
jouer à cache-cache avec des Pouvoirs publics qui la considèrent comme
subversive.

22. Le droit à l'association

On connaît le toast de Proudhon : "Révolution de 1848, comment te


nommes-tu ? - Je me nomme le droit au travail. - Quel est ton drapeau ? -
L'Association !" L'association, c'est à la fois le droit politique de
discuter et défendre ensemble des intérêts communs, la légitimité reconnue
à toutes les formes d'action et d'organisation collectives, et la
structuration des entreprises sur le schéma de la co-gestion (association
entre patrons et ouvriers) ou de l'autogestion (association entre ouvriers,
coopération ouvrière).

La requête et les projets sont alors essentiellement portés par ou


destinés à la population ouvrière urbaine. Ils se traduisent par une
multiplication d'expériences, dont d'ailleurs beaucoup avaient été tentées
avant 1848, sous la monarchie de juillet, mais ne reçoivent qu'un soutien
au total assez circonspect et limité du gouvernement de la 2nde République.

Trois initiatives à mettre cependant au crédit du Prince Président


puis du 2nd Empire : une loi de 1850 donnant un cadre légal bien qu'étriqué
et soupçonneux aux sociétés de secours mutuel ; le décret de 1864 qui, en
autorisant le droit de coalition, ouvre la porte à la clarification des
rôles entre le syndicalisme comme association de défense des intérêts des
salariés par la négociation avec les employeurs dans une architecture
inchangée de l'entreprise, et les mutuelles et coopératives comme
associations d'autogestion de la prévoyance, de l'approvisionnement
domestique ou du travail ; la loi de 1867 qui, à l'occasion de la refonte
et de la libéralisation du statut des sociétés anonymes, donne leur premier
cadre légal aux coopératives.

Bilan de cette période : l'économie sociale – ou ce qui, après la


fièvre de la 2nde République, a survécu aux proscriptions - reste limitée à
la sphère urbaine. Le monde agricole l'ignore ou est ignoré d'elle. Le
droit d'association a été tardivement reconnu, pas encore au sens de la loi
de 1901, mais indirectement, dans les domaines de la coopération et de la
défense des intérêts professionnels. Pour la coopération, des modèles
7

juridiques modernes ont été mis au banc d'essai. Les militants ouvriers ont
découvert que l'association coopérative ne peut se développer sans des
institutions de crédit adaptées à ses besoins : c'est précisément dans ce
domaine que, dans les années 1864-1870, les rescapés des aventures, des
luttes et des proscriptions des 20 années antérieures avaient fait
redémarrer la coopération, - expérience qui servit un peu plus tard le
décollage et le développement de la coopération agraire. Enfin, ils sont
confirmés dans la conviction que la coopération et la mutualité, qui
organisent en leur sein la démocratie, ne peuvent se développer que dans un
régime de démocratie et de liberté, - inversement qu'elles ne peuvent pas
s'enfermer dans le refus de la fonction régulatrice de l'Etat.

23. L'économie sociale institutionnalisée

231. L'économie sociale fondée institutionnellement par la 3ème


République

Ce n'est que plusieurs années après que la classe ouvrière avait été
mise K.O. par l'échec et la répression de la Commune de Paris que
l'économie sociale urbaine – celle du monde rural n'existait pas – a pu se
reconstituer : le temps que les communards déportés reviennent en France,
que le pouvoir d'Etat soit conquis par les républicains de progrès, que le
solidarisme (cf. 12 ci-dessus) s'impose à eux comme référence doctrinale.
Pour le personnel républicain, coopératives et mutuelles ne sont pas
seulement des instruments de progrès économique et sociale rendus efficaces
par les principes d'entraide et d'action collective : avec l'école de Jules
Ferry et la Ligue de l'enseignement de Jean Macé, elles sont des
institutrices de la démocratie, du civisme et de l'adhésion aux principes
républicains. Et pour certains un dérivatif utile contre les tentations du
socialisme. D'où une politique méthodique de soutien à ces initiatives
populaires, illustrée par le chapelet des lois qui leur donnèrent au plan
juridique l'indispensable personnalité morale et au plan économique
l'aptitude à bénéficier des appuis financiers de l'Etat.

Pour commencer, l'oublié des deux périodes précédentes, le monde


rural, où il y avait triple urgence : la crise agricole puis celle de la
viticulture rendaient les besoins pressants ; les expériences locales,
nombreuses en matière de coopératives d'approvisionnement et de caisses de
crédit, avaient le plus souvent été prises à l'initiative des notables
locaux, réputés "cléricaux", et restaient sous leur contrôle, et il était
jugé nécessaire de leur opposer une alternative républicaine et laïque ;
enfin le seul texte applicable était la jeune loi sur les syndicats de
1884, qui autorisait les achats en commun au bénéfice des membres, mais pas
les activités de vente, et il fallait amarrer les coopératives à un réseau
bancaire dédié : d'où la loi de 1894, modernisée en 1920, créant les statut
des coopératives agricoles et du crédit mutuel agricole.

Deuxième secteur, celui de la mutualité : il est déjà devenu riche en


adhérents et en leaders, mais il faut le positionner face aux initiatives
publiques en matière de retraites et d'accidents du travail : ce sera fait
avec la "charte de la mutualité", la grande loi de 1898, et sa symétrique,
la loi de 1900 sur la mutualité agricole.

Troisième apport de la République à l'économie sociale : la grande


loi de 1901 sur les associations.

Puis le cycle se boucle avec les statuts particuliers des


coopératives de marins pêcheurs et du crédit maritime mutuel en 1906, des
coopératives d'habitations à bon marché en 1912, des coopératives ouvrières
de production en 1915, des coopératives de consommation, des banques
8

populaires et des sociétés de caution mutuelle en 1917, des coopératives


d'artisans en 1923.

232. Pratiques et bilan

Cette période est marquée par quatre points : un fort développement


du nombre et de l'activité des coopératives, des mutuelles et des
associations, - pour ces dernières on peut même parler d'explosion ; leur
regroupement en fédérations sectorielles à la triple vocation d'interfaces
dans leurs relations avec les pouvoirs publics, de gardiennes d'une unité
de doctrine et de prestataires d'appuis techniques aux adhérentes ; sous
l'effet de l'application des normes légales, la généralisation et
l'acceptation de règles communes aux trois grandes familles, qui donnent un
contenu normatif aux trois héritages culturels de la pré-économie sociale
(cf. 21 : double qualité, autogestion, propriété collective) : d'une part,
la gestion de service et non de rapport, qu'expriment la non distribution
des excédents (associations et mutuelles) ou leur répartition en proportion
des services utilisés (coopératives), la rémunération nulle ou limitée des
éventuels apports financiers, l'impartageabilité des réserves et la
dévolution altruiste de l'éventuel boni de liquidation ; et d'autre part la
gestion démocratique, organisée par l'élection des dirigeants par les
membres et la règle un membre = une voix.

Cependant, le système connaît deux limites. D'une part, il reste


divisé en secteurs qui ne reconnaissent pas leur identité d'origine et de
finalité, et, à l'intérieur de ces secteurs, en familles professionnelles
identifiées par leurs statuts légaux, elles-mêmes éclatées en clans ou
chapelles souvent opposés : patronage contre autogestion, laïcs contre
chrétiens, libéraux contre solidaristes, socialistes contre libéraux et
solidaristes, etc. D'autre part, alors que l'associationnisme polymorphe de
1848 était à la fois réponse à des besoins très concrets mais aussi porteur
d'un projet de substitution d'un ordre social nouveau au désordre établi,
les associationnismes diversifiés du 20ème siècle sont marqués par le
déclin de cette eschatologie.

Enfin sans doute l'économie sociale et ses membres sont-ils gagnés


par un processus d'acculturation, entendu comme processus d'adoption et de
mimétisation des comportements et des rites de la société dominante. Mais
ils restent fidèles à leurs valeurs et ne succombent pas à celles de
l'individualisme et de la richesse : acculturation, mais pas reddition au
modèle dominant. Et, après le personnage du pionnier inventif et héroïque
qui caractérisait l'économie sociale de la génération de 1848, c'est celui,
nouveau, du militant, combinant engagement personnel libre et soumission
volontaire aux disciplines de l'action collective, qui paraît caractériser
l'économie sociale de la 3ème République.

24. L'économie sociale au péril de l'économie

241. L'économie sociale mise au défi de la modernisation

L'économie sociale avait connu, jusqu'à la 2nde guerre mondiale, une


certaine stabilité de ses marchés et de son environnement technique et
économique, et un rythme lent d'accumulation capitalistique. Son outillage
juridique et financier était resté archaïque, mais suffisait pour
l'essentiel des besoins. Après la guerre, elle a dû fournir un important
effort de modernisation pour s'adapter aux conditions d'une économie qui
connaît de plus en plus un mouvement de concentration et, après l'intermède
de la planification et de l'intervention de l'Etat, un recours accru aux
recettes du libéralisme.
9

Ainsi l'accélération de la concentration des coopératives de


consommation autour des sociétés de développement, dont la formule avait
été testée avant la guerre, puis leur arrivée, malheureusement tardive, sur
le marché des grandes surfaces et leur retrait progressif du marché du
commerce de proximité ; ou la percée des coopératives agricoles dans les
industries agro-alimentaires, par la prise de contrôle, en aval de la
collecte et de la commercialisation des produits de leurs membres, de leur
transformation et de leur valorisation ; ou encore, après le terme mis aux
interventions du Trésor public dans les interventions financières au profit
des entreprises (1976), l'obligation où s'est trouvée la Caisse Centrale de
Crédit Coopératif, relais de ces interventions auprès de la coopération non
agricole, de se doter d'un réseau de guichets et d'une activité de court
terme, et l'absorption à cet effet (1979) de la vieille Banque des
Associations Ouvrières de Production.

Mais les mutations de l'économie ne sont pas que des menaces


stimulant des réactions d'adaptation. Elles créent aussi des opportunités
de développement que les acteurs sociaux savent saisir par l'invention de
nouveaux métiers et le développement de nouvelles entreprises d'économie
sociale : ainsi la création et la croissance rapide des mutuelles non
agricoles d'assurance des biens et des risques patrimoniaux, qui ne
s'étaient jusque là développées, depuis une loi de 1900, que dans le monde
de l'agriculture ; ou l'entrée en force des associations sur les marchés
nouveaux du sport, du loisir, de la culture, de l'action sociale ; ou la
naissance d'une nouvelle famille coopérative, celle des coopératives de
commerçants, reprenant sur le marché de la consommation familiale la place
que les coopératives de consommation avaient laissée vacante après la
tourmente meurtrière de 1984 et y ajoutant une présence décisive dans la
distribution des dry goods.

Cependant, ligoté par les principes européens traquant tout ce qui


pourrait ressembler à des violations du principe de concurrence, l'Etat n'a
pas, dans cette période, accompagné par des aides publiques le
développement des entreprises de l'économie sociale. Il s'est efforcé de
substituer à ces aides une réforme de leurs statuts, leur permettant
(théoriquement) de faire appel au marché financier : ce fut pour les
coopératives la création en 1983 des titres participatifs, en 1987 des
certificats coopératifs d'investissement, titres de capital librement
négociables et pouvant être détenus par des non coopérateurs, en 1992 des
options statutaires permettant de donner à des investisseurs non
coopérateurs jusqu'à 35 % des voix dans les assemblées générales et
améliorant la rémunération et les possibilités de plus-values du capital ;
ce fut pour les associations, en 1985, la possibilité d'émettre des valeurs
mobilières, amorce d'un processus qui a conduit la jurisprudence et
l'administration à considérer que le principe de non lucrativité
n'interdisait pas la pratique habituelle d'activités commerciales pourvu
que les bénéfices restassent impartageables.

242. L'économie sociale comme outil de la modernisation de


l'économie et de la société françaises

Sous la 3ème République, l'Etat n'attendait des coopératives qu'une


pédagogie des valeurs de la République mêlées à celles de l'épargne et de
la solidarité. Après la 2nde guerre mondiale, il lui a assigné une fonction
d'auxiliaire de la modernisation, notamment de l'agriculture et des
services.

S'agissant de l'agriculture, les politiques ont oscillé entre


l'utilisation de la coopération agricole en vue de la préservation de
l'exploitation agricole traditionnelle et son emploi comme accompagnateur
de la concentration des exploitations et de l'industrialisation de la
10

profession. Les textes qui s'égrènent de 1945 à 2006 traduisent le succès


progressif de la 2nde démarche, - depuis la modernisation du statut des
sociétés d'intérêt collectif agricole (SICA) destinées à accompagner les
coopératives dans des structures ouvertes à des tiers non agriculteurs
jusqu'aux textes récents facilitant le contrôle par les coopératives de
filiales de droit commun associant capitaux coopératifs et capitaux de
financiers et industriels extérieurs à la coopération. En 1988, la Caisse
nationale du crédit agricole, fondée en 1920 comme organisme public
chapeautant le réseau du crédit agricole mutuel, est dénationalisée : mise
sous le contrôle des seules institutions de ce réseau, elle a désormais les
mains plus libres pour accompagner les mutations du réseau coopératif.

S'agissant des services, dans les activités sanitaires et sociales,


l'enseignement et la formation, le tourisme social, le sport et les
loisirs, ils sont de plus en plus dominés par les associations. La
progression très importante du nombre des associations dites gestionnaires,
de l'importance prise par beaucoup d'elles et du volume des emplois assurés
est sans doute à mettre largement au compte de la souplesse de leur statut
et de leur aptitude à mobiliser, et pas seulement sous la forme du
bénévolat, un mixte polymorphe de militances et de compétences. Mais il
tient aussi au fait que, face à une explosion de la demande, l'Etat et les
collectivités locales ont préféré ici leur confier, là les aider à prendre
ou leur laisser prendre, la responsabilité d'interventions qu'ils pensaient
ne pas ou ne plus pouvoir assurer, parce que la nature sociale des besoins
à satisfaire et la nature publique des financements destinés à permettre
l'accès des plus modestes, rendaient difficile de les laisser assurer par
des entreprises à but lucratif. Mais, alors que dans certains pays (Italie,
Espagne), la moindre élasticité du statut associatif, et peut-être une
méfiance résiduelle à l'égard des associations, ont conduit à inventer des
statuts para-coopératifs pour répondre à une partie de cette demande, en
France c'est la vieille loi de 1901 qui s'est trouvée opportunément
disponible.

Il faut ajouter à cela la réorganisation du système bancaire : la


place dominante a été prise ici par la coopération. C'est en dialogue avec
l'Etat ou par ses décisions que le crédit mutuel urbain, qui vivait jusque
là dans une sorte de brouillard juridique, a vu son statut reconnu en 1958
et â été autorisé à gérer les "livrets bleus", concurrents des livrets des
caisses d'épargne ; que les grandes banques coopératives ou mutualistes ont
pu acquérir le contrôle d'une bonne partie des banques dénationalisées ;
que le réseau des caisses d'épargne a basculé en 2001 dans le secteur
coopératif.

243. Eléments pour un bilan très provisoire

Une première observation est que le tableau de l'économie sociale


d'aujourd'hui est radicalement différent de celui qu'elle offrait avant la
guerre. L'économie sociale n'est plus un tête à tête des coopératives et
des mutuelles depuis l'irruption des associations et la place considérable
qu'elles ont prise en si peu d'années dans la vie économique. La vieille
coopération plébéienne, celle des coopératives de consommation et des
coopératives ouvrières de production, a vu son poids relatif diminuer,
tandis que la coopération de consommation cessait d'être la référence
doctrinale. Le très fort développement des coopératives d'entrepreneurs,
celle des agriculteurs et celle, nouvelle, des commerçants détaillants, n'a
pas seulement bouleversé la hiérarchie des volumes d'activité, mais plus
encore la sociologie et les systèmes de pensée de la coopération. Et la
coopération de crédit est devenue un acteur majeur de la vie économique, le
seul de l'économie sociale représentant plus de la moitié de son secteur
d'activité en France.
11

Deuxième évidence : l'économie sociale est née comme une combinaison


de préoccupations immédiates et une eschatologie ou une démonstration du
possible avènement d'un ordre nouveau. Puis elle a combiné la réponse aux
besoins quotidiens avec une adhésion à un ensemble complexe qu'on peut
appeler un projet socialiste réformiste. La dernière période a vu, pour
assurer les réponses du quotidien, l'économie sociale investie massivement
par, et s'investir massivement dans, l'économie et la fonction
entrepreneuriale. La profondeur de son champ de sa vision est passée de
l'après-demain au demain, puis à l'aujourd'hui. Et aux personnages
emblématiques du pionnier (quelquefois du prophète) puis du militant a
succédé le personnage emblématique du manager.

Ce constat ne traduit pas une déception ou une nostalgie. Il doit


être complété en effet par une autre évidence : l'acculturation déjà
signalée, si elle a fait d'abord adopter les rites de la société dominante
puis les systèmes de gestion du modèle dominant d'entreprise, a laissé
intacts les références spirituelles de l'économie sociale et la fidélité à
ses vocations institutionnelles. Plus encore, si le personnage emblématique
est désormais celui du manager, les entreprises de économie sociale ont
démontré une aptitude très grande d'une part à former ces managers dans son
sein, d'autre part à se faire accepter et servir avec loyauté par des
managers venus d'autres milieux que celui de ses recrutements
traditionnels.

Ceci encore : le sociologue Albert Meister, un des spéléologues de ce


qu'on appelait pas encore l'économie sociale, disait en 1968 qu'une vraie
révolution est celle qui crée de nouveaux moyens d'accumulation du capital
et de nouvelles élites dirigeantes. Les modifications dans les statuts ou
dans les stratégies, l'émergence des grandes et complexes organisations
dans la coopération agricole ou de crédit ou dans les mutuelles,
l'apparition au premier rang de, l'économie sociale de l'associationnisme
aux mille visages, qui, il y a moins de 25 ans, n'apparaissait pas comme
lui appartenant, n'ont pas empêché les entreprises de l'économie social de
renouveler tous les jours – par leurs recrutements et par la propriété
collective – une telle pratique révolutionnaire.

Enfin, cette dernière période, si elle a été celle où coopératives,


mutuelles, associations, ont mis au premier plan leur image et leur projet
comme entreprises, a été aussi le temps où la résurrection du terme
d'économie sociale et sa consécration publique ont commencé à rendre
possible une commune prise de conscience de leur communauté d'histoire, de
culture, et peut-être de destin. Sans doute cette prise de conscience
n'est-elle pas (encore) traduite en stratégies communes, et un outil créé
en 1985 pour les accueillir, l'union d'économie sociale, n'est-il
pratiquement pas employé, mais quelque chose a commencé dans les échanges à
d'autres niveaux que celui des états-majors.

A quoi et inversement il faut ajouter ceci : à peine l'économie


sociale était-elle née comme concept qu'une partie de la littérature sur
l'économie solidaire présentait celle-ci comme seule capable de répondre à
des attentes que celle-là, vieillie et installée dans son
institutionnalisation et ses préoccupations exclusivement économistes,
n'était plus capable de satisfaire. Mais à peine les deux composantes
historiques – la coopération et la mutualité – s'étaient-elles réunies dans
un embryon de comité de liaison qu'elles étaient rejointes par les
associations, qui apportaient des réponses non seulement aux besoins
matériels de services, mais aussi aux besoins de proximité, de
reconnaissance personnelle et de franchissement de la barrière du
commercial-lucratif entre prestataires et bénéficiaires. Les coopératives
et les mutuelles sont habituellement caractérisées par la double qualité,
qui implique que le bénéfice de leurs opérations est réservé à leurs
12

acteurs, c'est leur vocation "égoïste", le Sebsthilfe allemand, le we for


us anglais. Au lieu que les associations peuvent soit reproduire le même
schéma bouclé sur lui-même, soit réunir des co-acteurs pour rendre service
à d'autres, non ou non encore susceptibles de rejoindre les premiers dans
les responsabilités et les contributions : c'est dans le 2ème cas leur
vocation "altruiste", le Fremdhilfe allemand, le we for them anglais. Les
associations montrent combien, dans son polymorphisme, l'économie sociale
et solidaire est capable d'accueillir des pratiques toujours renouvelées.

III - Histoire des valeurs

31. Les valeurs : à utiliser avec précautions

Les valeurs sont des normes ou des idéaux qui orientent des choix ou
des actions. Elles sont généralement considérées comme des sous-ensembles
du "bien", impliquant une idée de perfection. Dans ce sens elles sont des
éléments normatifs fondamentaux de l'ordre éthique. Cependant, elles se
distinguent du "devoir", puisqu'elles ne comportent pas d'idée d'obligation
ou d'obéissance à une autorité extérieure. Mais en même temps elles
désignent ce qui est estimé ou désiré par une personne ou une communauté,
c'est leur sens subjectif, et ce qui est considéré comme utile comme
répondant à certaines fins, c'est leur sens objectif.

Empêtrées dans cette polysémie (bien, norme, désirabilité, utilité),


les valeurs souffrent en outre de trois infirmités : leur caractère
relatif, ce qui vaut pour une personne, une communauté, un temps donné,
n'est pas nécessairement ce qui vaut pour une autre personne, une autre
communauté, un autre temps ; leur multiplicité contradictoire qui fait se
télescoper des valeurs de sens ou d'effet opposés, sans qu'existe un
référentiel commun permettant de les hiérarchiser ; leur caractère
irrationnel, qui rend à la fois impossible de les fonder de manière
rationnelle et difficile de les utiliser comme postulats et d'en tirer par
une méthode logico-déductive des règles sanctionnables par le droit
positif. Elles appartiennent ainsi – même quand elles ne sont pas portées
ou exprimées par un individu, mais par une communauté - moins aux domaines
de la raison, de l'intellect, de l'objectif, qu'à ceux du passionnel, du
sentiment, du subjectif.

Dernier point : la référence aux valeurs est à la mode. Elle ne


signifie pourtant pas toujours le triomphe de l'esprit (la morale d'un
possible droit naturel) sur la lettre (la disposition formelle de la loi
écrite), mais peut traduire une double incertitude : l'impossibilité
désormais admise de s'en remettre à une autorité reconnue par tous, de qui
procèderaient toute loi et toute certitude : Dieu, l'histoire, la nature,
la raison, le prolétariat, la révolution (faite ou à venir)... ; et le
besoin de se rassurer en cherchant des dénominateurs communs aux pratiques
de l'être et de l'agir ensemble, au-delà des normes que ces pratiques
mettent en échec, pour donner une légitimité à ce qui ne rentre plus dans
la légalité antérieurement dominante, ou pas encore dans une problématique
légalité future : d'où le recours à des catalogues de valeurs définissant
une sorte de normativité molle ou floue, d'une sorte de légalité en libre
service, rassurante par sa vertu de donner bonne conscience aux bonnes
consciences, mais inhabile à vertébrer un groupe social, à caractériser son
projet, à définir son identité.

32. Les valeurs canoniques de l'Economie Sociale et de la Coopération

On peut penser que les réserves sur la notion de valeurs devraient


s'estomper si celles-ci constituent un code de références morales délibéré
13

et adopté par tous les membres d'une communauté, résumant ce qui les
conduit à se reconnaître comme mus par les mêmes désirs ou les mêmes
objectifs, poursuivant un même projet, désireux de s'identifier par une
même croyance et des pratiques identiques, et prêts à s'unir par des règles
communes. Deux exemples récents d'une telle tentative :

321. La Charte de l'Economie Sociale (1980)

Peu de temps après avoir adopté cette désignation générique, les


trois familles de la coopération, de la mutualité et des associations se
sont dotées d'une charte qui, sans employer le terme de "valeurs",
répondant assez bien à la notion exposée au 1er alinéa du § 31.

De son préambule on peut extraire les termes suivants, caractérisant


la finalité de l'économie sociale : "concilier efficacité et moindre coût,
rentabilité et action démocratique, vérité économique, imagination et
militantisme volontariste", "organiser la solidarité comme nécessaire
complément de la responsabilité... surmonter la contradiction entre ...la
Liberté et la Sécurité", "(répondre) à l'exigence de liberté ... par
l'initiative collective d'hommes et de femmes responsables ; à l'exigence
de sécurité par l'organisation de la solidarité au sein d'organismes dont
la gestion est assurée par des mandataires démocratiquement élus pour le
seul bénéfice de leurs adhérents et dans le cadre de l'intérêt général".

Le dispositif en sept articles reprend des termes identiques. Il y


ajoute ceux de dignité, d'égalité, de confiance réciproque, de
considération, et de service de l'homme.

322. La déclaration de l'Alliance Coopérative Internationale (1995)

Lors du congrès de son centenaire, cette organisation qui réunit


toutes les formes de coopération a adopté une nouvelle rédaction des
principes coopératifs, remplaçant celle de 1966 qui avait elle-même succédé
à une rédaction de 1936. Elle a pour la première fois fait précéder ces
principes, définissant les normes d'organisation des coopératives, par une
énonciation des valeurs, ainsi rédigée : "Les valeurs fondamentales des
coopératives sont la prise en charge et la responsabilité mutuelles, la
démocratie, l'égalité, l'équité et la solidarité. Fidèles à l'esprit des
fondateurs, les membres des coopératives adhèrent à une éthique fondée sur
l'honnêteté, la transparence, la responsabilité sociale et l'altruisme". Au
§ suivant, les principes sont dits "(constituer) des lignes directrices qui
permettent aux coopératives de mettre leurs valeurs en pratique".

323. Quelques observations

Ces rédactions appelleraient beaucoup d'observations. On n'en


formulera que trois. En 1er lieu : par leur caractère de généralité, ces
listes sont peu significative. Il n'est personne qui ne puisse se déclarer
étranger à ces valeurs, qu'elles expriment soit des finalités ou des
vertus. En 2ème lieu, le passage des valeurs proclamées aux applications
pratiques est passé sous silence dans la charte de l'économie sociale ; la
déclaration de l'Alliance coopérative internationale y fait allusion, mais
par un artifice de rédaction qui ne constitue ni une grille de lecture ni
un mode d'emploi pour l'action : dans l'un et l'autre cas il n'y a pas de
chaînon assurant une liaison logique et opératoire entre l'axiologie,
l'axiomatique et à la praxis.

En 3ème lieu, pour s'en tenir au texte de l'A.C.I., la présentation


des principes comme corollaires des valeurs est intervenue pour justifier
un glissement de la portée de la formulation des principes : en 1937, une
1ère déclaration identifiait les principes dont le respect s'imposait aux
14

institutions candidates à l'adhésion : on était dans le domaine du


normatif, de l'obligatoire. En 1966, l'indicatif à valeur impérative avait
été remplacé par un conditionnel à valeur de suggestion un peu pressante :
on était passé des praecepta aux consilia ; en 1995, dans la rédaction
précédée du catalogue des valeurs, les principes sont devenus de simples
constats des usages les plus fréquents, des pratiques dominantes données à
titre d'exemples, de simples facilitateurs, sous forme de pense-bête, pour
l'application des valeurs. Ce glissement est révélateur d'un déclin de la
notion de règle, du passage d'une normativité rigoureuse qui cimente
l'unité (au moins formelle) d'une communauté par le moyen de règles
communes et de sanctions communes, à ce qui est plus haut appelé une
normativité molle et en libre service.

33. Une tentative de périodiser les valeurs portées par les


différentes générations d'acteurs et militants de l'économie sociale

Si, nonobstant ces réserves, il faut nommer au moins une valeur qui
pourrait non pas identifier de manière singulière, mais bien caractériser
l'économie sociale et solidaire, ou l'ensemble des économies sociale et
solidaire, on devrait, semble-t-il, prendre deux précautions : les valeurs
étant relatives, chercher celles qui paraissent avoir été plus
particulièrement caractéristiques d'une époque, tout en semblant avoir été
communes aux différentes formes que, dans ces époques, ont prises les
différentes formes d'action populaire. Et retenir pas nécessairement celles
qui sont tombées de la bouche des pythonisses de l'économie sociale et
solidaire, mais, celles pour lesquelles l'action populaire s'est engagée,
souvent s'est battue, quelquefois a combattu, - parfois en les désignant,
parfois sans les nommer.

Pour la période de la nébuleuse primitive, on peut retenir comme


valeur "la communauté" : elle désigne à la fois le principe organisateur de
la vie populaire, et la forme communautaire de travail et de propriété. Des
épisodes comme les procès contre les confréries, les batailles contre
l'amodiation des pacages après la Révolution ou la guerre des demoiselles
en Ariège après le code forestier, témoignent de sa force mobilisatrice.

Pour la génération de 1848, c'est "l'association" qui est une valeur,


comme appel d'une Révolution mal informée à une République mieux informée,
comme reconnaissance de la liberté, comme principe d'institution d'une
égalité non formelle, comme moyen de mise en œuvre de la fraternité.

Pour l'économie sociale de la IIIème République, le mot "solidarité"


vient tout naturellement sous la plume : non pas la solidarité passive qui
unit mécaniquement les membres des sociétés archaïques, ou la solidarité
organique qu'induit la division du travail, mais la solidarité perçue comme
qualité de la relation de commune aventure unissant les membres des
coopératives ou des mutuelles entre eux ou aux membres de leur groupe
social ou professionnel, et la solidarité librement et quelquefois
coûteusement organisée dans des structures collectives où l'on commence par
savoir ce qu'on met pour les autres avant de savoir ce qu'on reçoit d'eux.

Enfin, pour l'époque contemporaine, on est tenté de citer comme


valeur clé de l'économie sociale et solidaire "la justice" : d'abord parce
qu'elle répond aux quatre "systèmes sémantiques" évoqués plus haut : elle
appartient au domaine du bien, elle constitue une norme de l'ordre éthique,
elle est désirable, elle est utile. Elle est aussi une vertu au sens des
vertus cardinales de Platon (sagesse, courage, tempérance au sens de
modération des désirs, justice). Et elle définit, selon la distinction
d'Aristote reprise par Saint Thomas d'Aquin, les deux principes des
institutions de l'économie sociale et solidaire : comme justice
commutative, elle exige l'équivalence des échanges, la réciprocité des
15

prestations, l'égalité des statuts des membres ; et, comme justice


distributive, elle entend réduire les inégalités injustes ou inéquitables,
même au prix d'une augmentation des inégalités qui concourent à un ordre
plus équitable.

Et comme la justice est un combat, - et d'abord contre soi-même -,


elle implique deux fois la vertu, - au double sens d'exigence morale et de
courage : c'est le sens de l'apostrophe qu'un utopiste de l'économie
sociale, Anatole France, adressait le 1er mai 1901 aux typographes avec qui
il inaugurait l'Imprimerie Communiste L'Emancipatrice qu'ils venaient de
fonder : "Vous avez voulu du moins établir la justice en un point du vieux
monde. Vous avez voulu mettre d'accord vos actes et vos pensées. Vous avez
voulu que parmi vous le fruit du travail fût équitablement réparti. C'est
une entreprise belle et difficile. Prenez garde, vous vous êtes mis en
dehors de l'ordre commun : vous vous êtes condamnés à la vertu à
perpétuité".

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Pour en savoir plus

Danièle Demoustier, L'économie sociale et solidaire, s'associer pour


entreprendre autrement, Alternatives économiques-Syros, Paris, 2001, 206 p.

Henri Desroche, Pour un traité d'économie sociale, Coopérative


d'information et d'édition mutualiste, Paris, 1983, 254 p.

André Gueslin, L'invention de l'économie sociale,- Le XIXème siècle


français, Economica, Paris, 1987, 340 p.

Claude Vienney, L'économie sociale, La Découverte, Paris, 1994, 126 p.

(+ bibliographies nourries dans Demoustier et Vienney)

En marge de ces quatre livres incontournables, un questionnement personnel et


non scientifique sur l'emploi du terme économie sociale, François Espagne, Cinq
questions sur l'économie sociale et solidaire, publié dans la RECMA (Revue
internationale de l'Economie Sociale) de novembre 2002, repris sur les sites de la
Confédération générale des SCOP (www.scop.coop in "textes coopératifs" dans
l'espace "culture SCOP) ou de la Fédération des SCOP de la communication
(www.fdcom.coop in "documents sur l'histoire du mouvement coopératif").

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