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Commentaire de la décision du Tribunal de Commerce Hors-Classe de Dakar (2 janvier
2025)
Introduction
La période précontractuelle est aujourd’hui une phase essentielle dans la formation
des contrats, particulièrement en matière commerciale où les négociations sont
intenses et les investissements parfois engagés avant toute signature définitive.
La décision rendue par le Tribunal de Commerce Hors-Classe de Dakar, en date du 2
janvier 2025, opposant la société Astou Restauration à la société Pathé Sénégal,
illustre les enjeux juridiques de cette période et les conséquences d’une rupture
abusive des pourparlers.
En l’espèce, la société Astou Restauration, pressentie pour exploiter un restaurant
au sein du complexe cinématographique de Pathé Sénégal, avait engagé des travaux
importants et réalisé des investissements considérables en vue de l’exploitation
projetée, avant que la défenderesse ne rompe les négociations.
Il convenait donc pour le tribunal de déterminer si la rupture des pourparlers
était fautive, et d’apprécier l’indemnisation des préjudices allégués par la
demanderesse.
Le problème juridique est donc le suivant : la rupture des négociations
précontractuelles peut-elle engager la responsabilité civile de son auteur en droit
commercial sénégalais, et dans quelle mesure l’indemnisation du préjudice est-elle
admise ?
Le tribunal, adoptant une position protectrice du négociateur de bonne foi, a
considéré que la rupture injustifiée des négociations engageait la responsabilité
délictuelle de la société Pathé Sénégal sur le fondement des articles 118 et 119 du
Code des Obligations Civiles et Commerciales (COCC).
Ainsi, cette décision offre une illustration de la responsabilité en matière de
rupture abusive des pourparlers en deux volets :
I) Le principe de la liberté de rompre les négociations, encadré par l’exigence de
bonne foi
II) Les conséquences indemnitaires de la rupture abusive des pourparlers.
I. La liberté de rompre les négociations encadrée par le devoir de bonne foi
A. La reconnaissance d’une période précontractuelle engageante
Le tribunal rappelle que dans le cadre du projet d’exploitation d’un restaurant au
sein du multiplex de Pathé Sénégal, les deux parties avaient entamé des
négociations sérieuses.
La mise à disposition de la coque par procès-verbal du 4 octobre 2021, suivie de
travaux engagés par la société Astou Restauration en coordination avec Pathé
Sénégal, témoigne d’un début d’exécution matérielle du projet.
Le fait que la société Pathé soit en copie des échanges, qu’elle ait validé
certains aménagements en janvier 2020, et qu’elle ait laissé la demanderesse
investir massivement sans émettre de réserves immédiates, conduit le tribunal à
considérer qu’une obligation de loyauté pesait sur les parties à ce stade.
Ainsi, la juridiction établit que la société Pathé Sénégal a contribué à entretenir
l’apparence d’une relation contractuelle en cours de formation, créant chez la
demanderesse une confiance légitime en la conclusion prochaine du bail.
B. La faute dans la rupture des négociations
Certes, chaque partie dispose du droit de mettre fin aux négociations à tout
moment, tant qu’aucun contrat définitif n’est signé. Toutefois, ce droit n’est pas
absolu : il doit s’exercer de bonne foi et sans brutalité.
Le tribunal constate que la rupture est intervenue tardivement — après de nombreux
mois de travaux, d’investissements, d’échanges — sans explication claire ni juste
motif, la demanderesse n’ayant été informée que par un simple texto.
Cette rupture, soudainement imposée alors que le bail était pratiquement finalisé,
constitue donc un manquement aux exigences de bonne foi posées par l’article 119 du
COCC.
Par conséquent, la responsabilité délictuelle de Pathé Sénégal est engagée.
II. Les conséquences indemnitaires de la rupture abusive des pourparlers
A. La réparation des frais engagés en confiance légitime
Le tribunal a validé la demande de réparation de la société Astou Restauration sur
la base de l’article 118 du COCC.
Il admet que la société a subi un préjudice matériel conséquent du fait des
investissements réalisés en vue du projet :
• Travaux de gros œuvre (maçonnerie, plomberie, électricité, câblage)
validés par une expertise judiciaire (rapport du 22 février 2023) évalués à
54.592.570 FCFA ;
• Commandes spécifiques (cuisine et meubles sur mesure importés d’Europe)
pour 52.695.485 FCFA, non exploitables ailleurs, stockés à ses frais ;
• Frais accessoires (dépenses de suivi de projet, embauche de personnel,
déplacements, démarches administratives) également prouvés.
Ainsi, le tribunal considère que tous ces frais ont été engagés sur la foi légitime
d’une signature imminente du bail, et que leur remboursement est dû.
B. L’indemnisation du préjudice moral et de la perte de chance
En outre, la société demanderesse sollicitait 100.000.000 FCFA à titre de dommages-
intérêts pour préjudice moral et financier.
Le tribunal reconnaît également l’existence d’un préjudice moral :
• la perte d’opportunités commerciales,
• l’atteinte à la réputation et à la crédibilité auprès de partenaires,
• les souffrances liées à l’énergie humaine investie inutilement.
Même si l’évaluation de ce préjudice est délicate, le tribunal retient qu’un
investissement humain de plusieurs mois mérite réparation.
Au total, la société défenderesse est condamnée au paiement des travaux réalisés,
des frais accessoires, ainsi qu’à des dommages et intérêts pour le préjudice moral
subi.
Conclusion
Par cette décision, le Tribunal de Commerce Hors-Classe de Dakar rappelle que si la
liberté contractuelle demeure un principe fondamental, elle ne saurait justifier
des comportements déloyaux ou brutaux au stade précontractuel.
En sanctionnant la rupture abusive des pourparlers, le tribunal renforce l’exigence
de loyauté et de responsabilité dans les relations d’affaires, en particulier
lorsque des investissements significatifs sont en jeu.
Ce jugement marque ainsi une étape importante dans la protection des
investissements et de la bonne foi en droit commercial sénégalais. <Ce message a
été modifié>