Mise à jour janvier 2009.
III Q 305
RR
Question accompagnée d’un Focus (Rev Prat 2009;59:103).
DOULEUR BUCCALE
ORIENTATION DIAGNOSTIQUE
Dr Nicolas Guevara, Pr José Santini
Service ORL, hôpital Pasteur, 06300 Nice
[email protected]
et les aliments sucrés ou acides, cessant dès la disparition de
OBJECTIFS
Devant des douleurs buccales,
l’agent causal. L’examen clinique retrouve une cavité grisâtre
ARGUMENTER les principales hypothèses dentaire avec une dentine ramollie. Les tests de vitalité pulpaire
diagnostiques et JUSTIFIER les examens sont positifs. La radiographie rétro-alvéolaire est utile pour montrer
complémentaires pertinents. l’extension de la carie. L’évolution naturelle se fait vers la pulpite.
Les pulpopathies sont des inflammations de la pulpe faisant suite
à la carie dentaire ou à un traumatisme dentaire. En phase aiguë
(pulpite aiguë ou « rage de dent »), les douleurs sont intenses,
pulsatiles, ne cédant pas complètement après suppression de
l’agent causal (froid). Les douleurs irradient à la région du triju-
meau correspondante et sont augmentées par le décubitus.
L
a douleur buccale est un motif fréquent de consultation. L’évolution se fait vers la pulpite purulente avec une aggravation
Elle représente dans la majorité des cas un symptôme des signes précédents et une altération de l’état général. En
relatif à une pathologie et doit ainsi conduire à un diag- phase chronique, l’inflammation laisse place à la dégénéres-
nostic et un traitement étiologique. cence et à la mortification pulpaire. À ce stade, la douleur a dis-
Les différentes pathologies impliquées sont : paru. Les conséquences de la mortification dentaire sont les
– dentaire (carie, traumatisme dentaire, parodontopathies) ; accidents infectieux locaux (granulome apical, kyste radiculaire),
– osseuse maxillaire (traumatisme, tumeur) ; locorégionaux (abcès sous-périosté, cellulite cervico-faciale,
– articulaire (dysfonctionnement de l’articulation temporo-man- ostéite) et à distance (endocardite infectieuse chez des sujets à
dibulaire) ; risque, fébricule prolongée).
– musculaire (douleurs musculaires liées au problème articulaire La monoarthrite ou desmodontite aiguë correspond à une réaction
ou à une contracture des muscles masticateurs) ; inflammatoire du ligament alvéolo-dentaire. Elle fait suite à une
– muqueuse (stomatites, dyskératoses et cancers) ; atteinte pulpaire et survient après mortification dentaire. La douleur
– salivaire (lithiasique, infectieuse, immunologique et tumorale) ; est continue, lancinante et augmentée par le chaud et par le
– nerveuse (névralgie du V). contact de la dent antagoniste (sensation de « dent longue »).
Ce n’est qu’une fois ces pathologies éliminées que le diagnostic L’examen retrouve une dent mortifiée (coloration grise), mobile et
de stomatodynie ou de glossodynie d’origine psychique peut douloureuse lors de la percussion axiale. Les tests de vitalité pul-
être évoqué. paire sont négatifs et la radiographie montre un élargissement
desmodontal.
DOULEURS D’ORIGINE DENTAIRE La parodontopathie est une atteinte des tissus de soutien de la
dent d’origine inflammatoire ou dégénérative. Le facteur étiolo-
La carie dentaire est une maladie bactérienne non spécifique gique principal est la plaque dentaire, cependant d’autres fac-
provoquée par les métabolites de la plaque dentaire et atteignant teurs sont également incriminés : des facteurs locaux iatrogènes
tous les tissus durs de la dent. La carie débute au niveau de (restaurations dentaires défectueuses), des facteurs généraux
l’émail puis atteint secondairement la dentine. C’est le stade (tabagisme, éthylisme, régime riche en hydrates de carbone, avi-
symptomatique avec douleur intermittente provoquée par le froid taminoses C et D), médicamenteux (diphénylhydantoïnate de
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laire : les douleurs articulaires de siège prétragien, en général uni-
latérales, sont le plus souvent modérées. Elles sont accentuées
par la mastication et sont plus marquées le matin au réveil ou
après le repas du soir. La pression du condyle mandibulaire ou de
l’interligne articulaire réveille habituellement la douleur. S’y asso-
cient des bruits articulaires à type de claquements ou de craque-
ments et une limitation de l’ouverture buccale. Les symptômes
extra-articulaires sont essentiels à connaître car ils peuvent par-
fois faire errer le diagnostic : algies faciales (temporales, maxil-
laires, rétro-orbitaires, occipitales) ou cervicales, par irradiation
de la douleur articulaire. Les manifestations otologiques sont
rarement isolées, à type d’otalgie, de sensation d’oreille bou-
chée, d’acouphène. Cette pathologie est plus fréquente chez la
femme et la symptomatologie peut varier en fonction de facteurs
multiples (stress, fatigue). Le diagnostic repose sur l’examen cli-
FIGURE 1 Gingivite tartrique. nique qui met en évidence une perturbation de l’articulé dentaire.
Le panoramique dentaire permet d’éliminer une autre pathologie
articulaire ou osseuse.
soude, Di-Hydan ; ciclosporine), endocriniens (puberté, gros-
sesse, ménopause, diabète), et certaines hémopathies (leucé- Douleurs d’origine musculaire
mies, anémies, polyglobulie). La douleur, généralement peu
importante, est associée aux autres signes de gingivite (hyperhé- Les contractures douloureuses musculaires des muscles
mie et gingivorragie) [fig. 1] ou de parodontite (récession gingi- masticateurs définissent le trismus.
vale, poches parodontales, mobilité dentaire et ostéolyse radio- Une étiologie locale est le plus souvent retrouvée (traumatique
graphique). par fracture de la mandibule, infectieuse par infection dentaire ou
amygdalienne, tumorale généralement maligne). Une étiologie
Douleurs d’origine osseuse maxillaire générale devra toujours être éliminée (tétanos, méningite aiguë).
Les traumatismes ne posent pas de difficulté diagnostique mais Douleurs d’origine muqueuse
doivent être l’objet d’un examen attentif afin de déterminer les
priorités thérapeutiques. L’examen clinique recherche l’existence Stomatite
de plaies et d’ecchymoses muqueuses, étudie la dynamique La stomatite est une inflammations localisée ou diffuse de la
mandibulaire, note d’éventuelles modifications de l’articulé den- muqueuse buccale ; elle forme un très vaste cadre nosologique
taire et teste la sensibilité cutanée et muqueuse dans le territoire aux confins de la dermatologie, de l’infectiologie et de l’ORL.
du V2 et du V3. L’inventaire des lésions dentaires est impératif
(incidence médico-légale). L’examen radiographique essentiel
lors d’une suspicion de fracture mandibulaire est le panoramique
dentaire (orthopantomogramme).
Les kystes et tumeurs osseuses odontogéniques (améloblastome)
peuvent se révéler par une douleur. Le panoramique dentaire et
la biopsie chirurgicale sont indispensables au diagnostic.
Douleurs d’origine articulaire
La dysfonction de l’articulation temporo-mandibulaire ou
syndrome algodysfonctionnel de l’appareil manducateur
(SADAM) est une pathologie extrêmement fréquente résultant de
perturbations de l’articulé dentaire, entraînant des contractures
anormales des muscles masticateurs, ce qui provoque à plus ou
moins long terme une modification de la cinétique du ménisque
articulaire et ainsi un dysfonctionnement articulaire. Clinique-
ment, la symptomatologie est dominée par le syndrome articu- FIGURE 2 Stomatite herpétique.
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Douleur buccale
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à une péricoronarite peut en être la cause. Néanmoins, à ce stade,
POINTS FORTS À RETENIR il est indispensable d’éliminer une hémopathie avec atteinte de la
lignée blanche compliquée de lésions opportunistes (bacté-
Les douleurs localisées à la sphère bucco-faciale riennes, virales, mycotiques) : leucémie aiguë, aplasie médullaire,
ne se limitent pas uniquement à des pathologies ORL leucémie, mononucléose infectieuse, sida déclaré.
et maxillo-faciales. 3. Stomatites vésiculeuses
Elles sont toujours d’origine virale.
Des affections neurologiques, des maladies systémiques, L’herpès de type I est une primo-infection fréquente, le plus sou-
dermatologiques ou psychiques peuvent en être responsables. vent inapparente avec parfois une gingivostomatite aiguë vésicu-
Un examen clinique rigoureux permettant d’avoir leuse (ou bulleuse) très douloureuse avec adénopathies et fièvre.
une présomption de diagnostic donne les moyens de bien Les récurrences (à la suite d’un stress, d’une infection…) sont
orienter le malade. des vésicules labiales ou péribuccales évoluant pendant une
semaine (fig. 2).
Les explorations complémentaires sont limitées Le diagnostic est essentiellement clinique, les examens complé-
et orientées par la clinique. mentaires sont surtout utiles en cas de forme grave ou de compli-
cations (prélèvement buccal, sérologie).
La varicelle est une primo-infection par le virus varicelle zona
(VVZ), avec quelques vésicules sur la face dorsale de langue.
La douleur est ressentie comme une sensation de chaleur ou Le zona est une résurgence du VVZ resté à l’état quiescent,
de cuisson, augmentée par le contact des aliments, le chaud et avec atteinte des nerfs crâniens [V] (voile du palais, langue).
le froid et la phonation. Elle s’associe à une fétidité de l’haleine et L’herpangine est une affection qui survient chez l’enfant de
moins fréquemment à une dysphagie, une sécheresse buccale moins de 4 ans, le plus souvent, avec syndrome grippal et dys-
ou une gingivorragie. phagie. Son pronostic est bénin.
L’examen de l’ensemble de la cavité buccale précise l’aspect L’infection à coxsackie A4 se rencontre chez le jeune enfant avec
et les caractères des lésions muqueuses : érythémateux, hémor- de petites vésicules douloureuses des piliers antérieurs du voile
ragique, hyperplasique, érosif, vésiculeux, bulleux, pustuleux, et de la luette.
ulcéré, ulcéro-membraneux. Le syndrome main-pied-bouche est une infection à coxsackie
L’examen clinique est complété par la recherche de signes A16, associant des vésicules au niveau des gencives et une
extrabuccaux : examen cutané de tout le corps, examen des éruption au niveau des mains et des pieds.
muqueuses génitales, aires ganglionnaires ; et par la recherche On retrouve également des inflammations de la muqueuse
de facteurs favorisants : mauvaise hygiène bucco-dentaire, buccale à Cytomégalovirus et Parvovirus B19.
intoxication tabagique, anomalie de la sécrétion salivaire. 4. Stomatites bulleuses
Selon le contexte des examens complémentaires seront réali- Le pemphigus est une maladie auto-immune avec altération de
sés : radiographies du système dentaire, NFS, prélèvements l’état général, éruption cutanée bulleuse et localisation de cer-
bactériologiques et éventuelle biopsie. taines bulles au niveau de la muqueuse bucco-pharyngée. Le
1. Stomatites érythémateuses diagnostic est réalisé par la biopsie cutanée avec la mise en
Elles réalisent des gingivo-stomatites plus ou moins diffuses, à évidence anatomopathologique de cellules acantholytiques.
caractère parfois érosif, hémorragique ou ulcéreux. L’immunofluorescence directe et indirecte confirme le diagnostic.
En dehors de la gingivite tartrique de cause évidente (mauvais La pemphigoïde bulleuse est une maladie rare, essentiellement
état bucco-dentaire), elles sont de causes très variables : stoma- cutanée avec atteinte de la muqueuse buccale de façon incons-
tite odontiasique (évolution des dents de sagesse), stomatite tante.
allergique (médicament, dentifrice, aliment, prothèse), état La pemphigoïde cicatricielle est une affection fréquente, le plus
carentiel, déshydratation, avitaminose, grossesse, hémopathie souvent chez la femme, avec atteinte des gencives. L’atteinte de
(gingivo-stomatite ulcéreuse en cas d’agranulocytose), ou le la conjonctive oculaire en fait toute la gravité.
symptôme initial d’une maladie infectieuse évolutive (rougeole, L’érythème polymorphe est caractérisé par la présence de bulles
rubéole, mononucléose infectieuse, oreillons). sur les lèvres, les joues, le palais. L’atteinte est cutanée, en cocarde
2. Stomatites ulcéreuses sur le dos des mains et des poignets, le thorax, les membres, le
Dans la plupart des cas, c’est l’évolution d’une stomatite éry- front et le cou.
thémateuse avec des signes majorés (et notamment l’apparition La toxidermie bulleuse est d’origine toxique, souvent due à la
de signes généraux). Après un stade ulcéreux, intervient une prise de certains médicaments (tétracyclines, aspirine, anti-
évolution nécrotique spectaculaire avec trismus, dysphagie et inflammatoires, anticomitiaux) ; elle disparaît le plus souvent à
syndrome général alarmant. Une stomatite bactérienne succédant l’arrêt de ceux-ci.
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La candidose aiguë et subaiguë est le classique muguet réalisant
une glossite dépapillante avec apparition de dépôts blanchâtres
aisément détachables à l’abaisse-langue. Le patient se plaint
d’une sensation de cuisson et de goût métallique dans la
bouche. Secondairement, la langue peut prendre une coloration
brun-noir (langue villeuse candidosique).
La candidose chronique retrouve la sensation de cuisson lors des
poussées de muguet. Entre les crises, il existe un érythème discret
associé à une sensation de sécheresse. Les dépôts blanchâtres
sont très adhérents. Il existe des formes localisées : perlèche
(lésions fissuraires douloureuses des commissures labiales) ;
chéilite (œdème, érythème et desquamation des lévres). Le diag-
nostic clinique est confirmé par un prélèvement en frottant les
lésions avec un écouvillon stérile. Le champignon sera considéré
comme pathogène si l’examen direct montre des spores et la
FIGURE 3 Aphte. mise en culture sur milieu de Sabouraud retrouve des colonies
blanches en 1 à 2 jours avec identification de Candida albicans.
Le traitement comporte la suppression des facteurs favorisants
Le syndrome de Lyell (nécrolyse épidermique toxique) se mani- (équilibration d’un diabète, arrêt d’une antibiothérapie intempes-
feste par un décollement épidermique généralisé, par intolérance tive…) et un traitement antifongique local (bains de bouche au
à certains médicaments (anti-inflammatoires, sulfamides, antico- bicarbonate de sodium) et général (fluconazole, Triflucan sus-
mitiaux, antibiotiques) ; il est de pronostic sévère. pension buvable).
5. Stomatites érosives 7. Stomatites iatrogéniques
Les stomatites traumatiques sont des lésions traumatiques de Les différents médicaments imputables sont les : corticoïdes
nature évidente à l’interrogatoire (brûlures, iatrogène après soins (stomatite œdémateuse), antibiotiques et barbituriques (stoma-
dentaires…). tite érythémateuses), la D-pénicillamine (stomatite lichenoïde),
L’aphtose est la manifestation d’aphtes vulgaires avec des l’hydantoïne et la ciclosporine (gingivite hyperplasique) et les sels
ulcérations superficielles par vascularite dont le mécanisme et d’or, la pénicillamine, et la phénindione (stomatite aphtoïde).
l’étiologie restent mystérieux (fig. 3). Très fréquentes, ces ulcéra-
tions réalisent le plus souvent une apthose récidivante constituée Dyskératose buccale
de plusieurs lésions de 1 à 9 mm, très douloureuses, bien limités, Cette dénomination regroupe des entités cliniques et histolo-
d’aspect jaunâtre avec liseré carminé des bords et évoluant favo- giques différentes. Ces différentes lésions traduisent une anomalie
rablement en une semaine. Ces aphtes surviennent par pous- primitive ou secondaire de la muqueuse avec kératinisation anor-
sées parfois déclenchées par un facteur alimentaire (noix, noi- male de celle-ci.
settes, gruyère, agrume, chocolat…) variable selon le sujet. Une La recherche de facteurs favorisants (irritation dentaire ou pro-
forme clinique particulière est à connaître en raison de ses éven- thétique, intoxication alcoolo-tabagique) est essentielle car cer-
tuelles complications. Il s’agit de la maladie de Behçet qui réalise taines de ces lésions peuvent être considérées comme des
une aphtose bipolaire (association d’une aphtose buccale et de lésions précancéreuses.
lésions génitales). Cette atteinte impose de rechercher une
atteinte oculaire (iritis), des atteintes articulaires, une colite ulcéreuse,
des pathologies neurologiques et cardiovasculaires.
Le traitement repose sur une mise en état de la denture et l’as-
sociation de solution locale antiseptique, anti-inflammatoire et
antalgique. Un traitement par la colchicine peut être indiqué en
cas de récidives fréquentes.
6. Stomatites mycosiques
Les stomatites mycosiques sont presque toujours dues à Candida
albicans, hôte saprophyte, qui peut passer à la pathogénicité en
cas d’altération de l’équilibre microbien local (traitement prolongé
par antibiotiques, corticothérapie, immunosuppresseurs, diabète,
infection par le VIH, hyposialie [neuro- leptiques, irradiation cavité
buccale, syndrome de Gougerot-Sjögren]). FIGURE 4 Dyskératose buccale (leucoplasie).
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région rétrocommissural, sur la langue et les lèvres (kératose
actinique du sujet exposé au soleil). Le risque évolutif est la dégé-
nérescence carcinomateuse, à évoquer en particulier devant des
lésions qui deviennent douloureuses et ulcérées, ce qui impose
de réaliser des biopsies.
3. Lésions pré-épithéliomateuses obligatoires
La papillomatose orale floride présente de multiples papillomes
blanchâtres ou rosés avec épaississement de la muqueuse pou-
vant intéresser toute la cavité buccale, mais également le larynx.
Une origine virale est probable (papillomavirus – HPV). La dégé-
nérescence maligne se fait en carcinome verruqueux avec une
agressivité locale importante et un potentiel métastatique faible.
La maladie de Bowen et l’érythroplasie de Queyrat (localisation
muqueuse de la maladie de Bowen) sont une variété intra-
épidermique d’épithélioma « in situ » prenant l’aspect d’une plaque
FIGURE 5 Carcinome épidermoïde du bord libre de langue. rouge vif d’aspect velouté, à surface plane.
Cancers de la cavité buccale
Cliniquement, la muqueuse présente un aspect dépoli avec Les cancers de la cavité buccale (carcinomes épidermoïdes
une perte de la brillance puis apparaît des zones opaques, dans 95 % des cas) sont fréquents. Ils touchent préférentielle-
mates, sous forme de papules, placards circinés ou striés, en ment l’homme entre 50 et 65 ans, alcoolo-tabagique.
général de couleur blanche et non détachables (fig. 4). C’est une véritable pathologie de l’ensemble des voies aéro-
Au moindre doute de transformation maligne, une biopsie de la digestives supérieures, d’où la possibilité d’une seconde locali-
lésion avec examen histopathologique doit être réalisée. sation tumorale, simultanémént ou successive, dans 15 à 20 %
1. Lichen plan des cas. Le diagnostic est posé devant une lésion bourgeon-
Cette pathologie est caractérisée par un infiltrat inflammatoire nante ou ulcérée avec induration sous-jacente. Près de 2/3 des
lymphocytaire du derme superficiel pouvant provoquer kératose cancers sont diagnostiqués à un stade avancé, ce qui explique
et hyperplasie ou au contraire atrophie de l’épithélium sus-jacent, leur mauvais pronostic (35 % de survie globale à 5 ans).
d’où son polymorphisme clinique (bulleuses, scléro-atrophiques, Les cancers de lèvre sont les plus fréquents, puis les cancers
érosives ou hyperkératosiques). Elle atteint à peu près également de la langue mobile (fig. 5), puis du plancher buccal. Les atteintes
les 2 sexes, surtout entre 30 et 60 ans. Typiquement, s’associent néoplasiques de la base de langue, de la région amygdalienne et
des brûlures modérées (picotements) de la face dorsale de la langue du voile sont classées anatomiquement dans les cancers de
et des faces internes des joues avec des plaques blanchâtres l’oropharynx. Le diagnostic positif est facile par réalisation d’une
arborescentes en « feuilles de fougères ». L’évolution se fait par biopsie avec examen histopathologique. Le traitement (après un
poussées avec lésions muqueuses irréversibles. L’étiologie de bilan d’extension locale, locorégionale et à distance) repose le
cette maladie chronique est inconnue. Certains facteurs favorisants plus souvent sur l’association chirurgie-radiothérapie.
sont néanmoins retrouvés : terrain anxieux, apparition à la suite Le risque élevé de seconde localisation et de récidive locale
d’un événement à retentissement psychologique, aggravation justifie une surveillance prolongée avec une suppression totale
par des facteurs d’irritation (tabac), médicament (antipaludéens). de l’intoxication éthylo-tabagique.
Le traitement comporte la suppression des facteurs favorisants,
la mise en état bucco-dentaire, une prise en charge du terrain Douleurs d’origine salivaire
anxieux, une corticothérapie locale lors des poussées et surtout
une surveillance à long terme avec exérèse des lésions sus- La lithiase salivaire est une pathologie fréquente des glandes
pectes (lichen érosif) car il existe un risque de dégénérescence salivaires atteignant préférentiellement la glande sous-maxillaire.
maligne d’environ 10 %. Ces calculs salivaires se manifestent par des complications
2. Kératoses réactionnelles mécaniques ou infectieuses.
Il s’agit de plaques muqueuses blanchâtres (leucoplasie) liées à Les douleurs sont rythmées par les repas lors d’accident
des facteurs irritatifs exogènes, le plus souvent à une intoxication mécanique à type de colique salivaire. Ces douleurs sont
tabagique (kératose tabagique) mais également à des trauma- brusques et intenses au niveau de la langue et du plancher buc-
tismes répétés par prothèse mal adaptée (kératose traumatique) cal et s’accompagnent d’une tuméfaction sous-mandibulaire et
ou mauvais état bucco-dentaire. Les lésions sont situées à la (ou) du plancher buccal. Ces douleurs cessent avec l’expulsion
face interne de joues (localisation la plus fréquente), dans la d’un jet de salive par l’ostium, la tuméfaction diminuant alors pro-
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RR Q 305 III DOULEUR BUCCALE : ORIENTATION DIAGNOSTIQUE
gressivement. L’évolution se fait parfois vers l’expulsion sponta- existe une hypoesthésie dans le territoire douloureux. Un bilan
née du calcul, mais se complique souvent d’accidents inflamma- paraclinique doit être réalisé à la recherche d’une atteinte tumo-
toires. Ces accidents infectieux vont de l’infection localisée du rale de la base du crâne (infiltration carcinomateuse, neurinome,
plancher buccal (whartonite et périwhartonite) jusqu’au phleg- méningiome), d’une atteinte neurologique centrale (sclérose en
mon sous-mandibulaire en passant par la sous-mandibulite. La plaques, tumeur du tronc cérébral, syringomyélobulbie), ou
douleur, lors de ces accidents infectieux, fait partie du syndrome d’une maladie systémique (maladie inflammatoire, sclérodermie,
inflammatoire (douleur, rougeur, tuméfaction). maladie de Charcot).
Le bilan d’imagerie à la recherche d’une lithiase sous-mandibu-
laire doit comporter au minimum des clichés radiologiques Douleurs d’origine psychique (stomatodynie
(occlusal antérieur, occlusal postérieur et un panoramique den- ou glossodynie)
taire) et une échographie cervicale.
Cette pathologie fréquente se traduit par des douleurs de la
Douleur d’origine nerveuse langue et de la cavité buccale, sans que l’on puisse retrouver une
lésion à l’origine de ces douleurs. La notion de terrain est impor-
La névralgie essentielle du trijumeau est une entité nosologique tante : en général, il s’agit d’une femme anxieuse, cancéro-
bien définie. Le diagnostic est uniquement clinique et repose sur phobe, en cours de ménopause.
une sémiologie précise et rigoureuse. La douleur, atteignant des Les douleurs sont à type de brûlures de la langue, des lèvres et
patients entre 50 et 65 ans, est localisée à un territoire précis et de l’oropharynx. Les patients se plaignent aussi d’une sensation
unilatéral du trijumeau. En ce qui concerne les douleurs buc- de modification de la structure de la muqueuse buccale et d’une
cales, c’est le territoire du V2 ou du V3 qui est en cause avec une sensation de xérostomie.
douleur pouvant intéresser l’aile du nez, la pommette, la lèvre La chronologie douloureuse est particulière avec une augmen-
supérieure ou le menton, la lèvre inférieure et la gencive. Le tation des symptômes durant la journée, avec un pic maximal le
caractère des douleurs est typique. Il s’agit de douleurs évoluant soir et pouvant gêner l’endormissement. Néanmoins, ces dou-
par salves d’éclairs, fulgurantes, très intenses et suivies d’une leurs sont absentes la nuit et ne réveillent pas le patient.
période réfractaire de quelques minutes à quelques heures. Ces L’examen clinique soigneux, comportant un examen de la
douleurs, déclenchées par la stimulation d’une zone cutanée ou motricité et de la sensibilité de la sphère maxillo-faciale et un exa-
muqueuse bien précise (zone « gâchette »), sont atroces, à type men endocavitaire complet par nasofibroscopie, ne retrouve
de décharges électriques ou de broiement. Elles peuvent aucune lésion particulière. On note que le patient frotte sans arrêt
conduire à un état dépressif majeur. Fait essentiel, l’examen cli- la langue sur les dents ou les lèvres ce qui donne à la salive un
nique, en particulier ORL et neurologique, est normal. Une ima- aspect mousseux. Le réflexe nauséeux est diminué.
gerie par résonance magnétique (IRM) cérébral et en particulier Après avoir éliminé une cause organique, il faut s’orienter vers
du tronc cérébral doit être réalisée à la recherche d’un conflit vas- une vision psychiatrique de cette pathologie, les glossodynies
culo-nerveux (principalement de l’artère cérébelleuse supérieure faisant partie des dépressions masquée.•
au contact du trijumeau).
La névralgie secondaire du trijumeau peut se manifester par une
douleur ressemblant en tout point à celle de la névralgie essen-
tielle. Cependant, il existe un fond douloureux permanent avec Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts
concernant les données publiées dans cet article.
ou sans paroxysme. Il n’existe pas de zone « gâchette » et il
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