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PROSPER MENIÈRE
et la labyrinthologie clinique
L’idée géniale de Menière (1799-1862) fut de voir
dans l’association de vertiges, considérés
comme un symptôme de congestion cérébrale,
et de signes otologiques non pas une coïncidence,
mais l’expression d’une même maladie.
par François Legent *
DR
Q
uelques semaines avant de disparaître, Prosper Menière et Trousseau se connaissaient. Ils avaient
Menière publiait dans la Gazette médicale de travaillé tous les deux à l’Hôtel-Dieu dans les mêmes
Paris du 21 septembre 1861 un long article années, Trousseau chez Récamier, et Menière chez
intitulé « Mémoire sur des lésions de l’oreille interne Chomel. La communication de Trousseau avait donné
donnant lieu à des symptômes de congestion cérébrale lieu non seulement à sa publication dans le bulletin de
apoplectiforme ».1 Cette publication correspondait à la l’Académie mais aussi à celle des nombreux débats
lecture prononcée par le médecin-chef de l’Institution qu’elle déclencha au cours des semaines suivantes, car
impériale de sourds-muets devant l’Académie impériale ce thème d’actualité de la congestion cérébrale, démem-
de médecine, le 8 janvier précédent, sous le titre Sur une bré par Trousseau, agitait la docte assemblée. Ces débats
forme de surdité grave dépendant d’une lésion de influencèrent-ils Menière pour abandonner la surdité
l’oreille interne. Le bulletin de l’Académie de janvier ne dans le titre de la publication, au profit du sujet plus por-
lui avait accordé qu’un court résumé.2 La nouveauté dont teur de la congestion cérébrale apoplectiforme ? Dans sa
l’otologiste avait réservé la primeur aux membres de démonstration, Armand Trousseau avait évoqué l’analo-
l’Académie n’avait donc pas eu l’honneur de leur bulletin. gie entre les crises de vertiges et les crises d’épilepsie et
Était-ce parce qu’il n’en était pas membre titulaire ? Ou fait appel au récent exposé de Prosper Menière. Il en fit
parce que l’étude de la surdité, comme alors toute de même plus tard dans ses célèbres Cliniques médica-
« médecine spéciale », ne bénéficiait pas d’une grande les de l’Hôtel-Dieu. Grâce à Trousseau, on a des préci-
considération dans les sphères officielles ? Mais au moins sions sur l’origine des observations rapportées par
un des membres de l’Académie, Armand Trousseau, y Menière. « Des centaines, voire des milliers, de patients
avait attaché de l’importance ; il y fit référence la semaine frappés d’une soi-disant apoplexie cérébrale étaient
suivante dans sa lecture intitulée De la congestion céré- adressés secondairement à l’otologiste pour leurs bour-
brale apoplectiforme dans ses rapports avec l’épilepsie.3 donnements d’oreille et leur surdité. »
* Membre de l'Académie de médecine, 35, rue Russeil, 44000 Nantes. flegent@[Link]
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Page de gauche : Prosper Menière.
« J’aime assez la doctrine des malheurs heureux. Que de fois dans
la vie n’a-t-on l’occasion de constater qu’un événement regardé
comme une calamité affreuse s’est transformé en une chance exquise !
Combien ne s’est-on pas félicité d’avoir éprouvé un refus, alors que ce
refus nous avait semblé le comble de l’injustice ! » Menière P. Journal du
Dr Prosper Menière – Mémoires anecdotiques
sur les salons du Second Empire (publié par son fils, le Dr É. Ménière).
Paris : Plon-Nourrit, 1903.
Ci-contre : Début du mémoire publié dans la « Gazette médicale
de Paris » du 21 septembre 1861.
Ci-dessous : Extrait par l’auteur publié dans le « Bulletin de l’Académie
impériale de médecine » du 8 janvier 1861.
DR
DR
LA QUESTION DES SURDITÉS le service de M. le Professeur Chomel pendant l’année
scolaire 1834-1835 ».
NERVEUSES
La lecture académique de Prosper Menière apportait des
En bon clinicien, Prosper Menière avait pu trouver une arguments cliniques indiscutables concernant l’origine
réponse à la question qu’il soulevait depuis des années labyrinthique de certaines surdités étiquetées « nerveu-
sur la genèse de certaines surdités sans cause décelable ses ». L’exposé, réalisé par un auteur manifestement rompu
appelées « surdités nerveuses ». Dès 1848, dans sa tra- aux leçons universitaires, reposait sur une construction
duction du Traité des maladies de l’oreille de Wilhelm d’une grande logique, avec les séquences suivantes:
Kramer,4 Prosper Menière abordait, dans une des nom- – en premier, la description d’une observation clinique
breuses notes additionnelles, ce sujet des surdités ner- démonstrative chez un homme jeune, victime de crises
veuses. Pour l’otologiste berlinois, lorsque la cause d’une récidivantes de vertiges, associées à des bourdonne-
surdité ne siégeait ni dans l’oreille externe, ni dans ments et à une baisse de l’audition ; véritable observation
l’oreille moyenne, elle avait pour origine une atteinte princeps, elle trouve toujours sa place dans la description
nerveuse. Pour Menière, « il fallait rechercher des modi- de la maladie de Menière actuelle ; seul le nystagmus
fications dans la texture du labyrinthe… Des recher- manquait, mais Prosper Menière voyait les patients sur-
ches cadavériques, instituées dans ce but, m’ont déjà tout en dehors des crises vertigineuses ;
fourni bon nombre de résultats précieux… et j’ai cons- – évocation de quelques cas de « malades plus attentifs à
taté des altérations organiques dans les différentes ce qui se passe en eux », plaidant encore plus clairement
parties du labyrinthe… J’ai vu une jeune fille, frap- pour une origine otologique de ces crises de vertiges ;
pée de surdité complète, absolue, dans le court espace – rappel de l’observation anatomo-clinique évoquée en
de quelques heures… La mort, qui survint prompte- 1848, la seule dont disposait Prosper Menière ; « Peut-on,
ment, me permit de disséquer avec soin les deux tem- sur l’autorité d’un seul fait, établir une corrélation
poraux, et je trouvai dans tout le labyrinthe une sorte nécessaire entre les vertiges, la surdité et une lésion des
de lymphe plastique… ». Cette observation anatomo- canaux demi-circulaires ? » ; non, mais les travaux de
clinique datait de la « fonction de chef de clinique dans Pierre Flourens permettaient de légitimer cette opinion ;
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Ci-contre : Début (a) et fin (b) de la lettre de candidature
à une place vacante en anatomie pathologique à l’Académie impériale
de médecine. Document provenant de la bibliothèque de l’Académie
nationale de médecine.
Ci-dessous : Institut des Sourds-Muets. Paris, xxe siècle. Source BIUM.
Page de droite : Pecaut, Elie. Cours d’anatomie et de physiologie
humaines, 2e éd. Source BIUM.
– analogie avec des observations de lésions secondaires à avait des vertiges alors qu’ils étaient absents en 1848, et
des traumatismes directs de l’oreille qui avaient présenté les lésions qui occupaient initialement tout le labyrinthe
les « mêmes troubles nerveux »* ; ne siégeaient plus que dans les canaux semi-circulaires,
– analogie avec les vertiges provoqués par certaines probablement sous l’influence des travaux de Flourens.
insufflations tubaires ou mouchages vigoureux. Ces approximations n’entachent en rien l’œuvre de Prosper
Menière rappelait que certains vertiges, « symptômes Menière sur la pathologie labyrinthique. En fait, il n’avait
communs de plusieurs états morbides du cerveau, du pas besoin de ces arguments « scientifiques ». Mais à
cervelet, des pédoncules, ne s’accompagnent pas de cette époque du règne de la « médecine anatomo-
surdité, tandis que celle-ci survenait toujours quand le clinique », Prosper Menière devait se croire obligé d’ap-
mal existait dans l’appareil labyrinthique ». porter un label anatomo-physiologique. Il avait posé sa
Les arguments cliniques étaient probants pour démon- candidature 2 ans avant pour une place à l’Académie
trer que certaines surdités avaient leur origine dans le impériale de médecine en anatomo-pathologie. De plus,
labyrinthe lorsqu’elles s’accompagnaient de vertiges. en 1860, le déjà célèbre otologiste anglais Joseph
L’idée géniale avait été de voir dans l’association de verti- Toynbee avait publié The diseases of the ear, ouvrage
ges, considérés comme un symptôme de congestion céré- considéré comme le fondement de la période scientifique
brale, et de signes otologiques, non pas une coïncidence de l’otologie. S’appuyant sur près de 2 000 dissections
mais l’expression d’une même maladie. Pourquoi avoir de temporaux, l’auteur avait abordé entre autres
fait appel à l’observation anatomo-clinique de la jeune « les maladies de l’appareil nerveux de l’oreille, produi-
fille ? Pourquoi avoir invoqué les travaux de Flourens sur sant ce qu’on appelle habituellement les surdités ner-
les canaux semi-circulaires alors que leur section ne pro- veuses ». Il rapportait plusieurs observations de commo-
voquait qu’un déséquilibre sans atteinte de l’audition ? tion de l’oreille. L’une d’elles avait provoqué une surdité
L’histoire de la jeune fille était bien inutile. Remontant à associée à des vertiges et des signes de « nervosisme »,
plus de 20 ans, à une époque où Menière ne manifestait sans plus de précision. Menière ne pouvait ignorer ce tra-
aucun intérêt particulier pour les maladies d’oreille, le vail et devait probablement juger qu’il était temps de faire
souvenir manquait de précision, mais le contexte l’avait état de ses travaux personnels, mais avec des arguments
manifestement frappé. On comprend pourquoi, lors de anatomiques. Cette observation anatomo-clinique cris-
l’évocation de cette observation en 1861, la jeune fille tallisa l’attention de nombreux médecins, à tel point que
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poste avec la psychothérapie de « l’enfant sauvage de
l’Aveyron » qui en fit, aux yeux de certains, un des créa-
teurs de la pédopsychiatrie. Le soutien apporté par des
membres éminents de la Faculté n’avait pas été inutile
car, sans bagage otologique reconnu, Menière avait pour
redoutable concurrent Nicolas Deleau, otologiste bien
connu de l’Académie de sciences. Il bénéficiait aussi de
l’appui du doyen Orfila, qui l’avait
recommandé au pouvoir politique,
quelques années plus tôt, pour sur-
veiller la grossesse de la duchesse
de Berry, détenue dans la forteresse
de Blaye. En fait, ce choix de méde-
cin-chef s’avéra excellent. Alors que
Deleau affichait des idées « oralis-
tes » concernant l’éducation des
sourds-muets, qui allaient dans une
François Legent
direction opposée à celle d’Itard,
a dirigé une
Prosper Menière arrivait sans idée
biographie de
préconçue. Il eut la sagesse de
Menière : « Prosper
poursuivre à la fois la ligne définie
Menière. Auriste et
par son prédécesseur dans ce
érudit, 1799-1862 »,
pendant près d’un siècle la maladie de Menière fut sou- domaine si discuté et celle des tra-
Paris, Flammarion
vent définie par la présence de sang dans le labyrinthe ! vaux concernant l’étude des ma -
Médecine-Sciences,
Le premier auteur à identifier la clinique de la maladie de ladies d’oreille. L’environnement
1999, 108 pages.
Menière, telle qu’elle est décrite actuellement, fut Simon otologique unique de l’Institution des
Duplay, un chirurgien, en 1872.5 Il ne fut guère suivi pen- sourds-muets avait ainsi permis à son
dant longtemps, du moins en France. médecin-chef Itard d’être un des créateurs de l’otologie
moderne, et à son successeur Menière d’inaugurer la laby-
L’INSTITUTION IMPÉRIALE rinthologie clinique. •
DES SOURDS-MUETS
Prosper Menière était avant tout un grand clinicien. Plusieurs de ces observations de traumatisme de l’oreille
Après le début de son cursus médical à Angers, et après comportant des vertiges avaient déjà été publiées par Prosper
Menière en 1857 dans un « Mémoire sur les séquestres osseux
avoir reçu la Médaille d’or de l’internat de Paris en 1826, observés dans les diverses parties de l’appareil auditif »,
il obtenait l’agrégation de médecine en 1832. Il avait Gazette médicale de Paris, 1857:780-3.
aussi bénéficié d’une formation chirurgicale auprès de
Dupuytren. Il l’avait assisté lors des émeutes de 1830, ce
qui lui avait donné l’occasion de publier un livre sur La RÉFÉRENCES
pathologie traumatique observée à l’Hôtel-Dieu pen- 1. Menière P. « Mémoire sur des lésions de l’oreille interne donnant lieu à des
dant les émeutes de l’été 1830. Ses échecs successifs au symptômes de congestion cérébrale apoplectiforme. Lu à l’Académie impériale de
médecine dans la séance du 8 janvier 1861 ». Gazette médicale de Paris,
bureau central des Hôpitaux de Paris et à la Chaire d’hy-
21 septembre 1861:597-601.
giène retardaient son entrée dans la phalange médicale. Il 2. Menière P. « Sur une forme de surdité grave dépendant d’une lésion de l’oreille
ne pouvait se contenter d’un poste de chirurgien dans interne. Extrait par l’auteur ». Bulletin de l’Académie impériale de médecine,
deux dispensaires, alors qu’il venait d’épouser la fille du tome 26, 1861, page 241 (compte rendu de la séance du 8 janvier 1861).
président de l’Académie de sciences, Antoine César 3. Trousseau A. « De la congestion cérébrale apoplectiforme dans ses rapports avec
l’épilepsie ». Bulletin de l’Académie impériale de médecine, tome 26, n° 8,
Becquerel. La disparition en 1838 de Jean-Marc-Gaspard
31 janvier 1861 : pages 250-61 (compte rendu de la séance du 15 janvier 1861).
Itard, médecin-chef de l’Institution impériale des sourds- 4. Kramer WH. Traité des maladies de l’oreille. Traduit de l’allemand, avec des notes et
muets, otologiste renommé, offrait une remarquable des additions nombreuses par le docteur P. Menière. Paris : Germer Baillière, 1848.
opportunité, étant donné le lustre donné très tôt à ce 5. Duplay S. Des maladies de l’oreille interne. Arch Gen Med 1872;19:715-22.
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