LE LIVRE
Glasgow, années 1980, sous le règne de fer de Margaret Thatcher. Agnes
Bain rêvait d’une belle maison bien à elle, d’un jardin et d’un homme qui
l’aime. À la place, son dernier mari la lâche dans un quartier délabré de la
ville où règnent le chômage et la pauvreté. Pour fuir l’avenir bouché, les
factures qui s’empilent, la vie quotidienne en vrac, Agnes va chercher du
réconfort dans l’alcool, et, l’un après l’autre, parents, amants, grands
enfants, tous les siens l’abandonnent pour se sauver eux-mêmes.
Un seul s’est juré de rester, coûte que coûte, de toute la force d’âme de ses
huit ans. C’est Shuggie, son dernier fils. Il lui a dit un jour : « Je t’aime,
maman. Je ferai n’importe quoi pour toi. » Shuggie peine d’autant plus à
l’aider qu’il doit se battre sur un autre front : malgré ses efforts pour
paraître normal, tout le monde a remarqué qu’il n’était pas « net ».
Harcèlement, brimades, injures, rien ne lui est épargné par les brutes du
voisinage. Agnes le protègerait si la bière n’avait pas le pouvoir d’effacer
tous ceux qui vous entourent, même un fils adoré.
Mais qu’est-ce qui pourrait décourager l’amour de Shuggie ?
Shuggie Bain est un premier roman fracassant qui signe la naissance d’un
auteur. Douglas Stuart décrit sans détour la cruauté du monde et la lumière
absolue.
L’AUTEUR
Douglas Stuart est un enfant de la classe ouvrière, né en 1976 à Sighthill, un
quartier de Glasgow, « dans une maison sans livres ». Après son diplôme du
Royal College of Art qu’il décrit comme un enchantement compte tenu du
harcèlement dont il a été victime toute son enfance, il entreprend une
carrière dans le design de mode à New York, où il est installé. Il a publié
quelques nouvelles dans le New Yorker. Shuggie Bain, son premier roman,
a obtenu le Booker Prize 2020, été finaliste du National Book Award et sera
traduit dans trente-sept pays.
LE TRADUCTEUR
Maître de conférences et docteur en linguistique anglaise, Charles Bonnot
voue une passion toute particulière aux curiosités de la langue. Il aime ainsi
échanger sur la traduction du scots au sein de son équipe de recherche mais
il apprécie aussi de se plonger dans les méandres des livres qu’il traduit.
Douglas Stuart
Shuggie Bain
Traduit de l’anglais (Écosse)
par Charles Bonnot
116, rue du Bac, Paris 7e
Retrouvez le catalogue des éditions Globe
sur le site [Link]
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Pour A.E.D., ma mère
1992
South Side
1
C’était une journée morne. Son esprit l’avait abandonné ce matin-là,
laissant errer son corps vide. Il suivait sa routine, apathique, pâle, le regard
éteint sous les néons fluorescents, tandis que son âme flottait au-dessus des
rayons en ne pensant qu’au lendemain. Le lendemain, ça faisait quelque
chose à espérer.
Shuggie préparait méthodiquement son poste. Pots huileux de sauces
froides et de pâtes à tartiner mis à décanter dans des bacs propres. Rebords
essuyés pour éviter les éclaboussures qui bruniraient rapidement et
briseraient l’illusion de fraîcheur. Tranches de jambon disposées
harmonieusement et ornées de fausses branches de persil, olives remuées
pour que leur jus visqueux glisse comme du mucus sur leur peau verte.
Ann McGee avait eu le culot de se faire à nouveau porter pâle ce matin-là,
lui laissant la tâche ingrate de gérer seul sa rôtisserie en plus du stand
d’épicerie fine. Aucune journée ne pouvait bien commencer avec six
douzaines de poulets crus et ce jour-là, plus que tout autre, ils dissipaient la
douceur de ses rêveries.
Il enfonça une broche industrielle dans chacune des volailles froides qu’il
aligna en une rangée régulière. Leurs ailes boudinées étaient repliées sur
leurs petites poitrines dodues comme autant de bébés décapités. Fut un
temps, il aurait tiré une certaine fierté de cet arrangement. En réalité, faire
pénétrer le métal dans la chair rose et granuleuse était la partie la plus
facile, le plus dur étant de se retenir d’en faire autant avec les clients. Ils se
penchaient sur la vitrine chauffée pour inspecter chaque carcasse. Ils ne
voulaient que le meilleur, ignorant que l’élevage en batterie produisait des
poulets identiques. Shuggie attendait, se pinçant les joues entre ses
molaires, et répondait à leur indécision par un sourire forcé. C’était
seulement à ce moment-là que le numéro commençait réellement : « Mets-y
trois escalopes, cinq cuisses et juste une aile aujourd’hui, mon petit gars. »
Il priait Dieu de lui donner de la force. Pourquoi plus personne n’achetait
de poulet entier ? Il soulevait la carcasse avec une grande pince, prenant
soin de ne pas toucher la volaille avec ses mains gantées, puis il découpait
soigneusement les morceaux (laissant la peau intacte) avec des ciseaux à
viande. Il se sentait idiot, là, sous les lumières de la rôtisserie. Il transpirait
sous le filet qui lui couvrait la tête et il n’avait pas assez de force dans les
mains pour faire céder les os du poulet avec les lames émoussées. Il se
penchait légèrement, pour solliciter les muscles de son dos, sans cesser de
sourire.
S’il n’avait vraiment pas de chance, la pince dérapait, le poulet glissait sur
le comptoir et tombait sur le sol crasseux. Il devait alors faire semblant de
recommencer, navré, mais il ne jetait jamais ce poulet sale. Dès que les
clientes avaient le dos tourné, il le remettait avec ses frères sous les
lumières jaunes. Il était aussi attaché qu’un autre à l’hygiène, mais c’étaient
ces petites victoires personnelles qui le retenaient de tout casser. La plupart
des femmes au foyer, sévères et masculines, qui faisaient leurs courses ici le
méritaient. La façon qu’elles avaient de le prendre de haut lui donnait des
rougeurs dans la nuque. Les jours les plus difficiles, il balançait toute une
gamme de sécrétions corporelles dans le tarama. Il vendait des quantités
étonnantes de cette saloperie pour bourgeois.
Il travaillait pour Kilfeathers depuis un peu plus d’un an. Il n’avait jamais
prévu de rester aussi longtemps. Simplement, il devait se nourrir et payer
lui-même sa piaule chaque semaine, or le supermarché était la seule
entreprise qui avait bien voulu l’embaucher. M. Kilfeather était un sale
radin qui aimait faire bosser tous ceux qu’il n’était pas obligé de payer
autant que les adultes et Shuggie avait la possibilité de faire des horaires
réduits qui s’accommodaient de sa scolarité en pointillés. Dans ses rêves, il
avait la ferme intention d’avancer. Il avait toujours aimé coiffer et jouer
avec les cheveux, c’était la seule chose qui faisait réellement filer le temps.
À ses seize ans, il s’était promis qu’il irait à l’école de coiffure qui se
trouvait au sud de la Clyde. Il avait réuni toutes ses inspirations, les croquis
qu’il avait recopiés dans le catalogue Littlewoods et des pages arrachées
aux suppléments des journaux du dimanche. Puis il était allé à Cardonald
pour se renseigner sur les cours du soir. À l’arrêt de bus devant l’école, il
était descendu en même temps qu’une demi-douzaine de garçons et filles de
dix-huit ans. Ils portaient les tenues les plus récentes et parlaient avec une
confiance bruyante destinée à masquer leur nervosité. Shuggie marchait
deux fois moins vite qu’eux. Il les regarda passer le portail puis il traversa
la rue pour reprendre le bus dans l’autre sens. Il débuta chez Kilfeathers la
semaine suivante.
Shuggie tuait le temps pendant sa pause du matin en inspectant les boîtes
de conserves endommagées dans le bac des invendus. Il trouva trois petites
boîtes de saumon écossais à peine abîmées, les étiquettes étaient froissées
et griffonnées mais les conserves elles-mêmes étaient intactes. Avec le reste
de son salaire, il paya son petit panier et rangea ses achats dans son vieux
cartable, qu’il replaça dans son casier. Il monta d’un pas lourd jusqu’à la
cantine du personnel et essaya de prendre un air blasé quand il passa devant
la table des étudiants qui travaillaient pendant les créneaux faciles de l’été
et prenaient l’air important, entourés de classeurs et de fiches de révision.
Il regarda au loin et s’assit dans un coin, non pas avec mais près des filles
qui travaillaient aux caisses.
Ces filles étaient en fait trois femmes d’âge mûr, purs produits de
Glasgow. Ena, la grande gueule, était maigre comme un clou, avec un
visage impassible et des cheveux gras. Elle n’avait pas de sourcils à
proprement parler mais une fine moustache, ce que Shuggie trouvait injuste.
Ena était une dure, même pour ce quartier de la ville, mais elle était aussi
bonne et généreuse, comme le sont souvent ceux qui ont souffert. Nora, la
plus jeune des trois, avait les cheveux tirés en arrière et retenus par un
élastique. Comme Ena, elle avait de petits yeux perçants et à trente-trois ans
elle était déjà mère de cinq enfants. La dernière s’appelait Jackie. Elle était
différente des deux autres en cela qu’elle ressemblait beaucoup à une
femme. Jackie adorait les ragots, avait une forte poitrine et les rondeurs
d’un canapé. C’était elle que Shuggie préférait.
Il s’assit près d’elles et entendit la fin des aventures du dernier mec de
Jackie. Ça ne manquait jamais : ces femmes étaient toujours plongées dans
des bavardages légers. Elles l’avaient déjà emmené deux fois au bingo, et
tandis qu’elles buvaient en hurlant de rire il avait passé la soirée assis entre
elles comme un ado qu’on ne peut pas laisser tout seul à la maison. Il avait
aimé la façon dont elles s’asseyaient ensemble, leur masse qui l’entourait, la
douceur de leur chair contre son flanc. Il aimait qu’elles s’occupent de lui,
et malgré ses protestations, il aimait leur façon de lui dégager les cheveux
des yeux, la façon dont elles s’étaient léché le pouce pour lui nettoyer le
coin de la bouche. Ce que Shuggie offrait à ces femmes, c’était une forme
d’attention masculine, peu importait qu’il n’ait que seize ans et trois mois.
Sous les tables de bingo de la Scala, chacune avait essayé au moins une fois
de lui effleurer le paquet. Des contacts trop longs, trop dirigés pour être
vraiment accidentels. Pour Ena-sans-sourcils ça prenait presque la forme
d’une croisade. Plus elle avait bu, moins elle se gênait. À chaque caresse de
ses doigts lourds de bagues, elle mordait son épaisse langue et gardait les
yeux rivés sur son visage. Quand Shuggie était enfin devenu écarlate, elle
avait fait un bruit désapprobateur et Jackie avait fait glisser deux billets
d’une livre sur la table à une Nora tout sourire. C’était une déception, bien
sûr, mais après avoir continué de boire elles décidèrent que ce n’était pas
vraiment un râteau. Il y avait un truc pas net chez ce garçon et de ça, au
moins, elles pouvaient avoir pitié.
Assis dans la pénombre, Shuggie écoutait les ronflements irréguliers à
travers les murs de la pension. Il essayait, en vain, d’ignorer ces hommes
esseulés et sans famille. La froideur matinale ayant fait virer ses cuisses au
bleu tartan, il s’enroula donc dans une fine serviette de bain dont il
mâchonna nerveusement le coin, apaisé par le crissement qu’elle faisait
entre ses dents. Il disposa les dernières pièces de son salaire sur le rebord de
la table. Qu’il classa, d’abord en fonction de leur valeur, puis de leur état et
de leur éclat.
L’homme au teint rosé de la chambre voisine se réveilla dans un
grincement. Dans son lit étroit, il se gratta bruyamment et pria pour trouver
la volonté de se mettre debout. Ses pieds heurtèrent le sol avec un bruit
sourd, comme de lourds sacs de viande, et cela lui demanda visiblement un
grand effort de traverser la petite pièce jusqu’à la porte. Il tritura le verrou
qu’il connaissait pourtant, sortit dans le couloir plongé en permanence dans
l’obscurité, cherchant son chemin à tâtons, sa main glissant sur le mur puis
tombant sur la porte de Shuggie. Le garçon retint son souffle tandis que
l’homme faisait passer ses doigts sur le crépi. Ce ne fut que lorsqu’il
entendit le plink-plink du cordon interrupteur de la salle de bains que
Shuggie osa bouger. Le vieux se mit à tousser pour ramener à la vie ses
poumons figés par les glaires. Shuggie s’efforça de ne pas l’écouter pisser
et cracher dans l’eau des toilettes.
La lumière du matin avait la couleur d’un thé trop laiteux. Elle se glissait
dans la chambre meublée comme un fantôme craintif, traversant la
moquette et grimpant lentement le long de ses jambes nues. Shuggie ferma
les yeux et essaya de la sentir monter mais il n’y avait aucune chaleur dans
ce contact. Il attendit jusqu’au moment où il pensait qu’elle l’avait
entièrement recouvert et rouvrit les paupières.
Elles étaient rivées sur lui, comme d’habitude, une centaine de paires
d’yeux, des regards tristes et solitaires. Les ballerines en porcelaine avec
leurs petits chiots, les Espagnoles dansant avec des marins et le garçon de
ferme aux joues roses qui tirait son cheval de trait récalcitrant. Shuggie
avait soigneusement aligné les figurines le long du bow-window. Il avait
passé des heures à leur inventer des histoires. Le forgeron aux gros bras
parmi les enfants de chœur angéliques, ou ses préférés, les sept ou huit
chatons géants qui souriaient et menaçaient le petit berger paresseux.
Au moins égayaient-ils un peu la chambre. Elle était plus haute que longue
et son lit simple en occupait le centre comme un meuble de séparation.
D’un côté, une vieille banquette deux places, en bois, dont on sentait
toujours les lattes à travers le maigre coussin. De l’autre, un petit
réfrigérateur et une double plaque de cuisson Baby Belling. En dehors de la
literie froissée, rien ne dépassait : pas de pagaille, pas de vêtements de la
veille, aucun signe de vie. Shuggie essaya de se calmer en passant la main
sur les draps dépareillés. Il pensait à quel point sa mère aurait détesté cette
parure de lit aux couleurs et motifs empilés les uns sur les autres comme s’il
se fichait de ce que les gens diraient. Ce désordre aurait heurté son orgueil.
Un jour, il économiserait assez pour se racheter de nouveaux draps, doux,
chauds et unis.
Il avait été verni d’obtenir cette chambre dans la pension de Mme Bakhsh.
Une chance qu’un trop grand amour de la picole ait conduit en prison le
vieux qui vivait là avant lui. Le haut bow-window avançait fièrement sur
Albert Drive et Shuggie supposait que la chambre avait dû autrefois être le
salon d’un assez grand trois pièces. Il avait eu un aperçu des autres pièces
de la maison. La kitchenette que Mme Bakhsh avait transformée en
chambre meublée avait toujours son lino à carreaux et les trois autres
chambres, plus grandes, la même moquette râpée. L’homme au teint rosé
vivait dans ce qui avait dû être une nursery, avec son papier peint à fleurs
jaunes et sa frise de lapins rieurs près de la corniche. Son lit, son canapé et
sa cuisinière étaient tous alignés contre le même mur et se touchaient.
Shuggie l’avait vu une fois, par la porte entrouverte et était bien content de
sa grande fenêtre à lui.
Il avait eu de la chance de tomber sur les Pakistanais. Aucun autre
propriétaire n’avait voulu louer à un garçon de quinze ans qui prétendait en
avoir tout juste seize. Ils ne l’avaient pas dit explicitement mais avaient
posé trop de questions. Ils l’avaient examiné des pieds à la tête, suspicieux,
avec sa plus belle chemise d’école et ses souliers cirés. Il est pas net,
avaient dit leurs yeux. Au coin de leur bouche, il voyait qu’ils trouvaient
scandaleux qu’un garçon de cet âge n’ait pas de maman, pas de famille.
Mme Bakhsh n’en avait rien eu à faire. Elle avait regardé son cartable et
son mois de loyer d’avance et était retournée s’inquiéter de ce qu’elle allait
donner à manger à ses gamins à elle. Avec un Bic bleu, il avait décoré
l’enveloppe de ce premier loyer rien que pour elle. Shuggie voulait lui
montrer qu’il était soucieux de bien se tenir, qu’il était assez fiable pour
faire cet effort supplémentaire. Alors il avait arraché une page de son cahier
de géographie pour y dessiner des motifs cachemire autour de son nom puis
il avait colorié entre les lignes pour que les formes arrondies bleues
ressortent dans toute leur splendeur cobalt.
La logeuse vivait en face dans un appartement identique, richement
meublé et pourvu du chauffage central. Dans l’autre, glacial, elle logeait
cinq hommes dans cinq chambres pour un loyer hebdomadaire de dix-huit
livres cinquante par tête, en liquide uniquement. Les deux hommes dont le
loyer n’était pas directement versé à Mme Bakhsh par les services sociaux
devaient glisser les billets sous sa porte le vendredi soir avant de sortir boire
le reste de leurs allocs. Ils restaient un instant à genoux sur son paillasson
pour profiter de la satisfaction qui émanait de l’intérieur : des casseroles
bouillonnantes pleines de poulet parfumé, le bruit joyeux des enfants se
chamaillant pour choisir la chaîne de télévision et les rires des grosses
femmes échangeant des mots étrangers autour des tables de la cuisine.
La propriétaire ne dérangeait jamais Shuggie. Sauf retard de loyer, elle ne
mettait jamais les pieds dans les chambres des pensionnaires. Dans ce cas,
elle venait tambouriner à la porte avec d’autres Pakistanaises aux gros bras.
Le plus souvent, elle venait simplement passer l’aspirateur dans le couloir
sans fenêtre ou nettoyer autour de la baignoire. Une fois par mois, elle
versait du détergent dans la cuvette des toilettes et, de temps à autre, elle
déposait une nouvelle chute de moquette à la base de celles-ci pour
absorber la pisse.
Shuggie colla son oreille contre la porte et attendit que l’homme à la tête
rose finisse ses ablutions. Il l’entendit pousser le verrou de la salle de bains
et ressortir dans le couloir. Le garçon enfila ses vieilles chaussures d’école.
Il mit sa parka en nylon bruyant surmontée d’une capuche fourrée par-
dessus son slip. Il la referma jusqu’en haut et glissa dans les poches
profondes un sac de courses Kilfeathers et deux torchons fins.
Le pull de son uniforme d’école calfeutrait l’interstice en bas de sa porte.
Quand il le retira, il sentit l’odeur des autres hommes portée par le courant
d’air. L’un d’eux avait encore fumé toute la nuit, un autre avait mangé du
poisson. Shuggie ouvrit la porte et se faufila dans l’obscurité.
Mme Bakhsh avait retiré l’ampoule du plafonnier au prétexte que les
hommes lui avaient fait perdre de l’argent en la laissant allumée à toute
heure. Leur odeur flottait désormais dans le couloir comme autant de
fantômes, sans brise ni lumière pour les disperser. Des années à fumer là où
ils dormaient, à manger de la friture devant des poêles à gaz Calor et à
garder les fenêtres fermées tout l’été. L’odeur acide de la sueur et du foutre
mélangée à la chaleur des télés en noir et blanc et au piquant de l’after-
shave ambré.
Shuggie était maintenant capable de différencier chacun d’eux. Dans la
pénombre, il pouvait suivre l’homme au teint rosé tandis qu’il se redressait
pour se raser et se peigner au Brylcreem, il sentait le pardessus moisi de
l’autre aux dents jaunies qui se nourrissait uniquement de quelque chose qui
avait l’odeur du pop-corn au beurre ou du poisson à la crème. Plus tard, à la
fermeture des pubs, Shuggie entendrait rentrer chacun de ces hommes.
La salle de bains commune avait une porte vitrée en verre dépoli. Il tira le
loquet et garda la main sur la poignée quelques instants pour vérifier qu’il
était bien enclenché. Il ouvrit sa lourde parka et la posa dans un coin.
Il tourna le robinet d’eau chaude pour tester la température, il y eut un filet
d’eau tiède puis deux éclaboussures et un jet aussi froid que la Clyde. Le
choc glacial lui fit porter ses doigts à la bouche. Il prit une pièce de
cinquante pence, la fit tourner tristement entre ses doigts, la glissa dans le
chauffe-eau électrique et regarda la petite flamme s’allumer.
Quand il tourna de nouveau le robinet, l’eau coula d’abord glaciale puis,
après quelques crachotements, une giclée bouillante jaillit. Il imbiba son
torchon humide, le passa sur sa poitrine frigorifiée et son cou pâle, heureux
de cette trop rare chaleur. Il enfonça son visage dans le tissu fumant et resta
ainsi quelques instants, rêvant d’en remplir une baignoire. Il s’imagina
immergé dans l’eau chaude, loin des odeurs des autres locataires. Ça faisait
bien longtemps qu’il n’avait ressenti un tel dégel, que toutes les parties de
son corps n’avaient pas été réchauffées en même temps.
Il leva le bras et fit courir le torchon de son poignet à son épaule.
Il contracta le biceps et passa les doigts autour. S’il essayait, il pouvait
pratiquement en faire le tour avec la main, et s’il serrait fort, il sentait son
os. Son aisselle était couverte d’un duvet léger comme les plumes d’un
caneton. Il approcha le nez : une odeur de sueur, de propre, de rien. Il prit la
peau entre ses doigts et pinça, trayant la chair douce jusqu’à ce qu’elle vire
au rouge de sa frustration, il renifla de nouveau ses doigts : rien. Tout en se
frottant plus énergiquement, il répétait à mi-voix : « Résultats de la
première division écossaise. Rangers 22 victoires, 14 nuls, 8 défaites,
58 points. Aberdeen 17 victoires, 21 nuls, 6 défaites, 55 points. Motherwell
14 victoires, 12 nuls, 10 défaites. »
Ses cheveux mouillés étaient noir charbon. Quand il les peigna, il fut
surpris de voir qu’ils lui arrivaient pratiquement au menton. Il scruta son
reflet à la recherche d’un trait masculin à admirer chez lui : les boucles
brunes, la peau laiteuse, les pommettes hautes. Il croisa son regard. Ça
n’allait pas. Ce n’était pas comme ça qu’étaient bâtis les vrais garçons. Il se
frotta encore. « Rangers 22 victoires, 14 nuls, 8 défaites, 58 points.
Aberdeen 17 victoires, 21 nuls… »
Des bruits de pas dans le couloir, le crissement familier des lourdes
chaussures en cuir, puis plus rien. La fine porte heurta le moraillon. Shuggie
attrapa son manteau militaire et y glissa son corps humide.
Seul l’un des locataires avait réellement remarqué son arrivée chez
Mme Bakhsh. L’homme rosé et l’autre aux dents jaunes avaient été trop
aveugles ou trop cuits pour s’en soucier. Mais ce premier soir, alors que
Shuggie mangeait une entame de pain de mie beurrée sur son lit, on avait
frappé à sa porte. Le garçon était resté silencieux un bon moment avant de
se décider à ouvrir. L’homme qui se tenait sur le seuil était grand, costaud et
sentait le savon au pin. Il avait à la main un sac plastique rempli de douze
canettes de blonde qui tintaient les unes contre les autres comme les cloches
d’une église lointaine. Il tendit une grosse patte calleuse, dit qu’il s’appelait
Joseph Darling puis offrit le sac au garçon en souriant. Shuggie essaya de
dire Non merci poliment comme on le lui avait appris mais quelque chose
chez cet homme l’intimidait alors il l’avait laissé entrer.
Ils s’étaient assis l’un à côté de l’autre, Shuggie et son visiteur, perchés sur
le rebord de son lit simple soigneusement bordé, contemplant les
immeubles de la rue. Des familles protestantes dînaient devant la télévision
et la femme de ménage qui habitait en face mangeait seule à sa table à
abattants. Shuggie et son visiteur buvaient en silence et regardaient les
autres pris dans leur train-train quotidien. M. Darling n’avait pas retiré son
épais manteau de tweed. Son poids sur le matelas faisait pencher Shuggie
vers son large flanc. Du coin de l’œil, Shuggie le regardait appuyer
nerveusement le bout de ses épais doigts jaunis les uns contre les autres.
Shuggie n’avait bu qu’une gorgée de bière par politesse et, tandis que
l’homme lui parlait, il ne pouvait penser à autre chose qu’au goût de la
lager en canette, à son aigreur triste. Elle lui rappelait des souvenirs qu’il
préférait oublier.
M. Darling avait un air pensif, un peu renfermé. Shuggie s’efforça d’être
poli et de l’écouter lui raconter qu’il avait été gardien dans une école
protestante qui avait fermé et fusionné avec l’école catholique par mesure
d’économie. À l’entendre, M. Darling semblait plus abasourdi que les petits
protestants puissent s’amuser paisiblement avec les catholiques que de se
retrouver sans emploi.
« J’y crois pas, disait-il, surtout pour lui-même. De mon temps, la religion
de quelqu’un, ça voulait dire quelque chose. Tu débarquais à l’école et pis
tu leur bottais le cul aux bouffeurs de chou qui se trouvaient sur ton chemin.
Ah, ça on était fiers, hein. Alors que maintenant, tu prends n’importe quelle
nana comme y faut, bah elle irait se faire sauter par un sale Mick 1 aussi vite
qu’elle se taperait un clébard. »
Shuggie fit semblant de prendre une petite gorgée de bière mais il la fit
simplement passer entre ses dents et la recracha dans la canette. Le regard
de M. Darling balayait les murs à la recherche d’un signe. Il jeta un coup
d’œil en biais vers le garçon et demanda soudain, incertain de son public :
« Et toi alors, t’étais à quelle école ? »
Shuggie savait bien ce qu’il cherchait à savoir. « Je ne suis pas vraiment
l’un ou l’autre et je suis toujours au lycée. » C’était vrai, il n’était ni
catholique ni protestant et il allait encore en cours quand il pouvait se
permettre de ne pas travailler au supermarché.
« Ah ouais ? Et t’es fort en quoi alors ? »
Il haussa les épaules. Ce n’était pas de la modestie, il n’était pas
particulièrement bon à quoi que ce soit. Son assiduité avait été au mieux
aléatoire et il lui était difficile de suivre le fil des cours. Le plus souvent, il
allait s’asseoir au fond de la classe silencieusement pour éviter que le
conseil scolaire ne le sanctionne pour absentéisme. Si les gens du lycée
avaient su où il vivait, ils auraient été obligés d’agir.
L’homme termina sa deuxième canette et attaqua rapidement la troisième.
Shuggie sentit le doigt brûlant de M. Darling contre sa cuisse. L’homme
avait posé les mains sur le matelas et son petit doigt, avec sa chevalière,
l’effleurait à peine. Il ne le bougeait pas, ne le remuait pas. Il l’avait laissé
là et la brûlure n’en avait été que plus forte.
Shuggie était maintenant dans la salle de bains trempée, sa parka fermée.
M. Darling tira le bord de sa casquette en tweed en un salut à l’ancienne.
« Je venais juste voir si des fois t’étais pas dans le coin aujourd’hui.
– Aujourd’hui ? Je ne sais pas. J’ai des courses à faire. »
Un nuage de déception passa sur son visage. « Y fait un temps
dégueulasse, remarqua-t-il.
– Je sais, mais je dois retrouver une amie. »
M. Darling laissa échapper un bruit entre ses grandes dents blanches.
Il était si grand qu’il n’avait toujours pas fini de se redresser de toute sa
hauteur. Shuggie imaginait des générations de petits protestants terrifiés
alignés sur toute la longueur de son ombre. Il voyait maintenant qu’il avait
le visage rougi et que perlait déjà sur son front une pellicule de transpiration
de buveur. Il l’avait épié par le trou de la serrure, Shuggie en était
désormais convaincu.
« Ah bah, c’est con : je vais chercher mes allocs, je crois que j’vais passer
au Brewer Arms et pis j’irai mettre un petit bifton sur quelque chose. Mais
je m’disais qu’après on pouvait s’envoyer quelques mousses. Peut-être
regarder les résultats du foot à la télé ? Je pourrais t’expliquer les
championnats anglais ? » L’homme toisa le jeune homme en se passant la
langue sur les molaires.
Si Shuggie était habile, il pouvait toujours lui soutirer quelques livres.
Mais ça allait être trop long d’attendre qu’il encaisse ses allocations
chômage, qu’il se traîne de la poste au bookmaker puis au magasin d’alcool
et enfin à la maison, à supposer qu’il en trouve le chemin. Shuggie n’avait
pas assez de temps devant lui.
Le garçon relâcha un peu sa parka et M. Darling fit semblant de ne pas le
reluquer quand le manteau s’ouvrit légèrement, mais il semblait incapable
de s’en empêcher. Shuggie vit la lueur grise de ses yeux verts s’abaisser et
sentit sur sa poitrine pâle la brûlure de son regard qui glissait jusqu’à son
slip lâche et ses jambes nues, choses blanches et maigres qui dépassaient
comme deux fils au bas de son manteau.
Ce ne fut qu’à ce moment-là que M. Darling sourit.
1. Terme péjoratif pour désigner les Irlandais et, par extension, les catholiques. (Toutes les notes sont du traducteur.)
1981
SIGHTHILL
2
Agnes Bain enfonça ses orteils dans la moquette et se pencha au-dehors le
plus loin possible. Le vent humide embrassa son cou empourpré et se glissa
dans sa robe comme la main d’un inconnu, un signe de vie, un rappel à la
vie. Une pichenette et elle regarda sa clope tomber, la cendre luisante
dansant sur seize étages en direction de l’avant-cour plongée dans
l’obscurité. Elle voulait que la ville voie cette robe de velours bordeaux.
Elle voulait ressentir un peu d’envie de la part des femmes, danser avec des
hommes qui la serreraient fièrement. Elle voulait surtout boire un bon coup,
vivre un peu.
Étirant ses mollets, elle appuya sa hanche sur le rebord de la fenêtre et
détacha l’amarrage de ses orteils. Son corps bascula vers les lueurs ambrées
de la ville, le sang lui monta aux joues. Elle tendit les bras vers les lumières,
et l’espace d’un instant, elle vola.
Personne ne remarqua la femme volante.
Elle s’imagina alors basculer un peu plus encore, se mit au défi de le faire.
Comme il serait facile de croire qu’elle volait jusqu’à ce que son envol
devienne chute et qu’elle s’écrase sur le bitume. L’appartement dans une
tour qu’elle partageait encore avec sa mère et son père s’enfonça en elle.
Tout dans la pièce lui semblait si petit, si bas de plafond et étouffant, du
jour de paie au jour du Seigneur, une vie à crédit où rien ne vous appartenait
jamais réellement.
À trente-neuf ans, avoir son mari et ses trois enfants, dont deux étaient
déjà presque adultes, entassés dans l’appart de sa maman, lui donnait un
sentiment d’échec. Lui, son homme, qui quand il partageait son lit se tenait
désormais tout au bord, la mettait en colère avec toutes ces promesses de
jours meilleurs bazardées. Agnes avait envie de défoncer tout ça à coups de
pied ou de tout gratter comme un vieux papier peint. De passer les ongles
en dessous pour tout arracher.
Agnes se laissa mollement retomber dans la pièce mal aérée et sentit de
nouveau la sécurité de la moquette maternelle sous ses pieds. Les autres
femmes n’avaient pas levé les yeux. Maussade, elle fit sauter l’aiguille sur
le tourne-disque. Elle se gratta vigoureusement la tête et monta le volume
trop haut. « Allez, quoi, rien qu’une petite danse ?
– Chut, pas maintenant », cracha Nan Flannigan. Elle réarrangeait
fébrilement ses pièces d’argent et de cuivre en piles régulières. « Encore un
peu et j’vous envoie toutes au tapin. »
Reeny Sweeny leva les yeux au ciel en serrant ses cartes contre sa
poitrine. « C’que t’es obsédée !
– Allez pas dire que je vous ai pas prévenues. » Nan mordit l’extrémité
d’un morceau de poisson pané et lécha la matière grasse qui s’était déposée
sur ses lèvres. « Quand je vous aurai ratiboisées de tout l’argent du ménage,
vous serez bien forcées de rentrer à la maison baiser le peine-à-jouir que
vous avez marié pour gratter une rallonge.
– Alors là, macache ! » Reeny se signa distraitement. « Il se la met
derrière l’oreille depuis le carême et crois-moi qu’elle va y rester jusqu’à
Noël prochain. » Elle enfourna une grosse frite dorée dans sa bouche. « Y a
même une fois, j’ai tenu jusqu’à avoir une télé couleur dans notre piaule. »
Les femmes ricanèrent sans perdre le fil de leur partie. Le salon était
confiné et il y flottait une odeur de transpiration. Agnes regarda sa mère, la
petite Lizzie, étudier attentivement son jeu, flanquée des massives Nan
Flanningan et Reeny Sweeny. Assises côte à côte, elles finissaient les
derniers morceaux de fish and chips. Elles posaient leurs mises et battaient
les cartes de leurs doigts graisseux. Ann Marie Easton, la plus jeune d’entre
elles, roulait soigneusement des cigarettes miséreuses sur sa jupe. Les
femmes avaient déversé l’argent du ménage sur la petite table basse et
faisaient aller et venir leurs mises de cinq ou dix pence.
Agnes s’ennuyait. Fut une époque, avant les gilets amples et les maris
maigrichons, elle les emmenait au dancing. Jeunes filles, elles
s’accrochaient les unes aux autres comme les perles d’un collier et
chantaient à tue-tête en descendant Sauchiehall Street. Elles étaient
mineures, mais Agnes, sûre d’elle malgré ses quinze ans, savait qu’elle
arriverait à les faire rentrer. Les videurs la voyaient toujours rayonner au
bout de la file et lui faisaient signe d’approcher. Elle entraînait alors les
autres derrière elle comme une chaîne de forçats. Elles s’accrochaient à la
ceinture de son manteau en murmurant avec inquiétude mais Agnes
gratifiait alors les videurs de son plus beau sourire, celui qu’elle réservait
aux hommes et qu’elle cachait à sa mère. Elle aimait tant afficher ce sourire
à l’époque. Quand elle avait perdu ses dents de lait, elle avait hérité des
dents de son père et les Campbell avaient toujours eu des dents pourries,
c’était une source d’humilité sur un visage par ailleurs séduisant. Ses dents
d’adulte avaient poussé petites et tordues et n’avaient jamais été blanches à
cause du tabac et du thé trop fort de sa mère. À quinze ans, elle avait
supplié Lizzie de l’emmener se les faire arracher. L’inconfort des dents
artificielles n’était rien en comparaison du sourire hollywoodien qu’elle
s’imaginait gagner ainsi. Chacune était maintenant large, droite et régulière
comme le sourire d’Elizabeth Taylor.
Agnes passa la langue sur la porcelaine. Elles en étaient arrivées là, ces
femmes, à occuper leur vendredi soir en jouant aux cartes dans le salon de
sa mère. Pas la moindre trace de maquillage. Plus personne n’avait le cœur
à chanter.
Elle les regarda se disputer pour quelques livres en petite monnaie et laissa
échapper un soupir d’ennui. Toute la semaine, elles attendaient leur partie
de cartes du vendredi. C’était censé être leur relâche après tout ce temps à
repasser devant la télé, à chauffer des boîtes de haricots pour leurs gamins
ingrats. La Grosse Nan repartait généralement avec les gains, hormis les
quelques fois où Lizzie avait la main chaude et recevait alors une grande
baffe en retour. La Grosse Nan ne pouvait pas s’en empêcher. L’argent la
rendait nerveuse et elle n’aimait pas perdre. Agnes avait vu sa mère récolter
un œil au beurre noir pour dix shillings.
« Hé toi là-bas ! » Nan criait sur Agnes qui était absorbée par son reflet
dans la vitre. « T’arrêtes de gruger dis ! »
Agnès roula les yeux et prit une longue gorgée de bière brune éventée.
C’était un transport bien trop lent pour la destination qu’elle voulait
rejoindre. Elle s’emplit le cornet de brune tout en rêvant de vodka.
« Bah, laisse-la », dit Liz, qui connaissait ce regard absent.
Nan revint à ses cartes. « Elles sont de mèche, c’était couru. Vous êtes rien
que des foutues voleuses !
– J’ai jamais rien chouré de ma vie ! protesta Lizzie.
– Tu déconnes ? Je t’ai vue à la fin de ton poste : bosselée comme du crépi
et lourde comme une brique ! À remplir ton tablier de l’hosto de rouleaux
de PQ et de bouteilles de Javel.
– Tu sais combien ça coûte ? s’indigna Lizzie.
– Ouais, un peu que je sais, siffla Nan. Parce que je les raque, moi. »
Agnes flottait dans la pièce, incapable de tenir en place. Elle manqua de
renverser le jeu de cartes en posant une brassée de sacs en plastique sur la
table. « Je vous ai pris un petit cadeau », dit-elle.
Nan n’aurait normalement jamais supporté une interruption mais un
cadeau c’était gratuit et elle n’allait certainement pas cracher dessus.
Elle rangea soigneusement ses cartes dans son décolleté puis elles se
passèrent les sacs dont chacune sortit une petite boîte. Elles restèrent
silencieuses quelques instants, considérant la photo sur l’emballage. Lizzie,
un peu vexée, parla la première. « Un soutien-gorge ? Qu’est-ce que j’irais
fiche avec un soutien-gorge ?
– Ce n’est pas n’importe quel soutien-gorge. C’est des Cross Your Heart.
Ça fait des miracles pour la silhouette.
– Essaye-le, Lizzie ! dit Reeny. Le vieux Wullie te sautera dessus comme
un gosse à la fête foraine ! »
Ann Marie sortit le sien de sa boîte. « Il est pas à ma taille ce soutif !
– J’ai essayé de deviner. J’en ai pris un ou deux de plus, alors essayez-
les. » Agnes était déjà occupée à dézipper sa robe. L’albâtre de son
épaule contrastait avec le velours bordeaux. Elle dégrafa son vieux soutien-
gorge et ses seins de porcelaine jaillirent, puis elle enfila rapidement le
nouveau, rehaussant sa poitrine de quelques centimètres. Agnes se pencha
et tourna sur elle-même. « Un type les vendait à l’arrière du camion vers
Paddy’s Market. Vingt livres les cinq. C’est magique, non ? »
Ann Marie finit par trouver sa taille. Plus pudique qu’Agnes, elle se
retourna pour retirer son gilet et son vieux soutien-gorge. À cause du poids
de ses seins, ses bretelles avaient imprimé des marques rouges sur ses
épaules. Toutes, à l’exception de Lizzie, eurent bientôt retiré leur robe ou
leur blouse de travail. Lizzie, elle, gardait les bras croisés sur la poitrine.
Les autres, pratiquement torse nu, passaient leurs mains sur les bretelles
satinées et regardaient leurs seins en roucoulant avec satisfaction.
« Ch’ais pas vous, mais moi j’ai jamais rien porté de plus confortable »,
reconnut Nan. Le soutien-gorge était trop lâche à l’arrière et peinait à
empêcher son imposante poitrine de reposer sur son ventre.
« Ça c’est des nichons de quand on était jeunes, hein, les filles ? dit Agnes
d’un ton approbateur.
– Bon Dieu, si seulement on avait eu idée à l’époque, pas vrai ? fit Reeny.
Je t’aurais laissé n’importe quel enfoiré qu’avait envie d’y toucher les
tripoter. »
Nan tira la langue lascivement. « Conneries ! Toi t’étais pas tellement du
genre à garder ton berlingot dans la boîte à bonbons de toute façon. »
Elle était déjà pressée de revenir aux affaires et recommençait à pousser des
piles de pièces sur la table. « Bon, quand vous aurez fini de vous reluquer
comme une bande de greluches. » Elle réunit les cartes et les battit. Les
autres n’avaient toujours pas remis leur haut.
Lizzie essaya d’arracher la cellophane d’un paquet de cigarettes sans faire
de bruit. Les autres étaient aux aguets, lasses de fumer des roulées fortes et
d’avoir du tabac sur le bout de la langue. « Je croyais que c’était chacun
pour soi », souffla Lizzie. Mais ça revenait à agiter un jambon devant une
meute de chiens maigres, jamais elles n’allaient la laisser tranquille. Elle fit
circuler son paquet à contrecœur et chacune alluma une clope, ravie de
profiter du luxe d’une blonde manufacturée. Nan se rassit, toujours en
soutien-gorge, et prit une longue bouffée qu’elle retint en fermant les yeux.
L’atmosphère de la pièce se réchauffa et cailla encore tandis que la
fumée s’élevait et dansait avec le papier peint à motif cachemire.
De temps à autre, un courant d’air frais s’infiltrait par la fenêtre du
seizième étage, si vif qu’il les faisait cligner des yeux. Lizzie buvait son thé
froid en regardant les autres femmes sombrer vers leur noirceur intime.
C’était l’effet de l’air frais sur les buveurs. L’énergie légère et gaillarde
quittait la pièce, remplacée par quelque chose de plus collant et épais.
Une nouvelle voix se fit entendre. « Maman, il veut pas dormir ! »
Catherine se tenait sur le seuil, l’air exaspéré. Elle portait son petit frère
sur la hanche. Il commençait à être trop grand pour ça, mais Shuggie la
serrait fort et il était évident qu’il adorait le réconfort osseux qu’elle pouvait
lui prodiguer.
Catherine, espérant attirer la pitié par sa mine revêche, lui pinça le poignet
et le détacha d’elle. « S’te plaît. J’en peux plus. »
Le petit garçon courut vers sa mère et Agnes souleva Shuggie. Son pyjama
en nylon produisit de l’électricité statique quand elle le fit tournoyer, trop
heureuse d’avoir enfin quelqu’un avec qui danser.
Catherine ignora le fait que toutes ces femmes étaient à moitié nues et
fouilla les restes du fish and chips. Ce qu’elle préférait, c’était les petites
frites brunes, les enveloppes cornées devenues croustillantes après avoir
passé trop de temps dans l’huile.
Lizzie passa la main sur la hanche de Catherine. Tout chez sa petite-fille
lui semblait maigrichon, fort peu féminin. À dix-sept ans, Catherine était
tout en bras et en jambes et n’avait aucune courbe, un vrai garçon manqué,
malgré des cheveux raides qui lui descendaient jusqu’à la taille. Les jupes
moulantes avaient sur elle quelque chose de décevant. Lizzie avait pour
habitude de passer la main sur sa hanche, machinalement, comme si cela
pouvait faire émerger une féminité soudaine. C’était par habitude, aussi,
que Catherine repoussait cette main.
« Tiens, fit Lizzie, dis-leur pour ton super boulot en ville. » Elle ne
s’interrompit pas pour la laisser parler mais se tourna vers les femmes.
« C’que je suis fière. Assistante du directeur. C’est un peu comme si c’était
toi le patron, pas vrai ?
– Mamie !
– Et celle-ci qu’a cru que ça suffirait d’être bien roulée, poursuivit Lizzie,
le doigt pointé vers Agnes. Une putain de veine que quelqu’un ici ait
quelque chose dans la caboche. » Elle se signa prestement. « J’irai me
confesser pour ma vantardise.
– Et pour avoir juré », ajouta Catherine.
Nan Flanningan ne leva pas les yeux de ses cartes. « Maintenant que tu
bosses, ma grande, faut que tu commences par ouvrir deux comptes en
banque. Un pour quand tu te marieras et puis l’autre tu le gardes pour toi. Et
jamais tu lui en causes à ton homme, hein ? »
Toutes les autres approuvèrent la sagesse de Nan.
« Alors c’est fini l’école ? » demanda Reeny.
Catherine jeta un coup d’œil vers sa mère. « Oui, plus d’école. On a
besoin d’argent.
– Tu m’étonnes. Parce que là, vu comme va le monde, ça va être toi qui
vas devoir entretenir ton jules quand t’en dégotteras un. » Elles avaient
toutes un homme à la maison. Un homme qui moisissait sur le canapé faute
de trouver un boulot correct.
Nan s’impatienta encore. Elle frotta ses mains gercées. « Écoute, ma petite
Catherine, je t’adore. » Elle n’avait pas l’air de le penser. « Le jour où tu
seras la première astronaute écossaise, je viendrai te filer un casse-dalle
pour le trajet. Mais d’ici là… » Elle désigna les cartes, puis la porte. « D’ici
là, casse-toi. »
Catherine rejoignit sa mère d’un pas lourd et remit Shuggie sur sa hanche
de mauvaise grâce. Son petit frère était fasciné par le glissoir en plastique
sur la bretelle de sa mère.
« Est-ce qu’Alexander est rentré ? demanda Agnes.
– Ouais, je crois.
– Comment ça, tu crois ? Est-ce qu’Alexander est dans la chambre, oui ou
non ? » La pièce était trop petite pour y égarer un garçon dégingandé de
quinze ans. Elle était tout juste assez grande pour le lit superposé de
Catherine et Leek et le petit lit de Shuggie. Mais Leek était réservé et plutôt
du genre à demeurer un spectateur extérieur, il était capable de disparaître
alors même que quelqu’un lui parlait.
« Maman, tu sais comment il est, Leek. Peut-être bien qu’il est là. »
C’était tout ce qu’elle avait à dire. Catherine tourna les talons en
un tourbillon de cheveux châtains, et sortit de la pièce avec Shuggie, non
sans lui enfoncer ses ongles dans la cuisse.
On distribua des cartes, de l’argent fut perdu et Agnes continua de changer
les disques même si personne ne faisait attention à la musique. Sans
surprise, les pièces s’amoncelèrent devant Nan tandis que les piles des
autres rétrécissaient. Agnes, sa boisson à la main, commença à tourner sur
elle-même, seule sur la moquette. « Oh, oh, oh. C’est ma chanson, les filles.
Allez, levez-vous ! » Elle les supplia en agitant les doigts.
Elles se levèrent l’une après l’autre, les moins vernies trop heureuses de
s’écarter de l’imposante pile d’argent de Nan. Elles dansèrent gaiement, en
soutien-gorge et vieux gilet. Le sol rebondissait sous leur poids. Nan fit
tournoyer Ann Marie, qui criait, jusqu’à ce qu’elles se cognent contre la
table basse. Elles dansaient avec abandon et buvaient de grandes gorgées de
lager dans de vieilles tasses. Tous leurs mouvements rythmés et vigoureux
se concentrèrent bientôt dans leurs épaules et leurs hanches, comme les
jeunes filles qu’elles voyaient à la télévision. Aucun doute, les pauvres
maris maigrichons qu’elles avaient laissés à la maison se feraient écraser
plus tard dans la nuit. Quand elles rentreraient chez elles, sentant le vinaigre
et la bière brune, elles leur grimperaient dessus. Ricanant et suantes dans
leur soutien-gorge neuf, animées par l’impression fugace d’avoir retrouvé
leurs quinze ans, elles s’effeuilleraient avant de libérer leurs seins pendants.
Des bouches ouvertes, une haleine avinée, des langues chaudes, une chair
lourde et maladroite. Le bonheur simple du vendredi soir.
Lizzie ne dansait pas. Elle disait avoir arrêté de boire. Wullie et elle
essayaient de donner le bon exemple au reste de la famille. Ça faisait d’elle
une mauvaise catholique de désapprouver le comportement d’Agnes tout en
s’envoyant une ou deux petites canettes. Elle avait laissé tomber sa très
chère brune et son doigt de whisky, ou presque. Agnes regarda sa mère
assise dans le canapé avec sa tasse de thé froid et n’y croyait pas une seule
seconde. Lizzie se tenait bien droite, les yeux chassieux et humides, un air
lointain sur son visage rosi.
Agnes savait bien que Wullie et Lizzie se glissaient hors de la pièce quand
ils pensaient que personne ne regardait. Ils se levaient de table le dimanche
ou allaient un peu trop souvent aux toilettes. Ils s’asseyaient au bord de leur
grand lit double, la porte fermée, et sortaient des sacs plastique de sous leur
matelas. Ils versaient la gnôle dans de vieilles tasses et la buvaient
rapidement et silencieusement dans le noir comme des adolescents.
Ils revenaient à la table familiale en se raclant la gorge, l’œil plus gai et plus
vitreux, et tout le monde faisait semblant de ne pas avoir remarqué l’odeur
de whisky. Il suffisait de regarder son père essayer de manger sa soupe du
dimanche pour savoir s’il avait bu un coup.
Le disque crissa quand arriva la fin de la face A. Lizzie s’excusa et alla à
la salle de bains en titubant. La Grosse Nan, pensant que personne ne la
regardait, en profita pour jeter un coup d’œil à son jeu. Son regard fut attiré
par l’éclat de canettes de brune intactes derrière le fauteuil de Wullie.
« Jackpot ! s’écria-t-elle. Cette vieille pocharde a planqué du rab ! »
Elle s’assit, suante et essoufflée, et se servit. Nan était là pour affaires et
s’efforçait de rester un peu plus sobre que les autres. Toute la soirée elle
avait soigneusement compté l’argent sur la table, pensant au petit morceau
de jambon qu’elle pourrait acheter pour le dîner de dimanche et aux sous
dont les gosses auraient besoin pour l’école la semaine prochaine.
Maintenant que la partie était terminée, Nan avait soif de cette bière cachée.
« Lizzie Campbell. Quelle baratineuse, celle-là. Comme quoi elle arrête de
picoler : des craques ouais ! dit Reeny.
– Si elle a arrêté la bibine alors moi j’ai arrêté les tartes », renchérit Nan
en reboutonnant son gilet par-dessus son nouveau soutien-gorge. Elle cria à
l’intention de Lizzie dans le couloir sombre : « Je sais pas pourquoi que je
suis copine avec des cathos voleuses comme vous autres ! » Nan ouvrit la
bière et remplit les tasses et les verres posés sur la table : plus elle
parviendrait à les soûler, mieux ce serait. Elle redevint soudain sérieuse.
« Bon. On finit cette partie ou on sort le catalogue ? J’en ai ma claque
d’vous regarder danser comme si vous étiez les Pan’s People2. » Elle sortit
du sac en cuir noir posé à ses pieds un épais catalogue corné. Il était inscrit
Freemans sur la couverture au-dessus de la photo d’une femme en robe de
dentelle et chapeau de paille debout dans un joli champ doré quelque part
loin d’ici. Ses cheveux sentaient sûrement la pomme verte.
Nan ouvrit le catalogue sur les cartes à jouer et tourna quelques pages. Le
crissement du papier plastifié était comme le chant des sirènes. Les autres
cessèrent de s’agiter sur la musique et s’assemblèrent autour du catalogue
ouvert, appuyant leurs doigts gras sur des photos de sandales en cuir et de
chemises de nuit en polyester. Elles tombèrent sur une double page de
femmes qui faisaient du vélo dans de jolies robes en jersey et roucoulèrent
en chœur. Nan plongea alors une nouvelle fois dans son sac en cuir et sortit
une poignée de carnets de factures épais comme des bibles. Des
grognements. Elles étaient copines, pour sûr, mais c’était son boulot et elle
avait des gosses à nourrir.
« Ah, Nan, c’est que j’ai pas ce qu’il faut cette semaine », dit la jeune Ann
Marie en faisant mine de s’écarter du catalogue.
Nan sourit sans desserrer les dents et répondit le plus poliment qu’elle put.
« Oh que si tu l’as, mon pognon. Et même si je dois te pendre à la fenêtre
par tes grosses chevilles, tu me paieras ce soir, j’peux te le dire. »
Agnes sourit pour elle-même et savait qu’Ann Marie aurait dû s’arrêter là.
Mais la jeune femme continua de s’enfoncer. « C’est que le maillot de bain
me va pas en fait.
– Mon cul, ouais ! Y t’allait nickel quand tu l’as acheté. » Elle fouilla les
carnets gris, sortit celui sur lequel il était écrit « Ann Marie Easton » au Bic
noir et le balança sur la table.
« Mais mon mec y m’a dit qui pouvait plus m’emmener en vacances. »
Ann Marie scruta chaque visage de ses grands yeux en espérant y trouver
une trace de pitié. Les autres n’en avaient rien à faire. Pour la plupart, leurs
dernières vacances, c’était à la maternité de Stobhill.
« Arrête, tu vas me faire pleurer. Choisis. Mieux. Tes gars. Choisis.
Mieux. Tes fringues. » Nan les pressa comme elle l’avait fait un millier de
fois, entreprit de récupérer l’argent de chacune et de le noter dans leurs
carnets. Ça allait prendre une éternité de rembourser le pantalon de
l’uniforme de l’école ou un assortiment de serviettes de bain. À cinq livres
par mois, il faudrait des années pour tout payer avec les intérêts.
Elles avaient le sentiment de louer leur vie. Le catalogue s’ouvrit sur une
nouvelle page et les femmes commencèrent à se disputer pour savoir qui
voulait quoi.
Agnes fut la première à relever la tête en sentant le changement
d’atmosphère dans la pièce. Shug se tenait dans l’encadrement de la porte,
son épaisse ceinture-portefeuille à la main. Le vent humide s’insinua dans
le salon, signe qu’il avait laissé la porte d’entrée ouverte, qu’il ne restait
pas. Agnes se releva et s’approcha de son mari, sa robe toujours repliée à la
taille. Elle ajusta sa jupe trop tard puis elle joignit les mains et essaya
d’arborer son sourire le plus sobre. Il ne le lui rendit pas. Shug se contenta
de regarder à travers elle avec dégoût et lança abruptement : « Bon, qui a
besoin que je la dépose ? »
L’intrusion d’un homme sonnait la fin de la récréation. Les femmes
commencèrent à réunir leurs affaires. Nan glissa deux des canettes cachées
de Lizzie dans son sac. « Allez, les filles, mardi prochain chez moi ! aboya-
t-elle, ajoutant à l’intention de Shug, Et si un homme croit qu’il peut venir
interrompre ma soirée catalogue, il va prendre une volée.
– Toujours aussi charmante, Mme Flanningan », dit Shug en se curant un
ongle avec sa clé. De toutes les femmes à baiser, ce ne serait jamais elle.
Il avait des principes.
« C’est bien gentil, répondit Nan avec un sourire pincé. Hésite pas à
t’enfoncer les bras dans le cul pour te faire un gros câlin de ma part. »
Agnes rajusta sa robe de velours sur ses épaules. Elle resta immobile, les
mains à plat sur sa jupe. Les autres femmes reboutonnèrent leurs lourds
manteaux et lui adressèrent un signe de tête poli en se faufilant
maladroitement entre Shug et la porte. Elles baissaient toutes les yeux et
Agnes regarda Shug sourire à chacune d’entre elles sous sa moustache. Il ne
s’écarta que pour laisser passer l’imposante carcasse de Nan.
Il n’était plus vraiment aussi beau qu’autrefois mais il était
toujours charismatique, magnétique. Son regard direct rendait Agnes toute
chose. Elle avait raconté à sa mère que, quand elle avait rencontré Shug, il
avait un éclat dans les yeux qui vous donnait envie de retirer vos vêtements
s’il le demandait. Puis elle avait admis qu’il le demandait souvent. La
confiance en soi, c’était la clé, car il n’était pas une gravure de mode et sa
vanité aurait été écœurante chez un homme moins charmant. Shug avait le
chic pour vous la vendre comme si c’était la chose que vous désiriez le plus
sur terre. Il avait le bagout de Glasgow.
Dans son costume repassé et son étroite cravate, sa sacoche de taxi à la
main, il inspectait froidement les femmes qui repartaient, comme
un maquignon à la foire aux bestiaux. Agnes avait toujours su que Shug
appréciait le haut du panier et le fond de la gamelle, qu’il voyait dans la
plupart des femmes une aventure possible. Il savait abaisser les plus belles
car elles ne l’intimidaient jamais. Il savait les faire rire, les faire rougir et
faire en sorte qu’elles se sentent reconnaissantes de se trouver près de lui.
Il avait une patience et un charme qui pouvaient donner aux plus
quelconques une confiance rare, comme si elles étaient la plus jolie créature
à avoir jamais marché en chaussures plates.
C’était un animal égoïste, elle le savait désormais, d’un naturel sale et
lubrique qui l’émoustillait malgré elle. Ça se voyait à sa façon de manger, la
manière qu’il avait d’enfourner sa nourriture et de lécher la sauce entre ses
doigts sans se soucier de ce que quiconque pouvait penser. Ça se voyait
dans la manière dont il dévorait les femmes qui quittaient maintenant la
partie de cartes. Ça se voyait trop souvent ces jours-ci.
Elle avait quitté son premier mari pour épouser Shug. Le premier était un
catholique peu pratiquant, assez pieux par rapport au reste du quartier mais
dévoué à elle et à rien d’autre. Agnes était à ce point plus belle que lui que
cela redonnait espoir aux autres hommes et poussait les femmes à observer
son entrejambe en se demandant ce qu’elles avaient raté chez Brendan
McGowan. Mais il n’y avait rien à rater : il était droit et travailleur, c’était
un homme avec peu d’imagination, bien conscient de la chance qu’il avait
eue d’avoir épousé Agnes et qui l’adulait. Quand les autres allaient au pub,
il rapportait chaque semaine son salaire à la maison, l’enveloppe marron
encore intacte, et la lui remettait sans faire d’histoires. Elle n’avait jamais
respecté ce geste. Le contenu de l’enveloppe ne lui avait jamais paru
suffisant.
Shug Bain avait semblé si brillant comparé au catho. Il avait été d’une
vantardise que seuls les protestants pouvaient s’autoriser, étalant sa maigre
fortune, rose de gloutonnerie et de gaspillage.
Lizzie l’avait vu venir. Quand Agnes était arrivée avec ses deux aînés et le
chauffeur de taxi protestant, son instinct l’avait poussée à refermer la porte
mais Wullie ne l’avait pas laissée faire. Wullie était d’un optimisme à
l’égard d’Agnes qui, selon elle, confinait à l’aveuglement. Quand Shug et
Agnes avaient fini par se marier, ni Wullie ni Lizzie ne s’étaient rendus à la
mairie. Ils disaient que c’était mal, un mariage entre deux religions, un
mariage hors de l’Église. En réalité, c’était Shug Bain qu’elle n’aimait pas.
Lizzie avait compris tout de suite à qui elle avait affaire.
Ann Marie fut la dernière à partir, après avoir pris bien trop de temps à
remettre la main sur son gilet et ses cigarettes, alors même qu’elles étaient à
l’endroit exact où elle les avait laissées en arrivant. Tandis qu’elle était sur
le point de dire quelque chose à Shug, il croisa son regard et elle tint sa
langue. Agnes observa leur conversation muette.
« Tiens, Reeny, comment va ? » demanda Shug avec un sourire de chat.
Agnes détourna le regard de l’ombre d’Ann Marie et regarda sa vieille
amie, ses côtes se brisant à nouveau.
« Oh bah, ça va, Shug, merci », répondit Reeny, gênée, en regardant
Agnes.
La poitrine d’Agnes s’effondra sur son cœur quand Shug lança : « Prends
ton manteau, tu vas attraper la mort. Je vais te conduire de l’autre côté de la
rue.
– Non, te dérange pas.
– Arrête. » Il sourit de nouveau. « Les amies d’Agnès sont mes amies.
– Shug, je vais préparer ton casse-croûte, ne tarde pas trop, dit Agnes,
sentant qu’elle avait plus l’air d’une mégère qu’elle ne l’aurait souhaité.
– J’ai pas faim. » Il ferma doucement la porte entre eux. Les rideaux
redevinrent inertes.
Reeny Sweeny vivait au 9 Pinkston Drive dans la tour qui s’élevait au côté
du numéro 16. La voiture noire n’avait qu’à pirouetter et Reeny serait chez
elle en moins d’une minute. Agnes s’assit, alluma une cigarette et sut
qu’elle devrait attendre de longues heures avant que Shug ne se pointe de
nouveau.
Elle sentait le regard brûlant de Lizzie sur son visage. Sa mère ne disait
rien mais fulminait. C’était trop d’être piégée dans le salon d’une mère si
prompte à vous juger, trop qu’elle soit témoin, aux premières loges, de
chaque fissure de votre mariage. Agnes prit ses cigarettes et fit dans le
couloir les quelques pas qui la séparaient de ses petits. La chambre était
plongée dans l’obscurité à l’exception du faisceau d’une lampe torche. Leek
la tenait coincée sous son menton et dessinait, impassible, dans un carnet
noir. Il ne releva pas la tête et elle ne put voir ses yeux gris cachés dans
l’ombre de sa frange douce. La pièce chaude était pleine du souffle de son
frère et sa sœur endormis.
Agnes replia des vêtements qui traînaient par terre. Elle lui prit son crayon
et referma le carnet de croquis. « Tu vas t’abîmer les yeux, mon trésor. »
C’était presque un homme, il était trop vieux pour qu’elle l’embrasse pour
lui souhaiter bonne nuit et elle ne remarqua pas que son haleine chargée par
la brune forte avait fait reculer Leek. Il dirigea le faisceau de la lampe sur le
lit simple. Agnes s’approcha de son petit dernier et remonta la couverture
sous le menton de Shuggie. Elle voulait le réveiller et le prendre avec elle
dans son lit, submergée par un soudain besoin d’avoir encore quelqu’un qui
la serre fort. Shuggie avait la bouche ouverte, ses paupières tressautant
doucement, et dormait trop profondément pour être réveillé.
Agnes ferma doucement la porte et gagna sa chambre. Elle tâtonna entre
les couches de son matelas et sortit sa bouteille de vodka. Secouant la lie,
elle se servit un fond de tasse, puis but au goulot en regardant les lumières
de la ville en contrebas.
La première fois que Shug avait disparu après avoir travaillé de nuit,
Agnes avait passé les premières heures de l’aube à appeler les hôpitaux et
tous les chauffeurs de taxi qu’elle connaissait. Parcourant son carnet
d’adresses, elle avait ensuite appelé ses amies pour leur demander
négligemment comment elles allaient sans admettre que Shug était parti en
goguette, incapable de reconnaître qu’il avait fini par le faire.
Tandis qu’elles jacassaient, Agnes n’écoutait que les bruits derrière elles,
guettant la moindre trace de sa présence. Elle voulait maintenant leur dire
qu’elle savait tout. Elle savait pour les vitres embuées du taxi, ses mains
voraces et comment elles avaient dû lui demander, le souffle court, de les
emmener loin de tout pendant qu’il enfonçait sa bite en elles. Elle se sentait
vieille et très seule. Elle voulait leur dire qu’elle comprenait.
Elle connaissait bien ce frisson qui, fut un temps, avait été le sien.
Fut un temps, les bourrasques venues de la mer lui avaient bleui les
cuisses mais Agnes n’avait pas ressenti le froid tant elle était heureuse.
Les milliers de lumières clignotantes de la promenade dégringolaient sur
elle tandis qu’elle avançait, bouche bée. Elle avait le souffle coupé. Les
paillettes noires de sa nouvelle robe réfléchissaient les illuminations de
Blackpool et Agnes irradiait au cœur de la foule des juillettistes.
Shug la souleva et la déposa sur un banc inoccupé. À perte de vue, tout le
long du front de mer, les lumières s’embrasaient. Chaque bâtiment rivalisait
avec le suivant et faisait clignoter ses milliers d’ampoules aux couleurs
éclatantes. Certains étaient surmontés d’enseignes de saloon avec chevaux
galopants et cow-boys qui clignaient de l’œil, d’autres de danseuses de Las
Vegas. Elle baissa les yeux vers Shug qui la regardait, radieux. Il était chic
dans son beau costume noir ajusté. Il avait l’air d’être quelqu’un.
« Je ne me souviens pas de la dernière fois que tu m’as emmenée danser,
dit-elle.
– Je sais encore m’y prendre. » Il l’aida à redescendre délicatement sur le
trottoir et lui serra longuement la taille. Shug voyait le front de mer à
travers ses yeux, le glamour criard des clubs et l’aventure des salles de jeux.
Il se demandait si, pour elle, tout ça finirait aussi par perdre son brillant.
Il retira sa veste de costume et la passa sur ses épaules. « Ouais, les
lumières de Sighthill ne seront plus les mêmes après ça. »
Agnes frissonna. « Ne parlons pas de la maison. Faisons comme si on
s’était enfuis. »
Ils marchèrent le long du front de mer flamboyant en essayant de ne pas
penser à toutes les menues choses du quotidien qui les écartaient l’un de
l’autre et les piégeaient dans une HLM avec les ronflements de son père et
de sa mère de l’autre côté de la cloison. Agnes regarda les néons clignoter.
Shug vit des hommes porter des regards gourmands sur elle et sentit une
fierté malsaine gonfler dans sa poitrine.
Elle avait découvert Blackpool dans la lueur grise du matin. La déception
lui avait silencieusement brisé le cœur. Des immeubles miteux faisaient face
à un océan sombre et démonté et une plage de sable froid sur lesquels des
enfants frigorifiés couraient en maillot de bain. C’étaient les seaux, les
pelles, les retraités en capuche de pluie. C’étaient les familles qui venaient
de Liverpool pour la journée, des cars entiers débarquant de Glasgow pour
profiter du week-end de la Foire3. Il avait voulu que ce soit une occasion
pour se retrouver tous les deux. Elle s’était mordue la joue face à la
vulgarité de tout ça.
Maintenant que la nuit était tombée, elle comprenait l’attractivité du lieu.
La véritable magie venait des illuminations. Il n’y avait pas une seule
surface qui ne brillait pas. Les vieux trams qui roulaient au milieu de la rue
étaient couverts de guirlandes lumineuses et les jetées branlantes qui
avançaient dans la mer saumâtre était maintenant illuminées comme des
podiums. Même les chapeaux « Embrasse-moi idiot » clignotaient, comme
rendus fous par le désir. Shug lui attrapa le poignet et la tira à travers la
foule sur la promenade enflammée. Les enfants criaient du haut des
manèges. On percevait le rugissement et les flashes des autotamponneuses,
le carillon des machines à sous. Shug continuait de la traîner en direction de
la Tour de Blackpool, se faufilant dans la masse comme le chauffeur de taxi
qu’il était.
« Chéri, s’il te plaît, ralentis », se plaignit-elle. Les lumières passaient trop
vite pour qu’elle puisse les absorber. Elle dégagea son poignet et vit qu’il y
avait laissé une marque rouge là où il l’avait attrapée.
Shug clignait des yeux, le visage rougi, au milieu des vacanciers, un
mélange de colère et de honte. Des hommes secouaient la tête : eux auraient
su mieux traiter cette si belle femme. « Tu vas pas commencer, si ? »
Agnes se frotta le bras. Elle essaya d’adoucir son expression.
Elle accrocha son petit doigt au sien, la bague maçonnique de Shug lui
parut froide et morte. « Tu me pressais, c’est tout. Je veux juste en profiter.
J’ai l’impression de ne jamais sortir de la maison. » Elle se retourna pour
contempler les lumières mais la magie avait disparu. C’est vrai qu’elles
étaient minables.
Agnes soupira. « Allons boire un petit verre. Ça nous réchauffera et ça
nous aidera peut-être à nous remettre dans l’ambiance. »
Shug plissa les yeux et passa le poing sur sa moustache comme pour
retenir toutes les invectives dont il voulait l’inonder. « Agnes. Je te
demande qu’une chose : est-ce que tu peux s’il te plaît essayer d’y aller
mollo ce soir ? » Mais elle était déjà partie, traversant les rails du tram en
direction du cow-boy bravache.
« Comment va ? lança la barmaid avec un fort accent du Lancashire.
Vraiment canon, ç’te robe. »
Agnes se hissa sur le tabouret de bar en plastique et croisa délicatement les
chevilles. « Un Brandy Alexander s’il vous plaît. »
Shug prit le tabouret d’à côté et le fit tourner jusqu’à ce qu’il soit plus haut
que celui d’Agnes. Il s’assit dessus d’un bond et le fit de nouveau tourner
pour qu’ils soient à la même hauteur. « Un verre de lait froid, s’il vous
plaît. » Il sortit deux cigarettes de son paquet et Agnes lui fit signe de lui en
allumer une. La barmaid posa leur commande sur le comptoir. Le lait était
servi dans un gobelet pour enfant, Shug le repoussa et lui demanda un autre
verre.
Il glissa la cigarette entre les lèvres d’Agnes et lui caressa la nuque, là où
une boucle s’échappait. Elle fouilla alors son sac, remit ses cheveux en
place et avec un grand skouuuush elle les vaporisa de laque odorante.
Elle prit une longue gorgée de son cocktail sucré et fit claquer ses lèvres.
« Elizabeth Taylor est venue à Blackpool. Je me demande si elle aime
les bulots. »
Shug se curait le nez avec son auriculaire bagué. Il roula le mucus entre le
pouce et l’index. « Qui n’aime pas ça ? »
Elle se tourna pour lui faire face. « On pourrait peut-être s’installer ici. Ce
serait comme ça tout le temps. »
Il éclata de rire et secoua la tête comme si elle était une enfant. « Tous les
jours c’est un truc différent avec toi. Rien que d’essayer de suivre, ça
m’épuise. » Il passa le doigt sur l’ourlet brillant de sa jupe tandis qu’elle
regardait la foule estivale se presser au-dehors. Des gens ordinaires qui
avaient déjà revêtu leur manteau d’hiver.
« Tu sais de quoi j’ai envie ? De faire un bingo. » Elle sentait la chaleur de
son verre l’envahir. Elle serra ses bras autour d’elle en une étreinte
réjouissante. « Toutes ces lumières. Je me sens en veine.
– Ah ouais ? Je leur ai demandé de les allumer rien que pour toi. »
De nouvelles consommations arrivèrent. Agnès sortit la paille, la touillette
et les deux gros glaçons de son verre. « Cette fois j’y crois. Je vais gagner
gros. Je vais commencer à vivre. Je vais en mettre plein les mirettes à
Sighthill. Je le sens. » Elle finit son cocktail d’un trait.
Leur chambre se trouvait en haut d’une maison victorienne à trois rues du
front de mer. Elle était simple même pour un B&B de Blackpool et rien
qu’à l’odeur on pouvait deviner que les chambres n’étaient louées que pour
la nuit, pas à des familles en vacances. Chaque étage avait sa propre odeur
musquée. Ça sentait le toast brûlé et la télé qui a trop chauffé, comme si la
propriétaire tenait à ne pas trop ouvrir les fenêtres.
Tout était calme à cette petite heure du matin. Agnes était affalée au pied
de l’escalier couvert de moquette et chantait, faux, pour elle-même. « I’m
onlyyy human. I’m jist a wooh-man. »
Il y eut des bruits de pas derrière les portes closes et les vieux parquets
grincèrent au-dessus de leurs têtes. Shug lui posa doucement la main sur la
bouche. « Chut. Tais-toi, tu vas réveiller tout le monde dans la baraque. »
Agnes le repoussa, écarta les bras et reprit plus fort. « Show me the
stairwayyy I have to cli-imb. »
Un Anglais souffla depuis l’une des chambres. « Faites moins de bruit ou
j’appelle la police ! Il y a des gens ici qui aimeraient dormir ! »
À l’entendre faire siffler ses s, Shug était sûr qu’il était petit et
efféminé. Il aurait adoré qu’il ouvre la porte, histoire de lui imprimer le
motif de sa chevalière sur la gueule.
Agnes feignit d’être offensée. « Ouais, appelle la police, rabat-joie. Je suis
en vac… »
Shug lui appuya la main sur la bouche. Elle gloussa. Les yeux rieurs, elle
lui lécha la paume avec le plat de sa langue. On aurait dit du ragoût de
mouton. Ça lui retourna le ventre. Serrant plus fort, il lui enfonça les doigts
dans les joues jusqu’à ce qu’elle écarte les mâchoires. L’éclat rieur quitta
ses yeux. Penchant son visage sur celui d’Agnes, il siffla : « Je vais pas te
l’dire deux fois : tu te lèves. Et tu montes ces escaliers. »
Il retira lentement sa main. Il y avait une marque rose là où il l’avait
serrée. La peur se lisait dans ses yeux et elle eut pratiquement l’air sobre.
Tandis qu’il écartait la main, la crainte s’évapora et le démon de la boisson
reprit le contrôle de son visage. Elle lui cracha dessus entre ses dents en
céramique. « Mais putain tu te prends pour… »
Shug lui tomba dessus avant qu’elle ait le temps de finir. Il l’enjamba et
lui attrapa les cheveux. Les mèches durcies par la laque craquèrent comme
des os de poulet quand il enroula ses doigts dedans. Tirant assez fort pour
lui arracher des touffes entières, il commença à gravir les escaliers en la
traînant derrière lui. Agnes agitait les jambes comme une araignée paniquée
pour essayer de reprendre pied. La douleur déchirante lui parcourait le
crâne et elle se cramponna à son bras. Shug sentit à peine ses ongles lui
transpercer la peau. Ils montèrent un étage, puis un autre, puis un suivant.
La moquette sale lui brûlait le dos, lui râpait la peau du cou, arrachait les
paillettes de sa robe. Il serra son bras musclé sous son menton et lui fit
traverser le palier. D’un geste, il la balança devant la porte, sortit la clé,
alluma l’ampoule nue et la tira à l’intérieur.
Agnes gisait sur le sol de la chambre comme un boudin de porte. Sa robe à
sequins était remontée sur ses jambes blanches. Elle porta la main à la tête
pour sentir où des cheveux lui manquaient. Shug revint l’en empêcher,
soudain gêné de ce qu’il avait fait. « Oh ça va, arrête, je t’ai pas fait mal. »
Elle sentit son cuir chevelu ensanglanté sous ses doigts. Ses oreilles
sifflaient encore au rythme des bump, thump, bump de chaque marche.
L’engourdissement de la boisson la quittait. « Pourquoi tu as fait ça ?
– Tu me foutais la honte. »
Shug retira sa veste de costume noire et la posa sur l’unique chaise en
bois. Il ôta sa cravate noire et l’enroula soigneusement. Il avait le visage
rouge, ce qui, curieusement, rendait ses yeux plus petits et plus noirs.
Pendant qu’il la traînait dans les escaliers, ses mèches de cheveux étaient
retombées, dévoilant la calvitie qu’il essayait désespérément de dissimuler.
Elles pendaient le long de son oreille gauche, aussi maigres que des queues
de rat. Il y eut un déclic au fond de sa gorge, comme un interrupteur qui
s’amorce, et il se jeta de nouveau sur elle. Elle sentit sa poigne sur son cou,
sur sa cuisse. Il enfonça les doigts dans sa chair tendre pour assurer sa prise.
Quand elle sentit son muscle s’écarter de l’os de sa jambe, elle cria et il lui
martela le visage deux fois avec sa chevalière.
Elle se tut et Shug se pencha, planta les ongles dans son épaule et sa cuisse
et la balança sur le lit comme un sac-poubelle crevé. Il grimpa sur elle. Son
visage avait une teinte écarlate, enflammée, ses cheveux pendouillaient
mollement de sa tête enflée. C’était comme s’il n’était plus rempli que de
sang bouillonnant. Il fit porter tout son poids sur les bras d’Agnes, les rivant
dans le matelas avec ses coudes jusqu’à ce qu’ils semblent sur le point de se
briser. Il se servit de sa masse, tous les kilos pris à cause de son mode de vie
si sédentaire, pour la clouer sur le lit.
Il passa la main droite sous sa robe et trouva ses parties douces et
blanches. Elle croisa les jambes et noua ses chevilles ensemble. De sa main
libre, il attrapa ses cuisses et essaya d’écarter ces deux poids morts. Elle ne
cédait pas. Le verrou était bien fermé. Il rentra ses doigts dans le haut de ses
jambes, pressant ses ongles jusqu’à ce que la peau éclate et qu’il sente ses
chevilles se desserrer.
Il la pénétra pendant qu’elle pleurait. Elle n’avait plus une goutte d’alcool
dans le sang. Elle n’avait plus la force de se battre. Quand il eut terminé, il
posa son visage contre son cou. Il lui promit de l’emmener de nouveau
danser sous les lumières le lendemain.
2. Troupe de danse britannique des années 1960 et 1970 régulièrement invitée dans la célèbre émission Top of the Pops.
3. La Foire de Glasgow (Glasgow Fair) se tient la seconde quinzaine de juillet depuis le Moyen Âge. Le vendredi est traditionnellement férié et de nombreuses familles vont
passer le week-end dans des stations balnéaires telles que Blackpool.
3
L’été arriva enfin, lourd et étouffant. Les jours étaient trop longs pour un
homme de la nuit. Les journées interminables étaient comme un invité
indélicat, les lueurs du Nord n’étaient jamais pressées de partir. Big Shug
trouvait toujours plus difficile de dormir la journée en été. Le soleil éclairait
les épais rideaux jusqu’à ce qu’ils soient d’un violet frémissant et les
enfants étaient toujours plus bruyants quand ils étaient heureux, la porte
s’ouvrait sans cesse sur des ados gueulards venus des autres appartements
ou sur des femmes qui passaient en sandales sur le tapis de l’entrée en
faisant claquer leurs pieds ou leurs chewing-gums roses.
Quand la nuit tomba enfin, Big Shug sortit son taxi noir en lui faisant faire
un demi-tour serré comme un gros chien courant après sa propre queue et
quitta la cité de Sighthill. À la vue des lumières de Glasgow, il se détendit
contre son siège et, pour la première fois de la journée, ses épaules
retombèrent plus bas que ses oreilles. Pendant les huit prochaines heures la
ville lui appartiendrait et il avait des projets pour elle.
Il essuya sa vitre et se regarda dans le rétroviseur latéral. Il se sourit en
voyant comme il en jetait : chemise blanche, costume noir, cravate noire.
C’était un peu excessif pour aller au travail, avait dit Agnes, mais elle
parlait trop ces jours-ci. Tandis que son sourire irradiait le reste de son
corps, il se demanda si être chauffeur de taxi était quelque chose qu’il avait
dans le sang. Entre lui et son frère Rascal, ça en faisait pratiquement une
affaire de famille. Son père aurait aimé aussi, si les chantiers navals ne
l’avaient pas tué.
Shug s’arrêta au feu dans l’ombre de l’hôpital universitaire Royal
Infirmary et regarda un troupeau d’infirmières fumer des cigarettes roulées.
Elles frottaient leurs avant-bras rosis dans la nuit froide ou rehaussaient
leurs nichons sur leurs bras croisés. Elles fumaient sans les mains pour ne
pas perdre la moindre chaleur corporelle. Il sourit doucement et se vit dans
le rétroviseur. Travailler de nuit était vraiment ce qui lui convenait le mieux.
Il aimait rôder seul dans l’obscurité et observer les bas-fonds. C’était de là
que sortaient des personnages burinés par la ville grise, mis au pas par des
années de picole, de pluie et d’espoir. Son gagne-pain avait beau être de
transporter les gens, son passe-temps favori restait de les regarder.
Il descendit sa vitre dans un bruit de trancheuse et alluma une cigarette. Le
vent s’engouffra dans l’habitacle et ses longues mèches de cheveux fins
dansèrent comme des oyats sous la brise. Il détestait sa calvitie, il détestait
vieillir, ça rendait tout plus laborieux. Il inclina le rétroviseur vers le bas
pour ne plus voir le reflet de son crâne chauve. Il trouva son épaisse
moustache qu’il caressait distraitement comme un animal de compagnie.
Puis il tomba sur son double menton qui tremblait en dessous. Il remonta le
rétro.
Les rues de Glasgow étaient rendues brillantes par la pluie et les
lampadaires. Les infirmières ne traînèrent pas longtemps, balançant leurs
clopes à demi fumées dans une flaque avant de retourner à l’intérieur. Shug
soupira, dépassa Townhead et prit la direction du centre-ville. Il aimait le
trajet depuis Sighthill, c’était comme une plongée au cœur des ténèbres
victoriennes. Plus vous approchiez du fleuve, la partie basse de la ville, plus
le véritable Glasgow s’ouvrait à vous. Il y avait des boîtes de nuit cachées
sous les arches sombres de la voie ferrée et des pubs sans lumière ni fenêtre
où des hommes et des femmes âgés se retrouvaient, les jours ensoleillés,
pour passer le temps dans ce purgatoire âcre et suant. C’était près du fleuve
que les femmes nerveuses et maigres vendaient leur corps à des hommes
conduisant des breaks rutilants et c’était parfois là que les flics les
retrouvaient découpées en morceaux dans des sacs-poubelle. Sur la rive
nord de la Clyde se trouvait la morgue municipale et il semblait approprié
que toutes les âmes perdues flottent dans cette direction pour ne pas
déranger quand leur heure venait enfin.
Dépassant la gare, Shug fut content de voir que la borne était pleine de
taxis et dépourvue de clients. Les touristes étaient ennuyeux, bavards et
c’étaient surtout de foutus radins. Ils mettaient une éternité à charger leurs
énormes valises puis ils embuaient le taxi avec leurs K-Way qui crissaient.
Ces blaireaux moches et coincés pouvaient bien se les carrer au cul leurs
dix pence de pourboire. Il lança un coup de klaxon moqueur aux autres gars
et poursuivit vers le fleuve.
La pluie était l’état naturel de Glasgow. Ça rendait l’herbe verte et les
habitants pâles et asthmatiques. Son effet sur la fréquentation des taxis
semblait négligeable. C’était un problème parce que la pluie était inévitable
et l’humidité constante s’avérait généralement tenace, ainsi, quitte à être
trempés, les clients potentiels avaient intérêt à voyager en bus plutôt qu’en
taxi. D’un autre côté, avec la pluie les jeunes nanas qui sortaient de boîte
voulaient toutes prendre un tacot pour rentrer et éviter de flinguer leur
brushing rigide et leurs jolies pompes. Pour cette raison, Shug était partisan
d’une pluie sans fin.
Il déboucha dans Hope Street et se gara à une borne. Ça n’allait pas être
long. Ils n’étaient que deux ou trois à attendre. Ils se trouvaient à deux pas
de la boîte de Sauchiehall Street et les professionnelles frigorifiées éjectées
du parc de Blythswood Square tomberaient rapidement sur eux à condition
de courir un peu. Dans tous les cas, c’était un bon emplacement pour une
nuit intéressante.
Shug tuait le temps en fumant et en écoutant les craquements de la cibi.
La répartitrice annonçait des clients à Possilpark et d’autres à aller chercher
sur Trongate. Joanie Micklewhite était la seule voix à la radio et chaque soir
il l’écoutait tenir ce monologue circulaire et répétitif, demander de l’aide,
attendre des réponses, donner des ordres, faire taire les contestations.
Il n’entendait jamais plus de la moitié de la conversation, comme si elle se
parlait à elle-même ou, lui semblait-il, comme si elle ne parlait qu’à lui.
Il aimait le ton paisible de sa voix. Il y trouvait quelque chose de
réconfortant.
Il finit sa cigarette et vit un couple sortir de la dernière séance bras dessus,
bras dessous. Les chauffeurs devant lui commencèrent tranquillement à
faire monter des clients et à s’éloigner dans la nuit. Seul en tête de file, il
regarda un groupe de filles faire tomber des frites sur le trottoir en se
disputant pour savoir comment elles allaient rentrer. Elles semblaient sur le
point de prendre un taxi mais non, la grosse pragmatique voulait attendre le
bus de nuit. Qu’elle y aille, se dit-il, et qu’elle prenne la flotte. La plus jolie
et la plus soûle titubait encore dans sa direction. Shug répéta son sourire
dans la pénombre.
Il fut tiré de ses pensées salaces par le bruit de doigts osseux frappant sur
sa vitre. « T’es libre mon pote ? demanda une voix d’homme.
– Non ! cria Shug en montrant les filles soûles.
– Tant mieux », répondit l’homme sans l’écouter. Il ouvrit la portière avant
que Shug ait le temps d’activer le verrouillage automatique et fit entrer sa
frêle carcasse et ses volumineux manteaux dans le taxi. « Tu connais le bar
des Rangers dans Duke Street ?
– Ouais, mon vieux », soupira Shug alors que la jolie fille se dirigeait vers
le taxi suivant. Il lui adressa un demi-sourire mais elle ne fit pas attention à
lui.
Ignorant la banquette de cuir noir qui occupait la largeur de l’habitacle,
l’homme déplia le strapontin pour s’asseoir juste derrière Shug. Un bavard
à tous les coups. Eh merde, c’est parti, songea Shug.
Il pleuvait dehors mais il faisait humide à l’intérieur. Le taxi sentit
rapidement le lait caillé. Le vieux portait une chemise jaunie et un costume
gris froissé sur lequel il avait enfilé un fin manteau en laine et un pardessus
démesuré. Ça lui donnait des airs de réfugié, sa frêle carcasse noyée sous
des mètres de shetland et de gabardine. Il portait une casquette Harris sous
laquelle pointait seulement son nez écarlate. Il commença presque
immédiatement à jacter. « Tu as vu le match mon gars ? demanda le
passager laiteux.
– Non, répondit Shug, sachant très bien où se dirigeait la conversation.
– Ah çà, t’as raté un super match, ouais, un putain de super match. »
L’homme fit un bruit désapprobateur. « Alors, c’est qui ton équipe ?
– Le Celtic », mentit-il. Il n’était pas catholique mais c’était le moyen le
plus rapide de mettre un terme à la conversation.
Le visage du vieux se renfrogna comme une serviette de bain tombée par
terre. « Oh bah, bordel de merde, j’aurais dû me douter que je montais dans
un bahut de papiste. » Shug le regarda dans le rétroviseur et pouffa sous sa
moustache. Il n’était pas pour le Celtic, ni pour les Rangers, mais il était fier
d’être protestant. Il aurait bien dissimulé le motif de sa chevalière
maçonnique mais le vieux ne faisait pas attention et était aussi ralenti qu’un
animal marin.
Fasciné, Shug le regarda entrer dans un état de désespoir distrait, passant
du larmoyant au belliqueux. Il tendait les mains devant lui comme s’il
argumentait avec Dieu le Père. Puis il posa les bras sur la cloison qui les
séparait et approcha sa bouche à quelques centimètres de l’oreille de Shug.
Les lèvres rendues humides par la boisson, il déversa une logorrhée
incohérente en faisant des mines comme un enfant qui apprend à parler. De
gros postillons maculaient la vitre. Shug enfonça le frein et l’homme se
cogna le front avec un bruit sourd. Tête nue mais déterminé, il reprit son
bla-bla. Shug fronça les sourcils. Il allait devoir nettoyer après lui.
Le vieux poivrot de Glasgow était une espèce en voie d’extinction : un
être traditionnellement inoffensif qui tendait à muter en quelque chose de
plus jeune et de bien plus sinistre à mesure que la drogue se propageait dans
la ville. Shug jeta un œil dans le rétro et regarda l’homme poursuivre son
solo alcoolisé, un flot de paroles si bas et incohérent qu’il n’en percevait
que quelques mots comme Thatcher, syndicats ou salauds. Sans la moindre
compassion, il le regarda passer du rire aux larmes.
La Louden Tavern était un bar sombre, sans fenêtres, dont la porte était
planquée en retrait d’un bâtiment bas. Elle était conçue pour résister aux
jets de pierres, de bouteilles et aux bombes. La façade de briques, peinte
aux couleurs rouge, blanc et bleu des Glasgow Rangers, était une
provocation flamboyante lancée dans l’ombre de Parkhead, stade du Celtic
Glasgow et Mecque sportive des catholiques.
Shug annonça le prix de la course, une livre soixante-dix, et le regarda
fouiller ses poches les unes après les autres. Tous les poivrots faisaient la
même chose. Leur paye du vendredi volait en éclats dans chaque bar où ils
passaient jusqu’à remplir leurs poches de pièces de cinq et dix pence dont le
poids cumulé les faisait se dandiner, un peu voûtés. Ils survivaient durant le
reste de la semaine avec leur butin, comptant sur les pièces qu’ils
retrouvaient un peu partout. Ils ne quittaient pas leur pantalon et leur grand
manteau, même pour dormir, de peur que leur femme ou leurs enfants ne les
doublent et aillent acheter du lait ou du pain avec la mitraille.
L’homme prit une éternité à fouiller chaque poche. Shug écoutait la voix
douce sur la cibi en essayant de garder son calme. Quand le poivrot disparut
enfin dans l’antre sombre du pub, Shug déboula dans Duke Street pour ne
pas rater la sortie des clubs. Devant la Scala, une petite dame le héla, agitant
la main comme un oiseau frêle. Shug avait le choix entre piler et l’écraser.
Elle monta dans le taxi et il fut soulagé de la voir prendre place au milieu
de la banquette du fond. « Alexandra Parade, s’il vous plaît. » Elle renifla,
fronça le nez et lança à Shug un regard dédaigneux. Elle devait avoir
l’impression que quelqu’un avait pissé dans une vieille casserole de
porridge.
Le taxi commença à gravir les pentes hérissées d’immeubles de
Dennistoun. Shug jeta un coup d’œil dans le rétro vers la femme qui le
regardait. Les femmes au foyer de la ville s’asseyaient toujours pile au
milieu, jamais près de la portière pour contempler le paysage, ni sur le siège
rabattable comme le faisaient les vieux en mal de compagnie. Elle était
comme toutes les autres, droite et rigide, une reine presbytérienne, jambes
serrées, dos raide, mains sur les genoux. Elle avait réuni les pans de son
manteau, ses cheveux étaient coiffés, même à l’arrière, et elle avait le
visage fermé comme un masque.
« Quel temps affreux, finit-elle par dire.
– Ouais, à la radio ils disaient qu’il va flotter toute la semaine. » Il y avait
quelque chose chez cette femme qui lui rappelait sa mère. Les mains rêches,
et le petit gabarit qui ne faisait pas justice à la force et la puissance qui
l’animaient sûrement. Il pensa aux nuits où son père levait le poing sur elle.
Plus elle encaissait, plus il la cognait, jusqu’à ce que sa peau vire au rouge,
puis au bleu, puis au noir. Shug la revoyait devant son miroir, faisant
tomber ses cheveux sur son visage et étalant un peu plus de maquillage
autour de ses yeux pour cacher les ecchymoses.
« Comme je disais, je prends pas de taxi d’habitude. » Elle cherchait son
regard dans le rétroviseur.
« Ah non ? demanda Shug, content qu’elle interrompe ses pensées.
– Oh non, mais bon, j’ai gagné un petit quelque chose ce soir, voyez. C’est
rien qu’un peu, hein, mais ça fait bien plaisir. » Elle ne cessait de frotter
l’ongle de son pouce. « Et puis ça tombe à pic, vous savez, maintenant que
mon George a perdu son boulot, soupira-t-elle. Vingt-cinq ans chez
Dalmarnock Iron Works, vingt-cinq ans, et tout ce qu’il a eu, c’est trois
semaines de salaire. Trois semaines ! Ah çà, j’y suis allée moi et puis j’ai
frappé à la porte de ce gras du bide qu’est contremaître, l’autre rougeaud là,
et j’y ai demandé ce qu’il était censé faire avec trois semaines de solde,
mon George. » Elle ouvrit le fermoir de son petit sac à main et regarda à
l’intérieur. « Vous savez ce qu’il m’a dit ce gros sac ? “Madame Brodie,
votre mari peut s’estimer heureux d’avoir eu trois semaines. J’ai des jeunes
gars avec toute leur vie devant eux qui ont eu droit qu’à la fin de leur
quart.” Ça m’a mise en boule, ça je vous le dis. Alors j’y ai fait : “Eh ben
moi, j’ai deux grands gars à nourrir à la maison et ils trouvent pas de boulot
non plus, alors qu’est-ce que je fais ?” Il m’a regardée et il a dit du tac au
tac : “Essayez l’Afrique du Sud !” »
Elle referma son sac. « Ils sont même jamais étés jusque dans le South
Lanarkshire, alors l’Afrique du Sud ! » Elle ne cessait de frotter son pouce
rouge. « C’est pas normal. Le gouvernement devrait faire quelque chose.
Fermer les métallos et les chantiers navals. Et puis après ça va être les
mineurs, moi je vous le dis ! L’Afrique du Sud ! Jamais de la vie ! Aller
jusqu’en Afrique du Sud pour fabriquer des bateaux pas chers et les
renvoyer chez nous et mettre d’autres garçons au chômage ? Ah les
salauds !
– C’est pour les diamants, fit remarquer Shug. Ils vont en Afrique du Sud
pour travailler dans les mines de diamants. »
La femme le regarda comme s’il l’avait contredite. « Eh ben je m’en fiche
de ce qu’ils creusent, ils pourraient bien sortir de la réglisse du cul d’un
Noir, pour ce que ça me fait. Mais ils devraient travailler ici à Glasgow et
manger les plats de leur mère. »
Shug enfonça l’accélérateur. La ville changeait, il le lisait sur les visages.
Glasgow n’avait plus de but, il ne le voyait que trop bien derrière son pare-
brise. Il le ressentait dans ses recettes. Il avait entendu dire que Thatcher ne
voulait plus d’honnêtes travailleurs, que son futur c’était la technologie,
l’énergie nucléaire et la santé privatisée. L’industrie c’était terminé et les
squelettes des sites tels que Clyde Shipworks ou Springburn Railworks
gisaient dans la ville comme des dinosaures en décomposition. Des
immeubles entiers de jeunes hommes promis aux métiers de leurs pères qui
n’avaient plus d’avenir. Les hommes perdaient jusqu’à leur masculinité.
Shug avait vu les familles ouvrières quitter les quartiers pauvres. Les
urbanistes et les fonctionnaires de la classe moyenne avaient cru avoir un
éclair de génie en ceignant Glasgow de villes nouvelles et de lotissements
bon marché. Avec un carré d’herbe et une vue sur le ciel, tous ses maux
étaient supposés disparaître.
La femme était immobile sur la banquette arrière. La peau autour de ses
pouces était usée et l’inquiétude incrustée aux coins de sa bouche. Ce ne fut
que lorsqu’elle toucha ses cheveux à l’arrière de sa tête que Shug eut la
confirmation qu’elle était toujours vivante. Il la déposa à l’entrée de sa
résidence et elle lui glissa une livre dans la main.
« Hé, qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama-t-il. J’ai pas besoin de tant.
– La ferme ! souffla-t-elle. C’est qu’un petit bout de ce que j’ai gagné.
Je fais passer ma chance. Y a guère que la chance qui pourra nous sortir de
ce merdier. »
Shug accepta le pourboire à contrecœur. Qu’ils aillent se faire foutre, tous
les touristes anglais avec leurs Kodak. Shug l’avait déjà remarqué, c’étaient
ceux qui avaient le moins qui donnaient le plus.
Le temps qu’il revienne en centre-ville, la dernière séance était terminée et
la ville se préparait à quelques heures d’un sommeil froid. Certaines boîtes
qui fermaient plus tard avaient encore la musique à fond mais c’était du
suicide de se garer devant pour attendre des clients car les premiers bourrés
n’en sortiraient que bien après minuit. Shug soupira et envisagea de tourner
dans les parages. Peut-être qu’il pourrait ramasser une fille qui s’était
retrouvée à surveiller les verres de cidre de ses copines pendant qu’elles
dansaient avec des types. Les nanas les plus moches partaient généralement
les premières. Il en avait ramené chez elles par le passé, il avait même
attendu, compteur éteint, pendant qu’elles allaient s’acheter un paquet de
chips ou des biscuits au chocolat chez le Paki du coin pour se consoler. Si
vous leur parliez gentiment, elles se montraient vraiment sympas en retour.
Il avait desserré sa cravate, se préparant à une longue attente, quand la
douce voix se fit entendre à la radio. « Voiture trente et un, voiture trente et
un. À vous. » Son cœur se serra. C’était Agnes. Forcément.
Il décrocha le récepteur noir et appuya sur le bouton latéral. « Voiture
trente et un, j’écoute. » Il y eut une longue pause et il attendit la nouvelle.
« On te demande à Stobhill, une course pour Easton, dit Joanie
Micklewhite.
– J’ai des clients que j’emmène à l’aéroport. Vous n’avez pas quelqu’un de
plus proche ?
– Désolé, mon chou ! Tu as été demandé spécifiquement. » Il l’entendait
presque sourire. « La cliente dit que tu peux prendre ton temps, ce n’est pas
pressé. »
Il ne l’avait pas vue venir, celle-là. Agnes, bien sûr, ou même sa première
femme lui réclamant de l’argent pour les quatre gamins mais il n’avait pas
pensé que ce serait ça. Ils n’en étaient quand même pas déjà là, si ?
Le trajet jusqu’au vieil hôpital en haut de la colline était rapide à cette
heure de la nuit. C’était au Royal Infirmary qu’on allait après s’être pris un
coup de couteau au stade ou après une brouille domestique le jour des
allocs. Stobhill c’était là où Glasgow voyait le jour et s’éteignait. Une
nana falote se tenait dans la lueur du hall vêtue d’un tablier bleu de fille de
salle. Elle tirait sur ses collants détendus. Son maquillage avait coulé à
cause du froid et des larmes et il remarqua le cercle de mégots à ses pieds,
comme si elle l’avait attendu dans le froid pendant toute sa pause. Shug
sourit. Vingt-quatre ans à peine et c’était déjà son paillasson.
« Je croyais que tu viendrais pas, dit-elle en montant à l’arrière du taxi.
– Pourquoi tu m’as fait venir ici ?
– Tu me manquais, c’est tout. Ça fait des semaines que je t’ai pas vu. »
Elle décroisa et recroisa ses épaisses jambes avec coquetterie. « Tu m’as pas
oubliée, quand même ? » Elle était tout sourire.
Shug se retourna sur son siège. « Mais pour qui tu te prends, putain, Ann
Marie ? J’essaie de gagner ma croûte et toi tu me fais traverser la ville
comme si j’étais un clébard qui a pissé sur le tapis. » Il cogna du poing
contre la vitre. « Il faut qu’on soit discrets. Qu’on reste cool. Qu’est-ce qui
va se passer si Agnes l’apprend, à ton avis, hein ? Je vais te le dire, moi.
Elle va t’attraper par la peau du cou et te traîner sur toute la longueur de la
Clyde pour commencer. Et puis quand elle en aura fini avec ta carcasse,
c’est ton nom qu’elle va traîner dans la boue. Elle va appeler tes parents
tous les soirs quand ils seront au lit. Elle va les réveiller pour leur dire que
la bonne petite catholique qu’ils ont élevée se fait tringler par un homme
marié. » Il marqua un temps, attendant que ses paroles fassent leur effet.
« C’est vraiment ça que tu veux ? »
Les larmes coulaient sur son visage et formaient une flaque sur son tablier.
« Mais je t’aime. »
Shug fit un virage sec et se gara dans un recoin sombre du parking désert.
Il jeta un œil à sa montre et croisa son regard dans le rétroviseur. « Ouais
bah, alors déloque-toi. J’ai que cinq minutes. »
En retournant en ville, Shug eut faim. Il était certain qu’Ann Marie n’allait
pas rappeler la centrale de sitôt. C’était une gentille fille, avec des seins
lourds et un gros appétit, mais elle en réclamait trop. C’était le problème
avec les petites jeunes : elles ne voyaient pas de raison de ne pas espérer
mieux. Il allait vraiment falloir qu’elle dégage.
Il pensait justement à la voix à la radio quand elle s’adressa de nouveau à
lui. « Voiture trente et un, voiture trente et un. À vous. »
Il prit le récepteur et retint son souffle, sa chance commençait à tourner.
« Joanie ?
– Appelle. Chez toi. Maintenant », fut sa réponse lapidaire.
Il gara le taxi à l’entrée de Gordon Street et, après avoir extrait quelques
pièces de son monnayeur, il courut sous la pluie jusqu’à une vieille cabine
téléphonique rouge. Il faisait humide à l’intérieur et ça sentait la pisse.
Il avait déjà essayé d’ignorer les ordres d’Agnes mais ça n’avait fait
qu’empirer les choses. Elle insisterait et deviendrait de plus en plus
ordurière à mesure que la nuit avancerait. La meilleure chose à faire c’était
Appeler. Chez lui. Maintenant.
Elle décrocha avant la fin de la première sonnerie. Elle devait être assise à
la console de l’entrée en similicuir, ne faisant rien d’autre qu’attendre, boire
et attendre encore.
« A-allô, fit la voix.
– Agnes, qu’est-ce qui se passe ?
– Eh bien, dites donc, si c’est pas le grand queutard en personne.
– Agnes, soupira Shug, qu’est-ce que c’est ce coup-ci ?
– Je sais, cracha-t-elle, ivre.
– Tu sais quoi ?
– Je sais. Tout.
– Je comprends rien de ce ce que tu me racontes. » Il dansait d’un pied sur
l’autre dans la cabine étroite.
« Je saiiiis, retentit la voix, ses lèvres humides trop proches du combiné.
– Si tu continues comme ça, je vais devoir retourner bosser. »
Il y eut un profond sanglot au bout du fil.
« Agnes, tu peux plus appeler la centrale, je vais me faire lourder. Je rentre
dans quelques heures et on pourra parler à ce moment-là. OK ? » Pas de
réponse. « Et tu veux savoir ce que je sais, moi ? Je sais que je t’aime »,
mentit-il. Les sanglots s’amplifièrent. Shug raccrocha.
La pluie et la pisse avaient traversé ses chaussures à glands. Il empoigna à
nouveau le combiné noir et le cogna contre la cabine rouge. Il éclata trois
carreaux avant que le téléphone se brise, avant de se sentir mieux. De retour
dans le taxi, il dut rester immobile dix minutes avant de parvenir à desserrer
ses doigts du volant.
Il irait peut-être mieux après avoir mangé. Il chercha sa boîte à pique-
nique en plastique sous son siège. Elle sentait la margarine et le pain blanc,
le mariage et les appartements encombrés. Les morceaux de corned-beef
qu’Agnes lui avait emballés lui retournèrent l’estomac. Il les balança dans
le caniveau et coupa par des petites rues jusqu’à se garer devant la friterie
DiRollo’s. Ouverte toute la nuit, une valeur sûre. DiRollo’s était prisé des
taxis et des prostituées pour ses horaires indus et la discrétion de son patron.
Il y avait un gros homard rouge peint sur l’enseigne mais rien d’aussi
exotique à la carte.
Joe DiRollo se trouvait derrière le comptoir, sa place à toute heure de la
journée semblait-il. La nuit, la lumière des néons lui donnait des airs de
cadavre. Petit, ses rares cheveux plaqués en arrière avec de la graisse de
friteuse, de la gomina ou les deux. Comme un iceberg huileux, seules sa
grosse tête et ses épaules étaient visibles au-dessus du comptoir. Le reste de
sa masse cireuse était planqué contre la machette qu’il gardait à portée de
main. Il accueillait tout le monde par un raclement de gorge glaireux et un
hochement de sa grosse tête.
« Comment ça va, Joe ? demanda Shug que la réponse n’intéressait guère.
– Oh, pas trop mal.
– Tu as reçu beaucoup de ces belles dames de la nuit ? » Shug montra du
pouce une cliente émaciée qui, les yeux fermés, tanguait sur ses pieds.
« Bah, ça rentre et ça ressort, tu connais ça. » Il rit à sa propre plaisanterie.
« Mais c’est pas bien bon pour les affaires, hein. Elles mangent un demi-
paquet de frites, un soda et puis c’est tout ! Elles me demandent si elles
peuvent utiliser les gogues, mes gogues, alors le vieux Joe il leur dit OK.
C’est un bon gars mais elles, elles ressortent qu’après une plombe.
Elles bouffent un demi-paquet de frites et après elles vont se rincer le con
dans mes chiottes. »
Shug considérait le poisson pané dans la vitrine chauffée. « C’est la
drogue. Moi, aujourd’hui, j’oserais même plus les baiser avec la bite d’un
copain.
– Ouais, elles tombent comme des mouches. Quand c’est pas la drogue qui
les bute, c’est un enfoiré qui les étrangle.
– Tu vas me couper l’appétit, grimaça Shug. Mets-moi un fish and chips,
supplément sel et vinaigre, tu veux ? »
Joe prit un papier blanc dans lequel il balança une grosse portion de frites
grasses et un épais morceau de poisson pané doré. Il aspergea le tout de sel
et de vinaigre mais Shug lui fit signe de continuer. « Plus, Joe, plus. »
L’homme en rajouta jusqu’à ce que le papier soit imbibé.
Il lui tendit sa commande. « Au fait, tu m’as jamais répondu pour mon
offre. Tu la veux la petite baraque ou pas ? »
En plus de la friterie, Joe DiRollo était célèbre pour ses combines aux
dépens de la mairie de Glasgow. Il signait des baux de HLM aux noms de
ses nombreuses filles puis il les sous-louait en prenant dix livres par
semaine en plus du loyer que la ville lui faisait payer.
« Je te dirai ça, lança Shug en reculant vers la porte. Mme Bain est, disons,
un peu difficile.
– Je suis surpris que t’aies envie de déménager pour tout dire. Je pensais
que tu vivais comme un roi, là-haut à Sighthill.
– Le Roi se porte bien, c’est la Reine qui exige une décapitation. Garde-
moi la maison quelque temps. Il y a encore pas mal de choses qui doivent
s’aligner. Je veux que tout soit parfait. » Il sourit et croqua dans une frite.
Le temps que Shug finisse son dernier morceau de poisson il ne restait
qu’une heure de boulot. Il baissa les vitres alors que le soleil se levait sur
George Square, inondant la ville d’une chaude lumière orangée et
embrasant la statue de Rabbie Burns. C’était la meilleure heure de la
journée, la ville était en paix avant que les masses diurnes ne viennent tout
gâcher. Il regarda l’horloge, pressé, et partit plus tôt que prévu en direction
de North Side.
Alors qu’il roulait à faible allure pour retrouver Joanie Micklewhite, il
laissa les vitres baissées et enclencha le désodorisant vert avec l’index.
Elle débaucherait bientôt et ils pourraient alors se dire toutes les choses
qu’ils ne pouvaient pas se raconter sur la cibi. Il fit un créneau serré près de
quatre ou cinq autres taxis et l’attendit, avachi dans son siège, souriant
comme un idiot, les yeux rivés sur la porte d’entrée comme si c’était Noël.
4
Ils étaient tous les deux trempés, assis au bord du lit, quand les lampadaires
s’allumèrent. Agnes avait fait couler un bain à Shuggie puis, comme elle se
sentait seule, elle avait rejoint son petit dernier dans la baignoire. Lizzie
aurait fait une crise si elle avait vu ça. Ça allait devoir cesser bientôt, il
était trop futé pour un enfant de cinq ans. C’était la première fois qu’il avait
regardé ses parties génitales puis considéré les siennes comme un jeu des
sept différences.
Le bain avait refroidi alors qu’ils jouaient à remplir les bouteilles de
shampoing et à s’arroser avec l’eau savonneuse. Elle l’avait laissé gratter le
vieux vernis à ongles sur ses orteils, son soin et son attention lui faisant
l’effet d’un penny inséré dans un compteur vide.
Au bord du lit, elle coiffa les cheveux noirs et lisses du garçon, lequel,
concentré, gardait la tête baissée. Il faisait crisser les pneus de sa petite
voiture sur le labyrinthe du couvre-lit cachemire et la faisait grimper sur les
jambes nues de sa mère aussi facilement que dans les côtes des Campsies.
Sans savoir ce qu’il avait sous les yeux, il passa sur les cicatrices blanches,
souvenirs des ongles de Shug qui striaient l’intérieur de sa cuisse. Puis la
voiture fit marche arrière pour revenir sur le couvre-lit. Les pneus crissaient
de plus belle et le garçon relevait la tête vers elle avec sur le visage le même
sourire satisfait que son père.
Agnes sortit une canette de bière d’une cachette et tira délicatement la
languette. D’un doigt soigneux, elle rassembla les gouttes pétillantes pour
les mettre dans sa bouche. Elle donna la boîte de Tennent’s vide au garçon.
Il avait toujours aimé les photos de pin-up qui les ornaient et il était content
d’en découvrir une nouvelle. Il se concentra pour déchiffrer lentement les
lettres de son nom comme son Papi Wullie le lui avait appris : Shh-hee-nah.
La sonorité lui plut.
Shuggie ramassait les canettes vides dans la maison et alignait les femmes
au bord de la baignoire. Il caressait leurs minuscules cheveux et les faisaient
se parler, des monologues interminables où il était surtout question de
commandes de chaussures sur catalogue et de maris infidèles. Big Shug
l’avait surpris une fois. Il avait regardé avec fierté Shuggie aligner les
femmes et déchiffrer leurs noms phonétiquement. Il s’en était vanté plus
tard à la centrale. « Cinq ans, hein ! disait-il. C’est bien le fils à son père. »
Agnes l’avait regardé avec tristesse, sachant ce qui se passait réellement.
Plus tard cette semaine-là, elle emmena Shuggie au BHS et lui acheta une
poupée. Daphne était un poupon joufflu avec une coiffe huppée de
ménagère des années 1950. Shuggie adorait la poupée. Il jeta les canettes
avec les filles à la poubelle après ça.
Shuggie scrutait sa mère en silence. Il était toujours en train d’observer.
Elle avait élevé ses trois enfants dans le même moule et chacun était aussi
observateur et grave qu’un gardien de prison.
« C’est moi qu’j’y dis qu’est-ce qu’on y fait ! » lança-t-il, imitant une
bêtise entendue à la télé.
Agnes sursauta. Elle prit le visage du garçon entre ses doigts vernis et lui
appuya délicatement sur les joues, jusqu’à ce que ses lèvres ressortent.
« C’est moi QUI dis, le corrigea-t-elle. Qui dis ce QUE L’ON fait. »
Il aimait sentir les mains de sa mère sur son visage alors il pencha
légèrement la tête et répéta pour l’embêter : « C’est moi qu’j’y dis. »
Agnes fronça les sourcils. Elle glissa l’index dans la bouche de Shuggie et
fit doucement descendre sa mâchoire. « Ce n’est pas la peine de t’abaisser à
leur niveau, Hugh. Essaie encore. »
Avec le doigt de sa mère dans la bouche, Shuggie parvint à une
prononciation correcte, quoique peu claire. Il s’efforçait de prononcer
chaque mot en entier, sans ajouter de son parasite, comme elle aimait.
Agnes hocha la tête et relâcha sa lèvre.
« Est-ce que c’est çui qui dit qu’y est, qu’j’y dis, qu’y m’fait ? » Il éclata
de rire avant d’avoir réussi à terminer ses âneries. Agnes s’accroupit pour le
poursuivre et il courut autour du lit en couinant de bonheur et de terreur.
Une pile de cassettes était posée à côté du radioréveil. Il la fouilla en les
éparpillant par terre jusqu’à trouver celle qu’il cherchait. Shug avait acheté
le réveil à Agnes. Il avait conservé des tonnes de bons cadeaux de la
station-service qu’il avait réunis avec un élastique et il les lui avait tendus
comme si ç’avait été un lingot d’or. Le bouton en plastique permettait
d’ouvrir le lecteur. Shuggie enclencha la cassette et la rembobina jusqu’au
début en la faisant hurler. Le son du radioréveil était faible et creux mais
elle s’en fichait. La musique donnait l’impression que la pièce était moins
vide. Shuggie se mit debout sur le lit et posa les bras sur les épaules de sa
mère. Ils se balancèrent ainsi quelques instants. Elle lui embrassa le nez.
Il embrassa le sien.
Quand la chanson se termina, Shuggie regarda sa mère étreindre sa canette
contre sa poitrine et tournoyer dans la chambre. Agnes ferma les yeux, serra
les paupières, et retourna à l’endroit où elle se sentait jeune, pleine d’espoir
et désirée. Au Barrowland, où des inconnus la suivaient avec appétit sur la
piste de danse et où les femmes baissaient les yeux, jalouses. Elle déplia ses
doigts comme un bel éventail et se passa la main sur le corps. Juste au-
dessus des hanches, elle toucha le bourrelet tenace qu’elle avait gagné en
donnant naissance à ses trois gamins. Ses yeux s’ouvrirent brusquement et
elle revint du passé en se sentant nulle, idiote et grosse.
« Je déteste ce papier peint. Je déteste ces rideaux, ce lit et cette putain de
lampe. »
Shuggie se mit debout en chaussettes sur le couvre-lit. Il passa les bras
autour de ses épaules et essaya de nouveau de s’accrocher à elle mais cette
fois elle le repoussa.
Le petit appartement n’était jamais silencieux, les murs étaient trop fins.
Il y avait le bourdonnement constant de la grosse télé que son père écoutait
trop fort. Les plaintes de Catherine, à mi-voix, et le cordon qui rongeait le
vernis au bas de la porte de sa chambre tandis qu’elle faisait les cent pas en
se lamentant au téléphone sur ses malheurs d’ado de dix-sept ans. Il y avait
les voisins de chaque côté et, au seizième étage, le vent, le vent incessant
qui faisait vibrer les fenêtres mal ajustées.
Agnes se prit la tête à deux mains. Elle écouta ses parents hurler de rire
devant le numéro d’un comique anglais efféminé. Ses deux aînés étaient
sortis, Dieu seul savait où. Ils étaient toujours fourrés quelque part
maintenant, ils évitaient ses baisers et roulaient des yeux à tout ce qu’elle
disait. Elle ignora la respiration légère de Shuggie et l’espace d’un instant
ce fut comme si elle n’approchait pas la quarantaine, comme si elle n’était
pas une femme mariée avec trois enfants. Elle était de nouveau Agnes
Campbell, coincée dans sa chambre, à écouter ses parents à travers le mur.
« Danse pour moi, dit-elle soudain. Faisons une petite fête. » Elle enfonça
la touche du radioréveil et appuya sur « avance rapide » jusqu’à avoir
remplacé la chanson triste par un air plus entraînant.
Shuggie leva la canette d’Agnes. Il la porta à ses lèvres comme si c’était
de la potion magique. Le goût amer de l’avoine le fit tressaillir, ce mélange
de soda au gingembre, de lait et de porridge. Il dansa pour elle, il faisait des
pas de droite à gauche en claquant des doigts, toujours à contretemps.
Quand elle rit, il redoubla d’efforts. Il refit ce qui l’avait amusée une
dizaine de fois jusqu’à ce que son sourire devienne pincé et faux puis il
chercha un nouveau pas qui la mette en joie. Il rebondissait sur le lit en
agitant les bras pendant qu’elle riait et applaudissait. Plus elle avait l’air
gaie, plus il voulait tournoyer et battre l’air. Le motif du papier peint
risquait de le rendre malade mais il continuait de faire des moulinets en se
dandinant. Agnes balança la tête en arrière pour hurler de rire, la tristesse
avait quitté ses yeux. Shuggie claquait des doigts comme un forcené et
dodelinait de la tête, sans trouver le rythme. Ça n’avait pas d’importance.
Ils étaient tous les deux essoufflés d’avoir trop ri quand ils l’entendirent.
Dans le couloir, la porte d’entrée s’ouvrit et se referma. C’était une
aspiration du vent et une contraction de l’espace plus qu’un véritable son.
Des pas lourds avancèrent lentement sur la moquette jusqu’à la porte de la
chambre. Agnes ramassa les canettes vides et les cacha de l’autre côté du
lit. Elle remit ses bagues à l’endroit et, se tournant vers la porte avec
impatience, elle afficha son sourire le plus guilleret. Les pas lourds
s’arrêtèrent. Agnes et Shuggie écoutèrent le tintement léger de la monnaie
dans la poche de pantalon. Un soupir discret et les pas s’éloignèrent en
direction du salon. Il était rentré pour prendre son premier casse-croûte.
Ç’aurait dû être un moment à passer ensemble. Elle écoutait maintenant
Shug saluer ses parents d’une voix morne. Agnes savait que son père
lèverait les yeux vers lui et lui sourirait, que la télévision se refléterait sur
ses lunettes. Wullie se lèverait pour céder le fauteuil à Shug. Les deux
hommes tourneraient autour comme dans un jeu de chaises musicales
maladroit puis Shug mettrait la main sur l’épaule de Wullie pour qu’il se
rassoie. Lizzie, impassible, irait mettre la bouilloire sur le feu et
frissonnerait sûrement, comme si ce n’était pas Shug mais le vent glacial
des collines qui venait de faire son entrée.
Agnes écouta toute la scène se dérouler derrière le mur. D’un geste ample,
elle attrapa les crèmes et les bouteilles de parfum sur sa commode et les
balança à travers la pièce. La lampe gisait sur le flanc, brisée. L’ampoule
nue qui baignait son visage d’une lumière crue la changeait tellement que
Shuggie en fut effrayé. Tout s’était délité si rapidement.
Agnes se laissa tomber sur le bord du lit. Shuggie sentit sa canette se
déverser sur le matelas et tremper ses chaussettes. Elle enfonça son visage
dans les cheveux du garçon et sanglota, des larmes sèches de frustration,
son souffle moite contre son cou. Elle s’allongea sur le lit et l’attira auprès
d’elle. Alors qu’elle l’agrippait, il remarqua son visage décomposé, le
maquillage autour des yeux qui s’estompait et dégoulinait. Elle ressemblait
à certaines pin-up des canettes : un imprimeur peu soigneux, une trame mal
alignée et soudain la femme n’était plus un tout mais un ramassis de
couches disparates.
Agnes attrapa ses cigarettes à l’autre bout du matelas, elle en alluma une
et tira dessus bruyamment jusqu’à ce que l’extrémité s’embrase en une
cendre cuivrée. Elle la regarda quelques instants et sa voix se brisa alors
qu’elle chantait la chanson de la cassette. Elle étendit son bras droit avec
grâce et tint la cigarette allumée contre les rideaux. Shuggie regarda la
cendre qui couvait et la fumée grise qui finit par s’en échapper.
Il commença à remuer quand la fumée explosa en une flamme orange.
Agnes le serra fort contre elle de son bras libre. « Chuuut. Sois un grand
garçon pour ta maman. » Son regard avait un calme de mort.
La chambre vira au doré. Les flammes grimpaient sur les rideaux
synthétiques et se mirent à courir vers le plafond. La fumée noire montait à
toute vitesse comme pour distancer le feu dévorant. Il aurait eu peur mais sa
mère paraissait si paisible et la chambre n’avait jamais été aussi belle, avec
les ombres qui dansaient sur les murs et le motif du papier peint qui prenait
vie comme des milliers de poissons fumants. Agnes s’accrochait à lui et
ensemble ils contemplaient en silence cette beauté inédite.
Les rideaux étaient pratiquement consumés, ils gouttaient sur le tapis
comme une boule de glace. Une partie du papier peint qui s’était décollé
autour de la fenêtre humide prenait feu et la tringle en plastique fondit et se
cassa en deux comme un pont qui s’effondre. Une grosse goutte de rideau
bouillonnante atterrit sur le coin du lit et la fumée s’épaissit autour d’eux.
Shuggie recommença à gigoter. Il n’arrêtait pas de tousser. Une toux
sombre, collante et amère, comme la fois où un des feutres dont Lizzie se
servait pour le bingo avait éclaté dans sa bouche. Agnes ne bougeait pas, les
yeux fermés, elle chantait la chanson triste.
Big Shug apparut dans l’obscurité du couloir. Quand l’oxygène entra dans
la pièce, les flammes traversèrent le plafond pour l’accueillir. L’instant
d’après, il se jeta sur le lit et ouvrit la fenêtre. Il poussa le polyester brûlant
au-dehors à mains nues. Il ramassa les plus gros morceaux de magma en
fusion sur le sol et les balança à la suite du tissu enflammé. Il ressortit aussi
soudainement et Shuggie appela son père, certain qu’il les avait
abandonnés.
Quand Shug revint, il faisait tournoyer des serviettes de bain imbibées
d’eau. Elles faisaient gicler de l’eau acide chaque fois qu’elles touchaient
quelque chose et les flammes mouraient sous leurs coups. Shug se tourna
vers le lit et abattit les serviettes humides sur les corps enchevêtrés. Shuggie
essaya de ne pas pleurer malgré les coups de fouet qui cinglaient sa peau.
Agnes était allongée, rigide, les yeux fermés.
Quand la dernière flamme s’éteignit, Shug tourna le dos à sa femme et son
fils. Shuggie voyait ses épaules agitées par la colère, et quand il se retourna
il découvrit son visage rougi et ses doigts recroquevillés, écarlates, à vif là
où il s’était brûlé.
Lizzie et Wullie étaient restés dans la pénombre du couloir. Shug arracha
son fils des bras d’Agnes et le colla dans ceux de Lizzie. Agnes gisait inerte
sur le lit et quand Shug lui pinça le visage ses lèvres s’écartèrent
étrangement comme la bouche d’un poisson. Il se pencha pour la secouer
brutalement en l’appelant jusqu’à ce que la commissure de ses lèvres soit
remplie de postillons.
Rien n’y fit.
Il regarda Lizzie qui serrait le garçon contre elle. Wullie passa son épaisse
main calleuse sous ses lunettes, des larmes coulaient déjà sur son visage.
Shug regarda sa femme et son corps sans vie. Le silence avait envahi la
chambre. Personne ne savait quoi dire.
Agnes se méfiait du calme.
Elle ouvrit un œil, sa pupille était noire et dilatée mais lucide. Elle porta la
cigarette mutilée à ses lèvres. « Mais où t’étais passé, putain ? »
5
Le centre-ville grouillait d’orangistes. Avec leurs flûtes, leurs fifres et leurs
tambours, ils avaient paradé depuis le cénotaphe de George Square jusqu’au
parc de Glasgow Green. À la fenêtre du bureau, Catherine avait regardé
passer les bannières et les écharpes des différentes loges. Au début, les
protestants chantèrent leur soutien au roi Billy et plus tard, une fois les pubs
ouverts, ils entonnèrent « Au cul, au cul, bâtards de Fenians » sur un air que
Catherine ne reconnut pas et dont elle doutait qu’eux-mêmes le connaissent.
Les policiers en gilet fluorescent avaient passé la journée sur leurs
chevaux nerveux. Maintenant que la marche était finie, de jeunes hommes
s’assemblaient pour chanter des chansons sectaires comme une chorale
haineuse. Ils criaient sur les jeunes filles qui passaient et poursuivaient tout
homme qui ne portait pas les bonnes couleurs.
Catherine quitta le bureau le plus tard possible dans l’espoir de laisser
passer le pire de la journée. Devant le grand bâtiment de grès, elle regretta
amèrement d’avoir mis son nouveau manteau vert émeraude et ses bottines
en daim. Alors que les nuages s’amoncelaient devant le soleil de juillet, elle
pesta de devoir travailler le samedi de la parade orangiste. Ce n’était même
pas qu’elle fût si douée pour les chiffres mais M. Cameron insistait pour
qu’elle soit là quand il était au bureau afin de répondre aux téléphones qui
ne sonnaient jamais et de lui préparer son thé qu’il ne buvait pas.
Ce n’était pas si mal pour un premier boulot, avait insisté Shug, son beau-
père, surtout pour une bécasse tout juste sortie du lycée avec la cervelle
parasitée par les garçons et les fringues. Les prêts bancaires étaient
terriblement ennuyeux mais elle aimait la façon dont tout devait être
correctement organisé et réglé. Elle aimait voir l’encre rouge au bas de
chaque page du grand livre, des chiffres concordants, indiscutables, vrais.
D’une certaine façon, elle tenait ça d’Agnes, cette minutie, cet œil aiguisé
sur ce que l’on avait et ce que l’on pouvait dépenser.
Ce n’était pas mal comme job et en plus M. Cameron avait un fils beau et
baraqué et, alors qu’elle rentrait furtivement vers la maison, Catherine
s’autorisa à penser à lui. L’autre jour au cinéma, Campbell Cameron n’avait
été que mains baladeuses, un vrai calamar libidineux. Même son pelotage le
plus tendre ressemblait à un dû, une exigence.
Sa mamie l’avait prise à part pour lui dire qu’elle était une niquedouille et
qu’elle ferait mieux d’épouser Seamus Kelly. Lizzie lui expliqua qu’elle
avait fait le choix d’épouser son gentil catholique et qu’il était resté à ses
côtés pendant quarante ans, qu’ils avaient traversé toutes sortes de
difficultés. Il était facile d’ignorer les conseils de sa grand-mère. Après tout,
d’aussi loin que Catherine pût s’en souvenir, Lizzie n’avait eu que deux
canapés neufs et le mariage ne pouvait quand même pas se limiter à des
mains parcourues de crevasses et des genoux qui grincent. Lizzie n’avait
pas besoin de s’inquiéter du jeune Cameron de toute façon. Son beau-père
essayait de la caser avec Donald Jr, son neveu.
Quand elle avait rencontré son demi-cousin pour la première fois, elle
avait été secrètement émoustillée par sa posture, l’impression qu’il donnait
de se sentir tout à fait chez lui dans leur tout petit salon. Donald Jr
s’asseyait, sûr de lui, les jambes écartées, prenait plus de place que ce qui
lui revenait et parlait de lui-même sans la moindre modestie. Elle aimait les
moyens discrets par lesquels il lui faisait savoir qu’il était plus important
qu’elle. Ils avaient toujours cet air-là, les parpaillots, l’air si aimés, si bien
nourris, toujours le centre de leur propre vie. Ils faisaient la fierté de leur
mère, même dans leur honte et leurs défauts, et Donald Jr semblait
totalement dépourvu de conscience ou d’un quelconque poids sur les
épaules. Il étincelait, même si en réalité son teint était plutôt d’un rose frais
et translucide.
Catherine aimait le regarder manger. Elle était scandalisée de le voir
préférer le jus d’agneau à la soupe aux choux et qu’il s’attende toujours à
avoir trois saucisses entières avec son ragoût de pommes de terre.
Elle l’avait regardé tendre son assiette à Lizzie pour être resservi. Alors
comment pouvait-elle expliquer à sa petite mamie qu’elle s’estimait
chanceuse de l’avoir ? Tout le monde savait qu’il avait tripoté des dizaines
de filles pendant qu’elle, elle partageait sa chambre avec ses deux frères.
Donald Jr n’était pas obligé de payer un loyer à sa mère. Il n’avait pas à se
sentir reconnaissant ou coupable de quoi que ce soit.
Dès leur rencontre ou presque, il avait essayé de la défaire de sa virginité.
Catherine lui avait fait la leçon sur la première communion et il s’était
marré quand elle lui avait révélé qu’elle voulait vraiment attendre le
mariage. En cela, il était bien le neveu de Shug. Elle enfonçait ses ongles
dans la paume de sa main et l’éconduisait chastement. Au fond, elle aimait
ce rare déséquilibre du pouvoir, même si une partie d’elle-même supposait
qu’il finirait par la larguer pour cette raison. Pourtant, Donald Jr ne s’enfuit
pas. Au contraire, il parla à son oncle Shug et, le jour des dix-sept ans de
Catherine, il demanda sa demi-cousine en mariage en haut d’un bus de
Trongate dans une mise en scène frimeuse pensée pour lui plus que pour
elle.
Quand la pluie redoubla, Catherine se mit à trottiner dans ses bottines à
talon. Toutes sortes d’histoires sordides s’étalaient en noir et rouge à la une
des journaux du soir, avec des photomatons de jeunes femmes violées et
assassinées dans les recoins sombres de la ville. Les journaux disaient que
c’étaient des prostituées et brodaient des histoires lourdement biaisées sur
leur dépendance à la drogue. Une jeune fille avait été étranglée et balancée
dans un ruisseau au bord de l’autoroute. Le tueur avait soigneusement replié
son corps violenté et l’avait glissé dans un sac-poubelle. Elle était restée là
des mois jusqu’à ce que des pêcheurs à la mouche ouvrent le sac et qu’une
main violette s’en échappe. Et pendant tout ce temps personne n’avait
signalé sa disparition. Wullie avait fait un bruit apitoyé dans son dentier et
Lizzie s’était demandé ce que fichait l’Église.
Catherine avait observé, horrifiée, les photos des filles assassinées. Leurs
joues creusées et leurs yeux enfoncés faisaient un contraste saisissant avec
le fond orange pâle de la cabine. Une jeune fille tuée, et le meilleur portrait
que la famille pouvait fournir c’était la photo d’identité qu’elle avait faite
pour sa carte de transport.
Il ne faisait pas encore nuit quand elle atteignit la cour bétonnée au pied de
leur tour. Dans le crépuscule, elle vit plusieurs jeunes gars attroupés autour
de quelque chose qu’ils poussaient avec un bâton. Ils étaient trop jeunes
pour être dehors à cette heure-ci, certains n’avaient ni blouson ni chaussures
sous la pluie de juillet. Le tas humide attira son attention, il avait quelque
chose de familier mais n’était pas à sa place. Catherine traversa l’esplanade
en espérant que ce n’était pas encore un chien mort. Quelqu’un faisait
crever tous les chiens errants de Sighthill avec de la mort-aux-rats, jugeant
que c’était plus humain que de les regarder suffoquer tout l’été.
Sur le sol, des rideaux violets se consumaient, humides et fumants, ils
avaient le même motif cachemire que ceux de sa mère. Elle compta les
étages par deux jusqu’au seizième et vit toutes les lumières allumées et les
fenêtres ouvertes malgré l’heure tardive. Ce n’était pas bon signe.
Probablement que son frère Leek ne serait pas à la maison. Si la soirée
s’était déroulée comme elle l’avait imaginé, il avait vu venir le coup au
moment du dîner et était parti se planquer. Il savait s’y prendre, être
suffisamment silencieux pour que personne ne remarque trop son absence.
Il fallait qu’elle le trouve. Elle ne pouvait pas affronter leur mère seule.
Une ruelle sombre s’enfonçait entre les rambardes de Saint Stephen’s sur
la droite et le grillage de Springburn Pallet Works sur la gauche. Elle était
réputée dangereuse car, une fois que l’on était engagé dedans, il était
impossible de faire demi-tour avant d’en avoir atteint le bout. Les bandes
l’adoraient. Au milieu de la ruelle, un couple de vieux ivres titubaient dans
les ordures portées par le vent. Catherine entendit la femme susurrer des
promesses salaces au vieil homme. Elle pressa le pas et se mit à quatre
pattes pour passer par un trou dans le grillage. Ses cheveux s’accrochèrent
et l’espace d’une seconde elle paniqua, croyant qu’ils la retenaient.
Catherine tira, s’arracha des cheveux, se libéra et tomba sur les fesses dans
la boue. Trempée et scalpée, elle regarda ses cheveux pendre comme la
fourrure d’un animal et réfléchit à la façon dont elle pourrait se venger de
Leek.
L’usine de palettes renfermait des milliers de tours faites de caisses en bois
bleues empilées. Chaque tour mesurait environ dix mètres de haut et était
aussi large que les fondations d’un immeuble. Le contremaître les avait
disposées comme les bâtiments d’un lotissement, des rangées et des
colonnes de dix tours, avec suffisamment d’espace pour faire circuler le
transpalette dans les allées. Elle compta comme Leek le lui avait un jour
appris de mauvaise grâce. C’était très facile de se perdre parmi les palettes
en plein jour et encore plus dans l’obscurité. Des spots fixés sur le côté de
l’entrepôt diffusaient une faible lumière dans le sens nord-sud mais il
suffisait de tourner à un angle pour qu’il fasse aussi noir qu’en pleine nuit.
Le temps qu’elle remarque les braises orangées qui dansaient dans les
ténèbres, c’était déjà trop tard. Elle essaya de partir en courant mais ses
talons humides dérapèrent et elle glissa dans le noir. Des mains dures lui
attrapèrent les bras et la tirèrent vers l’essaim de lucioles. Elle voulut crier
mais une main se plaqua sur sa bouche. Elle sentit le goût de la nicotine et
de la colle sur les doigts. Beaucoup de mains parcoururent son corps pour la
fouiller. Elle entendit le bruissement du velours côtelé quand une paire de
jambes bougea derrière elle. Elles se collèrent à elle et elle sentit l’homme à
travers son fin pantalon serré. Il était gonflé de sang et d’excitation.
Une braise incandescente s’approcha et brûla comme un mauvais présage
devant son visage. « Qu’est-ce tu fous là ? demanda la braise.
– Sacrés nichons », fit celle sur sa gauche. Toutes les lucioles rirent et
dansèrent.
« Fais tâter. » Une main, presque aussi petite que celle d’une femme, tira
sur son chemisier.
Une lueur argentée fendit l’obscurité et Catherine sentit le métal froid
pressé contre son visage. La main sale descendit vers sa gorge. Le couteau
de pêche argenté se posa au coin de sa bouche avant d’y pénétrer. Il avait un
goût métallique, comme une cuillère sale. « Celtic ou Rangers ? »
Catherine laissa échapper un gémissement. C’était une question
impossible : si elle donnait la mauvaise réponse, la lame lui laisserait un
sourire de Glasgow, une cicatrice d’une oreille à l’autre, un marquage à vie.
Si elle donnait la bonne réponse, elle risquait fort de se faire violer.
Catherine avait souvent regardé Leek jouer à un jeu similaire avec
Shuggie, le soir, pendant qu’elle brossait ses longs cheveux, assise dans son
lit. À califourchon sur son petit frère, il le clouait au sol avec ses membres
noueux. Il serrait alors ses deux poings, les tenait à quelques centimètres de
son visage et demandait : « Le cimetière ou l’hôpital ? » Inutile de
répondre. Toutes les réponses donnaient le même résultat. Vous récoltiez ce
que l’enfoiré assis sur vous avait décidé de vous donner.
« J’vais pas te demander deux fois. »
Le couteau à éviscérer crissa contre ses dents quand il explora l’intérieur
de sa joue. Une unique larme coula de son œil gauche. Catherine pensa aux
doigts qui sentaient la colle et hasarda une réponse : « Celtic ? »
L’homme eut un soupir de déception. « T’as de la chatte. » Il retira
lentement le couteau de sa bouche, il goûtait la terreur sur son visage.
Catherine mit un doigt à l’intérieur de sa joue, elle avait la bouche remplie
du goût salé et chaud du sang mais par miracle sa peau était intacte.
Une lumière vive lui sauta au visage et elle recula contre l’homme qui se
tenait derrière elle. « Oh putain ! fit la voix. C’est la sœur à Leek. » Il lui
fallut un moment pour que ses yeux s’habituent à la lumière de la lampe de
poche, elle posa le doigt dessus et la baissa vers le sol. Les hommes qui
l’entouraient n’étaient que des garçons, plus jeunes qu’elle et probablement
plus jeunes que Leek. Ils avaient passé la soirée à fumer, tapis dans le noir.
Faute de pouvoir être en paix chez eux, ils attendaient quelqu’un à agresser
ou une occasion de poignarder le gardien de nuit.
Son poing jaillit et elle atteignit le propriétaire de la lame argentée. Elle ne
se sentait pas mieux, alors elle serra son autre poing et l’abattit sur son cou,
sa tête, ses épaules. Le garçon se couvrit la tête et s’écarta d’un pas léger en
riant.
Catherine poussa les autres, dégoûtée, et courut le long du dernier bloc de
palettes. Elle entendait des pieds, plats et rapides, qui martelaient le sol
derrière elle. Elle attrapa le mur de bois rugueux et se hissa, aussi
rapidement qu’elle le put. Elle sentit une main s’enrouler autour de l’une de
ses bottines neuves, elle tira un peu dessus et son pied commença à en
sortir. Elle se cramponna de toutes ses forces au bois hérissé d’échardes.
Elle donna un coup vers l’arrière et entendit sa bottine cogner contre un
crâne épais puis, remontant le genou, elle trouva une prise et escalada le
reste de la tour.
Le faisceau de la lampe de poche passa sous sa jupe, essayant d’illuminer
sa culotte. Ils se moquaient d’elle de leurs voix de fausset, prêtes à muer, le
son dangereux de petits garçons découvrant le pouvoir enivrant de la
virilité. Elle gravit les trois derniers mètres jusqu’au sommet. Elle voulut
s’allonger un moment pour reprendre sa respiration, mais elle se força à se
lever et leur lança un regard de défi. Ils étaient cinq, leurs visages duveteux
ravagés par l’acné. Ils la regardaient en souriant, le plus vieux enfonçait son
doigt dans un trou qu’il avait fait avec son autre main. Catherine leur cracha
dessus, une averse éparse d’écume blanche, et les garçons couinèrent
comme les enfants qu’ils étaient encore et se dispersèrent comme des rats.
Du haut de la pile de palettes, elle considéra le champ de bois bleu clair.
Les garçons lui avaient fait perdre le fil de son décompte et elle espérait
qu’elle avait escaladé la bonne tour. Leek pouvait franchir d’un bond les
deux mètres et demi qui séparaient deux piles mais, elle elle en serait
incapable. Dans ses bottines humides, elle allait glisser et tomber sur le sol.
Elle frissonna en pensant à ce que les loubards feraient d’elle si elle gisait
là, la nuque brisée.
Catherine compta cinq tours depuis le grillage et cinq depuis l’angle.
C’était bien ça. Scrutant le sommet de la pile, elle opta pour une palette à
environ quatre cases du coin sud-est. Elle regarda par-dessus son épaule,
comme elle l’avait appris, se pencha et souleva la palette bleue. Une
lumière vacillante brillait à l’intérieur de la tour.
Catherine plaça son visage devant l’ouverture et murmura le prénom de
son frère en direction de la lumière. « Leek, Leek ! » Pas de réponse.
Elle recommença et soudain la lumière s’éteignit et le trou devint noir. De
l’eau de pluie coulait du bout de son nez quand elle regarda le vide de plus
près. Soudain, un visage blanc avec de petites oreilles roses jaillit des
ténèbres. « Bouh ! »
Catherine tomba en arrière. Si elle avait été plus près du bord, elle se serait
écrasée en bas. Elle balança un crachat à la figure de Leek.
« Ah, tu fais chier, merde !
– Et pourquoi t’avais besoin de me faire peur comme ça, ducon ? »
Catherine serra les genoux et examina ses mains rougies à la recherche
d’échardes bleues. La peur et la honte l’envahirent et son visage était baigné
de larmes de colère.
Leek s’essuya la bouche avec la manche de son pull. Il ne comprit pas
pourquoi elle pleurait. « Oh allez, ça va, commence pas. Tu viens ou quoi ?
Tu fais rentrer la pluie. »
Catherine bouda au-dessus de l’ouverture puis descendit dans la grotte de
son frère. Leek remit en place la palette au-dessus de leurs têtes.
À l’intérieur, il faisait aussi humide que dans un caveau ouvert et aussi noir
que dans un cercueil fermé. Catherine n’avait pas fini le soupir bas qui
annonçait chacune de ses plaintes que Leek, tout en avançant dans les
ténèbres, la coupa : « Attends une seconde. » Elle entendit un tintement
métallique dans l’angle opposé puis vit une faible lueur enfumée.
La lampe de camping projetait de longues ombres sur les murs de la
grotte. Le cœur de la tour de palettes évidée mesurait bien deux fois la taille
de leur appartement mais le plafond n’était haut que d’un mètre quatre-
vingts. Leek avait recouvert le sol et les murs avec des chutes de moquette
et des cartons aplatis. Il avait fait passer des meubles et des chaises de
cuisine cassées par l’ouverture au sommet. Les palettes avaient été
disposées pour servir de piliers et certaines avaient été inclinées et
couvertes de vieux tapis pour constituer des canapés visiblement peu
confortables. Sur les murs moquettés étaient punaisées des photos de filles
nues de tabloïds. Quelqu’un avait accroché une photo de Maggie Thatcher à
la tribune et un autre petit malin avait dessiné une bite nervurée entrant dans
sa bouche.
Catherine regarda son frère arranger sa maison pour elle. Elle avait connu
certains des garçons plus âgés de Sighthill qui avaient creusé la tour
quelques années auparavant. Après que les plus énervés eurent poignardé
un veilleur de nuit trop curieux, on les avait plus ou moins laissés
tranquilles. C’était un endroit super pour se bourrer la gueule et sniffer de la
glu. Les plus jeunes appréciaient surtout d’avoir un endroit loin de leurs
pères à la main leste. Certains garçons y emmenaient des filles et faisaient
des lits avec des manteaux et des pulls. Petit à petit, à mesure que se
ternissaient les bonnes réputations, les filles de Sighthill cessèrent de venir.
Les voix des garçons continuaient de muer et leurs hormones de
s’enflammer, alors la plupart d’entre eux poursuivaient de leur côté leurs
explorations érotiques. La maison en palettes devint plus vide et plus calme.
Désormais, Leek pouvait régulièrement y rester tout seul un week-end
entier.
Si Agnes buvait un coup le jeudi, alors Leek prenait des boîtes de haricots
et de la crème anglaise lyophilisée dans la cuisine de sa grand-mère et
venait se cacher. Quand il revenait le dimanche soir, ils étaient tous devant
la télévision. Agnes se montrait douce et contrite, le démon de la boisson
l’avait quittée. Elle lui faisait une place tout près d’elle sur le canapé et il
s’y asseyait en humant le parfum tiède de son bain. Lizzie le regardait avec
un sourire lointain et lui demandait s’il avait passé tout le week-end au lit.
Ç’avait du bon d’être discret.
Non pas qu’il fût petit. À quinze ans, il mesurait déjà un mètre quatre-
vingts. Il avait toujours été maigre et en grandissant il devint encore plus
économiquement bâti. Ses cheveux, comme sa carrure, étaient un héritage
de son vrai père depuis longtemps oublié. Ils étaient fins et clairsemés, d’un
brun de souris, et lui pendaient mollement sur les yeux et les oreilles.
Il avait les yeux gris et clairs, peu expressifs. Il avait de longue date
perfectionné l’art de fixer le vide à travers les autres, délaissant des
conversations pour poursuivre ses rêveries de l’autre côté de leur crâne et
par les fenêtres ouvertes.
Leek était aussi parcimonieux dans ses élans de tendresse que sa carcasse
était sèche. De son père, il avait hérité une personnalité douce, calme et
pensive, solitaire et distraite. Sa seule concession physique à sa mère était
son nez, grand et osseux, trop sévère pour être aquilin. Il cassait son profil
timide et trônait au milieu de son visage émacié comme un fier mausolée à
la gloire de ses ancêtres catholiques irlandais. Agnes l’avait hérité de Wullie
et Wullie de son père, qui l’avait lui-même ramené du comté de Donegal.
Le nez n’épargnait personne dans la famille et n’oubliait ni homme ni
femme dans la lignée Campbell.
La planque était une cabane tapissée, une construction de garçon. Ça
sentait la bière, la colle et le sperme et Catherine ne comprenait pas bien ce
qu’il y trouvait. Elle fit le tour de la pièce, dégoûtée par la saleté et les
boîtes de conserve à moitié entamées. Elle essuya ses larmes et renifla.
« Tu es là depuis quelle heure ?
– Aucune idée, dit-il en tirant un manteau d’une pile de vêtements qui
moisissaient dans un coin. À midi, elle avait déjà sifflé tout le whisky du
baptême. »
Il lui tendit le pardessus sec. Catherine troqua son beau manteau vert pour
enfiler le Harris Tweed d’homme. Il sentait la lanoline et la sueur mais la
laine brute sèche et craquante était agréable. Leek attrapa une vieille boîte
de biscuits au-dessus des photos de filles et la lui offrit. Ils s’assirent sur le
canapé de fortune. Il passa délicatement son bras autour d’elle et se glissa
dans le manteau, une manche chacun.
Catherine sortit les gâteaux de la boîte. Le sucre ambré du sirop, que sa
grand-mère aimait tant, l’aida à se sentir mieux. « Je n’ai rien mangé de la
journée. Il n’y avait personne pour surveiller les téléphones et M. Cameron
m’a dit qu’il me rapporterait un sandwich quand il est allé chercher son
déjeuner mais il ne l’a pas fait. Et je n’ai rien osé dire parce que je ne
voulais pas lui montrer qu’il m’avait vexée.
– Les émotions, c’est pour les faibles. » Il avait pris la voix robotique des
Daleks4 qu’elle détestait.
Catherine sortit sa tête de l’encolure et le regarda froidement. « Eh bah, se
planquer c’est pour les lâches. » Ses longs cils s’abaissèrent sur ses joues
roses. Il avait toujours été très susceptible. Elle remit son bras sous le
manteau mité et le passa dans son dos, elle sentit ses côtes sous le pull de
son uniforme du lycée. « Je suis désolée, Leek. C’était terrifiant de venir te
trouver ici. Je suis trempée, j’ai eu peur et mes chaussures neuves sont
foutues.
– On ne peut rien garder de bien par ici. »
Elle le serra contre elle, deux ans de moins et déjà une tête de plus.
Elle posa ses cheveux mouillés sous son large menton. Elle s’autorisa à
pleurer silencieusement et essaya de se purger de la colère qu’elle ressentait
contre les loubards et leur couteau de pêche. « Tu t’es planqué ici toute la
journée ?
– Ouais. » Son soupir la transperça. « Comme je t’ai dit, elle s’est réveillée
et, même avec le son des dessins animés, j’ai compris qu’elle allait se
cuiter. Elle tremblait, un truc terrible, alors elle m’a demandé de garder le
petit pendant qu’elle allait faire les courses… » Il redevint silencieux.
Elle savait qu’il regardait dans le vide. « Elle a bu au pub ? »
Il reprit un air absent. « Non. Je… je crois pas. Elle avait le whisky et puis
je pense qu’elle a acheté des canettes et qu’elle en a sifflé dans l’ascenseur.
– C’est vrai qu’il fait très sec à cette altitude. » Catherine lécha le reste du
sirop sur ses doigts et reposa la boîte.
« Ouais, elle avait l’air desséchée », dit-il tristement.
Un long silence. Leek sortit la partie supérieure de son dentier en
porcelaine et se frotta les joues comme si ça l’avait pincé. Agnes, lassée par
les allers-retours chez le dentiste, l’avait convaincu, pour ses quinze ans, de
se faire arracher ses dents faiblardes et truffées de plombages.
« Ça te fait encore mal ? demanda Catherine, heureuse d’avoir encore
toutes ses dents.
– Ouais. » Il décolla la plaque de la jointure et le remit dans sa bouche.
« Je suis désolée, Leek, je suis vraiment désolée de t’avoir laissé seul toute
la journée. » Elle l’embrassa doucement sur la joue.
C’était une tendresse de trop. Il lui mit la main sur le visage et la repoussa.
« Dégage, la moche. Et puis je veux plus jamais que t’aies pitié de moi. J’en
ai ma claque de me faire des cheveux à cause de toute cette merde, là. »
Leek déboutonna le grand pardessus et sortit dans le froid. Il tira la manche
de son pull et essuya le baiser de sa sœur.
Catherine l’observa et remarqua qu’il aurait eu l’air d’avoir douze ans sans
le gros nez des Campbell. Elle regarda ses longs doigts fins et délicats
d’horloger le tripoter, passer et repasser dessus, le triturer, le mesurer, le
regretter. Il baissa la main. « Arrête de me reluquer. » Il sortit de la lumière
pour regagner l’obscurité de la tanière.
Catherine ramassa un carnet de croquis noir. Leek avait fait de nouveaux
dessins. Elle feuilleta les pages contenant des esquisses détaillées de
beautés en bikini assises sur des Ferrari surpuissantes ou chevauchant
des dragons. Les dessins de Leek valaient n’importe quelle pochette
d’album, c’était un univers imaginaire merveilleusement rendu. Les
muscles, les tendons et les filles nues cédaient finalement la place à des
épures précises, tracées à la règle, architecture et ébénisterie, des dessins
techniques pour des bâtiments futuristes et d’autres, plus petits et plus
précis, pour des meubles stéréo et pour un chevalet maison. Elle ne se
souvenait pas d’un moment où il n’avait pas un crayon dans la main.
Elle souriait avec fierté quand Leek surgit des ténèbres pour lui arracher le
carnet des mains. « Y a ton nom dessus ? » Il releva son pull et glissa le
carnet dans la ceinture de son jean.
« Leek, je pense que tu as vraiment du talent. »
Il fit pfft et disparut dans l’ombre.
« Non, sérieux. Tu vas devenir un super artiste et moi je vais me marier et
on va tous les deux se casser de ce trou. »
Les mots fusèrent de la pénombre. « Je t’emmerde. Je sais que tu vas me
planter là. J’ai vu comment tu regardais ce connard d’orangiste. Je sais que
tu vas me laisser me démerder tout seul avec elle.
– Leek. Tu ne veux pas rester dans la lumière, que je puisse te voir ?
– Non, je suis bien là. »
Catherine se sécha les cheveux avec la manche du manteau et réfléchit.
Elle repoussa la peur que lui avaient faite les loubards. « Dommage, je suis
venue pour me déshabiller et me battre avec un serpent ailé, rien que pour
toi. »
Il sortit de l’ombre en secouant la tête. « Pas la peine, je préfère dessiner
de plus gros nichons. »
Catherine tiqua mais dit : « T’as qu’à utiliser ton imagination.
– Je n’ai pas un crayon assez fin pour rendre leur délicate miniaturo-si-
té. »
Ils se toisèrent quelques instants avec hostilité. Catherine fut la
première à plisser le visage et à faire semblant de vomir sur le vieux
manteau. Leek l’imita jusqu’à ce qu’ils se retrouvent à patauger dans du
vomi imaginaire. Catherine vit le sourire timide de son frère revenir et elle
se dit que c’était bien dommage qu’il ne sourie plus si souvent ces temps-ci.
Leek remarqua qu’elle le scrutait. « Tu veux ma photo ? »
Catherine essaya d’adoucir son regard de peur qu’il fuie de nouveau. « Et
maman était d’humeur à se bagarrer ou à chialer quand tu es parti ? »
Il haussa les épaules. « Elle a passé la journée au téléphone à chercher
Shug. Je sentais que ça allait mal tourner.
– Comment ça ?
– Elle buvait comme si elle voulait que ça l’emmène ailleurs.
– Elle criait ? »
Il secoua la tête. « Elle était surtout triste aujourd’hui.
– Merde, soupira Catherine. Il vaut mieux qu’on remonte. Je crois qu’il
s’est passé quelque chose.
– Pas question. J’ai piqué assez de bouffe pour tenir la soirée. » Il faisait
déjà mine de repartir dans les ténèbres.
« Tu vas attraper la mort.
– Tant mieux.
– Allez, Leek. T’es un peu vieux pour jouer dans ton petit fort. » C’était
une vacherie et elle savait qu’elle ne gagnerait pas si elle continuait sur ce
terrain. Son frère était doté d’un entêtement légendaire, il vous dévisageait
et disparaissait, ne laissant derrière lui que sa carcasse prête à être réduite
en miettes. Catherine ne voulait pas affronter leur mère seule. Elle ne
voulait pas retraverser l’entrepôt sans lui. « S’il te plaît. Je suis venue te
chercher. Je n’ai pas montré ma culotte à tes potes sniffeurs de glu pour
rien. » Elle se mordit la lèvre piteusement. « Ils ont un couteau de pêche,
Leek. Ils m’ont peloté les seins. »
Leek eut alors l’air très énervé. Elle était toujours effrayée et
secrètement enchantée par la force soudaine de ses colères. Elles arrivaient
silencieusement et brutalement, et le plus petit affront pouvait transformer
un innocent chahut en bagarre. « Je t’en prie. » Elle laissa tomber
mollement les bras le long de son corps pour surjouer la détresse. Le
pathétique ne faisait pas partie de sa véritable nature.
Leek retourna dans un coin sombre de la grotte et revint avec son anorak
et un manche de pelle cassé. Il le fit tourner entre ses mains d’un air
menaçant. Il éteignit la lampe de camping et ensemble ils gravirent la tour
de palettes jusqu’à l’ouverture, au sommet. Leek referma la trappe et
contempla la ville qui scintillait en contrebas. C’était magnifique. Catherine
tendit la main droite et lui montra l’obscurité au loin, loin derrière les
lumières orange. « Leek, tu vois tout là-bas ? » demanda-t-elle.
C’était une bande de vide à l’horizon, noire comme le bord du néant.
Il suivit la direction de son doigt. « Non.
– Là ! dit-elle en agitant la main comme si cela pouvait aider. Regarde
après Springburn et Dennistoun. Après la dernière cité.
– Cath ! C’est pas en te bousillant le bras que je vais y voir mieux. Il fait
tout noir. Y a que dalle.
– Eh ouais ! » Elle réfléchit un instant avant de baisser la main et de se
retourner vers la tour. « J’ai entendu Shug dire qu’on déménageait là-bas. »
4. Extraterrestres de la série télévisée de science-fiction Doctor Who.
6
Agnes avait passé le plus clair de la nuit à tousser, étendue sur son lit. La
lumière du matin qui se déversait par la fenêtre ne lui laissait maintenant
aucun répit. Elle ne pouvait plus ignorer le courant d’air humide qui
s’insinuait dans la chambre et caressait son corps moite. Elle ouvrit
faiblement les yeux à la recherche d’une solution pour que ça cesse. Elle ne
s’était pas attendue à tomber sur les longs doigts noirs de suie. Elle s’était
redressée brusquement, paniquée, avant de réaliser que cette chambre
calcinée était la sienne. Comme une terrible carte postale de la veille, son
reflet la dévisageait, tout habillée, le visage dégoulinant de maquillage.
Elle regarda l’oreiller derrière elle et la flaque bleue qu’elle y avait laissée.
Son regard se porta sur le côté de Shug. Il n’y avait pas dormi.
Agnes reposa le menton sur sa poitrine et entreprit de sortir de ce trou noir.
Les images ne revenaient pas. Elle passa les doigts dans ses boucles noires
et sentit le craquement sec causé par l’excès de laque. Par habitude, elle se
prit la tête à deux mains et enfonça les ongles dans son cuir chevelu pour
sentir monter son sang empoisonné. Ça lui faisait du bien. Les souvenirs de
la soirée commencèrent à résonner dans son crâne comme les grosses
cloches d’une église.
Dong, le petit qui danse sur le lit.
Dong, les flammes sur les rideaux.
Dong, Shug qui fait tourner son alliance sur son doigt, l’air profondément
déçu, encore une fois.
Agnes se recoucha. Elle sanglota, mais c’étaient des sanglots complaisants
sans aucune larme. Elle se revit en train de maintenir le petit près d’elle
pendant que les flammes dévoraient le rideau. Elle repoussa ce souvenir,
bien décidée à ne plus le regarder, mais plus elle détournait le regard, plus il
s’épanouissait comme une horrible fleur. La culpabilité imbiba ses os et elle
se sentit pourrir de honte. Elle chercha une cigarette pour enduire sa gorge
douloureuse, aussi noire et collante que le macadam en juillet. Il n’y avait
plus de cigarettes dans la chambre, plus d’allumettes non plus. Elle avait été
placée sous surveillance. Voilà qui au moins la réjouissait un peu.
Aucun bruit dans le couloir. Il devait être assez tard car elle vit par la porte
ouverte le lit de ses parents soigneusement bordé. Elle gagna la salle de
bains aveugle, ferma la porte et s’assit sur les toilettes. Elle songea à
prendre un bain et à se laisser couler au fond pour attendre le Seigneur.
Dans la baignoire gisaient deux serviettes souillées, salement noircies par le
feu. Elle ne put se résoudre à les sortir.
Agnes porta les lèvres sur le froid robinet métallique et engloutit l’eau
lourdement fluorée en haletant et en s’étouffant comme un chien assoiffé.
Quand elle essuya son maquillage coulant, le coton ressortit noirci de suie.
Elle ouvrit l’armoire à pharmacie à la recherche des médicaments de son
père, quelque chose pour l’aider à tenir mais les antidouleurs de Wullie
avaient disparu. Elle saisit une bouteille de sirop pour la toux coagulé et en
prit une lampée, puis une seconde.
Quand elle sortit enfin dans le couloir sombre, elle passa un long moment
à s’arranger devant le miroir. Dans l’obscurité, elle essaya différents
sourires : de petits rictus contrits où elle baissait les yeux et regardait à
travers ses épais sourcils, lèvres tremblantes. Des sourires détachés, comme
si elle revenait des courses. Elle tenta le grand sourire éclatant, un
hochement de tête bravache comme pour dire Et alors ? Allez vous faire
foutre. Si Shug était là, ce serait celui-là qu’elle arborerait.
Wullie et Shuggie mangeaient des œufs à la coque avec des mouillettes, à
la table ronde de la salle à manger. Soixante années d’écart et ils étaient
serrés ensemble dans ce coin comme deux vieux copains de picole. Leek
était assis à l’envers sur le canapé, ses jambes nues posées contre le dossier,
son carnet de croquis à la main. Quand il vit sa mère, il se leva sans un bruit
et lui adressa un signe de tête poli en la croisant, comme à une passante
dans la rue.
Toutes les fenêtres étaient ouvertes, l’appartement avait déjà été frotté à la
Javel. L’air était amer et âcre. Wullie tourna la tête vers ses œufs quand il la
vit. Il avait dû aller au premier office, son beau costume était soigneusement
plié sur la chaise de la cuisine. Il était en maillot de corps, ses bras épais
une tapisserie d’encre bleue passée qui allait du poignet aux muscles de son
épaule : des noms et des lieux qui ne devaient à aucun prix être oubliés
depuis la guerre, une fille de Donegal riante aux cheveux sombres et le
prénom Agnes accompagné de sa date de naissance en lettres élégantes.
« T’as raté la messe. »
Agnes essaya différentes expressions avant d’opter pour la contrition.
Elle entendait des reniflements dans la kitchenette. « Shug est là ? »
demanda-t-elle, nerveuse, un sourire venant fendre son visage hypocrite.
Wullie secoua la tête. Ç’avait été bien trop moche pour lui : la dispute,
l’incendie, le petit qui pleurait. Il poussa ses lunettes sur son nez et regarda
plus profondément au fond de ses œufs. « Ne souris pas, Agnes, s’il te plaît.
Me regarde pas avec cet air-là. »
Son fils, Dieu le garde, s’était éclairé comme les lumières de Blackpool
quand elle était entrée dans la pièce. Les mains pleines de taches d’œuf de
Shuggie étaient tendues vers elle, il avait une serviette de bain enroulée
autour de la tête comme un turban. « Maman, Catherine n’a pas été très
gentille avec moi ce matin. Elle a dit que j’étais un bébé cadum. » Agnes
prit le garçon dans ses bras. Il se lova autour de ses os douloureux, son
étreinte la ramenant à la vie. « Papi a dit que je pouvais avoir trois gros
gâteaux aujourd’hui.
– Hugh, reviens ici terminer ton petit déjeuner ou il y aura pas de gâteaux
du tout. » Wullie agita sa large main en direction du garçon et avec un bruit
maussade Shuggie se laissa glisser le long du tronc de sa mère. Elle sentit
de nouveau le tremblement dans ses os. Son père enfourna une grosse
fourchetée dans la bouche en cœur de Shuggie avant de reprendre. Sa voix
était posée mais il ne pouvait croiser son regard. « Je sais que c’est ma
faute, Agnes. Je sais que c’est à cause de moi que tu es comme ça. »
Agnes changea de position, irritée. Ça va pas recommencer. Sa gorge lui
réclamait désespérément une cigarette.
« Écoute-moi. Je sais que je t’ai gâtée alors que j’aurais dû te faire tâter la
ceinture. Je sais bien que je suis sentimental et je sais que je suis faible.
Mais t’as pas idée. T’as aucune idée de comment c’était. » Wullie se passa
le poing sur les lèvres. « Quatorze, qu’on était. Ma vieille mère veillait à ce
que personne ait droit à quelque chose s’il l’avait pas gagné de ses mains.
Pas même le petit Francis, avec sa guibole tordue. Pauvre petit gars, il a dû
se battre et se faire une place comme nous autres. Alors quand ta maman
m’a annoncé que tu allais naître, j’ai prié pour que ça soit pas pareil.
J’ai juré que tu ne connaîtrais jamais le besoin comme moi je l’ai connu.
– Papa, je t’en prie, tu n’es pas obligé de… » Putain, mais où étaient ses
clopes ?
Il fit craquer ses mains calleuses dans un bruit de tonnerre. « On va encore
me prendre pour une lavette dans ma maison ? » Il n’était pas homme à
lever la voix. Agnes se tut et même Lizzie cessa de renifler dans la
kitchenette. Wullie Campbell était bâti pour charger des péniches de grains
sur la Clyde. Elle l’avait vu de ses propres yeux virer d’un pub une demi-
douzaine de voyous de Liverpool qui s’étaient montrés irrespectueux.
« Chaque jour à cinq heures et quart tu dévalais la rue pour venir à ma
rencontre, propre comme un sou neuf. Je demandais à ta maman que tu sois
impeccable. Elle me disait, “Wullie, c’est bien utile tous ces salamalecs ?”
Mais c’est bien la seule chose que j’y aie jamais demandé de faire. Un
homme doit être fier de sa famille. Mais les gens, ils s’en foutent de ça,
aujourd’hui, pas vrai ? » Les doigts tatoués de Wullie étaient enchevêtrés
pour tenter de contrôler sa colère. « Ça me faisait tant de joie de pouvoir
être fier de toi. Je voyais bien qu’ils étaient jaloux, à leurs fenêtres, avec
leurs tronches d’enterrement. Des hommes et des femmes, adultes, jaloux
d’un petit bout de vie si brillant. Moi, je rigolais quand ils me disaient que
ça allait te gâter.
– Tu as bien agi, papa. J’étais heureuse.
– Ah ouais ? Alors quelles raisons t’as d’être si malheureuse
maintenant ? » Il serra les dents et posa la main sur la tête du garçon, le
poids de celle-ci donnant l’impression qu’il risquait de lui rompre le cou.
Il y avait des larmes dans les yeux de Wullie mais il la regardait avec
froideur, comme s’il la voyait réellement pour la première fois. « Alors, dis-
moi, Agnes. Est-ce qu’il faut que je te colle une correction ? »
Agnes porta la main à sa gorge et manqua d’éclater de rire. « Papa, enfin !
J’ai trente-neuf ans !
– Est-ce que je dois faire sortir ce démon égoïste à coups de ceinturon ? »
Il se leva lentement, les bras pendants, ses mains de massifs seaux à
décanter suspendus à deux grues. « J’en ai marre que tu penses qu’à toi,
Agnes. Je suis fatigué de te regarder te détruire alors que je sais que c’est
ma faute. »
Agnes recula d’un pas. Elle ne souriait plus. « Ce n’est pas ta faute. »
Wullie ferma doucement la porte du salon. Il tira de son pantalon de laine
sa lourde ceinture de cuir, frappée du logo du syndicat de Meadowside, que
son poids faisait traîner sur la moquette. « Ouais, c’est peut-être mieux. »
Agnes tendit les mains et recula lentement vers la porte. Son sourire
canaille avait disparu. Elle battit en retraite jusqu’à ce qu’elle sente le
cabinet vitré du salon dans son dos et entende tous les bibelots aux yeux de
verre cliqueter comme pour l’avertir. Le garçon était maintenant accroché à
ses jambes, le visage à moitié caché derrière son jean. Wullie entoura sa
main de sa ceinture, un tour, deux tours, pour avoir une meilleure prise.
« Écarte le gamin. »
Elle s’accrocha au garçon. Wullie referma la main sur son bras tendre. De
l’autre, il détacha le garçon gentiment mais fermement. Il conduisit Agnes
jusqu’à son fauteuil, il s’assit et la tira sur ses genoux.
Elle ne résista pas et aucune autre supplique ne vint.
« Seigneur Jésus-Christ, je te demande de me donner la force de
pardonner. » La ceinture de cuir s’abattit avec un claquement sonore sur la
chair des fesses d’Agnes, qui ne cria pas. Wullie leva la main à nouveau.
« Je Te rends grâces que mon fardeau ne soit jamais plus lourd que ce que je
peux supporter. » Clac. « Montre à Agnes les nombreuses bénédictions de
sa vie. » Clac. « Apaise ses envies. » Clac. « Montre-lui la paix. »
Il y eut un léger bruissement près d’elle et Agnes sentit qu’on lui prenait la
main gauche. Elle sentit la fraîcheur de mains blêmes sur sa nuque moite,
les douces caresses de sa mère. Lizzie s’agenouilla près d’elle sur le sol. Sa
voix se joignit dans la prière à celle de Wullie. « Seigneur, ce n’est que par
Ton pardon que nous pouvons nous pardonner. » Clac.
Après l’incendie, Shug était parti travailler de nuit et, pour la deuxième
fois de la semaine, il n’était pas rentré le lendemain matin. En dehors de son
frère, Rascal Bain, et de quelques potes à la centrale de taxis, il n’avait pas
tellement d’amis hommes. Mais, Agnes le savait bien, il y avait un million
d’autres endroits où il serait très heureux de se rendre.
Elle s’assit au bord du lit avec précaution. L’arrière de ses jambes était
encore strié par la ceinture de Wullie et elle n’arrivait pas à se concentrer
tandis qu’elle repliait les chaussettes propres de Shug, les associant selon
leurs teintes délavées, l’une rentrée dans l’autre, ainsi qu’il aimait. Dans
quels bras était-il ? Elle sentit son combat intérieur repartir de plus belle.
Peut-être pas plus loin que dans la tour d’à côté, avec la grosse Reeny ?
Il fallait qu’elle sorte, qu’elle se montre.
Elle prit dans le placard à linge l’un des transats qu’ils emportaient au
camping quand ils partaient la semaine de la Foire. Elle rinça son dentier
sous l’eau chaude. Vêtue d’un jean serré et de son soutien-gorge neuf en
guise de bikini, elle alla attendre l’ascenseur maculé de taches de pisse.
Quand elle eut descendu les seize étages, elle fut soulagée de ne trouver
aucun rideau brûlé qui traînait par terre.
Hormis des merdes de chien pétrifiées et quelques marques de roussi,
l’esplanade était vide. Agnes alla voir si le taxi de Shug était garé derrière la
tour. Elle l’avait attrapé comme ça une fois. Alors qu’il était censé travailler
de jour, il était allé dans les étages se taper la bonne femme de quelqu’un.
Ses galipettes suantes séparées de sa famille par quelques mètres de béton
miteux. Agnes avait passé tout l’après-midi dans l’ascenseur avec un seau
rempli de lie de thé et de pisse. Elle avait attendu à chaque palier que les
portes s’ouvrent sur lui et n’interrompit sa traque que lorsqu’elle tomba sur
un groupe de petites filles maigrichonnes qui sortaient jouer. Les enfants la
regardèrent les unes après les autres et refusèrent de monter dans
l’ascenseur avec la folle du seizième.
Au début, elle avait trouvé Shug idiot de s’être fait pincer aussi
facilement. Ce ne fut que plus tard, quand elle l’accusa, qu’elle comprit que
ç’avait été elle, l’imbécile. Il ne s’était pas fait prendre. Il voulait s’assurer
qu’elle soit au courant. Certaines choses ne devaient pas passer inaperçues.
Le soleil était blanc. Le bitume vibrait déjà de la chaleur matinale. Sur le
terrain vague, Lizzie bronzait, allongée sur le dos, sur une vieille
couverture. Sa robe à fleurs était ouverte jusqu’au sternum, les pans écartés
pour profiter au maximum de cette denrée si rare : un rayon de soleil. Ses
cheveux étaient enroulés, serrés, dans des bigoudis bleu layette et
soigneusement recouverts d’un torchon vichy. Elle lisait le journal du jour
en papotant dans les touffes d’herbe avec une grappe de vieilles copines.
Les autres femmes, assises sur des chaises de cuisine, pelaient de grosses
pommes de terre marron dont elles faisaient tomber les épluchures dans un
vieux sac plastique.
Agnes plaça son fauteuil à une distance respectable de sa mère et de sa
bande. Lizzie leva à peine les yeux de son journal et Agnes sut qu’elle était
punie. Elle essaya de s’installer confortablement au soleil mais son regard
revenait sans cesse à Lizzie, à la recherche d’une once d’amitié pour
soulager la solitude qui gonflait dans sa poitrine.
Il y avait un nouveau graffiti sur le mur derrière Lizzie qui s’élevait au-
dessus de ses bigoudis comme une bulle de pensées salaces : Sois pas bête...
C’est l’heure de la sucette. Pour Lizzie, la phrase devait être la supplique
d’un petit gourmand mais Agnes savait de quoi il s’agissait vraiment et ne
put s’empêcher de rire.
« Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? » la gronda Lizzie.
C’était la première fois qu’elle lui parlait depuis leur cérémonie du matin
et Agnes prit un instant pour décider si elle allait l’encourager ou tout
gâcher. « Rien du tout. Où est mon petit gars ? »
Lizzie fit une réponse aussi lapidaire que possible. « Chez le boulanger,
pour son gâteau. » Elle retourna à son journal.
Agnes connaissait le rituel. Le samedi et le dimanche matin, Wullie
emmenait son petit-fils jusqu’aux magasins à un petit kilomètre de chez
eux. C’était une pauvre rangée de boutiques aux volets mi-clos cachées
dans un recoin que la lumière du jour ne semblait jamais atteindre. On avait
expulsé des familles des vieux immeubles de Glasgow pour ce lotissement
censé être différent, futuriste, une amélioration spectaculaire. En réalité,
l’ensemble était trop brutal, trop spartiate, trop mal bâti pour être un
véritable mieux.
Shuggie restait sage dans l’épicerie du Paki pendant que son Papi achetait
un pack de ses brunes préférées et une demi-bouteille de whisky, de quoi
faire passer le samedi soir et, plus discrètement, le jour du Seigneur. La
croissance de l’enfant servait de sujet de conversation pour Wullie et Imran
pendant que les sacs se remplissaient d’alcool. C’était une chorégraphie qui
ne voyait aucun des deux hommes reconnaître que l’alcool passait de l’un à
l’autre, comme si le faire risquait de briser cette comédie. De l’autre côté
des ombres, dans la boulangerie, Wullie faisait la conversation aux jolies
filles pendant que Shuggie observait les gâteaux avec envie. Le garçon
choisissait toujours la même pyramide rose, un gâteau spongieux couvert de
copeaux de noix de coco blancs et rouges et orné d’un bonbon sucré au
sommet. Il marchait très lentement sur le chemin du retour, profitant de sa
friandise sur les talons de Wullie.
Agnes jeta un œil dans la direction des magasins mais ne les vit pas.
Elle se leva et se plaça au bord du terrain vague. Dans son soutien-gorge
noir, elle balança la tête en arrière et écarta les bras pour profiter du
picotement du soleil sur sa peau pâle. Elle surprit un regard en coin de
Lizzie. Elle avait le début d’une ecchymose bordeaux dans le bas du dos.
C’était ça qui retenait l’attention de sa mère. Agnes passa ses doigts bagués
sur la trace laissée par la ceinture et fit une grimace théâtrale.
Lizzie, piquée, se raidit et siffla : « Pour l’amour du ciel, couvre-toi. »
Les éplucheuses de patates échangèrent un regard compatissant, sachant
bien que les bleus pouvaient dans un mariage être plus abondants que les
étreintes, et pas seulement sur le corps des femmes. Agnes ne voulait rien
savoir. Irritée, elle s’affala sur sa chaise pliante et la fit rebondir sans grâce,
comme un ballon sauteur, sautillant, encore et encore, jusqu’à arriver près
de sa mère.
Agnes s’étala voluptueusement, sa peau prenant déjà une teinte rosée.
Elle tendit le pied et joua comme une enfant avec l’ourlet de la robe jaune
de Lizzie, qui abaissa son journal et la repoussa. « Arrête. Tu manques pas
d’air de venir faire la maligne à côté de moi ce matin. » Lizzie dénoua le
torchon enroulé sur ses bigoudis. Elle ouvrit un sac plastique à côté d’elle et
commença à les défaire.
Agnes attrapa le peigne à longues dents de sa mère et se laissa retomber
contre le fauteuil collant. « J’ai la migraine. »
Lizzie sortit un bigoudi et tint sa pince à cheveux entre ses dents. « Oh,
pauvre chérie. J’espère que tu t’attends pas que je te plaigne.
– Tu aurais dû l’en empêcher. »
Lizzie regardait maintenant Agnes du coin de l’œil. « Ma p’tite dame,
laisse-moi te dire qu’en quarante ans de mariage je n’ai jamais vu ton père
lever la main de colère. » Elle se tourna vers les éplucheuses. « Tu sais,
Margaret, il est si doux que j’ai bien cru qu’il allait y passer au bout d’une
semaine de cette foutue guerre.
– Ouais, sûr que c’est un homme bien. » Les éplucheuses acquiescèrent à
l’unisson.
Lizzie se retourna vers sa fille. « Et je veux pas que tu traînes son nom
dans la boue avec le tien. »
Agnes passa le peigne dans une touffe d’herbe « Je suis si méprisable ?
– Méprisable ? pouffa Lizzie. Tu sais que, depuis que je me suis assise là
toute seule pour prendre un peu de couleurs, personne ne m’a fichu la paix ?
Une bonne femme qui est même pas foutue de faire ses commissions toute
seule et qui traverse la pelouse pour venir me demander comment je tiens le
coup ?
– Les gens devraient s’occuper de leurs oignons.
– Je viens de voir Janice McCluskie traîner son fils mongolien à travers les
herbes pour venir me voir. “Y paraît que ton Agnes elle est pas en forme.
Comment ça va son petit problème ?”, qu’elle me dit. » Lizzie tordait un
bigoudi, les doigts blanchis d’indignation. « Et moi je suis là à moitié à poil
dans ma robe déboutonnée et cette paire de gogols qui viennent me tenir la
jambe.
– Ignore-les, maman.
– Les salauds ! Pas en forme ? Pas en forme, merde ! » Les mains tendues
devant elle, elle griffait les importuns imaginaires. Lizzie expira
bruyamment et à sa colère succéda l’abattement. « Je ne mérite pas
leur pitié, Agnes. J’ai travaillé dur toute ma vie sans un jour de répit et tout
ça pour quoi ? »
Agnes connaissait bien la réplique suivante. Elle secoua néanmoins la tête.
« Pour que tu puisses avoir tout ce que tu voulais. »
Lizzie semblait alors si distante ; Agnes avait envie de prendre sa mère
dans ses bras, d’implorer son pardon, alors même qu’elle ne ressentait pas
le moindre remords. « On peut pas redevenir copines ?
– Non. C’est plus aussi simple. » Les coins de sa bouche retombèrent en
une moue moqueuse. « Un bisou et on oublie tout ? Ça non, pas question. »
Elle déroula une autre mèche de cheveux. « Il en faudra combien, des
femmes, Agnes ? »
Agnes se hérissa. « J’ai besoin d’une clope.
– Tu as besoin de beaucoup de choses. » Elle ajouta : « Tu aurais mieux
fait de rester mariée avec ce catholique. »
Agnes fouilla le sac à bigoudis de sa mère. Elle sortit un paquet
d’Embassy et mit deux cigarettes à sa bouche. Elle prit une longue bouffée
et garda la fumée quelque temps avant de la recracher. « Jésus ne peut rien
m’acheter sur catalogue. »
Lizzie eut un rire faux. « Non. Mais l’enfer te reprisera. »
Agnes vint s’asseoir à côté de sa mère sur la couverture. La cigarette
allumée était un faible gage de réconciliation mais Lizzie s’en saisit et dit :
« Aide-moi avec ces bigoudis. Je dois avoir l’air à moitié folle. » Agnes prit
sa tête dans ses mains et passa les doigts dans ses cheveux clairsemés.
Lizzie se radoucit un peu. « Tu sais, ton père rentrait toujours à six heures et
demie le vendredi soir. Tous les autres ouvriers de la rue disparaissaient.
On n’entendait pas une voix d’homme dans tout Germiston jusqu’au
dimanche après-midi. Je me souviens, on pouvait se mettre à la fenêtre et
les regarder rentrer en titubant le dimanche pour le thé. Tous pleins comme
des barriques. »
Les éplucheuses hochèrent de nouveau la tête à l’unisson. « Je juge pas,
hein. C’était comme ça que ça se passait à l’époque. Si tu voulais l’argent
du ménage, il fallait débusquer ton homme au pub le vendredi après-midi.
Mais ton père, lui, il rentrait en chantonnant tous les vendredis soir, son
salaire dans une main et un paquet sous l’autre bras. Cette andouille, il était
passé au marché sur le chemin de Meadowside pour t’acheter une petite
robe ou un nouveau manteau. J’ai jamais vu un homme qui connaît la taille
de ses gamins, alors leur acheter des vêtements, je te dis même pas. Je lui
disais d’arrêter, qu’il allait te gâter. “Où est le mal ?” qu’il me répondait.
– Maman, je ne veux plus parler de tout ça.
– Honnêtement, j’étais heureuse pour toi quand tu as épousé Brendan
McGowan. Il avait l’air de pouvoir t’offrir ce que ton père m’a donné. Mais
regarde-toi, il a fallu que tu veuilles trouver mieux.
– Et pourquoi pas ?
– Mieux ? » Lizzie gratta le bout de sa langue contre ses dents serrées.
« Regarde où ça t’as menée, le mieux. Petite égoïste. »
Agnes brossa les dernières boucles de sa mère. Elle dut se retenir pour ne
pas tirer un peu dessus. « Bon, puisque tu me trouves égoïste, il faut que je
te demande un service. »
Lizzie renifla. « C’est un peu tôt pour les faveurs. »
Enjôleuse, elle caressa doucement le lobe de Lizzie. « J’ai besoin que ce
soit toi qui lui annonces. Dis-lui qu’on déménage. Tu veux bien ?
– Ça va l’achever.
– Pas du tout. » Elle secoua la tête. « Mais si je reste ici, je sais que je vais
le perdre. »
Lizzie se retourna et scruta sa fille attentivement. Elle considéra avec
froideur la lueur d’espoir dans les yeux d’Agnes. « Tu es prête à croire
n’importe quoi, hein. » Ce n’était pas une question.
« On a juste besoin d’un nouveau départ. Shug dit que ça arrangera tout,
peut-être. C’est une petite maison, mais il y a un jardin et une porte d’entrée
privée et tout. »
Lizzie agita sa cigarette avec désinvolture. « Oh, ma chère, ta porte
d’entrée privée. Dis-moi : il faudra combien de verrous à cette porte d’après
toi pour garder ce salopard de coureur à la maison ? »
Agnes gratta la peau autour de son alliance. « Je n’ai jamais eu ma propre
porte d’entrée. »
Les femmes restèrent silencieuses longtemps. Lizzie parla la première.
« Alors elle est où ? Cette porte à toi ?
– Je sais pas trop. C’est par là-bas, sur Eastern Road. C’était loué par un
Italien qui a une friterie ou quelqu’un d’autre que Shug connaît. Il a dit que
c’était très vert. Très calme. Bon pour mes nerfs.
– Tu auras ton propre fil à linge ?
– J’imagine. » Agnes se mit à genoux. Elle savait supplier pour obtenir ce
qu’elle voulait. « Allez, on est de nouveau copines, pas vrai ? J’ai besoin
que tu le dises à Papa pour moi.
– T’as vraiment bien choisi ton moment. Après le grabuge de ce matin ? »
Lizzie posa le menton sur sa poitrine et fit une longue moue de clown triste.
« Si tu pars, il se le reprochera jusqu’à son dernier souffle.
– Mais non. »
Lizzie reboutonna sa robe d’été. Les boutons ne s’alignaient pas et elle
s’impatientait. « Je vais te dire une bonne chose : Shug Bain ne s’intéresse à
personne d’autre qu’à Shug Bain. Il va t’emmener là-bas au milieu de nulle
part et t’achever.
– Mais non. »
Wullie et Shuggie arrivèrent alors d’un pas lourd de l’autre côté de
l’esplanade. Ce fut Lizzie qui les remarqua. « Regardez-moi ça. Une vraie
pub pour la lessive. »
Le temps qu’Agnes lève la tête, il ne restait de la tour Eiffel que le sucre
que le petit garçon léchait entre ses doigts potelés. Elle ne put s’empêcher
de sourire à son père, le géant à la chemise débraillée, comme un écolier
cherchant à se défaire dans son uniforme. Ils marchaient lentement,
balançant entre eux la poupée Daphne à laquelle Shuggie tenait tant.
« Si tu peux pas faire en sorte que Shug se tienne bien avec toi, débrouille-
toi au moins pour qu’il s’occupe du garçon. » Lizzie regarda son petit-fils et
sa poupée blonde en plissant les yeux. « Il va falloir étouffer ça dans l’œuf.
C’est pas normal. »
7
Agnes suivait les valises en cuir rouge de Shug à mesure qu’elles migraient
dans l’appartement. Elles étaient sorties de nulle part, plus tôt dans la
semaine, sans étiquette de prix et avec l’air d’avoir été utilisées avec soin.
Shug avait plié tous ses vêtements minutieusement, fourrant les chaussettes
dans les chaussures, et disposé ses slips en petits roulés à la confiture
compacts avant de tout rentrer méticuleusement dans les valises. Durant la
semaine, il ouvrait souvent l’une des valises pour en étudier le contenu de
près, comme pour mémoriser le tout, puis il la refermait et la verrouillait.
Agnes voyait qu’elles étaient à moitié vides, qu’il restait de la place, si
précieuse, à l’intérieur. Elle laissa plusieurs fois des piles de vêtements des
enfants près de celles-ci et regardait avec une jalousie bouillonnante les
valises déplacées à l’autre bout de la pièce, sans qu’aucune de ses affaires ni
celles des enfants y aient été placées.
Le jour du déménagement, il les avait posées près de la porte de la
chambre. Agnes essaya d’en forcer l’ouverture avec son ongle. Elle se
demanda pourquoi elle n’avait pas vu la nouvelle maison. Shug était rentré
avec cette idée après un service de nuit où il avait discuté avec son copain
franc-maçon propriétaire d’une friterie dans le centre. Une maison
mitoyenne louée par la ville, quatre pièces, un étage et sa propre porte
d’entrée, disait-il. Shug signa sur-le-champ avec la même décontraction que
s’il avait acheté un billet de tombola.
Agnes enveloppa ses derniers bibelots en verre dans du papier journal et
aligna ses vieilles valises de brocart à côté de celles de Shug. Elle les
intercala, les réarrangea, mais quoi qu’elle fît on avait l’impression qu’elles
n’avaient plus rien à faire ensemble. Son nom était inscrit sur l’étiquette
accrochée à l’une d’elles dans une écriture qu’elle reconnaissait à peine
maintenant. C’étaient les boucles joyeuses et confiantes d’une version bien
plus jeune d’elle-même qui quittait son premier mari pour la promesse
d’une vie valant d’être vécue. Son doigt retraça le nom oublié :
Agnes McGowan, Bellfield Street, Glasgow.
Quand Leek portait encore des couches, Agnes s’était enfuie.
La nuit où elle était enfin partie, elle avait rempli de vêtements neufs les
valises vertes, si voyantes et si malcommodes, qu’elle avait achetées en
achevant de creuser la dette de Brendan McGowan et qu’elle avait gardées
cachées pendant une longue année. Avant de mettre les voiles, elle avait
récuré tout leur appartement une dernière fois. Elle savait que la nouvelle
ferait venir les voisins. Les yeux larmoyants, ils offriraient leur sympathie à
son homme dans l’espoir de pouvoir grincer des gencives au sujet de ses
manières prétentieuses. Elle refusait de leur donner en plus le plaisir de la
traiter de souillon.
Elle avait remis en place du bout de l’orteil un coin de moquette qui se
soulevait et fut triste d’entendre les accroches s’enfoncer dans le bois du
plancher. Plus tôt dans la journée, elle avait essayé de la soulever. Elle avait
cassé deux belles cuillères de leur mariage et avait fini avec les doigts en
sang avant d’abandonner, en larmes. Son mascara coulant sur son visage,
elle s’était demandé s’il ne fallait pas qu’elle reste, rien qu’un petit peu,
juste le temps de bien profiter de cette nouvelle moquette Axminster.
Elle n’avait pas tenté de tout prendre, mais la moquette était neuve et elle
avait aimé regarder la vieille voisine de palier blêmir chaque fois qu’elle la
voyait. C’était le genre de moquette qui vous donnait envie de laisser la
porte ouverte, une moquette épaisse que l’on voulait faire admirer à tous ses
voisins. Elle avait insisté et insisté jusqu’à ce qu’ils viennent la poser, la
Double Axminster de chez Templeton, mais cette fois-ci la satisfaction
n’avait pas duré, pas même deux fois moins longtemps que ce qu’elle avait
espéré.
Durant sa vie avec le catholique, dans l’appartement au rez-de-chaussée,
tout ce qu’elle avait pu voir c’étaient les façades grises des immeubles
incrustés de suie de l’autre côté de la rue. Le soir de sa fuite, Agnes avait
regardé les lumières s’éteindre, une à une, les honnêtes travailleurs qui
allaient se coucher tôt car ils se levaient de bonne heure le lendemain.
Dehors, sous la pluie, elle entendait le ronronnement du moteur du taxi.
Elle ne put s’empêcher de ressentir une certaine excitation et, au fond
d’elle, sous la couche de doute, un frisson grandissant.
Sur le dossier du canapé étaient étendues deux effigies miniatures, des
vraies gravures de twill, velours doux et inconfortables chaussures de cuir à
boucles argentées. Elle réveilla ses enfants endormis. Catherine ressemblait
à un vieux poivrot, ses paupières lourdes s’ouvrant et se refermant comme
de grandes lampées paniquées. Alors qu’Agnes les embrassait pour les
réveiller, il y eut un léger grattement à la porte de l’appartement. Elle gagna
l’entrée à pas de loup. La porte s’ouvrit avec un gémissement sourd sur le
visage d’un homme rond, bronzé et nerveux. Shug dansait d’un pied sur
l’autre sous la lumière crue du hall, comme s’il était susceptible de s’enfuir
en courant à tout moment.
« Tu es en retard ! » siffla Agnes.
Le parfum amer de la bière brune sur son haleine fit ravaler son demi-
sourire à Shug. « Putain, j’y crois pas.
– Tu t’attendais à quoi ? rétorqua-t-elle. Je me suis flanqué les nerfs en
pelote à t’attendre. » Agnes tira la porte et lui passa les lourdes valises. Les
fermetures craquaient presque et elles tintaient gaiement, comme remplies
de décorations de Noël.
« C’est tout ? »
Agnes considéra l’épaisse moquette à motifs tourbillonnants et soupira :
« Ouais, c’est tout. »
L’homme regagna la rue en traînant les valises. Agnes se retourna alors
pour contempler l’appartement. Elle alla devant le miroir de l’entrée et se
passa les doigts dans les cheveux, les boucles noires cascadaient et
s’enroulaient, bien serrées. Elle se remit un trait de rouge à lèvres. Pas mal
pour vingt-six ans, se dit-elle. Vingt-six années de sommeil.
Elle finit de faire les lits des enfants et fourra les pyjamas sales dans la
poche de son manteau de vison. Elle leur donna à chacun un jouet pour le
trajet sans les laisser négocier et les entraîna dans le couloir. S’arrêtant
devant la porte massive de la chambre, elle se tourna vers eux. Elle regarda
la jolie moquette et leur dit à voix basse : « Bon, quoi qu’il arrive, on ne
pleure pas, d’accord ? » Les têtes brillantes acquiescèrent. « Quand on entre
là-bas, vous me faites un grand, grand sourire de joie, d’accord ? »
Elle trouva l’interrupteur instinctivement. Elle l’actionna et l’obscurité fut
brisée par une lumière forte et peu flatteuse. La chambre était petite et
étroite, dominée par un lit rococo bien trop grand. Le garçon lança un
« Papa ! » joyeux et la masse informe dans le lit royal bougea. Brendan
McGowan se redressa, effaré, et cligna des yeux lorsqu’il vit la chorale
victorienne au pied de son lit. Il resta bouche bée.
Agnes remonta le col de son manteau de fourrure dans un geste
majestueux. Il le lui avait acheté à crédit, une extravagance dont il avait
espéré qu’elle la rende heureuse et qu’elle calme ses envies, au moins pour
quelque temps. « Bon. Merci pour tout, hein. » Ça sonnait mal. « J’y vais »,
ajouta-t-elle, un euphémisme maladroit, comme une femme de ménage qui
aurait fini ses diverses tâches et rentrerait chez elle à la fin de la journée.
L’homme endormi ne put que cligner des yeux et regarder sa famille sortir
de la chambre à la file indienne en lui faisant au revoir de la main.
Il entendit la porte d’entrée se refermer doucement et le lourd ronflement du
moteur diesel. Ils étaient partis.
Alors qu’ils fendaient la nuit dans un rugissement, le taxi noir donnait
l’impression d’être aussi imposant et solide qu’un tank. Agnes était assise
sur la longue banquette en cuir, flanquée de la chaleur de ses deux bébés.
Ils roulaient tous les quatre en silence dans les rues humides et brillantes de
Glasgow. Les yeux de Shug revenaient continuellement vers le rétroviseur,
passaient sur le visage des enfants endormis et se plissaient légèrement.
« Alors on va où ? » demanda-t-il au bout d’un moment.
Il y eut une longue pause. « Pourquoi tu étais en retard ? » demanda Agnes
derrière le col de son manteau.
Shug ne répondit pas.
« Tu avais des regrets ? »
Il cessa de regarder dans le rétroviseur. « Bah ouais, bien sûr. »
Agnes porta sa main gantée de cuir à son visage. « Bon Dieu.
– Pas toi ?
– À ton avis ? » répondit-elle d’une voix plus haut perchée qu’elle ne
l’aurait voulu.
Les rues de l’East End étaient vides. Les derniers pubs avaient fermé et les
familles comme il faut étaient bien au chaud chez elles. Le taxi passa dans
le quartier de Gallowgate et traversa le marché. Agnes ne l’avait jamais vu
désert, il grouillait normalement de personnes venues faire leurs
commissions, acheter de nouveaux rideaux, un bon morceau de viande ou le
poisson du vendredi. Là, c’était un cimetière de tables et de cageots vides.
« Où est-ce qu’on va aller ?
– J’ai laissé les miens à la maison, tu sais. » Il lui jetait un regard noir dans
le rétroviseur. « On était d’accord. Un nouveau départ, on avait dit. »
Agnes sentit la tête chaude de ses enfants s’enfoncer contre son flanc.
« Oui, bah, c’est pas si facile.
– Ouais, mais tu avais dit.
– Oui, bon. » Agnes regarda par la fenêtre. Elle sentait qu’il ne la quittait
pas des yeux, elle aurait voulu qu’il regarde la route. « J’ai pas réussi. »
L’homme considéra les enfants en tenue du dimanche, des habits
classiques mais neufs, des tenues coûteuses achetées spécialement pour une
fuite dans la nuit. Il pensa à tous leurs vêtements soigneusement pliés dans
les valises. « Ouais mais t’as même pas essayé, si ? »
Elle fixait l’arrière de sa tête. « On peut pas tous être des sans-cœur
comme toi, Shug. »
Le spasme de colère lui fit enfoncer le frein. Ils furent tous projetés vers
l’avant et les enfants commencèrent à geindre. « Et tu me demandes
pourquoi j’étais en retard, bordel ? » Des postillons atterrirent, scintillants,
sur le rétroviseur. « Si j’étais en retard, nom de Dieu, c’est parce que j’ai dû
dire adieu à quatre putains de marmots ! » Il passa le dos de sa main sur ses
lèvres humides. « Sans parler d’une femme qui menaçait de tous les gazer.
Qui disait que si je la quittais elle allumait le gaz. »
Le taxi repartit en hurlant. Ils roulèrent sans mot dire, regardant les bus de
nuit vides et les fenêtres noires des maisons froides. Quand il reprit la
parole, il s’était un peu calmé. « Est-ce que t’as déjà essayé de passer le pas
de la porte avec ta foutue famille accrochée à toi comme des hameçons ?
Tu sais combien de temps ça prend de décoller quatre chiards hurlants de ta
jambe ? De les renvoyer dans l’entrée à coups de lattes et de refermer la
porte sur leurs petits doigts ? » Son regard était glacial. « Non, t’en sais
rien. Toi tu dis juste à mézigue de venir te chercher, et puis tu sors peinarde
avec tes valises comme si on allait passer la journée à Millport. »
Elle dessoûlait. Elle regardait silencieusement par la vitre en essayant de
ne pas penser à la colonne d’enfants sans père et au père sans enfants qu’ils
laissaient derrière eux. Dans son esprit, ça ressemblait à une traînée de
larmes salées et visqueuses dans le sillage du taxi noir. Son entrain avait
disparu.
Quand ils passèrent sous le pont ferroviaire de Trongate pour la troisième
fois, le soleil commençait à se lever sur les camionnettes que les
poissonniers déchargeaient pour le marché. Agnes regarda les femmes
entassées à l’arrêt de bus, les femmes de ménage du matin qui partaient
nettoyer les grands bureaux du centre-ville. « On peut toujours aller dans le
nouvel appart de ma maman, avait-elle fini par grommeler. Jusqu’à ce
qu’on trouve une maison pour nous. »
Toutes ces années plus tard, Agnes ne voulait pas repenser à cette nuit
parce qu’elle se sentait idiote. Et voilà qu’elle avait refait les valises du
catholique. C’étaient ces mêmes valises de brocart qui l’avaient conduite
chez sa mère qui l’emportaient aujourd’hui. Elle posa les yeux sur les
valises vertes et déchira la vieille étiquette McGowan.
Après qu’Agnes eut quitté le catholique, Brendan McGowan essaya de
faire ce qu’il fallait. Même après qu’elle eut fui au milieu de la nuit, il
l’avait traquée jusque chez sa mère pour lui énumérer tout ce qu’il
promettait de changer afin de la reconquérir. Agnes était restée là, bras
croisés, dans l’ombre de la tour, tandis que son mari lui proposait de se
transformer en ce qu’elle voudrait à tel point que sa propre mère ne le
reconnaîtrait pas. Quand il fut clair qu’elle ne reviendrait pas, il avait
demandé au curé de la paroisse de parler à Wullie et Lizzie pour qu’ils la
fassent suffisamment culpabiliser. Agnes ne voulut rien entendre. Elle ne
retournerait pas à une vie dont elle connaissait parfaitement les limites.
Durant les trois années suivantes, Brendan McGowan avait envoyé de
l’argent tous les jeudis et pris les enfants un samedi sur deux. Le dernier
souvenir que Catherine avait de son vrai père était de le voir essuyer de la
glace à la vanille sur le visage de Leek au café Castellani. Agnes avait pris
soin qu’ils portent leurs plus beaux habits et une vieille dame avec un
collier et des boucles d’oreilles de perle avait complimenté Brendan sur leur
tenue et leurs bonnes manières. Elle s’était penchée pour être à hauteur de
Catherine et avait demandé à cette jolie petite fille comment elle s’appelait.
La fillette avait répondu, aussi clair que la cloche de la cathédrale :
« Catherine Bain. »
Brendan McGowan s’était alors excusé et avait quitté la table. Il avait
slalomé entre les joyeuses familles en direction des toilettes puis avait fait
demi-tour et était sorti du café. Catherine ne savait pas combien de temps
ils étaient restés seuls, mais Leek avait mangé sa glace à lui puis la sienne
avant de tremper le doigt au fond de la coupe en forme de coquillage pour
récupérer les dernières gouttes fondues.
Le bon catholique avait fait tout ce qu’il avait pu pour retenir sa
femme indocile. Elle l’avait quitté et il avait ravalé sa fierté pour lui
demander de revenir. Elle avait divorcé et il avait de nouveau ravalé sa
fierté, considérant le moindre moment passé avec ses enfants comme sacré.
Puis elle leur avait donné le nom du protestant et, comme des agneaux qui
auraient quitté leur enclos, ils portaient désormais la marque indélébile d’un
autre. Agnes avait trouvé sa limite. Treize ans plus tard, Leek et Catherine
auraient été incapables de le reconnaître s’ils l’avaient croisé dans la rue.
Agnes dut se retenir de triturer la poignée de ses bagages. Elle avait
remballé ses questions et ses doutes dans les valises du catho qu’elle traînait
tristement jusqu’au taxi. Maintenant qu’elle le regardait, il lui évoquait un
corbillard. Wullie refusa de lui adresser la parole tandis qu’il transportait les
vêtements des enfants dans l’ascenseur rouillé. À la cuisine, Lizzie tordait
ses mains crevassées sur son tablier devant une grosse marmite de soupe.
Agnes regardait sa mère tourner la soupe et vit que le gaz n’était pas
allumé.
Leek et Catherine avaient passé la nuit à parler des perspectives sinistres
de cette nouvelle vie. Agnes avait entendu le bourdonnement de leurs
inquiétudes à travers le mur. Lizzie était venue la trouver plus tôt dans la
semaine pour lui dire que les enfants avaient demandé de rester avec elle.
Elle tenta de convaincre Agnes de laisser Leek terminer le lycée et de
permettre à Catherine de continuer de vivre près du cabinet d’affacturage.
Le jour du déménagement, Agnes avait remarqué l’absence de Leek toute la
matinée, sans doute planqué avec ses crayons et ses carnets secrets dans une
cachette ou une autre. Catherine avait dompté sa lèvre tremblante et
consciencieusement aidé sa mère à faire les bagages. Lizzie n’avait pas
arrêté de serrer Shuggie contre elle en murmurant dans son cou des prières
pour un retour en bonne santé. Agnes vit Leek, qui croyait que personne ne
le regardait, implorer une fois encore sa grand-mère ; elle l’entendit jurer
qu’il se tiendrait bien, qu’il serait exemplaire. Agnes fut soulagée
d’entendre Lizzie le rabrouer gentiment : « Non, Alexander, chez toi, c’est
avec ta maman. »
Alors que la pluie commençait à tomber, les dernières affaires chargées
dans le coffre furent les deux valises rouges de Shug. Ce ne fut que
lorsqu’elles trouvèrent leur place qu’Agnes s’avoua qu’il était temps de
partir. Lizzie et Wullie restèrent debout sous la pluie, aussi gris et rigides
que la tour qui se dressait derrière eux. Leurs adieux avaient été détachés,
distants. Lizzie n’aurait jamais voulu faire de scène en public. La moindre
fissure dans la façade risquait d’ouvrir une crevasse et Agnes n’avait
aucune idée de ce qui en jaillirait. Alors ils s’occupaient comme ils
pouvaient, manipulant des bouilloires et des serviettes propres.
Agnes prit place à l’arrière du taxi et coinça Shuggie entre ses genoux.
Leek et Catherine s’assirent à côté d’elle, serrés par les cartons, leurs
jambes contre les siennes. Elle avait repassé leurs tenues, pris le temps
d’amidonner la chemise blanche que Catherine portait au travail et choisi le
blazer de Shuggie qu’elle avait commandé sur catalogue. Elle avait passé
son dentier à la Javel, elle avait refait sa couleur, une nuance plus sombre
que le noir, proche du bleu marine le plus triste.
Ce matin-là, elle avait demandé à Catherine ce qu’elle pensait de son
nouveau mascara, la tête penchée vers l’avant. Il semblait trop lourd pour
ses paupières et donnait l’impression qu’elle était sur le point de
s’endormir. Alors que le taxi rejoignait la grand-route, Agnes affecta de se
retourner et de faire tristement signe par la vitre arrière en clignant
lentement et lourdement des yeux. Elle trouvait que ça donnait une touche
cinématographique, comme si elle était la star de sa propre matinée.
Le taxi peina dans la montée de Springburn Road et il avait dépassé les
entrepôts ferroviaires déserts de Saint Rollox avant qu’elle se retourne.
Elle passa en revue le raisonnement superficiel qui la poussait à suivre le
plan de Shug, mais alors qu’elle essayait de renforcer sa décision en récitant
son rosaire celle-ci ressemblait de plus en plus aux fantasmes idiots qu’une
greluche enamourée deux fois plus jeune aurait pu caresser. Agnes frotta le
bout de ses doigts pour tenir les comptes de sa bêtise : La possibilité de
décorer et de tenir sa maison à elle ; un jardin pour les mômes ; la paix et le
calme pour leur mariage. Elle creusa plus profondément. Il y avait une
chance pour que les choses changent, espérait-elle, une fois qu’elle l’aurait
éloigné de ses gonzesses.
Les fenêtres s’embuèrent et Shuggie dessina un visage triste dans la
condensation. Du pouce, Leek en fit une bite gonflée et il se rencogna
contre la banquette. Agnes passa sa main ornée de bagues sur le dessin et
découvrit qu’ils se trouvaient devant les gros gazomètres qui se dressaient
derrière Provanmill, vénérables gardiens de la porte nord-est de Glasgow.
Ils roulèrent en silence pendant très longtemps. Enfin, le taxi s’arrêta à un
feu et Shug ouvrit la vitre de séparation pour leur annoncer qu’ils étaient
presque arrivés. Il la referma et Agnes se demanda si c’était par habitude ou
s’il se jouait quelque chose de plus essentiel. Elle se souvint que, lorsqu’il
l’avait séduite, il laissait la vitre ouverte pour la charmer avec son bagout.
Il se penchait et tapait sa chevalière maçonnique contre la séparation, un
petit sillon se devinait sur sa main gauche là où aurait dû se trouver son
alliance. L’air était rendu dense par l’odeur piquante de son after-shave au
pin et de sa pommade pour les cheveux. Les soirs de semaine, le taxi
prenait l’odeur de leur sueur, la vitre embuée par leurs ébats. Elle pensa à
ses heures heureuses, garés sous le pont autoroutier d’Anderston, les jours
bénis avant qu’ils se connaissent réellement.
Agnes regarda les jardins verdoyants des petits pavillons et tenta de
retrouver son excitation mais c’était comme essayer de démarrer un feu
avec du bois humide. Ils avaient franchi une frontière imperceptible au-delà
de laquelle les maisons étaient passées de HLM à propriétés privées. Shug
fit glisser la vitre. « Vise un peu les jardins ! » Les maisons étaient belles,
avec des roses, des œillets et des bibelots souriants derrière des fenêtres à
double vitrage. Ils continuèrent de rouler et les maisons leurs arrivèrent au-
dessus de la tête en un cul-de-sac surélevé, une bosse manucurée pour
surplomber le bruit de la route. Chaque maison avait un jardin, qui
possédait une allée, laquelle accueillait une voiture, voire deux. Agnes
croisa le regard de Shug dans le rétroviseur ; il la regardait. Un regard qui
s’approchait plus de l’amour que tout ce dont elle pouvait se souvenir. « Si
ça, ça te plaît, alors attends un peu. Joe a dit que c’était un joyeux petit
village. Un quartier familial où tout le monde se connaît. Tu peux pas rêver
coin plus sympa. »
Leek et Catherine échangèrent un coup d’œil narquois. Agnes leur serra
fort le genou en guise d’avertissement. Shug criait par-dessus le vacarme du
moteur et se tordait le cou pour se faire entendre. « C’est à côté d’une
grande houillère et tous les hommes là-bas bossent à la mine. Les salaires
sont assez bons pour que les femmes aient même pas besoin d’aller
travailler. Joe dit que tous les enfants vont à la même école. C’est bien pour
notre p’tit Shuggie, ça le sortira des nuages et ça lui fera des copains de son
âge. » Ses yeux étincelaient gaiement dans le rétro, il semblait satisfait de
son plan. Agnes le regarda se caresser la moustache. « Et, à ce qu’y paraît, y
a pas de pub. C’est une ville sèche, sauf le club des mineurs.
– Quoi, pas un pub ? » Agnes s’avança sur la banquette.
« Aucun. Il faut être mineur ou femme de mineur pour entrer dans le
club. »
Agnes sentit la sueur perler dans son dos. « Et qu’est-ce qu’on est censés
faire pour s’amuser ? »
Mais Shug n’écoutait pas. « C’est là ! » cria-t-il, ravi, en montrant du doigt
un embranchement. Le taxi s’inclina quand Agnes et les enfants se
penchèrent pour regarder le tournant qui devait les mener à leur nouvelle
vie. À l’angle, une station-service déserte. Elle avait un vaste espace devant
mais une seule pompe pour l’essence, une autre pour le gazole. Shug
ralentit et tourna dans la rue qui la longeait.
Agnes fouilla son sac en cuir. Il contenait un fatras de feutres et de boîtes
de pastilles de menthe et elle en sortit un rouge à lèvres qu’elle s’appliqua.
Sa main à la bouche, elle en profita pour glisser subrepticement entre ses
dents un cachet bleu qu’elle cassa en deux d’un coup avant de l’avaler tout
rond. Seule Catherine avait remarqué. Elle la regarda faire la moue et
essuyer méticuleusement le bord de son trait de rouge. Puis Agnes se
pencha pour réajuster la boucle de ses talons noirs et, de ses longs ongles
vernis, elle lissa sa jupe en laine et tira sur les bouloches qui migraient vers
le bas de son pull angora rose.
Catherine fronça les sourcils. « Comment ça se fait que toi tu n’es pas
habillée pour déménager ?
– Eh bien, il y a déménager et changer de maison. » Agnes cracha sur son
peigne et le passa dans les cheveux de Shuggie. Il se tortillait mais elle le
tint par l’épaule et continua de le coiffer jusqu’à ce que des sillons nets
apparaissent et qu’elle voie les lignes roses de son cuir chevelu.
« Pfft. Et moi, de quoi j’ai l’air ? » demanda Leek en faisant tomber ses
cheveux sur son visage. Son gros orteil sortait par la couture de ses tennis
blanches, révélant sa chaussette sale.
Agnes soupira. « Si on te demande, tu es avec les déménageurs. »
Ils baissèrent totalement les vitres et une brise s’engouffra dans le taxi,
charriant avec elle l’odeur de l’herbe coupée et des campanules. Sous les
tons vert vif perçait le brun foncé des champs en friche, des tas de bouses
de vache et les recoins sombres au pied des arbres humides. Les manches à
perles du pull angora rose d’Agnes dansaient dans le vent et elle scintillait
comme un lapin trempé dans des diamants fantaisies. Shuggie tendit la
main pour passer les doigts dans les perles de verre. La bouche de sa mère
était bloquée en un large sourire, ses dents légèrement écartées, comme si
on la prenait en photo. Elle aurait eu l’air heureuse si ses yeux inquiets ne
revenaient pas régulièrement chercher le regard de Shug dans le rétroviseur.
Shuggie jouait avec ses manches en regardant les molaires de sa mère se
serrer et commencer à grincer.
La route rétrécit encore et les derniers jardins manucurés disparurent pour
de bon. Derrière un bosquet d’ifs morts, une lande marécageuse s’ouvrit de
part et d’autre de la route. Des monticules marron, des broussailles et des
ajoncs meublaient ce vide infini. De vilains ruisseaux rouille serpentaient
dans les prés et de la mauvaise herbe brune poussait de chaque côté des
clôtures, essayant de reconquérir le chemin plein d’ornières et Pit Road. La
route était quant à elle recouverte de poussière de charbon dans laquelle le
taxi laissait des traces comme dans un négatif de neige fraîche.
Le taxi frémit dans un virage ample. Au loin s’étendait une chaîne
d’énormes remblais noirs, des collines qui donnaient l’impression d’avoir
été carbonisées. Elles remplissaient l’horizon et au-delà il n’y avait plus
rien, comme si elles étaient les confins de la Terre. Les collines calcinées
luisaient quand elles étaient frappées par la lumière du soleil et le vent
soulevait de minces volutes noires semblables à des moutons de poussière.
Bientôt, l’air verdâtre et marronnasse se remplit d’une odeur piquante et
sombre, métallique et âcre, leur donnant à tous l’impression d’avoir léché
une pile usagée. Ils tournèrent encore et la clôture cassée s’acheva devant
un vaste parking. Au fond de celui-ci s’élevait un haut mur de briques et un
grand portail en acier fermé par une chaîne et un lourd cadenas. La guérite
du gardien penchait curieusement et une épaisse couche de mauvaises
herbes avait poussé sur le toit. La mine était fermée. Quelqu’un avait peint
Nique les Tories sur la barrière de contreplaqué. La mine semblait avoir
fermé pour de bon.
En face des portes se trouvait un bâtiment de béton de plain-pied. Des
dizaines d’hommes quittaient la bâtisse sans fenêtre et formaient des amas
sombres sur Pit Road. Ils donnèrent d’abord l’impression de sortir de la
messe mais, alors que le taxi s’avançait avec grand bruit, ils se retournèrent
comme un seul homme. Les mineurs arrêtèrent de parler et plissèrent les
yeux pour mieux voir. Ils portaient tous la même grosse veste noire, avaient
de grandes pintes ambrées à la main et tiraient sur des mégots. Ils avaient
des visages décrassés et des mains roses privées de travail. Ç’avait quelque
chose d’anormal, que ces hommes soient la seule chose propre à des
kilomètres à la ronde. Ils s’écartèrent de mauvaise grâce pour laisser passer
le taxi. Leek les regarda le regarder. Son cœur se serra. Ils avaient tous les
yeux de sa mère.
Le lotissement s’ouvrit soudain devant eux. Au bout, la route poussiéreuse
s’interrompait brusquement sur le flanc d’une petite colline marron.
Chacune des trois ou quatre petites rues qui formaient le lotissement
partaient de cette voie principale. Des maisons basses, carrées et trapues, en
rangs serrés. Chacune d’elles possédait exactement la même quantité de
jardin clairsemé et chaque jardin était strié par le même enchevêtrement de
fils à linge blancs et de poteaux gris. Le coron était entouré par une lande
tourbeuse et à l’est la terre avait été retournée, noircie et encrassée par la
prospection de charbon.
« C’est ça ? » demanda-t-elle.
Shug ne pouvait pas répondre. Elle comprit à ses épaules voûtées que son
cœur à lui aussi s’était serré. Les molaires d’Agnes étaient réduites en
poudre. Ils roulèrent vers la petite colline, passant devant une chapelle
catholique quelconque et un groupe de femmes en peignoir. Shug lut les
panneaux et prit un virage serré sur la droite. La rue était un alignement
uniforme de modestes maisons regroupées par blocs de quatre. Quatre
familles par pâté de maisons. C’étaient les bicoques les plus austères, les
plus tristes qu’Agnes ait jamais vues. Les fenêtres étaient grandes mais
semblaient fines, laissant la chaleur s’échapper et le froid entrer. D’un bout
à l’autre de la rue, des nuages noirs de charbon sortaient des cheminées, les
maisons devaient être irrémédiablement froides, même par une douce
journée d’été.
Shug gara le taxi un peu plus loin. Il se pencha par-dessus le volant pour
bien voir le bâtiment. Il n’y avait presque aucune voiture garée dans la rue
et les rares véhicules qu’ils voyaient n’avaient pas l’air en état de marche.
Alors que Shug regardait ailleurs, Agnes fouilla son sac en cuir.
« Vous trois, vous la fermez », souffla-t-elle. Elle baissa la tête dans le sac
profond et le pencha légèrement vers son visage. Les enfants regardèrent les
muscles de son cou tressaillir lorsqu’elle prit plusieurs longues gorgées de
la canette tiède qu’elle y avait planquée. Agnes sortit la tête du sac, la lager
avait effacé le rouge de sa lèvre supérieure et elle cligna des yeux une fois,
très lentement, sous les couches de mascara gâché.
« Quel trou à rats, dit-elle d’une voix pâteuse. Et dire que je me suis faite
belle pour ça ? »
1982
PITHEAD
8
Le temps que les portières arrière de la camionnette Albion s’ouvrent, des
gens s’étaient amassés dans la rue pour les regarder. Ils avaient à la main
des torchons humides et du linge à moitié repassé, tout ce qu’ils n’avaient
pas pris la peine de reposer avant de venir assister au spectacle. Des
familles sortaient des maisons basses et s’installaient sur leur perron comme
s’il y avait une chouette émission à la télé. Une tribu de gamins crasseux,
conduite par un garçon en slip, traversa la rue et vint former un demi-cercle
autour d’Agnes. Elle dit poliment bonjour aux enfants qui, des auréoles de
sauce rouge autour de la bouche, la dévisageaient.
Les portes d’entrée des maisons serrées se faisaient face, chacune était
séparée des autres par une clôture basse et une étroite bande d’herbe. Les
portes en face de celle d’Agnes s’ouvrirent à toute volée sur des femmes qui
l’observaient, chacune flanquée d’une demi-douzaine d’enfants au visage
identique. Elles lui rappelaient les photos de sa mamie Campbell entourée
de sa douzaine de petits Irlandais que Wullie lui avait montrées un jour.
Agnes, debout sur son perron, sourit et leur adressa un petit signe par-
dessus la barrière, ses manches de lapin perlées scintillant dans la lumière.
« Bonjour. » Elle s’adressait courtoisement à toute l’assemblée réunie.
« Z’emménagez ? » lança une femme depuis une porte voisine de la
sienne. Ses cheveux blonds bouclaient au-dessus de racines brun foncé,
donnant l’impression qu’elle portait une perruque pour enfant.
« Oui.
– Vous tous là ? demanda la femme.
– Oui. Ma famille et moi », précisa Agnes.
Elle se présenta et lui tendit la main.
La femme gratta ses racines. Agnes se demandait si elle ne s’exprimait en
fait que par questions, quand l’autre répondit : « Moi, c’est Bridie Donnelly.
Ça fait vingt-neuf ans qu’j’habite au-dessus. J’ai eu quinze voisins du
dessous pendant tout ç’temps. »
Agnes sentit tous les regards des Donnelly posés sur elle. Une fille
maigrichonne aux yeux noirs et ronds apporta un plateau de tasses
dépareillées. Tout le monde en prit une. Ils commencèrent à les siroter sans
quitter Agnes des yeux.
Bridie fit un signe de tête vers l’autre côté de la barrière. « Là-haut, là,
c’est Noreen Donnelly, ma cousine. Enfin, pas cousine de sang, hein. » Une
femme grisâtre roula la langue et acquiesça vigoureusement. « L’aut’, là-
bas, c’est Jinty McClinchy. Ma cousine. Elle c’est de sang. » Une femme de
la taille d’une enfant, perchée sur le palier voisin de celui de Noreen, tira
une longue bouffée sur une petite clope. Elle plissa les yeux à cause de la
fumée et ressembla immédiatement à Bridie avec un foulard sur la tête.
Ils ressemblaient tous à Bridie, même les garçons, en moins masculins peut-
être.
Du coin de l’œil, Agnes remarqua qu’une autre femme traversait la rue.
Elle s’arrêta pour parler à la ribambelle de gamins dépenaillés, hocha la tête
comme s’ils venaient de lui annoncer une nouvelle grave et marcha d’un
pas décidé jusqu’à la porte d’entrée de la nouvelle maison. Agnes n’avait
aucune issue. Derrière elle, Leek sortit d’un pas las pour aller chercher le
carton suivant.
« C’est ton gars ? » demanda la femme sans se présenter. La chair de son
visage était aussi tendue qu’un crâne tanné. Ses yeux formaient des poches
profondes, et ses cheveux étaient d’un brun riche mais se raréfiaient,
comme les poils d’un chat ébouriffé. Elle était sortie vêtue d’un collant trop
ample aux élastiques rentrés dans des pantoufles d’homme.
Agnes fut prise de court par l’absurdité de la question. Leek et elle avaient
une vingtaine d’années d’écart. « Non. C’est mon fils, le deuxième.
Seize ans au printemps.
– Ah ouais ! Au printemps, hein. » La femme réfléchit à ça une minute
puis tendit brusquement le doigt vers la camionnette. « Et çui-là, c’est ton
gars ? »
Agnes regarda un déménageur peiner sous le poids la vieille télévision
qu’elle avait enveloppée dans un drap pour plus de discrétion. « Non, c’est
un ami d’ami qui nous donne un coup de main. »
La femme considéra cette information. Elle creusa les joues émaciées de
son profil squelettique. Agnes esquissa un geste et commença à se
retourner. « C’est quoi ça sur tes manches ? »
Agnes baissa les yeux et serra délicatement ses bras pelucheux comme si
elle protégeait des chatons. Les diamants fantaisie remuèrent nerveusement.
« Oh, juste des petites perles. »
Shona Donnelly, celle qui avait apporté le thé, soupira lentement. « Oh,
m’dame, je les trouve super jol… »
La maigrichonne l’interrompit. « T’as un homme au moins ? »
La porte s’ouvrit de nouveau et Shuggie sortit en haut du perron. Sans
s’adresser aux femmes, il se tourna vers sa mère et, mains sur les hanches et
jambe tendue, déclara aussi clairement qu’Agnes l’eût jamais entendu :
« Il faut qu’on parle. Je ne pense vraiment pas pouvoir vivre ici. Ça sent le
chou et les piles électriques. C’est tout simplement apossible. »
La petite assemblée se regarda, choquée. On eût dit une douzaines de
visages qui inspectaient leur reflet dans le miroir. « Visez un peu ça, y a
Liberace qui débarque ! » s’écria une femme.
Les femmes et les enfants hurlèrent de rire à l’unisson, des rires haut
perchés et des toux rauques pleines de catarrhe. « Mazette ! Pourvu que le
piano tienne dans le petit salon. »
« Eh bien, c’était un plaisir de faire votre connaissance », dit Agnes avec
un rictus.
Elle serra Shuggie contre sa hanche et se retourna pour partir.
« Oh, allez, sois pas comme ça, ma grande. Contente de faire vot’
connaissance à vous tous, siffla Bridie, dont le visage s’était adouci autour
des yeux après une bonne rigolade. On est comme une famille ici, on voit
pas beaucoup de nouvelles trognes. »
La femme à la tête de squelette fit un autre pas vers Agnes. « Mais bon, on
va bien s’entendre. » Elle aspira comme si elle avait eu un morceau de
viande coincé entre ses dents. « Tant que t’approches pas tes putains de
manches chichiteuses de nos gars. »
Shuggie passa le reste de l’après-midi à se promener aux abords de son
nouveau quartier pendant que les hommes déchargeaient la camionnette.
Des femmes en collant traînèrent des chaises de cuisine à leur fenêtre pour
regarder, l’air éteint, les cartons sortir les uns après les autres. Elles s’étaient
mises à saluer le garçon avec des gestes extravagants, ôtant des chapeaux
imaginaires avant de ricaner toutes seules.
Dans sa tenue neuve, il gagna le bout de la rue. Il n’y avait rien là-bas. La
voie s’arrêtait au bord de la tourbière, comme si elle avait renoncé. Des
flaques sombres d’eau bourbeuse s’étendaient là, croupissantes, profondes,
effrayantes. De grandes forêts de roseaux marron jaillissaient de l’herbe et
approchaient lentement du coron, bien décidées à le reprendre aux mineurs.
Shuggie regarda des enfants jouer pieds nus dans la bouillasse. Il fit
semblant de cataloguer les petites fleurs rouges d’un massif, étudiant la
taille de chacune d’elles, en attendant que les enfants lui proposent de venir
jouer avec eux. Perchés sur des vélos, ils faisaient des cercles les uns autour
des autres en l’ignorant totalement. Il écrasa des baies blanches entre ses
doigts, affectant un air détaché, et entreprit de faire disparaître le brillant de
ses beaux souliers avec le jus collant.
Les chaussures coquées de mineurs faisaient jaillir des étincelles sur le
macadam. L’un après l’autre, les hommes remontaient lentement la rue
vide. La sirène de la houillère ne retentissait plus mais, poussés par la
mémoire musculaire d’une routine perdue, ils rentraient tout de même à la
maison à l’heure de la débauche sans avoir rien accompli ni gagné autre
chose qu’un ventre plein de bière et un dos courbé par l’inquiétude. Leur
grosse veste était propre et leurs chaussures encore brillantes, leur
pas saccadé. Shuggie recula pour les laisser passer tête basse, comme des
mules noires fatiguées. Sans un mot, chaque homme récupéra une poignée
d’enfants maigres, qui les suivirent docilement, comme des ombres
soumises.
Agnes referma la grande porte vitrée destinée à bloquer les courants d’air.
Elle n’arrivait pas à réfléchir. Elle termina la canette qu’elle avait cachée au
fond de son sac à main dans ce petit sas derrière la porte d’entrée.
Elle appuya son visage contre le mur, froid et bienfaisant ; la pierre était
épaisse et humide, elle sentait bien qu’elle serait difficile à chauffer.
Elle resta dans sa cachette un long moment avant d’emprunter le couloir,
passant devant les deux petites chambres. Catherine était plantée au milieu
de la première, désœuvrée. Les enfants sauvages avaient posé leurs coudes
sur le rebord de la fenêtre et la regardaient comme s’ils étaient au zoo.
Abasourdie, elle ne pouvait que les dévisager en retour. Les fenêtres en bois
n’étaient pas à la bonne taille et le vitrage fêlé annonçait des nuits froides et
des murs suintants. Agnes entendait les gamins aussi clairement que s’ils
avaient été dans la pièce avec elle.
Leek avait trouvé l’autre chambre. Il avait ouvert le sac qui renfermait son
matériel de dessin et, allongé sur le sol nu, il dessinait au fusain une
esquisse des collines noires. Avec la pointe du pastel, il s’attaqua aux
silhouettes des hommes en veste sombre qui les avaient scrutés à leur
arrivée. Ils étaient alignés sur le flanc des collines comme des arbres
décharnés. Elle regarda son fils, jalouse de sa capacité à disparaître,
s’envoler et les laisser derrière lui.
Il n’y avait pas d’autre chambre. La troisième qu’on leur avait promise
était de toute évidence le salon et, même si elle revint sur ses pas deux ou
trois fois, elle savait bien que les enfants allaient de nouveau devoir dormir
tous ensemble.
Shug était au bout du couloir et la regardait d’un air absent. Sa mèche
avait été soulevée par le vent, il essayait de la fixer sur son crâne avec de la
salive. Il passa dans la kitchenette ouverte et lui fit signe de le suivre. La
cuisine comprenait de larges étendoirs fixés au plafond comme un chevalet
de torture. Une tenue de travail de mineur pendait au fond de la cuisine,
soigneusement mise à sécher, depuis les chaussettes jusqu’au slip blanc en
passant par la chemise en polyester bleu, tous les vêtements empesés par le
temps. Leur propriétaire reviendrait-il de la mine ? Ils s’étaient peut-être
trompés de maison après tout ?
Le revêtement des placards en aggloméré se décollait par endroits et Shug
passa le petit doigt sous le stratifié. Derrière lui, dans le coin de la
cuisinière, s’élevait une vigne de moisissure noire. Sans la regarder, il dit
simplement : « Je ne peux pas rester. »
Au début, elle leva à peine les yeux, croyant qu’il parlait simplement de
retourner travailler. Il faisait ça souvent, rentrer du travail pour annoncer
immédiatement qu’il ressortait. Il n’avait jamais été homme à passer
beaucoup de temps à la maison.
« À quelle heure tu voudras dîner ? lui demanda-t-elle, s’enquérant déjà de
la friteuse et des couteaux à pain.
– J’en veux plus de tes dîners. T’as pas compris ? » Il secouait la tête.
« C’est fini. Je peux plus rester. Je peux pas rester avec toi. Tous tes
besoins. Toute cette picole. »
Alors seulement elle vit que, si ses valises de brocart étaient posées avec
les cartons, ce n’était pas le cas des valises rouges. Son visage devait trahir
l’incompréhension la plus totale, car Shug croisa son regard et hocha la tête
lentement, comme avec un enfant qui vient de prendre son médicament et
que l’on pousse à l’avaler, attendant que le beurk atteigne son estomac.
Agnes détourna le regard. Elle ne voulait pas comprendre. Elle ne voulait
pas de son médicament. Elle arrêta de chercher la friteuse pour réarranger
les perles de son pull afin que leur côté brillant soit tourné vers l’extérieur,
tentant de gagner du temps, sans bien savoir quoi faire.
« C’est fini », répéta-t-il.
Il n’y avait qu’une seule chaise dans la pièce, une chaise de cuisine au
dossier cassé, maculée de peinture et destinée à atteindre les placards du
haut. Agnes ferma calmement la porte ; dans le couloir les enfants,
maintenant bien conscients qu’il n’y avait pas assez de chambres, se
plaignaient déjà. Elle posa la chaise cassée contre la porte et s’assit.
« Pourquoi est-ce que je ne te suffis pas ? »
Shug cligna des yeux, incrédule. Il secoua la tête et répondit en se tapant
la poitrine. « Oh que non, ma petite. Pourquoi est-ce que moi, je ne te
suffisais pas ?
– Je n’ai jamais ne serait-ce que regardé un autre homme.
– Je parlais pas de ça. » Il se frotta les yeux comme s’il était fatigué.
« Pourquoi tu m’as pas assez aimé pour arrêter de picoler, hein ? Je t’achète
les meilleures fringues, je bosse toutes les heures que Dieu fait. » Il ne fixait
pas le mur, il regardait à travers. « Je me suis même dit que peut-être que si
je te donnais un marmot à moi, mais non, même ça, ç’a a pas suffi pour que
tu te tiennes tranquille. »
Il l’attrapa sans ménagement par le coude et essaya de la lever de la
chaise. Agnes se débattit et se rassit comme si elle était à un sit-in.
Elle était dans un dangereux entre-deux. Avait assez bu pour se sentir
combative mais pas assez pour être déraisonnable. Encore quelques gorgées
et elle deviendrait destructrice, mauvaise, hargneuse. Il la fixait comme s’il
cherchait à prédire le temps qui descendait de la vallée. Il l’attrapa et essaya
de la tirer à nouveau avant que les gros nuages noirs en elle n’explosent.
Elle se défit de son emprise, se rassit et se redressa. Elle le regarda
froidement pendant un bon moment. Elle n’arrivait toujours pas à y croire.
« Non. Ça ne marche pas. Ça n’arrive pas à des femmes comme moi. C’est
vrai, regarde-moi. Regarde-toi.
– T’es ridicule. » Il saisit le devant de son pull.
Shug la bougea ensuite de force. Agnes ne cria pas quand il l’attrapa par
les cheveux pour la traîner sur le sol. Elle se pressa contre le bas de la porte
comme si elle pouvait le garder à l’intérieur de la cuisine pour toujours.
Il claqua la porte contre l’arrière de son crâne, comme si elle n’était rien
qu’un coin de moquette sur son passage. Il l’enjamba et sa chaussure droite
la toucha au bas du menton, ouvrant net sa peau nacrée.
« Je t’en prie, je t’aime. Je t’aime vraiment, dit-elle.
– Ouais, je sais. »
Quand le taxi fit demi-tour sur Pit Road, ses enfants étaient dans le couloir
et Agnes, scintillante et pelucheuse, gisait comme une robe de soirée
balancée par terre.
Les valises de cuir rouges ne passèrent jamais la porte de la maison. Shug
ne revint pas la voir avant plusieurs jours et il ne les avait alors pas prises
avec lui. Il les avait emportées chez Joanie Micklewhite et glissées sous le
lit dans l’espace qu’elle lui avait ménagé. Au début, Agnes n’était pas au
courant. Shug se contenta de réapparaître un soir, d’embrasser délicatement
sa balafre au menton et de l’allonger sur le canapé dépliant du salon.
Shug passait lorsqu’il travaillait de nuit. Il attendait les petites heures du
jour, quand les enfants étaient au lit, puis il arrivait dans le couloir en
sifflotant dans sa chemise fraîchement repassée. Lorsqu’elle le déshabillait,
elle voyait bien que son slip avait été lavé et mis à bouillir par une autre.
Quand ils avaient fini, il restait allongé un moment, dans les bras d’Agnes,
puis il se levait et s’en allait. Si elle lui cuisinait quelque chose, il pouvait
parfois rester un peu plus longtemps. Si elle commençait à lui poser des
questions ou à se plaindre, il partait et ne revenait pas avant plusieurs nuits
en guise de punition.
Une fois qu’il était parti, Agnes restait dans le clic-clac car elle ne pouvait
pas supporter d’aller dormir dans leur lit sans lui. Elle passait le reste de la
nuit à regarder le plafond pendant que les garçons dormaient dans la
chambre voisine. Durant tout ce premier automne, Catherine rejoignit sa
mère sur son matelas, ensemble sous l’humidité et la moisissure galopante.
« Pourquoi on ne retournerait pas juste à Sighthill ? » murmurait-elle.
Mais la douleur empêchait Agnes de s’expliquer. Elle savait qu’il ne
reviendrait jamais si elle rentrait chez sa mère.
Elle devait rester là où il l’avait balancée.
Elle devait accepter le moindre soupçon de tendresse qu’il lui accordait.
Finalement, la nuit de Guy Fawkes5 arriva, la fumée des feux de joie et les
pneus brûlés emplissaient l’air. Leek et Catherine se tenaient à la fenêtre
pour regarder les bûchers bricolés s’enflammer dans l’obscurité bourbeuse.
Des gamins s’envoyaient des feux d’artifice comme s’ils avaient été des
missiles sifflants. Ç’avait l’air particulièrement amusant.
La télévision était encore à moitié emballée sous son drap et posée par
terre dans un coin, un pied dedans, un pied dehors. Catherine s’enfonça
dans le canapé, ses cheveux humides enroulés dans une serviette. Il y aurait
les infos du soir puis une nouvelle nuit à écouter sa mère sangloter dans le
noir.
Agnes attendait dans la cuisine. Quand on éteignait la lumière, c’était la
pièce d’où l’on avait la meilleure vue sur Pit Road. Chaque nuit, elle allait
guetter le taxi et laissait ses espoirs grandir à chaque ronflement d’un
moteur diesel. Elle avait passé la journée à boire mais ça n’aidait pas du
tout. Elle alla de la fenêtre à sa réserve secrète sous l’évier. Grâce au bruit
du loquet, les enfants pouvaient compter combien de fois elle ouvrait le
placard pour boire un coup en cachette.
« Maman, qu’est-ce qu’on mange ? » cria Leek depuis le canapé.
Agnes arrêta de tripoter sa croûte au menton. Elle considéra la casserole
sur la plaque électrique. « Je pourrais vous réchauffer la soupe.
– Celle avec les petits pois ? demanda Leek.
– Oui.
– Bah non, pas si y a des petits pois dedans, répondit Leek, un peu vexé
que ses quinze années de guerre contre les légumes verts soient passées
inaperçues.
– Euh, allô, c’est de la soupe de petits pois, ducon ! » se moqua Catherine.
Leek lui enfonça le pied dans les côtes et tira sur sa serviette, lui arrachant
quelques cheveux au passage. Il la balança à l’autre bout du salon. Va te
faire foutre, gronda-t-il. Ils s’étaient mis d’accord, sans même se concerter,
pour ménager leur mère autant que possible.
Catherine se leva pour aller récupérer la serviette. Elle s’était accrochée à
sa virginité comme Lizzie le lui avait recommandé et dans peu de temps
elle épouserait Donald Jr et n’aurait alors plus à partager sa chambre avec
son frère ou sa mère dans ce taudis glacial. Cette seule pensée la retenait de
fuir : elle était sur le départ de toute façon.
Catherine s’enroba les cheveux à nouveau et fit un doigt d’honneur à son
frère. Elle alla voir comment allait sa mère. Agnes faisait le tour de la
cuisine mécaniquement comme un train électrique, s’arrêtant de temps en
temps pour ouvrir le placard sous l’évier, remplir un mug avec une bouteille
rangée dans un sac plastique et boire une longue rasade. Catherine
entrouvrit la porte du placard avec son orteil et fut soulagée de voir que ce
n’était pas de la Javel qu’Agnes versait dans sa tasse.
Catherine fit la grimace en voyant la soupe figée dans la casserole.
« Maman, pourquoi on commanderait pas du chinois ?
– Bonne idée ! » approuva Leek depuis le salon.
Catherine n’avait parlé que du restaurant chinois mais Agnes avait
entendu Shug. Elle avait un talent étrange pour tout ramener à lui ces
derniers temps. Son regard s’éclaircit d’un coup. « Je pourrais appeler la
centrale pour savoir si Shug va passer ce soir ? proposa-t-elle gaiement.
Peut-être qu’il peut aller chercher des plats chez le Chinois ? »
Catherine grogna. Agnes avait été prévenue : elle ne devait plus appeler la
centrale. Shug avait ajouté cette consigne à la longue liste des choses
qu’elle devait cesser de faire si elle voulait qu’il vienne. C’était sa rançon
émotionnelle. Mais peut-être que, s’il savait que les enfants avaient faim, il
arriverait et alors tout irait bien pendant quelques heures. Elle pourrait se
faire belle et il resterait peut-être toute la nuit sur le clic-clac. Agnes but une
gorgée dans sa tasse et révisa son script : prendre une voix normale, sobre,
détachée ; rester détendue et sourire au bout du fil. Ça n’avait marché aucun
autre soir jusqu’alors, elle ne savait pas pourquoi, mais elle avait
terriblement envie de réessayer.
Agnes s’assit devant la petite console en similicuir et alluma une cigarette
pour se calmer les nerfs. Quand elle eut composé le numéro, elle fit tourner
sa bague de fiançailles, comme si la personne au bout du fil pouvait la voir.
L’or de son alliance avait pris une teinte jaune sale.
Une femme répondit avec un crépitement agacé. « Northside Taxis ! »
C’était Joanie Micklewhite. Agnes ne la connaissait que vaguement.
« Salut, Joanie, c’est bien toi ? Ici Mme Bain.
– Ah, bonsoir, ma chérie. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? » Joanie
parlait d’une voix neutre comme lorsque l’on tombe au coin de la rue sur
quelqu’un qu’on aurait préféré ne jamais revoir.
« Est-ce que tu peux passer un message à Shug, s’il te plaît, lui dire
d’appeler à la maison ? » Elle se demanda si Joanie savait qu’il l’avait
quittée. Elle se demanda qui à la centrale savait qu’il ne dormait plus dans
son lit.
« Je vais essayer. Tu restes en ligne ? » Joanie mit l’appel en attente
pendant qu’elle essayait de contacter le taxi de Shug avec la cibi. Au bout
d’une éternité, elle reprit l’appel. « Toujours là ? »
Surprise au milieu de sa bouffée, Agnes souffla la fumée au-dessus de sa
tête. « Toujours là ! Tu as réussi à le joindre ? »
Joanie marqua un léger temps et Agnes se prépara à un rejet. « Ouais.
Il dit qu’il te rappelle plus tard. »
Agnes s’anima, quelque chose qui s’apparentait à de l’espoir gonfla dans
sa poitrine et elle eut hâte de le voir, son mari à elle. Elle pensait à la robe
de velours qu’elle allait mettre pour lui et se demandait si elle avait le temps
de se raser les jambes.
Et puis Joanie ajouta : « Agnes. Je sais qu’il ne t’a pas tout raconté. »
Elle bafouilla. « Je… je voulais juste que tu saches, quand tu apprendras
tout, que je n’ai jamais voulu que ça se passe comme ça. J’ai sept enfants, je
sais ce que c’est. Et, euh, je suis désolée. »
Les derniers feux de joie mouraient quand Shug arriva. Les enfants étaient
au lit, tristes et affamés. Agnes ne put rien avaler. Elle regarda ses cheveux
tomber de son crâne chauve pendant qu’il engloutissait de grosses bouchées
de nourriture chinoise. Rien de tout ça ne lui avait fait perdre l’appétit et ça
la tuait. Agnes se frotta les tempes et s’assit au milieu des cartons intacts.
Toujours pas de valises rouges. « Elle a une jolie maison ?
– Pas vraiment », répondit-il sans lever la tête.
Agnes but la plus longue gorgée de bière possible avant de devoir baisser
la canette pour reprendre sa respiration. « Alors, elle est jolie ? demanda-t-
elle.
– Je t’ai dit au téléphone que je voulais pas parler d’elle, bordel. »
Il déchira une tranche de pain de mie. « Laisse-moi manger tranquille.
Je suis pas venu jusqu’ici pour qu’on s’engueule. »
Agnes resta silencieuse, réfléchissant longuement à ce qu’elle allait dire
ensuite. Elle retournait son couteau dans sa main gauche. Elle était partagée
entre l’envie de provoquer une dispute et de le poignarder et le désir qu’il
reste un peu plus longtemps. Quand elle reprit la parole, elle s’efforça
d’avoir une voix calme et posée. Elle remarqua que ça aidait de ne pas le
regarder. « Ça ne va pas arriver, n’est-ce pas ? Notre nouveau départ ? »
Shug arrêta de mâcher. Il haussa les épaules. « C’est un nouveau départ,
Agnes. J’en pouvais plus. »
Elle posa son visage sur ses mains. Son vernis brillait comme s’il n’avait
pas tout à fait fini de sécher. « Mais pourquoi tu m’as amenée ici, putain ? »
Shug poussa son assiette. Sa moustache était rendue lourde par la sauce
rose qui coagulait. « Il fallait que je voie.
– Que tu voies quoi ? demanda-t-elle, la voix brisée par la colère.
Je croyais que c’était ça que tu voulais toi.
– Il fallait que je voie si tu viendrais vraiment. »
Agnes l’attrapa alors par le col. Shug saisit sa ceinture-portefeuille et
l’embrassa en enfonçant sa langue dans sa bouche. Il dut serrer tous les
petits os de ses mains pour qu’elle le lâche. Elle l’avait aimé et il avait dû la
briser totalement pour pouvoir la quitter. Agnes Bain était une chose trop
rare pour laisser quelqu’un d’autre l’aimer. Ça n’aurait pas suffi de la laisser
en morceaux pour que plus tard un autre les ramasse et la répare.
5. Le 5 novembre.
9
Agnes dut vider trois canettes de lager avant de se résoudre à passer la
porte. Des femmes étaient attroupées près de la barrière, les bras croisés
comme des pare-chocs. On aurait dit qu’elles avaient attendu là depuis son
emménagement quatre mois plus tôt. Le froid ne semblait pas les déranger.
Le sol était jonché de mégots et des tasses à thé sales étaient posées sur les
poteaux de la clôture. Elles se turent et se retournèrent d’un seul
mouvement quand elle sortit de chez elle. La tête haute, Agnes s’assura que
ses talons noirs cliquetaient haut et clair sur le trottoir. Elle adressa un
sourire arrogant aux femmes en collant et pantoufles en passant devant elles
pour se diriger vers le club des mineurs au bout de la rue, vers l’oubli.
Les femmes la regardaient en silence. Elle était pratiquement trop loin
pour les entendre quand l’une d’entre elles prit la parole. « Boh, on est pas
déjà fâchées, si ? » lança Bridie. Ses cheveux bicolores n’étaient toujours
pas brossés, son tronc épais était enveloppé dans un jogging d’homme et un
peignoir.
Agnes ne se retourna pas. « Pourquoi cette question ?
– Tu nous as pas invitées à ta fête. On est pas copines ?
– Quelle fête ? demanda Agnes en se retournant à demi.
– Où c’est que t’irais d’autre toute pomponnée comme ça ?
– Au club des mineurs. Je voulais voir ce que vous faites pour vous
amuser. »
Les femmes se regardèrent. Elles triturèrent nerveusement leur médaille
de saint Christophe. « T’embête pas avec ça, dit Bridie. Les gars aiment pas
quand on se pointe là-bas. Reste avec nous qu’on se jette un petit coup de
bienvenue toutes ensemble. » Bridie sortit une grande bouteille transparente
de derrière un poteau. Elle balança le contenu de sa tasse dans la rue et
secoua la bouteille de vodka. « Viens donc par ici et parle-nous un peu de
toi. »
Agnes s’approcha et regarda le liquide amer ronger le dépôt de thé.
Elle tendit la main pour l’arrêter avec un rire guindé quand la vodka pure
s’approcha du haut de la tasse. Bridie lui jeta un regard en coin et la remplit
à ras bord. « Arrête, je voudrais pas que tu te mettes dans l’idée qu’on est
des crevardes. »
Agnes prit la tasse et remercia poliment. Les femmes examinèrent leur
nouvelle voisine de la tête aux pieds : les talons à lanières, les cheveux
laqués, le beau manteau de fourrure. Agnes regardait la rue et les laissaient
l’admirer. La nuit tombait. Les lampadaires étaient allumés, une meute de
chiens errants allait de puanteur en puanteur et reniflait les caniveaux
pourrissants. L’un pissait quelque part pour marquer son territoire et les
autres l’imitaient. Elle se retourna vers les femmes qui lui souriaient avec
appétit. « Eh bien, santé. » Elles trinquèrent.
L’une sortit un sachet de tabac à rouler et le fit passer. Jinty lécha une
feuille de papier à cigarette qu’elle remplit délicatement d’une ligne de
tabac blond. « Rangez ça ! » s’exclama Agnes en voyant une occasion de
les remercier pour la vodka. Elle fouilla les poches profondes de son vison
et en sortit un paquet de Kensitas.
Bridie considéra le paquet brillant et le briquet doré. « Ah beh, on dirait
qu’y a la reine d’Angleterre qui a emménagé.
– Sûr que c’est pas la même chose quand t’as pas à récupérer les brins de
tabac sur les chicots », approuva Jinty.
Les femmes prirent chacune une cigarette qu’elles allumèrent.
Elles tiraient de longues bouffées et savouraient en silence, les tenant entre
le pouce et l’index comme une sarbacane. Elles observaient Agnes, ses
ongles vernis qui dansaient devant son visage comme autant de coccinelles.
Entre ses doigts délicats, elle tirait des bouffées courtes pendant que les
autres se creusaient les joues. Puis elle levait son autre main et buvait
avidement de grandes gorgées dans sa tasse.
« Alors tu viens d’où, toi ? demanda Jinty en tendant la main pour toucher
ses boucles d’oreilles émeraude.
– À l’origine ? Germiston. Mais d’un peu partout dans l’East End en fait.
J’ai pas mal bougé.
– Un peu partout dans l’East End, hein ? répéta Bridie en hochant
sagement la tête. Une bonne catholique alors. Et qu’est-ce qui t’amène dans
le coin du coup ? »
Agnes hésita. « Mon mari a entendu dire que c’était agréable à vivre, que
c’était sûr pour les enfants. » Elle marqua un temps. « Comme dans Good
Neighbours en fait.
– Ouais, s’esclaffa Bridie, c’est pas Center Parcs mais ça y ressemblait
dans le temps. Ça fait des années que la mine crève. Il y a presque plus de
boulot pour personne. Tous les ans on a des hommes qui se retrouvent à rien
branler à la maison toute la journée.
– Il y en a encore quelques-uns qui ont du boulot. Surtout pour remplir les
trous, que les mômes tombent pas dedans, ajouta Noreen. On veut pas
d’autres accidents.
– Des accidents ?
– Ouais, y a toujours eu du grisou dans cette veine. Ils devaient pomper le
méthane pour pouvoir l’exploiter. Enfin, les hommes savaient, ils savaient
contre quoi ils bossaient et ils faisaient gaffe comme ils pouvaient, mais un
jour ça leur est tombé dessus, les pauvres vieux. Effondré net. Y a eu un
coup de grisou et ça les a tous brûlés. Y a des gamins qui ont perdu leur
papa. » Jinty ne quittait pas des yeux les boucles d’oreille d’Agnes.
« Beaucoup de femmes qui se sont retrouvées toutes seules. »
Elles se tournèrent vers la maison de la femme à la tête de squelette. « Te
bile pas pour Colleen McAvennie, va, soupira Bridie. Elle aboie plus fort
qu’elle mord.
– C’est aussi votre cousine ?
– Oh, ouais, mais pas de sang, hein. Elle fait gaffe à son Jamesy. C’était un
beau gars. Un grand conducteur, gaillard comme un âne, il les faisait monter
et descendre au fond du puits dans la cage. Lui aussi y s’est fait brûler dans
la mine, ça y a bouffé la peau sur l’épaule et aussi dans le cou. Rouge
comme si qu’il avait pris un coup de soleil en juillet. » Les femmes
baissèrent la tête, comme en signe de respect. « Un bel homme malgré tout.
– Et au fait c’est où qu’il est parti ton gars avec ses belles valises rouges ?
demanda soudain Jinty.
– Il est chauffeur de taxi, il doit parfois emporter ses affaires avec lui »,
mentit-elle. C’était peu convaincant. « Il travaille de nuit. »
Jinty fit un petit bruit et posa une main compatissante sur celle d’Agnes.
« On est pas nées d’hier, chérie. Je vais te dire : on dirait bien qu’il partait
pour plus longtemps que ça. »
Bridie agita sa cigarette vers Jinty. « Oh, l’écoute pas, va. T’as pas besoin
de te rabaisser. Tout ce qu’on dit, c’est qu’on a toutes des hommes et qu’on
a toutes les problèmes qui vont avec. »
Les femmes tirèrent sur leur cigarette avec empathie. Noreen semblait
inquiète. « Comment tu vas faire pour bouffer s’il revient pas ? »
Elle pensait sans cesse à l’argent, son cœur était rongé par l’inquiétude.
« Je ne sais pas. »
Les femmes se regardèrent. Bridie prit la parole. « Va falloir qu’on te
mette aux allocs. Tu peux aller au guichet lundi matin. Tu leur diras qui te
faut une allocation d’invalidité, sinon t’auras que le chômage le jeudi.
– Ils vont me verser l’allocation d’invalidité ?
– Oh, t’en fais pas, mon chou. Ils vont voir ton adresse et puis ils te la
fileront sans problème. Zyeute un peu autour de toi, dit Bridie en montrant
la rue. C’est pas comme si les boulots allaient revenir. L’invalidité, c’est le
seul club qu’on a et c’est réunion tous les lundis. »
Agnes leva sa tasse de vodka et regarda le fond brumeux. Le thé avait dû
être très laiteux.
Bridie la remplit en souriant. « Ouais, j’avais bien vu que tu picolais. »
Elle tira sur sa clope. « Vrai, la minute où je t’ai vue, j’ai remarqué. Les
copines elles croyaient que t’étais une grande dame, avec tous tes sequins,
une poupée de la grande ville. Mais moi, je vais te dire, j’ai grillé direct.
J’ai vu la tristesse et j’ai su que tu devais être une sacrée buveuse. »
Les femmes hochèrent la tête en croassant des « ouais » comme une volée
de corbeaux. Agnes s’immobilisa, la tasse au bord des lèvres.
« Tu bois quoi, un peu tout ? demanda Bridie.
– Pardon ? fit Agnes en baissant sa tasse.
– C’est un gros problème que t’as ? précisa Bridie.
– Je n’ai pas de problème.
– Écoute, chérie. Tu biberonnes de la vodka au milieu de la rue. Avec cette
tronche-là, crois-moi que t’auras aucun problème pour toucher les allocs.
– Vous aussi, vous avez des tasses de vodka », rétorqua Agnes, vexée.
Avec une moue cruelle, elles penchèrent leur tasse dans la lumière orangée
des lampadaires. Chacune était pleine de thé au lait blanchâtre. « Non, ma
chérie, on boit du thé froid comme de la pisse, la reprit Bridie. Y a que toi
qui t’envoies de la vodka comme si c’était de la flotte. »
Agnes rougit. Les femmes, lèvres serrées, lui adressaient des sourires
pleins de pitié. Sous leurs paupières tombantes, leurs pupilles semblaient
noires. Agnes considéra sa tasse et s’envoya le contenu au fond de la gorge.
Bridie leva la main. « Écoute. Un jour après l’autre et toutes ces conneries.
J’ai eu un petit problème moi aussi. Six marmots et un mari au chomdu…
Un peu que je picolais. » Elle écrasa sa cigarette dans la poussière du bout
de sa tatane. « C’est les trous de mémoire qui m’ont fait arrêter. J’en avais
ma claque de passer cinq minutes tous les matins à me demander qui avait
sorti quoi à qui et avec quel trou de balle je m’étais battue. Tu vas à la
cuisine prendre une tasse de thé et t’as tout le monde qui te regarde tout de
travers. Puis tu regardes et, merde, y en a un qui a un coquard. Puis tu vas
voir dans le miroir et bordel v’là que toi aussi t’en as un. » Les femmes
acquiescèrent avec empathie. Personne ne riait.
« Je me suis retrouvée au magasin de Dolan à causer de Dallas avec des
femmes que j’avais traînées par les cheveux dans la rue le soir d’avant »,
ajouta Jinty. Elle serra les poings, son corps maigre secoué par le souvenir
du scandale. Puis elle montra du doigt la maison du squelette de l’autre côté
de la rue. « Vous vous rappelez la fois où Colleen a cru qu’Isa faisait les
yeux doux à Grand Jamesy ? »
Bridie marqua son agacement. « C’était des conneries. Ils sont du même
sang. Personne s’en rappelle.
– Ouais mais pas moyen de le faire entendre à Colleen. » Jinty se tourna
vers Agnes. « Bon, notre Colleen, elle boit pas. Elle est proche du petit
Jésus, elle l’a toujours dans son cœur. Mais un lundi matin, elle a bu des
coups, une vraie bonne biture. Elle est allée à la poste récupérer son Carnet
du lundi, elle l’a dépensé jusqu’au dernier penny et se l’est envoyé derrière
la cravate. Ses marmots ils crevaient la dalle mais elle a bu jusqu’à la
dernière goutte. Et là elle prend un sac plastique et elle remonte la rue pour
ramasser des merdes de chien. Des blanches, des noires, des molles, des
dures, elle remplit le sac à ras bord. Elle prend son sac de merde et elle
titube jusqu’au bout de la rue par là. » Jinty montrait les terrils du
doigt. « Elle enfile un gant jaune poussin et elle commence à les balancer.
J’te jure, elle a recouvert la maison d’Isa. Elle balançait la merde en criant à
Grand Jamesy de sortir de là si c’était un homme.
– Qu’est-ce qui s’est passé alors ? demanda Agnes.
– Attends, j’y arrive. » Jinty jeta un œil par-dessus son épaule vers la
maison de Colleen. « Elle recouvre la baraque de merdes de chien, ça puait
à des kilomètres. Sur les fenêtres, ça collait au crépi. Tartinée. Dieu sait que
je suis pas fana d’Isa – son mari a pris les indemns de la mine et elle les a
jouées au bingo et a gagné pas mal de ronds – maiiiis je cautionne pas de
balancer de la merde dans les rues comme une sauvage. »
Bridie reprit le fil de l’histoire. « Bref, en fait Grand Jamesy il s’envoyait
pas Isa. Il bossait. Il bossait ! Véridique. Il s’était trouvé un boulot à mi-
temps, il traînait de la ferraille et il pouvait pas en parler parce qu’il voulait
pas perdre ses allocs. »
Jinty embrassa sa médaille de saint Christophe. « Notre Colleen qui
croyait qu’il s’envoyait en l’air alors qu’il essayait juste de gagner trois
ronds.
– Dieu bénisse les trous noirs. » Bridie se signa solennellement. « Écoute,
je sais pourquoi tu picoles mon chou. C’est dur de tenir le coup des fois.
Je touche plus à la bouteille mais il m’en faut quand même un ou deux par
jour. » Elle sortit un flacon d’aspirine pour enfant de sa poche. « Les petits
copains de Bridie.
– De l’aspirine ? s’étonna Agnes.
– Nan ! » Bridie se lécha la lèvre et se pencha vers elle. « Du Valium. Si tu
veux essayer. Pour goûter, c’est tout. Si t’en veux plus, je peux te fournir.
Prix d’amie. » Bridie enfonça le bouchon et le dévissa en souriant.
Elle déposa deux cachets dans la main d’Agnes comme des bonbons.
« Tiens, essaie, et bienvenue à Pithead. »
10
Sa mère était introuvable. Il prit la dent blanche dans le creux de sa main :
la petite incisive flottait dans une flaque de sang et de bave et il fut alors
certain qu’il allait mourir. Était-ce ce qui se passait maintenant qu’il avait
sept ans ? Il évitait d’appuyer sur ses autres dents avec sa langue de crainte
qu’elles ne se déchaussent toutes. Il fallait qu’il la trouve pour lui
demander. Mais sa mère était partie.
Shuggie posa la tête contre le portillon rouillé et regarda une meute de
chiens rôder. Cinq mâles poursuivaient une femelle noire. Ils jappèrent en
passant devant lui et Shuggie poussa ses lèvres entre les lattes de la barrière
pour se joindre à eux, yip yip yip. Il écoutait le chant des chiens et il eut
l’impression qu’ils lui demandaient de les accompagner. Il n’avait pas le
droit de passer le portillon sans la prévenir mais elle n’était pas là.
Ses chaussures solidement plantées à l’intérieur, il sortit la tête pour
regarder à droite et à gauche. Il jouait à sortir et rentrer en courant tout en
retenant sa respiration, sans cesser de regarder à chaque extrémité de la
petite route pour voir si elle apparaissait.
Elle n’était pas là non plus.
La meute de chiens l’appelait au-dehors. Shuggie ramassa sa poupée
blonde et sale et la balança sur le trottoir. Daphne atterrit dans la poussière
avec un craquement râpeux comme si elle avait voulu dessiner un ange dans
la neige. Il sortit d’un bond pour l’attraper et retourna précipitamment dans
le jardin comme un poisson osseux, refermant le portail dans un fracas
métallique. Il regarda par-dessus son épaule, personne à la fenêtre, personne
chez Bridie Donnelly. Personne ne regardait. Elle n’était pas là.
Shuggie rouvrit le portillon et suivit les chiens. Il y avait un groupe de
femmes en pantoufles au coin de la rue. Elles parlaient avec passion mais il
les vit baisser la voix quand il approcha. L’une d’elles se tourna pour lui
faire la révérence. Essayant d’adopter un air détaché, comme s’il s’en
fichait, il dansa sur la route poussiéreuse, passant devant la chapelle sur la
colline. Il jouait à donner des coups de pied dans la poussière pour qu’elle
s’envole dans les airs et dansa de plus en plus loin de la maison. Il arriva
devant l’école catholique et vit les enfants dans la cour pour la récréation du
matin. Au pied d’un marronnier, il se demanda pourquoi lui n’était pas à
l’école. Il n’y avait pas eu de dessins animés à la télé ce matin-là, il savait
donc que ce n’était pas samedi, mais elle ne lui avait pas sorti ses habits
comme elle le faisait parfois, alors il n’y était pas allé et elle n’avait rien dit.
Les garçons donnaient de grands coups de pompe dans un ballon et ils le
virent avant qu’il remarque qu’ils le regardaient. « Qu’est-ce t’as là ? » cria
le plus petit des frères basanés, les fils de la femme au visage de squelette,
Colleen McAvennie. Par réflexe, Shuggie cacha Daphne derrière son dos.
« Bonjour », dit poliment Shuggie avec un geste de la main. Il imita
l’élégante révérence de la femme de mineur et étendit gracieusement sa
jambe gauche derrière lui.
Ils le détaillèrent de haut en bas, bouche bée, entre les barreaux à la
peinture verte écaillée. « Comment ça se fait que t’es pas à l’école ?
demanda Gerbil, le plus jeune, en détachant des écaillures.
– Je ne sais pas », avoua Shuggie en haussant les épaules.
Les garçons n’avaient que quelques années de plus que lui mais ils étaient
déjà costauds et brunis à force de passer leurs étés dehors à explorer les
marais et jeter des chats dans des vieux puits de la mine. Il les avait vus
transporter sans difficulté de lourds tas de ferraille lorsqu’ils aidaient leur
père à décharger son camion.
Francis McAvennie plissa ses yeux sombres et dit : « C’est parce que ta
mère est une vieille alcoolo. » Il scruta le visage de Shuggie pour voir la
blessure causée par ses paroles.
Gerbil McAvennie mit un flocon de peinture à métaux entre ses lèvres.
« Comment ça se fait que t’as pas de père ? » Il avait déjà une voix
d’homme.
« S-si, j’en ai un, bafouilla Shuggie.
– Ah ouais et il est où alors ? » sourit Gerbil.
Ça, Shuggie l’ignorait. Il avait entendu dire que c’était un queutard, qu’il
élevait les mioches d’une autre femme tout en baisant toutes les pétasses
qui s’asseyaient à l’arrière de son taxi. Mais ça ne semblait pas avisé de
l’admettre. « Il travaille de nuit. Il gagne des sous pour nous payer des
vacances. »
La cloche retentit et le père Barry sortit pour mettre les enfants en rang.
Gerbil tendit la main entre les barreaux et saisit la poupée de Shuggie de ses
longs doigts. Francis gazouilla comme un bébé joyeux et se joignit à lui
pour tirer de toutes ses forces. Shuggie recula à l’ombre du marronnier.
« Je vais le dire au père Barry ! Tu dois aller à l’école », hurlèrent-ils.
Serrant Daphne contre sa poitrine, Shuggie tourna les talons et partit en
courant le plus vite possible. Il était à bout de souffle en arrivant devant le
club des mineurs mais il entendait encore les garçons McAvennie appeler le
père Barry.
Le club était délabré et semblait vide. Shuggie se suspendit aux barreaux
des fenêtres. Puis il traîna dans la cour de devant où des fûts percés
formaient des flaques d’ale éventée. La bière sale se mélangeait à l’essence
et faisait des petits lochs arc-en-ciel brillants. Shuggie s’accroupit et trempa
les cheveux de Daphne dans la flaque iridescente. Quand il la ressortit, ses
cheveux blonds avaient pris la couleur de la nuit et il fit claquer sa langue.
Où étaient passées toutes les belles couleurs ? Il la trempa de nouveau en la
maintenant plus longuement sous la surface. Ses yeux se fermèrent
automatiquement, comme si elle dormait, mais elle souriait, il sut donc
qu’elle allait bien. Quand il sortit la poupée de la flaque, le liquide noir lui
coula sur le visage et sur sa robe de laine blanche. Ses cheveux jaunes
étaient devenus noir mat. Il les regarda et s’aperçut que, l’espace d’une
minute, il avait oublié sa mère. Daphne avait une drôle d’odeur.
Il joua un moment dans les flaques de bière. Il regarda au bout de la route,
et quand il fut tout à fait certain que le père Barry n’était pas à ses trousses
il traversa la rue en courant et s’engouffra dans une ruelle arborée qu’il
n’avait jamais remarquée. Elle passait derrière une rangée de maisons de
mineurs plus anciennes donnant sur un jardin collectif. Au bord du jardin, il
y avait un local à poubelles en briques, bas et rectangulaire, sans fenêtre.
Une porte verte cassée donnait sur une ouverture sombre. À côté du local, il
vit une machine à laver, le modèle utilisé dans les hôpitaux ou les bâtiments
publics, aussi imposante qu’une armoire. Trop lourde pour que les éboueurs
puissent l’emporter, elle rouillait à côté de l’abri, et de grosses mouches
entraient et sortaient paresseusement de son ombre.
À l’intérieur de la machine se trouvait un garçon, jambes par-dessus tête,
enroulé dans le tambour comme un chat au dos arqué. « Tu veux faire un
p’tit tour de manège ? »
Shuggie sursauta.
Le garçon se balança à l’intérieur du tambour et fit des demi-cercles, en
une seconde il eut les pieds au-dessus de la tête, la seconde d’après la tête
au-dessus des pieds. « Regarde, c’est super marrant ! » l’encouragea-t-il.
Shuggie lui tendit Daphne pour qu’elle passe la première. Le garçon sortit
du tambour en extrayant d’abord ses longues jambes brunes comme une
araignée passant dans une serrure. Il courba son corps vers l’arrière, se
redressa et apparut alors presque aussi grand que la machine. Il devait bien
avoir un an de plus que Shuggie, huit ou neuf ans, et il commençait à
pousser comme un roseau.
« Salut. Moi c’est Johnny. Ma mère m’appelle Johnny Belle Gueule, dit-il
avec un sourire crispé. C’est censé faire nom de catcheur mais moi je trouve
que c’est de la merde. » Il se frappa les avant-bras comme les catcheurs à la
télé avant un combat. Il mit quelques coups dans les airs. « C’est quoi ton
nom, petit gars ?
– Hugh Bain, répondit-il timidement. Shuggie. »
Le garçon l’observait, les paupières mi-closes, la même mine froncée que
Shuggie voyait chez les autres enfants quand il levait la main en classe. Un
mélange d’incrédulité et de dédain. Il avait souvent vu sa Mamie regarder
son père comme ça. Shuggie rentra son genou gauche vers l’intérieur.
Alors Johnny sourit. Son visage changea si vite que Shuggie recula d’un
pas. Comme commandé par un interrupteur, il s’était éclairé aussi vivement
qu’une ampoule nue dans une pièce vide.
« C’est une poupée que t’as là, Shuggie ? » Il employait son surnom
comme s’il le connaissait depuis des années. Sans attendre de réponse, il
ajouta : « T’es une fillette ? » Il avança dans l’herbe haute qu’il aplatissait à
chaque pas.
Shuggie secoua la tête.
« Si t’es pas une fillette alors c’est que t’es une petite tapette. » Son
sourire se crispa. Il parlait d’une voix basse et douce, comme s’il s’adressait
à un chiot. « T’es pas une petite tapette, si ? »
Shuggie ne savait pas ce qu’était une tapette mais il savait que ce n’était
pas bien. Catherine disait ça à Leek quand elle voulait lui faire de la peine.
« Tu sais c’est quoi, une tapette, petit gars ? Une tapette c’est un garçon
qui fait des trucs dégueulasses avec les autres garçons. » Johnny toisait
maintenant Shuggie, il était presque deux fois plus grand que lui. « Une
tapette c’est un garçon qui veut être une fillette. »
Johnny Belle Gueule était blanc sale, comme si on l’avait trempé dans du
thé. Il avait une peau sépia, des cheveux couleur miel et déjà toutes ses
dents de grand. Shuggie passa sa langue dans le trou de sa dentition. Johnny
lui arracha la poupée des mains et la balança dans le tambour. « Vise un peu
ça ! Elle veut faire un tour. »
Johnny se colla contre le dos de Shuggie, l’attrapa par la taille et le fit
entrer dans la machine. Shuggie escalada le tambour et il sentit une main
l’aider pour la dernière poussée puis il tomba à l’intérieur. Daphne serrée
contre lui, il se retourna vers la lumière du jour, ses jambes nues frissonnant
au contact du métal froid.
Johnny attrapa une arête du tambour et le balança lentement de gauche à
droite, aussi délicat que s’il avait bercé un bébé. Shuggie tomba à la
renverse et chercha une prise, muscles tendus et dents serrées comme un
chat apeuré. Daphne glissa et heurta le cylindre.
Johnny continuait de le balancer lentement. « Tu vois, c’est pas si mal,
hein ? »
Le mouvement lui rappelait le bateau pirate mécanique devant la
boulangerie préférée de son grand-père. Il laissa échapper un rire.
« Accroche-toi », dit Johnny. Il serra le rebord métallique et, s’appuyant
contre la machine, il le balança plus fort. La tête et les genoux de Shuggie
firent des demi-cercles pendant que Daphne cognait contre le toit. Les
muscles du cou de Johnny saillaient quand, concentrant toutes ses forces, il
fit faire un tour complet au tambour. Shuggie tourneboula. Il tourna et
retourna, encore et encore, sa tête se cognant contre les panneaux
métalliques, ses pieds le frappant dans le dos.
Le tambour ralentit et Shuggie s’écrasa en un tas. Un bras épais attrapa
l’une des barres métalliques et arrêta la centrifugeuse. Un hurlement de
sirène traversa Shuggie quand la douleur parcourut son crâne, son genou
ouvert, ses tibias contusionnés. Derrière la cascade de larmes, il vit une
grande main s’abattre à plusieurs reprises sur la tête de Johnny, le garçon se
recroquevillant pour se protéger le visage. L’assaillant était trop grand pour
que Shuggie puisse voir son visage, il percevait seulement les coups rageurs
du bras tatoué qui claquait le cou et les épaules du garçon.
« Bon Dieu, mais qu’est-ce que j’t’ai dit, d’pas jouer avec cette putain de
machine à laver ! » grondait le torse sans tête. D’un gros pouce, l’homme
désigna le tambour. « Tu. Sors. Ça. De là. Avant que j’te donne une bonne
raison de chialer. »
Aussi rapidement qu’il était arrivé, le tronc repartit. Johnny se tenait dans
l’ouverture comme un chien battu. Son sourire avait disparu, il avait les
oreilles basses. Il sortit Shuggie du tambour. « Hé, arrête de chialer ou je
vais te donner une bonne raison de chialer, moi. »
La lumière du jour était aveuglante. La douleur dans sa tête faisait
disparaître les couleurs.
Johnny regarda le garçon de haut en bas. Shuggie avait du sang sur la
jambe là où le métal l’avait coupé et des bleus apparaissaient déjà sur ses
membres. Johnny l’emmena dans le local à poubelles, au milieu des
mouches. Il y flottait une odeur aigre de lait caillé.
Dans le noir, Johnny se cracha dans la main et frotta le visage couvert de
larmes et la jambe ensanglantée de Shuggie. Ça ne faisait qu’empirer les
choses. Le sang se transforma en une solution baveuse qui s’étalait au lieu
de s’effacer. Le garçon commença à paniquer, les yeux écarquillés de
terreur. Il arracha une poignée de feuilles de patiences vertes et les frotta sur
la jambe de Shuggie. Il continua jusqu’à ce que le sang disparaisse,
remplacé par une épaisse traînée de mucus vert. La chlorophylle piquait.
Shuggie se remit à pleurer.
« Ta gueule, sale pédé. » Toute trace de gentillesse s’était évaporée.
Shuggie voyait les marques rouges laissées par le père de Johnny fleurir sur
sa peau sépia.
Le local était silencieux, en dehors du bourdonnement des grosses
mouches bleues. Johnny frictionna et frictionna la jambe du petit garçon
jusqu’à ce que sa respiration redevienne régulière. Il fit passer Shuggie du
blanc au rouge puis du rouge au vert. Alors que la panique quittait les yeux
de Johnny, son sourire faux revint sur son visage bronzé. Il faisait très
sombre dans le local à poubelles.
Johnny Belle Gueule se releva, sa silhouette noueuse se découpant dans la
lumière du jour. Il tendit à Shuggie les feuilles vertes réduites en purée puis
il retira son short de gym. « Arrête de chouiner, dit-il entre ses dents de
grand. Maintenant à toi de me frotter. »
Le temps que Shuggie boitille jusqu’au club des mineurs, le soleil avait
pratiquement asséché les flaques arc-en-ciel. Il avait laissé Daphne dans la
machine. Il ne voulait plus jamais y retourner.
Alors qu’il montait les escaliers du perron, il l’entendit au téléphone. « Va
te faire foutre, Joanie Micklewhite. Tu peux dire à ce fils de pute de baiseur
protestant qu’il ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ! » Chaque
syllabe ordurière était prononcée avec la clarté inquiétante de l’anglais le
plus raffiné. « Saloperie de bouffeuse de bite. T’es aussi bandante que
l’entame d’un pain de mie. » Elle abattit le combiné avec fracas et les
cloches tintèrent sous la violence de l’impact.
Shuggie atteignit le bout du couloir et tourna à l’angle. Sa mère était
assise, jambes croisées, à la console, sa tasse sur le genou. Elle le regarda
comme s’il venait de sortir de la moquette. Elle ne remarqua pas sa dent
manquante ni sa jambe tachée de sang, de bave et de sève.
Elle avait l’œil vitreux, cette mine qu’elle arborait quand elle était
retournée fouiller plusieurs fois sous l’évier. Elle enleva sa boucle d’oreille
et la balança à travers la pièce avant de reprendre le combiné. « Maintenant
je suis d’humeur à dire à ta Mamie où elle peut aller se faire voir. »
La maison n’était qu’à deux pas de l’arrêt de bus mais Leek rentrait très
lentement. Il avait les jambes lourdes à cause de sa journée au centre de
formation pour apprentis et les tripes serrées à l’idée de ce qui l’attendait à
la maison. Il espérait seulement avoir une heure tranquille pour dessiner
mais l’année qui s’était écoulée depuis leur emménagement à Pithead avait
été totalement dépourvue de tranquillité.
Il savait que ce soir encore Catherine ne rentrerait pas. Elle était experte
dans l’art de s’échapper sous le nez d’Agnes, de tenir sa vie secrète avec
Donald Jr bien loin de leur mère déliquescente. Catherine accusait son chef
de toutes sortes de pratiques esclavagistes et racontait à Agnes qu’elle
finissait tard et devait dormir chez sa grand-mère. Leek voyait combien sa
mère s’inquiétait pour l’argent, comme elle bénissait le misérable salaire
hebdomadaire de Catherine, alors elle ne disait rien. Il savait que Catherine
était en fait chez Donald Jr, qu’elle dormait sur le matelas gonflable dans la
chambre d’ami de sa mère et qu’elle s’efforçait de garder sa main
verrouillée sur sa vertu jusqu’à ce que Donald finisse par l’épouser. Après
toutes ses années d’entraînement, Leek était fâché que ce soit Catherine qui
disparaisse la première.
Il faisait encore jour mais des lumières crues étaient allumées dans chaque
pièce et les rideaux étaient honteusement ouverts. C’était très mauvais
signe. Dans le salon, Shuggie tuait le temps entre le voilage et la vitre. Ses
paumes et son nez pressés contre la fenêtre, il balançait doucement sa tête
d’avant en arrière et personne ne lui disait d’arrêter ça. Quand il vit son
frère, il prononça son prénom et laissa une trace grasse sur le carreau.
Le voilage s’agita. Une ombre barra la fenêtre et Agnes apparut derrière
son jeune fils. Leek leva la main pour esquisser un signe et posa l’autre sur
le portillon pour indiquer qu’il rentrait. Agnes lui sourit, un rictus avec bien
trop de dents qui envoyait un millier de messages. Son regard lui parut vide,
perdu dans le vague et il sut immédiatement qu’elle était partie.
Elle disparut de nouveau pour retrouver la console et son verre.
Leek ramassa sa sacoche à outils et fit demi-tour. Il y eut immédiatement
un petit coup sur le carreau. Shuggie ouvrait la bouche en grand pour
articuler avec emphase. Où. Tu. Vas ?
Leek répondit en silence, Chez Mamie.
Shuggie essaya de calmer sa lèvre tremblante. Je. Peux. Venir ?
Non. C’est trop loin. Je ne peux pas te porter.
Ce qu’il n’avait jamais dit à Shuggie, c’est qu’il avait retrouvé l’adresse de
son père, Brendan McGowan. Elle était là, dans le répertoire d’Agnes,
entourée de nombreuses couleurs et de différentes couches d’encre, comme
si elle y était revenue, inlassablement, au fil des années. Leek s’y était
rendu l’hiver précédent et s’était assis sur un muret en face du grand
immeuble victorien. Il avait regardé un homme rentrer du travail, un
homme qu’il ne connaissait pas mais qui partageait sa démarche lasse et
voûtée. Un homme avec les mêmes yeux gris clair. L’homme avait garé sa
voiture devant le bâtiment et avait croisé Leek en lui adressant un simple
hochement de tête poli.
Quand la porte s’ouvrit, trois petits visages avaient déjà accouru sur le
palier pour l’accueillir. Leek avait regardé le joyeux chahut du dîner
familial, tous serrés à la grande table près de la fenêtre. Il les avait regardés
se couper la parole, les enfants se levant sur leur chaise avec défi pendant
que l’homme riait de leur excitation. Leek les avait regardés longuement
avant de replier le papier où l’adresse était inscrite et de le balancer entre
les barreaux d’une grille d’égout.
Leek prit sa sacoche à outils et sortit de Pithead. Il tournait le dos à
Shuggie et n’osait pas se retourner pour voir son visage implorant à la
fenêtre. Il allait pleuvoir et ce serait une longue marche jusqu’à Sighthill.
Il était fatigué, il était fatigué depuis longtemps maintenant. Il voulait juste
un peu de repos.
11
La lumière incolore du jour se déversait à travers les voilages. Elle la frappa
au visage et elle reprit conscience avec un reniflement. Agnes ouvrit les
yeux sur l’enduit crème du plafond et sa texture en stalactites. Ses lèvres ne
se refermaient pas sur la pellicule collante de ses dents alors que montait en
elle un haut-le-cœur sec. Elle sentit sous sa main droite le tissu damassé du
fauteuil. Ses doigts glissèrent sur le motif familier formé par les trous de
cigarette. Elle était vaguement redressée, le combiné sur ses genoux.
Elle resta immobile quelques instants, la tête renversée sur le dossier du
fauteuil comme le couvercle d’une poubelle à pédale. Elle referma les yeux
et écouta son cerveau battre bruyamment. Le sang montait et refluait
comme la marée dans son crâne. Par-dessus la houle, elle entendit que la
maison était vide. Il était tôt mais le petit était encore parti à l’école tout
seul. Il avait déjà raté trop de jours. Trop de journées, assis à ses pieds, à
attendre et la regarder. L’école n’appréciait pas. Le père Barry avait prévenu
que les services sociaux devraient être informés de la situation s’il n’était
pas plus assidu.
Certains matins, elle se réveillait en sursaut et trouvait Shuggie en train de
la dévisager. Il était habillé, ployait sous le cartable qu’il portait sur son dos,
son visage était propre et ses cheveux humides brossés et séparés,
uniquement à l’avant, par une raie au milieu. Elle restait étendue là, tout
habillée, essayant de passer ses lèvres sèches sur ses dents pendant qu’il lui
disait bonjour et se retournait en silence pour partir à l’école. Il ne voulait
pas partir sans lui dire qu’il reviendrait. Il lui attrapait le petit doigt et le lui
jurait.
La maison était silencieuse. Elle pencha la tête en avant, la posa dans ses
mains et le sang reflua vers l’arrière de ses yeux. Shuggie n’était pas là
comme à l’accoutumée. Sur la table devant elle était posée une tasse de thé
froid où flottait une pellicule de lait. À côté, une tranche de pain de mie
blanc transpercée par un couteau maladroit et parsemée de morceaux de
beurre trop épais pour être étalés. Elle mit la main en visière et chercha sur
la table basse quelque chose pour calmer ses nerfs. Elle inclina les tasses
vers elle à la recherche d’une gorgée de bière. Vides. Agnes voulut prendre
une cigarette et, avec un gémissement désolé, sortit la dernière du paquet.
Elle l’alluma, les doigts tremblants, et tira une longue bouffée.
Elle ne se sentait toujours pas mieux mais se leva et fouilla autour du
canapé pour trouver des mignonnettes ou des canettes entamées. Elle fouina
dans la maison vide, retournant toutes les cachettes qui pouvaient renfermer
une boisson oubliée : le panier à linge, derrière les boîtes de cassettes en
vinyle qui imitaient les dos d’une encyclopédie. À genoux, elle tira des sacs
de course vides de sous l’évier jusqu’à se retrouver entourée d’une nuée de
plastique bleu et blanc.
La panique la gagna. Elle erra de pièce en pièce en émettant des bruits
perçants de frustration entre ses dents. Elle devait s’arrêter régulièrement
pour cracher des remontées de bile dans l’évier ou les vieilles tasses.
Elle déterra son gros sac de cuir noir et en sortit son porte-monnaie, qu’elle
ouvrit. Saint Jude, patron des causes perdues, roulait au fond de celui-ci
dans les peluches et la crasse. C’était jeudi et tout l’argent des allocs du
lundi et du mardi avait déjà disparu.
Le lundi précédent, elle était restée éveillée toute la nuit à attendre que le
radioréveil indique huit heures. En talons hauts et avec son fard à paupières
inégalement réparti, elle avait pratiquement couru sur Pit Road pour
encaisser ce que les femmes de mineurs appelaient le « Carnet du lundi ».
Au bout de la file, tête haute, mains tremblantes enfoncées dans ses poches,
Agnes avait essayé d’ignorer les sifflements secs des femmes dans leurs
fines vestes d’acrylique. Elle se tenait à l’écart, distante, alors que crépitait
leur toux de fumeuses, pleine de glaire collante.
Trente-huit livres par semaine censées tous les nourrir. Les mères se
retrouvaient à contempler les cartons de lait dans le petit magasin comme
s’il s’agissait d’un produit de luxe.
Agnes encaissa le Carnet du lundi avec une morgue royale. Elle passa sans
s’arrêter devant le rayon du lait à l’avant du magasin et acheta promptement
douze canettes de Special Brew. Elle parla gaiement du joli temps qu’il
faisait mais l’Indien ne dit rien. Elle était sûre que le machin ressemblant à
un éléphant bleu accroché derrière la caisse la regardait de travers.
Elle referma sagement son porte-monnaie pendant qu’il glissait les canettes
dans un sac plastique. Les femmes derrière elles faisaient des additions à
voix haute, leurs lèvres remuant au fil de leurs calculs, ajoutant le pain aux
frites au four et aux cigarettes avant de reposer silencieusement le pain,
défaites. Agnes se glissa dans la rue et, derrière le magasin, s’accroupit dans
le verre brisé pour ouvrir la première canette fraîche.
Le mardi matin elle retourna au magasin avec un verre dans le cornet.
Elle avança avec grâce sur la chaussée, fléchissant élégamment les genoux
à chaque pas. Agnes encaissa son Carnet du mardi, huit livres cinquante
d’allocations familiales. Enhardie par la Special Brew, elle avoua au gérant
du magasin que son éléphant bleu lui « filait la pétoche ».
Mais là on était jeudi. Elle regarda son porte-monnaie vide à l’exception
de saint Jude et des bouloches coincées dans les replis. Ses yeux s’emplirent
piteusement de larmes égoïstes. Elle passa un doigt dans le cendrier sale.
Il fallait qu’elle réfléchisse à ce qu’elle allait faire.
Ça lui était difficile de regarder la télévision avec l’alcool qui se dissipait,
alors elle se fit couler un bain chaud. Dans l’eau elle aurait moins froid,
moins mal. Elle rinça la sueur de ses cheveux aplatis. Elle prit la serviette
en flanelle et commença à essuyer le goût qui traînait sur ses dents puis
s’allongea dans l’eau brûlante et réfléchit à un moyen de trouver de
l’argent. Son ventre mou était strié d’une marque rouge là où, après qu’elle
se fut endormie, ses collants noirs avaient creusé sa chair. Elle passa le
doigt dans la zébrure. Elle parcourait son bourrelet comme une voie ferrée,
qui lui fit penser au train de Glasgow, à Paddy’s Market, qui s’étalait sous
les arches et au prêteur sur gages qui s’y trouvait.
Sans prendre le temps de se sécher, elle courut à travers la maison en
peignoir pour trouver quelque chose à mettre au clou. À la lumière du jour,
tout semblait bas de gamme. Elle retourna toutes les figurines en porcelaine
de Capodimonte dans sa main et essaya même de soulever la télévision noir
et blanc mais elle ne serait jamais capable de la transporter à pied jusqu’à la
ville. Dans la chambre, elle considéra ses bijoux, toutes les pièces éparses
qui traînaient dans un vieux sachet en toile : les bagues de Claddagh que sa
mère lui avait données, le médaillon de sa grand-mère, la gourmette de
baptême de Catherine. Au prix d’un grand effort, elle remit le sac dans le
tiroir.
Elle passa devant la lourde boîte à outils de Leek, qu’elle poussa du bout
du pied. Vide : il avait emporté tous ses outils sur le chantier du CFA, même
ceux dont il n’aurait sûrement pas besoin. Il avait retenu la leçon de la
dernière fois que la fièvre du gage l’avait prise. Agnes se gratta la paume de
la main. Elle mit un coup de pied dans la boîte à outils et alla voir l’armoire
de Catherine. Elle fut surprise de la trouver aussi dégarnie, comme si elle
n’était qu’une locataire qui ne voulait pas s’installer trop durablement dans
un nouvel appartement. Elle considéra une paire de bottes en daim mais
elles avaient été depuis longtemps souillées par la pluie et la boue.
Perdant espoir, elle ouvrit le petit placard qui renfermait les belles
serviettes. Là, plié dans un sac-poubelle, se trouvait le vieux manteau en
vison qu’elle avait mis sur l’ardoise de Brendan McGowan. Elle sortit le sac
du placard et passa la main dans la fourrure. Elle avait la sensation de
toucher de l’argent.
En une heure elle s’était coiffée et avait enfilé le manteau et elle parcourait
les premiers kilomètres qui la séparaient de Paddy’s Market. Elle marchait à
contresens de la circulation, tête haute, un sourire entendu sur le visage. La
crasse de Pithead se glissait dans ses talons hauts comme du sable sur la
plage. Elle se redressa pour donner l’impression qu’elle appréciait le souffle
du trafic dense dans ses cheveux et essaya d’ignorer la fine poussière qui se
logeait entre ses orteils. Les voitures ralentissaient devant ce spectacle
singulier. Le visage brûlé par les éclats de terre et la honte, elle pencha la
tête en arrière et continua de marcher. Elle sentait bien qu’elle devait avoir
l’air d’une folle.
Chaque fois qu’elle approchait d’un arrêt de bus, elle traînait devant
comme si elle attendait le suivant, faisant de grands gestes pour remonter sa
manche et regarder une montre qu’elle ne possédait pas. Puis elle attendait
que la circulation soit moins dense et elle marchait jusqu’au prochain, la
tête dans un étau, le cœur brûlant. À environ six kilomètres du coron, un
bus ralentit et s’arrêta pour lui permettre de monter. Détournant le regard,
elle sortit une main de la poche de son vison pour lui faire signe de partir,
comme si elle était trop bien pour ça, tandis que les femmes de mineurs,
collées aux vitres, la regardaient, bouche bée.
Le temps qu’elle atteigne les faubourgs de la ville, il avait commencé à
pleuvoir. Ce fut d’abord une petite bruine qui s’accrochait aux poils de son
manteau et le faisait luire comme de la laque. Agnes était épuisée par la
marche sur ses talons hauts mais, alors qu’elle traversait les rues étroites de
son premier mariage, la peur de tomber sur une connaissance lui fit presser
le pas. La bruine se transforma en déluge et bientôt le manteau trempé
frappait ses jambes nues comme la queue d’un chien mouillé. Elle se
réfugia dans l’embrasure de la porte d’un immeuble et regarda les bus
pousser des vagues sales sur le trottoir. L’espace d’un instant, elle regretta le
bon catholique.
Son mascara noir coulait sur ses joues. Elle avait un morceau de papier
toilette froissé et, repliant les taches de vomi acides à l’intérieur, elle essuya
les traits sous ses yeux. Le manteau était détrempé et feutré par endroits, là
où l’eau ne s’était pas écoulée. Elle sortit une figurine de chaque poche et
leur frotta le visage jusqu’à ce que les ballerines soient sèches.
Elle faisait face à un long bâtiment gris. Sur la gauche, une sorte de garage
où des pièces détachées de minibus et de taxis noirs gisaient comme des
ossements de dinosaures et d’où s’échappait de la musique. Au fond, il y
avait un petit bureau et à travers la vitre sale Agnes vit que les murs étaient
recouverts de courroies de transmission et d’enjoliveurs neufs, de pots de
graisse et de bidons d’huile de moteur. C’était un mécanicien spécialisé
dans les gros véhicules, pas un garage pour automobiliste lambda. Il n’y
avait pas de sandwichs industriels ni de cartes des attractions touristiques à
vendre.
Une petite cloche tinta quand Agnes entra. Ses vêtements détrempés
formaient une flaque quand un homme en bleu de travail apparut. Roux,
costaud, le visage aplati, sa tête était directement fixée à son corps comme
si avoir un cou représentait un luxe superflu. Il leva les yeux de ses mains
sales, surpris de voir une belle femme en manteau de fourrure plantée là.
« Je suis vraiment navrée de vous déranger, fit Agnes avec son plus bel
accent bourgeois. Mais j’ai été surprise par la pluie et je me demandais si
vous aviez des toilettes que je pourrais utiliser. Vous voyez. Pour m’arranger
un peu. » Elle désigna son manteau mouillé.
« Bah… » Il se passa la main sur sa barbe naissante. « C’est pas vraiment
pour les clients. »
Agnes tira sur le manteau, qui rendit de grosses gouttes d’eau. « Oh, je
vois », dit-elle, son regard tombant sur le sol sale.
Il la scruta une minute et, en se grattant le bras, dit finalement : « Mais
enfin vous avez pas tellement l’air d’une cliente non plus, donc je pense que
ça ira. »
Il la conduisit au fond du garage. Des taxis en pièces détachées suintait de
l’huile qui rendait le sol difficile à manœuvrer en talons. Elle regarda le
manteau goutter sur le ciment graisseux et l’eau s’enfuir comme de petites
perles.
« Euh, attendez là une minute », dit l’homme. Il se précipita nerveusement
derrière une fine porte rouge. Elle entendit le pschhhht du désodorisant et il
apparut une minute plus tard avec des magazines et des journaux roulés
sous le bras. « C’est un peu basique mais vous trouverez tout ce qu’il faut. »
Quand il lui tint la porte, une blonde à gros nichons glissa sous son bras en
lançant un clin d’œil coquin.
Agnes entra dans les toilettes répugnantes et referma la porte. Elle passa
un long moment devant le miroir à regarder la vieille poule dégoulinante
qui lui faisait face. Il n’y avait pas de sèche-mains automatique, elle prit
donc des poignées de papier absorbant avec lesquelles elle pressa les poils
du manteau comme si elle avait renversé quelque chose sur la moquette.
Malgré tout ce qu’elle pouvait absorber, le manteau continuait de rendre de
plus en plus d’eau.
Il fallut un moment avant qu’elle se sente suffisamment d’aplomb pour
retourner dans le garage. L’homme se tenait juste derrière la porte, figé sur
place, avec deux tasses dépareillées. « On aurait dit que vous avez bien
besoin d’une tasse de thé.
– J’ai l’air si mal en point ?
– Oh, nan. »
Elle accepta la tasse qui n’était qu’un peu huileuse. « Je dois avoir l’air
d’un rat noyé, dit-elle dans l’espoir qu’il la contredise.
– Un vison noyé plutôt. »
Agnes l’observa attentivement pendant qu’il cherchait un siège propre.
Il s’était lavé le visage depuis qu’elle était entrée. Il avait un collier d’huile
autour du cou, des favoris là où il n’avait pas passé son torchon et ses
cheveux étaient encore mouillés sur son front rose. Il était séduisant, se dit-
elle, dans le genre solide, trapu comme un shetland. Il sortit un tabouret de
bar et elle remarqua qu’il n’avait que le pouce et deux doigts à la main
gauche, comme s’il avait rongé les autres un jour où il était trop nerveux.
Il vit son regard et cacha sa main derrière son dos. « C’est une longue
histoire. »
Agnes grimaça, gênée de s’être fait surprendre. « On en a tous.
– Quoi, des doigts en moins ?
– Non, s’esclaffa-t-elle, des longues histoires.
– Comme vous qu’êtes en chemin pour foutre votre vison chez le
prêteur ? »
Elle rit de nouveau, un rire trop brusque, et s’arrêta. Il ne riait plus avec
elle. Elle ressortit son accent bourge, celui qui disait, Je suis mariée à un
homme riche et j’ai une grande maison à Milngavie. « Je ne suis pas du tout
en chemin pour mettre ce manteau chez le prêteur. Qu’est-ce qui vous fait
penser ça, enfin ? »
L’homme n’hésita pas une seconde et dit : « Oh, et je vais même vous dire
quoi : vous êtes en route pour le mettre au clou et z’avez fait tout le chemin
à pied depuis Ballieston ou Rutherglen. » Il regarda ailleurs. « Non,
n’importe quoi ! Y a un prêteur sur gages à Rutherglen. » Il se tut un
instant. « Vous arrivez de… » Il claqua des doigts avec sa bonne main.
« Pithead ! »
Agnes blêmit.
« J’ai bon ?
– Non. »
Il se tut une minute et la regarda par-dessus sa tasse ébréchée. « Bon Dieu,
désolé, ma p’tite dame. C’que je suis malpoli, bordel. J’ai bien cru que vous
étiez partie pour mettre votre manteau au clou. Pour vous acheter de la
bibine, voyez. »
Agnes écarta sa tasse de ses lèvres froides. Elle croisa son regard. « Eh
bien, vous vous trompez.
– Ah ouais ?
– Oui.
– Bon, bah ça tombe bien alors, pas vrai ?
– Pourquoi ? demanda-t-elle malgré elle.
– Parce que le prêteur de Gallowgate est fermé pour des travaux de gaz,
voilà pourquoi. » Elle lui jeta un regard mauvais pour voir s’il bluffait. Il se
contenta de lever un sourcil. « Écoutez, je voulais pas être lourdingue. Juré
craché. C’est juste qu’entre nous on se reconnaît, hein ? » Il leva la main et
agita ses deux doigts restants.
Agnes reposa la tasse en faisant valser le thé. « Merci de m’avoir laissée
utiliser vos toilettes mais je ferais mieux d’y aller. Mon mari va être mort
d’inquiétude.
– Ouais, faites donc ça. Ça fait une trotte sous la pluie. Mais bon, comme
ça, vous allez peut-être bien retrouver votre alliance, remarquez. »
Agnes s’était écartée de lui. Elle releva la tête et dégagea ses boucles
brunes de son visage. « Qu’est-ce que vous me voulez à la fin ? »
Il eut une moue déçue. « Rien. Enfin pas ce que vous croyez en tout cas.
Écoutez, ma p’tite dame, vous êtes entrée ici dans un sale état et en vous
regardant j’ai pu deviner facilement un ou deux trucs. » Il se reprit. « J’ai pu
deviner parce que j’ai connu ça moi aussi, c’est tout. Alors vous foutez pas
la rate au court-bouillon, finissez votre thé, d’accord ? J’ai mis un sachet
neuf et tout. »
Agnes reprit son thé et s’en servit pour masquer le choc, combler le
silence et calmer le bouillonnement dans ses tripes.
« Alors, vous êtes déjà allée aux AA ? »
Agnes le regarda, hébétée.
« Les Alcooliques Anonymes ? » Il se mit à chantonner. « Un jour après
l’autre, Sei-eigneur Jésus ? » Agnes secoua la tête.
« Bon mais est-ce que vous êtes prête à reconnaître que vous avez un
problème au moins ? » Il pencha la tête comme un instituteur fatigué.
« Vous êtes entrée ici avec des tremblements de niveau cinq.
– Je… j’étais mouillée… j’avais froid. »
Il éclata de rire. « Écoutez, quand on se pèle ou qu’on est mouillé, on a les
genoux et les dents qui claquent. Comme ça, voyez. » Il fit une imitation
d’un fou frigorifié digne d’un dessin animé. « MAIS, quand on cherche
partout une bouteille à s’envoyer, on tremble comme ça. » Il se secoua
comme s’il venait de subir un électrochoc.
Elle sentit de nouveau la honte monter. « Qu’est-ce que vous en savez ?
– Je sais qu’avec votre vison vous allez pouvoir vous payer six bouteilles
de vodka et peut-être même un fish and chips. » Il se cura les dents. « En
tout cas c’est ce que j’ai récupéré avec celui que j’avais barboté à ma mère.
Je sais aussi qu’avec six bouteilles de vodka, un fish and chips et trois nuits
à pioncer dans le caniveau, on se paye une septicémie. » Il agita de nouveau
ses moignons.
Ils restèrent silencieux quelques instants. Il sortit des cigarettes, en mit une
entre ses dents et tendit le paquet à Agnes. Elle en alluma une et tira dessus
comme une affamée. Ses épaules retombèrent et en reprenant son souffle
elle regarda le cimetière de taxis noirs autour d’elle. « Vous ne connaîtriez
pas un chauffeur de taxi du nom de Shug Bain, par hasard ?
– Ça me dit rien, répondit-il en scrutant sa réaction.
– C’est un gros sac dégarni qui se prend pour un Casanova.
– Ça pourrait être n’importe lequel, s’esclaffa-t-il. Il est à quelle centrale ?
– Northside.
– Nan, ils mettent leur bahut au garage sur Red Road. J’ai jamais dû le
croiser.
– Et si jamais vous le rencontrez, vous pouvez trafiquer ses freins ? »
L’homme sourit. « Pour vous, ma belle, aucun problème. »
Il finit sa cigarette sans cesser d’observer Agnes. « C’est pas à cause de lui
que vous allez au mont-de-piété, si ? » Agnes ne répondit pas. Il se mit à
rire méchamment. « Haha, espèce d’andouille. Vous foutre en l’air pour un
homme. »
Piquée dans son orgueil, elle haussa les épaules. « Et même si c’était le
cas ?
– Vous savez ce qu’il faut faire si vous voulez vraiment vous venger ? »
Il marqua une pause.
Typique d’un homme, d’avoir une opinion sur tout. « Quoi ?
– C’est facile. Vous devriez passer à autre chose. » Il tapa dans ses mains
et les écarta comme un magicien qui a réussi son tour. « Continuez votre
putain de vie. Ayez une vie sensass. Je vous promets qu’il y a rien qui
foutra plus les boules à ce gros lard. J’vous le ga-ran-tis. »
12
En fin de compte, Catherine tordit le poignet de Shuggie et le traîna dans
Renfield Street. Le garçon s’était arrêté à pratiquement chaque carrefour
pour manifester silencieusement son refus d’y aller. Sans un mot, il
marchait sur ses lacets et, jetant à la dérobée un œil vers elle, laissait
doucement le nœud se défaire.
« Mais merde, tu le fais exprès ! fulmina Catherine en se penchant afin de
lui relacer les chaussures pour la quatrième fois en dix minutes.
– Même pas vrai », répondit Shuggie dans un sourire satisfait. Il sortit un
roman à l’eau de rose de sa mère de la poche de son anorak, l’ouvrit et le
posa sur le haut de la tête de Catherine comme sur une table. Il commença à
lire. Catherine se leva, lui arracha le livre des mains et, bouillante de colère,
le frappa derrière les jambes avec. Elle l’attrapa de nouveau par le poignet.
« Si on rate le bus il n’y en aura pas d’autre avant une éternité et quand tu
commenceras à te plaindre, “J’ai fai-im, j’ai soi-if, je suis fati-igué…” »
Elle imitait son ton geignard. « Il faudra pas compter sur moi pour te
plaindre.
– Je ne parle pas comme ça », haleta Shuggie, dont les jambes tournaient à
toute allure pour suivre les grandes enjambées de sa sœur. Il se défit de son
emprise. Elle s’arrêta et prit son frère par les épaules. « Shuggie, je croyais
qu’on devait être copains toi et moi. » Son visage n’avait rien de très
engageant.
Il souffla. « Je n’ai pas envie d’être ton ami. »
Elle prit son menton dans sa main et tourna doucement son visage vers
elle, il la suivit des yeux à contrecœur. Elle passa les doigts dans ses épais
cheveux noirs et lui fit une raie au milieu comme Agnes aimait le faire. Le
petit avait tellement grandi au cours de ses deux années à Pithead. C’était
difficile à décrire, il était plus grand mais s’était affaissé, comme une pâte à
pain trop étalée. Elle voyait qu’il s’était retranché plus profondément en lui-
même et qu’il était devenu méfiant et réservé. Il avait presque huit ans et
paraissait parfois bien plus âgé.
« Quand on arrivera là-bas, je veux que tu tiennes bien. » Catherine sourit
poliment et salua un couple âgé vêtu de K-Way colorés. « Tu peux faire ça
pour moi, s’il te plaît ? Je suis prise en plein dans un gros, gros bazar et je te
demande simplement un peu d’aide. » Elle regarda son petit visage, sa
moue pincée qui lui donnait l’air d’une vieille femme têtue. Elle laissa
retomber ses mains, abattue. « OK, tu as gagné. Comme toujours. Mais
laisse-moi te dire que si tu racontes à maman où je t’ai emmené
aujourd’hui, elle va mourir. Compris ? Mourir ! »
Sous ses paupières lasses, il la regarda à nouveau. « Comment ?
– Shuggie, si tu lui dis, elle va boire de plus en plus et elle ne sera jamais
capable de s’arrêter. » Catherine se leva et ouvrit le fermoir de son porte-
monnaie couleur cognac orné d’un chameau peint, un cadeau que Wullie
avait autrefois fait à sa mère. Elle compta ses pièces argentées pour payer
leurs tickets de bus. « Elle boira tellement que ça noiera toute la bonté dans
son cœur. Pouf. Si elle fait ça, je pense que Leek ne te parlera plus jamais. »
Elle ferma le vieux porte-monnaie en cuir avec un clic satisfait et son visage
s’illumina. « Oh, regarde ! Voilà le bus. »
À l’étage du bus à impériale, ils sucèrent des bonbons acidulés et
pressèrent leur nez à la vitre avant. Le bus traversa le fleuve et Catherine lui
montra les squelettes de la Clyde, toutes les grues qui étaient hors-service
pour de bon. Elle lui dit que Donald Jr avait été licencié des chantiers
navals et qu’il voulait partir travailler en Afrique.
« Dis une prière pour moi, Shuggie… l’implora-t-elle.
– J’ai une longue liste, je t’ajouterai », répondit-il en zozotant, les joues
gonflées par le bonbon.
Catherine n’avait aucun mal à croire que son frère priait de toutes ses
forces pour toutes sortes de choses. Elle gratta la peau à vif autour de son
pouce en se demandant une nouvelle fois si elle n’agissait pas mal. Depuis
que Shug avait quitté sa mère, elle s’était répété que ce n’était pas sa faute.
Ça fonctionnait rarement mais elle ne pouvait dissuader totalement la part la
plus égoïste d’elle-même. Après tout, c’était injuste : pourquoi aurait-elle
dû abandonner son mec sous prétexte que sa mère avait perdu le sien ?
Quand ils descendirent du bus, ils passèrent devant des rangées de
maisons en briques brunes identiques avec chacune un petit jardin clos.
Aucune n’avait la moindre fleur. Catherine remonta une allée étroite et
pénétra sans frapper par une lourde porte marron. Sur la moquette de
l’entrée, dans cette maison inconnue, elle fit signe à son frère de la
rejoindre. Shuggie n’était jamais venu dans cette maison et il eut soudain
peur de voir comme elle semblait familière à Catherine.
Il faisait chaud à l’intérieur, comme s’il y avait plein de pièces dans le
compteur, et il flottait une odeur douce et riche, soulignée par le parfum de
pommes de terre sautées et de jus de viande. Catherine s’assit dans
l’escalier moquetté qui menait au premier étage. Elle retira son anorak,
l’accrocha sur la rambarde. Shuggie entendait des télévisions réglées sur
deux chaînes distinctes rugir depuis différentes pièces. Quelqu’un regardait
le derby entre le Celtic et les Rangers dans le salon de devant tandis que les
piaillements et les coups de klaxon d’un dessin animé résonnaient à l’étage.
Catherine réajusta la cravate de son frère et lui fit un bisou sur la joue.
« Tu te tiens bien, hein ? »
Elle le conduisit à l’arrière de la maison où une salle à manger chaleureuse
était reliée par un passe-plat à une kitchenette tout en longueur. Quand ils
entrèrent, six ou sept adultes souriants que Shuggie ne connaissait pas se
retournèrent en même temps. Catherine lâcha la main de son frère et
s’approcha d’un homme qui ressemblait à Donny Osmond. Elle l’embrassa
délicatement sur la bouche.
« On se demandait où vous étiez passés, dit l’homme en lui caressant la
joue.
– Essaie un peu de le traîner à travers un centre-ville blindé. » Elle se
tourna vers son frère, resté sur le pas de la porte. « Shuggie, ne reste pas
planté là, viens dire bonjour à ton oncle Rascal. »
Shuggie entra dans la salle à manger : la chaleur et l’odeur de jambon cuit
lui faisaient tourner la tête. Il passa le bras autour de la jambe de Catherine
pendant qu’elle le présentait aux adultes assemblés près d’une porte
coulissante qui affectaient de bien recracher la fumée de leur cigarette dans
le jardin. Il oublia aussitôt chacun de leurs noms. Elle le tourna vers le
fauteuil dans l’angle de la pièce. « C’est ton oncle Rascal », dit-elle en le
poussant un peu. Shuggie tendit poliment la main pour serrer la grosse
paluche de l’homme en question.
Ses souvenirs de son père étaient si vagues qu’il crut un instant que c’était
lui. Il avait les mêmes joues rougeaudes et une épaisse moustache en demi-
lune soigneusement taillée. Il ressemblait à une photo que Shuggie avait
vue autrefois, cachée dans le tiroir à sous-vêtements de sa mère, à cela près
que cet homme-là avait des cheveux épais, teints en brun jus de viande mais
naturels, drus et tous à lui. Rascal secoua le bras du garçon jusqu’à lui faire
mal. « Ça fait un bail, petit gars ! Terrible, cette histoire faut dire. »
Il souriait. Il avait des étoiles dans les yeux.
Catherine le présenta au Donny Osmond qui l’avait embrassée. « Voici
Donald. Tu te souviens de lui ? Eh bien, Donald et moi on va se marier. »
Le garçon leva les yeux vers elle. « J’aurai du gâteau ? »
L’homme s’approcha pour lui serrer la main. Il avait l’air d’avoir brossé
ses cheveux bruns de bas en haut pour qu’ils se courbent comme le chapeau
d’un champignon de Paris. Il était rose, épais et paraissait sympathique.
Il manqua lui aussi d’arracher la main du garçon. « Ah je le vois. Ouais,
ouais, je le vois maintenant. Y a une ressemblance, rugit-il.
– Je suis désolé qu’il n’y ait plus de gros bateaux que tu puisses réparer,
dit Shuggie avec sincérité.
– T’en fais pas, petit gars, répondit Donald. Tu viendras nous rendre visite
quand on habitera en Afrique ? »
Catherine réprimanda Donald et souleva son frère qu’elle fit pratiquement
passer par le guichet de la kitchenette. Il y avait tout un assortiment de
casseroles bouillonnantes et une sauteuse remplie de pommes de terre qui
pétaradait dans un coin. Catherine le présenta à la mère de Donald, sa Tatie
Peggy. Tout chez elle était petit et pointu, depuis le coin de ses yeux rieurs
jusqu’au bout de ses oreilles roses. Catherine murmura à l’oreille de
Shuggie, qui répéta avec soin : « Merci. De. M’avoir invité. À déjeuner.
Tatie. Peggy.
– Alors, il est où ? demanda Catherine en reposant son frère. J’ai menti et
menti et j’ai traîné le petit à travers toute la ville pour lui. Et tu vas me dire
qu’il nous a plantés ? »
Shuggie sentit une pichenette lui zébrer la nuque, un gros coup d’ongle, à
plat, comme ceux que Gerbil McAvennie lui donnait quand le père Barry
regardait ailleurs. « Aïe !
– Me tourne pas le dos, fiston. » L’homme en costume noir remplissait
l’embrasure de la porte, sinon en hauteur, du moins en largeur. Shuggie le
considéra avec méfiance. Là encore, l’épaisse moustache et les yeux vifs de
la photographie. Cet homme était rougeaud lui aussi, sa tête rose et son
visage frotté au savon étaient surmontés de longues mèches de cheveux fins
ramenées sur le dessus. Son nez était petit et délicat, à la différence du tarin
des Campbell, et ses sourcils droits et sombres masquaient les mouvements
rapides de ses yeux clairs. Shuggie le regarda et eut envie de toucher son
propre visage pour voir s’il avait les mêmes joues rondes et roses, les
mêmes poils épais sur la lèvre.
Derrière l’homme se tenait une femme qui attendait qu’on la présente, les
mains jointes modestement devant elle. Shug fit tourner la bague à son petit
doigt. « Tu vas pas faire un câlin à ton paternel ? »
Shuggie n’avait pas vu son père depuis longtemps. Chaque fois que Shug
était descendu à Pithead, il avait pris soin d’attendre que les enfants soient
au lit. Shuggie s’accrocha à la jambe de sa sœur. Catherine parla pour lui.
« Shug, il est intimidé. Et c’est pas étonnant, si tu viens lui mettre des
calottes.
– C’est le credo des Bain : toujours frapper le premier. » Il s’accroupit et
Shuggie entendit les nombreuses pièces tinter lourdement dans sa poche.
« J’aime bien ta cravate, très chic. Tu brises déjà des cœurs comme ton
vieux ? » Il y eut un mouvement derrière lui quand la femme qui attendait
entra.
« Je t’avais bien dit que prendre la voiture un jour de derby, c’était une
mauvaise idée », dit-elle. Elle semblait épuisée, ses yeux se plissèrent
quand elle força un sourire crispé. Elle était plus petite que son père, ce qui
la rendait très petite. Elle avait les cheveux retenus par des barrettes et
Shuggie remarqua ses racines grises. Elle portait un simple pull à col en V
avec le gros lion de Pringle of Scotland sur la poitrine et un pantalon de
femme. Elle ressemblait à l’une des dames de la cantine qui fumaient leur
cigarette près de la poubelle après l’heure du déjeuner.
Catherine s’approcha sans un sourire. « Ravie de te rencontrer, Joanie. »
Elle n’avait pas l’air de le penser. Elles se serrèrent la main et se percutèrent
en une embrassade maladroite.
Shuggie manqua de se dévisser la tête et il devait avoir la bouche grande
ouverte car Catherine prit son air qui disait Arrête ça tout de suite. Son
père, toujours accroupi, ne le quittait pas des yeux et souriait comme si tout
cela l’amusait beaucoup. Shuggie tira sur le chemisier de Catherine. « Cath,
c’est la méchante Joanie. T’es pas censée l’aimer. C’est la traînée qui a
volé mon papa. »
« Dis bonjour à ta nouvelle mère, persifla Shug sans cesser de sourire.
Allez, fais un câlin à ta nouvelle maman.
– Non. Certains d’entre nous ont la reconnaissance du ventre », dit
Shuggie en quittant sa cachette derrière la jambe de la traîtresse. Il ne savait
plus où il avait entendu ça, sans doute sa mère l’avait-elle hurlé depuis la
console où était posé le téléphone.
« Pff. Il va te falloir une nouvelle maman, Shuggie. Celle que t’as est
bonne pour l’équarrissage. » Shug se redressa dans un grincement de
genoux et une grimace. « Ou plutôt pour l’asile. »
Joanie fit un signe de la main au garçon. Elle lui tendit un sac en papier.
« L’écoute pas, petit. Des fois son cœur est aussi vide que le garde-manger
d’un catho un jeudi soir. » Elle avança avec le sac en papier qui semblait
très lourd. « Tu sais, tu peux juste m’appeler Joanie si tu veux. »
Elle regarda dans le sac. « Notre petite Stephanie est trop grande pour ceux-
là mais ils avaient l’air tellement neufs que j’ai pas eu le cœur de les jeter.
Tu les veux ? »
Il secoua la tête pour refuser mais ses lèvres dirent : « C’est quoi ? »
Elle s’approcha encore et posa le sac entre eux comme si elle nourrissait
un animal craintif. Puis Joanie la Traînée recula de deux pas. « Il va falloir
que tu regardes toi-même. »
Son père sortit de la kitchenette avec un grand verre de lait et de la crème
au bout de sa moustache. Il s’appuya contre le mur et regarda le garçon se
terrer dans un coin de la pièce. Shuggie voulait s’écarter du sac, faire
semblant qu’il ne l’intéressait pas mais le sac l’appelait et il se retrouva à
aller vers lui. Il poussa le bas avec son orteil : il était lourd. Il l’ouvrit du
bout du doigt et découvrit huit roues jaune vif. Il avait les yeux comme des
soucoupes quand il sortit le premier patin à roulettes.
« Je vois toujours pas pourquoi on lui pas filé le vieux ballon de foot
d’Andrew », dit Shug à Joanie.
Ils étaient en daim jaune abeille avec des rayures blanches et des lacets
blancs qui passaient par une douzaine de trous. Ils lui montaient
pratiquement jusqu’au genou. Il les adorait.
« Qu’est-ce qu’on dit à Joanie ? » l’encouragea Catherine.
Il voulait faire semblant de n’en avoir rien à faire. Il voulait remettre les
patins dans le sac et dire à Catherine qu’ils devaient s’en aller. Il avait le
sentiment d’être un traître. Il ne valait pas mieux que sa sœur.
La voix de Tatie Peggy lui parvint par le guichet de la cuisine. « Shug.
Tu croiras jamais ce que le fils prodigue a fait. »
Shug adressa à son neveu puis à Catherine un sourire narquois qui lui fit
croiser les mains sur la poitrine puis sur le ventre.
Donald Jr intervint. « Non ! Pas ça, oncle Shug. J’ai une offre pour un
boulot, un bon travail bien payé où je vais être seigneur et maître de quatre
douzaines d’hommes. »
Shug termina son lait. « Mais j’avais hâte que tu rejoignes la centrale.
– Tu le verras peut-être à celle de Renfrew Street », dit Catherine en aidant
Shuggie à mettre ses patins. Elle tourna la tête et s’adressa à Donald Jr par-
dessus son épaule. « Moi aussi je travaille, tu sais. Je ne peux pas tout
plaquer et te suivre partout comme ton ombre. »
Shug la regarda essayer de dompter son neveu et rit. « Mon petit Donnie !
Tu croyais que c’était bien ficelé mais mate un peu ça, les catholiques se
révoltent. »
Donald Jr se tourna vers son oncle. « C’est un bon boulot dans les mines
de palladium. Dans le Transvaal, je crois que ça s’appelle. Ils ont dit qu’ils
allaient prendre presque tous les riveurs de Govan, nous payer le billet
d’avion et nous trouver un endroit où vivre. Et même nous donner un mois
d’avance. Afrique du Sud, nous voilà !
– Tu vas devenir maître des kaffirs ! s’exclama Shug avec une moue
d’admiration sincère.
– N’utilise pas ce mot horrible devant le petit », s’exclama Catherine.
Elle aida son frère à se relever et le tourna vers la porte. « Va jouer dans
l’entrée. Et ferme bien la porte derrière toi. » Ils le regardèrent partir,
cherchant l’équilibre, les bras écartés, les mains ouvertes comme les ailes
d’un petit oiseau. Shuggie poussait à chaque pas dans un glissement
gracieux, mais le patin finissait toujours par s’enfoncer dans l’épaisse
moquette. Il gagna l’entrée d’un pas heurté, le visage fendu d’un large
sourire.
Shug laissa échapper un sifflement de déception. « Je peux pas croire qu’il
est de moi, ce gamin. »
Shuggie abaissa les bras. Il arrêta de glisser sur la moquette. Il sentit
soudain tout le poids de ces vieux patins à roulettes.
Shug se tourna vers Catherine et demanda : « Tu crois qu’elle va dire quoi
quand elle apprendra que je l’ai vu ? »
Catherine regarda Shuggie et vit ses joues brûlantes. « Oh non. On ne peut
pas lui dire qu’il est venu ici. »
Un sourire méchant se dessina sur le visage de Shug. Il avait la
voix pressante que les brutes de l’école adoptaient quand ils voulaient voir
une bagarre. « Allez… Qu’il lui dise. »
D’un coup d’épaule Catherine referma la porte. Shuggie entendit son père
hurler de rire puis Catherine demander : « Mais pourquoi tu m’as demandé
de l’amener si c’est pour t’en prendre à lui comme ça ? »
Shuggie passa l’après-midi à tracer des lignes dans la moquette de l’entrée
en faisant tout son possible pour ne pas l’abîmer. Il écouta les adultes se
disputer au sujet d’un certain Joe qui vivait à Nesbourg, quelque part dans
le sud de l’Afrique. Il entendit Catherine dire qu’elle y serait installée d’ici
Noël. Il se demanda à quoi ressemblaient les Noirs et pourquoi ils avaient
besoin de Donald Jr pour les faire mieux travailler. Il se demanda pourquoi
il fallait que sa grande sœur l’abandonne.
13
Les terrils noirs s’élevaient sur des kilomètres comme les vagues d’une mer
pétrifiée. La poussière de coke laissait un fin glaçage gris sur le visage de
Leek. Elle creusait encore davantage ses traits émaciés, soulignant son
grand nez chevalin, et assombrissait les poils fins de son léger duvet. Sa
frange avait cessé de rebondir et pesait, grisâtre, contre son front.
Il ressemblait à un homme de graphite, à un personnage de ses esquisses.
Il avançait lentement dans son ascension de la colline noire et friable.
Il s’enfonçait à chaque pas, le sol lui avalant la jambe jusqu’au genou. La
fine poussière noir de jais trouvait la moindre ouverture et remplissait tous
les interstices. Elle se déversait sur le dessus de ses mocassins dont les
glands tressés faisaient jaillir des nuages noirs comme la queue d’une vache
sale. Dans la descente, les scories qui se détachaient le poursuivaient telle
une vague vorace. Il ne pesait pas bien lourd mais sa carcasse creuse faisait
se détacher la croûte superficielle du terril. Les crasses s’enfonçaient,
révélant une noirceur plus sombre, intacte, sous cette première couche.
Chaque fois que les terrils le noircissaient, il avait l’impression de s’effacer
encore, d’être encore plus invisible que le spectre qu’il était habituellement.
Il valait mieux traverser cette mer noire quand il n’y avait pas de vent ou
de pluie. Lorsque le vent léchait les terrils secs, ils contaminaient l’air
comme l’intérieur d’une ardoise magique éclatée, comme les résidus d’un
million de crayons à papier bien taillés. Si ça lui pénétrait dans la bouche, il
gardait le goût pendant des jours. Quand il pleuvait sur la houillère, les
terrils semblaient épuisés et abattus. Ils se solidifiaient, comme pour se
laisser mourir.
Leek atteignit le sommet du plus haut crassier et s’assit. Il alluma une
petite clope et contempla la houillère morte et le coron mourant. Comme
une maquette posée sur un tapis marron râpé, il s’étendait, régulier et
uniforme, sur la lande tourbeuse. Même de là où il était, Leek trouvait qu’il
avait l’air minable.
Il sortit son carnet de croquis de la poche de son anorak. Ses doigts
couverts de suie laissèrent des traces quand il essaya de capturer l’horizon
avec le côté le plus large d’un crayon à mine grasse. Si le lotissement de
Pithead avait été créé par un modéliste, il devait être sacrément près de ses
sous. Où étaient les petites voitures en fer-blanc, les animaux de la ferme,
ou les buissons verts et touffus qui ressemblaient à du corail épineux ? Leek
regarda les silhouettes en veste noire traîner autour du club des mineurs et
se demanda pourquoi le modéliste n’aimait pas les figurines colorées et
joliment peintes.
Il porta son regard plus loin, au-delà des arbres en goupillon et du tapis de
marais stériles. Le train qui reliait Glasgow à Édimbourg ressemblait à un
jouet traversant la friche qui séparait les mineurs du reste du monde.
Il créait une frontière invisible et jamais, jamais, il ne s’arrêtait. Des années
auparavant, la mairie avait fermé la seule gare, pour faire des économies sur
le salaire de l’agent qui la faisait tourner. Ils comptaient sur un simple bus
qui passait trois fois par jour et mettait une heure pour aller où que ce soit.
Désormais, le soir, les grands fils des mineurs traînaient près des rails avec
des bières et des sacs de glu et regardaient avec tristesse et colère les joyeux
visages passer dans un grondement toutes les trente minutes. Ils tripotaient
les nichons de leurs cousines sous leur pull tressé trop grand et traversaient
la voie en courant devant le train qui arrivait, leurs fins cheveux soulevés
par le souffle de la collision évitée de justesse. Ils balançaient des bouteilles
de pisse sur les vitres, le conducteur faisait alors retentir un coup de klaxon
rageur et eux se sentaient vus par le monde, vivants.
Depuis la fermeture de la mine, ils s’étaient mis à disposer en travers des
rails de grosses branches qu’ils faisaient tomber des arbres malades en
sautant dessus. Comme les trains les fendaient facilement, ils posèrent des
pierres et plus tard des briques rouges. Un garçon à peine plus âgé que
Shuggie avait perdu un œil à cause d’un éclat. Alors, armés des recharges
de gaz pour briquet qu’ils se procuraient pour les sniffer, ils commencèrent
à mettre le feu aux bas-côtés. Leek les avait vus enflammer la tourbe brune
de part et d’autre des rails. Malgré tout, les trains de Glasgow ne
s’arrêtaient pas.
Leek promenait son crayon mâchonné à travers le paysage désolé. Il ne
s’en rendait pas compte, assis seul là-haut, mais quand il dessinait ses
épaules voûtées retombaient un peu.
C’était de plus en plus dur de se lever le matin, de laisser le jour entrer, de
revenir à son corps et de cesser de flotter derrière ses paupières, là où il était
libre. Il arrivait de plus en plus tard à son apprentissage. Le patron laissait
tomber, Leek le voyait bien. Ils flottaient l’un à côté de l’autre avec un
désintérêt mutuel.
Au début, le patron, un homme nerveux et pragmatique, lui avait servi ses
discours mille fois répétés. À mesure que son alternance avançait, comme
Leek continuait de ne l’écouter que d’une oreille, les discours se remplirent
peu à peu de fiel. Leek hochait la tête comme un métronome tout au long de
la diatribe riche en postillons sur tout le mal que sa génération faisait au
pays. Le patron, écumant, écartait la frange de Leek d’une main calleuse.
Les yeux du jeune homme étaient aussi vides que deux billes ternes.
L’homme avait tout vu en trente ans dans le bâtiment : des générations de
jeunes gars traînés là par divers programmes du gouvernement, paresseux et
indifférents ou grandes gueules et insolents. Avec le temps, ils cédaient et
rentraient dans le rang, devenaient des hommes qui mettaient des nanas
dans le pétrin et avaient besoin d’un salaire régulier. Pendant toutes ces
années, il n’avait jamais croisé une âme semblable à ce garçon.
Furieux, le patron attrapa un jour son court crayon derrière son oreille et
poignarda l’air à un demi-centimètre du visage de Leek. Leek ne s’écartait
jamais, il avait appris ça avec Agnes. Il verrouilla la porte qui se trouvait
derrière ses yeux et partit, laissant derrière lui son corps, la poussière de
plâtre, le thermos de thé froid et le patron énervé.
Celui-ci l’aurait bien viré, mais il était envoyé par le CFA et, tant que
Thatcher finançait son salaire, il pouvait bien le garder. Ils auraient toujours
besoin de quelqu’un pour faire le thé. En guise de bizutage, les plus anciens
se mirent à l’envoyer au magasin pour chercher des outils qui n’existaient
pas. Ils lui faisaient trier des boîtes de clous par ordre de taille. Leek
haussait les épaules, les laissait rire et vivait sa vie, heureux de perdre son
corps dans les tâches monotones et inutiles qu’ils lui assignaient pour mieux
laisser son esprit vagabonder.
Dans le silence du terril, il tourna les pages de son carnet et en sortit deux
enveloppes. La première était fine, un papier bleu ciel souple, envoyée par
avion et affranchie par Catherine d’une série de timbres sud-africains depuis
le Transvaal. Il la tourna entre ses mains et regretta que ça lui fasse autant
de peine de la lire. Il aurait aimé que l’excitation de sa sœur pour les
meubles de son patio et le biltong ne lui donne pas l’impression d’être un
rebut, une vieillerie facilement oubliée.
Pourtant, Leek trouvait que cette tristesse valait mieux que la colère qu’il
avait d’abord ressentie. La tristesse était une meilleure invitée : silencieuse,
fiable, constante. Quand Catherine avait épousé Donald Jr, ils avaient tous
été en colère. Agnes, imbibée de vodka, avait traîné le matelas de Catherine
sur le trottoir. Elle avait réussi à le faire toute seule et les garçons n’avaient
pu que se tenir à l’écart tandis que les dernières affaires de leur sœur
rejoignaient les sacs-poubelle.
Leek sortit la seconde lettre. Elle était sale maintenant, cornée après des
heures de lecture et de relecture. L’enveloppe était en papier crème épais,
chiné, comme du papier à aquarelle coûteux. Quelqu’un avait calligraphié
son nom à l’encre de Chine, M. Alexander Bain, et avait même pris la peine
de tracer une ligne à la règle pour qu’il soit bien droit. Leek ouvrit
l’enveloppe et déplia la lettre tapée à la machine. Le papier craquait.
Il passa ses doigts sales sur le blason bien connu en haut de la page. Il aurait
pu la lire les yeux fermés.
Cher Monsieur Bain,
J’ai le plaisir de vous informer qu’après une étude approfondie de votre
dossier et de votre portfolio nous sommes heureux de vous proposer une
place sans condition au sein de notre licence de Beaux-Arts…
Leek plia la lettre et la glissa avec précaution dans l’enveloppe. Il savait
qu’elle disait ensuite qu’ils lui enverraient plus d’informations, qu’il devait
contacter la scolarité du département pour confirmer qu’il acceptait la place.
Il savait qu’elle disait qu’il devait commencer en septembre. En septembre,
oui, mais deux ans plus tôt. Il repensa au moment où il avait reçu la lettre.
Il revit Shug partir. Il revit Catherine regarder la porte et son drôle de petit
frère, affamé et apeuré, et sa mère assise par terre avec la tête dans le four.
Il faisait froid sur la mer pétrifiée et silencieuse, c’était ce qui lui plaisait.
Perdu dans ses rêveries, il ignora d’abord le bruit, jusqu’à ce qu’il se fasse
plus proche et plus insistant, les horribles pets des bottes aspirées par le sol.
Shuggie apparut, les joues rougies, sur le flanc du terril. Son teint
habituellement crémeux était terni par une couche de poussière mais il avait
des cercles roses et humides autour des yeux et de la bouche. Leek cacha la
lettre dans son carnet et rangea soigneusement le tout à l’intérieur de sa
veste.
« Je t’ai demandé de m’attendre », geignit Shuggie. Sa lèvre inférieure
était une bulle rose dans la saleté grise.
« Si tu peux pas suivre, demande pas à venir. » Il était certain d’avoir déjà
eu cette conversation avec lui, il avait le sentiment qu’ils l’avaient
constamment. Leek se leva et repartit. Il ressemblait à un cousin essayant
de flotter à la surface d’une eau noir d’encre, son anorak en nylon bleu aussi
brillant que la carapace d’un scarabée. Il tenta de semer son petit frère en
dévalant les pentes escarpées à grandes enjambées. Il avait espéré que le
garçon abandonne et rentre à la maison. Mais Shuggie tenait bon.
Leek écouta son frère haleter comme un asthmatique derrière lui et ça
perturbait son calme. Il aurait dû lui dire de ne pas venir mais c’était un
cafteur de première. Shuggie avait bien acquis ce savoir-faire mais il
l’utilisait maladroitement. Il balançait les pires informations pour des gains
dérisoires, et il allait presque toujours trop loin. Agnes, quand on la
cherchait, était capable de poursuivre Leek à travers la maison armée de sa
grosse sandale Scholl, la semelle en caoutchouc laissant des bleus violacés
au milieu de grandes traces rouges qui faisaient sourire Shuggie comme si
le beurre ne devait jamais fondre.
Leek s’était demandé pourquoi sa mère se souciait même qu’il s’aventure
dans la mine désaffectée. Il était sûr que ce n’était pas à cause des dangers
des terrils ou des profondeurs infinies de l’eau noire au fond de la vieille
carrière. C’était la poussière qui dérangeait Agnes. C’était ce que les voisins
devaient penser quand ils le voyaient rentrer couvert de suie et de crasse.
Ne plus pouvoir faire semblant qu’elle n’avait rien à voir avec eux, qu’elle
était mieux née et coincée momentanément dans leur miséreux coin oublié.
C’était l’orgueil, pas le danger, qui la mettait tellement en colère.
D’un coup de mocassin, Leek envoya une giclée de scories derrière lui et
écouta la petite toux et le gémissement. Shuggie eut un grognement de
blaireau énervé et Leek éclata de rire, bien décidé à recommencer au retour.
Leek descendit en courant le dernier terril et attendit son frère en bas. La
marée de scories se déplaçait comme un glissement de terrain. Emporté par
son élan, Shuggie faisait de grands bonds et à son deuxième ou troisième
saut le sol se solidifia soudain. Ses jambes bougeaient trop vite et, avec
un cri perçant, il tomba vers l’avant et finit sa descente en glissant sur le
ventre. Il s’arrêta dans un crissement et s’enfonça silencieusement dans les
scories à mesure que la terre l’avalait comme une tombe affamée. Leek
attrapa le garçon d’une main et l’arracha du charbon par la bretelle de son
cartable. Un petit visage noir avec deux yeux blancs qui clignaient le
regardait, confus et apeuré.
Leek ne put s’empêcher de rire. « Qu’est-ce que je t’avais dit ? Reste léger
dans la descente, sinon tu vas faire bouger tout le flanc.
– Je sais mais ç’a commencé à glisser et j’ai eu peur de me faire avaler. »
Shuggie secoua ses cheveux. « Maman va te tuer si je meurs. »
Leek reposa le garçon. « T’es obligé d’être aussi chiant ? Tu peux pas être
normal pour une fois ? »
Le garçon se détourna de lui. « Je suis normal. »
Leek crut voir la nuque de Shuggie s’empourprer. Ses épaules remuaient
avec les premiers sanglots. Leek le fit se retourner. « Regarde-moi quand je
te parle. » Leek scruta son visage. Ce n’étaient pas des larmes qui
montaient : il connaissait bien la rougeur de la honte et de la frustration.
« Est-ce que les gamins de l’école te cognent toujours ?
– Non. » Il se défit de la prise de Leek. « Des fois.
– Ne t’en fais pas pour ça. Ils voient le seul truc qui est un peu plus spécial
qu’eux et ils tombent dessus. »
Shuggie releva les yeux. « Je les ai dénoncés au père Barry. Je lui ai
demandé qu’ils arrêtent. » Shuggie réajusta le pli de son pantalon. « Mais il
m’a juste fait rester après la cloche pour me faire lire des trucs sur les saints
persécutés. »
Leek essaya de ne pas sourire. « Quel vieux naze. C’est bien l’Église ça :
“Arrête de te plaindre, ça pourrait être pire.” » Il retira son mocassin à
glands et se pencha pour le vider. « Tu sais que quand j’étais à l’école on
disait qu’il y avait un père qui tripotait un petit mec du genre taiseux. Tu te
rends compte ? » Il releva les yeux et croisa le regard de Shuggie. « Il t’a
déjà touché, Shuggie ? Le père Barry ? »
Un nuage passa sur le visage de Shuggie, suffisamment noir pour que
Leek arrête de s’épousseter. « Non », dit-il doucement. Puis les mots
jaillirent, trop vite pour qu’il puisse les organiser. « Mais ils disent que je lui
ai fait des trucs. Ils disent que j’ai fait des trucs sales. Mais j’ai jamais fait
ça. Promis. Je sais même pas ce que c’est ces choses-là.
– Je te crois, Shuggity. Ils veulent juste te faire maronner. » Leek prit son
frère dans ses bras, un gros câlin qui lui écrasait les côtes et lui enfonçait la
tête dans son flanc. « Et puis tu as quel âge maintenant ? »
Shuggie ne répondit pas tout de suite, trop heureux de se laisser étouffer.
Puis il prit un ton très mesuré, comme s’il récitait une leçon devant un
tableau noir. « Le 16 juillet. 16 h 20. Tu as été un accouchement compliqué,
Leek, très compliqué.
– Fais pas chier ! »
Shuggie enfonça encore son visage dans les côtes de Leek. « Je pense
juste qu’on devrait savoir ces choses-là l’un sur l’autre. » Puis il ajouta,
maussade : « Huit ans. J’ai bientôt huit ans et demi.
– Merde, tu pouvais pas commencer par ça ? Bref, tu es assez grand. Il est
temps que tu commences à essayer de te fondre dans la masse. Il faut que tu
essaies d’être un peu plus comme les autres petits gogols. »
Shuggie tourna la tête pour respirer. « J’essaie, Leek. J’essaie tout le
temps. Ces garçons, ils laissent sortir leur chemise comme s’ils n’avaient
aucune honte et ils passent leur temps à shooter dans leur fichu ballon.
Je les ai même vus glisser leurs doigts à l’arrière de leur pantalon et les
sentir ensuite. C’est tellement… tellement… » Il cherchait le mot juste.
« Vulgaire. »
Leek le relâcha. « Si tu veux survivre, il faut que tu essayes plus fort,
Shuggie.
– Comment ?
– Pour commencer n’utilise plus jamais le mot vulgaire. Les petits gars ne
devraient pas parler comme les vieilles dames. » Leek délogea un peu de
mucus du fond de sa gorge. « Et tu devrais essayer de faire attention à
comment tu marches. Essaie de moins te dandiner, ça te met une cible sur le
dos. » Leek imita la démarche de Shuggie. Ses pieds étaient pointés vers
l’extérieur, ses hanches roulaient et ses bras se balançaient sur les côtés
comme s’ils ne contenaient pas un seul os. « Ne croise pas les jambes quand
tu marches. Essaie de laisser de la place pour ta bite. » Leek attrapa le
renflement à l’avant de son pantalon de velours côtelé et fit des allers-
retours à mi-chemin entre une démarche de petit coq et un pas tranquille.
« Ne plie pas autant les genoux, fais des pas plus longs et plus droits. »
Leek fit des ronds avec souplesse. Shuggie le suivait comme son double.
Il faisait de son mieux pour garder les bras serrés. C’était dur d’avoir l’air
naturel.
Ils paradèrent comme deux cow-boys sur la terre retournée. À l’avant de la
mine s’élevait le principal bâtiment de la houillère. Aussi imposant que la
cathédrale de Glasgow, il évoquait un géant solitaire abandonné sur la lune.
De larges fenêtres cassées en arches simples, trop hautes pour que l’on
puisse voir à l’intérieur mais suffisamment grandes pour que l’espace
caverneux reçoive toute la lumière du jour. Les vitres encore intactes étaient
noircies par la poussière de charbon. À l’extrémité du bâtiment, une
grande cheminée montait dans le ciel et les jours de pluie on en voyait à
peine l’extrémité, perdue dans les nuages. Des tuyaux et des tringles
jonchaient le sol, l’arrachage hâtif des scies à métaux se devinait encore,
les pillards ayant pris ce qu’ils pouvaient avant que la mine soit
officiellement démantelée pour être vendue à l’encan.
« Je veux que tu m’attendes ici », dit Leek en traçant une croix sur le sol.
Il passa la main par-dessus la tête de son frère et le fit tourner en l’attrapant
par la poignée de son sac à dos. Il ouvrit la petite fermeture Éclair et
Shuggie pencha sous le poids de Leek fouillant dans le sac. « Tu dois faire
le guet, d’accord ? Si tu vois quelqu’un qui arrive, tu viens me chercher tout
de suite. » Leek sortit un coupe-boulon et un pied-de-biche du sac à dos.
Le petit garçon acquiesça, il se sentait déjà plus léger. « Pourquoi on doit
faire ça, au fait ?
– Je te l’ai dit un millier de fois. Il faut que je fasse des économies.
J’ai des plans. Je compte pas rester apprenti toute ma vie.
– Je suis dans tes plans, moi ? demanda Shuggie.
– Fais pas le con. » Il montra la houillère du doigt. « C’est de plus en plus
dur parce qu’il y a de moins en moins de trucs à gratter, alors je vais peut-
être rester dedans un bon moment. Compris ? » Leek referma le sac vide et
fit faire volte-face à son frère. « Ouvre l’œil. » Leek se glissa dans la
pénombre du bâtiment. Shuggie le regarda traverser les flaques de lumière
terne puis il disparut dans les recoins sombres de la cathédrale de charbon.
Pendant un moment, Shuggie dessina dans la poussière. La crasse était
profonde et tendre. Il dessina un cheval puis Agnes. Il aimait dessiner les
cheveux bouclés. Il en mettait partout. Ça égayait.
Leek traversa le bâtiment jusqu’à l’arrière avec l’intention de récupérer le
cuivre du mur du fond, là où les câbles rejoignaient le générateur pour
l’éclairage. Fermée depuis trois ans, la mine était sous séquestre et
lentement démantelée, les propriétaires la revendant à la découpe. Les
mineurs et leurs fils aînés avaient essayé de les devancer. Le cuivre des
câbles électriques se vendait au kilo, ils dénudaient donc les boîtes de
dérivation, arrachaient les câbles et les mettaient à nu comme des souris
rongeant le fil d’une lampe. Leek vit que les gaines en caoutchouc étaient
déjà arrachées et que tout ce qui traînait par terre était vide comme des os
sans moelle. Il suivit le câble jusqu’à l’extérieur où il s’enfonçait dans la
terre en direction du puits principal. À trente mètres de l’arrière du bâtiment
le câble était relevé. Le dernier pilleur avait tiré tant qu’il avait pu et l’avait
laissé là comme une artère sectionnée. Leek se pencha et avec
l’extrémité acérée du pied-de-biche entreprit d’attaquer le sol dur.
Il s’activa pendant environ une heure et ne releva la tête que lorsqu’il
sentit l’odeur des poêles à charbon depuis le lotissement. Il commençait à se
faire tard. C’était plus sûr de retraverser la mer noire avant l’obscurité.
Alors qu’il coupait et sciait, il regretta que Shuggie ne soit pas plus grand
et que ce soit un avorton geignard, autrement il aurait pu en emporter plus.
Le cuivre pesait lourd mais l’épaisse gaine en plastique était une plaie. Ce
n’était pas malin de dénuder le câble au milieu de la houillère. Deux jeunes
du coron s’étaient fait prendre en train de voler le cuivre et avaient été
condamnés. Les amendes leur avaient coûté plus cher que ce qu’auraient pu
rapporter tous les câbles de Pithead.
Leek enroula une longueur décevante de câble comme une corde
d’escalade. Son pied-de-biche à la main, il retraversa les flaques de lumière
grise et ressortit dans le froid après-midi d’hiver. Il se remonta le moral en
pensant au studio qu’il louerait un jour, tout en haut de Garnethill, près de
l’école d’art Mackintosh, grâce à tout l’argent du cuivre qu’il aurait mis de
côté. Il y avait même assez pour payer un petit pot-de-vin à sa balance de
frère. Il souriait presque quand il revint dans la lumière mais c’était trop
calme. La balance était partie.
Shuggie aurait aimé avoir des cailloux à jeter. C’était rigolo. La dernière
fois, il avait passé une heure à essayer d’atteindre les hautes fenêtres et
avait fini par en toucher une. Elle avait volé en éclats avec fracas. Leek
avait surgi des ténèbres et lui avait mis une volée pour le punir.
Cette fois-ci, il marchait en faisant de grands cercles, il s’arrêtait
régulièrement pour attraper le vide à l’avant de son pantalon et écarter un
peu plus les jambes, comme un cow-boy. Il était profondément concentré et
essayait de s’imaginer un corps normal comme celui de Leek, qui ne
semblait pas posséder la moindre articulation gracieuse ou utilisable, quand
il le vit enfin. Le temps qu’il s’aperçoive du danger, l’homme accourait en
faisant voler des volutes de charbon sous ses talons. Avant que Shuggie
comprenne qu’il fallait qu’il se mette à courir lui aussi, l’homme avait
dépassé les imposantes tours d’aération et fondait sur lui.
Shuggie était censé avertir Leek. Il était censé faire le guet et se précipiter
dans la houillère si quelqu’un arrivait. L’homme se rapprochait et Shuggie
contempla l’obscurité du bâtiment puis détala dans la direction opposée.
Le sac à dos vide dansait de gauche à droite. Il gravit le premier terril en
courant, l’attaquant par le flanc, s’enfonçant jusqu’aux genoux tandis que
ses bottes pétaient sans cesse. Arrivant au sommet, il vit que l’homme
grimpait sur le terril à grandes enjambées, comme Leek, enfonçant chaque
pied avant de s’envoler au-dessus des scories qui se détachaient. Shuggie
contourna le pic de la dune noire et courut comme si sa vie en dépendait.
Il sentait la détermination de l’homme, sentait pratiquement ses mains sur
ses jambes. Alors qu’il dévalait l’autre versant, la terre rugit derrière lui et,
dans une éclaboussure de poussière, il tomba au fond de la vallée entre deux
monticules. L’homme apparut au sommet. Shuggie regarda sa silhouette se
découper dans le crépuscule, ses épaules remonter et retomber, ses poings
se serrer sous l’effet de la frustration.
Shuggie courut au fond de la vallée noire mais l’homme le suivait comme
une crécerelle pourchassant une souris.
Seules les tourbières accidentées s’étendaient derrière les terrils. L’homme
pouvait facilement se laisser glisser sur les scories et l’attraper, alors le
garçon accéléra encore, sur l’argile schisteuse et les crasses pleines de
mauvaises herbes, jusqu’à l’endroit où l’herbe prenait le dessus, marquant
le début des champs bruns. Il trébucha, tendant l’oreille pour vérifier si
l’herbe s’aplatissait derrière lui. Mais il n’y avait plus de bruits de pas.
Shuggie atteignit une épaisse touffe d’herbe jaunie et se jeta par terre.
L’homme se tenait au sommet du dernier terril, essoufflé. Il mit ses mains
en porte-voix et hurla : « Je t’aurai, petit salopard ! » Puis il disparut.
Shuggie resta allongé dans les herbes hautes jusqu’à être certain que
l’autre était parti. Ses vêtements s’imbibèrent à mesure que la tourbe
évacuait gaiement l’humidité de la dernière pluie, la terre morte n’en ayant
aucune utilité. La mer de scories s’étendait maintenant entre lui et le coron
et l’homme se dressait sur le chemin de la maison. Son imagination faisait
fleurir les châtiments qu’il lui infligerait s’il l’attrapait, un montage de
violences dignes d’un méchant de dessins animés. Shuggie ne voulait pas
finir enterré dans la mer de crasses. Il voulait rentrer à la maison. Le sol se
réchauffa quand il se pissa dessus.
L’après-midi d’hiver mourait rapidement et sans soleil le ciel formait une
solide couverture de laine grise. Shuggie entreprit de contourner les terrils
en restant au bord de la tourbière qui les encerclait. C’était un long chemin
et ses jambes étaient rendues rouges par l’indigo de son pantalon qui
déteignait. Il arriva à un grand cratère creusé dans la terre : une étendue de
boue gris foncé en forme de poêle à frire qui s’était affaissée comme le
centre d’un gâteau insuffisamment cuit. Cela lui prendrait trop de temps de
la contourner. En coupant par le centre, il serait chez lui en un rien de
temps. La faible lueur du lotissement apparaissait à l’autre bout, réchauffant
les nuages bas comme une veilleuse. Shuggie se signa rapidement et
descendit dans le cratère.
Le fond du cratère n’était qu’à trois mètres en dessous du niveau du sol,
mais les flancs étaient abrupts et, alors qu’il glissait sur les scories, il se
demanda s’il serait capable de remonter. Il atterrit avec un bruit sourd et
humide. Depuis le rebord, il tendit la jambe et tapota la surface du bout du
pied. Elle était mouillée et collante mais, comme un savon visqueux, elle
était plus ou moins solide. Il posa le pied pour tester la surface lisse.
Elle tint. Il releva la jambe et regarda l’empreinte de sa botte rester un
moment dans le sol avant de disparaître comme par magie.
Enhardi, il fit quelques pas rapides, s’arrêta et retourna en courant à la
pente rocailleuse. Il regarda ses empreintes fantômes disparaître. C’était
comme être suivi par son ombre et là, s’effaçant devant lui, c’en était la
preuve. Un sourire illumina son visage glacé et pendant un instant il oublia
ses cuisses irritées. Les bras tendus comme des ailes, il fit de grands cercles
dans la boue grise et dansa avec une partenaire invisible. Il commença à
chanter doucement pour lui-même.
Il lui faudrait moins d’une minute pour atteindre le bord opposé en courant
aussi vite que ses bottes le lui permettaient. D’un bond, il s’élança sur la
boue vitrifiée. Alors qu’il avançait à petits pas dans le cratère, les bottes
rouges firent slap-slap-slaaap, comme une grosse main claquant sur une
grosse cuisse. Le bruit de ses pas rebondit contre les flancs du cratère et
résonna dans le trou. Ce fut le changement de ton qu’il remarqua en
premier.
Il se fit plus lent. Plus grave. D’un slap-slap sec le son se transforma en
une succion humide, comme le dos d’une cuillère dans un bol de porridge
froid. À mi-chemin, il fatiguait déjà. La boue commença à bouger et à
aspirer ses bottes. Il devait monter les genoux plus haut et ses jambes
bougeaient moins vite. Il perdait ses bottes. Il écarta les orteils comme des
griffes pour s’accrocher désespérément au caoutchouc.
La panique le fit soudain changer de cap. Le coteau instable n’était qu’à
quelques mètres, quatre fois la taille de Leek peut-être, quand il sentit qu’il
n’arrivait plus à arracher son pied de la boue avide. Il sauta hors de ses
petites bottes rouges. Désormais pieds nus, il se rendit compte de sa bêtise
car la boue ressemblait à l’eau du bain. Il fit deux ou trois pas et s’arrêta.
Elle lui léchait les pieds comme une bouche affamée dévorant un sorbet.
Elle recommençait à le dévorer. Il n’allait pas s’en sortir.
S’il devait mourir, il mourrait dans ses bottes. Il ne pensait qu’au visage de
sa mère quand on le retrouverait pieds nus et aux marques que la sandale
Scholl d’Agnes laisserait sur son cadavre. Il retourna péniblement à ses
bottes et les enfila. En attrapant le haut de l’une d’elles à deux mains, il
essaya de se libérer mais, quand une jambe se relevait, l’autre s’enfonçait
plus profondément dans la bouche humide. La boue monta jusqu’à la
boucle, bien au-dessus de son mollet, pratiquement jusqu’au genou.
Elle trempait son pantalon. Il la regarda entrer dans ses bottes et la sentit
entre ses orteils. Il finit par abandonner et, comme il ne savait quoi faire
d’autre, se remit à chanter.
« Ah buhlee that chi-hil-dren are our fewture. Teach em we-e-ll and let em
lead the-he way. » Shuggie regarda la boue charbonneuse remplir l’autre
botte, la possibilité d’abandonner les bottes rouges était passée. « Show em
all the bew-ty they possess in-si-hide. »
Il chantait maintenant plus fort, faisant vibrer toutes les notes comme il
l’avait entendu à la radio. « Ah decidet long aglow ne-er to wa-halk in
anybody’s sha-dow. If ah fail if ah suck seeds at least it been as ah buh-lee.
No matter what youse tek from me. Youse ca-hant take away ma dihig-ni-
tee. »
Une voix étouffée dans les ténèbres. « C’est quoi ce bordel ? Hé, Whitney
Houston. Par ici. »
Shuggie n’avait pas vu l’ombre au bord du cratère et il était encore
difficile de distinguer Leek contre le ciel de charbon. « Qu’est-ce que tu
fous là-dedans ? »
Shuggie ferma les yeux. « AAAAH, ENCULÉ DE BÂTARD DE MERDE, PUTAIN DE
MERDE, BOUGE-TOI ! SORS-MOI DE LÀ, ENFOIRÉ DE DOIGTEUR DE CHATTE ! »
Dans le noir, il entendit la terre remuer puis des pas lourds sur la boue
humide.
« BOUGE DE LÀ, PUTAIN. » Il écouta les pieds s’enfoncer dans les scories
aspirantes. « SORS-MOI DE LÀ, ENCULÉ. »
Le martèlement humide se rapprocha, il entendit un soupir familier quand
Leek se mit à jurer entre ses dents. Leek attrapa son frère par le sac à dos et
avec un grognement l’arracha du sol comme une mauvaise herbe rachitique.
Shuggie se sentit tiré hors de la boue et reposé sans ménagement sur la
surface. Leek attrapa l’arrière de son anorak comme des rênes et le tira
jusqu’à la terre ferme.
« Ah, non ! Attends ! NON ! » Ils s’arrêtèrent net. Leek approcha son
visage de celui de son frère, scrutant la pénombre pour voir ce qui causait
ce nouveau caprice. « Laisse-moi. Laisse-moi !
– T’es con ou quoi ? » Leek le tira jusqu’au rebord et lui claqua les
oreilles. Il avait l’air d’être en colère contre Shuggie. Il avait l’air très
pressé de partir.
« Je ne peux pas rentrer à la maison, dit le garçon en agitant les bras. Pas
sans mes bottes. Elle va me tuer ! Elle est encore en train de les rembourser
sur le catalogue.
– Putain ! » Shuggie sentit la main relâcher sa capuche quand son frère
retourna d’une glissade au fond du cratère. Dans l’obscurité, il perçut un
grognement frustré et le bruit de Leek tirant sur la botte que la boue
continuait d’aspirer. Il y eut quelques instants de silence, puis le claquement
des semelles de Leek et il sentit à nouveau sa main sur son col. Leek traîna
Shuggie loin du cratère et ce ne fut que lorsqu’il se mit à gémir à cause des
cailloux coupants qu’il s’arrêta pour le laisser remettre ses bottes. Tandis
que Shuggie les enfilait lentement, il regardait son frère faire les cent pas,
nerveux, le regard vers l’horizon, au-delà de la houillère et de la distance
qu’ils avaient parcourue pour arriver ici. L’adrénaline lui donnait des tics
nerveux.
« Dépêche ! » Leek secoua Shuggie par les épaules, ses longs doigts se
rejoignant derrière son dos. Shuggie regarda son frère en clignant des yeux.
Il remarqua pour la première fois que ses sourcils avaient poussé et se
rejoignaient. Il trouvait ça curieusement distrayant et était sur le point de le
lui faire remarquer.
Mais la voix de Leek était bizarre : elle était étouffée et déformée. Il lui
faisait peur. Il y avait une giclée de sang noirci sur son visage, collant
comme du sirop. Le coin de son œil gauche noircissait en une ecchymose
qui ressemblait à un creux profond dans la lumière faiblissante et sa lèvre
inférieure était enflée et coupée. Leek se frottait la mâchoire comme si elle
était très douloureuse. Il mit la main à l’intérieur de sa bouche et en ressortit
la partie inférieure de son dentier avec une grimace de douleur. Il manquait
une dent, une autre était fendue et la plaque de céramique rose était coupée
en deux, comme si quelqu’un lui avait mis un grand coup dans la mâchoire.
« Ça va ?
– Puuu-tain, grogna Leek. Je t’avais dit de faire le guet, bordel. Tu devais
me dire si le vigile arrivait. » Il n’avait plus de peau sur les jointures des
doigts. Un éclat de peur brillait dans ses yeux. « Je l’ai salement amoché,
Shuggie. J’ai pas eu le choix. Tout ça c’est ta faute. »
Leek rangea la céramique brisée dans sa poche et Shuggie vit qu’il n’avait
ni câble de cuivre ni pied-de-biche dans les mains. Leek partit au pas de
course sans cesser de se retourner. Les bottes de Shuggie étaient mal mises,
ses chaussettes humides étaient coincées entre ses orteils et lui faisaient des
ampoules, mais il n’osait pas demander à son frère de ralentir.
Ils furent tous les deux soulagés de retrouver la lumière orangée des
premiers lampadaires maladifs en bordure du coron. Quand Leek parlait
sans ses dents du bas, son visage se décomposait à moitié, ce qui rendait
difficile de comprendre ses paroles ramollies mais Shuggie n’avait aucun
mal à lire la peur et la déception dans ses yeux.
14
Leek ne retourna plus jamais piquer du cuivre. Le vigile fut hospitalisé, le
crâne fracassé par son pied-de-biche et l’esprit éparpillé comme un jeu de
cartes balancé par terre. Les flics sonnèrent à toutes les portes à la recherche
du jeune homme qui avait fait ça. Quand ils se présentèrent chez eux, Agnes
les fit attendre sur la première marche du perron. Elle tripota sa boucle
d’oreille en toc, n’eut pas besoin de feindre l’agacement et soupira comme
s’ils l’insultaient en venant obscurcir sa porte d’entrée. Elle les éconduisit
facilement et jamais Leek n’avait été aussi heureux que sa mère soit
toujours aussi soignée.
Agnes ne lui demanda jamais si c’était lui qui avait fait le coup. Ça ne lui
vint même pas à l’idée. Bridie Donnelly fumait contre la barrière de son
jardin pendant que la police remontait la rue. Elle avait surtout l’air étonnée
que ce ne soit pas un des siens qui ait fait ça. Bridie remarqua que c’était la
meilleure chose qui pût arriver à la famille du vigile. Son contrat allait
bientôt se terminer et il était maintenant certain de toucher une pension
d’invalidité à vie. Et puis il n’avait jamais été bien bavard de toute façon.
Durant tout l’hiver et même pendant le dégel du printemps, les dents de
Leek lui firent mal. Le National Health Service mettait du temps à les
remplacer, alors il ne portait son bridge fendu que lorsqu’il sortait et gardait
les mâchoires serrées car ses dents s’échappaient dès qu’il parlait. À la
maison, il faisait sans et traînait sans rien dire avec un bec de tortue de
cartoon. Quand il voyait Shuggie, il s’asseyait sur lui ou le pinçait jusqu’à
ce que sa peau soit zébrée. Shuggie sentait que c’était mérité et s’efforçait
de ne pas pleurer.
Quand le NHS remplaça enfin ses fausses dents, Leek fit bouger la
mâchoire du haut à un angle bizarre et la plaque de céramique le pinçait à
l’arrière et lui rongeait la gencive. Comme un apôtre, Shuggie le suivait
partout avec des tranches de pain blanc. Il en arrachait un petit morceau, le
roulait en une boule molle qu’il tendait à Leek pour qu’il la glisse sous la
céramique et soulage ses abcès. Shuggie garda du pain dans sa poche
jusqu’à l’été. Souvent, quand Agnes lavait le pantalon de son uniforme, elle
retrouvait une tranche de pain de mie oubliée, séchée et bleuie par la
moisissure.
Les vacances d’été arrivèrent et la route grouillait de petits McAvennie, de
cousins à eux et de cousins de leurs cousins. Ils profitaient au maximum des
deux semaines de beau temps venu de la côte ouest, faisant rebondir leur
ballon de foot sur le trottoir ou faisant des tours à vélo en criant et en
envoyant de grands nuages de poussière gris souris dans les airs.
Shuggie les évitait.
Il sentait que quelque chose n’allait pas. Quelque chose à l’intérieur de lui
était monté de travers. C’était comme si tout le monde pouvait le voir et que
lui seul était incapable de dire ce que c’était. Ce n’était pas seulement une
différence, c’était une tare.
Il traversa en bondissant l’ombre de la maison et passa sous la clôture
semblable à une chaîne pour atteindre les marais tourbeux qui entouraient le
coron. Il s’éloigna des habitations et marcha un bon moment. Le soleil, rare,
lui tapait dans le dos et, sous son pull épais, sa peau commençait à le
gratter. Il quitta le sentier et se fraya un chemin dans les herbes hautes.
Il marcha jusqu’à avoir aplati un grand ovale. L’herbe morte formait un
épais tapis brun. Shuggie retira ses lourdes bottes pour s’entraîner comme
Leek le lui avait appris.
Il se posta au bord du cercle et le traversa jusqu’à l’autre côté. La première
traversée fut une marche rapide et pincée, des pas courts et vifs avec les
bras qui se balançaient. En colère, il enfonça ses ongles propres dans la
paume de ses mains, se retourna et repartit. Il fit des pas plus lents, plus
mesurés, laissa de la place pour sa bite, tourna les pieds vers l’extérieur et
enfonça fermement les talons dans le sol mou. Shuggie retira son pull en
laine et essuya la sueur sur son front. Il s’admonesta, se retourna et
recommença.
Il fit des allers-retours tout l’après-midi, se forçant à aller moins vite, à
arrêter de balancer autant les bras et à ressembler plus à Leek, à un vrai
garçon. Ça leur venait naturellement à eux, sans avoir à réfléchir, ni à
s’excuser.
Agnes était assise, le dos droit, dans le fauteuil près de la fenêtre et
regardait la rue. Des hordes de gamins jouaient dehors mais Shuggie n’en
faisait pas partie. À dix heures et demie son ménage et son maquillage
étaient faits, et bien qu’elle ne comptât pas sortir elle mit son pull décolleté
et une jupe grise moulante. Elle buvait sa vieille bière en se demandant où
son fils se cachait pour échapper à son enfance.
D’ennui, elle ramassa des peluches blanches de chaussettes sur
l’accoudoir du fauteuil, en fit une petite pile dans un carré de papier toilette
qu’elle replia et glissa dans sa poche. Ça la rendait malade d’être encore en
train de rembourser ce salon et que ses garçons ne le respectent pas.
Elle allait devoir sortir cinq livres par semaine pendant les huit prochaines
années et eux s’asseyaient dans les fauteuils et sur le canapé à l’envers et de
travers, avec ou sans leurs chaussures.
Le portail cassé de l’autre côté de la rue s’ouvrit et elle se redressa. La
meute débraillée des McAvennie poussait dans la poussière des
vélos récupérés ici et là. C’étaient de beaux enfants, il fallait le reconnaître.
La négligence de leur mère les faisait ressembler à de petits lionceaux.
Leurs cheveux longs étaient d’épaisses crinières et ils avaient les beaux
yeux bruns gitans de leur père.
Elle s’était occupée de la fille du milieu une fois. Ce n’était pas prémédité
mais elle était en train de laver ses carreaux au vinaigre blanc et n’arrivait
pas à se concentrer. Les enfants jouaient dans la rue, dans le creux de la
chaussée où la boue s’accumulait. Elle ne pouvait pas profiter du nettoyage
de ses fenêtres tout en les regardant traîner dans la saleté. Elle appela celle
qu’ils surnommaient Souris Cracra et l’attira derrière la maison en lui
proposant une moitié de pomme. Pendant une heure environ, elle avait
passé une brosse dure dans les boucles sauvages de la petite fille et avait
soigneusement coupé les nœuds et les dreadlocks sur sa nuque. Quand elle
eut terminé, Agnes s’étonna que les cheveux de la fille fussent si lisses, si
brillants et soyeux, de la couleur du caramel ou d’un chat tigré. Ensemble,
elles les attachèrent en queue de cheval, puis en tresses, en chignon et en
grandes nattes collées comme celles qu’elle faisait à Catherine pour l’école.
Ce fut un merveilleux après-midi.
Colleen avait fondu un plomb quand elle l’avait découverte. Elle criait à
tue-tête avant même d’avoir quitté sa maison. Elle traversa la rue comme un
orage qui gronde et tambourina à la porte d’Agnes en hurlant « Mais tu te
prends pour qui ? À parader, là, et faire la belle comme si que t’étais une
princesse. Tu ferais mieux de t’occuper de ta petite tapette de fils ».
Il y eut ensuite les postillons incontrôlables. Mais Agnes, engourdie par la
bière, ne cilla pas. Elle retourna la brosse dure et la tapota contre sa cuisse.
Continue comme ça, se dit-elle, et je te montrerai comment je me sers de
l’autre face.
Certains jours, peu nombreux, Agnes trouvait dommage qu’elles ne
puissent mieux s’entendre. Elles avaient tant de choses en commun, même
si Agnes se serait arraché la langue plutôt que de l’admettre. Elle avait
entendu par Jinty qu’un jour Grand Jamesy avait dépensé la fin de ses
allocations en carcasses de bagnoles et en carabines à plombs pour les
garçons. Colleen s’était retrouvée à voler leur dîner de Noël au
supermarché. Elles connaissaient toutes deux la lame mordante du besoin,
ce qui aurait pu les rapprocher. L’une et l’autre avaient déjà contemplé avec
envie les pages du catalogue Freemans et, dans le silence, avaient passé la
nuit à se demander comment répartir leurs maigres revenus. En lui achetant
ceci et à elle cela, de quoi pourraient-elles se priver, elles ? C’était ça, les
calculs d’une mère.
Séparément, les deux femmes avaient passé des après-midi entiers cachées
derrière leur canapé pour échapper au collecteur de la banque. Ça
ressemblait à un curieux numéro de natation synchronisée, la façon dont les
femmes de Pithead plongeaient toutes sur la moquette et rampaient sur le
sol. Le collecteur était un homme maigre dans un costume trop grand.
Il épiait par les fenêtres sans la moindre gêne. Il avait passé des années à
regarder les minces volutes de fumée de cigarette s’élever inexplicablement
de derrière les meubles dans des maisons vides.
Colleen avait même enseigné à Agnes, indirectement, par l’intermédiaire
de Bridie, comment forcer le compteur électrique avec une épingle à
cheveux sans endommager la serrure. Un dimanche par mois, elle
récupérait toutes les pièces qu’elle y avait insérées et s’installait avec ses
garçons pour manger des sandwichs à la crème glacée qui fondaient devant
un radiateur électrique brûlant. Elle tenait les pièces argentées dans sa main
comme des bijoux puis elle les insérait de nouveau dans la fente pour
obtenir le double de leur consommation électrique mensuelle. Le type
chargé de relever les compteurs n’arrivait jamais à une somme juste. Agnes
l’imaginait au pub avec le collecteur, maudissant les industrieuses mères de
Pithead.
Alors que Colleen serrait Souris Cracra contre sa poitrine, Agnes se
demanda pourquoi elle la détestait tant. Agnes enviait tout ce que Colleen
possédait. Elle était entourée par sa famille. Ils étaient proches, ils étaient
près d’elle. Ses enfants étaient jeunes et forts et avaient encore besoin
d’elle. Surtout, elle avait son homme, son seul et unique, et il était toujours
là. Elle avait aussi son Dieu, et à l’entendre, Il l’avait choisie pour être
supérieure et témoigner de la moralité de ceux qui l’entouraient ; elle s’y
employait, comme un contremaître accomplissant la tâche du Grand Patron.
Pour Colleen, les escroqueries et le vol à l’étalage étaient une chose, des
péchés nécessaires. Les collants noirs et les talons hauts en étaient une
autre, et ils étaient bien plus mortels.
Agnes finit sa bière en regardant les McAvennie rouler comme des fous
vers Pit Road. Elle regarda Colleen sortir de chez elle avec son sac à
provisions et suivre leurs nuages de poussière menant hors du coron. Ce fut
alors que l’idée lui vint.
L’homme de Colleen, Grand Jamesy, était allongé sous la carcasse rouillée
d’une Cortina. Il était déjà sale ou encore sale, Agnes n’était pas bien sûre.
À petits pas cliquetants, elle traversa la rue étroite. Il était sur le dos,
baignant dans une flaque d’huile noire comme de la mélasse. Agnes toqua
avec sa grosse bague sur la carrosserie de la voiture.
« Qu’est-ce qu’y a encore ? » Son soupir était si bourru qu’elle en sentit la
chaleur sur ses chevilles. Les outils métalliques tombèrent sur le ciment et
l’homme sortit de sous l’épave en se dandinant comme un crabe, ce qui lui
prit une éternité.
Elle en profita pour essayer toute une gamme de sourires crispés se
voulant détachés. Quand il fut enfin sur pied, il la dépassait de deux bonnes
têtes. Il était de la couleur des Irlandais noirs, si mat que la crasse et l’huile
lui allaient presque au teint. Un côté de son cou était brûlé et plissé depuis
l’explosion dans la mine et ses cheveux à l’arrière de sa tête étaient
étrangement asymétriques. Il était pourtant séduisant. Elle détestait ça.
« Est-ce que votre Colleen est à la maison ? » demanda-t-elle.
Jamesy la scruta avec méfiance. Son regard s’arrêta sur son col en V.
« Essaie pas de jouer à la plus maligne, dit-il froidement. Qu’est-ce tu
veux ? »
Agnes baissa les yeux. Il avait des mains épaisses et calleuses. « J’ai un
service à vous demander.
– Ah ouais ? » Il avait maintenant le sourire de tous les hommes qu’elle
avait connus. Ses dents pointues étaient tournées vers l’intérieur, vers le
fond de sa gorge, comme un piège.
« Je ne sais plus quoi faire, dit-elle. J’ai des soucis avec mon garçon, le
petit. »
Son visage redevint impassible. Il regardait son corps. « Ouais, il est pas
net. Va falloir faire gaffe à ça. Il l’ouvre trop. Pis j’l’ai vu sauter à la corde
l’autre jour. Va falloir étouffer ça dans l’œuf aussi.
– C’est pour ça que je suis ici. » Agnes croisa les bras mais il ne quittait
pas sa poitrine des yeux.
« Tu veux que mes gars y flanquent une rouste ?
– Non !
– Juste une petite. Pour l’endurcir.
– Non ! Ce n’est pas sa faute. C’est difficile de grandir sans un homme à la
maison.
– Et ton Leek ? » L’homme crasseux considéra sa propre question
quelques instants mais sa moue amère montrait bien qu’il n’avait pas non
plus une très haute opinion de l’aîné d’Agnes. « Bon. Qu’est-ce tu me veux
alors ? »
Elle avait le souffle court. « C’est juste que je vous vois faire toutes ces
activités merveilleuses avec vos garçons. »
Il n’avait aucune compassion. Sa dureté, y compris avec les siens, était
connue dans tout le coron. « Ouais et alors ?
– Je me suis dit que si je vous donnais quelques livres vous pourriez
l’emmener avec vous la prochaine fois que vous allez à la pêche ou bien lui
montrer comment shooter dans un ballon ? »
Aux légers mouvements de son visage crispé, elle vit qu’il l’envisageait.
« Agnes, j’en veux pas de ton fric. »
Elle se sentit idiote. Elle voulait retourner boire, éteindre sa colère et sa
gêne avec sa bière. « D’accord. Bien sûr. Je suis navrée de vous avoir
dérangé. Je me disais simplement. Tant pis. » Elle se tint droite, prête à
remporter sa honte de l’autre côté de la rue.
« Attends. J’ai pas dit qu’il y a rien que tu peux faire pour moi. » Grand
Jamesy sourit, ses dents semblaient aussi aiguisées que des couteaux.
Il passa une main couverte d’huile sous son débardeur cradingue et se frotta
le ventre.
Elle mit du temps à se débarrasser de l’odeur de la graisse et de l’huile de
moteur. Sa bite était bien plus foncée que le reste de son corps, comme si
elle était crasseuse ou, du moins l’espérait-elle, comme si elle s’était
décolorée à force de servir. Elle était de la couleur d’une cuisse de poulet
cuite et ça lui parut curieux qu’elle ne soit pas aussi mate que le reste de sa
peau.
Jamesy était encore dur quand il remonta sa braguette et releva Agnes.
Il avait terminé si vite, il la fit ensuite sortir en hâte de la maison de
Colleen, honteux. Il se comportait comme un mauvais perdant, comme un
client qui regrettait un achat mais ne pouvait pas le rapporter au magasin.
Il grommela qu’il passerait chercher son gamin ce dimanche, qu’il
emmènerait Shuggie pêcher dans le canal qui grouillait de détritus et de
brochets.
Shuggie avait commencé par reculer devant l’idée comme s’il n’en avait
jamais entendu de pire de toute sa vie. Agnes avait pleuré dans son bain
cette nuit-là tandis qu’elle essayait de faire partir l’huile de sa peau et s’était
sentie idiote. Shuggie l’avait entendue sangloter dans l’eau froide. Elle était
plus ou moins sobre et c’était différent de ses jérémiades alcoolisées. Il se
résolut à manifester un intérêt pour la pêche, n’importe quoi qui puisse la
rendre heureuse à nouveau.
Il se concentra sur l’organisation de la journée : rédiger la liste puis tout
cocher sur celle-ci. Il prépara le pique-nique et sa tenue, les objets qu’il
mettrait dans son cartable et ceux qu’il glisserait dans ses poches :
sandwichs à la tomate, un petit robot pour le prêter, des lunettes de soleil en
plastique et un sifflet trouvé dans une papillote de Noël. Quand il eut tout
réuni et rangé à sa place, il s’assit au bord de son lit pour attendre comme
un chiot bien dressé.
Après le petit déjeuner du dimanche, la maison d’en face prit vie. Les
garçons McAvennie jaillirent de la porte d’entrée sur leurs grandes pattes
pour charger des sacs et des cannes à pêche à l’arrière du camion à ferraille
de leur père. Francis portait un vieux seau à plâtre rempli de vers et le hissa
par-dessus le flanc du plateau arrière. Agnes entendit le bruit et entra dans
la chambre de Shuggie. Elle prit un air excité pour le garçon suant et
emballé dans du plastique.
« Tu vois, je te l’avais dit ! » Elle semblait plus soulagée que lui.
Shuggie ne quittait pas le camion des yeux. Il tâta successivement chacune
des poches de son K-Way comme un prêtre sa chasuble pendant la messe.
« Je vais t’attraper le plus gros poisson du monde.
– J’en suis sûre ! s’exclama Agnes.
– Est-ce que… est-ce que je traverse la rue maintenant ? » demanda-t-il.
Agnes réfléchit quelques instants puis son orgueil répondit. « Non, attends
ici. M. McAvennie viendra te chercher. »
Grand Jamesy passa la porte de chez lui. « Et maintenant, j’y vais ? »
demanda à nouveau Shuggie.
Leek essayait de faire la grasse matinée après une longue semaine de
travail manuel. Il les avait écoutés tergiverser et lança un cri étouffé sous
ses couvertures. « Ouais, bon Dieu, VAS-Y ! »
Agnes lui donna une tape. « Non ! J’ai dit que M. McAvennie allait venir à
nous. » Elle regarda l’homme à la peau sombre descendre l’allée à grandes
enjambées et, d’un coup de pied, balancer des pièces détachées sous la
Cortina, montée sur des briques. Elle se frotta le pouce jusqu’à mettre sa
peau à vif tandis qu’il chargeait des sacs à l’arrière du camion, les fixait
avec des cordes et contournait le véhicule.
Shuggie se tordait les mains d’appréhension. Elle fixait le haut de son K-
Way. « Écoute, tu te tiendras bien avec M. McAvennie. Tu fais ce qu’il te
dit. Essaie de ne pas être encombrant, d’accord ? » Elle l’embrassa sur sa
petite bouche chaude, il avait une perle de sueur au-dessus de la lèvre.
Le monticule de draps sur le lit de Leek reprit la parole. « Va pas te noyer,
ducon. Je m’en remettrais jamais. »
Ils furent tous les deux surpris par le bruit du camion qui démarrait.
Ils virent la bête se relever et s’élancer quand il desserra le frein à main.
Après avoir jeté un coup d’œil dans le rétroviseur latéral, Grand Jamesy
s’engagea sur la route. La panique gagna le visage du garçon. Le camion
était tourné dans le mauvais sens, vers le bout de la rue plutôt que vers
l’entrée. C’était une impasse, la voie était amputée par les marais et
s’élargissait comme l’extrémité d’une cuillère, les voitures n’avaient
souvent d’autre choix que d’aller tout au bout pour faire demi-tour et
repartir.
Agnes se mordit la lèvre. « Je pense qu’il fait simplement une
manœuvre. » Elle essayait d’y croire. « Mais allons quand même l’attendre
sur le pas de porte. »
L’enfant hocha la tête, le visage écarlate. Ils se tinrent derrière la porte et
réajustèrent leurs vêtements comme s’ils étaient sur le point de faire une
entrée triomphale sur scène. Ils sortirent main dans la main et se postèrent
au bord de la route. Au loin, le camion vert avait fait demi-tour et revenait
vers eux en vrombissant.
Ils se tenaient au bord du trottoir, droits et fiers, comme d’autres se
tiendraient sur un grand quai de gare. Elle lui avait pris la main, et dans sa
main libre il tenait ses sandwichs à la tomate spongieux. Agnes agita ses
doigts bagués. « Bien, essuie-toi le bec et n’oublie pas ce que je t’ai dit. »
Le camion ne ralentit pas. Grand Jamesy ne leur jeta même pas un regard.
La poussière de charbon s’éleva quand le camion passa en crachotant.
Ils restèrent immobiles un bon moment à le regarder s’éloigner.
Quand la poussière retomba, des coups secs, un chink chink sonore, leur
parvinrent depuis la maison d’en face. Colleen McAvennie releva la fenêtre
à guillotine récalcitrante et se pencha dans la rue, un air suspicieux sur le
visage : « Qu’est-ce vous foutez plantés là comme deux mongoliens ? »
Agnes ne pouvait que sourire comme si le bus après lequel elle venait de
courir n’était en fait pas celui qu’elle comptait prendre. Son dentier blanc
luisait dans sa bouche rouge, la crasse venait déjà se déposer sur ses lèvres
fraîchement peintes.
Son fils alla s’asseoir dans le container à charbon derrière la maison et
balança les tomates tièdes de ses sandwichs. Il n’avait pas pleuré,
contrairement à ce à quoi elle s’était attendue. Agnes avait ouvert le
compteur électrique et récupéré toutes les pièces brillantes. Elle était allée
acheter des barres au chocolat et un petit filet de poisson au magasin de
Dolan. Quand elle le lui avait tendu, il n’avait pas gloussé comme elle
l’avait espéré. Il s’était contenté d’essuyer la poussière de charbon de son
visage rougi en haussant les épaules. « Je n’avais pas envie d’y aller, de
toute façon. » Des larmes de colère roulaient sur ses joues quand elle lui dit
qu’elle était désolée. Il la regarda et demanda pourquoi.
« Je suis désolée que ton père soit un connard. »
Contraint et forcé, Leek alla jouer au ballon avec lui dans le jardin. Agnes
les regardait par la fenêtre et ça sautait aux yeux que ni l’un ni l’autre
n’avait envie d’être là. Elle trouva des canettes de Special Brew planquées
sous l’évier. Elle fit rouler le métal froid dans sa main et envisagea de
convoquer les démons qui dormaient au fond d’elle. Si elle buvait pour se
soûler, alors on la retrouverait dans la rue en train de se battre avant la fin
de la journée. Elle s’assit sur le bord du canapé avec une canette de courage
qu’elle décapsula.
Colleen rentra sa poubelle et s’arrêta pour cancaner avec sa voisine de
gauche. Elle triturait son crucifix comme une jeune fille, l’air contente
d’elle. Toute la matinée, des femmes papillonnèrent autour de la Cortina
désossée de Jamesy. Agnes voyait qu’elles étaient d’humeur bavarde parce
qu’elles se dandinaient à toute vitesse avec ce balancement de cul serré
qu’elles avaient toutes quand elles s’attendaient à un bon ragot. Bridie
Donnelly tira sur son survêtement qui lui rentrait dans l’entrejambe. Ça lui
remontait le moral de voir leurs bas couleur thé, leurs collants trop amples
et leurs robes de chambre.
Agnes buvait sa bière de façon stratégique. Elle voulait la faire durer pour
que Grand Jamesy soit là quand elle pousserait leur portail rouillé.
Elle voulait qu’il la regarde raconter à Colleen ce qu’il lui avait fait avec ses
doigts huileux. Si son taux d’alcool montait trop vite, son esprit tournerait
ensuite au ralenti et elle aurait la voix pâteuse au moment de révéler la
vérité.
Agnes sentait les premiers effets de la boisson quand une étrangère arriva
au bout de la rue. Elle vérifiait une adresse inscrite sur un morceau de
papier et comptait les maisons identiques devant lesquelles elle passait.
C’était facile de voir qu’elle n’était pas du quartier parce qu’elle avait une
coiffure coûteuse. Ce n’était pas non plus une cousine catholique, car elle
avait un sac à main rouge vif parfaitement assorti à ses chaussures.
Elle vit à l’expression qui traversa le visage de Colleen qu’elle non plus ne
connaissait pas cette femme. Elle s’approcha du groupe, dit quelque chose à
Colleen qui hocha lentement la tête. Elle écrasa sa clope, prit sa vieille tasse
à thé et, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, conduisit l’inconnue à
l’intérieur. Les crécelles se dispersèrent.
Agnes se pencha vers l’avant. Elle pensait que la femme devait travailler
pour les services sociaux et se dit qu’elle aurait dû les appeler elle-même.
Ils faisaient des descentes à Pithead, traquant les fraudeurs d’allocs qui
travaillaient au noir et les pensionnaires d’invalidité qui grimpaient sur le
toit pour réparer l’antenne télé. Mais la femme ne resta pas assez longtemps
pour que ce soit ça et repartit avec son ravissant sac rouge sous le bras.
Agnes la vit enjamber les tripes de la voiture et refermer poliment le portail
cassé. Elle sortit de son sac une paire de lunettes de soleil visiblement
chères et s’en servit pour retenir ses cheveux. Agnes était aux anges car elle
savait que ça rendrait Colleen folle de rage. Des lunettes de soleil ? Mais au
nom du Père pour qui elle se prend cette poufiasse ? La femme apprêtée
remonta la rue vide la tête haute et disparut du paysage.
Agnes attendit mais Colleen ne ressortit pas.
Poussées par la faim, les trois filles McAvennie flottèrent jusqu’au trottoir
comme des mariées spectrales. Leurs cheveux dorés emmêlés encerclaient
leur visage comme un voile, et leurs longues robes d’été, autrefois d’un
bleu délicat, s’étaient décolorées avec le temps. Agnes n’avait fermé les
yeux qu’un instant, mais quand elle releva la tête la masse du camion de
Grand Jamesy occupait le trottoir d’en face. Il faisait encore jour mais les
grandes lumières étaient allumées chez les McAvennie. Sous les ampoules
nues, elle les voyait passer rapidement d’une pièce à l’autre. Agnes ouvrit
une nouvelle canette et la descendit rapidement.
Dans sa chambre, elle retira sa jupe au profit de quelque chose qui lui
permettrait de donner des coups de pied et elle enfila le pull angora avec les
perles, si doux et si peu pratique, qui avait éveillé la suspicion de Colleen.
Elle prit du temps pour fouiller sa boîte à bijoux et choisir les bagues les
plus imposantes, d’un format papal. Les fausses pierres étaient si mal
montées qu’elles filaient ses collants et se prenaient dans les torchons.
Certains matins, après une vilaine cuite, elle se réveillait avec des coupures
au visage ou sur les avant-bras. Agnes regarda ses mains bagousées : une
arme scintillante, un poing américain en plaqué or. La fin de la
bière tombait sur son estomac vide et elle sut que le moment était venu.
Agnes sortit en titubant et s’appuya sur la barrière cassée. Elle prit une
profonde inspiration et sentit qu’elle avait la tête qui tournait et qu’elle était
un peu découragée. Alors les cris s’élevèrent.
La porte des McAvennie s’ouvrit à toute volée et le petit dernier partit en
courant à toutes jambes. La voix de Colleen résonna contre les murs des
maisons basses. « James Francis McAvennie ! Tu vaux pas mieux qu’un
chien maigre de protestant à aller fourrer ta queue partout. » Agnes resta
pétrifiée au milieu de la chaussée vide. D’un bout à l’autre de la rue, les
enfants s’arrêtèrent de jouer et les fenêtres s’entrouvrirent doucement.
Elle savait que les femmes baissaient le son de la télé et frétillaient derrière
leurs rideaux.
« Quoi ? Eh bah, vas-y, tape-nous dessus. Tu crois que t’es le plus fort par
ici, hein ? J’vais appeler mes frangins et on va bien voir qui c’est qu’est le
plus fort. C’est ma mère qu’avait raison. Salopard d’orangiste de merde. »
Une voix d’homme fit une réponse sèche mais inaudible et Colleen cria de
plus belle. « Non je baisserai pas le ton. T’as rompu tes vœux et Dieu
oubliera jam… » Agnes supposa que Grand Jamesy l’avait attrapée par la
gorge car la rue resta silencieuse un bon moment. Puis la voix de Colleen
revint, tremblante, moins enragée. « Tu vas où comme ça, James ? La
retrouver ? »
Le Grand Jamesy McAvennie sortit en trombe de la maison, le col de son
T-shirt déchiré comme si Colleen s’y était accrochée. Il portait toujours ses
bottes de pêcheur et avait un grand sac-poubelle noir rempli de vêtements et
de draps dans chaque main. Il avait des marques rouges causées par les
coups de soleil et des griffures sur le visage et sur son cou brûlé. Il grimpa
dans son camion et démarra.
Agnes tanguait au milieu de la rue, ivre mais fière, il ne pouvait pas la
rater avec ses poings serrés couverts de bagues. Il baissa sa vitre, furieux, et
lui cria dessus comme un homme en colère demandant son chemin :
« Qu’est-ce tu veux, Salope ? » Il prononça le mot comme si ç’avait été son
prénom. « Tu viens ronger les os ? C’est pas un peu tôt, non ? Faut laisser la
viande refroidir d’abord à ce qu’on dit. »
Le camion s’éloigna en rugissant. Le temps qu’il aille faire demi-tour au
bout de la rue, Colleen apparut sur le pas de sa porte, l’air désemparé.
« James ! Jamesy ! »
Agnes remonta sur le trottoir en titubant. Jamesy fit un écart délibéré et
manqua de la percuter avec la roue arrière. La route se remplit de l’habituel
nuage de suie.
Agnes était plantée, les yeux écarquillés, sur le trottoir d’en face mais
Colleen n’était pas en état de la remarquer. Son visage maigre était tout à la
fois fou et vide, vivant et mort. Elle s’écroula dans un craquement sur le
macadam et resta étendue, les jambes molles et le regard éteint, dans la
poussière.
Agnes regarda de chaque côté de la rue comme quelqu’un qui voudrait
filer un coup de pied en douce ou fuir les lieux d’un accident de voiture.
Elle ne savait pas bien quelle pulsion l’emportait.
Une légère brise fit danser tous les rideaux mais personne ne vint l’aider,
aucune cousine, aucune femme de Pithead. À la fenêtre se découpait la
silhouette des quatre enfants restants, alignés du plus grand au plus petit
comme des poupées russes, avec le même visage beau et triste. Un jour elle
leur donnerait à tous un bon bain chaud histoire de faire vraiment chier
Colleen.
Du caniveau s’éleva le rrrip-rip sonore des cheveux arrachés à une brosse,
un déchirement poisseux, comme si quelqu’un soulevait un vieux lino.
Agnes s’approcha de la femme qui battait des bras. Son ventre rempli de
bière éventée, la poussière et le tas de membres informes faisaient qu’il lui
était difficile de comprendre ce qu’elle avait sous les yeux. Au début, elle
crut que Colleen déchirait son maillot de foot en morceaux mais en
s’approchant elle vit les touffes de cheveux qu’elle serrait dans chaque
poing. Rip. Rip. Des poignées entières.
Agnes tourna autour de la femme prostrée. Avant qu’elle s’en rende
compte, elle était à genoux dans la crasse, essayant de retenir les griffes
déchaînées de Colleen. Elle la serra fermement. « Allons, que se passe-t-
il ? » demanda-t-elle d’une voix si douce qu’elle en fut elle-même choquée.
Elle n’avait pas eu l’intention de l’aider.
Colleen se laissa aller dans ses bras et Agnes posa délicatement ses poings
sur les genoux. Elle lui ouvrit les mains dans lesquelles elle serrait encore
ses cheveux arrachés. Elle tira de longues mèches entre ses doigts fins
comme si elle nettoyait un vieux peigne. Les yeux caverneux de Colleen
restèrent fixés sur le sol un bon moment avant qu’elle parle. « J’aurais
mieux fait de le laisser tranquille au lieu de faire du foin quand ça allait pas.
Tout ce que j’y disais c’était que je voulais pas d’autre bouche à nourrir. »
Ses mains tremblaient. « Depuis que la mine a fermé, il me sautait dessus
jour et nuit comme un ado en chaleur. Il était infoutu de se débrouiller avec
ces conneries de retrait. »
Agnes regardait les trous dans la chevelure de Colleen, il y avait déjà de la
poussière dans les croûtes sanguinolentes. « Cinq enfants, c’est assez pour
n’importe quelle femme. »
Colleen grogna. « Il en aurait fait cent s’il aurait pu. Mais moi je me suis
dit, Brosse-toi le cul McAvennie, et pour le faire chier, j’ai fermé la
boutique. » Colleen se remit à pleurer. Les larmes coulaient en un flot épais,
comme si elle avait une fuite. Elles inondaient son nez osseux, gouttaient de
son menton. Colleen regarda Agnes comme si elle la voyait pour la
première fois. « Probable que c’est là qu’il s’est mis à baiser ailleurs. »
Agnes était partagée. Elle aurait dit à n’importe quelle autre femme que ça
s’arrangerait avec le temps, même si elle savait qu’elle allait en fait garder
ce poids sur la poitrine jusqu’à la fin de ses jours. Elle n’offrit pas ces
paroles réconfortantes à Colleen. Il lui apparaissait qu’elles étaient
désormais égales et elle ne pouvait avoir honte de sa réaction viscérale aux
malheurs de cette femme. Elle se mordit la lèvre pour ne pas sourire.
« Elle est venue me voir, polie comme tout. Avec ses lunettes de soleil, là.
Des grosses, des chères, avec deux tons de marron. Elaine, elle a dit qu’elle
s’appelait. Elle voulait me parler en privé. Je me suis dit que c’était pour le
catalogue, qu’elle essayait de me vendre une connerie pour le Noël des
gosses. »
Colleen laissa échapper un grognement. Elle déplia ses doigts et attrapa le
bas de sa jupe. D’un coup, elle la déchira en deux, de l’ourlet jusqu’au
ventre. Puis elle retomba, inerte, sur le trottoir.
« Pour l’amour de Dieu. » Agnes attrapa les lambeaux de tissu pour la
recouvrir. Colleen ne portait pas de sous-vêtements, ses poils de chatte
frisés juraient avec son ventre lisse et cireux. « Il faut qu’on te ramène à
l’intérieur. Lève-toi. debout ! » Agnes essaya de la relever mais l’alcool la
rendait maladroite. Elles retombèrent dans la poussière et elle s’écorcha le
genou. Elle essaya de traîner Colleen, mais la femme hébétée, guère plus
qu’un sac d’os, se laissait retomber mollement dans la crasse comme un
enfant récalcitrant. Agnes la toisa, suante, en postillonnant. « Tu ne peux
pas rester allongée comme ça. »
Les yeux fermés, Colleen passa la main sur le trottoir sale comme si elle
caressait des draps fins. Les mots sortaient plus lentement, péniblement.
« J’en ai rien à foutre. Dis à James McAvennie. Que sa femme. Est morte
dans la. Rue. Sa vieille chatte à l’air. »
Les enfants perchés sur leurs vélos rirent nerveusement. Agnes secoua
Colleen, s’aperçut qu’elle y prenait un certain plaisir, recommença.
« Madame, vous n’avez donc aucune fierté ? »
Colleen ouvrit les yeux puis les referma. Sa respiration se faisait plus
légère.
Agnes la pinça. « Hé ! Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu as pris ? »
Mais le tas d’os inerte ne répondit pas.
Les barrières étaient pleines de femmes qui poussaient des cris comme une
volée de gros corbeaux fouineurs. La nouvelle n’avait pas tardé à se
répandre. Les cousines de Colleen criaient au meurtre, les sœurs de Jamesy
défendaient son nom à coups de poing. La mère de Jamesy, du haut de ses
quatre-vingts ans, crachait et balançait