C33 Landais
C33 Landais
les fondements
d'un nouveau contrat social ?
par Etienne Landais
INRA, 147, rue de l'Université, 75338 Paris cedex 07
Etienne. Landais @ paris, inra. fr
Derrière le discours sur le développement durable, c'est en réalité un nouveau contrat social qui est
proposé aux agriculteurs. Et l'on ne peut exclure que la durabilité représente, pour l'agriculture des
prochaines décennies, un « moteur » aussi efficace que l'a été la productivité au cours de la période
précédente.
Cet article reprend et développe le contenu d'une communication publiée dans le numéro spécial que la revue Travaux et Innovations
a consacré au thème de l'agriculture durable (n° 43, décembre 1997).
6 Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998
Dans la majorité des cas cependant, la réflexion reste fondamentalement centrée, au moins dans les
pays du Nord, sur les moyens concrets de concilier sur le long terme les dynamiques de
développement avec la protection des ressources et des milieux naturels. Elle intègre ce que
j'appellerai un principe de responsabilité et de subsidiarité, qui affirme que chacun est impliqué, à son
niveau d'action, dans la poursuite de ces objectifs. Elle intègre également bien souvent ce qu'il est
désormais convenu d'appeler le « principe de précaution », qui appelle à prévenir les risques,
notamment écologiques, sans attendre que leur réalité soit établie de manière indiscutable2.
Le concept de durabilité se construit graduellement dans la conscience collective et ses traits évoluent
au fur et à mesure de cette appropriation sociale, sous la pression des questions soulevées par sa mise
en œuvre concrète.
La « durabilité faible » a marqué la première étape de ce processus. Reposant sur le principe de la
subordination de l'environnement aux intérêts de l'espèce humaine3, cette position qui se voulait
« humaniste » reposait en réalité sur une auto-référence du développement au développement et
conduisait en pratique à privilégier de manière systématique le bien-être de l'homme dans toute
situation concrète d'arbitrage. Elle s'est avérée totalement inopérante en termes de gestion.
La « durabilité forte » qui lui a succédé dans les conceptions dominantes a marqué une seconde étape.
Elle repose sur la remise en cause, plus ou moins complète, du principe de substituabilité. Différentes
propositions en découlent. Par exemple, d'identifier un noyau de « capital naturel critique » non
substituable, à protéger absolument. Ou encore d'exiger la non-décroissance du capital naturel pris
comme un tout. Le débat est très ouvert, mais il apparaît de plus en plus clair que, dans une
perspective de gestion, la seule solution opératoire consiste à donner à la durabilité un contenu
environnemental autonome vis-à-vis du développement économique.
Quelle démarche peut-on imaginer pour rendre opératoires ces principes abstraits ? La définition
suivante peut, me semble-t-il, nous y aider : « Gérer, c'est agir délibérément dans le but d'influencer
un système d'action en fonction de buts explicites formulés en termes de performances, donc appuyés
sur un ensemble cohérent de jugements de valeur »4. Le passage de modèles abstraits à des références
concrètes, susceptibles de guider l'action, nécessite à mon avis une opération de « traduction » en
deux temps. Les principes d'une gestion durable doivent d'abord - c'est le débat social - être traduits
sous la forme d'un ensemble cohérent de ce que j'appellerai des « valeurs-objectifs ». Le partage de
ces valeurs d'ordre philosophique, éthique, politique, est une condition indispensable au
déclenchement de l'action collective. Dans un second temps - c'est le débat technique - ces valeurs
doivent elles-mêmes être déclinées en un ensemble de critères de performances, dont l'utilisation
débouchera enfin sur l'élaboration de normes et de références pour l'action. Les deux phases de
l'opération de traduction (qui dans la réalité ne se déroulent pas de manière successive, mais itérative)
doivent logiquement, et c'est un point important, mobiliser des collectifs de nature différente :
schématiquement, c'est à des collectifs socio-politiques que revient le rôle de définir les valeurs-
8 Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998
Depuis la conférence de Rio, et malgré les difficultés enregistrées au début de l'année 1997 lors du
Sommet de la Terre de New-York, la notion de développement durable poursuit son chemin, comme
on a pu le constater récemment au Sommet de Kyoto (décembre 1997). En France, les Assises du
développement durable, qui se sont tenues en 1996, ont donné une image du niveau de pénétration du
concept de développement durable dans les préoccupations des responsables de l'action publique.
L'indigence des contributions des « ministères qui préparent les hommes » (Education, Culture, etc.)
contrastait avec la percée d'une culture de la durabilité dans les contributions des « ministères qui
préparent les choses » (Industrie, Equipement, Agriculture, Aménagement du territoire). La politique
agricole en constitue un lieu d'application privilégié, en raison de l'importance des impacts
environnementaux des activités agricoles et forestières à l'échelle mondiale, de leur implication dans
l'aménagement du territoire, de leur rôle dans la qualité et la sécurité de l'alimentation, et des risques
de crise qu'a récemment rappelés l'affaire de la vache folle.
Cela dit, la prise en compte des impératifs environnementaux a été particulièrement laborieuse dans le
secteur agricole français, en dépit de l'appel prémonitoire lancé en 1978 par le regretté Jacques Poly5
en faveur d'une agriculture « plus économe et plus autonome ». La mise en place dans le cadre
européen, à partir de 1985, des premières mesures agri-environnementales (MAE) et notamment du
fameux article 19, n'est pratiquement pas suivie d'effet en France, alors que les Britanniques, puis les
Allemands et les Néerlandais, mettaient rapidement en place leurs dispositifs nationaux. C'est
seulement à partir de 1989 que nous développerons les premières opérations expérimentales,
l'impulsion décisive étant donnée en 1992-1993 par la réforme de la Politique agricole commune
(PAC). Longtemps réfractaires à toute remise en cause à fondement environnemental, les
professionnels conviennent alors en maugréant que le modèle de développement suivi depuis trente
ans pouvait poser des problèmes. Après l'heure de la résistance et la tentation du repli dans le bunker
institutionnel, vient alors l'heure de l'ouverture, encore timide, sur les multiples questions et les
multiples partenariats que met en jeu la réflexion sur une agriculture durable. Faciliter le changement
en redéfinissant les problèmes, justifier la recomposition des réseaux et des alliances, définir un
nouvel horizon qui permette aux adversaires d'hier d'élaborer des compromis autour d'objectifs
communs, tels sont les enjeux stratégiques du concept d'agriculture durable et les raisons de son
succès.
Dans de nombreux pays, quel que soit leur niveau de développement, la réflexion sur l'agriculture
durable est ainsi d'actualité. Pour l'Union européenne, la déclaration de Cork (novembre 1996) a
Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998 9
recherches qui permettront de répondre aux multiples questions que soulève, dans le domaine de
l'agriculture et du développement rural, le débat sur le développement durable.
Il est clair, à ce sujet, que de nombreux travaux s'inscrivent d'ores et déjà dans cette perspective : les
recherches sur la lutte biologique contre les ravageurs des cultures, sur la limitation des intrants et la
maîtrise des effluents, sur l'extensification des systèmes de production, sur la qualité des produits, sur
la gestion des espaces ruraux, en sont quelques exemples. L'enjeu consiste à fédérer en un tout
cohérent ces travaux dispersés et à renforcer l'ensemble.
Cette volonté politique se heurte néanmoins au fait que les chercheurs éprouvent de sérieuses
difficultés à s'emparer du concept de durabilité et à le traduire sous forme de questions et d'objets de
recherche pertinents. Ceci est lié, je crois, à trois difficultés principales, qui trouvent leur origine dans
le fonctionnement même de la recherche scientifique.
1) La première tient à la dimension éthique qui sous-tend la définition du développement durable et
lui confère un caractère conventionnel et normatif étranger à la démarche classique de la science.
Ceci met particulièrement mal à l'aise les chercheurs, qui considèrent non sans raison qu'il est de leur
rôle d'étudier les phénomènes tels qu'ils sont et non de décréter ce qu'ils devraient être. En
m'appuyant sur l'analyse ébauchée plus haut, j'avancerai de ce malaise l'interprétation suivante :
faute d'avoir suffisamment clarifié elles-mêmes, comme il est de leur devoir de le faire, la nature des
valeurs-objectifs sous les traits desquelles notre société entend se représenter l'idéal de
développement durable, les instances politiques ont jusqu'à présent eu trop tendance à se réfugier
derrière la science et à rejeter sur les chercheurs et leurs partenaires du développement la charge de
l'ensemble de l'opération de «traduction» que j ' a i évoquée. Or ceux-ci n'ont pas la légitimité
nécessaire pour décider des valeurs-objectifs, leur rôle spécifique consistant à instrumentaliser ces
valeurs, et bien entendu à participer en tant qu'experts, ou en tant que citoyens, au débat social et
politique.
Il est donc nécessaire, pour surmonter le malaise éprouvé par les chercheurs vis-à-vis du
développement durable, que l'on clarifie les rôles de chacun et que les instances politiques, au sens
large, assument plus nettement leurs responsabilités, pour poser aux chercheurs des questions apurées
des dimensions politiques ou éthiques sur lesquelles ils n'ont pas prise.
2) La seconde difficulté, c'est celle qu'éprouvent de plus en plus les chercheurs à penser globalement,
surtout dans les sciences de la nature, qui restent très dominées par le paradigme expérimental
classique et par les approches analytiques et réductionnistes qui vont de pair. Cette difficulté se
double de celles que l'on éprouve pour intégrer les connaissances issues des diverses disciplines
concernées, et plus encore pour piloter de manière concertée les recherches menées dans chacune de
ces disciplines. Le problème est encore aggravé lorsqu'il s'agit de faire travailler ensemble les
sciences de la nature et les sciences de la société. Or tel est précisément le cas en l'occurrence, le
concept de durabilité mêlant au minimum l'écologique, l'économique et le social.
Le corollaire de la difficulté ou du refus de penser globalement, c'est malheureusement l'incapacité à
répondre aux questions de la société. Ceci milite à mon avis pour que les institutions de recherche
prennent explicitement en charge, en tant qu'objet de recherche, la « traduction » scientifique du
concept de développement durable à différents niveaux d'organisation, et s'attachent en priorité à
produire des analyses critiques des « modèles de développement » de l'agriculture. C'est seulement
lorsqu'auront été conduites ces clarifications interdisciplinaires qu'il sera possible de faire l'inventaire
des questions à traiter, d'arrêter une stratégie de recherche globale et d'envisager les nécessaires
approfondissements par thème ou par discipline.
Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998 11
A leur décharge, il faut dire que les chercheurs, particulièrement dans les instituts de recherche
finalisée, sont soumis à une injonction paradoxale, dans la mesure où leur travail est de plus en plus
évalué sur des critères académiques et disciplinaires. Ceci se traduit par des réactions de rejet pur et
simple qui vont jusqu'à mettre en cause les notions même de demande sociale et de développement
durable, considérées comme non scientifiques et donc comme irrecevables. Suivant cette opinion, les
problèmes globaux ne relèvent pas de la science, mais de la politique. Cette façon d'évacuer la
demande sociale au nom de l'excellence scientifique n'est guère recevable : à qui d'autre qu'aux
chercheurs, en étroite interaction avec leurs partenaires socio-économiques, pourrait-il appartenir de
traduire la demande sociale en questions de recherche ?
3) La troisième difficulté, qui n'est pas sans rapport avec la précédente, tient à la prise en compte de
nouvelles échelles de temps et d'espace. Cette difficulté n'est pas nouvelle, mais elle est
considérablement accrue par l'impératif du long terme qui est à la base du concept de durabilité et par
l'élargissement concomitant des échelles spatiales concernées, imposé notamment, à l'extrême, par la
mondialisation des échanges économiques et la prise en compte de changements écologiques globaux
à l'échelle de la planète, tel l'« effet de serre ».
Ceci entraîne concrètement de très grandes
difficultés méthodologiques et métrologiques,
en particulier pour l'évaluation des pratiques
agricoles. Il ne s'agit plus seulement, en effet,
d'évaluer les effets de ces pratiques, c'est-à-dire
les transformations qu'elles entraînent au niveau
des objets qu'elles visent directement (par
exemple l'effet des pratiques culturales sur l'état
du sol et la croissance de la végétation cultivée),
mais aussi les conséquences qu'elles sont
susceptibles d'entraîner à plus ou moins long
terme sur n'importe quel autre objet ou système.
II s'agit là, et c'est bien le problème, d'un défi
quasi insurmontable pour le paradigme expéri-
mental classique, qui cantonne par principe le
chercheur dans un univers expérimental clos et
étroitement contrôlé, « tout étant égal par
ailleurs », alors que l'émergence de la notion de développement durable répond précisément à la
révélation du fait qu'il n'est plus possible de considérer que l'état et le devenir du monde sont
indépendants de nos pratiques quotidiennes.
Le petit schéma de la figure 1 (ci-dessus), qui n'a l'air de rien de prime abord, explicite ce problème.
L'univers expérimental des sciences de la nature s'inscrit, sauf exception, dans la case située en haut et
à gauche du schéma. La difficulté de sortir de cette case est déjà considérable lorsqu'il ne s'agit que
d'étudier les effets des pratiques étudiées (que l'on songe par exemple aux difficultés rencontrées pour
suivre les transferts spatiaux des produits polluants issus des intrants agricoles ou pour évaluer les
effets à moyen et long terme des pratiques d'élevage sur la santé animale). Elle devient comme je l'ai
dit proprement insurmontable lorsqu'il s'agit d'évaluer les conséquences de ces pratiques sur le reste
du monde, c'est-à-dire précisément sur tout ce qui n'est pas contenu dans l'univers expérimental. Quel
dispositif expérimental pourrait-il répondre à la question de l'influence de l'amélioration génétique de
la production laitière sur l'emploi ou sur l'occupation du territoire par l'élevage bovin laitier ? Aucun.
On est là dans le domaine des problèmes complexes, des recherches en situations réelles, singulières,
ni maîtrisées ni répétables, à mille lieues de la comparaison à des « témoins », du « tout égal par
12 Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998
ailleurs » et de l'universalité postulée des résultats expérimentaux. C'est donc en d'autres termes que
la question doit être posée.
Comment la recherche agronomique peut-elle construire un cadre d'analyse global pertinent face aux
questions qui lui sont posées en termes de développement durable ? Je n'ai bien entendu aucune
solution miracle à proposer, seulement des éléments de réflexion plus ou moins disparates. En ce qui
concerne les dispositifs et les démarches de recherche, on pense inévitablement au développement de
la pluridisciplinarité, des approches systémiques et de la modélisation6. Pour importants qu'ils soient,
ce ne sont cependant pas de ces aspects que je traiterai ici, mais plutôt de ceux qui sont liés aux
fonctions-clés que dans notre jargon de chercheurs nous appelons les fonctions de problématisation et
d'instrumentalisation, c'est-à-dire des manières de poser et de traiter concrètement le problème du
développement durable en agriculture.
« Un développement durable, c'est d'abord un développement viable aujourd'hui »7. Cette formule
s'applique en particulier aux cellules de base de l'activité agricole : les exploitations agricoles. Je
privilégierai ce niveau d'organisation pour montrer, sans aucune intention normative, comment il est
possible de décliner le concept de développement durable pour lui donner un contenu concret,
susceptible de fonder la formulation de questions de recherche, la construction d'outils de diagnostic
et l'élaboration de références. Je m'appuierai pour ce faire sur les travaux d'une instance socio-
politique qui a été mise en place par le ministère de l'Environnement : la Commission française du
développement durable (CFDD). Cette instance a eu le mérite d'expliciter les valeurs-objectifs qu'elle
Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998 13
propose, dont les principales sont les suivantes : équité sociale, emploi, occupation du territoire,
préservation de l'environnement et de la biodiversité8.
On peut dire, à propos de la durabilité du développement des exploitations agricoles, ce que l'on dit de
la reproduction de tout système ouvert : elle résulte des rapports que l'exploitation entretient avec son
environnement, au sens le plus large du terme. Ces rapports, je propose de les classer sous quatre
grandes rubriques 9 (figure 2, ci-contre) :
- le lien économique renvoie au marché et à l'insertion de l'activité productive des exploitations dans
des filières amont et aval, à travers notamment les produits qu'elles mettent sur le marché ;
- le lien social renvoie à l'insertion des agriculteurs et de leur famille dans les réseaux principalement
locaux de relations non marchandes, relations avec les autres agriculteurs comme avec l'ensemble des
autres acteurs sociaux ;
- le lien entre générations est une dimension particulière du lien social. Je la distingue ici parce qu'elle
renvoie à la fois à l'un des fondements du système de l'agriculture familiale, la transmission des
exploitations d'une génération à l'autre à l'intérieur de la famille, et à l'idéal de solidarité entre
générations, qui est au cœur de la définition du développement durable ;
14 Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998
- le lien écologique ou environnemental, enfin, renvoie aux rapports entre l'activité agricole et les
ressources et milieux naturels, avec pour enjeu principal le renouvellement des ressources naturelles
sur le long terme.
Cette classification simple des types de relations que les exploitations entretiennent avec leur
environnement permet, je crois (bien que ces types de relations ne soient à l'évidence pas
indépendants entre eux), de clarifier la question. En m'inspirant d'une expression popularisée par
l'Institut de l'élevage, j'avancerai donc la formule suivante : « Qu'est-ce qu'une exploitation agricole
durable ? C'est une exploitation viable, vivable, transmissible et reproductible » (figure 3, ci-dessus).
Examinons de plus près les critères de performances à travers lesquels il est possible de décliner ces
quatre composantes de la durabilité des exploitations de manière à traduire sous une forme opératoire
les valeurs-objectifs citées plus haut, ce que j'appelle instrumentaliser le concept de durabilité.
La viabilité dépend d'abord du niveau moyen de revenu, qui est lui-même fonction des revenus de la
production d'une part, du montant des concours publics à l'agriculture, primes et subventions diverses,
d'autre part. Il est utile d'y rajouter, dans une perspective élargie au système famille-exploitation, les
revenus liés aux activités non agricoles des ménages (que ces activités soient ou non liées à
l'exploitation) et, d'une manière générale, l'ensemble de leurs revenus, quelle qu'en soit l'origine. La
durabilité dépend de la sécurisation à long terme de chacune de ces sources de revenus.
Pour ce qui concerne les revenus de la production, on peut retenir deux aspects principaux :
- la sécurisation du système de production, qui dépend de ses performances technico-économiques,
mais aussi de qualités globales telles que son autonomie, son caractère plus ou moins diversifié, sa
souplesse et sa sensibilité aux aléas de toute nature. Ces qualités sont plus ou moins liées entre elles :
ainsi, les systèmes autonomes et diversifiés sont généralement considérés comme plus souples et plus
sûrs que les autres. La sensibilité à la sécheresse des systèmes laitiers herbagers est parfois citée
comme un contre-exemple de cette relation entre autonomie et sécurité, mais seule une comparaison
pluriannuelle permettrait d'en juger. Si les performances des systèmes d'élevage extensif varient en
effet plus largement que celles des systèmes intensifs sous l'influence des aléas climatiques, cette
variabilité ne met que rarement en cause l'équilibre de ces systèmes : le risque n'est pas fatalement
associé à l'aléa10;
- la sécurisation des débouchés et des prix, qui est négociée avec les participants de la filière aval, la
définition de la qualité des produits représentant le point-clé de cette négociation. L'un des principaux
enjeux qui se joue dans cette négociation est en fait l'indépendance des producteurs, c'est-à-dire leur
capacité à conserver à leur exploitation le statut de centres de décision autonomes, par opposition à ce
qu'il est convenu d'appeler leur intégration dans la filière. Je considère personnellement que cette
indépendance représente également un facteur important de la durabilité des exploitations.
compensations positives qu'ils trouvent dans l'exercice de leur métier. Il est à noter que dans la
plupart des cas, la diversification des activités est vécue positivement par les intéressés ;
- de facteurs exogènes, comme l'insertion dans les réseaux professionnels locaux, l'entraide, l'accès
aux services et les relations de proximité d'une manière générale. Ces facteurs sont fonction de la
densité et de la qualité du tissu agricole et rural local, de l'intensité et de la qualité des relations entre
les agriculteurs et les autres acteurs locaux, et, en particulier, de la diversification des relations de
partenariat dans lesquelles s'engagent les agriculteurs, question dont l'importance a été soulignée à
juste titre par l'expérimentation PDD.
La « transmissibilité » est très liée à la qualité des relations sociales et économiques que nous venons
d'évoquer et à la place de l'agriculture dans la dynamique locale de développement. L'image de
l'activité agricole, la représentation dans la société locale des métiers de l'agriculture et des modes de
vie des agriculteurs, les valeurs qui lui sont associées sont en effet des facteurs déterminants de la
motivation des jeunes à reprendre les exploitations.
Un problème particulier est relatif à l'image que se forment les futurs agriculteurs des exploitations de
leurs parents à travers les schémas de pensée qui leur sont transmis durant leur formation. On peut
penser à cet égard que le message techniciste et productiviste qui a largement dominé l'enseignement
professionnel agricole au cours des dernières décennies n'a pas contribué à faire évoluer l'agriculture
française dans le sens d'une durabilité accrue.
Se posent en outre divers problèmes pratiques liés à la succession. Ces problèmes d'ordre familial,
juridique et financier sont aujourd'hui alourdis par l'accroissement des capitaux immobilisés, suite à la
concentration des moyens de production, foncier, équipements, droits à produire... Ils se compliquent
du fait de l'évolution des formes et des conditions d'exercice, que reflètent mal les textes
réglementaires. Je citerai à ce sujet le problème-clé de l'évaluation de l'entreprise agricole, face au
développement des actifs incorporels, qui ne se limitent plus, tant s'en faut, aux baux ruraux : les
quotas betteraviers et laitiers, les droits à primes bovines, ovines et caprines, les droits de plantation
viticoles, etc., sont en principe hors marché. Les contrats, les marques et labels, les clientèles posent
également de délicats problèmes d'évaluation et de transmission11 .
Faut-il rappeler que l'agrandissement des structures, tendance lourde de l'évolution actuelle, entre
mécaniquement en concurrence avec toute politique d'installation ? Il alourdit en outre la transmission
des exploitations et peut, de ce point de vue, faire apparaître des contradictions entre l'amélioration de
la viabilité des exploitations et leur transmissibilité. Des solutions innovantes devront être inventées
pour faire face à ce type de difficultés. L'agrandissement rend aussi encore plus difficile l'installation
hors cadre familial, déjà très pénalisée dans la pratique, et qui apparaît pourtant de plus en plus
comme un complément indispensable aux successions familiales.
L'enjeu, c'est l'emploi agricole, la place de l'agriculture dans la société rurale et plus globalement
l'avenir de l'agriculture familiale elle-même.
Sur ce point, cf. BARTHÉLÉMY D.. 1997. Evaluer l'entreprise agricole. Paris. PUF. Collection Gestion.
16 Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998
pays tropicaux, où une moindre maîtrise technique, conjuguée à la grande fragilité de certains
milieux, entraîne parfois des dégâts considérables en très peu de temps. La majeure partie des
problèmes concerne les conséquences des pratiques agricoles à distance (diffusion de polluants dans
les nappes phréatiques, les cours d'eau, les estuaires, la mer) et/ou à long terme (accumulation de
polluants dans les sols, déclenchement de processus érosifs, etc.). Localement, ce sont donc
essentiellement des conséquences en retour qui affectent indirectement la durabilité de l'activité
agricole : réglementations restrictives, mesures fiscales, détérioration de l'image des systèmes de
production et des produits, etc. De ce point de vue, l'acceptabilité sociale des systèmes de production
dépend de la qualité du lien écologique.
D'une manière générale, la diversité des systèmes de production et des itinéraires techniques, leur
adaptation aux milieux locaux, sont des facteurs importants de la qualité du lien écologique.
L'uniformisation des techniques de production, tendance constamment associée à la conception
dominante, qui assimile le progrès technique en agriculture à la « maîtrise du milieu », est un facteur
de risque aussi bien en termes de biodiversité qu'en termes d'érosion, de dégradation des sols, voire de
pollution, lorsqu'elle s'accompagne d'une intensification généralisée des pratiques productives.
Le lien écologique s'incarne dans le lien au territoire, qui devient un axe central du développement
local, comme en témoigne la montée des « nouvelles fonctions » de l'agriculture (protection de
l'environnement et de la biodiversité, entretien de l'espace, production de paysage, aménagement du
territoire). Cet aspect de la durabilité est particulièrement important en élevage, parce que le lien au
sol y est beaucoup plus labile qu'en production végétale, et donc susceptible de se distendre, voire de
disparaître, comme dans les systèmes d'élevage hors-sol.
La qualité du lien écologique prend enfin une dimension symbolique, à travers la qualité des relations
homme-nature dans les représentations sociales de l'activité agricole. Cette dimension symbolique
retentit de plus en plus fortement sur l'ensemble des autres « liens ». L'image des systèmes de
production devient, par exemple, une composante essentielle de la qualité des produits agricoles. De
même, l'idée que se font les consommateurs de la qualité des relations homme-animal et du bien-être
animal deviendra probablement un facteur de plus en plus important de la durabilité des systèmes
d'élevage.
La perspective du développement durable souligne le fait que l'avenir des exploitations agricoles ne
peut plus être évalué exclusivement, comme on a encore trop souvent tendance à le faire, à l'aune de
leurs performances technico-économiques. Il apparaît donc nécessaire, pour se placer dans la
perspective du développement durable, de réviser notre façon d'évaluer les systèmes d'exploitation, de
préciser les valeurs qui fondent cette démarche, de forger des indicateurs qui les traduisent
concrètement et d'élaborer les référentiels correspondants. L'approfondissement de cette démarche,
qu'a adoptée, par exemple, l'expérimentation PDD, et qu'il convient de poursuivre, sans tomber pour
autant dans le piège d'une « objectivation » normative de la durabilité des systèmes d'exploitation,
représente un enjeu important pour tous les acteurs du développement rural.
Je me suis focalisé sur le niveau de l'exploitation agricole. Mais la réflexion doit se prolonger à
d'autres niveaux d'analyse. Je pense en particulier à deux d'entre eux :
- celui des agricultures locales tout d'abord : il n'y a pas d'exploitations vivantes dans des agricultures
mortes ! Je ne développerai pas ici cet aspect, qui a été abordé notamment dans l'expérimentation
PDD, à travers le « diagnostic de territoire ». Il me semble qu'une démarche comparable à celle qui a
été appliquée à l'exploitation permet d'identifier un certain nombre de variables indicatrices de la
durabilité des agricultures locales, telles que l'ouverture de la profession agricole sur la vie politique
Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998 17
et sociale locale et la qualité de son partenariat, l'organisation des filières et la maîtrise collective de
la qualité des produits mis en marché, la diversité et la complémentarité des systèmes de production
en présence, en particulier pour ce qui concerne l'occupation du territoire, la valorisation de ses
ressources, la qualité des paysages produits ;
- celui de ce que j'appelle les « modèles de développement », cette expression recouvrant l'ensemble
plus ou moins cohérent des grands choix techniques et économiques qui déterminent l'évolution d'un
secteur de production agricole.
Il ne s'agit pas de remettre en cause le progrès des techniques. Tout au contraire, les analystes
s'accordent pour conclure que l'existence de trajectoires de développement durables, conciliant la
croissance du capital « fabriqué » avec la protection du capital « naturel » est conditionnée par la
dynamique du progrès technologique. Le problème tient à l'orientation qu'il convient de lui donner.
Malheureusement, la réflexion sur le progrès technique se préoccupe par nature, si je puis dire,
davantage du contenu que du contenant. Par exemple, les discussions sur les technologies
automobiles « propres » oublient de considérer les grands choix qui sont derrière : ceux du véhicule
individuel, du transport routier, etc. Or ce sont ces choix-là, c'est-à-dire ceux qui portent sur ce que
j'appelle les modèles de développement, qui sont réellement déterminants pour l'avenir ! Il en va de
même en agriculture où la réflexion sur la durabilité des modèles de développement, bien
qu'absolument fondamentale, me semble beaucoup trop rarement abordée. Je vais donc tenter
d'expliquer brièvement dans quel esprit il nous faut, je crois, nous attaquer à cette réflexion.
Que nous le voulions ou non, l'agriculture moderne est devenue ce que d'aucuns appellent un
« mégasystème technologique » à l'instar du nucléaire ou de la médecine, pour prendre des exemples
très différents. La conséquence, c'est que, comme les autres systèmes technologiques, l'agriculture est
de plus en plus soumise à des risques qui sont eux-mêmes d'origine technologique. Ces risques sont
de deux types principaux :
- Les risques technologiques majeurs, caractérisés par une probabilité très faible mais des
conséquences très graves. La catastrophe de Tchernobyl, les scandales du sang contaminé et de
l'hormone de croissance en sont des exemples. En élevage, l'apparition de l'Encéphalopathie
spongiforme bovine, première épizootie technogène connue, en est une autre illustration (si tant est
que son origine soit effectivement liée à la défaillance des techniques industrielles de stérilisation des
déchets d'équarrissage utilisés pour la fabrication des farines de viande au Royaume-Uni) ;
- les risques de rejet par la société des techniques utilisées. Ce rejet peut lui aussi entraîner des
conséquences très importantes : les protestations des mouvements écologistes ont ainsi entraîné
l'abandon du programme nucléaire allemand. Le boycott du « veau aux hormones » et, plus
récemment, la crise de la vache folle et la désaffection temporaire des consommateurs vis-à-vis de la
viande bovine témoignent de la prégnance particulièrement forte de ce type de risque dans le domaine
agricole (et sans doute plus particulièrement en élevage), en raison de l'hypersensibilité de nos
sociétés en matière de santé et de sécurité alimentaire.
Ces risques sont générateurs de crises qui manifestent, à mon avis, le caractère non durable de
certains modèles techniques de développement et qui s'accompagnent de conséquences indésirables,
en particulier pour les exploitants agricoles. Favoriser l'évolution vers un développement durable tout
en évitant ces crises constitue donc, je crois, un objectif pertinent. Il s'agit en fait de maîtriser
l'utilisation des techniques, et en particulier d'éviter que s'applique la fameuse Loi de Gabor : « Tout
ce qui est techniquement réalisable sera réalisé, quoiqu'il en coûte sur le plan moral ».
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Le problème-clé, du point de vue du développement des techniques, est donc celui de la prévision et
de la gestion des risques, puisqu'aussi bien la technique n'aura jamais le pouvoir de nous éviter
l'incertitude et les risques dont s'accompagne toute visée d'avenir. Identifier et évaluer les risques liés
au développement technologique, appliquer le principe de précaution sans tomber dans un
immobilisme stérilisant, c'est donc contribuer à construire la durabilité du développement de
l'agriculture. C'est dans cet esprit que nous devons, je crois, examiner les modèles de développement
qui sous-tendent le développement actuel des différents secteurs de notre agriculture.
Zootechnicien, je me suis personnellement livré à cet exercice à propos de l'élevage bovin laitier. J'en
concluais que le modèle de l'intensification de la production laitière, qui repose sur l'agrandissement
continu des exploitations et des troupeaux, sur l'amélioration génétique des performances de
production des vaches laitières et l'hégémonie de la race Prim'Holstein, et sur le recours croissant au
maïs ensilage, au détriment de l'utilisation des surfaces en herbe, entre en contradiction avec la
plupart des valeurs-objectifs d'un développement durable et s'avère porteur de différents risques
technologiques, dont les plus importants sont de nature environnementale12. Le modèle de
développement de l'élevage porcin, qui est entré dans une crise ouverte, mériterait de même une
analyse approfondie. Faute de compétences suffisantes, je ne ferai qu'esquisser ici cette analyse pour
illustrer la démarche que je préconise.
Le lien environnemental
Sur le plan de l'environnement, le sens de l'évolution ne fait malheureusement guère de doute. Les
réels efforts engagés en faveur de la maîtrise des pollutions sont loin d'être à la hauteur des enjeux et
sont battus en brèche par la poursuite du processus de concentration : dans les ZES, le déséquilibre
s'est accru. Une fois épuisés les moyens qui permettent de réduire la pollution à la marge
(principalement en réglant mieux les apports alimentaires pour limiter la teneur en azote des
effluents), le traitement industriel des lisiers apparaît comme la seule solution qui permette de ne pas
remettre en cause le modèle de développement adopté. C'est donc la solution sur laquelle reposent
actuellement tous les espoirs. Encore faudrait-il que les méthodes choisies n'aboutissent pas à
relarguer dans l'atmosphère, sous forme d'ammoniac, une partie de l'azote contenu dans les produits
traités. Faute de quoi, il ne s'agirait certainement pas d'une solution durable. L'ammoniac est un gaz
polluant à fort effet de serre et la Bretagne ne pourra pas durablement se débarrasser de l'ammoniac
qui l'empoisonne en le confiant tout bonnement aux vents d'Ouest. Confrontés au même problème, les
Néerlandais et les Allemands sont, pour leur part, extrêmement attentifs aux rejets atmosphériques
d'ammoniac.
Le lien social
Considérons d'abord les effets de la concentration sur l'emploi. Le constat est simple : plus les
élevages sont importants, moins ils créent d'emploi. Ainsi, les porcheries comptant entre 100 et 200
truies créent en moyenne deux fois plus d'emplois que les porcheries qui comptent plus de 200 truies
(un travailleur pour 46 truies contre un travailleur pour 93 truies).
Un autre problème concerne l'évolution des modèles techniques de développement de la production
porcine. Revenons un peu en arrière : traditionnellement, le naissage était une activité consommatrice
de main-d'œuvre, répartie en petits ateliers dans des exploitations disposant de peu de capitaux. Mais
la plupart de ces ateliers ont aujourd'hui disparu et ce secteur est aujourd'hui moribond parce que la
profession n'a jamais réussi à trouver une solution équilibrée et équitable pour régulariser le marché
du porcelet, extrêmement instable (les prix varient du simple au double selon la conjoncture). Le
secteur engraissement, plus concentré, caractérisé par son caractère spéculatif, a prospéré aux dépens
des naisseurs, avec une rémunération du travail en moyenne deux fois supérieure et une meilleure
rentabilité du capital. Finalement, ce déséquilibre chronique a assuré le succès du modèle naisseur-
engraisseur, par ailleurs le plus fiable sur le plan sanitaire, sur lequel a reposé l'essentiel du
développement jusqu'à ces dernières années, spécialement dans l'Ouest.
Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998 21
Aujourd'hui, le degré de concentration spatiale auquel on est parvenu en Bretagne impose, qu'on le
veuille ou non, un redéploiement géographique, d'ailleurs entamé au profit des régions voisines, Pays-
de-Loire et Basse-Normandie. Cependant, des créneaux potentiels de développement de l'élevage
porcin existent ailleurs, dans pratiquement toutes les zones céréalières, dont les exploitations
disposent à la fois de céréales et d'oléoprotéagineux susceptibles de fournir l'essentiel d'une ration
bon marché et des surfaces nécessaires à l'épandage. En dépit des résistances d'ordre culturel et du
manque de savoir-faire qui constituent des obstacles réels, mais pas infranchissables, à l'adoption de
la production porcine, les céréaliers manifestent, un peu partout, un intérêt croissant pour cette
production. Disposant de capitaux, mais de peu de main-d'œuvre, ils s'intéressent à l'engraissement,
voire au modèle nouveau du post-sevrage-engraissement, plutôt qu'au naissage, plus technique, plus
exigeant en main-d'œuvre et beaucoup moins rémunérateur. On en est sans doute à une période
charnière, dont les enjeux sont à la fois la redistribution spatiale de la production et la redéfinition des
modèles techniques, avec un retour de la séparation des ateliers de naissage et des ateliers
d'engraissement, ou plus probablement de post-naissage-engraissement.
Dans ce contexte, le problème qui commence à se poser un peu partout est celui de
l'approvisionnement en porcelets. D'un côté, les éleveurs des zones les plus concentrées de France et
des autres pays européens, qui disposent de capitaux et de savoir-faire, cherchent logiquement à
délocaliser en priorité l'engraissement et exportent des porcelets. C'est bien entendu le cas des
éleveurs bretons, qui désirent néamoins conserver la maîtrise de l'ensemble de la filière de production
et souhaiteraient implanter en zones céréalières, là où cela sera possible, des ateliers d'engraissement
intégrés. De l'autre côté, les opérateurs locaux cherchent à sécuriser leur approvisionnement, ce qui
les conduit à créer des maternités collectives, ateliers industriels de grande dimension (500 à 1 000
truies, voire davantage) conduits par des salariés. Enfin, certains groupements de producteurs ou
certaines firmes d'alimentation du bétail montent des maternités fonctionnant sur le même modèle
dans l'objectif de créer la demande en incitant les céréaliers à monter des ateliers de post-sevrage-
engraissement. C'est par exemple la démarche de la firme Sanders, qui réalise un atelier de naissage
en Picardie. Ce qui se profile derrière cette dernière évolution, c'est tout simplement le modèle
d'intégration qui s'est imposé en élevage avicole.
La situation est donc très ouverte et il est clair que des enjeux de plus en plus stratégiques pèsent sur
le naissage et sur l'organisation du marché des porcelets. La solution durable en termes d'emploi,
d'occupation du territoire et de protection de l'environnement consisterait à adopter à l'échelle
nationale une politique résolue d'installation de jeunes sur de petites structures d'élevage naisseur, en
leur garantissant des débouchés et des prix stables assurant la viabilité de leurs exploitations. Cela
supposerait de la part de la profession une prise de position nouvelle en faveur de l'installation, la
contractualisation des échanges, le renoncement au caractère spéculatif de l'engraissement... Fera-t-on
ces choix ? Il ne semble pas qu'on s'y prépare. A l'inverse, c'est, je le crains, l'industrialisation
complète de l'élevage porcin en France qui est en marche, avec toutes ses conséquences sociales et
politiques, que pourtant la profession récuse.
Or l'industrialisation de l'agriculture ne peut apparaître comme une voie de développement durable, à
la lumière de ce qui a été dit plus haut des objectifs poursuivis. Une agriculture durable repose en
effet sur des exploitations susceptibles de remplir dans la durée, individuellement ou collectivement,
à l'échelle locale, les trois fonctions que l'on s'accorde aujourd'hui à reconnaître aux agriculteurs :
- une fonction économique de production de biens et de services, soutenant directement ou
indirectement la création d'emplois ruraux ;
- une fonction sociale d'occupation du territoire, d'animation du monde rural et de transmission d'un
patrimoine culturel spécifique ;
22 Courrier de l'environnement de l'INRA n°33, avril 1998