Les réseaux d’automates au cœur du calcul
naturel
Kévin Perrot, Sylvain Sené
Depuis la naissance de la science informatique moderne dans les années
1930-1940, la biologie n’a eu de cesse d’inspirer ses développements sur les
plans théorique et appliqué (réseaux de neurones, automates cellulaires, cal-
cul moléculaire...). Réciproquement, depuis les années 1960, l’informatique
joue un rôle fondamental dans les avancées en science du vivant. Il n’y a
qu’à voir les innovations réalisées en algorithmique des séquences, en biologie
structurale et en phylogénie pour se rendre compte de l’influence de notre
science sur la biologie. Au delà de ces champs de recherche, Jacob et Mo-
nod [9] ont mis en avant le caractère essentiel des régulations biologiques, et
donc de la transmission d’information. Leurs travaux ont ouvert la voie à un
nouveau domaine, ancré en mathématiques et en informatique et visant la
compréhension du vivant, s’attachant à analyser la manière dont les entités
biologiques interagissent pour engendrer les phénomènes observés. Du point
de vue de l’informatique, il s’agit de comprendre comment ces transmissions
d’information engendrent les calculs opérés par les organismes étudiés, ce
qui correspond exactement à la définition originelle de bio-informatique telle
qu’introduite par Hesper et Hogeweg [8] : l’étude des processus informa-
tiques dans les systèmes biologiques .
Dans ce cadre, nous proposons un survol introductif du modèle des réseaux
d’automates booléens. Après avoir défini l’objet mathématique, nous parcour-
rons son histoire et les liens qu’il entretient avec l’informatique et la biolo-
gie. Une première série de résultats théoriques montrera que les rétroactions
jouent un rôle moteur dans la complexité des phénomènes de régulation, et
une seconde série témoignera de la difficulté à analyser la dynamique de tels
systèmes.
Les réseaux d’automates booléens
Le modèle mathématique des réseaux d’automates capture de façon gé-
nérale les systèmes composés d’entités en interaction (qui incluent donc les
1
phénomènes de régulation). Un réseau d’automates peut être vu comme un
ensemble de machines exécutant des calculs (les automates), qui dépendent
des informations qu’elles échangent avec d’autres machines du réseau. Dans
le contexte de cet article, à des fins de simplification, nous nous restreignons
aux réseaux d’automates booléens, dans lesquels les informations transmises
et retenues par les automates, sont binaires (0 ou 1). Plus formellement,
dans un réseau d’automates booléens de taille n (composé de n automates
indexés par [n] = {0, . . . , n − 1}), chaque automate i ∈ [n] possède un état
booléen xi ∈ {0, 1}, et met à jour son état selon une fonction locale fi :
{0, 1}n → {0, 1}. L’affectation d’un état à tous les automates du réseau donne
une configuration x ∈ {0, 1}n . Les fonctions locales définissent les influences
des automates les uns sur les autres, capturées par un graphe d’interaction.
Il s’agit d’un graphe orienté composé d’un sommet par automate, avec un
arc de l’automate i vers l’automate j lorsque l’actualisation de l’état de j,
c’est-à-dire fj (x), dépend effectivement de l’état de i, c’est-à-dire xi . On
ajoute généralement des signes à ces dépendances, pour spécifier la nature de
l’influence : un signe + sur l’arc (i, j) spécifie que l’automate j tend à mimer
l’état de l’automate i ; un signe − souligne quant à lui que j tend à prendre
l’état opposé de celui de i. Par exemple, pour la fonction fj (x) = xi ∨ ¬xj ,
le graphe d’interaction correspondant a un arc positif (i, j) et une boucle
négative (j, j). Dans le cas d’une fonction fj (x) = xi ⊕ xj (avec ⊕ le ou
exclusif ), le graphe d’interaction contient l’arc (i, j) et la boucle (j, j) signés
à la fois positivement et négativement.
La donnée des fonctions locales est une description statique (syntaxique)
du réseau. Pour obtenir un système dynamique discret sur l’espace {0, 1}n
qui permettrait d’appréhender la transmission d’information et les calculs
opérés, il faut en outre lui associer un mode de mise à jour. Ce dernier
détermine la manière dont les automates mettent à jour leur état dans le
temps discret. Parmi les modes de mise à jour les plus présents dans la
littérature, se trouvent :
— le mode parallèle, qui est déterministe et qui actualise l’état de chaque
automate à chaque étape de temps, et
— le mode parfaitement asynchrone, qui est non-déterministe et qui ac-
tualise l’état d’un automate à chaque étape de temps.
Le couple (f, µ), avec f un réseau d’automates et µ un mode de mise à jour,
définit un système dynamique fµ : {0, 1}n → {0, 1}n , qui peut être représenté
par un graphe de transition. Cette description dynamique (sémantique) est
un graphe orienté qui a pour ensemble de sommets {0, 1}n (l’espace des
configurations), et un arc de x vers y, appelé transition, lorsque fµ (x) = y
dans le cas déterministe, ou y ∈ fµ (x) dans le cas non-déterministe. On a
2
f0 (x) = x0 ∨ x1
f1 (x) = x0 ∧ ¬x1 011 111 011 111
f2 (x) = x1 ⊕ x2
010 110 010 110
+
− +
1 0 001 101 001 101
± +
000 100 000 100
2 ±
Figure 1 – Fonctions locales d’un réseau d’automates booléens de taille
n = 3 (à gauche en haut), son graphe d’interaction (à gauche en bas, avec ±
pour les dépendances à la fois positives et négatives), son graphe de transition
pour le mode de mise à jour parallèle (au centre), et son graphe de transition
pour le mode de mise à jour parfaitement asynchrone (à droite). Dans le
mode parallèle la configuration 011 a pour image fp (011) = 100 où tous les
automates changent d’état (en effet, f0 (011) = 0∨1 = 1, f1 (011) = 0∧¬1 = 0
et f2 (011) = 1 ⊕ 1 = 0), ce qui se traduit dans le mode parfaitement asyn-
chrone par trois transitions possibles fa (011) = {111, 001, 010} où chacun des
automates peut mettre à jour son état de façon non-déterministe.
par exemple :
— fp (x) = (f0 (x), . . . , fn−1 (x)) pour le mode parallèle p, et
— fa (x) = {(x0 , . . . , xi−1 , fi (x), xi+1 , . . . , xn−1 ) | i ∈ [n]} pour le mode
parfaitement asynchrone a.
Un exemple est proposé en figure 1. Sur cette figure, on observe que
les dynamiques parallèle et asynchrone sont bien différentes, ce qui souligne
la sensibilité des réseaux aux modes de mise à jour. Dans la dynamique pa-
rallèle, chaque configuration a une et une seule transition possible 1 alors que,
dans le cas asynchrone, chaque configuration peut avoir plusieurs transitions
possibles, comme par exemple la configuration 010. Ce qui nous intéresse en
termes de transmission d’information et de calcul, ce sont les chemins dans
la dynamique (trajectoires), et ce vers quoi ces chemins mènent (comporte-
ments limites, qui sont les composantes fortement connexes terminales 2 du
graphe de transition.). Deux types de comportement limite nous intéressent
particulièrement : les configurations stables et les oscillations stables, com-
munément appelés points fixes et cycles limites dans le cas déterministe. Dans
1. Cette propriété est vérifiée par tout mode de mise à jour déterministe.
2. C’est-à-dire desquelles ne sort aucune transition.
3
l’exemple de la figure 1, on observe que la dynamique selon le mode parallèle
possède deux points fixes fp (000) = 000 et fp (001) = 001, et un cycle limite
de période quatre 3 fp4 (100) = fp3 (110) = fp2 (101) = fp (111) = 100. On re-
marque également que les points fixes du mode parallèle sont aussi des points
fixes du mode asynchrone, car aucun automate ne change d’état lors de l’ap-
plication de sa fonction locale. Dans le mode asynchrone, on a de plus une
oscillation stable composée des configurations 100, 110, 101, 111 (il s’agit ici
du même ensemble de configurations que le cycle limite du mode parallèle,
mais ce n’est pas toujours le cas). Une trajectoire est une séquence de configu-
rations obtenues par des transitions successives dans le système dynamique,
par exemple (010, 011, 111, 111, 101, 111, 110) pour le mode asynchrone sur la
figure 1.
Un modèle de calcul naturel
Du point de vue de l’informatique et des mathématiques, les réseaux
d’automates sont une famille de systèmes dynamiques discrets, qui peut être
utilisée pour capturer des phénomènes biologiques. Ces phénomènes biolo-
giques sont en général décrits à la suite d’expérimentations en laboratoire
humide . Cette première description peut être assez éloignée du forma-
lisme des réseaux d’automates booléens (même si, en pratique, le langage
utilisé est proche de la logique propositionnelle), ce qui nécessite une étape
de traduction. Par exemple, dans le cadre de la modélisation des réseaux
de régulation génétique, chaque gène est représenté par un automate (pour
faire simple) dont l’état booléen représente son état d’expression (1 pour ac-
tivé, 0 pour inhibé). Cet état représente le fait qu’il soit transcrit (ou non)
en ARN messager puis traduit (ou non) en protéine(s). L’expression d’un
gène dépend essentiellement de l’expression des autres gènes de son réseau
(plus précisément des taux de concentration des protéines produites). On
peut alors décrire des observations sous la forme si les gènes A et B sont
exprimés, alors le gène C est inhibé . Lorsque de telles spécifications sont
incomplètes (ce qui est toujours le cas), on peut construire plusieurs réseaux
d’automates qui les satisfont. Des informations supplémentaires (observa-
tions temporelles de rapidité des réactions en chaı̂ne, différents paliers d’ac-
tivation...) peuvent permettre de réduire cet ensemble de modèles. On a alors
deux types de modèle : d’un côté le modèle mathématique des réseaux d’au-
tomates, de l’autre des modèles biologiques correspondant à des instances
du modèle mathématique. L’intérêt de l’analyse de la dynamique limite de
3. On note f k (x) l’application itérée k fois de la fonction f à partir de x, c’est-à-dire
par exemple f 4 (x) = f (f (f (f (x)))) pour k = 4.
4
tels modèles réside dans le fait que les configurations et les oscillations stables
du réseau d’automates sont assimilables aux phénotypes (types cellulaires,
tissus...) et aux rythmes biologiques (circadien, cardio-respiratoire, cycle cel-
lulaire...) émergeant du système.
Ce qui est certain, c’est qu’aucun modèle biologique ne pourra représenter
parfaitement la réalité. En effet, étant une abstraction d’observations in-
complètes de la réalité, on ne peut espérer que ces modèles capturent la to-
talité des paramètres en jeu dans le système réel. Comme l’écrivent Delahaye
et Rechenmann [5] : Tout modèle est faux, et c’est très bien ! La qualité
d’un modèle s’évalue à son utilité plutôt qu’à sa correction au regard de la
réalité. Les modèles des réseaux d’automates en sont de parfaits exemples.
La simplicité de leur définition force leur incorrection vis-à-vis des systèmes
qu’ils modélisent, de même qu’elle est grandement utile car elle fait porter
l’attention sur l’essence des interactions et des transmissions d’information
qui engendrent la complexité observée. Il s’agit ainsi d’une modélisation qua-
litative permettant d’énoncer des propriétés générales des systèmes, car cette
simplicité libère les modèles de nombreux paramètres.
Jusque là, nous avons présenté le modèle des réseaux d’automates au tra-
vers d’allers-retours entre la biologie et l’informatique mais, une fois passé au
modèle mathématique, il convient de l’étudier en profondeur per se. Ces ins-
pirations tirées de phénomènes réels offrent en effet de nouveaux objets aux
mathématiciens et informaticiens, posant de nouvelles questions sur la théorie
des systèmes dynamiques, la combinatoire, et la science du calcul (en particu-
lier au travers de la complexité et de la calculabilité) : un réseau d’automates
associé à un mode de mise à jour peut être vu comme un programme, dont
la dynamique est l’exécution d’un calcul. S’inspirer de la phénoménologie, en
tirer des modèles de calcul, les étudier en profondeur, puis les utiliser pour
mieux comprendre les phénomènes naturels, est ce qui fonde le domaine du
calcul naturel. D’un côté, il s’agit d’envisager la nature comme un ensemble
de processus calculatoires à différentes échelles, et d’utiliser la science in-
formatique pour les analyser ; de l’autre, il s’agit d’observer la nature pour
découvrir et imaginer des façons nouvelles de calculer. Cette vision du calcul
au sein de la nature, et des aspects naturels du calcul, soulève un intérêt
croissant de la communauté scientifique, et nous croyons qu’il s’agit d’une
direction prometteuse à la fois pour mieux comprendre le vivant et pour le
développement de nouvelles technologies.
5
Une histoire croisée
Bien que le calcul naturel paraisse être un domaine assez récent, il existait
déjà aux fondements de l’informatique moderne. Outre le modèle des ma-
chines de Turing inspiré du mathématicien devant sa feuille [24], les réseaux
de neurones ont été introduits par McCulloch et Pitts [12] pour modéliser
les processus cérébraux, et les automates cellulaires ont été développés par
von Neumann et Ulam [14] pour conceptualiser l’auto-réplication observée en
biologie. Par ailleurs, ces trois modèles ont donné naissance à des pans entiers
de l’informatique moderne et à leur développement. Les machines de Turing
ont directement permis de définir le concept de calculabilité 4 qui est le pre-
mier pilier de la science informatique. Les réseaux de neurones de McCulloch
et Pitts ont quant à eux notamment donné naissance à la théorie des auto-
mates finis [11], et ont participé à celle de l’intelligence artificielle [21, 13].
En souhaitant comparer les automates naturels et artificiels et abs-
traire la structure logique de la vie , von Neumann a créé un des premiers
modèles mathématiques d’architecture d’ordinateur parallèle. Ces deux der-
niers modèles sont en fait des cas particuliers de réseaux d’automates (le
premier avec des fonctions locales à seuil, le second sur une grille avec une
homogénéité spatiale).
À l’instar de l’informatique moderne qui s’est largement inspirée de la
biologie, cette dernière fait largement appel à la première depuis que Jacob
et Monod ont défendu le choix d’une approche systémique en science du
vivant. Les réseaux d’automates sont notamment devenus un modèle cen-
tral pour la modélisation qualitative en biologie moléculaire depuis la fin des
années 1960. Ils possèdent en effet les bonnes propriétés pour capturer les
caractéristiques structurelles et dynamiques des systèmes biologiques au ni-
veau de la cellule, comme les réseaux de régulation génétique. Par ailleurs,
la compréhension des processus de régulation est un problème abstrait que
la biologie ne peut résoudre par elle-même. Cette observation fondamen-
tale a été faite en parallèle par Kauffman et Thomas dans le contexte de
la régulation génétique, qui soulignèrent, dans [10, 22], l’inadéquation des
techniques expérimentales pour aborder le problème dans son entièreté. Bien
qu’elles permettent d’acquérir une fine connaissance des éléments biologiques
étudiés (sujette à l’interprétation humaine, aux erreurs d’observation, aux
biais statistiques...), pour des raisons de complexité notamment, elles empê-
chent de mettre ces connaissances en perspective et d’obtenir suffisamment
de recul pour comprendre les causalités en jeu au sein des combinaisons de
4. La calculabilité est le domaine à l’interface de l’informatique et des mathématiques
s’attachant à comprendre ce qu’il est (im)possible de calculer.
6
régulations. Sur la base de ce constat, ils introduisirent de premiers modèles
de réseaux de régulation génétique en se fondant sur les réseaux d’automates
booléens. La communauté scientifique de biologie des systèmes a vite compris
l’intérêt de ces réseaux, qui sont rapidement devenus le modèle mathématique
le plus utilisé et le plus influent dans le domaine de la modélisation qualitative
des phénomènes de régulation biologique.
Les liens entre structure et dynamiques
La principale force du modèle mathématique des réseaux d’automates
booléens est la portée générale des résultats obtenus. En effet, par sa capa-
cité à abstraire de nombreux détails des systèmes réels modélisés, le modèle
mathématique offre un large potentiel d’applications. Ces applications peu-
vent concerner non seulement la vérification de la cohérence de résultats expé-
rimentaux et l’aide au choix des prochaines expériences à mener, mais encore
la prédiction du comportement d’un système. Voici un premier exemple de
résultat théorique associé à de potentielles applications.
Théorème 1 ([20]). Si le graphe d’interaction d’un réseau de n automates
est acyclique, alors sa dynamique converge en au plus n étapes vers une
unique configuration stable.
Pour le mode parallèle, le théorème 1 conclut que fpn est une fonction
constante, c’est-à-dire qu’il existe une configuration x̃ ∈ {0, 1}n telle que,
pour toute configuration x, on a fpn (x) = x̃. Dans le mode parfaitement
asynchrone, le théorème 1 conclut que fa possède une trajectoire de longueur
au plus n depuis toute configuration x vers la configuration x̃. Il peut alors
être appliqué pour vérifier la cohérence d’un modèle biologique et aider au
choix des expériences à mener : si plusieurs configurations stables sont ob-
servées mais que le graphe d’interaction est acyclique, c’est que le modèle
est incohérent, et qu’il doit exister des interactions créant des cycles dans le
graphe d’interaction. Le théorème 1 permet également de prédire le compor-
tement d’un modèle biologique : si le graphe d’interaction est acyclique et que
la dynamique est inconnue, on peut prédire qu’il y aura une unique configu-
ration stable. Les résultats théoriques donnent en outre des pistes d’explica-
tion mathématique à des phénomènes observés. Par exemple, le théorème 1
montre que les cycles dans le graphe d’interaction, également appelés boucles
de rétroaction (où une entité agit, parfois indirectement, sur elle-même),
sont des moteurs de la complexité dynamique : sans eux, l’évolution est
simple car, peu importe la configuration initiale, le système convergera
toujours vers la même configuration stable.
7
Parmi les cycles du graphe d’interaction, on distingue les cycles positifs
qui comportent un nombre pair d’arcs négatifs, et les cycles négatifs qui
comportent un nombre impair d’arcs négatifs. Sur l’exemple de la figure 1,
le cycle entre les automates 0 et 1 est positif (zéro arc négatif), alors que le
cycle de l’automate 1 vers lui-même est négatif (un arc négatif). L’état d’un
automate est inversé lorsque qu’il traverse un arc négatif. En revanche,
en traversant un nombre pair d’arcs négatifs, cette information revient à
l’identique sur l’automate lui-même. Un cycle positif est donc intuitive-
ment bon pour la stabilité. Ce lien intuitif entre les cycles positifs et les
configurations stables d’un réseau a été conjecturé par Thomas, et il a fallu
attendre quelques décennies pour en avoir une démonstration formelle.
Théorème 2 ([23, 19, 15]). Si la dynamique d’un réseau d’automates possède
plusieurs configurations stables distinctes, alors son graphe d’interaction con-
tient un cycle positif.
De façon analogue, dans le cadre asynchrone, il existe un lien entre les
oscillations stables dans la dynamique et les cycles négatifs dans le graphe
d’interaction.
Théorème 3 ([23, 18]). En asynchrone, si la dynamique d’un réseau d’auto-
mates possède une oscillation stable, alors son graphe d’interaction contient
un cycle négatif.
Nous avons déjà souligné l’importance de la dynamique limite (les configu-
rations et oscillations stables) pour les applications à la biologie. Les résultats
ci-dessus donnent des conditions nécessaires à leur apparition. Pour aller plus
loin dans l’étude de la dynamique d’un réseau, il convient de caractériser
l’ensemble des comportements limites possibles. C’est ce qu’ont réalisé les
auteurs de [7, 6], en commençant par les réseaux d’automates booléens dont
le graphe d’interaction est un cycle (positif ou négatif), et pour les modes de
mise à jour parallèle et asynchrone. De tels développements constituent une
toute première étape dans l’étude d’une version discrète du XVIe problème
de Hilbert, et font déjà apparaı̂tre des formules non-triviales liées aux divi-
seurs de la taille du cycle (fonction indicatrice d’Euler, formule d’inversion
de Möbius). Par exemple, pour un cycle positif de n = 4 automates, la dyna-
mique parallèle possède 2 points fixes, 1 cycle limite de période 2, et 3 cycles
limites de période 4 (voir figure 2).
L’influence des modes de mise à jour sur la dynamique limite reçoit
également une attention particulière, et il s’agit d’un problème complexe.
En partant du mode de mise à jour asynchrone et en autorisant une seule
transition synchrone (c’est-à-dire qui met à jour l’état de plusieurs automates
8
− 0100 1100 1000 1010
f0 (x) = x3 1 0 1011 0000 0010 0011
f1 (x) = ¬x0
− +
f2 (x) = ¬x1
2 3 0001 0110 0111 1111
f3 (x) = x2
+
1110 0101 1101 1001
Figure 2 – Un cycle positif à n = 4 automates. Fonctions locales (à gauche),
graphe d’interaction (au centre), et dynamique limite (à droite, où l’on peut
remarquer que toutes les 24 = 16 configurations sont présentes).
simultanément), la dynamique limite peut changer drastiquement (modifica-
tion des trajectoires, et fusion ou destruction d’oscillations stables) [16]. Cette
direction de recherche s’attaque à la sensibilité au synchronisme des réseaux
d’automates, elle est d’une grande importance pour les applications à la bio-
logie où l’ordre de mise à jour des entités fait toujours l’objet de débat dans
la communauté. On peut néanmoins affirmer que les configurations stables
(points fixes dans les modes de mise à jour déterministes) bénéficient d’une
plus grande robustesse au synchronisme, car elles sont invariantes 5 pour : le
mode parallèle, le mode asynchrone, et tous les modes de mise à jour bloc-
séquentiels (où les automates sont mis à jour selon une partition ordonnée 6
de [n]). Cette robustesse au mode de mise à jour des configurations stables
n’est toutefois pas absolue, car des modes de mise à jour plus complexes
peuvent engendrer des configurations stables que l’on ne retrouve pas dans
les modes classiques que sont le parallèle et l’asynchrone (par exemple avec
les modes de mise à jour bloc-parallèles [17]). En résumé, il reste beaucoup
de choses à comprendre sur la sensibilité des dynamiques limites à la façon
dont sont mis à jour les automates au cours du temps !
Le rôle de la théorie de la complexité
Dans cette section nous allons considérer le mode de mis à jour parallèle
uniquement, et aller plus loin dans le comptage du nombre de points fixes des
réseaux d’automates booléens. Des relations ont été établies entre la structure
5. C’est-à-dire que pour un réseau d’automates donné, on aura le même ensemble de
configurations stables pour chacun de ces modes de mise à jour.
6. Par exemple dans un réseau avec n = 6 automates, on peut mettre à jour les auto-
mates 0 et 1, puis les automates 2, 4 et 5, puis enfin l’automate 3, ce qui correspond à la
partition ordonnée ({0, 1}, {2, 4, 5}, {3}).
9
du graphe d’interaction et le nombre de points fixes de la dynamique parallèle.
On parle de bornes structurelles.
Théorème 4 ([1, 2]). Soit p le nombre de points fixes d’un réseau d’au-
tomates booléens f dont le graphe d’interaction est G. Alors p ≤ 2τ (G) , où
τ (G) est le nombre minimum de sommets à retirer pour rendre le graphe
G acyclique. Si de plus il n’y a aucun arc signé à la fois positivement et
négativement (on parle de réseau monotone), alors ν(G) + 1 ≤ p, où ν(G)
est le nombre maximum de cycles disjoints que l’on peut trouver dans G.
En utilisant les signes des arcs du graphe d’interaction, ces travaux donnent
des bornes plus précises. Par exemple, pour la borne supérieure, l’acyclicité de
+
G peut être remplacée par l’absence de cycle positif (c’est-à-dire p ≤ 2τ (G) ,
où τ + (G) est le nombre minimum de sommets à retirer pour supprimer tous
les cycles positifs de G, en laissant possiblement des cycles négatifs).
Ces bornes sont optimales, dans le sens où elles sont atteintes par certains
réseaux d’automates booléens. On a par exemple le réseau identité de
taille n, dont les fonctions locales sont fi (x) = xi pour tout i ∈ [n], dont le
graphe d’interaction G est composé de n boucles, et qui possède 2τ (G) points
fixes : il faut retirer tous les sommets de G pour supprimer tous les cycles,
et toutes les configurations sont des points fixes. Pour d’autres réseaux en
revanche, ces bornes structurelles sont assez éloignées. Par exemple, en ajou-
tant un automate supplémentaire au réseau identité précédent, d’indice
n et de fonction locale fn (x) = ¬xn , la valeur de τ (G) ne change pas mais
il n’y a plus aucun point fixe car, pour toute configuration, l’état de l’auto-
mate n change. On obtient donc un réseau de n+1 automates avec τ (G) = n,
mais aucun point fixe. Ces bornes structurelles sont donc très générales, mais
parfois imprécises. Savoir pour quels graphes orientés la borne supérieure est
atteinte est d’ailleurs un problème fameux dans le domaine du codage de
réseau, qui permet d’optimiser le trafic internet en mélangeant les contenus
des paquets tout en étant capable de les ré-assembler lorsqu’ils arrivent à
destination !
Un autre point de vue permet de comprendre pourquoi il est difficile
d’affiner les bornes structurelles données par le théorème 4 : la complexité
algorithmique. Si l’on ne connaı̂t que le graphe d’interaction signé (avec les
signes des arcs) à n sommets, plusieurs réseaux d’automates booléens de
taille n sont possibles (et même un très grand nombre car pour chaque auto-
mate il y a une quantité doublement exponentielle en n de fonctions locales
possibles). Comment calculer le nombre maximum de points fixes possible,
noté pmax (G), parmi tous ces réseaux d’automates booléens ? Existe-t-il un
algorithme efficace pour calculer pmax (G) à partir de G ? La réponse est : non,
10
à moins que P = NP, c’est-à-dire à moins que de nombreux problèmes que
l’on ne sait actuellement pas résoudre efficacement puissent eux aussi être
tous résolus efficacement par essentiellement le même algorithme [4].
Théorème 5 ([3]). Étant un graphe d’interaction signé G, on peut décider
en temps polynomial si pmax (G) ≥ 1, mais décider si pmax (G) ≥ k est NP-
complet pour tout k ≥ 2.
Le théorème 5 indique que l’on peut décider avec un algorithme efficace
(bien que l’algorithme en question soit très compliqué, il est rapide ) s’il est
possible d’avoir un réseau d’automates booléens dont le graphe d’interaction
est G et qui a au moins un point fixe 7 , mais il est par contre très difficile
de décider avec un algorithme s’il est possible d’avoir un réseau d’automates
booléens avec au moins deux points fixes sur le même graphe d’interaction.
On peut en outre poser une question analogue sur le nombre minimum de
points fixes possible, noté pmin (G), qui est un problème encore plus complexe 8
(et pas complémentaire du problème précédent, car il existe des graphes G
avec une différence arbitraire entre pmin (G) et pmax (G)).
Théorème 6 ([3]). Étant un graphe d’interaction signé G, décider si pmin (G) ≤
k est NEXPTIME-complet pour tout k ≥ 1.
Puisqu’il est même difficile de calculer le nombre maximum et minimum
de points fixes parmi les réseaux d’automates booléens sur un graphe d’in-
teraction donné, il est inévitable que des bornes précises et générales fassent
appel à des propriétés structurelles très complexes du graphe d’interaction.
Les constructions qui permettent de démontrer les théorèmes 5 et 6 possèdent
un entrelacement laborieux entre les cycles positifs et négatifs des graphes
d’interactions, qui donne peu d’indices sur les propriétés en jeu...
Au cours de ce bref survol de thématiques de recherches fondamentales
sur le modèle des réseaux d’automates, nous avons rencontré des problèmes
abstraits aux applications vastes, mais qui s’avèrent très compliqués à résou-
dre. Ce domaine est tiré par des questions de l’ordre de graals, comme la
caractérisation des points fixes et des cycles limites faisant écho à l’un des 23
problèmes de Hilbert. Il y a pour l’heure peu de pistes de résolution complète
7. Pour un graphe d’interaction signé G, l’existence d’un réseau d’automates booléens
possédant au moins un point fixe est démontré équivalent à la présence d’un cycle positif
dans G, ce qui peut être testé en temps polynomial par un algorithme qui a mis environ
20 ans à être découvert et est hautement non-trivial...
8. NEXPTIME est une classe de complexité caractérisant des problèmes très difficiles à
résoudre algorithmiquement (c’est-à-dire qui sont résolus par des algorithmiques très peu
efficaces : en temps exponentiel).
11
de ces questionnements, mais nous avons vu que la complexité algorithmique
apporte un regard nouveau qui explique en partie pourquoi il ne semble pas y
avoir de réponse simple à ces questions complexes. Le modèle mathématique
des réseaux d’automates permet toutefois de progresser par étapes, suivant
une approche constructive consistant à commencer par des études restreintes,
qui sont petit-à-petit composées pour aller en direction de cas plus généraux.
Ainsi, même si les grandes interrogations qui portent le sujet sur le temps
long sont toujours ouvertes, des progrès significatifs n’ont eu de cesse d’être
actés. Ces résultats nourrissent l’enthousiasme d’une large communauté aux
multiples facettes !
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