Coffret 2015.
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MURASAKI-SHIKIBU MURASAKI-SHIKIBU
Le Dit Le Dit
du Genji du Genji
illustré par la peinture
traditionnelle japonaise
illustré par
la peinture traditionnelle
japonaise
Traduction de
René Sieffert
La petite collection La petite collection
DIANE DE SELLIERS
DIANE DE SELLIERS
ÉDITEUR ÉDITEUR
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Murasaki-shikibu
Le Dit du Genji
Genji monogatari
traduit du japonais par
René Sieffert
illustré par la peinture traditionnelle japonaise
du XIIe au XVIIe siècle
Direction scientifique de l’iconographie et commentaires des œuvres de
Estelle Leggeri-Bauer
Le pont des songes, du « Dit du Genji » à aujourd’hui
Préface de Midori Sano
Les « Genji-e », entre narration et poésie
Introduction d’Estelle Leggeri-Bauer
Volume I
DIANE DE SELLIERS
ÉDITEUR
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Cet ouvrage rassemble l’intégralité du roman du Dit du Genji
de Murasaki-shikibu et cinq cent vingt œuvres du XIIe au XVIIe siècle,
chacune accompagnée d’un commentaire iconographique éclairant
l’aspect formel et narratif de l’œuvre présentée.
Un livret À la découverte du « Dit du Genji » a été spécialement conçu
pour mieux appréhender la lecture du roman. Il comprend les résumés
des cinquante-quatre livres, un arbre généalogique par livre, une biographie
des personnages principaux, la chronologie du roman, une carte du Japon,
des plans de la ville de Heian et des principaux palais et résidences.
Nous remercions chaleureusement Madame Midori Sano, professeur
à l’université Gakushûin, à Tôkyô, qui honore cette édition d’une préface
témoignant de la portée et de la fortune du Dit du Genji à travers les siècles.
Nous exprimons notre reconnaissance aux institutions, musées, monastères,
bibliothèques et collectionneurs qui nous ont permis de reproduire
leurs œuvres, et remercions particulièrement ceux qui nous ont accordé Direction éditoriale : Diane de Selliers
des conditions privilégiées :
Bibliothèque de l’Université de Tenri, Monsieur Keiichirô Muroi, président ; Responsables éditoriales : Joséphine Barbereau et Aline Lambilliotte,
Chester Beatty Library, Monsieur Shane McCausland, conservateur ; assistées par Aline Abou Saad, Marion Balalud de Saint Jean,
Gakken Images Network, Monsieur Yoshihiro Hashimoto ; Aude Jacquet, Aglaë de La Genardière, Yuki Nagamori, Akane Nishii,
Harvard University Art Museums, Madame Anne Rose Kitagawa, Rinako Noguchi, Letizia Rossi di Montelera, Tatsuya Suzuki
conservateur adjoint ; et Yûki Yoshikawa, et par Angélique Halnais pour la présente édition.
Madame Mary Griggs Burke ;
Mary and Jackson Burke Foundation, Madame Stephanie Wada, conservateur ; Le livret À la découverte du « Dit du Genji » a été réalisé par
Metropolitan Museum of Art, Madame Barbara Brennan Ford, conservateur ; Aude Jacquet, Marion Balalud de Saint Jean, Aglaë de La Genardière,
Monastère Ishiyama, Révérend Henryû Washio, Madame Ryûmyô Washio Akane Nishii et Letizia Rossi di Montelera, sous la direction
et Monsieur Zenji Mekata, conseiller ; de Joséphine Barbereau et d’Aline Lambilliotte.
Monastère Jôdo-ji, Révérend Chôzen Kobayashi ; Conception graphique et maquette : Richard Medioni
Monsieur Kôji Murakami, photographe ;
Musée Kuboso, Monsieur Masayuki Kawada, directeur, Édition révisée par Françoise Bosquet
et Madame Rieko Ueni, conservateur ; Photogravure réalisée par Fotimprim
Musée national de Kyôto, Monsieur Junji Wakasugi, directeur du département
des Archives et de la gestion des œuvres.
Nous remercions Cyrus Conseil, conseil en gestion de patrimoine, La première édition de cet ouvrage, au format 29 X 27 cm, reliée
la société Marubeni Corporation à Tôkyô et la compagnie Japan Airlines pleine toile sous coffret de luxe illustré, a été publiée en septembre 2007.
pour leur participation à la première édition de cet ouvrage. © Diane de Selliers, éditeur, 2007
© La petite collection / Diane de Selliers, éditeur, 2008
19, rue Bonaparte 75006 Paris
www.editionsdianedeselliers.com
Illustrations du coffret :
Dépôt légal : septembre 2008
LE GENJI SUR LES MONTS DU NORD,
anonyme. ISBN : 978-2-903656-46-1
Détail d’un paravent à six volets, couleurs et or sur papier,
149,2 X 335,6 cm, © René Sieffert : Le Dit du Genji, traduction française
époque d’Edo, XVIIe siècle. du Genji monogatari. Première publication intégrale :
Indiana University Art Museum, Bloomington. Publications Orientalistes de France, Paris, 1988.
LE GENJI COUPE LES CHEVEUX DE MURASAKI, © Livret À la découverte du « Dit du Genji » :
attribué à Tawaraya Sôtatsu. Diane de Selliers, éditeur, 2007
Fragment d’un paravent monté sur un panneau, couleurs Toutes les reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre
et or sur papier, 29,5 X 41,5 cm, époque d’Edo, XVIIe siècle. par quelque procédé que ce soit sont réservées pour tous les pays et constituent
Musée Idemitsu, Tôkyô. une contrefaçon sanctionnée par le Code de la propriété intellectuelle.
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SOMMAIRE
DU VOLUME I
Avant-propos, Diane de Selliers 17
Le pont des songes, du « Dit du Genji » à aujourd’hui
Préface de Midori Sano 21
Les « Genji-e », entre narration et poésie
Introduction d’Estelle Leggeri-Bauer 27
Livre I Le clos au paulownia 60
Livre II L’arbre-balai 86
Livre III La mue de la cigale 118
Livre IV La belle-du-soir 128
Livre V Jeune grémil 152
Livre VI La fleur dont se cueille la pointe 186
Livre VII La fête aux feuilles d’automne 220
Livre VIII Le banquet sous les fleurs 236
Livre IX Les mauves 244
Livre X L’arbre sacré 278
Livre XI Le séjour où fleurs au vent se dispersent 312
Livre XII Suma 318
Livre XIII Akashi 342
Livre XIV À corps perdu 370
Livre XV L’impénétrable armoise 390
Livre XVI Le poste de garde de la barrière 406
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Le Dit du Genji
Genji monogatari
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LA PRISE DU BONNET VIRIL,
Tosa Mitsunobu.
Feuille d’un album, couleurs et or
sur papier, 24,2 X 17,9 cm,
époque de Muromachi, 1509-1510.
Harvard University Art Museums, Cambridge.
La première image illustrant
un récit n’est jamais innocente.
Elle donne le ton, dessine un espace,
campe des personnages. Pour cette série
complète, la plus ancienne qui nous
soit parvenue, le peintre a choisi de
montrer la « prise du bonnet viril » du
personnage principal du roman. Ce rite
de passage dans la vie adulte consistait
pour l’impétrant à se faire raccourcir
les cheveux avant de les voir relevés en
chignon sommital coiffé par le bonnet
de cour. Ce rite s’accompagnait de
l’attribution d’un nouveau nom et
d’un rang de cour. À l’instar de la prise
de la « toge virile » par les jeunes
Romains, qui marquait l’accès à la
capacité politique, aux responsabilités
et aux droits citoyens, la prise du bonnet
viril conférait une position officielle
aux garçons de l’aristocratie japonaise.
À cette occasion était également créée
une alliance matrimoniale.
Sur l’image, le Genji est encore un
enfant : son visage poupin est encadré
par deux chignons bas et de longues
mèches noires. Il tient pourtant
déjà l’insigne de dignité des hauts
personnages. Face à lui est assis
le Ministre de la Gauche, son futur
beau-père, auquel revient la charge
honorifique d’octroyer le bonnet.
L’homme penché sur une petite table
porte le nécessaire de cérémonie.
Le Souverain est assis sur son trône,
le visage masqué par un store.
Sa somptueuse robe est ornée de phénix
et de licornes. Ces animaux fantastiques
annonçaient, dans la pensée chinoise
ancienne, l’avènement d’un Fils
du Ciel vertueux et charismatique pour
le premier, et d’un homme sage, capable
de gouverner idéalement le pays,
pour le second. Ces créatures de bon
augure volent au milieu de bambous
et de paulownias, symboles impériaux
au Japon.
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LIVRE I
L E C L O S AU P A U L O W N I A
K
I
R
I
T
S
U
B
O
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E n quel règne je ne sais, parmi les Épouses Impériales
et dames d’atour qui nombreuses servaient
Sa Majesté, il en était une qu’entre toutes, et encore
présomptif, mais comme il ne pouvait par l’éclat de la
beauté se mesurer à celui-là, et encore qu’il occupât
dans les pensées du Souverain une place insigne, ce
LE NOUVEAU-NÉ EST PRÉSENTÉ
À L ’E MPEREUR ,
anonyme.
qu’elle ne fût de très insigne parage, Sa faveur avait dernier prodiguait, en privé, des attentions infinies à ce Trois volets d’un paravent à six volets,
pour l’heure distinguée. Celles qui par le principe Prince cadet. La mère de celui-ci était de parage tel couleurs et or sur papier, 158,5 X 355,5 cm,
avaient pu se flatter de l’emporter décriaient et jalou- qu’elle n’eût, par principe, dû assurer le service commun époque d’Edo, seconde moitié du XVIIe siècle.
Collection privée, Japon.
saient celle-là qui avait ruiné leurs espoirs. Quant aux de Sa Majesté. Or bien qu’elle fût tenue en estime fort
dames d’atour d’égal ou de moindre lignage, à plus forte insigne, et qu’altier fût son maintien, l’Empereur sans
Dans le Japon de l’époque de Heian,
raison en étaient-elles indisposées. Qu’elle fût matin et rime ni raison requérait sa présence, et chaque diver- l’Empereur se devait d’être polygame, aussi
soir appelée au service du Palais ne faisait qu’irriter ses tissement commandé par l’usage, ou quelque autre lui était-il interdit de n’aimer qu’une seule
rivales, si bien qu’à force sans doute d’attirer sur elle les occasion que ce fût, était pour lui avant tout le prétexte femme. Le jeune Genji est précisément
rancœurs, sa santé s’altéra et, dans son désarroi, elle en de la faire mander auprès de lui ; parfois il la retenait le fruit d’un amour exclusif et donc insensé
vint à séjourner de plus en plus souvent dans sa famille, dans les Appartements de nuit, pour la garder encore au regard de l’univers mental de la
ce dont l’Empereur fut malcontent et ému de pitié ; à ses côtés, et puisqu’il la traitait de la sorte, l’obligeant noblesse de cour. Sa mère, certes d’un bon
lors donc, sans daigner se soucier des médisances, il lui par force à ne le point quitter, il avait pu sembler lignage, ne saurait l’emporter sur l’Épouse
prodigua des égards qui pouvaient créer un précédent qu’elle n’eût par elle-même guère de poids ; or quand il Impériale principale, d’une extraction
fâcheux. apparut, après que fut né ce prince-là, que Sa Majesté beaucoup plus élevée et de surcroît mère
Dignitaires et gens de Cour, outrés, disaient avec des désormais la tenait en fort grande estime, l’Épouse du Prince Premier. Mais l’Empereur fait fi
regards en biais que c’était là une passion qui offusquait Impériale, mère du Prince Premier, fut prise d’un des convenances. Sa passion hors norme
les yeux, que déjà en Morokoshi, en de semblables cir- doute : il se pouvait fort bien, en mettant les choses pour la belle dame du Clos au Paulownia
constances, des troubles s’étaient produits, aux funestes au pis, que cet autre Prince un jour occupât les quar- le conduit à faire venir au palais le
conséquences ; or tandis que dans tout l’Empire l’on en tiers destinés à l’héritier du trône. Et comme elle était nouveau-né quelques jours seulement
venait à s’en tourmenter si malement que l’on pouvait venue au Palais avant toute autre, que l’Empereur la après sa naissance et en dehors de tout
tenait en faveur insigne et non commune et qu’il avait cadre rituel.
évoquer en effet l’exemple de Yô Kihi, et encore que les
Le Souverain trône sur une estrade placée
avanies ne lui fussent ménagées, elle cependant se d’elle plusieurs enfants, les récriminations sans fin de à la limite de l’image. Face à lui,
mêlait à la vie du Palais, confiante en la prévenance cette dame d’autant plus lui inspiraient-elles contra- une nourrice lui amène l’enfant,
sans pareille que lui témoignait Sa Majesté. riété et ennui. précautionneusement tenu dans les bras.
Son père le Grand Conseiller n’était plus ; quant à sa Quant à l’autre, encore qu’elle se fiât en l’auguste La mère du nouveau-né est assise
mère, l’épouse principale, personne d’antique vertu et protection, nombreuses étaient celles qui la déprisaient à la droite de l’Empereur, protégée par
de bon lignage, elle avait et la cherchaient à prendre en défaut, et si fragile était de hauts rideaux portatifs. Tout autour
certes pourvu à son établisse- sa complexion et précaire sa position qu’elle ne s’en sont disposées des dames de compagnie.
ment de façon à ce qu’elle ne consumait que davantage en d’extrêmes soucis. Ses Cette scène a été rarement illustrée car,
le cédât en rien aux dames qui, appartements étaient au Clos au Paulownia. Que par dans la tradition exégétique du Dit du Genji,
nanties de leurs parents, jouis- ses incessantes allées et venues qui la faisaient passer les commentateurs se sont surtout
saient alors de la plus flatteuse devant les appartements de toutes ces dames elle mît le intéressés à la passion amoureuse du
renommée ; toutefois, comme comble à l’exaspération de ces personnes, voilà qui en Souverain et à la profonde mélancolie qui
elle n’avait point l’heur de vérité se conçoit ! Lors même qu’elle se rendait auprès s’empare de lui après la mort de la dame
bénéficier de l’appui de quelque de Sa Majesté, en des occurrences par trop fréquentes, du Clos au Paulownia. Les peintres ont
protecteur influent, elle était sur son chemin ici ou là, par les galeries et passages préféré les scènes plus colorées, comme
couverts, on lui jouait des tours d’un goût douteux, la prise du bonnet viril ou l’épisode
angoissée à l’idée qu’en cas de
avec le physiognomoniste. L’atmosphère
besoin elle n’aurait le moindre cependant qu’il se produisait des accidents inconve- familiale et apaisée de cette image
recours. nants que supportaient mal les traînes des robes de celles où rien ne sourd des tensions à la Cour,
Profonds avaient dû être, qui la raccompagnaient ou venaient à sa rencontre. Et ni n’annonce la suite tragique des
en quelque autre vie, les liens encore, à un certain moment, il arriva maintes fois que, événements, est typique des illustrations,
qui à Sa Majesté la liaient, car verrouillant les portes d’un couloir qu’elle ne pouvait notamment les gravures, qui suivent pas
un Prince lui naquit, un pur éviter, de connivence de part et d’autre, on la jetât dans à pas le texte et qui ont peut-être servi
joyau, qui n’avait son pareil l’embarras et le trouble. Comme à tout propos et de source d’inspiration à ce paravent.
au monde. L’Empereur qui ne innombrables les incidents pénibles ne faisaient que se Cette scène a pu également être retenue
se tenait d’impatience, bien- multiplier, elle s’en tourmentait cruellement, ce dont car elle montre la dame du Clos
tôt le fit venir au Palais et put Sa Majesté éprouva grande pitié ; aussi Lui plut-il de au Paulownia dont le nom sert de titre
de ses yeux constater que les traits de l’enfant étaient transférer en autre lieu les appartements de service d’une au premier livre.
d’une rare beauté. Certes le Prince Premier, né d’une dame d’atour qui, de toujours, logeait au Kôrôden,
Épouse Impériale, fille du Ministre de la Droite, et puis- pour les attribuer à celle-là en guise d’Appartements
samment appuyé, était entouré des soins les plus atten- d’En Haut. De quoi la rancune de l’autre se nourrit, et
tifs parce que nul ne doutait qu’il serait l’héritier rien ne la put dissiper.
62 LIVRE 1 - LE CLOS AU PAULOWNIA
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L’année qui fut de ce Prince la troisième, lors de la j’eusse certes souhaité
vêture des chausses, l’Empereur, non moins que pour le suivre celle de la vie
Prince Premier, usa de toutes les ressources du Trésor et Ah, si j’avais pensé qu’il en irait ainsi… ! » dit-elle.
des Magasins, et fit faire les choses somptueusement. Et encore que, d’un souffle défaillant, elle eût, sem-
À ce propos encore, les médisances allèrent bon train, blait-il, bien des choses qu’elle eût voulu lui dire, comme
et pourtant ce Prince dont le corps et l’esprit parais- elle paraissait fort dolente et lasse, et cependant qu’il
saient avec l’âge devoir atteindre à une rare distinction, était résolu, fût-ce en cet état et quoi qu’il pût advenir, à
nul n’osait le jalouser. Et ceux qui savaient le fond des la voir jusqu’au bout, l’on vint lui dire qu’en vue des
choses s’étonnaient de ce que pareille perfection pût déprécations que l’on devait ce jour même entreprendre
être de ce monde et, de saisissement, ils en écarquil- des praticiens éminents avaient reçu leurs ordres pour
laient les yeux. commencer dès ce soir ; à ces pressantes requêtes, et quoi
L’été de cette année-là, la qu’il lui en coûtât, il daigna consentir à son départ.
Dame de la Chambre, qui se Le cœur étreint d’angoisse, il ne put trouver le moin-
sentait vaguement souffrante, dre sommeil et la nuit lui sembla interminable. Son
exprima le désir de se retirer messager n’avait eu le temps d’aller et venir que, de plus
dans sa famille, ce que l’Empe- belle, il égrenait la suite infinie de ses griefs, quand
reur une fois de plus ne voulut l’homme s’en revint au Palais, fort marri, car on lui
permettre. Comme, des années avait dit à pleurs et à cris que, peu après la minuit, elle
durant, toujours il l’avait vue avait cessé vivre. À cette nouvelle, éperdu de douleur,
maladive, ses yeux s’y étaient incapable de rien décider, l’Empereur se tint confiné en
accoutumés : ses Appartements. Quant au Prince, encore que son
« Essayez donc de tenir quelque temps encore ! » lui père eût souhaité en dépit de l’événement le garder sous
disait-il. ses yeux, puisqu’aussi bien il était sans précédent qu’en
Mais de jour en jour son état empirait, si bien qu’en pareille occurrence quelqu’un fût jamais demeuré au
l’espace de cinq ou six jours seulement elle se trouva Palais, il fut arrêté qu’il s’en irait. L’enfant ne compre-
affaiblie à l’extrême ; lors la dame sa mère, pleurant et nait certes point ce qui avait bien pu se produire, mais
pleurant, en référa à Sa Majesté et obtint de la faire de voir celles qui le servaient se répandre en lamenta-
venir chez elle. Et même en pareille circonstance, elle tions, et le Souverain lui-même verser sans trêve un flot
craignait d’avoir à subir quelque affront inconcevable ; de larmes, voilà qui ne laissait de l’intriguer ! Dans le
laissant là le Prince, c’est donc en se cachant qu’elle meilleur des cas, pareille séparation ne va pas sans
s’en allait. Comme il est un terme à toute chose, l’Empe- peine, à plus forte raison était-elle, en la circonstance,
reur, qui davantage ne pouvait la retenir, éprouvait une poignante au-delà de toute expression.
détresse indicible de ne pouvoir l’accompagner, fût-ce Et puisque à toute chose il est un terme, il fallut dis-
du regard. De cette femme naguère d’une beauté écla- poser du corps selon le cérémonial d’usage, cependant
tante, le visage était terriblement émacié, et encore que dame la mère qui eût voulu, en une même fumée
qu’une douloureuse émotion la poignît, incapable de la confondue, dans le ciel se dissoudre, montait dans le
traduire en paroles, elle gisait là, inconsciente à demi ; char des femmes du cortège en versant des larmes brû-
de la voir ainsi, l’esprit égaré, il lui faisait, pleurant et lantes ; et quand elle parvint au lieu dit Otagi, où se
pleurant, mille et mille serments, mais elle n’était plus déroulait l’imposante cérémonie, quel dut être le senti-
en état d’y répondre ; son regard même, infiniment las, ment qui l’envahit !
trahissait un total abattement, et comme elle demeurait « Voir sa vaine dépouille et me persuader qu’elle est
ainsi étendue, l’air absente d’elle-même, il se deman- encore là ne sert de rien, aussi la veux-je voir réduite en
dait, éperdu, ce que cela signifiait. Et même quand il cendres, afin de me convaincre qu’à présent elle n’est
eut donné ses ordres pour la voiture à bras, derechef il plus ! » avait-elle déclaré avec pertinence mais, l’heure
entra chez elle, et encore ne pouvait-il se résoudre à lui venue, elle délirait au point que l’on crut qu’elle allait
accorder son congé : tomber à bas du char, et ses gens qui avaient craint
« Au défi du serment que je vous fis de ne jamais, pareil accident pour elle se tourmentaient.
fût-ce sur la route ultime, tarder à vous suivre ni vous Du Palais vint un messager. Que cet impérial messa-
devancer, vous ne pouvez ainsi m’abandonner et seule ger vînt annoncer l’octroi posthume du Troisième Rang
vous en aller ! » dit-il. de Cour, et qu’il en lût le décret, était certes la chose la
Et la femme, à son tour, avec un regard empreint plus affligeante qui fût ! De ce qu’elle n’avait obtenu de
d’une profonde tristesse : son vivant l’appellation d’Épouse Impériale, l’Empereur
« À présent nos routes avait éprouvé d’amers regrets, aussi avait-il voulu du
pour toujours vont s’écarter moins lui octroyer cette promotion, ne fût-elle que d’un
quand dans ma détresse degré. Et même de cela, bien des gens lui en voulurent !
64 LIVRE 1 - LE CLOS AU PAULOWNIA
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Pages précédentes, ci-dessus et pages suivantes faste, a été ignoré par les peintres. de hauts bonnets noirs et certains funéraire posée verticalement
SCÈNE DE FUNÉRAILLES, L’œuvre présentée ci-dessus est à tiennent des ombrelles, accessoires et recouverte d’une gaze. Des offrandes
anonyme. ce titre un document exceptionnel dans réservés aux dignitaires leurs maîtres. affectant la forme de pommes de pin
Rouleau du Dit du Genji, dit Rouleau la mesure où elle en est probablement La cérémonie religieuse est d’obédience et destinées à la défunte sont disposées
des Jardins d’or, et détails, couleurs et or l’illustration. Somptueuse par sa facture bouddhique. Elle réunit une assemblée sur le pourtour de la table tandis
sur papier, 34,9 X 226,1 cm, et très raffinée dans sa composition, importante qui dessine un demi-cercle que d’autres offrandes garnissent
époque d’Edo, milieu du XVIIe siècle. elle présente le cérémonial entourant autour de l’autel. Les moines portent trois plateaux sur pied. On distingue
Metropolitan Museum of Art, New York. la crémation d’une personne de haut des étoles (kesa) dont les teintes sobres également un brûle-parfum d’où s’élève
lignage à l’époque de Heian pour en ressortent sur le gris anthracite de leur de la fumée, un bougeoir en forme
La mère du jeune Genji est morte traduire le caractère à la fois solennel robe. Certains sont figurés la bouche de grue juchée sur une tortue, animaux
d’épuisement, accablée par les médisances et émouvant. La contemplation de cette ouverte, psalmodiant les Écritures symboles de longévité, et un vase imitant
et les incidents pénibles que lui a fait subir peinture suit le sens de lecture des textes au rythme des coups frappés sur le bol un bronze antique chinois. Une vieille
l’entourage de l’Épouse Impériale, jalouse en Extrême-Orient et doit donc en bronze doré posé sur une haute table. femme voûtée portant une étole en tissu
de son statut de favorite. L’Empereur commencer par la droite, puis se diriger Des officiants tiennent qui un gong, broché s’approche de l’autel, les mains
n’a pas assisté à ses derniers instants car vers la gauche. À l’entrée de l’image, qui des cymbales, qui une clochette, jointes sur un rosaire : peut-être s’agit-il
la mort était considérée comme une les valets et les moines subalternes dont les sonorités ajoutent du mystère de la mère de la défunte qui a enfreint
souillure à laquelle il fallait à tout prix le attendent la fin de la cérémonie. à l’atmosphère recueillie. l’usage en venant prendre ainsi congé
soustraire. Pour la même raison, il ne peut Leurs vêtements blancs et dépourvus Le peintre a accordé une attention de sa fille, tant sa douleur est profonde.
prendre part aux funérailles. Cet épisode de motifs sont d’une simplicité particulière à l’autel bouddhique. La foule compacte et les voitures rangées
du roman, du fait de son caractère peu de circonstance. Les valets sont coiffés Celui-ci est dominé par une tablette le long de la lisière de l’image indiquent
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qu’il s’agit des funérailles d’une personne ne servent pas de nouveau. Les cendres appartenant à la maison de la défunte. du texte calligraphié (cet ensemble,
importante. Les hauts dignitaires se seront ensuite rassemblées dans une urne La lune et les flambeaux piqués ça et là donné sous le nom de rouleau
distinguent par leur bonnet de cour qui sera déposée dans un édifice religieux. indiquent que la cérémonie se tient du Dit du Genji, dit Rouleau des Jardins
composé d’une toque, d’un élément Ainsi placée sous la protection des la nuit, moment habituel pour des d’or, est présenté dans l’introduction et
penniforme et d’un ruban plat. bouddhas, la défunte pourra être l’objet funérailles à cette époque. On notera au livre VI). Il est ainsi permis de supposer
Un portique (torii), derrière l’autel, de cérémonies destinées à assurer aussi la couleur verte de l’arbre au que la peinture ci-dessus provient d’une
marque le passage dans l’aire consacrée son salut. premier plan : la scène se déroule donc série de rouleaux illustrant la totalité
dédiée à la crémation. Un moine vêtu En bas à droite de l’aire consacrée, en été, ce qui correspond au moment du premier livre, qui auraient été
de noir tend la main pour donner aux on distingue des femmes dont la tête est de l’année où meurt la mère du Genji. démembrés et dont cette section
deux autres moines l’ordre de la mise couverte. Saisies dans la pose canonique Dans sa présentation actuelle, cette de peinture serait l’unique et somptueux
à feu. Le palanquin dans lequel repose des pleureurs, la manche frôlant le visage, peinture forme une image isolée, témoignage. Que l’on admette ou non
le corps a la forme d’un reliquaire et est elles représentent les dames les plus ni insérée dans une série d’images, cette hypothèse, il est certain que le
surmonté d’un dais, signe de la condition proches de la défunte. Il en est de même ni précédée d’un texte. Son style, le peintre a représenté ici les funérailles
élevée de la défunte. Les deux jarres de l’homme à leur côté qui se mouche traitement des nuages et sa composition d’une personne de la haute aristocratie,
de part et d’autre contiennent peut-être dans un morceau de papier blanc plié offrent toutefois des ressemblances telles qu’elles se déroulaient à l’époque
l’eau lustrale servant pour les aspersions en deux, autre code de représentation frappantes avec un extraordinaire de Heian.
qui précèdent la crémation. L’édicule pour dire la même émotion. La scène ensemble de Genji-e, également montées
recouvrant l’ensemble sera brûlé avec de crémation est fermée sur la gauche en rouleaux, dont plusieurs sections
les bannières blanches en papier et par une masse compacte de laïques en sont présentées aux livres II, VI, IX et X,
le petit dais, afin que ces différents objets costume de deuil, certainement des gens et qui sont accompagnées de la totalité
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