Une Douceur Invincible
Une Douceur Invincible
Publié dans La religion et les femmes, Xème Université d’été d’Histoire religieuse, Actes
réunis par G. Cholvy, Université Paul Valéry, 2001.
Faisant écart avec la problématique historique qui est celle de ces journées d'étude, c'est par
le biais d'une œuvre littéraire que j'aimerais tenter de fixer quelques traits de la féminité telle que la
tradition chrétienne, par-delà sa variété et sa bigarrure, connaît celle-ci, invite à la connaître en son
identité profonde. Des historiens ne s'offusqueront certainement pas de se mettre un instant à
l'écoute de la littérature, sachant que la vérité que les premiers recherchent n'est pas sans rapport
avec celle qui occupe la seconde... Est-il permis d'ajouter que, parfois même, la littérature va plus
loin : elle parvient à manifester une vérité qui se dérobe à l'enquête historienne, tout comme il lui
arrive de rejoindre une profondeur du réel où elle se met à enseigner le théologien, comme l'assurait
jadis le Père M-D Chenui.
En même temps, il nous faut reconnaître d'entrée de jeu que la référence littéraire que l'on
choisira de solliciter ici est à bien des égards inattendue, apparemment décalée par rapport au sujet
dont on prétend traiter. Une explication est certainement nécessaire. En effet, nous évoquerons les
femmes et le christianisme en interrogeant l’œuvre d'un écrivain russe, soviétique. Qui n'est pas
chrétien. Qui, en revanche, à un certain tournant de sa vie, s'est souvenu qu'il était juif. Les lecteurs
de l'ouvrage d'Emmanuel Levinas qui a pour titre A l'heure des nations le connaissent, puisque l'une
des « lectures talmudiques » qui composent ce volume s'achève par un long développement consacré
précisément au roman Vie et destin de Grossmanii. Livre « primordial », dit de celui-ci Levinas,
parce qu'il atteste, au fond de l'histoire inhumaine du XXe siècle, la présence d'une « humanité
persistante et invincible », qui montre comment la misère, contre toute attente, peut se changer en
miséricorde. Livre important aussi, à côté des autres œuvres de Grossman, car à travers les portraits
de femme qu'il contient, il exprime avec une sûreté et une force étonnantes ce qui pourrait bien être
le sens chrétien le plus profond de la féminité. Le génie de cette œuvre - le propos qui suit a pour but
en tout cas de le rendre sensible - consiste à écarter les clichés (tel, par exemple, le thème de «
l'éternel féminin »), à court-circuiter les simplifications polémiques qui se rencontrent dans certains
discours ; de là, il donne à reconnaître le féminin avant tout comme une qualité de l'humain,
essentielle, vitale comme le sont l'eau et le pain, et qui se trouve gardée, préservée de façon
particulière par les femmes, au cœur même des situations les plus dégradées. C'est dire que la force
de cette oeuvre est aussi de donner accès à un mode de présence des femmes à l'histoire humaine qui
échappe ordinairement à l'historiographie, dans la mesure où celle-ci met en jeu des critères et des
repères plus spontanément masculins que féminins. Elle permet donc de poser, à une profondeur
étonnante, qui est aussi une profondeur théologique et, finalement, évangélique, les questions du
sens de l'histoire, de ce qui fait celle-ci, par-delà ce que mémorisent et célèbrent spontanément les
cultures humaines. Telles sont les raisons qui justifient ce détour par l’œuvre de Vassili Grossman.
Précisons encore que les textes que l'on va citer sont redoutables. Ils viennent d'un temps et
d'une terre remplis de larmes et de souffrance : l'Ukraine des années 30, au plus fort du totalitarisme
stalinien. Ils sont la mémoire d'une époque de misère. Mais, s'agit-il seulement de mémoire, dans un
monde où les larmes continuent à couler, où des sanglots s'étouffent, tandis que des femmes dressent
autour de la vie violentée ou blessée le rempart de leur tendresse? C'est d'ailleurs bien finalement de
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tendresse, de douceur, de vie que parleront ces textes, parce que la conviction la plus indéracinable
de Grossman fut bien qu'il y avait dans l'humanité, malgré tout, et grâce aux femmes en particulier,
une grandeur qui l'emportait sur la cruauté et l'abjection.
Vassili Grossman
Évoquer la vie et l’œuvre de Vassili Grossman impose de passer par les méandres d'un destin
contrasté. En sa première partie, cette vie se déduit d'abord simplement de l'histoire collective de la
Russie soviétique broyeuse de consciences. Puis, à partir d'un certain moment, et avant même que ne
soient parues les premières œuvres de Soljenitsyne, Grossman se met à secouer le joug du mensonge
et entre alors dans une clairvoyance qui va lui faire désigner le bien et le mal par leur nom, sans
égard pour les conséquences de ce choix de la vérité.
Il naît en 1905 en Ukraine, à Berditchev, haut lieu du judaïsme d'Europe centrale, dans une
famille juive assimilée, qui ne lui transmet à peu près rien de ses racines iii. Il fait ses études à Kiev,
puis à Moscou où il se prépare à devenir chimiste. Dans les années 30 cependant s'affirme sa
vocation d'écrivain. En 1934 il décide de vivre de sa plume. Il ne sera jamais membre du Parti mais
pendant vingt ans, à l'évidence, il sera docile aux consignes du pouvoir, satisfaisant aux exigences de
l'art officiel. Ses premières œuvres sont célébrées par Gorki. Il est « homme de lettres soviétique ».
Tzvetan Todorov a retracé pudiquement dans un livre récent iv l'histoire des compromissions, des
silences du Grossman des années 30 et des années 40. On arrête, on avilit, on affame, on déporte
autour de lui, Staline règne. Grossman reste de marbre. Beaucoup plus tard il se souviendra des
fantômes en loques qui, un jour de 1930, dans une gare perdue d'Ukraine, avaient surgi sous son
regard entre des wagons. Pour l'instant, il oublie, tout occupé à écrire des romans conformistes
quoique non dénués de qualités. Vie d'écrivain professionnel qui alimente le culte du tyran. La
guerre ayant éclaté, il passe quatre années au front, comme correspondant du journal de l'armée,
L'Étoile rouge. Il regarde intensément et raconte l'homme russe à la guerre, avec une infinie
sympathie et avec vraie compassion. Ses chroniques fort prisées sont reproduites jusqu'en France. Il
sera à Stalingrad, à Treblinka, à Berlin. En 1944 il apprend que sa mère est morte, dès 1941, victime
des Einsatzgruppen nazis qui ont exterminé la population juive de Berditchev.
De ces années terribles Vassili Grossman tirera une grande épopée, appelée d'abord
Stalingrad, avant de paraître en 1952, sous le titre : Pour une juste causev. Le livre est encore
conforme à ce qu'exigent les canons de l'art officiel : la dénonciation des horreurs du fascisme
hitlérien sert à chanter la gloire de Staline. Ce qui n'empêche pas que des voix s'élèvent pour
critiquer le ton de l'ouvrage. Le complot des « blouses blanches » est en train d'être ourdi par
Staline. La situation de Grossman devient de plus en plus inconfortable et critique. Par chance,
Staline meurt, précisément, en mars 1953.
C'est alors que la fissure, ouverte depuis un certain temps, s'élargit tandis que les deux
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figures de Staline et de Hitler se rapprochent l'une de l'autre jusqu'à se superposer et dessiner la
double figure du mal absolu: goulag et camps nazis procèdent d'une même violence homicide qui
terrifie, avilit, avant de tuer. Pendant un an, en 1954, Grossman se tait. Puis, en 1955, il se remet à
écrire avec acharnement. Il en sortira Vie et destin, présenté comme une suite de Pour une juste
cause, mais qui, en fait, rompt résolument avec les perspectives idéologiques du roman précédent vi.
Tenu pour le Guerre et Paix du XXe siècle, ce roman est le témoin de la « conversion » de
Grossman. Le regard sur l'histoire, sur l'homme, sur la vérité a en effet changé. À la même époque,
la première version de Tout passe voit le jour, de même que La Madone Sixtine, deux textes que l'on
évoquera dans la suite de ces pagesvii. Avec intrépidité, c'est-à-dire avec une étrange inconscience,
Grossman prétend faire éditer ces textes. Le KGB s'émeut. Comme le note T. Todorov, on arrête
moins facilement les hommes en cette année 1961, mais on « arrête » les manuscrits. Vie et destin
sera saisi, texte et rubans de la machine à écrire. À vue humaine, cet immense roman est anéanti.
Grossman meurt d'un cancer en 1964, seul, devenu « infréquentable », traité comme un paria dans le
monde des écrivains officiels, dont il avait été un fleuron. Vie et destin, échappé on ne sait comment
des murs de la Loubianka, est publié en russe, à Lausanne, en 1980, puis en français, en 1983. Tout
passe - ce texte inachevé, tout à la fois récit et essai - avait été publié, lui, pour la première fois en
russe, en Occident, en 1970.
C'est précisément sur ce dernier texte, beaucoup plus court que Vie et destin dont il est une
sorte de commentaire, que l'on s'arrêtera ici. Tout passe est le récit du retour d'Ivan Grigoriévitch
après trente années passées dans un camp en Sibérie. Le livre est la chronique des rencontres, des
retrouvailles du zekviii avec le monde des hommes libres, ou que l'on dits tels..., monde de la vie qui a
continué, monde de ceux qui ont échappé à la grande tourmente de la déportation, par chance, par
faiblesse, par compromission, parce que le mensonge ne leur a pas répugné, parce qu'il avait même
la vertu de rapporter. Monde de ceux qui ont « réussi » en nageant, s'il le fallait, dans les eaux
troubles de la délation. Monde de ceux qui ont soigneusement verrouillé leur mémoire pour ne pas
être dérangés par la pensée de l'injustice, par le souvenir de ceux qui, un petit matin, avaient été
emmenés en des lieux de nulle part, arrachés à leur histoire, à leurs proches, à leur vie tout
simplement.
C'est ainsi que Tout passe est la chronique d'un face-à-face qui met en présence
l'innombrable douleur anonyme des camps où l'on vole à l'homme sa vie et son humanité d'une part,
la grande lâcheté du silence, voire du mensonge, de la délation d'autre part. Le livre se déploie
comme une méditation sur ces choses : la cruauté du monde, et aussi, ce qui se nomme l'humanité de
l'homme, refus obstiné d'être vaincu par le mal triomphant, protestation muette qui parle plus fort
que les hurlements des gardiens. Il recueille la douceur qui se trouve un chemin au cœur de
l'abjection, désignant le mystère de la personne qui subsiste dans la victime défigurée, mais aussi
dans le bourreau, et qui rend le désespoir impossible à Grossman. Car, en effet, d'une façon
étonnante, provocante, cet écrivain-témoin refuse de condamner l'homme mauvais, délateur aussi
bien que tortionnaire.
Telle est « l'intrigue » de ce petit livre où défilent toutes sortes de visages, parmi lesquels des
visages de femmes. Grossman accorde une attention toute spéciale à ses personnages féminins, qu'il
charge d'une gravité singulière. Nul sentimentalisme plat dans ce parti, mais la conviction qui
s'exprime par la voix d'Ivan Grigoriévitch, que « La tendresse, la sollicitude, la passion, l'instinct
maternel de la femme, c'est le pain et l'eau de la vie. Et tout cela naît en elle grâce aux maris, aux
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fils, aux pères, aux frères ».
On notera qu'en cela l'auteur de Tout passe est certainement l'héritier et le continuateur d'une
longue tradition russe qui, passant par Pouchkine, Tchékhov ou Dostoïevski, scrute avec une acuité
étonnante la condition féminine, ses souffrances, ses impasses, ses errances, sa capacité à travailler à
la rédemption. Nul doute que la mémoire de Grossman soit habitée du souvenir de personnages
comme la Tatiana d'Eugène Onéguine, la Sonia d'Oncle Vania, ou comme ces femmes des romans de
Dostoïevski, saintes ou criminelles, pures ou prostituées, révoltées ou asservies, qui dessinent
comme la double figure de Marie et de Marie-Madeleine, au pied de la croix du Christ, confondues
dans une même présence et une même fidélité. Par ailleurs, il est clair que dans l'attention que
Grossman porte à la féminité est engagé aussi le souvenir de la mère, cette mère morte seule, loin
d'un fils occupé ailleurs, dont le souvenir affleure dans les dernières lignes de Tout passe, lorsque le
vieux prisonnier des camps se met en route vers la maison de son enfance et se prend à rêver :
« Ce serait au prochain tournant. Il lui sembla un instant que la terre était inondée de lumière,
d'une lumière incroyablement vive, d'une lumière jamais vue... Encore quelques pas et dans cette
lumière il apercevrait la maison. Sa mère viendrait vers lui, l'enfant prodigue, et il s'agenouillerait
devant elle. Et elle poserait ses mains jeunes et belles sur sa tête chenue »ix.
C'est précisément sous cet éclairage que l'on voudrait aborder trois portraits de femmes qui se
rencontrent dans « Tout passe ».
* La première, Anna Sergueievna, est l'un des personnages qui surgit dans le récit sur le chemin
d'errance d'Ivan Grigoriévitch lorsque, délaissant Leningrad, celui-ci part vers le Sud. Ayant trouvé
un travail de serrurier, il se cherche un gîte. C'est ainsi qu'il finit par s'installer « dans un coin de
chambre qu'il loua pour quarante anciens roubles à la veuve du sergent Mikhaliov qui était mort au
front »x. Le narrateur, témoin des pensées d'Ivan, enchaîne : « Anna Sergueievna Mikhaliov était
maigre et elle avait les cheveux gris bien qu'elle fût encore jeune », exprimant l'étonnement du
personnage : le travail de cuisinière est, en ces temps de misère, une tâche qui assure normalement
un peu de confort. Le récit montre chacun observant l'autre. Ayant la charge d'un neveu, la femme
rapporte chaque soir des vivres qu'elle propose de partager avec son pensionnaire. « Les premiers
jours, le visage pâle de sa logeuse lui avait semblé dépourvu de bienveillance mais, ensuite, il vit
qu'elle était bonne »xi. La conversation est parcimonieuse. Puis les mots viennent : « On voudrait ne
pas se souvenir, dit Anna Sergueievna, c'est trop pénible et, en même temps, on ne peut pas oublier
»xii. Petit à petit la vie passée d'Anna livre son secret : « Elle avait été chef d'équipe et même,
pendant un certain temps, présidente d'un kolkhoze »xiii. Souvenir des années 30, au moment où
Staline entreprit de briser la résistance paysanne à la collectivisation des terres. On sait - ou plutôt
on ne sait guère - que pour cela le maître du Kremlin ordonna la déportation des koulaks, les paysans
que l’on disait riches. Puis, passant à une solution plus radicale, il instaura la réquisition
systématique des récoltes, confisqua toutes les réserves jusqu'aux dernières graines, plongeant ainsi
l'Ukraine de 1933 dans une famine qui fit plus de quatre millions de mortsxiv.
Ainsi se forme un étrange face-à-face : le vieux zek brisé par les travaux forcés écoute le
récit de l'agonie des villages de koulaks, de la bouche d'Anna, qui fut un temps la complice zélée du
Parti assassinant les paysans. C'est pourtant au contact de cette parole, qui est en même temps
présence, douce chaleur féminines, qu'Ivan Grigoriévitch, le paria de Tout passe, réapprend à vivre.
Probablement, tout d'abord, parce que la parole d'Anna, qui ramène tant d'images d'épouvante, fait
une brèche dans le monde du mensonge. Cette femme ne tente pas de se justifier ni de s'excuser. Elle
dit l'enchaînement des complicités, l'aveuglement : « Comme ils ont souffert ces gens, comme on les
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a traités ! Mais moi, je disais : ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks »xv. Elle dit
l'indifférence devant l'horreur d'hommes et de femmes affamés, changés en ombres errantes. Elle se
rappelle aussi cette protestation timide montée en elle, un jour, au spectacle de la barbarie: « Non, je
ne suis pas d'accord... ». Ce faisant, elle libère son cœur d'une trop lourde mémoire. Et au fil des
pages, le récit devenu longue confession, tire de l'oubli l'histoire de la dékoulakisation, censurée et
effacée par la propagande.
Cette vérité, à laquelle consent Anna, a certainement à voir avec le visage de bonté que lui
reconnaît Ivan Grigoriévitch, tandis qu'elle lui raconte le pire et ravive ses propres souvenirs du
bagne : « Les premiers jours, le visage pâle de sa logeuse lui avait semblé dépourvu de bienveillance
mais, ensuite, il vit qu'elle était bonne »xvi. La bonté, la « petite bonté », qui ne se hausse pas, qui ne
se gonfle pas, qui refuse l'enflure périlleuse des discours sur le « bien », est pour Grossman l'envers
de la barbarie, en fait, l'ultime rempart contre la barbarie. Cette pensée revient comme un leitmotiv
au long du texte : « Elle était belle parce qu'elle était bonne ». Et c'est précisément cette bonté, qui
est source de beauté sur le visage d'Anna Sergueievna et qui rend la vie au vieux bagnard.
« Ivan Grigoriévitch vit sa mère en rêve. Elle marchait sur le bord d'une route en prenant garde
d'éviter le flot des tracteurs et des camions déchargeurs. Elle ne voyait pas son fils. Il criait : «
Maman, maman, maman... ». Mais le bruit des véhicules étouffait sa voix.
Si seulement elle pouvait l'entendre, si seulement elle pouvait se retourner, alors, même au milieu
de ce vacarme, elle le reconnaîtrait, lui, son fils, sous les traits de ce bagnard aux cheveux blancs.
Il n'en doutait pas.
Il se réveilla, en proie au désespoir. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il vit une femme à demi vêtue qui se
penchait sur lui. En rêvant, il avait appelé sa mère et cette femme était venue vers lui.
Elle était à côté de lui et il sentit aussitôt de tout son être qu'elle était belle. Elle l'avait entendu
crier alors qu'il rêvait et elle était allée à lui parce qu'elle éprouvait pour lui de la tendresse et de
la pitié (...).
Elle était belle parce qu'elle était bonne. Il lui prit la main. Elle s'étendit à côté de lui et il sentit sa
chaleur, sa tendre poitrine, ses épaules, ses cheveux. Il avait l'impression de n'être pas réveillé, de
rêver encore : dans la réalité, il n'avait jamais été heureux.
Elle était toute bonté et il comprenait de tout son être charnel que la tendresse, la chaleur, les
murmures de cette femme étaient beaux parce qu'elle avait le coeur rempli de bonté, parce que
l'amour est bonté.
Ce fut sa première nuit d'amour. »xvii
On se souvient sans doute que le livre de la Genèse, au chapitre 2, désigne la femme d'un
terme qui est l'objet de bien des malentendus : il parle d'elle comme « ezer », c'est-à-dire « aide » de
l'homme. En fait le mot exprime, en hébreu, tout autre chose qu'une assistance servile, faisant de la
femme le double ancillaire de l'homme. Il y désigne le secours que Dieu apporte à l'homme en
situation de détresse. Mais le lecteur rejoint rarement ce sens du texte. Or c'est très exactement ici ce
qu'illustre le récit de Vassili Grossman. Anna Sergueievna est très précisément ce «ezer » donné à
l'homme revenu des camps.
Le récit avance et, un jour, Ivan apprend qu'Anna est atteinte d'un cancer.
« Trois semaines passèrent et l'on envoya Anna Sergueievna à l'hôpital. En quittant Ivan
Grigoriévitch, elle lui dit : - Il faut croire que ce n'était pas notre destin d'être heureux en ce
monde (...). Ivan rentra dans la chambre vide et silencieuse. Et lui, qui avait passé toute sa vie
seul, il ne ressentit vraiment sa solitude que ce soir-là.
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Il ne dormit pas de la nuit, il réfléchit : "Ce n'était pas notre destin...". Seule sa lointaine enfance
lui paraissait lumineuse (...).
Maintenant que le bonheur l'avait regardé dans les yeux, qu'il avait senti son souffle sur lui, il
pouvait mesurer la vie et ce qu'elle lui avait apporté.
Anna Sergueievna ... Il ne pouvait rien pour elle, il ne pouvait pas la sauver, il ne pourrait pas
adoucir ses ultimes souffrances. Ce sentiment d'impuissance l'accablait et, chose étrange, il ne
trouvait d'apaisement à son chagrin qu'en pensant aux dizaines d'années qu'il avait passées dans
les camps et les prisons (...).
Il espérait qu'Anna Sergueievna reviendrait de l'hôpital et qu'il pourrait lui faire part de ses
réflexions et de ses souvenirs.
Et elle accéderait avec lui à la compréhension, à l'intelligence des choses. Et elle porterait avec
lui le fardeau de la connaissance et elle partagerait avec lui la sérénité que donne la connaissance.
Cette pensée était sa consolation. Tel était son amour »xviii.
Quiconque est un peu familier du texte biblique aura reconnu des mots du livre de la Genèse.
Il aura entendu nommer la solitude... Solitude de l'homme avant que la femme ne lui soit présentée
par Dieu (« Il n'est pas bon que l'homme soit seul... », Gn 2,18). Il aura reconnu aussi le thème de la
connaissance. Mais ici, en ce drame de l'humanité qui est postérieur à l'histoire de la transgression, il
ne peut plus s'agir de cette connaissance que le serpent faisait miroiter trompeusement comme le
gain de la désobéissance. Il s'agit, plus pauvrement, mais si humainement, de l'humble partage de la
souffrance et de la compassion entre un homme et une femme qui ont été projetés, sans l'avoir
cherché, dans la tourmente de l'histoire.
* Ce n'est évidemment pas un hasard si la confession d'Anna Sergueievna est entrecoupée de deux
histoires, insérées dans la trame du récit, et qui ramènent des portraits de femmes. La première, au
chapitre 13, est présentée comme une réminiscence qui monte à la mémoire d'Ivan :
« ... Tous ces derniers jours, Ivan Grigoriévitch était resté silencieux. Il n'avait presque pas parlé
avec Anna Sergueievna, mais il avait souvent pensé à elle en travaillant (...). Il ne savait pas
pourquoi, durant tous ces jours qu'il avait passés à méditer en silence sur la vie
concentrationnaire, il avait surtout évoqué le destin des femmes des camps. Jamais, sans doute, il
n'avait tant pensé aux femmes »xix.
C'est ainsi qu'est narrée l'histoire de Macha. « Douce, douce Macha... », ainsi commence
l'histoire de cette jeune femme arrêtée une nuit pour n'avoir pas dénoncé son mari, André, lui-même
n'ayant pas consenti à dénoncer des proches. Macha enfermée à la Loubianka et qu'un wagon à
bestiaux emporte loin des siens, Macha l'insouciante, qui laissait traîner les objets dans
l'appartement mais qui était si attentive au « caoutchouc » offert par sa vieille mère, Macha, la mère
de Youlka, que l'on a dû placer depuis, loin de sa grand-mère, dans un centre d'accueil pour enfants
de déportés.
«Youlka, André... loin d'eux on l'enlève. Le bruit des roues lui crève le cœur. Elle s'éloigne de
plus en plus de Youlka. Chaque heure la rapproche de la Sibérie, de cette Sibérie qu'on lui offre
en échange de la vie qu'elle menait avec ceux qu'elle aimait.
Macha ne porte plus sa jupe à carreaux et c'est avec son peigne que la voleuse avec ses lèvres
minces et pâles démêle ses cheveux chargés d'électricité.
Sans doute ne peuvent-ils cohabiter que dans un cœur de jeune femme ces deux tourments :
l'inquiétude maternelle, le désir passionné de sauver son enfant abandonné et, en même temps, le
sentiment d'être soi-même désarmé comme un enfant devant le courroux de l'Etat, le désir de se
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cacher la tête contre la poitrine de sa mère »xx.
Dès lors l'histoire de Macha se confond avec le cortège des violences quotidiennes qui
forment la vie au camp, le travail exténuant, le froid, le sadisme du surveillant en chef Semossotov
qui la prend pour concubine, les bagarres entre détenues. Mais, en son cœur, demeurent, invincibles,
la pensée d'André, l'inquiétude pour Youlka, jusqu'au jour où « L'espoir l'ayant quittée, elle resta tout
à fait seule. Elle ne reverrait jamais Youlka, ni aujourd'hui ni quand elle aurait des cheveux blancs,
jamais »xxi. L'année suivante elle sortait du camp dans une boîte, « faite de planches que le service
du contrôle technique avait mises au rebut ». Et le narrateur de Tout passe commente : « Ivan
Grigoriévitch se dit qu'au bagne de Kolyma, l'homme n'était pas l'égal de la femme. Malgré tout, le
sort de l'homme était moins pénible ».
* Dernier visage de femme qui traverse le récit de Grossman : celui de Ganna qui, au chapitre 15,
émerge du récit qu'Anna fait de la famine des années 30. C'est en réalité l'histoire d'un couple qui est
ici rapportée : lui, vieil homme pauvre et gauche, rempli d’amour prévenant et tendre, elle, jeune
femme ayant rêvé d’aventure romanesque avant de l’épouser. Pourtant, « … chose étrange, elle, la
jeune femme et lui, le vieil homme disgrâcié, se ressemblaient. Ils avaient la même douceur de cœur,
la même timidité ». Un enfant leur naît, Gricha, « doux et silencieux, lui aussi ». Le récit rapporte
les menus gestes de l’amour féminin auxquels répondent l’émotion et la reconnaissance de
l’homme. Il faut citer le texte un peu longuement.
« Pour Noël, elle avait fait une broderie sur une des chemises de son mari mais elle ne sut jamais
que Vassili Timoféiévitch Karpenko n'avait presque pas dormi cette nuit-là. Il était allé pieds nus
regarder la chemise qui était posée sur la petite commode, il la caressait, il tâtait la petite broderie
toute simple, fait au point de croix. Quand il avait ramené sa femme de la maternité de l'hôpital
du district, elle tenait leur enfant dans ses bras et il eut alors le sentiment que, dût-il vivre mille
ans, il n'oublierait jamais ce jour-là. »
« Vassili Timoféiévitch mourut le premier, devançant de deux jours le petit Gricha. Il donnait
presque toutes les miettes de nourriture à sa femme et à son enfant et c'est pour cela qu'il est mort
avant eux. Sans doute n'y eût-il pas en ce monde d'abnégation plus grande que celle dont il fit
preuve ni de désespoir plus profond que celui qu'il éprouva lorsqu'il vit sa femme défigurée par
l’œdème de la mort et son fils agonisant. »
Le silence de la mort s’installe enfin : « Dans leurs haillons pourris, les squelettes passèrent l'hiver
ensemble : le mari, la jeune femme et l'enfant souriaient de n'avoir pas été séparés dans la mort ».
Au printemps, l'administration fit sa tournée :
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Après ce détour par la lecture, il nous faut retrouver le thème annoncé, à moins que, loin de
l'avoir quitté, nous nous soyons enfoncés dans son épaisseur, s'il est vrai que les textes de Vassili
Grossman acheminent de façon exemplaire jusqu'à une qualité centrale, fontale, du féminin, qui
pourrait bien avoir rapport avec ce qui est en cause dans le christianisme. Sans doute des textes
littéraires moins tragiques, plus souriants, auraient pu, et pourraient, exprimer de façon moins tendue
quelque chose de cette féminité. Mais, dans la mesure où celle-ci a pour nom - comme l'un de ses
noms, en tout cas - le mot de « douceur », il est compréhensible qu'elle se révèle plus clairement,
plus visiblement, là où elle fait contraste avec son contraire, c'est-à-dire avec la violence.
Qu'en est-il donc de cette féminité évoquée par Grossman ? Disons, avant tout, qu'elle n'est
pas présentée comme une « nature ». Nous ne rencontrons pas chez lui la pensée, mythique, qu'être
femme irait ipso facto avec une qualité spécifique d'humanité, pensée inverse mais symétrique de
celle qui enferme les femmes dans une image négative de la féminité. Il y a dans Tout passe une
grande variété de portraits féminins. Il en est aussi, à côté d'Anna, de Macha ou de Ganna, qui sont
des femmes lâches, indifférentes, mondaines, violentes. Mais il n'en demeure pas moins vrai que,
pour Grossman, une certaine qualité d'humanité s'exprime de façon privilégiée dans ses personnages
féminins.
Ainsi, en particulier, il y a une façon d'être « pour l'autre » que des femmes rendent plus
immédiatement lisible. L'histoire de Macha est jalonnée de notations qui disent le souci d'une
femme dans la détresse pour tous ceux qu'elle a laissés derrière elle : un mari, un enfant. Jusqu'à
l'extrême limite de sa vie, ce personnage se préoccupe moins de sa misère que de celle de ses
proches, comme s'ils continuaient à être confiés à son impuissance. La fiction ne fait ici que relayer,
orchestrer avec la puissance d'une écriture, ce qu'attestent des témoignages échappés au silence du
goulag. Ainsi, parmi ces « Lettres d'amour », messages authentiques sauvés du naufrage et recueillis
par une journaliste, ces mots griffonnés par une femme à son mari dans une prison de transit vers le
goulag:
« Comment vont nos petits ? Le 1er septembre je les ai préparés pour l'école dans ma tête. J'ai
croisé ici des gamins de leur âge, de 14 ou 16 ans, et dans ma cellule il y avait deux filles qui
venaient d'une maison de redressement. Déjà dépravées naturellement, mais encore de vrais
bébés. Pour les endormir, tu t'imagines, je leur inventais des contes, je veillais sur elles autant que
je pouvais, je leur enlevais les poux. Je vous embrasse tous » xxiii.
Il faut admirer comment la voix d'un homme, en l'occurrence celle de V. Grossman, multiplie
cette parole féminine anonyme. Et ce qui se manifeste ici est aussi, bien sûr, le pouvoir de la
littérature qui donne écho aux mots perdus dans le silence concentrationnaire. C'est, du reste, cette
même histoire de Macha qui - il faut y revenir - honore, au milieu d'un récit terrible, la « petite bonté
» d'une autre figure, celle de la mère Tania, autre compagne d'infortune de Macha :
« La mère Tania, originaire d'Orel et femme de ménage de son état, murmure : "Malheur à ceux
qui vivent sur la terre...". Son visage de paysanne, aux traits grossiers, paraît dur et fanatique,
mais il n'il y a en elle ni cruauté ni fanatisme, rien que de la bonté. Pour quelle raison cette sainte
se trouve-t-elle au camp ? Avec quelle douceur incompréhensible est-elle toujours prête à laver le
plancher à la place des autres, à faire les corvées d'autrui... ? »xxiv.
Les deux maîtres-mots qui disent la féminité selon Grossman sont inclus dans cette citation.
Ce sont les mots de « bonté » et de « douceur », qui reviennent autour des meilleures figures de
femme dans Tout passe. Ainsi Anna, on l'a vu, est d'abord cette femme sur le visage de laquelle Ivan
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reconnaît l'éclat silencieux de la bonté... cette bonté qu'explicite un personnage de Vie et destin,
Ikonnikov, le marginal, le « faible d'esprit », et qu'il démarque soigneusement de ce que les forts
appellent « le bien ».
« Je ne crois pas au bien, je crois à la bonté... » dit Ikonnikov, et il poursuit : « Il existe, à côté de
ce grand bien si terrible la bonté humaine dans la vie de tous les jours. C'est la bonté d'une vieille
qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c'est la bonté d'un
soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la
bonté d'un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif ; c'est la bonté de ces gardiens de
prison qui risquent leur propre liberté , transmettent les lettres de détenus adressées aux femmes
et aux mères. Cette bonté privée d'un individu à l'égard d'un autre individu est une bonté sans
témoin, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté
des hommes hors du bien religieux ou social... »xxv.
On le voit, cette « bonté » n'est pas, aux yeux de Grossman, réservée aux femmes. Elle est
simplement cette humanité qui, lorsqu'elle est négligée ou bien oubliée, change les hommes en
brutes et fait de la vie une misère. Il en est de même pour la « douceur ». Celle-ci baigne toute
l'histoire de Vassili Timofeievitch et Ganna, ce couple de villageois d'Ukraine englouti avec son petit
garçon dans le tourbillon de la mort, et dont la masure, détruite avec mépris par les commissaires du
peuple, est évoquée en finale comme lieu, espace sacré « de l'amour et de la douceur ».
Ce qui est donné à reconnaître ici est ce qu'Emmanuel Levinas désigne précisément, dans
Difficile liberté, comme « l'étrange défaillance de la douceur », dont il dit aussi que son « nom est
femme »xxvi. Le philosophe voit dans le féminin comme la réserve secrète de cette douceur et affirme
que le monde s'écroulerait dans le vide sans elle, «... sans la présence secrète, à la limite de
l'évanescence, de ces mères, de ces épouses et de ces filles, sans leurs pas silencieux dans les
profondeurs et les épaisseurs du réel, dessinant la dimension même de l'intériorité et rendant
précisément habitable le monde »xxvii. Nul doute que pour Levinas, comme pour Grossman, le lien du
féminin avec la maternité - expérience, s'il en est, de « l'autre », en sa plus radicale vulnérabilité - ne
doive être désigné comme la source, la cause, l'explication de la connivence qui relie le féminin à
cette douceur forte et vitale, qui rend le monde habitable.
Mais cette pensée impose de faire un pas supplémentaire. Car il ne s'agit pas, dans tout ce qui
vient d'être dit, d'enfermer les femmes dans une passivité équivoque, ni non plus dans une condition
victimaire. Il ne s'agit pas plus de les immobiliser dans un rôle d'« éternelles patientes » selon
l'expression de Catherine Chalierxxviii. Il n'est pas question de parer la condition féminine d'une
grandeur qui ne serait que la contrepartie du malheur que renferme l'histoire des femmes. Si tel était
le cas, la lecture de Vassili Grossman que l'on vient de faire serait simplement perverse. C'est à une
tout autre pensée qu'il s'agit d'ouvrir un chemin. Car, en effet, l’œuvre de Grossman ne dit pas
simplement la folie des totalitarismes, la méchanceté de l'homme, l'effroyable gâchis de l'histoire...
qu'elle dit évidemment avec une vigueur impressionnante. Cette oeuvre affirme avant tout, envers et
contre tout, la présence obstinée de la bonté et de la douceur, là même où tout manifeste leur
contraire. Et elle affirme que cette bonté et cette douceur, dont les femmes portent le signe,
l'emportent sur la barbarie et rédiment l'histoire humaine.
C'est précisément en ce point qu'il semble possible et nécessaire de désigner une consonance
inattendue : celle qui met en relation la féminité, telle que la connaît Grossman, avec ce que professe
la foi chrétienne confessant en Jésus, Messie, la puissance de l'amour, la force de la douceur. Nous
touchons ici, certes, au cœur de la foi et, simultanément, à ce qui, en elle, déroute, scandalise le plus
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sûrement les pensées humaines, puisqu'il s'agit du message de l'Évangile culminant dans la vision de
la Passion, pâtir et passivité de Jésus, livrant sa vie pour sauver ses ennemis. On ne peut être
indifférent aux échos qui se forment entre les textes que l'on vient de lire - un certain mode de
présence de la féminité à l'histoire - et ce qui se joue dans les Évangiles. Ici et là, il est question d'un
« pour l'autre », ici et là est désignée une « douceur » plus puissante que le mal. Ici et là est affirmée
une puissance, que les hommes forts méprisent, et qui pourtant se révèle plus puissante qu'eux. Est-il
indu de rapprocher l'un de l'autre le visage de Macha, la douce Macha, tourné vers le souvenir de
son enfant perdu, de cet autre visage, la Sainte face, à propos de laquelle Bernard Bro écrit : « La
Toute-puissance a désarmé, revêtant les traits de la douceur absolue ; désarmée mais désarmante
parce qu'elle reste l'incarnation de la Toute-Puissance »xxix ?
À preuve, le commentaire que Grossman a donné d'une image célèbre, et qui vaut comme
synthèse des propos qui précèdent. C'est ce texte que l'on voudrait évoquer pour finir. La peinture en
question est La Madone Sixtine de Raphaëlxxx. Avant la dernière guerre cette toile appartenait aux
collections du musée de Dresde. L'armée soviétique l'emporta dans ses bagages en 1945. Il fut
décidé, en 1955, de restituer la toile. Pendant quelques jours, avant son transfert, la population
moscovite eut accès au tableau. Grossman fut du nombre des visiteurs et il fut bouleversé. Un texte,
qui a pour titre La Madone Sixtine, nous livre ses pensées. Grossman dit longuement son émotion
devant cette Vierge chrétienne en qui il voit, non pas « la femme », abstraitement, mais la figure de
ces femmes mêmes dont parlent les textes que l'on vient d'évoquer. Il y reconnaît les mères affolées
de Treblinka: « C'était elle qui foulait de ses pieds nus et légers cette terre vacillante de Treblinka,
marchant depuis l'endroit où l'on déchargeait des wagons jusqu'à la chambre à gaz ». Il y reconnaît
la femme implorante que son regard avait fuie, longtemps avant, sur le quai d'une gare de l'Ukraine
affamée: « Oui, c'est bien elle. Je l'ai vu en 1930 à l'égard de Konotop, elle s'était approchée du
wagon de l'express, brunie par les souffrances, elle avait levé ses yeux splendides et elle avait dit,
sans parler, juste avec les lèvres :" Du pain..." ». Il reconnaît en cette femme et son fils, célébrée par
les chrétiens, « ce qu'il y a d'humain dans l'homme ».
« Sa beauté est étroitement liée à la vie terrestre. Elle est démocratique, humaine ; elle est
inhérente à la masse des êtres humains - ceux qui ont un visage jaune, ceux qui louchent, les
bossus aux longs nez blancs, les noirs aux cheveux frisés et aux grosses lèvres - elle est
universelle. Elle est l'âme et le miroir de l'humanité, et tous ceux qui la regardent voient en elle
l'humain : elle est l'image de l'âme maternelle, c'est pourquoi sa beauté est à jamais entremêlée,
confondue avec la beauté qui se cache, indestructible et profonde, partout où la vie naît et existe -
dans les caves, les greniers, les palais et les fosses.
Il me semble que cette Madone est l'expression la plus athéiste qui soit de la vie, de l'humain sans
la participation du divin.
Par moment, j'avais l'impression qu'elle exprimait non seulement l'humain, mais aussi quelque
chose d'inhérent à la vie terrestre prise dans son sens le plus vaste, dans le monde des animaux,
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partout où, dans les yeux bruns de la jument, de la vache ou de la chienne nourrissant ses petits,
on peut voir, deviner l'ombre sublime de la Madone.
Et plus terrestre encore me paraît l'enfant qu'elle tient dans ses bras. Son visage semble plus
adulte que celui de sa mère.
Un regard aussi triste et aussi grave, dirigé à la fois droit devant lui et à l'intérieur de soi-même,
capable de connaître, de voir le destin.
Leurs visages sont calmes et tristes. Peut-être voient-ils le Golgotha, la route poussiéreuse et
caillouteuse qui y mène, et la croix, monstrueuse, courte, lourde, en bois brut, qui reposera sur
cette petite épaule qui ressent pour l'instant la chaleur du sein maternel...
Et le cœur se serre, mais pas d'angoisse ni de douleur. On est saisi par un sentiment nouveau,
jamais éprouvé. Il est humain, et il est nouveau, ce sentiment, comme arraché aux profondeurs
amères et salées de la mer, et son caractère insolite, sa nouveauté, font palpiter le cœur ».
Ces mots ne peuvent simplement être qualifiés de chrétiens. Mais par la grâce de la Madone
de Raphaël, femme bénie entre les femmes qui toucha tant le cœur de Grossman, il se pourrait que
nous soyons aux abords d'une reconnaissance.
Anne-Marie PELLETIER
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i
NOTES
. Marie-Dominique CHENU, « La littérature comme "lieu" de la théologie », Revue des Sciences Philosophiques et
Théologiques, Tome 80, 1969, p. 70-80.
ii . Emmanuel LEVINAS, A l’heure des nations, Paris, Ed. de Minuit, Coll. Critique, 1988, p. 101-105.
iii . Sur la biographie de Vassili GROSSMAN on pourra consulter Simon MARKISH, Le cas Grossman, Paris, Ed. Julliard,
L’Age d’Homme, 1983 ; Efim ETKIND, Histoire de la littérature russe, XXe siècle, Tome III, Gels et dégels, Paris, Fayard,
1990, le chapitre consacré à V. Grossman figurant p. 838-861 ; Sémion LIPKINE, Le destin de Vassili Grossman, Lausanne,
1990.
iv . Tzvetan TODOROV, Mémoire du mal, Tentation du bien, Enquête sur le siècle, Paris, Laffont, 2000, p. 57-81.
v . Vassili GROSSMAN, Pour une juste cause, traduction française L’Age d’Homme, Coll. Au cœur du monde, 2000.
vi . Vie et destin, , traduction française en 1980 édité aux Editions de L’Age d’Homme et publié depuis en Presses Pocket.
Deux extraits de ce roman ont été publiés sous le titre La dernière lettre, suivi de Les carnets d’Ikonnikov, L’Age d’Homme
vii . Le premier de ces textes est traduit et publié en français : Tout passe, , traduction française par J. Lafond, Préface d’E.
Etkind, Ed. LGF, 1993, Coll. Le Livre de poche. Cet ouvrage sera désormais désigné par l’abréviation T. P. La Madone
Sixtine, non encore publié en français, est cité ici dans une traduction de Sophie Benech aimablement communiquée.
ix . T. P. p. 252. On notera que c'est en hommage à cette mère également qu'est écrite « La dernière lettre », qui constitue le
chapitre 17 de Vie et destin : une femme, une mère, une juive, écrit à son fils, depuis le ghetto, juste avant l'heure de
l'extermination. Rappelons que le Studio Théâtre de la Comédie Française a donné lecture de ce texte durant l'hiver 2000,
attestant l’intérêt que suscite aujourd’hui en Europe occidentale l’œuvre de Grossman.
x . T. P. p. 101.
xi . T. P. p. 106.
xii . T. P. p. 144.
xiii . T. P. p. 106.
xiv . Sur ces événements voir 1933, l’année noire, Témoignages sur la famine en Ukraine, présentés par Georges
SOKOLOFF, Paris, Albin Michel, 2000.
xv . T. P. p. 148.
xvi . T. P. p. 106.
xix . T. P. p. 123.
xx . T.P. p. 130.
xxiv . T. P. p. 137.
xxvi . Emmanuel LEVINAS, Difficile liberté, Paris, Albin Michel, 1963, 1976, p. 54.
xxviii . Catherine CHALIER, « Patiente à l’infini », Critique n° 390, 1979, p. 985-992 à prolonger par Figures du féminin,
Lecture d’E. Lévinas, du même auteur, Paris, Coll. La nuit surveillée, 1982.
xxix . Bernard BRO, La beauté sauvera le monde, Paris, Ed. du Cerf, 1990, p. 158.
xxx . Cette œuvre de Raphaël tint une place considérable dans la culture européenne à partir du XVIIIe siècle. Goethe
voyait dans la Vierge représentée ici « l’Urbild des mères, la reine des femmes, peinte d’un pinceau magique ». Sur
l’histoire de la réception de ce tableau en Russie voir Pier Cesare BORI, « La Madonna Sistina di Raffaello nella cultura
russa », in Intersezioni, 1985, (5), p. 105 et ss. ainsi que L’interprétation infinie, 1987, traduction française Paris, Cerf,
1991, p. 132-137.