ATTITUDE, COMPORTEMENT ET RATIONNALISATION
I. ATTITUDE
Le concept d’attitude est central en psychologie sociale. Il désigne une prédisposition durable
à évaluer positivement ou négativement une personne, un groupe, un objet, un événement ou une
idée.Selon Allport (1935), une attitude est :« un état mental et neuropsychique de préparation à
réagir, organisé à travers l’expérience, qui exerce une influence directive ou dynamique sur la
réponse de l’individu à tous les objets et situations qui s’y rapportent. »Ainsi, une attitude peut se
manifester par des opinions, des sentiments, et des comportements face à un objet social.
1. Les composantes de l’attitude (modèle tripartite)
Le modèle ABC (Affect, Behavior, Cognition), proposé par Rosenberg & Hovland (1960),
suggère que chaque attitude possède trois dimensions :
a) Composante affective
C’est la partie émotionnelle de l’attitude, celle qui exprime ce que l’on ressent face à un objet
social.
Exemple : « J’aime les animaux », « J’ai peur des serpents »
Elle est souvent spontanée, subjective et difficile à verbaliser.
b) Composante comportementale
Elle reflète la tendance à agir ou réagir d’une certaine manière face à l’objet.
Exemple : « J’évite les serpents », « Je participe à des marches pour le climat »
Elle est observable, mais pas toujours cohérente avec les autres composantes.
c) Composante cognitive
Il s’agit de ce que l’on croit ou pense au sujet d’un objet.
Exemple : « Les serpents sont dangereux », « Les énergies renouvelables sont meilleures
que le pétrole »
C’est la partie rationnelle, faite de jugements, croyances, opinions.
2. Les fonctions des attitudes (Katz, 1960)
Les attitudes remplissent plusieurs fonctions psychologiques, selon la théorie fonctionnelle de
Daniel Katz (1960). Elles ne sont pas uniquement des opinions, mais servent à répondre à des
besoins personnels ou sociaux.
a) Fonction adaptative (ou utilitaire)
Les attitudes nous aident à obtenir des récompenses et à éviter les punitions. Adopter une
attitude valorisée socialement permet une meilleure intégration.
Exemple : Être favorable à l’écologie peut aider à être accepté dans un groupe de
militants.
b) Fonction de défense de l’ego
Certaines attitudes protègent notre estime de soi ou nous permettent de justifier des
comportements douteux.
Exemple : Une personne rejetée par un groupe peut développer une attitude négative
envers ce groupe pour se protéger psychologiquement.
c) Fonction de connaissance
Les attitudes permettent de simplifier le monde complexe qui nous entoure. Elles nous aident à
classer et interpreter rapidement l’information.
Exemple : Avoir une attitude positive envers la médecine nous aide à faire confiance au
système de santé.
d) Fonction d’expression des valeurs
Elles permettent à l’individu d’affirmer son identité et ses convictions profondes.
Exemple : Être pour l’égalité entre les sexes peut refléter une valeur d’équité.
3. le changement d’attitude
Les attitudes, bien que relativement stables, ne sont pas figées. Elles peuvent évoluer en
réponse à divers facteurs internes et externes, notamment lorsqu’il existe une contradiction
entre ce que pense une personne et ce qu’elle fait (dissonance cognitive), ou lorsqu’elle est
confrontée à un message persuasif. Comprendre les mécanismes du changement d’attitude est
essentiel pour influencer efficacement les comportements (ex. : campagnes de santé, lutte contre
les préjugés, marketing social, etc.).
a) La dissonance cognitive (Festinger, 1957)
La théorie de la dissonance cognitive a été proposée par Leon Festinger. Elle repose sur
une idée simple mais puissante : les individus ont besoin d’harmonie interne entre leurs
attitudes, leurs croyances et leurs comportements. Lorsqu’un désaccord (dissonance) survient,
cela crée un inconfort psychologique que la personne cherche à réduire.
🔹 Exemple :
Un étudiant fume des cigarettes mais sait que « fumer provoque le cancer ». Cela crée une
dissonance entre :
Son comportement : fumer.
Son cognitif : savoir que fumer est dangereux.
Pour réduire la dissonance, il peut :
1. Changer son comportement → arrêter de fumer.
2. Changer son attitude → minimiser les risques : « Ce n’est pas si dangereux si je ne
fume pas beaucoup ».
3. Ajouter de nouvelles cognitions → « Mon grand-père a fumé toute sa vie et est mort à
90 ans ».
La dissonance cognitive explique pourquoi les gens peuvent parfois modifier leurs attitudes
même sans pression externe, simplement pour rester cohérents avec eux-mêmes.
b) La persuasion : modèle ELM (Elaboration Likelihood Model)
Le modèle de la vraisemblance d’élaboration a été proposé par Petty et Cacioppo (1986). Il
explique comment et dans quelles conditions les attitudes peuvent être modifiées par un
message persuasif.
🔹 Il existe deux voies principales de traitement de l'information :
1. La voie centrale
L’individu analyse en profondeur les arguments.
Il est motivé et capable de réfléchir.
Le changement d’attitude est durable mais nécessite un effort cognitif.
Exemple : Un étudiant lit un article scientifique sur les effets du sucre sur la santé, réfléchit aux
données, et décide de réduire sa consommation.
2. La voie périphérique
L’individu est peu impliqué ou distrait.
Il se laisse influencer par des signaux superficiels (la source est célèbre, le message est
émotionnel, le slogan est accrocheur).
Le changement d’attitude est souvent temporaire ou instable.
Exemple : Une publicité avec une célébrité vantant une boisson énergisante peut modifier
temporairement l'attitude d'un jeune consommateur.
II. COMPORTEMENT
Le comportement, en psychologie sociale, est défini comme l’ensemble des actions
observables réalisées par un individu en présence d’autrui, qu’elle soit réelle, imaginaire ou
implicite. Il peut s’agir d’actes simples (se lever, sourire) ou complexes (voter, aider quelqu’un,
suivre une autorité). Ce qui distingue la psychologie sociale des autres branches, c’est qu’elle
s’intéresse à la manière dont le contexte social façonne ces comportements. Par exemple, une
personne peut se comporter différemment seule que dans un groupe. La psychologie sociale
cherche donc à comprendre comment l’influence d’autrui, des normes et des rôles sociaux
peut modifier les comportements individuels, parfois de manière inconsciente. L’objectif est
de mettre en lumière les lois sociales invisibles qui gouvernent nos actes.
1. Méthodologie de l’étude du comportement en psychologie sociale
Pour comprendre les comportements sociaux, les chercheurs utilisent plusieurs méthodes
rigoureuses. L’expérimentation en laboratoire est très fréquente : elle permet de contrôler les
variables et de tester l’effet d’un facteur social (comme la pression de groupe) sur le
comportement. Des expériences célèbres comme celles de Milgram ou Asch en sont des
exemples. Ensuite, l’observation en milieu naturel permet d’étudier les comportements en
situation réelle, par exemple dans la rue ou à l’école, afin de mieux capter leur spontanéité. Les
questionnaires et enquêtes sont aussi utilisés pour collecter les auto-descriptions des individus
sur leurs comportements et attitudes. Enfin, les simulations et jeux de rôle sont des méthodes
puissantes pour plonger les participants dans des situations sociales complexes, comme l’a
montré l’expérience de la prison de Stanford. Ces méthodes permettent de croiser les approches
expérimentales et écologiques pour mieux cerner la réalité sociale.
2.Les grands axes d’analyse du comportement social
La psychologie sociale analyse les comportements humains à travers plusieurs
mécanismes sociaux fondamentaux. Ces mécanismes permettent de comprendre pourquoi les
gens agissent comme ils le font dans différents contextes sociaux. Les grands axes sont : la
conformité (agir comme les autres), l’obéissance (agir sous l’autorité), les comportements
prosociaux (aider autrui), les comportements agressifs (faire du mal), l’influence des normes
sociales (ce qui est socialement accepté ou non), et enfin, l’identité sociale et les dynamiques
intergroupes (nous contre eux). Chacun de ces domaines permet d’expliquer un aspect
particulier du comportement humain, et ensemble, ils offrent une vision globale des influences
sociales.
A. La conformité : se comporter comme les autres
La conformité est un phénomène par lequel un individu adopte volontairement ou
inconsciemment les comportements, opinions ou attitudes d’un groupe. Elle peut découler du
désir d’intégration sociale (éviter le rejet) ou de la croyance que le groupe a raison (influence
informationnelle). L’expérience classique de Solomon Asch (1951) montre que des participants
peuvent donner une réponse fausse à une tâche simple uniquement parce que tous les autres le
font. Ce phénomène illustre à quel point la pression sociale peut influencer le jugement
personnel, même contre l’évidence. La conformité joue un rôle important dans la vie
quotidienne, en facilitant la cohésion, mais elle peut aussi conduire à des erreurs collectives.
B. L’obéissance à l’autorité : agir sous ordre
L’obéissance est le fait de se soumettre à un ordre ou une consigne émanant d’une
autorité reconnue. Elle est étudiée notamment à travers l’expérience de Stanley Milgram (1963),
dans laquelle des sujets croyaient infliger des chocs électriques à une autre personne sous
l’autorité d’un expérimentateur. Les résultats ont choqué : 65 % des participants ont été
jusqu’au bout, malgré les cris de douleur simulés. Ce comportement s’explique par plusieurs
mécanismes psychologiques : déresponsabilisation, engagement progressif, pression de la
situation. L’expérience montre que des individus ordinaires peuvent adopter des
comportements graves simplement sous l’influence d’une autorité légitime. Ce phénomène
aide à comprendre certains comportements collectifs comme ceux observés dans les contextes
militaires ou totalitaires.
C. Le comportement prosocial : aider autrui
Le comportement prosocial désigne toutes les actions volontaires destinées à aider, soutenir
ou protéger autrui, sans attendre de récompense immédiate. Des recherches ont montré que ces
comportements ne dépendent pas uniquement de la personnalité, mais aussi du contexte social.
L’expérience de Latane et Darley (1968) a révélé un phénomène étonnant : plus il y a de témoins
d’un événement, moins chacun se sent personnellement responsable d’intervenir. C’est l’effet
du témoin ou "diffusion de la responsabilité". D’autres modèles, comme celui de Batson,
insistent sur l’empathie comme déclencheur central de l’aide. Ce champ est important pour
comprendre la solidarité, le don, ou le secours dans les sociétés humaines.
D. Le comportement agressif : nuire à autrui
L’agressivité est une tendance à causer du tort à autrui, que ce soit physiquement,
verbalement ou psychologiquement. En psychologie sociale, on distingue l’agression impulsive
(émotionnelle) et instrumentale (stratégique). La théorie de l’apprentissage social de Bandura
montre que l’agression peut être acquise par l’observation : les enfants imitent les
comportements agressifs qu’ils voient, surtout s’ils sont récompensés. Dans l’expérience de la
poupée Bobo, les enfants ayant vu un adulte frapper la poupée reproduisaient ce comportement.
Cela montre que le modèle social est déterminant dans l’apparition de la violence. D’autres
théories (comme la frustration-agression) indiquent que les obstacles ou échecs peuvent
provoquer une réaction agressive. La psychologie sociale aide ainsi à comprendre les violences
sociales, familiales ou scolaires.
E. L’influence des normes sociales
Les normes sociales sont des règles, souvent implicites, qui dictent ce qui est considéré
comme acceptable, attendu ou interdit dans un groupe. Elles orientent les comportements,
parfois sans que l’individu en soit conscient. On distingue les normes descriptives (ce que les
gens font en général) des normes prescriptives (ce que les gens doivent faire). Par exemple, ne
pas parler fort dans une bibliothèque est une norme descriptive, tandis que ne pas tricher à un
examen est une norme prescriptive. Les normes sont puissantes car elles s’appuient sur la
pression du groupe et l’intériorisation sociale : on obéit souvent sans qu’il y ait besoin de
sanctions. Elles permettent de réguler la vie collective mais peuvent aussi être contestées (ex. :
mouvements sociaux, désobéissance civile).
F. L’identité sociale et les comportements intergroupes
Selon la théorie de l’identité sociale (Tajfel & Turner, 1979), nous ne sommes pas seulement
des individus, mais aussi des membres de groupes sociaux. Cette appartenance influence nos
comportements : nous avons tendance à valoriser notre groupe (endogroupe) et à dévaloriser
les autres (exogroupe), ce qui peut conduire à des préjugés et discriminations. Même dans des
groupes arbitraires (comme dans l’expérience des “groupes minimaux”), les participants
favorisent leur propre groupe. Cela montre que la simple appartenance sociale suffit à orienter
les comportements. Ce concept est fondamental pour comprendre les conflits intergroupes, les
stéréotypes, le racisme, le sexisme ou le nationalisme. Il permet aussi de travailler sur la
tolérance, l’inclusion et le vivre ensemble.
III. RATIONALISATION
En psychologie sociale, la rationalisation est un phénomène où un individu justifie un
comportement ou une attitude qui va à l’encontre de ses valeurs ou de ses croyances, mais
d’une manière qui semble logique ou acceptable dans le contexte social. Elle intervient
principalement lorsque les personnes ressentent un conflit interne ou une dissonance cognitive
entre leurs actions et leurs croyances, et elle leur permet de réduire cet inconfort en modifiant
leur perception de la réalité.
A. Le lien avec la dissonance cognitive
La rationalisation est souvent liée à la théorie de la dissonance cognitive (Festinger, 1957),
qui postule que lorsqu’il y a une contradiction entre deux éléments cognitifs (comme une attitude
et un comportement), cela crée une dissonance, un malaise psychologique que l’individu
cherche à réduire. La rationalisation est une des façons dont nous réagissons à ce malaise : au
lieu de changer de comportement, nous modifions souvent notre manière de penser pour rendre
le comportement plus acceptable.
Par exemple, si une personne adopte un comportement qui va à l'encontre de ses principes
moraux (comme mentir), elle pourrait rationaliser en se disant :
"Je mentais pour protéger quelqu'un, c’était pour son bien."
Cela permet de réduire la tension et d’aligner le comportement avec les valeurs sociales.
B. Rationalisation et pression sociale
La rationalisation peut également être utilisée comme une réponse à des pressions
sociales ou de groupe. Dans des situations où une personne se conforme à des normes ou des
attentes sociales, elle peut ressentir une pression interne. Pour se justifier, elle adopte des
raisonnements sociaux qui lui permettent de normaliser un comportement qui ne
correspondrait pas à ses valeurs personnelles.
Exemple : Si un individu participe à un comportement de groupe (comme l’intimidation, par
exemple), il peut rationaliser en se disant :
"Tout le monde le fait, et c’est pour le bien du groupe."
Cette justification lui permet de réduire la dissonance liée au mal qu’il inflige à autrui.
C. Rationalisation et groupe : Conformisme et cohésion sociale
La rationalisation joue un rôle important dans le conformisme au sein des groupes
sociaux. Les individus, pour maintenir leur appartenance à un groupe ou une communauté,
rationalisent souvent leur participation à des comportements qui, autrement, leur sembleraient
inacceptables. En effet, le groupe social exerce une pression qui peut pousser les individus à
justifier des comportements qu'ils ne cautionneraient pas normalement, mais qui sont perçus
comme nécessaires pour la cohésion sociale.
Exemple : Un individu dans un groupe politique extrême pourrait rationaliser ses actions en
disant :
"Nous luttons pour une noble cause, même si parfois nos méthodes sont radicales."
Ainsi, la rationalisation permet au groupe de maintenir son identité sociale tout en agissant de
manière contestée.
D. Rationalisation et effets de groupe : La dépersonnalisation et la dissonance
Dans des situations de groupe, la rationalisation peut également être un moyen de
dépersonnaliser des actes inacceptables. Cela signifie que les individus, au sein d’un groupe,
peuvent minimiser leur responsabilité personnelle et rationaliser des actions collectives
inacceptables en les attribuant au groupe lui-même ou à des circonstances extérieures. Cela est
particulièrement visible dans des contextes où des actes de violence ou de discrimination sont
commis sous le couvert du groupe.
Exemple : Dans des situations de conflits intergroupes ou de guerre, des soldats ou des membres
d’une communauté peuvent rationaliser leurs actes de violence en disant :
"Nous faisons cela pour défendre notre groupe, et notre survie est en jeu."
Cela permet de justifier des comportements agressifs ou destructeurs en les inscrivant dans une
narrative sociale partagée, et ainsi d’éviter les remords.
E. Rationalisation en milieu organisationnel et professionnel
Dans le contexte professionnel, la rationalisation est également courante. Par exemple, un
gestionnaire peut justifier des décisions impopulaires, comme des licenciements, en se disant :
"C’est pour le bien de l’entreprise à long terme".
Même si, dans son cœur, il peut ressentir des remords ou de la culpabilité, il se sert de cette
rationalisation pour garder une image positive de lui-même et maintenir sa position sociale au
sein de l'organisation.
D.Rationalisation et attachement aux stéréotypes sociaux
Un autre aspect de la rationalisation en psychologie sociale est sa relation avec les stéréotypes et
préjugés. Lorsqu’une personne a des attitudes négatives envers un groupe (par exemple, des
stéréotypes raciaux ou ethniques), elle peut rationaliser ces attitudes pour justifier des
comportements discriminatoires.
Exemple : Quelqu’un ayant des préjugés contre un groupe peut se dire :
"Ils sont comme ça parce qu’ils ne veulent pas s’intégrer à la société."
Cette rationalisation permet de justifier l’injustice sociale et les inégalités, en attribuant la
responsabilité à la victime, plutôt qu’à la structure sociale qui perpétue la discrimination.
REFERENCES :
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Decision Processes, 50(2), 179–211.
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Appleton-Century-Crofts.
Tajfel, H. (1982). Social Identity and Intergroup Relations. Cambridge University Press.
Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
Baumeister, R. F., Dale, K., & Sommer, K. L. (1998). Freudian Defense Mechanisms and Empirical
Findings in Modern Social Psychology: Reaction Formation, Projection, Displacement, Undoing, Isolation,
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