« Pour entrer dans une secte,
il faut être faible d’esprit. »
Une cage est partie
à la recherche d’un oiseau.
Franz Kafka, Aphorismes, 1917-1919
De prime abord, finissons-en avec cette idée selon
laquelle on « entrerait dans une secte ». « Jamais
nous n’avons choisi d’appartenir à une secte, de nous
mettre au service d’un homme, et d’abandonner
notre libre arbitre. Tout s’est fait progressivement,
par étapes, sournoisement, mais irrémédiablement.
Chacun était de plus en plus prisonnier de cette
espèce de toile d’araignée que nous avons malgré
nous contribué à tisser, collectivement, naïvement,
laborieusement », raconte un couple.
Seul un fou, un criminel ou un masochiste vou-
drait entrer dans une dénommée secte. En réalité, la
personne entre dans un mouvement dont les idéaux,
les projets correspondent apparemment aux siens,
persuadée que sa quête d’amitié et de chaleur y sera
comblée. Ce n’est qu’ensuite, une fois sortie de ce
mouvement, meurtrie et esseulée, ayant enfin pris
conscience de la manipulation qu’elle avait subie,
que la personne dira être « entrée dans une secte ».
Jeannie Mills, ex-membre de la secte du Temple
du peuple* à Guyana, avait écrit cet avertissement
avant d’être assassinée : « Quand vous rencontrez les
gens les plus amicaux que vous ayez jamais connus,
qui vous amènent dans le groupe le plus chaleureux
que vous ayez jamais rencontré et que vous trouvez
le leader être la personne la plus inspirée, la plus
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attentionnée, la plus pleine de compassion et de « Une personne intelligente s’en sortira rapide-
compréhension que vous ayez jamais rencontrée, et ment… » Nous pourrions citer en contre-exemples
qu’alors vous apprenez que l’objectif du groupe est ce champion du monde d’échecs, ce chef d’orchestre,
quelque chose que vous n’auriez jamais osé espérer ce neurologue, cet ancien ministre, ce professeur de
voir réaliser et que tout cela semble trop beau pour psychologie d’une grande université, etc.
être vrai, c’est probablement aussi trop beau pour Car la raison ultime de la captation par une secte
être vrai ! » tient à ce que son discours parle au cœur, à l’émo-
Chacun peut se faire prendre un jour. Qui peut tion plus qu’à l’intellect. Des médecins, des cher-
prétendre ne s’être jamais laissé manipuler ? Ne cheurs en sciences dures, des ingénieurs vivent dans
serait-ce que dans une histoire d’amour… Un coup ces organisations qui nous semblent délirantes. Les
de foudre, comment l’éviter ? À ce moment-là, on chiffres sont surprenants. Il y a quelques années, un
ne demande pas à l’autre ses pièces d’identité et un quart des diplômés de l’université du Québec appar-
CV à jour. À moins de connaître par avance la vraie tenaient à un mouvement sectaire. Quoi d’éton-
nature de la personne, le coup est imparable. Nous nant ? La plupart de ces hommes et femmes sont des
citions le cas, en 1993 (Le Grand Décervelage), d’un spécialistes qui, comme l’écrivait Lichtenberg
jeune étudiant « athée » assez provocateur pour aller « voient un grain de sable avant une maison » et
narguer les Moonistes* chez eux. Deux jours plus souffrent d’un sentiment d’isolement qui les rend
tard, il écrivait à sa petite amie une longue lettre sur particulièrement vulnérables au message des sectes.
sa conversion au Moonisme qui se terminait par ces La plupart des adeptes* (70 %) sont des
mots : « Peux-tu imaginer qu’il y a quelques heures « croyants », c’est-à-dire non pas forcément des
seulement, je ne croyais pas en DIEU ? Je suis deve- dévots mais des personnes essayant à leur manière,
nu en un instant un Passionné de Dieu. J’ai du mal en fonction de leur culture, de se hisser au-dessus
à m’y habituer moi-même. Un tel changement en un d’un certain matérialisme. Dans les 30 % restants,
instant. Incroyable… mais VRAI. » on compte tous ceux qui cherchent vaille que vaille
Ainsi verrons-nous que le problème est plus de une spiritualité, brandissant cette phrase qu’André
savoir comment sortir rapidement d’une secte que Malraux n’a jamais prononcée : « Le XXIe siècle sera
d’éviter le piège. religieux ou ne sera pas. » Car Malraux ne se prenait
pas pour un prophète. « Je n’ai jamais dit ça, bien
Il est tentant d’invoquer le manque de culture entendu, car je n’en sais rien », disait-il à Pierre
pour justifier la fragilité devant le discours sectaire. Desgraupes en novembre 1975 (en revanche, l’au-
Comme si l’esprit critique était proportionnel à teur de L’Espoir n’excluait pas « la possibilité d’un
la quantité de savoir accumulé ! Nous savons au événement spirituel à l’échelle planétaire »).
contraire qu’une personne ayant atteint un niveau Ces 30 % sont à la recherche de toutes sortes
d’études supérieur au bac sera plus vulnérable de vertus comme « l’amour vrai », « la solidarité »,
qu’une autre, parce que plus en recherche, donc plus « l’absolu », « l’idéal d’une vie collective ». En un
perméable aux idées qui traînent. Autre idée reçue : sens, on pourrait dire que « ce sont souvent les
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meilleurs » qui se perdent dans les sectes : ce sont
ceux qui s’interrogeaient, ne se contentaient pas de
ce qu’ils avaient et étaient prêts à tous les sacrifices
pour faire de leur vie une vie pour tous.
Si ces mouvements ne donnaient pas à l’homme
moderne en perte de repères l’illusion d’un sens,
d’une compréhension du monde, d’une compensa-
tion à ses souffrances, à ses angoisses, des réponses
apaisantes à tous ses problèmes existentiels, s’ils ne
touchaient pas les points subtils de son affectivité, ils
ne séduiraient pas. Ainsi peut-on noter aujourd’hui,
sinon une multiplication des sectes, un accroisse-
ment des attitudes, des comportements sectaires.
La secte saisit le plus souvent un être en détresse,
même ponctuelle, ou en pleine interrogation. Nous
savons que les Témoins de Jéhovah* lisent les
rubriques nécrologiques et viennent consoler les
veuves, parfois même jusqu’au cimetière ; que les
Raëliens* promettent l’épanouissement sexuel à une
pléiade de frustrés ; que la secte IVI* promet la gué-
rison aux incurables ; que la Scientologie* surfe sur
le développement personnel, etc.
Les sectes revêtent suffisamment de masques pour
couvrir l’ensemble des rêves de l’homme moderne.