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Criminologie
Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité
Dan Kaminski
Volume 43, numéro 1, printemps–été 2010 Résumé de l'article
À l’invitation de la revue Criminologie pour son quarantième anniversaire,
Les jeunes et la rue cette conférence, donnée le 7 novembre 2008, interroge la promotion
contemporaine des droits des détenus dans un contexte sociopolitique qui fait
URI : [Link] la part belle à la moindre éligibilité. Une effectivité réellement normalisatrice
DOI : [Link] des droits des détenus demande la levée d’obstacles politiques et culturels qui
en appauvrissent aujourd’hui la portée.
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Les Presses de l'Université de Montréal
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0316-0041 (imprimé)
1492-1367 (numérique)
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Citer cet article
Kaminski, D. (2010). Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité.
Criminologie, 43(1), 199–226. [Link]
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Droits des détenus, normalisation
et moindre éligibilité
Dan Kaminski
Professeur
École de criminologie, Université catholique de Louvain
Centre de recherche interdisciplinaire sur la déviance et la pénalité (CRID&P)
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RÉSUMÉ • À l’invitation de la revue Criminologie pour son quarantième anniversaire,
cette conférence, donnée le 7 novembre 2008, interroge la promotion contemporaine
des droits des détenus dans un contexte sociopolitique qui fait la part belle à la
moindre éligibilité. Une effectivité réellement normalisatrice des droits des détenus
demande la levée d’obstacles politiques et culturels qui en appauvrissent aujourd’hui
la portée.
MOTS-CLÉS • Droits des détenus, normalisation, moindre éligibilité.
« Non seulement mais aussi seulement »
Georges Aperghis, Avis de tempête
Introduction
J’aurais voulu traiter aujourd’hui des droits des détenus comme une
conquête relative, de leur inscription dans le contexte social contempo-
rain, du dilemme qu’impose la critique de l’institution totale quand on
examine la totalisation de la « liberté », et des rapports complexes entre
normalisation et moindre éligibilité. C’était trop pour une seule fête, et
la réduction de mon propos au dernier thème cité me paraît encore bien
mal achevée. Je voudrais commencer par remercier les animateurs de la
. Georges Aperghis est un compositeur contemporain de théâtre musical, de musique
de concert et d’opéra. Avis de tempête est un opéra pour soprano, deux barytons, danseuse-
actrice, électronique, vidéo guitare électrique et deux claviers, composé en 2004 sur un
livret de Georges Aperghis et Peter Szendy. Voir [Link].
Criminologie, vol. 43, no 1 (2010)
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revue Criminologie qui, incontestablement, m’ont fait travailler. J’ai
bénéficié ainsi du double honneur de publier une petite contribution
dans le numéro du 40e anniversaire et d’en présenter une autre, orale,
aujourd’hui. Je suis donc ravi, confus, fourbu et angoissé. L’honneur
exige en effet d’être à la hauteur et ne confère aucun droit. Cette der-
nière assertion, moraliste, me place déjà au cœur du sujet…
Mon propos tente de s’inscrire dans une proposition théorique stimu
lante de Gilles Chantraine (2004). Contre le carcéralo-centrisme […],
l’analyse de la privation de liberté doit être articulée à « une histoire de
la “liberté” elle-même », ou, plus précisément, des assujettissements « qui
se forment en son nom ». Chantraine (2004) continue :
Foucault a décrit une prison correctionnaliste, à une époque où la liberté
des Lumières allait de pair avec la normalité, d’où l’essor et le développe-
ment des grandes disciplines sociales qui ont fait l’objet de la critique du
philosophe. Aujourd’hui, après une période durant laquelle la liberté a été
fortement connotée aux conceptions de la solidarité sociale, elle apparaît
davantage articulée aux injonctions à l’individuation, à l’autonomie, à la
réalisation de soi dans le travail, à l’introspection psychologique et au
bonheur consumériste. Un jeu permanent entre l’ordinaire (formes partagées
intra et extra muros des techniques de gouvernement) et l’extraordinaire doit
permettre de renouveler et de complexifier la critique.
Les trois notions réunies dans mon titre, dont je vais rapidement pré-
ciser ici la signification, n’ont pas la même valeur ni la même origine,
ni encore le même âge. Elles sont associées pour permettre une réou-
verture de l’espace, un renouvellement de la critique. La reconnaissance
de droits aux détenus permet de transformer la vie pénitentiaire (la
situation d’enfermement et les rapports sociaux qui s’y déploient) en
fournissant aux détenus des ressources juridiques opposables à l’admi-
nistration. La normalisation (des conditions de la vie carcérale) est le
concept qui rend compte de l’objectif politique auquel s’indexent
notamment les droits des détenus : il s’agit de tendre vers une prison
dans laquelle les conditions de vie ressemblent le plus possible aux
conditions de la vie libre. La moindre éligibilité est en quelque sorte le
. Je voudrais aussi remercier Françoise Tulkens (juge belge à la Cour européenne des
droits de l’homme) et Sonja Snacken (professeure de criminologie à la Vrije Universiteit
Brussel) pour leur lecture attentive de la version écrite de cette conférence et les commen-
taires qu’elles ont bien voulu y apporter. Aucune d’elles n’assumera la moindre responsa-
bilité pour l’oreille que j’ai prêtée à ces derniers.
. Dans le cadre de cette stimulation théorique, voir Chantraine et Kaminski, 2007.
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Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 201
contraire de la normalisation : elle désigne la doctrine sur laquelle
s’appuie depuis des siècles la légitimité des conditions défavorables
faites aux détenus : la prison, pour être à la fois dissuasive et juste,
devrait fournir à ses occupants des conditions de vie nécessairement
moins favorables qu’aux plus pauvres des citoyens libres. Depuis que
ces trois notions politiques ont été définies, promues ou combattues, le
monde a changé. Quelles sont encore leur signification et leur perti-
nence contemporaines ? Comment s’articulent-elles aujourd’hui ? D’une
façon simple et provocante, je pose la question suivante : si les droits des
détenus ne sont que les instruments d’un choix politique favorable à la norma-
lisation, en quoi le projet normalisateur se démarque-t-il encore aujourd’hui de
l’option de la moindre éligibilité ? La porosité des murs de la prison, pré-
sentée souvent comme condition de la détotalisation de l’enfermement,
ne signe pas la fin heureuse de l’histoire. Pour preuve :
L’ordre, c’est le principe selon lequel tout ne se vaut pas. C’est le contraire
de ce système de pensée et de valeurs dans lequel l’élève est l’égal du
professeur, dans lequel le délinquant compte autant que la victime, dans
lequel celui qui ne se donne aucun mal est autant considéré que celui qui
s’en donne beaucoup. […] L’ordre, c’est quand la loi est la même pour tous,
quand le crime est puni et le mérite récompensé.
Droits des détenus
Il faut rendre la question des droits des détenus à la fois plus sérieuse
et à la fois moins juridique. Les droits subjectifs sont depuis deux siècles
entourés d’une aura de lutte, de conquête et de victoire, et cela est juste
et correct du point de vue de l’action, du militantisme et des bénéfices
engrangés. Cette représentation me paraît en même temps fausse au
regard de la confiance qu’elle accorde à la performance des droits dans
le cadre des transformations de la société post-industrielle.
Les droits de l’homme, historiquement ancrés dans la pénalité, pour
en limiter les excès sur le plan normatif, sanctionnateur et procédural
(Ost, 2007 : 8), doivent se redoubler de nouveaux droits spécifiques ou
spécifiquement reconnus, dès lors que, passé à travers ces protections,
un individu se retrouve (sans protection) derrière les barreaux, légiti-
mement et légalement, dans le plus splendide respect de ses droits. La
. Discours du 11 février 2007, prononcé à Paris, par N. Sarkozy, candidat à la prési-
dence de la République française.
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naissance et le développement d’un mouvement visant la reconnaissance
de droits aux détenus sont incontestablement liés au mouvement des
droits de l’homme. Mais l’ambiguïté est immédiate. Si l’emprisonnement
apparaît lui-même comme une victoire humaniste sur les châtiments
corporels, sur la peine de mort et sur l’inégalité de traitement, aucun
châtiment n’a semblé plus égalitaire et moins inhumain que la privation
du temps, de l’espace et du mouvement. Cette victoire historique a
montré ses limites et la prolongation de la lutte devait s’opérer à l’in-
térieur des murs.
Bien plus tard, la promotion politique d’une fonction de resocialisa-
tion de la peine était plus à même (jusqu’à un certain point) de soutenir
une conception de l’enfermement préservatrice des droits du citoyen
détenu. En 1955, les règles minima pour le traitement des détenus
(ONU, Genève) préconisent trois principes directeurs (article 56) à
travers lesquels des droits se profilent : appartenance des détenus à la
société ; reconnaissance de la privation de liberté comme châtiment
suffisant (dans la filiation de Paterson) ; et privilège aux moyens « cura-
tifs » et individualisés de la protection de la société contre le crime. On
sait que, dans les années 1970, c’est la critique des abus de la philoso-
phie du traitement qui a le plus contribué au retour, aux États-Unis,
d’un rétributivisme compatible avec la préservation des droits et justifiés
par ces derniers. Et pourtant, ces principes ne sont pas respectés :
conditions de vie, travail, statut social, soins de santé ont été, sont et
seront encore, dans de nombreux États occidentaux et riches, totalement
déficitaires.
Cette première évocation de la malléabilité des droits devant la
variation des objectifs pénologiques peut être développée encore. Selon
Dupréel, célèbre administrateur belge des prisons, qui ose une confé-
rence en 1958 sur « une notion nouvelle : les droits des détenus », c’est
au nom de l’ordre public et singulièrement de la sécurité que des limi-
tes légitimes, voire légales, sont placées, de nature à réduire la portée
des droits. Le discours naissant dans les années qui ont suivi la fin de
. Il est intéressant de constater que les expériences d’« enfermement injuste » sont à la
base des réformes les plus substantielles des administrations pénitentiaires. Pour ne citer
que des Belges, Ducpétiaux (au xixe siècle) et Cornil (au xxe siècle) ont connu les prisons
des régimes politiques (respectivement hollandais et allemand) dont ils ont été victimes.
Voir Maes, 2009.
. Fonctionne à plein l’illusion qu’il n’y a là rien d’autre que la limitation légitime des
droits telle qu’elle est placée aussi pour les citoyens libres.
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la Seconde Guerre mondiale n’hésite pas non plus à faire des droits de
l’homme détenu l’instrument de la resocialisation du criminel, tordant
doublement la logique : la soumission des droits au service d’un objec-
tif institutionnel et la substitution des sujets (détenu et criminel). Ainsi
Dupréel (1957-1958 : 168) pense « qu’il est souhaitable de reconnaître
aux détenus les droits susceptibles de les aider dans leurs efforts de
redressement et de préparation de leur retour à une vie sociale nor-
male ». On entend bien la vocation ambiguë des droits, ici au service
du redressement (le mot « normalisation » étant synonyme de perspec-
tive correctionnaliste). Il continue de façon plus précise encore : « l’oc-
troi de droits non indispensables à des personnes, dont beaucoup sont
arrivées en prison par manque de sens social, risque de développer chez
elles un sentiment de suffisance, une tendance à utiliser ces prérogatives
pour résister aux décisions prises à leur égard dans le cadre du traite-
ment pénitentiaire instauré en leur faveur » (ibid.). On découvre on ne
peut plus nettement ici que le droit ne s’accorde guère à la bienfaisance,
voire à la générosité. Le bien voulu au détenu en l’occurrence limite
sensiblement les droits que, parcimonieusement, on s’apprête à lui
reconnaître… On pourra lire à l’envers et sans cynisme ce dernier
propos : vouloir le bien de quelqu’un et le reconnaître comme sujet de
droit sont deux projets passablement antinomiques.
Vingt ans plus tard, ce n’est plus un administrateur belge qui reprend
la thématique, mais bien Pierre Landreville à la fois dans la Revue de
droit pénal et de criminologie (1978) et dans la revue Criminologie elle-
même (1976). Rien que pour saluer Pierre, j’aurais choisi ce thème
aujourd’hui, au risque pourtant de le mécontenter. Le discours du
professeur engagé est différent : c’est maintenant le « regain d’intérêt
pour les droits des minorités » et le développement de luttes tant inter-
nes qu’externes, tant violentes que militantes, qui justifient l’émergence
du thème. Le principe de la reconnaissance des droits est nettement
affirmé et la question des limites admissibles est radicalement discutée :
les détenus conservent tous leurs droits de citoyens sauf ceux qui leur
sont expressément ou nécessairement retirés par la loi. Pierre Landreville
(1978 : 390) soutient que les droits n’ont pas à être limités par une
quelconque noble fonction dévolue à l’emprisonnement, fût-ce la
réhabilitation : « s’il s’agit de droits, les détenus n’ont pas à prouver qu’ils
les méritent ou qu’ils peuvent en bénéficier ». Seul l’objectif incontes-
table de la prison (la restriction temporaire des mouvements d’individus
considérés comme dangereux) peut entraîner la restriction des droits.
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Le paternalisme de Dupréel est rejeté, à une époque où les abus de la
réhabilitation constituent un des principaux points de focalisation des
militants des droits. La valeur soutenue est la réduction des « effets
secondaires de la condamnation pénale, de l’incarcération et de la
stigmatisation » (Landreville, 1978 : 399). Les droits deviennent radi-
calement forces d’opposition.
Guy Lemire a suggéré, en 1991, un paradoxe inquiétant : « malgré
un plus grand respect des droits des détenus, il n’a jamais été aussi
difficile de ‘‘faire du temps’’ que dans les établissements dorés actuels »
(Lemire, 1991 : 66 ; voir aussi Lemire, 1990). Un paradoxe proche est
proposé par C. Gearty (1991 : 221) qui indique, la même année, pour
l’Angleterre, qu’après dix ans d’interventionnisme judiciaire en matière
de droits des détenus, les rapports tant du Board of Visitors que de
l’Inspection sont unanimes pour qualifier les conditions d’incarcération
d’intolérables, d’humiliantes, ou de dégoûtantes. On peut d’une part
s’indigner avec ces auteurs, d’autre part s’interroger, comme je l’ai déjà
fait dans un ouvrage publié en 2002, sur l’apparente identité qu’ils
« voudraient » normativement établir entre respect des droits et confort
de la détention (Kaminski, 2002 : 91 ; voir aussi Rostaing, 2007). Je
voudrais repartir des allégations de Guy Lemire pour aller plus loin. Je
le cite : « si on ne peut nier que le discours des droits des détenus ait
produit certains résultats positifs, son utilité a finalement été plutôt
réduite et, sous certains aspects, il y a lieu de parler d’effets contre-
productifs. Le discours ne semble pas en mesure de jouer un rôle
déterminant dans la vie quotidienne de la prison » (Lemire, 1991 : 75).
Si j’accepte volontiers cette analyse, je n’en accepte pas la conclusion :
« Vingt ans de discours abolitionniste, d’“alternatives” à l’emprisonne-
ment et de droits des détenus (puisque finalement tout cela se tient) ont
mené à des prisons plus surpeuplées et toujours aussi conflictuelles, sans
véritable vocation, où domine le plus souvent l’entreposage humain. Le
temps est venu de demander des comptes. Nothing works ! On a été moins
patient avec la rééducation » (Lemire, 1991 : 75). L’enjeu de cette évo-
cation des mots de Guy Lemire et de l’amicale dispute que je lui propose
est de ne se tromper ni d’analyse ni d’ennemi. Il est probable que la
séquence temporelle soit « relativement » juste – les droits des détenus
ont accru leur performance et en même temps il n’est pas aujourd’hui
plus facile de « faire son temps » –, mais je soutiendrai ici que la
séquence causale est incorrecte : le discours abolitionniste et celui des
droits des détenus n’ont pas mené à des prisons plus surpeuplées (par
[Link] [Link] [Link] 204 6/9/10 [Link] AM
Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 205
exemple). Le discours des droits n’est pas la cause de la surpopulation
et l’exemple même du sort de la rééducation exige plus que jamais d’être
patient. À indexer droit et confort, on s’aveugle sur la véritable nature
des droits. La vocation des droits est d’ordre politique ; elle n’est pas de
rendre la vie plus facile.
La Belgique reconnaît enfin des droits aux détenus, dans une loi
votée en 2005 dont l’application se fait attendre. Singulièrement, la
couleur radicale des propos tenus dans les années 1970 est fortement
présente, matinée cependant d’un nouvel avatar de la justification de la
peine de prison, j’ai nommé la réparation, qui change tout. Sous cet
avatar, la malléabilité des droits suscite de nouvelles inquiétudes.
Il semble bien que le droit subjectif, dès lors qu’il concerne l’institu-
tion ne peut guère s’épanouir, fût-ce discursivement, qu’en se soumettant
ou en s’arrimant à l’objectif pénologique et se présenter dès lors comme
l’instrument institutionnel d’une politique, autant que l’instrument de
défense de la dignité de l’homme contre l’institution. Cette dualité du
« droit emprisonné » (Brossat, 2001 ; Reynaert, 2004) semble structu-
rellement indéfectible et signe un conflit qui n’est jamais gagné par le
droit comme tel, dans une pureté, une asepsie que ne soutient encore
qu’un positivisme juridique… stérile.
Les évolutions tant sociales que pénales semblent remettre, dans de
nombreux États occidentaux, le droit pénal et la prison en position de
remèdes évidents et non plus ultimes, vertueux plus qu’odieux (Ost,
2007 : 14-15) au mal de l’insécurité. La jurisprudence de la Cour
européenne des droits de l’homme est, de ce point de vue, étonnante
dans sa façon de soutenir, au détour de certains arrêts, que la mise en
œuvre du droit pénal est nécessaire à la protection des droits de
l’homme (Tulkens et van de Kerchove, 2005 ; Van Drooghenbroeck,
2007). On peut faire l’hypothèse que la dépolitisation de la question
des droits de la personne et son revers – la montée en puissance de
l’individualisme des droits (Poncela et Lascoumes, 1998 : 286-287),
favorisé par celle de la victime – rend d’autant plus nécessaire que
vienne s’inscrire la lutte pour les droits en prison.
Deux arguments émergent à ce stade de mon propos. Le premier
concerne les limites dans lesquelles le droit pénal moderne institue la
protection du « criminel ». Le droit pénal classique se caractérise avec
bonheur par son garantisme ; il en arrête cependant les effets protecteurs
au jugement. Il ne prolonge pas le garantisme dû au prévenu (et moins
au condamné) jusqu’au cœur de l’exécution de la peine, trou noir de la
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galaxie pénale. Et si les droits de l’homme servent aujourd’hui l’exercice
de la pénalité plutôt qu’ils ne le contraignent, une extension de la
protection du détenu sur la phase de l’exécution de la peine n’en est
que plus nécessaire. Le second argument introduit le doute. L’usage
contemporain des droits de la personne au profit de la mise en œuvre
du droit pénal pourrait bien servir de leçon pour un examen inquiet de
la situation carcérale : et si les droits du détenu se révélaient réversibles,
dans l’individualisme qui les caractérise et dans la responsabilisation
qu’ils induisent ou pire encore dans leur soumission au projet pénolo-
gique de la prison ? Je voudrais répéter et surtout compléter ici la thèse
que je formulais en 2002 :
Loin de dénier les avancées considérables de la reconnaissance de droits
substantiels ou procéduraux aux détenus, je pense que cette reconnaissance
trouve son expression lorsqu’elle est susceptible de produire des effets
fonctionnels et symboliques plus rentables pour le système étatique (en
l’occurrence pour son administration pénitentiaire) que les modalités
antérieures, disciplinaires et arbitraires, de la régulation carcérale. La crainte
qui sous-tend mon analyse est que ce qui peut s’interpréter comme une
victoire pour des catégories d’individus démunis consiste plus fondamen-
talement en un progrès du cynisme managérial, sous l’empire duquel l’État
distribue mollement ses responsabilités, exprimées en termes de droits
individuels. (Kaminski, 2002 : 91)
Gilles Chantraine a formulé mieux que moi le socle théorique de ma
critique – redevable à Michel Foucault – en rappelant la distinction
entre discipline et gouvernement. Si la discipline met l’accent sur les
techniques de surveillance, d’individuation et de normalisation, dans
le gouvernement, s’exerce un pouvoir de type « inciter, susciter, combiner »
(Chantraine, 2004). Dans le passage contemporain ou postmoderne de
la discipline au gouvernement et dans l’association complexe des deux
rationalités (voir Cliquennois, 2007), l’accent n’est « plus mis sur les
dimensions strictement sécuritaires et répressives, mais plutôt sur le
‘‘dispositif’’ dans lequel elles prennent forme et la diversité des techniques
de gouvernement avec lesquels elles viennent s’entrelacer » (Chantraine,
2004). Les droits des détenus m’apparaissent comme des outils d’un
progrès significatif, mais conceptuellement dépassé : s’ils sont un outil
contre la discipline, ils collaborent au gouvernement. « Les détenus sont
ainsi, pour parler comme N. Rose, gouvernés à travers leur liberté […],
cette liberté venant renforcer et complexifier les sanctions traditionnel-
les et les pouvoirs plus strictement disciplinaires, faisant apparaître une
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technique de gouvernement complexe […] » (Chantraine, 2004). Que
les détenus soient gouvernés à travers leur liberté peut sembler une
formule cynique, pourtant son emploi coïncide avec la promotion très
protectrice et très idéaliste à la fois du principe selon lequel l’emprison-
nement ne doit porter atteinte qu’à la liberté d’aller et de venir. Formule
cynique, pourtant compatible avec la logique des droits.
Pour le dire trop simplement peut-être, le bénéfice attendu de l’in-
troduction d’une logique des droits en prison s’amoindrit si l’on constate
que la prison est passée d’un seul coup de l’institution totale à l’insti-
tution responsabilisante ou sociale-active, et du non-droit au droit mou.
Les droits restent un outil de résistance indispensable, mais ils s’intè-
grent aussi parfaitement dans la nouvelle technique gouvernementale
de la prison, importée du « reste du monde », dans un raccourci saisis-
sant, en passant du régime (paternaliste/pervers) de faveurs au régime
des droits conditionnels. Le raccourci est saisissant en ce sens que la
victoire des droits s’opère au moment même où le droit, dans « le reste
du monde », se mue en dispositif de discrimination de ses bons et de
ses mauvais usages, de ses sujets méritants et de ses mauvais sujets, en
suivant l’intrication des rationalités disciplinaire et gouvernementale.
Plus encore sans doute, lorsque l’on vit de près les conditions régu-
lières, légales, respectueuses des droits, de la détention, l’on se rend
compte du piège même de cette régularité, de cette légalité, de ce res-
pect. Le récit de Philippe Landenne (2008) révèle les effets dramatiques
de ce qu’il appelle pudiquement l’addition cachée, soit le surplus de
souffrances qui, au cœur de la légalité, tue le droit et met fin à la vie.
En prison, la vie se joue sur une décision exécutable immédiatement,
sur des appels à l’aide jamais entendus, sur des coups de tête parfaite-
ment réciproques des détenus et de l’administration, dans un espace que
le droit, avec sa machette émoussée, ne peut défricher, et ne peut
déchiffrer avec ses concepts aseptisés, et dans un rythme vertigineux (un
« temps réel ») avec lequel la lenteur de la procédure administrative ou
judiciaire ne peut que rarement rivaliser.
. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme est significative à
cet égard (voir Tulkens, 2002). Le travail remarquable des experts du CPT l’est tout autant.
On ne souligne probablement pas assez la ténacité qu’il faut aux requérants devant la Cour
pour soutenir leurs droits après des années. Et on ne souligne pas assez l’absence de
conséquences générales tirées par les États de leurs condamnations particulières, en raison
probablement du premier défaut mentionné ci-dessus. Voir Landenne (2008).
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208 criminologie, vol. 43 n o 1
Margarida Garcia, écrit, pour expliquer la faible performance inno-
vatrice des droits de la personne face au système de pensée du droit
criminel, en se soutenant de Morgan (1999), que des organisations – ou
des systèmes – se reproduisent de façon redondante lorsqu’elles sont
égocentriques, c’est-à-dire lorsqu’elles « ont une idée assez arrêtée de
ce qu’elles sont ou, encore, de ce qu’elles pourraient être, et qui sont
bien décidées à imposer ou à conserver cette identité à tout prix. Cela
les conduit à magnifier leur propre importance, tout en minimisant
l’importance et la signification du réseau de relations plus vaste dans
lequel elles s’inscrivent » (Garcia, 2007). Et « le résultat de cet égocen-
trisme, c’est que finalement, beaucoup d’organisations essaient de
conserver des identités qui manquent de réalisme ou d’en produire qui,
en fin de compte, détruisent d’importants éléments des contextes dont
elles font partie » (Garcia, 2007). L’idée est intéressante, mais je crois
au contraire que, appliquée à la prison, cette hypothèse ne convient pas.
L’organisation carcérale n’arrête jamais d’importer d’importants éléments
des contextes dont elle fait partie, pour le pire et le meilleur. La prison, aussi
fermée soit-elle, n’est pas égocentrique, comme l’est le système de droit
criminel, auquel Margarida Garcia applique judicieusement son raison-
nement. Les deux notions majeures que je voudrais affronter maintenant
constituent à mon sens les prises apparemment contradictoires que le
contexte inflige à la prison, ou encore les deux indices de la porosité,
parfois plus inquiétante que bénéfique, de la prison.
Normalisation
Le concept de normalisation est récent, dans le sens progressiste où je
veux l’utiliser ici, car c’est bien un concept progressiste, extrêmement
utile, en période normale. Il est probablement l’héritier d’un État-providence
dans lequel l’exclusion est pensée comme le repoussoir social le plus fort.
C’est aussi le concept qui soutient le plus solidement le développement
des droits des détenus. L’orientation idéologique dite « normalisation »
est historiquement associée à la promotion d’objectifs pénaux reposant
sur le traitement et sur la réhabilitation, mais une version plus radicale
se dégage de ces associations, version dans laquelle prévaut la recon-
naissance des droits des détenus, quel que soit l’objectif poursuivi par
la pénalité. Les « droits des détenus » ont, avec le temps, pris une auto-
nomie à l’égard de toute philosophie et le concept de normalisation en
est un excellent témoin. Il faut protéger les droits, les reconnaître, les
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Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 209
faire respecter, parce qu’ils ont en eux-mêmes une valeur. La dignité
humaine apparaît alors dans une espèce de nudité qu’aucune utilité n’a
à voiler. Il s’agit de normaliser les conditions la vie en prison, qui, selon
ce principe, devraient être, autant que possible, similaires à la vie extra
muros, sauf les restrictions inhérentes à la privation de liberté. Admettons
la précision et la portée progressiste de la définition suivante : « La
normalisation des relations en prison par rapport à celles en liberté
comporte la possibilité pour les détenus d’assumer une responsabilité
sociale et ainsi de contrer les effets néfastes de l’incarcération » (Dünkel
et Snacken, 2005 : 38). Le concept renvoie ainsi aux standards de la
vie extérieure. King et Morgan évoquent son application en indiquant
qu’autant que les ressources le permettent et dans le respect des contraintes d’un
enfermement sûr, exige le respect des mêmes standards qui gouvernent la
vie des délinquants dans la communauté (King et Morgan, 1980 : 37-40 ;
c’est moi qui souligne) : ceci concerne le logement, la nourriture,
l’habillement, la santé, l’aide sociale et l’éducation, l’emploi mais aussi
le maintien des liens familiaux et sociaux, le traitement des infractions
disciplinaires (Snacken, 2001 : 50-51).
Cependant, ce concept invite à une triple prudence. Il contient avant
tout sa part de construction de la normalisation de la prison elle-même,
j’entends ici de sa considération comme normale. Une normalisation
culturelle de la prison et des processus qui y conduisent rivalise avec
l’enjeu progressiste de la normalisation des conditions de vie en prison.
Ainsi, si la Convention et la Cour européenne des droits de l’homme
forment des barrages relativement efficaces contre la peine de mort,
contre la torture et les traitements inhumains et dégradants, elles ne
permettent que très médiocrement de soutenir que l’emprisonnement
constitue un tel traitement. Françoise Tulkens, préfaçant l’ouvrage de
Philippe Landenne (2008), interroge les critères contemporains des
traitements inhumains et dégradants : « quelles sont aujourd’hui les
‘‘exigences légitimes’’ de la peine ? Toute la question est là car ce sont
ces exigences que nous devons sans cesse interroger et réinterroger.
Tout comme le droit à la vie refuse aujourd’hui la peine de mort, je
pense que le droit à la liberté refusera un jour l’enfermement comme
peine » (in Landenne, 2008 : 9-10).
Le concept de normalisation demande ensuite la définition d’un
étalon, « norme » de la vie à l’extérieur, et l’opérationnalisation la plus
restrictive possible des limitations « inhérentes » à la privation de liberté.
La normalisation, concept promu comme critère d’exigence des droits
[Link] [Link] [Link] 209 6/9/10 [Link] AM
210 criminologie, vol. 43 n o 1
des détenus a fait l’objet de récentes modifications normatives qui
tentent de réduire – mais indiquent tout autant – son extrême dépen-
dance à un étalon de plus en plus flou. Pour autant que les ressources le
permettent, dans le respect des contraintes de sécurité (formules stéréotypées
des restrictions conventionnelles au respect des droits), la vie en prison
doit être la plus normale possible. Les auteurs des règles pénitentiaires
européennes ont senti le vent de la normalité tourner. Ainsi la règle 5
énonce que : La vie en prison est alignée aussi étroitement que possible sur les
aspects positifs de la vie à l’extérieur de la prison. L’introduction du quali-
ficatif « positifs » est commentée de la manière suivante, prenant acte
que la vie à l’extérieur de la prison n’était pas ou plus nécessairement
aussi « normale » qu’« avant » : il y a lieu de « s’assurer que cette norma-
lisation ne puisse pas avoir pour conséquence des conditions de déten-
tion inhumaines ».
L’inscription dans la définition même de la normalisation de sa
composante de responsabilisation sociale du détenu soulève enfin un
troisième motif de prudence. Pour en avoir éprouvé les effets dans une
ample recherche (de Coninck et al., 2005), la valorisation de la respon-
sabilité sociale du justiciable peut s’avérer plus souvent qu’à son tour
un boulet bien pire que le constat de sa dépendance objective : ce que
nous avons observé dans cette recherche et que Philippe Mary rappelle,
c’est que les premiers acteurs responsabilisés aujourd’hui sont les tra-
vailleurs du pénal, dans un contexte de surveillance extrême de l’opinion
publique et des médias. « La généralisation de la responsabilisation [des
acteurs professionnels] s’accompagne d’une généralisation de l’incerti-
tude des acteurs qui tenteront de réduire celle-ci essentiellement par le
renvoi en cascade de la responsabilité et de la décision et, in fine, le
transfert de la responsabilité sur le justiciable lui-même » (Mary et al.,
2006 : 399). Les conditions renouvelées de la libération conditionnelle
et l’implantation d’une inflexion réparatrice dans la culture pénitentiaire
(en Belgique) témoignent de cette perversion de la responsabilité que
. Sonja Snacken opère une distinction entre normalisation au niveau individuel et
normalisation au niveau collectif. Au niveau individuel, la normalisation signifie la recon-
naissance de la diversité des rôles sociaux du détenu (diversité niée par l’institution totale),
l’accroissement de la responsabilité et de la place accordée aux aspects positifs de sa per-
sonne (Snacken, 2002 : 138). Au niveau collectif, le principe de normalisation signifie que
« les services collectifs octroyés en prison doivent être autant que possible équivalents à
ceux offerts à l’extérieur » (Snacken, 2002 : 145) : le travail et les soins de santé en prison
sont les deux exemples les plus significatifs en la matière.
[Link] [Link] [Link] 210 6/9/10 [Link] AM
Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 211
la normalisation voudrait pourtant soutenir à des fins de transformation
réelle de la prison.
Mon projet de désincarcération et de désidéalisation de la question
suppose d’interroger la fragilité du concept de normalisation. Cette
fragilité est celle-là même qui affecte d’autres concepts relatifs, comme
le concept de modération10.
Dans la vie libre ou « normale », de plus en plus de gens se voient
nier la diversité de leurs rôles sociaux ainsi que les aspects positifs de
leur personne. Dans la vie libre, les services collectifs octroyés ne font
que s’amenuiser. Dans la vie libre enfin, est sérieusement remise en cause
la « positivité » de certains aspects de la vie qui étaient évidemment
positifs dans la période que Richard Sennett qualifie de « capitalisme
social » (2008). La vie libre contient de plus en plus de conditions
inhumaines. La normalisation des conditions de vie en prison trouve
étonnamment sa reconnaissance symbolique au moment où s’effrite, hors
de la prison, l’étalonnage de la vie normale. Devant l’errance normalisée
des itinérants, devant le sort infect mais normalisé des demandeurs
d’asile, devant la reconnaissance normalisée que, dans mon pays, 15 %
des habitants vivent sous le seuil « officiel » de pauvreté, devant la
. Il faut cependant ne pas confondre la victoire symbolique du concept et les constats
empiriques qui sont déplorables à tous niveaux. En ce qui concerne le travail, les constats
de Johannes Feest (1999) sont reconduits par Evelyn Shea (2005). Quant aux soins de
santé, parmi de nombreuses publications, je n’évoquerai que celle de Rhidian A. Hughes
(2000) : les besoins des détenus couvrent un spectre très étendu et ne sont pourtant que
rarement satisfaits. La discussion de l’auteur tourne autour d’un enjeu sémantique signifi-
catif : pour développer une politique de normalisation de l’accès et du droit aux soins,
faut-il continuer à nommer le détenu par cette appellation ou l’appeler patient ?
10. Comme l’écrit Pierrette Poncela : « La modération des peines fut l’un des premiers
droits de l’homme revendiqué et proclamé ; il fut toujours et demeure l’un des plus incer-
tains, l’un des plus sujets à variation » (Poncela, 2007 : 376) associé historiquement à celui
de « nécessité des peines » puis de proportionnalité. Mais la modération est elle-même un
concept bien mou. Mon propos veut surtout insister sur le redoublement de cette mollesse
conceptuelle relative au sentencing, lorsqu’on se situe à l’intérieur de la prison : la propor-
tionnalité et la modération sont des concepts qui n’ont plus cours, même lorsque la Cour
européenne des droits de l’homme a à juger du caractère inhumain et dégradant de la
longueur inhabituelle de la peine lorsque le détenu se voit refuser toute perspective de
libération conditionnelle (par exemple, l’affaire Léger, évoquée par Pierrette Poncela [2007],
du nom d’un détenu français admissible à la libération conditionnelle depuis 1979 et l’ayant
obtenue en 2005). Plus encore, que serait la modération de l’exécution de la peine, enten-
due comme condition de la vie carcérale ? C’est probablement à cet endroit précis qu’inter-
viennent les droits du détenu, mais comment croire à leur performance sensible intra muros
si l’on convient qu’en amont le même type de critère ne peut déjouer les processus de
pénalisation croissante dans laquelle le principe de proportionnalité est « bousculé » comme
le démontrent Christine Guillain et Damien Vandermeersch (2007 : 414).
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212 criminologie, vol. 43 n o 1
croissance fulgurante de l’emploi précaire et temporaire et pourtant
normalisé, devant la dérégulation normalisée des salaires et des horaires
de travail, devant la religiosité compassionnelle encourageant la sancti-
fication temporaire des victimes du moindre crime crapuleux, devant la
triple exigence capitaliste du non-engagement à long terme, de la valo-
risation du potentiel au détriment des compétences acquises et de la
négation du passé (Sennett, 2008), devant la normalisation de l’indi-
gnité, qu’est-ce que la normalisation des conditions de vie en prison ?
La normalisation en prison apparaît aujourd’hui comme un proces-
sus retardataire, courant après un standard improbable. Outre le fait
qu’elle ne peut que choquer la construction politique de l’opinion
publique, elle ne peut que s’essouffler derrière un étalon enfui. Si le
droit n’est que l’instrument d’une politique, d’un conflit qui n’est jamais
gagné par le droit comme tel, alors la promotion des droits pour eux-
mêmes est un leurre idéologique qui me paraît avoir pour effet para-
doxal de les laisser flotter et se mettre au service des rationalités
nouvelles qui, aujourd’hui, en infléchissent le tranchant. Le vent poli-
tique de la normalisation a perdu de son piquant. Le développement
des droits conditionnels ou des droits comme instruments d’activation,
tellement violent déjà dans les politiques sociales, constitue la matrice
d’une relecture contemporaine de la reconnaissance des droits du
détenu, lecture dans laquelle peu de choses séparent encore normalisa-
tion et moindre éligibilité.
Moindre éligibilité
L’orientation idéologique dite de la « moindre éligibilité11 », la plus
constante et la plus ancrée dans l’évidence, dévalue la citoyenneté des
détenus, en raison de leurs crimes, et les soumet à des conditions de
vie dans lesquelles peu de droits méritent de leur être concédés.
Si l’on s’en tient à la période moderne, creuset de ce qui nous reste
de démocratie, le principe de la moindre éligibilité est formulé en
France par les procès-verbaux du Comité de mendicité de la Constituante,
crée en 179012. Thomas Malthus publie en 1798 son Essai sur le principe
11. Johannes Feest (1999 : 100) indique que la normalisation et la moindre éligibilité
sont en fait les noms de deux orientations idéologiques contrastées qui permettent de nouer
des éléments disparates de la description des conditions de vie en prison.
12. Le comité de mendicité écrit : « L’homme secouru par la Nation et qui est à sa charge
doit cependant se trouver dans une condition moins bonne que s’il n’avait pas besoin de
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Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 213
de population, d’entrée de jeu consacré à un problème qui n’est pas que
pénitentiaire : la surpopulation menaçante. Marjie Bloy (s. d.) rappelle
qu’une des causes de la surpopulation est notamment politique : la
fourniture d’une assistance aux pauvres mesurée au nombre d’enfants.
S’introduit ici l’idée que cette « mesure » encourageait les pauvres gens
à faire de nombreux enfants pour accroître le volume d’aide alloué. Ce
rappel historique de la doctrine de la moindre éligibilité témoigne de
l’accointance de deux logiques, l’une morale et l’autre économique, l’une
individuelle et l’autre macro-sociale, s’alliant pour favoriser, dans les
politiques sociales, une discrimination bien mesurée destinée à éviter
les effets pervers que produisent des hommes rationnels, à moins que
ce soient les effets rationnels que produisent des hommes pervers.
La formule appartient à Charles Dickens13 : il est monstrueux que le
pauvre malhonnête soit mieux traité que le pauvre honnête. Je le dis
malgré tout le bonheur que je retire encore de la lecture de Dickens :
cette formule est elle-même monstrueuse. En effet, elle n’ouvre pas
l’option de l’amélioration des conditions de vie des pauvres, mais bien
la seule option du durcissement des conditions de vie institutionnelles
des pauvres qui ont démérité. Il est intéressant de constater à quel point
la discrimination des pauvres en méritants et non méritants est au cœur
des discours électoraux du candidat Sarkozy à la présidence de la
République française (quelqu’un m’a dit qu’il a fini par être élu). La
méritocratie est un concept-clé pour comprendre la reconfiguration de
la question sociale dans le capitalisme contemporain (dont un Sarkozy
est à la fois le chantre et le bouffon) et l’inflexion qu’y prend la notion
de droit subjectif.
Ce principe économico-moral naît donc dans le champ de l’assis-
tance, puis se répand dans celui de l’enfermement des pauvres, enfin
dans le champ pénal14. Une dimension punitive rétributive est d’entrée
de jeu présente dans le principe, où qu’il s’applique ; il ne pouvait
secours, et qu’il pût exister par ses propres ressources ; le besoin qui naît du manque de
travail dans un homme qui n’en a pas cherché, dans celui qui n’a pas pensé à s’en procurer,
pénible sans doute pour un cœur humain et compatissant, est, dans un État où il y a une
grande masse de travail en activité, une punition utile et d’un exemple salutaire » (cité par
Keslassy, 2000 : 330).
13. Dans A Walk in a Workhouse (1850) : « we have come to this absurd, this dangerous, this
monstrous pass, that the dishonest felon is, in respect of cleanliness, order, diet, and accommodation,
better provided for, and taken care of, than the honest pauper ».
14. G. Rusche et O. Kirchheimer (1939 ; éd. française, 1994) en commentent les effets
dans leur célèbre ouvrage.
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214 criminologie, vol. 43 n o 1
qu’avoir vocation à s’appliquer particulièrement en prison. N’est-il pas
évident et sain que les conditions de détention soient moins favorables
que les conditions les plus élémentaires de la vie libre ? Sans quoi les
pauvres hommes rationnels viendraient supplier aux portes des prisons
qu’on les laisse entrer pour bénéficier du régime plus favorable qu’on y
vit. Ce principe, dans l’esprit de l’État-providence s’éclipse au xxe siècle,
dans une période bénie, mais souvent présentée comme perverse
aujourd’hui, où l’option politique privilégiée consistait, non plus à
assurer la survie des pauvres, mais à égaliser la société et à relever les
conditions élémentaires de la vie. La moindre éligibilité ne disparaît pas
aussi nettement qu’ailleurs dans le champ pénitentiaire, tant le compor-
tement coupable du délinquant (et non seulement le comportement
« paresseux » de l’assisté) légitime la discrimination et tant persiste la
représentation religieuse d’une punition qui doit représenter l’enfer sur
terre.
Il serait facile de se contenter dans cette communication de faire
valoir que la moindre éligibilité aurait aujourd’hui la cote et surmonte-
rait son challenger « normalisation ». Il serait ainsi facile (quoique !) de
montrer par exemple que la privatisation des établissements pénitenti-
aires (Blakely et Bumphus, 2004) constitue une réponse au souci de
réduire les coûts de l’emprisonnement, voire d’en tirer des profits, et qu’à
cet égard, on peut penser que la doctrine de la moindre éligibilité y rend
un service appréciable. Il serait facile aussi de montrer que la reconnais-
sance de certains principes éminemment appréciables contient son venin
de moindre éligibilité15. Mon propos sera plus grave : je voudrais plutôt
attirer l’attention sur les glissements sociaux contemporains qui émous-
sent l’opposition entre normalisation et moindre éligibilité.
L’État-providence se retrouve responsable et débiteur des effets des
luttes gagnées pour les droits des « prolétaires » (par exemple), des
« femmes » ou des disqualifiés de toutes sortes (voir Bauman, 1994 ;
Macquet, 2003). La reconnaissance des droits des minorités, corrélative
de leur minorisation, représente une victoire incontestable. Mais pen-
dant que cette victoire a lieu sur des terrains multiples et parcellaires
(et non à cause de cette victoire), c’est tout le régime des droits qui se
15. Par exemple, l’article 93 des règles minima pour la protection des mineurs privés
de liberté de 1990, dites « Règles de La Havane », énonce que L’enfant qui reste avec ses parents
détenus doit être l’objet de ménagements et de soins spéciaux, car cet enfant n’a commis aucun crime
ni délit.
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Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 215
modifie et s’infléchit sensiblement. Les droits-libertés se réduisent sous
l’effet de politiques antiterroristes ou de politiques sécuritaires contre
les incivilités (voir Mary, 2006) et les droits-créances s’infléchissent à
la mesure de l’imposition d’un « droit d’accès » à leur bénéfice, quand
les caisses se vident. La créance existe, mais elle n’est exigible que sous
condition d’un mérite particulier, qui sera singulièrement scruté.
L’exercice de nombreux droits est, dans la vie libre, insensiblement
devenu conditionnel, autrement dit soumis à la vérification et à l’exigi-
bilité d’un mérite.
L’État-providence, distributeur de droits sociaux jusque dans la
prison normalisée, est en effet attaqué de toutes parts : selon une lecture
du comportement comme choix rationnel, c’est-à-dire une lecture qui
considère a priori le sujet comme pervers, le revenu de l’emploi serait
devenu trop peu attractif au regard des revenus de remplacement attri-
bués par l’aide sociale ou le chômage. La formule magique de l’activa-
tion (même si son nom n’apparaît pas explicitement) a vite essaimé en
dehors des politiques sociales pour devenir le credo « incontestable »
de toutes les formes de prise en charge de populations marginalisées
ou défaillantes. Autant l’activation renvoie à des valeurs significatives
et positives de responsabilisation, de prise en charge de soi-même,
d’autonomie, autant elle contient sa perversion anti-démocratique16 et
inégalitaire. Dans le champ pénitentiaire, l’activation s’inscrit parfaite-
ment dans la perspective d’une réinsertion sociale dont l’acteur princi-
pal serait le détenu lui-même à travers le développement d’outils comme
le plan de détention ou le plan de réinsertion. Ces outils sont des formes
quasi-contractuelles de co-définition des conditions de vie en prison et
des conditions individualisées de l’éventuelle sortie anticipée du détenu.
La normalisation des conditions de vie en prison peut passer par ce
régime d’activation. Mais à mon sens, elle est contaminée et pervertie
par l’importation, dans le chef du sujet détenu, de ce nouveau régime
de responsabilité que l’État social actif fait peser sur les sujets. Ces
« contrats » sont des monstres juridiques, comme le suggère Alain Supiot
16. Un journal économique et financier belge, nommé L’écho, donne le ton de la nou-
velle configuration, dans la publicité qu’il s’est donnée en 2008 : « Soyez de ceux qui
comptent. » La formule est très précise et heuristique en diable. « Que ceux qui ne comptent
pas comptent » est très précisément le challenge démocratique – selon les termes de Jacques
Rancière (1995) – et normalisateur, mais la démocratie, c’est la reconnaissance, dans les
rapports de force qui continuent d’exister, de la responsabilité collective de ce programme.
Aujourd’hui, la responsabilité de compter ou non est renvoyée aux sujets capables ou non
d’en être ».
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216 criminologie, vol. 43 n o 1
(2000 ; 2005) ; ils ne sont pas destinés à l’échange mais bien à l’exercice
d’un pouvoir.
Deux conséquences concernent directement la situation des détenus :
l’individualisation (sous le couvert du respect du droit) du rapport de
force et la contrainte au talent exigé de l’entrepreneur.
Le respect du droit et la force de la transaction individualisée
L’encellulement individuel est un excellent analyseur. Ducpétiaux, dans
le xixe siècle belge en faisait un credo axé sur la fonction rédemptrice
de la solitude et sur la corruption de la promiscuité des criminels. La
version finalement adoptée de la loi belge de 2005 escamote ce droit,
pourtant soutenu dans la proposition de loi (à des fins de normalisation
des conditions de détention), jusqu’à ce que la ministre de la Justice de
l’époque fasse valoir l’impossibilité économique (restriction classique)
de la réalisation de l’encellulement individuel. En France, une loi de
1875 impose l’encellulement individuel des détenus, loi qui aurait dû
être rendue applicable à la date du 15 juin 2003. En 2008, Rachida
Dati (garde des Sceaux) révèle sur cette question l’extraordinaire
inflexion contemporaine de la notion de droit, qui érode aussi bien son
indexation au principe de la normalisation que son indexation à tout
principe pénologique. Je dois les informations suivantes à Jean Bérard
et à Gilles Chantraine (2008 : 21 et suiv.). Un décret de juin 2008
affirme que le droit à l’encellulement individuel est respecté. Les pré-
venus qui sont enfermés dans des cellules collectives peuvent demander
le respect de leur droit à l’encellulement individuel et, dans les deux
mois, on leur répondra en indiquant la prison (n’importe où en France)
dans laquelle ils pourront accéder à une cellule individuelle. Pour rester
auprès de leur famille ou pour préparer au mieux leur défense, il est
certain que les détenus refuseront leur transfèrement à l’autre bout du
pays. Rachida Dati peut ainsi conclure que de nombreux détenus ne
souhaitent pas être seuls en cellule. La reconnaissance du droit se fait
elle-même perverse : le droit du détenu est singulier et n’entraîne pas
une obligation collective pour le chef de l’administration, qui pourra
jouer, à partir de chaque demande individuelle, un droit contre un autre,
un droit contre un intérêt, et démontrer qu’« il n’est pas certain que les
détenus veuillent l’encellulement individuel » (Bérard et Chantraine,
2008 : 23). L’exemple montre : 1) que le droit subjectif n’est aujourd’hui
considéré que comme une prérogative individuelle sans conséquence en
[Link] [Link] [Link] 216 6/9/10 [Link] AM
Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 217
termes d’obligations politiques collectives ; 2) que le respect du droit
se mérite, c’est-à-dire se monnaie et se paie, qu’il est devenu procédu-
ralement l’objet d’une transaction coûteuse et non un levier de norma-
lisation. Je peux encore formuler ces deux aspects d’une autre manière :
le droit est opposable à l’administration mais ne doit pas être respecté
a priori par elle ; le droit devient un levier de revendication si coûteux
qu’il est préférable de ne pas s’en prévaloir.
Qui peut le moins peut le plus
Dans l’État-providence, il est reconnu que le défaut de capacités doit
faire l’objet d’un filet de sécurité, donnant au mot droit sa pleine portée
de protection. Dans la prison de l’État social actif, la normalisation se
marie avec l’exclusion en vertu du renversement du dicton : qui peut le
moins peut le plus. Le droit reconnu devient une charge individuelle qu’il
faut avoir la capacité sociale de porter, de défendre, montrant à terme
qu’on en a mérité le respect. La moindre éligibilité sociale est ainsi
inscrite à l’intérieur de la logique contemporaine des droits : la moindre
éligibilité est réservée à celui qui ne saura pas saisir les ressources
personnelles qu’on lui suppute abstraitement pour être « de ceux qui
comptent », de ceux qui auront mérité l’effectuation du droit par l’admi
nistration. Celui-là ne comptera pas et il n’aura à s’en prendre qu’à
lui-même. Il n’aura pas vraiment voulu être seul dans sa cellule. Voilà
la normalité qui s’avance, le régime gouvernemental nouveau de l’État
social actif, ce régime d’auto-exclusion par la faute individuelle qui
consiste à n’avoir pas su saisir ses propres chances supposées égales. La
normalisation des conditions de vie en prison ne peut qu’être un ali-
gnement tendanciel sur ce nouveau régime de discrimination par les
compétences subjectives considérées comme abstraitement égales chez
les sujets de droit que nous sommes tous. Cette compétence – ou plutôt
ce « talent » attendu du détenu (comme du cadre de n’importe quelle
entreprise) – consiste à devenir expert en processus, « être capable de se
projeter dans le futur en imaginant ce que l’on pourrait faire en brisant
contexte et référence » (Sennett, 2008 : 101). L’exigence d’un tel talent
pèse, assez normalement, sur l’homme en position de puissance. En se
démocratisant, cette exigence se transforme en principe de sélection :
« Il n’est guère de plus solide forme de domination que de considérer
le faible comme un puissant » (Kaminski, 2006 : 337). C’est le second
effet du droit mérité.
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218 criminologie, vol. 43 n o 1
Par ailleurs, tant dans la loi que dans le public, la position de la
victime ajoute sa couche proprement pénale et carcérale au retour d’une
moindre éligibilité décomplexée. La répression se fait aujourd’hui « plus
étendue et intensive, [lorsqu’est considéré] que les ‘‘droits de l’homme’’
des victimes sont atteints » (Henzelin, 2002 : 105, cité par Van de
Kerchove, 2007 : 360-361). Le rôle de la victime, accru dans le procès
pénal, s’est aussi accru dans la détention. Cette performance de la
porosité de la prison n’est pas assez relevée : la figure de la victime a
aussi pénétré en prison, de façon bien plus efficace que les autres figu-
res de soutien ou de resocialisation du détenu. Le détenu est invité à
faire de sa détention une expérience réparatrice, de planifier l’usage de
ses ressources au regard de sa dette civile. L’objectif de réparation, à
l’aune duquel ses sorties et libérations possibles sont dorénavant sou-
mises, donne prise à la victime, au nom de ses droits. La nouvelle
minorité à protéger, minorité à laquelle nous nous identifions très
facilement tous, est celle-là : c’est ce citoyen mineur qu’est la victime.
Dans cette nouvelle configuration des rapports de force entre droits de
l’un et droits de l’autre, la situation du détenu fait constamment l’objet
d’indignations, adressées en même temps qu’à la justice dans son
ensemble : les victimes rappellent à qui veut l’entendre que les privilèges
du détenu ne leur sont pas accordés à elles (voir Robert, 2007).
La moindre éligibilité doit donc être désincarcérée si l’on veut com-
prendre mon propos. Sa carcéralisation empêche de l’inscrire dans un
continuum entre vie libre et vie carcérale. La moindre éligibilité est
inscrite, dans l’entreprise capitaliste nouvelle ainsi que dans les politi-
ques sociales d’assistance aux fins de dissuader « le travailleur de deve-
nir assisté en lui assurant un meilleur statut, [elle] préserve aussi la
croyance en une juste hiérarchie sociale, reposant sur une infériorité
sociale contrôlée de ceux qui ne travaillent pas par rapport à ceux qui
travaillent. Enfin, en rendant l’assistance relativement inconfortable et
stigmatisante, en l’opposant au travail et en opposant l’assisté au tra-
vailleur, on divise les classes populaires et on fournit un exutoire facile
à la frustration des salariés les plus défavorisés. En faisant de l’assisté et
de l’assistance une figure repoussoir et dégradante, on incite ceux qui
travaillent à rester sur le marché de l’emploi et à supporter leur sort en
acceptant des conditions de travail dégradées » (Trombert, 2008)17.
17. Christophe Trombert nous donne à voir la fragilité de la normalisation carcérale,
par la fragilisation des normes de l’assistance et du travail extra-muros : « Le durcissement
[Link] [Link] [Link] 218 6/9/10 [Link] AM
Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 219
La distinction carcéralo-centrée entre le vrai désavantagé (le pauvre
travailleur) et celui qui ne mérite pas le respect en raison de son crime
est aujourd’hui d’autant plus revivifiée que ce modèle de distinction
rétributiviste18 est à l’œuvre dans la vie libre entre les multiples espèces
de pauvres travailleurs que la société contient : le travailleur intérimaire,
le travailleur au noir, le travailleur clandestin, le chômeur, le titulaire
d’allocations de survie, le clandestin sans travail, le demandeur d’asile
et la travailleuse.
Au moment où la politique sociale devient rétributiviste et où, dans
la vie libre, la doctrine de la moindre éligibilité fait fureur pour faire
accepter des conditions de travailleur et des conditions d’allocataire
dégradées, que veut encore dire la normalisation en prison ? Sinon un
alignement (seulement tendanciel) sur la dégradation généralisée qui
affecte la vie libre. La normalisation en prison ne coûte rien quand la
moindre éligibilité et la méritocratie règnent extra muros. Les droits du
détenu ne peuvent guère être efficaces, comme instruments de dignité
et de sécurité, lorsque bien évidemment ils s’alignent sur la condition-
nalité « activante » qui nous vient de l’extérieur. La porosité des murs
de la prison prend ici un sens moins optimise que dans sa version
habituelle de détotalisation de l’univers carcéral19.
Je conclus brutalement : pendant que la normalisation fait son chemin
dans le monde pénitentiaire, la moindre éligibilité fait le sien, bien plus
vite, dans le reste du monde. Si la privation de liberté change avec le
temps, la liberté aussi. La porosité de la prison n’est donc pas un gage
d’amélioration de la vie des détenus. L’activation du détenu est une
stratégie de maintien, voire de renforcement d’une moindre éligibilité
qui fait son retour extra-muros et qui s’avère d’autant plus cruelle intra
des conditions d’assistance n’est que le pendant du durcissement des conditions de travail
et de la sélectivité de l’emploi ; lorsque le travail et l’emploi deviennent plus difficiles, il
est nécessaire de dégrader un peu plus la position de non-travailleur afin d’assurer malgré
tout au travailleur qu’il s’en sort relativement mieux que d’autres » (Trombert, 2008).
18. La thématique de l’activation des chômeurs contient en effet, selon les termes de
Chr. Trombert (2008), une dimension rétributiviste : elle « exacerbe la dénonciation des
fraudes, des abus et de l’assistanat. Tant dans le discours des professionnels de l’insertion
que dans le discours politique, on note un durcissement de la suspicion envers les assistés
et de la dénonciation des fraudeurs et de ceux qui abusent. Ce discours est marqué de
considérations rétributivistes dénonçant l’injustice que représente le fait de toucher » une
allocation sans rien faire.
19. J’en voudrais pour preuve les résultats du travail de fin d’études de Fabienne
Philippe (2008) qui analyse la vie dans la rue (celle des squatters) et qui conclut de façon
convaincante que la rue est une institution totale.
[Link] [Link] [Link] 219 6/9/10 [Link] AM
220 criminologie, vol. 43 n o 1
muros. Pendant que la normalisation avance en prison, la méritocratie
avance dans la société. La normalisation s’arrêtera donc, dans le meilleur
des cas, à reconduire le principe de la moindre éligibilité. Autrement dit
encore, la rhétorique et la pratique des droits, même soutenues par un
principe de normalisation, sont suffisamment malléables pour être valo-
risées sans conséquence à une époque où – les droits étant conditionna-
lisés dans la vie libre – l’étalon de la normalité est devenu un cheval fou.
Alors quoi ?
En inscrivant la thématique des droits des détenus dans le contexte
social contemporain, en montrant l’émoussement de la différence tran-
chée entre moindre éligibilité et normalisation, voire leur complicité, je
ne fais pas une critique des droits. Je ne les jette pas avec l’eau du bain :
j’attire l’attention sur l’eau du bain dont la couleur saumâtre contamine
le bébé et lui fait perdre sa belle santé. Je fais par contre une critique
d’une rhétorique des droits qui les considérerait comme des acquis
juridiques et non comme des instruments de lutte à renouveler et à
intégrer dans une politique qui contient d’autres instruments, en raison
même de la dépendance extrême de leur effectuation et de leur perfor-
mance au contexte sociopolitique dans lesquels ils s’inscrivent20. Mais
plus encore, je pense que les droits des détenus ne seront jamais à eux
seuls un instrument politique, tant le nouveau capitalisme a réussi à
faire percoler ses dispositifs gouvernementaux jusqu’au cœur même de
la rationalité répressive de l’État.
Les droits des détenus sont donc indispensables, mais dépassés dans
la performance qu’on attendait d’eux et je pense que c’est en raison de
cette péremption que leur reconnaissance s’obtient sans trop de diffi-
culté, sous une forme médiocre, aujourd’hui. Il faut donc dépasser ce
dépassement. Le désenfermement de la pensée politique sur la prison
ne passera-t-il pas par la sortie de la « bouteille à mouches » de la
pensée juridique ? Si les droits de la personne sont (selon la formule
d’Alvaro Pires) devenus un obstacle à la mutation du droit pénal (enten-
due comme innovation progressiste), irait-on jusqu’à penser que les
droits des détenus sont un obstacle à une mutation « réellement civili-
satrice » de la prison ? Non, les droits sont un outil, mais à certaines
20. Tout l’enjeu de l’article de Dan Kaminski et Gilles Chantraine (2007) tient dans
l’exigence d’une lecture sceptique, bien qu’« il ne soit pas indifférent » que des droits soient
reconnus et revendiqués.
[Link] [Link] [Link] 220 6/9/10 [Link] AM
Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 221
conditions non remplies jusqu’ici. Je suggère donc, dans les lignes qui
suivent, les conditions d’une politique renouvelée de normalisation de
la prison, les conditions du soutien du radicalisme oublié de la promo-
tion des droits, pour que l’utopie soit rappelée contre l’idéalisation.
Tendanciellement, il y a lieu de tout faire pour lever les obstacles « cultu-
rels » à la pleine effectivité des droits, entendue comme application
réflexive du principe de normalisation à l’exercice des droits des déte-
nus : 1) lever l’obstacle sécuritaire, soit lutter contre l’hégémonie de la
fonction sécuritaire de la prison et de son statut d’argument pour
limiter les droits et leur exercice ; 2) lever l’obstacle pénologique, soit
la soumission de la logique des droits à l’un ou l’autre objectif de la
peine ; 3) lever l’obstacle économique, entendu à travers la soumission
de l’exercice des droits aux ressources affectées à l’administration péni-
tentiaire ; 4) lever l’obstacle social, soit réduire l’empire néolibéral de la
doctrine de la moindre éligibilité. Il n’y a guère de recette, mais je
voudrais permettre de penser l’effectuation des droits des détenus, dans
leur nature que j’ai définie plus haut comme politique.
Conformément aux propositions faites par trois directeurs de prison
belges (de Thier et al., 2005 ; voir aussi Rostaing, 2007) pour assurer
la meilleure effectivité des droits des détenus, leur exécution devrait
être rapide (une décision préjudiciable et injuste produit des effets
irrémédiables immédiats), lisible (comment le droit pénitentiaire sera-
t-il rendu lisible même pour un analphabète ?), surreprésentée (les nou-
veaux droits des détenus ne peuvent masquer la privation de droits
essentiels que le fait même de l’incarcération produit : la prison doit être
un lieu de sur-droit) et mobile (que le droit et ses agents puissent circu-
ler librement dans la prison à la rencontre des besoins de tous)21.
Il faut encore que les droits deviennent des obligations institutionnelles
et non des prérogatives individuelles dont les conditions de mobilisation
ne sont que difficilement effectives et encore moins efficaces en prison.
Il est dommageable que la reconnaissance de droits consiste en la
transformation (nécessaire à la gouvernementalité contemporaine) par
21. Voir aussi, à ce sujet, le rapport de la Law and Justice Foundation (2008), Taking
justice into custody : research into prisoners` and ex-prisoners` legal needs : « The research identified
opportunities for prisoners to access legal information, advice and assistance, while ack-
nowledging that the very nature of the prison environment often compromises access to,
and availability of, resources including contact with lawyers. This leads to a high level of
dependency on others to complete certain tasks, which can result in delays and at times
lost opportunities to address outstanding legal problems. »
[Link] [Link] [Link] 221 6/9/10 [Link] AM
222 criminologie, vol. 43 n o 1
réduction d’un conflit politique (d’enjeux collectifs) en conflits réglés
entre parties individualisées (Scheingold, 1974). Autrement dit, il faut
que les droits des détenus deviennent un programme de politique
pénitentiaire et que la reconnaissance des droits ne soit pas seulement
ce don de faveurs individuelles et conditionnelles, dont on sait déjà la
fragile performance de toute action toujours en retard dramatique sur
la réalité vécue, mais la reconnaissance politique et proactive des consé-
quences institutionnelles qu’il y a lieu à tirer de ce don. L’institution
carcérale, au nom de la logique des droits, doit non pas s’adapter au
coup par coup à la témérité juridique de quelques détenus quérulents,
mais devenir, de sa propre initiative, dispositif de respect des droits22.
Enfin, il y a lieu, comme je l’ai rapidement mentionné ci-dessus, de
réduire l’empire néolibéral de la doctrine de la moindre éligibilité. Si
les conditions de détention deviennent réellement attirantes pour ceux
qui vivent la moindre éligibilité en liberté, il faut que cette indignation
soit tournée non contre la privation de liberté, mais contre les condi-
tions dégradées de la vie « normale ». Si nous vivons dans des conditions
pires que les détenus, faisons de cette jalousie une arme politique pour amé-
liorer les standards déréglés de la vie de tous, au lieu de nous satisfaire
d’une vie inchangée, en amoindrissant celle des détenus. Cette piste
concerne aussi le rapport tendu entre détenus et surveillants : les conflits
sociaux du monde pénitentiaire sont presque systématiquement des
conflits qui concernent l’éligibilité respective des détenus et des sur-
veillants et sont destinés à confirmer que la moindre éligibilité doit être
accordée au groupe des détenus par rapport à celui des surveillants.
L’administration semble se satisfaire de la récurrence de tels conflits,
alors même qu’il me paraît certain que chacun des deux groupes (déte-
nus et surveillants) a tout à gagner de l’accroissement de l’éligibilité de
l’autre. Le même raisonnement, oserais-je le dire, vaut pour le rapport
tendu à outrance entre les auteurs d’infractions et les victimes.
Les droits des détenus étaient conçus hier et sont encore aujourd’hui
une arme contre l’institution bienveillante et malveillante à la fois qu’est
la prison disciplinaire et resocialisatrice. Que seront-ils demain ou que
22. Un tel devenir exige une éducation ferme, assortie de sanctions et de stigmatisations
inlassables, de rappels à l’ordre exercés par des détenus tenaces et leurs avocats irritants,
des intervenants communautaires, des organisations militantes, le Comité (européen) de
prévention de la torture, la Cour européenne des droits de l’homme (avec, en son sein,
Françoise Tulkens), des professeurs de pénologie (avec, parmi eux, Sonja Snacken) qui
forment les futurs administrateurs… autant d’outsiders et d’insiders vigilants.
[Link] [Link] [Link] 222 6/9/10 [Link] AM
Droits des détenus, normalisation et moindre éligibilité 223
sont-ils déjà aujourd’hui face à la prison autonomisante et réparatrice,
et dont la malveillance se lit déjà dans les excès de subjectivation et de
mobilisation des « talents » qu’elle impose ?
Il n’y a pas lieu de bouder le bonheur qui envahit le monde depuis
trois jours, mais la question vaut d’être posée : quel visage montrera
Barack Obama ? Incarnera-t-il une plus grande justice sociale et une
moindre discrimination pénale ou reconduira-t-il le cauchemar améri-
cain selon lequel tout est possible… à qui le mérite ?
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ABSTRAC T • Answering to the invitation of the journal Criminologie for its fortieth
birthday, this conference, given on November 7th 2008, questions the contemporary
promotion of the prisoners’ rights in a socio-political context which gives a good place
to less eligibility. A really normalizing effectivity of the prisoners’ rights asks for the
lifting of political and cultural obstacles which today impoverish their impact.
KE Y WORDS • Prisoners’ rights, normalization, less eligibility.
RESUMEN • Elaborada a petición de la revista Criminologie en ocasión de su cuadra-
gésimo aniversario, esta conferencia dictada el 7 de noviembre de 2008 cuestiona la
promoción contemporánea de los derechos de los presos en un contexto sociopolítico
que privilegia la menor elegibilidad. Una real estandarización de los derechos de los
prisioneros requeriría de la eliminación de los obstáculos políticos y culturales que en
la actualidad empobrecen su efecto.
PALABRAS CLAVE • Derechos de los presos, estandardización, menor elegibilidad.
[Link] [Link] [Link] 226 6/9/10 [Link] AM