Art - Wikipédia
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activité et concept
Cet article concerne le concept philosophique. Pour les différents arts, voir Arts.
L'art est une activité, le produit de cette activité ou l'idée que l'on s'en fait, qui s'adresse
délibérément aux sens, aux émotions, aux intuitions et à l'intelligence. On peut affirmer que l'art
est le propre de l'humain ou de toute autre conscience, en tant que découlant d'une intention, et
que cette activité n'a pas de fonction pratique définie. On considère le terme « art » par
opposition à la nature « conçue comme puissance produisant sans réflexion »1, et à la science
« conçue comme pure connaissance indépendante des applications »1.
Effectivement, les définitions de ce concept varient largement selon les époques et les lieux, et
aucune d'entre elles n'est universellement acceptée. Ainsi, pour Marcel Mauss2, « un objet d'art,
par définition, est l'objet reconnu comme tel par un groupe ». C'est pourquoi les collections de
productions artistiques peuvent être classées et appréciées diversement selon les cultures, les
auteurs, les institutions et les époques.
En Europe, depuis la fin du xviiie siècle3, ce terme recouvre principalement les produits dits des
« beaux arts » tels que la sculpture, l'architecture, les arts graphiques (dont la peinture ou le
dessin), et aussi la musique, la danse, la poésie (à prendre au sens classique du terme, le mot
poésie désignant à la fois la poésie lyrique, qui correspond au sens moderne de la poésie, la
poésie tragique, c'est-à-dire le théâtre et la poésie épique) et la littérature. On y ajoute depuis,
parmi d'autres, l'image en mouvement (le cinéma, la télévision, l'art numérique), le spectacle
vivant (le théâtre, le mime), la photographie, la bande dessinée, et, plus largement encore, la
mode, bien que celle-ci soit plus couramment associée au domaine de l'artisanat de par son
usage et sa fonctionnalité. La classification des arts n'est toutefois pas universelle et rechercher
une classification unanime semble impossible4, voire un anachronisme5.
Cette conception de l'art comme activité autonome, comme production par des artistes d'objets
que l'on s'accorde à trouver beaux d'après une préférence de goût, date des xviiie et xixe siècles.
Mais on considère souvent que l'art moderne et contemporain ont délaissé le cantonnement aux
seules notions de « beau » ou de « style intemporel » pour plus généralement chercher à
interpeller voire « déranger » l'observateur, par exemple par la transgression ou la rupture6,7.
Au xxie siècle, on assiste à la fois à la prolifération de la notion d'art (absorbant les civilisations
anciennes, intégrant différents supports et obligeant à parler d'« arts », le tout avec des
productions en expansion planétaire exponentielle [réf. nécessaire]) et en même temps à son
dépassement par la civilisation du tout-écran, qui mêle tout. Un tel phénomène incite à donner
des repères et à ne pas appliquer la notion occidentale d'« art » à l'ensemble de ce qui a une
visée esthétique sur tous les continents. Pour ce faire, il importe d'établir la chronologie et la
géographie des productions dans une histoire générale de la production humainenote 1.
La Joconde, Léonard de Vinci, musée du
Louvre.
Le mot français « art » dérive du latin ars, artis qui signifie « habileté, métier, connaissance
technique ». Selon le Dictionnaire des concepts philosophiques, p. 50, « Ars peut également
signifier « métier, talent », mais aussi « procédé, ruse, manière de se conduire » et seulement
tardivement « création d'œuvres », terme traduisant le grec tekhnè. La signification du terme art
s'est historiquement déplacée du moyen vers le résultat obtenu ». Voir aussi « Art » ([Link]
[Link]/6ITK) dans Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, dir.
Barbara Cassin, Seuil, Dictionnaires le Robert, 2004 (ISBN 2-02-030730-8) (extraits en ligne ([Link]
[Link]/public/vep/[Link]) [archive]).
Art et philosophie
Platon dans l'Ion et l'Hippias majeur ou Aristote dans la Poétique s'interrogent sur l'art en tant
que beau. Toutefois, l'esthétique antique diffère parfois notablement des esthétiques
postérieures et le mot grec τέχνη (technè), qui est l'équivalent le plus proche du français « art »,
désigne dans la Grèce antique l'ensemble des activités soumises à certaines règles. Il englobe
donc à la fois des savoirs, des arts et des métiers. Les muses grecques ne sont pas toutes
associées aux arts tels qu'ils seront définis par la suite et la poésie, par exemple, n'est pas une
« technè » [réf. nécessaire].
La civilisation romaine ne distingue pas non plus clairement le domaine de l'art de celui des
savoirs et des métiers bien que Cicéron et Quintilien y aient contribué par leurs réflexions. Ainsi,
chez Galien, le terme d'« art » désigne un ensemble de procédés servant à produire un certain
résultat :
Jusqu'à la Renaissance, il n'y a pas de différence précise entre l'artiste et l'artisan : on appelle
« artiste » un artisan dont la production est d'une qualité exceptionnelle. La différence ne
commencera à devenir plus précise que lorsque les artistes commenceront à s'émanciper des
corporations pour faire allégeance aux académies et à la commande nobiliaire10. C'est alors que
le sens maintenant familier du mot « art » commence à se dégager : non seulement de
nombreuses techniques s'en séparent, mais de plus, après la découverte des règles de la
perspective, l'aspect visuel y prendra une importance croissante.
C'est du siècle des Lumières que date la notion d'art aujourd'hui communément admise. Partant
d'une réflexion sur les sens et le goût, une conception basée sur l'idée de beauté finit par s'établir.
Avec Emmanuel Kant émerge une théorie de l'art définissant l'esthétique, dont les principes
seront repris par le mouvement romantique. L'importance de l'observation de règles passe alors
au second plan tandis que l'intention de l'artiste, qui vise nos sens et nos émotions, devient
primordiale.
Mais le xxe siècle, par ses pratiques et ses idéologies, remet en question tout ce qui avait pu être
retenu au siècle précédent. Il conteste en particulier l'existence d'une essence de l'art qui se
retrouverait à travers les âges et les civilisations, et donc le rêve d'une définition universelle. Il
souligne également le caractère parfois ambigu du rapport entre « beauté » et « art », par
exemple lorsque l'œuvre d'art représente la nature de manière effrayante, voire repoussante11.
C'est pourquoi le discours européen contemporain sur l'art comporte un risque d'anachronisme
dans la mesure où, selon ce discours, l'art impliquerait une intention qui n'existe pas forcément
en d'autres époques ou en d'autres lieux. L'Art préhistorique par exemple, se réfère à des
éléments artistiques comme des peintures ou des sculptures, mais aucun texte ne précise si ces
éléments étaient destinés à la contemplation, à des célébrations rituelles ou à d'autres usages.
Dans certaines cultures (par exemple indienne ou chinoise), de tels textes existent, mais il est
difficile de déterminer dans quelle mesure les concepts utilisés, notamment ceux traduits en
français par les mots « juste » ou « beau », sont identifiables à ceux utilisés en Occident11.
L'introduction d'une hypothèse d'art inconscient ou involontaire pourrait permettre de contourner
ce type de difficultés.
On donne souvent des listes plus ou moins complètes de domaines constitutifs de l'art, en
notant ce qu'à la suite de Wittgenstein on appelle des « ressemblances familiales » : l'art devient
alors un ensemble de pratiques et de résultats qui partagent un certain nombre de traits, bien
qu'aucun d'entre eux ne soit universel12.
La liste classique des arts, telle que proposée au xixe siècle par Hegel dans Esthétique ou
philosophie de l'art, continue pour certains de servir de référence4. Elle indique, sans se vouloir
pourtant exhaustive, que les principaux arts sont au nombre de cinq : architecture, sculpture,
peinture, musique, poésie. Par combinaison ou par prolongement, on parvient à développer
indéfiniment cette liste en y ajoutant, par exemple, la danse, le cinéma (souvent nommé
« septième art »), la bande dessinée, l'opéra, la photographie, etc.
Histoire de l'art
David de Michel-Ange.
Dans sa conception la plus classique, l'histoire de l'art s'est constituée au xixe siècle en adoptant
sans questionnement le progressisme et les valorisations de son temps. Dans cette optique
naturaliste, qui considère l'art comme une constante de l'humain, elle décrit les instances qui
dévoilent l'« essence » de l'art à travers les différentes époques.
Mais cette hypothèse d'une autonomie des phénomènes artistiques et de leur développement
intelligible a été progressivement délaissée au profit d'une vision beaucoup plus contextualisée
et sociale. Comme le note Antoine Hennion, « La méthode de la sociologie de l'art et celle de
l'histoire de l'art s'opposent l'une à l'autre », la première tend à éliminer ce que la seconde essaie
au contraire d'épaissir14. Dans ce cadre, l'histoire de l'art ne peut évidemment se construire qu'en
tenant compte des évolutions de la notion d'art et elle est par conséquent sans cesse à
reconstruire.
Une autre difficulté est liée au fait que relater les évolutions de l'art nécessite de procéder à des
regroupements, le plus souvent par aires géographiques et par périodes historiques. Or la
pertinence de telles délimitations est toujours à relativiser : à quel moment, par exemple, séparer
l'Antiquité tardive du Moyen Âge ? Faut-il présenter l'art de l'Égypte ptolémaïque aux côtés de
celui de l'antiquité grecque ? Ou encore, si l'on convient de considérer la poésie comme un art,
faut-il ou non présenter les poèmes de Léopold Sédar Senghor du côté des arts africains ?
Conséquences de ces divergences de vues, les querelles sur la classification des arts sont
nombreuses4 en histoire de l'art et en esthétique. Claude Roy résume ainsi ce pluralisme de la
notion d'art :
Préhistoire
Grotte de Lascaux.
Si l'on considère que l'art consiste à bâtir, à sculpter, à réaliser des motifs ornementaux,
l'existence d'un art préhistorique semble indiscutable. En revanche, si l'on voit dans l'art une
sorte de luxe destiné aux musées et aux expositions, il est probable que les premiers peuples n'y
aient jamais songé16. Enfin, si l'on considère, plus généralement, que l'art consiste à s'adresser
aux sens et aux émotions de ceux qui en sont les spectateurs, il est difficile de ne pas qualifier
d'artistes les auteurs d'un certain nombre de productions préhistoriques, comme les célèbres
fresques de la grotte de Lascaux.
Quelle était la fonction exacte des sculptures et des peintures réalisées par ces artistes ? Nous
ne le savons pas avec certitude, même si les hypothèses de fonctions rituelles, magiques,
symboliques ou d'enseignement ont souvent été envisagées. Le travail de l'artiste aurait alors
probablement eu comme visée première une efficacité « pratique », sans exclure pour autant une
certaine recherche esthétique16.
Afrique
L'Afrique recèle d'innombrables arts locaux qui reflètent une grande variété de cultures qui ne
cessent d'évoluer au fil du temps. Ces créations ont été considérées comme de véritables objets
d’art surtout à partir du début du xxe siècle, notamment sous l’influence des peintres cubistes.
La découverte de cet art a alors notablement influencé l'art moderne occidental17.
De nos jours, la plupart des œuvres africaines appartiennent à des collectionneurs privés, car,
dans le passé, les musées ont négligé cet art. Depuis, les cotes pour des objets anciens
authentiques se sont envoléesnote 2, et l’UNESCO en est venu à interdire depuis le début des
années 1990 l'exportation de masques et de statues en dehors du continent africain17.
Le masque en bois, qui représente le plus souvent un esprit, a longtemps été considéré comme
l’objet typique qui symbolisait le mieux l’art africain. Néanmoins, d'autres formes sont
progressivement venues au jour et en 1966 eut lieu le premier festival mondial des Arts nègres
de Dakar, présentant au monde la richesse de l'art africain, avec des artistes comme Ousmane
Sow, Assane N'Noye, Paul Ahyi ou Ashira Olatunde17.
Depuis 1989, une biennale d'art africain contemporain se tient régulièrement à Dakar18.
En Afrique du Nord, avec l'arrivée de l'islam à partir du viie siècle, l'art musulman succède à l'art
qui prévalait dans l'Antiquité tardive19. La grande mosquée de Kairouan (en Tunisie), élevée vers
670 et dont l'état actuel date du ixe siècle, compte parmi les constructions majeures des
premiers siècles de l'islam20.
Asie
Angkor Vat.
L'exemple du continent asiatique montre bien la difficulté d'établir des classifications d'histoire
de l'art basées sur des continents et des périodes historiques.
Comment présenter avec une certaine cohérence un ensemble aussi large et aussi hétérogène
que celui qui réunit :
des ensembles géographiques : l'art chinois, l'art japonais, l'art tibétain, l'art du monde indien,
l'art persan, l'art dravidien.
Amérique
Articles détaillés : Art olmèque, Art aztèque, Art des Andes centrales, Art inca, Art amérindien et
Musique amérindienne.
Tête colossale no 1 de San Lorenzo
(Mexique).
La culture olmèque, entre 1200 av. J.-C. et 400 av. J.-C.21, première des grandes civilisations de
la Mésoamérique, est particulièrement connue pour la richesse iconographique et la qualité
technique de son art, qui fut une référence et un héritage pour toutes les cultures postérieures.
L'art olmèque se manifeste par une grande maîtrise de la sculpture et de la ciselure. Les artistes
olmèques élaboraient leur art dans l'argile, la pierre et le bois ainsi que sur quelques peintures
rupestres.
L'art maya se développe durant la période préclassique (2000 av. J.-C. à 250 apr. J.-C.)22,23, lors
de l'Époque I et II. Il reçut les influences de la civilisation olmèque. D'autres civilisations
mésoaméricaines, incluant Teotihuacan et les Toltèques, l'affectèrent et il atteignit son apogée
durant la période de la civilisation classique ou Époque III (environ 200 à 900 apr. J.-C.). Les
Mayas sont célèbres pour leur utilisation du jade, de l'obsidienne et du stuc.
Les artisans aztèques (1300-1519) excellaient dans l'art du masque en pierre, hérité des
Toltèques, dont on faisait un usage funéraire ou religieux. Ils revêtaient de peintures les parois de
leurs temples et de leurs palais.
L'Art amérindien est la forme d'art originaire d'Amérique du Nord. Aucune des langues
autochtones d'Amérique du Nord n'a, semble-t-il, de mot correspondant au concept occidental
d'art. Pourtant, les objets conçus par ses artisans sont aujourd'hui considérés comme des
œuvres d'art à part entière.
Europe
Antiquité
Articles détaillés : Art de l'Égypte antique, Art de la Grèce antique, Art étrusque et Art de la Rome
antique.
Bien que celle-ci soit géographiquement située en Afrique, l'Art de l'Égypte antique, né il y a
environ cinq mille ans, est l'une des principales sources de l'art en Europe. Il combine des règles
strictes de régularité géométrique et une observation aiguë de la nature. Ses œuvres n'étaient
pas destinées à être admirées par les vivants. On les plaçait dans les tombes des rois, puis
progressivement dans celles de personnages de moindre importance sociale, afin d'aider l'âme
des défunts à rester vivante24.
Mais l'art européen doit aussi beaucoup à l'Art de la Grèce antique. Dans ses premiers temps,
aux alentours du xe siècle av. J.-C., il est extrêmement sobre et géométrique. Par la suite, il
s'inspire considérablement des règles établies par l'art égyptien, notamment en peinture et en
sculpture.
Aux alentours du vie siècle av. J.-C. se produisit une véritable révolution artistique : Les artistes
commencent à s'affranchir des règles de l'art égyptien, qui imposaient de représenter chaque
partie d'un ensemble (d'un corps humain par exemple) sous son angle le plus reconnaissable, au
prix parfois de positions peu vraisemblables de l'ensemble. S'affranchissant de ces règles, ils se
permettent de représenter un pied de face ou de cacher un bras sur un personnage représenté
de profil : leurs peintures et leurs sculptures deviennent ainsi moins stéréotypées, plus
naturelles25.
Vers la fin du vie siècle av. J.-C., les artistes grecs sont toujours de simples artisans, mais un
public de plus en plus nombreux s'intéresse à leurs œuvres. On compare les mérites des
différentes écoles d'art, des maîtres des différentes cités. Certains d'entre eux, comme Praxitèle
deviennent extrêmement célèbres. Un peu plus tard survient une autre évolution : alors que
jusqu'ici les artistes s'efforçaient d'éviter de donner à leurs visages une expression trop précise,
on commence alors à leur faire exprimer des sentiments et le règne d'Alexandre le Grand voit
l'apparition d'un art du portrait25 que l'Art de la Rome antique reprendra et développera plus
encore.
Moyen Âge
L’art médiéval couvre un ensemble large de temps et de lieux, sur plus de mille ans d'histoire de
l'art en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Cela inclut de nombreux mouvements de
l'art et périodes, art régional ou national, genres, renaissances, métiers d'artistes, et les artistes
eux-mêmes.
Les historiens de l'Art classifient l'art médiéval en périodes et mouvements principaux, les
relations entre ces périodes sont parfois plus subtiles. Ceux-ci sont l'Art celtique, l'Art
paléochrétien, l'Art des migrations, l'Art préroman et l'Art roman, l'Art gothique et l'Art byzantin. En
plus de cela, chaque « nation » ou culture au Moyen Âge avait son propre style artistique et ceux-
ci ont une existence individuelle, comme l'Art anglo-saxon, l'Art viking ou l'Art Islamique en
Espagne (pour exemple l'Alhambra).
L'immense majorité de l'art qui nous est parvenu de cette période relève du domaine du religieux
et renvoie à un cadre qui incorpore à la fois une pensée théologique ou cosmogonique et des
fonctions proprement liturgiques. À cet aspect strictement religieux, il convient encore d'ajouter
une dimension sociale ou civique. Ainsi, une œuvre pourra être étudiée et comprise sous ces
différents aspects : un contenu proprement théologique qui s'exprimera souvent par des choix
iconologiques de la part du ou des créateurs ; une fonction liturgique ou cérémonielle concrète
qui sera une contrainte matérielle de l'œuvre, définissant parfois sa forme, sa structure ou ses
dimensions ; une fonction publique d'exaltation du commanditaire, du donateur ou du
récipiendaire.
Époque moderne
On fait habituellement commencer la Renaissance artistique en Italie au xve siècle26. Les Italiens
nomment cette période le quattrocento. Elle se prolonge au xvie siècle où elle atteint alors, dans
de nombreux pays d'Europe, son apogée. Si elle redécouvre la mythologie et l'art antique, elle ne
constitue pourtant pas un retour en arrière : les techniques nouvelles, le nouveau contexte
politique, social et scientifique permettent aux artistes d'innover27. On redécouvre et on
perfectionne considérablement la perspective. On développe la technique de la peinture à l'huile.
Alors qu'au Moyen Âge la création artistique était essentiellement tournée vers Dieu et la religion
chrétienne, c'est l'homme que la Renaissance artistique place au centre de ses préoccupations.
Pour la première fois, l'art pénètre dans la sphère du privé : les œuvres ne sont plus seulement
commandées par le pouvoir religieux ou séculier ; elles entrent dans les maisons bourgeoises26.
Château de Versailles.
Dans le courant du xviiie siècle, d'abord en Angleterre, on commence à remettre en question les
habitudes du classicisme. Certains connaisseurs, souhaitant se distinguer des autres, sont en
recherche d'originalité, notamment dans le domaine de l'architecture qui cherche une nouvelle
inspiration jusque vers la Chine et l'art gothique. À la fin du siècle et au début du suivant, le
romantisme s'efforcera de réhabiliter le sentiment face à la raison : des artistes comme Turner
évoquent, à travers leur représentations de la nature, les émotions de l'humain face aux
puissances qui le dépassent30.
L'Art moderne naît à la fin du xixe siècle et au début xxe siècle. Il voit apparaître en peinture les
figures de Picasso,Malevitch,Matisse, Miro, Max Ernst et de nombreux mouvements comme le
surréalisme, l'Oulipo, la Nouvelle Vague. Des architectes comme Frank Lloyd Wright osent
privilégier l'organisation des pièces à l'ornement des façades et abandonnent le dogme de la
symétrie33.
En France, avec la modernité, les peintres se détachent peu à peu du système des salons et de
l'emprise de la bourgeoisie. Les grands collectionneurs contemporains, les galeries et les
critiques jouent un rôle important. Le marché de l'art s'internationalise.
Alfred Stieglitz, photographie34 de la
Fountain de Marcel Duchamp, 1917.
Marcel Duchamp représente l'objecteur fondateur de l'art conceptuel. Il ne se rattache pas plus à
ses précurseurs que son intention n'est d'établir un art de l'objet. Ce qu'il cherche au contraire
c'est sortir de l'art. Pourtant les ready-made de Duchamp (dont il est le concepteur) et ses objets
cinétiques apportent une nouvelle dimension à la conscience esthétique, ainsi qu'une immense
contribution à l'historiographie de la sculpture moderne, bien contre sa volonté35.
Dans le domaine de la peinture, un pas décisif est franchi dans les années 1910 lorsque
Kandinsky ose l'art abstrait, qui ne représente pas des sujets ou des objets du monde naturel,
réel ou imaginaire, mais seulement des formes et des couleurs pour elles-mêmes.
À cette époque, même lorsqu'ils ne renoncent pas aussi radicalement à la représentation d'un
sujet, de nombreux artistes estiment que ce qui compte en art, c'est d'abord la forme, le sujet ne
venant qu'en second36. Ils sont en recherche perpétuelle de nouveauté. Avec le surréalisme, ils
cherchent même à créer quelque chose de plus vrai que la réalité elle-même37, à tenter
d'atteindre une « réalité supérieure »38.
Époque contemporaine
Articles détaillés : Art contemporain, Art performance, Land art, Figuration libre, Installation (art)
et Post-modernisme.
Sculpture de Salvador Dalí.
Plus on se rapproche de notre époque et plus il devient difficilenote 4, au milieu des modes
éphémères, de distinguer les réalisations qui, par leur influence, relèvent de l'histoire de l'art39.
Quelques grandes lignes de l'art de l'époque contemporainenote 5 semblent cependant pouvoir
être tracées.
En peinture, à partir des années 1950, certains artistes concentrent leurs recherches sur l'acte
physique de peindre et réalisent des œuvres abstraites en peignant, égouttant ou projetant de la
couleur sur la toile. La structure du tableau résulte alors de l'intuition de l'artiste, mais aussi des
divers comportements de la couleur (coulures…). Peindre apparaît alors comme un moment
d'existence irréfléchi et pulsionnel et l'œuvre est un témoignage du corps vivant, en action et en
mouvement dans l'instant. Ce mouvement sera dénommé tachisme, expressionnisme abstrait
ou encore action painting aux États-Unis. L'Américain Jackson Pollock se fera particulièrement
remarquer par cette technique. Il n'est pas sans évoquer la calligraphie chinoise dans sa
recherche d'un jaillissement rapide et spontané39.
Le Manifesto de George Maciunas, lors du
Festum Fluxorum Fluxus, Düsseldorf,
février 1963.
Beaucoup d'artistes contemporains sont fascinés par les effets de « texture » et renoncent à
l'emploi de la peinture pour d'autres matières, dans des productions qui se situent parfois à mi-
chemin de la peinture et de la sculpture. Le Op Art, notamment avec Vasarely, accorde un intérêt
particulier à l'interaction des formes et des couleurs visant à produire des sensations de relief ou
de mouvement39. Plus près de nous encore, dans les années 1960, le Happening, le Fluxus,
(Joseph Beuys, Wolf Vostell, Nam June Paik), et l'Art vidéo. Pop Art utilise des symboles
populaires et prend en compte l'influence de la publicité, des magazines, des bandes dessinées
et de la télévision dans les sociétés de consommation. Par des techniques industrielles, il remet
en cause le principe d'unicité d'une œuvre d'art. Ainsi Andy Warhol reproduit les siennes par
centaines, parfois même par milliers.
Plus généralement, l'art contemporain est traversé par les concepts et les thèmes qui agitent la
société contemporaine: la dématérialisation de l'œuvre (Yves Klein), l'écologie profonde
(Hundertwasser), la propagande visuelle et la publicité (Warhol), l'entreprise œuvre d'art ou vice-
versa (Hybert), la fascination pour la révolution technique et les biotechnologies (Eduardo Kac),
la chirurgie esthétique et la recréation corporelle de soi (Orlan).
Jean Prouvé (1901-1984), est un architecte et un designer autodidacte français. Au cours des
années 1930, il collabore avec l'agence d'architecture dirigée par Marcel Lods et Eugène
Beaudouin pour des bâtiments considérés comme précurseurs de l'architecture moderne en
France : la cité de la Muette à Drancy ou la Maison du peuple à Clichy. Réalisateur également de
mobilier, ses réalisations « sculptures dans l’espace quotidienne » – chaises, lits Antony,
bibliothèques, bureaux Compas – sont exemplaires et figurent aujourd’hui parmi les plus cotés
du xxe siècle (un fauteuil Kangourou s'est vendu 152 449 €, une bibliothèque peut valoir jusqu’à
160 000 €).
Le sculpteur Remus Botarro (né en 1946, en Roumanie), il travaille à Vienne et à Paris. Auteur de
monuments publics dans plusieurs capitales en Europe, il est aussi l'inventeur du concept auquel
il a donné le nom de « l'Habitat de l'Avenir » ; le concept Botarro consiste à transformer l'espace
immobilier habité en une œuvre d'art unique dans sa création, en harmonie et en relation étroite
avec son occupant, lui conférant ainsi une valeur d'exception.
Océanie
Son histoire débute lorsque la première vague de migrants, venus d'Asie du Sud-Est, s'installe en
Australie et en Nouvelle-Guinée, il y a probablement environ 50 000 ans. Les plus anciennes
œuvres d'art qu'on ait retrouvées d'eux sont des figures de pierre, des mortiers et des pilons
ornés de motifs zoomorphes mêlés à des figures anthropomorphes41.
Vers 1500 av. J.-C. apparaît la civilisation Lapita (du nom d'un site archéologique de Nouvelle-
Calédonie)42. Il s'agit d'une civilisation originale, notamment pour ses décors à poterie, qui
semble être apparue sur les îles Bismarck, au Nord-Est de la Nouvelle-Guinée. Elle est associée
aux peuples austronésiens qui allaient conquérir l'Océanie éloignée à partir de l'Océanie proche,
à l'origine du groupe linguistique océanien. Plusieurs centaines de sites archéologiques lapita
ont été retrouvés dans une aire allant de la Nouvelle-Guinée jusqu'aux îles Samoa (archipel de
Bismarck, îles Salomon, Vanuatu, Nouvelle-Calédonie, Fidji, Tonga, Samoa, Wallis-et-Futuna).
En Australie
Les Aborigènes sont de remarquables peintres, sur écorce dans le nord des Territoires du Nord,
sur tissu et toile dans la partie centrale du désert. Actuellement reconnu comme beaux-arts,
aussi bien qu'être utilitaire et décoratif, on pense que l'art indigène australien est la tradition
continue la plus ancienne de l'art dans le monde. Les exemples les plus anciens de l'expression
artistique ont lieu plus de 30 000 années43.
Les dessins et figures qu'ils peignent ont tous une signification bien particulière liée à la
mythologie du rêve et pouvant être assimilés à une forme d'écriture. À l'exception des peintures
rupestres, la plupart des œuvres aborigènes étaient éphémères : peintures corporelles, dessins
sur le sable, peintures végétales au sol.
À partir des années 1970, les Aborigènes ont abordé la peinture acrylique sur toile. Les œuvres
aborigènes évoquent souvent le temps du rêve qui relate le mythe de la Création selon leur
culture. Ce mouvement d'art - le Western Desert Art Movement - est devenu l'un des
mouvements d'art les plus significatifs du xxe siècle43. En 2007, le tableau d'Emily Kame
Kngwarreye, Earth's Creation s'est vendu pour l'équivalent de 671 000 euros.
Des exemples d'Art rupestre peuvent être trouvés dans les parcs publics et même dans les villes
principales : comme au parc national Ku-ring-gai Chase à Sydney. Les Parcs nationaux d'Uluṟu-
Kata Tjuṯa et Kakadu, en Territoire du Nord, sont classés sur la liste de l'UNESCO en tant que
patrimoine culturel et présentent une histoire des techniques et du comportement illustrée par
des peintures44,45,46.
Théories de l'art
La philosophie de l'art désigne à la fois l'intérêt presque constant des philosophes pour l'art
depuis l'Antiquité et une discipline plus ou moins conçue comme autonome depuis la fin du
xviiie siècle49. Pour l'historien de la philosophie Michel Blay, il convient de distinguer deux
approches de la philosophie de l'Art. D'une part elle recouvre tout le corpus des textes
philosophiques qui, depuis l'Antiquité grecque, abordent la question de l'esthétique (de Platon à
Kant en somme) ; d'autre part il s'agit de la discipline née avec Schelling au début du xixe siècle.
L'apport de l'antiquité tourne autour de la notion de « mimésis », avec Platon dans Sophiste, et
surtout avec Aristote, dans sa Poétique. La mimésis est selon lui l'art de représenter la réalité;
l'Art serait donc représentation du réel et du Beau. Cependant, c'est avec la mise à l'écart du
concept de mimésis que « la première théorie de l'art comme activité du génie émerge chez
Kant ». En plus de distinguer les différents arts, Kant permet de déplacer le principe intime du
caractère artistique vers le pôle de la réception, l'assimilant à l'idée esthétique en tant
qu'expression de l'entendement et de l'imagination.
Dans son cours intitulé Philosophie de l'art (1802-1803), Schelling rejette le nom d'esthétique et
annonce que seule la philosophie est à même de développer une « vraie science de l'art ». Un
autre grand nom concernant la philosophie de l'art est celui d'Hegel, qui, dans son Esthétique
(1828-1829) montre que le but de cette discipline est le Beau et l'Art, entendus comme distincts
de la religion et de la philosophie. La période moderne est dominée par deux courants majeurs50.
Le premier, représenté par Adorno pose la question de l'autonomie de l'art, notamment vis-à-vis
du social. Theodor W. Adorno, héritier de la pensée de Karl Marx, conclut que sans le social l'art
ne peut exister. Le second courant est celui de l'esthétique analytique. Il pose le problème de la
définition de l'art. Les usages du mot sont analysés par Ludwig Wittgenstein alors que son
fonctionnement comme pratique est étudié par Nelson Goodman.
Le début du xviiie siècle voit l'émergence d'une conscience de l'art, comme le siècle précédent
avait révélé la conscience du sujet. Née de la modernité philosophique, l'esthétique reste une
discipline philosophique qui malgré ses tentatives ne s'est pas émancipée en science de l'art. Ce
n'est que par simplification qu'on s'accorde à dire que l'esthétique (philosophie des sens et de
l'art) est une réflexion sur l'art, car l'objet de cette réflexion n'est pas donné d'avance. De fait ce
sont les pratiques artistiques elles-mêmes qui sont devenues réflexives et de nos jours il n'est
guère possible de séparer l'œuvre d'art du discours qui la fonde : « esthétique » et « artistique »
sont deux adjectifs pratiquement interchangeables [réf. nécessaire].
Cependant, à l'origine du terme, se trouve Alexandre Baumgarten, l'auteur à qui l'esthétique doit
son nom, qui avait considéré « l'art esthétique »51. Selon son idée, la beauté fournissait
l'occasion à la connaissance perceptible de parvenir à son accomplissement parfait : un art du
beau était l’équivalent de la théorie bâtie sur la causalité. Une médiation s'effectuait par ce
troisième terme, « la beauté », introduit entre art et esthétique.
Tout comme le regard moderne s'est exercé à découvrir un certain art primitif, l'esthétique a
découvert des précurseurs chez des auteurs anciens. Par exemple le dialogue de Platon Hippias
majeur porte traditionnellement le sous-titre De la beauté et il est devenu un texte canonique de
l'esthétique. Alors il n'est guère étonnant de trouver qu'il anticipe certaines questions dont on
débat encore de nos jours. Les textes issus des civilisations non européennes peuvent aussi être
soumis à une pareille lecture et, de cette manière, on reconstruit aussi, par exemple, une
esthétique chinoise ou indienne.
Tant qu'on concevait l'art comme une activité réglée, le besoin d'un système pour juger de ses
résultats ne se faisait pas sentir. Ce n'est que rétrospectivement que les divers Arts poétiques
écrits depuis l'antiquité sont devenus représentatifs d'une esthétique normative. La Querelle des
Anciens et des Modernes montre qu'en fait le caractère conventionnel des normes ou règles
était bien perçu. La première ébauche de l'esthétique a été une tentative de naturaliser l'art, et
cette tentation reste toujours vivace.
Le Voyageur contemplant une mer de
nuages (1818) Caspar David Friedrich.
C'est à Emmanuel Kant que l'on doit la solution de compromis qui, sous une forme ou une autre,
est actuellement en cours. Selon son idée originale, « le génie est la disposition innée de l'esprit
par laquelle la nature donne les règles à l'art »52. Si la beauté, ou plutôt l'idée de beauté,
intemporelle et universellement valable, liait l'art au discours qui le concerne, l'innovation
(artistique ou esthétique) pose problème. Accepter l'apparition de génies, définis par leur « talent
naturel », ouvre la voie au changement ; l'art reste une activité soumise à certaines règles, mais
celles-ci peuvent changer. L'esthétique qui était réduite par Baumgarten à la perception se
développe en jugement sur le perçu.
Ce jugement ne s'appuie cependant pas sur des concepts définis. Le « Beau » est universel sans
concept. C'est dire au fond que c'est l'œuvre géniale qui donne un nouvel aperçu sur le « Beau ».
L'œuvre belle n'est pas réductible à un concept, mais constitue une Idée esthétique, qui donne à
penser, bien qu'elle soit accessible par l'intuition seulement et qu'elle transcende donc
l'entendement. Kant interprète le sentiment esthétique comme le fruit d'un rapport
inconceptualisable entre nos facultés, l'intuition, l'imagination et la raison. C'est dire que le
« Beau » s'enracine dans l'unité profonde de la personne humaine, à laquelle l'expérience n'a pas
accès. De plus, et Hegel le critiquera, Kant accorde un primat du « Beau » naturel sur le Beau
artistique. Ou plutôt, le génie humain fait partie de la nature. Edmund Burke puis Kant estiment
que la beauté n’est pas l’unique valeur esthétique. On peut lier leur réflexion à l'essor du
préromantisme à partir du milieu du xviiie siècle. Devant une tempête déchaînée ou une
symphonie de Beethoven, c’est le sentiment du sublime, plus que du beau, qui dominerait. Né de
la volonté d’exprimer l’inexprimable, le goût du sublime détrône celui du beau que les deux
philosophes opposent systématiquement53.
De l'approche kantienne, on peut dériver une bonne partie des vues et pratiques artistiques
ultérieures. On notera plus particulièrement l'idiosyncrasie de ceux qu'une partie de la société
accepte comme grands artistes, la transgression conçue comme acte esthétique ou les
manifestes et autres programmes par lesquels les mouvements artistiques modernes
s'affirmentnote 6.
Cette façon de procéder en instaurant un troisième terme, beauté, génie, culture ou autre, entre
ce que l'on nomme « art » et ce que l'on appelle « esthétique » parvient tout au plus à différer le
problème, car à chaque fois revient la question ; qu'est-ce que la beauté, le génie ou la culture ?
Comment s'accorde-t-on sur la validité de la réponse ? Que l'art propose ses œuvres à une
esthétique ou que l'esthétique circonscrive le domaine de l'art, il y a là une circularité que l'on
évite difficilement sans faire appel aux dimensions historiques et sociales de ces phénomènes.
Sans que la distinction soit claire, on peut soutenir que les théories de l'art traitent ce sujet d'une
manière plus générale que l'esthétique. Par exemple une théorie sociologique de l'art a été
proposée par Pierre Bourdieu54, une théorie sémiologique par Nelson Goodman55, etc. Un même
auteur présente parfois les deux approches, par exemple Hegel qui considère l'esthétique dans
un cours spécial, tandis que sa philosophie affirme que l'art est une forme en déperdition56.
Le projet inachevé de Theodor W. Adorno est paru sous le titre Théorie esthétique. Un point de
distinction utile est de noter qu'une esthétique peut être normative, ce qu'une théorie ne saurait
être. L'énigme de l'art, qui est son propre, se retrouve aujourd'hui être également l'objet d'étude de
celui-ci à l'époque contemporaine :
« Toutes les œuvres d'art, et l'art en général sont des énigmes. Le fait
que les œuvres disent quelque chose et en même temps le cachent,
place le caractère énigmatique sous l'aspect du langage. (...) L'exemple
typique de cela c'est celui, avant tous les autres arts, de la musique, qui
est à la fois énigme et chose très évidente. Il n'y a pas à résoudre, il
s'agit seulement de déchiffrer sa structure. Mais le caractère
énigmatique ne constitue pas le dernier mot des œuvres; au contraire,
toute œuvre authentique propose également la solution de son énigme
insoluble57. »
Le seul point sur lequel les théories de l'art s'accordent est qu'il s'agit d'un fait humain, et d'une
pratique sociale. Deux grandes alternatives sont possibles selon qu'on accorde à cette pratique
un rôle subordonné ou autonome. Envisager la subordination est une approche réductionniste;
elle propose généralement une vue de l'art comme communication - représentation ou
expression. Dans l'autonomie, que l'on compare à celle des jeux, l'art se propose comme
« activité autotélique », c'est-à-dire sans autre but que lui-même, ce que résume la célèbre
formule de « l'art pour l'art ». Les artistes et ceux qui gravitent autour de l'art ont de bonnes
raisons pour défendre des conceptions de ce type et leurs stratégies théoriques ont souvent
recours à une des deux options opposées : renvoyer à une ontologie propre - l'art serait lié à
l'aspect spécifique de l'être - ou, paradoxalement, se faire nominaliste en insistant qu'il y a des
œuvres d'art, mais non « de l'art »58. Les réductionnismes, issus principalement d'autres milieux,
tiennent généralement que c'est par exagération qu'on arrive à ces vues-limites.
Parmi les philosophes contemporains, Martin Heidegger59 dit se mettre à l'écoute de l'art et des
artistes pour se laisser dire quelque chose de leur énigme. Ce faisant il s'est orienté dans une
méditation sur « L'Origine de l'œuvre d'art », qui n'est pas à comprendre comme une recherche
dans le passé mais comme l'affirmation que l'art est lui-même origine et création du monde. Ce
travail va de pair avec une destruction de toute la tradition.
Pour Guy Debord, la société capitaliste de consommation est devenue au xxe siècle une société
de la publicité, de l'image et de la représentation qu'il appelle la société du spectacle. L'artiste y a
un rôle particulier; il peut soit contribuer à la prolifération infinie et aliénante de nouvelles images,
perpétuant de fait activement le modèle, soit se situer en porte-à-faux par une attitude critique.
Calligraphie animée.
Aujourd'hui, l’art établit une relation qui permet d’englober dans une même interaction, dans un
même échange, une œuvre, son créateur et le récepteur, le destinataire de cette œuvre
(spectateur, auditeur, etc.)60. Les différentes formes que peuvent revêtir cette médiation
concrétisent certaines relations entre l’homme et la nature, c’est-à-dire entre un esprit humain et
son environnement. Une pensée à la fois consciente et inconsciente, individuelle et collective, un
esprit libre et imaginatif communique avec le monde extérieur. Hegel, dans ses Leçons sur
l'esthétique, a tenté de définir la transcendance de cette relation en posant a priori, que : « Le
beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature [puisqu’il] dégage des formes illusoires
et mensongères de ce monde imparfait et instable la vérité contenue dans les apparences, pour
la doter d’une réalité plus haute créée par l’esprit lui-même61. »
Chercher la vérité derrière l’apparence. Peut-on envisager finalité plus captivante ? L’art devient
alors le prolongement de l’action. Cette philosophie de l’action, développée notamment par
Hannah Arendt62, émerge quand le geste artistique devient l’expérience d’une relation
particulière. Aussi l’art ne cherche-t-il pas à imiter ou à reproduire, mais à traduire une réalité
métasensible. Il peut alors faire poindre le spirituel dans le champ de l’expérience commune.
En art du moins, la forme n'est donc pas un principe étranger au contenu, et qui y serait imprimé
du dehors, mais la loi de son développement, devenue transparente. Elle n'est pas pensée par le
spectateur, ce qui voudrait dire qu'elle est de l'ordre du concept, et donc étrangère à la perception
proprement dite, qu'elle ne se donne pas à voir.
Paul Valéry pouvait écrire que « la belle architecture tient de la plante. La loi de croissance doit
se sentir. De même la loi de ménagement des ouvertures. – Une fenêtre ne doit pas être un trou
percé comme par un vilebrequin dans une planche, mais être comme l'aboutissement de lois
internes, comme la muqueuse et les modelés des orifices naturels ».
Avant d'être transcrite dans la notation, la mélodie existe comme déploiement même du son,
exploitation de certaines possibilités insoupçonnées de ce matériau. La couleur ne remplit pas
l'espace impressionniste, mais en est la vibration. La poésie ne consiste pas à imposer à la
langue une signification préétablie ni à produire des bouts-rimés. Elle laisse plutôt la parole aux
mots eux-mêmes, comme si elle n'était le discours de personne. Il s'agit de révéler un
mouvement inhérent à une dimension sensible du monde. L'art donne à voir comment le sensible
s'engendre : le regard du peintre demande à la lumière, aux ombres, à la couleur « Comment ils
s'y prennent pour faire qu'il y ait soudain quelque chose, et cette chose ? » (L'œil et l'esprit,
Maurice Merleau-Ponty).
Paul Cézanne
Les Joueurs de cartes 1892-95.
L'art ne se contente donc pas de copier la nature. Pour autant, il ne se détourne pas d'elle, mais
remonte jusqu'à la source. Dans la peinture de Cézanne, rappelle Merleau-Ponty, il ne s'agit
jamais de la couleur en tant que simulacre des couleurs de la nature, mais de la dimension de
couleur, où notre cerveau et l'univers se rejoignent. L'artiste est sensuel, il aime saisir la
personnalité propre, le visage des choses et des matières, comme le petit morceau de mur jaune
dont parle Proust à propos de Vermeer.
C'est justement parce que la nature morte n'est pas la pomme, mais la représentation de la
pomme, que pour la première fois je puis la voir au lieu de la penser ou de la croquer, considérer
son aspect, et non son essence ou son utilité. C'est en ce sens que l'art déréalise son objet,
comme le souligne Jean-Paul Sartre63, à la suite de Kant. La mer est pour le peintre
impressionniste une surface colorée, une apparence, et non le milieu de vie des organismes
marins. Dans Qu'est-ce que la littérature ?, le même Sartre peut, sans contradiction, montrer que
c'est la poésie qui constitue pour la première fois le mot en objet, en chose, quand il n'était
auparavant qu'un organe d'exploration du monde, comme les antennes des insectes.
C'est que « l'art de voir (au sens dessin et peinture) est opposé au voir qui reconnaît les objets »
(Paul Valéry). Le visible est sensuel, lui aussi : tenu ainsi à distance, il brille pourtant des feux de
nos propres désirs.
Être attentif au sensible, c'est encore, comme nous y invite Henri Focillon dans sa Vie des formes
(1934), étudier les possibilités propres d'un matériau, comme le bois, la pierre, le fil d'encre en
calligraphie. Prenons pourtant ici le mot « matériau » en un sens plus large : l'architecture
gothique est tout autant faite de lumière, ou de verticalité, que de pierre. D'un point de vue
esthétique, le temps et l'espace eux-mêmes sont l'étoffe de l'expérience, comme une langue celle
de la pensée. Ce ne sont pas seulement des formes abstraites. Et, certes, l'art ne se contente
pas d'explorer les soubassements de l'expérience sensible, il tire de la connaissance intime de
cette logique, ou de cette géométrie, des structures et des effets insoupçonnés d'abord.
Arts et représentations
Henri Rousseau
Les Joueurs de football.
C'est la grande difficulté des arts de notre époque : ils sont souvent liés par des directions
intellectuelles et des expérimentations qui ne peuvent pas être lisibles directement et sans
connaissance de leur genèse : ce sont des friches de découvertes qui deviendront peut-être de
vraies œuvres aux yeux des machines humanisées (post-futurisme).
Jamais une œuvre jeune n'est comprise sans avoir assimilé sa généalogie. Cependant on
remarquera que le terme d'« art » est trop couramment appliqué à toute médiatisation
spectaculaire, et cela à son détriment.
L'art pourrait donc servir à reproduire des concepts éternels conçus ou imaginés par la seule
contemplation. L'origine de l'art provient bien de la connaissance des idées et des choses, mais
transcende cette connaissance pour la présenter autrement, devenant de ce fait représentation.
Si tant est que l'art se fixe des objectifs (ce qui va bien sûr contre sa nature), un des buts
marquants de l'art serait donc de communiquer la connaissance profonde acquise non
seulement par les sens, mais aussi par l'esprit. L'art de pure imitation sera toujours très loin du
vrai : l'œuvre ne peut être aussi belle que la chose réelle ; elle est d'un autre ordre, et n'en saisira
jamais qu'une toute petite partie. L'imitation de la nature ne traduit jamais son niveau de beauté,
cependant que la représentation artistique dévoile un absolu propre à l'artiste, une vérité de notre
espace naturel et inimitable puisque personnel.
Imitation et représentation
Mais cette production n'est pas obligatoirement de nature volontaire. Contrairement aux autres
productions humaines, l'acte de création se situe le plus souvent hors du champ de la
conscience. Il nous permet d'accéder à une communication du spirituel, de l'universel, de
l'intemporel. Nietzsche pense également que l'art doit servir à masquer ou à embellir tout ce qui
est laid dans la nature humaine65. Pourtant, aujourd'hui, certains arts nés de la modernité, tel le
cinéma, cherchent autant à embellir la nature humaine, qu'à mettre en évidence toute sa noirceur
dans l'espoir peut être d'en extraire les germes de l'incompréhension et de l'intolérance.
Le cinéma, en limite de l'art, donne à voir des crédibilités quotidiennes, qui mettent à jour, comme
le roman, mais en plus restreint, une expérience humaine que nous ne saurions découvrir
autrement.
Cette logique conduit l’art vers une nécessité, vécue de l’intérieur par l'artiste. La musique, plus
que « l’art d’organiser les sons » reflète l’expression d’une entité sonore « autre », d’une forme
irréelle et non conceptualisable de la communication ; elle est une imagination totale, qui réunit à
la fois de nouvelles représentations et une conception neuve de leur construction. Comme les
autres arts, elle exprime le rationnel et l'irrationnel, mais en s'écartant du mythe ou de la magie.
Tous les processus créatifs opèrent, par l’esprit même qui les guide, une catharsis qui garantit un
dépassement des limites posées à la connaissance du monde. La symbiose sensorielle qui
nourrit l’action créatrice n’est que la forme élémentaire de la représentation qui infère
l’imaginaire.
Danse autochtone
En tant qu’approche différente, plus tournée vers l’esprit que vers la pensée, l’art doit
inéluctablement déboucher sur le prolongement de l’œuvre d’une nature dominatrice et confinée
à des transformations évolutionnistes. Tentant de s’affranchir de ces limites de la pensée
humaine, l’art retrouve la substance spirituelle, quasi mystique, quasi magique, de la création.
Cette volonté d’apaiser notre soif de connaissance n’est pas obligatoirement malsaine. Mythe et
magie ne sont pas foncièrement des échappatoires aux manques de rationalité des événements
qui nous entourent, même s’ils sont, pour certains, des aveux de faiblesse, des limitations
transfigurées.
Ils peuvent parfois marquer aussi la recherche d’une spiritualité absente. L’art en revanche est lui
toujours une nécessité d’exprimer le monde de cette façon-là. Il ne cherche pas à remplacer la
réalité par une autre entité de meilleure consistance ; il ne cherche pas non plus à transgresser
des limites inhérentes à notre nature, mais il cherche à les transcender. L’art cherche à utiliser le
monde des sens pour pénétrer dans un monde de l’esprit, ou peut-être même dans celui de
l’âme. Ce faisant, l’art cherche l’immanent derrière le permanent. Il essaye de prouver que le
potentiel humain ne se réduit pas à la transformation, mais qu’il a conquis la dimension de la
création.
Sources
Notes
1. Par exemple, pour le domaine de la production visuelle humaine : Laurent Gervereau (dir.),
Dictionnaire mondial des images, Nouveau monde, 2006, et Laurent Gervereau, Images, une
histoire mondiale, Nouveau monde, 2008.
2. À titre d'exemple, une statue de femme Sénufo s'est vendue 72 750 € en juin 2008 chez
Sothebys Paris ([Link]
5) [archive].
3. Bien qu'en France même, l'adjectif « baroque » soit souvent réservé à des édifices plus
tardifs, moins « classiques », plus « excessifs ».
4. Voir les critiques des logiques de l'art contemporain dans, parmi d'autres, Yves Michaud, La
crise de l'art contemporain : utopie, démocratie et comédie, Paris, PUF, 2005 (1re éd. 1997),
285 p. (ISBN 978-2-13-054846-1, BNF 39936505 ([Link] ;
Christine Sourgins, Les mirages de l'art contemporain, Paris, La Table Ronde, 2005, 261 p.
(ISBN 978-2-7103-2791-2, BNF 40068237 ([Link]
6. On peut ajouter ici encore la contemplation désintéressée ou le sublime. Cf. Thiery de Duve,
1989, Au nom de l'art, Paris, Éditions de Minuit ; P. Bourdieu, Les Règles de l'art, Paris, Seuil,
1992.
Références
2. Marcel Mauss, Manuel d'ethnographie [Cours professé entre 1926-1939], Payot, Paris, 1971
1947 ([Link]
[Link]) [archive], p. 89 ; cité par Thierry de Duve, Au nom de l'art, Minuit, Paris,
1989, p. 10.
3. Cf. Louis-Abel Fontenai de Bonafous, abbé de Fontenay (1736-1806), Dictionnaire des
artistes. Notice historique et raisonnée des architectes, peintres Pirats Art Network, graveurs,
sculpteurs, musiciens, acteurs & danseurs ; imprimeurs, horlogers & méchaniciens, Paris,
1776 (en ligne tome 1 ([Link]
ver) [archive] tome 2 ([Link]
er) [archive]) : repr. Genève, 1972.
4. Voir par exemple, le texte de Jacqueline Lichtenstein, « Le parallèle des arts », dans La
Peinture, [Link]., p. 385-388 ; ou bien Dominique Chateau, « Art ([Link]
b/20040831104134/[Link] » et
Jacqueline Liechtenstein, « La comparaison des arts ([Link]
8104612/[Link] »,
dans Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, dir. Barbara
Cassin, Seuil, Dictionnaires le Robert, 2004 (ISBN 2-02-030730-8) (extraits en ligne ([Link]
[Link]/public/vep/[Link]) [archive]).
5. Lire, par exemple, dans la conclusion de Pierre-Jean Haution, Dissertation - Pourquoi y a-t-il
plusieurs arts plutôt qu'un seul ? ([Link]
=fr&pg=7187) [archive], Site [Link], 2006
« [...] nous pouvons parler d'une démarche, d'un processus commun à toute création
artistique. Mais derrière cette unité, il nous est impossible de ne pas prendre en compte la
réalité plurielle non pas tout d'abord des arts, mais des œuvres d'art. »
6. Nathalie Heinich, Être artiste : les transformations du statut des peintres et des sculpteurs,
Paris, 2005 (1re éd. 1996) (50 questions) (ISBN 2-252-03532-3).
7. Marc Jimenez, « L’art contemporain pense le monde », Figures de l'Art. Revue d'études
esthétiques, no 10,2005, p. 221-231
(DOI 10.3406/fdart.2005.1389 ([Link] lire en ligne ([Link]
fr/doc/fdart_1265-0692_2005_num_10_1_1389) [archive])
8. Lalande 1992.
9. Hugues de Saint-Victor, Libri septem eruditiones didascaliae chap. 26 (pl. 176, col. 760).
12. Morris Weitz, The Role of Theory in Aesthetics, Journal of Aesthetics and Art Criticism, 62
(1953). L'approche inaugurée par cet article a donné lieu à une vaste discussion ; voir Nigel
Warburton, The Art Question, Routledge, 2003, chapitre 3.
13. Carlo Ginzburg et Enrico Castelnuovo, Centro e periferia, dans Storia dell’arte italiana, I Parte,
Turin, Einaudi, 1979, p. 283-352 ; trad. fr. Domination symbolique et géographie artistique
dans l’histoire de l’art italien ([Link]
35-5322_1981_num_40_1) [archive]. Voir aussi Dario Gamboni, La géographie artistique,
Disentis, Desertina, 1987 (Ars helvetica : arts et culture visuels en Suisse, vol. I) et sa bibliogr.
([Link] [archive] en 2005.
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49. Michel Blay, Dictionnaire des concepts philosophiques, Larousse, CNRS éditions, 2006,
(ISBN 2-03-582657-8), p. 50.
50. Michel Blay, Dictionnaire des concepts philosophiques, Larousse, CNRS éditions, 2006,
(ISBN 2-03-582657-8), p. 50-53.
53. Baldine Saint Girons, Le Sublime de l'Antiquité à nos jours, Desjonquères, 2014, p. 13-14.
54. Bourdieu P., Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.
55. N. Goodman, Les Langages de l'art, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, 1990.
58. Gérard Genette, L'Œuvre de l'art, Paris, Seuil, coll. poétique, 1994.
59. Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord (dir.), Le Dictionnaire Martin
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(ISBN 978-2-204-10077-9, BNF 43687902 ([Link] « Art »,
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62. cf. La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972 (1re éd. 1961).
(fr) Michel Blay et al., Dictionnaire des concepts philosophiques, Paris, Larousse / CNRS, 2006,
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(fr) Laurent Gervereau (dir.), Dictionnaire mondial des images, Paris, Nouveau monde, 2006,
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(fr) Umberto Eco et Girolamo de Michele, Histoire de la Beauté, Paris, Flammarion, 2004,
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(fr) Ernst Hans Gombrich, Histoire de l'art, Paris, Phaidon, 2001 (1re éd. 1950), 688 p.
(ISBN 978-0-7148-9206-1)
(fr) André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1992 (1re éd.
1927) (ISBN 978-2-13-044512-8)
Voir aussi
Articles connexes
Arts
Bibliographie
ainsi que les références en Art premier, Histoire culturelle, Anthropologie de l'art, Économie de la
culture, Enseignement de l'art, etc.
Ouvrages fondateurs
Anthologies
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