0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
441 vues169 pages

Kasbah S

Le livre 'Les Kasbahs du Sud Marocain' de Lahcen Ousga est un guide complet destiné aux voyageurs souhaitant découvrir la culture, les paysages et l'architecture du Sud marocain. Il décrit non seulement les kasbahs et ksours, mais aussi le mode de vie, les coutumes et les traditions des habitants, offrant ainsi une image riche de leur identité. Ce livre constitue un compagnon idéal pour ceux qui souhaitent profiter pleinement de leur séjour dans cette région emblématique du Maroc.

Transféré par

JUNGPH
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
441 vues169 pages

Kasbah S

Le livre 'Les Kasbahs du Sud Marocain' de Lahcen Ousga est un guide complet destiné aux voyageurs souhaitant découvrir la culture, les paysages et l'architecture du Sud marocain. Il décrit non seulement les kasbahs et ksours, mais aussi le mode de vie, les coutumes et les traditions des habitants, offrant ainsi une image riche de leur identité. Ce livre constitue un compagnon idéal pour ceux qui souhaitent profiter pleinement de leur séjour dans cette région emblématique du Maroc.

Transféré par

JUNGPH
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Commande N° 270075 [Link].

com

3
1
7
1
3
0

LES KASBAHS DU SUD MAROCAIN


LES KASBAHS DU SUD MAROCAIN
lahcen ousga
lahcen ousga

LES KASBAHS DU SUD MAROCAIN - lahcen ousga


Ce livre, destiné à tous les voyageurs qui
recherchent un guide complet au meilleur prix,
propose des informations de découverte sur le
Maroc, plus exactement le Sud marocain.

Il propose de revivre un voyage culturel dans


cette région pour saisir sa culture, ses paysages,
et ses œuvres architecturales qui témoignent de
son identité bien singulière.

Sans se limiter à la présentation d’une


description technique des kasbahs et ksours, il
veille à décrire tout le mode de vie de ses
habitants, y compris, coutumes et traditions,
pour présenter une image compréhensible de
son identité tout à fait particulière.

En bref, il est le compagnon idéal pour profiter


au mieux de son séjour au Sud marocain.

lahcen ousga
Tous droits réservés
Imprimé en numérique, Lille, France
Commande N° 270075 [Link]
Commande N° 270075 [Link]

2
Commande N° 270075 [Link]

3
Commande N° 270075 [Link]

Texte et photographie

Lahcen Ousga

Conception graphique

Lahcen Ousga

Correction

Rémi Droin

1ème Edition 2024


© Tous droits réservés

Copyright ©: All rights reserved. No part of this publication may be


reproduced or transmitted, in any form or by any means, without permission.

4
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS
DU SUD MAROCAIN

REMI DROIN
Tr. LAHCEN OUSGA

5
Commande N° 270075 [Link]

SOMMAIRE

AIT BOHOUCH .........................................................................16

TIZNIT.........................................................................................28

TEFRAOUTE..............................................................................38

TELOUATE.................................................................................44

OURZAZATE..............................................................................52

ZAGORA......................................................................................64

M’HAMID-EL-GHOUZLANE..................................................74

SKOURA......................................................................................88

TINGHIR...................................................................................106

ERFOUD-RISANI.....................................................................116

ERRACHIDIA...........................................................................126

LES KASBAHS DU GOUNDAFI............................................150

6
Commande N° 270075 [Link]

7
Commande N° 270075 [Link]

Préface

L’architecture est le signe visible des mœurs d’une nation, de ses goûts, de ses
tendances, plus que tout autre chose. Elle laisse une trace durable de l’état intellect-
uel d’un peuple, de sa vitalité, son énergie ou sa décadence. Elle est aussi un produit
à la fois d’une histoire et d’une technicité particulière. Toute architecture est une
réalité complexe où se conjuguent et se concrétisent les rapports que les hommes en-
tretiennent avec leur milieu pour produire et instituer leur cadre de vie. De ce fait, la
manière avec laquelle ce mode d’architecture est conçu est révélatrice. Elle porte les
traces et témoigne d’un mode de vie et d’une culture particulière, riche et en ligne
avec ce mode architectural qui assure sa persévérance et sa perpétuité.

Au Sud marocain , notre objet d’étude, cette architecture est en interactivité


avec ce mode de vie assez particulier des habitants qui s’efforcent de la maintenir
et assurer sa perpétuité. Tout en optant pour ce mode architectural, les habitants
s’efforcent de maintenir, entre autres, un mode de vie bien originaire, porteur d’une
identité singulière, et qui constitue leur ierté depuis la nuit des temps. Tout en con-
struisant des kasbahs et ksours au il de leur histoire, les habitants, non seulement
s’efforcent à se distinguer mais aussi à faire perpétuer tout à fait un héritage légen-
daire et un legs hors pair dont ces bâtisses s’avèrent les meilleurs exemples.

Considérés ainsi des meilleures garantes en général de cette culture millénaire


en même temps de leur survie et marque de distinction au il des siècles, les habitants
au sud du Maroc, tout à fait conscients de leur intérêt, non seulement accordent une
attention particulière à leur entretien et à leur sauvegarde mais aussi à la construction
de nouvelles bâtisses modelées sur les plus anciennes, même si elles ont perdu leur
fonction originale; à savoir plus précisément de veiller sur l’homogénéité et l’unité
des habitants dans une même structure.

L’écroulement parfois signalés, par ci par là, des murailles externes de certaines
bâtisses révèle être un indicateur fort de l’éclatement de cette société tribale, et de
ce fait d’une angoisse d’une perte d’une identité propre à cette région, théâtre d’une
variété d’événements qui ont marqué son histoire aussi bien que celle du Maroc
tout entier. Conscients ainsi de la valeur inestimable de ces trésors architecturaux de
terre, considérés comme des bijoux sur le sol majoritairement saharien, et par crainte
de leur perte, les habitants s’efforcent de travailler pour réhabiliter ces édiices ma-
jestueux, porteurs de toute une histoire riche et vivace et des traditions ancestrales
qui ont laissé leurs empreints sur le mode de vie des habitants..

8
Commande N° 270075 [Link]

De même, ils veillent à la construction de nouvelles constructions et bâtiss-


es tout à fait modelées sur l’ancienne mode architectural. Ils manifestent même un
engouement pour ce mode architectural, unique dans son genre, dans une tentative
d’assurer sa perpétuité et sa pérennité. Bien fasciné par ce mode de construction
assez particulier dans son genre, composition et esprit, l’auteur, quand même, ne
s’est pas limité à une description technique de ces kasbahs, il a pris soin de décrire
une image bien détaillée du genre de mœurs, coutumes et us auxquelles s’attachent
les habitants du Sud. Pour ce faire, il a opté ainsi pour un voyage dans le temps et
l’espace. Il a parcouru tout le Sud, allant de Tefraoute à Errachidia en passant par
Ouarzazate, Zagora, M’Hamid et autres oasis lointaines. Cette région riche par sa
culture, est une terre légendaire, envoûtante, somptueuse avec ses déserts et ses
oasis qui éblouissent le regard. Il s’est efforcé, non seulement à décrire les kasbahs
dans leur conception architecturale, mais il a aussi essayé de dresser un portrait du
mode de vie des habitants au regard d’un étranger.

A travers cette traduction, nous partageons le désir de mieux connaitre le Sud


marocain, en essayant de restituer une mémoire toujours vivante, collective et spéci-
ique à toute cette région, symbole de son identité. Conscient que la traduction de cet
ouvrage ne se limite pas à ce que Rémi Droin nous a transmis à travers son voyage,
nous avons essayé tout en suivant son itinéraire et ses traces, parfois même en se
déviant de son trajet, d’une kasbah à l’autre et d’une région à l’autre, de transcrire,
vivre et toucher les mutations et le sort de ses découvertes. C’est ainsi que nous
avons pris soin de parcourir le même trajet que l’auteur, tout en veillant à solliciter
des informations auprès des habitants autochtones et à multiplier les rencontres
avec eux pour l’intérêt de la recherche et pour le suivi du sort de toutes ces kas-
bahs qui éveillent encore un sentiment d’amour, d’admiration et de tendresse par
leur beauté, et leur charme irrésistible. De même, nous avons procédé à la prise de
nouvelles photos des mêmes kasbahs, autres que celles prises par l’auteur, dans le
but d’établir une distinction entre ces bâtisses grandioses pour le présent et le passé.

Tout en essayant de mettre à jour tous nos informations, nous avons aussitôt
ménagé d’intégrer de nouvelles photos, soit des anciennes kasbahs que l’auteur, lui-
même, n’a pas citées, ou de nouvelles kasbahs modelées sur les anciennes modèles.
Tout en se recueillant sur ces kasbahs, nous étions épris par la qualité hautement
pittoresque de ce mode architectural assez originaire et unique de part ses caractéris-
tiques, ses traits et ses atouts bien particuliers. Quand même, nous avons éprouvé de
la douleur pour le sort réservé à une variété de ces kasbahs qui sont soit, délabrées ou
laissées à l’abandon. La plupart des lieux sont désertés et ils n’y iguraient que des
tas de blocailles parsemés par terre.

9
Commande N° 270075 [Link]

Il nous valait plus d’imagination pour visualiser, ces maisons, autrefois source
de vivacité, d’inspiration et d’hospitalité, ces ruelles, lieux de rencontres avec les
habitants et de découvertes et à travers lesquelles l’auteur frayait son chemin, leurs
habitants autochtones morts, mémoire d’une identité singulière, d’une unité tribale et
d’une tradition séculaire. Avec le départ ou la mort de ses habitants, il y’a risque de
perdre toute une mémoire collective, une mémoire témoignant d’une culture et d’une
identité singulière et d’une culture vivace et riche.

Lors de l’une de nos visites, nous avons pu même rencontrer l’une des personnes
que l’auteur avait rencontrée. Il s’agit du petit garçon; son informateur et guide à la
kasbah Amridil à Skoura. De nouvelles maisons sont construites autour de ces kas-
bahs. Avec le départ des habitants et l’abandon pour la plupart de ces édiices majes-
tueux, on assiste à un processus de mise à l’écart des valeurs anciennes régissant la
vie des habitants. Un sentiment d’individualisme l’emporte sur toutes les valeurs, y
compris le sentiment tribal. De nouvelles tendances et habitudes commencent à voir
le jour. Rares sont les kasbahs restaurées.

Et même dans ce cas, elles sont exploitées pour des raisons touristiques. Pour
d’autres, les travaux de restauration ou de réhabilitation se limitent assez souvent aux
murailles externes et aux façades donnant sur les routes que parcourent, entre autres,
les touristes. D’où se soulève la question du non intérêt que portent, entre autres, les
autorités compétentes pour ces trésors architecturaux, la non conscience et la perte
de ces valeurs inestimables.

10
Commande N° 270075 [Link]

11
Commande N° 270075 [Link]

Introduction

Avant l’aflux comparativement récent des voyageurs au Maroc, on ignore


encore beaucoup l’étendue et l’authenticité des exemples survivants de l’ancienne
architecture marocaine. Il y avait profusion de guides et récits rapportés par des
voyageurs. Le Protectorat Français procédait à la publication de tous genres d’œu-
vres descriptives, sans qu’il n’y ait aucune unanimité sur les restes des édiices pit-
toresques s’avérant vraiment vénérables, lesquels s’écroulant pourtant simplement
avec rapidité indécente. Nombres de dificultés sont dues à la barrière linguistique et
la mauvaise interprétation des concepts et aux représentations diverses. La plupart
des Marocains, s’ils sont surtout conscients de l’intérêt que vous portez à l’histoire
de leur pays, vont mêler les beaux jours du grand-père avec le temps immémorial.
Ce qui est « vraiment assez ancien », était probablement assez nouveau et résolument
bien posé avec le prisme du regard contemporain, et donne souvent des signes de dé-
composition, autant que l’homme le plus vieux s’en souvient. Le tissu architectural
de ces bâtisses de l’Afrique du Nord n’est pas durable, et les méthodes de construc-
tion n’étaient pas de nature à endurer, pour des siècles, les intempéries et la guerre.

Certaines se trouvent dans la côte atlantique près d’Agadir et Tiznit, d’autres


dans la région du Sahara, et il sera bientôt clair que mes découvertes les plus recher-
chées se trouvent dans les vallées de Ziz, Draâ, Dadès et Todra, à M’Hamid (Sahara),
et dans les oasis d’Erfoud et de Risani. Il y a environ vingt ans que j’entreprenais
des enquêtes au il de mes séjours au Maroc. Mais en 1966, et 1967, j’ai changé la
nature de ces excursions, tout en essayant d’adopter une approche plus érudite et
d’emprunter un itinéraire soigneusement préparé.

Je me suis rendu compte que la réussite de ma mission dépendait en grande par-


tie du soutien des autorités, et comme un grand nombre de kasbahs étaient devenues
des foyers privés, j’étais tenu de compter sur la bienveillance et les recommandations
personnelles. Même là où la kasbah était devenue lieu d’un bureau, ou d’une insti-
tution publique d’un certain genre, il était contre l’habitude du pays d’assumer que
je serais constamment bien reçu là-bas. On devait encore tenir compte du droit de
propriété tribale dans certains cas. En un mot, mes voyages n’auraient pu être cou-
ronnés de succès si je n’avais pas eu la fortune d’être assuré d’une voiture oficielle
avec un chauffeur, ainsi que l’assurance d’une hospitalité oficielle dans des lieux
où ils n’existaient pas d’hôtels, et où on m’a recommandé des caïds et gouverneurs.

12
Commande N° 270075 [Link]

En 1966, j’ai renoué avec une cinquantaine de kasbahs. J’étais enchanté du


sort de certaines et en même temps éprouvais la tristesse du sort réservé à certaines
autres. Cependant, au cours de l’année suivante, j’ai ressenti que je devais parcourir
le même terrain de nouveau, pour afiner mes impressions et apprendre de nouvelles
informations à propos des événements d’autrefois. Durant cette deuxième tournée,
j’étais capable de cerner la région auparavant négligée de M’Hamid. Il me sem-
blait que les récits répétitifs des traits architecturaux ne seraient pas aussi largement
éclairant qu’une série de photos exposant les similitudes et différences. La plupart
des illustrations sont des photos que j’ai prises moi-même, et plutôt que de concur-
rencer la lentille de la caméra, j’ai concentré mon attention, dans mon texte, sur les
habitants des kasbahs et les raisons de la survie du mode de vie spéciique aux kas-
bahs même lorsque le tissu de la kasbah de ceux qu’elle héberge et protège, devait
être renouvelé génération après génération.

Les ksours mentionnés quelques lignes auparavant, sont sous forme de kasbahs
assez répandues au Sud-Est du Haut Atlas (Erfoud et Risani, par exemple), et bien
plus nettement une sorte de « castrum » de genre Romain, généralement oblong
et complètement entouré d’un mur presque non rompu d’une même hauteur. Les
Tighremts sont des ksours moins imposants, un autre type d’édiice sur lesquel le
voyageur peut tomber, hors des sentiers battus, tels les agadirs. Ceux-ci sont des si-
los, grands entrepôts pour les céréales et tout autre produit, d’une grande importance
pour les habitants berbères de la kasbah tribale. Les premières kasbahs (qasbas, plus
précisément) ont été construites par la dynastie almohade au 13ème siècle. Elles
n’étaient pas simplement sous forme de forteresses, mais elles prenaient igure d’une
section couronnée de murailles de la capitale du gouverneur, un complexe avec le
palais, la mosquée principale, la medersa (collège) et différents bureaux de l’Etat,
même si celui-là n’est qu’un terme d’usage assez moderne. Tunis, Alger, Tanger et
Marrakech offrent des exemples de telles kasbahs royales, mais elles ne sont plus
des édiices rudement somptueux qui surplombaient les villes; elles ont été modiiées
et modernisées à plusieurs reprises. La présence, ça et là, d’un palais annexe, d’une
mosquée, et d’une étendue d’un rempart original relève d’une circonstance de bonne
fortune.

13
Commande N° 270075 [Link]

Pour cela, j’ai moins prêté attention aux traces ayant survécu des anciennes kas-
bahs royales, en préférant décrire seulement les kasbahs faiblement documentées et
qui n’avaient jusqu’alors aucune place remarquable dans l’histoire du pays. Celles-ci
sont des enceintes à l’allure de forteresses qui ont longtemps servi de refuge et de
foyer, comme châteaux défensifs, villages, et domaines tribaux des Berbères et des
Arabes du Haut Atlas et des régions du Sud. Il existe d’autres kasbahs plus loin au
Nord, dans le Moyen Atlas. Mais je me limiterai à celles que j’avais visitées au cours
des différentes années: les kasbahs du Haut Atlas et une dizaine d’autres aussi au Sud
de ces montagnes, et qui s’avèrent uniques au niveau artistique et historique, mais
encore peu documentées. Elles sont belles, nombreuses, ces centaines de kasbahs et
ksours que j’ai visités, et je ne serai capable de n’en citer qu’une petite sélection en
détail. Néanmoins, elles sont éparpillées sur des zones à variations topographiques.

14
Commande N° 270075 [Link]

15
Commande N° 270075 [Link]

AIT BOHOUSH

AIT BOHOUSH

La ville d’Agadir, objet d’un tremblement de terre dévastateur en 1960, a perdu


entre autres, sa majestueuse kasbah donnant sur la mer. Mais les autorités à Rabat
m’ont conseillé d’entamer ma tournée, par le port maritime, sis à l’extrême Sud du
Maroc. La province possède moins de kasbahs que les régions au-delà de l’Est, où
la kasbah est toujours au cœur du mode de vie tribal du Sud. La kasbah d’Ait Bo-
housh1 à Douar Kherba, relevant de la région administrative de Biougra, igure parmi
les rares édiices locaux dont les autorités m’ont recommandé la visite. Elle faisait
partie du district tribal d’Ait Baha, et elle se trouve dans la région administrative de
Biougra.

D’Agadir, j’ai pris le chemin pour voir tout d’abord, le caïd du district; le
représentant du gouvernement sur la région de Biougra. C’était à partir de son quar-
tier général et en sa compagnie, que j’ai repris mon chemin vers la kasbah, à en-
viron quinze miles du sud d’Agadir. Les propriétaires nous attendaient à l’entrée
de la kasbah, domaine privé d’une seule et unique famille. Âgés entre quarante et
soixante dix ans, vêtus de djellabas blanches et de turbans, les cinq membres les plus
âgés de la famille, semblaient bien apprécier notre visite. Ma présence constituait un
évènement de nature à stimuler un air de changement dans leur vie terne et solitaire
et deviendrait objet de discussion pour les jours à venir. Je n’ai pas pu connaître le
lien de parenté qui les unissait, mais j’ai pu remarquer que le caïd n’appelait que trois
d’entre eux « frères ».

De l’extérieur, la kasbah ressemblait bien aux grands châteaux forteresses


médiévales couronnées de murs. Elle devait être fort ancienne, mais ses propriétaires
n’avaient qu’une vague idée de son âge. «Plusieurs, plusieurs siècles »; ils ne ces-
saient de répéter, ce qui relétait l’attitude étrange des Marocains à l’égard des âges et
des dates. Des ruines qui auraient assurément été d’une importance capitale et d’une
valeur indéniable pour les occidentaux, avaient moins d’intérêt pour les Marocains.
Une maison qui n’est plus habitable, ne retenait l’attention de personne et son prob-
able destin est la ruine totale. Avec la même indifférence, seule une minorité con-
naissait leur année de naissance, soit avec le calendrier de l’Hégire ou le calendrier
Grégorien, et le respect des rendez-vous était une rare exception.

1. Cette kasbah s’intitule kasbah Ait Bohoush et non pas kasbah Baboush comme l’auteur l’a rapporté.
16
Commande N° 270075 [Link]

ARCHITECTURE DE TERRE

Tout objet qui avait plus de cinquante ou soixante ans - maison, tapis, poterie
ou bijouterie, était estimé « très ancien », peu importait son âge réel qui pouvait être
d’un siècle ou plus. Pour toute œuvre produite sans qu’aucun survivant ne soit là
pour en témoigner, on utilisait le qualiicatif ancien automatiquement acquis. Mes
hôtes m’ont conié que leur kasbah « actuelle », avait environ plus de cent ans et
qu’elle était apparemment bâtie par leur aïeuls.

Ait Bohoush était le ief des chefs des clans berbères; une forteresse familiale
privée plutôt qu’un village fortiié. Spacieuse, elle n’était pas construite en pierre
mais en pisé, qui est une sorte de boue locale satinée entre les bords en bois et
desséchée, et qui constituait le principal matériel de construction pour la plupart
des kasbahs du Sud. Le pisé, ou le tôbya, était en fait le matériel de construction le
plus usité au Maghreb et au Moyen Orient. Cet usage du pisé ou de la boue (sous
différentes formes), est typique des techniques de construction marocaine presqu’au
moment où les Berbères nomades ont renoncé à leur mode de vie errant pour des
habitations sédentaires.

Lors des époques les plus récentes, et même en érigeant des murs défensifs et
des fortiications, ils n’utilisaient plus la pierre, mais une matière qu’on pourrait
appeler, ciment ou béton (bétonnage), produite suite au mélange de gravier ou de
sable avec du lime. Les célèbres remparts almohades du 12ème siècle, ceignant encore
la ville de Marrakech, étaient entièrement construits en « béton ». Au il du temps,
ce matériel devenait dur, presque à l’image de pierre. Le « béton » et la technique
de son façonnage, provenaient du Maroc via l’Espagne, probablement au 10ème siè-
cle. Même s’ils optaient pour la technique de construction en pisé traditionnel, les
Berbères du Sud, se tournaient parfois vers le « béton » pour bâtir des structures
purement défensives. Ce n’était qu’àl’époque des Almohades, qui étaient les entre-
preneurs de bâtiments les plus créatifs du Maroc, que la pierre a été adoptée (toujours
mélangée avec du béton) pour construire les édiices religieux, telles les mosquées,
les minarets, et les grandes portes des villes. Le pisé et le béton, constituaient des
matériaux utiles – adaptables, faciles à manipuler et moins chers à confectionner -
mais la pierre était réputée pour être le tissu le plus approprié, malgré son coût élevé
et la qualité des artisans qu’elle exigeait.

17
Commande N° 270075 [Link]

AIT BOHOUSH

Les kasbahs (et les ksours) du Sud, sujet de notre étude, étaient presque invar-
iablement construits en pisé ou tôbya. Après avoir abordé la grande porte d’entrée,
nous fûmes emmenés à travers un bon nombre de cours, et nous suivîmes ensuite nos
guides à travers des passages étroits, penchant subitement d’un angle droit à gauche
ou à droite. Après un moment, je fus gagné par une sensation de vertige. Cette archi-
tecture complexe n’était pas fortuite, mais c’était un dispositif destiné à contrecarrer
toute tentative d’assaut des membres d’une tribu hostile, visant à capturer le pro-
priétaire de la kasbah. Ce genre de plan relétait aussi la structure mentale arabe, de
nature rarement simple et correcte, mais plutôt entortillée, sophistiquée et réservée.

La kasbah était entourée de remparts externes crénelés d’une hauteur considéra-


ble, les ouvertures entre les « dents en relief » étaient conçues de manière à permettre
d’introduire le fusil de la sentinelle. Une fois à travers ces remparts externes, nous
nous trouvâmes en face d’une deuxième chaîne de remparts internes, aussi impres-
sionnants et entièrement crénelés. A la place des quatre tours d’angle, il n’y avait
plus qu’une seule, dure et massive. Nos hôtes m’ont fait savoir, que dans le passé,
même au 20ème siècle, ils avaient souvent été contraints avec leurs père, de résister
aux attaques des tribus antagonistes, en se protégeant à l’intérieur de leur domaine
entouré de murailles. A l’intérieur des deux systèmes de murs protecteurs, il y avait
un pâté de maisons; certaines étaient séparées du milieu central par des cours de pe-
tites ou de grandes dimensions, les autres s’entremêlaient l’une à l’autre à l’instar des
maisons européennes escaladant les pentes des collines les jouxtant.

Elles étaient de tailles différentes; j’ai pu rester debout sur la terrasse d’une de
ces maisons, à les contempler de bas en haut. Visant à garantir un mode de vie proche
de la normalité, durant un long siège, ces passages détournés et à angles aigus, ces
barrières formidables de défense, rappelaient les citadelles médiévales européennes,
qui étaient des châteaux de plusieurs lignées. Mais les grandes issures parsemées
sur les murs, nous rappelaient que ces châteaux étaient en pierres tirées de carrières,
de nature en silex et en marbre pouvant subsister durant des siècles de guerre et à
l’usure du temps. La kasbah constituait un lieu de résidence non seulement pour les
familles de ses propriétaires, probablement au nombre de cinq, mais aussi pour les
domestiques et les hommes de peine qui travaillaient la terre.

18
Commande N° 270075 [Link]

ARCHITECTURE DE TERRE

Je n’ai pas vu d’arbres au sein de la kasbah, mais en dehors des remparts, il y


avait une considérable étendue de terre cultivée à la propriété de nos hôtes. Après
la visite de la kasbah, ou plutôt des parties que ses propriétaires avaient jugées con-
venable de me montrer, nous fûmes conduits à un pseudo séjour. Il était très simple
et peu spacieux, ses murs enduits de plâtre, avec plusieurs meubles; un objet de luxe
assez souvent inattendu dans les kasbahs à visiter au Sahara du Nord et dans plu-
sieurs régions du Haut Atlas. Le sol était orné de tapis multicolores de haute laine du
Haut Atlas, identiques aux tapis persans et agréables aux pieds sans chaussures, avec
un motif cru et riche en couleurs vives, à l’encontre des tapis rbatis2. Deux grands
chandeliers de laiton, ajoutaient une note typiquement mauresque au décor, avec
un samovar de laiton et une bouilloire en cuivre de belle forme. Un brûle-parfum
d’origine marocaine, émanant d’un fourneau en cuivre jaune ciselé, richement orné,
tourbillonnait et se répandait dans toute la salle. En face du petit canapé ou plutôt du
« matelas »3, le long du mur principal, l’espace était meublé d’une table ronde et un
plateau sur le sol avec tout le matériel pour la préparation du thé à la menthe.

Bientôt des verres de thé étaient servis, du pain de cuisson plat et rond, du
beurre aussi fait maison, une grande soupière remplie de miel, un bol de noisettes et
un paquet de petit beurre de biscuits français probablement achetés pour l’occasion.
Ne pas goûter le pain et le miel délicieux, et se contenter d’un seul verre de thé au
lieu de trois, comme le voulait la tradition autochtone, n’était pas offensant; une
coutume abandonnée, vraisemblablement, par les citadins du Nord, mais encore per-
sistante dans cette kasbah. Les gens manifestaient un plaisir sans bornes, en recevant
un « ami de Sidna » (le Roi); un titre qui m’avait été conféré par le caïd, mon com-
pagnon à la kasbah, et qui m’a présenté avec ce statut à ses propriétaires.

Toutes les occasions étaient bonnes, pour me répéter le degré de l’amour et la


vénération qu’ils ressentaient pour la famille royale, et plus particulièrement pour
feu Mohamed V. Ils n’ont pas manqué d’évoquer les liens de leur famille, tissés avec
plusieurs sultans alaouites, notamment, le sultan Moulay Ismail au 18ème siècle, et
Moulay Yousef, le grand père de Hassan II. Après avoir débattu au sujet de leur at-
tachement au trône royal, j’ai changé de conversation pour m’attarder sur des thèmes
inhérents à la réalité économique de la région. Le plus âgé des cinq berbères a avoué,
sans la moindre réserve, qu’ils vivaient dans une extrême pauvreté. Ce n’était pas
un secret, que la région d’Agadir avait été touchée, le printemps précédant, par l’une
des plus rudes sécheresses de l’histoire, avec une saison sans récolte et les fermiers
sans revenus.

2. Rbatis : de Rabat
3 L’auteur a utilisé certains mots en français dans le texte que nous laisserons en italique ou entre
guillemets pour permettre au lecteur de mieux se rendre compte du texte original.
19
Commande N° 270075 [Link]

AIT BOHOUSH

Dans toutes les circonstances, le cultivateur marocain se souciait rarement du


futur, et en période de bonne récolte, il ne mettait pas d’argent de côté pour compens-
er les années de vaches maigres. Selon nos hôtes, les affaires tournaient bien, leur
terre produisait de grandes quantités de tomates et une gamme de primeurs, c’est-
à-dire des légumes précoces, tels les haricots, les grosses fèves et les laitues, pour
l’exportation régulière en France.

Nous arrivâmes à la kasbah avant neuf heures du matin. J’avais quitté Agadir
à sept heures et à présent on approchait de midi. J’ai estimé avec le caïd, qui avait
des invités d’Agadir au déjeuner, qu’il était grand temps de partir. Nos hôtes ont
protesté unanimement, essayant de nous persuader de déjeuner avec eux. Ce n’était
que jusqu’à ce que le caïd les ait informés de ses propres engagements qu’ils ont
enin accepté de nous laisser partir. J’étais convaincu que, malgré leur pauvreté, les
femmes et les illes avaient préparé un déjeuner copieux, d’agneau rôti, de poulet et
de couscous. Les hommes nous accompagnèrent en bas d’un escalier par-dessus une
terrasse couverte d’un toit et à travers plusieurs cours pour regagner notre voiture. La
tradition mauresque, qui exige qu’un hôte accompagne ses invités vers son chameau,
cheval, mulet ou voiture, est toujours de rigueur. A la maison du caïd, ses invités,
tous des fonctionnaires du bureau du gouverneur étaient déjà assemblés. La maison
avait été construite du temps du Protectorat, dans le style d’une villa plutôt somp-
tueuse, toujours dédiée aux hauts fonctionnaires d’Afrique du Nord.

Tous les fonctionnaires présents portaient des vêtements modernes et s’expri-


maient en français sans faute. Tout de même, la nourriture était entièrement maur-
esque et servie dans un grand plat auquel tout le monde avait pris part, et consom-
mée avec les trois premiers doigts de la main droite, en conformité avec la tradition
musulmane. Malgré les écarts entre la maison du caïd et la kasbah d’Ait Bohoush,
la variété du repas, la conversation et l’atmosphère étaient bon enfant, par rapport
au type de déjeuner à la kasbah. Pendant plusieurs années, le Maroc avait adopté
les notions « modernes » et «occidentales» avec verve, mais pour certains principes
de base, on optait sagement pour les modes intimement liés avec son histoire et sa
culture.Même si la kasbah d’Ait Bohoush, comme maison de campagne d’un pro-
priétaire foncier, était différente de la plupart des kasbahs que je devais visiter, elles
avaient assez en commun qu’il serait convenable d’évoquer certains détails sur ce
point. Ce n’était pas le propriétaire ou le constructeur qui se prononçait pour le plan
général et le style. Ils étaient imposés par l’environnement historico-social duquel
la kasbah émergeait: En principe, la kasbah était un domaine fortiié au sein d’une
société tribale.

20
Commande N° 270075 [Link]

ARCHITECTURE SANS ARCHITECTE

Ainsi, s’expliquait l’intérêt des remparts et des crénelures, la ou les tours, la


nature complexe du plan interne. Ait Bohoush, comme la plupart des kasbahs, avait
une image externe hautement pittoresque avec une forme obsolescente à cause de
l’utilisation de la boue satinée comme matériel de construction. Elle était moins
soumise aux inluences induites par le 20ème siècle. Il n’y avait pas d’électricité, de
téléphone, d’eau canalisée, de plomberie, de fenêtres vitrées et encadrées en bois,
et aucune disposition pour consoler les guerriers ain qu’ils se sentent à l’aise après
une longue période sur les remparts. Même le type d’habillement, les coutumes et la
nature de leur hospitalité avaient moins changé au cours des huit siècles4. Même si je
ne m’étais pas rendu dans les étables à Ait Bohoush, je savais que vaches, chèvres,
moutons, ânes, mulets, et poulets à la propriété de mes hôtes, avaient droit aux foyers
domestiques au sein de leur domaine privé de même que les enfants et les femmes.
Durant la journée, les bêtes étaient tenues en dehors de l’enceinte des remparts, mais
à la nuit tombée, elles étaient conduites à travers la grande porte principale pour rest-
er « au-dedans » jusqu’au lever du jour. La kasbah n’était pas juste une «habitation
», mais une petite principauté, un domaine indépendant qui produisait la plupart des
objets nécessaires pour la vie quotidienne hormis le thé, le café, le sucre et quelques
articles similaires.

Quelles étaient les origines de ces kasbahs principalement berbères et des édiic-
es uniques dans leur dessin aussi bien que dans leur forme ? La kasbah était le fruit
d’une existence tribale qui avait prévalue au Maroc pendant des milliers d’années.
Les tribus, grandes ou petites, étaient originairement des unités de famille qui deve-
naient graduellement une conglomération de plusieurs familles dont l’intérêt princi-
pal était de survivre et de vivre dans l’indépendance.

Au temps nomade passé, ils menaient un mode de vie errant à la recherche d’eau
et de pâturage, se défendant contre des concurrents potentiels, se jetant contre toute
tribu ayant déjà obtenue le monopole de l’eau convoitée et toute autre chose qui y
était associée. (Dans le Sud du Maroc, plusieurs milliers de Berbères mènent encore
une vie semi-nomade ou entièrement nomade). Lorsque la tribu se ixait, elle devait
tenir compte de l’inimité potentielle des tribus rivales. Ainsi chaque fraction de tribu
entourait ses espaces d’habitation de toutes les sauvegardes de défense suivant leur
propre architecture. Ainsi se dégageait l’intérêt des hautes murailles des maisons, des
remparts d’encerclement, des tours de garde et le recours à l’habitude de rassembler
tout être vivant, en dedans de l’aire fortiiée durant la nuit qu’ils passaient ensemble
avec les bêtes derrière la grande porte bien fermée et en sûreté, que le veilleur de nuit
aurait prévenu de l’approche potentiel de l’ennemi.
4. Cette kasbah, réhabilitée, demeure quand même désertée. Toute la famille a déménagé tout près
de la kasbah.
21
Commande N° 270075 [Link]

AIT BOHOUSH

Au niveau du style de la kasbah, il est dificile d’établir ses origines vu la rareté


des documents. Même les savants renommés universellement dans ce domaine
comme Marçais et Henri Terrasse recourent à la spéculation plutôt qu’à l’afirma-
tion. Selon certains, c’est en Arabia Felix (ou Yémen5), avec ses maisons tradition-
nellement aux airs de gratte-ciel, que nous devons chercher les origines stylistiques
de la kasbah. L’Egypte, avec ses pyramides et autres exemples de toits en talus, est
mentionnée comme une autre source possible d’inspiration. Mais c’était les Arabes
qui ont introduit au Maghreb la forme particulière de la tour de la kasbah, rétrécie à
partir d’une base bien large à un sommet en pointe. On peut discerner les premiers
exemples Maghrébins de telles structures au minaret de la mosquée à Al Kairouan
érigée par le premier « envahisseur » Arabe du Maghreb; Oqba-ibn-Nai en 670
(grandement élargie et retouchée au cours des siècles suivants) et à la mosquée du
neuvième siècle à Sfax, de même à Tunis et érigée par les envahisseurs arabes.

Ces deux exemples, vénérés pour leur signiication historico-religieuse à travers


le Maghreb, avaient établi l’un des traits les plus caractéristiques de l’architecture
marocaine, auxquels les Berbères particulièrement se sont attachés dans leurs kas-
bahs6. On dit que la technique d’encerclement par les murs et les remparts ainsi que
la construction du patio, qui peut constituer le noyau de la grande maison, émane de
Rome et du castellum romano-byzantin. De même, on rapporte que le castrum ro-
main détermine la forme, pas tant des kasbahs que des ksours, assez communs dans
l’Est et dans les parties de l’Ouest au Sud du Haut Atlas.

Le plan ordinaire étayé, la forme rectangulaire, l’encerclement complet des mai-


sons à l’aide d’un long mur d’une même hauteur peuvent être discernés dans les
ksours d’Erfoud et Risani, et ils relètent la force du castrum romain. Il est à croire
que Byzance avait aussi pourvu des modèles de plans pour les remparts défensifs
et les tours à angles droits. En dernier lieu, nous relevons les inluences purement
islamiques sur le style de la kasbah et du ksar.

5. L’Arabia Felix est plus précisément le nom de l’ensemble de la péninsule arabiquee composée de
l’Arabie Saoudite, du Qatar, des Emirats Arabes Unis, du Yémen, de Dubaï, du Bahrein, du Koweit
et d’Oman.

6 Si l’auteur compare les gratte-ciel aux kasbahs dans l’inspiration architecturale, c’est à cause du
mode d’architecture très vertical des kasbahs, avec les tours et les remparts s’élevant généralement
très haut, à l’encontre des ksours, qui s’étendent beaucoup plus horizontalement.
22
Commande N° 270075 [Link]

ARCHITECTURE SANS ARCHITECTE

Elles émanent principalement de la Perse des Sassanides et du Califat Abbaside


à Bagdad, et elles se manifestent dans le genre d’ornement utilisé par les construc-
teurs Berbères. Ces ornements se modèlent sur des exemples assez répandus chez les
Perses et les Mésopotamiens; des modèles de briques poussées en avant et fuyants,
plus tard utilisées avec la maîtrise suprême, au douzième siècle, des minarets de la
Koutubiyya des Almohades à Marrakech, à la Tour Hassan à Rabat et à la Giralda à
Séville. Les embellissements effectifs de briques étaient extrêmement rares dans les
kasbahs, comme les Berbères n’avaient ni les matériaux ni l’habileté pour façonner
des briques à feu. Mais ils imitaient des exemples de brique avec grande idélité en
utilisant la boue ou le pisé; leur principal matériel de construction. Comme les Perses
et les maîtres à Bagdad n’utilisaient pas les « briques » dans les dessins circulaires,
les Berbères limitaient aussi leur ornementation aux modèles rectangulaires.

J’avais fait référence à la pauvreté des preuves documentaires. Mais nous pou-
vons glaner de sources bien fondées, que Léo Africanus a parlé des kasbahs au début
du 16ème siècle, en les appelant des castellis; comme des lieux de refuge entourés
de remparts. Il présumait qu’elles étaient apparues entre le 12ème et le 14ème siècle.
D’autres prétendent que ces kasbahs tirent leur origine de la période préislamique, du
temps où la population, face au danger, s’assemblait dans des lieux spéciiquement
dressés dans les montagnes ou les sommets des collines. Ces lieux de refuge et de
défense étaient qualiiés du nom punique original de « kasbah ».

En se référant aux inluences étrangères potentielles, nous devons toutefois nous


rappeler que ni Rome ni Byzance n’a jamais eu d’emprise sur le Sud berbère ma-
rocain. Néanmoins, apparemment, les Berbères avaient toujours eu l’habileté et la
capacité d’absorption et d’adaptation, en tirant particulièrement avantage des enva-
hisseurs victorieux. Et même le Sud du Haut Atlas aurait bien pu s’être initié au gen-
re de l’architecture que les envahisseurs Romains (ou Byzantins) avaient introduit
au nord du Maroc. Après que ces anciennes inluences étrangères avaient perdu l’im-
pulsion, les Berbères du Sud se trouvèrent supplantés par leurs maîtres Almoravides
(al Murabitun) et Almohades (al Muwahidun) dans une sorte de vie d’exubérance et
d’aisance sans précédent en Andalousie. Toutefois, il n’est pas prudent de présumer
qu’ils aient apporté d’Espagne avec eux bien des modèles andalous pour une imita-
tion locale.

23
Commande N° 270075 [Link]

AIT BOHOUSH

A ces inluences diverses du Nord et de l’Est, s’ajoutaient certaines d’origines


nettement du Sud, qui ont laissé leur impact après l’invasion du Bournou et de Tom-
bouctou au seizième siècle par le sultan Saâdien Ahmed-el-Mansour. Le seul fait sûr
émanant de tant de spéculations à propos d’inluences et d’imitations, est que toutes
les kasbahs du Sud sont d’origine berbère. Comme nous l’avons déjà mentionné,
elles étaient construites pour servir de demeures fortiiées sur des sites imposants
pour protéger leurs habitants contre les assauts des nomades vagabonds. Et dans
certains cas, elles devinrent, en in de compte, des domiciles pour ces nomades qui
se présentaient et remportaient la victoire et trouvaient bon de s’installer dans les
kasbahs, abandonnant leur mode de vie nomade.
La présence d’eau et, de ce fait, de la verdure avait attiré aussi bien les habitants
que les envahisseurs. C’était le facteur qui dictait l’établissement de chaque kasbah
particuliè[Link] paraîtrait qu’à partir du troisième siècle, le Sud et ses oasis étaient sous
l’emprise des Berbères Sanhaja. Au début du dixième siècle, les Berbères Zenata,
déjà installés au Maghreb central, ont pénétré dans la région des oasis, et en constit-
uant un certain nombre de petites principautés, prenaient possession des kasbahs ou
des oasis du Sud. Mais les Sanhajas ne tardèrent pas longtemps à se venger. Durant le
11ème siècle, les vengeurs Sanhaja apparurent, guidés par les premiers Almoravides,
prêchant la réforme religieuse et délogeant les Zenatas. A leur tour, les Almoravides
ont gouverné pendant moins d’un siècle, et ont ensuite été conquis par la nouvelle
dynastie des Almohades; les Berbères Masmouda du Haut Atlas.

Sous le règne des Almoravides aussi bien que sur celui des Almohades, les ré-
gions de kasbahs jouissaient beaucoup de la prospérité à la suite des régimes forts
et victorieux des deux grandes dynasties. Après la chute des Almoravides, le Maroc
a fait l’objet d’une arrivée massive des Arabes du Moyen Orient, une invasion que
subirent aussi les régions des oasis si bien qu’un mélange racial entre les Arabes et
les Berbères s’ensuivit. L’élément arabe domina les régions de kasbahs jusqu’au
15ème siècle, et ensuite une nouvelle souveraineté de Berbères survint, celle de la
dénomination Sanhaja. Naturellement, leur régime n’était plus «pur » et les Arabes
étaient devenus des habitants permanents des régions de kasbahs. Le mouvement
ethnique et tribal et la guerre devint une caractéristique plus ou moins permanente
de la vie au Sud, et même les souverains alaouites les plus puissants après le dix sep-
tième siècle ne pouvaient pas entièrement contrôler et dominer le Sud.

24
Commande N° 270075 [Link]

ARCHITECTURE SANS ARCHITECTE

Une grande partie de l’univers de la kasbah était devenu bled-es-Siba; c’est-


à-dire la «terre insoumise» à l’autorité centrale, et même si l’élément Sanhaja
prévalait, différentes zones ont souvent changé de maîtres. Les noms des « régnants
» de Goundai, Glaoui, Layadi et de Mtougi sont parmi les plus célèbres du vingtième
siècle. Ce n’est autant de simpliication de dire qu’au début du vingtième siècle, l’au-
torité centrale du sultan et de son makhzen (gouvernement) étaient opposés par une
confédération tribale d’Ait Attas.
En abordant l’aspect historique, nous devons avoir à l’esprit que les kasbahs
du Sud du Haut Atlas et les ksours de Tailalet, ne sont pas d’origine yéménite, per-
sane, babylonienne, égyptienne, romaine ou byzantine, ni même andalouse. Ils sont
éminemment berbères, et ne comportent pas de tours rondes ou de dômes de la Perse,
ni les arcs de Rome; vestiges qu’on peut encore apercevoir à Volubilis et aux ruines
romains de Chellah7. Ils n’ont pas d’ornements curvilignes, circulaires ou à leurs,
hormis quelques cas, importés au 20ème siècle, d’Andalousie, à travers Marrakech par
les constructeurs; tel El-Glaoui. A la place de tous ces traits étrangers, nous relevons
une préférence pour les lignes et les angles droits, un plan simple et loin de toute
complication, une utilisation constante du matériel autochtone. On relève des édiic-
es de base d’un volume colossal, ornés de tours efilées du côté de leurs sommets,
distinctement et clairement berbères et qui n’ont été modelés sur aucun archétype
étranger. L’architecture de la kasbah berbère des régions du Sud du Maroc, est de na-
ture simple, d’un aspect viril et monumental, et l’élégance d’un courtisan Mérinide
ou la délicatesse d’un intellectuel Fassi, lui fait véritablement défaut.

C’est une architecture qui révèle, comme dans le cas de tant de châteaux
européens les plus réputés, la double intention du propriétaire, soucieux de sa sûreté,
et qui cherche à vivre en paix, comme fermier mais surtout en sa qualité d’hôte
recevant ses invités, et aussi en père de famille. Les experts ont tendance à dress-
er une typologie de trois catégories de kasbahs du Sud; une catégorie bâtie avant
l’avènement de la dynastie mérinide au 14ème siècle, une autre appartenant à l’ère
mérinide, et les kasbahs alaouites construites après la in du 17ème siècle. Parmi les
kasbahs les plus anciennes, iguraient celles dont on prétend que Yousef-Ibn-Tasha-
in; le fondateur de la dynastie almoravide durant le 11ème siècle, avait construites
dans le Sud, simultanément à la fondation de la ville de Marrakech. Son avènement
de la Mauritanie, a probablement inspiré certaines caractéristiques de l’architecture
des kasbahs berbères.

7. Volubilis se trouve à proximité de Meknès, et Chellah est à Rabat.


25
Commande N° 270075 [Link]

AIT BOHOUSH

Toutefois, cette hypothèse demeure très hasardeuse en raison d’un manque d’ar-
guments solides. Il est rapporté que Moulay Ismail, l’éminent sultan Alaouite de la
première partie du 18ème siècle, a construit une chaîne de forteresses sur un large
périmètre à travers le Maroc et «quarante kasbahs » au Sud. A la in du 18ème siècle,
le sultan Muhammad- Ibn-Yahya, a construit des kasbahs dans la région de Souss,
sur la frontière atlantique, dont la capitale actuelle est Agadir. D’autres kasbahs du
Sud ont été bâties par des sultans plus récents; à savoir Moulay Slimane et Moulay
Hassan au 19ème siècle.
A cette époque, le modèle architectural avait été déjà accompli, alors que les
kasbahs des 19ème et 20ème siècles, étaient simplement calquées sur des modèles
antérieurs qui s’inspiraient à leur tour du style des siècles anciens. Il est évident, que
les kasbahs du Sud sont des reproductions des originelles, les plus anciennes. En fait,
dans ces kasbahs, on peut encore constater le style de construction qui pourrait bien
remonter à six ou sept siècles. L’historicité de l’édiice n’est pas automatiquement
acquise, mais elle dénote le caractère remarquable et persistant de la tradition de la
kasbah. En fait, toutes les kasbahs du Sud ont pratiquement un arrière-plan similaire.
Les châteaux et les palais européens, étaient placés dans une variété ininie de cadres,
le gris foncé de Scotland, à teintes lumineuses de Naples et de Palerme, les pelouses
vertes d’Irlande, vert-gris de la Normandie. La plupart des kasbahs du Sud sont en-
tourées du même type de végétation, de palmiers dattiers et d’arbres fruitiers, sous
un ciel bleu, avec leurs silhouettes claires et limpides.

Les kasbahs dégagent peu de variations dans leurs formes, mais au niveau de la
couleur, la diversité est de mise. Cette couleur émane, bien entendu, de la terre avec
laquelle elles ont été construites et sur laquelle elles sont érigées, d’où les variétés
de gris clair, orange rouille, brun riche de cuivre, gris perle, ocre pur, brun crème,
café au lait ou rouge-rose, typique de Marrakech. Même les kasbahs de la même
localité, n’ont pas échappé à la règle de la variété et dont la terre change de couleur
et de nuance.

26
Commande N° 270075 [Link]

ARCHITECTURE SANS ARCHITECTE

Il existe un autre trait moderne que partagent les kasbahs du Sud, comparative-
ment avec l’architecture occidentale; à savoir leur étroite afinité avec la sculpture.
Certaines sont modelées, alors que d’autres sont ciselées, avec des murailles sim-
ples et massives, sans fenêtres, ni frontons, ni balustrades ou linteaux. Leurs tours
s’élèvent comme un cou ou une ogive, allégeant l’effet généralement pesant. Elles
constituent un seul bloc et ne sont pas montées en un nombre grandissant de pierres
ou de briques, mais elles sont pratiquement toutes modelées de la boue satinée qui
leur confère une harmonie naturelle, qu’un agencement de maison en briques avec
ornements, portes, alcôve et fenêtres arquées, ne peut jamais atteindre.

27
Commande N° 270075 [Link]

TEFRAOUTE

TEFRAOUTE

Tefraoute n’aurait pas dû igurer dans un livre sur les kasbahs du Sud, elle ne
remplit pas la principale condition; à savoir la possession de «châteaux » de défense,
entourés de remparts avec des tours en talus. Les maisons de Tefraoute ne sont pas
crénelées et elles sont entièrement différentes des kasbahs au niveau du style, ce qui
fait d’elles des maisons mauresques. La population, dispersée dans une région bien
étendue, n’est pas divisée en différentes fractions, mais elle relève d’une seule tribu
intimement soudée. Toutefois, Tefraoute y était incluse pour des raisons assez con-
vaincantes.
Ses maisons étaient installées côte à côte, formant un long ruban et s’étendant
sur une plaine limitée des deux côtés par des falaises dures et rébarbatives, si bien
que la zone d’habitation est une place forte, une sorte de kasbah naturelle. C’est une
kasbah bâtie par la nature et non par l’Homme et les remparts sont aussi vieux que les
collines. Même si Tefraoute, une petite ville, couvre seulement le centre d’un pâté de
hameaux s’étendant sur plusieurs kilomètres, la région entière s’appelle Tefraoute.
Imprenable, Tefraoute ne ressemble à aucun lieu, du fait que sa fortiication est d’un
caractère féroce, d’une forte attitude, avec des montagnes, et afleurements et plus
particulièrement avec ses murs de rochers escarpés, dont certains sont d’une hauteur
de plusieurs centaines de pieds.

Ils n’ont pas la natte, la surface neutre de rochers spéciiques aux abondantes col-
lines et montagnes marocaines, ces roches luisent presque comme un miroir, comme
si elles étaient façonnées, sans dificulté, par un sculpteur ou un créateur d’armure
médiévale. Dans leur stature vacillante et leur « nature rocailleuse » intransigeante,
elles sont plus impénétrables que les tours et les remparts les plus solides des kasbahs
construites par l’Homme. Néanmoins, entre les rochers, se trouvent des parcelles
de terre arables, où sont cultivés amandiers, oliviers et limoniers. Leur verdure au
milieu d’un entourage rude avec des chaînes de montagnes comme arrière-plan, con-
fère à la scène un air d’une sérénité remarquable.

28
Commande N° 270075 [Link]

OASIS-ROSE

Les guides français décrivent toujours la pierre locale comme une rose de gran-
it. Certes, à l’instar du granit, elle semble bien solide et résistante, mais je n’ai jamais
trouvé aucun morceau de couleur rose. Elle est uniformément gris foncé. Les mai-
sons à l’intérieur de cette enceinte diffèrent tout à fait des maisons de Fès, Marrakech
ou Meknès, et des habitations simples et sans prétention de la plupart des régions du
Haut Atlas. L’aspect majestueux de l’architecture traditionnelle de la kasbah leur fait
défaut. Ce long ruban est sous la forme des maisons de type européen. La ressem-
blance est saisissante avec les villas méditerranéennes. Le désordre et la pauvreté
assez souvent associés aux habitations des ouvriers agricoles sont acceptables. Ici,
on ne voit pas de mendiants, comme c’est si commun ailleurs au Maroc. D’ailleurs,
j’ai bientôt découvert qu’il n’y avait pas d’enceintes fortiiées d’agricultures, de fel-
lahs suivant de près la charrue, d’ateliers d’artisans, ou aucun autre signe du labeur
fruitier. Apparemment, toute la viande, les fruits et les légumes requis, et pratique-
ment toute autre chose, devait être apportés de l’extérieur, à travers les passages
dificiles des montagnes.
Tefraoute produit les amandes et un nombre réduit de fruits, qui restent insuff-
isant pour la consommation locale et ils sont cultivés en tant que bien de luxe plutôt
que produit ordinaire de consommation. Les Français avaient judicieusement con-
struit à Tefraoute un grand hôtel luxueux pour les touristes étrangers, mais il parais-
sait qu’il n’y avait ni café, ni salle de cinéma, mais seulement quelques simples
boutiques. Il n’y avait ni coin, ni artère pour les lirteurs du soir, considéré comme
phénomène constant, relatif au mode de vie nord-africain et latin. Une telle aridité
était incommode. En dépit des roches austères et de la grande distance qui sépare
cette partie du grand Atlas du reste du Maroc, c’était la main de l’Homme qui était
derrière l’existence de cette fata morganatique isolée.
On y relève l’absence de blocaille, de détritus et de tas poussiéreux qui s’accu-
mulaient dans les anciennes kasbahs construites en pisé. Celles-ci sont des maisons
lorissantes, de plusieurs étages, et équipées de fenêtres encadrées en bois, vitrées et
en fer forgé, construites il y a plus de trente ou quarante ans. Elles sont enduites de
plâtre et colorées d’une manière orthodoxe à l’européenne, et s’inscrivent en porte
à faux avec leur entourage rude. De couleur rose ou roux teinté, elles disposent de
châssis blancs et de dessins qui leur confèrent la netteté d’une carte postale bien
illustrée.

29
Commande N° 270075 [Link]

TEFRAOUTE

Dans plusieurs maisons, il existe un panneau ou une frise dans une combinai-
son de blanc et de noir. Les parties blanches sont colorées et les parties noires sont
formées par le dessin de nombreux cailloux noirs encastrés dans le plâtre du mur,
plutôt que la mosaïque primitive. Nous sommes accoutumés à de telles ornemen-
tations bien communes aux banlieues victoriennes et edwardiennes, mais ici, elles
revêtent un aspect surprenant. Quels que soient leurs inconvénients, elles doivent
être considérées parmi les maisons les mieux construites et les plus lorissantes du
Maroc rural. Les maisons de Tefraoute, insèrent naturellement un élément apprivoisé
au paysage inaccoutumé de la région, et le visiteur est tenu de s’interroger: Comment
arrive t-il qu’une vallée mal dotée au niveau agricole au cœur du Haut Atlas, séparée
du reste du Maroc par des montagnes dificiles à traverser et liée par une longue route
raide en zigzags, et au cœur de laquelle elle est lacérée par des rochers fantasques qui
dramatiquement évoquent la préhistoire, a daigné exhiber un modèle architectural
aussi uniforme et bourgeois?
Les Français avaient judicieusement construit à Tefraoute un grand hôtel luxu-
eux pour les touristes étrangers, mais il paraissait qu’il n’y avait ni café, ni salle de
cinéma, mais seulement quelques simples boutiques. Il n’y avait ni coin, ni artère
pour les lirteurs du soir, considéré comme phénomène constant, relatif au mode de
vie nord-africain et latin. Une telle aridité était incommode8 . En dépit des roches
austères et de la grande distance qui sépare cette partie du grand Atlas du reste du
Maroc, c’était la main de l’homme qui était derrière l’existence de cette fata mor-
ganatique isolée. Les habitants de la tribu, connue sous le nom d’Amnelet, sont des
Tefraouitis, originaires de la tribu de Tefraoute. Mais assez peu d’entre eux résident
dans cette ville. La plupart des Tefraouitis habitent à Casablanca, Tanger, Fès, Me-
knès ou Marrakech et représentent la caste marocaine des épiciers. En fait, chaque
épicerie est gérée par un Tefraouiti avec ses ils, frères, cousins, neveux, ou beaux
frères.
Lorsque les jeunes membres du personnel de la boutique arrivaient à maturité,
il y avait de grandes chances qu’ils deviennent des associés de l’entreprise jusqu’à
ce qu’ils aient sufisamment d’économies pour quitter leur maitre ain que chacun
puisse acquérir sa propre boutique. D’abord, elle restait minuscule, avec une gamme
de produits limitée, gérée par le propriétaire et un garçon de dix ou douze ans. Par
la suite, elle pouvait devenir un établissement moderne plus qu’une simple petite
boutique dans laquelle on achète du sucre, des boites de sardines, du fromage et des
oranges.

8. Au il du temps, Tefraoute a connu un grand essor au niveau d’infrastructure; un grand nombre


d’hôtels, maisons d’hôtes, cafés ainsi que boutiques et épiceries ont vu le jour. Elle est l’une des
destinations les plus prisées au Maroc.
30
Commande N° 270075 [Link]

OASIS-ROSE

Elle n’offre pas seulement des produits de consommation à sa clientèle, mais


elle fonctionne simultanément comme une sorte de restaurant servant des sandwichs
de petits pains français remplis de « thon », de cornichons et autres délicatesses
marinées au vinaigre, des gâteaux de miel naturel et des amandes, des petites boites
en carton de lait et des bouteilles de « Coke », et même à l’heure actuelle, la dernière
marque de café Italien Expresso. Les épiciers tefraouitis sont parmi les travailleurs
les plus laborieux et les plus fortunés des Marocains. Comme ils se lèvent quotidien-
nement à cinq heures du matin, ils arrivent les premiers au marché de gros avant tout
le monde, recrutent seulement les membres de leurs propres familles et travaillent au
moins quinze heures par jour, et ils sont capables de faire les meilleures ventes et les
bénéices qu’aucun Français, Espagnol ou Juif, ne peut réaliser. Après le mariage et
l’avènement des enfants, ils devaient pouvoir acheter une parcelle de terre quelque
part entre les rochers de Tefraoute et construire une « vraie» maison de couleur rose
et blanche. Comme les Tefraouitis sont tous intimement liés, un beau frère, un frère
ou un cousin pourra certainement offrir un prêt, quand les économies seront insuff-
isantes, et on les voit même assister les membres de leur communauté.
Comme la plupart d’entre eux, résident en grande partie dans les grandes villes
modernes du Nord, et un bon nombre d’entre eux travaillent en France, ils s’inspirent
ainsi des idées «modernistes » pour l’architecture des maisons de Tefraoute. Pos-
séder une maison à Tefraoute est synonyme d’opulence, un symbole de prestige et un
signe de succès dans la vie. Pour ce faire, un Tefraouiti va ménager tous ses efforts
pour faire de sa nouvelle demeure, une maison confortable et élégante, à l’instar de
ses semblables des grandes villes du Nord. 9

Mais la majorité des maisons qu’il visitait dans les villes du Nord, n’étaient
pas mauresques, mais de type occidental, et sont de propriétés d’étrangers, prin-
cipalement des familles françaises. Ainsi, il s’inspire des maisons européennes. A
Tefraoute, on devait peut-être encore guetter l’éclairage électrique et l’eau canalisée,
sachant que la pénurie d’eau laissait les salles de bain et les éviers de la cuisine sans
conduits. (Dans mon élégant hôtel, l’eau coule seulement deux heures par jour dans
la salle de bain) 10.

9. L’auteur a effectué sa visite à Tefraoute en 1966 lorsque Tefraoute n’était pas encore équipée d’eau
et d’électricité. Pour s’approvisionner en eau, les habitants recouraient aux puits collectifs ou privés.
Quant à l’électricité, ils s’associaient en groupes et achètent des moteurs à gasoil pour générer de
l’électricité. Ce n’est qu’en 1970 que les autorités compétentes ont procédé à équiper cette ville en
électricité à base électrique et en eau potable. A cette époque, cela faisait défaut dans les hôtels et
autres infrastructures de base comme il n’y avait qu’un seul hôtel. Aujourd’hui, elle dispose de qua-
tre hôtels et trois maisons d’hôtes bien classés et elle est l’une des destinations les plus visitées au
Sud.

31
Commande N° 270075 [Link]

TEFRAOUTE

En revanche, on est doté du matériel le plus rafiné pour préparer et servir le thé
à la menthe - Le plateau à thé, la théière, la boîte à sucre, la boîte à thé et à menthe,
faites en argent - et les riches tapis déployés sur le sol de toutes les salles; soient de
Rabat - les Rabattis, ou les moins chers et riches en couleurs originaires du Haut At-
las. Les femmes et les enfants restent à dans leurs maisons pendant que les hommes
retournent au travail dans les villes. A Tefraoute, ils portent le costume local; haïk,
turban et babouche; un costume solennel et bienséant. Mais lorsque vous les rencon-
trez dans leurs boutiques à Rabat, ou à Tanger, ils ressemblent aux mendiants, vêtus
d’un long habit boutonné en avant, de couleur kaki ou bleu foncé, d’un jeans et d’une
chemise au col ouvert. Ainsi, ils portent cet habit peu engageant tous les jours, dès la
première heure de l’aube jusqu’après dix heures du soir, heure à laquelle ils peuvent
enin se reposer pour la courte durée de la nuit. Quand j’ai visité Tefraoute pour la
première fois, j’ai mis beaucoup de temps à reconnaitre l’un de mes épiciers du Nord
portant son élégant habit local, lorsqu’il m’a adressé la parole. Les gens retournent
chez eux seulement pour passer le congé annuel d’un mois, et peut être pour une
courte visite occasionnelle durant certaines fêtes religieuses. Ils sont comblés de joie
de passer quelques jours à la maison, cette joie n’a d’égale que l’eldorado.
Certains habitants du district ne sont pas des Tefraouitis. Ceux-ci considèrent la
vallée au milieu des montagnes avec ses séries de hameaux, ses rochers dramatiques
et des parcelles de verdure, comme propriété exclusive. Malgré l’extension de cette
supericie, et même si certaines maisons sont construites sur un rocher isolé et sont
dificiles d’accès, la communauté demeure fermement soudée. Ils se connaissent en-
tre eux et la plupart des familles optent pour le mariage consanguin, comme si le
fait d’admettre des étrangers sous leur toit troublerait l’harmonie. A mon retour de
Tefraoute, mon épicier de Rabat et de Tanger ont exprimé leur étonnement lorsqu’ils
ont su que j’avais assisté à un grand mariage à Tefraoute. Ils m’ont bombardé de
questions sur les familles des mariés et le sujet du mariage a meublé leur conversa-
tion pendant plusieurs jours.
Pour des raisons compréhensibles, les maisons tefraouities sont modernes et
de style européen. Quelques unes d’entre elles cependant ont conservé un aspect
renvoyant à la force ayant animé les constructeurs des kasbahs. Dans ces maisons,
l’endroit de la porte de la façade est haut de plusieurs pieds de telle sorte qu’il serait
dificile pour un indésirable d’y pénétrer. Pour se faire, il serait obligé de grimper
un petit escalier qu’on laisse parfois à sa place, mais généralement, il se trouve à
l’intérieur. Ce «pont-levis» vestigial est visiblement défensif de nature. Même si les
maisons ressemblent assez fortement aux villas françaises ou italiennes, elles n’ont
pas de terrasses externes ou de balcons de la même manière que les kasbahs, résistant
aux inluences étrangères.

32
Commande N° 270075 [Link]

ANTI-ATLAS

Malgré le caractère moderne des maisons, Tefraoute n’est pas du tout une ville
moderne. Personne ne pouvait assouvir ma soif de savoir l’époque exacte de sa con-
struction. Un jour, et à l’issue d’une invitation, j’ai appris du nouveau sur son âge.
Après avoir pris du thé dans une maison, mon hôte et ses amis m’ont invité à les ac-
compagner à leur « ancienne mosquée ». Nous étions à plusieurs miles de Tefraoute,
dans une petite ville construite par les Français, presque sans aucune propriété de
Marocains; au « village» Aguerd-ou-Dad, le centre particulier du quartier résidentiel.
L’ancienne mosquée était perchée sur un rocher élevé au dessus d’Aguerd-ou-
Dad, et nous avions emprunté un chemin à travers une colline assez escarpée d’un
incomparable perron. La mosquée était petite de telle sorte qu’elle était pratiquement
invisible de l’extérieur. Comme je me suis penché pour accéder à travers sa petite
porte d’entrée, j’ai réalisé que l’édiice devait être assez ancien. Sa pierre était deve-
nue noire non par l’effet de la poussière, de la fumée ou à cause de l’érosion, mais à
cause de l’âge. Sa boiserie, notamment celle du plafond, était noire, dure comme la
pierre et visiblement âgée de plusieurs siècles. Même si elle était divisée en plusieurs
sections, à l’intérieur elle avait seulement la dimension d’une salle moyenne. Mes
guides arguaient que la petite mosquée avait été construite au 9ème siècle; à l’époque
des Idrissides; la première dynastie marocaine arabo-musulmane.
Même si elle n’était plus opérationnelle, elle semblait être préservée pour la tra-
dition et le prestige. Je n’avais pas présumé que les épiciers berbères entêtés étaient
essentiellement des musulmans dévoués. Pourtant, ils évoquaient la petite mosquée
avec révérence et compassion, qui était en fait un symbole fort de l’antiquité de
Tefraoute et de sa très longue idélité à l’Islam. Logé au grand hôtel, j’étais l’hôte du
caïd et je prenais mes repas à l’air frais du jardin de sa résidence jouxtant mon hôtel.
Le caïd, plus généreusement, avait formulé le désir de m’accompagner durant mes
diverses expéditions et de me servir d’interprète. Un matin, il m’a tenu compagnie à
travers la rue principale d’Aguerd-ou-Dad; le quartier résidentiel, qui se distinguait
non seulement par le pâté de maisons privées des Tefraouitis les plus nantis, mais
aussi par le fait qu’il était dominé par un rocher ostentatoire et escarpé, haut de plus
d’un millier de pieds, et auquel les vieillards et les gens de culture française, ap-
pelaient « chapeau de Napoléon ».

33
Commande N° 270075 [Link]

TEFRAOUTE

Qu’il ait eu rapport ou non à cette garniture de tête chevaleresquement histori-


que, il constituait effectivement un point de repère qui différait de toute autre chose.
D’une plaine étroite, basse et verte, grâce aux arbres de cactus, d’argan et d’amande,
s’élevait la zone résidentielle des villas couvertes de toits; roses, ocres ou d’ivoire,
et plus haut encore, une mi-zone, de rochers plus ou moins déchaîné[Link] ceci était
dominé par le complexe gigantesque de rochers, constitué de cailloux sans le moin-
dre brin d’herbe, sans même une seule mauvaise herbe. En face d’une des maisons
de la rue principale, des petits groupes d’hommes étaient debout et se dispersaient
bientôt pour rentrer chez eux. « Arrêtons-nous », avait rétorqué le caïd; «celle-là
est la maison du cheikh, il se passe certainement quelque chose ici ». Nous avions
remonté le perron d’escalier et nous nous étions trouvés dans une salle assez grande
ou plutôt équivalente à la combinaison de trois salles adjacentes et où étaient assis
une centaine d’hommes.
Ils avaient pris place sur des paillassons à même le sol, et étaient habillés de
vêtements locaux rafinés, quelque peu différentes des djellabas mauresques ordi-
naires, à petites manches, moins encombrantes et sans capuches. Plusieurs d’entre
eux s’étaient levés pour nous accueillir, et après les présentations, ils avaient exprimé
leur joie de recevoir un ami de Sidna (Sidna - un titre natal et ambigument intime
pour se référer au Roi). Nous fûmes ensuite conduits vers un coin lointain de la salle
principale où les notables, les hommes les plus vieux du district, étaient assis sur des
bas matelas mauresques. (Ce genre de sofa se composait de matelas couverts d’un
tissu sur de longs supports en bois). En tant qu’étranger, ils m’avaient réservé une
place en face du plus vieux membre de la communauté; un homme proche des quat-
re-vingt-dix ans, avec une petite barbe blanche et un visage très maigrichon.
Il semblait pratiquement aveugle et sourd, mais du fait de son âge, c’était à
lui que je devais adresser mes questions. Elles lui ont été hurlés à l’oreille par un
jeune homme qui nous avait rejoint; le caïd et moi. Le vieil homme marmonnait
une réponse que je soupçonnais n’avoir aucune relation avec la question que je lui
avais posée. C’était le jeune homme qui me la transmettait après lui avoir donné un
certain sens. Les hommes d’en face étaient âgés entre cinquante et quatre vingt ans,
les invités adossés sur le long du même mur, étaient aussi âgés entre cinquante et
soixante ans, et dans la partie de devant étaient assis des hommes de trente à quarante
ans. Les jeunes d’une vingtaine d’années, se trouvaient dans les deux petites salles
avoisinantes. Des verres de thé à la menthe étaient servis, et un plateau de biscuits
de fabrication française était placé près de moi. L’ordre du jour de l’assemblée était
la célébration du mariage d’un ils et d’une ille de riches Tefraouitis. Le comble du
hasard, mon interprète du moment, n’était autre que le père de la jeune mariée.

34
Commande N° 270075 [Link]

ANTI-ATLAS

Il frôlait la cinquantaine, habillé comme les autres, mais contrairement à la ma-


jorité, il parlait parfaitement le français. J’ai appris plus tard qu’il comptait parmi
les hommes les plus fortunés du district. Il avait entamé sa carrière à titre d’épicier
à Casablanca et il avait étendu son commerce à une gamme plus étoffée de march-
andises. Il était ensuite devenu le propriétaire de boutiques dans plusieurs villes, et
il s’était récemment reconverti comme entrepreneur en charge de la construction
des routes. C’était cette même personne qui avait eu pour mission la rénovation des
routes locales quelques mois avant la visite oficielle de Hassan II. Nous avons passé
environ une heure de conversation sachant que plusieurs jeunes hommes, y compris
le père du nouveau marié, avaient rejoint notre petit groupe. Lorsque je me levai
pour partir, l’un des hommes adressa quelques mots à l’assemblée, réitérant leur joie
de ma visite. Plusieurs hommes nous ont tenu compagnie, le caïd et moi, en bas de
l’escalier vers notre voiture et ils m’ont convié le soir suivant à la nouvelle maison
du père de la jeune mariée pour continuer à célébrer le mariage.
Il est de coutume que les mariages mauresques durent plusieurs jours et si les
deux familles sont riches, ils peuvent se prolonger une semaine entière, ponctuée de
fêtes quotidiennes. Le jour suivant à l’heure du thé, je suis retourné à Aguerd-ou-
Dad, non pas à la maison du cheikh, mais à une demeure quasi-invisible, non loin de
la rue principale, dans une petite contre-allée étroite. C’était la maison du père de la
jeune mariée, typiquement tefraouitie; c’est-à-dire mauresque dans certains de ses
aspects - les parties basses des murs de la salle étaient carrelées, les plafonds en bois
colorés, les salles plus hautes comme en Europe - mais essentiellement modernes et
de type « occidental ». A la différence des maisons marocaines typiques, elle n’était
pas centrée sur un patio avec toutes les salles ouvertes sur ce dernier, mais elle était
renfermée sur elle-même, avec plusieurs salles entremêlées l’une dans l’autre. Mais
sur tous les sols, étaient étalées deux ou trois couches de tapis du Haut Atlas d’une
combinaison de couleurs les plus lumineuses. La maison regorgeait d’invités. Je fus
conduit vers l’une des petites salles où prenaient place entre quarante et cinquante
hommes. Je me suis placé près d’une table basse ronde, et où j’ai pu reconnaitre plu-
sieurs hommes que j’avais rencontrés l’autre jour à la fête du cheikh.
Un verre de thé à la menthe m’avait été bientôt servi, avec des morceaux de pain
chaud, des assiettes d’amandes et une autre assiette d’un certain mélange de miel,
d’amandes hachées et d’huile d’argan. Je me plaisais à déguster le miel et les aman-
des, alors que le goût aigre-âcre de l’huile d’argan me déplaisait complètement. Mes
hôtes m’incitaient à tremper mon pain dans cette confection, tout en me coniant que
ce mets était l’une des plus sollicitées des saveurs du terroir et la ierté de la cuisine
locale. Je me contentais toutefois de mon verre.

35
Commande N° 270075 [Link]

TEFRAOUTE

Une fois le thé servi, des nappes (en plastique rose) ont été étalées sur des ta-
bles, ainsi que d’énormes bols de tajine; l’étuvée mauresque bourrée de morceaux
d’agneaux lottant parmi les poivrons, les olives, les tomates, les oignons, les pois,
les haricots et les carottes. Je n’avais pas songé que mon invitation se rapportait au
dîner, et j’étais bien incapable de faire honneur à l’offrande. Il aurait été indélicat et
disgracieux de prétexter un mal d’estomac dû à la chaleur, ou le régime draconien
auquel je devais me tenir. Ainsi, je m’accrochais à l’argument que je n’avais pas
compris que j’étais invité à dîner. Je me suis exposé à leur risée, car selon eux, ce
repas n’était que l’entrée. Le dîner ne serait servi qu’à huit heures du soir, lorsque
toutes les personnes présentes seraient revenues. Lors de ce repas, du «vrai » cous-
cous serait servi, comme je n’en avais jamais goûté de ma vie, raison pour laquelle
tout le monde voulait que j’y prenne part.

La plupart des hommes présents avaient assisté à ce genre de cérémonie durant


les trois derniers jours, et j’ai éprouvé l’envie et l’admiration pour leur prouesse di-
gestive. Je me suis rappelé qu’ils habitaient en villes durant une grande période de
l’année et la nature de leur travail exigeait qu’ils se tiennent debout tous les jours de
la semaine dès cinq heures du matin portant et transportant des charges de fruits et de
légumes du marché à leurs boutiques, ouvrant leurs locaux à sept heures, et hormis
une heure de pause à l’heure du déjeuner, travaillant là sans s’arrêter jusqu’à dix
heures du soir. Souvent ils ne trouvaient pas l’occasion de se mettre à table pour un
repas chaud convenable. En fait, être à la noce et à Tefraoute équivalait au baume,
aux anges, et à satisfaire leurs envies de l’année.

Lorsque j’ai demandé à mon hôte; le père de la nouvelle mariée, combien de


temps le festin allait continuer, il m’a répondu, qu’hormis le couscous et les danses
qui allaient se prolonger le soir, les festivités principales devaient prendre in ce jour
même. Il devait prendre la route à Casablanca tôt le matin où des préoccupations
l’attendaient sur place. Il y’aurait une ou deux modestes réunions autour d’un verre
de thé à la menthe, et d’autres réservées aux femmes, qui relèvent de l’ordre coutum-
ier plutôt qu’une partie du programme de la cérémonie. J’ai estimé discourtois de
demander si les nouveaux mariés s’étaient déjà réunis ou pas encore. Dans les villes
marocaines, il est de coutume que toutes les fêtes de mariage touchent à la in lorsque
la nouvelle mariée est conduite (peut être dans une civière) à la maison du nouveau
marié pour la nuit de noce. Lorsque j’ai décliné l’invitation de mon hôte pour le
dîner, j’ai été contraint d’expliquer les raisons, et il a insisté pour que je retourne
assister aux scènes de danse qui seraient exécutées dans la petite cour à quelques
mètres de sa maison après le dîner. J’ai accepté volontiers cette invitation.

36
Commande N° 270075 [Link]

ANTI-ATLAS

Après neuf heures, j’y suis bientôt retourné à nouveau. La petite place pub-
lique offrait une image ravissante. Les invités étaient assis ensemble à des places
spéciiques comme le veut l’ancienne tradition et l’habitude locale. Du côté de la
place, devant un bâtiment oficiel donnant sur le «chapeau de Napoléon», marqué
par sa position gigantesque et majestueuse, les plus vieux prenaient place, habillés
de djellabas blanches et de turbans, sur une douzaine de grandes chaises. Ils étaient
les seuls invités à s’asseoir sur les chaises de ce côté de la cour, dans leur isolement
ennobli par estime pour leur âge. Aux angles droits par rapport à leur emplacement,
étaient deux groupes d’hommes mûrs et jeunes, groupés plus ou moins selon leurs
tranches d’âge. En face des vieux, dans un espace en face d’une résidence récem-
ment construite, avec des fenêtres ornées de châssis blancs et en fer forgé, se trouvait
un groupe d’adolescents et de jeunes garçons de six ou de cinq ans. Chaque groupe
gardait quasiment le silence ou s’entretenait en murmurant tout bas. Et on pouvait
apercevoir les égards qu’avaient les jeunes générations pour les personnes âgées.
Les femmes, ou plutôt les jeunes illes se trouvaient dans la rue qui menait à la cour.

Elles étaient debout en petits groupes devant les maisons ou dans les entrées
libres, vêtues de leurs robes de fête allongées en soie ou damassées, avec des bijoux
de corail ou d’ambre brillant dans leurs cheveux et autour de leurs poignets et leurs
cous. Elles semblaient être les seules incapables de contrôler leurs émotions, piéti-
nant, chuchotant l’une à l’autre d’une manière agitée, riant tout bas et parfois laissant
éclater de petits cris. Le spectacle qui suivait n’était pas typiquement tefraouitie et
il aurait pu être présenté dans n’importe quelle région du Sud du Maroc. Des gens
portant des turbans, des djellabas, des babouches blancs (et non les jaunes plus ordi-
naires) et des dagues de famille argentées sur la hanche droite exécutaient des danses
tribales fortement syncopées au rythme de la musique des tambours et des lûtes. Un
tas énorme de branches de palmiers brûlait durant toute la soirée. Son feu rouge en
or vacillant, traduisait la scène des danseurs et des musiciens en poésie.

Je ne suis pas resté jusqu’à la in de la présentation, et suis parti pendant que la


place retentissait de rythmes des tambours et des pieds des danseurs. La foule silen-
cieuse de spectateurs était engloutie par la nuit et protégée par sa kasbah façonnée
en pierre. Sans cette protection, les Tefraouitis auraient pu bien manquer développer
cette unité de leur clan et cette volonté de parvenir à un standard assez surprenant
du bien être.

37
Commande N° 270075 [Link]

TIZNIT

TIZNIT

Je suis passé par Tiznit à plusieurs reprises, mais j’ignorais qu’elle avait des
kasbahs. Une partie de ses étendues était ancienne, mais Tiznit, située à environ
quatre vingt dix miles au Sud d’Agadir, avait été fondée récemment en 1882 par le
sultan Moulay Hassan. Elle avait été considérablement élargie et développée par les
Français après la Première Guerre Mondiale. Autant qu’il m’en souvenait, elle était
une ville primitive, tout à fait sans kasbahs, dépourvue d’intérêt pour les étudiants
d’architecture. Pourquoi alors devrais-je m’arrêter là-bas ?

Des gens bien informés à Rabat m’avaient recommandé cette visite et le su-
per-caïd de Tiznit en était averti. Ma mémoire dessinait une image non assez fasci-
nante de la ville. Son seul « attrait » se résumait en son printemps bleu (son eau était
éminemment bleue), une jolie piscine bordée de palmiers; en un mot, le lieu parfait
pour un itinéraire touristique. Au cours de la semaine passée à Marrakech avant mon
départ au Sud, du fait de la chaleur battante de Juillet, j’avais eu un tel mal d’es-
tomac que j’en étais maigre. Et même si Agadir était légèrement moins chaude et que
Tiznit n’était pas sur le littoral atlantique, je pouvais probablement compter sur des
températures au dessus de cent degrés F. Voilà que je me mettais résolument à visiter
les endroits les plus chauds du pays en Juillet et Août.

Après avoir quitté Agadir tôt le matin, nous arrivâmes à Tiznit à huit heures, pré-
cisément devant les grandes portes gigantesques derrière lesquelles on disait que la
résidence du super-caïd était dissimulée. Les mokhaznis berbères11 de garde, parlant
peu le français ou l’arabe n’étaient pas coopératifs au début. Finalement, l’un d’en-
tre eux accepta d’avertir le « tout-puissant ». A cet effet, il n’était pas passé par la
grande porte frontale et n’a pas tiré une sonnette, mais il a disparu le long d’une rue.
Environ dix minutes s’écoulèrent avant sa réapparition et la grande porte frontale
s’ouvrit simultanément. Le super-caïd, sorti en personne, il ne portait pas l’uniforme
kaki comme prévu, mais une djellaba bleue et des babouches pour ses pieds nus. Je
réalisais bientôt que nous étions dimanche et que le super-caïd n’était pas de service.
Homme de petite taille, en le regardant des pieds à la tête je me suis rendu compte
qu’il n’avait point la stature d’un caïd. Il avait une peau assez blanche, des yeux ble-
us, plus éclatants que la couleur de ses habits. Avec une courtoisie exemplaire et un
français parfait, il m’a invité à entrer dans son domaine.

11. Des gardiens semi-militaires, des agents ou plus précisément, des agents des forces auxiliaires.
38
Commande N° 270075 [Link]

VILLE AUX COULEURS DU CIEL

Nous traversâmes la grande avant-cour du jardin, derrière laquelle se trouvait


la résidence, sous la forme d’une villa typique construite par les Français, avec des
salles aux hauts plafonds, un grand passage traversant le centre de la maison et,
sans prétention, un immense perron menant du centre à l’avant-cour du jardin. A
cette heure, il semblait que la température atteignait juste soixante dix degrés. Lor-
sque je me suis interrogé sur la température qu’elle pouvait atteindre à midi, j’ai
été soulagé du fait que Tiznit bénéicie de la proximité de la mer et qu’elle jouisse
d’une température plus clémente, par rapport aux endroits à seulement vingt miles à
l’intérieur des terres, dans la région. Nous étions assis pour le petit déjeuner et j’ai
appris que je ne serais pas logé dans la résidence du super-caïd mais dansson quartier
général oficiel au centre ville, dans ce qui était apparemment l’ancienne demeure
de Goundai, le grand aristocrate berbère qui avait repris Tiznit en 1917 des mains
du rebelle Al-Hiba, un aventurier prétendant être le sultan légitime. Il avait été Pasha
de Tiznit jusqu’en 1921 et les Français l’avaient nommé chef de toute la province de
Souss.

Le Goundai était un galant attitré, homme de vieille roche avec les qualités
mauresques; telles l’hospitalité, la bravoure et une manière gracieuse de vivre. On
disait que son ancienne demeure à Tiznit portait toujours l’image d’un mode de vie
hautement civilisé. A l’époque, lorsqu’il construisait sa maison, une chanson berbère
chantait en ces termes les louanges du Goundai de Tiznit: « Tiznit; terre de beauté où
les gens sont turbulents - Tiznit où Goundai a construit des riyads12 de hauts murs
avant de te quitter pour le Gharb ». 13

Après le petit déjeuner, on m’a emmené voir mes propres quartiers. Ils se situ-
aient dans le grand édiice de couleur rouge dans le principal quartier résidentiel, en
face duquel j’étais passé entretemps, présumant que c’était la résidence de l’ex-khal-
ifa du sultan, et qui s’avérait être celle de son frère. Des mokhaznis armés assuraient
la garde devant la grande porte principale et l’édiice faisait penser à un palais prin-
cier dans une capitale provinciale. Ces divers bâtiments abritaient les bureaux du
super-caïd et les pensions de famille. Après être passé par une demi-douzaine de
mokhaznis et derrière un guide le long d’un grand jardin, regorgeant de cognassiers,
orangers et iguiers, j’arrivas à mon quartier. C’était un édiice spacieux, manifeste-
ment choisi à l’origine comme pension de famille. J’entrai dans une grande salle
avec des murs d’une hauteur remarquable, entourés de toutes parts de salles de sé-
jour. La mienne était plus grande que tout mon appartement à San Francisco; un bain
dont la supericie équivalait à mon petit salon californien se trouvait derrière.

[Link]: une habitation avec un jardin au-dedans.


13. La partie Nord-Ouest du Maroc.
39
Commande N° 270075 [Link]

TIZNIT

La salle de mon conducteur, de l’autre côté de la salle d’en face était un peu plus
petite que la mienne. Les autres salles de séjour étaient désertes et mes rares ren-
contres dans ce lieu n’étaient qu’avec les mokhaznis. Plusieurs d’entre eux avaient
étaient désignés pour s’assurer de mon bien-être au cours de ma courte visite. Leur
services ne revêtaient pas un caractère exigeant, sachant que je prenais tous mes
repas à la maison de mon hôte et que je ne passerais qu’une nuit dans ma chambre.
J’ai formulé des observations un peu plaisantes sur «les kasbahs de Tiznit» au caïd,
car je n’avais pas de certitude sur l’existence de tels édiices dans cette ville, mais
mes explications étaient mal appuyées par manque de preuves. Il m’a fait savoir
qu’il venait d’être nommé au poste quelques mois auparavant et qu’il ne s’était pas
connecté avec l’histoire locale. Mais il avait demandé l’assistance du conservateur
de biens immobiliers, qui allait nous servir de guide. Cet habitant de Tiznit depuis
environ trente ans entretenait remparts, grandes portes, fontaines et toute l’ancienne
architecture. Il avait une ine connaissance des coins et des recoins de ce lieu.

Quoique certains visiteurs étrangers au Maroc auraient pu éprouver à l’égard


des mérites des Français en tant que colonisateurs, j’ai personnellement ressenti plus
d’égard pour les exploits du savoir-faire français et leur sensibilités esthétiques et
j’étais ier qu’un expert français soit disponible pour m’éclaircir. Bientôt monsieur F.
apparaissait et ensemble avec le super-caïd nous entamions la prospection de la ville.
Bientôt, je commençais à apprécier les qualités de monsieur F. à titre de guide et
mentor. Avec l’exactitude remarquable de ses réponses, il faisait partie des Français
qui, tout en ayant une conscience profonde des « gloires et suprématies » de la cul-
ture de la France, s’était trop épris du pays où il vivait et il avait appris à en apprécier
sa propre culture bien différente.

Il avait non seulement passé la plus grande partie de ces trente années à Tiznit,
mais il s’était aussi marié avec une ille mauresque, et il veillait, comme si c’étaient
les siens, sur ces trésors architecturaux jalousement et joyeusement comme un
amoureux. Il avoua n’avoir revisité la France qu’une seule fois depuis la Deuxième
Guerre Mondiale. Il connaissait parfaitement le Maroc et particulièrement l’histoire
de Tiznit. Je pouvais apprécier cette perfection, en faisant le parallèle avec l’attitude
plus supericielle de certains amis marocains envers l’histoire locale. Au début, j’ai
informé Monsieur F. que dans les manuels d’histoire français, y compris le Guide
Bleu, il était indiqué que Tiznit n’existait pas avant sa création en 1882. Sur ce point,
il a avancé des données plus précises. Il semblait qu’au cours de cette année, le sul-
tan Moulay Hassan n’avait pas « fondé une ville » mais il avait simplement érigé un
avant-poste défensif contre les tribus qui se battaient constamment entre elles.

40
Commande N° 270075 [Link]

VILLE AUX COULEURS DU CIEL

Il avait achevé son analyse en entourant les kasbahs locales déjà existantes,
d’une chaîne de hauts remparts. Lorsque Moulay Hassan est entré sur scène, Tiznit
était déjà une entité topographique, en tant qu’accumulation de kasbahs. Celles-ci
étaient devenues le noyau de sa fondation. Certaines de ces kasbahs étaient déjà an-
ciennes, datant d’avant son règne et quelques-unes remontaient même du 13ème siè-
cle, c’est-à-dire du temps des Almohades. Leurs structures d’origine avait totalement
disparu avant l’époque de Moulay Hassan, mais elles avaient été réparées, restaurées
et modernisées au cours des siècles, tout en maintenant leur style original. En même
temps que les kasbahs, leurs enceintes modernes étaient devenues l’avant-poste du
sultan et du makhzen (le gouvernement central). Dans les temps passés, elles avaient
aussi été les forteresses de différentes tribus et n’étaient soumises à aucune autorité
centrale.

Il n’y en avait qu’une seule, bâtie à la in du 18ème siècle qui n’était pas d’ap-
partenance tribale, et qui appartenait au makhzen ou plus précisément à Mohammad
Aghenaj, le khalifa14 du sultan. Elle servait d’avant-poste pour les expéditions du
souverain et ses troupes contre les tribus indociles à l’autorité centrale. La kasbah
non tribale existe encore. Connue sous le nom de la kasbah Dar Makhzen Kdim
(ancienne), elle abrite actuellement une prison. Située juste au-dessus de la Source
Bleue, ou Ain Alkdim (l’ancienne source, un nom arabe et pas berbère), elle oc-
cupe un joli emplacement - les prisonniers ne devaient pas s’y ennuyer. Ses remparts
défensifs sont hauts d’environ trente pieds, avec un certain nombre de contreforts
massifs et repoussants, semblables à ceux d’attrait typique et qui entourent la ville
de Marrakech. Les autres kasbahs anciennes ne sont plus identiiables, car elles ont
été incorporées dans la paire bâtie par Moulay Hassan.

A première vue, elles ne composent point un élément suréminent de la médina


de Tiznit. Sans l’assistance de mon guide français, je n’aurai jamais probablement
jamais réalisé que j’étais à la fois en face et à l’intérieur des kasbahs. Bientôt, néan-
moins, j’appris à discerner les anciennes des nouvelles parties de la ville. D’abord,
ces kasbahs semblaient ne pas être très remarquées dans la médina. Après un regard
supericiel, j’ai relevé plusieurs anomalies. De prime abord, pour entrer dans ces
quartiers ou kasbahs, il n’était pas nécessaire de tourner d’un coin de rue à l’autre.

14 Khalifa : représentant
41
Commande N° 270075 [Link]

TIZNIT

Mais il fallait passer par une grande porte frontale, comme ce fut le cas avec
toutes les kasbahs. Cette grande porte menait vers la rue principale, étroite et modeste,
mais constituait bel et bien l’artère principale de la kasbah (de laquelle de petites ru-
elles s’embranchaient). Sur chaque côté de la rue, se trouvaient des maisons indivi-
duelles, d’un seul étage pour leur majorité, avec le rajout d’un deuxième au cours des
dernières années pour quelques-unes seulement. Dans certaines maisons, les fenêtres
étaient ornées de grilles en fer forgé. Le mode de vie au sein de ces kasbahs est
presque communautaire et intimement soudé. Ces kasbahs ne sont pas les demeures
de familles séparées l’une de l’autre, même en étroite proximité. Ce genre de com-
munautés existent partout, mais une telle cohésion est due au fait que la plupart
des familles vivaient dans la même demeure génération après génération. Ces com-
munautés avaient assisté à l’extension de la ville et avaient un sentiment d’orgueil
d’être à l’origine des changements. Les maisons étaient construites en pisé, mais
sans le rajout de la paille, comme il est toujours rapporté par les auteurs étrangers. La
paille se rajoute au pisé seulement pour entretenir les anciennes structures.

Le pisé de Tiznit se composait de boue subtilement grenelée, d’un mélange


riche de galets et il en résultait une matière de construction plus consistante que
le pisé de boue à gros grains sans cailloux. Ainsi, le type de terre locale, avait une
grande portion de « pierres à chaux », un ingrédient qui confère au pisé une force
extraordinaire malgré sa porosité. Tiznit comprend plusieurs anciennes kasbahs de
ce genre, une vingtaine, mais elles ont perdu leur aspect le plus caractéristique; à
savoir les tours qui leurs confèrent une image de forteresses uniques (dans la même
tradition que les exceptionnelles maisons fortiiées d’Ecosse qui sont presque toutes
des châteaux), commun avec les autres tours du Sud berbère. Elles sont inclinées de
l’intérieur. Même s’ils étaient plus étroits au niveau du sommet, les murs de la tour
étaient bien épais.

Les tours, aussi bien que les remparts du côté de la ville, avaient disparu. Mais
les remparts du périmètre de l’ancienne kasbah, refuge de la première ligne des
défenseurs, avaient été incorporés dans les murs entourant la ville moderne. Les
portes frontales de plusieurs maisons des kasbahs représentaient bon nombre de ves-
tiges survivants et forts précieux. Certaines étaient en forme d’arcs et d’autres encer-
claient d’anciennes boiseries. C’étaient des œuvres éclatantes.

42
Commande N° 270075 [Link]

VILLE AUX COULEURS DU CIEL

Mon guide français m’a fait part de ses efforts pour les préserver mais souvent en
vain, et l’histoire d’un propriétaire de maison qui utilisa son ancienne porte comme
bois de chauffage et l’avait remplacé par une porte moderne, corroborait cette thèse.
Au toucher de certaines anciennes portes en bois d’œuvre, éclatant pali, tendant vers
une couleur pastel argentée, il était aisé de croire que leur âge frôlerait trois siècles.
Dans la rue principale d’une kasbah, les portes frontales étaient enfermées dans une
saillie en pisé, se projetant comme la poche du mur de la maison, de manière à offrir
une protection contre le soleil ou la pluie et fournir un semblant d’intimité pour les
femmes qui passaient de longues heures debout devant les portes frontales à regarder
les passants et à bavarder avec les voisins.

Toutes les kasbahs de Tiznit - localement connues sous le nom ksbet – partagent
certains traits: Pour accéder à chacune, il faut traverser une grande porte massive
de façade, les séparant de la rue principale au-delà de la kasbah. Elles avoisinaient
toutes la rue principale, assez étroite, et la plupart d’entre elles possédaient des
portes frontales très anciennes. Elles concourraient aussi à créer l’atmosphère d’un
village, d’une famille ou d’une communauté tribale. Même si Tiznit n’est manifeste-
ment qu’une série de kasbahs, ses maisons de couleur rouge avec leurs volets et
portes bleus foncés, ne rivalisaient guère avec la beauté des maisons rose-rouges de
Marrakech, ou blanches avec boiserie bleue turquoise claire d’Essaouira (autrefois
Mogador), néanmoins elle était une bonne introduction aux kasbahs que je devais
visiter par la suite. Il était fort intéressant de découvrir que ces anciennes forteress-
es crénelées pouvaient servir comme fondation sur laquelle une ville aurait pu être
greffée plusieurs centaines d’années plus tard.

Je méconnaissais le temps de survie de ces édiices historiques ainsi que la na-


ture et l’ampleur des travaux de réparation et d’innovation qui allaient graduellement
affaiblir le style particulier de la kasbah. Beaucoup dépendait des qualités esthé-
tiques des hommes qui en étaient chargés, et il est souhaitable que le désir ardent
de modernisation et de progrès, ne inisse pas par l’emporter sur les aspirations de
civilisations comme celles exprimées par mon guide Français.

43
Commande N° 270075 [Link]

TELOUATE

TELOUATE

Telouate et Ouarzazate sont intimement liées, car elles constituent le berceau


ou la pointe de la kasbah d’El-Glaoui. En 1966, j’ai fait une visite « oficielle » à
Telouate mais ce n’était pas ma première visite à la demeure originale de la famille
El-Glaoui. J’y étais déjà en 1949 comme invité de son propriétaire, caïd Brahim;
le chef de la tribu Glaoua et le ils aîné et gâté du Pasha de Marrakech. Bien qu’il
était caïd; chef de clan et à la tête de la tribu berbère, la plus puissante, redoutée
et aveuglément obéie, il était seulement un fantoche des autorités françaises qui le
«contrôlaient» facilement par rapport à son père, qui était coriace, autoritaire et sans
les « consignes» desquelles il ne pouvait guère remuer le doigt.

A la tête d’une tribu connue pour sa bravoure dans les guerres, propriétaire du
plus grand château dans le Haut Atlas, caïd Brahim n’avait pas l’apparence d’un
chef tribal, d’homme à diriger ses guerriers dans le combat. Mince, vif, l’air rassuré,
parlant français comme un parisien cultivé et plus à l’aise dans le tournoiement so-
cial parisien que dans le Haut Atlas austère, il avait un savoir-faire d’un tacticien. En 1949,
lorsque je suis allé à sa maison palatiale à Marrakech, il a refusé de me recevoir – un
étranger non recommandé par l’administration française, était considéré ainsi indé-
sirable. Mais après qu’il s’est prudemment renseigné sur ma personne, ses portes
s’ouvrirent tout grand pour moi, et un jour il m’a invité à visiter Telouate. Telouate,
Dar Glaoui, (la maison de Glaoui) était la maison qui abritait les premiers membres
ambitieux de la famille. Même si cette famille était originaire d’autres régions du
Maroc, c’était à Telouate qu’elle avait procédé à la proéminence. L’ascension a com-
mencé avec si Muhammad, qui a adopté le nom de famille Mezouari.

Devenu caïd de la tribu Glaoua il entama la construction de la kasbah de Telouate,


achevée par ses ils Madani et Thami. L’homme qui régna le premier sur Telouate,
était à la fois gendre de Madani et neveu des deux frères. Il s’appelait si Hammou, et
on nous a informés qu’il possédait une propriété immense, mais il était laid, grossier
et cruel. La première kasbah à Telouate avait la forme d’une construction grandiose,
une petite ville, plutôt qu’une maison familiale, entourée de remparts de formes et de
tailles différentes. Elle n’était assujettie à aucun schéma harmonieux, ni à un travail
planiié, comme les structures, les cours, les fortiications et les passages ont été ra-
joutés à longueur de plusieurs années, sans respect du plan général.

44
Commande N° 270075 [Link]

EMPIRE NOIR

La résidence du caïd, entourée de hauts murs, était l’édiice le plus important,


et la famille était bien satisfaite de la grandeur de leur architectural. Mais une chose
leur manquait plus que leur propre acceptation de son statut. Et cette chose de plus
ne leur avait pas échappé pour longtemps, comme en 1891, le sultan Moulay Hassan,
lors de l’une de ses harkas (expéditions armées) au Sud, s’est arrêté deux semaines à
Telouate pour se reposer et il a élevé Thami à la position de khalifa du makhzen, ou
représentant de la province de Tailalet.

En 1931, 40 ans après, le sultan Muhammad Ben Youssef (feu Mohammed V)


a visité Telouate pour plusieurs heures, et ses hôtes n’étaient que l’oncle Thami et le
neveu si Hammou. Caïd Brahim n’est entré en scène qu’après la mort de son cousin
Hammou, lorsqu’il a été nommé caïd de la tribu Glaoua, et devint ainsi maître sur
Telouate. Contrairement à son feu cousin, Brahim n’était ni vulgaire ni sans goût.
Les années passées à l’Hexagone avaient rafiné ses sensibilités esthétiques et l’im-
mense forteresse embrouillée que son cousin a laissée derrière, ne suscitait aucun
intérêt pour lui. Alors, il a décidé de construire sa propre kasbah et pour ce faire, il
n’a pas lésiné sur les moyens, pour en faire, le palais montagneux le plus somptueux
de l’époque. Et même ses ennemies ne pouvaient pas prétendre qu’il a échoué.
Caïd Brahim a envoyé l’une de ses voitures pour me conduire à Telouate, comme il
devait rester à Marrakech. Il a ordonné son khalifa à la kasbah de m’entourer de ses
soins. Cette visite à Telouate était décrite dans un autre livre, mais je me devais de la
citer, en guise de comparaison entre deux périodes, avant et après 20 ans. Durant la
première visite, Telouate ressemblait à un très beau palais qui exposait entièrement
ses grâces sociales que certains chefs tribaux avaient incorporés dans le même tissu
d’existence journalier.

Le khalifa, un petit homme gros, avec une barbe grise, m’a offert un déjeuner
copieux. Il m’a entraîné après, sur une terrasse, donnant sur une cour entourée de
murailles où une vingtaine de femmes vêtues de mousselines, de soie et ornées d’une
abondance de bijoux en soie, exécutaient des danses Glaoua au rythme des tambours
tenus par une quarantaine d’hommes assis sous forme d’un cercle sur le sol. Les
seuls spectateurs étaient le khalifa (qui a dû assister à ce type de performance une
centaine de fois) et moi-même.

45
Commande N° 270075 [Link]

TELOUATE

J’ai été conduit à une partie de la kasbah qui renfermait des bâtiments clés et les
plus nouveaux à l’intérieur de l’immense complexe de maisons. Elle englobait aussi
une suite de galeries, chambres et arrière cours, qui constituaient le noyau dur du
domaine cérémonial du caïd Brahim. Ses quartiers privés, où sa propre femme et ses
enfants habitaient, se trouvaient dans d’autres habitations, probablement séparées
des quartiers d’accueil par plusieurs autres cours et édiices. La décoration de ces
quartiers était élaborée comme celle des célèbres medersas mérinides à Fès, et qui
se comptent parmi les monuments les plus rafinés de l’art décoratif mauresque. Les
sols étaient couverts de belles mosaïques, les murs étaient couverts soit de sculptures
d’arabesques ou de tuiles en desseins compliqués de plusieurs couleurs. Les plafonds
d’un style théâtral, étaient en bois sculpté et amplement colorés. Les stalactites in-
génieusement façonnées, occupaient une niche ça et là.

Des colonnes façonnées d’une manière disparate, séparaient quelques chambres


avoisinantes les unes aux autres et toutes ces richesses produites par des architectes
et des artisans indigènes, étaient plus embellies par les tapis multicolores du Haut At-
las, déployés sur les sols, les coussins brodés en soie et en cuir d’une couleur rouge,
vert, blanche et jaune des peaux de chèvres, des lanternes argentées suspendus des
plafonds, des coussins damassés sur des canapés de soie ou de velours, à couverts ou
plutôt des matelas le long de certains murs; en un mot, tout un ameublement d’une
maison mauresque qui aurait coûté un pactole d’argent.

Le khalifa et moi-même étaient les seules personnes dans ces milieux sybari-
tiques, comme bien naturellement on ne s’attendait pas à ce que ni sa femme ni ses
enfants ne peuvent surgir en présence d’un étranger. A la in de notre tournée, j’ai
demandé à me laver mes mains et à ma surprise, un domestique m’a entraîné dans un
cabinet de toilette totalement moderne et élégant, équipé d’une cuvette et des robi-
nets à l’eau chaude et froide. Mais il n’y avait aucune goutte d’eau dans les robinets,
car dans une région aride, on doit attendre impatiemment la période du dégel de la
neige, pour pouvoir consommer prodigieusement de l’eau. Comme il n’y avait pas
de neige lors de mon expédition, les tuyaux restaient vides sans aucun moyen de les
remplir.

46
Commande N° 270075 [Link]

EMPIRE NOIR

La plupart des trésors admirés en 1949 se sont évanouis en 1966. Seule la


façade externe de la kasbah, portait encore une image impressionnante. La kasbah se
situait à une altitude peu considérable au sein d’une immense plaine ondoyante, en-
tourée de chaînes de montagnes du Haut Atlas, de tous côtés. Leurs sommets étaient
couverts de neige, même au début de Juin, et elles surplombaient les ruines halées de
l’ancienne kasbah et les anciennes habitations aux allures d’un village à proximité.

La kasbah du caïd Brahim, était imposante dans sa hauteur et la complexité de


son plan. Il était dificile en réalité, de croire qu’on était en présence d’une seule
kasbah et non pas de plusieurs. Les constructions étaient toutes hérissées de remparts
très hautement crénelés, dont une tour massive poussait en avant ça et là. Celles né-
cessitant être érigées sur du terrain élevé naturellement exposaient une dénivellation
vivante de niveaux. Elles comportaient plusieurs hauts étages, bien solides et cer-
taines se composaient d’une accumulation de tours. La partie centrale des remparts
et celles des bâtiments, comprenaient les quartiers oficiels du caïd Brahim; à savoir
les espaces d’accueil. Tout était enduit d’une couleur blanche neige et une marque
discordante était relevée par un toit peu conventionnel incliné, couvert de tuiles. La
«fenêtre à baie » poussée dehors était sous forme d’une salle de grande dimension et
son style était complètement étranger aux notions berbères.

C’était le bureau du gouverneur d’Ouarzazate; la capitale dont relève Telouate,


qui avait arrangé ma visite à la kasbah. On m’a informé au bureau que je devrais
partir très tôt le matin et après mon inspection de Telouate, de prendre le déjeuner
avec le khalifa (le représentant) local ou l’agent gouvernemental. De la ville d’Ouar-
zazate, nous primes une route en amont sur les montagnes jusqu’au sommet le plus
haut. Nous ne conduisîmes pas entre les pentes d’habitude pierreuses ou nues, mais à
travers des plaines étagées en terrasse, d’une terre de couleur rouge brune annonçant
leur fertilité, avec des arbres, et à plusieurs reprises, avec des sections d’oléandres
dans une perle joyeuse de masses de leurs. Déviant de la route principale, nous ar-
rivâmes inalement dans une grande vallée légèrement boisée, entourée de montagnes
et abritant des kasbahs d’El-Glaoui; comme deux îles séparées. Elles occupaient une
position idéale et la sentinelle pouvait apercevoir n’importe quel intrus, avant de
descendre dans la plaine, ce qui rendait entièrement inimaginable la réussite d’un
assaut, quelle que soit la qualité des combattants. Personne n’était à mon accueil à
la kasbah, certains fonctionnaires auraient normalement été chargés de cette mission
par les autorités et de me faire aussi visiter les lieux. J’ai beau frappé à plusieurs
reprises à la grande porte d’entrée, qui s’était ouverte d’une manière hésitante. Un
homme portant une laisse de clés se manifesta.

47
Commande N° 270075 [Link]

TELOUATE

Il a un peu tergiversé lorsque je lui ai fait savoir que des dispositions précises
avaient été prises en mon nom par les autorités à Ouarzazate. Mais inalement, il a
obtempéré et je fus conduit dans son domaine. Avant d’entamer notre tour, je lui ai
rappelé que le khalifa me conviait au déjeuner et j’ai demandé s’il serait mieux de
l’attendre à la kasbah. Il a nié être au courant de ma visite ou avoir reçu aucun avis
de Ouarzazate ou du khalifa; son chef. Mais le bon homme n’avait aucune idée sur le
rendez-vous pour le déjeuner, a-t-il rétorqué. Soit qu’il m’a laissé dans l’ignorance
totale ou s’il s’est livré à une sorte de jeu politique, je ne pouvais point deviner. Mais
il était courtois, et il a ouvert la grande porte, menant aux parties principales de la
kasbah.

Le « palais blanc »; c’est-à-dire les quartiers oficiels du caïd Brahim, était cen-
sé être l’exploit le plus impressionnant de l’architecture marocaine de la kasbah.
D’une composition variée et remarquable, avec des arrières plans dramatiques de
montagnes, elle en fait était encore impressionnante. Même si la structure n’avait
subi aucun changement majeur dès ma première visite là-bas, la peinture blanche
s’écaillait. A l’intérieur, elle dégageait une image de désolation. Aussitôt que nous
avons laissé la grande porte derrière et nous avons commencé notre visite à travers
des passages étroits, tournant à gauche ou à droite tout en perdant notre sens de di-
rection, traversant plusieurs cours, marchant à travers un certain nombre d’étages et
ensuite s’arrêtant pour jeter un coup d’œil sur ce qui paraissait une série de cachots,
tous mes souvenirs immémoriaux de Telouate ont pris un sacré coup. Partout où je
regardais, la maçonnerie s’éboulait. La peinture sur les murs était pratiquement im-
perceptible et les quelques-unes des immenses portes, se trouvaient par terre et leur
bois de haute futaie, pesant était brisé.

Le labyrinthe jadis émouvant à travers lequel nous avions frayé notre chemin,
ne nous entrainait d’une chambre à une autre. Il nous a conduits à travers une série
d’espaces entourés de murs dans une phase bien avancée de désintégration. Les salles
d’accueil célèbres gardaient encore un peu de leur beauté d’un passé époustoulant,
mais elles ne comprenaient ni tapis, ni lampe, voire aucun meuble. La splendeur
éphémère de ce domaine, ne dépendait pas entièrement de ses tapis, lanternes de Fès,
soieries et damassés. Mais le choix de tout ce matériel avait pour unique objectif, un
mariage de raison avec l’architecture, et un rôle d’ornementation et d’utilité.

48
Commande N° 270075 [Link]

PALAIS DES MILLE ET UNE NUITS

Bien que leur disparition soit acceptable, elle revêtait un certain relent de regret.
Ces principales espaces d’accueil, étaient encore, plus ou moins intactes. Aucun des
tuiles sur les murs n’avaient disparu et ils étaient encore parmi les plus élégants à voir
au Maroc. Les colonnes étaient encore comblées de chapiteaux subtilement sculptés.
Il y avait encore des planches en mosaïque et des plafonds sculptés, presque tous
sans souillure. Même les volets des fenêtres, préservaient encore toute leur beauté,
avec l’embrouillement de leurs décorations arabesques, d’une peinture assez dense
au point de prendre l’aspect d’un teint laqué. Lors de ma précédente visite, j’ai omis
de relever un détail, se rapportant à la grande taille des parties des serrures du fer en
barres et des montures autour des tours des serrures des portes, elle étaient aussi ar-
gentées, incisés avec délicatesse et portaient des dessins abstraits. Même si les cham-
bres étaient nues, elles témoignaient encore d’une grande richesse. Mon chauffeur,
qui n’avait démontré aucun enthousiasme face à la beauté de certains bâtiments déjà
parcourus, était profondément ébloui et il n’arrêtait pas de toucher les mosaïques, les
boiseries, les sculptures et les tuiles.

Les questions qu’il a adressées à notre guide, exprimaient une ardente envie de
connaî tre le coût de chaque pièce de décoration, le nombre d’heures dédié à la réali-
sation de l’ouvrage et le salaire des artisans. La richesse quasi légendaire d’el-Glaoui
paraissait encore envoûter le simple marocain. Seuls les quartiers oficiels n’étaient
pas construits en pisé, mais en pierre. C’était pour cette raison qu’ils avaient sur-
vécu à l’érosion et la décomposition. Mais, il était dificile de prévoir maintes autres
décennies de survie. La demeure n’était pas chauffée au cours de la période glaciale
d’hiver, sans équipement, ni entretien et elle n’aurait probablement pas survécu plus
d’une génération. Le gouvernement du Maroc indépendant, s’était mis en grandes
dificultés en dépensant beaucoup d’argent pour la restauration des édiices histori-
ques délabrés sous le régime du Protectorat avant 1956.

La plupart des medersas à Fès, la grande porte des Almohades et les tombeaux
des Saâdiens à Marrakech, Chellah et les grandes portes des Almohades à Rabat et
celles de Meknès avaient été toutes parfaitement restaurées par de meilleurs sculp-
teurs, tuiliers et fabricants de mosaïque. Mais il était dificile de trouver un argument
qui tient la route, pour dépenser les deniers publics pour la réhabilitation d’une rési-
dence privée et moderne, si impressionnantes que fussent ses façades et si luxueus-
es ses pièces. Les structures qui méritaient une telle attention étaient toutes d’une
grande valeur historique et artistique, tandis que Telouate était le fruit d’une confec-
tion du 20ème siècle qui a simplement imité les styles et les techniques gratiiées par
des artistes et des artisans mauresques pour des centaines d’années.

49
Commande N° 270075 [Link]

TELOUATE

Tous les anciens monuments, même s’ils étaient bâtis par les familles au pouvoir,
étaient des mosquées, des médersas, des grandes portesdes villes; toutes dévouées au
bien public. Mais Telouate était une entreprise privée, conçue juste pour faire plaisir
à un membre d’une famille tribale, dont les performances au cours du combat de la
nation pour l’indépendance, ne les honorait guère. En réalité, caïd Brahim, était l’un
des rares marocains qui n’était pas autorisé à regagner son pays après l’indépendance.
Il était contraint de s’exiler en France. Même si Telouate était reconstruite à grands
frais, à quoi cela aurait servi? Certes, elle aurait pu être un site d’attraction touris-
tique, mais dans pareille situation, elle n’était pas adaptée pour faire ofice d’hôtel.
Tous les Marocains que j’ai sondés leur opinion sur ce sujet, m’ont conirmé qu’il
aurait était souhaitable que ces grandes sommes d’argent, seraient mieux allouées à
la construction d’hôtels et d’écoles, vraiment nécessaires au pays.

Après mon retour à Ouarzazate, je suispassé par le bureau du gouverneur. Son


chef de cabinet, toujours bienveillant, m’a accueilli avec ces quelques mots: « je
crois que vous avez pris un bon déjeuner avec le khalifa ». Il ne pouvait guère me
croire que je n’avais ni déjeuner, ni rencontré la personne en question. Il habitait à
quelques kilomètres de Telouate et bien entendu le gardien reçut des instructions
pour me conduire à sa résidence. Généreux, il avait sans doute préparé un excellent
déjeuner en mon honneur, mais je me suis m’excusé de mon manque de courtoisie
et de mon indélicatesse. Et je me demandais si une partie des restes du talent du caïd
Brahim dans la manipulation des événements pouvait encore être en jeu au sein des
murs crénelés de Telouate.

50
Commande N° 270075 [Link]

51
Commande N° 270075 [Link]

OUARZAZATE

OUARZAZATE

Lors des années cinquante du 20ème siècle, notamment les dernières années
précédant l’Indépendance du Maroc, El-Glaoui était plus célèbre que le Sultan. A
Paris, les honneurs étaient accordés à Thami-el-Glaoui; le Pasha de Marrakech au
même titre que les chefs d’Etats. En Angleterre, il a assisté à l’intronisation de la
Reine Elizabeth II. Au Maroc, on le redoutait, on obéissait à ses ordres, et on éprou-
vait aussi de la haine à son égard. Les Berbères au Sud le considéraient un peu
comme une idole supranaturelle, les autorités du Protectorat français le considéraient
comme leur allié stratégique dans leur lutte contre le nationalisme.

Pour les patriotes marocains, il était l’incarnation du diable, car il était un grand
défenseur de la collaboration inconditionnelle avec le colonialisme français, et il
était à la tête d’une faction petite, mais puissante. Il menait une vie pseudo-féodale
dans laquelle les méthodes démocratiques, la probité morale et le patriotisme étaient
méconnus. Une grande partie de la vie du Sud marocain était dominée par la famille
Glaoui et, même dans le cadre de la construction de la kasbah, les Glaouis avaient
créé leurs propres lois et maintenaient leurs propres intérêts, érigeant leurs propres
kasbahs dans les petites villes, les montagnes et les oasis.

Bien trop de choses étaient rapportées à propos du Pasha de Marrakech, par des
politiciens, historiens, sociologues et journalistes. Néanmoins, dresser un tableau des
kasbahs du Sud aurait été incomplet sans faire allusion au Pasha et à sa famille. Ils
étaient d’une origine moins ancienne, contrairement à ce que prétendaient quelques
uns de leurs partisans et ils n’avaient aucun statut particulier jusqu’au milieu du
19ème siècle. Le grand père des deux frères les plus célèbres; Madani et Thami,
était Ahmed-Ibn-Muhammad Amer, un petit marabout (potentiellement saint) et un
« cheikh sans inluence » qui gagnait sa vie en tant que marchand de sel à Telouate.
C’était son ils Muhammad qui était devenu le caïd de la tribu Glaoua et qui a adopté
le nom de Mezouari. Les frères Madani et Thami, étaient les seuls Glaouis qui étaient
parvenus à accumuler une grande richesse, en plus du pouvoir. Au cours des années
1890, ils ont soutenu le sultan Moulay Hassan, puis son ils Moulay Haid, sultan
entre 1908 et 1912. Finalement, ils ont fait cause commune avec la France colonisa-
trice. Madani, manifestement une personnalité suréminente, était devenu Ministre de
la Guerre puis Premier Ministre (grand vizir).

52
Commande N° 270075 [Link]

OASIS-MONDE

Lorsqu’il est mort en Juillet 1918, il a laissé derrière lui 64 enfants dont 36
garçons. Toutefois, il n’a légué son pouvoir et sa fortune à aucun d’entre eux, mais à
son jeune frère Thami, dont la présidence de la famille Glaoui a été rendue légale par
le Général Lyautey; le premier Résidant Général de la France au Maroc. Selon des
sources oficielles, il a ajouté à son propre Harem de quatre vingt seize femmes, les
cinquante quatre de Madani. Il a aussi renforcé sa position avec le palais impérial,
en se mariant avec l’une des veuves de Madani, Lalla Zineb; ille du grand vizir el
Mokri.

Winston Churchill était son hôte le plus célèbre qui jouissait fréquemment de
son hospitalité et qui le recevait dans certaines occasions dans sa propre demeure
anglaise. Thami-El-Glaoui menait un mode de vie libertin en Europe comme au
Maghreb. La presse française à une certaine époque publiait ses photos tenant une
cigarette dans une boite de nuit, entouré d’une multitude de beautés de cabaret. Il
était d’une générosité proverbiale envers les jeunes femmes. A Marrakech, il a établi
pour son compte et celui de ses ils un terrain de golf en gazon taillé court, irrigué
chaque jour par des tuyaux posés spéciiquement sur tout le chemin des sources dans
le Haut Atlas.

La France prenait bien en charge l’éducation de ses enfants. Après 1956, Bra-
him, son ils ainé, n’a pas été autorisé à regagner le Maroc, mais l’un de ses jeunes
ils, Hassan, était devenu peintre célèbre à Paris et Abdessadeq, ambassadeur dis-
tingué dans plusieurs pays étrangers. La France accordait au Glaoui de l’aide i-
nancière volontairement car il était devenu le premier défenseur marocain du régime
français et un adversaire de l’indépendance nationale. In ine, il était profondément
hostile au sultan légitime Muhammad-Ibn-Youssef. Son attachement aux politiques
pro-françaises et son inimitié envers le souverain avaient pris au dépourvu beaucoup
de Marocains, sachant que le Pasha n’était pas sot et parfaitement conscient du désir
ardent du pays et du sultan pour l’indépendance nationale. Selon certains observa-
teurs, une envie sans bornes se cachait derrière son attitude de tirer proit du « mod-
ernisme», des réalisations et plaisirs occidentaux car il se doutait fort que le Maroc
de l’indépendance s’en détournerait. Il avait aussi pour ambition de s’accaparer le
titre de sultan qu’il souhaitait léguer à l’un de ses ils et devenir le fondateur futur
d’une « dynastie » Glaouie.

53
Commande N° 270075 [Link]

OUARZAZATE

C’était le Pasha de Marrakech qui avait contribué avec force à l’opération de


la déposition du sultan en Août 1953 et à l’imposition d’un monarque fantoche en la
personne de Ben Arafa. Par son acte, il avait ainsi déclenché la guerre anti-française
qui déchira le Maroc jusqu’en 1955. En in de compte, Thami-el-Glaoui a recon-
nu que sa démarche s’inscrivait en porte à faux et que les Marocains sont major-
itairement pour l’indépendance. Ainsi, il réclamait publiquement et rigoureusement
le retour du sultan exilé Muhammad-Ibn-Youssef de Madagascar. Au retour de ce
dernier, en Octobre 1955, Thami-el-Glaoui s’est agenouillé devant le sultan pour
demander son pardon. Un peu plus tard, il est mort du cancer. Bien que le ief de la
famille fût Telouate dans le Haut Atlas, le nom des glaouis était toujours étroitement
lié à Ouarzazate. A présent, elle se décline comme un centre de communication im-
portant, entre Marrakech, Agadir et Zagora ou les oasis de l’Est; Tinghir, Boumalène,
Erfoud et Errachidia.

Beaucoup de visiteurs qui n’avaient jamais visité Telouate en raison de son


isolement sont devenus familiers avec Ouarzazate qui était jadis dificile d’accès et
où le tourisme n’avait pas été lorissant avant les années 1940. Après la 2ème Guerre
Mondiale, aucun voyageur s’aventurant dans le Sud n’aurait manqué de visiter Ouar-
zazate et aurait loué l’attrait remarquable de la kasbah Taourirte, probablement la
plus grande au Maroc et symbole du pouvoir d’El-Glaoui, toute proche du centre
ville. Ni le Pasha de Marrakech ni ses ils n’avaient résidé là-bas.

Avant l’existence de la petite ville, établie par les Français en 1928, Taourirte
dominait l’immense plaine environnante et le leuve d’Ouarzazate qui coulait en
contrebas. Contrairement à la plupart des capitales provinciales, Ouarzazate avait
peu changé au il du temps. J’avais eu l’habitude de la visiter à quelques années
d’intervalle, mais lors de ma visite en 1966, elle avait toujours le même visage bien
que la supericie de l’hôtel, propriété du gouvernement, ait doublé avec le rajout d’un
ou deux bâtiments oficiels. La petite ville était toujours afligée par une tempête
entraînant une grande colonne de sable ressemblant à une énorme gratte ciel mobile
- elle s’éclipsait après dix à quinze minutes et le soleil recouvrait ses droits, avec
lueurs et chaleur. Mais chaque maison, véhicule ou arbre étaient couverts de sable.
Les palmiers et les arbres fruitiers, alimentés par l’eau du leuve, constituaient une
sorte d’oasis dans le milieu urbain. La petite ville n’avait qu’une seule rue principale
dominée par une colline. A son sommet se trouvait la résidence du gouverneur et les
bureaux construits par les Français avec un style traditionnel d’un avant-poste isolé
- entourés de murailles, protégés de tours, d’une couleur extrêmement orange-rouge
- similaires à ceux présentés dans les ilms sur la légion étrangère.

54
Commande N° 270075 [Link]

OASIS-MONDE

J’avais été invité plusieurs fois dans la résidence du gouverneur, mais en 1966,
les autorités m’avaient logé à l’hôtel au lieu de cette enclave militaire 15. Hormis, le
petit musée exposant les tapis Ouizguita semi-locaux, Ouarzazate offrait ses kasbahs
glaouies, notamment Taourirte, située à environ un mile de la ville-centre. J’étais
profondément ébahi, lors de ma première visite en 1949, par une kasbah théâtrale-
ment bâtie avec une grande densité d’habitants.

Ses habitants avoisinaient mille cinq cent âmes et cohabitaient parfaitement,


y compris avec une bonne frange de Juifs. Taourirte n’était pas un ksar (une petite
ville entourée de murailles incluant des groupements hétérogènes d’habitants, qui
sont liés les uns aux autres, seulement par une habitation commune), mais une kas-
bah ou domaine familial. Propriété d’El-Glaoui, elle hébergeait ses proches et leurs
protégés, y compris les agriculteurs, les bergers, les maçons, les tailleurs juifs, les
prêteurs d’argent, les domestiques et les musiciens16. En 1949, j’ai été reçu par le
khalifa ou le représentant du Glaoui; un jeune homme d’une bonne mine, extraordi-
nairement blasé et éduqué apparemment à la française.

Il m’a invité pour du thé dans un logement confortable mais pas grandiose, dans
un des plus grands bâtiments et le mieux construit de la kasbah. Même s’il était le
cousin du caïd Brahim; l’aîné du Pasha et le chef oficiel de la tribu Glaoua, il n’était
pas puissant, moins riche et se positionnait loin du carré du pouvoir d’El-Glaoui.
Mais il régnait en maître sur la kasbah, et ses ordres étaient reçus comme s’ils avaient
la force de lois religieuses. Un homme à la peau noire, était aussi présent, pratique-
ment enseveli dans sa djellaba et son burnous. Il n’a pas pris part à notre conversa-
tion, apparaissant plus « absent », comme si son esprit avait voyagé dans un autre
siècle et dans un lieu assez lointain.

15. Au cours des dernières années, la ville d’Ouarzazate, s’est bien développée. Elle constitue l’un
des sites marocains les plus prisés par les réalisateurs de cinéma. Plusieurs ilms y ont été tournés.
Elle possède un aéroport international et une infrastructure routière bien aménagée. D’un climat aride
avec une pluviométrie annuelle faible,es précipitations sont faibles, irrégulières, voire nulles en été.
En hiver, les températures restent fraîches durant la nuit tandis qu’en été, la chaleur demeure battante
durant la journée. La couverture végétale est bien clairsemée et l’agriculture n’est possible que grâce
à l’exploitation des eaux de l’Oued Draâ. Elle est région a été reconnue par son patrimoine culturel
lorsque la kasbah de Taourirte et celle d’Ait ben Haddou furent inscrites parmi le patrimoine mondial
de l’UNESCO.
16. Achetée par la municipalité d’Ouarzazate en 1972, la kasbah de Taourirte est devenue une pro-
priété gouvernementale. Elle est scindée en quatre parties. Quarante sept familles y demeuraient en-
core, plus exactement dans la partie nommée « Stara ». Mais vu l’état de cette partie de la kasbah qui
risque de tomber en ruine, les autorités ont procédé, en Avril 2010, à reloger ces familles loin de la
kasbah. Dès lors, la kasbah demeure vide et constitue juste un lieu de visite pour les touristes. S’agis-
sant des Juifs, ils ont tous émigrés surtout en Palestine dès la in des années soixante après avoir vendu
tous leurs biens et maisons dans la kasbah.
55
Commande N° 270075 [Link]

OUARZAZATE

Malgré le fait qu’il paraissait tellement vieux, j’ai ensuite appris qu’il était
seulement au début de ses soixante dix ans et qu’il s’appelait Muhammad-al-Arbi,
chose surprenante, il était le ils aîné de Madani-el-Glaoui; le fondateur réel du pou-
voir de la famille. Si son père s’était attaché à la tradition musulmane comme il était
de coutume, c’était lui et non pas son oncle Thami, qui aurait hérité la richesse et le
pouvoir de son père Madani-el-Glaoui. Quand il avait dix huit ans, son père, alors
grand vizir, le nomma Ministre de la Guerre. Je n’ai pu aucunement discerner la rela-
tion entre mes deux hôtes. Est-ce le khalifa, était le ils de l’homme noir ou son pet-
it-ils? Je n’ai pas tenté d’élucider la question, car il était mal vu de s’interroger sur la
famille et exiger des réponses précises. En 1966, Il n’y avait pas de khalifa de Glaoui
et d’ex-Ministre de la Guerre à la peau noir dans la kasbah. Les Glaouis n’habitaient
ni à Taourirte, ni dans aucune autre kasbah de leurs anciens domaines. La traitrise
du Pasha envers le sultan et la lutte de la nation pour l’indépendance ne pouvait être
totalement tolérée, et même si peu à peu ses ils avaient récupéré beaucoup de leurs
richesses, ils avaient perdu une grande partie de leur pouvoir et inluence.

Il aurait été inconvenant d’avoir une chaîne de kasbahs portant leur nom. Même
si Taourirte, était devenue une propriété gouvernementale, la plupart de ses habitants
autochtones, habitaient encore là-bas, et la nature des bâtiments était inchangée. Né-
anmoins, comme la plupart des kasbahs d’El-Glaoui, elle n’était pas soigneusement
maintenue. La propre résidence du khalifa paraissait déserte et tombée en délabre-
ment. On l’apercevant d’Ouarzazate, Taourirte paraissait encore imposante, sous
forme d’un tas de forteresses médiévales. Son air martial était adouci par les palmi-
ers dattiers qui s’élevaient à plusieurs endroits autour d’elle et l’encadraient fortuite-
ment. Les montagnes lointaines conféraient un arrière-plan romantique à l’immense
plaine désertique autour d’Ouarzazate. La silhouette de la kasbah dessinait le con-
tour de bâtiments dominants, de tailles diverses entourant la résidence du maître avec
une marque distinctive d’une variété de structures semblables aux tours.

La kasbah n’était pas entourée de remparts habituels car ses tours et les murs
sublimes de ses maisons les plus exposées pourvoyaient une forte protection. Le
complexe entier des bâtiments, à des degrés tellement différents en termes de gran-
deur et de hauteur, paraissait d’abord comme une conglomération incohérente. La
façade de plusieurs maisons avait été démembrée en un semblant de sections isolées,
et cela ajoutait un air général de vivacité. Les maisons couvertes de toits étaient tou-
jours ornées de crénelures. Certaines tours étaient modérément décorées en forme de
fenêtres étroites et en châssis arqués.

56
Commande N° 270075 [Link]

KASBAH PHOTOGENIQUE

Sur la façade de plusieurs demeures se trouvaient des dessins d’ornements com-


posés de petites igures géométriques tracées sur les murs en pisé. Elles ne constitu-
aient pas un dessin symétrique mais elles semblaient avoir été traitées sous l’impul-
sion du moment par le maçon lui-même. Même si leurs formes étaient très simples
- plus anciennes, à l’instar des arabesques les plus simples - elles étaient très eficaces.
Elles étaient de type berbère et africaine et non andalou-marrakechi, comme ce fut le
cas, pour la plupart des ornements des kasbahs d’el-Glaoui. Plusieurs fenêtres étaient
protégées de grilles en fer forgé, d’échantillons fortement condensés mais certaines
tours étaient décorées d’arcs étroits, sans aucun sens fonctionnel et ils avaient été
ajoutés pour des raisons purement esthétiques. Comme Taourirte était construite en
pisé, elle ne pouvait guère résister à de longues périodes de fortes pluies.

Lors de l’une de mes visites, j’ai découvert qu’une partie substantielle de sa


structure externe avait disparu. Le pisé avait commencé à couler comme un liquide
boueux sous l’impact de plusieurs jours de forte pluie. Je n’ai pas pu avoir de détails
exacts sur l’histoire et l’âge de Taourirte. Même le guide bleu, le manuel notoire,
n’a pas traité ce type de sujets, et les autres ouvrages français sur le Maroc, n’étaient
pas très instructifs.

En 1966, j’ai sollicité des informations auprès des membres de l’administration


locale et des habitants de la kasbah. A partir de données confuses, je mes suis efforcé
de puiser certains éléments plus ou moins raisonnables. Les «résidents» arguaient
que la kasbah, existait depuis plus de trois cent ans et qu’elle avait été fondée par un
cheikh nommé Abdallah et son ils. Il était impossible de s’assurer de leur nom de
famille. En 1870, la kasbah a été prise par Madani-el-Glaoui. Cette date était proba-
blement erronée car lors de cette date il n’était qu’un petit garçon, n’ayant alors que
cinquante six ans, lorsqu’il est mort en 1918. Il était vraisemblable qu’aucun des
Glaouis à cet âge précoce n’aurait pu conquérir et occuper une kasbah majestueuse.
Il a passé Taourirte à son frère qui a pris les rênes jusqu’à 1933, suivi successivement
par deux de ses ils. Hormis son ancienneté et l’originalité de son fondateur, la kas-
bah se conformait bien aux exigences du feu Glaoui, grâce à sa grande dimension et
à la plupart de ses traits architecturaux.

57
Commande N° 270075 [Link]

OUARZAZATE

Même si elle était imposante par sa façade externe, elle était surpeuplée à l’in-
térieur et se distinguait par son désordre et sa pauvreté, ses cours de dimensions dis-
proportionnées, ses petites ruelles aussi étroites que les couloirs d’un appartement,
ses escaliers raides sous forme d’une simple succession de planchers en bois cloués,
menant seulement vers une petite entrée dans un mur, probablement «l’entrée» d’une
maison, d’un appartement ou d’une chambre. C’étaient des maisons de terre, un
peu moins austères que les simples cabanes, privées d’eau canalisée, drainage, et de
lumière électrique17. La plupart des habitants du domaine d’El-Glaoui vivaient dans
ces circonstances. Ces «maisons » étaient dissimulées de l’extérieur et étaient en-
veloppées derrière des habitations plus grandes, ainsi que des cours et des passages.
En 1966, certaines grandes maisons que les proches associés au khalifa occupaient
auparavant, avaient un certain ordre architectural et une prétention de confort, mais
elles étaient rares. Malgré le départ de leurs anciens propriétaires, les résidents étaient
encore attachés aux anciennes lois et coutumes. Certains jeunes hommes choisis-
saient de porter une chemise occidentale et un pantalon, mais la plupart des habitants
optaient pour la djellaba, les babouches et les femmes préservaient le même type
d’habillement qu’elles portaient vingt ans, voire un siècle plus tôt.

Ils semblaient tous aussi nécessiteux qu’ils l’avaient été sous la tutelle d’El-
Glaoui et ils vivaient dans la pauvreté la plus extrême. Même si le Pasha et ses ils
n’avaient pas vécu dans la kasbah, une partie de leur argent s’était iniltrée à Taourirte
et le khalifa était obligé de prendre soin des invités dont le passage proiterait aux
centaines de serviteurs-sujets. J’ai traversé un certain nombre de cours, d’escaliers
et en regardant par certaines fenêtres, je me suis réjoui de voir les palmiers, le leuve
et les plaines, (les mêmes plaines ayant fournies quelque unes des scènes les plus
impressionnantes du ilm «Lawrence d’Arabie »).

17. Cette kasbah se distingue par une beauté exceptionnelle. C’est ainsi que ces tours igurent sur
le billet de cinquante dirhams adopté à l’heure actuelle au Maroc. En 1972, elle fut achetée par la
municipalité d’Ouarzazate. Elle fait partie du village communautaire qui porte le même nom que la
kasbah. En 1989, elle fut restaurée par l’UNESCO en partenariat avec le Ministère de la Culture.
Classée patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 1989, la kasbah est scindée à l’heure actuelle
en quatre parties : -La partie Sud-Est occupée par le Centre de Conservation et de Réhabilitation du
Patrimoine Architectural Atlasique et Subatlasique. -La partie Nord-Est restaurée en 1996 et livrée
à la curiosité des visiteurs. -La partie (Est) dite «Stara » que les habitants occupent et dont ils ne
cessent de modiier son aspect architectural. - La partie au centre de la kasbah qui est en ruine. Le
plan original de la kasbah a été chamboulé et ses espaces nivelés par l’usure du temps. Actuellement,
la bâtisse est largement fréquentée dans la mesure qu’elle est située au centre d’une ville touristique
connue à l’échelle mondiale par ses studios cinématographiques et ses paysages naturels, sans parler
de sa diversité socioculturelle.
58
Commande N° 270075 [Link]

KASBAH PHOTOGENIQUE

Mais je n’ai aperçu aucune habitation jouissant d’un quelconque confort et de


charme depuis ma première visite. Dans une ou deux salles j’ai pu encore discerner
les restes de tuilerie et de gravure sur bois mais les deux étaient désintégrés. Bien
entendu, je n’ai vu qu’une fraction de ce que Taourirte renfermait. Dès lors, il aurait
bien pu y avoir certaines demeures plus agréables et à la dernière mode. Néanmoins,
toutes les évidences semblaient s’y opposer.

Taourirte n’était pas la seule kasbah d’El-Glaoui de la région. A mon sens, la


kasbah la plus attrayante était Tabounte, située à huit kilomètres d’Ouarzazate. Com-
posée d’un seul édiice, elle subissait la présence d’un groupe de maisons récem-
ment construites, d’une apparence ancienne, non séduisante et qui l’entouraient mal-
adroitement. Mais la kasbah était d’une forme gracieuse, élancée plutôt que massive
au niveau martial et avait les quatre tours traditionnelles, l’une grande et les trois
autres étroites. Elles avaient en partie des fenêtres arquées et une ornementation de
leurs, renvoyant aux inluences hispano-mauresques. Même si la kasbah paraissait
vide et dégageait des signes de désintégration, ses proportions rafinées et ses con-
tours dominants et élancés étaient agréables18 .

kasbah Tiffultute

La kasbah la mieux tenue était Tifultute près d’Ouarzazate. Avant de se ren-


dre là-bas, il avait été convenu que plusieurs résidants locaux les plus âgés seraient
présents, ain que je puisse leur adresser les questions auxquelles je recevais rare-
ment une réponse convaincante. A mon arrivée à la kasbah, j’ai trouvé plusieurs
berbères septuagénaires et octogénaires assis près de la porte d’entrée dans un coin
ombragé. J’espérais juste qu’ils pourraient me donner une idée sur l’âge de la kasbah
et les noms de ses fondateurs. Mes questions ont suscité l’intérêt des hommes, ai-
je cru, en raison de la lueur de vivacité dessinée sur leurs visages ridés, sans que je
puisse obtenir la réponse satisfaisante escomptée.

18. Abandonnée dès l’avènement de l’Indépendance, cette kasbah demeure à l’heure actuelle dans un
état avancé de délabrement. La plupart de ses murailles sont tombées en ruine. Sa blocaille est parse-
mée sur le sol. Les autres murailles qui se dressent encore sont fêlées à plusieurs endroits et risquent
de s’effondrer. Ses fenêtres, portes et autres bijoux, sont enlevés. Ses deux tours risquent de tomber en
ruine. Les brèches entraînées par la disparition des portes, fenêtres et autres trous dans les murailles
inspirent une ruine plutôt qu’une demeure habitable. Comme des cigognes fréquentent largement ce
site et y tissent leurs nids surtout sur ces tours, elle fut nommée à Ouarzazate « kasbah des cigognes
». Elle constitue quand même un lieu de visite pour les touristes à Ouarzazate.
59
Commande N° 270075 [Link]

OUARZAZATE

Les sondages engendraient seulement de vagues souvenirs. Soudainement, les


hommes évoquèrent une bataille tribale féroce à la in des années 1880 (ils n’ont
pas prononcé la date grégorienne mais la musulmane de l’hégire), ou la traversée en
1891 du sultan Moulay Hassan sur lequel ils paraissaient être mieux informés que
sur ses successeurs, y compris Hassan II, ou une splendide diffa livrée par l’un des
Glaouis au moins cinquante ans avant. Pour ces Berbères âgés, l’histoire se résumait
en une accumulation d’anciens évènements non appuyés par des dates, mais retenus
plus ou moins, de manière vague, du fait qu’ils y avaient pris part. Lorsque je me suis
posé la question sur le fondateur de la kasbah, chacun a étalé un choix de différents
noms.

Pourtant, ils semblaient s’accorder sur le fait que la kasbah avait « bien plus de
deux cent ans ». Finalement, je me suis rendu compte que mon enquête n’était qu’une
perte de temps. Tifultute n’avait pas de traits originaux, son plan et son matériel de
construction étaient plus ou moins identiques à ceux de la plupart des kasbahs du
Sud. Le fait d’entreprendre une investigation historique ou archéologique paraissait
à peine nécessaire car la forme de la kasbah avait été incontestablement conçue par
El-Glaoui, sans doute au 20ème siècle. L’aspect unique de Tifultute était l’absence
de lien historique. Elle faisait l’affaire des autorités, qui lors des années soixante la
transformèrent en une sorte d’hôtel ou d’auberge. Depuis lors, des groupes d’invités
étaient reçus dans la kasbah pour une nuit ou simplement pour un « dîner mauresque
» le soir, accompagné d’un groupe de musiciens, danseurs et chanteurs berbères.

L’autre moitié, non modernisée, gardait un certain charme rustique, mais elle
semblait tomber en ruine rapidement. Thami El-Glaoui aurait probablement trouvé
du plaisir dans la juxtaposition des patios cérémoniaux, des pilastres arqués et autres
traces d’un passé noble, et la paraphernalia hectique et compliquée des producteurs
de ilms. Elle n’était pas devenue un hôtel permanent mais un lieu de repos pour
les invités et les touristes spéciaux. Cette transformation était déjà en marche lor-
squ’en 1950, encore sous le Protectorat français, un ilm moins récent que «Law-
rence d’Arabie » a été monté sur place et il y avait nécessité de loger les acteurs
et autres personnels. Leur accommodation n’était pas de luxe mais des efforts plus
vigoureux ont été entamés pour satisfaire les auteurs du ilm « Lawrence d’Arabie »
durant les années 1960.

60
Commande N° 270075 [Link]

ART ET CINEMA

Outre les chambres à coucher typiquement meublées, se trouvait un restaurant


servant ses repas dans deux grands patios - un arrangement qui semble avoir séduit
beaucoup les cinéastes de différentes nationalités. Il devait avoir tant en commun
avec les touristes opulents et les amateurs de distraction ainsi logés à l’improviste
dans l’enceinte de son propre domaine traditionnel qu’il ne s’inquiétait que peu
du fait que Tifultute était devenue la kasbah la moins « berbère» parmi son propre
royaume d’Ouarzazate 19.

kasbah Taliouine

Taliouine, était l’autre kasbah qui avait rapproché El-Glaoui du monde du ciné-
ma. Située non pas dans la région d’Ouarzazate, mais au-delà du Nord sur la route de
Taroudant, elle a été choisie comme l’arrière-plan d’un ilm intitulé « Itto » au début
de 1934. Entourée joliment de plantations d’arbres d’amande, et sise au pied d’une
montagne raide et infertile, Taliouine représente parfaitement le style de la kasbah
d’El-Glaoui. Etant la résidence de l’un des khalifas du Pasha, la kasbah a l’air de
bien se conformer à une construction avec un plan architectural. Ses toits et ses tours
sont exubérants, avec une abondance cinématique de crénelures. Elle comprend des
patios internes, pleins d’arbres et d’arbustes leurissants et ses contours sont assez ef-
icaces qu’ils attirent les regards de tout cinéaste. Mais inévitablement, elle lui man-
que la spontanéité rustique des kasbahs construites par des propriétaires modestes,
non assistés par les architectes et comptant exclusivement sur la main d’œuvre locale.
Elle semblait opulente, mais dégageait une image de « nouveau-riche ». Sa gloire
relevait du passé mais des photographies avant l’avènement de l’Indépendance mon-
trent quelle était bel et bien un domaine savamment aménagé et élégant20.

19. La kasbah Tifultut avait été longtemps désertée. En 1998, caïd Brahim, l’aîné de Thami el–Glaoui
a procédé à sa restauration. Dès lors, elle a ouvert ses portes en tant que lieu de visite pour les touris-
tes. Dressée sur une colline, elle prédomine la vallée d’Ouarzazate. Une partie de ses murailles sur la
façade à gauche, est cependant tombée en ruine.
20. On dit que cette kasbah a été construite au début du 20ème siècle, exactement entre 1906 et 1909
par l’un des magnats de la région nommé Sidi Abdallah ben Mbarek. Après, elle fut séquestrée par
le Pasha de Marrakech; Thami el-Glaoui qui l’a remodelé et réhabilité pour son khalifa de la région.
Après l’Indépendance, une partie de la kasbah a été aménagé de façon à établir une bibliothèque,
à l’initiative de l’association des « Oulémas de Souss ». A l’issue des jugements des tribunaux, les
héritiers de Sidi Abdellah ben Mbarek l’on récupérée en 1984. Même si la kasbah est considérée
patrimoine architectural enregistré dans le registre national, elle n’est pas classée parmi le patrimoine
national. Dès l’Indépendance, cette kasbah a été délaissée et abandonnée. Une partie de ses murailles
externes et internes sont délabrées. Ses tours sont affectées. Sur leurs façades externes, igurent
plusieurs issures. Au-dedans, des tas de blocaille demeurent parsemés par terre. Un mokhazni garde
toujours les lieux. Elle est un lieu de visite pour les touristes.
61
Commande N° 270075 [Link]

OUARZAZATE

Même si les kasbahs Glaouies sont les plus célèbres et les plus impressionnantes
dans la région d’Ouarzazate, elles ne sont en aucune façon les plus intéressantes au
niveau artistique. La plupart d’entre elles, revêtent le label marrakshi, légèrement
étrange et sont construites distinctement par des architectes.

Dans toute la région, se trouvent plusieurs «villages» pleins de kasbahs authen-


tiquement berbères, construites entièrement par des habitants locaux et absolument
idèles aux traditions héritées de la kasbah. Ait Ben Haddou, située près d’Amerzgane,
sur la route principale de Marrakech-Ouarzazate, donnant sur le leuve Iounil, est
seulement un petit « village », mais il ne comprend que des kasbahs. Quelques-unes
d’entre elles, sont aussi massives que toute autre au Sud et elles s’inspirent des châ-
teaux grandioses du moyen-âge. Quelques-unes d’entre elles ont des tours d’angles,
presque de la hauteur d’un gratte-ciel, et des proportions rafinées

Elles ne présentent pas de décoration architecturale semblable aux kasbahs


d’El-Glaoui à Telouate, ou à Boumalène, mais elles se déclinent comme un amas
accidentel de tours de tailles variées, bâties sur des surfaces diverses, se dressant sur
la colline pierreuse, à l’instar de certaines villes, escaladant les pentes des collines
comme au Sud de l’Italie, et surprenant le visiteur par une variété perpétuelle. Les
kasbahs d’Ait Ben Haddou tirent leur originalité de la quasi-absence de remparts
défensifs.

62
Commande N° 270075 [Link]

63
Commande N° 270075 [Link]

ZAGORA

ZAGORA

A Rabat, j’avais imploré que Zagora soit intégrée à mon itinéraire, mais j’ai été
prévenu qu’une visite de cette ville en Juillet pourrait s’avérer être une démarche
hasardeuse. On rapporte qu’elle est l’endroit le plus chaud du Maroc, et la tempéra-
ture estivale descend rarement en dessous de cent dix degrés Fahrenheit, elle peut
quelquefois dépasser cent vingt cinq degrés.. Alors qu’à Marrakech et dans d’autres
régions montagneuses, la température nocturne peut descendre de plus de trente de-
grés, à Zagora les nuits estivales, sont presque aussi chaudes que les jours. Toutefois,
j’avais déjà visité Zagora au cours de l’été, et même si la température était torride,
j’avais pu survivre à l’épreuve. Ainsi, j’ai décidé de tenter l’aventure une nouvelle
fois.

Pour la première partie du trajet depuis Ouarzazate, nous avons pris une route
à travers un paysage montagneux et repoussant. Les montagnes étaient de pierres
noirâtres, arides, sans aucune trace de végétation. La route était carrossable, et nous
sommes arrivés à Agdz, à sept heures exactement du matin, juste à temps pour pren-
dre le petit déjeuner avec le caïd à l’heure convenue.

Agdz est une conglomération franco-marocaine, avec des souks d’une couleur
rouge, une mosquée moderne remarquable par ses dimensions et sa beauté, avec un
bloc de bureaux administratifs, également de couleur rouge, à une altitude moyenne
et une absence totale d’animation et de vitalité dans ce paysage aride. Pour atteindre
la résidence du caïd, nous étions obligés de dévier la route principale, et à quelques
centaines de mètres plus loin, s’étendait une immense oasis de palmiers et de verdure
d’un air aussi opulent que les autres oasis du Sud.

64
Commande N° 270075 [Link]

SITE DES CARAVANES

Le jardin personnel du caïd était un petit paradis de cultures végétatives, avec


pratiquement toutes sortes d’arbres fruitiers ou de plantes; fraisiers, pommiers (une
grande rareté dans les climats assez chauds), vignobles, iguiers, abricotiers, dattiers,
orangers et bananiers. La température générale dans son jardin devait être de dix
degrés de moins qu’à Agdz. A peine ai-je commenté ce phénomène agréable que l’eau
d’une fontaine au centre du jardin jaillit comme une parabole étincelante. Mon hôte
était l’un des rares fonctionnaires, qui non seulement n’était pas dégouté de servir au
Sud - loin des grandes villes, avec leurs cafés, cinémas et magasins, au mode de vie
sociale ordinaire, ponctué d’échange intellectuel – mais qui avait même plaisir à vivre
dans cette contrée. Il avait été nommé à son poste, juste après l’Indépendance en
1956. Il y était de plus en plus attaché et le magniique jardin était sa propre invention.

Après avoir pris le petit déjeuner dans la loggia ombragée d’arbres, le caïd m’a
emmené faire un petit tour dans la kasbah principale, objet de mon intérêt dans la
région. Elle était somptueuse et dégageait un certain charme – fait ordinaire, lorsque
son bâtisseur n’est autre que le caïd Brahim-el-Glaoui. Même si elle était constru-
ite essentiellement en pisé, elle semblait solide, bien fondée, et ordonnée, comme
c’ était le cas, à l’intérieur de beaucoup de kasbahs. Son arrière-cour était entourée
de grands vestibules et de salles de séjour, plus adaptés à une maison patricienne
de Marrakech, qu’à une kasbah au bord du leuve Draâ. Son aspect le plus élégant
était son assez grand jardin, qui regorgeait d’arbres fruitiers et de plantes lorissantes.
D’Agdz à Zagora, le paysage auparavant spectral, changeait complètement de nature.
La route s’étendait le long du leuve Draâ, dont les bords étaient marqués d’oasis vertes
sur environ soixante miles.

Malheureusement, comme je bringuebalais dans la voiture à cause des secousses


provoquées par les trous, et de larges pierres éparpillées sur la route, je n’ai pas pu
jouir de cette beauté Notre vitesse n’allait pas au-delà de vingt miles par heure et il
nous a fallu presque quatre heures pour couvrir la distance. A la place de cette Fiat,
admirable pour les routes normales, nous aurions dû avoir un grand camion ou une
jeep robuste. J’aurais ainsi pu contempler le paysage au lieu d’être sur mes gardes par
crainte d’être victime d’une grosse pierre ou d’un proche ravin21 .

21 A l’heure actuelle, la route reliant Ouarzazate - Agdz - Zagora a été bien aménagée. Comme ces
régions enregistrent un grand essor au niveau touristique, les autorités compétentes ont procédé en
1975 à son amélioration et à son élargissement essentiellement pour promouvoir le tourisme dans la
région.

65
Commande N° 270075 [Link]

ZAGORA

Les deux bords du leuve, étaient parsemés de kasbahs, au milieu d’un foisonne-
ment de palmiers dattiers et d’arbres fruitiers. Ces kasbahs n’avaient aucune ressem-
blance avec celles construites dans les années quarante du 19ème siècle, mais elles
étaient vraiment anciennes, d’une construction authentique, et de proportions par-
faites que la tradition et la sensibilité spontanée des constructeurs avaient dictées.
La hauteur et la largeur de ces grands bâtiments, ainsi que le rapport entre eux, les
tours et les murailles mitoyennes, avaient l’harmonie et la perfection d’un objet d’art.
Même construites en pisé, les kasbahs semblaient assez solides. Leur dessin était le
fruit d’une rélexion logique, inhérente aux besoins d’une communauté tribale, vivant
dans des circonstances solitaires et constamment soumise au danger d’attaque de tri-
bus rivales.

De telles conditions exigent, de bâtir une forteresse plus ou moins formidable,


d’un accès dificile, et des labyrinthes de ruelles en zigzags à l’intérieur, pour déjouer
la volonté des envahisseurs et renforcer la stratégie de défense. Les kasbahs n’étaient
pas grandes, et elles constituaient rarement des foyers domestiques pour les tribus
toutes entières. Même si des groupes de familles plutôt que des tribus, habitaient
ces kasbahs, elles avaient néanmoins servi de bastions défensifs contre des voisins
hostiles. Bien que les animosités inter-kasbahs, avaient presque pris in avec l’avène-
ment de l’Indépendance en 1956, elles étaient assez fréquentes jusqu’à nos jours,
et même les Français ne parvenaient pas complètement à avoir raison de ce genre
d’agissements.

Dans les kasbahs, je tombais toujours sur des murailles croulantes et des tas de
blocaille, des salles qui n’étaient autres que des espaces vides, quasiment non meu-
blés. Quelles étaient les fonctions assignées à ce genre de structures? Elles n’étaient
pas construites pour répondre à un « mode de vie agréable » au sens européen du
terme, ni destinées à une certaine pérennisation dans l’avenir. Force est de rappeler
que, contrairement au modèle commun de maison urbaine, la kasbah n’était pas un
domicile de type européen. Durant plusieurs mois de l’année, les gens passaient leurs
jours dans les oasis, travaillant la terre, et faisant la sieste l’après-midi à l’abri d’un
arbre ou d’un mur. Les repas réguliers n’étaient pas toujours pris convenablement et
pouvaient se composer de pain, de quelques dattes et d’une paire de tomates. Un peu
de charbon de bois et un pot pour préparer le thé à la menthe étaient toujours rap-
portés ou conservés sur le lieu de travail.

66
Commande N° 270075 [Link]

SITE DES CARAVANES

La maison était le lieu de refuge pendant la nuit et un abri pour les femmes, les
petits enfants et les animaux. Ni le temps, ni la tradition ne permettaient aux deux
sexes de se côtoyer dans cet environnement social que le mode de vie et le charme
d’une maison confortable auraient favorisé. Les gens se rencontraient durant la soirée
dans un hameau qui s’apparente à un café. A défaut, ils se rassemblaient dans un coin
ombragé au pied de l’oasis, et à la mosquée chaque vendredi. Faute de moyens, la
fréquentation régulière du café n’était pas à la portée de tout le monde. Les habitants
n’avaient pas de meubles, et n’ en éprouvaient pas le besoin, faute d’argent. Une petite
table dédiée aux repas pouvait être à leurs yeux, assez utile pour valoir la peine de s’en
procurer.

Les armoires et les cofres n’avaient aucun intérêt car les habitants avaient peu
de chose à garder en réserve. Le vêtement de rechange, s’il y en avait, traînait par-
tout, comme il pouvait être cloué au mur. L’ acquisition des chaises était le cadet de
leur souci; l’habitude était de s’asseoir sur un paillasson, une natte ou par terre. Les
litières des petits bijoux des citadins, les ornements et les photographies de famille,
étaient des objets dont ils n’avaient probablement jamais entendu parler. Ce mode de
vie, stérile pour un citoyen européen, les satisfaisait amplement. J’ai remarqué pour
la première fois, que la couleur brune des kasbahs, le long du Draâ, apparemment
choisie contre l’usure du temps, relétait idèlement le paysage. Les montagnes loin-
taines au-delà du Draâ, étaient également brunes (Cette couleur n’est pas la couleur
naturelle des montagnes, elle peut être grise, mauve, voire rose, mais rarement d’une
teinte de café ou de chocolat). Ces kasbahs ressemblaient à des falaises escarpées, et
sans les feuillages qui les entouraient, on aurait pu les considérer comme des pièces
détachées de la longue chaîne de montagnes. Les diférentes nuances du brun des
montagnes rejaillissaient toujours sur la couleur brune du pisé; matière de construc-
tion des kasbahs. Il est courant que les kasbahs et les montagnes se mélangent et se
confondent en raison de leur couleur unie.

Le ruban vert le long du Draâ devenait progressivement, de plus en plus large.


Il se transformait par la suite en une réelle forêt, similaire à une énorme oasis, pleine
de dizaines de milliers de palmiers dattiers. Comme d’habitude dans les oasis maro-
caines, les palmiers s’élevaient au dessus d’un tapis rose vert de maïs, et avaient une
vue sur une variété d’arbres fruitiers. Nous arrivâmes à Zagora. J’ai rendu visite au
caïd, et il m’a accompagné à l’hôtel où des chambres avaient été réservées pour moi
et mon chaufeur. Efort vain, car nous étions les seuls passagers. Le gérant était parti
apprécier la « fraîcheur » du Nord, et un assistant qui portait un haïk local sur son
corps nu, avait pris la relève.

67
Commande N° 270075 [Link]

ZAGORA

C’était un hôtel moderne et confortable et l’indisponibilité de l’eau froide dans


la salle de bain n’était pas due à un problème de canalisation. Les conduites d’eau
étaient ixées au toit, et sur sa surface non ombragée, la température atteignait cent
quarante cinq degrés F. Même à minuit, l’eau chaude coulait des robinets. Quoique
la sécheresse de l’air ait dû rendre le séjour agréable à Zagora, la chaleur devenait
bientôt décourageante. J’avais déjà passé plusieurs semaines dans des endroits assez
chauds, et j’avais éprouvé des maux d’estomac, situation fréquente, même parmi les
Marocains en visite au Sud, au cœur de l’été. Mon conducteur, un Marocain d’une
vingtaine d’années, s’en plaignait aussi. Ainsi je n’avais pas de scrupules.

La kasbah de Zagora; une autre réalisation d’el-Glaoui, n’a pas suscité ma cu-
riosité car j’avais vu tant de ses édiices familiaux que je ne m’attendais pas à des
surprises en matière d’intérêt historique, d’originalité du plan ou de strict attache-
ment aux modèles authentiques berbè[Link], j’étais anxieux de visiter, ce
qu’on disait être l’une des zawiyas les plus renommées du Maroc, censée être la plus
ancienne du pays, avec une bibliothèque réputée. Il était étrange qu’une structure re-
ligio-intellectuelle, soit sise au Sahara du Nord, loin des attractions de la vie sociale
et des opportunités d’échanges intellectuels. Même parmi les gens de la capitale, peu
de monde avait visité cette bibliothèque, et on m’a assuré que je ne devais manquer
sous aucun prétexte de visiter la zawiya Nasiriya.

Signalons aussi, que Zagora, qui se trouve au bout de Fezouata; une riche zone
d’une longueur d’environ trente miles, était une ville d’une certaine importance,
probablement du fait que nombre de savants et de pieux y vivaient. Aujourd’hui,
elle est encore célèbre par la production de certaines espèces de dattes de qualité
supérieure au Maroc. Mais son prestige réel ne pouvait émaner que de sa distinc-
tion sociale et culturelle. Après avoir quitté Zagora, le leuve «s’écartait » d’environ
un mile de la route. Une colline raide s’élevant juste au dessus de ce chemin me
semblait être sans aucun intérêt jusqu’à ce que mon compagnon le caïd, attire mon
attention sur les quelques débris de murs encore collés à la pente. Ils étaient dans un
état de ruine avancé, qui donnait une idée du type d’édiice que c’était autrefois. Cela
faisait bel et bien référence à une phase importante de l’histoire du Maroc. C’était de
cet endroit qu’avait émergé, l’une des dynasties les plus intéressantes, puissantes et
pittoresques de l’histoire du pays.

22. Cette kasbah, propriété de l’ex-représentant du Glaoui à Zagora, a été rénovée et réhabilitée pour
servir comme « maison de l’Etudiant ». Elle abrite à l’heure actuelle des étudiants venant des villages
aux alentours de cette région suivant leurs études à Zagora.
68
Commande N° 270075 [Link]

MARABOUTISME

Il me fallait un effort d’imagination pour visualiser ces modestes ruines près


du leuve Draâ dans un demi-désert en plein soleil, comme étant le berceau d’une
dynastie ayant battu le roi du Portugal, Don Sébastien et la crème de l’aristocratie
ibérienne dans la bataille des trois Rois; une dynastie qui avait conquit l’Afrique du
Nord, un territoire ardemment convoité par la plupart des puissances européennes,
loin au-de là de Tombouctou. Cette dynastie qui, à l’époque d’Elizabeth, la première
reine d’Angleterre, avait conçu certains modèles des plus rafinés et sophistiqués de
l’architecture mauresque, l’un des joyaux de l’art islamique, toujours objet d’admi-
ration dans les tombeaux des Saâdiens à Marrakech. Ils avaient atteint le leuve Draâ
au début du 14ème siècle, immigrant d’Arabie, ils avaient fondé la tribu Benou Saâd,
et prétendaient être des shorfas; c’est-à-dire des descendants du Prophète Muham-
mad.

Je n’ai pas omis de relever un fait plutôt surprenant, les Saâdiens s’étaient in-
stallés loin du leuve. Mon guide m’a aussitôt rétorqué que le leuve Draâ, coulait
alors juste au dessous de la forteresse des Saâdiens, puis il avait changé de cours au
il des siècles. Nous avons parcouru plus de la moitié de la longueur de Fezouata,
et nous avons traversé le leuve pour enin atteindre Tamegroute, un village plein de
kasbahs, emballées au cœur de l’oasis.

Au centre, se trouvait la Zawiya Nasiriya; un lieu pour lequel chaque Maro-


cain et Musulman avait eu de la considération au il des siècles. Fondée par Sidi
M’Hamed-ibn-Nassir, probablement durant le règne des Almoravides au début du
12ème siècle, elle prétendait être plus ancienne que la souveraineté musulmane au
Maroc et avoir maintenu son service au cours de toutes ces années. Avoir établi la
confrérie loin des centres religieux et culturels du pays, était un choix qui se justi-
iait. Les Almoravides Sanhaja du désert, s’étaient établis en Mauritanie, au Sud du
Maroc avant de le conquérir, devenant ainsi une puissante dynastie. Sur leur chemin
vers le Nord, ils avaient tout d’abord conquis Sijilmassa, puis la province de Souss
et les zones longeant le leuve Draâ. Il est probable que M’Hamed-ibn-Nassir ait
également siégé dans la région du Draâ. Bien que notre connaissance de la région à
cette époque ne soit pas proliique, il se peut que le noyau du berceau des Saâdiens,
existait déjà sous le règne des Almoravides. La Nasiriya avait été fondée par son
fondateur comme structure religieuse, mais aussi comme centre d’éducation et d’ac-
tivités agricoles. Dans la tradition typiquement islamique, elle devait représenter la
religion « dans l’action ».

69
Commande N° 270075 [Link]

ZAGORA

Son monument essentiel, lié à la culture, était sa librairie développée au il des


siècles. Jadis, elle représentait le trésor intellectuel marocain et elle conservait les
manuscrits des travaux d’Ibn Sina, Ibn Rushd, Ibn Khaldun et d’autres savants de
la culture islamique. On disait que les archives nationales de Rabat l’avaient privé
de ses précieuses possessions. Lorsque notre voiture s’est inalement arrêtée dans
une étendue de sable qui servait de route principale, nous nous sommes aperçus que
plusieurs membres de la Zawiya nous attendaient. Ils étaient évidemment habillés
pour la circonstance de djellabas et turbans, d’un blanc irréprochable. Ils semblaient
d’humeur festive car recevoir des visiteurs durant l’été étaient peu probable. 23

Les bibliothécaires et les employés du marabout, nous ont menés dans un grand
patio ou cour, entouré de bâtiments d’un seul étage. Les salles de droite et de gauche
constituaient la bibliothèque en bon état et savamment organisée. Mes hôtes s’ex-
cusaient de leur incapacité de n’exposer aucun des « grands trésors » auxquels ils
faisaient référence avec des soupirs sincères. Mais ils ont présenté plusieurs copies
très anciennes du Quran et quelques manuscrits subtilement écrits, âgés de plus d’un
demi-millénaire .24

Après avoir fait le tour de la bibliothèque, nos hôtes nous ont conduits vers le
sanctuaire; c’est-à-dire le mausolée du savant saint et fondateur de la Zawiya. Con-
trairement à l’architecture plutôt simple et même austère de la région, le tombeau
semblait presque étrange dans sa splendeur. Il était plus large que je l’avais imaginé,
bien construit et d’une conception élaborée, d’un toit approximativement pyramidal,
couvert de tuiles vertes brillantes. Le style de l’édiice était plutôt mauresque que
berbère ou méridional, d’inspiration de Fès ou de Meknès et non des régions du
Sahara. Il n’était pas très ancien. Il avait été construit à la in du 19ème siècle par le
Sultan Moulay Hassan, mais le nom et le statut de son fondateur prouvait bien que
Sidi M’Hamed-ibn- Nassir était tenu en révérence par la dynastie régnante. A côté
de son propre sarcophage assez large, il y avait des tombeaux de six membres de sa
famille, côte à côte, et tous couverts d’une variété de riches tissus mauresques .25

23. En 1983, Le Ministère des Habous et des affaires islamiques à procédé à la construction d’un
nouveau bâtiment en béton derrière le sanctuaire qui renferme le tombeau de Si M’Hamed Ben Nas-
ser pour servir de bibliothèque. Outre ses anciens manuscrits, la bibliothèque a été enrichie d’autres
manuscrits et livres religieux. Elle est un lieu de visite des étudiants et touristes.

[Link] 2008, le sanctuaire a été totalement réhabilité et rénové.


70
Commande N° 270075 [Link]

MARABOUTISME

Bien que le «saint» soit profondément vénéré et que son établissement soit un
important centre religieux et culturel, la zawiya est quant à elle, une institution ortho-
doxe en Islam où il n’y a pas de place pour des saints particuliers, et tout leg religieux
de ces saints à l’humanité, si salutaires qu’ils soient, demeurent rattachés à leurs
personnes et à leurs doctrines. Toute la sagesse de l’Islam est incarnée par le Quran;
la parole de Dieu, transmise par le Prophète Muhammad, et les Hadith; le mémorial
des propres paroles et des actes du Prophète. N’importe quelle superposition est
considérée comme non orthodoxe et même hérétique. Pourtant, le Maroc a toujours
eu un bon nombre de « saints » de cet acabit. Les hommes, leurs doctrines et leurs
mémoriaux sont célèbres à titre de marabouts. En fait, le maraboutisme a joué un rôle
religieux et séculaire très important dans l’histoire du pays.

Il était fréquemment exploité pour des raisons purement égoïstes ou politiques.


Cependant, même au 20ème siècle, le rayonnement de tant de zawiyas du passé gar-
de un impact important sur la vie de certaines communautés dans les zones rurales
et urbaines. En quittant le marabout et de retour au grand patio, nous entendîmes
des chants émanant du bâtiment voisin et qui n’étaient autres que les voix des élèves
recevant leur éducation dans la medersa de la Zawiya, un bâtiment jouxtant le mau-
solée, et principal centre éducatif de la région Comme d’habitude, nous fûmes con-
duits dans la cour, où des tapis et des nattes avaient été étendus sur le sol contre un
mur, à l’abri du soleil. Après avoir pris place, le thé à la menthe et les gâteaux nous
avaient été aussitôt servis, et la civilité mauresque, à travers sa courtoisie distin-
guée, ne laissait personne indifférent. Dans cette atmosphère, la conversation fut très
animée. Pendant que nous quittions la zawiya, plusieurs habitants avaient daigné
nous rejoindre. Même s’ils étaient des amis de nos hôtes, le respect du protocole
avait été bien observé, et ils n’avaient pas franchi la grande porte de la cour.

Un chef de la communauté, a insisté pour que l’on visite sa kasbah, non loin
de la bibliothèque. Bien qu’il fût tard, la chaleur était encore intenable, et l’inévita-
ble verre de thé à la menthe, très chaud et excessivement sucré, allait me priver du
plaisir de la visite. Mais comme il aurait été impoli de décliner l’invitation, nous
nous trouvâmes bientôt à l’intérieur de sa maison, ressemblant à une petite kasbah.
Elle était moderne avec des tours de défense, probablement conçues pour des rai-
sons esthétiques. Mais, les sophistications caractérisant ordinairement les kasbahs
lui manquaient. Elle n’avait, à titre d’exemple, aucun enchevêtrement de passages
ou d’escaliers à moitié-cachés qui conféraient aux kasbahs traditionnelles le mystère
d’un château magique.

71
Commande N° 270075 [Link]

ZAGORA

En réalité, c’était une maison de campagne moderne ou une villa construite à la


manière d’une kasbah. L’édiice à deux étages, avait un patio de grande dimension. A
l’étage du haut, il n’y avait pas de fenêtres, juste des espaces entrouverts arqués, un
trait que je n’avais remarqué dans aucune autre kasbah. Dans ces recoins légèrement
scéniques, il me semblait discerner le mouvement d’ombre de femmes. Sans doute,
étaient-elles curieuses de voir un étranger, sachant que peu d’entre eux prenaient ce
chemin à cette saison, entre Mai et Octobre. Mais leur maître avait du mal à dissimul-
er sa déception, suite à mon refus que j’espérais courtois à son invitation au thé à la
menthe.26

Hormis la zawiya, il me semblait que la région manquait de kasbahs dignes d’être


visitées et de monuments d’intérêt historique ou architectural. Dès lors, j’avais décidé
de me reposer une journée entière à l’ombre des palmiers de l’oasis, juste derrière mon
hôtel. Durant la nuit, je n’ai pas trouvé le sommeil, et le matin, boitant comme un
haillon, je suis entré à l’oasis, et je me suis assis au bord du leuve à l’abri d’un palmier
dattier. La température était déjà au-dessus de cent degrés F, et je me sentais plus ac-
cablé à chaque minute passée. Finalement, ayant perdu tout espoir d’allégement, j’ai
pris le chemin du retour à l’hôtel. Dans le hall vide, mon conducteur était allongé sur
un fauteuil confortable. « Tiens la voiture prête », lui ai-je demandé, « nous allons
partir tout de suite ».

Même si le fait de prendre la route au milieu de la matinée plutôt que dans la


soirée, comme je l’avais projeté à l’origine, aurait pu nous retenir des heures sur la
route, sous une chaleur battante, j’avais décidé de m’échapper le plus tôt possible. Non
seulement le conducteur avait reçu mes consignes sans protestation, il arborait même
un petit sourire de satisfaction. Lui non-plus, peut-être, il ne pouvait plus supporter
de rester un jour de plus à Zagora. Six heures plus tard, nous arrivâmes à Ouarzazate,
sous une température avoisinant quatre vingt degrés F, rafraîchissante et tenable.

6. En 1984, à cause de l’inondation du leuve appelé «Tlate» et qui traverse Tamegroute, l’école
coranique a été terriblement affectée par le lux d’eau, et est de ce fait totalement tombée en ruine.
Aucune autre école n’a été fondée à sa place. Le sanctuaire a également été affecté car l’eau s’est
iniltrée à l’intérieur. Après cette inondation, des travaux ont été entamés pour élargir la cour devant
le sanctuaire. Une nouvelle mosquée près de la cour et devant le sanctuaire ainsi qu’une maison pour
la réception des visiteurs du sanctuaire ont été bâties.
72
Commande N° 270075 [Link]

73
Commande N° 270075 [Link]

MHAMID-EL-GHOUZLANE

M’HAMID-EL-GHOUZLANE

La visite à M’Hamid-el-Ghouzlane (la plaine des Gazelles) n’était pas prévue


durant mon voyage en quête des kasbahs en 1966. C’était seulement au cours de l’an-
née suivante que j’y suis allé pour la première fois. Parmi mes nombreux amis ma-
rocains, personne n’avait visité cette oasis lointaine, assimilée au «Sahara». A mon
sens, Zagora représentait l’oasis typique du Nord du Sahara et au-delà de laquelle je
ne m’étais jamais aventuré. Mais j’entendais bien souvent parler des « kasbahs de
M’Hamid ». Ce n’est qu’en 1967 que je pris la décision de demander aux autorités
de m’offrir toutes les commodités nécessaires au transport et de me recommander
auprès des autorités locales pour me permettre de visiter les kasbahs.

Je ne m’attendais pas à faire le trajet reliant Agdz à Zagora sur une piste anci-
enne, malgré l’assurance qu’on m’avait donnée de son réaménagement.27 Pourtant,
comme je venais bientôt de le constater in visu, la route était encore plus déplorable
qu’elle l’avait été l’année précédente et ma Fiat arriva à Zagora dans un état pitoy-
able. Heureusement le super-caïd local, un mathématicien de formation, était venu
immédiatement à la rescousse, en m’offrant une jeep pour l’itinéraire jusqu’à M’Ha-
mid. Après la nuit passée à Zagora, tôt le matin, j’ai pris le chemin pour M’Hamid
ou plus précisément Tagounite, considérée comme « la capitale» de la région de
M’Hamid. Tagounite se situe à environ cinquante kilomètres de Zagora, mais les
deux n’étaient reliées que par une piste également en piteux état, à l’instar de la route
reliant Zagora à Agdz et que seule une jeep ou un camion pouvait parcourir.

Le trajet nous a entraînés dans des plaines parsemées de pierres, puis à travers
la montagne d’Anegan, avec ses roches nues, d’une couleur brun-gris le matin et
d’un fauve vif le soir. A quelques intervalles de la route, s’étendait la bande verte
de palmiers et d’oasis. Tagounite était visible bien avant notre arrivée du fait de son
prestigieux minaret (de construction moderne). Un arc de triomphe d’un style hol-
lywoodien-mauresque d’invention française signalait qu’on était proche de la ville.
Le quartier général du caïd, était aussi bâti dans un style franco-saharien, avec des
bâtiments rouges et des tours «berbères ». Il n’y avait presque pas de végétation en
raison de la fréquence du vent shergi, qui avait détruit la plupart des plantes. Le caïd,
un jeune homme à la denture en or, s’est empressé de m’offrir un verre de thé à la
menthe, il accepta volontiers mon excuse, contrainte temps oblige. Mais il n’a pas
laissé iler l’occasion de me solliciter à un déjeuner en sa compagnie à Tagounite
après ma visite matinale à M’Hamid.

27. Cette route a été réaménagée durant 1970’s


74
Commande N° 270075 [Link]

OASIS AUX COULEURS DU DESERT

Il m’a présenté à son assistant qui devrait me guider au il de mes visites dans
certaines kasbahs où l’amazigh était la seule langue courante. A mi-chemin vers
M’Hamid, sur une piste cahoteuse, je réalisais qu’un aller-retour pour le déjeuner
dépassait toutes mes capacités. Il me fallait quatre heures pour entreprendre ce dou-
ble trajet; un intervalle de temps trop long que je n’étais pas disposé à perdre. J’ai
aussitôt fait part à mon guide que je devrais téléphoner à son chef ain de lui notiier
l’impossibilité d’honorer son invitation au déjeuner. Aussitôt arrivés à notre desti-
nation, il m’a conduit vers le seul poste de téléphone disponible et le caïd a accepté
courtoisement mes raisons.
Environ neuf mille habitants et près d’un millier de nomades en perpétuel hab-
itaient la région de M’Hamid 28. L’agriculture y était la base de l’économie locale.
Même si les céréales, les légumes et les fruits étaient cultivés, le seul produit rentable
était la récolte de datte qui atteignait seulement une moyenne de cinquante tonnes
par an. Mon guide m’a demandé quelle kasbah j’aimerais voir en premier. Face à
ma connaissance limitée de ces kasbahs car il n’existait pas de manuel qui traitait ce
genre de thématique et qui aurait pu m’éclairer, j’ai laissé le choix à mon guide, en
lui faisant part que mon intérêt penchait vers la kasbah la «plus intéressante ». Après
un moment de rélexion, notre choix s’est porté sur la kasbah Bounon, sise à un jet
de pierre de l’endroit où nous nous trouvions.

kasbah Bounou

Près de trois cents familles, quasiment toutes berbères, habitaient la kasbah


Bounon 29. Personne n’avait été avisé de notre visite. Ainsi à notre arrivée à la kas-
bah, nous nous frayâmes un chemin à travers plusieurs ruelles étroites, toutes som-
bres et complètement couvertes de toits. In ine, nous entrâmes dans un espace libre
au carrefour de plusieurs ruelles où un groupe de vieillards, avec barbes et djellabas
blanches, étaient assis à même le sol. Ils nous ont accueillis d’une manière ordinaire
et sans festivité, à la différence d’autres communautés marocaines que j’avais ren-
contrées. Fait surprenant, nous nous sommes salués sans nous serrer les mains. Il
est de coutume de serrer la main aux garçons, aux collectionneurs de tickets, aux
vendeurs et aux cireurs de chaussures.
28. Selon le recensement général effectué en 2014, le nombre d’habitants de M’Hamid est estimé à
vingt milles habitants.
29 Lors de ma visite de cette kasbah, de l’avis du cheikh seulement quinze familles y résident
encore; soit soixante dix personnes. Leurs maisons sont équipées d’électricité mais non pas en eau
potable. Une fontaine collective a été installée non loin de la kasbah pour s’approvisionner en eau.
Toutes ces familles sont assez pauvres et n’ont pas les moyens inanciers pour bâtir ou acheter une
nouvelle maison comme d’autres familles. Plusieurs maisons risquent même de tomber en ruine au il
du temps à défaut de travaux de réhabilitation. La plupart des familles ont émigré ailleurs,
75
Commande N° 270075 [Link]

MHAMID-EL-GHOUZLANE

Mon compagnon a informé les vieillards de l’intérêt de ma visite puis il leur a


adressé la question routinière, inhérente à l’âge de la kasbah. Selon le plus vieux,
cette kasbah avait été fondée par la tribu d’Ait Bounon longtemps avant le règne de
Moulay Ismail vers la in du 17ème siècle. Certes, des parties de la kasbah parais-
saient anciennes, mais lorsque j’ai essayé de distinguer des parties originelles des
autres plus récentes, mes informateurs restaient dans l’indivision sur ce sujet et ainsi
une longue succession d’arguments et d’afirmations répétitives s’ensuivaient. Fina-
lement, nous avons pris congé des vieillards, livrés à leurs opinions confuses, pour
visiter certaines maisons privées. Dans celles-ci, la salle principale était la cuisine.
Elle se situait plus ou moins au centre de l’édiice, toujours sous forme d’une salle
impressionnante, naturellement d’une grande supericie et elle était divisée en quatre
parties à l’aide d’arcs d’une taille considérable et dont la solidité de construction
conférait à la cuisine un caractère tout à fait imposant.

Je ne pouvais pas discerner l’origine et l’intérêt derrière le choix de l’architec-


ture d’une cuisine ainsi élaborée. Dans certaines maisons, il semblait que l’espace
arqué de l’étage d’en haut, était entouré de salles avec des fenêtres donnant sur la
cuisine. Parfois ces murs étaient embellis de dessins ornementaux modelés en pisé.
Deux places se trouvaient à l’intérieur de la cuisine, l’une d’entre elles, se composait
de supports en fer s’étendant sur une couche de charbon de bois sur le sol pour les
tâches gastronomiques. De l’autre côté, il y avait une sorte de four pour la cuisson
du pain; ancienne tradition mauresque. Il n’était pas de coutume pour le maître de
la maison d’acheter du pain cuit ou pétri dans la maison d’autrui. Toutefois, de nos
jours, cette tradition a pratiquement disparu dans toutes les zones du Nord du Maroc.
Même si la pâte était encore pétrie à la maison, la cuisson est l’affaire de la boulan-
gerie publique la plus proche.

Pourtant à Bounon, il semblait que même la cuisson du pain se faisait encore à la


maison. Les murs de toutes les cuisines que j’ai visitées, étaient entièrement entachés
de fumée noire. Les « chambres » à coucher et les salles de séjour avaient la forme de
petits espaces totalement sans ameublement, entourant la cuisine. Le peu d’articles
qui n’étaient pas produits au niveau local, tels les djellabas, les babouches, le thé, le
café, le sucre et le savon, provenaient tous de Marrakech et ils étaient exposés à la
vente au souk (marché) local. La production de poulets était abondante au pays, mais
c’était une denrée rare dans ce district, et les seules viandes disponibles sur le marché
étaient celles des chameaux, chèvres et moutons.

76
Commande N° 270075 [Link]

OASIS AUX COULEURS DU DESERT

Aucune école n’existait à l’époque du protectorat français; de ce fait, les enfants


de ce milieu ne recevaient aucune éducation, hormis l’enseignement dispensé par
le professeur de Quran, qui était souvent un homme avec des connaissances très
limitées. L’école que j’ai visitée, se trouvait dans une petite bâtisse isolée, loin de la
kasbah. La classe accueillait trente enfants. Au centre de son grand mur, il y avait un
portrait de Hassan II. Les autres murs étaient décorés d’images colorées d’animaux.

L’âge des enfants vacillait entre six et seize ans et les professeurs qui venaient
de l’extérieur de la région étaient payés par le gouvernement central à Rabat. La
scolarité était gratuite mais les familles des enfants devaient fournir les livres et au-
tres matériels. La raison de l’intérêt de mon guide pour la kasbah Bounon, estimée
comme la « plus importante», était la nature inhabituelle des mœurs sexuelles lo-
cales. Le sujet délicat des coutumes sexuelles mauresques nécessite qu’on l’aborde
indépendamment dans un livre, mais la réalité exceptionnelle à Ait Bounon nous a
poussés à lui réserver un très bref passage.

La conduite sexuelle dans les kasbahs repose sur une communauté étroitement
soudée, et fondée sur le respect de soi. A Bounon, on m’a appris que l’âge nuptial
pour les jeunes est entre quatorze ou quinze ans et, après le mariage, ils ne quittent
pas la maison des parents du nouveau marié. Cette coutume est rigoureusement re-
spectée sauf en cas de rares mésententes entre le jeune et les parents 30. Mon guide
n’a pas manqué d’évoquer le caractère apparemment étrange de cette tradition à
Bounon, considérée par lui comme une forme de « prostitution », bien que ceci
n’était pas toujours qualiié de commerce professionnel du sexe. Il a fait référence
aux amitiés entre des vieilles femmes, des divorcées, des veuves, appartenant à une
catégorie particulière de la tribu et les jeunes hommes célibataires de la même com-
munauté, désireux de se livrer à cœur joie à leurs affaires de cœur.

30. La moyenne d’âge du mariage dans cette kasbah est plus ou moins élevée par rapport au passé,
du fait des mutations qu’a subies la société marocaine lors de ces dernières décennies. Auparavant,
les illes fréquentaient rarement l’école. Leur rôle se limitait à s’occuper des travaux domestiques, du
travail agricole, telles la moisson, et la récolte des dattes et du blé, sans oublier la prise en charge du
bétail. Elles étaient analphabètes. De même, les jeunes, grâce au taux élevés de déperdition scolaire
et d’analphabétisme s’occupaientdu travail agricole et se mariaient tôt. Aujourd’hui, on assiste à un
changement au niveau du mode de vie des habitants. De nouvelles tendances commencent à voir le
jour. Les illes ainsi que les jeunes fréquentent de plus en plus l’école, C’est ainsi que la culture envers
le mariage tend à changer de couleur.
77
Commande N° 270075 [Link]

MHAMID-EL-GHOUZLANE

Je me suis interrogé auprès de mon accompagnateur pour savoir si ce genre de


service était rémunéré, mais ma question fut immédiatement rejetée avec un regard
réprobateur. Toutefois, il a admis que probablement les amants offraient occasionnel-
lement une pièce de tissu pour un turban ou « un petit foulard » en guise de cadeaux.
La tribu est unanime à condamner ce genre d’immoralité et les noms des femmes
coupables étaient généralement dissimulés. Ils étaient tenus secrets, car ces dernières
opéraient dans une extrême discrétion. Les jeunes hommes impliqués étaient plus
enclins à bavarder entre eux et ils étaient devenus de ce fait connus de tout le monde.
Au cours de ma visite à M’Hamid, la kasbah Bounon, ou plutôt une de ses petites
parties, donnait l’unique exemple de ce genre de relâchement sexuel. Certains de ces
jeunes hommes « coupables », qui n’étaient pas traités de brebis galeuses, m’ont été
montrés prudemment du doigt. La vieille génération les méprisait peut-être, mais
vraisemblablement les jeunes Bounonois considéreraient ce comportement naturel
et réaliste.

kasbah Talha Chorfa

Une partie de la beauté de la kasbah Talha Chorfa, a dû disparaître avec ses tours
détruites à cause des guerres ou ruinées par l’usure du temps. Mais elle conservait
malgré tout un certain attrait au milieu de ses longs palmiers dattiers. Cette kasbah
devait avoir trois cents soixante ans remontant ainsi à l’époque du règne de Moulay
Ismail. Il est rapporté que l’acacia ou Talha, arbre dont dérivait son nom, avait été
planté au centre de son site. Ses fondateurs étaient des shorfas alaouites (pluriel de
shérif); descendants du Prophète Muhammad de la lignée de la famille alaouite et qui
règne depuis la moitié du 17ème siècle. Mais en présence de milliers d’Alaouites au
Maroc, le privilège et les distinctions qui émaneraient de cette noblesse, demeuraient
purement théoriques.

Toutefois, des descendants alaouites attachés au Shérif Moulay Omar de Taf-


ilalet, le propre fondateur du marabout de la kasbah, habitait encore la kasbah Talha
Chorfa. Une soixantaine de familles ou plus qui résidait dans la kasbah vivait de
leurs terres. Le titre de noblesse des femmes de familles shorfas leur procurait le
privilège de rester à la maison, et les dispense même de puiser l’eau à l’extérieur
du puits collectif, sauf en cas, de circonstances exceptionnelles. Pendant que la plu-
part des hommes shorfas sont mariés à des Shérifates, descendues directement du
Prophète, un certain nombre de femmes sont d’un rang moins nobles, et elles ont de
ce fait la permission de sortir de la maison et même de travailler hors de chez elles.
Mais leurs illes, à l’instar des Shérifates ne sont pas autorisées à fréquenter l’école.

78
Commande N° 270075 [Link]

AVANT-POST DU DÉSERT

La moyenne d’âge du mariage pour les deux sexes est ixée entre quinze et
seize ans 31. Il est rapporté que le rapport sexuel pré-marital est soi-disant rare, car
les shorfas adhèrent d’une manière stricte aux codes moraux que les autres membres
des familles moins nobles. (Ma propre connaissance des mœurs des familles « pres-
tigieuses», tels les shorfas et les ulémas (théologiens) m’a laissé penser que la pré-
tendue abstinence est une iction et la réalité en est une autre, exercée avec habileté
dans le secret). La survie de l’institution des shorfas et du maraboutisme est souvent
considérée comme indice de l’esprit rétrograde du Maroc. Néanmoins, l’existence
des shorfas n’est que signe de la pérennité d’une classe privilégiée à la manière de la
persistance du Brahmine en Inde ou de l’ancienne aristocratie anglaise et française.

Le maraboutisme, établissement de « saints» agréés est un trait distinctif du


mode de vie religieux des Marocains qu’on ne peut contester ni bannir, comme étant
un symptôme d’affaiblissement. Des égards sincères sont rendues à la mémoire et la
doctrine de certains saints par les pauvres et les personnes non instruites. Le fait que
le maraboutisme est souvent profané et perverti pour les gains inanciers et politiques
qu’il génère n’est pas sufisant pour discréditer totalement l’institution. La kasbah
avait sa propre petite mosquée. Son intérieur, n’était orné que de quatre colonnes.
Les enfants recevaient leur éducation quranique à la mosquée32 mais pour leur ensei-
gnement séculaire, un bâtiment d’école isolé offrait ce genre de service.

La récolte des dattes, qui constituait la principale source de revenus de la kas-


bah, n’était pas destinée à la vente collective comme il est de coutume dans les
communautés modernes – mais cette vente se faisait d’une manière individuelle au
marché local. Les acheteurs étaient des petits commerçants qui procédaient ensuite à
la revente aux grands commerçants du Nord, essentiellement de Marrakech. Le prix
courant tournait autour de cinquante francs le kilo. La datte est un fruit périssable
qui devient rapidement aigre. Mais les shorfas ont un système de stockage eficient,
sachant que la datte est la source principale d’alimentation durant les mois d’hiver
pour un grand nombre d’habitants résidant au Sud du Maroc, et sa préservation est
d’une importance capitale.

31. La moyenne d’âge du mariage des jeunes et des illes est élevée. En vertu des mutations qu’a
subies la société marocaine, rares sont les illes qui se marient avant l’âge de 18 ans même si de tels
cas persistent encore.
32. L’ancienne mosquée a été bien rénovée. Les enfants ont déserté l’école quranique pour une autre
école gouvernementale et que fréquentent aussi les enfants d’autres kasbahs non lointaines, et ce sur
la route menant vers le centre de M’Hamid-el-Ghouzlane.
79
Commande N° 270075 [Link]

MHAMID-EL-GHOUZLANE

Les shorfas ont ainsi aménagé des espaces dédiés aux magasinages des dattes
dans les parties hautes de leurs maisons, connues sous le nom d’igaifa qui se com-
posent de rayons de feuilles de palmiers rangées l’une sur l’autre. On m’a appris
que la température et l’humidité restent à un niveau plus ou moins constant sur ces
rayons durant toutes les saisons et que les dattes conservées dans ces conditions sont
consommable pour trois ans.

kasbah Ouled Driss

A M’Hamid se trouvaient certaines kasbahs les plus anciennes. On dit que la


kasbah Ouled Driss avait environ trois cent ans, elle était assez vaste pour abriter
trois cent soixante dix familles. Les tours, sans doute restaurées, embellissent en-
core l’édiice33. Les Ouled Driss ne sont pas des Berbères, mais de race arabe, qui se
répartissent en deux catégories: l’une « naturelle »; c’est à dire des Arabes à la peau
purement claire, ou «Drawa »; des Arabes originaires des frontières du leuve Draâ,
d’un teint plus foncé que celui des Arabes « purs ». Même si les deux groupes avaient
vécu dans la même kasbah pendant plusieurs générations et qu’ils étaient à la fois
Arabes et Musulmans, le fait de se marier entre eux n’était pas imaginable. Mani-
festement, le racisme, n’est pas l’apanage des sociétés européennes ou américaines.
Etablir une comparaison entre les habitants de la kasbah et les Américains du Sud ou
des Etats « racistes », trouve sa raison d’être dans l’état d’esprit anti-drawa, fondé
sur leur passé d’esclave au service de leur confrères « blancs », un stigmate qui les
rabaissait aux yeux des descendants des Arabes «purs».

La prostitution est quasi inexistante dans les kasbahs. La liberté sexuelle n’est
pas tolérée dans une communauté aussi renfermée où le mariage est encore assujetti
à l’ancienne tradition. Le jeune homme ne connaît pas sa iancée qui est toujours
choisie par sa mère. Le charme physique ou la compatibilité mentale des jeunes pré-
tendant au mariage ne sont pas les seuls critères de sélection d’une ille pour son ils.
Mais le statut social et inancier de la famille de la ille demeure indéniable. Dans
une société conservatrice où les deux sexes ne se côtoient pas ou ne partagent pas les
même espaces et préoccupations, le choix d’un partenaire se trouve ainsi rigoureuse-
ment restreint.

33. De l’avis du Cheikh de la kasbah, quarante cinq familles abritent encore cette kasbah; soit cent
cinquante personnes. Plusieurs familles ont émigré ailleurs ou quitté la kasbah pour bâtir de nouvelles
demeures à côté de l’ancienne bâtisse. Plusieurs maisons non habitées sont tombées en ruine. Comme
auparavant, le mariage mixte n’est pas encore toléré entre les Arabes « purs » et les «Drawas ». Les
deux communautés, même, s’ils cohabitent ensemble dans la même kasbah, adhérent encore, cha-
cune, aux codes instaurés par leurs tribus respectives.
80
Commande N° 270075 [Link]

AVANT-POST DU DÉSERT

En outre, le choix d’une femme au Maroc ne repose pas principalement sur le


désir sexuel. Son rôle essentiel est celui d’une mère, d’une femme de charge et celui
d’un compagnon de coniance. Ma visite s’est déroulée le vendredi à la kasbah Ouled
Driss. Dans l’étroite rue où se trouvait la mosquée, une marée d’hommes a surgi à
la in du culte de l’après-midi. Je me suis posé la question sur le nombre de citoyens
locaux présents à la prière. La réponse ne s’est pas fait attendre; «Tout le monde et
point d’exception». Ils prenaient l’habitude de fréquenter régulièrement la mosquée
dès l’âge de onze ans, pour durer toute la vie.

Le paysage de la dernière partie de notre parcours à la kasbah El Ghouzlane


(les Gazelles), sur la route, était différent, il n’y avait ni rochers, ni nids de poules,
mais un décor « désertique» mais amical. Les dunes de sable mouvantes étaient
d’une couleur en or, entourant une oasis verte de palmiers dattiers tirant leurs troncs,
droit vers le ciel bleu. Le trait peu habituel de l’entrée de cette kasbah, était le fait
que le mur n’était pas totalement dressé de manière droite, mais construit en forme
ovale saillante. Je me suis retrouvé pour la première fois, devant une chose pareille.
Malheureusement, personne ne pouvait m’éclairer sur le choix de ce penchant peu
commun. La porte d’accès était authentiquement ancienne et d’une dignité sobre.
La mosquée était le premier objet de ma visite au sein de la kasbah. Elle était d’une
grandeur considérable, avec sept nefs, portant chacune huit colonnes non rectangu-
laires comme de coutume dans les mosquées des kasbahs du Sud. Mais elles étaient
rondes, avec une allure très solide. A proximité du mihrab, la mosquée disposait
aussi, d’un minbar, la chaire du prêcheur, d’une couleur rouge et ornée d’un simple
dessin blanc et noir. Elle devait avoir trois cent ans environ, et elle serait probable-
ment façonnée durant le règne de Moulay Ismail 34. Cette structure en bois était aussi
très ancienne et contrairement à la majorité des minbars marocains, elle avait sur la
façade une petite porte pour laisser passer le prédicateur avant de gravir les marches
de la petite plateforme pour prononcer « le prêche ».

Fondée par la tribu Shleuh des Ait Ougharda, la kasbah El Ghouzlane, devait
avoir six cent trente neuf ans, une donne conirmée à travers les entretiens avec tous
les vieillards que j’ai rencontrés. Elle remontait au début du 14ème siècle lors du
règne de la dynastie mérinide. La conirmation de la véracité de cette date n’avait pas
été une tâche aisée, et parmi les agents d’autorité que j’ai interrogés plus tard à mon
retour au Nord, l’ignorance sur ce sujet était de mise. Manifestement, les habitants
autochtones de la kasbah ont hérité et transmis certaines notions ictives ou légen-
daires, généralement admises pour conforter leur prétention.

34. Cette ancienne kasbah est abandonnée et des brèches sur son toit risquent d’accélérer son effon-
drement au il du temps. Une nouvelle mosquée, construite selon les normes urbaines, a été construite
en face de cette kasbah.
81
Commande N° 270075 [Link]

MHAMID-EL-GHOUZLANE

Même si la kasbah avait été construite par les Berbères, elle était depuis lors oc-
cupée entièrement par les Arabes « blancs » et les Arabes noirs Drawa. On disait que
les fondateurs berbères, avaient abandonné la kasbah juste après son achèvement. A
nouveau, cette brève information restait encore invériiable, mal fondée et laissait
des zones d’ombres qui planaient sur les circonstances du passage de la kasbah de la
main berbère à la main arabe.

Cet événement aurait probablement été la résultante de la guerre et la conquête


dont les arabes étaient sortis victorieux. Au moment de ma visite, environ trois cent
familles habitaient la kasbah. Le cheikh était la première source d’informations dans
la plupart des kasbahs, et la visite de sa maison était impérative pour rencontrer d’au-
tres personnes et étayer ses données. Le cheikh à El Ghouzlane35 m’a reçu dans la «
salle» d’entrée; elle n’avait pas d’égal ailleurs, sauf à M’Hamid. Elle était de deux
hauts étages avec un toit de troncs de palmiers haut d’environ quinze à vingt pieds,
et « divisée » par des arcs pesants en colonnes d’une apparence fort décorative.

Le cheikh prétendait que sa maison avait trois cent quarante ans, une donnée
vraisemblablement correcte. Le rassemblement dans sa maison était présidé par
l’homme le plus vieux; un homme âgé de quatre vingt dix neuf ans et les autres
membres avaient entre soixante dix et quatre vingt ans. Hormis notre hôte, personne
n’a prononcé aucun mot et nous étions assis sur des couvertures à ras de terre dans
une salle sans meubles. A côté des vieillards, deux petits garçons de six ou sept ans,
peut-être des ils ou des petits-ils de l’hôte, se tenaient assis écoutant la conversation
avec une crainte quasi religieuse sans rien comprendre. Loin de la maison du cheikh,
j’ai rencontré des habitants moins âgés de la kasbah. J’ai pris l’habitude d’animer des
conversations à certains carrefours dans les étroites ruelles. De tels coins étaient des
espaces exclusivement libres où certains hommes échangeaient leurs opinions à leur
guise, totalement impassibles.

35. De l’avis du Cheikh de la kasbah, cent quatre familles résident encore dans son enceinte, soit mille
deux cent personnes. Certaines autres familles ont construit leurs nouvelle maisons tout près du ksar.
D’autres ont émigré du fait, notamment, des années de vaches maigres qu’a subies toute la région
durant les années 1980 essentiellement. Ces familles sont toutes pauvres et se nourrissent des produits
de leurs terres et du pâturage. Au sein du ksar se trouve juste deux petites boutiques pour la vente de
produits alimentaires. La maison quoranique est délaissée et risque de s’effondrer. Certaines maisons
délaissées et abandonnées sont déjà tombées en ruine.
82
Commande N° 270075 [Link]

AVANT-POST DU DÉSERT

Un des aspects particulier de la kasbah que je trouvais assez irritant était que,
à chaque moment, un troupeau de moutons et de chèvres s’élançait à travers la rue
extrêmement contiguë, soulevant un nuage de poussière qui ne se dissipait pas avant
le passage d’un autre troupeau. Le bétail ne trottait jamais d’une manière ordinaire,
mais il s’élançait comme s’il était pourchassé par des loups. Ils n’étaient en fait, di-
rigés que par un petit garçon ou une petite ille. In ine, j’ai trouvé le courage de me
plaindre de ces assauts qui mettaient à mal la quiétude de notre échange. Mais mes
auditeurs n’arrivaient pas à comprendre la cause de mon irritation et m’ont fait savoir
que les animaux étaient conduits aux pâturages ou de retour à la bergerie. Leur expli-
cation manquait de conviction, ce qui me laissait déduire que les jeunes bergers riv-
alisaient à travers ces courses dans les rues de la kasbah en guise de divertissement.

J’ai enin quitté les coins des rues pour visiter certaines maisons de la kasbah
et j’ai appris au cours des conversations quelques faits essentiels sur le système ju-
ridique régissant les kasbahs locales. Des sujets «d’intérêt personnel»; tels le mar-
iage, le divorce, l’héritage ou la propriété privée, relevait de la juridiction du kadi
de Tagounite; c’est-à-dire le juge traditionnel de la loi islamique. Les délits, tels les
vols, les agressions ou les meurtres faisaient l’objet d’une enquête traitée par le caïd
à Tagounite; un agent séculaire nommé par le gouvernement, assumant sa fonction,
même dans sa forme classique, à l’instar d’un magistrat d’instruction en France.

Depuis le bureau du caïd, certaines affaires étaient renvoyées devant le Hakim


Sadad; autrement dit le juge exécutif à Zagora ou à Ouarzazate. En somme, un kadi
devait être sollicité plus souvent qu’un Hakim Sadad, en raison de la rareté des
crimes, et les commandements quraniques, réglementaient encore une grande partie
de la vie quotidienne des autochtones. Le vol, l’agression et le viol, étaient des délits
non connus. L’alcoolisme était encore considéré comme un comportement anti-is-
lamique dans les kasbahs, même si dans les villes telles que Casablanca, Rabat, ou
Tanger, beaucoup de gens avaient l’habitude de consommer de l’alcool. On ne ren-
contrait jamais personne dans la kasbah en train de fumer une cigarette. En fait, le
seul fumeur que j’ai connu lors de ma visite dans toutes les kasbahs de M’Hamid
n’était autre que l’assistant du caïd et mon propre compagnon.

83
Commande N° 270075 [Link]

MHAMID-EL-GHOUZLANE

Il était un fumeur patenté, inconscient de l’effet néfaste de cette habitude sur


sa propre réputation auprès des citoyens sous son administration, qui considéraient
l’acte de fumer comme « irresponsable, antireligieux et nocif». 36 La kasbah disposait
d’une mosquée et d’une école où les illes constituaient une petite minorité, mais leur
simple présence, était un fait révolutionnaire. L’éducation des femmes, la mixité en-
tre illes et garçons, ainsi que la sortie des petites illes de leurs maisons, marquaient
une rupture radicale avec les anciennes traditions mauresques, africaines et arabes.
Le père de l’une des écolières m’a parlé de son expérience avec sa mère et sa femme.
Il avait eu beaucoup de mal à les persuader de laisser sa ille partir à l’école; « Même
au Sud, la majorité des illes reçoivent maintenant une éducation moderne, et bientôt
les jeunes hommes, seront peu enclins à se marier avec des illes illettrées. Ma ille
doit être instruite, ne serait-ce que pour trouver un mari » m’avait-il expliqué .37

Sans manquer de courtoisie, je me suis efforcé de décliner l’invitation à déjeun-


er de l’hospitalier caïd de Tagounite. Ainsi je m’attendais à partir sans avoir déjeuner,
or à l’approche de midi, mon guide, l’assistant du caïd, a ordonné au chauffeur de
nous conduire vers la petite enceinte fortiiée du quartier général administratif de la
région, composée de plusieurs bureaux et de baraques des gardiens. Ensuite, il m’a
informé que nous allions s’arrêter à la maison du premier chaouch ou du gardien.
Ayant pris connaissance que je n’irais pas à Tagounite, il m’avait invité à déjeun-
er avec mon guide dans ses propres quartiers. Cette invitation inattendue, revêtait
l’aspect typique de l’hospitalité mauresque. Je ne m’attendais pas à un repas faste,
en raison du mode de vie assez simple du « petit agent », et sa préparation hâtive
nécessitait des ressources plus prodigues que ne pouvait le permettre le petit avant-
poste du désert. Notre hôte, un ex-soldat âgé, nous a reçus dans la cour de l’enceinte
fortiiée, puis nous fûmes conduits à sa maison, ayant l’aspect d’une salle de séjour
- et à coucher, d’un haut plafond, à angle droit.

36. En 1982, un arrondissement a été crée à M’Hamid. Ainsi, les sujets auparavant renvoyés à
Tagounite sont désormais traités par le caïd à M’Hamid. Celui-ci procède à traiter, entre autres, les
problèmes et doléances des habitants. Les sujets d’« intérêts personnels », tels le divorce, le mariage,
et traités auparavant devant le juge de la loi islamique à Tagounite sont renvoyés à Zagora au tribu-
nal instauré à cet effet, Zagora étant la capitale de la région. De nouvelles tendances s’enracinent,
comme on assiste à un changement au niveau des mœurs. La jeune génération s’attache de moins en
moins aux anciens us et coutumes. Des cas de vols de chameaux restent fréquents. La consommation
d’alcool et de tabac est de plus en plus visible et constitue même l’habitude quotidienne de certains
habitants.

37. Non loin de cette mosquée se trouve une école mixte que fréquentent les illes aussi bien que les
garçons de la kasbah. C’est une école primaire. La scolarisation demeure gratuite. L’âge moyen pour
le mariage, en général s’est élevé à dix huit ans même si des cas particuliers de mariage avant cet âge
restent fréquents.
84
Commande N° 270075 [Link]

AVANT-POST DU DÉSERT

Contre toute attente, elle était meublée: un tapis était déployé sur le sol nu,
une petite table se trouvait au milieu, un petit canapé sur lequel on m’avait invité à
m’asseoir et une paire de coussins qui servaient de places pour les autres invités au
grand déjeuner. Il y avait aussi deux lits de fer, et sur l’un d’entre eux, était entassée
une collection d’ameublements en ibre. La présence d’un invité au Maroc indui-
sait constamment l’invitation d’autres invités, et trois amis du chaouch s’étaient mis
également à table. Sans se joindre à nous, l’hôte s’était livré à superviser lui-même
les dispositions. Le repas était copieux et d’une qualité hautement surprenante; un
plat de viande de mouton avec des amandes, suivi d’un autre plat de couscous à base
de viande de mouton et de grands raisins. Les verres de thé à la menthe de rigueur
s’en suivaient. La personne qui a payé les frais du repas m’est restée méconnue. Mais
j’espérais que le caïd allait rembourser le chaouch pour l’argent qu’il avait dépensé,
car la nourriture que les invités avaient consommée, l’aurait probablement comblé
pour la semaine entière.

J’ai visité une ou deux autres kasbahs à M’Hamid et cela a conirmé mon im-
pression qu’elles n’avaient rien d’original ou authentique à offrir au niveau histori-
que ou architectural. Un ou deux traits les distinguaient de la plupart des autres
kasbahs que j’avais visitées. Elles étaient toutes anciennes et semblaient tirer leur
origine du début de la période de la dynastie alaouite; entre la in du 17ème siècle et
le début du 18ème siècle. Les kasbahs que j’avais visitées à Skoura appartenaient à
des particuliers ou à des fermiers héritiers de familles anciennes.

Les kasbahs de M’Hamid n’étaient des propriétés individuelles mais des struc-
tures communales, fondées et occupées par une tribu, et de ce fait, authentiquement
tribales. Certes cette réalité conférait aux kasbahs, une situation économique con-
fortable ou rétrograde, ou un statut plus ou moins démocratique, mais ce genre de
jugement demeurait l’un des plus délicats et sans importance. Les facteurs régissant
le mode de vie des kasbahs de M’Hamid, de Skoura et d’autres régions oasiennes,
étaient le climat, les types de travail disponible, la fertilité de la terre et par-dessus
tout, les coutumes et les règles héritées d’un passé islamique et mauresque ancien.

85
Commande N° 270075 [Link]

MHAMID-EL-GHOUZLANE

A M’Hamid, elles représentaient encore la loi en vigueur. Mais bientôt, elles


subiraient probablement l’impact du modernisme, du sécularisme, avec l’arrivée des
vêtements occidentaux, et inalement du tabac et de l’alcool; une transformation per-
ceptible dans tout le Maroc et probablement dans la plupart des régions d’Afrique.
Casablanca, Tanger et le nouveau Rabat avaient déjà perdu beaucoup de leur ancien
héritage et, avec cette perte, la courtoisie, formalité et vigueur morale, distinctives de
l’ancienne culture du Maroc, commençait à s’effondrer. M’Hamid, moins exposée
aux inluences modernes remodelant l’Afrique, en raison de son isolement persistant
jusqu’à nos jours, demeure encore un espace naturel d’anciennes vertus. Ceci était
peut être l’une des raisons du profond sentiment de bonheur, qui m’a envahi lors de
ma visite de ces kasbahs de M’Hamid, sans égard pour leurs attraits historiques ou
autres.

86
Commande N° 270075 [Link]

87
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

SKOURA

Je me rendais souvent à Skoura, qui est une palmeraie ou plutôt une oasis située
à une petite journée d’Ouarzazate, à travers un terrain vague, pierreux et longeant
dans sa grande partie le leuve Dadès. Mais je n’avais jamais éprouvé le désir d’y
rester. Partout au Sud du Haut Atlas, un nombre indéniable d’oasis ressemblaient à
Skoura. Cette ville n’avait aucune distinction ni charme particulier. Le plus célèbre
était son avant-poste à l’Est, Elkalaâ Mgouna, car elle comprenait de grandes planta-
tions de roses. A droite sur la principale route, se trouvait un édiice inconvenant de
couleur rouge et de style victorien avancé (mais de construction française); l’usine
où les leurs étaient transformées en attar la plus sollicitée des roses.

Cette région regorgeait de kasbahs, notamment le long des leuves Todra, Draâ
et Dadès, elles s’élevaient du sol comme des champignons après la tombée de la
pluie. Elles semblaient toutes pittoresques, mais assez nombreuses pour que le voya-
geur s’arrête pour visiter chacune d’entre elles. Les kasbahs à voir de la route prin-
cipale sur le chemin aller-retour à Skoura semblaient moins intéressantes que celles
d’Ouarzazate et de Tinghir. J’avais la ferme certitude que la région pullulait de kas-
bahs gigantesques, mais il était nécessaire d’entreprendre des expéditions spéciales à
partir de Skoura.A cette in, j’ai saisi les autorités à Rabat, pour intégrer Skoura dans
mon itinéraire, qui ont à leur tour sommé courtoisement le caïd local de me loger, en
l’absence d’hôtel dans la région.

Skoura est située dans la plaine, en pleine campagne, et hormis une douzaine de
boutiques villageoises, elle ne se composait que de la résidence du caïd, ses bureaux
et des gardes du corps. Le tout était construit par les Français dans un «style saharien
» typique, avec des portes frontales « berbères » théâtrales, des tours inclinées, des
crénelassions; en un mot, le type d’architecture rendu immortel par les ilms du Beau
Geste des années 192038. A mon arrivée à huit heures du matin, j’étais surpris par les
cohortes d’ânes, de chèvres, de mulets, de moutons et les gens à pied ou à bicyclette.

38. Au cours de ces dernières décennies, Skoura a connu un épanouissement remarquable au niveau
88
Commande N° 270075 [Link]

SITE DES DINOSAURES

Dans la petite cour en face des bureaux du caïd, une grande foule était en at-
tente. A l’intérieur, la salle d’entrée, regorgeait d’hommes patiemment accroupis par
terre, au point que l’espace était archicomble. Presque tout le monde, portait le vête-
ment du terroir; djellaba, turban et babouches. Quelques personnes âgées portaient
même des dagues argentées sur leurs hanches. Cette foule n’observait pas une grève
générale ni ne participait à un soulèvement populaire. C’était tout simplement le
jour du souk hebdomadaire, le marché, qui coïncidait par hasard avec le jour de mon
arrivée - le choix de ce jour n’était pas du tout judicieux. Partout au Maroc, les jours
de souk sont considérés comme un événement majeur, dans la vie de chaque localité
rurale. La ville ou le village où se tient le souk hebdomadaire devient par la force des
choses le marché pour toute la région. Chaque paysan, ils, père et peut-être femme,
vont au marché même si cela nécessite de parcourir une distance de vingt miles ou
plus, sur une mule, un âne, une bicyclette ou à pied. Le souk n’est pas seulement un
lieu de vente et d’achat, mais aussi un lieu d’accueil des proches, des amis et surtout
un lieu d’échange et de bavardage.
Bien qu’une minorité seulement ait la chance de voir le caïd, avec un mince
espoir d’exposer ses problèmes, il y avait toujours des cheikhs et autres hommes
d’honneur que le caïd était obligé de recevoir personnellement. Ainsi, une visite qui
coïncide avec le jour du souk ne ferait point plaisir au caïd débordé. Contre toute
attente, le caïd m’accueillit sur le champ, et me prévint que dans sa résidence au-
delà de la rue, un mokhazni allait me servir le petit déjeuner. Il m’a aussi demandé
si je désirais visiter les kasbahs, il s’arrangerait pour qu’un guide m’emmène visiter
une kasbah dans la matiné[Link] pourrait admettre sur le champ que, dans un rayon de
vingt miles environ autour de Skoura, certaines kasbahs étaient très agréables. Il était
impossible d’obtenir des données historiques ou artistiques précises à leur propos et
une archive exact, une trace écrite semblait inexistante. Pourtant, des experts mod-
ernes, sont unanimes sur le fait que l’architecture des kasbahs de Skoura relétait le
style berbère imité de Sijilmassa; l’ancienne capitale du désert, sur le même site que
la ville de Risani aujourd’hui.

Ces kasbahs étaient construites dans le même style qu’au 15ème et 16ème siè-
cles, bien longtemps après la disparition de Sijilmassa. Celle-ci, dans sa forme la
plus moderne de Risani; lieu de naissance de la famille alaouite actuelle, était une
capitale occidentale, d’une certaine importance, mais on ignorait une grande partie
de son histoire ancienne. Il semble que la tribu Botr des Berbères Miknassa, s’était
établie là-bas au milieu du 8ème siècle.

urbanistique et touristique. Elle regorge d’une variété de maisons d’hôtes bien équipées et aux normes
d’hôtels bien classés.
89
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

Entre 772 et 977 AD. elle était gouvernée par la tribu Banu Midrar, devenue
un centre jouissant d’une certaine aura politique et économique. Située au bord du
désert, elle servait de poste de relais convenable pour les caravanes, et hébergeait
des commerçants ou leurs agents venant de l’orient. Elle était aussi un centre pour
les pèlerins en route à la Mecque, ce qui lui a permis de développer une notoriété
religieuse distinctive, ainsi que sa propre identité culturelle. Au milieu du 11ème
siècle, elle a été conquise par Abdallah Ibn Yassin, l’un des fondateurs de la dynas-
tie des Almoravides. Deux cent ans après, elle a été prise par les Béni Marins, ou la
dynastie des Mérinides. Entre le 8ème et le 11ème siècle, elle s’est déclarée capitale
d’un royaume indépendant, qui s’étendait aussi loin que le leuve Draâ au Sud et la
ville de Fès au Nord. Les raisons de sa disparition à la in du 14ème siècle ne sont
pas nettement claires, bien qu’on considère que c’était dû à l’écroulement du barrage
principal sur le leuve Ziz. Le fondement de la kasbah de Risani (au cœur de l’anci-
enne Sijilmassa) par la nouvelle dynastie alaouite au milieu du 17ème siècle, était à
l’origine de son rétablissement.

On dit que Skoura est la première oasis dans laquelle les exilés du Sijilmas-
sa trouvaient refuge, et c’est là qu’ils continuèrent à imiter le style qu’ils avaient
développé dans leur capitale d’origine. Aussi, on dit que les habitants de Skoura
avaient hérité de Sijilmassa la igure de parole relevant de « la ville », dès lors qu’ils
y régnèrent ainsi que leurs habitudes plus rafinées que celles, assez rudes, des gens
des autres oasis. Un aspect distinctif des kasbahs de Skoura, comme dans la plupart
des kasbahs du Sud, est le « contraste », pour ne pas dire la contradiction qu’elles
révèlent entre leurs façades externes et internes.

Les maisons privées dans les villes marocaines n’ont, en pratique jamais, une
façade propre à la manière européenne, mais seulement des murs sans fenêtres. A
l’intérieur cependant, elles ont des patios hautement ornés, enrichis par des piliers
et des colonnades arquées, des linteaux en bois sculpté et d’autres exemples d’un
décor architectural prodigue. Pourtant, les kasbahs du Sud du Haut Atlas sont, en
apparence, l’un des édiices les plus impressionnants encore en existence. Avec leurs
remparts, les toits crénelés, les tours efilées, le plan global complexe, la splendeur
et la majesté, elles sont comparables aux châteaux médiévaux les plus remarquables
en Europe et au Moyen Orient. Cependant, une fois les façades au style romantique
franchies, vous vous trouvez dans un monde différent. Comme la plupart des kasbahs
sont construites en pisé, leurs murs sont souvent issurés et il est vraisemblable que
des tas de blocaille poussiéreuse traînent partout, non seulement au grand air, mais à
l’intérieur des structures, supposées constituer des salles.

90
Commande N° 270075 [Link]

SITE DES DINOSAURES

Au lieu d’un plan bien déini, comme ce fut le cas dans les maisons des villes,
avec un patio interne, la plupart des kasbahs se déclinent en une série accidentelle
de petites cours, de passages détournés et de coins obscurs, de salles établies comme
par hasard. Bien qu’il existe un but pratique derrière cette apparente absence de plan,
l’esthétique entre à peine en jeu. La présence inévitable du bétail à l’intérieur de la
kasbah élimine toute frontière entre les êtres humains et les animaux. Une chèvre, un
mouton ou des poulets se présentent aussi d’une manière naturelle dans une salle de
séjour qu’un enfant, un chien ou un chat. A l’exception de quelques kasbahs isolées,
propriétés de cheikhs très cossus ou magnats, tel el-Glaoui, les kasbahs qui ennoblis-
sent le paysage de ces oasis, se présentent sous forme de façades imposantes, avec
salles et passages, témoin de la frugalité dans tous ses états. Un constat de taille était
l’absence lagrante de meubles ou de toutes autres commodités. Mais les gens qui
habitent dans ces milieux modestes cultivent un sens de l’hospitalité extraordinaire
et une dignité irréprochable, archétype d’un mode de vie marocain au passé.

Toundoute était l’une des kasbahs les plus majestueuses de Skoura. Elle constit-
uait justement un maillon dans la chaîne étendue des conglomérations des édiices
semblables à un château, chacun d’entre eux était en fait une kasbah à part entière,
visible de ces voisines, mais tout à fait isolées. Toutes ces kasbahs ressemblaient à
des petites villes médiévales, plutôt qu’à des domaines particuliers. Elles avaient
toutes des murailles protectrices et un grand nombre de tours. Mais celles-ci étaient
rarement plus hautes que les bâtiments qu’elles étaient censées surveiller. Comme
toutes les kasbahs mauresques, elles avaient seulement des tours à angles droits, et
non les tours rondes, spéciiques à tant de châteaux européens et à certains édiices
du Moyen Orient. La kasbah de Toundoute était la propriété du Thami-el-Glaoui,
le pasha de Marrakech. Mais après l’achèvement de l’Indépendance du Maroc, elle
lui avait été conisqué au proit du gouvernement. Le Glaoui devait l’avoir spolié à
son ancien propriétaire; cette modalité d’acquisition n’était pas rare au il de l’his-
toire mauresque. Ses tours massives et ses crènelassions de couleur blanche lui con-
féraient un certain rapport avec la kasbah du Glaoui à Telouate.

Mon guide était un jeune de dix huit ans, choisi par le caïd, pour sa parfaite
connaissance de la kasbah. Etant Berbère, il ne parlait presque pas la langue arabe
et seulement une douzaine de mots de français. Sa présence n’était pas, à vrai dire,
nécessaire. Comme à Toundoute, les notables locaux, que le caïd avait prévenus de
ma visite imminente m’attendaient déjà. En entrant à travers une grande porte avec
entrée libre, ma voiture avait fait halte dans un endroit qui s’apparentait à une cour
de cérémonie, bordée de bâtiments à l’air solide, d’un style plus imposant que ceux
de la majorité des kasbahs.
91
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

Mon jeune guide a salué mes hôtes, le cheikh et quelques notables, vêtus de
djellabas blanches et turbans, avec un baise-main, en s’inclinant profondément
devant eux. Parmi l’assemblée, un mokhazni nommé gardien du domaine par les
autorités, habillé d’un pantalon et d’une chemise kaki, se distinguait des autres. Le
jeune garçon l’a salué avec révérence et l’agent d’autorité a réagi avec une étreinte.
Le gardien n’était autre que le père du jeune, qui revenait juste à la maison, après les
mois d’absence des vacances scolaires d’été. La kasbah était censée avoir cent vingt
ans, mais elle était probablement plus récente. La date n’importait guère, car toutes
les grandes kasbahs, quelle que fut la date de leur fondation, étaient bien similaires.

Les anciennes kasbahs de la région de Skoura étaient construites à l’origine par


des chefs de clans de différentes tribus, comme résidences privées mais à travers le
temps, elles avaient subi les à-coups des assauts des ennemis et des conditions cli-
matiques. Si parfois, elles avaient résisté à ces attaques, elles y avaient succombé la
plupart du temps. Les bâtiments et les tours tombées en ruine étaient soit abandon-
nées, soit reconstruites dans un style authentique. J’aurais aisément avancé, que cette
partie visitée de la kasbah, avait été construite par El-Glaoui et non par son fondateur
d’origine, comme me disaient mes hôtes. Après en avoir pris possession, il l’avait
remanié pour son khalifa, son représentant dans un style typique de la grandeur d’el-
Glaoui, et adopté pour la plupart de ses kasbahs. Elle se composait d’une cour interne
spacieuse, avec des arcs en colonnes et un étage carrelé. Mais l’édiice majestueux
était vide et sans meubles. Le mokhazni qui assurait sa garde habitait dans un bâti-
ment avoisinant avec sa femme et ses enfants dont mon guide était l’ainé39. Ce jeune
homme, joyeux et bavard au cours de notre trajet en voiture de Skoura, gardait la
maison et n’est réapparu qu’au moment de mon départ lorsqu’il ouvrit la porte fron-
tale de sa maison et m’a fait ses adieux avec un salut de la main. Les fermiers et leurs
familles habitaient les autres bâtiments plus simples et modestes de la kasbah.

Lors d’un après-midi, j’ai fait un tour dans la kasbah d’un cheikh, de style mod-
erne, située à quelques miles du Skoura. Il a abandonné le mode vestimentaire au-
tochtone; un comportement qui n’était pas légion parmi les propriétaires fonciers de
la région. Le cheikh portait un blue-jeans, une chemise moderne et des sandales au
lieu des babouches habituelles. La kasbah qu’il avait héritée de son père était grande
et se composait d’un nombre de bâtiments à tours, avec un style traditionnel. Elle
renfermait une annexe de surcroît peu habituelle et qui valait la peine.

39. Dès l’Indépendance, cette kasbah a été désertée et abandonnée. Le mokhazni, nommé gardien de
la kasbah a quitté les lieux dès 2007. Faute d’entretien, de travaux de restauration et de réhabilitation,
elle a commencé à tomber en ruine. En fait toute sa toiture s’est effondrée. Ses portes et ses fenêtres
ont été enlevées. Sa porte frontale a été bloquée par une planche pour empêcher toute entrée dans ce
domaine.
92
Commande N° 270075 [Link]

METISSAGE DES CULTURES

D’un côté de la kasbah, un grand jardin où des palmiers dattiers, pêchers, igui-
ers, orangers et citronniers avaient été soigneusement plantés, constituaient le jardin
personnel du propriétaire, mais il ne faisait pas partie de ses plus grandes plantations
commerciales. Un petit pavillon moderne, donnant sur ce verger attrayant, compre-
nait une terrasse couverte d’un toit avec une salle avoisinante, construite en brique
au lieu du pisé. Il semblait que ce dispositif était excellent, car il permettait à son
propriétaire, de jouir de la beauté et de la fraîcheur de son jardin, tout en se re-
posant agréablement à l’ombre. Peu de propriétaires de kasbahs, pouvaient se vanter
d’un tel agencement gai, occidental et moderne, plutôt que berbère et traditionnel.
L’homme en question n’a éprouvé aucun désir de me faire visiter la kasbah de ses
ancêtres, mais il m’a emmené tout droit à son charmant «pavillon », comme il nom-
mait la nouvelle salle et la terrasse. Le cheikh préparait du thé à la menthe, pendant
que j’étais assis sur un tapis sur le sol de la terrasse, Le plateau, la théière, la menthe,
la boite de thé vert de Chine, le sucre et les verres, avaient été rapportés par son ils,
portant un vêtement de coton troué, en deçà de ses genoux. Le thé à la menthe est en
fait un excellent breuvage, au goût agréable et hygiénique, mais je ne pouvais pas
prendre plus de quelques verres par jour.

Il arrive certains jours qu’une vingtaine de verres avaient été placés devant moi,
toujours bouillants et sucrés comme la mélasse. Dans une température au-dessus
de cent degrés et après avoir bu quelques verres de thé à la menthe, il me fallait
me contraindre à ne pas enfreindre l’étiquette nationale en déclinant d’autres offres,
sinon une ou deux petites gorgées de chaque verre. Mon conducteur, par contre,
n’avait jamais refusé aucun verre du breuvage et il a parfois dû en boire plus de deux
douzaines - peut être l’une des raisons pour lesquelles ses dents étaient gris-bruns.
Il ne sortait pas du lot, car bon nombre de marocains avaient des dents très pauvres,
apparemment en raison de la consommation excessive du thé sucré, ce qui impliquait
que leurs dentures soient rarement exemptes de dépôts de sucre.

Bientôt, le ils a ramené une casserole d’eau fumante que son père a versé dans
la petite théière où il avait déjà mis les feuilles de thé, du sucre et des tiges de menthe
verte. Il avait fait mijoter tous ces ingrédients à mains nues, ayant négligé d’observ-
er une habitude mauresque que les personnes de la vieille génération respectaient
toujours, il n’avait pas lavé ses mains apparemment sales. C’était une violation rare
de l’étiquette indigène, car les mauresques sont scrupuleux à propos de la propreté
des mains, avant la préparation ou la consommation d’un repas. Quelques minutes
après, il tenait à verser du thé dans les verres, l’un d’eux m’a été remis par son ils.
En général, le thé à la menthe est d’une couleur jaune verte et tout à fait transparente.
Mais dans le cas actuel, le mien paraissait si crotté qu’il était impossible de voir à
travers le verre. Mais, je suis parvenu à gober un peu de la fange verte que je ne pou-
vais m’empêcher de regarder comme une offense de mon hôte.

93
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA
kasbah Ait Haddou

L’une des kasbahs de Skoura que je gardais en mémoire était celle d’Ait Had-
dou, fondée par le berbère Muhammad Bou Zigli il y a plus de cent ans, et dont
plus de quarante descendants y habitaient encore. Les dattes n’étaient pas le produit
agricole qui constituait la base de leur nourriture comme il était de coutume ailleurs,
mais les amandes. Au niveau architectural, il semblait que la kasbah n’avait aucun
attrait particulier. Avant d’arriver aux salles de séjour, je passai par un vestibule en
face, abondant en moutons, chèvres et poulets. L’aspect très caractéristique et peu
habituel d’Ait Haddou, était le statut et la beauté de ses femmes. Au Maroc générale-
ment, à l’exception de cercles très restreints dans les villes, les femmes ne côtoient
pas les hommes dans la société, si bien que les cérémonies sociales, tels les dîners
et les grands déjeuners, sont exclusivement masculins. Les femmes arabes restent
encore presque constamment voilées.

Les femmes berbères, même si elles sont généralement sans voile, s’associent
avec leurs concitoyennes, mais elles se manifestaient rarement en présence d’un
étranger. Le pacte de ségrégation des sexes est en général plus rigide parmi la popula-
tion des kasbahs du Sud qu’ailleurs. Par conséquent, il était surprenant d’apercevoir
la liberté de mouvement dont jouissaient les femmes à Ait Haddou. Non seulement
elles s’associaient librement avec les gens, mais elles paraissaient complètement in-
sensibles à la présence d’un étranger. Avant mon arrivée à Ait Haddou, on m’avait
souflé, que ses femmes étaient d’une beauté extraordinaire. Une fois sur place, j’ai
pu conirmer cette réalité. Partout, les femmes bougeaient librement en groupes, et
s’adonnaient à cœur joie au bavardage, à la manière des groupes d’hommes d’autres
kasbahs.

Elles me regardaient impudemment droit dans les yeux sans aucune touche de
timidité, à l’encontre de la majorité des femmes [Link]’on m’a présenté
à plusieurs d’entre elles, elles serraient ma main avec l’aisance spéciique d’une
hôtesse occidentale et la simplicité d’une femme « développée », sans baisser les
yeux, ni rire avec embarras. Au cours de notre conversation plutôt sommaire, (elles
parlaient seulement le berbère), lorsque je les regardais directement, elles ne détour-
naient pas naturellement leurs regards, comme si j’étais un membre de leur propre
famille. Certaines d’entre elles étaient très jolies, grosses et leurs jolis visages étaient
mis en valeur par leurs tenues traditionnelles et multicolores. Aux grands yeux noirs,
avec des petits nez, des lèvres joliment taillées, et les conigurations bien portantes,
certaines d’entre elles étaient d’une beauté que je n’avais jamais vue ailleurs. Leur
tenue de reine les rendait parmi les femmes les plus séduisantes du monde.

94
Commande N° 270075 [Link]

METISSAGE DES CULTURES

Ain d’esquiver une partie de la chaleur battante du jour, je prenais toujours la


route le matin, avant sept heures. En juillet et Août, le travail agricole débutait dans
ces eaux là, ce qui enlevait le caractère discourtois de mes visites aux yeux des
habitants des kasbahs. Un jour, le caïd a prévenu le propriétaire de la kasbah Ait
M’hammed-ou-Brahim, le cheikh local, de ma visite le jour suivant à huit heures.
La kasbah avait été construite par le père du cheikh au début du vingtième siècle. Le
cheikh, qui y habitait avec ses huit enfants, possédait quelques lopins de terre où il
cultivait des céréales diverses, des fruits et des amandes.

En 1966, une grande partie du Maroc avait subi une rude sécheresse et, la récolte
était exceptionnellement pauvre, peut-être pas plus de vingt pourcent du taux nor-
mal. Néanmoins, les fermiers du Sud, qui avaient des terres cultivables aux bords du
leuve, avaient moins de raison de se plaindre car ils dépendaient de l’eau du leuve
pour l’irrigation et non pas uniquement de la pluie. La récolte du blé était bonne,
les pêchers et les iguiers étaient prometteurs et les amandes, qui étaient dans leur
phase inale, ne sortaient pas du lot. Cependant, la principale source de la richesse,
n’était autre que les dattes, la cueillette se déroulait aux mois d’Octobre et Novem-
bre, elles avaient encore une couleur jaune ocre plutôt que brune. Mais, elles étaient
déjà grosses et bien prometteuses. Mon invité était un homme aisé, au point d’em-
ployer six journaliers pour travailler la terre.

Ses propres ils ne travaillaient pas à plein temps à la ferme; ils étaient seule-
ment engagés pendant les périodes de récolte. Deux d’entre eux travaillaient à Rabat
en tant qu’artisans, mais ils passaient leurs vacances d’été à la maison, s’occupant
de la terre de leur père. Le fait d’exercer un travail régulier, souvent à Rabat ou
Casablanca et de s’engager dans une activité agricole de courte durée, était une par-
ticularité de la politique économique du Sud du pays. La kasbah du cheikh s’étendait
sur une vaste supericie, avec des tours et des cours appropriées. A l’intérieur, elle
ne dégageait pas l’image de l’anarchie habituelle, attestée par les coins obscurs, les
tas de blocaille et les salles désertes. A la place, il y avait de véritables chambres et
à l’aide d’un escalier proprement construit, nous atteignîmes une salle, où plusieurs
hommes de la région étaient déjà réunis. Aussitôt assis, le thé à la menthe était servi,
ainsi qu’un plateau d’amandes et du pain nouvellement cuit. D’énormes morceaux
de beurre et de miel avaient été ajoutés. Le miel leurait comme baume. Il était seule-
ment huit heures et demi du matin mais, aussitôt après avoir pris mon verre de thé,
l’un des ils du cheikh avait ramené un grand plat de six poulets grillés à l’huile et
des oignons; cela paraissait fort appétissant.

95
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

L’hospitalité, comme je l’avais déjà mentionnée, était l’une des coutumes les
plus pérennes de la vie mauresque. Durant mes trois mois de visite par an au Maroc,
j’avais reçu autant d’invitations au déjeuner et au dîner que j’en aurais reçu en Cal-
ifornie ou à Londres au cours de plusieurs années. Mes repas de type américain ou
anglais étaient toujours de trois services.

Au Maroc, ils étaient rarement en deçà du double et d’autant plus dans la région
de Skoura où j’essayais de décliner les invitations aux repas, il m’était impossi-
ble d’échapper aux exigences de l’hospitalité. Certains repas qui m’étaient offerts,
semblaient avoir été préparés immédiatement, sans aucune considération pour les
contraintes du temps de mon arrivée, que ce soit tôt le matin ou tard dans la soirée.
Comme je n’avais jamais été habitué à manger un repas copieux pour le petit déje-
uner, je regardais les poulets fumants sans enthousiasme excessif, bien que l’odeur
fût très alléchante.40Quand même, je m’évertuais à tirer occasionnellement des tous
petits morceaux du plat. Mon chauffeur, par contre faisait bien honneur aux oiseaux.
Bien qu’il ait pris un déjeuner très consistant juste une heure plus tôt, il parvenait
encore à manger tout un poulet en un clin d’œil. De la manière la plus convaincante
dont j’étais capable, j’ai afirmé que j’avais reçu l’ordre du médecin de faire la diète.
Mon hôte accepta courtoisement mon excuse et il n’exerça aucune sorte de pression
lorsqu’on servit un bol de couscous bien garni. Du fait de toute cette prodigalité,
presque tout le temps à ma disposition s’était dissipé au «petit déjeuner » et je n’ai
pu consacrer qu’un bref regard à cette kasbah, totalement authentique, au niveau de
son plan et de son design même si elle n’était pas traditionnellement bien entretenue.

kasbah Lahsoune

Mon expérience à la kasbah d’Ait M’hammed-ou-Brahim, ne sortait pas de


l’ordinaire. En effet, lorsque j’ai revisité Skoura un an plus tard, j’ai en fait vécu la
même expérience, mais cette fois-ci sous des auspices plus oficiels. Espérant éviter
tout tracas au caïd de Skoura, que pourrait causer une invitation à déjeuner, je me
suis arrêté à Ouarzazate pour prendre un repas plus tôt et j’ai informé le caïd par
téléphone que je n’arriverais qu’en début de soirée. Il a respecté ma volonté, en me
disant qu’à mon arrivée, il m’emmènerait lui-même visiter la kasbah Lahsoune; je
n’avais pas la possibilité de refuser cet arrangement, même si je l’avais déjà vue lors
d’une précédente visite.

40. Cette kasbah a été désertée en 2007. Ses murailles et tours, encore bien solides, se dressent encore.
Quand même, des travaux de réhabilitation demeurent nécessaires pour assurer son maintien encore
pour longtemps. Chacun des membres de cette famille, héritière de cette kasbah, a procédé à la con-
struction de sa nouvelle demeure tout près de la kasbah.
96
Commande N° 270075 [Link]

AUTHENTICITE ET MODERNITE

A mon arrivé, à une heure trente, au bureau du caïd, la plupart des fonctionnaires
étaient déjà partis pour le déjeuner et le caïd m’attendait en compagnie de deux hauts
fonctionnaires; « Il y a un bon moment qu’on vous attend», étaient ces premiers
mots; «nous allons immédiatement partir à Lahsoune ». Je n’ai même pas eu le temps
de déposer mon bagage dans ma chambre, que nous sommes partis vers la kasbah;
le caïd et moi-même dans ma voiture et, ses compagnons dans la sienne. Guidés par
trois experts, je croyais que je serais capable, cette fois-ci, de me procurer quelques
informations précises à propos de la kasbah. Je savais déjà qu’elle était presque âgée
d’un siècle et qu’elle avait été le lieu de résidence du khalifa d’el-Glaoui; à savoir
son cousin Ahmed Ousaid Glaoui.

Etant la propriété du Glaoui, elle était déserte, hormis la présence du gardien.


Mais l’arrière jardin en plein air était bien ratissé, ses fruits et ses plantes leuris-
santes avaient un aspect vigoureux, comme elles l’étaient sous le régime du Glaoui.
Pourtant, la kasbah, en tant que domaine du Glaoui était, au niveau architectural,
moins originale par rapport à certains domaines d’autres propriétaires à l’aspect
moins éminent et moins imposant, ancrés dans les traditions de construction autoch-
tones et libres de tout assujettissement aux inluences andalouses et marrakeshies;
Réalité que j’avais apprise l’année précédente.

A la grande porte frontale, le cheikh local nous salua et nous avons été emmenés
vers la petite salle donnant sur le patio. A ma surprise, la salle était bien meublée,
de plusieurs tapis et de coussins de couleur velours - peu typique pour une kasbah
déserte 41. A ma demande de revisiter le reste de la kasbah, mes compagnons se
mirent à rire, et le caïd me it savoir qu’on m’invitait pour déjeuner. J’ai eu beau
réitéré notre conversation téléphonique, tous mes efforts étaient vains, et nous nous
installâmes sur les coussins et les tapis. Au même moment, un serveur apporta un
plat de méchoui ou d’agneau rôti, au grand plaisir de mes compagnons, suivi d’un
plat de poulets et d’un autre de viande, de légumes et le traditionnel couscous. Mais
je n’ai pas goûté un morceau de ce repas typique et traditionnel. Dans la tradition
mauresque, il était bien entendu primordial « d’honorer » un invité en le servant en
abondance, sans égard pour l’objet réel de sa visite.

41. Connue à Skoura sous le non « Dar Chair », « maison de l’orge », cette kasbah a été délaissée et
désertée depuis l’Indépendance. Une grande partie de ses murailles, toitures et boiseries est tombée
en ruine et parsemée par terre. Juste deux de ses tours se dressent encore mais elles risquent de s’ef-
fondrer au il du temps par l’effet du vent ou de la pluie car elles sont issurées à plusieurs endroits.
Son grand jardin n’est plus entretenu comme auparavant. Un gardien, qui habite à proximité, tient sa
sentinelle. Elle constitue malgré tout un lieu de visite pour les touristes qui se rendent dans la région.
97
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

Le caïd et ses amis savouraient chaque instant et mon but d’étudier la kasbah
était plus ou moins négligé. Après avoir pris le déjeuner et le thé à la menthe, nous
avons quitté les coussins de velours et les tapis du Haut Atlas pour regagner la porte
frontale où les voitures et les conducteurs bien rassasiés nous attendaient. Heureuse-
ment que la kasbah Lahsoune ne suscitait pas beaucoup ma curiosité, sinon j’aurais
regretté amèrement toutes ces heures perdues.

kasbah-Bin-Chihab

La kasbah Bin Chihab42, plus grande que la plupart des kasbahs, était également
façonnée de manière plus cohérente. Ses quatre tours de coins, toutes de même hau-
teur (doucement efilées) étaient subtilement proportionnées. Elles étaient bien plus
hautes par rapport à la petite tour qui composait le centre de la façade principale et
la petite tour massive, qui constituait l’aile de l’édiice avoisinant. Les proportions
des quatre tours de coins en relation avec l’édiice sur lequel elles veillaient étaient
appropriées. La kasbah, bâtie sur un terrain légèrement élevé et entourée de murs de
tailles diverses et d’un cercle externe de palmiers, créait une harmonie d’une archi-
tecture rare aux traits naturels.

A l’intérieur, j’ai été introduit dans un jardin patio fortement vert, frais et om-
bragé, sous des arbres plantés en masse, avec de grosses oranges encore vertes.
Avant d’arriver au patio, nous passâmes par la porte d’entrée, où se trouvaient une
population gaie, d’ânes, de moutons, de chèvres et de poulets qui était l’avant-garde
traditionnelle d’une kasbah. La cour, même si elle était pleine d’animaux, et sans
doute balayée avant ma visite, était d’une propreté inattendue. Mon hôte, Muham-
mad-bin-Chihab, était un ancien cheikh, il portait une djellaba trouée et un turban usé
sur sa tête. Cependant, il s’évertuait, d’une manière ou d’une autre, d’avoir l’air de
jouir d’une honnête aisance. Même s’il était de petite stature, il se comportait avec
une dignité simple et faisait preuve de la courtoisie typique de ceux nés et élevés
dans les kasbahs du Sud.

42. Cette kasbah s’intitule kasbah-bin-Chihab et non pas «kasbah-Ben-chhb comme l’auteur l’a
rapporté, en omettant les voyelles.
98
Commande N° 270075 [Link]

AUTHENTICITE ET MODERNITE

La salle donnant sur le patio dans lequel nous étions assis, n’avait aucun meuble
mais le sol était garni de couvertures multicolores, connues sous le nom de « Gla-
was». Le toit était enduit de cercles inexplicables et de longues lignes de différentes
couleurs. Le plan entier, même s’il s’inspirait indistinctement des origines maur-
esques, avait de fortes afinités avec des abstractions modernes de l’Ouest. Il s’avérait
qu’un peintre local était derrière ce type d’ouvrage, mais mon hôte ignorait totalement
la raison de ce choix. La kasbah, construite par l’un de ses ancêtres, était sa maison
personnelle et celle de ses frères avec leurs familles; en tout, vingt cinq personnes.
Même s’il était Arabe, son père avait été marié avec une « étrangère »; à savoir une
Berbère d’Ouarzazate. Il s’était lui marié avec l’une de ses propres cousines. Une fois
encore, ma visite se passait tôt le matin, mais aussitôt que nous nous fûmes assis sur
les tapis, du thé à la menthe fût apporté avec des dattes fraichement cueillies. (Cette
visite s’était passée en automne 1967, et non au cœur de l’été de l’année précédente).

La terre jouxtant la kasbah était de grande valeur, et mon hôte lui-même, un


fermier bien né, n’en possédait que dix mille mètres carré. Les dattes étaient sa prin-
cipale source de revenu et ses quatre cent vingt palmiers produisaient environ vingt
cinq tonnes chaque année. Il les vendait entre vingt à quarante francs le kilo. Les
fruits et les légumes qu’il cultivait rapportaient très peu d’argent. Seul l’un des ils de
l’ex-cheikh était présent lors de ma visite. Un autre travaillait comme chauffeur dans
un hôpital et un troisième était employé par les Travaux Publics à Rabat (Ministère
des Travaux Publics). Le quatrième était commerçant à Casablanca et le cinquième
était mineur en France. « L’agriculture a reculé ici », a protesté mon hôte, « parce que
mes ils ne veulent pas travailler la terre et ils préfèrent l’agitation des villes. Pourtant
là-bas, ils sont mal logés, mal nourris et ils sont moins privilégiés. Ici, même si nous
ne sommes pas riches, nous sommes les maîtres et tout le monde nous respecte»43.

Il avait aussi plusieurs illes, toutes mariées, «naturellement avec des Arabes».
Chaque noce lui avait coûté environ cinq cent dirhams (cent dollars ou quarante
livres sterling). Lorsque je m’apprêtais à partir, le ils de mon hôte s’éclipsa un mo-
ment pour m’apporter un panier de dattes. Je savais que je ne pouvais pas refuser le
présent au risque de blesser les donateurs. Il devait y avoir au moins l’équivalent de
cinq livres sterling pour ces dattes.

43. Cette kasbah, sise sur la rive droite du leuve Drâa, est totalement démolie. En 1986-1989, à
l’issue de la construction du barrage « El Mansour Eddahbi », cette kasbah a été totalement rasée de
fond en comble. Tous les arbres et champs qui l’entouraient ont été enlevés. Les six villages qui se
trouvaient le long de ce leuve, ont été déplacés. Les familles étaient sommées de quitter ces lieux. A
cet effet, on a octroyé à chaque famille un lot de terrain le long de la route menant à Ouarzazate. C’est
ainsi que le village appelé actuellement « Idlssane » a vu le jour. Contraint de quitter sa kasbah, lieu
de ses ancêtres, Muhammed-bin- Chihab, de l’avis de l’un de ses neveux que j’ai pu rencontrer lors
de ma visite de la région, est tombé grièvement malade et est mort peu après.
99
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

J’ai visité nombres de kasbahs dans la région de Skoura dans la tentative de les
décrire toutes. Mais un ou deux aspects communs à la plupart d’entre elles, devraient
être mentionnés. J’avais procédé à décrire seulement les grandes kasbahs, propriétées
de personnes un peu riches, mais un nombre inestimable de kasbahs appartenait aux
gens qui auraient été décrits dans le monde occidental comme pauvres, voire presque
mendiants. Contrairement à certaines grandes kasbahs, celles-ci n’avaient aucun ar-
rière-jardin patio, même pas un oranger ou un groupe de géraniums. On y trouvait à
peine de vraies salles; seulement de petits espaces entourés de murs, tantôt couverts
d’un toit, tantôt à ciel ouvert. A l’intérieur, vous pouviez tomber sur d’autres hab-
itants, mais aussi des moutons, des mulets, ou du bétail. Au lieu de passer à travers
une porte, et le long d’un passage vers une espèce de cour, vous vous trouviez dans
un type de tunnel sombre ou dans une salle où une vieille femme accroupie broyait
à l’aide d’une pierre ou d’un marteau les coques rudes des amandes. Comme il est
de coutume dans les kasbahs berbères, les femmes travaillaient aussi dur que les
hommes.

Les enfants ne faisaient pas exception et c’étaient souvent les jeunes qui aid-
aient le plus à la récolte des dattes. Un homme ou un garçon était obligé de grimper
seul le tronc du palmier sans aucune aide, juste muni d’un couteau entre ses dents
pour s’en servir. Une fois le sommet atteint, il devait attacher une corde à ses bottes et
après les avoir coupées du tronc à l’aide de son couteau, il rabaissait la lourde charge
au sol. Il pouvait jeter en bas les bottes des dattes subordonnées ou prématurées pour
être rattrapées par les assistants ou ramassées du sol. La culture des dattes était non
seulement la principale ressource économique dans le district de Skoura mais aussi
dans la plupart des kasbahs du Sud. Les dattes, bien entendu, sont l’un des fruits les
plus nutritifs et constituent l’alimentation essentielle de la majorité des habitants du
Sud pendant plusieurs mois de l’année. La datte n’était pas d’origine marocaine; elle
avait poussé pour la première fois dans un pays arabe qui est probablement l’Irak.

Des fragments de palmiers dattiers avaient été découverts dans les patries des
Sumériens, qui vécurent huit mille ans avant. Le palmier dattier était l’un des plus
anciens arbres cultivés; il avait été planté quatre mille ans avant par les Babyloniens
puis par les Assyriens et les Phéniciens. La datte avait été introduite au Maroc au
cours des conquêtes arabes durant les septième et douzième siècles et introduite (par
les Espagnols) au Mexique, Pérou, Californie et en Floride, seulement à la in du dix
huitième siècle. Les dattes ne sont apparues en Europe du Nord, que le siècle dernier,
par des missionnaires de retour de l’Afrique du Nord. Elles n’ont été introduites en
Angleterre qu’au début du vingtième siècle.

100
Commande N° 270075 [Link]

AUTHENTICITE ET MODERNITE

Un paysan de la région de Skoura et des kasbahs du Sud, pouvait consommer


l’équivalent de deux cents à trois cents livres sterling de dattes chaque année. Les
quatre millions de palmiers dattiers du Maroc produisent environ cent milles tonnes
de fruits annuellement. La récolte moyenne d’un palmier dans la province de Skou-
ra, ainsi que dans d’autres oasis du Sud, est presque l’équivalent de cinquante livres
sterling. Mais des palmiers bien entretenus, peuvent produire l’équivalent de deux
cents livres sterling. Un palmier peut survivre un siècle, à condition qu’il soit élagué
et protégé soigneusement des parasites44. Durant la période où les gens ne travaillent
pas la terre, ils passent une bonne partie de la journée à leurs loisirs dans les espac-
es libres ou les coins de rues, écoutant les histoires ou s’adonnant à cœur joie aux
commérages. Parfois, ils rendaient visite à une autre kasbah, ou partaient à Skoura.

Pendant les bonnes saisons, chacun travaillait la terre sans heures ixes, hormis
le Vendredi, considéré jour saint, et dont une partie de la journée était consacrée à
la mosquée. Les grandes fêtes religieuses sont aussi considérées comme jours de
vacances. Le jeûne, durant le mois de ramadan, est naturellement observé avec la
soumission la plus ferme. Aucun homme ou femme n’aurait songé boire ou manger
durant les heures entre la disparition et la réapparition de la lune. Excepté les jours de
fêtes et les saisons de loisirs, les gens travaillaient la terre et s’attachaient encore aux
coutumes héritées du passé de la même manière qu’elles avaient été observées par
leurs ancêtres pendant d’innombrables siècles. Les outils utilisés pour l’agriculture,
les méthodes de travail, les vêtements qu’ils portaient, les fruits et les légumes qu’ils
cultivaient, tout ceci avait à peine changé au cours des mille dernières années.

Partout où une parcelle de terre était destinée à la culture des céréales, elle
était soulevée à l’aide d’une charrue primitive, tirée inévitablement par un chameau
et un âne (ou une mule). Parmi la jeune population, de nouvelles tendances et habi-
tudes commençaient à voir le jour. Mais, le mode de vie était encore déterminé par
l’ancienne génération, qui admettait les mœurs tracés par la croyance religieuse et les
normes tribales.

44. La récolte dattière a enregistré ces dernières années au Maroc une forte baisse. A l’heure actuelle,
le Maroc produit moins de trente cinq mille tonnes de dattes chaque année. Ceci est attribué, entre
autres, à la sécheresse, l’insufisance des ressources en eaux, la maladie affectant les palmiers, l’ex-
igüité des terrains irrigués. Ainsi, Le Maroc, recourt à l’importation de cette riche alimentation, pour
subvenir à ses besoins en la matière.
101
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

La djellaba, le turban et la babouche surpassaient en nombre les jeans et les


chaussures de l’Ouest, ou encore le turban. Cet état de faits était bien entendu vala-
ble non seulement à Skoura, mais pratiquement dans toute la région des kasbahs du
Sud. Parmi les kasbahs locales, visitées auparavant et que j’étais assez impatient de
revisiter, igurait Amridil, à la limite de la région de Skoura. Je me suis rendu là-bas
deux jours de suite, vu son charme irrésistible. Située sur une petite colline, s’élevant
d’un terrain plat, elle ne se présentait pas comme un village ou une petite ville telles
la kasbah Taourirte ou Toundoute. Mais elle avait l’allure d’une grande enceinte
s’inspirant d’un domaine baronnial. Même si elle était d’une hauteur considérable -
horizontale plutôt que verticale – on pouvait sillonner son complexe entier d’un coup
d’œil. La plupart des autres grandes kasbahs pouvaient se voir sous différents an-
gles, sans jamais distinguer l’édiice tout entier.

A Amridil, la résidence du propriétaire se trouvait au centre et elle représentait


son comble architectural. Ses quatre tours identiques étaient moins élancées et élé-
gantes que celles de Bin Chihab, mais leur grande envergure et épaisseur leur con-
férait un air majestueux. Ses autres constructions d’une taille et proéminence ap-
privoisées, fournissaient une excellente charpente pour le centre « royal ». Quelque
unes de ces constructions avaient la forme de tours pesantes, les autres étaient de
simples structures se dégageant de ces « tours ». L’ensemble décoré d’une manière
sublime leur donnait vie et autorité. Dans la plupart des kasbahs, il était presque
impossible de découvrir ce qui se cachait derrière la façade, mais à Amridil, il était
évident que chaque complexe de construction et de «tours » était le domaine per-
sonnel d’une famille. La beauté d’Amridil était mise en valeur par ses ornements.

Les parties hautes des tours, étaient égayées par des encarts sous forme d’arcs
élancés ou de fenêtres «aveugles» et d’autres représentations modelées avec ruse.
Le bâtiment central et certaines tours plus basses permettaient de voir une suite
d’arcs séparés ou reliés ensemble par de grandes colonnes modelées. A côté de ces
embellissements en forme de voûte, la façade était aussi illuminée par des bandes
étroites de dessins élaborés en argile, ayant la igure des encarts de briques. Ces
igures de «briques » poussées en avant et fuyantes, étaient apparemment dérivées
des modèles mésopotamiens et perses, et auraient probablement émanés de l’Andal-
ousie à Sijilmassa qui était le berceau originel du style, ou au moins des décorations
encore communes à Skoura.

102
Commande N° 270075 [Link]

BURG MOYENNAGEUX

Que ces angles soient carrés, triangulaires ou d’un modèle en zigzags, tous ces
embellissements avaient comme points d’application des alignements essentielle-
ment droits et des angles distinctifs, et n’avaient pas de motifs circulaires ou ovales
- Une limitation imposée par l’utilisation de briques dans les plans originaux au
Moyen Orient. Grâce à ces ornements ingénieux, Amridil avait une qualité artistique
rarement achevée dans les autres kasbahs. Le fait de réitérer la phrase « elle est âgée
d’un siècle » aurait dû me rendre sceptique, mais comme j’ai été assuré par ses pro-
priétaires qu’Amridil était âgé de cent ans, j’ai considéré cette afirmation comme
exacte dès le début.

Mais plus tard, j’ai découvert à l’aide de registres oficiels, comme ils en exist-
ent encore, que la kasbah n’avait été construite que récemment, en 1911, ce qui ren-
dait la pureté de tout son style plus étonnant, ainsi que le fait d’échapper totalement
aux mécanismes modernes et étrangers, comme ceux qu’on trouve assez souvent
dans les kasbahs d’el-Glaoui. Amridil avait été construite par si M’Hamed Lfqih, «
mon ancêtre », comme le nommait le propriétaire actuel, Si Ahmed-bin-M’Hamed.
C’était probablement son propre père, car le monsieur qui m’a donné cette informa-
tion avait un certain âge, et il avait certainement dû vivre le processus de construc-
tion d’Amridil. Les questions liées à l’âge, aux dates sont, ici comme ailleurs au Sud,
traitées avec une nonchalance très étonnante.

Mon hôte habitait dans la partie centrale de la kasbah. Ses trois ou quatre frères
habitaient dans les autres ailes. En tout, on dit qu’une cinquantaine de personnes
habitaient dans son domaine. A l’intérieur d’Amridil, j’ai été emmené à travers plu-
sieurs vestibules extrêmement primitifs et il m’a fallu monter des escaliers pénible-
ment raides avant d’arriver aux toits des bâtiments ou aux sommets des tours, pour
admirer la scène d’alentour. A la in du périple, après une autre ascension épuisante,
nous arrivâmes dans une petite salle en haut de la kasbah. C’était le cabinet d’études
du petit ils du propriétaire; un jeune de dix huit ou dix neuf ans, qui parlait un peu
français et qui avait reçu une éducation moderne dans un lycée d’une ville du Nord.
L’hôte lui-même était extrêmement réservé et il avait à peine prononcé un mot. Il a
passé outre les services d’un hôte à son petit-ils Naciri. Ce jeune homme avait man-
ifestement les aptitudes d’un savant.

103
Commande N° 270075 [Link]

SKOURA

La première chose qu’il semblait empressé d’exposer comme le trésor de la kas-


bah, était sa «bibliothèque privée»; deux étagères comprenant une vingtaine ou plus
de livres. Son ultime souhait, était de devenir un jour professeur d’arabe à Fès. Mais
sa modestie l’avait empêché de nous révéler qu’il nourrissait l’espoir d’accéder à
l’université d’Alkarawiyine; institution d’érudits avec l’une des traditions culturelles
et religieuses les plus anciennes dans le monde [Link] les tapis locaux
d’une couleur lumineuse sur lesquels nous étions assis, les seuls autres ameuble-
ments étaient quelques coussins, une lampe à gaz, un petit poste radio et deux réveils.

Ma visite constituait évidement une bonne opportunité pour une réunion sociale
autour d’un pot de café et de thé à la menthe. Nous étions environ une douzaine
de personnes. Certains hommes d’un certain âge étaient probablement les frères de
l’hôte. Nous avons tous ôtés nos chaussures avant de nous asseoir, exception faite de
mon chauffeur qui me servait de guide, et du caïd. Hormis la beauté de la kasbah et
le comportement émérite de ses habitants, nul doute que ces gens vivaient dans l’ex-
trême pauvreté et se contentaient du minimum pour vivre45. Les personnes présentes
portaient des djellabas démesurées, et même la salle, considérée comme la meilleure,
pour recevoir les invités, n’avait presque pas de meubles, et des tas de blocaille de
boue traînaient partout et même à l’intérieur. Lors de mon départ, le petit ils m’a
conduit en bas des escaliers et à travers les cours vers ma voiture. Son grand père et
les autres hommes d’un certain âge formaient une sorte de cortège. Ils étaient restés
debout devant la splendide façade de la kasbah jusqu’à la disparition de ma voiture
au coin d’une rue. Ce soir même, au dîner, le caïd, mon hôte à Skoura, m’avait fait
cadeau d’une boite d’allumettes portant un dessin coloré d’Amridil.

Quelques mois après, j’ai reçu un appel téléphonique de Naciri; le jeune sa-
vant d’Amridil qui voulait me rencontrer. Il devait passer un jour à Marrakech, ma
ville de résidence. Il arriva une heure après, n’était pas habillé en shirt, pantalons et
babouches, mais il portait un costume de ville et des chaussures, tous assez élimés.
Au cours de notre conversation, j’ai appris qu’il était en route vers Casablanca où il
allait habiter avec un grand frère pour poursuivre ses études.

45 Cette kasbah, demeure encore impressionnante avec ses tours et murailles rafinement décorées.
En tant qu’exemple remarquable de l’architecture de la kasbah, elle a été choisie comme fond d’image
sur l’ancien billet monétaire de cinquante dirhams au Maroc. Désertée, elle reste cependant un lieu
de visite pour les touristes. Une nouvelle bâtisse modelée sur l’ancienne kasbah lui a été rattachée.
Celle-ci a ouvert ses portes en tant que maison d’hôtes en 2008.
104
Commande N° 270075 [Link]

Il aurait aimé étudier le français et l’anglais mais il s’était désisté faute de moy-
ens. Il reconnaissait à nouveau la pauvreté extrême de sa famille. Quand il est arrivé
à mon appartement, Naciri a placé un panier dans le coin de la salle et j’ai cru qu’il
s’agissait de ses affaires de voyage, mais quand il s’est apprêté à partir, il m’a remis
le panier, avec un sourire presque élogieux, me coniant qu’il contenait des dattes
cueillies en mon honneur, hors de sa kasbah de Skoura. Naturellement, j’ai été obligé
d’accepter le présent. J’ai vidé le panier que je lui ai remis, et après son départ j’ai
examiné les dattes. Elles étaient parmi les meilleures que je n’avais jamais goûtées:
grandes, savoureuses, sucrées comme du miel. Il y avait l’équivalent d’un pactole de
dix huit livres sterling

105
Commande N° 270075 [Link]

TINGHIR

TINGHIR

Entre Ouarzazate et Skoura, le paysage était agréablement riche, mais à environ


trente miles à l’Est de Skoura, la route était montagneuse, infertile et sans aucun sig-
ne d’habitation humaine. Enin, une kasbah se montrait pour nous rassurer, puis une
multitude ressurgissait du néant. Elles avaient de hauts murs et des tours inclinées à
l’intérieur ainsi que les habituels remparts, similaires à ceux de la région de Skoura.
Les édiices d’Ouarzazate et de Skoura, étaient gris ou gris-bruns. Ceux-ci étaient
aussi pâles que la couleur du sable de la mer.

Quelques différences structurales se dessinaient: à titre d’exemple, les contours


étaient bien structurés, les angles entre les murs contigus étaient plus pointilleux, les
surfaces des murs étaient du même niveau. Elles n’étaient pas désordonnées, mais
suivaient l’objet d’un plan. Elles auraient pu s’avérer pauvres ou faire défaut de
spontanéité. Mais pour la plupart, elles étaient vraiment fonctionnelles. Les Berbères
à l’Est des régions de Todra et Dadès, n’étaient pas aussi pauvres et mal vêtus que
la majorité de leur compatriotes de l’Ouest. Ici, les gens portaient des djellabas pro-
pres, non trouées, toujours blanches, des burnous blancs et des babouches jaunes ou
blanches, et non des sandales de type occidental (toujours faites de plastique, moins
coûteuses et moins solides que les babouches) ordinairement d’usage à l’Ouest et au
Nord.

La plupart des kasbahs le long du leuve Todra et Dadès, étaient des ksours, et
notamment celles de Tinghir. Il est parfois dificile d’établir les différences entre
une kasbah et un ksar (voir note introductive). En général, une kasbah sert de dom-
icile personnel d’une personnalité importante de la tribu, et les parties basses, sont
réservées aux membres compatriotes et les subalternes. Un ksar prend la forme d’un
village fortiié ou entouré de murailles, d’une petite ville ou d’un centre communau-
taire pour les habitants de la même tribu ou de tribus différentes capables de vivre
ensemble en paix. En règle générale, le ksar est grand, et abrite plus d’habitants
qu’une kasbah. Il y a des mesures d’exception à cette règle, comme la kasbah princi-
pale d’El-Glaoui à Ouarzazate, qui est plus grande que tout autre ksar, et la kasbah de
Telouate qui est aussi vaste et étendue. En termes de traits architecturaux, toutefois,
ces deux kasbahs diffèrent complètement d’un ksar typique.

106
Commande N° 270075 [Link]

ROUTE DES MILLE ET UNE KASBAHS

Une kasbah tend à mettre l’accent sur le vertical alors qu’un ksar opte pour
l’horizontal, si bien que les maisons privées et les tours ne s’élèvent pas de façon
aussi marquée. Il est dificile de faire une typologie des kasbahs de Tinghir, car elles
combinent certains traits à la fois spéciiques aux kasbahs et aux ksours, et n’expri-
ment point de référence pure à aucun de ces édiices. Elles se composent rarement
d’un seul domicile, mais de plusieurs, au sein du même complexe, ou elles sont en-
tourées des mêmes remparts. Ainsi, elles peuvent être considérées comme des ksours
plutôt que des kasbahs. Toutefois, elles s’écartent souvent de la forme à angle droit,
rectangulaire spéciique aux ksours (comme nous l’avons découvert plus tard) mais
elles tendent à s’étaler dans toutes les directions si bien que leur forme et proil sont
accidentés. Dans ce sens, on peut les qualiier de kasbahs.

Comme nous l’avons déjà mentionné, la plupart des ksours ou kasbahs dans
la région de Tinghir, ont des tours traditionnelles inclinées intérieurement comme
elles se terminent en pointe et sont parfois comblées de crénelures. Certains murs
de la demeure, ont une ornementation primitive, toujours sous forme d’une ligne en
zigzags ou d’une suite de triangles enchaînés, gravés simplement en pisé ou parfois
façonnés dans une certaine profondeur et qui renvoient aux ornements des reliefs du
minaret Koutoubia à Marrakech et d’autres monuments almohades. Certaines tours
se distinguent par des décorations plus élaborées, par exemple les ornementations de
formes et dimensions diverses des différentes parties du ksar Ait Amitane, qui se car-
actérise d’un embellissement sophistiqué gravé dans les murs, une suite de formes
triangulaires, ou de rangs des losanges grand format, ou de longues fenêtres obscures
semblables à une niche.

Cataloguer ces traits permet juste de relever qu’elles étaient modelées avec sim-
plicité. Mais il est agréable de voir le rang bien soigné des igures, les proportions
relatives et les jeux d’ombre et de lumière. De telles ornementations sont essentiel-
lement de nature berbère et africaine, spontanées, non sophistiquées, moins com-
pliquées que les arabesques, non inluencées par les modèles provenant de Mar-
rakech et d’Andalousie. Une grande partie de leur beauté est redevable aux ombres
profondément projetées. La principale construction de la kasbah-ksar de Tinghir,
n’est pas forcément dominée par les quatre tours de coins, l’un des traits agréés des
kasbahs classiques dressés avec plan. (Il y a des kasbahs avec moins de quatre tours,
mais de telles limitations semblent plus fréquentes dans les ksours).

107
Commande N° 270075 [Link]

TINGHIR

Les tours ne sont pas aussi hautes ou aussi remarquables que celles des kas-
bahs au-delà de l’Ouest, comme à Skoura ou à Ouarzazate. Elles constituent vis-
iblement un trait secondaire de la construction; une concession à la tradition. Ces
kasbahs–ksours dressés sur les rivages des leuves Dadès et Todra ressemblent aux
châteaux-forts des moyens âges, jalousement préservés en Europe. Mais ici, ils sont
exposés contre un ciel bleu sous le soleil brillant, et l’air merveilleusement clair du
désert.

Peu de ces « châteaux » de Tinghir ont de vastes remparts, bien communs au-
delà de l’Ouest. Ils avaient en commun de hautes murailles. Exempts de toutes sort-
es de saillie ou d’embellissements architecturaux, il aurait été dificile, même pour
l’escaladeur le plus habile de les grimper. Dressés complètement sur un niveau uni,
ils avaient le dessus d’une tour défensive élaborée. Répandus au milieu de la verdure
des oasis, établis toujours sur des points plus élevés, d’un alignement droit et d’une
couleur sable, les complexes de ce coin du Maroc à l’air d’une île, et plus remarqua-
ble que les magniiques kasbahs se marient harmonieusement avec les paysages.

C’est à Tinghir; un centre régional oficiel, qu’une galaxie de kasbahs-ksours en


or argenté, s’étendait sur des bosquets d’oliviers vert argenté de la verdure nette des
ailes des feuilles, comblant les palmiers dattiers et la verdure d’émeraude du maïs qui
tapisse le sol. A Rabat, j’ai demandé aux autorités de « m’héberger» à Tinghir plutôt
que dans l’une des localités avoisinantes, telle Boumalène; et mon choix a porté sur
la résidence du super-caïd où je suis allé plusieurs fois auparavant. J’espérais passer
quelques jours dans sa maison. Elle disposait d’une terrasse donnant sur l’oasis avec
ses jardins richement cultivés, et encadrés par des chaînes de montagnes. C’était une
simple demeure, entourée de remparts qui ne disgracieraient pas une forteresse et
qui inspirait des regards séduits. Je n’avais jamais rencontré mon futur hôte aupar-
avant, mais comme ses prédécesseurs, il était jeune, profondément consciencieux
et compétent. Sa femme et ses enfants passaient les mois chauds d’été au Nord, à
l’instar des familles de fonctionnaires du Sud. Encore une fois, je me trouvais dans
la salle de séjour au bout de la terrasse magniique, et des mokhaznis m’entouraient
de soins comme d’habitude. Lorsque j’ai expliqué à mon hôte l’objet de ma visite de
Tinghir, il a proposé avec bienveillance d’arranger mes visites aux kasbahs et de me
désigner chaque jour un cheikh comme guide et interprète.

108
Commande N° 270075 [Link]

ROUTE DES MILLE ET UNE KASBAHS

Lors de ma première expédition le matin suivant, le super-caïd m’a rejoint.


Pour des raisons protocolaires, il avait choisi la kasbah du cheikh Bassou, l’un des
hommes les plus riches de la région. Sa kasbah était bien récente, construite en 1944,
et bien différente des kasbahs de Skoura. Même si la grande porte d’entrée, était
relativement basse, elle paraissait impressionnante, car elle était couverte de métal
d’une couleur blanche neige, par contraste au brun clair des murs avoisinants. Au-
delà de la grande porte de la kasbah, nous nous trouvâmes dans une cour solennelle,
à angle droit. L’édiice de la kasbah était carré, symétrique et cérémonieux dans son
dessin, avec l’allure d’un ksar plutôt que d’une kasbah. Il est fort intéressant de sai-
sir ce mode de construction moderne, mais je n’avais pas l’intention d’intégrer des
structures aussi récentes dans ma recherche sur les kasbahs. Pourtant, certains traits
relatifs aux structures valaient la considération. Les kasbahs au-delà de l’Ouest, tou-
jours assez anciennes, dégageaient des signes de délabrement, prouvant de surcroît
le il du temps, et par conséquent avaient perdu leur symétrie originale, et non néces-
sairement leur formalisme.

La kasbah de cheikh Bassou n’avait aucune allée de passage en zigzags, de pe-


tites cours, d’entrées mystérieuses ou de raides escaliers se perdant dans l’obscurité
absolue, spéciiques aux kasbahs de l’Ouest. Le matériel de construction était le pisé.
Les murs étaient renforcés de troncs de palmiers dattiers et les plafonds étaient aussi
façonnés avec le bois de palmier.

Les chambres donnaient sur un patio interne, typiquement mauresque 46. cheikh
Bassou nous conduisit en haut de l’escalier, vers une chambre au premier étage, prob-
ablement réservée à la réception des invités. Je fus étonné par la qualité de son équi-
pement; canapé, tapis, plusieurs tables, lampes de table et autres accessoires tout à
fait exceptionnels, comme je le savais pour l’avoir éprouvé dans les kasbahs. Notre
hôte, un homme trapu d’un certain âge, ne travaillait plus la terre. Il employait quatre
hommes de peine pour la culture des olives et dattes. Il ne les payait pas avec de l’ar-
gent, mais en leur cédant un cinquième de la récolte en plus de trois repas quotidiens:
Pour le petit déjeuner; ils avaient droit au thé à la menthe et au pain, pour le déjeun-
er; il leur offrait la viande, les vivres de la campagne et le pain, quant au souper; ils
avaient le couscous au menu.

46. Le nom entier de ce cheikh, est cheikh Bassou Ali. Il était l’un des cheikhs les plus riches de
Tinghir. Il s’est marié avec l’une des ex-femmes de Thami el-Glaoui, le Pasha de Marrakech. Mort en
1993, cette kasbah a été acheté par un Espagnol en 1994 qui a procédé à sa réhabilitation en tant que
maison d’hôtes, connue à Tinghir sous le nom de « kasbah Tomboctou », une sorte de kasbah bien
aménagée, et bien classée aux normes d’un hôtel luxueux.
109
Commande N° 270075 [Link]

TINGHIR

Lorsque j’ai demandé quel était l’intérêt de ces tours à l’air farouche de sa kas-
bah, à peine essentielles au milieu du vingtième siècle, il a admis qu’elles avaient été
érigées pour des raisons purement décoratives, et par respect pour la tradition. Même
les remparts entourant son domaine, étaient établis car ils étaient « traditionnelle-
ment» proportionnées. Même si nous arrivâmes à sa kasbah immédiatement après
notre petit déjeuner, cheikh Bassou a exigé que nous partagions son thé à la menthe,
le pain très chaud, le beurre et le miel. L’atmosphère du lieu, la propreté et l’ordre
régnant, avaient bien l’air d’une demeure qui n’avait rien à envier aux maisons des
villes du Nord. La kasbah moyenne du Sud était dans l’abandon, sinistrée, pleine de
poussière et de blocaille et le plus souvent sans caractère primitif. J’ai visité d’au-
tres kasbahs de la région, également avec des remparts, des tours efilées, un patio
interne, et hautes de plusieurs étages, mais elles n’étaient pas dédiées à un mode de
vie plus confortable ou agréable, et aucune n’était intéressante au niveau historique.

kasbah d’el-Glaoui

La kasbah de Glaoui, était sans contestation, la plus grande à Tinghir. J’y suis
passé devant plusieurs fois durant les années précédentes. Mais durant le Protec-
torat français, le khalifa de Glaoui ne permettait à aucun étranger de la visiter sans
les ordres de son maître, et le Pasha aurait à peine accordé une telle permission à
un étranger sans avoir lui-même reçu les consignes des autorités françaises. Après
l’avènement de l’Indépendance nationale en 1956, la kasbah avait été expropriée par
le gouvernement, et demeurait interdite d’accès aux Marocains au même titre qu’aux
étrangers. Contemplée de l’extérieur, la kasbah de Glaoui était majestueuse. En don-
nant sur la banlieue de la zone centrale de Tinghir où la route principale menait vers
la vallée, elle veillait sur le leuve, sur la petite ville et sur une grande partie de la
région avoisinante. En un mot, elle était stratégiquement bien située.

Ces deux rangs de remparts crénelés étaient proprement martiaux. La grande


porte frontale se trouvait au fond d’une artère alignée d’arbres, qui constituait elle-
même un arc crénelé. Elle n’avait pas les quatre traditionnelles tours de coins, mais
l’édiice lui-même, était une association de blocs massifs pareils à une tour, avec des
murs se projetant en avant ou se retirant, à l’allure d’un édiice en constant mouve-
ment sous le seul contrôle des remparts verticaux renfermant le tout.

110
Commande N° 270075 [Link]

ROUTE DES MILLE ET UNE KASBAHS

De l’intérieur, elle avait une splendeur faisant d’elle une kasbah unique en son
genre, comparée aux autres kasbahs locales. Elle disposait d’une grande arrière-cour,
et les chambres du bâtiment principal entouraient son patio interne; un trait car-
actéristique des maisons berbères plutôt que mauresques. Les dizaines d’années
d’absence d’habitants, qui n’y résidaient qu’occasionnellement, avaient entraîné un
grand délabrement du domaine entier, mais on pouvait encore apercevoir des ara-
besques de modèles arabo-andalous sculptées, non typiques des kasbahs berbères.
Même dans son état lugubre, la kasbah illustrait l’image du mode de vie aisée de ses
fondateurs. Mais le fait de prendre conscience de la grande rapidité avec laquelle
la ruine survient au Maroc, à chaque fois que le maître ne fréquente plus les lieux,
m’accablait toujours47. Pratiquement toutes les kasbahs longeant les leuves Todra et
Dadès étaient assez neuves, bien que le respect de la tradition ait entraîné la préser-
vation de l’aspect médiéval. Quelle que soit la date de leur construction, la plupart
d’entre elles avaient été totalement ou partiellement détruites durant les deux péri-
odes de «paciication»: La première en 1893, lorsque les trois grandes tribus berbères
se battaient entre elles jusqu’à l’extermination, puis en 1930, lors de la révolte des
Berbères contre les Français qui ont détruit de fond en comble presque toutes les
demeures tribales.

Ainsi, la plupart des kasbahs locales, ont été bâties de nouveau à partir de cette
date, plus ou moins modernisées, tout en conservant le plan et le style des constructions
originales. Une innovation de grande portée étaient les fenêtres pourvues de châssis en
bois et la plupart protégées de grilles en fer forgé. Les nouveaux remparts étaient pe-
tits, et les constructions étaient plus modestes qu’auparavant. Les kasbahs construites
après la Deuxième Guerre Mondiale étaient modernes en terme de conception, avec une
taille plus réduite, des tours accroupies, et une prépondérance induite par des fenêtres
externes avec l’exubérance de carreaux vitrés, inconnus dans le passé; encore une rareté
parmi les kasbahs de l’Ouest.

47 Abandonnée depuis l’Indépendance, cette kasbah, surplombant toute la vallée de Tinghir, et d’un
charme irrésistible, risque de s’effondrer. Une grande partie de ses murailles et tours sont tombées en
ruine et restent parsemées par terre. D’autres, qui se dressent encore sont fêlés en plusieurs endroits.
Toute sa décoration, y compris fenêtres, portes, a été enlevée. Elle a été achetée par un investisseur lo-
cal qui envisage de la réaménager en tant que complexe touristique. Mais jusqu’à présent les travaux
n’ont pas encore commencé.
111
Commande N° 270075 [Link]

TINGHIR
kasbah de Boumalène Dadès

La kasbah, probablement la plus impressionnante de la région se trouvait à une


certaine distance de Tinghir. Elle se situait près de Boumalène. C’était encore une
fois, une kasbah typique de Glaoui, d’un aspect grandiose qui renvoyait idèlement à
son fondateur. C’était une maison de campagne, plutôt qu’une kasbah tribale, d’une
dimension considérable et somptueuse dans son architecture et ses établissements.
Elle n’était pas sise sur une colline, comme la plupart des kasbahs de la région, mais
sur une plaine cultivée, et entourée de verdure.

Pour y accéder, il fallait passer à travers une grande avant-cour, comme celle
d’un château français. Ensuite, il y avait un groupe de plusieurs bâtisses, chacune
avec un patio orné d’arcs en colonnade, et égayé par une variété d’arbres fruitiers.
Cet agencement n’était pas typique aux kasbahs du Sud. Elle semblait avoir été pro-
jetée par un architecte du monde externe, non disposé à garder le style rigoureux de
la tradition locale. Les tuiles vertes des linteaux sur les portes de devant, couvrant
certaines parties des toits, les types de boiserie revêtant d’autres portes avec des
motifs, partiellement berbères, arabes, et andalouses semi-naturelles, témoignaient
des inluences « étrangères ». Le caïd de Boumalène, qui me faisait ofice de guide,
m’avait fait savoir, que les autorités à Rabat projetaient de moderniser cette kasbah
et la transformer en hôtel « de luxe ». Elle était sans doute, beaucoup plus appropriée
à cette in, qu’aucune des kasbahs authentiquement tribales de la région, antique ou
modernisée48.

Les propriétaires d’un certain nombre de kasbahs à Tinghir aimaient prétendre


que leurs maisons ancestrales étaient vieilles de deux siècles, mais peu d’entre elles
remontaient à plus de cinquante ans. Il se pouvait qu’une muraille ou le fondement
d’une tour était vraiment ancienne, mais le super-caïd m’a assuré qu’il connaissait
la plupart des demeures tribales, et qu’il n’était jamais tombé sur aucun des anciens
aspects architecturaux. Les anciennes kasbahs tendaient à être, bien entendu, plus
délabrées que les nouvelles, mais elles se conformaient toutes au même style et au
même plan. A l’intérieur, elles étaient moins entrecoupées de ruelles étroites en zig-
zags et de petites cours, avaient moins de passages et d’escaliers, et elles étaient
ensemble, moins complexes dans leurs parties internes que les kasbahs au-delà de
l’Ouest.

[Link] kasbah a été désertée. Dès l’Indépendance, l’ex-représentant l’a désertée pour résider dans
sa kasbah à « Imiter » près de Tinghir. En 1978, le président d’alors de la commune rurale de Bou-
malène y résidait jusqu’en 1988. Même si elle a de nouveau été désertée, elle demeure encore sous
la tutelle de cette famille qui la garde. Des issures igurent sur ses murailles externes et sur ses tours.
Elle constitue un lieu de visite pour les touristes.
112
Commande N° 270075 [Link]

ROUTE DES MILLE ET UNE KASBAHS

Les kasbahs de Tinghir ressemblaient bien à celles des régions de Skoura, Ouar-
zazate et M’Hamid. La terre arable le long du leuve était tellement éparpillée que je
me demandais s’il était encore possible de maintenir l’ancien système tribal, et sous
quelle forme ? Il paraissait bien que dix tribus vivaient dans cette région, chacune
avec son cheikh. Chaque tribu comprenait entre trois et cinq mille personnes et se
groupait dans une partie bien déinie de l’oasis; à savoir sur les collines la surplom-
bant, et le complexe servait de forteresse pour tout le voisinage. La tribu la plus
proche, habitait dans son domaine à une distance proche. Les deux étaient toujours
séparées par un territoire rudement montagneux. La séparation établissait des limites
non seulement pour les kasbahs actuelles de chaque tribu, mais aussi jusqu’à son ter-
rain agricole. Ce plateau se trouvait toujours près de ses kasbahs et du leuve. Mais
la terre était excessivement chère, et même les hommes riches n’en possédaient que
de petites parcelles. Pour la propriété, la terre n’était pas mesurée en hectares ou en
ares, mais en quarantième d’hectare, soit un aishar. Cette très petite parcelle, pouvait
coûter un demi-million de francs. Si des palmiers dattiers et autres arbres fruitiers,
tels les oliviers, les orangers, les iguiers et les pêchers étaient déjà cultivés sur la
terre, son prix aurait été même encore plus élevé.

Pratiquement chaque parcelle de terre était intensivement cultivée. La produc-


tion globale se réduisait à quelques céréales et récoltes de fourrage tels l’orge, la
luzerne, le maïs et à une variété de légumes. Les frictions tribales de tradition, sem-
blaient faire partie du temps passé. Cependant, les conseils tribaux des cheikhs s’oc-
cupaient encore à défendre les droits des membres de la tribu; à savoir notamment
la délimitation de la terre ou l’usage de l’eau. Chaque tribu avait son cheikh. Dès
l’Indépendance en 1956, celui-ci fut nommé par l’administration marocaine à partir
d’une liste de trois membres proposés par la tribu. Mais c’est la tribu qui choisissait
les membres de son conseil ou jmaâ, toujours composé de quinze hommes.

La nomination du cheikh est toujours à vie. Le mode de fonctionnement des


jmaâs, n’est en aucune façon identique aux autres régions. Dans la localité de Tin-
ghir, les jmaâs étaient habitués à se réunir trois fois par an, et en cas d’urgence,
les membres pouvaient faire appel à des réunions exceptionnelles. La plupart des
cheikhs faisaient partie de la « noblesse », c’est-à-dire des familles aisées de la tribu
ayant résidé localement depuis plusieurs générations et jouissant du respect de la
communauté. Les cheikhs travaillaient rarement la terre, mais ils employaient des
ouvriers en leur payant un cinquième de la récolte et un huitième du proit de la
récolte des dattes et des olives. Durant la période de travail, qui s’étalait normale-
ment sur une période d’environ quatre mois, la nourriture des ouvriers était prise en
charge. Le cheikh, en tant qu’agent nommé par le gouvernement, s’intéressait lui-
même à la gestion des affaires de sa tribu.
113
Commande N° 270075 [Link]

TINGHIR

Mais ce n’était pas lui qui présidait les trois assemblées annuelles, dirigées
par le président de la communauté. Contrairement au cheikh, celui-ci n’était pas un
agent rémunéré mais un représentant élu par les tribus et il offrait bénévolement ses
services. Il exposait les problèmes de la communauté des trois tribus devant l’admin-
istration centrale, c’est-à-dire, à l’agent nommé par le gouvernement central, le caïd,
ou dans le cas de Tinghir, au super-caïd.

Jour après jour, je passais une grande partie de la matinée et le soir à une heure
tardive en quête de kasbahs. Dans la plupart des cas, les propriétaires étaient avisés
à l’avance du moment de mon arrivée par le super-caïd. Mais plusieurs d’entre eux
m’ont reçu sans aucun rendez-vous préalable. Toutes les kasbahs étaient impres-
sionnantes dans leurs façades pittoresques à l’extérieur, et anciennes à l’intérieur.
Aucune d’entre elles, ne se distinguaient pour des traits historiques remarquables,
dignes d’être mise à part. Pourtant, l’une d’entre elles que j’ai découverte par pur
hasard, paraissait faire partie du temps passé. Elle se situait à plusieurs miles de
Tinghir et pour l’atteindre du côté de la route, nous étions obligés de marcher pour
une bonne distance sur un terrain rude et rocheux sans aucune trace de végétation.
Mais avant d’aller loin, le cheikh qui me tenait compagnie, a été abordé par un jeune
d’une apparence plutôt pitoyable, qui nous a offert ses services de guide. Lorsque
nous atteignîmes inalement la kasbah ou le ksar, nous avons estimé qu’il donnait
l’aspect d’une certaine grandeur, avec ses hautes murailles. Le cheikh m’a assuré
qu’elle devait avoir au moins deux siècles et durant toutes ces années, elle était la
possession de la même famille.

A une certaine époque, elle avait dû être une belle structure, mais du fait de son
pisé croulant, de brèches entraînées par la disparition de ses portes et autres trous dans
ses murs, elle faisait plutôt penser à une ruine qu’à une demeure habitable. S’arrêtant
à l’intérieur, nous nous trouvâmes dans une obscurité presque totale. Les espaces
vides à travers lesquels nous étions passés, méritaient à peine l’appellation de cham-
bres. Ils étaient juste des espaces entre des murs de terre en ruine ou partiellement
brisés. Une sorte d’escalier raide, menait aux hauts étages, mais je ne me sentais pas
la force d’y mettre les pieds. Nous étions seulement éclairés par une lampe à gaz,
tenue par le jeune homme qui, à ma surprise, se révélait être le propriétaire du ksar.
Il était nu-pieds, avait dix huit ans environ et portait une djellaba entièrement trouée.
Sa sous-alimentation était très évidente et les teints pâles de son visage cachaient mal
la tristesse qui se lisait au fond de ses yeux. Il ne parlait pas français, mais je n’étais
pas sûr que c’était pour cette raison, qu’il était peu disposé à m’adresser la parole.
Même le Berbère le plus illettré m’aurait salué, de n’importe quelle manière, d’un «
salam eilikum », et d’ajouter un ou deux mots en guise de salut.

114
Commande N° 270075 [Link]

ROUTE DES MILLE ET UNE KASBAHS

Ce jeune homme était assez effarouché, ou réservé, pour parler à un étranger qui
n’était autre, que l’invité du super-caïd et arrivé en plus, dans une voiture conduite
par un chauffeur de l’administration. J’ai appris ensuite qu’il était orphelin et même
s’il avait hérité le grand ksar, il n’était pas associé à aucun terrain, et de ce fait, au-
cune pauvre parcelle de terre pour cultiver les quelques vivres de campagne pour
son propre proit. Il avait quatre jeunes frères, tous sans emploi. Comment, parve-
naient-ils à trouver le moyen de vivre? Ai-je demandé au cheikh. Il m’a répondu que
c’était par le biais de la charité des amis, qui leur offraient des miettes de nourriture.
Ce n’était pas la première fois que je rencontrais des gens extrêmement pauvres au
Maroc, un pays potentiellement riche, néanmoins encore assommé par la pauvreté
générale. Pourtant, le fait de voir le jeune homme assez maigre et au teint pâle, por-
tant un vêtement tout déchiré, miteux et découragé ou timoré, était sufisant pour me
saper le moral pendant toute la journée.

Finalement nous quittâmes le sombre ksar et nous avons pris la route sur une
pente rocailleuse vers notre voiture. Lors de notre marche, le cheikh m’a demandé
si je pouvais intervenir auprès du super-caïd en lui parlant du jeune homme pour
qu’il puisse lui trouver un travail. J’ai promis de faire ainsi dès mon retour, et j’ai
demandé s’il aurait été convenable de donner au jeune homme quelques dirhams.
Mais le cheikh s’était ardemment opposé à l’idée. Selon la coutume, le propriétaire
le plus pauvre du ksar, même s’il était mendiant, ne devait pas recevoir d’argent. Le
jeune était le propriétaire d’un ksar, patrimoine familial depuis plusieurs générations.
Même s’il possédait le ksar, il aurait perdu un certain rang social qu’il chérissait sans
doute, et j’aurais blessé son honneur en lui offrant de l’argent en guise de cadeau.

Lorsque j’ai parlé au super-caïd du cas du jeune homme, grande fut sa surprise
de ne pas en avoir été avisé auparavant. Il a promis de visiter le ksar le jour suivant,
et m’a demandé des explications sur l’histoire de cette trouvaille. Purement par ac-
cident, ai-je répondu. A mon retour d’un autre ksar, j’avais aperçu au loin le contour
au style pittoresque de ce ksar, et j’avais demandé au chauffeur de m’y conduire. Le
cheikh, qui me tenait compagnie, connaissait le ksar de nom, mais il ne l’avait jamais
visité, et il ne connaissait presque rien sur son propriétaire.

115
Commande N° 270075 [Link]

ERFOUD-RISANI

Erfoud – Risani

Erfoud et Risani sont considérées comme les oasis les plus méridiennes du
Maroc central. M’Hamid et Zagora se situent plus loin à l’Ouest, et le long de la
côte atlantique; à savoir sur la frontière de l’Ouest, le Maroc s’étendant plus loin au
Sud, comme il comprend l’immense province de Tarfaya et atteint ainsi Rio Del Oro.
Mais cette extension de la frontière du Sud, n’a été achevée qu’après l’Indépendance
en 1956. Au Maroc « ancien », Erfoud, Risani ainsi qu’une douzaine de villages sem-
blables, étaient les dernières zones habitables dans cette partie du Sahara. Au-delà
de leurs limites, aucune source d’eau, ou de culture verte n’existait, et personne ne
pouvait gagner sa vie.

Le complexe d’Erfoud-Risani faisait aussi écho du nom de Sijilmassa. C’était le


lieu du tombeau de Moulay Ali Shérif; le fondateur de la dynastie alaouite et le de-
scendant du premier Alaouite installé au Maroc, Moulay Hassan Ben Kassem, connu
sous le nom de Hassan Addakhil, (Hassan le victorieux), qui était arrivé à Sijilmassa
au 13ème siècle de son pays natal, la péninsule arabique. N’eût été la végétation et
les eaux du Ziz, il n’y aurait ni Erfoud, ni Sijilmassa, ni le mausolée à Risani. Le
leuve Ziz s’élèvait au-delà du Sud au Sahara, comme un simple cours d’eau, mais
au Nord; au-delà de ksar-es-souk, (Errachidia actuellement) il se transformait par
endroit en un leuve gigantesque.

Sijilmassa, fondée par les Marocains en 757 AD. était la capitale de la province
de Tailalet entre le 12ème siècle et le moment de sa destruction au 15ème siècle.
On dit qu’elle avait été fondée en premier lieu par un Général romain, qui portait le
nom de Sigillum Massa. Sijilmassa était devenue son nom « littéraire » et le nom
local de Medinelt-el-Hamra a remplacé le nom latin pour la référence générale. Les
Berbères Kharidjite s’étaient servi d’elle, comme centre de défense contre les en-
vahisseurs arabes et leur orthodoxie musulmane. Ensuite, elle a été occupée par les
dynasties respectivement, almoravide, almohade et mérinide. Mais en 1315, elle a
arraché son indépendance sous le règne d’Abou Al Hasan Ali, le ils du gouverneur
mérinide à Fès. Tous les livres d’histoires marocains, rapportent sa richesse et sa
puissance. Pourtant, aucune chose, qui rappelle son ancienne grandeur, n’a survécu à
présent. Aujourd’hui, le centre de Tailalet n’est pas Sijilmassa, mais la capitale de la
province, Ksar-es-souk, ( actuellement errachidia) située à quarante miles au Nord.

116
Commande N° 270075 [Link]

SITE DE SIJILMASSA

Comme son nom l’indique, elle comprend un nombre considérable de ksours


et non pas de kasbahs. Comme nous avons déjà tenté de le montrer, il n’est pas tou-
jours facile d’établir la différence entre une kasbah et un ksar. A Tinghir, beaucoup
d’habitations peuvent être désignées comme des ksours, plutôt que des kasbahs. Les
dictionnaires français traduisent le mot « ksar » comme un « village saharien entouré
de murs ». Mais l’adjectif « saharien » n’est pas tout à fait correct, puisque la plupart
des ksours se trouvent bien plus au Nord du Sahara. Après avoir visité une vingtaine
de ksours au Nord du Sahara, on peut admettre qu’un ksar s’apparente nettement à
un village, plutôt qu’à une résidence personnelle, château féodal ou forteresse tribale
à quoi ressemblaient la majorité des kasbahs.

Certes, il y avait plusieurs exceptions, mais comme je l’ai précédemment relevé,


un ksar abrite plus d’habitants qu’une kasbah, et il n’est pas la propriété d’une seule
famille puissante ou d’un chef de clan tribal. D’une grande taille et d’un nombre
considérable de structures, le ksar prend la position horizontale plutôt que verticale.
Même si la kasbah de Glaoui à Taourirte à Ouarzazate est plus grande que la plupart
des ksours, elle a une forme verticale. Ce qu’on appelle les kasbahs de Tiznit, dé-
crites dans un chapitre précédent, auraient dû être réellement qualiiées de ksours.
Quelles que soient leurs différences, les ksours aussi bien que les kasbahs, sont en-
tourés soit de remparts, telles les kasbahs ou de hauts murs, tels les ksours. Même un
ksar a des tours, toujours à proximité de la grande porte d’entrée. Mais ces tours sont,
en général, moins frappantes et imposantes que celles des kasbahs, car elles s’élèvent
sur une surface horizontale bien plus étendue et ainsi les proportions entre vertical et
horizontal, entre tour et mur circonvoisin changent radicalement. On peut aisément
admettre, qu’une kasbah est moins dissimulée, car on peut voir de l’extérieur ses
remparts ainsi que les bâtiments en son sein, toujours proches des remparts. Mais en
ce qui concerne la plupart des ksours, le visiteur n’aperçoit rien, à part les murs en-
vironnants, qui masquent toute autre chose. Les maisons, invisibles, sont adjacentes
de ses murs et comme elles sont plus basses que les structures d’une kasbah, il est
impossible de les entrevoir.

Hormis le type « classique » de la kasbah, qui est la construction principale


(ou unique), entourée de remparts et dominée par ses quatre tours de coin, il est
dificile de parler d’un plan général spéciique à une kasbah. La plupart des grandes
kasbahs sont des conglomérations accidentelles de différentes formes et dimensions.
Elles ont rarement des structures respectant un plan nettement préétabli. Les ksours
tendent à imiter un plan authentique, à angle droit, quadrilatère ou rectangulaire, qui
rappelle le modèle du Castrum romain. On peut retenir ainsi, qu’alors qu’un ksar
relète le rationalisme de la pensée romaine, une kasbah illustre les complexités et la
nature plus émotionnelle du processus de la pensée islamique.

117
Commande N° 270075 [Link]

ERFOUD-RISANI
ksar Maâdid

Dans la région d’Erfoud, se trouvent plusieurs ksours. On disait que le ksar


Maâdid, le plus ancien, avait été fondé il y a cinq siècles, mais une fois encore, il était
dificile de s’assurer de l’exactitude de cette afirmation. Comme nous l’avons déjà
signalé, il était entouré de murs culminants, de la même hauteur. Les murs de la kas-
bah étaient de tailles variées, et leur silhouette était très remarquable. Ces différenc-
es dans la hauteur des remparts de la kasbah, sont dues au terrain montagneux sur
lequel les kasbahs sont toujours construites. Les ksours, ne sont pas spéciiquement
modelés comme des forteresses, ils sont établis probablement sur un terrain plus uni.

L’entrée du ksar Maâdid, n’était pas semi-caché, comme il en est souvent des
grandes portes des kasbahs, mais il était proéminent. En réalité, le ksar n’avait pas
juste une porte d’entrée unique, mais sept autres isolées, chacune d’une dimension
considérable et d’une solidité remarquable. D’une ouverture taillée en fer à cheval
au centre d’un grand panneau peu orné, elles étaient lanquées de chaque côté par
des contreforts protubérants et à l’image d’une tour. Au sein du ksar, je n’avais pas
l’impression d’être dans une demeure entourée de murs ou dans une rude prison; un
sentiment d’oppression qui m’afligeait dans certaines kasbahs.

Au lieu d’être comprimé dans des ruelles étroites et obscures entourées par de
hauts murs et constamment obligé de tourner à gauche ou à droite et de traverser des
cours minutieuses, je me trouvai dans une grande cour à ciel ouvert, en grande partie
bordée par un pâté de petites maisons. Je me trouvais en réalité, dans une petite ville
plutôt que dans un village. De cette place, des rues exiguës se déclenchaient dans
plusieurs directions, incomparables aux artères du nouveau Rabat ou Casablanca,
mais très semblables aux ruelles de Fès, ou de l’ancienne médina de Marrakech,
malgré leur cachet très ancien. Contrairement au nombre moyen de kasbahs, la plu-
part des ksours comprenait un fondouk; une sorte d’hôtel primitif pour les voyageurs
passagers et leurs animaux. Ces derniers ne passaient pas toujours les nuits au sein du
ksar, mais dans une étable à ciel ouvert à l’extérieur des murs. Ils y restaient durant
les jours froids d’hiver. Un autre aspect lié au ksar, était la présence du cimetière
local, une étendue de terre en plein air, seulement marqué par des pierres plantées
sur le sol; le simple tombeau des Marocains pauvres. Ces cimetières étaient le plus
souvent situés aussi près que possible du marabout ou du petit «sanctuaire » funérai-
re du saint local.

118
Commande N° 270075 [Link]

SITE DE SIJILMASSA

Tailalete, la province principale, comprenait des ksours de dimensions con-


sidérables. Plus de mille habitants résidaient au ksar d’Igoulmimne, et environ trois
mille au ksar d’Ait Yahya Athman, situé au centre de l’oasis d’Igoulmimne. Les
quelques ksours que j’avais visités n’étaient adaptés qu’à de faibles populations; au
maximum un millier d’habitants .

A ksar Maâdid, j’étais stupéfait du fait que les femmes portaient encore le voile,
à l’encontre des femmes dans les kasbahs. Les femmes berbères, méprisaient le voile
et elles côtoyaient plus librement les hommes que leurs consœurs arabes. Cependant,
le ksar Maâdid n’est pas berbère mais arabe et il abritait trois tribus différentes dont
le nombre se situaient autour de six mille personnes.Même si certaines régions du
Maroc sont indéniablement des territoires où habitaient les Arabes (telle que Fès), ou
d’une manière prédominante les Berbères (Marrakech), dans la plupart des régions,
la population est devenue rapidement de sang mêlé. Néanmoins, les régions du Sud
du Haut Atlas et du Nord du Sahara sont pour la plupart berbères, et durant toute ma
tournée à la recherche de kasbahs, j’ai surtout rencontré des communautés berbères.
J’aurais été étonné de tomber sur un ksar où habitaient exclusivement les Arabes, si
je n’avais pas su qu’à seulement quelques kilomètres de là, se trouvait le berceau des
Alaouites ou des Filalis; la dynastie arabe régnant au pays. Ceci explique pourquoi la
plupart des ksours éparpillés entre Erfoud et Risani ne sont pas berbères mais arabes.

Beaucoup de ces Arabes font actuellement partie des membres de la famille


alaouite; des cousins éloignés, pauvres, néanmoins convaincus que la famille royale
ou leurs proches seraient prêts à pourvoir à tous leurs besoins et à leur permettre de
surmonter les peines journalières. Contrairement à la majorité des kasbahs, on m’a
informé, qu’il y avait, au sein du ksar Maâdid, une douzaine de petites boutiques
extrêmement primitives, apparemment en vente d’articles d’épicerie; à savoir thé,
savon, sucre, boites d’allumettes et lampes à huile, avec toutes les marchandises en-
tassées dans un espace d’une longueur ne dépassant pas quatre pieds sur cinq. Chose
surprenante, c’est que même les épiciers étaient Arabes, car ordinairement ils étaient
plutôt Berbères, Soussis, ou encore issus de Tefraoute. Quelle que fut la date de leur
construction, la plupart des maisons du ksar, paraissaient relativement modernes,
non à cause de la nature de leur style, qui n’avait jamais changé et qui semblait, au
20ème siècle, quasi identique à celui des anciens siècles, mais grâce à leur structure.
Elles étaient construites en pisé et il est rare qu’une maison en pisé se maintienne
au-delà d’une centaine d’années.

119
Commande N° 270075 [Link]

ERFOUD-RISANI

J’ai demandé à ce qu’on me montre une maison authentiquement ancienne et


on m’a emmené voir l’une dont on m’a assuré qu’elle avait été construite il y a plus
d’un siècle. Son pisé d’une couleur gris foncé, paraissait vraiment plus ancien que
celui de ses voisines et certains de ces murs étaient clairement plus anciens que les
autres. Deux ou trois habitants de la localité m’ont emmené la visiter en prenant
ma main pour m’aider à monter un escalier étroit et excessivement raide vers une
chambre sans toit, à l’air d’une terrasse, ou plusieurs hommes âgés, étaient accroupis
sur des paillassons. L’un d’entre eux, un vieil homme, à la barbe grise, devait être
le propriétaire de la maison, car il était justement en train de préparer du thé à la
menthe. Ils marmonnaient d’une manière décousue. Leur conversation était assez
soporiique, et d’une monotonie non exagérée. Ceci était probablement une manière
comme une autre, de passer le temps libre de l’après-midi un jour du travail, qui
n’était pas la règle générale, même pour les plus âgés. Pourtant, la plupart des gens
avaient bien dépassé l’âge mur et avaient probablement délégué la tâche de creus-
er, d’élaguer et d’arroser leurs pauvres petites parcelles de terres dans l’oasis toute
proche à leurs enfants et neveux.

L’orge, les prunes et les pêches, avaient déjà été récoltées. Le maïs poussait
encore et prenait de l’embonpoint et la saison de la cueillette des dattes ne s’annon-
cerait qu’à in Octobre. Ces hommes, revêtant des djellabas usées, des turbans légers
autour de leurs crânes, semblaient prospères, mais ils étaient encore classés comme
des « capitalistes », chacun possédait sa petite parcelle de terre à l’oasis, et la terre
arable dans la plupart des kasbahs, était excessivement chère.

Ainsi, comme nous l’avons mentionné auparavant, un homme ne possédait pas


en général d’hectares de terre, mais seulement une paire d’aishars, des quarantièmes
d’hectare. Aux alentours du ksar Maâdid, on dit que le prix d’un aishar coûtait entre
deux et quatre mille dirhams; c’est-à-dire entre quatre et huit cent dollars ou approx-
imativement entre cent soixante et trois cent vingt livres sterling. Pour cela, le prix
d’un hectare coûtait environ vingt cinq dollars. Ces prix s’appliquaient à un simple
terrain nu irrigué, régulièrement alimenté par le leuve. Si le terrain comprenait des
arbres fruitiers, le prix, comme il a été précité, aurait été plus élevé. Si petites soient-
elles, les parcelles privées de terre, étaient pour la plupart, rectangulaires et entourées
de petites bornes en terre et au-delà du Nord, le long du leuve Ziz, par des murailles
de pierres sèches.

120
Commande N° 270075 [Link]

METISSAGE DES RACES

En fait, chaque once de terre, était cultivée et les céréales, les vivres de cam-
pagne, étaient cultivés en tant que culture végétative sous les arbres fruitiers. Les
propriétaires fonciers avaient toujours quelques moutons et chèvres. J’étais assis
parmi mes hôtes pour un bref échange de questions et réponses, avant que de grands
verres de thé à la menthe aient été servis. Après avoir eu le mien, j’ai eu la permission
de visiter d’autres parties de la maison où j’ai trébuché sur les accumulations de blo-
cailles sur le sol, comme d’habitude, lorsque je passais par des chambres familiales,
avec des murs nus, sans fenêtres, ni meubles.

Au centre de la terrasse où nous avons pris place, se trouvait une large ouverture
qui m’a laissé l’impression qu’il menait dans un puits en contrebas. C’était la cage
d’escalier, étroite et raide à travers laquelle j’étais passé pour arriver à la terrasse.
Deux endroits conclaves et vides aux coins de la terrasse étaient alignés avec des
pierres. Ils semblaient être des « fourneaux » et l’un d’eux sentait encore quelques
cendres de charbon. On m’a assuré qu’ils avaient plus d’un siècle. Même si le ksar
Maâdid était éminemment arabe, Erfoud n’était pas du tout une petite île exclu-
sivement arabe au milieu d’un entourage berbère, et comme il est déjà indiqué plus
haut, plusieurs shorfas y demeuraient. Basés essentiellement à Risani et dans son
voisinage, et éparpillés dans plusieurs ksours environnants, la plupart de ces shorfas,
sont des descendants non seulement du Prophète Muhammad à travers la lignée roy-
ale alaouite, mais aussi à travers la famille la plus vénérée d’Idriss I et II; les deux
fondateurs de la dynastie idrisside aux 8ème et 9ème siècles. Ils provenaient de Fès
jusqu’à l’actuel Tailalet pendant le règne de la dynastie Idrisside.

La majorité de la population locale, était ainsi de race arabe; les Idrissides et les
Alaouites sont des Arabes. Mais la population autochtone, qui vivait toujours dans la
région était Berbère. Elle relèvait de plusieurs subdivisions de l’importante tribu ou
plutôt de la confédération d’Ait Atta. La langue courante était soit l’arabe; la langue
des shorfas et des Arabes de « la plaine», ou tamazighte pour les Berbères. Les Ara-
bes locaux étaient sédentaires et ils se focalisaient sur le travail de leurs parcelles de
terre. Mais à l’approche de l’été, avec l’annonce de la pénurie d’eau, près de deux
tiers de la population masculine, se dirigeait vers les villes du Nord à la recherche de
travail. Ils rejoignaient leurs oasis en Août ou Septembre, pour l’importante récolte
de l’automne, et particulièrement celles des dattes en Octobre-Novembre.

121
Commande N° 270075 [Link]

ERFOUD-RISANI

Parmi les Berbères, près de trente pourcent étaient sédentaires, plus de soixante
pourcent menaient une vie nomade à l’instar de leurs ancêtres. Avec la tombée de la
pluie, peu d’entre eux quittaient la région et ils y restaient même en été. Mais durant
les périodes de sécheresse, neuf personnes sur dix partaient entre Avril et in Août.
Dans l’un des petits ksours d’Erfoud, on m’a de nouveau assuré qu’il était « l’un des
plus anciens », et qu’il était fondé au 16ème siècle. Contrairement au ksar Maâdid,
il était entièrement berbère et, (ce ne fut pas le cas dans les kasbahs de Tinghir) ses
membres faisaient partie de plusieurs tribus, au lieu d’une seule.

A nouveau, il se distinguait des ksours de Tinghir, du fait qu’il était présidé non
par un homme plus âgé, chargé de gérer les affaires d’une seule tribu, mais par un
cheikh qui gérait simultanément plusieurs autres ksours. Ainsi, le ksar représentait
l’archétype, de la grande diversité au sein de la structure sociale berbère. Le ksar
avait des portes d’entrées attrayantes, construites en pisé, une ouverture frontale en
forme de fer à cheval ainsi que les deux éperons massifs se projetant sur son côté
droit et gauche, retenant un dispositif attractif de reliefs purement géométriques et
triangulaires. L’entrée était divisée en quatre hautes ogives pareilles à un étalage, et
le concept entier, était une invention bien plus berbère que mauresque ou arabe. A
l’intérieur du ksar, j’ai retrouvé l’atmosphère d’une petite ville de province, grâce
à l’espace à ciel ouvert, aux petites ruelles étroites, aux maisons privées et à une ou
deux épiceries.

Au niveau architectural, l’aspect ancien était prédominant. Il n’y avait à l’in-


térieur, aucun ornement, ni boiserie, ni menuiserie ni tuiles. Les maisons étaient
simplement des enceintes pour se mettre à l’abri et pour l’intimité, sans aucun signe
de confort et de beauté auxquels les maisons mauresques normalement tâchent d’être
ignolées, selon les moyens et le goût du propriétaire, une saveur modelée par les
normes établies par la tradition. Si modeste soit la façade d’une maison mauresque,
à l’intérieur se trouve un patio, des arcs à colonnes, des sols garnis de mosaïque, des
piliers décorés et de la boiserie magniiquement sculptée et décorée sur les plafonds,
les portes et les volets. Les chambres sont équipées pour le repos, le confort, et même
dans les maisons modestes, quelques trésors de famille sont exposés pour le décor.
Mais le ksar d’Erfoud était constitué principalement de remparts, de grandes portes
frontales et de grandes enceintes, sans aucune satisfaction des besoins les plus élé-
mentaires de l’Homme.

122
Commande N° 270075 [Link]

METISSAGE DES RACES

Risani est plus petite qu’Erfoud. Dans cette dernière, les autorités m’ont logé
dans un grand hôtel, moderne et confortable, mais totalement désert au mois d’Août
où il n’y avait pas de restauration. Cette ville ne disposait apparemment d’aucun
restaurant pour manger. Risani n’avait certes pas d’hôtel semblable, et là-bas, j’ai
fortement apprécié l’hospitalité du caïd. A une certaine époque, Risani avait une
communauté assez importante de Juifs, qui y avait vécu pendant plusieurs siècles et
dont les femmes étaient habituées à attirer les regards par leur coiffure pittoresque et
universelle. Ces Juifs avaient émigré en grand nombre en Palestine, mais peu d’en-
tre eux sont retournés à Risani où ils bénéicient d’une position privilégiée, comme
la plupart de leurs coreligionnaires, à travers le Maroc. La prétention de Risani à la
renommée, est due à son site de Sijilmassa, et au fait qu’elle abritait la zawiya de
Moulay Ali shérif; le fondateur de la dynastie alaouite marocaine, qui a été enterré à
Risani en 1640. Son mausolée est encore un lieu de pèlerinage pour les Marocains.

ksar Tighmart

Près du mausolée se trouve le ksar Tighmart, dont une grande partie est tombée
en ruine. Mais il exaltait encore son magniique modèle avec toute sa grandeur. Le
pisé de la porte d’entrée était authentiquement sculpté ou plutôt modelé en relief et
on pouvait encore apercevoir les vestiges de la décoration de ses tuiles colorées. Il
n’y avait pas de tels ornements fantastiques à Erfoud. Mais, de telles tuiles pouvaient
être considérées comme un luxe, car le zellik, l’ouvrage en mosaïque était parmi les
traditions les plus anciennes répandues en force dans l’art de la décoration maur-
esque.

Dès le début du 14ème siècle; c’est-à-dire à l’époque de la dynastie mérinide,


les villes de Fès, Tétouan, Meknès, Rabat ou Salé, produisaient de grandes quantités
de tuiles pour la marqueterie de la mosaïque, connue sous le nom de zellige (azulejos
en langue espagnole). Pratiquement chaque étage dans un palais, une maison privée
ou medersa, était égayé par ces mosaïques, pour la plupart en blanc, jaune, vert, noir
et violet. Le ksar de Tighmart, comprenant sa propre mosquée, n’était ni berbère, ni
ancien, mais d’origine arabe, construit en 1890 pour les ils du sultan Moulay Hassan
et dans un style approximativement modelé sur celui de Fès .

123
Commande N° 270075 [Link]

ERFOUD-RISANI
ksar Turemt

Le ksar Turemt était plus fructueux et devait avoir quatre siècles. Le vestibule
était embelli par trois arcs bien proportionnés, au-delà desquels se trouvaient des
ruelles exiguës à l’abri du soleil et du vent, du fait des troncs de palmier qui faisaient
ofice de toiture. A côté de ces ruelles, les chemins détournés, étaient bordés par des
habitations privées et qu’on pouvait appeler corridors. Les habitations étaient toutes
construites autour d’un patio clôturé, dont le centre n’était pas couvert de toit.

Mais pour la plupart, les grosses colonnes en pisé, soutenant les toits de la de-
meure projetait leur ombre sur lui. La synthèse des ruelles couvertes de troncs de
palmier solides, d’une entrée arquée décorée et de grosses colonnes en pisé soutenant
les toits des maisons, était une technique bien commune dans plusieurs autres ksours
à Risani. Si le matériel de base de construction avait été la brique et la pierre plutôt
que l’équivalent marocain de bidet, ces bâtiments auraient pu résister plusieurs siè-
cles. Le système de colonnes d’appui, éminemment solide, un arrière patio et la
construction du toit avec du bois excellent, semblait une technique exceptionnelle
qui semblait avoir bien fait ses preuves.

124
Commande N° 270075 [Link]

125
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

ERRACHIDIA

Hormis l’importance de certains édiices d’Erfoud et de Risani, le centre de


l’univers des ksours n’est autre que la capitale de Tailalet, ksar-es-Souk, le « ksar
du Marché » - nommé actuellement Errachidia49 - une petite ville peu prétentieuse,
chevillée à l’oasis s’étendant le long du leuve Ziz, dans l’une de ses parties les plus
larges. Ma première visite à Errachidia, remonte à l’époque où la plupart de ses mai-
sons avaient été démolies, ses arbres déracinés et ses plantations transformées en un
lieu désert de boue dues aux inondations. Au début du printemps, le séduisant leuve
de Ziz se transformait souvent en un torrent dévastateur, rasant tout sur son passage.

J’étais honoré par l’invitation du gouverneur de Tailalet; un ancien homme


d’armée, à l’esprit taciturne et d’une serviabilité hors pair. Il a fait preuve de grandes
qualités d’homme hospitalier et accueillant, en me prêtant une jeep; «Vous avez be-
soin d’un moyen de transport plus résistant que votre confortable petite voiture pour
vous déplacer dans cette région», avait-il expliqué. Sur ces mots, il avait sommé son
secrétaire de remettre la jeep à mon chauffeur. J’avais déjà été l’invité d’un gou-
verneur d’Errachidia, et j’avais été logé dans l’agréable petite pension de famille,
dans son jardin. Cela remontait au temps du Protectorat français, à la in des années
quarante, et mon hôte, que les nationalistes marocains redoutaient, voire détestaient,
était un colonel français décrit comme leur oppresseur sanguinaire.

Le colonel m’avait reçu avec égard en ma qualité d’invité étranger non engagé
dans la politique. Il possédait avec sa femme un amas rafiné de tapis et de poteries
mauresques, tous acquis pour rien. Certaines salles de la résidence oficielle ressem-
blaient à un musée d’art mauresque proprement dit. Quelques années plus tard,
j’étais à nouveau logé dans la même maison, passée entre les mains d’un gouverneur
marocain, originaire de l’ancienne ville de Fès, moins familier dans la gestion d’une
maison moderne européenne. Le lieu paraissait tombé en ruine, le jardin abandon-
né, les conduites d’eau dans les salles de bain étaient vides et toutes les salles dans
la pension de famille étaient sales et négligées. Quelques années plus tard, j’ai de
nouveau visité Errachidia, lorsqu’un nouveau gouverneur marocain; un homme de
caractère d’un profond savoir du mode de vie occidental, régnait en maître sur cette
ville.

49 Appelée autrefois, « Ksar-es-souk » - le ksar du marché - cette ville, lors d’une visite de Hassan
II en 1975, a été baptisée Errachidia, et ce en commémoration de l’un de ses ancêtres Moulay Rachid
qui a établi les fondements de la dynastie alaouite.
126
Commande N° 270075 [Link]

UNIVERS DES KSOURS

Au bout d’une année, il avait transformé sa demeure en un lieu splendide. Une


piscine avait été installée dans le jardin. Dans la salle de séjour, des chaises et des
lits étaient décorés d’une agréable toile de Jouy. Des mokhaznis en vêtements d’un
blanc immaculé servaient des repas de bonne facture. Le gouverneur actuel, avait
transformé le grand espace vide devant sa résidence en un jardin public d’arbres et
d’arbrisseaux leurissants. La ville d’Errachidia, avait été fondée par l’administra-
tion française avant l’Indépendance, mais la planiication était tordue. La ville, sans
jardins publiques, ni arbres dans les espaces libres et aucun modèle-type d’aménage-
ment urbain attrayant, était certainement l’une des cités les plus laides du pays. En
1966, une nette amélioration se ressentait nettement.

Le premier ksar que j’avais visité aux alentours de la capitale provinciale, se


distinguait par ses ruelles appropriées, plus larges et longues que celles des kasbahs,
avec des maisons sur les deux bords. Leurs principaux éléments stabilisateurs –
aussi construits en pisé - étaient de nouveau des troncs solides de palmiers dattiers.
Dans certains endroits, une simple ouverture arquée, donnait sur la rue. Dans les
différentes maisons, le toit était soutenu par de lourds pilastres de boue satinée, faits
de branches de palmiers et de leurs feuilles sèches.

L’ameublement était inexistant dans ces maisons et le propriétaire d’une d’entre


elles, m’a accompagné dans ce qu’il considérait comme la principale salle; un espace
entouré de murs sur seulement deux de ces côtés, sans quoi il aurait servi de passage
à travers l’édiice. La couleur poudreuse de la boue, à la base de la construction de
l’édiice, dominait le lieu, avec l’absence d’article en bois, pierre ou tout autre matéri-
el, qui aurait pu atténuer la monotonie et mettre en relief cette couleur grise. Le seul
objet de commodité dans cette salle particulière, était une natte de paille efilochée,
étendue par terre et sur laquelle le propriétaire m’avait prié de m’asseoir. Dans les
kasbahs aussi bien que dans les ksours, je me suis accommodé au manque d’urbanité,
raison pour laquelle je m’intéressais uniquement aux résidents. Mon présent hôte
était assis sur le sol à mes côtés. Ses ils avaient préféré restés dissimulés dans l’om-
bre au fond du passage avoisinant au lieu de nous rejoindre - comme d’habitude dans
la société marocaine –.Bientôt, ils avaient dû saisir un mot chuchoté par leur père car
j’ai remarqué que l’un d’eux avait pris un petit plateau avec quelques verres et l’autre
avait mis une théière sur ce qui devait être un petit feu à charbon de bois.

127
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

En vue d’engager la conversation, j’ai demandé au père ce que faisaient ses ils.
En pointant du doigt le plus âgé, probablement au début de la vingtaine, et en s’ex-
primant dans un français rudimentaire incompréhensible pour les ils, le maître de
céans m’a fait savoir, que le jeune homme souffrait d’une légère arriération mentale,
et ne pouvait de ce fait s’investir dans aucun travail régulier. Il s’acquittait seulement
de tâches ménagères, préparait le thé et exécutait d’autres fonctions proportionnelles
à sa capacité. Les deux jeunes, vêtus de djellabas parsemées de trous, travaillaient
«occasionnellement » à l’oasis. Le père aussi bien que les ils, semblaient mal nour-
ris. La possession de leur maison, sans doute héritée, ne pouvait être considérée
comme signe distinctif, en l’absence de terre arable, qui marque la différence entre
un pauvre et un autre qui se bat pour survivre.

Les gens qui avaient une parcelle de terre, pouvaient toujours se pourvoir de
pain, légumes et certains fruits. Les dattes, que la plupart des Marocains du Sud trou-
vaient moyen de préserver pour une bonne partie de l’année, comme fruits, étaient
exceptionnellement riches en protéines. Mais la zone du ksar était pauvre et il n’y
avait presque aucune parcelle de terre à exploiter. Néanmoins, je ne pouvais pas
décliner le verre de thé à la menthe qui m’était offert, car tout refus aurait été bles-
sant pour mon hôte, qui s’était excusé avec une sincérité très touchante, pour son
incapacité à me servir du pain, du miel ou une assiette d’amandes. Au cœur de l’été,
les amandes étaient récoltées dans la plupart des régions du Maroc et presque à
chaque occasion où on m’offrait du thé à la menthe au Sud, il était associé avec des
amandes. Ainsi, ne pas avoir d’amandes à cette saison, était synonyme de forte pré-
carité. Toutefois, j’étais en présence d’un homme, propriétaire d’une maison et dont
la famille avait vécu au ksar, probablement depuis des centaines d’années et non à un
mendiant vivant dans un taudis. Même si la température s’élevait occasionnellement
au-dessus de cent vingt degrés et qu’il était dificile, pour moi et mon chauffeur de la
supporter, visiter le Sud au cœur de l’été, était intéressant.

Les touristes ne rôdaient pas dans les environs et aucun étranger ne s’aventurait
dans ce milieu indigène. La nouvelle de ma présence comme unique étranger, s’était
répandue très vite à travers le ksar. Une vingtaine de garçons et d’hommes d’âges
confondus, assemblés dans une rue étroite, n’aurait voulu à aucun prix rater l’occa-
sion d’apercevoir l’étranger, au moment de mon départ de la maison accompagnée
de mon hôte et de ses trois ils. Avec un esprit amical, réservé et sans aucun rire
sournois ou hypocrite, souvent adressé à l’encontre d’un étranger, dans les modestes
petites villes de la Méditerranée, personne n’avait prononcé un mot ni ne m’avait
accueilli. De même, ils n’ont pas rivalisé pour m’inviter à leurs domiciles.

128
Commande N° 270075 [Link]

UNIVERS DES KSOURS

On disait, que j’étais l’invité de l’homme de chez qui je venais de sortir. (Ma
mémoire n’a point retenu les circonstances de mon entrée dans cette maison). Entre-
temps, quelqu’un parmi les guetteurs, exhortait les gamins, de nous laisser poursuiv-
repaisiblement notre chemin. La foule ralentissait la marche quelques secondes, puis
continuait de plus belle derrière moi et mes hôtes. Dans une ville du Nord, les enfants
auraient, dans des situations similaires, essayé de me gêner et de me déconcerter,
en demandant à grands cris, des « francs » ou des « cigarettes ». Personne ne s’est
approché maladroitement de nous, n’a sollicité la charité ni réclamé aucune sorte
d’aide. Curieux, ils manifestaient encore du respect pour une personne étrangère vis-
iblement sans intentions hostiles. Certes, il était dificile d’être sûr que les habitants
des différents ksours de Tailalet étaient plus pauvres que ceux des kasbahs au-delà
du Nord et de l’Ouest. Toutefois, j’avais l’impression que c’était une réalité.

A Tinghir, sans s’attarder sur les niveaux de vie exceptionnels des habitants de
Tefraoute, la majorité des hommes portaient des djellabas et des turbans blancs qui,
malgré l’aspect ancien, avaient toujours l’air de vêtements proprement tenus. Dans
la région d’Errachidia, les gens étaient bien mal vêtus, et à en juger sur l’apparence
générale, ils dégageaient l’impression de personnes vivant dans la précarité. Etablir
une comparaison des habitations de la population pouvait à peine induire à des con-
clusions valides, car elles étaient d’une grande simplicité dans les deux régions et
presque sans aucun ameublement. Elles étaient en principe des refuges contre le
soleil et la chaleur (contre le froid de l’hiver), sans aucun lien avec les maisons ur-
baines bien bâties du Nord. Des tentes de nomades seraient moins austères. Mais la
plupart de ces constructions étaient non seulement conçues pour élever une famille,
mais aussi expressément rangées pour des raisons traditionnelles. Mise à part la pau-
vreté des Berbères et des Arabes du désert et des montagnes du Sud marocain, ils
partageaient un trait commun qui pouvait être décrit dans les termes de l’ancien
monde comme « distinction ».

Polis, courtois et hospitaliers en fonction de leurs ressources, ils semblaient


avoir une profonde connaissance de la bonne conduite. Dans les kasbahs et les
ksours, un bon nombre de mes hôtes aînés, ainsi que les hommes se situant entre
deux âges, étaient analphabètes. Peu d’entre eux avaient jamais visité la maison d’un
homme riche ou goûter aux charmes de la modernité de la vie indigène traditionnelle
et mauresque, ni appris les complexités du protocole social. Leur savoir en matière
de valeurs culturelles était aussi limité que celui d’un fermier anglais ou français
d’autrefois. Cependant, dans leur langage pour s’adresser aux autres, leur comporte-
ment à l’égard de leurs invités, leur conduite rafinée, ils différaient à peine des gens
instruits ou des riches commerçants des grandes métropoles.

129
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

Ils associaient constamment mon chauffeur aux repas auxquels ils m’invitaient,
et ils le traitaient en tant qu’invité respectueux, sans jamais omettre la différence
entre lui et moi - l’employeur et l’employé. Ils lui accordaient une place au milieu
des membres de leurs familles ou parmi les autres invités. Mais si le repas était servi
sur deux tables à part (ce fut le cas lorsque le nombre de personnes dépassait huit ou
dix) il n’avait pas de place à ma table, et ils veillaient à ce qu’il ne prenne aucune part
à nos conversations. Ceci était la pratique d’une hôte victorienne ou edwardienne
réservée. Mais cela se résumait à une question d’urbanité et de comportements ordi-
naires des gens ne possédant pas le savoir-faire victorien ou edwardien. La majorité
des jeunes habitants des villes du Nord, avaient renoncé aux courtoisies d’antan,
rejetées car perçues comme des marques d’humiliation et arriérées. Ils voyaient la
nécessité de contrecarrer les habitudes des vieillards au proit de «l’approche scien-
tiique ». Les gens défavorisés, de la montagne et des régions du désert, avaient été,
jusqu’à présent, moins exposés aux inluences occidentales et ils s’en tenaient encore
aux anciennes lois sociales. Le fâcheux déclin des bonnes mœurs dans les villes,
se faisait de plus en plus sentir au cours de mes visites au Maroc, depuis plusieurs
décennies. La bonté innée des Blédards du Sud (les campagnards) est incomparable
avec la rudesse grandissante des jeunes citadins qui confondaient insolence et pro-
grès.

Après être passé par la grande porte arc-boutée de la façade du ksar local, je me
trouvais à l’intérieur d’une enceinte partielle à l’intérieur de trois arcs en fer à cheval.
Bien proportionnés, ces arcs constituaient un petit refuge qui servait de lieu de repos
et de sommeil pour les gardiens de nuit. Aujourd’hui, les gardiens n’existaient plus,
et les arcs avaient perdu leur fonction. Mais ils témoignaient avec modestie qu’un
but utilitaire avait été accompli avec beauté et grâce. Pour la première fois, je me
rendis compte de l’existence de puits d’eau interne ou privé, singularité des ksours
de cette région. Dans plusieurs ksours, j’avais minutieusement remarqué ces puits,
qui se situaient dans une sorte de salle de cour, au centre des maisons privées (Ils
desservaient non pas une maison particulière mais le ksar tout entier).

Tous les puits que j’avais explorés, étaient construits de pierre, d’une supericie
d’environ un mètre, rond ou carré, et hauts d’environ dix huit pouces. L’eau souter-
raine sous certaines maisons, était d’une importance capitale pour leurs habitants.
La présence de telles sources était à l’origine de l’emplacement de plusieurs ksours.
Mais la disponibilité de l’eau pour un certain nombre de maisons personnelles, con-
stituait l’exception plutôt que la règle.

130
Commande N° 270075 [Link]

UNIVERS DES KSOURS

Dans un ksar, quelques personnes âgées, qui me faisaient visiter le domaine,


m’ont bientôt conduit vers un espace entouré de plusieurs maisons de propriétaires
différents. Au centre de cet espace se trouvait un puits, qui n’était pas une propriété
familiale, mais un bien de tout le ksar. Plusieurs hommes attendaient leur tour pour
enfoncer leurs seaux au fond pour ensuite les vider dans les cruches et les bidons.
Dans le coin, il y avait une porte, la seule dans cette place publique, et dont l’issue
m’était méconnue. Lorsque j’ai interrogé mes compagnons à ce propos, ma ques-
tion sembla entraîner un certain embarras. Mais la personne qui m’accompagnait
d’Errachidia était un cheikh, choisi par le gouverneur et que les habitants locaux
connaissaient bien. Mes lettres de créance paraissaient satisfaisantes car, après avoir
échangé un ou deux mots chuchotés, les hommes se sont dirigés vers la porte et l’un
d’entre eux l’ouvrit. « Voici notre jâmi 50», m’a-t-il informé. La porte conduisait à la
mosquée locale. Le Maroc est l’un des rares pays musulmans où les non-musulmans
ne sont pas autorisés à accéder aux lieux « saints»; c’est-à-dire aux mosquées, mar-
abouts et cimetières.

En dépit de mes relations avec des hommes hauts placés, je n’ai pénétré dans
des mosquées mauresques que dans de rares occasions. Ainsi j’ai exprimé ma recon-
naissance à ceux qui m’avaient accordé le privilège d’y accéder. J’ai ôté mes chaus-
sures et j’en ai franchi le seuil. La petite mosquée couvrait une partie de l’espace où
se trouvait le puits, mais elle lui était séparée par ses murs. Elle avait une forme tra-
ditionnelle, à angle droit et bien modeste et pouvait à peine comprendre plus de cent
personnes. Elle était assez sublime et malgré sa dimension restreinte, avait un style
simple grâce à la colonnade à angle droit des arcs en fer à cheval qui la divisaient, en
un espace interne et un autre externe.

Des arcs faits seulement de boue compressée, de belles proportions, que les
constructeurs mauresques avaient achevés spontanément et dont les Almohades du
12ème siècle se prévalaient en tant que maîtres suprêmes. Il était inadmissible pour
moi, un «inidèle » de rester plus d’une ou deux minutes à l’intérieur de la mosquée.
J’ai immédiatement, remercié chaleureusement mes guides, tout en me dirigeant vers
la sortie pour remettre mes chaussures.

50 Jami: mosquée en langue arabe, à ne pas confondre avec Jmaâ qui renvoie au conseil tribal.
131
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK
ksar Targa

La diversité et le métissage de races arabes et berbères revêt un intérêt spécial


dans la région d’Errachidia. Ksar Targa, une habitation purement berbère au sein de
la ville et située tout près du centre-ville, donnait sur la vallée du leuve Ziz; con-
sidéré comme le point le plus attrayant de la capitale provinciale. Fondée par la tribu
Aït Ezdag d’Errachidia (Aït: mot berbère pour signiier « ils de »), la kasbah n’avait
que cinquante ans. Le ksar était de grande dimension, avait un air pesant, et s’étend-
ait le long de plusieurs ruelles étroites virant et zigzagant dans différentes directions,
suivant les murs externes de l’édiice. Construit apparemment sur le site d’un an-
cien ksar, détruit délibérément en raison de sa modeste taille, l’actuel édiice n’avait
aucune distinction architecturale. D’une serviabilité exemplaire, mon hôte berbère,
était un petit fonctionnaire d’Etat dans la « capitale ». Sa maison se trouvait dans une
ruelle sombre et étroite et on y accédait par une porte simple avec poignée et serrure.

À l’intérieur, elle n’avait pas l’air d’un ensemble d’espaces délabrés, entourés
de murailles, mais elle avait de vraies salles savamment construites. La salle de sé-
jour où nous étions assis, d’un haut plafond était dotée de lumière électrique, ainsi
que de tapis sur le sol et des matelas mauresques et de canapés le long de trois de
ses murs. Elle était l’une des rares références de maison civilisée comme je n’en
avais trouvé dans nul autre ksar. Environ huit cent habitants résidaient dans ce ksar
alors que mon porte-parole berbère en estimait le nombre à seulement trois cent. La
contradiction lagrante entre ces deux chiffres était un exemple typique du manque
de iabilité des statistiques livrées par des gens sur lesquels les gens comptaient pour
mieux s’informer de la réalité de leur vécu. Lors de ma visite, j’étais accompagné
par un agent bien instruit, choisi par le gouverneur de la province. Il avait reçu une
éducation française et il était employé au département traitant les sujets inhérents
aux statistiques locales.

Selon le dernier recensement, il m’a notiié que la population du ksar, ne comp-


tait pas plus de trois cent âmes, mais en réalité, elle dépassait les huit cent. Notre hôte
berbère a reçu cette information sans réagir et avec un sourire qui aurait pu signiier:
« Alors, quel est le problème? ». Les données qu’il m’a avancées sur la gestion du
ksar étaient plutôt exactes. Le représentant tribal ou le mukaddem; un agent choisi
par la tribu et approuvé par l’administration, présidait le ksar.

132
Commande N° 270075 [Link]

BERBERITE

Nommé à vie, il ne pouvait être renvoyé qu’en cas de délits. C’est lui qui décid-
ait comment et combien de locataires nouveaux pouvaient être acceptés51. Les hab-
itants du ksar étaient des fellahs, des petits fermiers ou des ouvriers agricoles tra-
vaillant la terre à proximité. Toutefois, la pénurie de terre destinée à l’agriculture a
poussé la majorité à s’orienter vers d’autres métiers. Certains sont devenus des petits
commerçants, d’autres des ouvriers et une minorité bien instruite sont fonctionnaires
dans l’administration publique. Les habitants étaient entièrement d’origine berbère,
mais peu à peu, le ksar avait laissé entrer des résidents arabes, et par la suite, un lien
social fort s’était établi entre les deux communautés. On m’avait cependant informé
qu’il n’existait pas d’alliance entre les deux races.

Peu après, mon hôte, son père et les quelques personnes âgés de la salle, ont ar-
gué, que le «racisme » était la principale raison qui justiiait leur répugnance envers
l’alliance, malgré le rejet catégorique dans l’Islam de toute forme de discrimination
et qu’oficiellement les Arabes et les Berbères prétendaient qu’il existait une égalité
sociale et politique complète entre eux. Je n’ai pas pu m’assurer des facteurs raciaux,
tribaux ou locaux, qui déterminaient que l’âge moyen du mariage à Targa était con-
sidérablement plus élevé que dans d’autres ksours où il semblait être entre seize et
dix huit ans pour les garçons et quelques années de moins pour les illes. Plusieurs
personnes m’ont afirmé qu’aucun homme à Targa ne se serait marié avant l’âge de
vingt ans et qu’aucune femme avant seize ou dix huit ans. La plupart des hommes
étaient monogames. Seulement quelques uns parmi les plus riches étaient mariés à
deux épouses.

Quelques-uns parmi eux pouvaient avoir jusqu’à quarante hectares de terre; une
possession assez considérable par rapport aux petites parcelles de terre (très chères)
plus loin à l’Ouest. Mais les terres de maïs, dattiers, oliviers, iguiers et amandiers
n’étaient pas fructueuses. L’un de ces nantis, qui s’est par la suite associé à notre
groupe, m’a convié à visiter sa maison. A ma surprise, même si le propriétaire était
membre du ksar, il possédait une maison indépendante à l’extérieur de la résidence
commune et habitait une sorte de villa avec jardin. Des tapis et un certain ameuble-
ment de type européen étaient disposés à l’intérieur. Le maître de céans avait aussi
une voiture. Ainsi, au niveau local, il passait pour être un homme d’une richesse
considérable. Par son franc parlé et son apparence, il ne ressemblait pas à l’archétype
du résident très réservé du ksar. Par la suite, j’ai rejoint mon premier hôte, le jeune
berbère, un homme marié qui avait deux enfants.

51 Selon l’un de mes informateurs qui réside encore au ksar, environ quatre cent familles, toutes
pauvres, y habitent encore. Alors que certaines familles ont quitté le ksar pour habiter ailleurs, d’au-
tres familles, généralement pauvres, ont intégrée le ksar. Les habitant adhérent encore aux coutumes
anciennes et ont d’ailleurs conservé les mêmes types d’habillements.
133
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

Lors de nos conversations ultérieures, il s’est montré moins réservé comme s’il
prenait plaisir à partager sa profonde connaissance de la réalité locale avec un visi-
teur étranger. A voix basse, il m’a révélé que les jeunes hommes célibatires du ksar,
fréquentaient les prostituées, soit de la ville d’Errachidia ou plus loin à Rich; une cité
située à environ cinquante miles au Nord. « Les mœurs à Rich sont plus libérales »,
a-t-il expliqué, « et les personnes en question, échappent au contrôle des membres
de la famille ou des amis ». Les jeunes hommes payaient les prostituées entre trois
cent et cinq cent francs (environ six shillings). Les maladies vénériennes étaient
répandues parmi les jeunes, mais elles étaient traitées gratuitement à l’hôpital local 52

Les tâches pénibles étaient le sort de la plupart des femmes berbères. Mais à
Targa, elles n’exerçaient aucun travail en dehors de leurs foyers. Tout le travail
agricole incombait aux hommes. Sachant que dans les maisons anciennes et dépour-
vues de meubles, les femmes n’avaient probablement pas beaucoup de travail, j’ai
supposé que la broderie et la confection de leurs vêtements, occupaient le plus clair
de leur temps. Mais on m’a appris, qu’elles sombraient dans l’oisiveté à longueur de
journée et le rassemblement pour des heures de commérage était un loisir quotidien.
Au niveau de la scolarité, la situation du ksar s’était nettement améliorée depuis
l’avènement de l’Indépendance en 1956. Sous le protectorat français, aucune école
n’existait dans cette localité. Aujourd’hui, il n’y en avait qu’une. Après un échange
avec un Berbère assez accueillant, on m’a guidé du ksar vers l’école à proximité.

Elle avait la forme d’une petite construction dans un espace libre et comprenait
une seule salle de classe. Une leçon était en cours, en présence de trente enfants, âgés
de douze à quatorze ans. Il y avait parmi eux deux petites illes habillées d’une façon
formellement traditionnelle; en pantalons long, de couleurs brillantes, sous leurs ju-
pes semi-longues multicolores et chatoyant de rouge, orange, vert clair, bleu et rose
saumon. C’était un cours de géométrie, qui semblait séduire les enfants attentifs et
apparemment à l’aise avec le sujet.

52. Les mœurs ont changé au il du temps, partout au Sud. Auparavant, il était dificile, pour un
homme de côtoyer une femme au sein des ksours hors des liens du mariage. Les personnes qui
s’adonnaient à la prostitution cherchaient leurs partenaires loin des regards. A présent, en vertu des
mutations qu’a subies la société marocaine, y compris le Sud, les habitants s’attachent de moins en
moins aux lois et coutumes héritées du passé. Des cas d’adultère sont même signalés dans les ksours.
134
Commande N° 270075 [Link]

CHERIFISME

Le bâtiment de l’école, était des plus simples, mais la mosquée du ksar à l’en-
trée principale, allait avoir la perspective d’un bel avenir, vu qu’elle était en cours
de reconstruction et de rénovation avec son agréable façade blanche sculptée d’ara-
besques. Avec ses cinq nefs et ses arcs tenus par des pilastres assez lourds, elle était
d’une largeur étonnante. A côté, se trouvait un puits doté d’une conduite moderne
pour mener l’eau à la salle d’ablution adjacente et au hammam. La mosquée pouvait
aussi s’enorgueillir de son éclairage électrique. Mes compagnons n’ont pas tenté de
dissimuler leur plaisir et leur orgueil de voir leur mosquée dotée d’équipements aussi
modernes.

ksar Sidi-Abou-Abdillah

Alors que ksar Targa était éminemment berbère, ksar Sidi-Abou-Abdillah


revendiquait clairement être non seulement arabe, mais aussi celui des shorfas;
les descendants du Prophète Muhammad, à travers la famille royale alaouite. Leur
berceau d’origine, était la ville de Risani, située à un jet de pierre d’Errachidia; le
ief le plus ancien des Alaouites. Le ksar portait le nom de son propre marabout ou
saint. Il se situait en rase campagne, à cinq miles de la ville. Selon ses habitants, il
avait plus de trois cent soixante dix ans. Il descendait de la dynastie alaouite et tirait
ses racines de la dernière ère des souverains saâdiens. Si on estime que cette thèse
est exacte, le ksar pourrait prétendre être l’un des plus anciens du Sud du Maroc, sa-
chant qu’à notre connaissance, la première phase d’expansion des ksours coïncide à
l’avènement de la dynastie alaouite, alors que la naissance des ksours les plus récents
est associée avec le pouvoir et l’opulence de la famille du Glaoui.

Outre les shorfas, le ksar abritait un certain nombre de Harratins (har- le blanc),
ou deuxième race blanche, qui désigne les arabes métis; avec un parent blanc et l’au-
tre noir. La désignation de la « couleur » d’un Harratin découlait toujours de celle
du père et non de la mère. On disait que les shorfas, originaires du ksar, dénigraient
le travail manuel considéré comme rabaissant pour leur noblesse ancestrale. Dès
lors étaient-ils indisposés à travailler même dans leurs propres terres. Ainsi, tout le
travail agricole devait être fait par des individus de « rang inférieur » qui n’étaient
autres que les Harratins. Néanmoins, peu à peu les shorfas se sont mis à travailler la
terre pour leurs gagne-pains. Devenus des fermiers actifs, leurs femmes étaient néan-
moins fermement attachées à leur vie traditionnelle et on les voyait rarement quitter
leurs maisons, même pour puiser l’eau du puits communal, acte considéré comme
dévalorisant et dégradant

135
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

En rase campagne, le ksar était étendu et disposait d’un certain nombre de tours,
donnant dans toutes les directions. Contrairement au ksar berbère de Targa, il se
distinguait par son originalité architecturale et, même si une grande partie de son
édiice avait été récemment restaurée, il avait un style antique. L’un de ses traits
caractéristiques résidait dans ses ruelles à ciel ouvert, sans couverture de troncs de
palmiers. Cent soixante familles ou près de mille âmes y cohabitaient53. Comme
prévu les mœurs sexuelles des habitants étaient plus rigoureuses que dans les autres
ksours et aucun acte de débauche ou de prostitution n’était connu au sein de l’en-
ceinte fortiiée.

On m’a appris que les veuves et les femmes divorcées ne se soumettaient pas au
plaisir des jeunes hommes, à l’instar de certains autres groupements. Les règles reli-
gieuses et la bonne moralité étaient très estimées dans une communauté de shorfas.
Mais je ne pouvais cependant pas admettre de manière catégorique que la chasteté
était absolue parmi les jeunes hommes célibataires. Je n’aurais probablement pas
osé enquêter sur ce sujet si mon guide, l’agent choisi par le gouverneur, n’avait pas
été apparemment libéré des préjugés et des superstitions. Il accepta volontiers de
m’épauler dans cette initiative hasardeuse qui consistait à interroger les habitants sur
leurs comportements sexuels.

Les personnes sélectionnées pour l’entretien devaient évidemment être des je-
unes hommes et mon guide arrangea savamment le départ des plus âgés qui étaient
en notre compagnie dans la maison du cheikh. Il était inutile de compter qu’un jeune
homme puisse parler franchement de sa vie sexuelle en présence des pères et des
hommes âgés. Dans des circonstances ordinaires, il aurait été impossible de pousser
les hommes âgés à quitter la salle, mais je pouvais compter sur des pouvoirs excep-
tionnels car mon guide m’avait présenté comme « ami de malik » (le roi) et invité du
gouverneur. En mettant l’accent sur le poids de tels pouvoirs, mon guide a prié les
vieux de partir, en leur demandant d’inviter les jeunes à s’entretenir avec l’étranger.
Sans prononcer une seule parole, les hommes ont pris la sommation de mon guide
comme un « ordre royal » et ils ont quitté la salle. Au bout de quelques minutes, trois
jeunes hommes nous ont rejoints, dont deux étaient des shorfas âgés entre quatorze
et seize ans et l’autre un Harrattin de dix huit ans. Ils ont tous nié avoir eu des ex-
périences sexuelles. Ni moi ni mon compagnon ne les croyaient mais il était dificile
de leur extorquer la vérité. Après tout, notre intérêt s’est soudainement porté sur des
jeunes également réservés, surgis de nulle part. Les « victimes » étaient deux jeunes
hommes âgés de dix huit et vingt ans.

53. A présent le ksar est tombé en ruine. Toutes ces maisons sont délabrées et tombées par terre, à
l’exception de ses murailles externes qui résistent encore.
136
Commande N° 270075 [Link]

CHERIFISME

L’expérience qu’ils ont partagée pouvait être extrapolée sur les autres cas dans
les ksours et présentait une réponse valable, même si elle ne revêtait pas de caractère
scientiique. L’homme de vingt ans était un shérif qui devait célébrer son mariage,
le jour suivant (Comme toutes les fêtes musulmanes au Maroc, cela devait durer
plusieurs jours et devait coûter un petit pactole). En l’interrogeant sur son âge au
moment de sa première relation sexuelle, il a nié catégoriquement avoir « couché
avec une femme». Même en recourant à un jeu diplomatique pour passer aux aveux,
notre effort était vain.

L’autre jeune, un Harratin à la peau noire et plus maniéré a répliqué avec un


sourire engageant et une certaine assurance qu’il n’avait jamais eu de rapport sexuel.
En méditant les réponses négatives des deux jeunes hommes, et à la lumière de mon
savoir avancé du mode de vie des Marocains et leur limite d’autodiscipline au niveau
sexuel, j’ai déduit que les deux jeunes hommes mentaient et ils avaient droit de le
faire. Mon guide oficiel marocain, partageait aussi cet avis. Ainsi, j’ai récidivé, avec
le premier jeune homme, en l’assurant que je n’étais pas un agent gouvernemental et
quel que serait son témoignage, personne au ksar ne serait informé. Je lui ai fait part
de mon objectif qui était juste de collecter des données pour un livre qui ne serait
pas publié au Maroc, mais dans une édition de langue étrangère. J’étais persuadé que
derrière les réponses des deux jeunes hommes, résidait la peur de la censure.

Il a fallu un certain temps et leurs résistances se brisèrent tout à coup d’une


manière impressionnante. Avec un ton tremblant, le premier a avoué qu’il avait
eu quatre expériences sexuelles; « la première à dix sept ans environ », la deux-
ième quelques mois après, la troisième et la quatrième avaient eu lieu de nouveau
quelques mois plus tard. «Et aucune depuis ? » ai-je demandé, n’étant pas totalement
convaincu de la réalité de trois ans d’abstinence totale. Mais vu sa réponse détaillée
et prompte, je n’avais aucun doute sur la véracité de ses dires. Lorsqu’il avait dix
huit ans, ses parents ont décidé de le marier, mais comme l’argent faisait défaut, il
avait été obligé d’attendre plusieurs années. C’était une constante dans la vie maur-
esque, les perspectives du mariage était bel et bien un frein réel au désir sexuel. Au
motif moral d’abnégation devait s’ajouter la peur d’être contaminé par les maladies
vénériennes. Le jeune shérif avoua inalement qu’il avait eu toutes ses initiations à la
vie sexuelle avec des prostituées au prix de trois cent francs pour chacune. En voyant
le jeune shérif parler ouvertement de sa vie sexuelle, et sans qu’on ne lui pose de
question, le Harratin assis à ses côtés, s’est mis spontanément à raconter son propre
passé sexuel.

137
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

Il avait eu son premier rapport à l’âge de douze ans, avec une prostituée à Er-
rachidia, contre deux cents francs (Une telle précocité n’était pas étonnante car les
Marocains devenaient sexuellement mûrs à un très jeune âge et des cas de garçons de
dix ans se livrant aux rapports sexuels sont légion). Depuis cette expérience précoce,
il avait eu des rencontres sexuelles une fois ou deux chaque année, toujours avec des
prostituées. La fréquence n’était pas régulière, faute d’argent. Au cours de l’année
précédente ou celle d’avant, le coût de chaque rencontre s’était élevé à trois cents
francs. Mon guide, le fonctionnaire administratif, m’a assuré plus tard que je pouvais
prendre les déclarations des deux jeunes comme des références de la vie sexuelle
dans la plupart des ksours locaux.

Moult autres discussions au ksar54 des shorfas et ailleurs, m’ont permis de relever
que le libertinage, répandu parmi les jeunes marocains citadins, était rare au bled,
même dans les kasbahs et les ksours. La réalité de la vie dans ces milieux, limités au
niveau spatial et social ainsi que la pauvreté perpétuelle imposaient aux gens de s’ab-
stenir de se livrer à ce genre d’actes. Il est admis que même après le mariage, rares
sont les hommes qui demeurent complètement idèles à leurs femmes. Ils s’adonnent
aux rapports sexuels occasionnels avec des prostituées à Errachidia ou à Rich. Un
homme bien averti m’a conié que de tels comportements persistent généralement
jusqu’ à l’âge de quarante ou quarante cinq ans (âge correspondant probablement
à cinquante cinq ans pour les Britanniques). En prenant de l’âge, « tous les Maro-
cains» renoncent au libertinage et deviennent des maris idèles. A cinquante ans ou
plus, seulement un cinquième des époux marocains et pères cèdent à la tentation de
« coucher avec une prostituée ».

zawiya Moulay Abdallah Ibn Itahir

A quelques miles seulement de la capitale de Tailalet, se trouve l’un des plus


anciens ksours de la province, connu non pas comme un ksar mais comme une «
Zawiya ». En dehors du monde musulman la zawiya n’existe pas comme vocable ou
institution. Littéralement, elle a pour sens un trait géométrique, un angle (du verbe
zawa: se rassembler) ou le coin d’un édiice. Ensuite, elle fut utilisée pour décrire la
cellule d’un moine chrétien avec ses quatre coins à angles droits. Au 12ème siècle,
au Maghreb, elle a remplacé le terme rabita en faveur de la demeure d’un saint, d’un
marabout.

54. Ce ksar est totalement délabré et toutes ses maisons sont tombées en ruine. Certaines parties
de ses murailles externes sont tombées aussi par terre, d’autres risquent de s’effondrer à défaut de
travaux de réhabilitation.
138
Commande N° 270075 [Link]

RELIGIOSITE ET DIVINITE

Peu à peu, la zawiya servit à désigner ce que nous aurions appelé un monastère
ou un retrait; une fondation religieuse ou une chapelle. Une zawiya n’est pas une
réelle institution islamique orthodoxe, car elle doit sa création à un saint ou à un
marabout dont la doctrine est reçue par ses adeptes comme la base de leur croyance
islamique. Une zawiya pouvait être dédiée entièrement à l’éducation religieuse; à
savoir la propagation du « Saint Livre » comme l’avait conçue le «saint » fondateur,
et pouvait aussi dispenser l’éducation aux jeunes analphabètes ou fournir des servic-
es de charité en faveur des nécessiteux. La zawiya de Moulay Abdallah-ibn-Itahir
(située actuellement dans un ksar connu sous le nom Brani) a été fondée sous la
dynastie saâdienne; à la in du 16ème siècle. Son fondateur aurait été le professeur
d’Ahmed-El-Mansour, le monarque le plus célèbre de cette dynastie. Certaines par-
ties du ksar semblaient avoir survécu jusqu’à ce jour, mais dans son plan et son
architecture, il ressemblait aux autres ksours de la région. Ses différentes ruelles,
protégées contre le soleil, par des toits de troncs de palmiers, comme de coutume,
étaient entrecoupées de passages étroits entre des maisons aux murs culminants.

Le ksar était d’une pauvreté intimement liée aux édiices poussiéreux et constru-
its en pisé et parsemés de remblai produits par ce type de matériaux. L’intérieur de
la maison, relétait la simplicité du mode de vie de ses habitants. Les salles étaient
hautes et ainsi bien « aérées » mais elles n’avaient pas de meubles et ne dégageait
aucun signe de confort. Âne, chèvres, moutons, poulets et une petite vache ex-
trêmement maigre, se trouvaient dans la première maison visitée. A ma question sur
l’habitat des propriétaires de cette famille hétérogène, on m’a informé que nous nous
trouvâmes dans la bâtisse réservée aux animaux. Les propriétaires habitaient dans
une maison à proximité et cette séparation entre les habitants et le bétail semblait
d’usage dans ce ksar si particulier. Ce dernier avait uniquement un puits d’eau col-
lectif et la porte à quelques yards conduisait au jâmi, à la mosquée.

J’ai récidivé en pénétrant dans cette mosquée, également petite, mais bien pro-
portionnée et ornée d’arcades en colonnes, une ressemblance frappante avec la
première mosquée visitée dans cette région m’a laissé penser qu’elle était sa jumelle.
Le guide sélectionné, était un petit homme avec une djellaba blanche et de quelques
dents brunes. Je déclinais poliment ses modestes invitations pour prendre du thé à
la menthe. Sa voix et sa façon de parler étaient d’un ton très bas, et il donnait l’im-
pression d’une personne profondément pieuse, en quête d’une sainteté que la zawiya
pouvait peut-être lui procurer.

139
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

Mais je ne pouvais pas sentir l’inluence de la zawiya de l’enceinte du ksar sur


mon guide, laquelle inluence ne pouvait se manifester qu’en se recueillant sur le
tombeau ou au mausolée du marabout Moulay Abdallah. Au terme de notre visite
à travers le ksar, j’ai demandé la permission à mon guide, de visiter le tombeau
du «grand saint ». Le bâtiment isolé, situé à une certaine distance du ksar, était un
marabout typiquement mauresque; c’est-à-dire en forme de chapelle badigeonnée,
d’ordinaire à angle droit, avec un petit dôme. Mon guide qui m’a gentiment accordé
cette visite, a ouvert la marche vers le marabout, à travers un vaste espace, empli de
pierres et parsemé de nids de poules. Le tombeau du saint dans la chapelle, reposait
au-dessous du dôme couvert d’un toit circulaire.

Il avait une hauteur d’environ sept pieds et était entièrement couvert de bouts de
vêtements de différentes couleurs. J’ai été accompagné par mon guide qui avait l’al-
lure d’un saint, alors que Brahim; mon chauffeur de Rabat, était d’un style très « mod-
erne» et d’un esprit séculier. A l’opposé de certains chauffeurs de mes précédentes
visites au Maroc, au cours des premières années, Brahim semblait n’avoir jamais mis
les pieds dans une mosquée et il n’avait certainement pas appris le Quran par cœur.
Il incarnait l’image du jeune marocain citadin indigène d’après l’Indépendance, dont
le seul souci était l’augmentation de salaire et les plaisirs de la vie; une combinai-
son constamment décrite comme synonyme de « progrès ». Grand fumeur, il portait
exclusivement des vêtements occidentaux, et exprimait parfois des points de vues
cyniques sur la religion, qu’il considérait comme « obstacle au progrès ». J’ai été très
surpris de le voir s’approcher du tombeau dans une attitude nettement pieuse, s’age-
nouillant, se prosternant et embrassant le coin du tombeau situé seulement à une
semelle ou deux au-dessus du sol où la pierre devenait noire, en raison des centaines
et des milliers de baisers de pèlerins. Il resta dans cette posture un bon moment,
bredouillant une prière.

Même si Brahim pouvait à peine prétendre être un musulman pieux, il s’at-


tachait manifestement à une sorte de foi, communément admise au Maroc moderne
- mélangée de superstition, de crainte du surnaturel et de vénération de marabouts,
toutes enracinées dans une forme traditionnelle bien qu’imperceptible d’obéissance
à l’Islam. Le tombeau se trouvait au centre d’une petite enceinte fortiiée, entourée
d’un espace couvert de paillassons de paille, qui était réservé aux gens venus prier et
passer la nuit près du marabout.

140
Commande N° 270075 [Link]

RELIGIOSITE ET DIVINITE

Dans un autre espace à proximité se trouvait un petit tombeau du propre ils du


saint, qui n’était pas lui-même saint. A ma sortie de la chapelle, j’aperçus une femme
et un garçon surgissant du ksar tout proche portant un plateau avec une théière et
quelques verres. Mon petit guide - comme je venais de découvrir, était un shérif, et
il se faisait désigner ainsi par les autres hommes présents – avait visiblement donné
l’ordre de servir le thé. Il a mis le plateau sur le sol et a versé le thé dans les trois
verres, pour moi, mon chauffeur et lui-même. J’avais eu beaucoup de peine à avaler
une gorgée du thé chaud et trop sucré et j’ai remis ensuite mon verre sur le plateau.

J’aurais dû accepter un autre verre, mais avec une extrême courtoisie, j’ai dé-
cliné l’offre avec l’argument qu’il fallait revenir à la hâte chez « mon hôte, son
excellence le gouverneur ». Même si ce refus, aurait pu être blessant pour le shérif,
l’impassibilité et les teintes pâles de son visage, faisait plus penser à un saint mort
momiié qu’à un homme pauvre jouissant de la vie. Il accepta volontiers mes excus-
es sans le moindre indice de désapprobation. J’ai inalement quitté le marabout en
gentille compagnie du shérif, que j’ai remercié pour son hospitalité, avec le vague
pressentiment qu’il allait rebrousser chemin vers le sanctuaire en quête de l’union
spirituelle avec Moulay Abdallah-Ibn-Itahir aussitôt après mon retrait. Pendant que
je m’apprêtais à partir, le shérif s’est dirigé vers un arbre tout proche contre lequel
quelqu’un avait placé une motocyclette. Il avait peut-être considéré qu’il n’était pas
courtois de mettre une pièce séculaire de la mécanique moderne à proximité d’une
chapelle sacrée et il aurait appelé quelqu’un pour la retirer. Mais rien de cela n’a été
fait. A la place, il a retroussé sa longue djellaba, il a enfourché le véhicule et il a mis
ses pieds sans chaussettes avec des babouches sur les deux pédales. Il est parti à la
hâte en direction d’Errachidia avec un grondement épouvantable avant même que
ma voiture reprenne la route55.

ksar Mushkelal

D’un point de vue historique, l’un des ksours locaux les plus intéressants, était
ksar Mushkelal, situé à quelques miles d’Errachidia. Il n’était pas rattaché à une oa-
sis d’arbres variés et de verdure rafraîchissante, mais il se situait dans un entourage
vaguement accidenté, brunâtre et pierreux, repoussant plutôt qu’attrayant. Il avait
l’air d’une petite ville médiévale; lugubre, avec peu d’attrait romantique dans son
ensemble.

55 Cette zawiya a été réhabilitée. Elle est encore gérée par les shorfas du ksar qui se chargent de
collecter les dons des visiteurs venant solliciter la bénédiction du Saint.
141
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

Mushkelal était entouré de hauts murs et lanqué de tours massives, soign-


eusement crénelées. Selon la légende, il avait été fondé du temps des Romains avec
des origines partiellement ou complètement juives. Après l’avènement de l’In-
dépendance du Maroc en 1956, les familles juives du nombre de cent quarante, ont
déménagé essentiellement à proximité d’Errachidia. Même si tout le monde au Ma-
roc prétendait tout connaître sur l’histoire des Juifs indigènes, il était très dificile
d’avoir des données historiques précises sur le sujet. Ils avaient en tout temps vécu
au Maghreb au moins pendant deux mille ans et ils n’avaient jamais été expulsés du
Maroc. A une certaine époque, une frange de Berbères, toujours prête à accepter la
foi ou la philosophie des invités ou des conquérants victorieux s’étaient convertis au
judaïsme et, de ce fait, certains Juifs du 20ème siècle au Sud devaient être d’origine
berbère. On disait que la plupart des Juifs vivant dans des endroits tels Errachidia,
avaient échangé leur judaïsme pour le berbérisme et ils étaient devenus Berbères peu
à peu, par alliance. De la même manière que la plupart des Juifs expulsés d’Espagne
au 15ème et 16ème siècle, ils s’étaient établis à Rabat et Fez et, convertis à l’Islam,
devinrent ensuite les ancêtres de certaines des familles musulmanes les plus prestig-
ieuses.

Il m’a fallu un peu de temps pour trouver le cheikh local, qui accepta à cœur
joie de me servir de guide. Le mokhazni que le gouverneur m’avait désigné, mé-
connaissait Mushkelal et l’offre du cheikh était appréciable. Certaines anciennes
maisons juives ressemblaient encore à des carcasses vides car leurs propriétaires
en avaient enlevé chaque morceau de bois précieux. Ainsi, il n’y avait ni portes, ni
plafonds en bois. Il ne restait que la boue, un amas de murs en pisé croulant qui, à
une certaine époque, renfermaient quelques salles. Autrefois, les Juifs et les Berbères
cohabitaient au ksar, mais les propriétaires les plus récents étaient des Berbères. Les
ruelles étaient aussi étroites que celles de la plupart des ksours. Juste une seule ruelle
un peu plus large marquait la ligne de démarcation entre la partie berbère et la partie
juive du ksar. En dépit de leur étroite proximité, les deux communautés, avaient vécu
ensemble en paix pendant plusieurs siècles.

La plupart des Juifs étaient des petits commerçants, gérant leurs boutiques ou
travaillant comme tailleurs, cordonniers ou fabricants de babouches et de sandales
locales. A une certaine époque, le ksar servait de marché important, de souk et les
Juifs jouaient un rôle actif. Après l’occupation du Maroc par les Français en 1912, ils
ont déplacé le lieu du marché à Errachidia et la plupart des Juifs ont été démunis. Le
ksar était trop petit pour supporter une large proportion désœuvrée de ses habitants.
Après 1956, le gouvernement marocain a décidé de déplacer les Juifs de leur milieu
peu lucratif et il leur a proposé de les établir à Errachidia; une offre que les Juifs ont
accepté après avoir vendu leurs maisons à leur voisins berbères.
142
Commande N° 270075 [Link]

JUDAITE ET BERBERITE

Tandis que le ksar était devenu entièrement berbère, la population juive à Er-
rachidia est montée en lèche, et dans la rue principale, la plupart des boutiques
semblaient appartenir aux commerçants juifs. Le cheikh m’a emmené visiter la syn-
agogue de naguère mais, de l’extérieur, elle ressemblait aux maisons avoisinantes.
Malgré la disparition de toute sa boiserie, l’entrée de devant était bloquée par des
planches, et le cheikh m’a appris qu’aucun Berbère ne s’était jamais hasardé à mettre
les pieds dans cet ancien lieu de culte56 .

Certaines maisons achetées par les Berbères avaient été modernisées. La méth-
ode traditionnelle du « modelage de la boue » avait cédée la place aux méthodes
modernes, à savoir la technique d’enduisage de plâtre des murs internes. Le cheikh
m’a invité dans sa maison personnelle qui était probablement l’archétype des mai-
sons modernes. Sa salle de « séjour » avait des murs droits et un plafond plat hori-
zontal et les deux étaient enduits d’une peinture détrempée, à l’instar des maisons
des villes du Nord.

Elle avait une fenêtre ajustée d’un châssis en bois et quelques meubles; un can-
apé bas ou plutôt l’un des matelas mauresques reposant sur une plateforme en bois
près du grand mur et une petite table ronde avec plateau, théière, boîte de thé, bol de
menthe fraîche et un bol de [Link] aspect « moderne » était complètement étrange
à la tradition du ksar comme je l’avais relevé à plusieurs reprises, c’était un indice
d’une forte probabilité d’expansion. Ma visite à la maison du cheikh était entière-
ment fortuite et non programmée. Néanmoins, peu après mon arrivée à sa maison,
une demi-douzaine de notables, sétaient manifestés. Ils étaient tous vêtus de djella-
bas blanches et de turbans qu’ils devaient porter spécialement pour l’occasion, à la
différence des habits blancs et élimés, des personnes rencontrées lors de notre tour
au ksar. Les notables portaient des chemises blanches trouées car ce ksar semblait
vraiment pauvre. L’inondation dévastatrice du leuve Ziz durant l’hiver dernier et les
mois de sécheresse qui s’ensuivirent, avaient appauvri la plupart des habitants de la
région.

56 Toutes les familles Juives de la région d’Errachidia ont émigré ailleurs dès la in des années soix-
ante après avoir vendu tous leurs biens et maisons.
143
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

Comme il n’y avait pas de terre arable près du ksar, ses jeunes hommes devaient
partir tôt le matin à bicyclettes à Errachidia. D’autres, sans bicyclettes, devaient faire
le voyage à pied matin et soir. Notre hôte, le cheikh, portait aussi des vêtements
troués comme ses confrères notables. Mais il était visiblement rentier, possédant une
maison « moderne » dont une salle équipée de plusieurs meubles et était à même
d’offrir du thé à la menthe pour ses nombreux invités, avec un grand plat d’amandes
récemment écossés. Plus tard, après l’avoir remercié pour son hospitalité, il s’est ex-
cusé pour le « triste » accueil qu’il m’avait réservé. Mais le thé et les amandes étaient
tout ce qu’il « possédait pour le moment». Il aurait sans nul doute offert à ses invités
tout ce qu’il avait entre les mains, comme c’était le cas pour la vieille génération de
Marocains57 .

Sur plusieurs miles autour de la capitale provinciale, le paysage était parsemé de


ksours à l’air saisissant, avec remparts et tours de guet. Contrairement, à la plupart
des kasbahs au-delà de l’Ouest, ces ksours, avec des plans principalement horizon-
taux, s’inspiraient de petites villes entourées de murailles ou de villages plutôt que
de forteresses individuelles ou de domaines privés. Nombre d’entre eux sont vieux
de plusieurs centaines d’années et, même s’ils sont toujours restaurés, préservent
encore un soufle d’antiquité. Un bon nombre avait été construit en pierre, au lieu
du pisé. Leurs maisons isolées étaient plus grandes que celles des kasbahs et con-
stituaient parfois des résidences, non seulement pour les membres d’une seule tribu,
mais pour plusieurs d’entre elles. Cependant, si impressionnants fussent les ksours
de ce recoin de Tailalet, la terre les entourant demeurait toujours pierreuse, pauvre
et sans aucun intérêt ni charme. Les édiices se trouvaient dans la plupart des cas à
une certaine distance de la route et ainsi dificile d’accès.

Le long du leuve Ziz sur la route au Nord d’Errachidia, la beauté du paysage


coupait le soufle. Le leuve passait à travers une vallée étroite et entre deux bancs
escarpés et bien hauts. Sa source se situait quelque part parmi les sables du Sahara
où elle n’était pas assez large pour permettre l’irrigation de l’agriculture comme à
Risani, Erfoud et la capitale de la province. L’étendue de cette élégance particulière
commençait à plusieurs miles au Nord de la capitale provinciale et continuait sa
course aussi loin que les gorges du Ziz. La rive haute sur sa droite, poursuivant la
course du leuve, était indubitablement une terre infertile.

57. Ce ksar est totalement déserté et abandonné. Toutes les familles ont déménagé ailleurs. Alors que
certaines maisons se dressent encore, d’autres sont tombées en ruine. Une partie de ses murailles est
tombée par terre.
144
Commande N° 270075 [Link]

JUDAITE ET BERBERITE

Sur sa rive la plus basse à gauche, se situait une vaste oasis étendue, pas aussi
grande que celle de Zagora ni aussi abondamment garnie de palmiers dattiers qu’Er-
foud, mais se prolongeait sous forme d’un étroit ruban vert parallèle au leuve avec
une suite de ksours s’élevant au milieu d’arbres fruitiers et de palmiers dattiers. D’un
mélange de couleur sable et dune, ces ksours se composaient toujours de murailles
se dressant l’une sur l’autre et de maisons escaladant les pentes, constituant toujours
de grands complexes semblables à des puzzles.

Leur aspect pittoresque était mis en relief grâce à la variabilité de leurs couleurs
le long de la journée et avec leurs surfaces unies plus élevées, ils se confondaient
presque avec le rocher de couleur sable qui s’élevait comme un mur derrière eux.
Parfois, il était dificile de distinguer un ksar de son arrière-plan. Sa structure et sa
couleur étaient pratiquement identiques au terrain rocailleux sur lequel il s’élevait,
comme si le rocher mère lui-même était démembré en grands cubes qui constituait la
kasbah ou le ksar. Toutes les bâtisses le long de cette étendue du leuve Ziz étaient du
même style, de la même couleur et du même matériel de construction. La succession
et l’harmonie des ksours, n’étaient pas cassées par un ensemble de villas ou de cha-
lets couverts de toits rouges et ornés de fenêtres basses. C’est son image complète-
ment uniiée et son mariage parfait avec son environnement qui conféraient à cette
partie du Ziz son caractère spécial.

ksar Ait Attmane

J’étais particulièrement anxieux de visiter le ksar Ait Attmane. Même s’il était
peu visible de la rive droite et que ses contours se perdaient dans le milieu rocailleux
de la colline sur laquelle il s’accrochait, je m’efforçais parfois de l’admirer de loin
lors de mon chemin aller-retour sur la route principale d’Errachidia. Ait Attmane
était très ancien; il devait avoir environ six cent ans et il remontait au temps des
Mérinides. Il était sis à une certaine distance de la capitale provinciale et s’élevait
en pente inclinée depuis l’oasis duquel dépendait la nourriture de ses habitants. Il
abritait plus de cent familles dont tous les membres travaillait la terre. Ait Attmane
avait été construit d’une manière presque unique en pierre de couleur faon des col-
lines environnantes. Son plafond n’était pas de palmiers mais d’une espèce d’argan;
olivier de la région d’Agadir.

145
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

C‘était l’un des ksours les plus pittoresques que je contemplais par moments et
qui était également dificile d’accès. On devait d’abord s’approcher du leuve tout
en montant ou en descendant du penchant de la colline sur la route principale assez
escarpée et traverser ensuite le leuve. En été on pouvait le faire seulement à pied
en ôtant chaussures et chaussettes et en enroulant le pantalon jusqu’aux genoux.
Traverser le leuve Ziz par bateau au début du printemps pouvait facilement devenir
une aventure hasardeuse. Cette partie de Tailalet avait subi les inondations dont
nous avons déjà parlé, et une grande partie de la terre cultivée au nord d’Errachidia
avait été complètement détruite et d’innombrables maisons rasées juste quelques
mois avant ma visite.

En avançant vers Ait Attmane j’ai pu constater les débris des maisons disparues
et des arbres déracinés traînant par terre dans un décor incompatible avec le calme
du leuve paisible sous un ciel bleu sans nuage et une forte température de plus de
cent degrés F. Bien que la récente inondation ne soit pas la première que la région ait
subie, elle paraissait être la plus dévastatrice. Elle avait non seulement entraîné beau-
coup de dégâts mais elle avait aussi engendré la perte d’une grande quantité d’eau si
précieuse s’étant inalement dispersée dans les régions du Nord qui en avaient moins
besoin. L’inondation avait été à l’origine la décision de Hassan II d’amorcer des
plans pour fonder un barrage sur le leuve Ziz ain de préserver des futures inonda-
tions, en gardant l’eau dans des réservoirs pour l’exploiter ensuite dans l’irrigation
de la terre qui devait pour l’instant rester en friche.

A quelques miles avant Ait Attmane, la présence d’un certain nombre de tentes
et de voitures indiquait la place où des ingénieurs étrangers avaient déjà entamé
leur travail exploratoire en vue du projet de construction de ce barrage. Avant de
traverser le leuve Ziz, mon chauffeur avait demandé à un gamin nu-pieds âgé de
huit ou dix ans de surveiller notre voiture que nous étions obligés de laisser au bord
du leuve. Le garçon était ravi et, immédiatement avait pris place à même le sol, à
un mètre ou deux de la voiture. Après avoir traversé le leuve, nous remontâmes un
chemin rocailleux et rudimentaire sous des palmiers dattiers et iguiers. Finalement,
nous arrivâmes en face de la muraille externe du ksar. Une fois à travers sa grande
porte d’entrée, nous nous trouvâmes dans un espace étroit, partiellement ombragé où
environ une dizaine de personnes étaient accroupies et se livraient au commérage.

146
Commande N° 270075 [Link]

JUDAITE ET BERBERITE

Ces vieux hommes et autres entre deux âges, étaient les notables du ksar. Le
plus âgé d’entre eux, un homme âgé de quatre vingt six ans, édenté, avec une petite
barbe blanche, était trop bavard. Tous les hommes m’ont généreusement fait l’offre
de me faire visiter les lieux. Nous avançâmes en montant le long d’un chemin ro-
cailleux entouré de maisons dont les murs étaient montés de pierres sans doute tirées
d’une carrière de la colline jouxtant le ksar. Elles ne tenaient pas par le ciment mais
apparemment par une sorte de pisé. Comme on en trouve partout dans la plupart des
ksours de Tailalet, une ruelle à travers laquelle nous nous frayâmes un passage, était
couverte d’un toit de madriers de bois d’œuvre. Il paraissait dur et solide comme la
pierre, abstention faite, de son arbre d’origine. Les espaces nus entre ces troncs d’ar-
bres étaient emplis de roseaux de bambou; matériel commun pour la toiture de la rue
dans la plupart des médinas marocaines.

Même si les maisons étaient construites en pierre, hormis leur solidité, elles
n’étaient que légèrement différentes de celles construites en pisé. Nous en avons
visité plusieurs et, comme d’habitude, nous sommes tombés sur une chèvre ou deux
et les autres animaux domestiques étaient constamment logés près de l’entrée. Les
quartiers de résidence des propriétaires étaient toujours dépourvus d’ameublement.
Je fus par la suite conduit vers le puits d’eau collectif. Comme je m’y attendais, une
porte mitoyenne menait au jâmi. Je n’avais manifesté aucune volonté d’y accéder
mais mes compagnons avaient ouvert la porte et m’y avaient convié à la mosquée.
Elle était exiguë, d’une forme ancienne et carrée car elle n’avait aucun arc interne
comme ceux qui embellissaient les autres mosquées. A la place des colonnes, elle
avait trois grands troncs d’arbres s’élevant du sol pour supporter le toit. Son mihrab
était une cavité semblable à une niche dans le mur face à l’Est, décoré d’un simple
dessin de quelques lignes courbées, colorées en rouge et vert, les couleurs nationales
du Maroc.

Comme elles étaient le seul trait décoratif au sein du jâmi, elles étaient plus
marquantes. Tout près, se trouvait un minbar façonné d’une manière simple; la
chaire ou le piédestal pour l’imam ou le prédicateur, fabriqué en bois non verni et
non coloré, mais également orné d’un dessin géométrique d’une couleur rouge et
verte. Outre le vieil homme à la barbiche blanche, seuls deux autres personnes âgées
étaient entrés dans la mosquée pour me faire ofice de guides. Ils se sont placés dans
un endroit reculé et je me suis installé dans un autre coin pour ne pas m’imposer. Le
vieil homme est monté sur le minbar et il avait pris quelque part la longue canne ou
le bâton qu’un imam est censé tenir dans sa main. Il était manifestement l’imam titu-
laire du ksar. Sa présence sur le minbar m’a plutôt intimidé, je me suis trouvé à mon
insu, non seulement dans une salle de prière, mais dans une mosquée au moment
d’une pratique religieuse.

147
Commande N° 270075 [Link]

KSAR-ES-SOUK

J’ai essayé d’avancer discrètement, dans le coin sombre où je me tenais de-


bout, espérant que mes guides ne prêteraient pas attention à la présence d’un « in-
idèle » dans leur jâmi. Sans pause, ni introduction le vieil imam commença à réciter,
ou plutôt à psalmodier le Quran, en commençant assez étrangement non pas par la
phrase sainte avec laquelle commence la Fatiha, la déclaration de foi; « Au nom de
Dieu, le Tout puissant, le Miséricordieux », mais avec la Shahadah, la profession de
foi; « La-ilahah- illa-Allah; Muhammadun rasulu- Allah » (il n’y a de Dieu qu’Al-
lah et Muhammad est le messager d’Allah). Alors, il continua de réciter ainsi en
psalmodiant le Quran comme un service régulier. Après avoir récité pendant six ou
sept minutes, ses deux jeunes collègues se sont avancés lentement en avant comme
pour faire signe au vieil homme de s’arrêter. Manifestement il s’était bien amusé et
il s’arrêta un moment. Sans façon, il posa le bâton contre le mur et il descendit du
minbar pour nous rejoindre à l’extérieur de la porte d’entrée. Un autre groupe nous
attendait là-bas et on a pris ensemble le chemin pierreux et raide qui n’était autre que
la rue principale du ksar.

L’un de mes compagnons m’a invité à sa maison pour prendre du thé à la men-
the et je l’ai remercié sous prétexte que je n’avais pas le temps - pour les Maro-
cains, l’une des excuses les moins convaincantes et les moins intelligibles - et que je
devais retourner à Errachidia. Sans plus insister sur l’invitation, l’homme continua sa
marche au côté de notre groupe. Enin nous sortîmes du ksar, tout en empruntant le
chemin vers le lit du leuve. Descendre à pied sur des pierres petites ou grandes, ou
des branches jonchant le sol, était très hasardeux. Même si je ne me suis pas plaint,
un homme et un autre jeune m’ont pris la main, pour m’assister dans mon avancée
mal assurée. Avant d’arriver au bout de notre chemin, au lit du leuve, un homme a
soudainement surgi à toute allure du ksar, accompagné d’un garçon.

Ils portaient une théière, des verres et deux paires de pain, le tout enveloppé
dans des serviettes. J’étais contraint d’accepter le verre de thé, tout chaud comme
prévu. Pendant que je prenais des petites gorgées de mon thé, plusieurs jeunes qui
se sont enfoncés au milieu des arbres, sont retournés avec des igues fraîchement
cueillies et me les ont remises. D’une couleur jaunâtre-rouge et encore chaudes sous
l’effet du soleil, les igues étaient sucrées et moelleuses comme le miel. Sur cette
note hospitalière, pleine d’émotion, j’ai rebroussé chemin, avec mon chauffeur à
destination de notre voiture et son petit gardien idèle.

148
Commande N° 270075 [Link]

149
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

Les Goundais possédaient d’autres kasbahs, en plus des deux que j’allais vis-
iter, telles la kasbah Aguergour et Tagadirt-n-Bourd, mais Talaât-n-Yacoub, était le
berceau du régime du Goundai. Elle avait failli être la « cousine germaine» du lieu
d’origine de la grande dynastie des Almohades du 12ème siècle, dont le fondateur
Ibn Toumart tirait son origine et qui avait construit sa mosquée de Tinmel bien près
de l’actuelle kasbah Talaât-n-Yacoub. Les deux se trouvaient bien au cœur du Haut
Atlas, et Tinmel domine encore l’étroite vallée. Cette région conservant les posses-
sions de Goundai, et assurant une grande richesse pour ses propriétaires, était parmi
les plus riches au Sud, et elle assurait une grande richesse pour ses propriétaires.

Pour apaiser une éventuelle inimitié du sultan Moulay Hassan à la in du 19ème


siècle, le caïd d’alors de Goundafa, avait présenté au souverain une centaine d’es-
claves noirs, de négresses, de chevaux, de vaches avec leurs génisses, de chameaux
avec leurs petits, au nombre d’une centaine en tout. Sa majesté s’était montré satis-
fait. Quoique le nombre des habitants de la région Goundafa, qui s’élevait à cinquante
mille (seulement douze mille d’entre eux étaient actuellement des membres de cette
tribu) pouvait être considéré comme faible, il ne fallait pas oublier que dans le Haut
Atlas, la densité de la population était extrêmement faible et cinquante mille habit-
ants là-bas représentait une grande force sur laquelle on pouvait compter.

La famille Goundai, dont les maîtres symbolisaient les qualités de chef tribal de
l’extrême Sud, était d’origine berbère. Même aujourd’hui, et plusieurs années après
sa mort, l’un des Goundai, se distingue encore par son mode de vie particulier et
assez remarquable, incarnant toutes les vertus d’un homme d’honneur berbère. Un
autre aspect de ce berbérisme, était illustré par Thami-el-Glaoui; le Pasha de Mar-
rakech et son frère le plus âgé, Madani, opposants de Goundai. A la in du 19ème
siècle, les trois grandes familles, Goundai, Glaoui et Mtuggi, incarnaient la « no-
blesse » du Sud du pays, mais elles n’étaient pas de sang noble, car aucune d’entre
elles n’avait accédé à la prospérité avant 1860.

150
Commande N° 270075 [Link]

LES SEIGNEURS DE L’ATLAS

Les Goundais, des conquérants arrivés au pouvoir sans grand soutien du


monde externe, étaient originaires de Tagoundaft-Tinmel. Si Ahmed-nait-L’hassen
était considéré comme leur fondateur « moderne ». Il avait été le modeste maître
d’école du village et en 1855 amghar. Par grande diplomatie, courage et endurance,
il avait réussi son ascension. Le nom de la famille était Ait L’hassen, et ils étaient
venus d’Ait Ouadrin dans l’Anti-Atlas, où ils avaient migré au bord du leuve Nis.

C’était si Ahmed qui avait pris possession de la kasbah Tagoundaft et qui était
devenu maître sur une longue partie de la vallée Nis. C’est lui qui avait érigé en
1860 la kasbah Talaât-n-Yacoub, et le premier à avoir accumulé la richesse de la
famille Goundai. Au il du temps, son opposition à l’autorité centrale du sultan et du
makhzen avait engendré l’animosité du souverain, et en 1875 les troupes gouverne-
mentales avaient envahi ses terres et presque tout détruit, y compris la kasbah Talaât-
n-Yacoub. La kasbah Tagoundaft demeurait invincible, et le sultan reconnut qu’il
avait affaire à un homme destiné à rester maître sur cette partie du monde. Ainsi,
après négociations avec le souverain, Ahmed-nait-L’hassen fut nommé caïd de toute
la vallée; à savoir le représentant oficiel du sultan et son gouvernement. Si Ahmed
est mort en 1885 et fut remplacé par son ils, Tayyeb qui élargit considérablement
le domaine goundai et a de plus émergé comme l’un des trois leaders Berbères les
plus inluents avant le Protectorat français et lors des premières années de ce régime.
Entre 1898 et 1907, si Tayyeb a conquit une grande partie du Souss, mais l’envie
d’el-Glaoui à l’Est et de Mtuggi à l’Ouest le força à se retirer dans sa propre vallée de
Nis, où il construisit la grandiose kasbah Talaât-n-Yacoub en tant que sa résidence
principale.

Lorsque les tribus berbères anti-françaises s’étaient mises à combattre les «en-
vahisseurs chrétiens », Si Tayyeb, Madani et Thami-el-Glaoui, irent cause com-
mune au nom des Français, prévoyant sans doute l’emporter sur leurs adversaires.
Si Tayyeb continuait à soutenir inconditionnellement les Français, et le Général
Lyautey, le premier Résident Général ainsi que les oficiers sous son autorité, avaient
apprécié la valeur inestimable de ce soutien. En Mai 1917, ils lui attribuèrent le
commandement de la région Souss. Le caïd s’était d’abord opposé à la nomination à
un poste aussi important, mais le général français, savait bien que le moyen le plus
sûr de gagner la coopération de Si Tayyeb, était de faire appel à ses qualités de chef
tribal et grand seigneur. L’ayant invité, il lui dit simplement «Si vous êtes un simple
pasteur, je n’aurais pas dû vous offrir ce commandement ».

151
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

Le Goundai n’est pas resté sourd à cette offre et, conscient de ses obligations en
tant que chef tribal, il accepta le statut légal de naib, c’est-à-dire théoriquement, un
représentant du souverain, mais sous les conditions générales de l’armée française.
Ainsi, il était devenu gouverneur de la région Souss et Pasha de Tiznit. Comme
Tiznit n’avait aucune demeure appropriée au Pasha, il s’était mis à en bâtir une pour
lui-même, et tout autour, il y avait un jardin vert, dans lequel, il avait transporté
les arbres sur les dos des chameaux et des mulets des rivages fertiles de son propre
leuve Nis, dans le Haut Atlas. Lorsqu’il s’était établi à Tiznit, il s’était trouvé obligé
de combattre les tribus hostiles à lui et au makhzen. La guerre intertribale, ou le
brigandage qui y est souvent associé, était encore une tradition assez répandue dans
les montagnes. La France était encore engagée dans le combat de la Première Guerre
Mondiale et elle n’avait pas la force de s’embarquer dans la conquête militaire de
Souss, d’où le choix porté sur le Goundai comme paciicateur bienveillant.

Tandis que les frères Glaouis gagnaient la prédominance et le pouvoir, grâce au


courage, la force de combat, la passion pour l’aventure et la dextérité diplomatique,
le Goundai impressionnait tous les observateurs par son prestige comme grand sei-
gneur, ainsi que par sa piété, sans évoquer sa richesse. Son hospitalité était devenue
proverbiale, et sa kasbah Talaât-n-Yacoub était pleine d’invités, en grand nombre
dans certaines circonstances.

Avant la tombée de la nuit, Si Tayyeb, le Pasha, ne manquait pas d’observer ses


chevaux, et ces moments lui procuraient une joie sans égale. Il possédait les plus
beaux chevaux (et mulets) dans son pays, envié et célèbre pour la qualité de ses
chevaux de pure race arabe. Il ordonnait à ses esclaves d’en faire une parade élégante
devant lui pour la beauté du regard, et le moindre détail sur les conditions et les beso-
ins de son haras, ne lui échappait pas. « C’est mon œil» arguait-il, « qui préserve ma
cavalerie dans cet excellent état». Le repas était toujours disponible, pour les invités
qui pouvaient se manifester à tout moment de la journée, et Goundai se montrait
l’hôte parfait en prenant part aux festins, lavant ses trois premiers doigts de la main
droite et tenant à partager le repas avec ses invités, comme signe de bienvenue. Il
prenait toujours place, au centre de la salle en face de la porte d’entrée, pour avoir
l’œil sur chaque nouvel invité, qui n’aurait rejoint la table sans s’être incliné tout
d’abord devant son hôte, en guise de salut.

152
Commande N° 270075 [Link]

LES SEIGNEURS DE L’ATLAS

A l’encontre de ses confrères, les chefs des clans Glaouis à Marrakech, il ne


recevait aucune assistance inancière des Français et il inançait ses expéditions en
extorquant les tribus qu’il avait conquises. Mais la conquête française du Sud avait
duré plusieurs années, et Si Tayyeb avait été obligé, à plusieurs reprises, de lancer
des harkas (campagnes) dans les montagnes, pour combattre les tribus dissidentes.
Les Français étaient les premiers à reconnaître ces grands services pour la cause de
la paciication, et en 1920, Lyautey lui décerna le titre de Grand Oficier de la Légion
d’Honneur. En 1924, il s’est retiré de ses multiples fonctions oficielles et il est mort
le 25 mai 1928. Après son enterrement, l’un des grands caïds berbères a dit, en lui
rendant hommage, que « Goundai était un vrai homme et que personne ne pourrait
l’égaler ». Après sa mort, son ils Lhassen et ensuite ses deux neveux Muhammad
ou Brahim et Alhaj Lhoussine, prirent les commandes de la tribu Goundai. J’avais
déjà visité la plupart des kasbahs situées entre l’Atlantique et les bords de l’Est des
régions de la kasbah, mais je n’avais pas encore visité celles du Goundai. Elles se
trouvaient loin de la route principale, et elles semblaient d’un accès plus dificile que
celles que j’avais déjà visitées.

Marrakech aurait été le point de départ pour les visiter, même si elles se trou-
vaient loin de la ville, et plus proches du point le plus haut du Haut Atlas; Tizi-n-
Test. Heureusement, le fait de voyager d’un bout à l’autre des régions de la kasbah
s’était déroulé sous les auspices « oficielles », ainsi, m’était promise l’assistance
des autorités. Après mon retour à Marrakech, j’ai rendu visite au Chef du Cabinet du
Gouverneur et je lui ai demandé de téléphoner au caïd de la région. A ma surprise, il
a appelé immédiatement, puis il m’a informé que le caïd m’attendrait à neuf heures le
matin suivant, qu’il me guiderait aux kasbahs et qu’il m’offrirait même le déjeuner.
Ceci était bien davantage ce que j’avais le droit d’espérer, et j’ai volontiers promis
de partir tôt le matin suivant après six heures.

Le caïd résidait à Talaât-n-Yacoub, à une distance d’un peu plus d’une centaine
de kilomètres de Marrakech. Même si la distance était courte, nous avons mis beau-
coup de temps pour y arriver. La plus grande partie du chemin entraînait dans le Haut
Atlas et cela signiiait une route en zigzags et une vitesse dépassant rarement trente
miles par [Link] avons quitté Marrakech peu après six heures, et très vite nous
avons remonté les vallées vertes d’oliviers, de pommiers et de pêchers. Ces derniers
attiraient les passants par leurs fruits immenses d’une couleur rose-or. De fait, les
pêches les plus belles du Maroc provenaient de cette région. Nous nous déplacions
d’une vallée, entourée de montagnes à l’autre au comble des collines, et ainsi la
journée s’avançait. C’était le paysage d’un décor magniique pour un grand opéra.

153
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

Le domaine du caïd se trouvait au cœur d’une plaine fertile le long de laquelle


deux avenues d’arbres alignés lui conférait un air magniique. Comme l’altitude était
de plus de quatre mille mètres, l’air était plus frais qu’à Marrakech. Au bout de l’av-
enue, nous étions parvenus au quartier général du caïd, séparé par le jardin d’arbres
fruitiers et de leurs de sa résidence privée. Des hommes portant des turbans et des
djellabas s’accroupissaient sur le sol de la salle de devant, et étaient à l’affût pour
exposer devant lui leurs doléances. Mais avant de me présenter à l’un des mokhaznis,
le caïd sortit de son bureau pour me saluer. Il portait sa tenue; chemise, pantalon kaki
et casquette à pointe. Grand, moustachu, dans la trentaine, il paraissait d’une extrême
eficacité. Il m’a emmené en bas des escaliers vers ma voiture, me disant que nous
devrions partir sans aucun délai. Cette prévision devait avoir été projetée d’avance,
car il n’avait eu besoin de parler à aucun des mokhaznis qui connaissaient d’avance
ce que leur maître allait faire. Et bien entendu les suppliants étaient habitués à atten-
dre patiemment. La kasbah de Goundai était proche du domaine du caïd, située dans
une plaine non plate le long du leuve Nis et elle était entourée de montagnes.

D’abord construite en 1860, on disait qu’elle retenait seulement quelques ves-


tiges de la structure originale comme elle avait été reconstruite après 1875. Contrai-
rement à la plupart des kasbahs, Talaât-n-Yacoub ne semblait pas sous forme de fort-
eresse ou de village tribal mais de palais ou de propriété seigneuriale, tout à fait sans
aucun lien avec la guerre, aux attaques tribales ou à la légitime défense. Elle avait en
effet été une résidence féodale dans laquelle les alliances étaient planiiées et où des
centaines d’invités étaient accueillis. Les campagnes de maître n’étaient pas livrées
près de Talaât-n-Yacoub – On arrangeait seulement leurs planiications là-bas.

A une certaine époque, les chefs des clans Berbères, pareillement à la major-
ité des Berbères, étaient monogames. Mais pas plus tard qu’au 19ème siècle, ils
avaient commencé à suivre l’exemple établi par certains de leurs confrères Arabes
et la kasbah du Goundai pouvait se vanter de posséder un harem aussi opulent que
celui de tout potentat arabe. En 1901, elle était censée comprendre presque quatre
cents femmes, dont plusieurs étaient sans doute des proches aînées et membres de la
famille. Par égard pour elles seules, une armée complète d’esclaves devait être em-
ployée. Ils pourvoyaient les femmes de leurs mounas, les provisions journalières - la
viande, le couscous, le thé, le sucre, les fruits, les bougies - Toute la distribution était
supervisée par un agent spécial ou « portier ». La plupart du temps, la kasbah devait
abriter environ mille cinq cents personnes en résidence.

154
Commande N° 270075 [Link]

KASBAH PALATIALE

Aussi bien que les membres de la famille, le harem, les agents, les serviteurs et
les esclaves, il y avait aussi les fatals « mendiants », les vagabonds, les voyageurs
à pied, qui avaient l’habitude de se présenter dans l’attente d’un repas, ou au moins
d’un bol de harira, la soupe nationale ou un peu de couscous. Ils s’installaient dans
les coins d’une cour, d’un escalier ou d’un passage pour consommer la nourriture, et
ils auraient même pu, en tant qu’imprévu, être régalés par des troupes de musiciens,
de danseurs, de jongleurs et d’acrobates. Le maître, lui-même, habitait ses propres
logements, peu embarrassé de l’arrivée massive des mendiants, recevant des con-
frères berbères nobles ou des visiteurs européens, ou donnant audiences aux innom-
brables postulants venant lui rendre visite. Il y avait aussi des vendeurs de marchan-
dises diverses, y compris de tissus, dagues et « besoins » importés. Les percepteurs
d’impôts étaient en nombre assez important. Des milliers d’ouvriers agricoles de
Goundai payaient leurs impôts en nature au moment des récoltes convenables. Ces
produits étaient mis de côté dans d’énormes entrepôts. Si grand soit le prestige de
Si Tayyeb (comme il en était, de fait, de plusieurs autres chefs des clans berbères),
seuls les visiteurs les plus privilégiés avaient la permission d’embrasser ses belrats,
ses babouches (pantoules) ou la partie basse de sa djellaba.

Les mendiants, les ouvriers agricoles et les demandeurs d’emplois se conten-


taient d’embrasser le sol d’où il venait d’ôter le pied. A côté des Berbères, des noirs
et des esclaves, la kasbah n’a jamais manqué de Juifs. Protégés par le maître lui-
même, ils habitaient dans leurpetit mellah ou ghetto. Si fondamentales soient les
écarts entre eux et les Berbères, au il du temps, les liens invisibles et une forme de
solidarité s’était développée entre les deux groupes. Certains Juifs étaient considérés
comme des Berbères qui avaient été convertis au judaïsme deux mille ans avant. Avec
leurs petites calottes noires, et les longs petits anneaux de cheveux en deçà de leurs
oreilles, avec leur caractère d’une touche de timidité et leur manière typiquement
apologétique, ils paraissaient assez différents des Berbères; impérieux, orgueilleux
et virils. Mais dans leurs aspects physiques, et dans nombres de leurs habitudes, ils
leur ressemblaient beaucoup. Les caïds avaient besoin d’eux, comme tailleurs, pâtis-
siers, orfèvres et surtout comme agents inanciers. Ils opéraient comme banquiers, en
avançant des emprunts aux grands et aux non privilégiés, toujours à un taux d’intérêt
exorbitant. On pourrait dire que les grandes familles berbères avaient divorcé de leur
passé caractérisé par une guerre tribale éternelle aussi tard qu’en 1928, lorsque ces
familles se trouvèrent intégrées dans un projet occidental de modernisation.

155
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

De temps immémorial, la chaîne de montagnes du Haut Atlas qui séparait la


plus grande partie du Maroc - le Nord et le centre - des leuves, des oasis et la région
des kasbahs, se tenait comme barrière entre les deux régions du pays; une région se
développant lentement au Nord, et une autre région tribale, féodale et en pratique
médiévale au Sud. Aucune route n’avait été découpée entre les rochers et les pierres
des montagnes, et le Berbère qui se trouvait obligé de traverser le Haut Atlas, le
faisait ainsi toujours à pied ou à dos de mulet. De telles pistes ou chemins, qui se
trouvaient partout, étaient transitaires et n’étaient larges que de quelques pieds, seule-
ment, adaptés pour le seul passage d’un mulet et rien d’autre. En automne 1928, les
autorités françaises ont inauguré les deux premières routes, travaillées avec grande
ingéniosité pendant plusieurs années. L’une d’entre elle était la route Glaoua, reliant
Marrakech au leuve Dadès, et l’autre Goundafa, reliant Marrakech à Taroudant. Le
8 novembre, environ trente automobiles sur la route Glaoua arrivèrent au sommet
de Tizi-n-Tishka, à une altitude de 2.100 mètres, et deux jours après, elles prirent la
route de Goundafa, aussi loin que la montagne comblée par la mosquée d’Ibn Tou-
mart à Tinmel, presque visible de Talaât-n-Yacoub.

Ce passage du Haut Atlas et ces grands clans à l’âge moderne avait été célébrée
en deux occasions avec des fêtes somptueuses ponctuées de « fantasias »; des mem-
bres de la tribu galopant à cheval, avec une démonstration de leurs fusils marquetés
en argent, en ivoire et en nacre, de danses tribales exécutées par des hommes et des
femmes et des diffas célébrées dans de grandes tentes savamment arrangées par les
maîtres et seigneurs indigènes; Glaouas et Goundafas. L’inauguration de ces deux
premières routes qui reliaient d’un côté à l’autre le Haut Atlas de bout en bout, a été
présidée par le Résident Général en personne; M Théodore Steeg, et suivie par les
autorités françaises au plus haut niveau, vu son importance.

Avant novembre 1928, le Maroc s’étendait plus loin que Marrakech, l’ancienne
capitale du Sud. Mais aujourd’hui, les noms de ces frontières du Sud, étaient soudain
devenus ceux du Goundai et du Glaoui. Nous n’avons pas mis beaucoup de temps à
arriver à Talaât-n-Yacoub, où des gardiens, apparemment déjà avertis, nous attend-
aient dans la cour de la kasbah pour nous guider ain de faire le tour de la kasbah. Les
édiices de la kasbah s’étendaient sur une grande supericie. Mais ces murs externes,
n’avaient aucun intérêt spécial.

156
Commande N° 270075 [Link]

KASBAH PALATIALE

Un trait qui m’avait beaucoup intrigué, caractérisé d’unique dans la tradition de


la kasbah, était le fait que le complexe entier était complètement sans défense contre
une attaque étrangère. Contrairement à la plupart d’autres kasbahs que j’avais vis-
itées, celle-ci ne se situait pas au sommet d’une colline ou d’une montagne, donnant
sur les environs. Elle se situait dans la plaine près du leuve, et à l’endroit le plus
bas de la vallée, entourée de montagnes. Le fossé s’étendant le long de la façade
du leuve de la kasbah ne garantissait aucune protection et ils n’y avait pas de tours
d’observation ou d’enceinte de hauts remparts. Comment le Goundai avait-il pu
s’engager dans la construction dans une position si vulnérable ? J’ai estimé que les
considérations de guerre étaient reléguées au second plan. Le propriétaire aimait
évidemment jouir d’un certain confort et il avait une apparente sensibilité pour la
beauté. Par conséquent, au lieu d’être cerné par des remparts et d’être limité en terme
d’espace au sein de sa maison aussi bien qu’autour d’elle, il avait érigé un édiice qui
fournissait une liberté de mouvement, propre à toute propriété baronniale, avec de
vastes salles et de grandes galeries.

Aussitôt qu’il faisait un pas dehors, il se trouvait au bord de vergers et de champs


étendus. Chaque fenêtre de la maison offrait des vues sur des paysages idylliques.
La rangée d’arbres fruitiers, se perdait au loin dans les plaines vertes au dessus des-
quelles s’élevaient les montagnes bien hautes, assez lointaines d’une couleur variable
à chaque heure du jour, et conférant au paysage une touche théâtrale. Le Goundai
n’aurait été un berbère racé, s’il avait négligé les droits de la légitime défense et de
protection. Sur la colline la plus haute, donnant largement sur la vallée, il avait con-
struit Agadir-n-Gouj; une kasbah de plusieurs tours, sous forme de forteresse plutôt
que de résidence, comme poste d’observation idéal. La kasbah de Talaât-n-Yacoub,
était déserte et partiellement en ruine. Elle avait été désertée depuis plusieurs années
et elle subissait le sort de la plupart des domaines féodaux mauresques; à savoir la
désintégration après la mort du fondateur.

Mais je pouvais encore admirer ce qui restait de ces salles, galeries, plafonds
sculptés en bois de noyer, fenêtres hautement décorées avec des arcs bien taillés, de
style totalement différent du type « mauresque » ou « berbère ». Plusieurs portes
gardaient encore leurs charpentes d’arabesques sculptées admirablement en stuc. Ta-
laât-n-Yacoub n’adhérait pas à la norme de kasbahs, qui consiste à s’élever du sol
à la crénelure dans une courbe verticale. En fait, l’accent était mis sur l’horizontal.

157
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

Elle n’avait pas de tours d’observation, et ses murs externes n’étaient pas des
remparts défensifs, mais des composantes de l’édiice principal lui-même. Aucun
des Glaouis n’aurait adopté le plan, ni même favorisé la construction d’un tel édiice.
Même le matériel de construction n’était pas le pisé habituel de la kasbah, mais la
brique. J’ai bientôt découvert que les quelques édiices construites le long du Nis
semblaient construits en brique. Le pisé était visiblement bien peu convenable au
climat, caractérisé au cours des mois d’hiver par la prédominance de la neige et de
la pluie.

Peu de temps après notre arrivée, un jeune homme frôlant la trentaine se


présenta, portant un habit qui ressemblait à un pyjama. Il m’avait été présenté par le
caïd comme l’un des plus jeunes membres de la famille Goundai. Il n’habitait pas
à Talaât-n-Yacoub, mais il y passait seulement ses vacances d’été. Sa maison per-
manente était à Casablanca où il travaillait en tant qu’ingénieur électrique. Bientôt,
son jeune frère, rentré lui aussi pour ses vacances d’été de l’école à Marrakech, l’a
rejoint. Jeune, aux cheveux noirs, il faisait preuve de toute la courtoisie et l’humil-
ité, qui donnait un caractère noble au comportement du passé, de la jeunesse maro-
caine. Lorsque les deux frères ont fait acte de présence, le caïd et moi-même, avions
ini notre promenade à travers les anciens «châteaux » en ruine. Comme les jeunes
hommes avaient déclaré qu’ils passaient leurs vacances à Talaât-n-Yacoub, j’ai es-
sayé de savoir où ils habitaient réellement, car je ne pouvais imaginer que l’ancienne
kasbah pouvait avoir des chambres à coucher habitables, mêmes les plus simples.«
Nous habitons dans la nouvelle kasbah »; a répliqué le frère le plus âgé, montrant du
doigt l’extrémité de la grande cour dans laquelle nous étions debout. Cette cour était
séparée du « dehors » par une grande porte frontale; qui est elle-même était une con-
struction d’une certaine profondeur avec une entrée dérobée, joliment arquée et une
embrasure étendue en fer à cheval qui menait à l’extérieur grâce à un passage interne.

Grâce à ce voile eficace, je ne pouvais apercevoir ce qui jouxtait l’ancienne


kasbah. Le jeune Goundai a fait l’offre de me montrer cette nouvelle kasbah, et il a
ouvert la marche à travers la grande porte de devant. De l’ancienne cour, ceinte de
murs, pour mémoire du passé, nous entrâmes dans un monde de pureté originelle.
La nouvelle kasbah avait été fondée il y a quelques années seulement, je crois, par
le père de mes deux jeunes guides. Comme le maître de la kasbah était un grand
propriétaire foncier et le rejeton probable de la famille berbère la plus distinguée au
Sud, je n’ai pas osé me procurer davantage d’informations, car selon le protocole
mauresque, ces questions auraient été considérées discourtoises.

158
Commande N° 270075 [Link]

KASBAH PALATIALE

Je n’étais pas un ami des deux jeunes hommes et pas invité à leur domaine. Mais
j’étais seulement un invité « oficiel » arrivé à l’improviste. Pour ces raisons peut-
être, ils n’ont jamais cherché à connaitre ma nationalité, mon travail et l’objet de
ma visite. Bien qu’en moyenne, la jeunesse marocaine tend à être tourmentée par le
cauchemar d’une curiosité jusqu’à l’investigation, les deux Goundais adhéraient aux
codes traditionnels qui imposent réserve et distance de «l’homme d’honneur mau-
resque». Le patio était spacieux et ses murs d’encerclement, étaient enduits d’une
couleur blanche et son sol brillait de tuiles colorées. Ses murs d’alentour étaient ceux
de la nouvelle kasbah. De ce patio, nous passâmes à un second, également large, et
aussi de couleur blanche, au centre duquel se trouvait une fontaine. Soudain, son
écoulement insigniiant d’eau se transforma en un jaillissement empressé, haut d’au
moins vingt pieds. Suite à mon regard interrogateur, l’un des frères à expliqué qu’un
système de force spéciale réglait le lux d’eau qui provenait d’une source en haut des
montagnes. C’était seulement la pression naturelle de l’eau de source qui modiiait
constamment le dynamisme de la fontaine. En fait, à chaque moment, l’élévation du
jet d’eau de la fontaine changeait de quelques centimètres à plusieurs pieds.

La nouvelle kasbah était d’une couleur blanche voyante, en comparaison du


bois d’œuvre fendu et sombre de sa voisine de devant. Manifestement, elle était aussi
extrêmement spacieuse et confortable, et équipée d’eau canalisée et d’électricité, à
l’encontre de l’ancienne demeure. Au cours de notre conversation avec le frère le
plus âgé – s’en tenant à la tradition, le jeune homme n’a jamais prononcé un mot,
sauf lorsqu’il était directement interrogé - j’ai remarqué que ses réponses étaient
plus ambiguës qu’elles auraient dû être et aucune règle d’étiquette mauresque ne
l’obligeait à esquiver mes questions inhérentes à la construction de l’ancienne kas-
bah ou certains détails sur ses ancêtres. J’avais plutôt l’impression qu’il n’était pas
très au courant de ces sujets. De nombreux jeunes marocains se sont délibérément
détournés de ce qu’ils appelaient l’histoire morte, en accordant une plus grande at-
tention à l’avenir.

Les jeunes Goundais paraissaient plus penchés sur la technique électrique mod-
erne qu’aux anciennes affaires marocaines ou berbères. Son jeune frère, plus attentif,
connaissait les réponses à mes questions, mais le respect de la quaida nationale,
l’empêchait de prononcer un seul mot en présence de son frère plus âgé. Pour cela,
j’ai bien pensé à m’abstenir de lui adresser directement la parole. Finalement, les
frères m’ont emmené vers une terrasse au sommet de la nouvelle kasbah, d’où on
pouvait admirer des milliers de terrains cultivés. Mais le caïd m’a fait savoir que
nous avions encore une longue journée devant nous, et ainsi nous prîmes congé de
mes deux jeunes hôtes.

159
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

Nous partîmes en direction de l’Ouest; c’est-à-dire vers Taroudant et Agadir où


j’avais entamé mon voyage à travers la région des kasbahs. Sans s’arrêter sur notre
chemin, nous sommes passés par-dessous la mosquée historique d’Ibn Toumart à
Tinmel puis le caïd a demandé à mon chauffeur de s’arrêter. Nous sortîmes de la vo-
iture. Il attira mon attention vers le ciel; là, parmi les montagnes qui se coudoyaient,
l’une d’elle, assez haute et escarpée tout à fait proche de nous, était de mauvais au-
gure. Elle ressemblait presque à un gratte-ciel naturel de chaume épineux, de pierres
et de chardons à pointes aigues. Mais sur son propre sommet, je pouvais discerner
le proil d’un château, perché comme le nid d’un aigle. C’était Tagoundafte; la plus
fameuse des forteresses de Goundai. Nous avons échangé ma voiture contre la jeep
du caïd, derrière nous. Tout le long du chemin, mon hôte était au volant. La route
était trop chaotique et escarpée pour que mon élégante Fiat n’ait eu la force d’avanc-
er plus loin.

Nous n’étions pas parti depuis longtemps sur des cailloux mouvants par terre,
en les évitant autant que possible, que le caïd annonçait déjà que nous étions arrivés
à l’extrémité de ce qu’il désigna avoir été un chemin où même une jeep ne pou-
vait avancer. Il nous a proposé de couvrir la distance restante à dos de mulet. «Les
Goundafas montaient toujours à leur kasbah à dos de mulet», me it-il remarquer,
comme s’il a voulu laisser entendre qu’un voyage à dos de mulet, était pratique-
ment un privilège et un acte de noblesse. Il ne s’était pas rendu compte que ses
mots m’avaient serré le cœur, car je n’étais jamais de ma vie monté sur un mulet,
et je n’avais jamais gravi une pente aussi perpendiculaire sur le dos d’un animal. Je
n’avais jamais été un grand cavalier. La dernière fois où j’avais enfourché un cheval,
remontait à plus de trente ans.

Je me faisais bien vieux, et de plus, j’avais maigri à cause des semaines lors
desquelles j’avais éprouvé des maux d’estomac et du fait de la chaleur excessive. Je
considérais ainsi la perspective de monter sur le dos d’un mulet le long d’un chemin
caillouteux et mouvant, comme une forme de suicide. Lorsque j’ai demandé à mon
généreux guide de me montrer le chemin que le mulet devait prendre, il m’a montré
du doigt le seul chemin disponible, qui était à peine d’une largeur de vingt pouces;
l’un de ces bords était taillé par la paroi de la montagne, alors que son côté opposé
constituait le bord du précipice sur lequel se jetait la montagne. Jeter un regard sur le
précipice me mettrait en état de voir une chaîne impressionnante de montagnes d’une
longueur kilométrique assez étendue et de vallées entourées d’elles. Mais je n’ai pas
osé faire ainsi, et j’ai fortement tenté de refuser la course.

160
Commande N° 270075 [Link]

KASBAH PALATIALE

Cependant, même si je manquais de courage, le caïd, manifestement bon psy-


chologue, m’a assuré qu’il n’y avait rien de plus facile que de monter à dos d’un
mulet, une bête qui n’a jamais glissé sur du terrain solide. Il a aussitôt ajouté qu’un
jeune berbère aurait la charge de guider mon mulet, pendant que le chauffeur du
caïd, veillerait sur nos arrières. Ainsi toute mésaventure est absolument impossible.
Pendant que le caïd montait sur son propre mulet avec l’élégance naturelle d’un cav-
alier né, mes deux assistants faisaient de leur mieux pour me pousser en avant sur le
dos de mon animal, qui ne révélait miraculeusement aucune impatience ou mépris à
l’égard de mes efforts timides. Ils m’apprirent constamment que je devrais serrer le
devant de la couverture, qui nouée autour de la croupe du mulet, composait une sorte
de selle pour moi, ne pas bouger et me tenir en équilibre. Ils ont même réussi à faire
entrer les pointes de mes souliers dans les replis de cette couverture.

J’étais ainsi réellement « attaché » au mulet, plutôt en pratique à une partie de


lui. En dépit de cela, après quelques minutes, je sentais les muscles de mes jambes
devenir tenaces et contractés, et mes doigts serraient la couverte devant moi d’une
telle force que je n’aurais probablement pas été en mesure de les retirer. J’ai perdu la
meilleure partie de mon sens conscient et mon esprit se soumettait avec engourdisse-
ment à la volonté d’Allah extrêmement lointain. Les rênes du mulet pendillaient sur
son cou et je n’osais pas bouger mes mains pour les saisir. Ainsi la stratégie de diriger
le mulet, avait été coniée à mes deux compagnons bienveillants.

Comme les deux étaient des berbères ne parlant aucune autre langue, j’ai pu
éviter les périls qui auraient pu être occasionnés en m’entretenant avec eux. A la
place, ils adressaient la parole au mulet en berbère pour l’inciter à avancer, bien droit
au but tout en guidant sa marche avec prudence. Deux fois, le pied du mulet a glissé
sur une pierre qui tomba très loin vers le bas du précipice. Heureusement à ce mo-
ment-là, je n’étais plus effrayé, mon état d’esprit était hors de portée de toute autre
chose, qu’elle soit positive ou négative. Le caïd, qui nous devançait avait l’air assez
vif, avec sa casquette tressée en or, en « uniforme » kaki, fumant une cigarette, se
tournant parfois pour exprimer son contentement de notre promenade cavalière et du
très beau paysage. A la place, ils adressaient la parole au mulet en berbère pour l’in-
citer à avancer, bien droit au but tout en guidant sa marche avec prudence. Deux fois,
le pied du mulet a glissé sur une pierre qui tomba très loin vers le bas du précipice.
Heureusement à ce moment-là, je n’étais plus effrayé, mon état d’esprit était hors de
portée de toute autre chose, qu’elle soit positive ou négative.

161
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

Il s’attendait à ce que je partage son contentement. Mais par pure négligence,


je ne répliquais pas. Je ne pouvais me compromettre à aucune sorte d’appréciation
du paysage que je n’avais pas la chance de voir. Mes yeux étaient rivés sur le cou du
mulet. Avec la grâce d’Allah, le moment était venu lorsqu’enin j’ai mis mes pieds
à terre. L’instant était ineffablement ravissant. Lorsque j’ai osé relever la tête, j’ai
découvert que nous étions arrivés au sommet de la montagne et, à une distance de
moins de cent pieds de cette place, s’élevait la majestueuse kasbah Goundai. Avec
l’aide de mes deux gardiens, je suis parvenu à me libérer de mon mulet et ensuite
j’ai dû consacrer une minute aux étirements de mes jambes et de mes bras engourdis.

kasbah Tagoundafte

La plupart des anciennes kasbahs des chefs tribaux, avaient connu un dénoue-
ment malheureux, au cours du soulèvement, survenu après la mort du sultan Moulay
Hassan en 1894 et qui avait éclaté de nouveau quelques années plus tard durant le
règne de son ils, Abdel Aziz. Mais Agadir Tagoundafte était restée indemne. Elle
paraissait fort ancienne, et pourtant avait été construite récemment en 1860. Elle avait
servi la plupart du temps de domicile au khalifa du Goundai, ou à son représentant,
qui était certainement l’un de ses proches.

Tagoundafte était un bloc de tours solides, dressées avec la pierre rouge, et don-
nant dans toutes les directions. Les deux tours d’angles, plus massives que toutes les
autres, s’ouvraient sur la plaine arrosée par le leuve Nis. Au premier coup d’œil,
cette kasbah faisait penser à la tête du mât d’un navire. Elle était presque aux dern-
ières étapes de délabrement. Les grandes portes étaient soit accrochées précairement
aux charnières rouillées ou elles se trouvaient dans la blocaille éparpillée sur le sol.
Les murs étaient issurés sur plusieurs endroits, des tas énormes de grès fracassés et
les restes véreux du bois d’œuvre, couvraient une grande partie du lieu. Des poutres
de bois dur de noisette, coupaient la façade brunâtre qui s’apparentait aux os d’un
squelette. Les bordures des toits et les plafonds en bois sculptés avaient l’image des
peines anciennes édentées.

162
Commande N° 270075 [Link]

CITADELLE DE GUERRE

Contrairement aux kasbahs de Glaoui, toujours entourées de remparts pesants


et de tours de garde, la kasbah Goundai n’avait pratiquement aucun rempart. Même
les remparts, avec toute leur solidité, n’avaient aucune rigidité rebutante, mais ils se
confondaient un peu avec soumission avec les autres aspects architecturaux. Bien
entendu, l’emplacement lui-même offrait de grands atouts défensifs, plus qu’aucun
autre rempart ou qu’aucune tour. On disait que la forme à angle droit de la kasbah
était exclusivement berbère, mais Tagoundafte avait d’autres traits, qui renvoyaient
aux inluences marrakashie-andalouses.

Certaines fenêtres avaient de hautes arches, qui renvoyaient à l’inspiration asi-


atique. Les ornements gravés sur le bois avaient une note de générosité andalouse.
L’entrée principale de la résidence personnelle du maître - située au centre du com-
plexe et tout près de sa propre cour - était d’une splendeur royale. Avec son grand
arc et ses linteaux carrelés en vert, elle avait une note élégante et trop rafinée, car-
actéristique des bâtiments mérinides à Fès. Elle témoignait un peu de l’inluence des
modes les plus rigoureux, utilisés par les Almohades, ou de la simplicité naturelle de
la décoration purement berbè[Link], la grande porte, également mag-
niique, était également presque tombée en ruine. Il n’était pas facile de distinguer
l’état original de la kasbah en raison de l’état avancé de délabrement. Parfois, notre
avancée dans l’édiice, d’une partie vers une autre, était hasardeuse, comme nous
devions monter sur un tas de chevrons en bois, aux angles droits, d’énormes amas
de pierres. Néanmoins, nous pouvions encore admirer les proportions rafinées des
grandes salles et spéculer sur la grandeur d’antan, de longs passages menant d’un
bâtiment à un autre.

Le dernier, mais non le moindre trait, était un aqueduc de type romain, avois-
inant l’édiice et qui se positionnait à l’emplacement d’un certain canal. Tous ces
traits s’écartaient des convenances imposées aux constructeurs des kasbahs berbères,
que ce soit au Sud ou dans le Haut Atlas. Je me demandais si l’obscurité de la grande
porte frontale et le passage d’entrée, menant à la première cour était due à l’utilisa-
tion de la maçonnerie de teinte noire et de bois d’œuvre. Ceux-ci auraient pu être
autrefois, légèrement éclatants et de texture diversiiée, avant d’être enfumés par les
forgerons et les fabricants de fer à cheval qui avaient l’habitude de s’installer dans
cette aire et faire leur commerce toute la journée.

163
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

La cour dans laquelle nous parvîmes à travers le passage de l’entrée, servait


aussi d’étable pour les chevaux, les mulets, les chèvres, les moutons et les ânes, con-
duits le soir, des montagnes à la kasbah, pour se mettre en sûreté contre les voleurs du
bétail. De la cour, un escalier menait vers une longue galerie, qui donnait accès à la
salle des « invités ». C’était apparemment, jadis, la plus magniique des salles dans la
kasbah. Mais aujourd’hui, ce n’était qu’une ruine de murailles issurées et de pierres
effondrées. Il n’y avait pas d’ornementation traditionnelle en briques mises en relief,
et les murailles étaient couvertes de débris d’une couche de peinture brune, parfois
égayée par un dessin primitif de couleur rouge et verte. Même si rien n’inspirait la
vie et la présence d’habitation non plus, il existait d’innombrables légendes à propos
de la splendeur, les joies et les cruautés rapportées à travers ces salles et galeries. Par
exemple, on rapportait qu’une femme plus jeune d’un des maîtres de la kasbah, une
ille âgée de quinze ans, avait porté un jour pour se divertir, ses nouvelles robes en
satin et en soie, ainsi que ses chaînes d’or, broches, et bracelets que son mari, l’un
des plus riches du Sud, lui avait apporté.

Elle avait faussement cru que son époux était partie en voyage, et était libre de
ses actes. Mais soudainement, l’une des portes s’ouvrit et le grand Goundai surgit
de nulle part. Il s’était étonné de constater que même s’il était censé s’absenter, sa
femme s’embellissait de ses ornements les plus recherchés. Beaucoup de questions
trottèrent dans l’esprit du maitre, du genre, qui va-t-elle recevoir pendant son ab-
sence ? Epouvantée par la réaction de son maître, la ille succomba entièrement à
la panique et se lança de la salle à travers une autre porte. Elle parcourut le long du
couloir, son maître et son seigneur derrière elle. Finalement, elle arriva à la terrasse
qui donnait sur le ravin. A son désespoir, elle sauta dans le néant et disparut dans
l’abîme. La légende ne rapporte pas le nom du mari outré, mais au Maroc, les légen-
des ont la réputation d’être très approximatives par rapport à la réalité de la version
oficielle de l’histoire.

Après avoir ini notre prospection de la kasbah, en la sillonnant à tort et à travers,


traversant de grands trous, se penchant au-dessous des chevrons délogés, j’ai man-
ifesté ma répugnance de retourner à dos de mulet. En descendant, il n’y avait pas
possibilité de s’accrocher à la partie de la couverture en face de soi. Vous deviez vous
ixer derrière, tout en essayant de vous pencher bien en arrière pour éviter de vous
projeter sur les oreilles du mulet sans omettre de regarder tout le temps vers le préci-
pice par-dessus la tête baissée du mulet. Je n’avais ni la force physique ni psychique
pour m’embarquer dans une telle aventure.

164
Commande N° 270075 [Link]

CITADELLE DE GUERRE

Pour ma défense personnelle, j’ai fait savoir au caïd que j’étais debout depuis
cinq heures du matin et que j’étais épuisé et que je serais à peine capable de descen-
dre la montagne entièrement escarpée sans assistance. Dans un acte de bienveillance,
mon hôte m’a proposé de faire le chemin à pied et il m’a promis de l’aide, en me
donnant un coup de main en marchant sur les nids de poules et les grosses pierres. Il
avait bien tenu sa promesse, en me prenant le bras et la main au cours de notre longue
descente, devenue presque agréable par son soutien. Enin, nous regagnâmes la jeep,
près d’un groupe de maisons que je n’avais pas remarqué auparavant. De l’une de
ces maisons, un homme entre deux âges, portant un turban et une djellaba, it irrup-
tion pour nous accueillir. C’était le khalifa local du Goundai et le propriétaire du
petit domaine où nous venions d’entrer. Nous fûmes conduits dans « la meilleure
» salle où j’ai cédé à mon épuisement en m’assoyant sur l’un des canapés. Bientôt
notre hôte est revenu, accompagné de son frère.

Nous nous sommes serrés les mains sans échanger un traitre mot. Nos hôtes
parlaient seulement shleuh; le dialecte berbère du Haut Atlas. Ensuite, les deux
frères ont quitté la salle, revenant un instant avec un plateau de verres de thé à la
menthe. Le caïd m’a annoncé que le thé avait été préparé ailleurs et pas devant notre
assemblée comme d’ordinaire. Il était inadmissible pour nos hôtes, « des hommes
vraiment bien nés », de s’asseoir avec nous et écouter notre conversation. Même
s’ils ne parlaient pas français, ils pouvaient comprendre quelques bribes de mots.
Le thé à la menthe a immédiatement été relayé par un plateau d’amandes, certaines
brunes, d’autres pelées blanches et lustrées comme la porcelaine. Nous avons à peine
bu notre première gorgée de thé, que l’hôte se présenta avec tous les ustensiles tra-
ditionnels pour le lavage des mains. «Nous ne sommes pas venus ici pour le grand
déjeuner», ai-je demandé au caïd, «non vraiment», a-t-il répondu, « à vrai dire, j’ai
invité quelques amis au déjeuner à une heure avancée dans ma maison. Notre hôte
est au courant. Mais veuillez avoir la complaisance de passer au rituel du lavage des
mains en acceptant l’hospitalité du khalifa ».

Il m’a alors fait savoir qu’il était impossible ne pas accepter cette invitation,
quitte à ne prendre qu’un un tout petit morceau. Bientôt le khalifa est revenu avec un
plat de poulet fumant, ou devrais-je dire quatre, qu’il a posés sur la table devant nous.
Nous avons saisi un morceau de viande entre le pouce et l’index et ensuite le plat
a été desservi par notre hôte. Il est tout de suite revenu avec un grand bol de tajine;
le service ordinaire composé de ragoût étuvé d’agneau et d’une variété de légumes.
De nouveau, nous fîmes notre devoir et une fois encore le plat fut retiré au bout de
quelques secondes. Le tajine a été suivi de plats de viande et d’un bol de couscous.

165
Commande N° 270075 [Link]

LES KASBAHS DU GOUNDAFI

Cependant, notre grand déjeuner entier n’avait pas duré plus de dix minutes.
Par respect pour le caïd, le représentant oficiel du Roi, ni le khalifa ni son frère ne
nous avaient rejoints à table. Ils supervisaient seulement les dispositions et s’étaient
réjouis d’avoir accepté leur invitation. Finalement, de l’eau, du savon, des bassines
et des serviettes ont été présentées, nous « lavâmes» les doigts de notre main droite,
rincèrent nos bouches et nous fûmes ensuite escortés par nos hôtes vers la jeep.

Nous les avons remerciés chaleureusement et ils nous ont en retour exprimé leur
baraka (reconnaissance) de leur avoir accordé «l’honneur et la joie » de notre visite.
Leurs paroles étaient d’une grande sincérité et dans un style dénué de ioritures. Si
l’ainé des deux frères Goundai à Talaât-n-Yacoub était séduit par la culture et la
civilisation occidentale, une mode très répandue parmi les jeunes de Casablanca et
Rabat méprisant les coutumes héritées du passé, nos hôtes, par contre, à Tagoundafte
s’en tenaient bien à la tradition ancienne.

C’était l’heure du thé, quand nous nous assîmes enin pour le grand déjeuner à
la maison du caïd. La perfection de la nourriture, le service et l’hospitalité, agréable
et propre à l’hôte étaient autant de signes que certains principes sociaux régissant la
vie des chefs de clans berbères étaient encore respectés, par un agent venu du Nord
lointain et « modernisé », et qui, à présent, régnait sur une ancienne zone tribale du
Haut Atlas.

166
Commande N° 270075 [Link]

167
Commande N° 270075 [Link]

Vous aimerez peut-être aussi