UNIVERSITY OF CAPE COAST
L’ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE ET
LA NOUVELLE ROMANCE D’HENRI
LOPES
MICHAEL DODZI KUDI
2011
UNIVERSITY OF CAPE COAST
L’ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE ET
LA NOUVELLE ROMANCE D’HENRI LOPES
BY
MICHAEL DODZI KUDI
THESIS SUBMITTED TO THE DEPARTMENT OF FRENCH, FACULTY
OF ARTS, UNIVERSITY OF CAPE COAST IN PARTIAL FULFILLMENT
OF THE REQUIREMENTS FOR AWARD OF MASTER OF
PHILOSOPHY DEGREE IN FRENCH
MAY, 2011
DECLARATION
Candidate’s Declaration:
I hereby declare that this thesis is the result of my own original research and that no part of it
has been presented for another degree in this university or elsewhere.
Candidate‟ Signature:…………………… Date: ………………………………
Name: MICHAEL DODZI KUDI
Supervisors’ Declaration:
We hereby declare that the preparation and presentation of the thesis were supervised in
accordance with the guidelines on supervision of thesis laid down by the University of Cape
Coast.
Principal Supervisor‟s Signature: …………………… Date……………………..
Name: ATTA G. BRITWUM (PROF)
Co-Supervisor‟ Signature: …………………………. Date……………………..
Name: SYLVESTER PETRUS KRAKUE (PHD)
ABSTRACT
This study, entitled “L’espace dans Le Pleurer-Rire et La Nouvelle Romance d’Henri
Lopes”, looks at how the structure of spatial setting serves the discourse of the two texts. The
antithetic or contrastive structure of the spatial setting, made up of Places of domination,
characterized by power, luxury, infrastructural development, but also torture, repression,
discrimination…, and Places of disenchantment, typified by insalubrious conditions, poverty,
suffering and misery, were studied in the two novels. These two categories of places, respectively
inhabited by a handful of privileged political authorities (especially the Head of State and his
collaborators) and man, on one hand, and the teeming masses and the woman on the other,
enclose events and activities that necessitate the insurrection of the underprivileged group against
the privileged one, thereby creating a third category of places named Places of revolt.
Using the two novels, Le Pleurer-Rire and La Nouvelle Romance, as the source of most of
its data and a structuralist approach in its analysis, the study reveals among other things that, the
spatial organization of the novels, as shown, reflects the political, social, economic and cultural
problems that have bedevilled the postcolonial African society, speaking volumes of the failure
of the independences and the need to reorganize this society. The study concludes that quality
education is an indispensable element in the quest to liberate any oppressed group. This is evident
in the multiplicity of places of learning in the places of revolt.
REMERCIEMENTS
Si nous sommes arrivés jusqu‟ici, c‟est parce que nous nous sommes servis des „„Géants‟‟
comme tremplins. Nous tenons à remercier tout premièrement et très sincèrement notre directeur
de mémoire, le Professeur Atta G. Britwum (qui nous a pris comme fils), et le sous directeur, le
Docteur Sylvester P. Krakue, sans la bonne volonté de qui ce mémoire n‟aurait pu voir le jour.
Malgré leurs nombreuses obligations, ils ont eu le temps de lire et de corriger minutieusement ce
travail. Leurs sagesses, conseils et reproches constructives nous ont été très bénéfiques.
Nous sommes également très reconnaissant au Vice Recteur de l‟Université de Cape
Coast, le Professeur Domwin D. Kuupole, le Professeur Daniel Lawson-Body de l‟Université de
Lomé, et le Docteur Luciano M. Bulber, M. Ofosu Addo-Danquah, le Docteur Edem Kwasi
Bakah, M. Alexander Kwawu, M. Baba Haruna et M. Antoine De-Souza, tous du Département
de Français de l‟Université de Cape Coast, pour, en dépit de leurs charges bien lourdes, avoir soit
accepté de lire et offrir des suggestions et des conseils académiques qui ont amélioré le travail,
soit d‟avoir mis à notre disposition des documents très utiles, et de nous avoir encouragé pendant
les moments difficiles de ce parcours.
Nous n‟oublierons pas de reconnaitre la contribution, l‟effort, l‟amour et les
encouragements de M. Kofi Kodah de Central University College, qui, en dehors de son
programme très chargé, a accepté sans rancune de lire et relire notre travail ; sans oublier les
encouragements de M. Kodzo Tetekpor, aussi de la même institution.
Nous savons gré au Professeur P. K Geraldo de UEW, à Dr. (Mrs.) Alfredina Kuupole de
Institute of Education, UCC, au Dr. Kofi Tsivanyo de DASSE, UCC, pour leurs apports
conceptuels, moraux et des conseils pratiques qui ont facilité notre tâche.
A M. Prosper Nyatuame, M. Antony Nyane, l‟administrateur en chef du Département de
Français, UCC et ses collègues Doris et Gifty, ce sont vos supports qui nous ont amené jusqu‟au
bout.
A mes collègues Aku, Eyra, Paul, Angelinus, Dan, Cosmas, et Sadick, je dis grand merci
et du courage dans vos efforts.
Merci également à M. Stanley Agbadey, Monsieur et Madame E. L. Quartey, Hayford,
Julius, Seth et Conrad, parce que vous avez cru en nous.
Nous remercions finalement les frères „EƲedukͻwo’ : Sefadzi, Doh, Forson, Kodzo
Deikuma, Kofi Ansah, Manaseh, Akͻ Kͻmi, et Selͻm. Si nous sommes arrivé jusqu‟ici, c‟est
grâce à votre présence.
Notre liste ne peut pas être exhaustive, mais avant de partir, nous sommes sincèrement
redevable à toutes personnes de proche et de loin, qui ont contribué de diverses manières à la
réalisation de ce travail.
MERCI
DÉDICACE
A la famille KUDI et DEKU, mon épouse Mawuse et mon fils Elͻm
A Dr E. L. QUARTEY et sa famille, qui ont été de très bons Samaritains
A la mémoire de Rose AMEGBE et de Victoria Abla Xetsa GOVERNOR
TABLE DES MATIERES
DECLARATION ii
ABSTRACT iii
REMERCIEMENTS iv
DÉDICACE vi
INTRODUCTION GÉNÉRALE 1
L’ESPACE EN LITTÉRATURE 1
Vers une définition de l‟espace 5
Problématique 9
Objectifs 10
Hypothèses 11
Justification et délimitation du sujet 12
Cadre conceptuel 12
Étude des travaux antérieurs 16
Méthodologie de la recherche et du travail 19
CHAPITRE UN :
ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE 22
Introduction 22
Espace de domination 24
Espace de domination socio-politique 25
Lieu de domination du président, le palais 27
Autres lieux de domination socio-politique 39
Espace de domination conjugale 42
Espace de désenchantement 46
Espace de désenchantement socio-politique 47
Autres lieux de désenchantement socio-politique 55
Espace de révolte 59
Espace de révolte socio-politique 60
Conclusion partielle 70
CHAPITRE DEUX :
ESPACE DANS LA NOUVELLE ROMANCE 72
Introduction 72
Espace de domination 74
Espace de domination socio-politique 74
Espace de domination conjugale 80
Espace de désenchantement 88
Espace de désenchantement socio-politique 88
Autres lieux de désenchantement socio-politique 91
Espace de désenchantement conjugal 93
Espace de révolte 99
Espace de révolte conjugale 100
Conclusion partielle 112
CHAPITRE TROIS :
CONFRONTATION SPATIALE DU PLEURER-RIRE ET DE
LA NOUVELLE ROMANCE 114
Introduction 114
Espaces de domination 115
Espaces de domination socio-politique 116
Espaces de domination conjugale 119
Espace de domination socio-politique et espace de
domination conjugale 121
Espaces de désenchantement 125
Espaces de désenchantement socio-politique 125
Espace de désenchantement socio-politique et espace de
désenchantement conjugal 128
Espace de révolte 134
Espace de révolte socio-politique et Espace de révolte conjugale 135
Conclusion partielle 139
CONCLUSION GÉNÉRALE 141
RÉFÉRENCES 149
INTRODUCTION GÉNÉRALE
L’ESPACE EN LITTERATURE
Bourneuf et Ouellet (1972) affirment que toute histoire, fictive ou réelle,
implique un espace, et (bien évidemment), toute action a besoin d’être située.
D’ailleurs, la narration d’une histoire nous invite à une interrogation sur là où se
déroule l’action, la façon dont cet espace est susceptible d’être représenté et, ce
qui importe plus, c’est la fin à laquelle cette représentation spatiale est destinée.
C’est la quête des réponses à ces interrogations qui va nous engager dans un
examen du cadre spatial qui nous oriente dans la trajectoire de la narration. Cette
perspective présuppose que l’espace est indispensable à une histoire. Comme le
confirme Raimond (1989 :168):
Tout roman a partie liée avec l’espace. Même si le romancier
ne le décrit pas, l’espace est de toute façon impliqué par le
récit. Une phrase aussi simple que « Pierre s’enfuit » implique
un espace de la fuite de Pierre.
Il se révèle également à travers Goldenstein (1989) que la représentation
de cet espace du roman revêt diverses formes chez différents auteurs, en prenant
en compte certains facteurs, y compris le goût de l’auteur, le courant littéraire,
l’idéologie et la thématique de l’époque du roman. L’espace dans un roman est
donc conçu, comme les autres éléments de la narration, de manière à donner au
1
roman une tonalité distincte, car, sa représentation et les éléments qui le
composent varient en fonction de l’époque dans laquelle il se situe. Selon
Mittérand, Idt, Laufer & Mentcoffe (1975 :139):
Le roman situe action et personnages dans un espace
imaginaire dont la fonction, la nature, l’organisation et les
modes de description sont très divers. Ils varient en fonction de
l’époque… en fonction du genre… et en fonction de la
sensibilité propre de l’auteur…
Cette citation montre que l’espace est peint de manière à satisfaire surtout
le goût et la sensibilité du romancier, et par la suite, servir de conduite au discours
que dégage la narration.
Mittérand et al (ibid) précisent qu’alors que l’analyse traditionnelle
accordait à l’espace le rôle de décor et de l’itinéraire, l’espace contemporain
participe à l’activité narrative, notamment par le jeu de ses relations avec les
diverses composantes du récit. C’est-à-dire que le roman contemporain vise à
saisir l’espace dans sa manifestation systématique et non plus seulement sa valeur
géographique. Ainsi, l’espace rend compte des relations fondamentales qui, pour
un récit donné, s’instaurent entre les divers lieux : positions respectives, formes,
mode de communication, hiérarchie, antagonisme ou complémentarité, fonction
de liaison ou de disjonction, etc. Cette valeur fonctionnelle et relationnelle de
l’espace aide à dégager le propos tenu par la narration.
L’espace a donc, dès les débuts du roman africain, figuré au dégagement
de divers discours : de la condamnation du colonialisme à l’échec des
2
indépendances. Cela présuppose que le roman africain, comme tout autre roman, a
traversé différentes phases et a connu, par la suite, une évolution considérable qui
finit par influer sur le traitement de l’espace et d’autres éléments de la narration
dans ces différentes phases du roman africain.
Il est à préciser que pendant la période coloniale, le traitement de l’espace
dans le roman africain a participé à la dénonciation des frustrations de tous genres
dont les populations africaines étaient victimes. Ainsi, après les indépendances, la
peinture de cet espace va s’orienter à interroger les nouveaux pouvoirs venus à la
faveur des indépendances. Cette nouvelle orientation du roman où la conjoncture
socio-politique sert de référence et où les nouvelles instances du pouvoir sont
dénoncées, va engendrer une modification dans la conception de l’univers
romanesque et de d’autres éléments narratifs tels les personnages, chez certains
romanciers africains, dans une tentative de se mettre à l’abri de l’environnement
hostile de l’époque.
Ainsi, l’espace en tant qu’élément narratif, apparaît le plus souvent
désarticulé. Soit que la topologie renvoie à « une géographie mythique », comme
c’est le cas pour l’imaginaire Katalamanasie qui sert de cadre spatial à La vie et
demie, soit qu’elle télescope et contamine des lieux bien réels comme nous
l’observons dans Le Pleurer-Rire. Nous avons affaire à un espace incertain, en
rapport avec une volonté de flou et de non-dit. Il s’agit d’une spatialité
difficilement repérable. Au fait, il est question dans ces romans de montrer que le
sort de toutes les populations africaines est le même, d’où la description d’un
espace et une situation où les lecteurs de tous pays africains se découvrent. C’est
3
ce type d’espace que nous retrouvons dans les deux romans qui font l’objet de
notre étude.
A partir de ce débroussaillage, nous pouvons affirmer que dans la
littérature africaine, comme dans toute autre littérature, une nouvelle orientation
thématique est susceptible d’entrainer une modification au niveau de la
conception des éléments narratifs comme les personnages, et bien sûr, l’espace.
Ainsi, cette modification dans la conception de ces éléments narratifs se définit
comme une recherche formelle, qui pose les fondements du roman sur un travail
de la forme. Selon Grillet (1965), l’apport du créateur se trouve toujours dans la
forme et dans l’objet de sa recherche. En nous appuyant sur cette affirmation,
nous pensons que le travail pour le romancier africain c’est celui qu’il fait au
niveau de la forme. C’est surtout dans la conception de cette forme que le
discours de la narration est dégagé.
La déclaration ci-dessus nous permet d’affirmer que dans un roman, tout
se tient ; chaque élément dépend de l’autre. La forme et le contenu ne peuvent pas
être séparés ; la première est le véhicule du dernier. Ricardou (1989) renchérit
cette affirmation en précisant que « dans un texte, c’est la narration qui détermine
la fiction, la manière de dire informe ; c’est-à-dire, donne effectivement forme et
simultanément produit ce qui va être formé par elle-même ». En d’autres termes,
c’est à travers la manière dont on construit le récit au niveau des éléments
narratifs comme les personnages, le temps, l’intrigue et bien évidemment
l’espace, que nous saisissons l’histoire qui est racontée dans le roman. Grillet
(1965: 47) abonde dans le même sens en ces termes:
4
C’est toujours dans la forme que réside l’apport spontané du
créateur, en même temps que l’objet de sa recherche. C’est elle
qui constitue l’œuvre d’art, car le vrai contenu de l’œuvre d’art
c’est sa forme.
L’espace, un élément de la forme, est donc indispensable à la construction
d’un récit. Sa disposition indispensable est d’autant plus évidente, qu’il n’existe
pas, à notre connaissance et avec l’appui des théoriciens que nous avons
consultés, tels que Goldenstein (1989) et Raimond (1989), de roman qui n’en
fasse pas usage.
Nous pensons donc que l’étude de l’espace nous permettra de saisir le
discours colporté par la narration. C’est-à-dire que nous cherchons, à travers notre
étude, à savoir en quoi l’espace est significatif au discours des deux romans. Dès
lors, il nous conviendrait de le définir avant de nous lancer dans son étude dans
les deux ouvrages retenus dans le cadre de cette recherche.
Vers une définition de l’espace
Il convient de faire une distinction, dès le départ, entre espace et lieu dans
l’analyse du texte. Selon Goldenstein (1989 : 98), « l’espace c’est l’inventaire des
lieux ». Borgomano (1987 :9), soulignent que « c’est le cadre abstrait, donné
sans fonction précise ; l’ensemble indifférencié sans attribut fonctionnel ».
L’espace est donc une étendue abstraite et englobante au sein de laquelle on
trouve des lieux.
5
Le lieu, par contre, est une étendue déterminée de l’espace qui a une
fonction précise car il est concret. Le lieu est un endroit où s’accomplit une action
précise, et c’est le lieu qui fait vivre ou qui concrétise l’espace littéraire. Nous
entendons alors par espace, le monde du roman, l’univers que crée le romancier
pour le déplacement des personnages et le déroulement des actions. Au sein de cet
espace se trouvent des lieux qui ont des fonctions précises. Kenney (1966 :
38), affirme que « l’espace c’est l’univers visible et invisible dans lequel se
déroulent les événements de l’histoire narrée ». C’est là où se déploient, se
meuvent ou évoluent les personnages de l’histoire.
Parler d’univers visible c’est faire référence aux lieux géographiques.
Comme l’expliquent Bourneuf et Ouellet (1972 : 99):
Le romancier fournit toujours un minimum d’indications
« géographiques », qu’elles soient de simples points de repères
pour lancer l’imagination du lecteur ou des explorations
méthodiques des lieux.
A la base de la citation de ces concepteurs, nous pouvons dire que
l’univers visible fait référence au « point précis où évoluent les personnages ;
maison, appartement, cabine de navire, jusqu’aux espaces plus lointains qui les
enveloppent, remparts d’une ville, ou province, montagnes, déserts, île ou
continent ». C’est l’endroit concret, physique ou géographique où évoluent les
personnages.
Mais les frontières de l’univers visible renferment plus que les lieux
géographiques. Notons, à cet égard que, ce que nous désignons ‘univers visible’
6
n’est pas seulement repérable par les yeux, mais aussi par les autres organes
sensuels comme les organes auditif, olfactif, tactile et gustatif, s’il y a lieu. Cet
univers visible désigne donc, en dehors des lieux géographiques, des lieux non
géographiques ou non concrets, mais des lieux abstraits de l’histoire. Il peut être
culturel, artistique, et professionnel. Selon Raimond (1989 : 165):
L’espace n’est pas seulement vu par les yeux. C’est un milieu
chargé de valeurs qui ne doit rien à l’évocation des formes et
des couleurs. Il s’agit des croyances, mœurs, us et coutumes,
pratiques sociales, qui font partie intégrante de la vie des
personnages.
Mouralis (1986 : 50) confirme ce point de vue de Raimond:
Il s’agit pour ces auteurs de montrer que le cadre géographique,
loin de se réduire à un espace purement physique – thématique
des « terres vierges » - témoigne au contraire d’une incessante
présence humaine, c’est-à-dire, culturelle. Celle-ci apparaît à
travers une multitude de traces ou de marques qui renvoient à
des pratiques sociales, des événements historiques ou des
représentations collectives et que les écrivains se proposent de
repérer.
Nous retenons donc que l’univers visible comprend des lieux physiques ou
géographiques palpables qu’on peut évoquer à partir de certains éléments comme
les objets et les couleurs. Ces lieux renferment aussi des valeurs.
7
L’univers invisible, à son tour, nous fait sortir du monde des vivants. Il
nous renvoie à l’au-delà. A cet égard, Borgomano (1987 : 11), souligne que:
L’espace (africain) est, dans le roman, toujours double, à deux
dimensions, à deux niveaux : l’espace visible des choses est
accompagné d’un autre espace invisible (sauf dans les rêves et
les transes) mais parfaitement concret et beaucoup plus
puissant que le visible.
Ceci nous mène dans la religion, plus précisément dans le monde des
esprits. Nous remarquons que c’est une notion qui pourrait ne pas être d’actualité
aujourd’hui. Toutefois, nous sommes d’accord avec Borgomano que c’est un
monde qu’admet l’Africain. Pour elle, c’est un monde qui peut être beaucoup plus
puissant, et peut avoir beaucoup plus d’importance ou de valeur que le visible.
Ainsi, il est à noter que lorsqu’on parle d’espace en littérature, il ne s’agit
pas seulement d’un inventaire de lieux physiques où se déplacent les
personnages. L’espace littéraire comporte également tout un ensemble d’éléments
(culture, profession, expérience etc.) et même du monde des non-vivants, s’il y a
lieu, qui participent du sens du texte.
Dans la ligne droite du concept de l’univers visible et invisible, se
développe un autre concept d’ « ici » et d’ « ailleurs ». Selon Goldenstein (1989 :
90), « on trouve dans un roman un ‘ici’ et un ‘ailleurs’ ». L’ « ici », ou le lieu
vécu, est le lieu précis où le romancier campe son personnage. L’« ailleurs » fait
référence au lieu évoqué ou rapporté qui se superpose au cadre de l’action. C’est-
à-dire que le personnage ne se trouve pas seulement physiquement engagé dans la
8
réalité d’un espace romanesque où se déroule son existence d’être de papier, il
rêve à d’autres horizons, se revoit ou s’imagine dans d’autres circonstances… Ces
circonstances, qu’elles soient dans l’ ‘ici’ ou dans l’ ‘ailleurs’ sont soit favorables
soit défavorables à ceux qui les vivent et donc présentent des espaces qui les
qualifient.
Les situations favorables ou défavorables peuvent être, d’une part, causées
par des degrés divers d’ouverture de l’espace. Selon Goldenstein (1989 : 89):
La spatialité présente divers degrés d’ouverture. On trouve un
espace limité, fermé, voire étouffant lorsque actions et
personnages ne franchissent pas les limites d’un cadre
déterminé d’emblée. On retrouve aussi un espace ouvert,
illimité qui laisse les héros libres d’aller et venir, voyager et,
pour certains d’entre eux-mêmes vagabonder.
Ainsi, il se révèle à travers cette définition et caractérisation du concept de
l’espace littéraire que quel que soit l’espace peint, visible ou invisible, clos ou
ouvert, réel ou merveilleux, la géographie romanesque repose sur des techniques
d’écriture qui remplissent des fonctions précises. C’est la détermination de ces
fonctions dans les deux ouvrages retenus pour cette recherche qui nous a poussé à
mener cette étude.
Problématique
Nous retenons comme définition de l’espace, le monde ou l’univers visible
et invisible dans lequel se déroule l’histoire narrée. Cet univers ne peut pas être
9
séparé du discours véhiculé par le roman. C’est à la base de cette considération
que nous avons décidé d’explorer ou d’étudier en quoi l’univers des deux romans,
Le Pleurer-Rire et La Nouvelle Romance d’Henri Lopes, sert le discours de leurs
narrations.
Nous nous proposons dans cette étude, de montrer comment la
construction de l’espace dans les deux romans est significative au discours
véhiculé par les deux textes corpus. Il s’agit d’examiner la manière dont le
discours se transmet à travers la représentation de l’espace. Nous relèverons tout
d’abord des deux ouvrages des lieux, que nous caractériserons ensuite en
déterminant les relations qui existent entre ces lieux et d’autres éléments du récit
et entre les lieux eux-mêmes. A la base des résultats que produit cette première
analyse, nous déterminerons ensuite les points de convergence et/ou de
divergence entre la construction des espaces des deux romans et en quoi leurs
dispositions servent le propos de ces ouvrages.
Objectifs
A la base de notre problématique, nous nous donnons les objectifs
suivants :
- Relever d’abord des deux romans, les lieux où se déroule un événement
de l’histoire narrée.
- Caractériser ensuite ces lieux en déterminant leur nature et disposition.
- Enfin, déterminer le rôle que jouent ces lieux dans le contexte des propos
que tiennent les deux ouvrages.
10
Hypothèses
Selon Britwum (1989 : 32), « il n’y a pas…d’histoire innocente (…), il n’y
a pas d’écriture innocente ». C’est-à-dire que chaque récit renferme une
idéologie, et la conception des différents éléments constitutifs du récit aide à
dégager cette idée. Avec ce point de vue comme tremplin, nous proposons les
hypothèses suivantes :
1. L’espace dans les deux romans est conçu de manière à dégager un thème et
à colporter un discours. Son architecture antithétique renferme des lieux
occupés d’un côté par des oppresseurs et de l’autre par des opprimés. Ces
lieux, qui se définissent d’une part par des caractéristiques qui répugnent
et repoussent, et de l’autre par celles qui sont attrayantes, mais aussi
oppressantes, reflètent les maux politiques, sociaux, économiques et
culturels de la société africaine post-coloniale, d’où l’échec des
indépendances et le besoin d’une restructuration.
2. La prolifération des lieux cybernétiques et initiatiques (d’éducation, de
formation et d’information) suggère que la libération de tous groupes
opprimés est inséparable de l’éducation.
Au cours de notre étude dans les pages à suivre, nos analyses seront motivées
et orientées en fonction de la confirmation ou de l’infirmation de ces hypothèses.
11
Justification et délimitation du sujet
Henri Lopes est un écrivain engagé. Sa prise de position progressiste se
voit à travers tous ses ouvrages. Une lecture de ces romans révèle qu’il prend
toujours position du côté des faibles, des opprimés ou des dominés, et les défend
contre l’autorité, le pouvoir dominant, l’oppresseur. Mais parmi ses ouvrages que
nous avons lus, Le Pleurer-Rire et La Nouvelle Romance nous paraissent les plus
représentatifs sur ce sujet. En effet, c’est dans ces deux ouvrages que la défense
de la masse populaire, d’un côté et la femme, en tant que victime du régime
oppressif des leaders politiques et de l’homme, de l’autre reste plus prononcée. Il
nous semble aussi que c’est dans ces deux ouvrages que la construction de
l’espace est la plus significative pour la prononciation de ce discours. C’est pour
cela d’ailleurs que nous les avons choisis pour notre étude.
En plus, nous avons été encouragé de mener une étude de l’espace dans
ces ouvrages parce que nous estimons qu’elle va permettre une exploitation
suffisante de ces textes romanesques. Nous avons fait tous ces choix pour pouvoir
limiter le champ de notre étude afin de mener une étude bien approfondie.
Cadre conceptuel
Nous avons, jusqu’ici, établi les raisons et les objectifs de notre étude qui
consiste à déterminer le rôle que joue l’espace dans la construction du récit des
deux ouvrages. En quoi donc consiste cette étude spatiale? Comment est-elle
menée ? Plusieurs autorités dans le domaine nous proposent certaines approches
12
que nous allons aborder dans ce volet. Goldenstein (1989: 89) nous lance sur le
champ de l’étude en nous instruisant que:
Pour prendre conscience de l’importance fonctionnelle de la
spatialité, il ne sera pas inutile de se poser trois grandes questions :
Où se déroule l’action ? Comment l’espace est-il représenté ?
Pourquoi a-t-il été choisi ainsi de préférence à tout autre ?
Voilà déjà un procédé à suivre dans l’étude de l’espace. Pour répondre à
ces questions dans une tentative d’étudier l’espace, Goldenstein (ibid: 89) lui-
même, affirme que « l’auteur, s’il veut évoquer l’espace dans lequel évoluent ses
personnages, doit nécessairement recourir à la description et, corrélativement,
suspendre pour un temps déterminé le cours du récit ». Autrement dit, l’espace
dans un roman est un espace verbal, un objet raconté, parlé, qu’il faut repérer,
qualifier et décrire. Il s’agit d’évoquer par le moyen du langage, du discours, les
indices et les éléments spatiaux. Car, comme l’observe Goldenstein (1989),
décrire, c’est à la fois et fatalement écrire et choisir. Schmitt et Viala (1982 : 67)
pour leur part, affirment que « la description renseigne sur les états, ainsi que sur
les situations. Elle donne des indications de forme, volume, contenu, composition,
concernant des lieux et des objets…(Bref), elle donne à voir les lieux, les objets
ou personnages ».
Bourneuf et Ouellet (1989 : 123) évoluent dans le même sens en affirmant
qu’ « une description de l’espace révèle donc le degré d’attention que le
romancier accorde au monde et la qualité de cette attention : le regard peut
s’arrêter à l’objet décrit ou il va au-delà ».
13
Il est donc clair que l’étude de l’espace romanesque doit être
nécessairement basée sur la description. Même si l’espace n’est pas décrit, la
description de l’un ou l’autre élément de la narration nous donne une idée ou un
aperçu des caractéristiques de l’espace. C’est-à-dire, au cas où la lexicalisation
des lieux est réduite à un minimum d’informations, l’accent est plutôt mis sur les
personnages qui investissent les lieux : il y a une prise en charge de l’occupation
spatiale. C’est donc dans la description des lieux ou d’un élément ou l’autre qui a
un lien avec l’espace que se repèrent les effets de réalité ou détails de lieux,
décors, formes, portraits ou couleurs qui aident la vraisemblance. C’est aussi à
travers la description que nous saisissons la structure que le romancier donne à
l’espace dans un roman ou l’autre. Souvent l’espace, Schmitt et Viala (1982: 178),
accuse une structure précise dans les romans:
L’étude de la structure… envisage son organisation générale.
La recherche de ses unités et des principes selon lesquels elles
s’organisent est son objet….
C’est-à-dire qu’il est possible de dégager, à travers l’étude de la structure,
des unités dans un texte et les principes selon lesquels ses unités s’organisent; ce
qui donne lieu à un système. Reuters (1996 :55) partage la même vision en
déclarant que « les lieux s’organisent, font système et produisent du sens ».
Bourneuf et Ouellet (1972 : 101) vont plus loin pour dire que:
La lecture d’un dessin tiré d’un roman révèle aussi au sein d’un
espace englobant la présence de lieux divers qui entretiennent
14
entre eux des rapports de symétrie ou de contraste, d’attirance,
de tension ou de répulsion.
Dans Le Pleurer-Rire de Lopes par exemple, la disposition des gratte-ciels
du quartier de Plateau donne une image de dominance par rapport aux maisons
‘tristes’ du quartier de Moundié. C’est aussi à la base de cette dernière affirmation
que Bourneuf et Ouellet (1972) parlent d’ « espace amical et hostile », et
Raimond (1989) d’espace oppressant, d’espace protecteur et d’espace rassurant.
Raimond (ibid) parle aussi de celui de bonheur, de refuge et de l’abri.
Il convient aussi de noter, selon Goldenstein (1989 : 91) que:
l’étude de l’espace ne se limite pas seulement à la simple
indication spatiale. Elle se manifeste aussi et surtout dans les
relations que le texte construit entre ces lieux, entre ces lieux et
personnages et autres éléments narratifs.
Il faut noter que le rapport que les personnages entretiennent avec
l’espace, et la façon dont ils se situent dans l’espace, sont essentiels pour leur
équilibre et le déroulement de l’histoire. Depuis peu, une science nouvelle, « la
proxémique », (site internet : [Link] s’intéresse aux relations
de l’homme et de l’espace. Elle montre l’importance fondamentale de ces
relations, dont la forme est modelée par chaque culture et qui font que des
hommes d’origine différente peuvent habiter des mondes sensoriellement
différents, et la littérature ne peut ignorer cette modalité fondamentale de « l’être
au monde »
15
Cette mise au point étant faite, nous pouvons dire que c’est grâce à l’étude
de ces relations qui existent entre les lieux, entre les lieux et les personnages et
même entre les personnages eux-mêmes que nous pouvons déterminer la nature
que l’auteur donne à l’espace et dégager l’idée centrale de la narration. Il se
trouve donc que le lieu n’est jamais autonome ; s’il donne sens, c’est en rapport
avec le faire des personnages, le thème, l’histoire etc. C’est cette étude qui va
nous mener à mieux comprendre ou étudier les personnages, leurs statuts, la
raison pour laquelle ils agissent telle manière ou telle autre, et leur attitude envers
le lieu où ils vivent à un moment donné. Bref, aborder l’espace dans une œuvre
littéraire, c’est l’appréhender en tant qu’élément mêlé aux autres éléments textuels
dans une complexe construction signifiante.
Bref, Bourneuf et Ouellet (1972 :124), nous résument succinctement
toutes les approches citées et fournissent un cadre bien approprié dans lequel
insérer notre étude en affirmant qu’:
Une description de l’espace… exprime la relation si
fondamentale dans le roman de l’homme, auteur ou
personnage, avec le monde ambiant : il le fuit, lui en substitue
un autre, il s’y plonge pour l’explorer, le comprendre, le
changer, ou se comprendre lui-même.
Etude des travaux antérieurs
Nous avons mené une enquête dans le domaine de notre étude qui révèle
qu’un certain nombre d’études ont été réalisées par rapport à l’espace
16
romanesque. La notion d’« espace » et les ouvrages sur lesquels porte le présent
travail, font l’objet de certaines études. Il nous a été nécessaire de consulter ces
travaux, afin de pouvoir éviter une imitation ou une reprise des résultats déjà
obtenus. Pour cette étude, nous avons mis la main sur une revue de la littérature
congolaise intitulée Panorama Critique de la Littéraire Congolaise
Contemporaine de Chemain et Chemain-Degrange (1979). Dans leur étude, les
auteurs essaient de faire comprendre au public, parmi d’autres œuvres
congolaises, les œuvres de l’auteur, Henri Lopes, au niveau de la thématique. Le
numéro 92-93 mars-mai, 1988 de Notre Librairie, consacré à la Littérature
Congolaise, abonde, dans la même direction d’études des thèmes des œuvres
d’Henri Lopes que la première œuvre citée. Ces deux revues traitent, dans les
articles consacrés aux œuvres de Lopes, les thèmes d’abus de pouvoir dans Le
Pleurer-Rire et de la domination masculine dans La Nouvelle Romance. Elles
affirment que le peuple et la femme souffrent sous le pouvoir politique et la
domination masculine respectivement et doivent se révolter pour se libérer. Ces
études se restreignent d’établir une relation entre l’architecture de l’espace dans
ces ouvrages et ces propos.
En ce qui concerne l’espace, Mouralis (1986), dans un article intitulé
« Pays réels, pays d’utopie », publié dans la revue Notre Librairie, No 84 de
juillet-septembre 1986, affirme que si certains romanciers négro-africains
choisissent un espace romanesque clairement défini dans leurs romans, d’autres
recourent à un ailleurs énigmatique. En effectuant, dans cet article, une relecture
entre histoire et géographie de ces pays réels et ces pays d’utopie, en se basant sur
17
certains romans négro-africains d’avant et d’après les indépendances, il conclut
que l’activité du romancier gravite autour de la question politique et qu’il
entretient un rapport avec le réel historique et politique. Il n’est donc pas tenté de
se réfugier dans le fantastique ou le merveilleux, mais il s’écarte d’une esthétique
de la représentation sur la politique en mettant en place un espace socio-politique
imaginaire. Le souci de Mouralis est donc d’établir une relation entre le réel et
l’imaginaire de l’espace dans le roman africain et non de chercher à dégager des
thèmes et propos à travers l’espace.
Dans son mémoire de maîtrise intitulé « Le sahel comme espace littéraire
dans le roman ouest africain d’expression française » où il parle de la
représentation du sahel comme espace, Krakue (1993) parle d’un espace qui n’est
pas seulement géographique mais aussi humain, spirituel et religieux. Il ajoute
l’espace invisible qui évoque dans le contexte africain l’au-delà : les ancêtres, les
mânes et les esprits. Il montre, dans cette étude, comment de différents auteurs
produisent des esthétiques différentes à partir de la même réalité, le sahel. C’est
donc une étude qui cherche à voir comment les différents romanciers représentent
le sahel, un espace réel, différemment dans leurs ouvrages.
Dans sa thèse de doctorat, « Sécheresse et Création Romanesque », qui est
une continuation de son mémoire de maîtrise, Krakue (2011), touche encore au
sujet de l’espace. Dans cette étude, il observe que la peinture de l’espace dans les
romans étudiés sert deux fonctions essentielles dans la structure narrative. Cette
peinture fait voir la sécheresse et fait ressentir la dysphorie qui l’accompagne et
qui caractérise l’univers romanesque. Au fait, la peinture de l’espace dans ces
18
ouvrages reflète la nature, la condition de vie ou la saison dans l’univers
romanesque. Cette analyse se limite pourtant à la sécheresse, le temps ou la saison
et ne touche pas à certains aspects de la vie comme la condition de la femme qui
fait aussi objet de notre étude.
Prenant en considération cette revue de la littérature, nous pouvons dire
que bien que ces travaux nous orientent d’une manière ou d’une autre, et nous
informent, aucun d’entre eux ne reprend exactement ce que nous voulons faire.
Ces travaux posent les jalons pour notre étude. Certains parlent tantôt des thèmes
que traitent ces deux romans, d’autres parlent tantôt de l’étude de l’espace chez
d’autres auteurs. Mais aucun de ces auteurs n’a cherché à faire une étude spatiale
de ces deux romans ou comment le discours des deux textes est colporté à travers
la peinture de l’espace. Il faut donc noter qu’à notre connaissance, personne n’a
travaillé sur le sujet « L’espace dans Le Pleurer-rire et La Nouvelle Romance de
Henri Lopes » comme nous l’avons conçu ici. Nous pensons donc que notre étude
apportera de nouvelles informations au répertoire des études littéraires existantes.
Méthodologie de la recherche et du travail
Comme nous sommes dans le domaine de la littérature, la collecte des
données ou le recueil des informations sera essentiellement textuel. Les deux
romans, Le Pleurer-rire et La Nouvelle Romance de Lopes, serviront de sources
de nos données. Pour ce travail, nous ne relèverons que les types de lieux qui sont
pertinents à notre étude. Ces données, une fois collectées, seront analysées à la
19
lumière du cadre conceptuel et de la problématique que nous avons élaborés dans
cette partie du travail.
Les informations recueillies qui serviront à éclairer les objets déterminés
au niveau de la problématique, seront regroupées en trois catégories. Comme
notre souci dans cette étude est de montrer à quelle fin l’espace est peint, nous
aimerons mettre à nu cette architecture de thèse-antithèse ou le système binaire
d’oppresseur-opprimé, qui, nécessite un troisième, celui de la révolte ; ce qui
revient finalement à un système tripartite. Nous allons donc classer les lieux que
nous allons repérer des deux romans sous trois grandes catégories de sous-espace
de domination, de désenchantement et de révolte.
Il y a une première partie dénommée « Introduction générale ». Cette
partie est consacrée à « L’espace en littérature » où nous avons défini le sujet et
les termes clés, déterminé la problématique et un cadre conceptuel et fait une
revue de la littérature.
Dans le premier chapitre, nous parlerons de « L’espace dans Le Pleurer-
Rire ». Nous verrons dans ce chapitre les différents types de sous-espace nommés
‘l’espace de domination’, ‘l’espace de désenchantement’, ‘l’espace de révolte’
et leurs sous divisions. En caractérisant les lieux qui se trouvent au sein de ces
espaces respectifs, nous verrons les thèmes et le discours qui se dégagent de la
peinture faite de ces lieux, les relations que ces différents espaces et lieux
construisent entre eux et leurs rapports avec d’autres éléments du récit,
notamment les personnages et les événements.
20
Suivant les mêmes procédés comme dans le premier chapitre, nous
étudierons dans le chapitre deux, intitulé « L’espace dans La Nouvelle
Romance », les mêmes types d’espaces. Il serait question, une fois encore, de voir
en quoi la construction de l’espace sert les thèmes et le discours de ce deuxième
texte en établissant les rapports que l’espace dans cet autre roman maintient avec
les protagonistes et les événements.
Ayant étudié l’univers spatial de ces deux ouvrages, Le Pleurer-Rire et La
Nouvelle Romance, nous procéderons à une comparaison de l’espace dans les
deux textes dans le troisième chapitre sous le titre « Confrontation Spatiale ».
Nous nous concentrerons notamment sur les éléments de convergence, tout en
relevant certains éléments de divergence de l’univers spatial des deux textes et
comment ces éléments de convergence et de divergence contribuent à dégager le
discours définitif des deux textes.
Nous consacrons la dernière partie de notre étude, intitulée « Conclusion
générale », à une synthèse des chapitres où nous tirerons une conclusion pour
valider nos hypothèses.
21
CHAPITRE UN
L’ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE
Introduction
Les années 80, période de publication des deux textes que nous voulons
étudier, sont considérées dans la littérature africaine comme les années des
désillusions en matière socio-politique. Il ne s'agit plus ici de dénoncer seulement
les conséquences des indépendances. Il faut dorénavant s'attaquer directement aux
Pères des Nations, les dictateurs. C’est ainsi que Le Pleurer-Rire, publié en 1982,
nous présente l’histoire d’un chef d’État africain, Tonton Hannibal-Ideloy
Bwakamabé Na Sakkadé, qui, venu au pouvoir à la faveur d’un coup d’État,
exerce un pouvoir illimité. L’action principale retrace son ère dictatoriale ; depuis
son avènement au pouvoir, sa manière bien personnelle d’exercer son pouvoir
incontrôlé sur le territoire et les habitants. Il s’affronte pourtant à des
résistances qui mènent à sa déchéance. Il s’agit donc du problème de pouvoir et
de contre-pouvoir étalé tout au long de la narration. La question qui se pose à ce
stade c’est « Où se déroule cette histoire ? » Le narrateur décide de situer l’action
principale dans un espace nommé « Le Pays ».
Dès les premières pages du Pleurer-rire, le narrateur nous présente cet
espace, « le Pays », en omettant volontairement de fournir des indications
22
locatives précises sur cet espace ainsi que l’époque où se déroule l’action. Le
choix nous est laissé de le situer en n’importe quel endroit de l’Equateur:
Ah, oui, le Pays, le Pays, le Pays,…, quel Pays ? Quelque part, sur le
continent, bien sûr. Choisissez après mille raisonnements ou
suivant votre propre fantaisie un point quelconque sur
l’Equateur et de là, dirigez-vous à votre convenance, soit vers
le nord, soit vers le sud en mettant le cap légèrement en
oblique, dans le sens opposé au vent du jour. Votre appareil
alors, après avoir subi les trous d’air et vaincu les tornades,
finira, au bout d’un certain temps, par apercevoir la Capitale du
Pays… (p. 53)
Nous constatons qu’il n’y a pas d’ancrage locatif spécifique. Selon le
narrateur, « le Pays » est « quelque part, sur ce continent bien sûr » (p.53). Il
laisse délibérément l’identité de l’espace ouverte et que tout lecteur d’un pays
particulier sur le continent africain ‘qui se sent morveux, se mouche’.
L’espace romanesque ainsi présenté possède une identité floue qui se
retient d’afficher une nationalité précise. Il présente plutôt un miroir dans lequel
peuvent se mirer tous les nationaux des pays de l’Afrique noire. Ce faisant, le
narrateur élargit la validité de son discours dans un espace qui est essentiellement
africain. Ce manque d’orientation exacte ou de précision spatiale signifie aussi le
déboussolement d’une société africaine post-coloniale où règne une confusion
dans la gestion de ces affaires.
23
Il est à noter qu’au sein de cet univers du texte, le narrateur nous présente
des espaces différents. Nous voulons identifier particulièrement, pour notre
travail, ce que nous nommons l’espace de domination, l’espace de
désenchantement et l’espace de révolte. Précisons qu’à l’intérieur de ces
catégories d’espaces se trouvent des sous-divisions et des lieux divers qui revêtent
des fonctions différentes qui caractérisent ces espaces. Nous voulons nous
préoccuper à présent, de ces différentes catégories d’espaces et de leurs sous-
divisions dans Le Pleurer-Rire.
Espace de domination
Le mot « domination », substantif, dérive du verbe ‘dominer’, qui est un
emprunt du latin « dominari » et qui signifie ‘être maître’, ‘commander’, ‘régner’
(au propre et au figuré). L’acception que nous gardons donc du mot pour notre
étude est le fait de régner, de l’emporter ou d’avoir une suprématie sur d’autres.
L’espace de domination que nous voulons étudier ici est alors un espace qui revêt
un statut de supériorité par rapport aux autres espaces du roman et au sein duquel
demeurent des gens et se déroulent des événements et activités qui répriment ou
écrasent les autres. Pour notre travail, nous avons identifié deux types d’espace de
domination à savoir, l’espace de domination socio-politique et l’espace de
domination conjugale.
24
Espace de domination socio-politique
C’est le Plateau, l’un des deux principaux quartiers de la ‘Capitale’ du
Pays qui renferme en grande partie cet espace de domination socio-politique.
C’est un espace où se déroulent principalement des activités politiques et
administratives qui plongent le peuple de plus en plus dans la souffrance. Avant
de revenir sur ce point, informons-nous sur la disposition de ce quartier.
Le Plateau est un espace bien planifié ou structuré avec de grands
bâtiments où habitent les autorités politiques du Pays. Sa présentation
topographique est marquée par une abondance de bâtiments de telle façon que:
Le plus éloigné de ces édifices est le rectorat de l’université.
Plus près se dressent les sommets des banques, compagnies
d’assurances, sociétés minières et agences des compagnies
aériennes… ‘Un peu à l’ écart’, une immense tour de vingt
étages, l’hôtel Libotama. (p.57)
Nous remarquons qu’avec cette abondance de bâtiments, les habitants de
ce quartier seront servis dans presque tous les domaines de la vie. Ainsi, avec
cette profusion d’indications locatives, l’infrastructure du Plateau est conçue et
organisée de telle sorte qu’à l’intérieur, chaque zone revêt une fonction précise.
On distingue facilement : « un centre universitaire, un centre commercial et
administratif, un centre résidentiel » (p.57) entre autres, qui symbolisent ou
fonctionnent comme lieu d’éducation, lieu où se déroulent des activités
commerciales et économiques, et lieu de résidence respectivement. C’est un
quartier où presque tout est mis à la disposition des habitants. Nous lisons:
25
Pour tous ces organismes, pour assurer le séjour des
commerçants, hommes d’affaires, fonctionnaires, militaires,
ambassadeurs, assistants techniques, on a développé une ville
moderne composée d’immeubles à bureaux, de magasins,
d’hôtels, de cafés et de quartiers résidentiels. (p.58)
Cet aménagement donne au Plateau une image de modernité, de confort ou
de vie facile. On constate, avec cette disposition, que c’est un quartier qui reflète
l’évolution politique du Pays en matière de reconstruction nationale. Il allie
modernité et luxe comme pôle d’attraction de la capitale. Cette remarque se
confirme surtout par le fait que le Plateau est doté d’une architecture soignée et de
grand style qui offre une vue panoramique émouvante. Le narrateur dira que
« C’est dans les airs un festival de béton et grandes baies vitrées » (p.57). Il est
question ici de gratte-ciel qui donnent une image de dominance sur les maisons
‘tristes’ du quartier populaire, Moundié.
Mais le Plateau, c’est surtout le palais présidentiel dont la situation
géographique donne l’image d’une tour de garde. Le narrateur nous apprend que
« devant ce spectacle de gratte-ciel et de béton, le citoyen de Moundié déclare
que le Tonton-là, vraiment, il travaille » (p.57). Mais pour qui travaille-t-il ? Est-
ce pour le bien-être du peuple, de la masse populaire, ou pour l’intérêt d’une
poignée de nantis ? N’est-ce pas là un tour d’ironie dénonciatrice de cet état de
balkanisation injuste de la société moderne dans « Le Pays » ? Il se confirmera
plus tard dans cette étude que c’est tout d’abord et principalement l’intérêt des
26
nantis qui est servi, car cet aménagement dont il est question laisse le bas-peuple
de côté et il continue à croupir dans les bidonvilles, dans la misère.
Ce pôle d’attraction de la capitale, qui a une image de dominance sur les
autres lieux de la ville, est habité surtout par les autorités politiques du Pays
comme les ministres, ambassadeurs, hauts fonctionnaires, cadres etc. (p.57). C’est
l’espace du chef de l’État, car c’est là où se situe son palais. C’est inspiré par le
statut de ceux qui occupent cet espace que le narrateur du Pleurer-Rire l’appelle le
quartier des évolués. Le bas peuple le nomme ‘le quartier des oncles’. Cette
dénomination dérive du fait que ce quartier était d’abord habité par les dirigeants
blancs pendant la période coloniale. Après les indépendances, il est toujours
réservé surtout aux dirigeants ou autorités du Pays ; Blancs et Noirs. Sur ce point,
on peut dire que, de la période coloniale à la période post-coloniale, rien n’a
changé. Les autorités noires n’ont que remplacé les autorités coloniales tout en
occupant les lieux dominant de luxe, de confort, et d’attraction, de pouvoir, et ont
laissé le peuple dans la misère. L’un de ces lieux le plus signifiant dans Le
Pleurer-Rire est celui du chef de l’État, le palais présidentiel.
Lieu de domination du président, le palais
Le Palais Présidentiel, ancien palais des gouverneurs blancs, qui se situe
au Plateau, est la demeure du président de la République du Pays, Bwakamabe Na
Sakkade. C’est ainsi que le Plateau s’associe au pouvoir politique. La situation
géographique du Palais donne l’image d’un édifice de surveillance comme le
témoigne le narrateur:
27
De la terrasse du palais de Tonton, le panorama émeut toujours ceux à
qui est offerte la chance de l’admirer…seul faisait son fier au-
dessus des autres toits, le building, avec ses six étages. (p.57)
Nous trouvons que la disposition de ce bâtiment est un symbole de
dominance et le désir du président d’assujettir son peuple. Ce désir se trouve
renforcé dans le propos suivant : « Moi, je suis papa. Vous vous êtes mes enfants.
Tous les citoyens sont mes enfants » (p.100).
Le fait qu’il demeure dans un bâtiment de pouvoir qui a une image de
dominance sur tous les autres au sein et hors d’un espace de domination lui donne
le cran de créer cette relation paternaliste entre lui et les citoyens. Le chef de
l’État s’érige sur tout son peuple comme le bâtiment dans lequel il habite
s’impose sur tous les autres immeubles du Pays. Ayant « servi dans l’armée
coloniale en Indochine » (p.105), « en Algérie » (p.117), le chef de l’État est
gouverné par un complexe psycho-idéologique qui le dépasse, car, l’espace
colonial évoqué (l’Indochine et l’Algérie) a cultivé chez lui un complexe militaire
qui veut mettre au pas tous ses compatriotes. Ceci suggère que même les autorités
politiques noires qui demeurent dans l’espace de domination politique au Plateau
seraient aussi, en quelque sorte, victimes de la tyrannie de celui-ci. Ce constat
nous fait voir le pouvoir absolu que ce dernier se donne et comment il en
abuserait. Ainsi, il se révèle déjà des traces de la dictature du chef d’État du Pays.
A l’intérieur du palais présidentiel, se trouvent des endroits au sein
desquels se déroulent des activités diverses qui aident à le caractériser
fondamentalement comme lieu suprême de domination. Avec ces activités
28
diverses, ces endroits revêtent différentes fonctions qui cautionnent le propos que
tient la narration.
L’un de ces lieux est la cour du palais, un lieu plus ou moins ouvert où se
déroulent certaines activités, l’une desquelles est la cérémonie d’investiture
coutumière du Chef de l’État:
…Je préfère relater la nuit d’investiture coutumière. Les
invités commencèrent à arriver discrètement au palais… Dans
la pénombre il était difficile de reconnaitre les visages, car
toutes les lampes de la cité présidentielle avaient été soufflées.
Seul le clair de lune et quelques bougies éclairaient les ombres
mouvantes… On distinguait aisément pourtant le groupe des
femmes… Il y avait deux autres groupes. L’un composé des
politiques et des hauts fonctionnaires de la tribu, l’autre formé
par les nobles et les prêtres djabotama en habits traditionnels,
chacun portant les insignes de son pouvoir (pp. 44-45)
Tout d’abord, la manière discrète dont les invités arrivent sur le lieu de la
cérémonie affiche une impression négative. Cela souligne la clandestinité qui
caractérise la cérémonie et l’endroit. Cette clandestinité est confirmée par la
pénombre et la difficulté de reconnaître ceux qui sont présents à cause de
l’absence de lumière, or, c’est la lumière qui met les choses au clair. Son absence
les assombrit. La clandestinité du lieu reflète la manière secrète dont les affaires
de l’État sont gérées. En plus, la personnalité des invités suggère que cet endroit
est seulement réservé à une poignée d’hommes et de femmes politiques, des hauts
29
fonctionnaires et des membres du groupe ethnique du chef de l’État. C’est donc
une petite minorité de la population qui jouit des ressources du pays aux dépens
de la grande majorité. Il y a alors une discrimination dans le partage du « gâteau
national » entre les citoyens comme l’intérêt des membres du groupe ethnique du
Chef de l’État est d’abord servi. La narration nous apprend par exemple que:
Tous les convives autorisés à franchir…les grilles de l’ancien palais…
étaient les Djabotama les plus connus : les membres de la
famille de Tonton, des fonctionnaires et des commerçants
originaires de Libotama… aucune autre tribu n’avait été mêlée
à la cérémonie. (p.44)
On ne retrouve ici que les membres du groupe ethnique du Chef de l’État ;
les Djabotama (son groupe ethnique), sa famille et de grandes personnalités
Libotama (son village natal). Ceci montre que le palais se caractérise par le
tribalisme. L’investiture coutumière dans la cour du palais nous signifie donc une
tribalisation du pouvoir politique. Ce tribalisme, qui s’affirme aussi dans le salon
du palais (p.74), fait éclater les clivages entre groupes ethniques et connote la
confiscation du pouvoir par un petit clan de famille mû en classe dirigeante au
détriment de tout le peuple considéré comme roturier.
En dehors du tribalisme et de la discrimination qui caractérisent ce lieu du
président et le pouvoir politique à travers les scènes qui se déroulent dans la cour
du palais, le lieu s’assimile également aux valeurs corruptrices qui semblent être
le fondement de cette communauté politique dans le Pleurer-rire. Au cours de la
30
fête qui marque la cérémonie d’investiture coutumière, certaines personnes
s’emparent de ce qui est prévu pour la dégustation de tous les invités:
Venait le moment de la boisson et de la mangeaille. On buvait
comme à un retrait de deuil ou à un mariage de Moundié ou du
village. Sans retenue. Joie et jouissance. Certains subtilisaient
carrément des bouteilles de whisky et couraient cacher de gros
morceaux de mouton dans les camions qui les avaient amenés
et les reconduiraient (p.49).
Il n’est pas choquant d’apprendre que le palais présidentiel est
caractérisé par la jouissance, la joie, la fête et le bonheur. Mais, en prenant en
considération l’envergure des personnalités invitées pour la cérémonie et
l’importance du lieu, l’on serait surpris de voir que certains participants se
donnent à ce genre de comportement ridiculement indigne. Avec cette conduite
scandaleuse au sein de ce lieu réservé aux autorités politiques du Pays, l’on peut
s’imaginer déjà le détournement ou la prévarication du bien public par ces
personnalités, où bien la corruption qui aurait lieu dans le gouvernement, comme
ce sont ces mêmes personnalités qui gèrent les affaires du Pays. La clandestinité
qui caractérise le lieu et le comportement honteux des autorités présentes
confirment la manière louche dont les affaires du pays sont gérées et la pourriture
qui ronge l’économie du Pays. C’est une administration personnalisée, musclée
et imperméable à tout raisonnement.
Un autre aspect de l’espace de domination, ou du palais, qu’il vaut la
peine de mentionner est son usage comme lieu de fortification pour son occupant,
31
le Chef de l’État, et son aspect religieux. Dans Le Pleurer-Rire, le palais, lieu du
pouvoir, s’assimile en quelque sorte à un sanctuaire religieux. Dans le palais
présidentiel, le Chef de l’État fait venir des prêtres traditionnels pour des
cérémonies de fortification contre des agressions extérieures. Ces cérémonies de
fortification se déroulent une fois encore dans la cour et le salon du palais où les
prêtres Djabotama donnent pouvoir et autorité au Chef de l’État. Nous lisons:
Lorsqu’il se releva, le plus vieux des prêtres le prit par les
épaules, puis, appuyant son front contre le sien,(…), déclara :
‘Boka litassa dounkounê!’ Ce qu’on peut traduire en français
par : « Reçois le pouvoir des ancêtres(…). A la vérité, le mot
‘litassa’ renferme plus que le mot français ‘pouvoir’. C’est à la
fois commandement, l’intelligence pour dominer les autres et
la puissance aussi bien physique du taureau qu’extra-terrestre.
(…) Qui a reçu le ‘litassa’ communique sans intermédiaire avec
les ancêtres. Il lira dans toutes les consciences comme dans
l’eau de la fontaine. Nulle femme ne lui résistera. Il pourra
marcher sur l’onde et voler par-dessus les montagnes. (…). Les
balles changeront de chemin à l’approche de sa poitrine…
(p.47).
A part sa désignation comme lieu de pouvoir politique, le palais
présidentiel revêt à ce stade une fonction de lieu de pouvoir magique. C’est, dans
le domaine de la religion et de la tradition, un cadre qui est tout d’abord consacré
aux cérémonies traditionnelles et mystiques. Ensuite, il revêt un cachet de lieu
32
ésotérique et occulte, car y siègent les autorités occultes tels les clairvoyants et
prêtres Djabotama. La cérémonie au Palais nous sort de l’espace physique ou
visible et nous mène dans l’espace invisible où demeurent les mânes des ancêtres.
Nous voyons donc que le Chef de l’État n’occupe pas seulement un édifice, le
Palais présidentiel, qui lui donne le pouvoir de dominer les citoyens, mais il est
aussi fortifié par des pouvoirs magiques qui lui permettent de commander et de
dominer le peuple. A un moment du récit, la narration fait état d’une conférence
internationale des grands féticheurs africains qui se tient dans le palais
présidentiel: « Envoyez des délégations dans les pays africains principaux
producteurs de grands féticheurs…À la conférence réunissant tous les
experts… » (p.167).
C’est ici que l’on observe que le général Bwakamabé, chef d’État du Pays,
dispose d’un état-major occulte auquel il est solidement lié. Nous trouvons que
ces activités qui se déroulent au palais définissent les bases sur lesquelles repose
le pouvoir politique du chef de l’État. Il apparaît de toute évidence qu’il y a un
lien étroit entre le pouvoir politique et celui des forces occultes, car dans le
contexte du roman et donc africain, le premier est maintenu par le dernier. Ces
forces occultes entrent dans le domaine de l’espace invisible ou métaphysique,
qui, selon Borgomano (1987), est « l’autre côté de l’espace visible pour l’Africain
et est parfaitement concret et beaucoup plus puissant que le visible ». Ce lien
indissoluble entre pouvoir politique et forces occultes dans le contexte africain qui
s’affirme dans Le Pleurer-Rire trouve sa confirmation dans En Attendant le Vote
des Bêtes Sauvages (1998) d’Ahmadou Kourouma où le président, Koyaga, prend
33
le pouvoir à l’aide de ses pouvoirs magiques et le maintient par le même moyen.
Ainsi, dans la conviction des chefs d’État despotiques, cet espace physique, le
pouvoir politique ou la dictature est souvent liée à l’invisible, à la sorcellerie, à
l’occultisme, à la litassa (pouvoir magique). Le dernier protège le premier. C'est
aussi par référence à la litassa que le chef se sentirait investi de cette véritable
puissance paternelle dont nous avons parlé: « tous les citoyens sont mes enfants »
(p.100). C’est une mise en place d’une politique « africaine », inspirée des
traditions séculaires, de la « litassa », « pouvoir » plus que « pouvoir », qui
signifie la négation de l’égalitarisme ou de la démocratie, d’où l’asservissement,
l’oppression et la dictature.
Un autre lieu au palais dont il faut parler est le bureau du président. Le
bureau est un lieu fermé, un lieu administratif de travail et d’audience. Une
description de cet endroit révèle qu’:
Il y a une installation d’une gamme variée de téléphones,
boutons, tableaux divers, interphones manettes…mais l’aspect
naturel d’un lieu de travail est remis en question avec les
écrans de télévision, reliés à des ‘cameras espionnes’, sans
parler…de mille magnétophones camouflés (p.268).
Ce matériel confère au bureau l’image d’un cadre d’espionnage, de
surveillance à haute tension qui reflète l’importance du lieu. C’est un lieu qui
n’admet particulièrement que le chef de l’État et ses collaborateurs. Il est évident
qu’avec toutes ces mesures de sécurité technologique dans un seul lieu, beaucoup
34
d’argent de l’État est dépensé pour assurer la protection de ce lieu et de son
occupant alors que la population meurt de faim dans les venelles de Moundié.
Le texte semble condamner les excès du système de protection du chef de
l’État dans le palais. L’excès provient du fait qu’à part la présence au palais de
nombreux obstacles humains en la personne de sentinelles, de gardes du corps,
d’huissiers qui sont payés par l’État pour assurer la protection du Chef de l’État, et
son propre désir de se fortifier par des pouvoirs magiques ou occultes, toujours
grâce à des ressources de l’État; il fait aussi recours à la surveillance et à la
protection technologique. Ce phénomène de ‘surprotection’ pointe à l’usage
excessif ou abusif du pouvoir à la disposition du chef de l’État. Cet abus de
pouvoir se voit à travers les portefeuilles que le Chef d’État s’entasse:
Qui oubliera l’entrée du maréchal Hannibal-Ideloy Bwakamabé
Na Sakkadé, président de la République, chef de l’État,
président du Conseil des ministres, président du Conseil
national de Résurrection nationale, président du Conseil
Suprême de la Magistrature, père recréateur du Pays, titulaire
de plusieurs portefeuilles ministériels à citer dans l’ordre
hiérarchique sans en oublier un seul, fils de Ngakoro, fils de
Fouléma, fils de Kiréwa, la poitrine toute colorée et étincelante
de plusieurs étages de décorations… (p.87)
La disposition du palais présidentiel comme l’édifice le plus imposant de
l’espace de domination politique se reflète dans les portefeuilles de son occupant.
Il veut être présent dans presque tous les départements et ministères et souhaite
35
tout entreprendre. Par sa présence dans le palais présidentiel, lieu de domination
du pouvoir politique, il exerce un pouvoir illimité ou absolu sans partage. C’est
donc ce phénomène d’usage excessif du pouvoir que condamne la narration.
La ‘surprotection’ du palais se voit aussi dans la manière dont les membres
du gouvernement y sont admis. L’entrée et la sortie des membres du
gouvernement au palais obéissent à un certain protocole. Le narrateur l’affirme:
Les membres du gouvernement étaient…fouillés à la porte d’entrée…
Ils étaient délestés de leurs pistolets qu’on leur rendait à la
sortie (p.97)
Ces vérifications dénotent la hantise d’un coup d’État. L’exercice de ce jeu
politique traduit distinctement l’omnipotence du chef de l’État sur ses
collaborateurs. Le fait d’obliger « les ministres à se lever comme des élèves polis
dans la salle de classe » (p. 97) et de ne pas leur laisser le droit de contredire ses
autorités confirme cette omnipotence et l’absence quasi-totale de la parole libre.
C’est évident, à la base des scènes qui se déroulent au palais, que l’espace de
domination, plus précisément le palais présidentiel, sert à illustrer l’abus de
pouvoir des chefs d’État africains.
Dans le même sens d’illustration du pouvoir excessif du chef de l’État, le
palais présidentiel fait aussi figure d’univers carcéral, car il est le théâtre de
scènes de torture. Cette citation confirme ce constat: « Le capitaine fut arrêté en
pleine nuit et conduit au palais. Ficelé comme un manioc, on le jeta aux pieds de
Tonton » (p.297)
36
C’est au palais que le président fait usage de violence, de méthodes
tortionnaires sur tout citoyen qui n’épouse pas ses idéologies. Ici, le président
soumet Yabaka le capitaine à toutes sortes d’agressions barbares et finit par uriner
copieusement en visant sa bouche (p.299). Nous voyons que le palais devient un
lieu d’injustice, ou de traitement barbare. C’est un cadre où les droits des citoyens
sont bafoués. Cette scène ridiculise le chef de l’État, tout en condamnant son
comportement indigne et barbare au palais. Ce même palais, qui a été pendant la
période coloniale, un symbole de domination et lieu où les nationaux ont subi
toutes sortes de maltraitance, continue à l’être encore aujourd’hui sous la
gouvernance des Africains, après les indépendances. C’est bien évident que rien
n’a alors changé ; il n’y a pas eu d’indépendance.
En dehors de cet aspect répressif du palais, il se distingue aussi, à travers
la paillote circulaire et le bureau du président, comme lieux d’audience, de prise
de décisions politiques et administratives sur le plan national et international et où
se formulent des politiques économiques du pays qui servent des intérêts autres
que nationaux. Mais la paillote circulaire, contrairement au bureau, est un lieu
ouvert que se fait ériger le potentat dans la cour de son palais, en une réplique
exacte de la case du village. Ceci symbolise la coutume traditionnelle et devait
représenter l’intérêt de tout le monde qui s’identifie à cette culture. La disposition
de la paillote suggère aussi que le président veut s’associer à cette culture
traditionnelle. Malheureusement, ce qui se déroule sous cette paillote au palais ne
reflète pas cette volonté de vie communautaire. Il sert plutôt des intérêts
particuliers tout en consolidant des liens néocoloniaux. La paillote sert donc de
37
lieu d’audience où le Chef de l’État reçoit ces collaborateurs aussi bien que les
diplomates (p.38). Nous apprenons par exemple que:
Monsieur Bruno de la Roncière, l’ambassadeur de France, demanda
une audience qui fut accordée sous la paillote ronde… Le
diplomate commença par lui annoncer que le F.A.C. avait
accepté le financement du pont sur le fleuve qui se trouve à
l’entrée de Libotama…, et décidé de l’octroi d’un crédit d’un
milliard… (p. 114).
Le chef de l’État saisit l’occasion pour demander l’augmentation des
troupes françaises car selon lui, « les soldats de la métropole sont les meilleurs
soldats du monde » (p.115). C’est bien évident que la paillote devient un cadre où
s’élabore un machiavélisme sans faille du président : légitimer son pouvoir avec
des forces étrangères. Au lieu d’idéaliser les valeurs africaines, il idéalise plutôt
celles de la métropole en exprimant sa confiance en des forces de l’ordre de la
métropole. Cette attitude met en cause l’indépendance nationale et la lutte pour le
recouvrement de l’espace aliéné autochtone. D’ailleurs, l’entretien sous la paillote
sert l’intérêt du chef de l’État, son ethnie ou village natal avant tout. Ceci
confirme le tribalisme et la discrimination que dénonce le texte chez le chef de
l’État, et évoque l’individualisme de ce dernier. Ce propos se réaffirme dans un
entretien entre le chef de l’État et monsieur Karam, un richissime Libanais qui
faisait de la publicité pour un projet de dindes géantes:
-Tonton demandait si les gens du pays aimeraient les dindes
géantes.
38
-Que vous importe, Votre Excellence…C’est pour
exporter. Grande sources de devises…Evidemment,
Excellence, vous aurez votre part » (pp. 38-39).
Nous remarquons que ces entretiens, portant surtout sur des politiques
économiques du Pays, sont plus dans l’intérêt du président que dans celui du
peuple. Voilà une nette manifestation de l’égocentrisme, de la corruption et du
néocolonialisme qui détruisent l’économie nationale et mettent en question
l’indépendance des Etats africains post coloniaux. Il y a donc à retenir que,
l’analyse des lieux de domination politique du chef de l’État, le palais
présidentiel, révèle que le changement qui a été promis par les autorités politiques
n’a pas eu lieu. Ces derniers n’ont que remplacé les maîtres coloniaux et
continuent de la manière semblable, même pire, à gérer les affaires du pays.
L’analyse de ces lieux montre que ces autorités abusent énormément du pouvoir
qui leur a été confié. Ce constat prouve l’échec des indépendances africaines. On
trouve aussi des lieux périphériques au palais qui disent l’échec des
indépendances et qu’il vaut la peine d’examiner à ce stade.
Autres lieux de domination socio-politique
En dehors du palais présidentiel, il y a d’autres lieux dans l’espace de
domination socio-politique qui sont réservés aux autorités politiques, y compris le
chef de l’État, et qui remplissent presque les mêmes fonctions que le palais du
président. Ce sont des lieux qui rapprochent les autorités politiques à la masse
populaire. Nous ne voulons nous limiter, dans cette catégorie, qu’à certains lieux
39
comme la place Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé et la salle de
conférence du palais des congrès au Plateau.
La place Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé et la salle de
conférence du palais des congrès sont des lieux de meetings populaires et
politiques et donc de rencontre entre les autorités politiques et la masse populaire.
Ils brisent la distance entre ces deux groupes. Comme la narration nous l’apprend,
« toute la capitale, civile, militaire et diplomatique est conviées au spectacle ‘son
et lumière’ sur la place… » (p. 128). Ces meetings populaires et politiques
permettent aux autorités politiques, surtout au chef de l’État du pays, de
prononcer des discours avec le but d’endoctriner, de fasciner le peuple et faire de
la démagogie. Le chef de l’État adore ces apparitions spectaculaires. C’est pour
cette raison qu’il souhaite qu’un cérémonial d’accueil soit mis en place pour lui et
que « tout le monde soit installé sur le lieu pour son arrivée et se lever dès que le
chef de protocole annoncera son nom… » (p.87). Au fait, l’apparition du chef de
l’État dans ces lieux publics et la mobilisation générale qui l’accompagne est un
moment propice pour le général d’exercer sa politique démagogique à travers des
discours passionnés. Au cours d’un meeting populaire et politique à la place
Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé, nous sommes informés que:
Tout était prêt pour le meeting sur la place Hannibal-Ideloy
Bwakamabé Na Sakkadé. D’abord… des bouquets de fleurs
d’accueil. Puis… Il bénit la foule de sa queue de lion. Et il
parle. … la foule répond avec allégresse. Il dit merci. Il dit la
joie du père de retrouver les enfants…. Et il fait des promesses.
40
Son ministre des finances fronce les sourcils. Qu’importe! Il
annonce quand même une route, une école, un collège, un
lycée, un hôpital, l’eau, le téléphone, la télévision, un stade
moderne, un hôtel, une usine, des emplois… Ses paroles sont
submergées dans une lame de cris de joie. Tam-tams danses,
you-yous, égosillements, cris indéterminés… (p.207).
Il émane ici de la personnalité du président un immense pouvoir de
fascination sur les masses populaires. Ces lieux de rencontre sont à cet égard un
symbole de la mégalomanie. Mais il se révèle surtout que c’est au cours de ces
rencontres que les autorités politiques font des promesses irréalisables pour
illusionner et fasciner la foule. Si des promesses semblables ont été faites au
peuple avant les indépendances et continuent à être faites après, cela présuppose
que les leaders africains n’ont pas tenu leurs promesses pour le peuple et les
indépendances n’ont pas atteint leurs buts. La narration évoque donc ces lieux et
les scènes qui s’y déroulent pour se moquer et dénoncer les nouveaux leaders
africains tout en les réprimandant d’avoir déçu leur peuple. Sur ce point, ces lieux
de meetings populaires rejoignent les lieux de domination du président pour
signaler l’abus du pouvoir des leaders africains et l’échec des indépendances.
Les lieux de domination dont nous avons parlé dans le cadre de l’espace
de domination se situent surtout dans le domaine politique. Ce sont les lieux dans
lesquels demeurent les leaders politiques du Pays. Ils sont luxueux, propres, bien
structurés et protégés, mais qui se caractérisent par la corruption,
l’individualisme, la discrimination, le tribalisme, la torture entre autres vices. Ces
41
éléments accentuent la dictature ou l’usage excessif du pouvoir et met en cause
notre indépendance. Il y a un autre type d’espace de domination, qui est du côté
conjugal et qui partage certaines des caractéristiques de celui du cadre politique.
C’est cet autre type d’espace de domination que nous voulons étudier à cette
phase de notre travail.
Espace de domination conjugale
On trouve dans l’espace englobant du Pleurer-rire, certains lieux qui ont
trait à la vie conjugale des personnages. Ce sont ces lieux que nous regroupons
sous l’étiquette d’espace de domination conjugale. Nous les classons ainsi parce
qu’ils sont largement associés à l’homme en tant que chef de famille, qui est
considéré supérieur à la femme, l’épouse. Nous voulons nous limiter dans cette
catégorie aux lieux du maître d’hôtel, mari d’Elangui et du chef de l’État, mari de
Ma Mireille la présidente.
Il s’agit, dans ce contexte, des lieux physiques, culturels, sociaux etc. dans
lesquels l’homme ou le chef de famille a tant de privilège et de liberté. Ces lieux,
pour le maître d’hôtel, sont le domicile de Soukali dans l’immeuble dit des
cinquante logements à Plateau, la chambre de Ma Mireille au palais présidentiel,
et la maison de Cécile. Ces lieux cités constituent largement des lieux érotiques et
d’infidélité. Avec les femmes qui habitent ces lieux ; Soukali, Ma Mireille et
Cécile, le maître d’hôtel trompe souvent Elengui, sa femme légitime. Après le
travail, il se rend fréquemment chez Soukali, la femme d’un inspecteur au Plateau
pour des relations irrégulières ou extraconjugales. C’est un fait qui se confirme à
42
travers ses propres propos: « Et quand je te caresse et te réchauffe ta pelouse…
Est-ce que monsieur l’inspecteur, il sait pour lui te nettoyer l’intérieur comme
ça ? » (p.73).
C’est un acte d’infidélité et d’adultère qui se déroule en ce lieu. Ces deux
mots ‘ta pelouse’ et ‘l’intérieur’, désignent, on le voit bien, le sexe de la femme et
confirment ce phénomène d’infidélité. C’est donc la profanation du domicile
conjugal qui se double de la violence d’un lieu ‘sacré et fermé, le sexe de la
femme d’autrui’. Ce lieu conjugal, la chambre de l’inspecteur, est un lieu bien
commode pour pratiquer cette profanation et clandestinité qui se précisent à
travers l’obscurité de l’endroit et la précaution que prennent les deux complices
pour s’assurer que les choses marchent bien pour eux:
Si une belle femme n’est pas voleuse, elle est sorcière. Et telle
était Soukali. Il suffisait du bruit de la clé dans la serrure de
l’entrée principale pour qu’elle vérifiât, entrouvrant la porte de
sa chambre, que c’était bien moi. Elle n’allumait pas la salle de
séjour, où je butais contre les fauteuils de l’Inspecteur, avant de
la rejoindre. C’était évidemment l’obscurité de la précaution,
l’obscurité complice des voleurs….Toutes les précautions
étaient prises…. (p.21).
L’obscurité de ce lieu d’infidélité et d’adultère et les précautions de
sécurité prises font du maître d’hôtel un voleur, et Soukali devient son complice
dans cet acte. Ce constat est semblable à celui fait dans la cour du palais où la
clandestinité du lieu définit le comportement ridiculement corrompu et
43
déshonorant des autorités politiques qui y sont présentes. C’est ce libertinage
favori qui gangrène la nation jusqu’au sommet de l’État que la narration cherche à
dénoncer. Le phénomène devient plus grave quand, au palais présidentiel, dans les
‘draps de Ma Mireille’, la présidente couche avec son cuisinier. « Elle s’agrippait
à moi et m’attirait vers elle…j’étais tombé sur elle…mais qui avait osé
m’introduire dans le lit de la présidente ? » (p. 108). Connaissant le caractère
farouche et impitoyable de tout dictateur, qui oserait donc s’approcher de sa
femme, de surcroît sa favorite surtout dans le palais présidentiel et sur son propre
lit ? C’est une manière de se moquer d’un dictateur qui prétend avoir tout le pays
sous son emprise et est au courant de tout ce qui se passe au Pays. Lui-même, en
tant que chef suprême de la nation n’est pas exempt de ce comportement
dévergondé.
Le Maréchal Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé, président de la
République, en dehors de Ma Mireille, sa femme légitime, avait son harem, « ses
petites mamans ou dames de compagnie » qu’il fréquentait, ou faisait venir au
palais. Lors d’une visite officielle à Libotama, le président Bwakamabé n’avait
pas hésité à satisfaire ses instincts sexuels sur une jeune collégienne et une autre
mineure:
« Je suis sûr d’avoir vu entrer, ce soir-la, dans la résidence
affectée à Tonton, successivement la jeune fille qui servait à
boire au chef, lors de notre arrivée, puis l’une de celles que
nous avons vu danser » (p.209).
Il semble d’ailleurs que c’est la coutume, un legs des vieilles traditions car:
44
Jusqu’à un certain rang, les membres de la délégation avaient
le plaisir de découvrir sous leur moustiquaire, à la fin de la
journée, un cadeau vivant, jeune, chaud et ferme qu’il eût été
malséant, voire injurieux, de refuser. J’en ai moi-même profité
bien des fois (p210).
Ces messieurs laissent leurs femmes à la maison et fréquentent d’autres.
Ce fait est évoqué pour dénoncer la violence faite aux femmes dans leur corps
matriciel et dans leur psychologie. Dans sa critique, la narration nous fait voir
comment l’homme est rétrogradé au rang d’animal incapable de contrôler ses
impulsions, ses instincts grégaires, comme l’usage excessif du pouvoir dans le
domaine politique. Mais la narration évoque ce phénomène de relations
irrégulières ou de débauche, que nous avons étudié à travers l’espace, surtout pour
condamner les hommes et certaines femmes complices car leurs comportements
dévergondés ont un effet néfaste sur des foyers conjugaux et des conséquences
négatifs directes sur la gestion politique et économique du pays en influençant
l’intelligence, la responsabilité, le dévouement dans la gestion de la chose
publique.
En somme, l’espace de domination est un univers supérieur de luxe, de
confort, de liberté et de privilège où la magistrature suprême du pays d’un côté, et
l’homme de l’autre, abusent excessivement du pouvoir mis à leur disposition.
C’est ainsi que cet espace imposant, qui se caractérise par la répression, la
discrimination, le tribalisme, la torture et la clandestinité entre autres
caractéristiques néfastes, dévalorisent les valeurs de la société africaine, critiquent
45
les leaders de cette société et reflètent la faillite des institutions socio-politiques
d’une société indépendante. C’est notamment le bas-peuple d’un côté et la femme
de l’autre, qui habitent un espace relativement inférieur, qui souffrent de ces abus,
de la débauche et de l’insensibilité des leaders et de l’effondrement des
institutions. C’est à ce monde inférieur que nous voulons maintenant tourner notre
attention.
Espace de désenchantement
Le mot ‘désenchantement’, fait référence à la perte d’illusions et
d’enthousiasmes. C’est le fait d’être déconvenue ou déçu. Dans ce sens, l’espace
de désenchantement désigne donc un monde de désillusion et de situation
désespérée, et au sein duquel demeure un monde déshérité et où se déploient des
événements et activités qui reflètent des situations de déboires. Ainsi, cet espace,
qui est soumis à la supériorité de l’espace de domination, est le fruit amer produit
par celui-ci. Pour bien mener notre travail, nous allons relever les lieux, les
phénomènes et les conditions de vie de cet espace et les caractériser. Nous
étudierons les relations qu’il y a entre l’espace et ses occupants et d’autres
espaces dans le roman, et enfin l’esthétique et le discours qui se dégagent à
travers la peinture de cet espace. Ainsi, pour ce qui est de cet espace de
désenchantement dans ce texte, nous parlerons que de l’espace de
désenchantement socio-politique.
46
Espace de désenchantement socio-politique
Dans Le Pleurer-Rire, Moundié, le quartier populaire, constitue largement
cet espace de désenchantement socio-politique. Moundié est l’un des deux
quartiers principaux de la capitale dans le roman. Selon le texte, ce quartier, conçu
en tant que cité ‘indigène’, quartier des noirs pendant la période coloniale, est
devenu après les indépendances, le prototype des quartiers populaires en Afrique.
C’est en ce sens qu’il correspond à « notre Adjame, notre Treichville, notre
Potopoto, notre Casbah ou notre Médina » (p.55). Dans ce sens, il correspondrait
aussi à notre Nima, notre Sodom and Gomora… à Accra au Ghana. Tous ces lieux
cités sont des quartiers réels dans certains pays d’Afrique. Ceci confirme aussi le
fait que l’espace englobant, « Le Pays », est un espace africain. Mais la
comparaison de cet espace à ces quartiers populeux, le confirme comme univers
de désolation condamné aux maux les plus terribles de la misère.
Il nous incombe de signaler qu’une frontière sépare Moundié, l’espace de
désenchantement du Plateau, l’espace de domination. Nous sommes informés qu’:
Entre Moundié et le quartier du Plateau coule le fleuve
Kunawa, qui lave les deux rives et avale les rejets des égouts
des deux mondes. Un pont l’enjambe : il a nom (sic) Hannibal-
Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé (p. 57).
Ces deux mondes reflètent donc deux zones fortement spatialisées et
opposées sur plusieurs plans. D’abord, l’existence du fleuve Kunawa, par
exemple, symbolise déjà une ségrégation. En effet, cette division fait voir la
différence entre le monde des autorités et celui du peuple. Nous pouvons déjà
47
constater qu’il existe des inégalités entre ceux qui habitent ces deux mondes
différents.
La remarque qu’il y a à faire est que Lopes, comme quelques écrivains
négro-africains de la période post-coloniale, ménagent un espace romanesque qui
cadre bien avec les analyses de Fanon (1987), dans Les Damnés de la terre, au
sujet de la situation coloniale. Il affirme que:
Le monde colonial est un monde compartimenté. Sans doute
est-il superflu,… de rappeler l’existence de villes indigènes et
de villes européennes…La zone habitée par les colonisées n’est
pas complémentaire à la zone habitée par les colons. Ces deux
zones s’opposent… (p. 27).
Si cette compartimentation et inégalité à l’époque coloniale, qui sont
parmi les facteurs qui ont provoqué la lutte pour la libération nationale sont
maintenues, notre libération n’a donc pas atteint son but. La disposition, la nature
et les conditions de vie à Moundié renforcent cette assertion.
Moundié est composé de trois cités principales : Le Centre, Moundié Viêt-
Nam et Moundié loi-cadre. Le Centre est traversé par les deux principales et
uniques avenues de la cité : « l’avenue Charles-de-Gaulle » et « l’avenue Ma
Mirelle » (p.56). Mais ce lieu ne reflète pas cette note prestigieuse. Nous
montrerons plus tard dans nos analyses que ce lieu se distingue comme zone
potentielle de pollution.
Moundié-Viêt-nam, qui est la deuxième division au sein de Moundié, est
un lieu qui, selon la narration, « s’est développé sur les marges du Centre »
48
(p.56). C’est-à-dire que c’est une division qui a été créée à cause de l’explosion de
population au centre de Moundié. Cette explosion est due au fait que beaucoup de
gens se déplacent du village à la ville tous les jours. C’est alors un lieu bâti par les
victimes de l’exode rural.
La dernière division de Moundié, qui se situe à l’intérieur même de
Moundié est Moundié Loi-Cadre. C’est « une zone d’habitation en dur, avec
tôles, eau, électricité, souvent garage et antenne de télévision » (p.56). C’est
aussi « la zone d’habitation, hier des évolués, aujourd’hui des fonctionnaires et
petits commerçants comme le vieux Tiya et le maître d’hôtel (des personnages
principaux dans le roman)» (p.57). Nous trouvons ici une note d’optimisme par
rapport aux autres sous-quartiers. Pourtant, le sort des habitants de ce quartier ne
semble pas aussi amélioré que celui des autres habitants de Moundié. Nous
prouverons ceci plus tard dans cette étude.
C’est alors l’ensemble de ces trois cités qui composent Moundié, le
faubourg populaire de la périphérie de la capitale. Nous remarquons que le
découpage de Moundié en trois divisions reflète cette discrimination sociale et
ethnique qui caractérise la capitale. C’est le système dialectique qui se renforce. Il
reflète nos sociétés qui se présentent comme une entité mais au sein desquelles se
trouvent des divisions qui représentent différents intérêts.
Au sein de ces différentes cités de Moundié ou de Moundié tout entier, les
structures sont mal organisées et les maisons ont un standard très bas. La narration
nous fait part des types de maison qui se trouvent dans ce quartier, précisément à
Moundié Loi-Cadre:
49
La parcelle (du vieux Tiya) était sœur, presque jumelle, de
toutes celles de Moundié ; clôture de planches mal assemblées,
cour de poussière sans jardin, avec à l’arrière un puits de
fortune et quelque carcasse rouillée d’un véhicule démodé.
(p.218)
A l’intérieur de la maison de Tiya:
Une pièce aux murs nus couverte d’ombres … le sol au ciment
couleur de chicouangue et presque vide, quelques fauteuils de
bois … sans coussins… (ibid)
Ce décor traduit la déchéance du bas peuple, plongé dans un gouffre de
misère. Le matériel pour la clôture, la planche, matériel sauvage ou primitive et de
qualité inférieure, et une cour de poussière sans jardin, reflète le niveau ou mode
de vie médiocre des habitants de ce quartier. Le narrateur nous présente ici la
médiocrité et la laideur de cet espace uniformisé à travers ces parcelles ou
maisons, qui, face aux gratte-ciel de l’espace de domination, le Plateau, auront
une image triste. Le texte nous apprend d’ailleurs que, « bâtie au village, la même
maison (comme celle du vieux Tiya) paraîtrait peut-être moins triste et surement
plus salubre » (p.56).
Nous remarquons que les maisons construites dans cette partie de la ville
et l’environnement en général ont un standard très bas, voire épouvantable à tous
les niveaux du mode de vie d’un centre urbain. C’est un standard qui rend la vie
inconfortable et misérable pour ceux qui y vivent.
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L’inconfort de la vie pour les habitants de cet espace se trouve aussi au
niveau des structures mal organisées. Il y a par exemple à Moundié-Centre, un
problème de gestion des ordures. Nous lisons:
Là passent rarement les services de voirie. Les eaux usées
s’évacuent au gré de leur inspiration et les reliefs et autres
ordures se mêlent pour bâtir des monticules dans les venelles,
tantôt bouchant des trous, tantôt barrant le chemin… (p.56).
C’est un milieu où tout est en désordre. Il n’y a pas de structure en place
pour s’occuper des différents aspects de la vie à Moundié, comme le
développement de l’infrastructure et la gestion des ordures. Avec l’absence de ces
structures, surtout celles de la gestion des ordures, ce quartier grouillera dans
l’insalubrité. Le texte nous informe que c’est un endroit qui se distingue comme
zone de la pollution et un espace vital aux conditions naturelles défavorables:
La poussière de la saison sèche, la boue de la saison des
pluies, les escadrilles de mouches et de moustiques de toute
l’année, se disputent l’espace vital dans une concurrence
sournoise avec les hommes. Il y a de ces odeurs qui, dans les
ténèbres, deviennent des repères géographiques aux enfants du
quartier. (ibid).
C’est un milieu repoussant, répugnant et misérable où l’insalubrité et
l’anarchie sont des maîtres mots. Ceci accentue les conditions désagréables,
défavorables, et inhabitables dans lesquelles vivent les citoyens du Pays. Il résulte
de ce que nous venons de voir que rien n’a changé dans la société post-
51
indépendante par rapport à la société coloniale. Une poignée d’autorité politique
vit aux dépens de la majorité du peuple qui grouille dans la misère. Qui est-ce
donc cette majorité de la population?
L’espace de désenchantement est habité par le bas peuple, en un mot le
prolétariat. La population de cet espace est essentiellement noire ou est composée
des « indigènes », comme le dit le texte. C’est une population qui est constituée
largement des victimes de l’exode rural. Le texte nous apprend que c’est à:
…Moundié-Viet-nam, où s’entassent, débiteurs, des chefs de
terre, les derniers venus de la brousse. Ils campent en
continuant quelquefois encore à pratiquer leur élevage ou à
cultiver un jardin. (p.56)
C’est une population marginalisée qui habite cet espace dominé et pratique
des métiers inférieurs comme l’élevage et la culture de jardin (p.56). Si c’est pour
l’élevage et la culture d’un jardin qu’ils se sont déplacés pour la ville, n’est-il pas
mieux de rester au village pour les pratiquer? Si les citoyens se déplacent d’un
milieu à l’autre à la recherche d’une vie meilleure, cela présuppose que les
conditions de vie sur toute l’étendue du territoire dans la période post-
indépendante sont déplorables pour la majorité. Cette situation pousse les filles à
la prostitution:
Puisque la vie c’est le morne du ghetto indigène plus le travail
auxquels nous ont condamnés Dieu, le colon et (les politiciens)
associés, autant choisir un travail qui soit amusement et plaisir.
Pour les filles, faire l’amour… (p.56).
52
Il y a aussi une grande partie de la population de Moundié qui « vit, le
long des quelques grandes avenues, toute une foule qui (…) ne travaille pas »
(p.56). C’est alors dans la plupart, les sans-travail ou chômeurs, prostituées,
éleveurs, cultivateurs et des prolétaires qui habitent ce quartier.
Dans l’ensemble, cet espace est habité par les écrasés de la capitale : le
monde marginalisé, presque oublié de tous. Ceci renforce l’affirmation que les
autorités politiques vivent dans le bonheur et abandonnent la grande majorité du
peuple dans la misère. C’est une occasion pour le narrateur de faire la critique de
nouveaux régimes parvenus à la magistrature suprême après les indépendances.
Avec tous ces gens qui s’amassent dans cet espace à Moundié et beaucoup
d’autres qui arrivent du village chaque jour, cet espace souffrira d’explosion
démographique. C’est pour cela d’ailleurs que le ministre de l’Intérieur du Pays,
dans son expression pleine d’élégance, nomme cette zone « le quartier de
croissance spontanée » (p.56). C’est-à-dire que la population de ce quartier
agrandit abondamment sans aucun contrôle.
Avec ce taux de croissance, il n’y aura pas d’espace pour les habitants. Le
narrateur explique qu’à:
…Moundié, … tout le monde vit, soit dans la cour, soit sur le
pas de la porte, les yeux bien rivés sur la parcelle d’à côté.
(p.20)
Nous remarquons que bien que cette vie puisse symboliser une vie
communautaire ou collective où chacun se soucie de l’autre, c’est un lieu sans
espace ou intervalle pour les habitants. A cause de l’explosion de population, ils
53
sont nombreux à se cloîtrer dans un espace plus ou moins limité et se le
disputent. Pire, ils « disputent l’espace dans une concurrence sournoise avec la
poussière, la boue, les mouches et les moustiques » (p.56). C’est-à-dire que le
surpeuplement est aussi à l’origine de la crasse énorme et de la détérioration du
mode de vie à Moundié. C’est ainsi que l’explosion de population, accouplée au
manque de travail, fait de cet espace un endroit où sévissent la saleté, la pauvreté,
la famine, et toutes autres caractéristiques qui renforcent la misère du peuple et
met en cause l’indépendance nationale. Ce sont ces conditions de vie qui mènent
les habitants à éprouver un complexe d’infériorité et à se soumettre à l’autorité de
l’autre monde (l’espace de domination) considéré supérieur. Ceux qui habitent ce
monde supérieur dont nous avons déjà parlé, profitent ainsi de la condition de ce
bas-peuple, pour abuser d’eux.
L’extrême dénuement dans lequel vit le bas-peuple le mène également à
éprouver une déception ou désenchantement car, il a été promis une meilleure vie
et un changement de situation après les indépendances. En revanche, après les
indépendances, rien n’a changé. La narration dans Le Pleurer-Rire en témoigne
que:
…la vie restait la même… L’emploi du temps, les magazines,
les écoles, les usines, les bureaux, les hôpitaux, rien n’a
changé… Les femmes… accouchaient de petits êtres
attendrissants, toujours aussi difficiles à nourrir après la
période de sein. Les gens continuent à insulter ceux des autres
54
tribus, à aller en prison de Bangoura pour un oui, pour un non,
à perdre leur travail… (p.61 ).
Il faut même dire que les choses sont devenues pires, car les promesses
faites aux peuples par les leaders politiques n’ont pas été réalisées et c’est
maintenant leurs propres ‘frères’ qui rendent la vie difficile pour eux. Ces
autorités politiques noires, qui ont pris la place du colon, ont abandonné le peuple
dans la souffrance, la pauvreté, la misère, dans les bidonvilles. L’extrait suivant le
confirme:
…Hier nos misères provenaient des Blancs qu’il fallait chasser pour
que le bonheur vienne. Aujourd’hui les oncles sont partis et la
misère est toujours là. Qui donc faut-il chasser ? (p.23).
En évoquant cette situation de désenchantement à travers le traitement de
l’espace de désenchantement socio-politique dans Le Pleurer-rire, le narrateur
critique les nouvelles autorités politiques du Pays qui, à travers leur manière
personnelle de gérer les affaires du Pays, rendent la vie misérable au peuple.
Signalons qu’on peut trouver, en dehors de Moundié, d’autres lieux de cet espace
dominé socio-politique, qui témoignent de cette situation de désenchantement du
peuple africain.
Autres lieux de désenchantement socio-politique
On trouve en dehors de Moundié, qui constitue largement l’espace de
désenchantement socio-politique, des lieux de travail ou de corvée,
55
d’incarcération ou de punition et d’insouciance entre autres, qui sont significatifs
au discours que colporte la narration.
Les chantiers, les champs ou plantations, et les routes constituent les lieux
de travail ou de corvée dans le roman. Ce sont des lieux où s’effectuent de grands
travaux pour le développement économique et de l’infrastructure du pays. Les
mains d’œuvres sur ces lieux sont ceux de la masse populaire. Nous pensons que
ces lieux sont conçus surtout pour nous montrer que ceux qui y travaillent
constituent la base économique du Pays et que les lieux importants de la capitale,
notamment les lieux réservés aux autorités politiques, existent grâce à la sueur, au
sang, à la force et au temps que ces écrasés ont consacré à ces projets. Le
narrateur nous apprend que:
…Les indigènes recrutés pour offrir leurs muscles et leur sueur
à la fécondation des premiers grands travaux de la ville…Un
autre don, aussi des mêmes ; dont on parle moins. Le sang.
Pour la route du cacao. (p.218).
C’est clair que ces projets, plantations et chantiers où travaille le bas-
peuple, constituent le développement économique et infrastructurel du Pays. Dans
le même domaine, figure par exemple ‘La cité du premier Avril’, un modèle de
monument que le chef d’État a fait construire sous une exploitation des citoyens:
…quand le bâtiment va, dans la fièvre de l’émulation, les
Noirs travaillèrent comme les Jaunes et les fourmis, depuis
l’heure où le soleil commence son ascension, jusqu’aux
premiers vols des lucioles… (p.81).
56
Nous pouvons dire que c’est pour nous montrer comment le peuple est
asservi que ces lieux comme le bâtiment du Premier Avril, le chantier, la route de
cacao etc. sont conçus. Pour pousser le peuple davantage dans l’asservissement, le
président use de la démagogie pour convaincre le peuple que le pays accuse un
retard et qu’ils doivent s’investir: « N’avez pas vu là-bas des monuments
construits en six mois,…Qu’est-ce que les Chinois ont de plus que nous ? »
(p.80).
Avec cette démagogie, le président rejoint le roi Christophe de La
Tragédie du Roi Christophe (1963) d’Aimé Césaire où il impose au peuple la
construction d’une citadelle au nom de l’investissement humain. Mais
‘investissement humain’ pour l’intérêt ou le bénéfice de qui ? Ce que la narration
veut surtout mettre au clair à travers la conception de ces lieux d’investissement
humain est que c’est pour le bénéfice d’une poignée d’autorités politiques Noires
qui ont remplacé les colons que le peuple travaille.
Des lieux qui servent de punition et d’incarcération sont aussi conçus pour
montrer comment les autorités politiques Noires traitent les citoyens dans la
période post-coloniale. Il y a surtout la prison de Bangoura (p.62) et ‘le mont
Cameroun’ où le chef de l’État, le Général Bwakamabé, jette et condamne à mort
ceux qui n’adhèrent pas à ses idéologies. Plusieurs Djassikini, le groupe ethnique
du président renversé par l’actuel, ont été fusillés sur le mont Cameroun et
enfermés dans la prison Bangoura ou déportés dans des cellules des centres de la
brousse (p.192). Les gens vont en prison pour un ‘oui’ et un ‘non’, pour avoir
critiqué le chef de l’État ou avoir entendu critiquer le chef de l’État et ri. Les
57
membres de l’opposition et des comploteurs sont jetés à Bangoura ou pendus ou
fusillés sur le lieu de pendaison (p.302). Les abus en ces lieux sont évoqués en
vue de critiquer la société africaine, principalement le nouveau régime, pour avoir
semé la division, la discrimination, le tribalisme, la chasse à la sorcière, la
confusion et toutes sortes d’acte d’abus de pouvoir qui perpétuent l’effondrement
de la société africaine d’après les indépendances. Bref, il se dégage, à travers les
lieux que nous venons d’étudier, la peinture d’une Afrique post-coloniale des
colonialismes intérieurs et des grandes déceptions.
Malgré cette condition de désenchantement dans laquelle il vit, la grande
majorité de ce peuple condamné, ne s’inquiète pas trop de son sort. « Quel que
soit son sort, elle danse et chante, pour se distraire, pour séduire une femme,
pour oublier… » (p.56). C’est dans ce sens que Moundié est caractérisé d’une
ambiance d’insouciance:
Quartier bruyant où la musique, la bonne humeur,
l’insouciance, l’élégance, la gentillesse, jaillissaient de partout,
réchauffant la température ambiante (p.218).
Ce caractère d’insouciance qu’affiche le peuple, provient-il de la naïveté et
de l’ignorance à leur condition, qui s’affirme par le fait que ‘Tonton les tyrannise
mais ils aiment l’applaudir’ (p.87), ou de la désespérance qui s’appuie sur le fait
‘qu’ils font la musique pour oublier leur misère’ (p.56)? Dans l’un ou l’autre cas,
La narration condamne cette attitude d’insouciance et lance un appel au peuple à
se lever et chercher une solution à leurs maux car, comme affirme l’un des
58
personnages du roman « …le salut du Pays réside dans le peuple seul, il n’y a
pas de sauveur suprême » (p.87).
Espace de révolte
Notre analyse de l’espace de désenchantement révèle que c’est un espace
qui est dans son ensemble repoussant et étouffant, reflétant la situation
misérabiliste et de désenchantement de la période post-coloniale. Cette situation
va pousser certains des victimes à se redresser contre les autorités politiques du
jour, d’où l’espace de la révolte.
Généralement, on considère la révolte comme un soulèvement contre une
autorité établie. C’est un sentiment d’indignation ou de réprobation. L’idée de
révolte peut donc se déplacer entre ‘révolution’, ‘mutation’, et ‘contestation’.
Selon Achiriga (1973 :237):
Il y a état de révolte quand un sujet se redresse contre ce qui le
gène, qu’il s’agisse d’un objet, de sa propre condition, ou d’un
autre sujet. Refus de la contrainte…
Le sujet principal de la révolte dans Le Pleurer-rire, est la victime du
régime dictatorial de Bwakamabé Na Sakkadé, le chef de l’État. Celle-ci se
redresse contre sa situation oppressive en montant une attaque contre ce régime et
une décimation de celui-ci. Notre projet est un examen de comment la
représentation de l’espace reflète cette révolte. Les lieux à l’intérieur de cet
espace sont essentiellement marqués par une action de révolte ou l’autre. Ils se
distinguent particulièrement comme des lieux de prise de conscience, de
59
discussion ou de débat, de refus, de revendication et d’attentat. Retenons que
dans l’ouvrage actuel, ces lieux de révolte se figurent surtout dans le domaine de
la révolte politique.
Espace de révolte socio-politique
Le premier lieu dont nous voulons parler dans cette catégorie est le
domicile du vieux Tiya, rue sénoufos à Moundié (p.218). Ce lieu se présente
comme un lieu de débat ou de discussion. Les discussions portaient sur le passé
colonial désagréable du pays et la condamnation de la situation politique du pays
en perpétuelle décadence après les indépendances (p.18). Dans ce sens, il devient
un lieu où certains des citoyens apprennent ou sont informés sur la situation du
pays d’où sa désignation de lieu de prise de conscience et d’apprentissage.
A ce lieu, s’ajoute le damuka, lieu de funérailles. A part cette désignation
de lieu de funérailles, le damuka se présente comme l’un des lieux où les gens
expriment leur mécontentement contre le règne du Chef de l’État. Le narrateur
affirme à ce propos que : « le vieux Tiya, l’un des protagonistes qui rallie les
assistants au damuka, leur dit son mécontentement contre l’ère politique de
Bwakamabé » (p.17). Si c’est surtout au damuka que se tiennent les débats, c’est
peut-être pour nous faire aussi part des morts fréquentes à Moundié qui sont les
conséquences probables de la vie misérable que mène le peuple.
C’est à ce titre que ces deux lieux, le damuka et le domicile de Tiya, répondent au
statut de ‘lieu cybernétique’ défini par Hamon (1981 : 81): « Les lieux
60
cybernétiques sont les endroits où se stocke, se transmet, s’échange, se met en
forme l’information ».
C’est ainsi que ces endroits, le domicile du vieux Tiya et le damuka,
constituent une sorte de forum politique où la critique est de mise. C’est alors un
regard critique, voire pessimiste, qui se porte sur le pouvoir des leaders africains.
Le narrateur évoque ces lieux où ces protagonistes s’engagent dans des débats et
discussions pour rappeler le passé colonial douloureux qu’ils ont connu et de
stigmatiser la situation politique du pays en perpétuelle décadence. Quelquefois,
l’assemblée en ces lieux tient des discussions secrètes de prise de pouvoirs:
Au damuka, les jeunes avaient parlé de l’affaire Yabaka. Un
capitaine très aimé de ses hommes. Mais dangereux… Le
deuxième bureau et la sécurité politique avaient rédigé des
fiches concordantes : Yabaka complotait et préparait un
mauvais coup (p.24).
Nous remarquons donc que l’assemblée au damuka représente les citoyens
qui sont conscients de leurs sorts et veulent se libérer de leur situation défavorable
en renversant le gouvernement. Notons que le renversement d’un gouvernement
en Afrique, au fil des années, se fait surtout par les forces armées, avec ou sans le
support du peuple. C’est ainsi que vient s’ajouter le camp militaire comme la
discussion tend vers l’action de coup d’État.
Le camp militaire se caractérise plutôt par l’action où les membres des
forces armées refusent d’obéir aux ordres du gouvernement. Nous lisons que:
61
Yabaka… voulait introduire la discussion politique dans les
casernes. (Il) avait refusé de faire exécuté la punition infligée à
un de ces caporaux. Le chef d’État Major général…avait pris
feu. Mutation en brousse… Yabaka avait refusé d’obtempérer.
Polépolé avait signé sa dégradation… Les casernes avaient
murmuré… (p.24).
C’est une affaire de pouvoir venant du Palais présidentiel et de contre-
pouvoir venant du camp militaire représenté par le chef de l’État et l’armée
respectivement. Cette manière des forces armées de montrer ouvertement leur
refus d’obéir aux ordres des autorités politiques et de refuser de se soumettre à
leur autorité est une indication d’une action putsch éminente. A travers les scènes
qui se déroulent entre le palais et le camp militaire, le texte nous fait voir le
désordre qui caractérise la société africaine post-indépendante et qui met en cause
l’indépendance nationale qui avait promis une réorganisation de cette société pour
la satisfaction de tous. L’action de révolte franchit les limites du damuka, du
domicile de Tiya et du camp militaire et s’introduit dans un lieu ouvert, la rue de
la capitale:
On ne se réveillait plus sans trouver les rues de la capitale
jonchées de tracts exigeant des élections libres et traitant
Bwakamabé de noms d’oiseaux de poissons et d’animaux de la
savane (p.110).
Ces tracts demandaient au chef de l’État en tant que militaire de retourner
dans sa caserne et de laisser le pouvoir aux « forces vives, véritables
62
représentantes des masses fondamentales » (p.110) pour que chaque citoyen ait sa
part du « gâteau national ». A travers ces revendications, le texte fait campagne
contre la dictature en faveur de la démocratie. A part les rues:
Les citoyens matinaux trouvaient ces appels collés sur les
murs, surchargeant insolemment les marques du dentifrice le
plus éclatant et du soutien-gorge le plus excitant de la planète.
Il y en avait sur les troncs d’arbre, dans les boîtes à lettres et
dans les W.-C. publics (p.110)
Ces objets et lieux, troncs d’arbre, W.-C. public etc. qui servent de conduit
pour les messages de revendication, ont été choisis pour atteindre et sensibiliser
un grand nombre de la population que possible, surtout la masse populaire. Ces
lieux et objets de revendication et de sensibilisation et les messages que portent
ces lieux, servent donc à délester le peuple de son ignorance, naïveté et désespoir,
voire l’encourager et l’inciter à se redresser contre son sort misérable. C’est ainsi
que ces lieux se définissent en tant que canal de communication, car ils servent de
canal de diffusion de l’idéologie politique ou l’expression de la doctrine de
révolte et de revendication prônée par des partis qui s’opposent au régime
dictatorial de ‘Pays’.
Directement liée à ces lieux publics, fermés et objets de revendication et
de sensibilisation, est la salle ronéo d’un collège de quartier de la capitale (p.110)
d’où viennent ces tracts. Prenant en compte la source de ces tracts, il est fort
probable que ceux qui s’engagent dans cette lutte sont la plupart des étudiants ou
des jeunes, mais qui bénéficient du support de certaines personnes comme les
63
membres de l’opposition qui tiennent des discussions secrètes au damuka (p.24) et
le capitaine Yabaka du camp militaire (p.111). Nous voulons ajouter que ces
jeunes gens, que le service secret du Pays finit par surprendre, la main dans le sac
(p.110), sont probablement des collégiens, lycéens et des étudiants de l’Université
du Pays qui sont aussi conscients de leur sort, peut-être grâce à la formation qu’ils
ont reçue à l’école. A cet égard, nous pouvons dire que le campus universitaire,
précisément les salles de cours ou amphithéâtres et les bureaux des professeurs
constituent aussi des lieux de révolte, car, depuis leurs bureaux, des professeurs
comme Spinoza du département de philosophie (p.111) rédige des articles contre
le régime de Bwakamabé. A la base des informations fournies ci-dessus, l’on peut
dire le texte place l’avenir du Pays dans les mains des jeunes et des intellectuels
en inscrivant la révolte et l’instruction scolaire au même enseigne.
Il vaut aussi la peine d’ajouter que certains pays africains et de l’Orient
supportent ce projet de révolte. Le narrateur explique:
…dans un second mouvement, ils(les jeunes gens) passeraient
à la guérilla urbaine, et qu’ils comptaient avoir le concours de
certains acolytes entretenus par des bourses russes et chinoises
et qui s’entraînaient dans des camps secrets en Guinée, au
Congo-Brazzaville, en Algérie et en Tanzanie (p.110).
Ces pays invoqués, la Chine et Moscou (l’U.S.S.R.), représentés à travers
les régimes communistes, sont des Etats indexés, considérés comme instigateurs
de tout complot au pays. Pour les pays africains, ils sont des points de transit et
lieux de formations pour les comploteurs et putschistes. A un moment de la
64
narration, le narrateur et les professeurs noirs de l’Université étaient pris pour des
agents de Moscou et des complices des mercenaires (p.112). Les pays
communistes dont l’U.S.S.R est le symbole, ont été impliqués dans cette mission
libératrice parce qu’ils constituent des lieux de support à la propagation de
l’idéologie communiste et égalitaire où chaque citoyen a au moins sa part du
‘gâteau national’. Nous pensons que c’est cette idéologie, où l’intérêt des citoyens
est servi avant tout, que prône la narration.
Ces débats, discussions, critiques, revendications et sensibilisations se
transforment en une action violente, sanglante et meurtrière au cours d’un attentat
au palais de compagne. C’est un lieu conçu comme un jardin et qui est situé à
quelques kilomètres de la capitale. C’est un endroit où se rend le chef de l’État et
ses collaborateurs de temps en temps pour faire la fête et c’est au cours de la fête
de son anniversaire qu’a eu lieu l’attentat. Une description du lieu nous informe
sur sa nature:
…Ces artères coquilles d’œuf se coupaient à angle droit, parmi
d’immenses moquettes de paspalum sur lesquelles étaient
posés en un dessin régulier des arbrisseaux taillés en forme de
toupie. Au centre, et en deux autres endroits, des jets d’eau
déployaient leurs multiples ailes filiformes, toutes nées d’un
sorbet juteux de glace pilée (p.138).
Cette description du décor traduit explicitement le luxe ostentatoire d’un
cadre féerique. Elle nous donne l’image d’un lieu bien soigné, propre, bien
65
organisé et maintenu pour satisfaire ou assouvir le goût esthétique des hautes
personnalités. Le chef de l’État lui-même dira que:
Dans ces parterres, trois cent trente-six espèces de fleurs
différentes…. Là, des Super-Star, des Kabuki, des Critérion,
des Diorama, des Baccara, des Golden-Arrow, des Europpeana,
des Moulin-Rouge, des Scania, des Golden-Showers… (p.139).
Toutes ces variétés de fleurs accentuent l’éclat du lieu et le rendent
adorable, magnifique aux yeux. Elles donnent aussi au lieu l’allure d’un paysage
ou milieu naturel qui calme l’esprit de quiconque s’y trouve. Avec cette beauté
resplendissante du lieu, l’on peut imaginer la grandeur de la fête et ce qui serait au
menu. Le narrateur nous fournit également ces informations:
Les buffets étaient garnis selon mes instructions. Dindes en
gelée, saumons gigantesques rehaussant les reflets des plats
d’argent, mottes de foie gras, buissons de crevettes et homards,
pyramides de pièces montées, hautes de la taille d’un garçonnet
et couronnées de massepain, incrustées de fruits confits. Des
bouteilles de cuvées spéciales étaient débouchées… Vins d’or
au long cou, vins de sang…, whisky tabac et champagne à bec
de héron dans des bassines remplies de glace (p.140).
C’est évident, avec l’importance et la rareté du menu dans nos cuisines
africaines et surtout dans celles du bas peuple, que beaucoup d’argent a été
dépensé dans sa préparation. Alors que le peuple chôme et meurt de faim dans les
venelles de Moundié, l’argent de l’État est gaspillé pour maintenir un lieu de fête
66
d’une seule personne et satisfaire son intérêt et celui de ces collaborateurs qui
sont:
… Les visages connus de tous les dignitaires et de leurs
épouses étaient présents. De nombreux oncles aussi. De grands
commerçants, des banquiers, des coopérants… (p.139)
Nous avons affaire à la même poignée d’hommes et de femmes qui ont
remplacé les colons après les indépendances et continuent à satisfaire leurs seuls
intérêts que ceux du peuple.
La disposition, nature, ambiance du lieu et les personnalités présents
résument l’abus excessif du denier public par les nouvelles autorités politiques au
lendemain des indépendances, phénomène que condamne le texte. C’est pour
réaffirmer cette condamnation que les putschistes décident de faire du palais de
campagne le théâtre d’une tentative de coup d’État sanglant contre ce nouveau
régime. Les putschistes ont probablement décidé de monter leur attaque hors du
palais présidentiel parce qu’au palais, dans cette forteresse, le chef d’État est bien
protégé, il est intouchable, imprenable. Mais dans un lieu public, au cours d’une
fête, la sécurité est relâchée. C’est donc au moment où la fête battait son plein ;
quand les dignitaires dégustaient, buvaient et dansaient, que l’attaque a été
montée:
Des sifflements s’entrecroisaient au-dessus de nos têtes. Des rafales de
pistolets mitrailleurs se succédaient, ponctuées d’explosions
sourdes d’armes lourdes qui secouaient le sol…. Les balles
sifflent et ricochent contre les murs…Par-ci, par-là, des corps
67
inanimés allonges sur le dallage, autour desquels s’élargissent
des flaques de sang…des cadavres s’amoncellent au pied du
mur d’enceinte. Au nom de Dieu, je n’en ai jamais vu autant
(pp.141-142).
Cet attentat sanglant est un moyen pour les putschistes de montrer leur
mécontentement concernant la gestion de la chose publique par les autorités
politiques. Les morts et les blessés qui jonchent le sol du lieu en signalent au tant,
mais l’attentat pointe déjà à son échec car, la cible, qui est d’assassiner le chef de
l’État, n’est pas atteinte. Le texte nous explique qu’:
Une fois de plus, les fétiches et les gris-gris avaient prouvé leur
efficacité. Dès que l’ennemi-là tirait, pa ! on voyait les balles,
wé ! changer de direction en approchant du Chef et repartir, pa,
pa, pa, tuer l’ennemi ahuri, gba. Un putschiste avait réussi à
évoluer vers Tonton et allait lui planter sa baïonnette dans le
dos quand, wo ! le Chef disparut pour resurgir derrière
l’assaillant et l’étendre par terre, m’mah ! d’une prise de close-
combat… Il avait, arrachant les armes à l’adversaire, décimé
les bandits (p.156).
Tonton Bwakamabé échappe « miraculeusement » à un attentat dont on
peut commencer à douter de la réalité. Les pouvoirs magiques et occultes
auxquels le chef de l’État a fait recours au palais pour sa protection semblent
avoir prouvé leur efficacité selon le texte. Ceci confirme le postulat que l’espace
invisible de pouvoir traditionnel, occulte et magique est étroitement lié à l’espace
68
visible ou physique et que le premier est beaucoup plus puissant pour l’Africain
comme Tonton Bwakamabé. Mais à notre avis, le narrateur se distancie de cette
prétention en condamnant ce phénomène de pouvoir magique car, en dehors du
fait qu’il ne peut pas être prouvé, beaucoup d’argent de l’État est gaspillé par les
chefs de l’État africain qui en font recours au nom de la protection quand leurs
peuples meurent de faim. Notons aussi que bien que le narrateur prône la
libération du peuple, l’échec de l’attentat semble une occasion pour lui de
réprouver cette manière violente, sanglante et sauvage de se révolter ou de se
libérer sans préparation adéquate. La réprobation provient du fait que même si
l’attentat avait réussi, ce serait encore une poignée d’hommes et de femmes qui
prendraient le pouvoir, serviraient leurs seuls intérêts avant tout et laisseraient le
peuple croupir dans la misère. Ce point de vue s’appuie sur les propos de l’un des
personnages par rapport au coup d’État contre l’ancien chef d’État, Polépolé, qui
a fait venir l’actuel chef d’État, Bwakamabé, au pouvoir:
Nous n’aimions pas le sang. Car dans ces choses-là c’est nous
les innocents, qui le versons. (…) Lui ou un autre, pour nous,
c’était toujours la même vie. Hier, nos misères provenaient du
Blanc qu’il fallait chasser pour que le bonheur vienne.
Aujourd’hui les oncles sont partis et la misère est toujours là.
Qui donc faut-il chasser ? (p23)
C’est sur cette affirmation que s’accoude le narrateur pour dénoncer les
nouveaux leaders africains qui ont remplacé les Blancs après les indépendances. Il
condamne dès lors les tenants de ces nouveaux régimes militaires et dictatoriaux
69
et leurs moyens farouches de prendre le pouvoir. L’étude de l’espace de révolte
dans Le Pleurer-rire nous mène à voir que la narration nous conseille une
méthode de révolte et de libération plus démocratique et civilisée amplement
basée sur la sensibilisation du peuple.
Conclusion partielle
L’étude de l’univers romanesque du Pleurer-Rire nous a conduit à dégager
les différents clivages qui typifient la société africaine post-indépendante.
L’espace de domination, un espace de confort, de luxe, et de liberté, se présente
surtout comme un monde répressif et imposant où se déploient la discrimination,
le tribalisme, la corruption, et la torture, entre autres, qui résultent d’un usage
démesuré du pouvoir qui est à la disposition des autorités politiques et de
l’homme. Ce caractère nocif des occupants de cet espace et les événements qui
s’y déroulent, reflètent le dérapage du projet nationaliste et mettent en question la
libération nationale.
L’espace de désenchantement, qui constitue la deuxième division, est
inférieur, en dichotomie, et plus ou moins le résultat des activités et événements
qui se déroulent dans le premier. Réservé à la masse populaire indéfinie, il se
distingue par l’explosion démographique, des structures mal organisées, le
manque d’infrastructures modernes, la crasse, l’inconfort, la corvée et la punition
entre tant d’autres conditions néfastes. L’opposition entre ce monde de la roture et
le monde des autorités dépasse une simple bipolarisation conflictuelle. Elle
suggère la mainmise sur le pouvoir par une petite minorité mue en autorités
70
politiques au détriment de la masse indéfinie marginalisée et met en relief la
situation néocoloniale que souffre cette dernière au lendemain des indépendances.
Cette situation confirme l’affaissement de la visée nationaliste et l’échec de la
mission indépendantiste.
L’effort que déploie le peuple pour se libérer de l’assujettissement, la
domination, la répression, la souffrance et la misère engendre un troisième type
d’espace nommé « L’espace de la révolte ». Distingué par des lieux de discussion,
de revendication, de sensibilisation et d’attentat, il constitue un forum où le
peuple exprime son dégout et mécontentement contre le nouveau régime, qui est
aujourd’hui plus ou moins à la source de leur misère, et les critique pour leur
faiblesse et la faillite des institutions socio-politiques post-indépendantes. Des
actions putschs, dont la plus sanglante et meurtrière, organisée sur le lieu
d’attentat au palais de campagne, bien que ratée, a pour but de congédier le
potentat et de condamner ce système défavorable post-colonial.
71
CHAPITRE DEUX
ESPACE DANS LA NOUVELLE ROMANCE
Introduction
Il est facile de dénicher, à travers les ouvrages de Lopes, la description
achevée d'une gestion politique post-coloniale despotique à laquelle s'ajoute le
manque d'humanisme porté à son paroxysme. Son ouvrage constitue à la fois une
vision du monde et une appréhension de la réalité totale et englobante de
l’Afrique au lendemain des indépendances politiques. Pourtant, bien que cette
thématique socio-politique reste le leitmotiv de son œuvre, il est à remarquer qu’il
semble être également intéressé par les questions en rapport avec la vision et la
critique de la condition de la femme africaine. C’est cet intérêt qui engendre La
Nouvelle Romance (1976), le deuxième texte retenu pour cette étude.
Le récit principal de La Nouvelle Romance porte sur la vie d’un couple,
Delarumba et Wali, qui est le reflet de celle de beaucoup de couples en Afrique.
Celle qui accorde beaucoup de privilège, de liberté et d’autorité à l’homme, tout
en assignant une place et un rôle plutôt secondaires à la femme, consignée à la
soumission et à l’obéissance absolue. Celle-ci est méprisée par son mari. Devenu
diplomate à l’étranger, l’homme ne change pas d’attitude. Par contre, sa femme
évolue grâce à son ouverture au monde, son contact avec l’Europe, avec les
Blancs, avec la politique, mais surtout avec l’éducation occidentale. Elle va alors
72
refuser son simple rôle secondaire ou de soumission dans lequel semblent
l’enfermer son mari et la tradition. Ce qui nous préoccupe une fois encore est là
où se déroule cette histoire.
Le narrateur de La Nouvelle Romance situe son histoire dans un espace qui
n’est pas facilement repérable qu’il nomme ‘Le Pays’. Il se garde d’afficher une
nationalité typique à son espace. Ce dessein de ne pas nommer exactement là où
se déroule son récit est renforcé par ces propos : « Dans la ville où se passe mon
récit, quelque part en Afrique, après l’Indépendance… » (p 28).
C’est une histoire qui se déroule nécessairement sur le territoire africain
dans la période post-coloniale. Son projet est de faire en sorte qu’aucun pays de
l’Afrique noire indépendante n’échappe à son discours. C’est la raison pour
laquelle il crée un cadre spatial qui capte l’Afrique noire toute entière pour
laquelle son discours demeure valide.
Dans l’enceinte de cet univers romanesque, se présentent des espaces que
nous voulons typifier, comme dans le cas du Pleurer-rire, d’espace de
domination, d’espace de désenchantement et d’espace de révolte. Ces espaces se
subdivisent de façon à refléter le discours colporté par la narration. Nous allons
nous préoccuper dans ce chapitre de l’analyse, l’un après l’autre, de ces différents
types d’espace et comment leurs dispositions, nature, relation, et les événements
qui s’y déroulent sont significatifs à l’idée que recèle l’histoire.
73
Espace de domination
Partant de l’explication déjà faite au terme ‘domination’ dans le chapitre
précédent, nous établissons que l’espace de domination est supérieur à d’autres
espaces du roman et un espace au sein duquel se déploient des activités de
répression. Il s’agit dans cette partie de deux types de cet espace : l’espace de
domination socio-politiques et l’espace de domination conjugale.
Espace de domination socio-politique
Au sein de cet espace dans La Nouvelle Romance, se trouvent des lieux où
se déroulent des activités surtout politiques, administratives, économiques parmi
d’autres. Ils sont habités et fréquentés par les autorités politiques, les hauts
fonctionnaires, et les nantis. C’est un espace au sein duquel on peut distinguer des
lieux comme « L’Hôtel de la Lagune » (p.24), des Bars comme « Le
Démocratique » (p.28), Les Ministères comme celui des « Affaires Etrangères »
(p.51), « la banque » (p.180) et « Le Palais Présidentiel » (p.180) entre autres qui
s’identifient à cet espace de domination.
Chacun de ces lieux mentionnés revêt une fonction précise. Ceux qui
fréquentent et habitent ces lieux sont évidemment servis dans presque tous les
domaines de la vie. Ce sont des lieux qui ont une disposition et une nature qui
rendent la vie commode et relativement aisée et assurent le confort et la
satisfaction de ces occupants. Ce sont donc des lieux de confort, d’élégance, de
jouissance et de luxe. L’extrait suivant confirme ce point de vue:
74
En entrant dans cette pièce où les pieds foulaient une moquette
silencieuse, et où la lumière ne pénétrait pas, on était saisi de
paralysie par l’atmosphère de retraite confortable. Le Directeur
Général y travaillait à la lumière d’une lampe de bureau à abat-
jour tronconique. On entendait le bourdonnement discret d’un
climatiseur. (p.38).
Cette citation nous donne une image de l’ensemble des lieux de
domination socio-politique. La même image est peinte de la résidence d’un
diplomate en ces termes:
Zikisso regardait chaque détail de la pièce où il se trouvait…
Fauteuils rembourrés, tables vernies, tapis épais, poste de
télévision, tout dénotait un confort aisé, simple et modeste(…)
qui(…) paru luxueux… Bienvenu n’avait pas tout cela dans sa
case. Et il ne l’aurait plus le jour où la vie diplomatique
connaîtrait son terme. (p.159).
Ces lieux sont évoqués pour nous faire voir comment l’intérêt des
autorités politiques et des nantis est servi aux dépens de celui du bas-peuple. La
nature même des lieux au sein de cet espace suggère que beaucoup de deniers
publics ont été dépensé pour construire et maintenir ces lieux pour une poignée
d’individus alors que la grande majorité de la population mène une vie pitoyable.
La narration dénonce donc le fait que le projet d’une meilleure condition de vie
que les autorités politiques ont entamé pour l’Afrique après les indépendances ne
prend pas en considération la masse populaire. Cette dernière a souffert le même
75
sort pendant la période coloniale face aux colons. Il est évident que le changement
tant espéré par le peuple africain n’a pas eu lieu. Les leaders politiques n’ont que
pris la place des colons en occupant les lieux de luxe, de confort, d’attraction, de
bonheur et de pouvoir que nous typifions dans notre étude de lieux de domination
socio-politique. Dans ce texte, le palais présidentiel représente le lieu le plus
imposant.
Le palais présidentiel est le lieu du président ou du chef de l’État. Comme
d’autres lieux de domination, il se distingue par son luxe, son confort, son attrait
mais surtout par son niveau de sécurité et son image d’autorité. Certaines de ces
caractéristiques se reflètent dans la citation ci-après où le symbole de domination
du palais présidentiel dont nous fait part la narration est la présence des services
de sécurité:
Bienvenu était parcouru d’un frisson… en sortant du Bureau
du Chef de l’État… Les trois gardes du corps, solides athlètes
dont les muscles semblaient vouloir déchirer les costumes
qu’ils portaient… se mirent au garde-à-vous, et redressèrent le
menton, dès qu’il passa à leur hauteur. En traversant le long
jardin où jaillissaient des bouquets de jets d’eau de platine
scintillant, il fallait se retenir : pour la dignité. Devant la grille,
les deux soldats de faction lui présentèrent les armes (p.180).
La nature de ce lieu attrayant et d’autorité, fort protégé et sécurisé par les
forces armées, suggère que son occupant, le chef de l’État, Albert Bossembélé,
fonde son pouvoir sur les forces armées, comme on retrouve partout dans le
76
Palais, des gardes de corps ou des soldats. Cela implique aussi que ces forces
armées sont ses porte-paroles ; un phénomène qui mène à l’établissement d’un
régime d’oppression. C’est surtout le bas-peuple qui souffre le plus de cette
oppression. C’est ainsi que le palais présidentiel et le chef de l’État qui sont des
symboles de domination, s’imposent sur toute l’étendue du territoire national et
font trembler ou frémir les citoyens dans La Nouvelle Romance. Si les citoyens
doivent éprouver aujourd’hui, après les indépendances quand dirigent les Noirs,
les mêmes sentiments de peur et de trépignement qu’ils ont éprouvés pendant la
période coloniale face aux colons, on ne peut que conclure qu’il n’y a pas
d’indépendance.
En plus de l’aspect répressif de l’espace de domination dans La Nouvelle
Romance, il se distingue aussi par la discrimination ou le tribalisme. Les autorités
au pouvoir placent les membres de leurs groupes ethniques dans les hautes
fonctions dans les ministères, dans les ambassades et mêmes dans le cabinet:
… Il faut en tenir compte. Si tu veux devenir un homme fort,
toi aussi, il faut placer les gens de ta tribu… Notre attention a
été tirée sur le fait qu’il y a trop de côtiers dans les
ambassades… Et le cabinet de la Présidence ?... (p.57).
Nous voyons que les autorités au pouvoir ne servent que leurs propres
intérêts en s’occupant de ceux qui leur sont apparentés aux dépens du peuple
qu’ils prétendent servir religieusement. C’est ainsi que le narrateur critique le
népotisme et le tribalisme qui affligent la société africaine post-indépendance. Ce
phénomène de favoritisme mène vers le ressentiment et la haine tribale qui sont à
77
la source des injures comme « à bas les montagnards ! » (p.10) et « espèce de
côtier » (p.37) dans le texte.
A part le palais du président, les ministères et les ambassades entre autres
lieux de domination qui sont hermétiquement fermés au bas-peuple, il y a des
endroits comme le Démocratique et la place de l’indépendance qui permettent une
rencontre entre le peuple et les autorités politiques (p.43).
La place de l’indépendance par exemple est un lieu ouvert et public qui
sert de lieu où se tiennent des cérémonies nationales et des meetings où les
autorités politiques embrouillent, endoctrinent et hypnotisent le peuple avec leurs
discours démagogiques. C’est le lieu de manifestation de la mégalomanie des
nantis et de la fascination de la masse populaire. A travers certaines des activités
qui se déroulent dans ce lieu, surtout les chansons, le chef de l’État se présente
comme le « rédempteur du pays ». Les mots de l’une des chansons : « Albert
Bossembélé était le sauveur, que Dieu avait envoyé pour la rédemption de la
race » ou bien « comme je suis heureux, j’ai quitté papa… pour suivre Albert
Bossembélé… » (p. 43), confirment ce point de vue. Mais Nous percevons un
décalage entre ce que prétendent les mots de la chanson et la réalité. En réalité, on
remarque que le chef de l’État, au lieu de représenter l’intérêt du peuple tout
entier en tant que bienfaiteur ou sauveur en cherchant son bien-être, sert plutôt
son seul intérêt personnel et celui de ceux à qui il est apparenté, faisant ainsi du
mal au peuple.
Le Démocratique, un bar-restaurant dans La Nouvelle Romance, sert aussi
de lieu de rencontre entre les autorités politiques et le peuple:
78
Et bien souvent, tel qui avait besoin de la faveur d’un ministre
dont la porte était rendue infranchissable par l’armée de gardes
de corps, secrétaire et membres du cabinet, allait au
Démocratique où il était sûr de trouver la personnalité
recherchée. Et dans le climat du lieu, il lui suffisait d’aborder
celle-ci pour exposer son problème. Personne n’y résistait. Les
ministres les plus autoritaires fléchissaient devant un verre de
bière… (p. 31).
Ce lieu qui rapproche le peuple aux autorités politiques, offre l’occasion à
ces dernières d’établir de nouveau une relation de donneur-receveur, de favorisé-
défavorisé et de supérieur-inférieur. Cet endroit est aussi très symbolique dans la
mesure où il nous fait voir le favoritisme, la prévarication et le gaspillage des
deniers publics par les autorités. Ils jouissent de l’argent de l’État dans les bars,
les restaurants et les hôtels, alors que le peuple croupit dans la pauvreté dans les
bidonvilles. Ces lieux sont donc évoqués pour mettre en exergue le comportement
corrupteur et de débauche des autorités politiques. En somme, retenons qu’en
dépit de la nature attrayante de l’espace dominant sociopolitique, il possède
notamment une nature imposante, d’autorité, de domination, d’ethnocentrisme et
se distingue par le comportement corrupteur de ses occupants, qui mettent en
cause l’indépendance politique africaine. En dehors du domaine politique, Lopes
évoque, dans le milieu conjugal, des lieux qui affichent presque les mêmes
caractéristiques que ceux que nous venons d’étudier dans les lieux de domination
socio-politique.
79
Espace de domination conjugale
Cet espace, habité ou fréquenté par l’homme ou l’époux, est dans son
ensemble fait des lieux physiques, culturels, et sociaux etc. liés à la vie
matrimoniale. L’homme dont il s’agit principalement dans cette étude est
Bienvenu N’kama, époux de Wali. La disposition de cet espace privilégié est tel
qu’on y trouve des lieux ou endroits divers au sein et hors du foyer qui revêtent
chacun une fonction précise. L’un de ces lieux est le salon de Bienvenu.
Le salon de Bienvenu est un endroit où il se repose, reçoit et bavarde avec
ces visiteurs « en buvant de la bière » (p.16). C’est donc pour lui un lieu de repos,
de palabre et aussi d’audience. Le narrateur nous fait une description du salon:
Assis sur le canapé que lui avait offert, à son entrée, la
maitresse de maison, Zikisso regardait chaque détail de la pièce
où il se trouvait. A un mur deux agrandissements de Bienvenu.
L’un en costume avec cravate, l’autre en joueur de football. Sur
le mur d’en face, une immense photo du président avec son
écharpe de Grand Croix et la maison posée sur 2 volumes de
l’Histoire et de l’Humanité… (p. 159).
La narration ne fait pas de place pour la femme dans ce salon. Si dans une
pièce où habitent un homme et son conjoint, ce sont seulement les images de
l’homme et celle du Chef de l’État du Pays, qui n’est d’ailleurs pas membre de
cette famille, qu’on trouve, n’est-ce-pas là le désir de l’homme de s’associer plus
au pouvoir et de montrer à son épouse qu’il est le seul maître de la maison ? Nous
80
pouvons attribuer ce phénomène à une discrimination contre la femme au sein du
foyer. Nous trouvons que cette discrimination se confirme même par la présence
de l’ouvrage intitulé l’Histoire de l’Humanité car, c’est particulièrement une
histoire des hommes, écrit par des hommes et dominée par les hommes. Un
phénomène similaire se déroule au village où:
… les hommes attendaient, sous un hangar à toit bas, les
calebasses de vin de palme à leurs pieds. Ils parlaient haut et
fort, comme s’ils allaient se battre. Quelques-uns, las de la
palabre, s’endormaient sur leur chaise longue (p.15).
Selon le texte, « le père ‘de la famille’ reste au village » (p.14) et prétend
que la place des « hommes c’est à la guerre, à la chasse et à la palabre ». Pour sa
propre satisfaction, l’homme s’approprie le lieu de confort et d’aisance, et est le
premier à jouir de toutes les bonnes choses ou tout le bonheur du foyer. Notons
que cette attitude de l’homme de se choisir la place de repos et de confort, dépasse
la simple volonté de dominer la femme. Il se concrétise en une attitude qui peut
être associée à la paresse. Il laisse tout le travail à la femme et fainéante au salon,
ou sous un hangar de la maison en buvant, ‘palabrant’, tout en faisant des jeux.
En se faisant maître du foyer et le dominateur de la femme, l’homme saisit
cette opportunité pour brutaliser ou punir sa femme. C’est ainsi que le domicile
conjugal devient un lieu de correction et fait figure d’univers carcéral. Nous
assistons à des scènes de violence dans le foyer:
C’en était trop ! Qu’une femme osa lui répondre aussi
longtemps ! Qu’elle voulût en plus lui donner des leçons ! Il
81
rageait. Il en perdait les arguments de réponse. Il fit le tour du
lit, les yeux injectés de sang, il la tira. Et il la frappa. D’abord
des griffes, puis des coups de poing. Wali se mit à crier.
(p.138).
En transformant le foyer ou la maison conjugale en théâtre de torture,
Bienvenu y fait usage de violence et toutes sortes d’agressions barbares. Le foyer
devient donc un lieu d’injustice, ou de traitement barbare. C’est un cadre où le
droit de la femme est bafoué. En évoquant ce phénomène, le narrateur semble
mettre en question l’espace qui est fait à l’homme dans le ménage par la tradition
pour qu’il puisse malmener ou porter sa main sur sa femme. Il nous semble que ce
désir ou besoin de punir, corriger et contrôler sa femme pourrait aussi provenir de
la célébrité dont jouit Bienvenu en ces endroits comme le stade.
Le stade, sur la pelouse, est un lieu où Bienvenu ‘gouverne’ et où il émane
de sa personne de la mégalomanie ou de la fascination sur le public:
Aux trilles de l’arbitre qui annonçaient la fin du match… il se
sentit saisi par ses camarades, soulevé sur des épaules et
transporté vers le tunnel grillagé qui montait à la tribune
d’honneur. Là attendait le Chef de l’État…Il tendit la coupe à
Delarumba…qui se tourna alors vers la foule, montrant le
trophée au bout de son bras. Une clameur lui répondit. Au pas
de course Delarumba redescendit les marches, fut saisi et
déposé à nouveau sur les épaules de ces coéquipiers qui, avec
lui, faisaient le tour de la piste rousse. (p. 9).
82
Même avec la présence du Chef de l’État, Bienvenu l’emporte sur tout le
monde. Cette grande ambiance, les acclamations de la foule étaient tous en son
honneur. C’est pour cela qu’il est l’empereur du stade et, de ce statut, provient un
pouvoir démesuré de fascination sur la foule, d’où les vivats « Delarumba Oyé !
Delarumba Oyé ! Vive l’empereur du ballon rond ! Delarumba ! » (p.8). Ces
acclamations viennent de l’appellation qu’il s’est imposée. Il se dit « Bienvenu
N’Kama dit Delarumba, empereur du ballon rond dans son pays » (p.7). Ce
pouvoir n’est pas seulement limité au stade mais va aussi jusqu’en « ville, dans
les bars, au dancing au milieu des femmes… » (p.8). Le pire est que cette
domination s’étend sur son domicile conjugal, voire sa femme, Wali, d’où le
mauvais traitement de cette dernière. C’est dans ce cadre que s’explique le
comportement inhumain de Bienvenu envers sa femme au foyer.
Si la présence de l’époux au domicile conjugal et son désir d’y être
empereur est la source de la condition malheureuse et le calvaire de sa femme, son
absence, donc sa fréquentation d’une multitude de lieux pour des obscénités, l’est
plus:
Il(Bienvenu) voulait être empereur en tout lieu. Non pas
uniquement sur la pelouse du Stade, mais dans la ville, dans les
bars, au dancing, au milieu des femmes qui aimaient s’étendre
sur les épais coussins de cuir de l’automobile (p.8).
Cette citation résume succinctement l’ensemble des lieux de domination
conjugale occupés ou réservés à l’époux. Ce sont des lieux qui se typifient par le
privilège et la liberté de celui-ci. C’est ainsi que Bienvenu est libre et privilégié de
83
fréquenter ces lieux et de satisfaire les besoins quotidiens de sa vie. Avec cette
autonomie et avantage à sa disposition, Bienvenu ne fait que passer tout son temps
hors de la maison conjugale à sauter de Bar en Bar, de Boîte de Nuit en Boîte de
nuit, de Dancing au Dancing, de Restaurant en Restaurant, d’Hôtel en Hôtel pour
gaspiller son salaire au milieu de sa pléthore de maîtresses et revenir à la maison
les mains vides. Le texte nous le confirme en ces lignes:
En fait, ces soucis n’avaient pas conduit Bienvenu à changer
quoi que ce fût à son train de vie. Son préavis et ses congés
accumulés, payés tout ensemble, avaient constitué une coquette
somme qui lui avait permis durant tout un mois de vivre avec
une grande générosité. Exceptés les heures d’entraînement, il
paradait dans les bars les plus fréquentés et les plus à la mode,
payant sa tournée à celui-ci et à celui-là… leur glissait dans la
main, (les femmes) en signe de reconnaissance, des billets pliés
en quatre. (p.51).
En fréquentant ces lieux, il s’amuse avec d’autres femmes aux dépens
de la satisfaction de son épouse. C’est en s’engageant dans cette débauche qu’il
esquive à ses responsabilités conjugales et fait souffrir sa femme car, « il n’arrive
pas à subvenir à ses besoins » (p.51).
Il faut ajouter que ces fréquentations, libertés, et gaspillages d’argent vont
au-delà des frontières du Pays. Bienvenu continue à visiter ces restaurants, bars,
hôtels et boîte de nuit même quand il est devenu diplomate en Belgique:
84
Ce soir,… en sortant de la Ville de Grand, il l’emmena dans un
restaurant chinois. Ce fut elle qui choisit tous les plats… Puis,
il l’emmena dans une boîte de nuit. Puis, ils sont allés dans un
autre dancing. Celui du Hilton-Hôtel. Là-bas, ils ont une boîte
avec de meilleurs musiciens et des attractions
sensationnelles… Elle fut fascinée en entrant dans ce hall aux
murs dorés… où les tarifs excluaient ceux qui ne sont pas
riches… (pp. 106-107).
Nous remarquons donc qu’à part la multiplicité des lieux qu’il a la liberté
de fréquenter, ces endroits sont luxueux ou fastueux. Les éléments lexicaux
comme « murs dorés », « la présence des meilleurs musiciens », et « les tarifs
élevés », qui reflètent ce luxe, rendent aussi ces lieux attrayants.
Ce qui est à condamner chez Bienvenu c’est le fait de déserter son épouse
et le foyer conjugal, et passer tout son temps hors de la maison, avec d’autres
femmes tout en dissipant son argent. Ce comportement insensible qui ridiculise sa
femme, constitue la souffrance et le mépris de cette dernière.
La situation de mépris et de ridicule de la femme légitime s’aggrave quand
ces lieux que fréquente Bienvenu assument une autre dimension de lieux
d’infidélité, d’adultère et de la dérive ou détérioration des mœurs. Cette
irrégularité se pratique soit dans un hôtel, soit au domicile d’un ami soit à un
endroit hors de la ville:
Au bout d’un moment il (Bienvenu) se leva
cérémonieusement…marcha encore jusqu’à la première venelle
85
à droite de la rue… une Mercédès vint s’arrêter… C’était
Delarumba muni des proies… Ils sortirent de la ville. Ils
roulèrent pendant une dizaine de kilomètres, puis prirent le
chemin sablonneux vers la mer jusqu’à ce qu’ils aperçurent une
cabane guère plus haute qu’un être humain. C’était la
garçonnière de Delarumba. Avec des planches écartées et du
chaume il s’était fait construire, pour trois fois rien, cette
bicoque par un pêcheur des environs. (p. 33).
Ce logement hors de la ville où ces messieurs amènent leurs maîtresses,
sert de scène où se pratique l’infidélité. La disposition de cette garçonnière est
celle qui fait voir clairement une clandestinité. Cette clandestinité, qui se confirme
à travers l’isolement du lieu, et les précautions prises pour ne pas être aperçu,
servent de dénonciation de l’acte secret qui y se déroule et les agents de cet acte.
Il se trouve que cette garçonnière n’est pas le seul lieu où se pratique cette
clandestinité et Bienvenu n’est pas le seul agent. Le Démocratique, un
restaurant/bar dans la Ville, est un autre lieu d’adultère où Bienvenu est rejoint par
des autorités politiques du pays:
La foule avait applaudi, les bouchons de champagne avaient
sauté, on avait dansé, chacun cherchait à le faire dans le bras de
la veuve officiellement libérée et lâchée dans la société de ces
messieurs les ministres et hauts fonctionnaires (p.29).
Le narrateur évoque ici le phénomène de la corruption et l’immoralité des
autorités politiques et la pourriture et détérioration des mœurs de la société
86
africaine actuelle. L’un des lieux qui est à la source de cette société corrompue est
le Démocratique, lieu de rencontre pour ces hommes politiques et époux où ils
s’engagent dans des relations irrégulières avec d’autres femmes que leurs
épouses, et des fois même avec des prostituées:
En attraction, passait Genevieve Gabuza, une sud-africaine…
Elle avait dans le fond de la cour arrière une chambrette où,
après son tour de chant, venaient la rejoindre les grands
dignitaires du régime, pour gémir avec elle jusqu’à deux ou
trois heures du matin… (p.29).
La narration dénonce le comportement de ces messieurs qui abandonnent
leurs lits et leurs femmes à la maison, et viennent au Démocratique s’engager
dans ces rapports irréguliers. La fréquentation de ces lieux d’infidélité, d’adultère
et de la pourriture des mœurs que sont le Démocratique et la garçonnière, par
l’homme, et l’abandon de sa maison, sont faites au détriment du ménage ou du
foyer, de son épouse et même de l’État.
L’espace de domination dans La Nouvelle Romance se résume dans un
domaine ou l’autre, comme espace d’infrastructure abondante, de luxe, de
pouvoir, mais aussi de la tribalisation du pouvoir, de népotisme, d’individualisme,
de torture, d’infidélité et de corruption des mœurs, réservé d’une part à la haute
magistrature de l’État et de l’autre à l’homme. Toutes ces caractéristiques, qui
dérivent aussi des faits qui se produisent en ces endroits, s’accordent pour porter
atteinte à la mission libératrice des Etats de l’Afrique noire. C’est à travers la
nature et la disposition de cet espace, des activités qui s’y déploient et du
87
comportement de ceux qui l’occupent que Lopes satirise les valeurs de la société
africaine d’après les indépendances car, celles-ci s’inscrivent à la défaveur d’un
autre type d’espace, inférieur par rapport à ce premier.
Espace de désenchantement
Comme déjà expliqué dans le chapitre précédent, ce type d’espace est
caractérisé par la désillusion et est inférieur et en dichotomie à l’espace de
domination. La mise au point pour l’étude de cet espace étant déjà faite dans le
premier chapitre, nous procédons à vous informer qu’il s’agirait une fois encore
de l’espace de désenchantement socio-politique et de l’espace de
désenchantement conjugal.
Espace de désenchantement socio-politique
Dans La Nouvelle Romance, cet espace est constitué principalement du
quartier populaire, des bidonvilles. C’est là où habite le bas peuple. Selon le texte,
c’est un quartier où:
Tout leur est enfer : les repas qui ne débarrassent pas de la
faim, leur chambre, la natte sur laquelle ils dorment, leurs
habits déchirés, les cris de la mère énervée, l’indifférence du
père… la rue pleine de détritus, royaume des ténèbres quand
vient la nuit avec ses légions d’esprits et de diables qui peuvent
vous saisir soudain et vous ravir à jamais… (p.11).
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Cette description résume, dans l’ensemble, la disposition, la nature,
l’atmosphère et la condition de vie dans cet espace. Avec la saleté, la pauvreté, la
famine et le manque d’intervalle qui le caractérisent, l’auteur nous peint l’image
d’un endroit où les habitants vivent dans un gouffre total. Ils sont enveloppés par
la frayeur et l’insécurité et grouillent dans la souffrance, les maux, et la misère
totale. « Les rues noires de ces quartiers » (p.98), cette image obscure de cet
espace de désenchantement, donne l’impression d’un lieu abandonné, coupé ou
isolé du reste du monde comme une terre perdue. Cette description de cet espace
reflète la vision pessimiste avec laquelle le narrateur présente l’économie d’un
pays africain après les indépendances. Si la plus grande partie de la population
demeure dans cette condition catastrophique, nous pouvons nous permettre de
dire que le narrateur châtie, à travers l’image qu’il donne à cet espace, les
autorités politiques de n’avoir pas tenu leurs promesses au peuple. Cette
déception de la part des leaders politiques africains d’après les indépendances
donne au continent africain une image repoussante.
Comme les quartiers populaires face aux quartiers évolués dans les villes
africaines, le continent africain a une image repoussante face à la métropole.
Nous percevons l’Afrique à travers les yeux de Wali, le personnage principal
féminin:
…Elle regardait le paysage mais n’y lisait rien. Vue de cette
hauteur, l’Afrique est comme dépeuplée. Pas de trace de la
présence humaine. La nature est souveraine dans sa sauvagerie
et sa cruauté. Une terre perdue. Elle découvrait la grande
89
solitude du continent endormi. Le désert n’est pas que de sable,
la mort ne plane pas qu’au Sahara. L’un et l’autre ont aussi
leurs ombres qui collent aux talons dans la savane ou la forêt.
Le vert jaunâtre de celle-là, les taches vert bouteille de celles-
ci, le rouge des pistes… (p.93).
L’image de dépeuplement qu’offre cette vue aérienne n’est pas celle d’un
lieu inhabité mais plutôt celle de manque d’infrastructure et de développement à
tous les niveaux. Il y a une laideur, un abandon et une barbarie qui se voient à
travers les couleurs évoquées (vert jaunâtre, vert bouteille, et rouge), et les termes
comme ‘ solitude’ et ‘sauvagerie’. C’est donc une image misérabiliste qui se peint
à travers cette description du continent noir. Ce sont les mêmes caractéristiques
que possèdent les quartiers du bas peuple.
Il faut ainsi dire que l’Afrique s’insère dans le cadre spatial de l’espace de
désenchantement peint par Lopes dans ses romans. C’est d’ailleurs pour cette
raison qu’il nous dit dans La Nouvelle Romance que « L’Afrique, en comparaison
(à la Métropole), peut en effet sembler un bagne, voire un enfer (p.115). Ainsi, il
y a beaucoup de Noirs qui vivent en Métropole et qui sont humiliés par les
Blancs. Bienvenu dans La Nouvelle Romance par exemple, a eu du mal à trouver
un gîte à Bruxelles parce que la plupart des annonces pour le logement se
terminent par « Africains s’abstenir » (p.114). C’est de l’injure à la dignité des
Africains. « Mais ils préfèrent les injures de Blancs aux difficultés matérielles de
leur pays » (p.115). Une conclusion est évidente à travers les citations et analyses
que nous avons faites. Si après le départ du blanc, le peuple, continue à être
90
claustrée dans cet espace défavorable ou misérable à cause de la mauvaise gestion
du pays par les dirigeants noirs, et que les Africains préfèrent fuir leur pays, rester
en Métropole pour être injuriés par les Blancs plutôt que de rester dans la misère
chez eux, les indépendances des pays africains n’ont pas alors atteint leurs buts.
Elles ont failli. C’est ici que se renforce l’échec des indépendances de l’Afrique.
Autres lieux de désenchantement socio-politique
L’échec des indépendances est aussi établi par la présence de certains lieux
comme les prisons et les lieux d’exécution pour punir et exécuter les opposants et
adversaires politiques. Ces lieux confirment l’échec des indépendances parce
qu’ils ont été utilisés à cette même fin pendant l’ère coloniale. La narration dans
La Nouvelle Romance nous informe que les colonisés dénommés « ‘antiblancs’ »,
parce qu’ils voulaient gâcher l’œuvre que la France réalisait en Afrique, sont jetés
en prison ou exécutés:
…lorsqu’en 1943 il y avait eu la grève de l’impôt, lorsqu’en
1953 les femmes du marché avaient refusé de payer la patente,
lorsqu’en 1958 les étudiants étaient venus faire campagne pour
le NON au Referendum, chaque fois la liste des meneurs avait
été fournie. En 1943 on les avait exécutés sur la place publique.
Les autres fois, ils avaient été emprisonnés (p.29).
Le fait que ces lieux, utilisés par les Blancs, les colons, pour punir les
Noirs pendant la période coloniale, sont toujours utilisés après les indépendances
par les leaders politiques noirs comme lieux de punition et d’exécution réservés
91
aux adversaires politiques et au peuple, montre que l’indépendance n’a apporté
aucun changement pour le peuple africain.
Nonobstant le fait que ces lieux de désenchantement reflètent les
conditions défavorables dont sont victimes la masse populaire africaine, ce sont
aussi des milieux qui se caractérisent par la distraction, l’ambiance; surtout la
musique et la danse. Cette ambiance implique l’insouciance à leur sort. Le
narrateur nous présente un tableau de cette ambiance:
A son énervement s’ajoutait les braillements des haut-parleurs
du bar voisin qui, en semaine, ne s’arrêtait pas avant dix heures
du soir. Dans l’odeur de bière et la saleté,… des hommes et
femmes cherchaient la vie dans une illusion d’amour qu’ils
croyaient pouvoir trouver dans la magie … de la musique
(p.48).
C’est ainsi que dans cette condition misérable de saleté, de pauvreté et
d’autres situations défavorables qui caractérisent ces endroits, le peuple parait
insoucieux. Au lieu de chercher des solutions à ses maux, le peuple vit dans cette
ambiance fausse et persistent dans l’ignorance et la naïveté. Avec cette attitude, il
demeurera éternellement dans cette condition déplorable. Le narrateur dira
« qu’un peuple dont les intellectuels dansent à la moindre occasion ne peut
construire des aciéries, des avions à réactions, et… fabriquer des aiguilles à
coudre» (p.178). Nous sommes d’avis que le texte châtie, à travers cette citation,
le comportement ignorant, innocent et insouciant du peuple qui ne semble pas être
conscient de son sort misérable et lutter pour s’en sortir. Notons que Lopes
92
évoque un autre type d’espace de désenchantement dans La Nouvelle Romance,
celui de l’univers conjugal, qui partage presque les mêmes caractéristiques que le
type socio-politique mais qui demeure plus prononcé que ce dernier, car c’est
l’univers au sein duquel se déroule l’action principale de l’ouvrage.
Espace de désenchantement conjugal
Hors du domaine socio-politique, nous nous rendons au foyer où demeure
le couple. Au sein de ce foyer, il y a des lieux réservés à l’époux, que nous avons
déjà étudiés, et des lieux réservés à l’épouse, qui nous préoccupent maintenant. La
ligne de partage entre ces deux espaces se trouve surtout dans les cultures
traditionnelles, les conceptions traditionnelles. Il y a dans les traditions des
barrières, des contraintes sociales que les femmes ne peuvent pas franchir. Ces
traditions ou conventions sociales édictent que la femme doit rester à ‘sa place’,
une place qui lui est créée par la culture et la tradition. Cette « place » ou espace,
comme le souligne Raimond (1989), n’est pas seulement géographique, ou fait de
lieux concrets, mais c’est un milieu chargé de valeurs, de croyances, de mœurs,
des us et coutumes, de pratiques sociales, qui font partie intégrante de la vie des
personnages. Pour notre travail, nous allons nous limiter notamment aux lieux
occupés par Wali, épouse de Bienvenu.
A l’intérieur du foyer ou de l’espace de Wali, nous disposons des lieux
comme le domicile conjugal, la cour et la cuisine entre autres. Ce sont surtout à
ces endroits qu’elle est limitée. Le texte nous le confirme:
93
Elle, dans la cour, pile les feuilles de manioc. La femme mariée
s’est fânée au lendemain des noces…Elle est cuisinière. Elle
est travailleuse de force, « pilant pon pon », mais pas
gaiement…Elle n’est plus qu’une employée de maison, chargée
de l’approvisionnement, du soin et de la garde d’une
progéniture plus nombreuse qu’elle n’aurait souhaité et qu’elle
n’a pas enfanté (p.14).
Cette citation synthétise la nature, la disposition et la condition de l’espace
de la femme mariée au foyer. Nous remarquons que l’ensemble des lieux est
caractérisé principalement par le travail. Ce sont donc des lieux de travail ou de
labeur qu’elle occupe. La femme s’occupe, par exemple, de la maison en la
balayant ou en la nettoyant, et reste à la cuisine pour préparer des plats. Au fait,
c’est ce que la tradition ou le mari attend d’elle:
Je veux une femme à moi, qui m’appartienne entièrement et
qui reste à la maison pour s’en occuper, me préparer à manger
et accueillir mes amis, comme je le désire, à toute heure de la
journée. (p.16).
Il ressort de ces deux extraits que la femme est traitée comme une esclave
qui doit travailler très dur pour nourrir son maître, le mari, et s’occuper de la
maison. Ces lieux réservés à la femme au sein du foyer et l’assujettissement
auquel elle est soumise en les occupant, mettent en cause l’institution de mariage
dans nos sociétés africaines. Cette mise en cause se renforce par les épreuves
pénibles que la mère de Wali a subies dans son ménage au village:
94
Dès l’enfance, elle a eu à observer sa mère. Tôt le matin, elle
l’accompagnait à la plantation. C’était loin !... Il fallait partir
avant le lever du soleil…Le chemin était long et, malgré son
jeune âge, et ses petites jambes elle ne pouvait demander à la
mère de la porter. Sur le dos et la tête, la mère était chargée.
(p.14).
En plus des travaux domestiques qui encombrent les lieux de la femme au
foyer, viennent s’ajouter les travaux champêtres. Ces lieux se distinguent donc par
la souffrance que subissent ces femmes en se donnant à ces corvées. Le fait d’être
traitée comme « travailleuse de force …» (p.14) à la maison et au champ renforce
la souffrance de la femme. Être « travailleuse de force », c’est soit faire un travail
plus dur que ces capacités le permettent ou de le faire contre sa volonté ou bien de
travailler sans cesse. Dans l’un ou l’autre cas, celui ou celle qui fait le travail
éprouvera de la souffrance. Dans notre contexte, c’est un lieu de souffrance pour
la femme parce qu’elle s’occupe presque toute seule du foyer : « elle parcourt une
longue distance pour aller au champ labourer, et est toujours chargée sur la tête
et au dos en faisant le chemin aller retour » (p.15), « elle pile, fait la cuisine, est
chargée de l’approvisionnement, du soin et de la garde d’une progéniture »
(p.14). Bref, elle s’occupe de presque tout dans le foyer. C’est le poids de tout ce
travail qui fait qu’elle s’est très vite fanée. En plus de ce poids de corvée, elle
subit aussi des brimades de son mari qui aggravent son état. Elle reçoit de temps
en temps des coups de gifle, de poing et de ceinture de son mari (p.138). C’est ce
mariage qui devient pour la femme un lieu de travail forcé, de souffrance, de
95
punition, d’injustice et de traitement barbare que dénonce la narration car, c’est un
cadre où le droit de la femme est bafoué.
En plus d’être brisée par ces conditions répressives dans le cadre
matrimonial, la femme se trouve emprisonnée dans cette maison conjugale. Le
foyer matrimonial est alors pour elle une prison. Nous comparons le foyer ou la
condition dans laquelle elle se trouve à la prison parce qu’elle n’a pas la liberté de
sortir et de se promener comme son mari. Le texte nous apprend que:
C’est pour elle une vie bien décevante. Elle avait cru se libérer
des travaux manuels et de la famille, voilà qu’elle était
l’esclave des deux. Pire, Bienvenu qui aimait la sortir, la
présenter et la montrer avant le mariage, la considère
maintenant comme une gêne et la laisse recluse (pp.16-17).
C’est ainsi que le foyer devient un lieu de réclusion, d’incarcération et de
travail qui prive la femme de sa liberté. La nature et la condition de ce lieu
supposent la solitude, l’abandon ou l’isolation de celle-ci. C’est d’ailleurs pour
cette raison qu’ « elle s’enferme dans sa chambre la plupart du temps quand
Bienvenu la traitait de ‘bonne à rien’» (p.47). Le narrateur, en donnant cette
image à l’espace de la femme, réprouve le concept du couple dans la société
africaine. Il désapprouve d’un mariage où l’épouse est traitée comme esclave et
occupe une place secondaire dans les affaires du foyer.
Wali elle-même certifie cette désapprobation en admettant qu’ « elle se
sent comme prise dans un filet dans le mariage » (p.16). C’est-à-dire qu’elle est
empêtrée dans une vie ou une condition défavorable d’où elle éprouve des
96
difficultés de s’en sortir. Cet espace misérable qui lui est fait par l’homme et la
tradition la pousse parfois à se demander : « à quoi bon cette chienne de vie ? »
(p.16). Cette interrogation révèle le mécontentement aussi bien que le
désenchantement de la femme contre le mariage et la condition malheureuse dans
laquelle elle vit. Wali exprime ce mécontentement en déclarant qu’ « elle a
horreur de la cuisine de la vaisselle et du ménage et que pour elle, le mariage est
une grave erreur » (p.16) et « une escroquerie » (p.14). Sa mère, de sa part,
« regarde les hommes avec dégoût et les dédaigne » (pp.15-16)
Ce sentiment fort de dégoût et de haine que la femme éprouve envers
l’homme et sa condition de vie misérable se justifie par le fait qu’elle avait une
différente opinion du mariage. « Elle croyait qu’une fois mariée, elle vivrait en
paix et en liberté avec son mari, et qu’elle aurait une vie pleine de bonheur »
(pp.14-16). Mais il résulte des analyses que nous venons de faire des lieux qui lui
sont réservés qu’elle s’est trompée. C’est pour elle une déception ou désillusion
totale. Sa désillusion se situe au niveau de l’espace oppressant ou étouffant fait de
lieux clos ou fermés, de lieux de corvée et de labour et fait de conditions
d’abandon et de séquestration où elle est reléguée au second plan et maltraitée,
méprisée, ridiculisée et opprimée par l’homme.
Peut-être que Wali est maltraitée et méprisée par son mari, surtout à cause
de son incapacité de faire des enfants. Ceci l’oblige à faire recours aux médecins,
mais aussi aux mânes des ancêtres pour qu’ils la protègent, et singulièrement
qu’ils bénissent ces entrailles et aussi peut-être pour qu’ils la sortent de sa
condition défavorable au foyer:
97
Malgré l’argent, les sacrifices aux mânes ancestraux et les
soins, médecins et féticheurs sont formels : elle n’aura pas
d’enfants. (p.14).
Vivant dans un monde moderne, elle s’est fait soigner à l’hôpital. C’est là
un recours à la science. Mais elle reste accrochée à la croyance que les enfants
sont des dons de l’au-delà, bien que ces vœux ne soient pas exaucés. Nous voyons
donc comment cet espace invisible est présent dans la vie de l’Africain comme
l’espace visible. Cet espace invisible aurait été évoqué pour montrer que malgré le
fait que l’Africain y soit fortement attaché, il n’est pas la solution à ses calvaires
ou ses malheurs. Mais ce qu’il y a à rejeter ici c’est l’attitude du mari, Bienvenu,
d’abandonner seule son épouse dans cette quête au lieu de fournir le support et
encouragement nécessaire dont elle a besoin pour porter ce fardeau de malheurs.
C’est donc le fait de reléguer sa femme au second plan, de la laisser briser par le
poids de ces épreuves dans cet espace oppressant et étouffant qui nécessite sa
révolte.
Dans cette condition méprisable du chaudron conjugal, la Maison
Commune et le domicile d’Awa et d’Elise, ces amies préférées, lui viennent au
secours comme des lieux de refuge. Le texte renchérit:
Elle aimait ces rencontres qui constituaient une évasion de son
enfer domestique. Elle savait que toutes les femmes qui se
retrouvaient là avaient, à de détails près, la même vie qu’elle
(p.43).
98
C’est pour échapper aux brimades, et aux injures de son mari, Bienvenu,
et de prendre un peu congé des travaux domestiques qu’elle est heureuse de se
rendre à cet endroit. Ces lieux se présentent alors sous ces rubriques de lieux de
refuge, de soulagement, et de détente pour servir de preuves aux maux que la
femme endure au foyer.
Ajoutons que c’est également pour condamner sa condition de vie au foyer
qu’elle trouve convenable l’occasion qui lui est présentée de quitter le pays. C’est
pour elle une échappatoire de cet espace oppressant et misérable de son existence:
C’est la première fois que l’une va quitter les autres. Pourtant,
on ne voit pas la tristesse dans le visage de Wali. Il y a même
comme une fleur de bonheur dans son regard. Un bonheur fort
et lourd à porter. Un sentiment de plénitude qui l’envahit : elle
se sent heureuse de partir,… (p.63).
Comme une double victime du régime politique oppressif et du système
conjugal répressif, elle est heureuse et trouve consolant le fait de laisser et la vie
difficile au pays, et la condition matrimoniale déplorable qu’elle vit au foyer.
C’est une promesse de bonheur, de liberté et de délivrance qui marque la fuite
prétendue et désirée de l’enfer du foyer, et le début du chemin que la femme se
fraye vers sa révolte définitive.
Espace de révolte
L’espace de désenchantement, socio-politique et conjugal, que nous
venons d’étudier, est, dans son ensemble, un monde hostile, étouffant et
99
oppressant à ceux qui y vivent. Selon Bourneuf et Ouellet (1972 :102) « l’espace
oppressant fait couver la haine ou la révolte au cœur du personnage » qui habite
là-bas. A partir de la définition faite au concept de la révolte dans le chapitre
précédent, il en ressort que c’est une attitude de ressentiment et d’insurrection
contre quelqu’un où quelque chose. Dans notre contexte, la révolte, qui a comme
source celui ou ceux qui sont victimes de ce monde oppressant, cible l’agent
principal qui les contraint à cet espace et l’enclave dans cette condition misérable.
Nous avons traité deux types de cette révolte dans Le Pleurer-rire à savoir, la
révolte socio-politique et conjugale. Cependant, dans La Nouvelle Romance, il est
principalement question de la révolte conjugale menée par la femme contre
l’homme et la tradition ou le statu quo, et le cadre spatial de cette révolte est ce
qui nous concerne dans cette étude. Ainsi, notre étude de l’espace de révolte dans
ce roman comprend surtout un espace de révolte conjugale.
Espace de révolte conjugale
C’est un cadre spatial à l’intérieur duquel se trouvent des lieux qui se
typifient comme des lieux de prise de conscience, de débat d’idées ou de
discussions, de refus et notamment d’apprentissage ou d’éducation entre autres. Il
s’agit alors de relever ces différents lieux où il se passe une action de révolte ou
l’autre, les caractériser et voir la relation que ces lieux entretiennent entre eux-
mêmes et avec les protagonistes et les événements du texte et comment ces
interactions aident à colporter le propos de l’histoire.
100
Le tout premier lieu dont il est question dans cette section d’espace de
révolte est la maison conjugale, où Wali se rend compte de la vie pitoyable qu’elle
mène. Ce lieu peut se typifier de lieu de prise de conscience dans la mesure où
elle n’ignore pas la condition dans laquelle elle vit. « Le sentiment fort de dégoût,
de ressentiment et de mécontentement » (p.16) qu’elle éprouve pour son état de
vie marque cette prise de conscience. C’est un phénomène qui se déroule dans sa
tête ou dans son esprit. C’est ainsi que la tête ou l’esprit devient un lieu qui sert de
source des idées de révolte. Nous sommes informés par le texte que dans la
maison conjugale, quand elle ne peut plus supporter le comportement et les
injures de son mari, toutes sortes d’idées lui viennent à l’esprit. «Ces idées sont sa
révolte ; elles la libèrent » (p.65).
Ces pensées se transforment en discussions et en débats avec d’autres
femmes à la Maison Commune du quartier aux réunions organisées par la
Fédération des Femmes du Parti Démocratique National (p.43). C’est un syndicat
au sein duquel militent des femmes du Pays. La Maison Commune devient dans
ce contexte, un lieu de débats et de discussions. La Maison Commune se présente
comme un lieu où les femmes expriment surtout leur mécontentement et portent
un regard critique sur la tradition qui mène au comportement phallocratique et
paternaliste de l’homme qui les réduit en esclave.
Le domicile d’une amie de collège, Awa, revêt la même fonction que la
Maison Commune comme lieu de discussions et de débats où les femmes, Wali et
ses deux amies, font une critique acerbe du comportement et nature phallocratique
de l’homme. L’une d’elles affirme au cours d’une des séances de discussions que:
101
Les hommes sont vraiment dégoûtants. Mon père, mon frère,
c’est la même chose. Et nous devons toujours supporter cela.
Moi je ne suis pas décidé à l’accepter (p.45).
En critiquant la conduite de l’homme et refusant d’accepter le traitement
dont elles sont soumises par celui-ci, elles défient le statu quo qui sert l’intérêt de
l’homme et bouleverse l’ordre de supériorité-infériorité qui régit les rapports entre
les deux sexes. Le texte renchérit:
… nous avons opté pour une constitution qui dit que « les
femmes ont les mêmes droits que les hommes » … Où est
l’application ?... Nos gouvernants jouent la comédie de
l’égalité. Le jour viendra où nous entrerons sur la scène pour
les balayer et jouer la pièce pour de bon (p.66).
C’est par référence aux discussions qui se déroulent à la Maison commune
et le domicile d’Awa que « Wali se propose de passer son Brevet » (p.46), ou
« d’apprendre un métier et de quitter son mari » (p.45). Elle commande même un
nouveau lit pour montrer son intention de se séparer de son mari (p.47). Nous
remarquons donc que la Maison Commune et le domicile d’Awa, lieux de prise de
conscience, de débats, et de discussions sont des lieux convenables et stratégiques
pour les femmes de critiquer, de défier et de prendre des décisions qui vont leur
permettre de renverser la domination des hommes.
Le dépaysement de la femme, Wali, va bien servir son objectif de révolte
comme elle aurait la chance de fréquenter des lieux ou institutions de formation
pour acquérir de la connaissance. C’est-à-dire que le projet de renversement de la
102
domination masculine se renforce en Belgique quand elle accompagne son mari
qui est envoyé en poste diplomatique car, pour Wali elle-même, « vivre à
l’étranger c’est s’éduquer, se transformer, accroître ses capacités de comprendre,
c’est une préparation à la grandeur » (p.64).
Le premier lieu dans cette catégorie de lieux fréquentés en Belgique est le
domicile d’un couple Belge, les Impanis, où Wali, à travers des discussions et
l’observation, apprécie le concept du couple. Elle constate comment un couple vit
ensemble et s’entraide:
Wali constata avec étonnement que le mari arrivait avec une
table roulante sur laquelle étaient posées des cafetières, en
porcelaine, des tasses, des assiettes remplies de gâteaux et de
ce pain aux raisins que les belges appellent
« cramique » C’était une découverte pour Wali. Jamais elle
n’avait vu un homme, excepté dans les bars, les cafés et les
restaurants, dans un tel rôle… Leurs traditions étaient vraiment
différentes ! (pp.121 -122).
L’auteur lui fait fréquenter le domicile de ce couple Belge pour qu’elle
puisse apprécier le concept du couple à travers la fidélité, la discipline, l’ordre, le
dévouement qui existent dans cette famille et comment le mari peut aider la
femme dans le ménage. Cette observation finira par la transformer et
révolutionner ses pensées. Bien plus, elle se trouve dans une maison belge où le
couple, surtout la femme, est militante. « Elle milite au syndicat, dans une
organisation de masse féminine et au Parti, et pour le droit de la femme, et pour
103
la classe ouvrière » (p.130). C’est alors à cette vie militante, déjà commencée
avec ces camarades chez Awa au Pays, que Wali est de nouveau affrontée chez les
Impanis. A cet égard, le domicile Impani devient lui aussi un lieu de débats et de
discussions entre ces femmes sur des sujets divers. « Elles parlaient de robes, du
cinéma, de la cuisine, de la politique. Mais ce qui frappait le plus Wali c’était les
conversations sur la vie militante » (p.130). Le domicile des Impanis sert donc de
cadre pour Wali de passer un jugement sur son propre mariage. Ce faisant, la
narration valorise le concept du couple chez les Impanis, voire les occidentaux, et
discrédite celui des Nkama et donc les Africains, d’où le besoin de restructurer le
dernier.
Pour arriver à bouleverser et faire une réorganisation du système
matrimonial ou même de la société africaine et de ces traditions, il faut de
l’information. C’est la recherche de cette information qui mène la femme vers
certaines institutions ou centres d’apprentissage pour y assister à des conférences
ou séminaires. C’est toujours le couple Impani, surtout la femme, qui lui sert de
modèle, qui l’introduit à ces conférences:
Un samedi, elle devait aller à une conférence de l’Union des
Femmes Belges. Elle pensa que le sujet intéresserait Wali…elle
décida d’inviter Wali… Le sujet de la conférence était : LA
FEMME A TRAVERS L’HISTOIRE (p.131).
Wali apprend dans cette salle de conférence que les hommes, au cours du
développement des sociétés, se sont montrés racistes à l’égard des femmes et se
rend compte qu’il y a donc une communauté de femmes au-delà de ces barrières
104
(p.131). Cette conscience contribue certainement à l’évolution de sa conscience et
sa transformation.
La participation à ces séminaires et conférences augmente sa soif pour la
connaissance de ce qui se passe dans son nouveau monde et donc l’introduit à la
lecture. Avec la lecture de certains ouvrages comme le Deuxième Sexe (p.132),
elle acquiert beaucoup plus de connaissance sur la condition de la femme, mais
aussi sur l’histoire du monde, des connaissances scientifiques et juridiques
(p.132). La participation à ces conférences, les lectures et explications et
exemples des Impanis, les rencontres, et ce qu’elle observe dans son nouveau
milieu social, vont conduire Wali davantage à se référer à la vie des femmes de
son pays, à se rendre compte du mépris qu’elles souffrent et de la possibilité de
refuser ce traitement. C’est ce qui encourage déjà Wali à confronter son mari. Par
exemple, pendant l’une de ces rentrées matinales de Bienvenu, une chose qu’il a
l’habitude de faire, il se heurte à la confrontation de celle-ci:
…Non seulement tu rentres tard, mais il faut encore que tu
réveilles ceux qui dorment… Tu es l’égoïsme personnifié.
Parce que tu ne dors pas, tout le monde doit se réveiller.
(p.137).
Wali n’aurait pas osé prononcer ces mots auparavant et bien plus, si c’était
au pays. C’est l’attitude de révolte qui se montre plus fort en elle. Ajoutons
qu’ « elle commence aussi à injurier son mari et à le traiter de lâche quand il la
battait » (p.138). Ce sont déjà les premiers signes de la restructuration de ce
105
système conjugal qui a toujours servi l’intérêt phallocratique de l’homme. Il est à
remarquer que ces différents lieux de prise de conscience, de discussions, et les
conférences auxquelles elle a assisté sont des étapes nécessaires pour sa révolte.
Ce sont des étapes qui consistent à acquérir des informations sur le monde et les
principes qui le gouvernent. Il faut comprendre ce monde et ses principes avant de
chercher à le changer. L’un des lieux ultimes qui remplit cette fonction est l’école,
lieu de formation et d’apprentissage, voire d’éducation, plus ou moins formel.
C’est ainsi que Wali s’inscrit à l’Université Populaire, une institution
scolaire formelle, pour suivre des cours. L’une des choses qui caractérisent cette
institution formelle est la régularité de l’horaire. Le narrateur explique que les
cours ont lieu « Tous les lundis, mercredis et vendredis, de vingt et une heure à
vingt-trois heures » (p.129). La régularité provient du fait que les cours se
déroulent trois jours fixes par semaine à une durée fixe de deux heures. Notons
aussi que contrairement à ce qui se passe dans les lieux déjà étudiés qui servent
plus ou moins de lieu d’apprentissage ou cybernétique, à l’Université Populaire, il
y a un professeur qui se met devant les apprenants et les instruit dans une
atmosphère où règne un ordre et une sérénité parfaits. Le texte nous fait part de
l’ambiance ou de l’atmosphère pendant ces cours:
Dans la salle, les vingt auditeurs étaient attentifs. Les uns
suivant des yeux l’homme chauve en pull à col roulé qui
professait, les autres essayant de noter tout ce qu’il disait. A
leur mise, on voyait que c’était des ouvriers et des ouvrières
pour la plupart… (p.129).
106
La contenance sérieuse des apprenants et l’atmosphère sereine créée par
le professeur à qualité prophétique dans la salle laisse voir clairement ses
intentions ; il veut que son enseignement, bien assimilé, aboutisse à de vrais
changements. Nous remarquons qu’il vise un changement dans l’esprit de
l’individu ou bien un changement de perception, une transformation de l’individu
lui-même, et finalement un changement au sein de la société. Pendant l’une des
séances, il apprend par exemple aux apprenants que dans le monde, les choses ne
sont pas faites pour garder éternellement une nature fixe. Elles subissent des
changements. Une situation aujourd’hui peut devenir une autre demain. Le texte
le confirme:
Quand la logique formelle affirme que A est A, et que A n’est
pas B, elle ne tient pas compte du mouvement. La logique
dialectique en revanche affirme que A peut devenir B. Prenons
l’exemple de l’eau. Effectivement à quinze degrés l’eau ne peut
être que de l’eau… (p.129).
Évidemment, sous l’effet de la température, l’eau change d’état ; soit de
l’état liquide à l’état solide, soit de l’état solide à l’état liquide, soit aussi de l’état
liquide à l’état gazeux. Ceci suppose que le statut d’un individu peut changer s’il
subit les processus nécessaires. Nous prétendons que le plus important de ces
processus est l’acquisition de la connaissance. En fréquentant donc l’Université
Populaire, Wali est en train d’acquérir cette connaissance qui va faciliter le
changement de son statut.
107
Nous voulons aussi ajouter « l’Ecole Universelle » (p.139), qui est une
institution ayant les mêmes caractéristiques et fonctions que l’Université
populaire. Notons que ces désignations de ‘populaire’ et ‘universelle’ données à
ces institutions suggèrent leur ouverture à tout le monde et ont pour but d’instruire
le plus grand nombre de gens que possible. Ce n’est donc pas étonnant qu’on
trouve des ouvriers qui viennent aussi s’éduquer comme Wali.
Avec l’acquisition des informations et théories au sein de ces lieux divers,
le souci de l’émancipation de la femme est sur la voie de porter des fruits.
L’éducation a très rapidement facilité la transformation de Wali. Elle n’est plus
l’épouse docile, timide, inférieure, de second rang et ‘bonne à tout faire’. Avec la
connaissance qu’elle acquiert en fréquentant ces lieux d’apprentissage, elle peut
renoncer aux tabous de sa société, se permettre de répondre aux questions et
injures de son mari, discuter ou faire des débats d’idées avec des intellectuels et
dénoncer les rapports injustes (p.179). L’un de ces entretiens est avec l’Inspecteur
des postes diplomatiques, Zikisso où Wali préconise qu’il faut apprendre à lire, à
écrire et même la philosophie aux paysans et aux travailleurs pour les rapprocher
un peu des intellectuels. Or, Zikisso soutient que tout le monde ne peut pas
devenir intellectuel et que les uns naissent pour devenir grands, forts, intelligents,
bons, et les autres, quoiqu’on puisse faire, resteront petits, faibles, bêtes, méchants
et criminels (p.131). Cette affirmation va à l’encontre de ce que Wali a appris à
l’Université Populaire que A peut devenir B ; c’est-à-dire que les petits, les
faibles, les dominés, peuvent devenir grands, forts et dominants et vice-versa.
C’est dans cette logique qu’elle réfute l’argument de Zikisso en lui disant
108
qu’ « avec son raisonnement, nous (Africains) demeurions des macaques
analphabètes et colonisés » (p.160). En cela, le narrateur tente d'éduquer la
conscience de Wali en glissant des discours philosophiques et foncièrement
académiques dans ces propos pour faire de lui précurseur de l’émancipation de la
femme.
Ainsi, à travers ce texte corpus, La Nouvelle Romance, nous voyons la
valeur et l’importance de l’éducation dans le développement d’un individu et
d’une société présentée à travers la fréquentation des lieux d’apprentissage. Elle
aide Wali à la connaissance des droits et privilèges d’un individu et d’une société
toute entière, du concept du couple, de l’économie et aussi du statut néocolonial
des États africains:
Au fond, je finirai par croire que l’indépendance actuelle n’est
qu’une colonisation réajustée. L’Afrique se libère non pas pour
moins d’injustice, mais pour qu’une poignée de parvenus
participent à l’exploitation de leur peuple. (p.192).
En faisant faire à Wali ces analyses que nous jugeons objectives sur l’état
de l’indépendance nationale, les valeurs, les politiques et l’économie du pays, la
narration met en exergue la valeur ou l’importance de l’éducation et des
institutions de formation comme l’Université Populaire et l’Ecole Universelle.
Zikisso a même fait l’observation:
Mon cher, moi-même je trouve que l’Europe, ça change un
peu trop nos femmes-là. Dans un mauvais sens bien sûr. J’ai
remarqué depuis un certain temps, en effet, que la mienne se
109
met en tête de discuter des sujets qu’elle n’avait jamais osé
abordé (sic) au pays. C’est peut-être l’évolution des choses,
mais moi je n’y vois rien de bon (p.163).
Le changement de la femme ne s’inscrit pas dans l’intérêt de l’homme,
raison pour laquelle Zikisso qualifie cette évolution ou changement de la femme
de négatif. L’observation de Zikisso s’insère bien dans la logique du manichéisme
fanonien que « le bien c’est ce qui leur fait du mal ». Cette transformation de la
femme fait du mal à l’homme dans la mesure où la femme qui n’avait pas droit à
la parole peut maintenant mener une discussion sur certains sujets cruciaux
(p.163). Son espace n’est plus limité à la cuisine, dans la cour à piler les feuilles
de manioc ou bien dans la chambre à coucher, mais elle peut maintenant s’asseoir
avec les hommes au salon quand ceux-ci discutent. Ceci nous permet d’admettre
que le projet de la réorganisation du système conjugal et même de la société toute
entière, qui jadis fonctionnait en faveur des hommes, est en cours grâce à
l’instruction de la femme. C’est ce refus du statu quo qui marque la révolte et
aussi la libération de la femme.
C’est ainsi que le personnage de Wali, déçu dans son amour avec
Bienvenu, explique sa rupture avec son mari dans une lettre, comme un geste de
révolte et d’émancipation:
Maintenant que j’ai eu le loisir… de voir ce qui se passe en
dehors de notre continent… le couple n’existe pas encore chez
nous. Nos mariages ne sont rien d’autres que des alliances de
clan. Dès cette époque donc, je me suis opposée à mon mari…
110
Voilà pourquoi je ne veux pas revoir Bienvenu. Qu’il demande
le divorce si cela lui chante. Je serai libre. Sinon, je le suis
quand même….ma décision de ne plus vivre avec cet homme
avait déjà été arrêtée… (pp.191-193).
Son séjour en Belgique, en Europe mais principalement l’éducation
qu’elle a eue à l’Université Populaire, à l’Ecole Universelle, et dans tous les
autres lieux d’apprentissage, de discussions, et de prise de conscience, ont facilité
et précipité ce processus de révolte. Le fait de quitter son mari est, pour nous, une
option fuyarde, mais constitue, face à l’intransigeance de Bienvenu, un
redressement ou une révolte contre les conditions misérables dans lesquelles elle
vit, sa libération de la domination de son époux et marque le début du changement
qu’elle envisage apporter dans le domaine de la vie conjugale des couples dans la
société africaine.
A cet égard, nous pensons que la narration conseille à tous opprimés qui
veulent se libérer d’une domination, le processus de révolte de la femme dominée
dans La Nouvelle Romance. Cette dernière consiste à sensibiliser, informer, ou
éduquer autant de gens que possible pour qu’ils subissent une transformation
idéologique et au niveau de la connaissance afin de pouvoir prendre leur destin
dans leur propre main. Pour ce faire, il faut fréquenter certains des lieux que la
femme dominée a fréquentés dans le processus de sa révolte et libération, surtout
les institutions scolaires ou les centres d’apprentissage pour s’armer de la
connaissance. Nous pensons que cette connaissance est l’outil ou l’arme la plus
111
importante dans une lutte libératrice et constitue la première et la plus importante
étape d’une révolte ou d’une révolution.
Conclusion partielle
Retenons que Lopes ménage dans La Nouvelle Romance, un espace
bipolaire, espace de domination et espace de désenchantement, auquel s’ajoute un
troisième, l’espace de révolte et de liberté, qui a pour but de permettre une
réorganisation du système pour servir l’intérêt de tout.
Le premier type, l’espace de domination, est un monde dans lequel abonde
luxe, confort, privilège, liberté, attraction, mais d’où jaillissent ou débusquent
l’insensibilité, l’individualisme, la discrimination, l’ethnocentrisme, la
phallocratie, la torture, l’injustice et d’autres phénomènes corrupteurs qui
évoquent l’abus du pouvoir et la dévalorisation des valeurs dans une société
indépendante.
L’espace de désenchantement par contre, est un univers qui déborde
d’insalubrité, de manque d’infrastructure, de famine, de chômage, d’insécurité, de
souffrance, de corvée, de mépris et de misère qui reflète la déception du peuple et
de la femme d’un système de colonisation interne dans lequel ils se trouvent.
Le dernier, l’espace de révolte et de liberté qui renferme des lieux de prise
de conscience, de discussions et surtout d’apprentissage ou d’éducation, permet à
la partie marginalisée et asservie d’acquérir de la connaissance ou de s’armer des
outils de connaissance pour la meilleure compréhension du système qui l’opprime
afin de pouvoir le critiquer et le restructurer. C’est ainsi que les syndicats, les
112
séminaires, les conférences et notamment l’Université Populaire et l’École
Universelle facilitent l’instruction de la femme dominée, Wali, sa recherche du
travail et sa rupture avec son mari phallocrate. La somme de cette évolution la
mûrit et la positionne pour mieux s’attaquer à son émancipation. Un point très
remarquable sur lequel on peut conclure est que, bien que le narrateur soit
concerné dans cet ouvrage par le souci et le statut de la femme africaine vis-à-vis
de son émancipation, d’où la réorganisation du système conjugal, il nous semble
qu’il veut, par le biais de l’émancipation de la femme, s’adresser au peuple de
suivre l’exemple de celle-ci.
113
CHAPITRE TROIS
CONFRONTATION SPATIALE DU PLEURER-RIRE ET DE LA
NOUVELLE ROMANCE
Introduction
Dans les deux ouvrages de Lopes, les personnages et l’action sont situés
dans un espace englobant qui n’est pas facilement repérable. L’auteur annonce
que le cadre spatial du Pleurer-Rire est « Le Pays », qui se trouve « quelque part,
sur ce continent bien sûr» (p.56). Ce projet ou technique de ne pas donner un
ancrage locatif spécifique à l’espace est renforcé par la représentation de l’univers
spatial dans La Nouvelle Romance où l’action est située dans « une ville » la
capitale d’« un pays » (p.28) quelque part en Afrique après les indépendances.
Cette représentation de l’espace cadre bien avec la tendance de la modification du
roman africain dans les années 70-80 où celui-ci assistait à un renouvellement
esthétique dans la conception de ces éléments. Il s’agissait de représenter la
désillusion amère sur la réalité sociopolitique africaine. Mais en poursuivant cet
hydre qui secoue tout le continent, il faut le faire de manière à brouiller les pistes,
à camoufler son infraction et, ainsi, à contourner la sanction. C’est dans ce
renouvellement esthétique que s’inscrivent Le Pleurer-Rire et La Nouvelle
Romance d’Henri Lopes. L’une des nombreuses caractéristiques de cette tendance
114
est cette dislocation spatiale dont nous avons parlé. Mouralis (1986 : 53),
confirme cette intention:
Cependant, aucun des auteurs… ne produit un message en clair
qui autoriserait le lecteur à établir une identification complète
de l’espace imaginaire représenté dans la fiction et de l’espace
socio-politique correspondant à tel ou tel pays précis. Sur ce
plan, le système d’indices ne peut conduire qu’à la formulation
d’hypothèses.
En présentant ainsi l’espace de ces deux ouvrages, Lopes fait un effort de
ne pas identifier son histoire à aucune nation distincte et de faire de sorte que son
message soit valide pour toute l’Afrique noire désorientée.
A l’intérieur de l’univers romanesque africain des deux romans, nous
identifions plusieurs lieux que nous avons regroupés sous les rubriques d’espace
de domination, de désenchantement et de révolte et leurs sous divisions. Nous
voulons voir comment ces différents espaces, qui s’inscrivent tous dans un
univers disloqué et désarticulé africain de deux différents ouvrages, se
ressemblent et ou diffèrent dans la représentation de la réalité sociopolitique du
continent.
Espaces de domination
Nous trouvons deux types d’espace de domination dans Le Pleurer-Rire
comme dans La Nouvelle Romance à savoir, l’espace de domination socio-
115
politique et l’espace de domination conjugale. Il nous incombe de voir ce que ces
différents types d’espace ont en commun dans les deux romans.
Espaces de domination socio-politique
La disposition du type d’espace socio-politique dans Le Pleurer-Rire est
celle d’un endroit propre, bien aménagé, avec de grands édifices ou gratte-ciel et
des lieux divers qui servent les habitants dans divers domaines (p.57). Des
infrastructures bien développées donnent une image de modernité et de luxe à cet
espace et le présentent comme le pôle d’attraction de la capitale. Cette
présentation se rapproche de celle de La Nouvelle Romance dans la mesure où au
sein de celle-ci, il y a entre autres, des endroits comme « des résidences » (p159),
« des Ministères » (p.51), et « des banques » (p.180) qui sont aussi dotés d’une
architecture soignée et de grand style qui offre une vue impressionnante.
Notons que cet aménagement dans les deux textes est fait pour une
minorité de dirigeants politiques et laisse de côté la masse populaire. C’est ainsi
que cet espace est réservé aux, ou habité par les autorités politiques, les
diplomates et leurs collaborateurs. En évoquant cet espace dans ces romans, les
textes veulent mettre à nu et dénoncer cet état de balkanisation injuste qui
caractérise la société africaine d’après les indépendances. Pire, si ces mêmes
espaces ont été aménagés, pendant la colonisation, avec les ressources de l’État,
pour une minorité d’autorités coloniales aux dépens de la grande majorité du
peuple colonisé, nous assistons donc à un dérapage des projets nationalistes du
116
recouvrement de cet espace, qui continue à être maintenu pour les nouveaux
dirigeants qui se sont simplement substitués aux colons.
L’un des lieux dans ces espaces dominants sociopolitiques est le palais
présidentiel. Dans Le Pleurer-Rire et dans La Nouvelle Romance, les palais
présidentiels, occupés par le chef de l’État, se distinguent par son luxe, son
confort aisé, son attraction. Cependant, la présence dans leur enceinte et alentour
d’un grand nombre d’agents des forces de l’ordre ou sentinelles armés leur donne
une allure d’un lieu bien protégé mais qui fait trembler ou frémir les citoyens. Ce
phénomène suggère que les deux chefs d’État fondent leur pouvoir sur les forces
armées ; ce qui implique l’établissement d’un régime d’oppression, de domination
et d’abus de pouvoir.
Alors que ces aspects oppressifs, de domination et d’abus de pouvoir se
montre dans La Nouvelle Romance qu’à travers la présence des forces de sécurité
au palais, cette dimension prépondérante se voit aussi dans Le Pleurer-Rire, à
travers la disposition du palais comme tour de garde sur les autres bâtiments de la
ville, et la mise en place des équipements technologiques de surveillance. Ces
aspects du palais qui désignent respectivement son image imposante aussi bien
que répressive et l’excès de son système de protection, confirment l’abus de
pouvoir de son occupant, le chef de l’État. Cet abus se voit également à travers
l’usage du palais par ce dernier comme un univers carcéral ou une scène de
torture de ses adversaires politiques (p.47), et comme un point de convergence des
forces occultes pour sa fortification (p.297). En somme, en évoquant l’un ou
l’autre aspect du palais présidentiel qui le confirme comme symbole de
117
domination et d’abus de pouvoir dans les deux ouvrages, les textes dénoncent les
chefs d’États africains de la période post-coloniale qui assujettissent leurs
peuples.
Le phénomène de tribalisation du pouvoir politique qui se déroule dans cet
espace des deux textes est une autre justification de la dénonciation des chefs
d’État africains. Dans Le Pleurer-Rire, ce sont seulement les hauts fonctionnaires
ou membres bien placés du groupe ethnique du chef de l’État et ceux qui lui sont
apparentés qui « franchissent les grilles du palais » (p.44) et jouissent de la plus
grande partie du « gâteau national ». C’est presque la même manifestation qui se
déploie dans La Nouvelle Romance où le cabinet présidentiel, les Ministères et les
Ambassades sont bourrés de membres du groupe ethnique du président (p.57).
Les injures : « à bas les montagnards » (p.10) que profèrent les côtiers dans La
Nouvelle Romance, et « sale Djatékoué » (p.297) dans Le Pleurer-Rire,
confirment la discrimination, l’ethnocentrisme et l’égocentrisme qui affligent la
société africaine post-coloniale et minent l’union et les fondements de la visée
nationaliste des Etats africains post-indépendances.
Dans Le Pleurer-Rire, les lieux de rencontre entre les autorités politiques
et le peuple, la place Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé (p.207) par
exemple, fonctionnent comme des endroits de fascination sur la masse populaire
où ces premiers cherchent à faire de la démagogie, à montrer leur pouvoir, à
fasciner et à endoctriner le peuple en faisant des promesses qu’ils ne peuvent pas
tenir. Dans La Nouvelle Romance, le narrateur conçoit la place de l’indépendance
(p.43) à cette même fin, et ajoute le Démocratique (p.31), un restaurant/bar où
118
certains membres du bas-peuple viennent solliciter des faveurs des autorités
politiques. Ainsi, ce lieu fonctionne surtout comme un endroit où les membres du
gouvernement viennent avec des parents, des amis et particulièrement des femmes
pour dissiper les fonds publics. Il se trouve que le désenchantement du peuple
africain dérive des promesses non-tenues, faites au peuple pendant la lutte pour
les indépendances par les leaders politiques, et qui sont refaites à ces lieux de
rencontre, la corruption de ces mêmes leaders qui plongent le peuple dans
l’indigence et les obligent à quémander. C’est ainsi que les narrations veulent que
ces lieux de rencontre et tous les autres lieux relatifs aux espaces de domination
socio-politique dont nous parlons dans les deux textes s’accordent pour
condamner l’abus du pouvoir et le comportement antipatriotique des dirigeants
africains, tout en soulignant l’échec des indépendances africaines.
Espaces de domination conjugale
La conception de ce lieu dans les deux textes a pour but de dénoncer, tout
d’abord, le comportement d’irresponsabilité et d’insensibilité de l’homme ou
l’époux en tant que chef de famille, et par la suite, l’institution matrimoniale dans
la société africaine.
Pour ce type d’espace, il s’agit surtout dans Le Pleurer-Rire des lieux
conçus pour les époux comme le maître d’hôtel, les intellectuels, et même le chef
suprême de l’État, pour des activités érotiques, d’infidélité et d’adultère. Il faut
mentionner dans cette catégorie par exemple la chambre de Soukali (p.20), la
chambre de Ma Mireille au palais présidentiel (p.108), la maison de Cécile, la
119
chambre du chef de l’État au palais (p.170) et sa résidence de campagne (p.209)
qui constituent largement des lieux érotiques et d’infidélité. Ces endroits où les
époux trompent leurs épouses et vice versa montrent la profanation des domiciles
conjugaux et la détérioration des mœurs dans la société africaine post-
indépendance.
Le démocratique (p.29), la garçonnière de Bienvenu (p.33), et Hilton-
Hôtel (p. 107) entre autres dans La Nouvelle Romance, sont des lieux qui jouent
les mêmes rôles que ceux dont nous venons de parler. Mais dans ce deuxième
ouvrage, le narrateur va au-delà des lieux érotiques pour évoquer d’autres
dimensions de cet espace de domination conjugale. Par conséquent, le salon
devient pour l’époux un lieu de repos et de palabre. Il dénonce du coup, le fait
d’avoir la liberté et le privilège de visiter certains lieux avec d’autres femmes, et
le fait que la maison conjugal devient un lieu où l’époux porte la main sur
l’épouse.
Il se dégage, à travers les activités dans ces endroits, un grand mépris pour
la femme, l’épouse. La narration dénonce l’injustice dont elle est victime, face
aux abus de ses droits par l’homme. Bien que ces autres lieux dans La Nouvelle
Romance apportent un rajout significatif à notre analyse, tous les lieux au sein de
cet espace dans les deux textes s’accordent pour mettre en question le concept du
couple configuré en faveur de l’homme. À travers l’évocation de ces lieux dans
les deux textes, les narrateurs s’accordent pour sanctionner le comportement de
l’homme dans le ménage et le libertinage favori qui gangrène le foyer, la société
et la nation jusqu’au sommet de l’État.
120
Espace de domination socio-politique et espace de domination conjugale
Les deux textes corpus, nous l’avons déjà remarqué, se préoccupent
principalement de deux différents phénomènes. La préoccupation majeure du
Pleurer-Rire est l’exercice illimité du pouvoir politique par les nouveaux régimes
dictatoriaux des Etats africains alors que La Nouvelle Romance est dominé par les
problèmes conjugaux auxquels fait face la femme. Ainsi, le constat que nous
faisons est que dans Le Pleurer-Rire, c’est l’espace socio-politique qui chapeaute
l’espace conjugal et ce dernier l’emporte sur l’espace socio-politique dans La
Nouvelle Romance. Il nous est donc nécessaire de mettre les deux types d’espace
côte à côte afin de voir le discours qui s’en dégage.
Rappelons pour commencer que les toutes premières caractéristiques de
l’espace de domination socio-politique sont celles de luxe, de confort,
d’abondance et d’aisance. Nous retrouvons ces traits principalement dans les
grands édifices, dans les bureaux, dans les résidences…. Les lieux au sein de
l’espace de domination conjugale se distinguent aussi par ces traits de confort, de
luxe et de bonheur. Le confort et le luxe du bureau d’un Directeur Général (La
Nouvelle Romance : 38) et de la résidence d’un diplomate (Ibid. : 159) se
rapprochent de ceux du salon de Bienvenu (Ibid. :158) du Démocratique
(Ibid. :29) et de l’ Hilton-Hôtel (Ibid. : 107).
Il est évident que les autorités politiques et l’époux se choisissent une
place de bonheur dans leurs espaces respectifs et jouissent des ressources que
génèrent ces espaces aux dépens du peuple et de la femme respectivement. Cette
remarque tient aussi pour le chef de l’État (Pleurer-Rire) qui, à part les différents
121
lieux de son palais, se fait construire une paillote circulaire où il reçoit et discute
avec ses invités, se repose (p.141), et le hangar que s’est choisi l’homme pour le
jeu, le palabre, et la relaxation (Nouvelle Romance : 15).
C’est ainsi que, comme l’image imposante du palais présidentiel et de son
occupant sur les autres bâtiments et le peuple, le monde conjugal supérieur de
l’époux s’impose sur celui inférieur de la femme. Cette image d’imposition ou de
domination se reflète à travers le désir du président dans Le Pleurer-Rire d’un
côté, et de l’époux dans La Nouvelle Romance de l’autre, d’assujettir le peuple et
la femme respectivement, d’où la proclamation paternaliste du président: « Moi,
je suis papa. Vous vous êtes mes enfants. Tous les citoyens sont mes enfants »
(p.100) et de l’époux : « Je veux une femme à moi, qui m’appartienne entièrement
et qui reste à la maison pour s’en occuper (…). L’homme doit toujours dominer
(p.16). Nous pouvons dire que cette comparaison faite nous permet de voir la
nature répressive de la société africaine, du foyer jusqu’à l’État, afin d’évoquer
l’effondrement des institutions africaines post-coloniales.
La nature répressive de l’espace de domination se renforce surtout par
certains traitements scandaleux auxquels les citoyens et la femme sont soumis par
leur bourreau respectif au palais et au foyer. Dans Le Pleurer-Rire, le palais est un
endroit où le président fait usage de la violence. En conséquence, il torture les
citoyens qui n’épousent pas ses idéologies. C’est le cas de Yabaka, à qui il
impose toutes sortes d’assauts honteux et dans la bouche duquel il finit par uriner
(p.299). Ce traitement est en parallèle avec ce qui se déroule au foyer où l’homme
soumet la femme de temps en temps à une bastonnade sévère. Ces deux endroits
122
font figure d’univers pénitentiaire et deviennent un milieu d’abus des droits
humains. Ce parallélisme nous permet de mettre en relief l’abus du pouvoir qui
caractérise les institutions africaines et met en question les indépendances
africaines.
La tribalisation ou la discrimination caractérisant l’exercice du pouvoir
politique où c’est seulement ceux qui sont apparentés au chef de l’État qui sont
admis au palais et jouissent plus des ressources de l’État ou sont nommés hauts
fonctionnaires de l’État, se rapproche du phénomène de discrimination au sein du
foyer où la femme est écartée du salon ou du cercle des hommes avec ces propos
que « les femmes ne sont pas de la même espèce que les hommes » (p.20). Dans
La Nouvelle Romance par exemple, aucune femme ou épouse n’est admise sous le
hangar dans le cercle de jeu et de palabre des hommes (p.14), et il est également
refusé à Wali de rester au salon et discuter avec les hommes (p.16). Pire,
Bienvenu, le mari, ne sort plus avec Wali, son épouse, il allait se promener avec
ses amis dans les bars, restaurant, hôtels... et la laissait recluse, enfermée dans sa
chambre (p.17). La discrimination dans le cercle politique que nous comparons à
celle au foyer révèle l’inégalité et l’anarchie qui caractérisent la société africaine
manichéiste post-indépendante où l’intérêt d’une partie est servi aux dépens d’une
autre.
Nous trouvons aussi que les espaces de domination socio-politique et
conjugale se caractérisent par des faits clandestins. Dans le cercle politique, cette
clandestinité s’explique tout d’abord au cours de l’investiture coutumière du
président qui s’est faite nuitamment dans une ambiance ténébreuse au palais où
123
les participants cachaient de manière honteuse les morceaux de viande (p.49). Cet
événement est semblable à la précaution prise par les hommes mariés et leurs
maîtresses complices dans les actes d’infidélité et d’adultère. La précaution
s’explique par l’éloignement ou l’isolement du lieu d’infidélité de la ville
(Nouvelle Romance : 33) ou l’obscurité dans laquelle se déroule l’acte (Pleurer-
Rire : 20). Le comportement des participants à la cérémonie d’investiture au
palais (Ibid. : 44) reflète le détournement des fonds publics, la corruption et la
manière louche dont ils gèrent l’économie du Pays. La peinture de ces lieux dans
les textes a pour but de nous révéler les mœurs corruptrices et la pourriture qui
gangrènent les hauts échelons de la société. Ceci trouve sa confirmation dans
l’acte d’immoralité et de détérioration des mœurs qui se déploie au sein du
ménage.
En somme, il ressort de l’analyse des deux mondes parallèles un usage
excessif du privilège, du droit, de la liberté ou bien du pouvoir mis à la disposition
des dirigeants dans la société. La mégalomanie des autorités politiques, surtout du
chef de l’État, qui s’étale dans l’espace de domination socio-politique, le mène à
l’accumulation immodérée de tous les pouvoirs, politiques et occultes. Ce cumul
abusif explique la cruauté, la torture, la férocité, la liberticide qui marquent la
gestion politique sanguinaire et despotique caractérisant la gouvernance en
Afrique au lendemain des indépendances politiques. Les activités qui se déroulent
au palais présidentiel et dans l’espace socio-politique au détriment du peuple sont
assez révélatrices de la décadence morale nuisible aux désirs émancipateurs des
peuples opprimés, en quête perpétuelle d’une véritable indépendance. Au sein du
124
ménage, la même folie de supériorité de l’époux, qui dérive des conceptions
traditionnelles, le pousse à imposer son hégémonie à la femme à travers des
comportements de débauche, d’hypersexualité, de libertinage, de torture,
d’insensibilité et de manque d'humanisme porté à son comble. Le rapprochement
de l’espace de domination conjugale à son homologue socio-politique nous
indique la volonté des deux textes de dire et de stigmatiser des faits sociaux et
politiques qui ont pris des proportions gigantesques et qui ont des conséquences
directes sur la gestion politique et économique des États de l’Afrique noire au
lendemain des indépendances.
Espaces de désenchantement
Le comportement dévergondé des occupants des espaces de domination
est nuisible aux occupants des espaces de désenchantement. Nous pouvons parler
de deux types d’espace de désenchantement dans les deux ouvrages : le type
sociopolitique et le type conjugal. Il vaut la peine de comparer ces deux mondes
afin de voir surtout en quoi ils se ressemblent et servent le propos des textes.
Espaces de désenchantement socio-politique
Bien que ce type d’espace dans Le Pleurer-Rire jouisse d’une description
plus élaborée que celui dans La Nouvelle Romance, les deux se ressemblent
presque dans tous les domaines. Dans Le Pleurer-Rire, c’est le quartier populaire,
Moundié, qui représente largement cet espace et la narration nous informe que
« Moundié est un prototype des quartiers populaires en Afrique tels notre
125
Adjame, notre Treichville, notre Potopoto, notre Casbah ou notre Médina »
(p.55). Le narrateur dépasse les limites d’un quartier populaire en Afrique dans La
Nouvelle Romance pour nous peindre l’image de l’Afrique elle-même (p.93).
Nous pouvons nous permettre de dire que l’intention du narrateur est de présenter,
à travers la peinture d’un quartier populaire, une description diaprée
d’africanismes rieurs où tout colle à la miséreuse réalité politique africaine.
Ainsi, les lieux au sein de ces deux mondes reflètent cette réalité
malheureuse. Les deux espaces de désenchantement, habités par le bas peuple, le
peuple marginalisé ou même oublié, sont caractérisés par l’insalubrité, la
pauvreté, la famine, l’insécurité, la souffrance, le chômage, la laideur, le manque
d’intervalle, d’infrastructure, et d’organisation. Au fait, c’est comme un monde
crasseux et abandonné où les habitants vivent dans une claustration défavorable et
misérable. Ces caractéristiques défavorables qu’affichent ces deux mondes,
portent atteinte aux indépendances africaines qui ont laissé les Africains sur leur
faim et leurs aspirations jamais assouvies. En ménageant un espace de
désenchantement dans Le Pleurer-Rire qui débouche sur la misère du continent
dans La Nouvelle Romance, l’auteur reprend à son compte cette triste réalité qui
reflète les pessimismes les plus irréductibles du continent. A cet égard, Ngandu
(1986 :77) affirme que:
Si Lomé ressemble tant à Yaoundé, c’est parce que ce sont les
mêmes nègres et la même malédiction. Les commentateurs
nationaux se disputent d’ailleurs le hit-parade de la
catastrophe : « Il n’y a pas pire que la misère du Mali. » « Non,
126
en la matière, la Centre-Afrique bat tous les records ! »
« Absolument pas, Kinshasa détient le monopole de
l’abomination ». « Le Cameroun alors, c’est hors-concours !
L’identité africaine dans ce cas, se donne comme un moyen
terme à des signes et à des symboliques démultipliées…
Eu égard à ces conditions malheureuses qui englobent non seulement un
État mais tout le continent africain, beaucoup de Noirs fuient le continent pour la
métropole et « préfèrent les injures de Blancs aux difficultés matérielles de leur
pays » (La Nouvelle Romance : 115). Il résulte donc des citations et analyses que
nous faisons que, si après la colonisation le peuple continue à être cloîtré dans cet
espace défavorable ou misérable à cause de la mauvaise gestion du pays par les
nouveaux dirigeants noirs, et que les Africains préfèrent séjourner en Métropole et
tolérer les injures des Blancs à la dignité africaine plutôt que de supporter la
misère du continent Africain, c’est bien évident que les indépendances des pays
africains n’ont pas atteint leurs buts. Elles ont failli. C’est ainsi que se renforce
l’échec des indépendances de l’Afrique.
Il faut ajouter que l’échec des indépendances se renforce aussi par la
condamnation du peuple aux lieux de travail comme « les chantiers de
construction » (p.81), « les routes », et « les plantations » (p.218) dans Le
Pleurer-Rire pour le bénéfice et l’intérêt d’une poignée d’hommes politiques qui
habitent l’espace de domination. Bien que La Nouvelle Romance n’évoque pas
ces lieux de travail, elle rejoint le premier ouvrage dans la présentation des lieux
de punition, d’incarcération et d’exécution, à savoir la prison et la place
127
d’exécution. Alors que cet ouvrage parle de comment les Noirs ont été
emprisonnés et parfois exécutés par les autorités coloniales pendant la période
coloniale (p.29), Le Pleurer-Rire nous rappelle la condamnation, la détention, et
l’exécution des citoyens en ces lieux comme la prison de Bangura (p.62) et le
Mont Cameroun (p.302) après les indépendances pour délit d’opinion. Il faut
conclure que rien n’a changé pour l’usage fait de ces lieux pour les citoyens avant
et après les indépendances. C’est ainsi que dans l’un ou l’autre roman, ces lieux
s’accordent pour stigmatiser l’abus de pouvoir des nouveaux régimes dictatoriaux
et critiquer les indépendances.
Finissons cette partie en déclarant qu’en dépit de la misère dans laquelle
croupie ces espaces de désenchantement et ses habitants, on trouve au sein de ces
espaces des lieux où le peuple danse et chante (Le Pleurer-Rire : 56) ou fait de la
musique pour se distraire, pour séduire une femme (La Nouvelle Romance : 48).
Ce comportement d’insouciance chez le peuple, si c’est par ignorance ou naïveté,
ou même de désespérance à leur condition pitoyable, est condamné par les textes,
qui semblent lancer un appel au peuple de se réveiller et chercher plutôt une
solution à leurs maux.
Espace de désenchantement socio-politique et espace de désenchantement
conjugal
Il nous est nécessaire à ce stade, comme pour l’espace de domination, de
confronter l’espace de désenchantement socio-politique à l’espace de
128
désenchantement conjugal afin de déceler le lien qui existe entre ces deux mondes
par rapport au discours qui se dégage des deux textes.
Nonobstant le fait que les deux espaces de désenchantement s’inscrivent
au même enseigne de misère, c’est surtout le type socio-politique qui se distingue
par la crasse, la laideur et les structures mal organisées. Pour ces deux types, la
misère se situe au niveau de l’oppression, de la souffrance, de l’abandon, de la
réclusion ou de l’isolement, de la séquestration, et du mépris entre autres, qui
marquent ces espaces. En plus, à cause de ces conditions déplorables, les deux
groupes dominés qui occupent ces espaces, le bas peuple d’un côté et la femme de
l’autre, éprouvent un complexe d’infériorité face à ceux qui demeurent dans leurs
espaces de domination respectifs.
Nous avons constaté que l’espace de désenchantement socio-politique,
tout comme ses habitants, le bas peuple, se présente comme abandonné,
marginalisé ou oublié à cause du manque de développement et d’infrastructure.
« L’indifférence du père dans un milieu ou royaume ténébreux » (La Nouvelle
Romance : 11) et « La grande solitude d’un espace endormi » (ibid: 93), justifient
cette image d’exclusion, phénomène caractéristique dans le ménage où l’épouse
est laissée recluse au domicile conjugal par son mari (p.17), ou s’enferme dans sa
chambre si celui-ci la traite de bonne à rien (p.47). Cette confrontation des deux
espaces permet à quiconque de voir que, le bas peuple, tout comme la femme au
foyer, occupe une place secondaire ou est relégué au second plan dans l’économie
du pays.
129
L’étude de l’espace de désenchantement socio-politique révèle aussi qu’on
y trouve des lieux de travail, de labeur ou de labour qui sont semblables à ceux
dans l’espace de désenchantement conjugal. Selon la narration dans Le Pleurer-
Rire, on trouve souvent le bas peuple sur les plantations, sur les sites des grands
travaux de la ville (p.218), sur des chantiers comme celui de « La cité du premier
Avril » (p.81), et d’autres lieux de travail. Notons que ces travailleurs ne sont pas
récompensés, et que ces projets sont presque tous dans l’intérêt et pour le bénéfice
des autorités politiques. C’est à ce niveau que se situe le phénomène
d’exploitation, d’abus, ou d’escroquerie du labeur du bas peuple que le texte
cherche à dénoncer.
C’est un phénomène pareil qui se déroule au sein du foyer dans La
Nouvelle Romance où la chambre, la cuisine, la cour (p16), et le champ (p.15),
constituent ces lieux de travail. Ceci implique que les hommes laissent les travaux
champêtres et les travaux domestiques aux femmes. Pourtant, en fin de compte, ce
sont les hommes qui jouissent le plus du fruit des labeurs de celles-ci:
Aux champs, les femmes du village avaient les reins courbés
toute la journée. Binant, sarclant, elles arrosaient de leur sueur
la terre rouge d’où germerait, ce qu’elles auraient encore à
traiter, seules, avant de le préparer en repas… (p.15)
Ces propos trouvent écho dans cette affirmation de Chiziane (2006:42):
Des mythes qui rapprochent les filles du travail domestique et
qui écartent les hommes du pilon, du feu et de la cuisine pour
leur éviter d’attraper des maladies sexuelles, comme la stérilité
130
ou l’impuissance. Des habitudes alimentaires qui obligent les
femmes à servir les meilleurs morceaux de viande à leurs
maris, et à ne garder pour elles que les os, les pattes, les ailes et
le cou.
Il s’avère donc que pour la femme, et pour le bas peuple, les activités qui
se déroulent en ces lieux de travail sont faites à leurs détriments. Ces activités
servent plutôt l’intérêt des hommes et des autorités politiques. L’évocation de ces
lieux de travail semble nous révéler comment le peuple est asservi comme la
femme. Cet asservissement s’aggrave d’ailleurs par le paternalisme et la
démagogie du président (Le Pleurer-Rire : 80) et la phallocratie de l’homme
(Nouvelle Romance : 16). À la base de ces analyses, nous pouvons nous permettre
de conclure que la gent féminine et le peuple souffrent le même sort à travers
l’occupation des espaces qui partagent presque les mêmes caractéristiques. Ce
sort malheureux que subissent toujours la masse populaire après les
indépendances et la femme après le mariage, explique la faillite des institutions
africaines, voire des indépendances et du mariage.
Cet échec se renforce davantage par l’usage de correction et
d’incarcération que servent ces espaces. Dans Le Pleurer-Rire, « la prison de
Bangura » (p.62), et « le mont Cameroun » (p.302), servent à punir les citoyens
ou adversaires politiques en les emprisonnant ou exécutant, comme dans le cas de
Yabaka. Au foyer, dans La Nouvelle Romance, la femme se trouve pris dans un
filet où elle éprouve des difficultés de s’en sortir (p.16). En plus, c’est au domicile
conjugal qu’elle subit des bastonnades de son mari (p.138). C’est dans cette
131
mesure que le foyer conjugal, qui sert de prison et de lieu de correction de la
femme, s’assimile en quelque sorte à l’espace de désenchantement socio-
politique.
C’est d’ailleurs pour la souffrance qui caractérise leur espace respectif que
le peuple et la femme éprouvent une déception. Pour le peuple, la déception
dérive du fait qu’il lui a été promis une vie meilleure après les indépendances
quand les Noirs vont prendre la relève de la gestion du pouvoir. Par contre, après
les indépendances, « la vie restait la même…rien n’a changé » (p.61). C’était
toujours la même misère et même pire que pendant la période coloniale, car ceux
qui gouvernent maintenant sont leurs « propres frères ». Ce non changement de
situation est bien capté dans une déclaration faite par Ngugi (1972 : XVI) en ces
mots:
There has been no basic land reform; the settler owning 600
acres of land is replaced by a single African owning the same
600 acres. There has been no change in the structure and nature
of ownership of various companies, banks and industries; two
or three European directors go away to be replaced by two or
three indigenous directors – the companies remain foreign-
owned…
Or, avant l’arrivée du colon en Afrique, la terre était une propriété
commune. Elle appartenait à tous les membres de la communauté. Voici qu’à leur
arrivée et même départ quand les nouvelles autorités politiques ont pris la relève
de la gestion des affaires de leurs territoires, le mode d’appropriation a changé,
132
laissant l’espace autochtone (les terres, les moyens de production...) à une poignée
de gens qui le monopolisent et rendent la vie misérable à la grande majorité de la
population. C’est ainsi que l’abandon du peuple dans la souffrance, la pauvreté, la
misère, dans les bidonvilles, et la manière dont il est opprimé, méprisé, réprimé et
assujetti par le nouveau régime constitue une grande déception. C’est la même
déception qui définit la condition dans laquelle vit la femme au foyer dans La
Nouvelle Romance. Comme le peuple, elle avait cru que le mariage l’apporterait
du bonheur, de la liberté et améliorerait sa vie. Par contre « la vie maritale est
plutôt décevante comme elle est devenue une esclave domestique» (p.16). Sa
grande déception provient surtout du fait que c’est son mari qui prétend l’aimer,
qui la méprise, la maltraite, la réprime et l’opprime en la condamnant aux travaux,
à la souffrance, à la séquestration, voire à une vie misérable.
Comme le mariage qui a aggravé la souffrance de la femme plutôt que de
l’alléger, l’indépendance et la politique du Pays n’ont pas pu faire sortir la
population de la misère. C’est par ce non-changement de place et donc de
situation pour le peuple et pour la femme que les institutions sociales, politiques,
économiques et culturelles de l’Afrique indépendante sont stigmatisées dans les
deux textes corpus.
L’hostilité de l’espace étouffant et oppressant dans lequel demeure le
peuple et la femme va nécessiter une insurrection ou une révolte de ceux-ci contre
l’agent de leur étouffement, d’où le besoin d’un troisième type d’espace, celui de
révolte.
133
Espace de révolte
La nature, la disposition, l’organisation, voire l’architecture binaire, thèse-
antithèse des espaces dans les deux romans ; les espaces de domination et de
désenchantement, nécessite un troisième, celui de révolte, qui ramène l’ensemble
à un système tripartite. Ce troisième type d’espace est celui qui admet une
réorganisation du système binaire où l’intérêt d’une partie est servi au détriment
de celui de l’autre. C’est alors un espace qui permet la libération ou
l’émancipation de la partie subjuguée. Selon Quincy Adams (1830):
The natural state of mankind… is freedom. The proof is the
length to which a man, woman or child will go to regain it once
taken. He will break loose his chains. He will decimate his
enemies. He will try and try and try, against all odds, against all
prejudices, to get home.
Halter (1994) renchérit:
Je crois profondément qu’à chaque époque, l’humanité a
besoin d’un groupe humain qui a été trop longtemps
marginalisé et qui se révolte, qui veut prendre sa place dans la
société pour faire bouger le monde.
L’une des étapes les plus importantes vers la libération de ce groupe
marginalisé consiste à bouleverser le statu quo établi qui sert l’intérêt de la partie
privilégiée. Dans les deux romans corpus, Le Pleurer-Rire et La Nouvelle
Romance d’Henri Lopes, le sujet marginalisé qui se révolte est le peuple d’un côté
et la femme ou l’épouse de l’autre. L’autorité privilégiée contre laquelle il se
134
révolte est le Président ou les autorités politiques du Pays, d’un côté et l’homme
ou l’époux de l’autre. Notre tâche ici est de confronter une fois encore les deux
espaces de révolte et de voir en quoi ils se ressemblent ou se différencient par
rapport au discours que recèle les textes. Rappelons que comme c’est l’espace
socio-politique qui l’emporte sur le conjugal dans Le Pleurer-Rire et que le revers
tient pour La Nouvelle Romance, la comparaison majeure dont il est question dans
ce domaine est uniquement celle de l’espace de révolte socio-politique dans Le
Pleurer-Rire et du conjugal dans La Nouvelle Romance.
Espace de révolte socio-politique et espace de révolte conjugale
Le texte dans Le Pleurer-Rire fait état d’un nombre de lieux où se
déploient des événements qui marquent les différentes étapes de la révolte dans
cet ouvrage. Ces lieux se définissent comme des lieux de prise de conscience, de
discussion, de refus, de revendication ou de sensibilisation et d’attentat. Le
damuka (p.17) et le domicile du vieux Tiya (p.218) par exemple, sont des lieux où
se tiennent des discussions qui mettent à nu les politiques corruptrices et
despotiques du chef de l’État. Ces lieux remplissent les mêmes rôles que la
maison conjugale (p.16), la Maison Commune (p.43), le domicile d’Awa (p.45) et
des Impanis (p.121) dans La Nouvelle Romance où ont lieu des discussions entre
des femmes et observations qui mènent la femme concernée, Wali, à une prise de
conscience de sa condition de vie et à faire une critique du comportement des
hommes à travers son mari, Bienvenu. Ces premiers lieux de révolte dans les deux
textes s’assemblent alors comme forum pour une critique acerbe de la démagogie,
135
du paternalisme, de la dictature ou de la phallocratie des autorités politiques et de
l’homme, dans l’intérêt de qui fonctionne le statu quo à renverser dans les deux
textes.
Les discussions en ces lieux tendent parfois vers la prise de pouvoir ou le
renversement de ces régimes d’oppression. Au damuka, les participants
s’engagent de temps en temps dans des discussions secrètes de prise de pouvoir
(p.24), comme au domicile d’Awa, où les femmes comptent entrer sur la scène
pour balayer les hommes et jouer la pièce pour de bon (p.66). Nous voyons donc
que dans un même accord, ces milieux politiques et conjugaux révèlent le désir
des groupes marginalisés de défier ce standard partial établi sur lequel fonctionne
la société africaine post-indépendante.
Le camp militaire dans le secteur politique et la maison conjugale
s’inscrivent aussi au même enseigne dans le refus des ordres des autorités et des
activités de riposte contre celles-ci. Le refus du capitaine Yabaka dans les casernes
d’obéir aux ordres du chef de l’État (p.24), se rapproche à l’affrontement de Wali
à son mari (p.137) et à ces injures quand celui-ci la battait (p.138). Par cette
évocation, l’intention des narrateurs serait de révéler le désordre et l’anarchie qui
règnent dans les institutions africaines post-indépendantes et qui met en cause ces
indépendances. Ce faisant, il appelle à une réorganisation de la société.
La révolte dans le secteur politique prend une dimension agressive par son
introduction dans la rue et certains lieux publics. Cette agression et soulèvement
populaire d’un groupe de jeune gens qui prétendent revendiquer certains droits
démocratiques, permettent de sensibiliser le peuple et le délester de son ignorance
136
à travers des tracts qui traitent le chef de l’État de sauvage (p.110). La révolte
conjugale par contre, décide de feinter cette violence de la rue et de suivre plutôt
la piste de l’acquisition de la connaissance. C’est sur cette voie que la révolte dans
les deux domaines se bifurque.
C’est ainsi que, alors que la révolte politique dans Le Pleurer-Rire, sans
préparation et notification, se déplace des lieux de discussion, de critique, et de
revendication pour atteindre son comble, à travers une action violente, sanglante
et meurtrière dans un attentat raté au palais de compagne (p. 142), celle du
domaine conjugal dans La Nouvelle Romance se poursuit au sein des syndicats où
militent les femmes (p.43), dans des séminaires et conférences (p.131) avec
l’intention de s’armer avec des outils de connaissance qui faciliteraient cette
révolte. La recherche de cette connaissance va mener la femme finalement vers
l’Université Populaire (p.129) et l’École Universelle (p. 139), qui sont des lieux
d’apprentissage ou initiatiques. Ces derniers lieux à fonction pédagogique nous
fournissent une preuve qui permet d’admettre que la révolte d’un groupe opprimé
est inséparable de son éducation.
C’est donc faute d’éducation, de connaissance ou de sensibilisation chez le
peuple que le narrateur dans Le Pleurer-Rire, bien qu’il prône la libération de
celui-ci, évoque l’échec de sa révolte, son attentat, pour réprouver la manière
insensée, abêtie, sanglante et sauvage dont elle est faite. Pour la femme par
contre, sa fréquentation des conférences, séminaires, et des institutions scolaires
de formation où elle s’est armée de connaissances, portant entre autres, surtout sur
la science de la société (p. 163), précipite sa transformation, prépare et fait
137
progresser de manière systématique son émancipation. Avec ces lieux
convenablement et stratégiquement conçus pour sa transformation, la femme
s’engage maintenant dans des discussions avec des hommes politiques
intellectuels dans le salon de son mari et réfute les arguments de ceux-ci (p.160),
refuse la séduction des hommes (p.179), affronte son mari (p.137), trouve un
emploi et quitte son mari (p.193), à la différence du peuple qui, bien que nourrit
d’un espoir de liberté dans l’avenir, reste toujours soumis à l’autorité du pouvoir
politique dictatorial.
Il nous semble que la conception de l’espace conjugal dans sa totalité et
l’espace de la révolte conjugale en particulier est faite par exprès. A part son
intention d’évoquer et de stigmatiser les abus, les défauts et les échecs de
l’institution conjugale tout en montrant la voie pour sa restructuration, c’est un
espace qui semblerait servir d’alibi pour atteindre l’espace socio-politique pour
révéler le processus de libération le plus efficace au peuple.
C’est ainsi qu’il est conseillé à la masse populaire ou au peuple, et à tous
les autres groupes subjugués nourrissant l’espoir de liberté, la voie de
l’émancipation de la femme dans La Nouvelle Romance. Bien que inachevée dans
le roman, cette voie consiste à se sensibiliser, à s’informer, à s’éduquer et à subir
une transformation idéologique dans les institutions scolaires ou les centres
d’apprentissage tels que les lieux de discussion, les conférences, les séminaires,
les syndicats, l’Université populaire et l’École Universelle que nous venons de
voir. Nous pensons que cette connaissance est l’outil ou l’arme la plus importante
dans une lutte libératrice et constitue la première et la plus importante étape d’une
138
révolte ou d’une révolution. Nous appuyons cette recommandation avec cette
citation succincte d’Israel (2001 : 17):
“A revolution of fact which demolishes a monarchical courtly
world embedded in tradition, faith, and a social order which
had over many centuries the distribution of land, wealth, office,
and status seems impossible, or exceedingly implausible,
without a prior revolution in ideas—a revolution of the mind—
that had matured and seeped its way through large sections of
society over a long period before the onset of the revolution in
actuality.”
Conclusion partielle
Il découle de notre étude de la confrontation de l’univers romanesque du
Pleurer-Rire et de La Nouvelle Romance que, bien que leur récit principal se situe
dans le domaine politique et familial respectivement, on retrouve des lieux dans
les différents espaces des deux domaines qui se ressemblent. En dépit de certaines
différences structurales, les espaces de domination socio-politique et conjugale
s’accordent pour dénoncer le comportement despotique des autorités politiques et
familiales, la dépréciation de certaines valeurs africaines et les inégalités qui
caractérisent la société africaine où l’intérêt des autorités est servi au détriment du
bonheur des subalternes.
Les lieux de désenchantement socio-politique et conjugal se ressemblent
pour évoquer le désenchantement des Africains et l’affaissement du système ou
139
des institutions africaines après les indépendances. Les lieux de révolte politique
et conjugale confirme cette désillusion à travers l’expression de mécontentement
et de ressentiment des marginalisés contre les autorités dans des lieux de révolte
qui se caractérisent par la prise de conscience, la discussion ou la critique, la
revendication, l’attentat et l’éducation.
En gros, il paraîtrait que chacun des espaces dans ces ouvrages est
composé d’un ensemble de lieux fragmentés ou éparpillés dans les ouvrages de
façon sporadique. Mais en vérité, ils sont véritablement travaillés et manigancés
de manière à s’imbriquer et entrelacés pour aboutir à un tout lézardé afin de
donner libre cours au discours des deux textes.
140
CONCLUSION GENERALE
La vraie compassion, ce n’est pas jeter une pièce à
un mendiant ; c’est comprendre la nécessité de
restructurer l’édifice même qui produit des
mendiants. Martin Luther King Jr (1960) (Site
internet: [Link]
L’espace est le monde dans lequel se déroule l’histoire racontée. C’est
l’inventaire ou l’ensemble des lieux créés par le romancier pour le déplacement
des personnages et le déroulement des actions ou des événements de l’histoire.
Nous sommes parti avec la conviction qu’une étude de l’espace nous permet une
exploitation suffisante des textes choisis. Nous étions aussi convaincu, dès le
départ, que cet élément narratif sert de conduit au discours ou aux thèmes dégagés
par les textes. Notre conviction était que son architecture reflète les maux
politiques, sociaux économiques et culturelles de la société africaine post-
coloniale, d’où l’échec des indépendances et le besoin d’une restructuration. Nous
nous sommes, à la base de cette conviction, donné comme tâche dans cette étude,
d’examiner en quoi la construction de l’espace est significatif à la construction du
récit et au discours que recèlent les textes, en relevant des deux ouvrages, à partir
de l’espace global, trois grands sous-espaces que nous typifions de domination, de
141
désenchantement et de révolte et leurs sous-divisions, tout en examinant les
rapports qu’ils entretiennent et leurs relations avec d’autres éléments du récit.
Le premier chapitre a donc traité ces espaces types dans Le Pleurer-Rire,
suivi du même traitement de l’espace dans La Nouvelle Romance dans le
deuxième chapitre. Le troisième chapitre a assisté à la confrontation de ces types
d’espace dans les deux ouvrages pour établir leurs points de convergence et de
divergence et le discours qui s’en dégage.
Soulignons, au prime abord, que pour montrer que le problème ou
phénomène qu’il soulève concerne presque toute l’Afrique, le romancier décide
de situer son action dans un espace qu’il appelle « Le Pays » et « La Ville » ou
« La Capitale ». Ce faisant, le romancier élargit la validité de son discours pour
une société africaine déboussolée, tout en s’adressant à tous les pays qui
« associent les mêmes chagrins » et partagent les mêmes conditions de vie et les
mêmes espérances.
Il se dégage de l’étude de l’univers romanesque du Pleurer-Rire, une
dichotomie spatiale distincte qui définit la société africaine post-indépendante. Le
Plateau, surnommé quartier des « oncles », qui représente largement le monde de
domination, renferme des lieux, de grands bâtiments, des résidences… de luxe, de
confort, mais plus essentiellement, le Palais présidentiel où se déroule une
pléthore d’activités qui ont tous trait à l’abus de pouvoir. C’est ainsi que l’espace
de domination, le pôle d’attraction, du pouvoir politique, occulte et culturel, se
présente surtout comme un monde répressif et imposant où se déroulent la
discrimination, le tribalisme, la corruption, la barbarie, la torture, la clandestinité,
142
et l’infidélité entre autres comportements qui résultent d’un usage démesuré du
pouvoir politique et culturel. Ce caractère nuisible des occupants de cet espace et
les événements qui s’y déroulent, minent les fondements mêmes de la société
africaine, tout en reflétant le dérapage du projet nationaliste qui met en question la
libération nationale.
L’espace de désenchantement, qui constitue le deuxième clivage et que
représente largement Moundié, est inférieur et en contraste à l’espace de
domination. Réservé à la masse populaire indéfinie et miséreuse, il s’identifie à
l’explosion de population, à des structures mal organisées, au manque
d’infrastructure, de liberté et d’intervalle, à l’insalubrité, à l’inconfort, à la corvée
et au châtiment entre tant d’autres conditions néfastes qui asservissent, répugnent
et repoussent ceux qui vivent là-bas. Nous avons remarqué que le contraste entre
ce monde de la roture et le monde de domination, dépasse une simple
bipolarisation conflictuelle. Elle suggère plutôt la mainmise sur le pouvoir par une
petite minorité mue en autorités politiques au détriment de la masse indéfinie
marginalisée, et met en relief la situation néocoloniale que souffre cette dernière
après les indépendances. Cette situation confirme l’affaissement de la mission
nationaliste et l’échec du principe indépendantiste.
L’effort que fait le peuple de se défaire de l’asservissement, la domination,
la répression, la peine et la misère, engendre un troisième type de sous-espace
nommé ‘l’espace de révolte’. Caractérisé par des lieux de discussions, de
revendications et de soulèvements populaires, de sensibilisation et d’attentats, il
constitue une plateforme pour le peuple d’exprimer son dégoût et mécontentement
143
contre la nouvelle administration étouffante, et de la critiquer pour son défaut et
l’échec des institutions socio-politiques africaines postcoloniales. Des actions
putschs, dont la plus sanglante et meurtrière, organisée sur le lieu d’attentat au
palais de campagne, bien que ratées, ont pour but de congédier le potentat qui
écrase le peuple et de condamner le système défavorable post-colonial.
L’étude faite de l’espace dans La Nouvelle Romance, ouvrage qui porte
principalement sur la condition de la femme au foyer, révèle une ressemblance de
structure spatiale avec celle du Pleurer-Rire. Il s’agit ici aussi, tout d’abord, d’un
univers antithétique, de domination et de désenchantement, auquel s’ajoute un
troisième, celui de révolte, qui permet une réorganisation du système antithétique.
Dans le système spatial antithétique, le type de domination, représenté par
les endroits chics de la ville, les résidences, le palais présidentiel, les ministères,
les hôtels, restaurants et la maison conjugale de Bienvenu, se définit par presque
les mêmes caractéristiques que celui du Pleurer-Rire où la démagogie, la
phallocratie et le débauche auxquels se donnent les autorités politiques, mais
surtout l’homme ou l’époux Bienvenu dans le ménage, disent aussi l’abus du
pouvoir et la dévalorisation des valeurs dans une société indépendante.
Pour l’espace de désenchantement ici, il s’inscrit au même enseigne que
celui du Pleurer-Rire, mais s’étend au-delà d’un quartier populaire d’une ville
africaine pour encadrer toute l’Afrique comme un monde repoussant, et le monde
de la femme au foyer comme espace étouffant et oppressant. Vécues ici aussi par
la masse indéfinie marginalisée, mais surtout par la femme Wali, les conditions
144
malheureuses de cet espace reflètent le désenchantement de ces occupants d’un
système de colonisation interne dans lequel ils se trouvent.
Il se dégage donc clairement de nos analyses que le romancier ménage une
architecture antithétique de l’espace dans les deux ouvrages. De cette présentation
se dessine une ligne topographique reliant deux mondes contrastifs qui coexistent
et parfois se croisent, d’où le conflit qui nourrit la narration et fait évoluer
l’intrigue.
Le conflit auquel se prêtent ces deux parties opposées a pour but de
montrer le ressentiment de la partie marginalisée ou opprimée et son désir de se
révolter pour réorganiser le système. C’est ce qui a nécessité un troisième type
d’espace dans La Nouvelle Romance, comme dans Le Pleurer-Rire, intitulé
l’espace de révolte.
Cet espace renferme dans cet ouvrage des lieux tels que la maison
conjugale, la maison commune, le domicile d’Awa et des Impanis, les syndicats,
les séminaires, les conférences, l’École Universelle et l’Université populaire qui
revêtent les mêmes fonctions de prise de conscience, de discussion mais dénudés
de revendication et d’attentat violents, sanglants et meurtriers ; ils ajoutent
essentiellement celle de l’apprentissage ou de l’éducation. Cette dernière fonction
permet à la partie marginalisée et asservie d’acquérir de la connaissance ou de
s’armer des outils de connaissance pour la meilleure compréhension du système
qui l’opprime afin de pouvoir le critiquer et le restructurer. C’est ainsi que les
syndicats, les séminaires, les conférences et notamment l’Université Populaire et
l’École Universelle facilitent l’instruction de la femme dominée, Wali, sa
145
recherche du travail et sa rupture avec son mari phallocrate. La rupture de la
femme avec son mari, bien qu’une option fuyarde, est le premier fruit de son
éducation et lui sert de jalon significatif dans le processus de son émancipation.
Sur ce, nous pouvons nous permettre de conclure que, bien que inachevée, la
libération de la femme et de tout autre groupe opprimé, est indissociable de son
instruction.
La confirmation de nos hypothèses de départ et la finalité de cette étude de
l’univers romanesque du Pleurer-Rire et de La Nouvelle Romance est que, bien
que le récit principal des deux ouvrages se situe dans le domaine politique et
familial respectivement, on retrouve des lieux au sein des différents espaces et
domaines des deux textes qui se ressemblent. En dépit de certaines différences
structurales, les espaces de domination socio-politique et conjugale, s’accordent
pour châtier le comportement despotique des autorités politiques et familiales, où
le chef de l’État et l’homme se présentent comme des oppresseurs ou bourreaux
de leurs sujets respectifs. Cette réalité reflète la dépréciation de certaines valeurs
africaines et les inégalités qui caractérisent la société africaine où l’intérêt des
autorités est servi au détriment du bonheur des subalternes qui pataugent dans des
conditions pitoyables.
Les lieux de désenchantement socio-politique et conjugal se ressemblent
pour évoquer la déception des Africains après les indépendances et l’écroulement
du système ou des institutions africaines. C’est aussi à travers ces lieux que nous
découvrons que le peuple et la femme souffrent du même sort de dominé dans la
146
société africaine. La femme, faisant presque toujours partie de cette masse
populaire, est doublement asservie.
Les lieux de révolte politique et conjugal réaffirment les déboires de ces
écrasées à travers l’expression du ressentiment qu’ils éprouvent envers les
autorités. Ces lieux de révolte sont marqués pour l’un ou l’autre, par des activités
de prise de conscience, de discussions, de critiques, de revendications, d’actions
putschs et d’éducation de la femme. Cette dernière, qui s’avère plus efficace dans
le processus de révolte, place la femme dominée sur la voie de libération
imminente de la domination masculine. Par ailleurs, avec les actions de
revendications et putschs, la lueur d’espoir libératrice que semble percevoir le
peuple demeure toujours dans un espace onirique ou fantasmagorique. Ceci nous
mène à remarquer que bien que le narrateur dans La Nouvelle Romance soit
concerné dans cet ouvrage par le souci de la femme vis-à-vis de son
émancipation, d’où la réorganisation du système conjugal où elle s’érige elle aussi
en juge, il veut, par le biais du processus qui mène la femme vers son
émancipation, s’adresser au peuple. L’ensemble des espaces conjugaux des deux
textes, notamment l’espace de révolte conjugal, est à notre avis, un alibi pour
atteindre, réveiller, inciter et guider le peuple à la réorganisation du fond en
comble, du système et des institutions africains post-indépendants ratés, pour
l’intérêt de tous.
A faire un examen des univers spatiaux du Pleurer-Rire et de La Nouvelle
Romance, on a l’impression que, malgré les déboires répétés qui marquent
certains aspects de l’histoire de l’Afrique noire et les tragédies que subit son
147
peuple, choses qui se révèlent à travers la nature et disposition des lieux des deux
textes, il faut une réinvention, une renaissance, ou une recréation de ces aspects
ténébreux et tragiques à travers l’éducation, sachant qu’il faut « dépasser l’histoire
pour atteindre l’existentiel ». N’est-ce pas là le sens de la quête inlassable de la
femme pour se frayer son propre chemin identitaire en fréquentant des lieux
cybernétiques et initiatiques ou d’éducation, et que toute l’Afrique doit
suivre pour se constituer, se distinguer et se racheter? Est-ce trop exiger au
continent africain? Non, si nous empruntons la fameuse phrase du roi Christophe
de Césaire (1963: 59) « Il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres ». La
tâche revient donc aux lieux d’instruction ou d’acquisition de connaissance de se
mettre au service de la libération du peuple africain et de toutes personnes
opprimées en dispensant à ceux-ci la connaissance qui leur donnera une meilleure
compréhension de la société et qui permettra la reconstruction, pour le bénéfice de
tous, d’un espace de bonheur.
148
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