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Kudi 2011

Cette thèse examine comment la structure de l'espace dans les romans 'Le Pleurer-Rire' et 'La Nouvelle Romance' d'Henri Lopes reflète les problèmes politiques, sociaux et économiques de la société africaine postcoloniale. Elle identifie des catégories d'espaces, notamment ceux de domination, de désenchantement et de révolte, et souligne l'importance de l'éducation dans la libération des groupes opprimés. L'étude conclut que la représentation spatiale dans ces œuvres illustre l'échec des indépendances et la nécessité de réorganiser la société.

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Kudi 2011

Cette thèse examine comment la structure de l'espace dans les romans 'Le Pleurer-Rire' et 'La Nouvelle Romance' d'Henri Lopes reflète les problèmes politiques, sociaux et économiques de la société africaine postcoloniale. Elle identifie des catégories d'espaces, notamment ceux de domination, de désenchantement et de révolte, et souligne l'importance de l'éducation dans la libération des groupes opprimés. L'étude conclut que la représentation spatiale dans ces œuvres illustre l'échec des indépendances et la nécessité de réorganiser la société.

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UNIVERSITY OF CAPE COAST

L’ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE ET


LA NOUVELLE ROMANCE D’HENRI
LOPES

MICHAEL DODZI KUDI

2011
UNIVERSITY OF CAPE COAST

L’ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE ET

LA NOUVELLE ROMANCE D’HENRI LOPES

BY

MICHAEL DODZI KUDI

THESIS SUBMITTED TO THE DEPARTMENT OF FRENCH, FACULTY

OF ARTS, UNIVERSITY OF CAPE COAST IN PARTIAL FULFILLMENT

OF THE REQUIREMENTS FOR AWARD OF MASTER OF

PHILOSOPHY DEGREE IN FRENCH

MAY, 2011
DECLARATION

Candidate’s Declaration:
I hereby declare that this thesis is the result of my own original research and that no part of it

has been presented for another degree in this university or elsewhere.

Candidate‟ Signature:…………………… Date: ………………………………

Name: MICHAEL DODZI KUDI

Supervisors’ Declaration:

We hereby declare that the preparation and presentation of the thesis were supervised in

accordance with the guidelines on supervision of thesis laid down by the University of Cape

Coast.

Principal Supervisor‟s Signature: …………………… Date……………………..

Name: ATTA G. BRITWUM (PROF)

Co-Supervisor‟ Signature: …………………………. Date……………………..

Name: SYLVESTER PETRUS KRAKUE (PHD)


ABSTRACT
This study, entitled “L’espace dans Le Pleurer-Rire et La Nouvelle Romance d’Henri

Lopes”, looks at how the structure of spatial setting serves the discourse of the two texts. The

antithetic or contrastive structure of the spatial setting, made up of Places of domination,

characterized by power, luxury, infrastructural development, but also torture, repression,

discrimination…, and Places of disenchantment, typified by insalubrious conditions, poverty,

suffering and misery, were studied in the two novels. These two categories of places, respectively

inhabited by a handful of privileged political authorities (especially the Head of State and his
collaborators) and man, on one hand, and the teeming masses and the woman on the other,

enclose events and activities that necessitate the insurrection of the underprivileged group against

the privileged one, thereby creating a third category of places named Places of revolt.

Using the two novels, Le Pleurer-Rire and La Nouvelle Romance, as the source of most of

its data and a structuralist approach in its analysis, the study reveals among other things that, the

spatial organization of the novels, as shown, reflects the political, social, economic and cultural

problems that have bedevilled the postcolonial African society, speaking volumes of the failure

of the independences and the need to reorganize this society. The study concludes that quality

education is an indispensable element in the quest to liberate any oppressed group. This is evident

in the multiplicity of places of learning in the places of revolt.


REMERCIEMENTS
Si nous sommes arrivés jusqu‟ici, c‟est parce que nous nous sommes servis des „„Géants‟‟

comme tremplins. Nous tenons à remercier tout premièrement et très sincèrement notre directeur

de mémoire, le Professeur Atta G. Britwum (qui nous a pris comme fils), et le sous directeur, le

Docteur Sylvester P. Krakue, sans la bonne volonté de qui ce mémoire n‟aurait pu voir le jour.

Malgré leurs nombreuses obligations, ils ont eu le temps de lire et de corriger minutieusement ce

travail. Leurs sagesses, conseils et reproches constructives nous ont été très bénéfiques.

Nous sommes également très reconnaissant au Vice Recteur de l‟Université de Cape


Coast, le Professeur Domwin D. Kuupole, le Professeur Daniel Lawson-Body de l‟Université de

Lomé, et le Docteur Luciano M. Bulber, M. Ofosu Addo-Danquah, le Docteur Edem Kwasi

Bakah, M. Alexander Kwawu, M. Baba Haruna et M. Antoine De-Souza, tous du Département

de Français de l‟Université de Cape Coast, pour, en dépit de leurs charges bien lourdes, avoir soit

accepté de lire et offrir des suggestions et des conseils académiques qui ont amélioré le travail,

soit d‟avoir mis à notre disposition des documents très utiles, et de nous avoir encouragé pendant

les moments difficiles de ce parcours.

Nous n‟oublierons pas de reconnaitre la contribution, l‟effort, l‟amour et les

encouragements de M. Kofi Kodah de Central University College, qui, en dehors de son

programme très chargé, a accepté sans rancune de lire et relire notre travail ; sans oublier les

encouragements de M. Kodzo Tetekpor, aussi de la même institution.

Nous savons gré au Professeur P. K Geraldo de UEW, à Dr. (Mrs.) Alfredina Kuupole de

Institute of Education, UCC, au Dr. Kofi Tsivanyo de DASSE, UCC, pour leurs apports

conceptuels, moraux et des conseils pratiques qui ont facilité notre tâche.

A M. Prosper Nyatuame, M. Antony Nyane, l‟administrateur en chef du Département de

Français, UCC et ses collègues Doris et Gifty, ce sont vos supports qui nous ont amené jusqu‟au

bout.

A mes collègues Aku, Eyra, Paul, Angelinus, Dan, Cosmas, et Sadick, je dis grand merci

et du courage dans vos efforts.


Merci également à M. Stanley Agbadey, Monsieur et Madame E. L. Quartey, Hayford,

Julius, Seth et Conrad, parce que vous avez cru en nous.


Nous remercions finalement les frères „EƲedukͻwo’ : Sefadzi, Doh, Forson, Kodzo

Deikuma, Kofi Ansah, Manaseh, Akͻ Kͻmi, et Selͻm. Si nous sommes arrivé jusqu‟ici, c‟est

grâce à votre présence.

Notre liste ne peut pas être exhaustive, mais avant de partir, nous sommes sincèrement

redevable à toutes personnes de proche et de loin, qui ont contribué de diverses manières à la

réalisation de ce travail.

MERCI
DÉDICACE

A la famille KUDI et DEKU, mon épouse Mawuse et mon fils Elͻm

A Dr E. L. QUARTEY et sa famille, qui ont été de très bons Samaritains

A la mémoire de Rose AMEGBE et de Victoria Abla Xetsa GOVERNOR


TABLE DES MATIERES

DECLARATION ii

ABSTRACT iii

REMERCIEMENTS iv

DÉDICACE vi

INTRODUCTION GÉNÉRALE 1

L’ESPACE EN LITTÉRATURE 1
Vers une définition de l‟espace 5

Problématique 9

Objectifs 10

Hypothèses 11

Justification et délimitation du sujet 12

Cadre conceptuel 12

Étude des travaux antérieurs 16

Méthodologie de la recherche et du travail 19

CHAPITRE UN :
ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE 22

Introduction 22

Espace de domination 24

Espace de domination socio-politique 25

Lieu de domination du président, le palais 27

Autres lieux de domination socio-politique 39

Espace de domination conjugale 42

Espace de désenchantement 46
Espace de désenchantement socio-politique 47

Autres lieux de désenchantement socio-politique 55

Espace de révolte 59

Espace de révolte socio-politique 60

Conclusion partielle 70

CHAPITRE DEUX :
ESPACE DANS LA NOUVELLE ROMANCE 72
Introduction 72

Espace de domination 74

Espace de domination socio-politique 74

Espace de domination conjugale 80

Espace de désenchantement 88

Espace de désenchantement socio-politique 88

Autres lieux de désenchantement socio-politique 91

Espace de désenchantement conjugal 93

Espace de révolte 99

Espace de révolte conjugale 100

Conclusion partielle 112

CHAPITRE TROIS :

CONFRONTATION SPATIALE DU PLEURER-RIRE ET DE


LA NOUVELLE ROMANCE 114

Introduction 114

Espaces de domination 115

Espaces de domination socio-politique 116

Espaces de domination conjugale 119

Espace de domination socio-politique et espace de


domination conjugale 121

Espaces de désenchantement 125

Espaces de désenchantement socio-politique 125

Espace de désenchantement socio-politique et espace de

désenchantement conjugal 128

Espace de révolte 134

Espace de révolte socio-politique et Espace de révolte conjugale 135

Conclusion partielle 139

CONCLUSION GÉNÉRALE 141

RÉFÉRENCES 149
INTRODUCTION GÉNÉRALE

L’ESPACE EN LITTERATURE

Bourneuf et Ouellet (1972) affirment que toute histoire, fictive ou réelle,

implique un espace, et (bien évidemment), toute action a besoin d’être située.

D’ailleurs, la narration d’une histoire nous invite à une interrogation sur là où se

déroule l’action, la façon dont cet espace est susceptible d’être représenté et, ce

qui importe plus, c’est la fin à laquelle cette représentation spatiale est destinée.

C’est la quête des réponses à ces interrogations qui va nous engager dans un

examen du cadre spatial qui nous oriente dans la trajectoire de la narration. Cette

perspective présuppose que l’espace est indispensable à une histoire. Comme le

confirme Raimond (1989 :168):

Tout roman a partie liée avec l’espace. Même si le romancier

ne le décrit pas, l’espace est de toute façon impliqué par le

récit. Une phrase aussi simple que « Pierre s’enfuit » implique

un espace de la fuite de Pierre.

Il se révèle également à travers Goldenstein (1989) que la représentation

de cet espace du roman revêt diverses formes chez différents auteurs, en prenant

en compte certains facteurs, y compris le goût de l’auteur, le courant littéraire,

l’idéologie et la thématique de l’époque du roman. L’espace dans un roman est

donc conçu, comme les autres éléments de la narration, de manière à donner au

1
roman une tonalité distincte, car, sa représentation et les éléments qui le

composent varient en fonction de l’époque dans laquelle il se situe. Selon

Mittérand, Idt, Laufer & Mentcoffe (1975 :139):

Le roman situe action et personnages dans un espace

imaginaire dont la fonction, la nature, l’organisation et les

modes de description sont très divers. Ils varient en fonction de

l’époque… en fonction du genre… et en fonction de la

sensibilité propre de l’auteur…

Cette citation montre que l’espace est peint de manière à satisfaire surtout

le goût et la sensibilité du romancier, et par la suite, servir de conduite au discours

que dégage la narration.

Mittérand et al (ibid) précisent qu’alors que l’analyse traditionnelle

accordait à l’espace le rôle de décor et de l’itinéraire, l’espace contemporain

participe à l’activité narrative, notamment par le jeu de ses relations avec les

diverses composantes du récit. C’est-à-dire que le roman contemporain vise à

saisir l’espace dans sa manifestation systématique et non plus seulement sa valeur

géographique. Ainsi, l’espace rend compte des relations fondamentales qui, pour

un récit donné, s’instaurent entre les divers lieux : positions respectives, formes,

mode de communication, hiérarchie, antagonisme ou complémentarité, fonction

de liaison ou de disjonction, etc. Cette valeur fonctionnelle et relationnelle de

l’espace aide à dégager le propos tenu par la narration.

L’espace a donc, dès les débuts du roman africain, figuré au dégagement

de divers discours : de la condamnation du colonialisme à l’échec des

2
indépendances. Cela présuppose que le roman africain, comme tout autre roman, a

traversé différentes phases et a connu, par la suite, une évolution considérable qui

finit par influer sur le traitement de l’espace et d’autres éléments de la narration

dans ces différentes phases du roman africain.

Il est à préciser que pendant la période coloniale, le traitement de l’espace

dans le roman africain a participé à la dénonciation des frustrations de tous genres

dont les populations africaines étaient victimes. Ainsi, après les indépendances, la

peinture de cet espace va s’orienter à interroger les nouveaux pouvoirs venus à la

faveur des indépendances. Cette nouvelle orientation du roman où la conjoncture

socio-politique sert de référence et où les nouvelles instances du pouvoir sont

dénoncées, va engendrer une modification dans la conception de l’univers

romanesque et de d’autres éléments narratifs tels les personnages, chez certains

romanciers africains, dans une tentative de se mettre à l’abri de l’environnement

hostile de l’époque.

Ainsi, l’espace en tant qu’élément narratif, apparaît le plus souvent

désarticulé. Soit que la topologie renvoie à « une géographie mythique », comme

c’est le cas pour l’imaginaire Katalamanasie qui sert de cadre spatial à La vie et

demie, soit qu’elle télescope et contamine des lieux bien réels comme nous

l’observons dans Le Pleurer-Rire. Nous avons affaire à un espace incertain, en

rapport avec une volonté de flou et de non-dit. Il s’agit d’une spatialité

difficilement repérable. Au fait, il est question dans ces romans de montrer que le

sort de toutes les populations africaines est le même, d’où la description d’un

espace et une situation où les lecteurs de tous pays africains se découvrent. C’est

3
ce type d’espace que nous retrouvons dans les deux romans qui font l’objet de

notre étude.

A partir de ce débroussaillage, nous pouvons affirmer que dans la

littérature africaine, comme dans toute autre littérature, une nouvelle orientation

thématique est susceptible d’entrainer une modification au niveau de la

conception des éléments narratifs comme les personnages, et bien sûr, l’espace.

Ainsi, cette modification dans la conception de ces éléments narratifs se définit

comme une recherche formelle, qui pose les fondements du roman sur un travail

de la forme. Selon Grillet (1965), l’apport du créateur se trouve toujours dans la

forme et dans l’objet de sa recherche. En nous appuyant sur cette affirmation,

nous pensons que le travail pour le romancier africain c’est celui qu’il fait au

niveau de la forme. C’est surtout dans la conception de cette forme que le

discours de la narration est dégagé.

La déclaration ci-dessus nous permet d’affirmer que dans un roman, tout

se tient ; chaque élément dépend de l’autre. La forme et le contenu ne peuvent pas

être séparés ; la première est le véhicule du dernier. Ricardou (1989) renchérit

cette affirmation en précisant que « dans un texte, c’est la narration qui détermine

la fiction, la manière de dire informe ; c’est-à-dire, donne effectivement forme et

simultanément produit ce qui va être formé par elle-même ». En d’autres termes,

c’est à travers la manière dont on construit le récit au niveau des éléments

narratifs comme les personnages, le temps, l’intrigue et bien évidemment

l’espace, que nous saisissons l’histoire qui est racontée dans le roman. Grillet

(1965: 47) abonde dans le même sens en ces termes:

4
C’est toujours dans la forme que réside l’apport spontané du

créateur, en même temps que l’objet de sa recherche. C’est elle

qui constitue l’œuvre d’art, car le vrai contenu de l’œuvre d’art

c’est sa forme.

L’espace, un élément de la forme, est donc indispensable à la construction

d’un récit. Sa disposition indispensable est d’autant plus évidente, qu’il n’existe

pas, à notre connaissance et avec l’appui des théoriciens que nous avons

consultés, tels que Goldenstein (1989) et Raimond (1989), de roman qui n’en

fasse pas usage.

Nous pensons donc que l’étude de l’espace nous permettra de saisir le

discours colporté par la narration. C’est-à-dire que nous cherchons, à travers notre

étude, à savoir en quoi l’espace est significatif au discours des deux romans. Dès

lors, il nous conviendrait de le définir avant de nous lancer dans son étude dans

les deux ouvrages retenus dans le cadre de cette recherche.

Vers une définition de l’espace

Il convient de faire une distinction, dès le départ, entre espace et lieu dans

l’analyse du texte. Selon Goldenstein (1989 : 98), « l’espace c’est l’inventaire des

lieux ». Borgomano (1987 :9), soulignent que « c’est le cadre abstrait, donné

sans fonction précise ; l’ensemble indifférencié sans attribut fonctionnel ».

L’espace est donc une étendue abstraite et englobante au sein de laquelle on

trouve des lieux.

5
Le lieu, par contre, est une étendue déterminée de l’espace qui a une

fonction précise car il est concret. Le lieu est un endroit où s’accomplit une action

précise, et c’est le lieu qui fait vivre ou qui concrétise l’espace littéraire. Nous

entendons alors par espace, le monde du roman, l’univers que crée le romancier

pour le déplacement des personnages et le déroulement des actions. Au sein de cet

espace se trouvent des lieux qui ont des fonctions précises. Kenney (1966 :

38), affirme que « l’espace c’est l’univers visible et invisible dans lequel se

déroulent les événements de l’histoire narrée ». C’est là où se déploient, se

meuvent ou évoluent les personnages de l’histoire.

Parler d’univers visible c’est faire référence aux lieux géographiques.

Comme l’expliquent Bourneuf et Ouellet (1972 : 99):

Le romancier fournit toujours un minimum d’indications

« géographiques », qu’elles soient de simples points de repères

pour lancer l’imagination du lecteur ou des explorations

méthodiques des lieux.

A la base de la citation de ces concepteurs, nous pouvons dire que

l’univers visible fait référence au « point précis où évoluent les personnages ;

maison, appartement, cabine de navire, jusqu’aux espaces plus lointains qui les

enveloppent, remparts d’une ville, ou province, montagnes, déserts, île ou

continent ». C’est l’endroit concret, physique ou géographique où évoluent les

personnages.

Mais les frontières de l’univers visible renferment plus que les lieux

géographiques. Notons, à cet égard que, ce que nous désignons ‘univers visible’

6
n’est pas seulement repérable par les yeux, mais aussi par les autres organes

sensuels comme les organes auditif, olfactif, tactile et gustatif, s’il y a lieu. Cet

univers visible désigne donc, en dehors des lieux géographiques, des lieux non

géographiques ou non concrets, mais des lieux abstraits de l’histoire. Il peut être

culturel, artistique, et professionnel. Selon Raimond (1989 : 165):

L’espace n’est pas seulement vu par les yeux. C’est un milieu

chargé de valeurs qui ne doit rien à l’évocation des formes et

des couleurs. Il s’agit des croyances, mœurs, us et coutumes,

pratiques sociales, qui font partie intégrante de la vie des

personnages.

Mouralis (1986 : 50) confirme ce point de vue de Raimond:

Il s’agit pour ces auteurs de montrer que le cadre géographique,

loin de se réduire à un espace purement physique – thématique

des « terres vierges » - témoigne au contraire d’une incessante

présence humaine, c’est-à-dire, culturelle. Celle-ci apparaît à

travers une multitude de traces ou de marques qui renvoient à

des pratiques sociales, des événements historiques ou des

représentations collectives et que les écrivains se proposent de

repérer.

Nous retenons donc que l’univers visible comprend des lieux physiques ou

géographiques palpables qu’on peut évoquer à partir de certains éléments comme

les objets et les couleurs. Ces lieux renferment aussi des valeurs.

7
L’univers invisible, à son tour, nous fait sortir du monde des vivants. Il

nous renvoie à l’au-delà. A cet égard, Borgomano (1987 : 11), souligne que:

L’espace (africain) est, dans le roman, toujours double, à deux

dimensions, à deux niveaux : l’espace visible des choses est

accompagné d’un autre espace invisible (sauf dans les rêves et

les transes) mais parfaitement concret et beaucoup plus

puissant que le visible.

Ceci nous mène dans la religion, plus précisément dans le monde des

esprits. Nous remarquons que c’est une notion qui pourrait ne pas être d’actualité

aujourd’hui. Toutefois, nous sommes d’accord avec Borgomano que c’est un

monde qu’admet l’Africain. Pour elle, c’est un monde qui peut être beaucoup plus

puissant, et peut avoir beaucoup plus d’importance ou de valeur que le visible.

Ainsi, il est à noter que lorsqu’on parle d’espace en littérature, il ne s’agit

pas seulement d’un inventaire de lieux physiques où se déplacent les

personnages. L’espace littéraire comporte également tout un ensemble d’éléments

(culture, profession, expérience etc.) et même du monde des non-vivants, s’il y a

lieu, qui participent du sens du texte.

Dans la ligne droite du concept de l’univers visible et invisible, se

développe un autre concept d’ « ici » et d’ « ailleurs ». Selon Goldenstein (1989 :

90), « on trouve dans un roman un ‘ici’ et un ‘ailleurs’ ». L’ « ici », ou le lieu

vécu, est le lieu précis où le romancier campe son personnage. L’« ailleurs » fait

référence au lieu évoqué ou rapporté qui se superpose au cadre de l’action. C’est-

à-dire que le personnage ne se trouve pas seulement physiquement engagé dans la

8
réalité d’un espace romanesque où se déroule son existence d’être de papier, il

rêve à d’autres horizons, se revoit ou s’imagine dans d’autres circonstances… Ces

circonstances, qu’elles soient dans l’ ‘ici’ ou dans l’ ‘ailleurs’ sont soit favorables

soit défavorables à ceux qui les vivent et donc présentent des espaces qui les

qualifient.

Les situations favorables ou défavorables peuvent être, d’une part, causées

par des degrés divers d’ouverture de l’espace. Selon Goldenstein (1989 : 89):

La spatialité présente divers degrés d’ouverture. On trouve un

espace limité, fermé, voire étouffant lorsque actions et

personnages ne franchissent pas les limites d’un cadre

déterminé d’emblée. On retrouve aussi un espace ouvert,

illimité qui laisse les héros libres d’aller et venir, voyager et,

pour certains d’entre eux-mêmes vagabonder.

Ainsi, il se révèle à travers cette définition et caractérisation du concept de

l’espace littéraire que quel que soit l’espace peint, visible ou invisible, clos ou

ouvert, réel ou merveilleux, la géographie romanesque repose sur des techniques

d’écriture qui remplissent des fonctions précises. C’est la détermination de ces

fonctions dans les deux ouvrages retenus pour cette recherche qui nous a poussé à

mener cette étude.

Problématique

Nous retenons comme définition de l’espace, le monde ou l’univers visible

et invisible dans lequel se déroule l’histoire narrée. Cet univers ne peut pas être

9
séparé du discours véhiculé par le roman. C’est à la base de cette considération

que nous avons décidé d’explorer ou d’étudier en quoi l’univers des deux romans,

Le Pleurer-Rire et La Nouvelle Romance d’Henri Lopes, sert le discours de leurs

narrations.

Nous nous proposons dans cette étude, de montrer comment la

construction de l’espace dans les deux romans est significative au discours

véhiculé par les deux textes corpus. Il s’agit d’examiner la manière dont le

discours se transmet à travers la représentation de l’espace. Nous relèverons tout

d’abord des deux ouvrages des lieux, que nous caractériserons ensuite en

déterminant les relations qui existent entre ces lieux et d’autres éléments du récit

et entre les lieux eux-mêmes. A la base des résultats que produit cette première

analyse, nous déterminerons ensuite les points de convergence et/ou de

divergence entre la construction des espaces des deux romans et en quoi leurs

dispositions servent le propos de ces ouvrages.

Objectifs

A la base de notre problématique, nous nous donnons les objectifs

suivants :

- Relever d’abord des deux romans, les lieux où se déroule un événement

de l’histoire narrée.

- Caractériser ensuite ces lieux en déterminant leur nature et disposition.

- Enfin, déterminer le rôle que jouent ces lieux dans le contexte des propos

que tiennent les deux ouvrages.

10
Hypothèses

Selon Britwum (1989 : 32), « il n’y a pas…d’histoire innocente (…), il n’y

a pas d’écriture innocente ». C’est-à-dire que chaque récit renferme une

idéologie, et la conception des différents éléments constitutifs du récit aide à

dégager cette idée. Avec ce point de vue comme tremplin, nous proposons les

hypothèses suivantes :

1. L’espace dans les deux romans est conçu de manière à dégager un thème et

à colporter un discours. Son architecture antithétique renferme des lieux

occupés d’un côté par des oppresseurs et de l’autre par des opprimés. Ces

lieux, qui se définissent d’une part par des caractéristiques qui répugnent

et repoussent, et de l’autre par celles qui sont attrayantes, mais aussi

oppressantes, reflètent les maux politiques, sociaux, économiques et

culturels de la société africaine post-coloniale, d’où l’échec des

indépendances et le besoin d’une restructuration.

2. La prolifération des lieux cybernétiques et initiatiques (d’éducation, de

formation et d’information) suggère que la libération de tous groupes

opprimés est inséparable de l’éducation.

Au cours de notre étude dans les pages à suivre, nos analyses seront motivées

et orientées en fonction de la confirmation ou de l’infirmation de ces hypothèses.

11
Justification et délimitation du sujet

Henri Lopes est un écrivain engagé. Sa prise de position progressiste se

voit à travers tous ses ouvrages. Une lecture de ces romans révèle qu’il prend

toujours position du côté des faibles, des opprimés ou des dominés, et les défend

contre l’autorité, le pouvoir dominant, l’oppresseur. Mais parmi ses ouvrages que

nous avons lus, Le Pleurer-Rire et La Nouvelle Romance nous paraissent les plus

représentatifs sur ce sujet. En effet, c’est dans ces deux ouvrages que la défense

de la masse populaire, d’un côté et la femme, en tant que victime du régime

oppressif des leaders politiques et de l’homme, de l’autre reste plus prononcée. Il

nous semble aussi que c’est dans ces deux ouvrages que la construction de

l’espace est la plus significative pour la prononciation de ce discours. C’est pour

cela d’ailleurs que nous les avons choisis pour notre étude.

En plus, nous avons été encouragé de mener une étude de l’espace dans

ces ouvrages parce que nous estimons qu’elle va permettre une exploitation

suffisante de ces textes romanesques. Nous avons fait tous ces choix pour pouvoir

limiter le champ de notre étude afin de mener une étude bien approfondie.

Cadre conceptuel

Nous avons, jusqu’ici, établi les raisons et les objectifs de notre étude qui

consiste à déterminer le rôle que joue l’espace dans la construction du récit des

deux ouvrages. En quoi donc consiste cette étude spatiale? Comment est-elle

menée ? Plusieurs autorités dans le domaine nous proposent certaines approches

12
que nous allons aborder dans ce volet. Goldenstein (1989: 89) nous lance sur le

champ de l’étude en nous instruisant que:

Pour prendre conscience de l’importance fonctionnelle de la

spatialité, il ne sera pas inutile de se poser trois grandes questions :

Où se déroule l’action ? Comment l’espace est-il représenté ?

Pourquoi a-t-il été choisi ainsi de préférence à tout autre ?

Voilà déjà un procédé à suivre dans l’étude de l’espace. Pour répondre à

ces questions dans une tentative d’étudier l’espace, Goldenstein (ibid: 89) lui-

même, affirme que « l’auteur, s’il veut évoquer l’espace dans lequel évoluent ses

personnages, doit nécessairement recourir à la description et, corrélativement,

suspendre pour un temps déterminé le cours du récit ». Autrement dit, l’espace

dans un roman est un espace verbal, un objet raconté, parlé, qu’il faut repérer,

qualifier et décrire. Il s’agit d’évoquer par le moyen du langage, du discours, les

indices et les éléments spatiaux. Car, comme l’observe Goldenstein (1989),

décrire, c’est à la fois et fatalement écrire et choisir. Schmitt et Viala (1982 : 67)

pour leur part, affirment que « la description renseigne sur les états, ainsi que sur

les situations. Elle donne des indications de forme, volume, contenu, composition,

concernant des lieux et des objets…(Bref), elle donne à voir les lieux, les objets

ou personnages ».

Bourneuf et Ouellet (1989 : 123) évoluent dans le même sens en affirmant

qu’ « une description de l’espace révèle donc le degré d’attention que le

romancier accorde au monde et la qualité de cette attention : le regard peut

s’arrêter à l’objet décrit ou il va au-delà ».

13
Il est donc clair que l’étude de l’espace romanesque doit être

nécessairement basée sur la description. Même si l’espace n’est pas décrit, la

description de l’un ou l’autre élément de la narration nous donne une idée ou un

aperçu des caractéristiques de l’espace. C’est-à-dire, au cas où la lexicalisation

des lieux est réduite à un minimum d’informations, l’accent est plutôt mis sur les

personnages qui investissent les lieux : il y a une prise en charge de l’occupation

spatiale. C’est donc dans la description des lieux ou d’un élément ou l’autre qui a

un lien avec l’espace que se repèrent les effets de réalité ou détails de lieux,

décors, formes, portraits ou couleurs qui aident la vraisemblance. C’est aussi à

travers la description que nous saisissons la structure que le romancier donne à

l’espace dans un roman ou l’autre. Souvent l’espace, Schmitt et Viala (1982: 178),

accuse une structure précise dans les romans:

L’étude de la structure… envisage son organisation générale.

La recherche de ses unités et des principes selon lesquels elles

s’organisent est son objet….

C’est-à-dire qu’il est possible de dégager, à travers l’étude de la structure,

des unités dans un texte et les principes selon lesquels ses unités s’organisent; ce

qui donne lieu à un système. Reuters (1996 :55) partage la même vision en

déclarant que « les lieux s’organisent, font système et produisent du sens ».

Bourneuf et Ouellet (1972 : 101) vont plus loin pour dire que:

La lecture d’un dessin tiré d’un roman révèle aussi au sein d’un

espace englobant la présence de lieux divers qui entretiennent

14
entre eux des rapports de symétrie ou de contraste, d’attirance,

de tension ou de répulsion.

Dans Le Pleurer-Rire de Lopes par exemple, la disposition des gratte-ciels

du quartier de Plateau donne une image de dominance par rapport aux maisons

‘tristes’ du quartier de Moundié. C’est aussi à la base de cette dernière affirmation

que Bourneuf et Ouellet (1972) parlent d’ « espace amical et hostile », et

Raimond (1989) d’espace oppressant, d’espace protecteur et d’espace rassurant.

Raimond (ibid) parle aussi de celui de bonheur, de refuge et de l’abri.

Il convient aussi de noter, selon Goldenstein (1989 : 91) que:

l’étude de l’espace ne se limite pas seulement à la simple

indication spatiale. Elle se manifeste aussi et surtout dans les

relations que le texte construit entre ces lieux, entre ces lieux et

personnages et autres éléments narratifs.

Il faut noter que le rapport que les personnages entretiennent avec

l’espace, et la façon dont ils se situent dans l’espace, sont essentiels pour leur

équilibre et le déroulement de l’histoire. Depuis peu, une science nouvelle, « la

proxémique », (site internet : [Link] s’intéresse aux relations

de l’homme et de l’espace. Elle montre l’importance fondamentale de ces

relations, dont la forme est modelée par chaque culture et qui font que des

hommes d’origine différente peuvent habiter des mondes sensoriellement

différents, et la littérature ne peut ignorer cette modalité fondamentale de « l’être

au monde »

15
Cette mise au point étant faite, nous pouvons dire que c’est grâce à l’étude

de ces relations qui existent entre les lieux, entre les lieux et les personnages et

même entre les personnages eux-mêmes que nous pouvons déterminer la nature

que l’auteur donne à l’espace et dégager l’idée centrale de la narration. Il se

trouve donc que le lieu n’est jamais autonome ; s’il donne sens, c’est en rapport

avec le faire des personnages, le thème, l’histoire etc. C’est cette étude qui va

nous mener à mieux comprendre ou étudier les personnages, leurs statuts, la

raison pour laquelle ils agissent telle manière ou telle autre, et leur attitude envers

le lieu où ils vivent à un moment donné. Bref, aborder l’espace dans une œuvre

littéraire, c’est l’appréhender en tant qu’élément mêlé aux autres éléments textuels

dans une complexe construction signifiante.

Bref, Bourneuf et Ouellet (1972 :124), nous résument succinctement

toutes les approches citées et fournissent un cadre bien approprié dans lequel

insérer notre étude en affirmant qu’:

Une description de l’espace… exprime la relation si

fondamentale dans le roman de l’homme, auteur ou

personnage, avec le monde ambiant : il le fuit, lui en substitue

un autre, il s’y plonge pour l’explorer, le comprendre, le

changer, ou se comprendre lui-même.

Etude des travaux antérieurs

Nous avons mené une enquête dans le domaine de notre étude qui révèle

qu’un certain nombre d’études ont été réalisées par rapport à l’espace

16
romanesque. La notion d’« espace » et les ouvrages sur lesquels porte le présent

travail, font l’objet de certaines études. Il nous a été nécessaire de consulter ces

travaux, afin de pouvoir éviter une imitation ou une reprise des résultats déjà

obtenus. Pour cette étude, nous avons mis la main sur une revue de la littérature

congolaise intitulée Panorama Critique de la Littéraire Congolaise

Contemporaine de Chemain et Chemain-Degrange (1979). Dans leur étude, les

auteurs essaient de faire comprendre au public, parmi d’autres œuvres

congolaises, les œuvres de l’auteur, Henri Lopes, au niveau de la thématique. Le

numéro 92-93 mars-mai, 1988 de Notre Librairie, consacré à la Littérature

Congolaise, abonde, dans la même direction d’études des thèmes des œuvres

d’Henri Lopes que la première œuvre citée. Ces deux revues traitent, dans les

articles consacrés aux œuvres de Lopes, les thèmes d’abus de pouvoir dans Le

Pleurer-Rire et de la domination masculine dans La Nouvelle Romance. Elles

affirment que le peuple et la femme souffrent sous le pouvoir politique et la

domination masculine respectivement et doivent se révolter pour se libérer. Ces

études se restreignent d’établir une relation entre l’architecture de l’espace dans

ces ouvrages et ces propos.

En ce qui concerne l’espace, Mouralis (1986), dans un article intitulé

« Pays réels, pays d’utopie », publié dans la revue Notre Librairie, No 84 de

juillet-septembre 1986, affirme que si certains romanciers négro-africains

choisissent un espace romanesque clairement défini dans leurs romans, d’autres

recourent à un ailleurs énigmatique. En effectuant, dans cet article, une relecture

entre histoire et géographie de ces pays réels et ces pays d’utopie, en se basant sur

17
certains romans négro-africains d’avant et d’après les indépendances, il conclut

que l’activité du romancier gravite autour de la question politique et qu’il

entretient un rapport avec le réel historique et politique. Il n’est donc pas tenté de

se réfugier dans le fantastique ou le merveilleux, mais il s’écarte d’une esthétique

de la représentation sur la politique en mettant en place un espace socio-politique

imaginaire. Le souci de Mouralis est donc d’établir une relation entre le réel et

l’imaginaire de l’espace dans le roman africain et non de chercher à dégager des

thèmes et propos à travers l’espace.

Dans son mémoire de maîtrise intitulé « Le sahel comme espace littéraire

dans le roman ouest africain d’expression française » où il parle de la

représentation du sahel comme espace, Krakue (1993) parle d’un espace qui n’est

pas seulement géographique mais aussi humain, spirituel et religieux. Il ajoute

l’espace invisible qui évoque dans le contexte africain l’au-delà : les ancêtres, les

mânes et les esprits. Il montre, dans cette étude, comment de différents auteurs

produisent des esthétiques différentes à partir de la même réalité, le sahel. C’est

donc une étude qui cherche à voir comment les différents romanciers représentent

le sahel, un espace réel, différemment dans leurs ouvrages.

Dans sa thèse de doctorat, « Sécheresse et Création Romanesque », qui est

une continuation de son mémoire de maîtrise, Krakue (2011), touche encore au

sujet de l’espace. Dans cette étude, il observe que la peinture de l’espace dans les

romans étudiés sert deux fonctions essentielles dans la structure narrative. Cette

peinture fait voir la sécheresse et fait ressentir la dysphorie qui l’accompagne et

qui caractérise l’univers romanesque. Au fait, la peinture de l’espace dans ces

18
ouvrages reflète la nature, la condition de vie ou la saison dans l’univers

romanesque. Cette analyse se limite pourtant à la sécheresse, le temps ou la saison

et ne touche pas à certains aspects de la vie comme la condition de la femme qui

fait aussi objet de notre étude.

Prenant en considération cette revue de la littérature, nous pouvons dire

que bien que ces travaux nous orientent d’une manière ou d’une autre, et nous

informent, aucun d’entre eux ne reprend exactement ce que nous voulons faire.

Ces travaux posent les jalons pour notre étude. Certains parlent tantôt des thèmes

que traitent ces deux romans, d’autres parlent tantôt de l’étude de l’espace chez

d’autres auteurs. Mais aucun de ces auteurs n’a cherché à faire une étude spatiale

de ces deux romans ou comment le discours des deux textes est colporté à travers

la peinture de l’espace. Il faut donc noter qu’à notre connaissance, personne n’a

travaillé sur le sujet « L’espace dans Le Pleurer-rire et La Nouvelle Romance de

Henri Lopes » comme nous l’avons conçu ici. Nous pensons donc que notre étude

apportera de nouvelles informations au répertoire des études littéraires existantes.

Méthodologie de la recherche et du travail

Comme nous sommes dans le domaine de la littérature, la collecte des

données ou le recueil des informations sera essentiellement textuel. Les deux

romans, Le Pleurer-rire et La Nouvelle Romance de Lopes, serviront de sources

de nos données. Pour ce travail, nous ne relèverons que les types de lieux qui sont

pertinents à notre étude. Ces données, une fois collectées, seront analysées à la

19
lumière du cadre conceptuel et de la problématique que nous avons élaborés dans

cette partie du travail.

Les informations recueillies qui serviront à éclairer les objets déterminés

au niveau de la problématique, seront regroupées en trois catégories. Comme

notre souci dans cette étude est de montrer à quelle fin l’espace est peint, nous

aimerons mettre à nu cette architecture de thèse-antithèse ou le système binaire

d’oppresseur-opprimé, qui, nécessite un troisième, celui de la révolte ; ce qui

revient finalement à un système tripartite. Nous allons donc classer les lieux que

nous allons repérer des deux romans sous trois grandes catégories de sous-espace

de domination, de désenchantement et de révolte.

Il y a une première partie dénommée « Introduction générale ». Cette

partie est consacrée à « L’espace en littérature » où nous avons défini le sujet et

les termes clés, déterminé la problématique et un cadre conceptuel et fait une

revue de la littérature.

Dans le premier chapitre, nous parlerons de « L’espace dans Le Pleurer-

Rire ». Nous verrons dans ce chapitre les différents types de sous-espace nommés

‘l’espace de domination’, ‘l’espace de désenchantement’, ‘l’espace de révolte’

et leurs sous divisions. En caractérisant les lieux qui se trouvent au sein de ces

espaces respectifs, nous verrons les thèmes et le discours qui se dégagent de la

peinture faite de ces lieux, les relations que ces différents espaces et lieux

construisent entre eux et leurs rapports avec d’autres éléments du récit,

notamment les personnages et les événements.

20
Suivant les mêmes procédés comme dans le premier chapitre, nous

étudierons dans le chapitre deux, intitulé « L’espace dans La Nouvelle

Romance », les mêmes types d’espaces. Il serait question, une fois encore, de voir

en quoi la construction de l’espace sert les thèmes et le discours de ce deuxième

texte en établissant les rapports que l’espace dans cet autre roman maintient avec

les protagonistes et les événements.

Ayant étudié l’univers spatial de ces deux ouvrages, Le Pleurer-Rire et La

Nouvelle Romance, nous procéderons à une comparaison de l’espace dans les

deux textes dans le troisième chapitre sous le titre « Confrontation Spatiale ».

Nous nous concentrerons notamment sur les éléments de convergence, tout en

relevant certains éléments de divergence de l’univers spatial des deux textes et

comment ces éléments de convergence et de divergence contribuent à dégager le

discours définitif des deux textes.

Nous consacrons la dernière partie de notre étude, intitulée « Conclusion

générale », à une synthèse des chapitres où nous tirerons une conclusion pour

valider nos hypothèses.

21
CHAPITRE UN

L’ESPACE DANS LE PLEURER-RIRE

Introduction

Les années 80, période de publication des deux textes que nous voulons

étudier, sont considérées dans la littérature africaine comme les années des

désillusions en matière socio-politique. Il ne s'agit plus ici de dénoncer seulement

les conséquences des indépendances. Il faut dorénavant s'attaquer directement aux

Pères des Nations, les dictateurs. C’est ainsi que Le Pleurer-Rire, publié en 1982,

nous présente l’histoire d’un chef d’État africain, Tonton Hannibal-Ideloy

Bwakamabé Na Sakkadé, qui, venu au pouvoir à la faveur d’un coup d’État,

exerce un pouvoir illimité. L’action principale retrace son ère dictatoriale ; depuis

son avènement au pouvoir, sa manière bien personnelle d’exercer son pouvoir

incontrôlé sur le territoire et les habitants. Il s’affronte pourtant à des

résistances qui mènent à sa déchéance. Il s’agit donc du problème de pouvoir et

de contre-pouvoir étalé tout au long de la narration. La question qui se pose à ce

stade c’est « Où se déroule cette histoire ? » Le narrateur décide de situer l’action

principale dans un espace nommé « Le Pays ».

Dès les premières pages du Pleurer-rire, le narrateur nous présente cet

espace, « le Pays », en omettant volontairement de fournir des indications

22
locatives précises sur cet espace ainsi que l’époque où se déroule l’action. Le

choix nous est laissé de le situer en n’importe quel endroit de l’Equateur:

Ah, oui, le Pays, le Pays, le Pays,…, quel Pays ? Quelque part, sur le

continent, bien sûr. Choisissez après mille raisonnements ou

suivant votre propre fantaisie un point quelconque sur

l’Equateur et de là, dirigez-vous à votre convenance, soit vers

le nord, soit vers le sud en mettant le cap légèrement en

oblique, dans le sens opposé au vent du jour. Votre appareil

alors, après avoir subi les trous d’air et vaincu les tornades,

finira, au bout d’un certain temps, par apercevoir la Capitale du

Pays… (p. 53)

Nous constatons qu’il n’y a pas d’ancrage locatif spécifique. Selon le

narrateur, « le Pays » est « quelque part, sur ce continent bien sûr » (p.53). Il

laisse délibérément l’identité de l’espace ouverte et que tout lecteur d’un pays

particulier sur le continent africain ‘qui se sent morveux, se mouche’.

L’espace romanesque ainsi présenté possède une identité floue qui se

retient d’afficher une nationalité précise. Il présente plutôt un miroir dans lequel

peuvent se mirer tous les nationaux des pays de l’Afrique noire. Ce faisant, le

narrateur élargit la validité de son discours dans un espace qui est essentiellement

africain. Ce manque d’orientation exacte ou de précision spatiale signifie aussi le

déboussolement d’une société africaine post-coloniale où règne une confusion

dans la gestion de ces affaires.

23
Il est à noter qu’au sein de cet univers du texte, le narrateur nous présente

des espaces différents. Nous voulons identifier particulièrement, pour notre

travail, ce que nous nommons l’espace de domination, l’espace de

désenchantement et l’espace de révolte. Précisons qu’à l’intérieur de ces

catégories d’espaces se trouvent des sous-divisions et des lieux divers qui revêtent

des fonctions différentes qui caractérisent ces espaces. Nous voulons nous

préoccuper à présent, de ces différentes catégories d’espaces et de leurs sous-

divisions dans Le Pleurer-Rire.

Espace de domination

Le mot « domination », substantif, dérive du verbe ‘dominer’, qui est un

emprunt du latin « dominari » et qui signifie ‘être maître’, ‘commander’, ‘régner’

(au propre et au figuré). L’acception que nous gardons donc du mot pour notre

étude est le fait de régner, de l’emporter ou d’avoir une suprématie sur d’autres.

L’espace de domination que nous voulons étudier ici est alors un espace qui revêt

un statut de supériorité par rapport aux autres espaces du roman et au sein duquel

demeurent des gens et se déroulent des événements et activités qui répriment ou

écrasent les autres. Pour notre travail, nous avons identifié deux types d’espace de

domination à savoir, l’espace de domination socio-politique et l’espace de

domination conjugale.

24
Espace de domination socio-politique

C’est le Plateau, l’un des deux principaux quartiers de la ‘Capitale’ du

Pays qui renferme en grande partie cet espace de domination socio-politique.

C’est un espace où se déroulent principalement des activités politiques et

administratives qui plongent le peuple de plus en plus dans la souffrance. Avant

de revenir sur ce point, informons-nous sur la disposition de ce quartier.

Le Plateau est un espace bien planifié ou structuré avec de grands

bâtiments où habitent les autorités politiques du Pays. Sa présentation

topographique est marquée par une abondance de bâtiments de telle façon que:

Le plus éloigné de ces édifices est le rectorat de l’université.

Plus près se dressent les sommets des banques, compagnies

d’assurances, sociétés minières et agences des compagnies

aériennes… ‘Un peu à l’ écart’, une immense tour de vingt

étages, l’hôtel Libotama. (p.57)

Nous remarquons qu’avec cette abondance de bâtiments, les habitants de

ce quartier seront servis dans presque tous les domaines de la vie. Ainsi, avec

cette profusion d’indications locatives, l’infrastructure du Plateau est conçue et

organisée de telle sorte qu’à l’intérieur, chaque zone revêt une fonction précise.

On distingue facilement : « un centre universitaire, un centre commercial et

administratif, un centre résidentiel » (p.57) entre autres, qui symbolisent ou

fonctionnent comme lieu d’éducation, lieu où se déroulent des activités

commerciales et économiques, et lieu de résidence respectivement. C’est un

quartier où presque tout est mis à la disposition des habitants. Nous lisons:

25
Pour tous ces organismes, pour assurer le séjour des

commerçants, hommes d’affaires, fonctionnaires, militaires,

ambassadeurs, assistants techniques, on a développé une ville

moderne composée d’immeubles à bureaux, de magasins,

d’hôtels, de cafés et de quartiers résidentiels. (p.58)

Cet aménagement donne au Plateau une image de modernité, de confort ou

de vie facile. On constate, avec cette disposition, que c’est un quartier qui reflète

l’évolution politique du Pays en matière de reconstruction nationale. Il allie

modernité et luxe comme pôle d’attraction de la capitale. Cette remarque se

confirme surtout par le fait que le Plateau est doté d’une architecture soignée et de

grand style qui offre une vue panoramique émouvante. Le narrateur dira que

« C’est dans les airs un festival de béton et grandes baies vitrées » (p.57). Il est

question ici de gratte-ciel qui donnent une image de dominance sur les maisons

‘tristes’ du quartier populaire, Moundié.

Mais le Plateau, c’est surtout le palais présidentiel dont la situation

géographique donne l’image d’une tour de garde. Le narrateur nous apprend que

« devant ce spectacle de gratte-ciel et de béton, le citoyen de Moundié déclare

que le Tonton-là, vraiment, il travaille » (p.57). Mais pour qui travaille-t-il ? Est-

ce pour le bien-être du peuple, de la masse populaire, ou pour l’intérêt d’une

poignée de nantis ? N’est-ce pas là un tour d’ironie dénonciatrice de cet état de

balkanisation injuste de la société moderne dans « Le Pays » ? Il se confirmera

plus tard dans cette étude que c’est tout d’abord et principalement l’intérêt des

26
nantis qui est servi, car cet aménagement dont il est question laisse le bas-peuple

de côté et il continue à croupir dans les bidonvilles, dans la misère.

Ce pôle d’attraction de la capitale, qui a une image de dominance sur les

autres lieux de la ville, est habité surtout par les autorités politiques du Pays

comme les ministres, ambassadeurs, hauts fonctionnaires, cadres etc. (p.57). C’est

l’espace du chef de l’État, car c’est là où se situe son palais. C’est inspiré par le

statut de ceux qui occupent cet espace que le narrateur du Pleurer-Rire l’appelle le

quartier des évolués. Le bas peuple le nomme ‘le quartier des oncles’. Cette

dénomination dérive du fait que ce quartier était d’abord habité par les dirigeants

blancs pendant la période coloniale. Après les indépendances, il est toujours

réservé surtout aux dirigeants ou autorités du Pays ; Blancs et Noirs. Sur ce point,

on peut dire que, de la période coloniale à la période post-coloniale, rien n’a

changé. Les autorités noires n’ont que remplacé les autorités coloniales tout en

occupant les lieux dominant de luxe, de confort, et d’attraction, de pouvoir, et ont

laissé le peuple dans la misère. L’un de ces lieux le plus signifiant dans Le

Pleurer-Rire est celui du chef de l’État, le palais présidentiel.

Lieu de domination du président, le palais

Le Palais Présidentiel, ancien palais des gouverneurs blancs, qui se situe

au Plateau, est la demeure du président de la République du Pays, Bwakamabe Na

Sakkade. C’est ainsi que le Plateau s’associe au pouvoir politique. La situation

géographique du Palais donne l’image d’un édifice de surveillance comme le

témoigne le narrateur:

27
De la terrasse du palais de Tonton, le panorama émeut toujours ceux à

qui est offerte la chance de l’admirer…seul faisait son fier au-

dessus des autres toits, le building, avec ses six étages. (p.57)

Nous trouvons que la disposition de ce bâtiment est un symbole de

dominance et le désir du président d’assujettir son peuple. Ce désir se trouve

renforcé dans le propos suivant : « Moi, je suis papa. Vous vous êtes mes enfants.

Tous les citoyens sont mes enfants » (p.100).

Le fait qu’il demeure dans un bâtiment de pouvoir qui a une image de

dominance sur tous les autres au sein et hors d’un espace de domination lui donne

le cran de créer cette relation paternaliste entre lui et les citoyens. Le chef de

l’État s’érige sur tout son peuple comme le bâtiment dans lequel il habite

s’impose sur tous les autres immeubles du Pays. Ayant « servi dans l’armée

coloniale en Indochine » (p.105), « en Algérie » (p.117), le chef de l’État est

gouverné par un complexe psycho-idéologique qui le dépasse, car, l’espace

colonial évoqué (l’Indochine et l’Algérie) a cultivé chez lui un complexe militaire

qui veut mettre au pas tous ses compatriotes. Ceci suggère que même les autorités

politiques noires qui demeurent dans l’espace de domination politique au Plateau

seraient aussi, en quelque sorte, victimes de la tyrannie de celui-ci. Ce constat

nous fait voir le pouvoir absolu que ce dernier se donne et comment il en

abuserait. Ainsi, il se révèle déjà des traces de la dictature du chef d’État du Pays.

A l’intérieur du palais présidentiel, se trouvent des endroits au sein

desquels se déroulent des activités diverses qui aident à le caractériser

fondamentalement comme lieu suprême de domination. Avec ces activités

28
diverses, ces endroits revêtent différentes fonctions qui cautionnent le propos que

tient la narration.

L’un de ces lieux est la cour du palais, un lieu plus ou moins ouvert où se

déroulent certaines activités, l’une desquelles est la cérémonie d’investiture

coutumière du Chef de l’État:

…Je préfère relater la nuit d’investiture coutumière. Les

invités commencèrent à arriver discrètement au palais… Dans

la pénombre il était difficile de reconnaitre les visages, car

toutes les lampes de la cité présidentielle avaient été soufflées.

Seul le clair de lune et quelques bougies éclairaient les ombres

mouvantes… On distinguait aisément pourtant le groupe des

femmes… Il y avait deux autres groupes. L’un composé des

politiques et des hauts fonctionnaires de la tribu, l’autre formé

par les nobles et les prêtres djabotama en habits traditionnels,

chacun portant les insignes de son pouvoir (pp. 44-45)

Tout d’abord, la manière discrète dont les invités arrivent sur le lieu de la

cérémonie affiche une impression négative. Cela souligne la clandestinité qui

caractérise la cérémonie et l’endroit. Cette clandestinité est confirmée par la

pénombre et la difficulté de reconnaître ceux qui sont présents à cause de

l’absence de lumière, or, c’est la lumière qui met les choses au clair. Son absence

les assombrit. La clandestinité du lieu reflète la manière secrète dont les affaires

de l’État sont gérées. En plus, la personnalité des invités suggère que cet endroit

est seulement réservé à une poignée d’hommes et de femmes politiques, des hauts

29
fonctionnaires et des membres du groupe ethnique du chef de l’État. C’est donc

une petite minorité de la population qui jouit des ressources du pays aux dépens

de la grande majorité. Il y a alors une discrimination dans le partage du « gâteau

national » entre les citoyens comme l’intérêt des membres du groupe ethnique du

Chef de l’État est d’abord servi. La narration nous apprend par exemple que:

Tous les convives autorisés à franchir…les grilles de l’ancien palais…

étaient les Djabotama les plus connus : les membres de la

famille de Tonton, des fonctionnaires et des commerçants

originaires de Libotama… aucune autre tribu n’avait été mêlée

à la cérémonie. (p.44)

On ne retrouve ici que les membres du groupe ethnique du Chef de l’État ;

les Djabotama (son groupe ethnique), sa famille et de grandes personnalités

Libotama (son village natal). Ceci montre que le palais se caractérise par le

tribalisme. L’investiture coutumière dans la cour du palais nous signifie donc une

tribalisation du pouvoir politique. Ce tribalisme, qui s’affirme aussi dans le salon

du palais (p.74), fait éclater les clivages entre groupes ethniques et connote la

confiscation du pouvoir par un petit clan de famille mû en classe dirigeante au

détriment de tout le peuple considéré comme roturier.

En dehors du tribalisme et de la discrimination qui caractérisent ce lieu du

président et le pouvoir politique à travers les scènes qui se déroulent dans la cour

du palais, le lieu s’assimile également aux valeurs corruptrices qui semblent être

le fondement de cette communauté politique dans le Pleurer-rire. Au cours de la

30
fête qui marque la cérémonie d’investiture coutumière, certaines personnes

s’emparent de ce qui est prévu pour la dégustation de tous les invités:

Venait le moment de la boisson et de la mangeaille. On buvait

comme à un retrait de deuil ou à un mariage de Moundié ou du

village. Sans retenue. Joie et jouissance. Certains subtilisaient

carrément des bouteilles de whisky et couraient cacher de gros

morceaux de mouton dans les camions qui les avaient amenés

et les reconduiraient (p.49).

Il n’est pas choquant d’apprendre que le palais présidentiel est

caractérisé par la jouissance, la joie, la fête et le bonheur. Mais, en prenant en

considération l’envergure des personnalités invitées pour la cérémonie et

l’importance du lieu, l’on serait surpris de voir que certains participants se

donnent à ce genre de comportement ridiculement indigne. Avec cette conduite

scandaleuse au sein de ce lieu réservé aux autorités politiques du Pays, l’on peut

s’imaginer déjà le détournement ou la prévarication du bien public par ces

personnalités, où bien la corruption qui aurait lieu dans le gouvernement, comme

ce sont ces mêmes personnalités qui gèrent les affaires du Pays. La clandestinité

qui caractérise le lieu et le comportement honteux des autorités présentes

confirment la manière louche dont les affaires du pays sont gérées et la pourriture

qui ronge l’économie du Pays. C’est une administration personnalisée, musclée

et imperméable à tout raisonnement.

Un autre aspect de l’espace de domination, ou du palais, qu’il vaut la

peine de mentionner est son usage comme lieu de fortification pour son occupant,

31
le Chef de l’État, et son aspect religieux. Dans Le Pleurer-Rire, le palais, lieu du

pouvoir, s’assimile en quelque sorte à un sanctuaire religieux. Dans le palais

présidentiel, le Chef de l’État fait venir des prêtres traditionnels pour des

cérémonies de fortification contre des agressions extérieures. Ces cérémonies de

fortification se déroulent une fois encore dans la cour et le salon du palais où les

prêtres Djabotama donnent pouvoir et autorité au Chef de l’État. Nous lisons:

Lorsqu’il se releva, le plus vieux des prêtres le prit par les

épaules, puis, appuyant son front contre le sien,(…), déclara :

‘Boka litassa dounkounê!’ Ce qu’on peut traduire en français

par : « Reçois le pouvoir des ancêtres(…). A la vérité, le mot

‘litassa’ renferme plus que le mot français ‘pouvoir’. C’est à la

fois commandement, l’intelligence pour dominer les autres et

la puissance aussi bien physique du taureau qu’extra-terrestre.

(…) Qui a reçu le ‘litassa’ communique sans intermédiaire avec

les ancêtres. Il lira dans toutes les consciences comme dans

l’eau de la fontaine. Nulle femme ne lui résistera. Il pourra

marcher sur l’onde et voler par-dessus les montagnes. (…). Les

balles changeront de chemin à l’approche de sa poitrine…

(p.47).

A part sa désignation comme lieu de pouvoir politique, le palais

présidentiel revêt à ce stade une fonction de lieu de pouvoir magique. C’est, dans

le domaine de la religion et de la tradition, un cadre qui est tout d’abord consacré

aux cérémonies traditionnelles et mystiques. Ensuite, il revêt un cachet de lieu

32
ésotérique et occulte, car y siègent les autorités occultes tels les clairvoyants et

prêtres Djabotama. La cérémonie au Palais nous sort de l’espace physique ou

visible et nous mène dans l’espace invisible où demeurent les mânes des ancêtres.

Nous voyons donc que le Chef de l’État n’occupe pas seulement un édifice, le

Palais présidentiel, qui lui donne le pouvoir de dominer les citoyens, mais il est

aussi fortifié par des pouvoirs magiques qui lui permettent de commander et de

dominer le peuple. A un moment du récit, la narration fait état d’une conférence

internationale des grands féticheurs africains qui se tient dans le palais

présidentiel: « Envoyez des délégations dans les pays africains principaux

producteurs de grands féticheurs…À la conférence réunissant tous les

experts… » (p.167).

C’est ici que l’on observe que le général Bwakamabé, chef d’État du Pays,

dispose d’un état-major occulte auquel il est solidement lié. Nous trouvons que

ces activités qui se déroulent au palais définissent les bases sur lesquelles repose

le pouvoir politique du chef de l’État. Il apparaît de toute évidence qu’il y a un

lien étroit entre le pouvoir politique et celui des forces occultes, car dans le

contexte du roman et donc africain, le premier est maintenu par le dernier. Ces

forces occultes entrent dans le domaine de l’espace invisible ou métaphysique,

qui, selon Borgomano (1987), est « l’autre côté de l’espace visible pour l’Africain

et est parfaitement concret et beaucoup plus puissant que le visible ». Ce lien

indissoluble entre pouvoir politique et forces occultes dans le contexte africain qui

s’affirme dans Le Pleurer-Rire trouve sa confirmation dans En Attendant le Vote

des Bêtes Sauvages (1998) d’Ahmadou Kourouma où le président, Koyaga, prend

33
le pouvoir à l’aide de ses pouvoirs magiques et le maintient par le même moyen.

Ainsi, dans la conviction des chefs d’État despotiques, cet espace physique, le

pouvoir politique ou la dictature est souvent liée à l’invisible, à la sorcellerie, à

l’occultisme, à la litassa (pouvoir magique). Le dernier protège le premier. C'est

aussi par référence à la litassa que le chef se sentirait investi de cette véritable

puissance paternelle dont nous avons parlé: « tous les citoyens sont mes enfants »

(p.100). C’est une mise en place d’une politique « africaine », inspirée des

traditions séculaires, de la « litassa », « pouvoir » plus que « pouvoir », qui

signifie la négation de l’égalitarisme ou de la démocratie, d’où l’asservissement,

l’oppression et la dictature.

Un autre lieu au palais dont il faut parler est le bureau du président. Le

bureau est un lieu fermé, un lieu administratif de travail et d’audience. Une

description de cet endroit révèle qu’:

Il y a une installation d’une gamme variée de téléphones,

boutons, tableaux divers, interphones manettes…mais l’aspect

naturel d’un lieu de travail est remis en question avec les

écrans de télévision, reliés à des ‘cameras espionnes’, sans

parler…de mille magnétophones camouflés (p.268).

Ce matériel confère au bureau l’image d’un cadre d’espionnage, de

surveillance à haute tension qui reflète l’importance du lieu. C’est un lieu qui

n’admet particulièrement que le chef de l’État et ses collaborateurs. Il est évident

qu’avec toutes ces mesures de sécurité technologique dans un seul lieu, beaucoup

34
d’argent de l’État est dépensé pour assurer la protection de ce lieu et de son

occupant alors que la population meurt de faim dans les venelles de Moundié.

Le texte semble condamner les excès du système de protection du chef de

l’État dans le palais. L’excès provient du fait qu’à part la présence au palais de

nombreux obstacles humains en la personne de sentinelles, de gardes du corps,

d’huissiers qui sont payés par l’État pour assurer la protection du Chef de l’État, et

son propre désir de se fortifier par des pouvoirs magiques ou occultes, toujours

grâce à des ressources de l’État; il fait aussi recours à la surveillance et à la

protection technologique. Ce phénomène de ‘surprotection’ pointe à l’usage

excessif ou abusif du pouvoir à la disposition du chef de l’État. Cet abus de

pouvoir se voit à travers les portefeuilles que le Chef d’État s’entasse:

Qui oubliera l’entrée du maréchal Hannibal-Ideloy Bwakamabé

Na Sakkadé, président de la République, chef de l’État,

président du Conseil des ministres, président du Conseil

national de Résurrection nationale, président du Conseil

Suprême de la Magistrature, père recréateur du Pays, titulaire

de plusieurs portefeuilles ministériels à citer dans l’ordre

hiérarchique sans en oublier un seul, fils de Ngakoro, fils de

Fouléma, fils de Kiréwa, la poitrine toute colorée et étincelante

de plusieurs étages de décorations… (p.87)

La disposition du palais présidentiel comme l’édifice le plus imposant de

l’espace de domination politique se reflète dans les portefeuilles de son occupant.

Il veut être présent dans presque tous les départements et ministères et souhaite

35
tout entreprendre. Par sa présence dans le palais présidentiel, lieu de domination

du pouvoir politique, il exerce un pouvoir illimité ou absolu sans partage. C’est

donc ce phénomène d’usage excessif du pouvoir que condamne la narration.

La ‘surprotection’ du palais se voit aussi dans la manière dont les membres

du gouvernement y sont admis. L’entrée et la sortie des membres du

gouvernement au palais obéissent à un certain protocole. Le narrateur l’affirme:

Les membres du gouvernement étaient…fouillés à la porte d’entrée…

Ils étaient délestés de leurs pistolets qu’on leur rendait à la

sortie (p.97)

Ces vérifications dénotent la hantise d’un coup d’État. L’exercice de ce jeu

politique traduit distinctement l’omnipotence du chef de l’État sur ses

collaborateurs. Le fait d’obliger « les ministres à se lever comme des élèves polis

dans la salle de classe » (p. 97) et de ne pas leur laisser le droit de contredire ses

autorités confirme cette omnipotence et l’absence quasi-totale de la parole libre.

C’est évident, à la base des scènes qui se déroulent au palais, que l’espace de

domination, plus précisément le palais présidentiel, sert à illustrer l’abus de

pouvoir des chefs d’État africains.

Dans le même sens d’illustration du pouvoir excessif du chef de l’État, le

palais présidentiel fait aussi figure d’univers carcéral, car il est le théâtre de

scènes de torture. Cette citation confirme ce constat: « Le capitaine fut arrêté en

pleine nuit et conduit au palais. Ficelé comme un manioc, on le jeta aux pieds de

Tonton » (p.297)

36
C’est au palais que le président fait usage de violence, de méthodes

tortionnaires sur tout citoyen qui n’épouse pas ses idéologies. Ici, le président

soumet Yabaka le capitaine à toutes sortes d’agressions barbares et finit par uriner

copieusement en visant sa bouche (p.299). Nous voyons que le palais devient un

lieu d’injustice, ou de traitement barbare. C’est un cadre où les droits des citoyens

sont bafoués. Cette scène ridiculise le chef de l’État, tout en condamnant son

comportement indigne et barbare au palais. Ce même palais, qui a été pendant la

période coloniale, un symbole de domination et lieu où les nationaux ont subi

toutes sortes de maltraitance, continue à l’être encore aujourd’hui sous la

gouvernance des Africains, après les indépendances. C’est bien évident que rien

n’a alors changé ; il n’y a pas eu d’indépendance.

En dehors de cet aspect répressif du palais, il se distingue aussi, à travers

la paillote circulaire et le bureau du président, comme lieux d’audience, de prise

de décisions politiques et administratives sur le plan national et international et où

se formulent des politiques économiques du pays qui servent des intérêts autres

que nationaux. Mais la paillote circulaire, contrairement au bureau, est un lieu

ouvert que se fait ériger le potentat dans la cour de son palais, en une réplique

exacte de la case du village. Ceci symbolise la coutume traditionnelle et devait

représenter l’intérêt de tout le monde qui s’identifie à cette culture. La disposition

de la paillote suggère aussi que le président veut s’associer à cette culture

traditionnelle. Malheureusement, ce qui se déroule sous cette paillote au palais ne

reflète pas cette volonté de vie communautaire. Il sert plutôt des intérêts

particuliers tout en consolidant des liens néocoloniaux. La paillote sert donc de

37
lieu d’audience où le Chef de l’État reçoit ces collaborateurs aussi bien que les

diplomates (p.38). Nous apprenons par exemple que:

Monsieur Bruno de la Roncière, l’ambassadeur de France, demanda

une audience qui fut accordée sous la paillote ronde… Le

diplomate commença par lui annoncer que le F.A.C. avait

accepté le financement du pont sur le fleuve qui se trouve à

l’entrée de Libotama…, et décidé de l’octroi d’un crédit d’un

milliard… (p. 114).

Le chef de l’État saisit l’occasion pour demander l’augmentation des

troupes françaises car selon lui, « les soldats de la métropole sont les meilleurs

soldats du monde » (p.115). C’est bien évident que la paillote devient un cadre où

s’élabore un machiavélisme sans faille du président : légitimer son pouvoir avec

des forces étrangères. Au lieu d’idéaliser les valeurs africaines, il idéalise plutôt

celles de la métropole en exprimant sa confiance en des forces de l’ordre de la

métropole. Cette attitude met en cause l’indépendance nationale et la lutte pour le

recouvrement de l’espace aliéné autochtone. D’ailleurs, l’entretien sous la paillote

sert l’intérêt du chef de l’État, son ethnie ou village natal avant tout. Ceci

confirme le tribalisme et la discrimination que dénonce le texte chez le chef de

l’État, et évoque l’individualisme de ce dernier. Ce propos se réaffirme dans un

entretien entre le chef de l’État et monsieur Karam, un richissime Libanais qui

faisait de la publicité pour un projet de dindes géantes:

-Tonton demandait si les gens du pays aimeraient les dindes

géantes.

38
-Que vous importe, Votre Excellence…C’est pour

exporter. Grande sources de devises…Evidemment,

Excellence, vous aurez votre part » (pp. 38-39).

Nous remarquons que ces entretiens, portant surtout sur des politiques

économiques du Pays, sont plus dans l’intérêt du président que dans celui du

peuple. Voilà une nette manifestation de l’égocentrisme, de la corruption et du

néocolonialisme qui détruisent l’économie nationale et mettent en question

l’indépendance des Etats africains post coloniaux. Il y a donc à retenir que,

l’analyse des lieux de domination politique du chef de l’État, le palais

présidentiel, révèle que le changement qui a été promis par les autorités politiques

n’a pas eu lieu. Ces derniers n’ont que remplacé les maîtres coloniaux et

continuent de la manière semblable, même pire, à gérer les affaires du pays.

L’analyse de ces lieux montre que ces autorités abusent énormément du pouvoir

qui leur a été confié. Ce constat prouve l’échec des indépendances africaines. On

trouve aussi des lieux périphériques au palais qui disent l’échec des

indépendances et qu’il vaut la peine d’examiner à ce stade.

Autres lieux de domination socio-politique

En dehors du palais présidentiel, il y a d’autres lieux dans l’espace de

domination socio-politique qui sont réservés aux autorités politiques, y compris le

chef de l’État, et qui remplissent presque les mêmes fonctions que le palais du

président. Ce sont des lieux qui rapprochent les autorités politiques à la masse

populaire. Nous ne voulons nous limiter, dans cette catégorie, qu’à certains lieux

39
comme la place Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé et la salle de

conférence du palais des congrès au Plateau.

La place Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé et la salle de

conférence du palais des congrès sont des lieux de meetings populaires et

politiques et donc de rencontre entre les autorités politiques et la masse populaire.

Ils brisent la distance entre ces deux groupes. Comme la narration nous l’apprend,

« toute la capitale, civile, militaire et diplomatique est conviées au spectacle ‘son

et lumière’ sur la place… » (p. 128). Ces meetings populaires et politiques

permettent aux autorités politiques, surtout au chef de l’État du pays, de

prononcer des discours avec le but d’endoctriner, de fasciner le peuple et faire de

la démagogie. Le chef de l’État adore ces apparitions spectaculaires. C’est pour

cette raison qu’il souhaite qu’un cérémonial d’accueil soit mis en place pour lui et

que « tout le monde soit installé sur le lieu pour son arrivée et se lever dès que le

chef de protocole annoncera son nom… » (p.87). Au fait, l’apparition du chef de

l’État dans ces lieux publics et la mobilisation générale qui l’accompagne est un

moment propice pour le général d’exercer sa politique démagogique à travers des

discours passionnés. Au cours d’un meeting populaire et politique à la place

Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé, nous sommes informés que:

Tout était prêt pour le meeting sur la place Hannibal-Ideloy

Bwakamabé Na Sakkadé. D’abord… des bouquets de fleurs

d’accueil. Puis… Il bénit la foule de sa queue de lion. Et il

parle. … la foule répond avec allégresse. Il dit merci. Il dit la

joie du père de retrouver les enfants…. Et il fait des promesses.

40
Son ministre des finances fronce les sourcils. Qu’importe! Il

annonce quand même une route, une école, un collège, un

lycée, un hôpital, l’eau, le téléphone, la télévision, un stade

moderne, un hôtel, une usine, des emplois… Ses paroles sont

submergées dans une lame de cris de joie. Tam-tams danses,

you-yous, égosillements, cris indéterminés… (p.207).

Il émane ici de la personnalité du président un immense pouvoir de

fascination sur les masses populaires. Ces lieux de rencontre sont à cet égard un

symbole de la mégalomanie. Mais il se révèle surtout que c’est au cours de ces

rencontres que les autorités politiques font des promesses irréalisables pour

illusionner et fasciner la foule. Si des promesses semblables ont été faites au

peuple avant les indépendances et continuent à être faites après, cela présuppose

que les leaders africains n’ont pas tenu leurs promesses pour le peuple et les

indépendances n’ont pas atteint leurs buts. La narration évoque donc ces lieux et

les scènes qui s’y déroulent pour se moquer et dénoncer les nouveaux leaders

africains tout en les réprimandant d’avoir déçu leur peuple. Sur ce point, ces lieux

de meetings populaires rejoignent les lieux de domination du président pour

signaler l’abus du pouvoir des leaders africains et l’échec des indépendances.

Les lieux de domination dont nous avons parlé dans le cadre de l’espace

de domination se situent surtout dans le domaine politique. Ce sont les lieux dans

lesquels demeurent les leaders politiques du Pays. Ils sont luxueux, propres, bien

structurés et protégés, mais qui se caractérisent par la corruption,

l’individualisme, la discrimination, le tribalisme, la torture entre autres vices. Ces

41
éléments accentuent la dictature ou l’usage excessif du pouvoir et met en cause

notre indépendance. Il y a un autre type d’espace de domination, qui est du côté

conjugal et qui partage certaines des caractéristiques de celui du cadre politique.

C’est cet autre type d’espace de domination que nous voulons étudier à cette

phase de notre travail.

Espace de domination conjugale

On trouve dans l’espace englobant du Pleurer-rire, certains lieux qui ont

trait à la vie conjugale des personnages. Ce sont ces lieux que nous regroupons

sous l’étiquette d’espace de domination conjugale. Nous les classons ainsi parce

qu’ils sont largement associés à l’homme en tant que chef de famille, qui est

considéré supérieur à la femme, l’épouse. Nous voulons nous limiter dans cette

catégorie aux lieux du maître d’hôtel, mari d’Elangui et du chef de l’État, mari de

Ma Mireille la présidente.

Il s’agit, dans ce contexte, des lieux physiques, culturels, sociaux etc. dans

lesquels l’homme ou le chef de famille a tant de privilège et de liberté. Ces lieux,

pour le maître d’hôtel, sont le domicile de Soukali dans l’immeuble dit des

cinquante logements à Plateau, la chambre de Ma Mireille au palais présidentiel,

et la maison de Cécile. Ces lieux cités constituent largement des lieux érotiques et

d’infidélité. Avec les femmes qui habitent ces lieux ; Soukali, Ma Mireille et

Cécile, le maître d’hôtel trompe souvent Elengui, sa femme légitime. Après le

travail, il se rend fréquemment chez Soukali, la femme d’un inspecteur au Plateau

pour des relations irrégulières ou extraconjugales. C’est un fait qui se confirme à

42
travers ses propres propos: « Et quand je te caresse et te réchauffe ta pelouse…

Est-ce que monsieur l’inspecteur, il sait pour lui te nettoyer l’intérieur comme

ça ? » (p.73).

C’est un acte d’infidélité et d’adultère qui se déroule en ce lieu. Ces deux

mots ‘ta pelouse’ et ‘l’intérieur’, désignent, on le voit bien, le sexe de la femme et

confirment ce phénomène d’infidélité. C’est donc la profanation du domicile

conjugal qui se double de la violence d’un lieu ‘sacré et fermé, le sexe de la

femme d’autrui’. Ce lieu conjugal, la chambre de l’inspecteur, est un lieu bien

commode pour pratiquer cette profanation et clandestinité qui se précisent à

travers l’obscurité de l’endroit et la précaution que prennent les deux complices

pour s’assurer que les choses marchent bien pour eux:

Si une belle femme n’est pas voleuse, elle est sorcière. Et telle

était Soukali. Il suffisait du bruit de la clé dans la serrure de

l’entrée principale pour qu’elle vérifiât, entrouvrant la porte de

sa chambre, que c’était bien moi. Elle n’allumait pas la salle de

séjour, où je butais contre les fauteuils de l’Inspecteur, avant de

la rejoindre. C’était évidemment l’obscurité de la précaution,

l’obscurité complice des voleurs….Toutes les précautions

étaient prises…. (p.21).

L’obscurité de ce lieu d’infidélité et d’adultère et les précautions de

sécurité prises font du maître d’hôtel un voleur, et Soukali devient son complice

dans cet acte. Ce constat est semblable à celui fait dans la cour du palais où la

clandestinité du lieu définit le comportement ridiculement corrompu et

43
déshonorant des autorités politiques qui y sont présentes. C’est ce libertinage

favori qui gangrène la nation jusqu’au sommet de l’État que la narration cherche à

dénoncer. Le phénomène devient plus grave quand, au palais présidentiel, dans les

‘draps de Ma Mireille’, la présidente couche avec son cuisinier. « Elle s’agrippait

à moi et m’attirait vers elle…j’étais tombé sur elle…mais qui avait osé

m’introduire dans le lit de la présidente ? » (p. 108). Connaissant le caractère

farouche et impitoyable de tout dictateur, qui oserait donc s’approcher de sa

femme, de surcroît sa favorite surtout dans le palais présidentiel et sur son propre

lit ? C’est une manière de se moquer d’un dictateur qui prétend avoir tout le pays

sous son emprise et est au courant de tout ce qui se passe au Pays. Lui-même, en

tant que chef suprême de la nation n’est pas exempt de ce comportement

dévergondé.

Le Maréchal Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé, président de la

République, en dehors de Ma Mireille, sa femme légitime, avait son harem, « ses

petites mamans ou dames de compagnie » qu’il fréquentait, ou faisait venir au

palais. Lors d’une visite officielle à Libotama, le président Bwakamabé n’avait

pas hésité à satisfaire ses instincts sexuels sur une jeune collégienne et une autre

mineure:

« Je suis sûr d’avoir vu entrer, ce soir-la, dans la résidence

affectée à Tonton, successivement la jeune fille qui servait à

boire au chef, lors de notre arrivée, puis l’une de celles que

nous avons vu danser » (p.209).

Il semble d’ailleurs que c’est la coutume, un legs des vieilles traditions car:

44
Jusqu’à un certain rang, les membres de la délégation avaient

le plaisir de découvrir sous leur moustiquaire, à la fin de la

journée, un cadeau vivant, jeune, chaud et ferme qu’il eût été

malséant, voire injurieux, de refuser. J’en ai moi-même profité

bien des fois (p210).

Ces messieurs laissent leurs femmes à la maison et fréquentent d’autres.

Ce fait est évoqué pour dénoncer la violence faite aux femmes dans leur corps

matriciel et dans leur psychologie. Dans sa critique, la narration nous fait voir

comment l’homme est rétrogradé au rang d’animal incapable de contrôler ses

impulsions, ses instincts grégaires, comme l’usage excessif du pouvoir dans le

domaine politique. Mais la narration évoque ce phénomène de relations

irrégulières ou de débauche, que nous avons étudié à travers l’espace, surtout pour

condamner les hommes et certaines femmes complices car leurs comportements

dévergondés ont un effet néfaste sur des foyers conjugaux et des conséquences

négatifs directes sur la gestion politique et économique du pays en influençant

l’intelligence, la responsabilité, le dévouement dans la gestion de la chose

publique.

En somme, l’espace de domination est un univers supérieur de luxe, de

confort, de liberté et de privilège où la magistrature suprême du pays d’un côté, et

l’homme de l’autre, abusent excessivement du pouvoir mis à leur disposition.

C’est ainsi que cet espace imposant, qui se caractérise par la répression, la

discrimination, le tribalisme, la torture et la clandestinité entre autres

caractéristiques néfastes, dévalorisent les valeurs de la société africaine, critiquent

45
les leaders de cette société et reflètent la faillite des institutions socio-politiques

d’une société indépendante. C’est notamment le bas-peuple d’un côté et la femme

de l’autre, qui habitent un espace relativement inférieur, qui souffrent de ces abus,

de la débauche et de l’insensibilité des leaders et de l’effondrement des

institutions. C’est à ce monde inférieur que nous voulons maintenant tourner notre

attention.

Espace de désenchantement

Le mot ‘désenchantement’, fait référence à la perte d’illusions et

d’enthousiasmes. C’est le fait d’être déconvenue ou déçu. Dans ce sens, l’espace

de désenchantement désigne donc un monde de désillusion et de situation

désespérée, et au sein duquel demeure un monde déshérité et où se déploient des

événements et activités qui reflètent des situations de déboires. Ainsi, cet espace,

qui est soumis à la supériorité de l’espace de domination, est le fruit amer produit

par celui-ci. Pour bien mener notre travail, nous allons relever les lieux, les

phénomènes et les conditions de vie de cet espace et les caractériser. Nous

étudierons les relations qu’il y a entre l’espace et ses occupants et d’autres

espaces dans le roman, et enfin l’esthétique et le discours qui se dégagent à

travers la peinture de cet espace. Ainsi, pour ce qui est de cet espace de

désenchantement dans ce texte, nous parlerons que de l’espace de

désenchantement socio-politique.

46
Espace de désenchantement socio-politique

Dans Le Pleurer-Rire, Moundié, le quartier populaire, constitue largement

cet espace de désenchantement socio-politique. Moundié est l’un des deux

quartiers principaux de la capitale dans le roman. Selon le texte, ce quartier, conçu

en tant que cité ‘indigène’, quartier des noirs pendant la période coloniale, est

devenu après les indépendances, le prototype des quartiers populaires en Afrique.

C’est en ce sens qu’il correspond à « notre Adjame, notre Treichville, notre

Potopoto, notre Casbah ou notre Médina » (p.55). Dans ce sens, il correspondrait

aussi à notre Nima, notre Sodom and Gomora… à Accra au Ghana. Tous ces lieux

cités sont des quartiers réels dans certains pays d’Afrique. Ceci confirme aussi le

fait que l’espace englobant, « Le Pays », est un espace africain. Mais la

comparaison de cet espace à ces quartiers populeux, le confirme comme univers

de désolation condamné aux maux les plus terribles de la misère.

Il nous incombe de signaler qu’une frontière sépare Moundié, l’espace de

désenchantement du Plateau, l’espace de domination. Nous sommes informés qu’:

Entre Moundié et le quartier du Plateau coule le fleuve

Kunawa, qui lave les deux rives et avale les rejets des égouts

des deux mondes. Un pont l’enjambe : il a nom (sic) Hannibal-

Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé (p. 57).

Ces deux mondes reflètent donc deux zones fortement spatialisées et

opposées sur plusieurs plans. D’abord, l’existence du fleuve Kunawa, par

exemple, symbolise déjà une ségrégation. En effet, cette division fait voir la

différence entre le monde des autorités et celui du peuple. Nous pouvons déjà

47
constater qu’il existe des inégalités entre ceux qui habitent ces deux mondes

différents.

La remarque qu’il y a à faire est que Lopes, comme quelques écrivains

négro-africains de la période post-coloniale, ménagent un espace romanesque qui

cadre bien avec les analyses de Fanon (1987), dans Les Damnés de la terre, au

sujet de la situation coloniale. Il affirme que:

Le monde colonial est un monde compartimenté. Sans doute

est-il superflu,… de rappeler l’existence de villes indigènes et

de villes européennes…La zone habitée par les colonisées n’est

pas complémentaire à la zone habitée par les colons. Ces deux

zones s’opposent… (p. 27).

Si cette compartimentation et inégalité à l’époque coloniale, qui sont

parmi les facteurs qui ont provoqué la lutte pour la libération nationale sont

maintenues, notre libération n’a donc pas atteint son but. La disposition, la nature

et les conditions de vie à Moundié renforcent cette assertion.

Moundié est composé de trois cités principales : Le Centre, Moundié Viêt-

Nam et Moundié loi-cadre. Le Centre est traversé par les deux principales et

uniques avenues de la cité : « l’avenue Charles-de-Gaulle » et « l’avenue Ma

Mirelle » (p.56). Mais ce lieu ne reflète pas cette note prestigieuse. Nous

montrerons plus tard dans nos analyses que ce lieu se distingue comme zone

potentielle de pollution.

Moundié-Viêt-nam, qui est la deuxième division au sein de Moundié, est

un lieu qui, selon la narration, « s’est développé sur les marges du Centre »

48
(p.56). C’est-à-dire que c’est une division qui a été créée à cause de l’explosion de

population au centre de Moundié. Cette explosion est due au fait que beaucoup de

gens se déplacent du village à la ville tous les jours. C’est alors un lieu bâti par les

victimes de l’exode rural.

La dernière division de Moundié, qui se situe à l’intérieur même de

Moundié est Moundié Loi-Cadre. C’est « une zone d’habitation en dur, avec

tôles, eau, électricité, souvent garage et antenne de télévision » (p.56). C’est

aussi « la zone d’habitation, hier des évolués, aujourd’hui des fonctionnaires et

petits commerçants comme le vieux Tiya et le maître d’hôtel (des personnages

principaux dans le roman)» (p.57). Nous trouvons ici une note d’optimisme par

rapport aux autres sous-quartiers. Pourtant, le sort des habitants de ce quartier ne

semble pas aussi amélioré que celui des autres habitants de Moundié. Nous

prouverons ceci plus tard dans cette étude.

C’est alors l’ensemble de ces trois cités qui composent Moundié, le

faubourg populaire de la périphérie de la capitale. Nous remarquons que le

découpage de Moundié en trois divisions reflète cette discrimination sociale et

ethnique qui caractérise la capitale. C’est le système dialectique qui se renforce. Il

reflète nos sociétés qui se présentent comme une entité mais au sein desquelles se

trouvent des divisions qui représentent différents intérêts.

Au sein de ces différentes cités de Moundié ou de Moundié tout entier, les

structures sont mal organisées et les maisons ont un standard très bas. La narration

nous fait part des types de maison qui se trouvent dans ce quartier, précisément à

Moundié Loi-Cadre:

49
La parcelle (du vieux Tiya) était sœur, presque jumelle, de

toutes celles de Moundié ; clôture de planches mal assemblées,

cour de poussière sans jardin, avec à l’arrière un puits de

fortune et quelque carcasse rouillée d’un véhicule démodé.

(p.218)

A l’intérieur de la maison de Tiya:

Une pièce aux murs nus couverte d’ombres … le sol au ciment

couleur de chicouangue et presque vide, quelques fauteuils de

bois … sans coussins… (ibid)

Ce décor traduit la déchéance du bas peuple, plongé dans un gouffre de

misère. Le matériel pour la clôture, la planche, matériel sauvage ou primitive et de

qualité inférieure, et une cour de poussière sans jardin, reflète le niveau ou mode

de vie médiocre des habitants de ce quartier. Le narrateur nous présente ici la

médiocrité et la laideur de cet espace uniformisé à travers ces parcelles ou

maisons, qui, face aux gratte-ciel de l’espace de domination, le Plateau, auront

une image triste. Le texte nous apprend d’ailleurs que, « bâtie au village, la même

maison (comme celle du vieux Tiya) paraîtrait peut-être moins triste et surement

plus salubre » (p.56).

Nous remarquons que les maisons construites dans cette partie de la ville

et l’environnement en général ont un standard très bas, voire épouvantable à tous

les niveaux du mode de vie d’un centre urbain. C’est un standard qui rend la vie

inconfortable et misérable pour ceux qui y vivent.

50
L’inconfort de la vie pour les habitants de cet espace se trouve aussi au

niveau des structures mal organisées. Il y a par exemple à Moundié-Centre, un

problème de gestion des ordures. Nous lisons:

Là passent rarement les services de voirie. Les eaux usées

s’évacuent au gré de leur inspiration et les reliefs et autres

ordures se mêlent pour bâtir des monticules dans les venelles,

tantôt bouchant des trous, tantôt barrant le chemin… (p.56).

C’est un milieu où tout est en désordre. Il n’y a pas de structure en place

pour s’occuper des différents aspects de la vie à Moundié, comme le

développement de l’infrastructure et la gestion des ordures. Avec l’absence de ces

structures, surtout celles de la gestion des ordures, ce quartier grouillera dans

l’insalubrité. Le texte nous informe que c’est un endroit qui se distingue comme

zone de la pollution et un espace vital aux conditions naturelles défavorables:

La poussière de la saison sèche, la boue de la saison des

pluies, les escadrilles de mouches et de moustiques de toute

l’année, se disputent l’espace vital dans une concurrence

sournoise avec les hommes. Il y a de ces odeurs qui, dans les

ténèbres, deviennent des repères géographiques aux enfants du

quartier. (ibid).

C’est un milieu repoussant, répugnant et misérable où l’insalubrité et

l’anarchie sont des maîtres mots. Ceci accentue les conditions désagréables,

défavorables, et inhabitables dans lesquelles vivent les citoyens du Pays. Il résulte

de ce que nous venons de voir que rien n’a changé dans la société post-

51
indépendante par rapport à la société coloniale. Une poignée d’autorité politique

vit aux dépens de la majorité du peuple qui grouille dans la misère. Qui est-ce

donc cette majorité de la population?

L’espace de désenchantement est habité par le bas peuple, en un mot le

prolétariat. La population de cet espace est essentiellement noire ou est composée

des « indigènes », comme le dit le texte. C’est une population qui est constituée

largement des victimes de l’exode rural. Le texte nous apprend que c’est à:

…Moundié-Viet-nam, où s’entassent, débiteurs, des chefs de

terre, les derniers venus de la brousse. Ils campent en

continuant quelquefois encore à pratiquer leur élevage ou à

cultiver un jardin. (p.56)

C’est une population marginalisée qui habite cet espace dominé et pratique

des métiers inférieurs comme l’élevage et la culture de jardin (p.56). Si c’est pour

l’élevage et la culture d’un jardin qu’ils se sont déplacés pour la ville, n’est-il pas

mieux de rester au village pour les pratiquer? Si les citoyens se déplacent d’un

milieu à l’autre à la recherche d’une vie meilleure, cela présuppose que les

conditions de vie sur toute l’étendue du territoire dans la période post-

indépendante sont déplorables pour la majorité. Cette situation pousse les filles à

la prostitution:

Puisque la vie c’est le morne du ghetto indigène plus le travail

auxquels nous ont condamnés Dieu, le colon et (les politiciens)

associés, autant choisir un travail qui soit amusement et plaisir.

Pour les filles, faire l’amour… (p.56).

52
Il y a aussi une grande partie de la population de Moundié qui « vit, le

long des quelques grandes avenues, toute une foule qui (…) ne travaille pas »

(p.56). C’est alors dans la plupart, les sans-travail ou chômeurs, prostituées,

éleveurs, cultivateurs et des prolétaires qui habitent ce quartier.

Dans l’ensemble, cet espace est habité par les écrasés de la capitale : le

monde marginalisé, presque oublié de tous. Ceci renforce l’affirmation que les

autorités politiques vivent dans le bonheur et abandonnent la grande majorité du

peuple dans la misère. C’est une occasion pour le narrateur de faire la critique de

nouveaux régimes parvenus à la magistrature suprême après les indépendances.

Avec tous ces gens qui s’amassent dans cet espace à Moundié et beaucoup

d’autres qui arrivent du village chaque jour, cet espace souffrira d’explosion

démographique. C’est pour cela d’ailleurs que le ministre de l’Intérieur du Pays,

dans son expression pleine d’élégance, nomme cette zone « le quartier de

croissance spontanée » (p.56). C’est-à-dire que la population de ce quartier

agrandit abondamment sans aucun contrôle.

Avec ce taux de croissance, il n’y aura pas d’espace pour les habitants. Le

narrateur explique qu’à:

…Moundié, … tout le monde vit, soit dans la cour, soit sur le

pas de la porte, les yeux bien rivés sur la parcelle d’à côté.

(p.20)

Nous remarquons que bien que cette vie puisse symboliser une vie

communautaire ou collective où chacun se soucie de l’autre, c’est un lieu sans

espace ou intervalle pour les habitants. A cause de l’explosion de population, ils

53
sont nombreux à se cloîtrer dans un espace plus ou moins limité et se le

disputent. Pire, ils « disputent l’espace dans une concurrence sournoise avec la

poussière, la boue, les mouches et les moustiques » (p.56). C’est-à-dire que le

surpeuplement est aussi à l’origine de la crasse énorme et de la détérioration du

mode de vie à Moundié. C’est ainsi que l’explosion de population, accouplée au

manque de travail, fait de cet espace un endroit où sévissent la saleté, la pauvreté,

la famine, et toutes autres caractéristiques qui renforcent la misère du peuple et

met en cause l’indépendance nationale. Ce sont ces conditions de vie qui mènent

les habitants à éprouver un complexe d’infériorité et à se soumettre à l’autorité de

l’autre monde (l’espace de domination) considéré supérieur. Ceux qui habitent ce

monde supérieur dont nous avons déjà parlé, profitent ainsi de la condition de ce

bas-peuple, pour abuser d’eux.

L’extrême dénuement dans lequel vit le bas-peuple le mène également à

éprouver une déception ou désenchantement car, il a été promis une meilleure vie

et un changement de situation après les indépendances. En revanche, après les

indépendances, rien n’a changé. La narration dans Le Pleurer-Rire en témoigne

que:

…la vie restait la même… L’emploi du temps, les magazines,

les écoles, les usines, les bureaux, les hôpitaux, rien n’a

changé… Les femmes… accouchaient de petits êtres

attendrissants, toujours aussi difficiles à nourrir après la

période de sein. Les gens continuent à insulter ceux des autres

54
tribus, à aller en prison de Bangoura pour un oui, pour un non,

à perdre leur travail… (p.61 ).

Il faut même dire que les choses sont devenues pires, car les promesses

faites aux peuples par les leaders politiques n’ont pas été réalisées et c’est

maintenant leurs propres ‘frères’ qui rendent la vie difficile pour eux. Ces

autorités politiques noires, qui ont pris la place du colon, ont abandonné le peuple

dans la souffrance, la pauvreté, la misère, dans les bidonvilles. L’extrait suivant le

confirme:

…Hier nos misères provenaient des Blancs qu’il fallait chasser pour

que le bonheur vienne. Aujourd’hui les oncles sont partis et la

misère est toujours là. Qui donc faut-il chasser ? (p.23).

En évoquant cette situation de désenchantement à travers le traitement de

l’espace de désenchantement socio-politique dans Le Pleurer-rire, le narrateur

critique les nouvelles autorités politiques du Pays qui, à travers leur manière

personnelle de gérer les affaires du Pays, rendent la vie misérable au peuple.

Signalons qu’on peut trouver, en dehors de Moundié, d’autres lieux de cet espace

dominé socio-politique, qui témoignent de cette situation de désenchantement du

peuple africain.

Autres lieux de désenchantement socio-politique

On trouve en dehors de Moundié, qui constitue largement l’espace de

désenchantement socio-politique, des lieux de travail ou de corvée,

55
d’incarcération ou de punition et d’insouciance entre autres, qui sont significatifs

au discours que colporte la narration.

Les chantiers, les champs ou plantations, et les routes constituent les lieux

de travail ou de corvée dans le roman. Ce sont des lieux où s’effectuent de grands

travaux pour le développement économique et de l’infrastructure du pays. Les

mains d’œuvres sur ces lieux sont ceux de la masse populaire. Nous pensons que

ces lieux sont conçus surtout pour nous montrer que ceux qui y travaillent

constituent la base économique du Pays et que les lieux importants de la capitale,

notamment les lieux réservés aux autorités politiques, existent grâce à la sueur, au

sang, à la force et au temps que ces écrasés ont consacré à ces projets. Le

narrateur nous apprend que:

…Les indigènes recrutés pour offrir leurs muscles et leur sueur

à la fécondation des premiers grands travaux de la ville…Un

autre don, aussi des mêmes ; dont on parle moins. Le sang.

Pour la route du cacao. (p.218).

C’est clair que ces projets, plantations et chantiers où travaille le bas-

peuple, constituent le développement économique et infrastructurel du Pays. Dans

le même domaine, figure par exemple ‘La cité du premier Avril’, un modèle de

monument que le chef d’État a fait construire sous une exploitation des citoyens:

…quand le bâtiment va, dans la fièvre de l’émulation, les

Noirs travaillèrent comme les Jaunes et les fourmis, depuis

l’heure où le soleil commence son ascension, jusqu’aux

premiers vols des lucioles… (p.81).

56
Nous pouvons dire que c’est pour nous montrer comment le peuple est

asservi que ces lieux comme le bâtiment du Premier Avril, le chantier, la route de

cacao etc. sont conçus. Pour pousser le peuple davantage dans l’asservissement, le

président use de la démagogie pour convaincre le peuple que le pays accuse un

retard et qu’ils doivent s’investir: « N’avez pas vu là-bas des monuments

construits en six mois,…Qu’est-ce que les Chinois ont de plus que nous ? »

(p.80).

Avec cette démagogie, le président rejoint le roi Christophe de La

Tragédie du Roi Christophe (1963) d’Aimé Césaire où il impose au peuple la

construction d’une citadelle au nom de l’investissement humain. Mais

‘investissement humain’ pour l’intérêt ou le bénéfice de qui ? Ce que la narration

veut surtout mettre au clair à travers la conception de ces lieux d’investissement

humain est que c’est pour le bénéfice d’une poignée d’autorités politiques Noires

qui ont remplacé les colons que le peuple travaille.

Des lieux qui servent de punition et d’incarcération sont aussi conçus pour

montrer comment les autorités politiques Noires traitent les citoyens dans la

période post-coloniale. Il y a surtout la prison de Bangoura (p.62) et ‘le mont

Cameroun’ où le chef de l’État, le Général Bwakamabé, jette et condamne à mort

ceux qui n’adhèrent pas à ses idéologies. Plusieurs Djassikini, le groupe ethnique

du président renversé par l’actuel, ont été fusillés sur le mont Cameroun et

enfermés dans la prison Bangoura ou déportés dans des cellules des centres de la

brousse (p.192). Les gens vont en prison pour un ‘oui’ et un ‘non’, pour avoir

critiqué le chef de l’État ou avoir entendu critiquer le chef de l’État et ri. Les

57
membres de l’opposition et des comploteurs sont jetés à Bangoura ou pendus ou

fusillés sur le lieu de pendaison (p.302). Les abus en ces lieux sont évoqués en

vue de critiquer la société africaine, principalement le nouveau régime, pour avoir

semé la division, la discrimination, le tribalisme, la chasse à la sorcière, la

confusion et toutes sortes d’acte d’abus de pouvoir qui perpétuent l’effondrement

de la société africaine d’après les indépendances. Bref, il se dégage, à travers les

lieux que nous venons d’étudier, la peinture d’une Afrique post-coloniale des

colonialismes intérieurs et des grandes déceptions.

Malgré cette condition de désenchantement dans laquelle il vit, la grande

majorité de ce peuple condamné, ne s’inquiète pas trop de son sort. « Quel que

soit son sort, elle danse et chante, pour se distraire, pour séduire une femme,

pour oublier… » (p.56). C’est dans ce sens que Moundié est caractérisé d’une

ambiance d’insouciance:

Quartier bruyant où la musique, la bonne humeur,

l’insouciance, l’élégance, la gentillesse, jaillissaient de partout,

réchauffant la température ambiante (p.218).

Ce caractère d’insouciance qu’affiche le peuple, provient-il de la naïveté et

de l’ignorance à leur condition, qui s’affirme par le fait que ‘Tonton les tyrannise

mais ils aiment l’applaudir’ (p.87), ou de la désespérance qui s’appuie sur le fait

‘qu’ils font la musique pour oublier leur misère’ (p.56)? Dans l’un ou l’autre cas,

La narration condamne cette attitude d’insouciance et lance un appel au peuple à

se lever et chercher une solution à leurs maux car, comme affirme l’un des

58
personnages du roman « …le salut du Pays réside dans le peuple seul, il n’y a

pas de sauveur suprême » (p.87).

Espace de révolte

Notre analyse de l’espace de désenchantement révèle que c’est un espace

qui est dans son ensemble repoussant et étouffant, reflétant la situation

misérabiliste et de désenchantement de la période post-coloniale. Cette situation

va pousser certains des victimes à se redresser contre les autorités politiques du

jour, d’où l’espace de la révolte.

Généralement, on considère la révolte comme un soulèvement contre une

autorité établie. C’est un sentiment d’indignation ou de réprobation. L’idée de

révolte peut donc se déplacer entre ‘révolution’, ‘mutation’, et ‘contestation’.

Selon Achiriga (1973 :237):

Il y a état de révolte quand un sujet se redresse contre ce qui le

gène, qu’il s’agisse d’un objet, de sa propre condition, ou d’un

autre sujet. Refus de la contrainte…

Le sujet principal de la révolte dans Le Pleurer-rire, est la victime du

régime dictatorial de Bwakamabé Na Sakkadé, le chef de l’État. Celle-ci se

redresse contre sa situation oppressive en montant une attaque contre ce régime et

une décimation de celui-ci. Notre projet est un examen de comment la

représentation de l’espace reflète cette révolte. Les lieux à l’intérieur de cet

espace sont essentiellement marqués par une action de révolte ou l’autre. Ils se

distinguent particulièrement comme des lieux de prise de conscience, de

59
discussion ou de débat, de refus, de revendication et d’attentat. Retenons que

dans l’ouvrage actuel, ces lieux de révolte se figurent surtout dans le domaine de

la révolte politique.

Espace de révolte socio-politique

Le premier lieu dont nous voulons parler dans cette catégorie est le

domicile du vieux Tiya, rue sénoufos à Moundié (p.218). Ce lieu se présente

comme un lieu de débat ou de discussion. Les discussions portaient sur le passé

colonial désagréable du pays et la condamnation de la situation politique du pays

en perpétuelle décadence après les indépendances (p.18). Dans ce sens, il devient

un lieu où certains des citoyens apprennent ou sont informés sur la situation du

pays d’où sa désignation de lieu de prise de conscience et d’apprentissage.

A ce lieu, s’ajoute le damuka, lieu de funérailles. A part cette désignation

de lieu de funérailles, le damuka se présente comme l’un des lieux où les gens

expriment leur mécontentement contre le règne du Chef de l’État. Le narrateur

affirme à ce propos que : « le vieux Tiya, l’un des protagonistes qui rallie les

assistants au damuka, leur dit son mécontentement contre l’ère politique de

Bwakamabé » (p.17). Si c’est surtout au damuka que se tiennent les débats, c’est

peut-être pour nous faire aussi part des morts fréquentes à Moundié qui sont les

conséquences probables de la vie misérable que mène le peuple.

C’est à ce titre que ces deux lieux, le damuka et le domicile de Tiya, répondent au

statut de ‘lieu cybernétique’ défini par Hamon (1981 : 81): « Les lieux

60
cybernétiques sont les endroits où se stocke, se transmet, s’échange, se met en

forme l’information ».

C’est ainsi que ces endroits, le domicile du vieux Tiya et le damuka,

constituent une sorte de forum politique où la critique est de mise. C’est alors un

regard critique, voire pessimiste, qui se porte sur le pouvoir des leaders africains.

Le narrateur évoque ces lieux où ces protagonistes s’engagent dans des débats et

discussions pour rappeler le passé colonial douloureux qu’ils ont connu et de

stigmatiser la situation politique du pays en perpétuelle décadence. Quelquefois,

l’assemblée en ces lieux tient des discussions secrètes de prise de pouvoirs:

Au damuka, les jeunes avaient parlé de l’affaire Yabaka. Un

capitaine très aimé de ses hommes. Mais dangereux… Le

deuxième bureau et la sécurité politique avaient rédigé des

fiches concordantes : Yabaka complotait et préparait un

mauvais coup (p.24).

Nous remarquons donc que l’assemblée au damuka représente les citoyens

qui sont conscients de leurs sorts et veulent se libérer de leur situation défavorable

en renversant le gouvernement. Notons que le renversement d’un gouvernement

en Afrique, au fil des années, se fait surtout par les forces armées, avec ou sans le

support du peuple. C’est ainsi que vient s’ajouter le camp militaire comme la

discussion tend vers l’action de coup d’État.

Le camp militaire se caractérise plutôt par l’action où les membres des

forces armées refusent d’obéir aux ordres du gouvernement. Nous lisons que:

61
Yabaka… voulait introduire la discussion politique dans les

casernes. (Il) avait refusé de faire exécuté la punition infligée à

un de ces caporaux. Le chef d’État Major général…avait pris

feu. Mutation en brousse… Yabaka avait refusé d’obtempérer.

Polépolé avait signé sa dégradation… Les casernes avaient

murmuré… (p.24).

C’est une affaire de pouvoir venant du Palais présidentiel et de contre-

pouvoir venant du camp militaire représenté par le chef de l’État et l’armée

respectivement. Cette manière des forces armées de montrer ouvertement leur

refus d’obéir aux ordres des autorités politiques et de refuser de se soumettre à

leur autorité est une indication d’une action putsch éminente. A travers les scènes

qui se déroulent entre le palais et le camp militaire, le texte nous fait voir le

désordre qui caractérise la société africaine post-indépendante et qui met en cause

l’indépendance nationale qui avait promis une réorganisation de cette société pour

la satisfaction de tous. L’action de révolte franchit les limites du damuka, du

domicile de Tiya et du camp militaire et s’introduit dans un lieu ouvert, la rue de

la capitale:

On ne se réveillait plus sans trouver les rues de la capitale

jonchées de tracts exigeant des élections libres et traitant

Bwakamabé de noms d’oiseaux de poissons et d’animaux de la

savane (p.110).

Ces tracts demandaient au chef de l’État en tant que militaire de retourner

dans sa caserne et de laisser le pouvoir aux « forces vives, véritables

62
représentantes des masses fondamentales » (p.110) pour que chaque citoyen ait sa

part du « gâteau national ». A travers ces revendications, le texte fait campagne

contre la dictature en faveur de la démocratie. A part les rues:

Les citoyens matinaux trouvaient ces appels collés sur les

murs, surchargeant insolemment les marques du dentifrice le

plus éclatant et du soutien-gorge le plus excitant de la planète.

Il y en avait sur les troncs d’arbre, dans les boîtes à lettres et

dans les W.-C. publics (p.110)

Ces objets et lieux, troncs d’arbre, W.-C. public etc. qui servent de conduit

pour les messages de revendication, ont été choisis pour atteindre et sensibiliser

un grand nombre de la population que possible, surtout la masse populaire. Ces

lieux et objets de revendication et de sensibilisation et les messages que portent

ces lieux, servent donc à délester le peuple de son ignorance, naïveté et désespoir,

voire l’encourager et l’inciter à se redresser contre son sort misérable. C’est ainsi

que ces lieux se définissent en tant que canal de communication, car ils servent de

canal de diffusion de l’idéologie politique ou l’expression de la doctrine de

révolte et de revendication prônée par des partis qui s’opposent au régime

dictatorial de ‘Pays’.

Directement liée à ces lieux publics, fermés et objets de revendication et

de sensibilisation, est la salle ronéo d’un collège de quartier de la capitale (p.110)

d’où viennent ces tracts. Prenant en compte la source de ces tracts, il est fort

probable que ceux qui s’engagent dans cette lutte sont la plupart des étudiants ou

des jeunes, mais qui bénéficient du support de certaines personnes comme les

63
membres de l’opposition qui tiennent des discussions secrètes au damuka (p.24) et

le capitaine Yabaka du camp militaire (p.111). Nous voulons ajouter que ces

jeunes gens, que le service secret du Pays finit par surprendre, la main dans le sac

(p.110), sont probablement des collégiens, lycéens et des étudiants de l’Université

du Pays qui sont aussi conscients de leur sort, peut-être grâce à la formation qu’ils

ont reçue à l’école. A cet égard, nous pouvons dire que le campus universitaire,

précisément les salles de cours ou amphithéâtres et les bureaux des professeurs

constituent aussi des lieux de révolte, car, depuis leurs bureaux, des professeurs

comme Spinoza du département de philosophie (p.111) rédige des articles contre

le régime de Bwakamabé. A la base des informations fournies ci-dessus, l’on peut

dire le texte place l’avenir du Pays dans les mains des jeunes et des intellectuels

en inscrivant la révolte et l’instruction scolaire au même enseigne.

Il vaut aussi la peine d’ajouter que certains pays africains et de l’Orient

supportent ce projet de révolte. Le narrateur explique:

…dans un second mouvement, ils(les jeunes gens) passeraient

à la guérilla urbaine, et qu’ils comptaient avoir le concours de

certains acolytes entretenus par des bourses russes et chinoises

et qui s’entraînaient dans des camps secrets en Guinée, au

Congo-Brazzaville, en Algérie et en Tanzanie (p.110).

Ces pays invoqués, la Chine et Moscou (l’U.S.S.R.), représentés à travers

les régimes communistes, sont des Etats indexés, considérés comme instigateurs

de tout complot au pays. Pour les pays africains, ils sont des points de transit et

lieux de formations pour les comploteurs et putschistes. A un moment de la

64
narration, le narrateur et les professeurs noirs de l’Université étaient pris pour des

agents de Moscou et des complices des mercenaires (p.112). Les pays

communistes dont l’U.S.S.R est le symbole, ont été impliqués dans cette mission

libératrice parce qu’ils constituent des lieux de support à la propagation de

l’idéologie communiste et égalitaire où chaque citoyen a au moins sa part du

‘gâteau national’. Nous pensons que c’est cette idéologie, où l’intérêt des citoyens

est servi avant tout, que prône la narration.

Ces débats, discussions, critiques, revendications et sensibilisations se

transforment en une action violente, sanglante et meurtrière au cours d’un attentat

au palais de compagne. C’est un lieu conçu comme un jardin et qui est situé à

quelques kilomètres de la capitale. C’est un endroit où se rend le chef de l’État et

ses collaborateurs de temps en temps pour faire la fête et c’est au cours de la fête

de son anniversaire qu’a eu lieu l’attentat. Une description du lieu nous informe

sur sa nature:

…Ces artères coquilles d’œuf se coupaient à angle droit, parmi

d’immenses moquettes de paspalum sur lesquelles étaient

posés en un dessin régulier des arbrisseaux taillés en forme de

toupie. Au centre, et en deux autres endroits, des jets d’eau

déployaient leurs multiples ailes filiformes, toutes nées d’un

sorbet juteux de glace pilée (p.138).

Cette description du décor traduit explicitement le luxe ostentatoire d’un

cadre féerique. Elle nous donne l’image d’un lieu bien soigné, propre, bien

65
organisé et maintenu pour satisfaire ou assouvir le goût esthétique des hautes

personnalités. Le chef de l’État lui-même dira que:

Dans ces parterres, trois cent trente-six espèces de fleurs

différentes…. Là, des Super-Star, des Kabuki, des Critérion,

des Diorama, des Baccara, des Golden-Arrow, des Europpeana,

des Moulin-Rouge, des Scania, des Golden-Showers… (p.139).

Toutes ces variétés de fleurs accentuent l’éclat du lieu et le rendent

adorable, magnifique aux yeux. Elles donnent aussi au lieu l’allure d’un paysage

ou milieu naturel qui calme l’esprit de quiconque s’y trouve. Avec cette beauté

resplendissante du lieu, l’on peut imaginer la grandeur de la fête et ce qui serait au

menu. Le narrateur nous fournit également ces informations:

Les buffets étaient garnis selon mes instructions. Dindes en

gelée, saumons gigantesques rehaussant les reflets des plats

d’argent, mottes de foie gras, buissons de crevettes et homards,

pyramides de pièces montées, hautes de la taille d’un garçonnet

et couronnées de massepain, incrustées de fruits confits. Des

bouteilles de cuvées spéciales étaient débouchées… Vins d’or

au long cou, vins de sang…, whisky tabac et champagne à bec

de héron dans des bassines remplies de glace (p.140).

C’est évident, avec l’importance et la rareté du menu dans nos cuisines

africaines et surtout dans celles du bas peuple, que beaucoup d’argent a été

dépensé dans sa préparation. Alors que le peuple chôme et meurt de faim dans les

venelles de Moundié, l’argent de l’État est gaspillé pour maintenir un lieu de fête

66
d’une seule personne et satisfaire son intérêt et celui de ces collaborateurs qui

sont:

… Les visages connus de tous les dignitaires et de leurs

épouses étaient présents. De nombreux oncles aussi. De grands

commerçants, des banquiers, des coopérants… (p.139)

Nous avons affaire à la même poignée d’hommes et de femmes qui ont

remplacé les colons après les indépendances et continuent à satisfaire leurs seuls

intérêts que ceux du peuple.

La disposition, nature, ambiance du lieu et les personnalités présents

résument l’abus excessif du denier public par les nouvelles autorités politiques au

lendemain des indépendances, phénomène que condamne le texte. C’est pour

réaffirmer cette condamnation que les putschistes décident de faire du palais de

campagne le théâtre d’une tentative de coup d’État sanglant contre ce nouveau

régime. Les putschistes ont probablement décidé de monter leur attaque hors du

palais présidentiel parce qu’au palais, dans cette forteresse, le chef d’État est bien

protégé, il est intouchable, imprenable. Mais dans un lieu public, au cours d’une

fête, la sécurité est relâchée. C’est donc au moment où la fête battait son plein ;

quand les dignitaires dégustaient, buvaient et dansaient, que l’attaque a été

montée:

Des sifflements s’entrecroisaient au-dessus de nos têtes. Des rafales de

pistolets mitrailleurs se succédaient, ponctuées d’explosions

sourdes d’armes lourdes qui secouaient le sol…. Les balles

sifflent et ricochent contre les murs…Par-ci, par-là, des corps

67
inanimés allonges sur le dallage, autour desquels s’élargissent

des flaques de sang…des cadavres s’amoncellent au pied du

mur d’enceinte. Au nom de Dieu, je n’en ai jamais vu autant

(pp.141-142).

Cet attentat sanglant est un moyen pour les putschistes de montrer leur

mécontentement concernant la gestion de la chose publique par les autorités

politiques. Les morts et les blessés qui jonchent le sol du lieu en signalent au tant,

mais l’attentat pointe déjà à son échec car, la cible, qui est d’assassiner le chef de

l’État, n’est pas atteinte. Le texte nous explique qu’:

Une fois de plus, les fétiches et les gris-gris avaient prouvé leur

efficacité. Dès que l’ennemi-là tirait, pa ! on voyait les balles,

wé ! changer de direction en approchant du Chef et repartir, pa,

pa, pa, tuer l’ennemi ahuri, gba. Un putschiste avait réussi à

évoluer vers Tonton et allait lui planter sa baïonnette dans le

dos quand, wo ! le Chef disparut pour resurgir derrière

l’assaillant et l’étendre par terre, m’mah ! d’une prise de close-

combat… Il avait, arrachant les armes à l’adversaire, décimé

les bandits (p.156).

Tonton Bwakamabé échappe « miraculeusement » à un attentat dont on

peut commencer à douter de la réalité. Les pouvoirs magiques et occultes

auxquels le chef de l’État a fait recours au palais pour sa protection semblent

avoir prouvé leur efficacité selon le texte. Ceci confirme le postulat que l’espace

invisible de pouvoir traditionnel, occulte et magique est étroitement lié à l’espace

68
visible ou physique et que le premier est beaucoup plus puissant pour l’Africain

comme Tonton Bwakamabé. Mais à notre avis, le narrateur se distancie de cette

prétention en condamnant ce phénomène de pouvoir magique car, en dehors du

fait qu’il ne peut pas être prouvé, beaucoup d’argent de l’État est gaspillé par les

chefs de l’État africain qui en font recours au nom de la protection quand leurs

peuples meurent de faim. Notons aussi que bien que le narrateur prône la

libération du peuple, l’échec de l’attentat semble une occasion pour lui de

réprouver cette manière violente, sanglante et sauvage de se révolter ou de se

libérer sans préparation adéquate. La réprobation provient du fait que même si

l’attentat avait réussi, ce serait encore une poignée d’hommes et de femmes qui

prendraient le pouvoir, serviraient leurs seuls intérêts avant tout et laisseraient le

peuple croupir dans la misère. Ce point de vue s’appuie sur les propos de l’un des

personnages par rapport au coup d’État contre l’ancien chef d’État, Polépolé, qui

a fait venir l’actuel chef d’État, Bwakamabé, au pouvoir:

Nous n’aimions pas le sang. Car dans ces choses-là c’est nous

les innocents, qui le versons. (…) Lui ou un autre, pour nous,

c’était toujours la même vie. Hier, nos misères provenaient du

Blanc qu’il fallait chasser pour que le bonheur vienne.

Aujourd’hui les oncles sont partis et la misère est toujours là.

Qui donc faut-il chasser ? (p23)

C’est sur cette affirmation que s’accoude le narrateur pour dénoncer les

nouveaux leaders africains qui ont remplacé les Blancs après les indépendances. Il

condamne dès lors les tenants de ces nouveaux régimes militaires et dictatoriaux

69
et leurs moyens farouches de prendre le pouvoir. L’étude de l’espace de révolte

dans Le Pleurer-rire nous mène à voir que la narration nous conseille une

méthode de révolte et de libération plus démocratique et civilisée amplement

basée sur la sensibilisation du peuple.

Conclusion partielle

L’étude de l’univers romanesque du Pleurer-Rire nous a conduit à dégager

les différents clivages qui typifient la société africaine post-indépendante.

L’espace de domination, un espace de confort, de luxe, et de liberté, se présente

surtout comme un monde répressif et imposant où se déploient la discrimination,

le tribalisme, la corruption, et la torture, entre autres, qui résultent d’un usage

démesuré du pouvoir qui est à la disposition des autorités politiques et de

l’homme. Ce caractère nocif des occupants de cet espace et les événements qui

s’y déroulent, reflètent le dérapage du projet nationaliste et mettent en question la

libération nationale.

L’espace de désenchantement, qui constitue la deuxième division, est

inférieur, en dichotomie, et plus ou moins le résultat des activités et événements

qui se déroulent dans le premier. Réservé à la masse populaire indéfinie, il se

distingue par l’explosion démographique, des structures mal organisées, le

manque d’infrastructures modernes, la crasse, l’inconfort, la corvée et la punition

entre tant d’autres conditions néfastes. L’opposition entre ce monde de la roture et

le monde des autorités dépasse une simple bipolarisation conflictuelle. Elle

suggère la mainmise sur le pouvoir par une petite minorité mue en autorités

70
politiques au détriment de la masse indéfinie marginalisée et met en relief la

situation néocoloniale que souffre cette dernière au lendemain des indépendances.

Cette situation confirme l’affaissement de la visée nationaliste et l’échec de la

mission indépendantiste.

L’effort que déploie le peuple pour se libérer de l’assujettissement, la

domination, la répression, la souffrance et la misère engendre un troisième type

d’espace nommé « L’espace de la révolte ». Distingué par des lieux de discussion,

de revendication, de sensibilisation et d’attentat, il constitue un forum où le

peuple exprime son dégout et mécontentement contre le nouveau régime, qui est

aujourd’hui plus ou moins à la source de leur misère, et les critique pour leur

faiblesse et la faillite des institutions socio-politiques post-indépendantes. Des

actions putschs, dont la plus sanglante et meurtrière, organisée sur le lieu

d’attentat au palais de campagne, bien que ratée, a pour but de congédier le

potentat et de condamner ce système défavorable post-colonial.

71
CHAPITRE DEUX

ESPACE DANS LA NOUVELLE ROMANCE

Introduction

Il est facile de dénicher, à travers les ouvrages de Lopes, la description

achevée d'une gestion politique post-coloniale despotique à laquelle s'ajoute le

manque d'humanisme porté à son paroxysme. Son ouvrage constitue à la fois une

vision du monde et une appréhension de la réalité totale et englobante de

l’Afrique au lendemain des indépendances politiques. Pourtant, bien que cette

thématique socio-politique reste le leitmotiv de son œuvre, il est à remarquer qu’il

semble être également intéressé par les questions en rapport avec la vision et la

critique de la condition de la femme africaine. C’est cet intérêt qui engendre La

Nouvelle Romance (1976), le deuxième texte retenu pour cette étude.

Le récit principal de La Nouvelle Romance porte sur la vie d’un couple,

Delarumba et Wali, qui est le reflet de celle de beaucoup de couples en Afrique.

Celle qui accorde beaucoup de privilège, de liberté et d’autorité à l’homme, tout

en assignant une place et un rôle plutôt secondaires à la femme, consignée à la

soumission et à l’obéissance absolue. Celle-ci est méprisée par son mari. Devenu

diplomate à l’étranger, l’homme ne change pas d’attitude. Par contre, sa femme

évolue grâce à son ouverture au monde, son contact avec l’Europe, avec les

Blancs, avec la politique, mais surtout avec l’éducation occidentale. Elle va alors

72
refuser son simple rôle secondaire ou de soumission dans lequel semblent

l’enfermer son mari et la tradition. Ce qui nous préoccupe une fois encore est là

où se déroule cette histoire.

Le narrateur de La Nouvelle Romance situe son histoire dans un espace qui

n’est pas facilement repérable qu’il nomme ‘Le Pays’. Il se garde d’afficher une

nationalité typique à son espace. Ce dessein de ne pas nommer exactement là où

se déroule son récit est renforcé par ces propos : « Dans la ville où se passe mon

récit, quelque part en Afrique, après l’Indépendance… » (p 28).

C’est une histoire qui se déroule nécessairement sur le territoire africain

dans la période post-coloniale. Son projet est de faire en sorte qu’aucun pays de

l’Afrique noire indépendante n’échappe à son discours. C’est la raison pour

laquelle il crée un cadre spatial qui capte l’Afrique noire toute entière pour

laquelle son discours demeure valide.

Dans l’enceinte de cet univers romanesque, se présentent des espaces que

nous voulons typifier, comme dans le cas du Pleurer-rire, d’espace de

domination, d’espace de désenchantement et d’espace de révolte. Ces espaces se

subdivisent de façon à refléter le discours colporté par la narration. Nous allons

nous préoccuper dans ce chapitre de l’analyse, l’un après l’autre, de ces différents

types d’espace et comment leurs dispositions, nature, relation, et les événements

qui s’y déroulent sont significatifs à l’idée que recèle l’histoire.

73
Espace de domination

Partant de l’explication déjà faite au terme ‘domination’ dans le chapitre

précédent, nous établissons que l’espace de domination est supérieur à d’autres

espaces du roman et un espace au sein duquel se déploient des activités de

répression. Il s’agit dans cette partie de deux types de cet espace : l’espace de

domination socio-politiques et l’espace de domination conjugale.

Espace de domination socio-politique

Au sein de cet espace dans La Nouvelle Romance, se trouvent des lieux où

se déroulent des activités surtout politiques, administratives, économiques parmi

d’autres. Ils sont habités et fréquentés par les autorités politiques, les hauts

fonctionnaires, et les nantis. C’est un espace au sein duquel on peut distinguer des

lieux comme « L’Hôtel de la Lagune » (p.24), des Bars comme « Le

Démocratique » (p.28), Les Ministères comme celui des « Affaires Etrangères »

(p.51), « la banque » (p.180) et « Le Palais Présidentiel » (p.180) entre autres qui

s’identifient à cet espace de domination.

Chacun de ces lieux mentionnés revêt une fonction précise. Ceux qui

fréquentent et habitent ces lieux sont évidemment servis dans presque tous les

domaines de la vie. Ce sont des lieux qui ont une disposition et une nature qui

rendent la vie commode et relativement aisée et assurent le confort et la

satisfaction de ces occupants. Ce sont donc des lieux de confort, d’élégance, de

jouissance et de luxe. L’extrait suivant confirme ce point de vue:

74
En entrant dans cette pièce où les pieds foulaient une moquette

silencieuse, et où la lumière ne pénétrait pas, on était saisi de

paralysie par l’atmosphère de retraite confortable. Le Directeur

Général y travaillait à la lumière d’une lampe de bureau à abat-

jour tronconique. On entendait le bourdonnement discret d’un

climatiseur. (p.38).

Cette citation nous donne une image de l’ensemble des lieux de

domination socio-politique. La même image est peinte de la résidence d’un

diplomate en ces termes:

Zikisso regardait chaque détail de la pièce où il se trouvait…

Fauteuils rembourrés, tables vernies, tapis épais, poste de

télévision, tout dénotait un confort aisé, simple et modeste(…)

qui(…) paru luxueux… Bienvenu n’avait pas tout cela dans sa

case. Et il ne l’aurait plus le jour où la vie diplomatique

connaîtrait son terme. (p.159).

Ces lieux sont évoqués pour nous faire voir comment l’intérêt des

autorités politiques et des nantis est servi aux dépens de celui du bas-peuple. La

nature même des lieux au sein de cet espace suggère que beaucoup de deniers

publics ont été dépensé pour construire et maintenir ces lieux pour une poignée

d’individus alors que la grande majorité de la population mène une vie pitoyable.

La narration dénonce donc le fait que le projet d’une meilleure condition de vie

que les autorités politiques ont entamé pour l’Afrique après les indépendances ne

prend pas en considération la masse populaire. Cette dernière a souffert le même

75
sort pendant la période coloniale face aux colons. Il est évident que le changement

tant espéré par le peuple africain n’a pas eu lieu. Les leaders politiques n’ont que

pris la place des colons en occupant les lieux de luxe, de confort, d’attraction, de

bonheur et de pouvoir que nous typifions dans notre étude de lieux de domination

socio-politique. Dans ce texte, le palais présidentiel représente le lieu le plus

imposant.

Le palais présidentiel est le lieu du président ou du chef de l’État. Comme

d’autres lieux de domination, il se distingue par son luxe, son confort, son attrait

mais surtout par son niveau de sécurité et son image d’autorité. Certaines de ces

caractéristiques se reflètent dans la citation ci-après où le symbole de domination

du palais présidentiel dont nous fait part la narration est la présence des services

de sécurité:

Bienvenu était parcouru d’un frisson… en sortant du Bureau

du Chef de l’État… Les trois gardes du corps, solides athlètes

dont les muscles semblaient vouloir déchirer les costumes

qu’ils portaient… se mirent au garde-à-vous, et redressèrent le

menton, dès qu’il passa à leur hauteur. En traversant le long

jardin où jaillissaient des bouquets de jets d’eau de platine

scintillant, il fallait se retenir : pour la dignité. Devant la grille,

les deux soldats de faction lui présentèrent les armes (p.180).

La nature de ce lieu attrayant et d’autorité, fort protégé et sécurisé par les

forces armées, suggère que son occupant, le chef de l’État, Albert Bossembélé,

fonde son pouvoir sur les forces armées, comme on retrouve partout dans le

76
Palais, des gardes de corps ou des soldats. Cela implique aussi que ces forces

armées sont ses porte-paroles ; un phénomène qui mène à l’établissement d’un

régime d’oppression. C’est surtout le bas-peuple qui souffre le plus de cette

oppression. C’est ainsi que le palais présidentiel et le chef de l’État qui sont des

symboles de domination, s’imposent sur toute l’étendue du territoire national et

font trembler ou frémir les citoyens dans La Nouvelle Romance. Si les citoyens

doivent éprouver aujourd’hui, après les indépendances quand dirigent les Noirs,

les mêmes sentiments de peur et de trépignement qu’ils ont éprouvés pendant la

période coloniale face aux colons, on ne peut que conclure qu’il n’y a pas

d’indépendance.

En plus de l’aspect répressif de l’espace de domination dans La Nouvelle

Romance, il se distingue aussi par la discrimination ou le tribalisme. Les autorités

au pouvoir placent les membres de leurs groupes ethniques dans les hautes

fonctions dans les ministères, dans les ambassades et mêmes dans le cabinet:

… Il faut en tenir compte. Si tu veux devenir un homme fort,

toi aussi, il faut placer les gens de ta tribu… Notre attention a

été tirée sur le fait qu’il y a trop de côtiers dans les

ambassades… Et le cabinet de la Présidence ?... (p.57).

Nous voyons que les autorités au pouvoir ne servent que leurs propres

intérêts en s’occupant de ceux qui leur sont apparentés aux dépens du peuple

qu’ils prétendent servir religieusement. C’est ainsi que le narrateur critique le

népotisme et le tribalisme qui affligent la société africaine post-indépendance. Ce

phénomène de favoritisme mène vers le ressentiment et la haine tribale qui sont à

77
la source des injures comme « à bas les montagnards ! » (p.10) et « espèce de

côtier » (p.37) dans le texte.

A part le palais du président, les ministères et les ambassades entre autres

lieux de domination qui sont hermétiquement fermés au bas-peuple, il y a des

endroits comme le Démocratique et la place de l’indépendance qui permettent une

rencontre entre le peuple et les autorités politiques (p.43).

La place de l’indépendance par exemple est un lieu ouvert et public qui

sert de lieu où se tiennent des cérémonies nationales et des meetings où les

autorités politiques embrouillent, endoctrinent et hypnotisent le peuple avec leurs

discours démagogiques. C’est le lieu de manifestation de la mégalomanie des

nantis et de la fascination de la masse populaire. A travers certaines des activités

qui se déroulent dans ce lieu, surtout les chansons, le chef de l’État se présente

comme le « rédempteur du pays ». Les mots de l’une des chansons : « Albert

Bossembélé était le sauveur, que Dieu avait envoyé pour la rédemption de la

race » ou bien « comme je suis heureux, j’ai quitté papa… pour suivre Albert

Bossembélé… » (p. 43), confirment ce point de vue. Mais Nous percevons un

décalage entre ce que prétendent les mots de la chanson et la réalité. En réalité, on

remarque que le chef de l’État, au lieu de représenter l’intérêt du peuple tout

entier en tant que bienfaiteur ou sauveur en cherchant son bien-être, sert plutôt

son seul intérêt personnel et celui de ceux à qui il est apparenté, faisant ainsi du

mal au peuple.

Le Démocratique, un bar-restaurant dans La Nouvelle Romance, sert aussi

de lieu de rencontre entre les autorités politiques et le peuple:

78
Et bien souvent, tel qui avait besoin de la faveur d’un ministre

dont la porte était rendue infranchissable par l’armée de gardes

de corps, secrétaire et membres du cabinet, allait au

Démocratique où il était sûr de trouver la personnalité

recherchée. Et dans le climat du lieu, il lui suffisait d’aborder

celle-ci pour exposer son problème. Personne n’y résistait. Les

ministres les plus autoritaires fléchissaient devant un verre de

bière… (p. 31).

Ce lieu qui rapproche le peuple aux autorités politiques, offre l’occasion à

ces dernières d’établir de nouveau une relation de donneur-receveur, de favorisé-

défavorisé et de supérieur-inférieur. Cet endroit est aussi très symbolique dans la

mesure où il nous fait voir le favoritisme, la prévarication et le gaspillage des

deniers publics par les autorités. Ils jouissent de l’argent de l’État dans les bars,

les restaurants et les hôtels, alors que le peuple croupit dans la pauvreté dans les

bidonvilles. Ces lieux sont donc évoqués pour mettre en exergue le comportement

corrupteur et de débauche des autorités politiques. En somme, retenons qu’en

dépit de la nature attrayante de l’espace dominant sociopolitique, il possède

notamment une nature imposante, d’autorité, de domination, d’ethnocentrisme et

se distingue par le comportement corrupteur de ses occupants, qui mettent en

cause l’indépendance politique africaine. En dehors du domaine politique, Lopes

évoque, dans le milieu conjugal, des lieux qui affichent presque les mêmes

caractéristiques que ceux que nous venons d’étudier dans les lieux de domination

socio-politique.

79
Espace de domination conjugale

Cet espace, habité ou fréquenté par l’homme ou l’époux, est dans son

ensemble fait des lieux physiques, culturels, et sociaux etc. liés à la vie

matrimoniale. L’homme dont il s’agit principalement dans cette étude est

Bienvenu N’kama, époux de Wali. La disposition de cet espace privilégié est tel

qu’on y trouve des lieux ou endroits divers au sein et hors du foyer qui revêtent

chacun une fonction précise. L’un de ces lieux est le salon de Bienvenu.

Le salon de Bienvenu est un endroit où il se repose, reçoit et bavarde avec

ces visiteurs « en buvant de la bière » (p.16). C’est donc pour lui un lieu de repos,

de palabre et aussi d’audience. Le narrateur nous fait une description du salon:

Assis sur le canapé que lui avait offert, à son entrée, la

maitresse de maison, Zikisso regardait chaque détail de la pièce

où il se trouvait. A un mur deux agrandissements de Bienvenu.

L’un en costume avec cravate, l’autre en joueur de football. Sur

le mur d’en face, une immense photo du président avec son

écharpe de Grand Croix et la maison posée sur 2 volumes de

l’Histoire et de l’Humanité… (p. 159).

La narration ne fait pas de place pour la femme dans ce salon. Si dans une

pièce où habitent un homme et son conjoint, ce sont seulement les images de

l’homme et celle du Chef de l’État du Pays, qui n’est d’ailleurs pas membre de

cette famille, qu’on trouve, n’est-ce-pas là le désir de l’homme de s’associer plus

au pouvoir et de montrer à son épouse qu’il est le seul maître de la maison ? Nous

80
pouvons attribuer ce phénomène à une discrimination contre la femme au sein du

foyer. Nous trouvons que cette discrimination se confirme même par la présence

de l’ouvrage intitulé l’Histoire de l’Humanité car, c’est particulièrement une

histoire des hommes, écrit par des hommes et dominée par les hommes. Un

phénomène similaire se déroule au village où:

… les hommes attendaient, sous un hangar à toit bas, les

calebasses de vin de palme à leurs pieds. Ils parlaient haut et

fort, comme s’ils allaient se battre. Quelques-uns, las de la

palabre, s’endormaient sur leur chaise longue (p.15).

Selon le texte, « le père ‘de la famille’ reste au village » (p.14) et prétend

que la place des « hommes c’est à la guerre, à la chasse et à la palabre ». Pour sa

propre satisfaction, l’homme s’approprie le lieu de confort et d’aisance, et est le

premier à jouir de toutes les bonnes choses ou tout le bonheur du foyer. Notons

que cette attitude de l’homme de se choisir la place de repos et de confort, dépasse

la simple volonté de dominer la femme. Il se concrétise en une attitude qui peut

être associée à la paresse. Il laisse tout le travail à la femme et fainéante au salon,

ou sous un hangar de la maison en buvant, ‘palabrant’, tout en faisant des jeux.

En se faisant maître du foyer et le dominateur de la femme, l’homme saisit

cette opportunité pour brutaliser ou punir sa femme. C’est ainsi que le domicile

conjugal devient un lieu de correction et fait figure d’univers carcéral. Nous

assistons à des scènes de violence dans le foyer:

C’en était trop ! Qu’une femme osa lui répondre aussi

longtemps ! Qu’elle voulût en plus lui donner des leçons ! Il

81
rageait. Il en perdait les arguments de réponse. Il fit le tour du

lit, les yeux injectés de sang, il la tira. Et il la frappa. D’abord

des griffes, puis des coups de poing. Wali se mit à crier.

(p.138).

En transformant le foyer ou la maison conjugale en théâtre de torture,

Bienvenu y fait usage de violence et toutes sortes d’agressions barbares. Le foyer

devient donc un lieu d’injustice, ou de traitement barbare. C’est un cadre où le

droit de la femme est bafoué. En évoquant ce phénomène, le narrateur semble

mettre en question l’espace qui est fait à l’homme dans le ménage par la tradition

pour qu’il puisse malmener ou porter sa main sur sa femme. Il nous semble que ce

désir ou besoin de punir, corriger et contrôler sa femme pourrait aussi provenir de

la célébrité dont jouit Bienvenu en ces endroits comme le stade.

Le stade, sur la pelouse, est un lieu où Bienvenu ‘gouverne’ et où il émane

de sa personne de la mégalomanie ou de la fascination sur le public:

Aux trilles de l’arbitre qui annonçaient la fin du match… il se

sentit saisi par ses camarades, soulevé sur des épaules et

transporté vers le tunnel grillagé qui montait à la tribune

d’honneur. Là attendait le Chef de l’État…Il tendit la coupe à

Delarumba…qui se tourna alors vers la foule, montrant le

trophée au bout de son bras. Une clameur lui répondit. Au pas

de course Delarumba redescendit les marches, fut saisi et

déposé à nouveau sur les épaules de ces coéquipiers qui, avec

lui, faisaient le tour de la piste rousse. (p. 9).

82
Même avec la présence du Chef de l’État, Bienvenu l’emporte sur tout le

monde. Cette grande ambiance, les acclamations de la foule étaient tous en son

honneur. C’est pour cela qu’il est l’empereur du stade et, de ce statut, provient un

pouvoir démesuré de fascination sur la foule, d’où les vivats « Delarumba Oyé !

Delarumba Oyé ! Vive l’empereur du ballon rond ! Delarumba ! » (p.8). Ces

acclamations viennent de l’appellation qu’il s’est imposée. Il se dit « Bienvenu

N’Kama dit Delarumba, empereur du ballon rond dans son pays » (p.7). Ce

pouvoir n’est pas seulement limité au stade mais va aussi jusqu’en « ville, dans

les bars, au dancing au milieu des femmes… » (p.8). Le pire est que cette

domination s’étend sur son domicile conjugal, voire sa femme, Wali, d’où le

mauvais traitement de cette dernière. C’est dans ce cadre que s’explique le

comportement inhumain de Bienvenu envers sa femme au foyer.

Si la présence de l’époux au domicile conjugal et son désir d’y être

empereur est la source de la condition malheureuse et le calvaire de sa femme, son

absence, donc sa fréquentation d’une multitude de lieux pour des obscénités, l’est

plus:

Il(Bienvenu) voulait être empereur en tout lieu. Non pas

uniquement sur la pelouse du Stade, mais dans la ville, dans les

bars, au dancing, au milieu des femmes qui aimaient s’étendre

sur les épais coussins de cuir de l’automobile (p.8).

Cette citation résume succinctement l’ensemble des lieux de domination

conjugale occupés ou réservés à l’époux. Ce sont des lieux qui se typifient par le

privilège et la liberté de celui-ci. C’est ainsi que Bienvenu est libre et privilégié de

83
fréquenter ces lieux et de satisfaire les besoins quotidiens de sa vie. Avec cette

autonomie et avantage à sa disposition, Bienvenu ne fait que passer tout son temps

hors de la maison conjugale à sauter de Bar en Bar, de Boîte de Nuit en Boîte de

nuit, de Dancing au Dancing, de Restaurant en Restaurant, d’Hôtel en Hôtel pour

gaspiller son salaire au milieu de sa pléthore de maîtresses et revenir à la maison

les mains vides. Le texte nous le confirme en ces lignes:

En fait, ces soucis n’avaient pas conduit Bienvenu à changer

quoi que ce fût à son train de vie. Son préavis et ses congés

accumulés, payés tout ensemble, avaient constitué une coquette

somme qui lui avait permis durant tout un mois de vivre avec

une grande générosité. Exceptés les heures d’entraînement, il

paradait dans les bars les plus fréquentés et les plus à la mode,

payant sa tournée à celui-ci et à celui-là… leur glissait dans la

main, (les femmes) en signe de reconnaissance, des billets pliés

en quatre. (p.51).

En fréquentant ces lieux, il s’amuse avec d’autres femmes aux dépens

de la satisfaction de son épouse. C’est en s’engageant dans cette débauche qu’il

esquive à ses responsabilités conjugales et fait souffrir sa femme car, « il n’arrive

pas à subvenir à ses besoins » (p.51).

Il faut ajouter que ces fréquentations, libertés, et gaspillages d’argent vont

au-delà des frontières du Pays. Bienvenu continue à visiter ces restaurants, bars,

hôtels et boîte de nuit même quand il est devenu diplomate en Belgique:

84
Ce soir,… en sortant de la Ville de Grand, il l’emmena dans un

restaurant chinois. Ce fut elle qui choisit tous les plats… Puis,

il l’emmena dans une boîte de nuit. Puis, ils sont allés dans un

autre dancing. Celui du Hilton-Hôtel. Là-bas, ils ont une boîte

avec de meilleurs musiciens et des attractions

sensationnelles… Elle fut fascinée en entrant dans ce hall aux

murs dorés… où les tarifs excluaient ceux qui ne sont pas

riches… (pp. 106-107).

Nous remarquons donc qu’à part la multiplicité des lieux qu’il a la liberté

de fréquenter, ces endroits sont luxueux ou fastueux. Les éléments lexicaux

comme « murs dorés », « la présence des meilleurs musiciens », et « les tarifs

élevés », qui reflètent ce luxe, rendent aussi ces lieux attrayants.

Ce qui est à condamner chez Bienvenu c’est le fait de déserter son épouse

et le foyer conjugal, et passer tout son temps hors de la maison, avec d’autres

femmes tout en dissipant son argent. Ce comportement insensible qui ridiculise sa

femme, constitue la souffrance et le mépris de cette dernière.

La situation de mépris et de ridicule de la femme légitime s’aggrave quand

ces lieux que fréquente Bienvenu assument une autre dimension de lieux

d’infidélité, d’adultère et de la dérive ou détérioration des mœurs. Cette

irrégularité se pratique soit dans un hôtel, soit au domicile d’un ami soit à un

endroit hors de la ville:

Au bout d’un moment il (Bienvenu) se leva

cérémonieusement…marcha encore jusqu’à la première venelle

85
à droite de la rue… une Mercédès vint s’arrêter… C’était

Delarumba muni des proies… Ils sortirent de la ville. Ils

roulèrent pendant une dizaine de kilomètres, puis prirent le

chemin sablonneux vers la mer jusqu’à ce qu’ils aperçurent une

cabane guère plus haute qu’un être humain. C’était la

garçonnière de Delarumba. Avec des planches écartées et du

chaume il s’était fait construire, pour trois fois rien, cette

bicoque par un pêcheur des environs. (p. 33).

Ce logement hors de la ville où ces messieurs amènent leurs maîtresses,

sert de scène où se pratique l’infidélité. La disposition de cette garçonnière est

celle qui fait voir clairement une clandestinité. Cette clandestinité, qui se confirme

à travers l’isolement du lieu, et les précautions prises pour ne pas être aperçu,

servent de dénonciation de l’acte secret qui y se déroule et les agents de cet acte.

Il se trouve que cette garçonnière n’est pas le seul lieu où se pratique cette

clandestinité et Bienvenu n’est pas le seul agent. Le Démocratique, un

restaurant/bar dans la Ville, est un autre lieu d’adultère où Bienvenu est rejoint par

des autorités politiques du pays:

La foule avait applaudi, les bouchons de champagne avaient

sauté, on avait dansé, chacun cherchait à le faire dans le bras de

la veuve officiellement libérée et lâchée dans la société de ces

messieurs les ministres et hauts fonctionnaires (p.29).

Le narrateur évoque ici le phénomène de la corruption et l’immoralité des

autorités politiques et la pourriture et détérioration des mœurs de la société

86
africaine actuelle. L’un des lieux qui est à la source de cette société corrompue est

le Démocratique, lieu de rencontre pour ces hommes politiques et époux où ils

s’engagent dans des relations irrégulières avec d’autres femmes que leurs

épouses, et des fois même avec des prostituées:

En attraction, passait Genevieve Gabuza, une sud-africaine…

Elle avait dans le fond de la cour arrière une chambrette où,

après son tour de chant, venaient la rejoindre les grands

dignitaires du régime, pour gémir avec elle jusqu’à deux ou

trois heures du matin… (p.29).

La narration dénonce le comportement de ces messieurs qui abandonnent

leurs lits et leurs femmes à la maison, et viennent au Démocratique s’engager

dans ces rapports irréguliers. La fréquentation de ces lieux d’infidélité, d’adultère

et de la pourriture des mœurs que sont le Démocratique et la garçonnière, par

l’homme, et l’abandon de sa maison, sont faites au détriment du ménage ou du

foyer, de son épouse et même de l’État.

L’espace de domination dans La Nouvelle Romance se résume dans un

domaine ou l’autre, comme espace d’infrastructure abondante, de luxe, de

pouvoir, mais aussi de la tribalisation du pouvoir, de népotisme, d’individualisme,

de torture, d’infidélité et de corruption des mœurs, réservé d’une part à la haute

magistrature de l’État et de l’autre à l’homme. Toutes ces caractéristiques, qui

dérivent aussi des faits qui se produisent en ces endroits, s’accordent pour porter

atteinte à la mission libératrice des Etats de l’Afrique noire. C’est à travers la

nature et la disposition de cet espace, des activités qui s’y déploient et du

87
comportement de ceux qui l’occupent que Lopes satirise les valeurs de la société

africaine d’après les indépendances car, celles-ci s’inscrivent à la défaveur d’un

autre type d’espace, inférieur par rapport à ce premier.

Espace de désenchantement

Comme déjà expliqué dans le chapitre précédent, ce type d’espace est

caractérisé par la désillusion et est inférieur et en dichotomie à l’espace de

domination. La mise au point pour l’étude de cet espace étant déjà faite dans le

premier chapitre, nous procédons à vous informer qu’il s’agirait une fois encore

de l’espace de désenchantement socio-politique et de l’espace de

désenchantement conjugal.

Espace de désenchantement socio-politique

Dans La Nouvelle Romance, cet espace est constitué principalement du

quartier populaire, des bidonvilles. C’est là où habite le bas peuple. Selon le texte,

c’est un quartier où:

Tout leur est enfer : les repas qui ne débarrassent pas de la

faim, leur chambre, la natte sur laquelle ils dorment, leurs

habits déchirés, les cris de la mère énervée, l’indifférence du

père… la rue pleine de détritus, royaume des ténèbres quand

vient la nuit avec ses légions d’esprits et de diables qui peuvent

vous saisir soudain et vous ravir à jamais… (p.11).

88
Cette description résume, dans l’ensemble, la disposition, la nature,

l’atmosphère et la condition de vie dans cet espace. Avec la saleté, la pauvreté, la

famine et le manque d’intervalle qui le caractérisent, l’auteur nous peint l’image

d’un endroit où les habitants vivent dans un gouffre total. Ils sont enveloppés par

la frayeur et l’insécurité et grouillent dans la souffrance, les maux, et la misère

totale. « Les rues noires de ces quartiers » (p.98), cette image obscure de cet

espace de désenchantement, donne l’impression d’un lieu abandonné, coupé ou

isolé du reste du monde comme une terre perdue. Cette description de cet espace

reflète la vision pessimiste avec laquelle le narrateur présente l’économie d’un

pays africain après les indépendances. Si la plus grande partie de la population

demeure dans cette condition catastrophique, nous pouvons nous permettre de

dire que le narrateur châtie, à travers l’image qu’il donne à cet espace, les

autorités politiques de n’avoir pas tenu leurs promesses au peuple. Cette

déception de la part des leaders politiques africains d’après les indépendances

donne au continent africain une image repoussante.

Comme les quartiers populaires face aux quartiers évolués dans les villes

africaines, le continent africain a une image repoussante face à la métropole.

Nous percevons l’Afrique à travers les yeux de Wali, le personnage principal

féminin:

…Elle regardait le paysage mais n’y lisait rien. Vue de cette

hauteur, l’Afrique est comme dépeuplée. Pas de trace de la

présence humaine. La nature est souveraine dans sa sauvagerie

et sa cruauté. Une terre perdue. Elle découvrait la grande

89
solitude du continent endormi. Le désert n’est pas que de sable,

la mort ne plane pas qu’au Sahara. L’un et l’autre ont aussi

leurs ombres qui collent aux talons dans la savane ou la forêt.

Le vert jaunâtre de celle-là, les taches vert bouteille de celles-

ci, le rouge des pistes… (p.93).

L’image de dépeuplement qu’offre cette vue aérienne n’est pas celle d’un

lieu inhabité mais plutôt celle de manque d’infrastructure et de développement à

tous les niveaux. Il y a une laideur, un abandon et une barbarie qui se voient à

travers les couleurs évoquées (vert jaunâtre, vert bouteille, et rouge), et les termes

comme ‘ solitude’ et ‘sauvagerie’. C’est donc une image misérabiliste qui se peint

à travers cette description du continent noir. Ce sont les mêmes caractéristiques

que possèdent les quartiers du bas peuple.

Il faut ainsi dire que l’Afrique s’insère dans le cadre spatial de l’espace de

désenchantement peint par Lopes dans ses romans. C’est d’ailleurs pour cette

raison qu’il nous dit dans La Nouvelle Romance que « L’Afrique, en comparaison

(à la Métropole), peut en effet sembler un bagne, voire un enfer (p.115). Ainsi, il

y a beaucoup de Noirs qui vivent en Métropole et qui sont humiliés par les

Blancs. Bienvenu dans La Nouvelle Romance par exemple, a eu du mal à trouver

un gîte à Bruxelles parce que la plupart des annonces pour le logement se

terminent par « Africains s’abstenir » (p.114). C’est de l’injure à la dignité des

Africains. « Mais ils préfèrent les injures de Blancs aux difficultés matérielles de

leur pays » (p.115). Une conclusion est évidente à travers les citations et analyses

que nous avons faites. Si après le départ du blanc, le peuple, continue à être

90
claustrée dans cet espace défavorable ou misérable à cause de la mauvaise gestion

du pays par les dirigeants noirs, et que les Africains préfèrent fuir leur pays, rester

en Métropole pour être injuriés par les Blancs plutôt que de rester dans la misère

chez eux, les indépendances des pays africains n’ont pas alors atteint leurs buts.

Elles ont failli. C’est ici que se renforce l’échec des indépendances de l’Afrique.

Autres lieux de désenchantement socio-politique

L’échec des indépendances est aussi établi par la présence de certains lieux

comme les prisons et les lieux d’exécution pour punir et exécuter les opposants et

adversaires politiques. Ces lieux confirment l’échec des indépendances parce

qu’ils ont été utilisés à cette même fin pendant l’ère coloniale. La narration dans

La Nouvelle Romance nous informe que les colonisés dénommés « ‘antiblancs’ »,

parce qu’ils voulaient gâcher l’œuvre que la France réalisait en Afrique, sont jetés

en prison ou exécutés:

…lorsqu’en 1943 il y avait eu la grève de l’impôt, lorsqu’en

1953 les femmes du marché avaient refusé de payer la patente,

lorsqu’en 1958 les étudiants étaient venus faire campagne pour

le NON au Referendum, chaque fois la liste des meneurs avait

été fournie. En 1943 on les avait exécutés sur la place publique.

Les autres fois, ils avaient été emprisonnés (p.29).

Le fait que ces lieux, utilisés par les Blancs, les colons, pour punir les

Noirs pendant la période coloniale, sont toujours utilisés après les indépendances

par les leaders politiques noirs comme lieux de punition et d’exécution réservés

91
aux adversaires politiques et au peuple, montre que l’indépendance n’a apporté

aucun changement pour le peuple africain.

Nonobstant le fait que ces lieux de désenchantement reflètent les

conditions défavorables dont sont victimes la masse populaire africaine, ce sont

aussi des milieux qui se caractérisent par la distraction, l’ambiance; surtout la

musique et la danse. Cette ambiance implique l’insouciance à leur sort. Le

narrateur nous présente un tableau de cette ambiance:

A son énervement s’ajoutait les braillements des haut-parleurs

du bar voisin qui, en semaine, ne s’arrêtait pas avant dix heures

du soir. Dans l’odeur de bière et la saleté,… des hommes et

femmes cherchaient la vie dans une illusion d’amour qu’ils

croyaient pouvoir trouver dans la magie … de la musique

(p.48).

C’est ainsi que dans cette condition misérable de saleté, de pauvreté et

d’autres situations défavorables qui caractérisent ces endroits, le peuple parait

insoucieux. Au lieu de chercher des solutions à ses maux, le peuple vit dans cette

ambiance fausse et persistent dans l’ignorance et la naïveté. Avec cette attitude, il

demeurera éternellement dans cette condition déplorable. Le narrateur dira

« qu’un peuple dont les intellectuels dansent à la moindre occasion ne peut

construire des aciéries, des avions à réactions, et… fabriquer des aiguilles à

coudre» (p.178). Nous sommes d’avis que le texte châtie, à travers cette citation,

le comportement ignorant, innocent et insouciant du peuple qui ne semble pas être

conscient de son sort misérable et lutter pour s’en sortir. Notons que Lopes

92
évoque un autre type d’espace de désenchantement dans La Nouvelle Romance,

celui de l’univers conjugal, qui partage presque les mêmes caractéristiques que le

type socio-politique mais qui demeure plus prononcé que ce dernier, car c’est

l’univers au sein duquel se déroule l’action principale de l’ouvrage.

Espace de désenchantement conjugal

Hors du domaine socio-politique, nous nous rendons au foyer où demeure

le couple. Au sein de ce foyer, il y a des lieux réservés à l’époux, que nous avons

déjà étudiés, et des lieux réservés à l’épouse, qui nous préoccupent maintenant. La

ligne de partage entre ces deux espaces se trouve surtout dans les cultures

traditionnelles, les conceptions traditionnelles. Il y a dans les traditions des

barrières, des contraintes sociales que les femmes ne peuvent pas franchir. Ces

traditions ou conventions sociales édictent que la femme doit rester à ‘sa place’,

une place qui lui est créée par la culture et la tradition. Cette « place » ou espace,

comme le souligne Raimond (1989), n’est pas seulement géographique, ou fait de

lieux concrets, mais c’est un milieu chargé de valeurs, de croyances, de mœurs,

des us et coutumes, de pratiques sociales, qui font partie intégrante de la vie des

personnages. Pour notre travail, nous allons nous limiter notamment aux lieux

occupés par Wali, épouse de Bienvenu.

A l’intérieur du foyer ou de l’espace de Wali, nous disposons des lieux

comme le domicile conjugal, la cour et la cuisine entre autres. Ce sont surtout à

ces endroits qu’elle est limitée. Le texte nous le confirme:

93
Elle, dans la cour, pile les feuilles de manioc. La femme mariée

s’est fânée au lendemain des noces…Elle est cuisinière. Elle

est travailleuse de force, « pilant pon pon », mais pas

gaiement…Elle n’est plus qu’une employée de maison, chargée

de l’approvisionnement, du soin et de la garde d’une

progéniture plus nombreuse qu’elle n’aurait souhaité et qu’elle

n’a pas enfanté (p.14).

Cette citation synthétise la nature, la disposition et la condition de l’espace

de la femme mariée au foyer. Nous remarquons que l’ensemble des lieux est

caractérisé principalement par le travail. Ce sont donc des lieux de travail ou de

labeur qu’elle occupe. La femme s’occupe, par exemple, de la maison en la

balayant ou en la nettoyant, et reste à la cuisine pour préparer des plats. Au fait,

c’est ce que la tradition ou le mari attend d’elle:

Je veux une femme à moi, qui m’appartienne entièrement et

qui reste à la maison pour s’en occuper, me préparer à manger

et accueillir mes amis, comme je le désire, à toute heure de la

journée. (p.16).

Il ressort de ces deux extraits que la femme est traitée comme une esclave

qui doit travailler très dur pour nourrir son maître, le mari, et s’occuper de la

maison. Ces lieux réservés à la femme au sein du foyer et l’assujettissement

auquel elle est soumise en les occupant, mettent en cause l’institution de mariage

dans nos sociétés africaines. Cette mise en cause se renforce par les épreuves

pénibles que la mère de Wali a subies dans son ménage au village:

94
Dès l’enfance, elle a eu à observer sa mère. Tôt le matin, elle

l’accompagnait à la plantation. C’était loin !... Il fallait partir

avant le lever du soleil…Le chemin était long et, malgré son

jeune âge, et ses petites jambes elle ne pouvait demander à la

mère de la porter. Sur le dos et la tête, la mère était chargée.

(p.14).

En plus des travaux domestiques qui encombrent les lieux de la femme au

foyer, viennent s’ajouter les travaux champêtres. Ces lieux se distinguent donc par

la souffrance que subissent ces femmes en se donnant à ces corvées. Le fait d’être

traitée comme « travailleuse de force …» (p.14) à la maison et au champ renforce

la souffrance de la femme. Être « travailleuse de force », c’est soit faire un travail

plus dur que ces capacités le permettent ou de le faire contre sa volonté ou bien de

travailler sans cesse. Dans l’un ou l’autre cas, celui ou celle qui fait le travail

éprouvera de la souffrance. Dans notre contexte, c’est un lieu de souffrance pour

la femme parce qu’elle s’occupe presque toute seule du foyer : « elle parcourt une

longue distance pour aller au champ labourer, et est toujours chargée sur la tête

et au dos en faisant le chemin aller retour » (p.15), « elle pile, fait la cuisine, est

chargée de l’approvisionnement, du soin et de la garde d’une progéniture »

(p.14). Bref, elle s’occupe de presque tout dans le foyer. C’est le poids de tout ce

travail qui fait qu’elle s’est très vite fanée. En plus de ce poids de corvée, elle

subit aussi des brimades de son mari qui aggravent son état. Elle reçoit de temps

en temps des coups de gifle, de poing et de ceinture de son mari (p.138). C’est ce

mariage qui devient pour la femme un lieu de travail forcé, de souffrance, de

95
punition, d’injustice et de traitement barbare que dénonce la narration car, c’est un

cadre où le droit de la femme est bafoué.

En plus d’être brisée par ces conditions répressives dans le cadre

matrimonial, la femme se trouve emprisonnée dans cette maison conjugale. Le

foyer matrimonial est alors pour elle une prison. Nous comparons le foyer ou la

condition dans laquelle elle se trouve à la prison parce qu’elle n’a pas la liberté de

sortir et de se promener comme son mari. Le texte nous apprend que:

C’est pour elle une vie bien décevante. Elle avait cru se libérer

des travaux manuels et de la famille, voilà qu’elle était

l’esclave des deux. Pire, Bienvenu qui aimait la sortir, la

présenter et la montrer avant le mariage, la considère

maintenant comme une gêne et la laisse recluse (pp.16-17).

C’est ainsi que le foyer devient un lieu de réclusion, d’incarcération et de

travail qui prive la femme de sa liberté. La nature et la condition de ce lieu

supposent la solitude, l’abandon ou l’isolation de celle-ci. C’est d’ailleurs pour

cette raison qu’ « elle s’enferme dans sa chambre la plupart du temps quand

Bienvenu la traitait de ‘bonne à rien’» (p.47). Le narrateur, en donnant cette

image à l’espace de la femme, réprouve le concept du couple dans la société

africaine. Il désapprouve d’un mariage où l’épouse est traitée comme esclave et

occupe une place secondaire dans les affaires du foyer.

Wali elle-même certifie cette désapprobation en admettant qu’ « elle se

sent comme prise dans un filet dans le mariage » (p.16). C’est-à-dire qu’elle est

empêtrée dans une vie ou une condition défavorable d’où elle éprouve des

96
difficultés de s’en sortir. Cet espace misérable qui lui est fait par l’homme et la

tradition la pousse parfois à se demander : « à quoi bon cette chienne de vie ? »

(p.16). Cette interrogation révèle le mécontentement aussi bien que le

désenchantement de la femme contre le mariage et la condition malheureuse dans

laquelle elle vit. Wali exprime ce mécontentement en déclarant qu’ « elle a

horreur de la cuisine de la vaisselle et du ménage et que pour elle, le mariage est

une grave erreur » (p.16) et « une escroquerie » (p.14). Sa mère, de sa part,

« regarde les hommes avec dégoût et les dédaigne » (pp.15-16)

Ce sentiment fort de dégoût et de haine que la femme éprouve envers

l’homme et sa condition de vie misérable se justifie par le fait qu’elle avait une

différente opinion du mariage. « Elle croyait qu’une fois mariée, elle vivrait en

paix et en liberté avec son mari, et qu’elle aurait une vie pleine de bonheur »

(pp.14-16). Mais il résulte des analyses que nous venons de faire des lieux qui lui

sont réservés qu’elle s’est trompée. C’est pour elle une déception ou désillusion

totale. Sa désillusion se situe au niveau de l’espace oppressant ou étouffant fait de

lieux clos ou fermés, de lieux de corvée et de labour et fait de conditions

d’abandon et de séquestration où elle est reléguée au second plan et maltraitée,

méprisée, ridiculisée et opprimée par l’homme.

Peut-être que Wali est maltraitée et méprisée par son mari, surtout à cause

de son incapacité de faire des enfants. Ceci l’oblige à faire recours aux médecins,

mais aussi aux mânes des ancêtres pour qu’ils la protègent, et singulièrement

qu’ils bénissent ces entrailles et aussi peut-être pour qu’ils la sortent de sa

condition défavorable au foyer:

97
Malgré l’argent, les sacrifices aux mânes ancestraux et les

soins, médecins et féticheurs sont formels : elle n’aura pas

d’enfants. (p.14).

Vivant dans un monde moderne, elle s’est fait soigner à l’hôpital. C’est là

un recours à la science. Mais elle reste accrochée à la croyance que les enfants

sont des dons de l’au-delà, bien que ces vœux ne soient pas exaucés. Nous voyons

donc comment cet espace invisible est présent dans la vie de l’Africain comme

l’espace visible. Cet espace invisible aurait été évoqué pour montrer que malgré le

fait que l’Africain y soit fortement attaché, il n’est pas la solution à ses calvaires

ou ses malheurs. Mais ce qu’il y a à rejeter ici c’est l’attitude du mari, Bienvenu,

d’abandonner seule son épouse dans cette quête au lieu de fournir le support et

encouragement nécessaire dont elle a besoin pour porter ce fardeau de malheurs.

C’est donc le fait de reléguer sa femme au second plan, de la laisser briser par le

poids de ces épreuves dans cet espace oppressant et étouffant qui nécessite sa

révolte.

Dans cette condition méprisable du chaudron conjugal, la Maison

Commune et le domicile d’Awa et d’Elise, ces amies préférées, lui viennent au

secours comme des lieux de refuge. Le texte renchérit:

Elle aimait ces rencontres qui constituaient une évasion de son

enfer domestique. Elle savait que toutes les femmes qui se

retrouvaient là avaient, à de détails près, la même vie qu’elle

(p.43).

98
C’est pour échapper aux brimades, et aux injures de son mari, Bienvenu,

et de prendre un peu congé des travaux domestiques qu’elle est heureuse de se

rendre à cet endroit. Ces lieux se présentent alors sous ces rubriques de lieux de

refuge, de soulagement, et de détente pour servir de preuves aux maux que la

femme endure au foyer.

Ajoutons que c’est également pour condamner sa condition de vie au foyer

qu’elle trouve convenable l’occasion qui lui est présentée de quitter le pays. C’est

pour elle une échappatoire de cet espace oppressant et misérable de son existence:

C’est la première fois que l’une va quitter les autres. Pourtant,

on ne voit pas la tristesse dans le visage de Wali. Il y a même

comme une fleur de bonheur dans son regard. Un bonheur fort

et lourd à porter. Un sentiment de plénitude qui l’envahit : elle

se sent heureuse de partir,… (p.63).

Comme une double victime du régime politique oppressif et du système

conjugal répressif, elle est heureuse et trouve consolant le fait de laisser et la vie

difficile au pays, et la condition matrimoniale déplorable qu’elle vit au foyer.

C’est une promesse de bonheur, de liberté et de délivrance qui marque la fuite

prétendue et désirée de l’enfer du foyer, et le début du chemin que la femme se

fraye vers sa révolte définitive.

Espace de révolte

L’espace de désenchantement, socio-politique et conjugal, que nous

venons d’étudier, est, dans son ensemble, un monde hostile, étouffant et

99
oppressant à ceux qui y vivent. Selon Bourneuf et Ouellet (1972 :102) « l’espace

oppressant fait couver la haine ou la révolte au cœur du personnage » qui habite

là-bas. A partir de la définition faite au concept de la révolte dans le chapitre

précédent, il en ressort que c’est une attitude de ressentiment et d’insurrection

contre quelqu’un où quelque chose. Dans notre contexte, la révolte, qui a comme

source celui ou ceux qui sont victimes de ce monde oppressant, cible l’agent

principal qui les contraint à cet espace et l’enclave dans cette condition misérable.

Nous avons traité deux types de cette révolte dans Le Pleurer-rire à savoir, la

révolte socio-politique et conjugale. Cependant, dans La Nouvelle Romance, il est

principalement question de la révolte conjugale menée par la femme contre

l’homme et la tradition ou le statu quo, et le cadre spatial de cette révolte est ce

qui nous concerne dans cette étude. Ainsi, notre étude de l’espace de révolte dans

ce roman comprend surtout un espace de révolte conjugale.

Espace de révolte conjugale

C’est un cadre spatial à l’intérieur duquel se trouvent des lieux qui se

typifient comme des lieux de prise de conscience, de débat d’idées ou de

discussions, de refus et notamment d’apprentissage ou d’éducation entre autres. Il

s’agit alors de relever ces différents lieux où il se passe une action de révolte ou

l’autre, les caractériser et voir la relation que ces lieux entretiennent entre eux-

mêmes et avec les protagonistes et les événements du texte et comment ces

interactions aident à colporter le propos de l’histoire.

100
Le tout premier lieu dont il est question dans cette section d’espace de

révolte est la maison conjugale, où Wali se rend compte de la vie pitoyable qu’elle

mène. Ce lieu peut se typifier de lieu de prise de conscience dans la mesure où

elle n’ignore pas la condition dans laquelle elle vit. « Le sentiment fort de dégoût,

de ressentiment et de mécontentement » (p.16) qu’elle éprouve pour son état de

vie marque cette prise de conscience. C’est un phénomène qui se déroule dans sa

tête ou dans son esprit. C’est ainsi que la tête ou l’esprit devient un lieu qui sert de

source des idées de révolte. Nous sommes informés par le texte que dans la

maison conjugale, quand elle ne peut plus supporter le comportement et les

injures de son mari, toutes sortes d’idées lui viennent à l’esprit. «Ces idées sont sa

révolte ; elles la libèrent » (p.65).

Ces pensées se transforment en discussions et en débats avec d’autres

femmes à la Maison Commune du quartier aux réunions organisées par la

Fédération des Femmes du Parti Démocratique National (p.43). C’est un syndicat

au sein duquel militent des femmes du Pays. La Maison Commune devient dans

ce contexte, un lieu de débats et de discussions. La Maison Commune se présente

comme un lieu où les femmes expriment surtout leur mécontentement et portent

un regard critique sur la tradition qui mène au comportement phallocratique et

paternaliste de l’homme qui les réduit en esclave.

Le domicile d’une amie de collège, Awa, revêt la même fonction que la

Maison Commune comme lieu de discussions et de débats où les femmes, Wali et

ses deux amies, font une critique acerbe du comportement et nature phallocratique

de l’homme. L’une d’elles affirme au cours d’une des séances de discussions que:

101
Les hommes sont vraiment dégoûtants. Mon père, mon frère,

c’est la même chose. Et nous devons toujours supporter cela.

Moi je ne suis pas décidé à l’accepter (p.45).

En critiquant la conduite de l’homme et refusant d’accepter le traitement

dont elles sont soumises par celui-ci, elles défient le statu quo qui sert l’intérêt de

l’homme et bouleverse l’ordre de supériorité-infériorité qui régit les rapports entre

les deux sexes. Le texte renchérit:

… nous avons opté pour une constitution qui dit que « les

femmes ont les mêmes droits que les hommes » … Où est

l’application ?... Nos gouvernants jouent la comédie de

l’égalité. Le jour viendra où nous entrerons sur la scène pour

les balayer et jouer la pièce pour de bon (p.66).

C’est par référence aux discussions qui se déroulent à la Maison commune

et le domicile d’Awa que « Wali se propose de passer son Brevet » (p.46), ou

« d’apprendre un métier et de quitter son mari » (p.45). Elle commande même un

nouveau lit pour montrer son intention de se séparer de son mari (p.47). Nous

remarquons donc que la Maison Commune et le domicile d’Awa, lieux de prise de

conscience, de débats, et de discussions sont des lieux convenables et stratégiques

pour les femmes de critiquer, de défier et de prendre des décisions qui vont leur

permettre de renverser la domination des hommes.

Le dépaysement de la femme, Wali, va bien servir son objectif de révolte

comme elle aurait la chance de fréquenter des lieux ou institutions de formation

pour acquérir de la connaissance. C’est-à-dire que le projet de renversement de la

102
domination masculine se renforce en Belgique quand elle accompagne son mari

qui est envoyé en poste diplomatique car, pour Wali elle-même, « vivre à

l’étranger c’est s’éduquer, se transformer, accroître ses capacités de comprendre,

c’est une préparation à la grandeur » (p.64).

Le premier lieu dans cette catégorie de lieux fréquentés en Belgique est le

domicile d’un couple Belge, les Impanis, où Wali, à travers des discussions et

l’observation, apprécie le concept du couple. Elle constate comment un couple vit

ensemble et s’entraide:

Wali constata avec étonnement que le mari arrivait avec une

table roulante sur laquelle étaient posées des cafetières, en

porcelaine, des tasses, des assiettes remplies de gâteaux et de

ce pain aux raisins que les belges appellent

« cramique » C’était une découverte pour Wali. Jamais elle

n’avait vu un homme, excepté dans les bars, les cafés et les

restaurants, dans un tel rôle… Leurs traditions étaient vraiment

différentes ! (pp.121 -122).

L’auteur lui fait fréquenter le domicile de ce couple Belge pour qu’elle

puisse apprécier le concept du couple à travers la fidélité, la discipline, l’ordre, le

dévouement qui existent dans cette famille et comment le mari peut aider la

femme dans le ménage. Cette observation finira par la transformer et

révolutionner ses pensées. Bien plus, elle se trouve dans une maison belge où le

couple, surtout la femme, est militante. « Elle milite au syndicat, dans une

organisation de masse féminine et au Parti, et pour le droit de la femme, et pour

103
la classe ouvrière » (p.130). C’est alors à cette vie militante, déjà commencée

avec ces camarades chez Awa au Pays, que Wali est de nouveau affrontée chez les

Impanis. A cet égard, le domicile Impani devient lui aussi un lieu de débats et de

discussions entre ces femmes sur des sujets divers. « Elles parlaient de robes, du

cinéma, de la cuisine, de la politique. Mais ce qui frappait le plus Wali c’était les

conversations sur la vie militante » (p.130). Le domicile des Impanis sert donc de

cadre pour Wali de passer un jugement sur son propre mariage. Ce faisant, la

narration valorise le concept du couple chez les Impanis, voire les occidentaux, et

discrédite celui des Nkama et donc les Africains, d’où le besoin de restructurer le

dernier.

Pour arriver à bouleverser et faire une réorganisation du système

matrimonial ou même de la société africaine et de ces traditions, il faut de

l’information. C’est la recherche de cette information qui mène la femme vers

certaines institutions ou centres d’apprentissage pour y assister à des conférences

ou séminaires. C’est toujours le couple Impani, surtout la femme, qui lui sert de

modèle, qui l’introduit à ces conférences:

Un samedi, elle devait aller à une conférence de l’Union des

Femmes Belges. Elle pensa que le sujet intéresserait Wali…elle

décida d’inviter Wali… Le sujet de la conférence était : LA

FEMME A TRAVERS L’HISTOIRE (p.131).

Wali apprend dans cette salle de conférence que les hommes, au cours du

développement des sociétés, se sont montrés racistes à l’égard des femmes et se

rend compte qu’il y a donc une communauté de femmes au-delà de ces barrières

104
(p.131). Cette conscience contribue certainement à l’évolution de sa conscience et

sa transformation.

La participation à ces séminaires et conférences augmente sa soif pour la

connaissance de ce qui se passe dans son nouveau monde et donc l’introduit à la

lecture. Avec la lecture de certains ouvrages comme le Deuxième Sexe (p.132),

elle acquiert beaucoup plus de connaissance sur la condition de la femme, mais

aussi sur l’histoire du monde, des connaissances scientifiques et juridiques

(p.132). La participation à ces conférences, les lectures et explications et

exemples des Impanis, les rencontres, et ce qu’elle observe dans son nouveau

milieu social, vont conduire Wali davantage à se référer à la vie des femmes de

son pays, à se rendre compte du mépris qu’elles souffrent et de la possibilité de

refuser ce traitement. C’est ce qui encourage déjà Wali à confronter son mari. Par

exemple, pendant l’une de ces rentrées matinales de Bienvenu, une chose qu’il a

l’habitude de faire, il se heurte à la confrontation de celle-ci:

…Non seulement tu rentres tard, mais il faut encore que tu

réveilles ceux qui dorment… Tu es l’égoïsme personnifié.

Parce que tu ne dors pas, tout le monde doit se réveiller.

(p.137).

Wali n’aurait pas osé prononcer ces mots auparavant et bien plus, si c’était

au pays. C’est l’attitude de révolte qui se montre plus fort en elle. Ajoutons

qu’ « elle commence aussi à injurier son mari et à le traiter de lâche quand il la

battait » (p.138). Ce sont déjà les premiers signes de la restructuration de ce

105
système conjugal qui a toujours servi l’intérêt phallocratique de l’homme. Il est à

remarquer que ces différents lieux de prise de conscience, de discussions, et les

conférences auxquelles elle a assisté sont des étapes nécessaires pour sa révolte.

Ce sont des étapes qui consistent à acquérir des informations sur le monde et les

principes qui le gouvernent. Il faut comprendre ce monde et ses principes avant de

chercher à le changer. L’un des lieux ultimes qui remplit cette fonction est l’école,

lieu de formation et d’apprentissage, voire d’éducation, plus ou moins formel.

C’est ainsi que Wali s’inscrit à l’Université Populaire, une institution

scolaire formelle, pour suivre des cours. L’une des choses qui caractérisent cette

institution formelle est la régularité de l’horaire. Le narrateur explique que les

cours ont lieu « Tous les lundis, mercredis et vendredis, de vingt et une heure à

vingt-trois heures » (p.129). La régularité provient du fait que les cours se

déroulent trois jours fixes par semaine à une durée fixe de deux heures. Notons

aussi que contrairement à ce qui se passe dans les lieux déjà étudiés qui servent

plus ou moins de lieu d’apprentissage ou cybernétique, à l’Université Populaire, il

y a un professeur qui se met devant les apprenants et les instruit dans une

atmosphère où règne un ordre et une sérénité parfaits. Le texte nous fait part de

l’ambiance ou de l’atmosphère pendant ces cours:

Dans la salle, les vingt auditeurs étaient attentifs. Les uns

suivant des yeux l’homme chauve en pull à col roulé qui

professait, les autres essayant de noter tout ce qu’il disait. A

leur mise, on voyait que c’était des ouvriers et des ouvrières

pour la plupart… (p.129).

106
La contenance sérieuse des apprenants et l’atmosphère sereine créée par

le professeur à qualité prophétique dans la salle laisse voir clairement ses

intentions ; il veut que son enseignement, bien assimilé, aboutisse à de vrais

changements. Nous remarquons qu’il vise un changement dans l’esprit de

l’individu ou bien un changement de perception, une transformation de l’individu

lui-même, et finalement un changement au sein de la société. Pendant l’une des

séances, il apprend par exemple aux apprenants que dans le monde, les choses ne

sont pas faites pour garder éternellement une nature fixe. Elles subissent des

changements. Une situation aujourd’hui peut devenir une autre demain. Le texte

le confirme:

Quand la logique formelle affirme que A est A, et que A n’est

pas B, elle ne tient pas compte du mouvement. La logique

dialectique en revanche affirme que A peut devenir B. Prenons

l’exemple de l’eau. Effectivement à quinze degrés l’eau ne peut

être que de l’eau… (p.129).

Évidemment, sous l’effet de la température, l’eau change d’état ; soit de

l’état liquide à l’état solide, soit de l’état solide à l’état liquide, soit aussi de l’état

liquide à l’état gazeux. Ceci suppose que le statut d’un individu peut changer s’il

subit les processus nécessaires. Nous prétendons que le plus important de ces

processus est l’acquisition de la connaissance. En fréquentant donc l’Université

Populaire, Wali est en train d’acquérir cette connaissance qui va faciliter le

changement de son statut.

107
Nous voulons aussi ajouter « l’Ecole Universelle » (p.139), qui est une

institution ayant les mêmes caractéristiques et fonctions que l’Université

populaire. Notons que ces désignations de ‘populaire’ et ‘universelle’ données à

ces institutions suggèrent leur ouverture à tout le monde et ont pour but d’instruire

le plus grand nombre de gens que possible. Ce n’est donc pas étonnant qu’on

trouve des ouvriers qui viennent aussi s’éduquer comme Wali.

Avec l’acquisition des informations et théories au sein de ces lieux divers,

le souci de l’émancipation de la femme est sur la voie de porter des fruits.

L’éducation a très rapidement facilité la transformation de Wali. Elle n’est plus

l’épouse docile, timide, inférieure, de second rang et ‘bonne à tout faire’. Avec la

connaissance qu’elle acquiert en fréquentant ces lieux d’apprentissage, elle peut

renoncer aux tabous de sa société, se permettre de répondre aux questions et

injures de son mari, discuter ou faire des débats d’idées avec des intellectuels et

dénoncer les rapports injustes (p.179). L’un de ces entretiens est avec l’Inspecteur

des postes diplomatiques, Zikisso où Wali préconise qu’il faut apprendre à lire, à

écrire et même la philosophie aux paysans et aux travailleurs pour les rapprocher

un peu des intellectuels. Or, Zikisso soutient que tout le monde ne peut pas

devenir intellectuel et que les uns naissent pour devenir grands, forts, intelligents,

bons, et les autres, quoiqu’on puisse faire, resteront petits, faibles, bêtes, méchants

et criminels (p.131). Cette affirmation va à l’encontre de ce que Wali a appris à

l’Université Populaire que A peut devenir B ; c’est-à-dire que les petits, les

faibles, les dominés, peuvent devenir grands, forts et dominants et vice-versa.

C’est dans cette logique qu’elle réfute l’argument de Zikisso en lui disant

108
qu’ « avec son raisonnement, nous (Africains) demeurions des macaques

analphabètes et colonisés » (p.160). En cela, le narrateur tente d'éduquer la

conscience de Wali en glissant des discours philosophiques et foncièrement

académiques dans ces propos pour faire de lui précurseur de l’émancipation de la

femme.

Ainsi, à travers ce texte corpus, La Nouvelle Romance, nous voyons la

valeur et l’importance de l’éducation dans le développement d’un individu et

d’une société présentée à travers la fréquentation des lieux d’apprentissage. Elle

aide Wali à la connaissance des droits et privilèges d’un individu et d’une société

toute entière, du concept du couple, de l’économie et aussi du statut néocolonial

des États africains:

Au fond, je finirai par croire que l’indépendance actuelle n’est

qu’une colonisation réajustée. L’Afrique se libère non pas pour

moins d’injustice, mais pour qu’une poignée de parvenus

participent à l’exploitation de leur peuple. (p.192).

En faisant faire à Wali ces analyses que nous jugeons objectives sur l’état

de l’indépendance nationale, les valeurs, les politiques et l’économie du pays, la

narration met en exergue la valeur ou l’importance de l’éducation et des

institutions de formation comme l’Université Populaire et l’Ecole Universelle.

Zikisso a même fait l’observation:

Mon cher, moi-même je trouve que l’Europe, ça change un

peu trop nos femmes-là. Dans un mauvais sens bien sûr. J’ai

remarqué depuis un certain temps, en effet, que la mienne se

109
met en tête de discuter des sujets qu’elle n’avait jamais osé

abordé (sic) au pays. C’est peut-être l’évolution des choses,

mais moi je n’y vois rien de bon (p.163).

Le changement de la femme ne s’inscrit pas dans l’intérêt de l’homme,

raison pour laquelle Zikisso qualifie cette évolution ou changement de la femme

de négatif. L’observation de Zikisso s’insère bien dans la logique du manichéisme

fanonien que « le bien c’est ce qui leur fait du mal ». Cette transformation de la

femme fait du mal à l’homme dans la mesure où la femme qui n’avait pas droit à

la parole peut maintenant mener une discussion sur certains sujets cruciaux

(p.163). Son espace n’est plus limité à la cuisine, dans la cour à piler les feuilles

de manioc ou bien dans la chambre à coucher, mais elle peut maintenant s’asseoir

avec les hommes au salon quand ceux-ci discutent. Ceci nous permet d’admettre

que le projet de la réorganisation du système conjugal et même de la société toute

entière, qui jadis fonctionnait en faveur des hommes, est en cours grâce à

l’instruction de la femme. C’est ce refus du statu quo qui marque la révolte et

aussi la libération de la femme.

C’est ainsi que le personnage de Wali, déçu dans son amour avec

Bienvenu, explique sa rupture avec son mari dans une lettre, comme un geste de

révolte et d’émancipation:

Maintenant que j’ai eu le loisir… de voir ce qui se passe en

dehors de notre continent… le couple n’existe pas encore chez

nous. Nos mariages ne sont rien d’autres que des alliances de

clan. Dès cette époque donc, je me suis opposée à mon mari…

110
Voilà pourquoi je ne veux pas revoir Bienvenu. Qu’il demande

le divorce si cela lui chante. Je serai libre. Sinon, je le suis

quand même….ma décision de ne plus vivre avec cet homme

avait déjà été arrêtée… (pp.191-193).

Son séjour en Belgique, en Europe mais principalement l’éducation

qu’elle a eue à l’Université Populaire, à l’Ecole Universelle, et dans tous les

autres lieux d’apprentissage, de discussions, et de prise de conscience, ont facilité

et précipité ce processus de révolte. Le fait de quitter son mari est, pour nous, une

option fuyarde, mais constitue, face à l’intransigeance de Bienvenu, un

redressement ou une révolte contre les conditions misérables dans lesquelles elle

vit, sa libération de la domination de son époux et marque le début du changement

qu’elle envisage apporter dans le domaine de la vie conjugale des couples dans la

société africaine.

A cet égard, nous pensons que la narration conseille à tous opprimés qui

veulent se libérer d’une domination, le processus de révolte de la femme dominée

dans La Nouvelle Romance. Cette dernière consiste à sensibiliser, informer, ou

éduquer autant de gens que possible pour qu’ils subissent une transformation

idéologique et au niveau de la connaissance afin de pouvoir prendre leur destin

dans leur propre main. Pour ce faire, il faut fréquenter certains des lieux que la

femme dominée a fréquentés dans le processus de sa révolte et libération, surtout

les institutions scolaires ou les centres d’apprentissage pour s’armer de la

connaissance. Nous pensons que cette connaissance est l’outil ou l’arme la plus

111
importante dans une lutte libératrice et constitue la première et la plus importante

étape d’une révolte ou d’une révolution.

Conclusion partielle

Retenons que Lopes ménage dans La Nouvelle Romance, un espace

bipolaire, espace de domination et espace de désenchantement, auquel s’ajoute un

troisième, l’espace de révolte et de liberté, qui a pour but de permettre une

réorganisation du système pour servir l’intérêt de tout.

Le premier type, l’espace de domination, est un monde dans lequel abonde

luxe, confort, privilège, liberté, attraction, mais d’où jaillissent ou débusquent

l’insensibilité, l’individualisme, la discrimination, l’ethnocentrisme, la

phallocratie, la torture, l’injustice et d’autres phénomènes corrupteurs qui

évoquent l’abus du pouvoir et la dévalorisation des valeurs dans une société

indépendante.

L’espace de désenchantement par contre, est un univers qui déborde

d’insalubrité, de manque d’infrastructure, de famine, de chômage, d’insécurité, de

souffrance, de corvée, de mépris et de misère qui reflète la déception du peuple et

de la femme d’un système de colonisation interne dans lequel ils se trouvent.

Le dernier, l’espace de révolte et de liberté qui renferme des lieux de prise

de conscience, de discussions et surtout d’apprentissage ou d’éducation, permet à

la partie marginalisée et asservie d’acquérir de la connaissance ou de s’armer des

outils de connaissance pour la meilleure compréhension du système qui l’opprime

afin de pouvoir le critiquer et le restructurer. C’est ainsi que les syndicats, les

112
séminaires, les conférences et notamment l’Université Populaire et l’École

Universelle facilitent l’instruction de la femme dominée, Wali, sa recherche du

travail et sa rupture avec son mari phallocrate. La somme de cette évolution la

mûrit et la positionne pour mieux s’attaquer à son émancipation. Un point très

remarquable sur lequel on peut conclure est que, bien que le narrateur soit

concerné dans cet ouvrage par le souci et le statut de la femme africaine vis-à-vis

de son émancipation, d’où la réorganisation du système conjugal, il nous semble

qu’il veut, par le biais de l’émancipation de la femme, s’adresser au peuple de

suivre l’exemple de celle-ci.

113
CHAPITRE TROIS

CONFRONTATION SPATIALE DU PLEURER-RIRE ET DE LA

NOUVELLE ROMANCE

Introduction

Dans les deux ouvrages de Lopes, les personnages et l’action sont situés

dans un espace englobant qui n’est pas facilement repérable. L’auteur annonce

que le cadre spatial du Pleurer-Rire est « Le Pays », qui se trouve « quelque part,

sur ce continent bien sûr» (p.56). Ce projet ou technique de ne pas donner un

ancrage locatif spécifique à l’espace est renforcé par la représentation de l’univers

spatial dans La Nouvelle Romance où l’action est située dans « une ville » la

capitale d’« un pays » (p.28) quelque part en Afrique après les indépendances.

Cette représentation de l’espace cadre bien avec la tendance de la modification du

roman africain dans les années 70-80 où celui-ci assistait à un renouvellement

esthétique dans la conception de ces éléments. Il s’agissait de représenter la

désillusion amère sur la réalité sociopolitique africaine. Mais en poursuivant cet

hydre qui secoue tout le continent, il faut le faire de manière à brouiller les pistes,

à camoufler son infraction et, ainsi, à contourner la sanction. C’est dans ce

renouvellement esthétique que s’inscrivent Le Pleurer-Rire et La Nouvelle

Romance d’Henri Lopes. L’une des nombreuses caractéristiques de cette tendance

114
est cette dislocation spatiale dont nous avons parlé. Mouralis (1986 : 53),

confirme cette intention:

Cependant, aucun des auteurs… ne produit un message en clair

qui autoriserait le lecteur à établir une identification complète

de l’espace imaginaire représenté dans la fiction et de l’espace

socio-politique correspondant à tel ou tel pays précis. Sur ce

plan, le système d’indices ne peut conduire qu’à la formulation

d’hypothèses.

En présentant ainsi l’espace de ces deux ouvrages, Lopes fait un effort de

ne pas identifier son histoire à aucune nation distincte et de faire de sorte que son

message soit valide pour toute l’Afrique noire désorientée.

A l’intérieur de l’univers romanesque africain des deux romans, nous

identifions plusieurs lieux que nous avons regroupés sous les rubriques d’espace

de domination, de désenchantement et de révolte et leurs sous divisions. Nous

voulons voir comment ces différents espaces, qui s’inscrivent tous dans un

univers disloqué et désarticulé africain de deux différents ouvrages, se

ressemblent et ou diffèrent dans la représentation de la réalité sociopolitique du

continent.

Espaces de domination

Nous trouvons deux types d’espace de domination dans Le Pleurer-Rire

comme dans La Nouvelle Romance à savoir, l’espace de domination socio-

115
politique et l’espace de domination conjugale. Il nous incombe de voir ce que ces

différents types d’espace ont en commun dans les deux romans.

Espaces de domination socio-politique

La disposition du type d’espace socio-politique dans Le Pleurer-Rire est

celle d’un endroit propre, bien aménagé, avec de grands édifices ou gratte-ciel et

des lieux divers qui servent les habitants dans divers domaines (p.57). Des

infrastructures bien développées donnent une image de modernité et de luxe à cet

espace et le présentent comme le pôle d’attraction de la capitale. Cette

présentation se rapproche de celle de La Nouvelle Romance dans la mesure où au

sein de celle-ci, il y a entre autres, des endroits comme « des résidences » (p159),

« des Ministères » (p.51), et « des banques » (p.180) qui sont aussi dotés d’une

architecture soignée et de grand style qui offre une vue impressionnante.

Notons que cet aménagement dans les deux textes est fait pour une

minorité de dirigeants politiques et laisse de côté la masse populaire. C’est ainsi

que cet espace est réservé aux, ou habité par les autorités politiques, les

diplomates et leurs collaborateurs. En évoquant cet espace dans ces romans, les

textes veulent mettre à nu et dénoncer cet état de balkanisation injuste qui

caractérise la société africaine d’après les indépendances. Pire, si ces mêmes

espaces ont été aménagés, pendant la colonisation, avec les ressources de l’État,

pour une minorité d’autorités coloniales aux dépens de la grande majorité du

peuple colonisé, nous assistons donc à un dérapage des projets nationalistes du

116
recouvrement de cet espace, qui continue à être maintenu pour les nouveaux

dirigeants qui se sont simplement substitués aux colons.

L’un des lieux dans ces espaces dominants sociopolitiques est le palais

présidentiel. Dans Le Pleurer-Rire et dans La Nouvelle Romance, les palais

présidentiels, occupés par le chef de l’État, se distinguent par son luxe, son

confort aisé, son attraction. Cependant, la présence dans leur enceinte et alentour

d’un grand nombre d’agents des forces de l’ordre ou sentinelles armés leur donne

une allure d’un lieu bien protégé mais qui fait trembler ou frémir les citoyens. Ce

phénomène suggère que les deux chefs d’État fondent leur pouvoir sur les forces

armées ; ce qui implique l’établissement d’un régime d’oppression, de domination

et d’abus de pouvoir.

Alors que ces aspects oppressifs, de domination et d’abus de pouvoir se

montre dans La Nouvelle Romance qu’à travers la présence des forces de sécurité

au palais, cette dimension prépondérante se voit aussi dans Le Pleurer-Rire, à

travers la disposition du palais comme tour de garde sur les autres bâtiments de la

ville, et la mise en place des équipements technologiques de surveillance. Ces

aspects du palais qui désignent respectivement son image imposante aussi bien

que répressive et l’excès de son système de protection, confirment l’abus de

pouvoir de son occupant, le chef de l’État. Cet abus se voit également à travers

l’usage du palais par ce dernier comme un univers carcéral ou une scène de

torture de ses adversaires politiques (p.47), et comme un point de convergence des

forces occultes pour sa fortification (p.297). En somme, en évoquant l’un ou

l’autre aspect du palais présidentiel qui le confirme comme symbole de

117
domination et d’abus de pouvoir dans les deux ouvrages, les textes dénoncent les

chefs d’États africains de la période post-coloniale qui assujettissent leurs

peuples.

Le phénomène de tribalisation du pouvoir politique qui se déroule dans cet

espace des deux textes est une autre justification de la dénonciation des chefs

d’État africains. Dans Le Pleurer-Rire, ce sont seulement les hauts fonctionnaires

ou membres bien placés du groupe ethnique du chef de l’État et ceux qui lui sont

apparentés qui « franchissent les grilles du palais » (p.44) et jouissent de la plus

grande partie du « gâteau national ». C’est presque la même manifestation qui se

déploie dans La Nouvelle Romance où le cabinet présidentiel, les Ministères et les

Ambassades sont bourrés de membres du groupe ethnique du président (p.57).

Les injures : « à bas les montagnards » (p.10) que profèrent les côtiers dans La

Nouvelle Romance, et « sale Djatékoué » (p.297) dans Le Pleurer-Rire,

confirment la discrimination, l’ethnocentrisme et l’égocentrisme qui affligent la

société africaine post-coloniale et minent l’union et les fondements de la visée

nationaliste des Etats africains post-indépendances.

Dans Le Pleurer-Rire, les lieux de rencontre entre les autorités politiques

et le peuple, la place Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé (p.207) par

exemple, fonctionnent comme des endroits de fascination sur la masse populaire

où ces premiers cherchent à faire de la démagogie, à montrer leur pouvoir, à

fasciner et à endoctriner le peuple en faisant des promesses qu’ils ne peuvent pas

tenir. Dans La Nouvelle Romance, le narrateur conçoit la place de l’indépendance

(p.43) à cette même fin, et ajoute le Démocratique (p.31), un restaurant/bar où

118
certains membres du bas-peuple viennent solliciter des faveurs des autorités

politiques. Ainsi, ce lieu fonctionne surtout comme un endroit où les membres du

gouvernement viennent avec des parents, des amis et particulièrement des femmes

pour dissiper les fonds publics. Il se trouve que le désenchantement du peuple

africain dérive des promesses non-tenues, faites au peuple pendant la lutte pour

les indépendances par les leaders politiques, et qui sont refaites à ces lieux de

rencontre, la corruption de ces mêmes leaders qui plongent le peuple dans

l’indigence et les obligent à quémander. C’est ainsi que les narrations veulent que

ces lieux de rencontre et tous les autres lieux relatifs aux espaces de domination

socio-politique dont nous parlons dans les deux textes s’accordent pour

condamner l’abus du pouvoir et le comportement antipatriotique des dirigeants

africains, tout en soulignant l’échec des indépendances africaines.

Espaces de domination conjugale

La conception de ce lieu dans les deux textes a pour but de dénoncer, tout

d’abord, le comportement d’irresponsabilité et d’insensibilité de l’homme ou

l’époux en tant que chef de famille, et par la suite, l’institution matrimoniale dans

la société africaine.

Pour ce type d’espace, il s’agit surtout dans Le Pleurer-Rire des lieux

conçus pour les époux comme le maître d’hôtel, les intellectuels, et même le chef

suprême de l’État, pour des activités érotiques, d’infidélité et d’adultère. Il faut

mentionner dans cette catégorie par exemple la chambre de Soukali (p.20), la

chambre de Ma Mireille au palais présidentiel (p.108), la maison de Cécile, la

119
chambre du chef de l’État au palais (p.170) et sa résidence de campagne (p.209)

qui constituent largement des lieux érotiques et d’infidélité. Ces endroits où les

époux trompent leurs épouses et vice versa montrent la profanation des domiciles

conjugaux et la détérioration des mœurs dans la société africaine post-

indépendance.

Le démocratique (p.29), la garçonnière de Bienvenu (p.33), et Hilton-

Hôtel (p. 107) entre autres dans La Nouvelle Romance, sont des lieux qui jouent

les mêmes rôles que ceux dont nous venons de parler. Mais dans ce deuxième

ouvrage, le narrateur va au-delà des lieux érotiques pour évoquer d’autres

dimensions de cet espace de domination conjugale. Par conséquent, le salon

devient pour l’époux un lieu de repos et de palabre. Il dénonce du coup, le fait

d’avoir la liberté et le privilège de visiter certains lieux avec d’autres femmes, et

le fait que la maison conjugal devient un lieu où l’époux porte la main sur

l’épouse.

Il se dégage, à travers les activités dans ces endroits, un grand mépris pour

la femme, l’épouse. La narration dénonce l’injustice dont elle est victime, face

aux abus de ses droits par l’homme. Bien que ces autres lieux dans La Nouvelle

Romance apportent un rajout significatif à notre analyse, tous les lieux au sein de

cet espace dans les deux textes s’accordent pour mettre en question le concept du

couple configuré en faveur de l’homme. À travers l’évocation de ces lieux dans

les deux textes, les narrateurs s’accordent pour sanctionner le comportement de

l’homme dans le ménage et le libertinage favori qui gangrène le foyer, la société

et la nation jusqu’au sommet de l’État.

120
Espace de domination socio-politique et espace de domination conjugale

Les deux textes corpus, nous l’avons déjà remarqué, se préoccupent

principalement de deux différents phénomènes. La préoccupation majeure du

Pleurer-Rire est l’exercice illimité du pouvoir politique par les nouveaux régimes

dictatoriaux des Etats africains alors que La Nouvelle Romance est dominé par les

problèmes conjugaux auxquels fait face la femme. Ainsi, le constat que nous

faisons est que dans Le Pleurer-Rire, c’est l’espace socio-politique qui chapeaute

l’espace conjugal et ce dernier l’emporte sur l’espace socio-politique dans La

Nouvelle Romance. Il nous est donc nécessaire de mettre les deux types d’espace

côte à côte afin de voir le discours qui s’en dégage.

Rappelons pour commencer que les toutes premières caractéristiques de

l’espace de domination socio-politique sont celles de luxe, de confort,

d’abondance et d’aisance. Nous retrouvons ces traits principalement dans les

grands édifices, dans les bureaux, dans les résidences…. Les lieux au sein de

l’espace de domination conjugale se distinguent aussi par ces traits de confort, de

luxe et de bonheur. Le confort et le luxe du bureau d’un Directeur Général (La

Nouvelle Romance : 38) et de la résidence d’un diplomate (Ibid. : 159) se

rapprochent de ceux du salon de Bienvenu (Ibid. :158) du Démocratique

(Ibid. :29) et de l’ Hilton-Hôtel (Ibid. : 107).

Il est évident que les autorités politiques et l’époux se choisissent une

place de bonheur dans leurs espaces respectifs et jouissent des ressources que

génèrent ces espaces aux dépens du peuple et de la femme respectivement. Cette

remarque tient aussi pour le chef de l’État (Pleurer-Rire) qui, à part les différents

121
lieux de son palais, se fait construire une paillote circulaire où il reçoit et discute

avec ses invités, se repose (p.141), et le hangar que s’est choisi l’homme pour le

jeu, le palabre, et la relaxation (Nouvelle Romance : 15).

C’est ainsi que, comme l’image imposante du palais présidentiel et de son

occupant sur les autres bâtiments et le peuple, le monde conjugal supérieur de

l’époux s’impose sur celui inférieur de la femme. Cette image d’imposition ou de

domination se reflète à travers le désir du président dans Le Pleurer-Rire d’un

côté, et de l’époux dans La Nouvelle Romance de l’autre, d’assujettir le peuple et

la femme respectivement, d’où la proclamation paternaliste du président: « Moi,

je suis papa. Vous vous êtes mes enfants. Tous les citoyens sont mes enfants »

(p.100) et de l’époux : « Je veux une femme à moi, qui m’appartienne entièrement

et qui reste à la maison pour s’en occuper (…). L’homme doit toujours dominer

(p.16). Nous pouvons dire que cette comparaison faite nous permet de voir la

nature répressive de la société africaine, du foyer jusqu’à l’État, afin d’évoquer

l’effondrement des institutions africaines post-coloniales.

La nature répressive de l’espace de domination se renforce surtout par

certains traitements scandaleux auxquels les citoyens et la femme sont soumis par

leur bourreau respectif au palais et au foyer. Dans Le Pleurer-Rire, le palais est un

endroit où le président fait usage de la violence. En conséquence, il torture les

citoyens qui n’épousent pas ses idéologies. C’est le cas de Yabaka, à qui il

impose toutes sortes d’assauts honteux et dans la bouche duquel il finit par uriner

(p.299). Ce traitement est en parallèle avec ce qui se déroule au foyer où l’homme

soumet la femme de temps en temps à une bastonnade sévère. Ces deux endroits

122
font figure d’univers pénitentiaire et deviennent un milieu d’abus des droits

humains. Ce parallélisme nous permet de mettre en relief l’abus du pouvoir qui

caractérise les institutions africaines et met en question les indépendances

africaines.

La tribalisation ou la discrimination caractérisant l’exercice du pouvoir

politique où c’est seulement ceux qui sont apparentés au chef de l’État qui sont

admis au palais et jouissent plus des ressources de l’État ou sont nommés hauts

fonctionnaires de l’État, se rapproche du phénomène de discrimination au sein du

foyer où la femme est écartée du salon ou du cercle des hommes avec ces propos

que « les femmes ne sont pas de la même espèce que les hommes » (p.20). Dans

La Nouvelle Romance par exemple, aucune femme ou épouse n’est admise sous le

hangar dans le cercle de jeu et de palabre des hommes (p.14), et il est également

refusé à Wali de rester au salon et discuter avec les hommes (p.16). Pire,

Bienvenu, le mari, ne sort plus avec Wali, son épouse, il allait se promener avec

ses amis dans les bars, restaurant, hôtels... et la laissait recluse, enfermée dans sa

chambre (p.17). La discrimination dans le cercle politique que nous comparons à

celle au foyer révèle l’inégalité et l’anarchie qui caractérisent la société africaine

manichéiste post-indépendante où l’intérêt d’une partie est servi aux dépens d’une

autre.

Nous trouvons aussi que les espaces de domination socio-politique et

conjugale se caractérisent par des faits clandestins. Dans le cercle politique, cette

clandestinité s’explique tout d’abord au cours de l’investiture coutumière du

président qui s’est faite nuitamment dans une ambiance ténébreuse au palais où

123
les participants cachaient de manière honteuse les morceaux de viande (p.49). Cet

événement est semblable à la précaution prise par les hommes mariés et leurs

maîtresses complices dans les actes d’infidélité et d’adultère. La précaution

s’explique par l’éloignement ou l’isolement du lieu d’infidélité de la ville

(Nouvelle Romance : 33) ou l’obscurité dans laquelle se déroule l’acte (Pleurer-

Rire : 20). Le comportement des participants à la cérémonie d’investiture au

palais (Ibid. : 44) reflète le détournement des fonds publics, la corruption et la

manière louche dont ils gèrent l’économie du Pays. La peinture de ces lieux dans

les textes a pour but de nous révéler les mœurs corruptrices et la pourriture qui

gangrènent les hauts échelons de la société. Ceci trouve sa confirmation dans

l’acte d’immoralité et de détérioration des mœurs qui se déploie au sein du

ménage.

En somme, il ressort de l’analyse des deux mondes parallèles un usage

excessif du privilège, du droit, de la liberté ou bien du pouvoir mis à la disposition

des dirigeants dans la société. La mégalomanie des autorités politiques, surtout du

chef de l’État, qui s’étale dans l’espace de domination socio-politique, le mène à

l’accumulation immodérée de tous les pouvoirs, politiques et occultes. Ce cumul

abusif explique la cruauté, la torture, la férocité, la liberticide qui marquent la

gestion politique sanguinaire et despotique caractérisant la gouvernance en

Afrique au lendemain des indépendances politiques. Les activités qui se déroulent

au palais présidentiel et dans l’espace socio-politique au détriment du peuple sont

assez révélatrices de la décadence morale nuisible aux désirs émancipateurs des

peuples opprimés, en quête perpétuelle d’une véritable indépendance. Au sein du

124
ménage, la même folie de supériorité de l’époux, qui dérive des conceptions

traditionnelles, le pousse à imposer son hégémonie à la femme à travers des

comportements de débauche, d’hypersexualité, de libertinage, de torture,

d’insensibilité et de manque d'humanisme porté à son comble. Le rapprochement

de l’espace de domination conjugale à son homologue socio-politique nous

indique la volonté des deux textes de dire et de stigmatiser des faits sociaux et

politiques qui ont pris des proportions gigantesques et qui ont des conséquences

directes sur la gestion politique et économique des États de l’Afrique noire au

lendemain des indépendances.

Espaces de désenchantement

Le comportement dévergondé des occupants des espaces de domination

est nuisible aux occupants des espaces de désenchantement. Nous pouvons parler

de deux types d’espace de désenchantement dans les deux ouvrages : le type

sociopolitique et le type conjugal. Il vaut la peine de comparer ces deux mondes

afin de voir surtout en quoi ils se ressemblent et servent le propos des textes.

Espaces de désenchantement socio-politique

Bien que ce type d’espace dans Le Pleurer-Rire jouisse d’une description

plus élaborée que celui dans La Nouvelle Romance, les deux se ressemblent

presque dans tous les domaines. Dans Le Pleurer-Rire, c’est le quartier populaire,

Moundié, qui représente largement cet espace et la narration nous informe que

« Moundié est un prototype des quartiers populaires en Afrique tels notre

125
Adjame, notre Treichville, notre Potopoto, notre Casbah ou notre Médina »

(p.55). Le narrateur dépasse les limites d’un quartier populaire en Afrique dans La

Nouvelle Romance pour nous peindre l’image de l’Afrique elle-même (p.93).

Nous pouvons nous permettre de dire que l’intention du narrateur est de présenter,

à travers la peinture d’un quartier populaire, une description diaprée

d’africanismes rieurs où tout colle à la miséreuse réalité politique africaine.

Ainsi, les lieux au sein de ces deux mondes reflètent cette réalité

malheureuse. Les deux espaces de désenchantement, habités par le bas peuple, le

peuple marginalisé ou même oublié, sont caractérisés par l’insalubrité, la

pauvreté, la famine, l’insécurité, la souffrance, le chômage, la laideur, le manque

d’intervalle, d’infrastructure, et d’organisation. Au fait, c’est comme un monde

crasseux et abandonné où les habitants vivent dans une claustration défavorable et

misérable. Ces caractéristiques défavorables qu’affichent ces deux mondes,

portent atteinte aux indépendances africaines qui ont laissé les Africains sur leur

faim et leurs aspirations jamais assouvies. En ménageant un espace de

désenchantement dans Le Pleurer-Rire qui débouche sur la misère du continent

dans La Nouvelle Romance, l’auteur reprend à son compte cette triste réalité qui

reflète les pessimismes les plus irréductibles du continent. A cet égard, Ngandu

(1986 :77) affirme que:

Si Lomé ressemble tant à Yaoundé, c’est parce que ce sont les

mêmes nègres et la même malédiction. Les commentateurs

nationaux se disputent d’ailleurs le hit-parade de la

catastrophe : « Il n’y a pas pire que la misère du Mali. » « Non,

126
en la matière, la Centre-Afrique bat tous les records ! »

« Absolument pas, Kinshasa détient le monopole de

l’abomination ». « Le Cameroun alors, c’est hors-concours !

L’identité africaine dans ce cas, se donne comme un moyen

terme à des signes et à des symboliques démultipliées…

Eu égard à ces conditions malheureuses qui englobent non seulement un

État mais tout le continent africain, beaucoup de Noirs fuient le continent pour la

métropole et « préfèrent les injures de Blancs aux difficultés matérielles de leur

pays » (La Nouvelle Romance : 115). Il résulte donc des citations et analyses que

nous faisons que, si après la colonisation le peuple continue à être cloîtré dans cet

espace défavorable ou misérable à cause de la mauvaise gestion du pays par les

nouveaux dirigeants noirs, et que les Africains préfèrent séjourner en Métropole et

tolérer les injures des Blancs à la dignité africaine plutôt que de supporter la

misère du continent Africain, c’est bien évident que les indépendances des pays

africains n’ont pas atteint leurs buts. Elles ont failli. C’est ainsi que se renforce

l’échec des indépendances de l’Afrique.

Il faut ajouter que l’échec des indépendances se renforce aussi par la

condamnation du peuple aux lieux de travail comme « les chantiers de

construction » (p.81), « les routes », et « les plantations » (p.218) dans Le

Pleurer-Rire pour le bénéfice et l’intérêt d’une poignée d’hommes politiques qui

habitent l’espace de domination. Bien que La Nouvelle Romance n’évoque pas

ces lieux de travail, elle rejoint le premier ouvrage dans la présentation des lieux

de punition, d’incarcération et d’exécution, à savoir la prison et la place

127
d’exécution. Alors que cet ouvrage parle de comment les Noirs ont été

emprisonnés et parfois exécutés par les autorités coloniales pendant la période

coloniale (p.29), Le Pleurer-Rire nous rappelle la condamnation, la détention, et

l’exécution des citoyens en ces lieux comme la prison de Bangura (p.62) et le

Mont Cameroun (p.302) après les indépendances pour délit d’opinion. Il faut

conclure que rien n’a changé pour l’usage fait de ces lieux pour les citoyens avant

et après les indépendances. C’est ainsi que dans l’un ou l’autre roman, ces lieux

s’accordent pour stigmatiser l’abus de pouvoir des nouveaux régimes dictatoriaux

et critiquer les indépendances.

Finissons cette partie en déclarant qu’en dépit de la misère dans laquelle

croupie ces espaces de désenchantement et ses habitants, on trouve au sein de ces

espaces des lieux où le peuple danse et chante (Le Pleurer-Rire : 56) ou fait de la

musique pour se distraire, pour séduire une femme (La Nouvelle Romance : 48).

Ce comportement d’insouciance chez le peuple, si c’est par ignorance ou naïveté,

ou même de désespérance à leur condition pitoyable, est condamné par les textes,

qui semblent lancer un appel au peuple de se réveiller et chercher plutôt une

solution à leurs maux.

Espace de désenchantement socio-politique et espace de désenchantement

conjugal

Il nous est nécessaire à ce stade, comme pour l’espace de domination, de

confronter l’espace de désenchantement socio-politique à l’espace de

128
désenchantement conjugal afin de déceler le lien qui existe entre ces deux mondes

par rapport au discours qui se dégage des deux textes.

Nonobstant le fait que les deux espaces de désenchantement s’inscrivent

au même enseigne de misère, c’est surtout le type socio-politique qui se distingue

par la crasse, la laideur et les structures mal organisées. Pour ces deux types, la

misère se situe au niveau de l’oppression, de la souffrance, de l’abandon, de la

réclusion ou de l’isolement, de la séquestration, et du mépris entre autres, qui

marquent ces espaces. En plus, à cause de ces conditions déplorables, les deux

groupes dominés qui occupent ces espaces, le bas peuple d’un côté et la femme de

l’autre, éprouvent un complexe d’infériorité face à ceux qui demeurent dans leurs

espaces de domination respectifs.

Nous avons constaté que l’espace de désenchantement socio-politique,

tout comme ses habitants, le bas peuple, se présente comme abandonné,

marginalisé ou oublié à cause du manque de développement et d’infrastructure.

« L’indifférence du père dans un milieu ou royaume ténébreux » (La Nouvelle

Romance : 11) et « La grande solitude d’un espace endormi » (ibid: 93), justifient

cette image d’exclusion, phénomène caractéristique dans le ménage où l’épouse

est laissée recluse au domicile conjugal par son mari (p.17), ou s’enferme dans sa

chambre si celui-ci la traite de bonne à rien (p.47). Cette confrontation des deux

espaces permet à quiconque de voir que, le bas peuple, tout comme la femme au

foyer, occupe une place secondaire ou est relégué au second plan dans l’économie

du pays.

129
L’étude de l’espace de désenchantement socio-politique révèle aussi qu’on

y trouve des lieux de travail, de labeur ou de labour qui sont semblables à ceux

dans l’espace de désenchantement conjugal. Selon la narration dans Le Pleurer-

Rire, on trouve souvent le bas peuple sur les plantations, sur les sites des grands

travaux de la ville (p.218), sur des chantiers comme celui de « La cité du premier

Avril » (p.81), et d’autres lieux de travail. Notons que ces travailleurs ne sont pas

récompensés, et que ces projets sont presque tous dans l’intérêt et pour le bénéfice

des autorités politiques. C’est à ce niveau que se situe le phénomène

d’exploitation, d’abus, ou d’escroquerie du labeur du bas peuple que le texte

cherche à dénoncer.

C’est un phénomène pareil qui se déroule au sein du foyer dans La

Nouvelle Romance où la chambre, la cuisine, la cour (p16), et le champ (p.15),

constituent ces lieux de travail. Ceci implique que les hommes laissent les travaux

champêtres et les travaux domestiques aux femmes. Pourtant, en fin de compte, ce

sont les hommes qui jouissent le plus du fruit des labeurs de celles-ci:

Aux champs, les femmes du village avaient les reins courbés

toute la journée. Binant, sarclant, elles arrosaient de leur sueur

la terre rouge d’où germerait, ce qu’elles auraient encore à

traiter, seules, avant de le préparer en repas… (p.15)

Ces propos trouvent écho dans cette affirmation de Chiziane (2006:42):

Des mythes qui rapprochent les filles du travail domestique et

qui écartent les hommes du pilon, du feu et de la cuisine pour

leur éviter d’attraper des maladies sexuelles, comme la stérilité

130
ou l’impuissance. Des habitudes alimentaires qui obligent les

femmes à servir les meilleurs morceaux de viande à leurs

maris, et à ne garder pour elles que les os, les pattes, les ailes et

le cou.

Il s’avère donc que pour la femme, et pour le bas peuple, les activités qui

se déroulent en ces lieux de travail sont faites à leurs détriments. Ces activités

servent plutôt l’intérêt des hommes et des autorités politiques. L’évocation de ces

lieux de travail semble nous révéler comment le peuple est asservi comme la

femme. Cet asservissement s’aggrave d’ailleurs par le paternalisme et la

démagogie du président (Le Pleurer-Rire : 80) et la phallocratie de l’homme

(Nouvelle Romance : 16). À la base de ces analyses, nous pouvons nous permettre

de conclure que la gent féminine et le peuple souffrent le même sort à travers

l’occupation des espaces qui partagent presque les mêmes caractéristiques. Ce

sort malheureux que subissent toujours la masse populaire après les

indépendances et la femme après le mariage, explique la faillite des institutions

africaines, voire des indépendances et du mariage.

Cet échec se renforce davantage par l’usage de correction et

d’incarcération que servent ces espaces. Dans Le Pleurer-Rire, « la prison de

Bangura » (p.62), et « le mont Cameroun » (p.302), servent à punir les citoyens

ou adversaires politiques en les emprisonnant ou exécutant, comme dans le cas de

Yabaka. Au foyer, dans La Nouvelle Romance, la femme se trouve pris dans un

filet où elle éprouve des difficultés de s’en sortir (p.16). En plus, c’est au domicile

conjugal qu’elle subit des bastonnades de son mari (p.138). C’est dans cette

131
mesure que le foyer conjugal, qui sert de prison et de lieu de correction de la

femme, s’assimile en quelque sorte à l’espace de désenchantement socio-

politique.

C’est d’ailleurs pour la souffrance qui caractérise leur espace respectif que

le peuple et la femme éprouvent une déception. Pour le peuple, la déception

dérive du fait qu’il lui a été promis une vie meilleure après les indépendances

quand les Noirs vont prendre la relève de la gestion du pouvoir. Par contre, après

les indépendances, « la vie restait la même…rien n’a changé » (p.61). C’était

toujours la même misère et même pire que pendant la période coloniale, car ceux

qui gouvernent maintenant sont leurs « propres frères ». Ce non changement de

situation est bien capté dans une déclaration faite par Ngugi (1972 : XVI) en ces

mots:

There has been no basic land reform; the settler owning 600

acres of land is replaced by a single African owning the same

600 acres. There has been no change in the structure and nature

of ownership of various companies, banks and industries; two

or three European directors go away to be replaced by two or

three indigenous directors – the companies remain foreign-

owned…

Or, avant l’arrivée du colon en Afrique, la terre était une propriété

commune. Elle appartenait à tous les membres de la communauté. Voici qu’à leur

arrivée et même départ quand les nouvelles autorités politiques ont pris la relève

de la gestion des affaires de leurs territoires, le mode d’appropriation a changé,

132
laissant l’espace autochtone (les terres, les moyens de production...) à une poignée

de gens qui le monopolisent et rendent la vie misérable à la grande majorité de la

population. C’est ainsi que l’abandon du peuple dans la souffrance, la pauvreté, la

misère, dans les bidonvilles, et la manière dont il est opprimé, méprisé, réprimé et

assujetti par le nouveau régime constitue une grande déception. C’est la même

déception qui définit la condition dans laquelle vit la femme au foyer dans La

Nouvelle Romance. Comme le peuple, elle avait cru que le mariage l’apporterait

du bonheur, de la liberté et améliorerait sa vie. Par contre « la vie maritale est

plutôt décevante comme elle est devenue une esclave domestique» (p.16). Sa

grande déception provient surtout du fait que c’est son mari qui prétend l’aimer,

qui la méprise, la maltraite, la réprime et l’opprime en la condamnant aux travaux,

à la souffrance, à la séquestration, voire à une vie misérable.

Comme le mariage qui a aggravé la souffrance de la femme plutôt que de

l’alléger, l’indépendance et la politique du Pays n’ont pas pu faire sortir la

population de la misère. C’est par ce non-changement de place et donc de

situation pour le peuple et pour la femme que les institutions sociales, politiques,

économiques et culturelles de l’Afrique indépendante sont stigmatisées dans les

deux textes corpus.

L’hostilité de l’espace étouffant et oppressant dans lequel demeure le

peuple et la femme va nécessiter une insurrection ou une révolte de ceux-ci contre

l’agent de leur étouffement, d’où le besoin d’un troisième type d’espace, celui de

révolte.

133
Espace de révolte

La nature, la disposition, l’organisation, voire l’architecture binaire, thèse-

antithèse des espaces dans les deux romans ; les espaces de domination et de

désenchantement, nécessite un troisième, celui de révolte, qui ramène l’ensemble

à un système tripartite. Ce troisième type d’espace est celui qui admet une

réorganisation du système binaire où l’intérêt d’une partie est servi au détriment

de celui de l’autre. C’est alors un espace qui permet la libération ou

l’émancipation de la partie subjuguée. Selon Quincy Adams (1830):

The natural state of mankind… is freedom. The proof is the

length to which a man, woman or child will go to regain it once

taken. He will break loose his chains. He will decimate his

enemies. He will try and try and try, against all odds, against all

prejudices, to get home.

Halter (1994) renchérit:

Je crois profondément qu’à chaque époque, l’humanité a

besoin d’un groupe humain qui a été trop longtemps

marginalisé et qui se révolte, qui veut prendre sa place dans la

société pour faire bouger le monde.

L’une des étapes les plus importantes vers la libération de ce groupe

marginalisé consiste à bouleverser le statu quo établi qui sert l’intérêt de la partie

privilégiée. Dans les deux romans corpus, Le Pleurer-Rire et La Nouvelle

Romance d’Henri Lopes, le sujet marginalisé qui se révolte est le peuple d’un côté

et la femme ou l’épouse de l’autre. L’autorité privilégiée contre laquelle il se

134
révolte est le Président ou les autorités politiques du Pays, d’un côté et l’homme

ou l’époux de l’autre. Notre tâche ici est de confronter une fois encore les deux

espaces de révolte et de voir en quoi ils se ressemblent ou se différencient par

rapport au discours que recèle les textes. Rappelons que comme c’est l’espace

socio-politique qui l’emporte sur le conjugal dans Le Pleurer-Rire et que le revers

tient pour La Nouvelle Romance, la comparaison majeure dont il est question dans

ce domaine est uniquement celle de l’espace de révolte socio-politique dans Le

Pleurer-Rire et du conjugal dans La Nouvelle Romance.

Espace de révolte socio-politique et espace de révolte conjugale

Le texte dans Le Pleurer-Rire fait état d’un nombre de lieux où se

déploient des événements qui marquent les différentes étapes de la révolte dans

cet ouvrage. Ces lieux se définissent comme des lieux de prise de conscience, de

discussion, de refus, de revendication ou de sensibilisation et d’attentat. Le

damuka (p.17) et le domicile du vieux Tiya (p.218) par exemple, sont des lieux où

se tiennent des discussions qui mettent à nu les politiques corruptrices et

despotiques du chef de l’État. Ces lieux remplissent les mêmes rôles que la

maison conjugale (p.16), la Maison Commune (p.43), le domicile d’Awa (p.45) et

des Impanis (p.121) dans La Nouvelle Romance où ont lieu des discussions entre

des femmes et observations qui mènent la femme concernée, Wali, à une prise de

conscience de sa condition de vie et à faire une critique du comportement des

hommes à travers son mari, Bienvenu. Ces premiers lieux de révolte dans les deux

textes s’assemblent alors comme forum pour une critique acerbe de la démagogie,

135
du paternalisme, de la dictature ou de la phallocratie des autorités politiques et de

l’homme, dans l’intérêt de qui fonctionne le statu quo à renverser dans les deux

textes.

Les discussions en ces lieux tendent parfois vers la prise de pouvoir ou le

renversement de ces régimes d’oppression. Au damuka, les participants

s’engagent de temps en temps dans des discussions secrètes de prise de pouvoir

(p.24), comme au domicile d’Awa, où les femmes comptent entrer sur la scène

pour balayer les hommes et jouer la pièce pour de bon (p.66). Nous voyons donc

que dans un même accord, ces milieux politiques et conjugaux révèlent le désir

des groupes marginalisés de défier ce standard partial établi sur lequel fonctionne

la société africaine post-indépendante.

Le camp militaire dans le secteur politique et la maison conjugale

s’inscrivent aussi au même enseigne dans le refus des ordres des autorités et des

activités de riposte contre celles-ci. Le refus du capitaine Yabaka dans les casernes

d’obéir aux ordres du chef de l’État (p.24), se rapproche à l’affrontement de Wali

à son mari (p.137) et à ces injures quand celui-ci la battait (p.138). Par cette

évocation, l’intention des narrateurs serait de révéler le désordre et l’anarchie qui

règnent dans les institutions africaines post-indépendantes et qui met en cause ces

indépendances. Ce faisant, il appelle à une réorganisation de la société.

La révolte dans le secteur politique prend une dimension agressive par son

introduction dans la rue et certains lieux publics. Cette agression et soulèvement

populaire d’un groupe de jeune gens qui prétendent revendiquer certains droits

démocratiques, permettent de sensibiliser le peuple et le délester de son ignorance

136
à travers des tracts qui traitent le chef de l’État de sauvage (p.110). La révolte

conjugale par contre, décide de feinter cette violence de la rue et de suivre plutôt

la piste de l’acquisition de la connaissance. C’est sur cette voie que la révolte dans

les deux domaines se bifurque.

C’est ainsi que, alors que la révolte politique dans Le Pleurer-Rire, sans

préparation et notification, se déplace des lieux de discussion, de critique, et de

revendication pour atteindre son comble, à travers une action violente, sanglante

et meurtrière dans un attentat raté au palais de compagne (p. 142), celle du

domaine conjugal dans La Nouvelle Romance se poursuit au sein des syndicats où

militent les femmes (p.43), dans des séminaires et conférences (p.131) avec

l’intention de s’armer avec des outils de connaissance qui faciliteraient cette

révolte. La recherche de cette connaissance va mener la femme finalement vers

l’Université Populaire (p.129) et l’École Universelle (p. 139), qui sont des lieux

d’apprentissage ou initiatiques. Ces derniers lieux à fonction pédagogique nous

fournissent une preuve qui permet d’admettre que la révolte d’un groupe opprimé

est inséparable de son éducation.

C’est donc faute d’éducation, de connaissance ou de sensibilisation chez le

peuple que le narrateur dans Le Pleurer-Rire, bien qu’il prône la libération de

celui-ci, évoque l’échec de sa révolte, son attentat, pour réprouver la manière

insensée, abêtie, sanglante et sauvage dont elle est faite. Pour la femme par

contre, sa fréquentation des conférences, séminaires, et des institutions scolaires

de formation où elle s’est armée de connaissances, portant entre autres, surtout sur

la science de la société (p. 163), précipite sa transformation, prépare et fait

137
progresser de manière systématique son émancipation. Avec ces lieux

convenablement et stratégiquement conçus pour sa transformation, la femme

s’engage maintenant dans des discussions avec des hommes politiques

intellectuels dans le salon de son mari et réfute les arguments de ceux-ci (p.160),

refuse la séduction des hommes (p.179), affronte son mari (p.137), trouve un

emploi et quitte son mari (p.193), à la différence du peuple qui, bien que nourrit

d’un espoir de liberté dans l’avenir, reste toujours soumis à l’autorité du pouvoir

politique dictatorial.

Il nous semble que la conception de l’espace conjugal dans sa totalité et

l’espace de la révolte conjugale en particulier est faite par exprès. A part son

intention d’évoquer et de stigmatiser les abus, les défauts et les échecs de

l’institution conjugale tout en montrant la voie pour sa restructuration, c’est un

espace qui semblerait servir d’alibi pour atteindre l’espace socio-politique pour

révéler le processus de libération le plus efficace au peuple.

C’est ainsi qu’il est conseillé à la masse populaire ou au peuple, et à tous

les autres groupes subjugués nourrissant l’espoir de liberté, la voie de

l’émancipation de la femme dans La Nouvelle Romance. Bien que inachevée dans

le roman, cette voie consiste à se sensibiliser, à s’informer, à s’éduquer et à subir

une transformation idéologique dans les institutions scolaires ou les centres

d’apprentissage tels que les lieux de discussion, les conférences, les séminaires,

les syndicats, l’Université populaire et l’École Universelle que nous venons de

voir. Nous pensons que cette connaissance est l’outil ou l’arme la plus importante

dans une lutte libératrice et constitue la première et la plus importante étape d’une

138
révolte ou d’une révolution. Nous appuyons cette recommandation avec cette

citation succincte d’Israel (2001 : 17):

“A revolution of fact which demolishes a monarchical courtly

world embedded in tradition, faith, and a social order which

had over many centuries the distribution of land, wealth, office,

and status seems impossible, or exceedingly implausible,

without a prior revolution in ideas—a revolution of the mind—

that had matured and seeped its way through large sections of

society over a long period before the onset of the revolution in

actuality.”

Conclusion partielle

Il découle de notre étude de la confrontation de l’univers romanesque du

Pleurer-Rire et de La Nouvelle Romance que, bien que leur récit principal se situe

dans le domaine politique et familial respectivement, on retrouve des lieux dans

les différents espaces des deux domaines qui se ressemblent. En dépit de certaines

différences structurales, les espaces de domination socio-politique et conjugale

s’accordent pour dénoncer le comportement despotique des autorités politiques et

familiales, la dépréciation de certaines valeurs africaines et les inégalités qui

caractérisent la société africaine où l’intérêt des autorités est servi au détriment du

bonheur des subalternes.

Les lieux de désenchantement socio-politique et conjugal se ressemblent

pour évoquer le désenchantement des Africains et l’affaissement du système ou

139
des institutions africaines après les indépendances. Les lieux de révolte politique

et conjugale confirme cette désillusion à travers l’expression de mécontentement

et de ressentiment des marginalisés contre les autorités dans des lieux de révolte

qui se caractérisent par la prise de conscience, la discussion ou la critique, la

revendication, l’attentat et l’éducation.

En gros, il paraîtrait que chacun des espaces dans ces ouvrages est

composé d’un ensemble de lieux fragmentés ou éparpillés dans les ouvrages de

façon sporadique. Mais en vérité, ils sont véritablement travaillés et manigancés

de manière à s’imbriquer et entrelacés pour aboutir à un tout lézardé afin de

donner libre cours au discours des deux textes.

140
CONCLUSION GENERALE

La vraie compassion, ce n’est pas jeter une pièce à

un mendiant ; c’est comprendre la nécessité de

restructurer l’édifice même qui produit des

mendiants. Martin Luther King Jr (1960) (Site

internet: [Link]

L’espace est le monde dans lequel se déroule l’histoire racontée. C’est

l’inventaire ou l’ensemble des lieux créés par le romancier pour le déplacement

des personnages et le déroulement des actions ou des événements de l’histoire.

Nous sommes parti avec la conviction qu’une étude de l’espace nous permet une

exploitation suffisante des textes choisis. Nous étions aussi convaincu, dès le

départ, que cet élément narratif sert de conduit au discours ou aux thèmes dégagés

par les textes. Notre conviction était que son architecture reflète les maux

politiques, sociaux économiques et culturelles de la société africaine post-

coloniale, d’où l’échec des indépendances et le besoin d’une restructuration. Nous

nous sommes, à la base de cette conviction, donné comme tâche dans cette étude,

d’examiner en quoi la construction de l’espace est significatif à la construction du

récit et au discours que recèlent les textes, en relevant des deux ouvrages, à partir

de l’espace global, trois grands sous-espaces que nous typifions de domination, de

141
désenchantement et de révolte et leurs sous-divisions, tout en examinant les

rapports qu’ils entretiennent et leurs relations avec d’autres éléments du récit.

Le premier chapitre a donc traité ces espaces types dans Le Pleurer-Rire,

suivi du même traitement de l’espace dans La Nouvelle Romance dans le

deuxième chapitre. Le troisième chapitre a assisté à la confrontation de ces types

d’espace dans les deux ouvrages pour établir leurs points de convergence et de

divergence et le discours qui s’en dégage.

Soulignons, au prime abord, que pour montrer que le problème ou

phénomène qu’il soulève concerne presque toute l’Afrique, le romancier décide

de situer son action dans un espace qu’il appelle « Le Pays » et « La Ville » ou

« La Capitale ». Ce faisant, le romancier élargit la validité de son discours pour

une société africaine déboussolée, tout en s’adressant à tous les pays qui

« associent les mêmes chagrins » et partagent les mêmes conditions de vie et les

mêmes espérances.

Il se dégage de l’étude de l’univers romanesque du Pleurer-Rire, une

dichotomie spatiale distincte qui définit la société africaine post-indépendante. Le

Plateau, surnommé quartier des « oncles », qui représente largement le monde de

domination, renferme des lieux, de grands bâtiments, des résidences… de luxe, de

confort, mais plus essentiellement, le Palais présidentiel où se déroule une

pléthore d’activités qui ont tous trait à l’abus de pouvoir. C’est ainsi que l’espace

de domination, le pôle d’attraction, du pouvoir politique, occulte et culturel, se

présente surtout comme un monde répressif et imposant où se déroulent la

discrimination, le tribalisme, la corruption, la barbarie, la torture, la clandestinité,

142
et l’infidélité entre autres comportements qui résultent d’un usage démesuré du

pouvoir politique et culturel. Ce caractère nuisible des occupants de cet espace et

les événements qui s’y déroulent, minent les fondements mêmes de la société

africaine, tout en reflétant le dérapage du projet nationaliste qui met en question la

libération nationale.

L’espace de désenchantement, qui constitue le deuxième clivage et que

représente largement Moundié, est inférieur et en contraste à l’espace de

domination. Réservé à la masse populaire indéfinie et miséreuse, il s’identifie à

l’explosion de population, à des structures mal organisées, au manque

d’infrastructure, de liberté et d’intervalle, à l’insalubrité, à l’inconfort, à la corvée

et au châtiment entre tant d’autres conditions néfastes qui asservissent, répugnent

et repoussent ceux qui vivent là-bas. Nous avons remarqué que le contraste entre

ce monde de la roture et le monde de domination, dépasse une simple

bipolarisation conflictuelle. Elle suggère plutôt la mainmise sur le pouvoir par une

petite minorité mue en autorités politiques au détriment de la masse indéfinie

marginalisée, et met en relief la situation néocoloniale que souffre cette dernière

après les indépendances. Cette situation confirme l’affaissement de la mission

nationaliste et l’échec du principe indépendantiste.

L’effort que fait le peuple de se défaire de l’asservissement, la domination,

la répression, la peine et la misère, engendre un troisième type de sous-espace

nommé ‘l’espace de révolte’. Caractérisé par des lieux de discussions, de

revendications et de soulèvements populaires, de sensibilisation et d’attentats, il

constitue une plateforme pour le peuple d’exprimer son dégoût et mécontentement

143
contre la nouvelle administration étouffante, et de la critiquer pour son défaut et

l’échec des institutions socio-politiques africaines postcoloniales. Des actions

putschs, dont la plus sanglante et meurtrière, organisée sur le lieu d’attentat au

palais de campagne, bien que ratées, ont pour but de congédier le potentat qui

écrase le peuple et de condamner le système défavorable post-colonial.

L’étude faite de l’espace dans La Nouvelle Romance, ouvrage qui porte

principalement sur la condition de la femme au foyer, révèle une ressemblance de

structure spatiale avec celle du Pleurer-Rire. Il s’agit ici aussi, tout d’abord, d’un

univers antithétique, de domination et de désenchantement, auquel s’ajoute un

troisième, celui de révolte, qui permet une réorganisation du système antithétique.

Dans le système spatial antithétique, le type de domination, représenté par

les endroits chics de la ville, les résidences, le palais présidentiel, les ministères,

les hôtels, restaurants et la maison conjugale de Bienvenu, se définit par presque

les mêmes caractéristiques que celui du Pleurer-Rire où la démagogie, la

phallocratie et le débauche auxquels se donnent les autorités politiques, mais

surtout l’homme ou l’époux Bienvenu dans le ménage, disent aussi l’abus du

pouvoir et la dévalorisation des valeurs dans une société indépendante.

Pour l’espace de désenchantement ici, il s’inscrit au même enseigne que

celui du Pleurer-Rire, mais s’étend au-delà d’un quartier populaire d’une ville

africaine pour encadrer toute l’Afrique comme un monde repoussant, et le monde

de la femme au foyer comme espace étouffant et oppressant. Vécues ici aussi par

la masse indéfinie marginalisée, mais surtout par la femme Wali, les conditions

144
malheureuses de cet espace reflètent le désenchantement de ces occupants d’un

système de colonisation interne dans lequel ils se trouvent.

Il se dégage donc clairement de nos analyses que le romancier ménage une

architecture antithétique de l’espace dans les deux ouvrages. De cette présentation

se dessine une ligne topographique reliant deux mondes contrastifs qui coexistent

et parfois se croisent, d’où le conflit qui nourrit la narration et fait évoluer

l’intrigue.

Le conflit auquel se prêtent ces deux parties opposées a pour but de

montrer le ressentiment de la partie marginalisée ou opprimée et son désir de se

révolter pour réorganiser le système. C’est ce qui a nécessité un troisième type

d’espace dans La Nouvelle Romance, comme dans Le Pleurer-Rire, intitulé

l’espace de révolte.

Cet espace renferme dans cet ouvrage des lieux tels que la maison

conjugale, la maison commune, le domicile d’Awa et des Impanis, les syndicats,

les séminaires, les conférences, l’École Universelle et l’Université populaire qui

revêtent les mêmes fonctions de prise de conscience, de discussion mais dénudés

de revendication et d’attentat violents, sanglants et meurtriers ; ils ajoutent

essentiellement celle de l’apprentissage ou de l’éducation. Cette dernière fonction

permet à la partie marginalisée et asservie d’acquérir de la connaissance ou de

s’armer des outils de connaissance pour la meilleure compréhension du système

qui l’opprime afin de pouvoir le critiquer et le restructurer. C’est ainsi que les

syndicats, les séminaires, les conférences et notamment l’Université Populaire et

l’École Universelle facilitent l’instruction de la femme dominée, Wali, sa

145
recherche du travail et sa rupture avec son mari phallocrate. La rupture de la

femme avec son mari, bien qu’une option fuyarde, est le premier fruit de son

éducation et lui sert de jalon significatif dans le processus de son émancipation.

Sur ce, nous pouvons nous permettre de conclure que, bien que inachevée, la

libération de la femme et de tout autre groupe opprimé, est indissociable de son

instruction.

La confirmation de nos hypothèses de départ et la finalité de cette étude de

l’univers romanesque du Pleurer-Rire et de La Nouvelle Romance est que, bien

que le récit principal des deux ouvrages se situe dans le domaine politique et

familial respectivement, on retrouve des lieux au sein des différents espaces et

domaines des deux textes qui se ressemblent. En dépit de certaines différences

structurales, les espaces de domination socio-politique et conjugale, s’accordent

pour châtier le comportement despotique des autorités politiques et familiales, où

le chef de l’État et l’homme se présentent comme des oppresseurs ou bourreaux

de leurs sujets respectifs. Cette réalité reflète la dépréciation de certaines valeurs

africaines et les inégalités qui caractérisent la société africaine où l’intérêt des

autorités est servi au détriment du bonheur des subalternes qui pataugent dans des

conditions pitoyables.

Les lieux de désenchantement socio-politique et conjugal se ressemblent

pour évoquer la déception des Africains après les indépendances et l’écroulement

du système ou des institutions africaines. C’est aussi à travers ces lieux que nous

découvrons que le peuple et la femme souffrent du même sort de dominé dans la

146
société africaine. La femme, faisant presque toujours partie de cette masse

populaire, est doublement asservie.

Les lieux de révolte politique et conjugal réaffirment les déboires de ces

écrasées à travers l’expression du ressentiment qu’ils éprouvent envers les

autorités. Ces lieux de révolte sont marqués pour l’un ou l’autre, par des activités

de prise de conscience, de discussions, de critiques, de revendications, d’actions

putschs et d’éducation de la femme. Cette dernière, qui s’avère plus efficace dans

le processus de révolte, place la femme dominée sur la voie de libération

imminente de la domination masculine. Par ailleurs, avec les actions de

revendications et putschs, la lueur d’espoir libératrice que semble percevoir le

peuple demeure toujours dans un espace onirique ou fantasmagorique. Ceci nous

mène à remarquer que bien que le narrateur dans La Nouvelle Romance soit

concerné dans cet ouvrage par le souci de la femme vis-à-vis de son

émancipation, d’où la réorganisation du système conjugal où elle s’érige elle aussi

en juge, il veut, par le biais du processus qui mène la femme vers son

émancipation, s’adresser au peuple. L’ensemble des espaces conjugaux des deux

textes, notamment l’espace de révolte conjugal, est à notre avis, un alibi pour

atteindre, réveiller, inciter et guider le peuple à la réorganisation du fond en

comble, du système et des institutions africains post-indépendants ratés, pour

l’intérêt de tous.

A faire un examen des univers spatiaux du Pleurer-Rire et de La Nouvelle

Romance, on a l’impression que, malgré les déboires répétés qui marquent

certains aspects de l’histoire de l’Afrique noire et les tragédies que subit son

147
peuple, choses qui se révèlent à travers la nature et disposition des lieux des deux

textes, il faut une réinvention, une renaissance, ou une recréation de ces aspects

ténébreux et tragiques à travers l’éducation, sachant qu’il faut « dépasser l’histoire

pour atteindre l’existentiel ». N’est-ce pas là le sens de la quête inlassable de la

femme pour se frayer son propre chemin identitaire en fréquentant des lieux

cybernétiques et initiatiques ou d’éducation, et que toute l’Afrique doit

suivre pour se constituer, se distinguer et se racheter? Est-ce trop exiger au

continent africain? Non, si nous empruntons la fameuse phrase du roi Christophe

de Césaire (1963: 59) « Il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres ». La

tâche revient donc aux lieux d’instruction ou d’acquisition de connaissance de se

mettre au service de la libération du peuple africain et de toutes personnes

opprimées en dispensant à ceux-ci la connaissance qui leur donnera une meilleure

compréhension de la société et qui permettra la reconstruction, pour le bénéfice de

tous, d’un espace de bonheur.

148
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