Arlette CHEMAIN DEGRANGE
Le Poete et son temps
Jean-Baptiste Tati Loutard
Quete philosophique et « Desordre »
des phenomenes ( 1996)
Le titre sous lequel paraissent les poemes de Jean-Baptiste
Tati Loutard en 1996, rompt avec les intitulc~s precedents. D
evacue le lyrisme des premiers Poemes de lamer en 1968 ou
du Dialogue des Plateaux en 1982, comme la virulence de
l'avant-dernier titre Le Serpent austral en 1992. Ces termes
ahstraits : L 'Ordre des phenomenes supposent-ils un homme
ecrase par un ordre ineluctable et exterieur annonce dans Les
Normes du temps en 1974, plus energiquement assume alors,
et plus pesant aujourd'hui? L'individu eperdu dans une vaste
structure englohante ordonnee sans lui, aux orientations par-
fois coercitives, met-il en images et en mots sa souffrance ?
L' annonce du texte indiquerait une sagesse acquise par rapport
a l' ordre du monde exterieur' aux evenements sur lesquels le
poete n'a point de prise, rythme des saisons et des jours, suc-
cession des evenements historiques : les phenomenes.
L'avant-texte du titre, en son caractere ahstrait, introdui-
rait une distance prise par rapport aux evenements. Le carac-
tere ineluctable de notre condition, les faits historiques ou indi-
viduels - les normes - l'emportent sur l'anecdotique et le
contingent. Une volonte de retrait, continuation d'une sagesse
presente dans l'enchainement des recueils anterieurs, com-
mande-t-elle une technique poetique particuliere a ce 9°
recueil? L'auteur prend-il ses distances avec son passe comme
avec une hrU.lante actualite, comme un detour par le sujet pic-
tural y invite ? Une amertume secrete ne serait pas exclue, dans
cette reflexion philosophique sur le monde comme il va.
188 PRESENCE AFRICAINE
Le recueil s'organise en trois mouvements distincts, trilogie
qui rappelle celle du roman de 1987, Le recit de la mort. Les
sous-ensemhles connaissent une intensite inegale, de la partie I
a la partie II, avant que le dire ne soit detourne vers un objectif
apparemment plus pictural, qui se revelera tout aussi apre. Le
chapitre median fonde sur les tensions exterieures : « Climat »,
laisse percevoir les perturbations atmospheriques ou politiques
par rapport auxquelles le poete s 'interroge sur son propre deve-
' nir : « Destin ». Le recueil progresse selon une tension crois-
sante, la partie mediane constitue un acme, un point culminant
de 1' angoisse nee des turbulences du moment. Cette clef de
voute du recueil, le mouvement central est pris en etau entre
deux parties apparemment moins dependantes des contingences
de l'heure oii la feminite joue un role determinant dans l'acte
createur.
Cependant une continuite sous-jacente relie chaque ensem-
ble a une interrogation qui part des elements exterieurs, passe
par une memoire autobiographique, et constitue une quete phi-
losophique et personnelle.
PRELUDE
La partie centrale « Climat et destin », est encadree par deux
enonces qui s'organisent autour de !'image feminine, media-
trice entre 1' environnement pregnant et le poete au question-
nement inquiet. Ces deux parties « Femme et lumiere » et
«Serle de nus», presentent des procedes superposables d'ecri-
ture poetique, succession de cliches rapides dormant a voir une
realite aux multiples visages, l'Mrique d'aujourd'hui refractee
dans le regard du peintre ou dans la symholique des mots. La
premiere partie consiste en une succession de variantes sur un
theme attendu et traditionnellement << poetique » au sens le plus
exterieur du terme: <<Femme et lumiere », traite dans des
recueils precedents ; la femme capte la lumiere, celle qui emane
des << Feux de la planete » ou irradie la clarte qui emane de sa
propre existence.
La femme se voit celebree en tant que Vierge et mere dans
le poeme inaugural. On comprendra la charge poetique et emo-
tionnelle de la representation plastique de ces sculptures de
LE POETE ET SON TEMPS 189
saintes en ebene dont s' enorgueillissent les provinces fran~ai
ses, le contemplateur africain retrouve Ia celle que Senghor
celebrait comme d'essence africaine. Le poeme a pour point de
depart quelque anecdote personnelle, a Rocamadour par exem-
ple ou I' ecrivain participa comme invite a un colloque franco-
phone. L' ouverture sur le terme general « pelerin >> est un
leurre, le terme generallui-meme relaye par les pronoms a la
premiere personne je, indiquant un parcours interiorise. Le
retour sur soi est un theme introduit des le prelude au recueil.
Puis s' opere la transfiguration de I' objet observe par un
elargissement et un approfondissement de 1' experience sensible
vecue. «La Vierge d'ebene avec le germe de David I La Veil-
leuse dans sa coupelle de bronze I Le Genie maternel en ses
paupieres closes ,, . Ce procede d' enonciation auquel donne une
impulsion le detail d'une scene observee suivie d'une transfi-
guration mythique est une constante du processus de creation
poetique loutardien. L' enonce prepare les deux derniers vers
qui introduisent un elargissement et donnent au sujet une
dimension mythique. Le procede est repris en de nombreuses
finales.
Le mal et la souffrance renforces par les circonstances de la
guerre civile mena~ante, apparaissent des la celebration de la
femme exaltee dans le mouvement inaugural. La figure feminine
s'inscrit-elle dans la tradition biblique? Une femme vouee aux
gemonies : « damnation par le feu de la femme et du cormoran >>
porte la souffrance infligee aux siens rapportee implicitement
a l'epoque actuelle tourmentee.
La meme, reinstallee dans sa fonction traditionnelle, lien
entre les elements marins dechaln.es et l'homme, se definit par
une fonction apaisante : « trempe ses mains dans la salure I Et
remplit d'inlmi la vasque du creur >>.La femme encore, sous la
forme de la sirene attendue dans le decor marin, initiatrice
discrete, invite a !'exploration du moi profond, accompagne
l'homme dans sa quete de soi, lui qui « ne cesse de fuir sa
propre image I Incapable de descendre sans appui I Jusqu'au
fond tenebreux de son etre >>. Elle lui sert de guide alors
qu'entrer en soi-meme -Ia therapie psychanalytique l'a suffi-
samment revele - est toujours perilleux et souvent source de
souffrance. Un parcours personnel prive, intime, s'entrelace
avec !'evocation des malaises d'une epoque perturbee qui
affecte parallelement I' etre feminin.
Octobre est suivi de decembre, dates significatives; ces rele-
190 PRESENCE AFRICAINE
ves du calendrier parlent au lecteur informe qui sait les emeutes
collectives, les drames que la nation connut a des dates memo-
risees. La femme reste la victime privilegiee « si peu creee pour
I' omhre », associee aux douleurs : « Les morts du bout de I' an
diffusent I Au creur une douleur a tete de cactus. » L'evocation
puissante, panique, d'une nature dechainee, sert de signifiant
aux perturbations sociales : « L' annee s' acheve sur un grand
vent I Souffle primordial sur la penomhre des eaux. ,, Les ele-
. ments I' emportent sur la presence humaine feminine : « Dieu
nous menace de sa langue de feu I ll va pleuvoir sur le grand
lac du Pool. ,, Observes au niveau geographique, les elements
contraires apportent d'une part un chatiment et d'autre part
un espoir d' apaisement.
Cette partie introductive du recueil comprend elle-meme une
montee, une progression vers un chant d'angoisse precedant
une retomhee vers le quotidien, les scenes ordinaires. Les poe-
roes de l' entree dans le recueil, creent un effet de tension crois-
sante jusqu 'au 5" chant exceptionnel deroule sur plus de trois
pages, long ensemble qui n'est pas dans la maniere de composer
de I' auteur, qui pratique de preference le d.izain ou son mul-
tiple d'une vingtaine de vers. Cette piece dont le titre releve
d 'un tragique romantique et stereotype : « Decor de mort et
d' amour >>, met en alerte le lecteur habitue a des annonces ori-
ginales, plus concises, moins grandiloquentes. Le sujet du
poeme, un agonisant assiste par une femme jeune et aimante,
pourrait naitre de la description d'un tableau de maitre, Dela-
croix par exemple. S'il a pour point de depart le decor realiste
de la ville et des quartiers populaires, inscrit dans un vers des-
criptif : « Dans PotoPoto Ville basse I Gorgee de boue de bruits
de soleil ... >> un elan expressionniste anime les gestes des deux
figurants, le mourant et la consolatrice. Le surgissement de figu-
res d'un haut-relief, naissent du « suaire des vagues ,,, ou du
feu de la passion.
Un changement de perspective entraine un regard surplom-
bant. Celui qui assume le poeme, s 'identifiant au trepasse, parle
de lui-meme en se projetant dans l'au-dela, procede qui n'est
pas nouveau, selon une forme d'anticipation dont !'auteur est
coutumier : « Son arne survole a present les eaux I Cherchant
dans cette vaste geographie I L'huis secret de son glte d'ori-
gine >>. Le retour sur soi et la quete des origines d'une part, le
regard sur le monde exterieur d'autre part, en un mouvement
LE POETE ET SON TEMPS 191
d'ouverture et de fermeture se completent. La contemplation
de l'Univers compense un mouvement d'introversion.
La progression sortie du premier ensemble de poemes,
s'effectue au moyen de pieces courtes, dizains ou sizains qui
evoquent en des analepses une succession de scenes familieres
ou conservees par le souvenir. L' ecrivain cherche des reperes
qui jalonnent son passe, traits insignifiants au depart, auxquels
Ia poesie reconstituant un itineraire personnel, donne sens.
« Fille d'aurore ,,, - Aurore etant l'ainee des petits-enfants de
la poetesse aimee -, suscite avant le lever du solei!, un souvenir
precis, de meme Ia presence du corheau-pie et la voix de I' ado-
lescent qui mue. Narre sous le signe du «Retour>>, mot qui
annonce et clot le texte, le sejour ala campagne, sur un terrain
vierge en bordure des plateaux Bateke, a Maty peut-etre, sug-
gere la residence hucolique dissimulee sous une description de
la presence de la vie animale dans la nature. La scene detaillee
du cueilleur de vin de palme metamorphose en chenille sur le
tronc de l'arhre, est ciselee avec attention. Un aper~tu du «Pas-
seur trafi.quant », contrehandier, detail realiste, permet
d'introduire pour tout commentaire, une philosophie desahu-
see: « Sur cette terre j'ai vu tant d'horreurs I Que plus rien
ne peut desormais m'effrayer. ,, Le procede de creation qui
consiste a prendre pour point de depart une anecdote afm d' en
tirer une « moralite » au sens large est repris aux premiers
recueils. Structure hinaire qui permet de retrouver en sa
seconde partie le role didactique du conte (cf. Preface a Les
Normes du temps, 2• ed. Hatier, 1989).
Les souvenirs des amours passageres comme perdues dans
Ia nuit resurgissent le temps d'un eclair, en relation avec l'inti-
tule du chapitre : « J' ai perdu de vue une femme qui avait
"dans les yeux le reflet d'un lac de cratere" »,paroles impu-
tees au courtisan au langage chevaleresque : « Les dires de
1'amant. >> Dans chaque recueil, des « amours contingentes >> se
voient ainsi celehrees. Remontant le temps, regressant vers la
source de ses emotions, le poete revele en lui !'adolescent jaloux
de 1' arhre qui protegeait 1'elue de sa frondaison, omhres et
lumieres creant un tatouage sur sa peau. Le procede des cliches
furtifs auxquels s' agrege un sens infini, sera repris dans Ia
phase fmale du recueil.
Cependant La Tradition du songe reprend ses droits. Ce
titre qui marque le milieu des annees quatre-vingt, consigne
une meditation sur les origines archaiques des comportements
192 PRESENCE AFRICAINE
humains, sur la part de l'homme qui reste attachee au terroir,
a une civilisation antique paysanne, au plus fort de !'urbani-
sation, de 1' exode rural en Mrique, de la modernite en Occi-
dent, commentait Roger Chemain (in L 'imaginaire du roman
africain, L'harmattan, 1986). Le principe ancestral actif
informe les recueils successifs ou legendes et croyances ancien-
nes nourrissent les poemes en langue fran~aise : metamorphose
des vagues en monstre marin, fees pressenties a la fourche des
arbres, a I' angle des branchages, terreur que font regner a midi
les esprits, hantise de la mort, repercutes jusque dans LeSer-
pent austral dans la deuxieme annee de notre decennie.
Dans le texte de 1996 figure a nouveau l'image au lourd
symholisme du reptile issu des forces telluriques ou de 1' eau du
fl.euve Congo dans laquelle il s 'insinue. « Le serpent racine
errante surgie de quelque plante · mythologique », redevient
dans le contexte le signe auquel se trouve confronte l'adulte.
Au terme du recueill'expression de « Nu torturant » pose Ia
question de 1' arne et du corps dissocies dans une dualite pas-
calienne : « corps de limon tendre par lequel tu n' endures que
doute angoisse et malconfort » (p. 48).
Nomhre de scenes rapides se succedent comme des prises de
vues dont un seul detail riche de sens est retenu : celle qui a
perdu son enfant garde en vis-a-vis « dans sa paume un chat
noir ».Animal mythique prophetique, surdetermine par l'obs-
curite de son pelage, incarnation dans Ia mentalite populaire
d'un esprit diaholique. A Ia chute du poeme, la silhouette de
!'animal reapparml:, non sans une aura fantastique.
L' ambivalence des elements exterieurs distingues par le
regard du poete persiste. Les legendes et Ia proximite de I' ora-
lite permettent des vers prophetiques : « Malheur a ceux qui
voient le cormoran I So us le soleil de midi jeteur de malefices. »
L'heure du zenith, celle ou l'homme n'a plus d'omhre est per-
~ue effectivement comme terrible, generatrice d'un sentiment
« d'horreur » dans la poesie de Senghor, aussi bien dans celle
de Tati Loutard. L'horrihle presage se mue en espoir et les sept
vers de « Recherche en mer » s' achevent, en meme temps que
Ia premiere partie de l'ouvrage se termine, sur une transfor-
mation de la femme, theme central, en fee aux pouvoirs mor-
tiferes et henefiques conjugues, rapportant les croyances :
« Moo reil reconnait dans le petrel/ qui s 'eloigne I La fille fatale
qui devient la fee I du littoral. » Ce fmal fonde sur Ia legende
sert de point d'orgue aux pages du prelude.
LE POETE ET SON TEMPS 193
Faut-il ceder a Ia tentation de lire en ces vers une sombre
premonition « Lumiere au creur de !'absence»? ll parait dif-
ficile de ne pas pressentir retrospectivement en ces vers une
vision premonitoire. Nous n'oserons qualifier ces croquis de
prophetiques : 1'epouse chantee dans Le Dialogue des Pla-
teaux, dans Les Feux de la planete, dont le charme influe sur
le dernier groupe de textes du precedent recueil en 1992 : mere
de neuf enfants, grande militante a l'epoque du monopartisme,
enseignante, devait s'eteindre subitement en septemhre 1996,
durant 1' automne qui suivit Ia parution de L 'Ordre des pheno-
mimes, pour Ia grande souffrance de ses proches.
CLEF DE VOUTE
La partie mediane du recueil, clef de voute du dernier livre,
s'inscrit dans une thematique largement. developpee durant
toute Ia carriere du poete. Le double environnement geogra-
phique tropical d'une part et politique et humain d'autre part,
defmissent un « climat »' ses consequences sur le devenir de
chacun, ou sur Ia question plus generale du sens de Ia vie, sont
implicites. Une mediation introduite dans les recueils prece-
dents sous le titre << La quete du sens » dans les « Racines
Congolaises » des 1968, se poursuit en reponse au terme « Des-
tin >>.
Les textes rassemhles sous le titre « Climat et Destin »
s' enoncent de maniere a voiler sous des metaphores qui sont
!'essence meme de Ia poesie loutardienne, des « realites » vio-
lentes et des reactions qui sont loin d'etre sans rapport avec
un destin personnel. Les « turbulences » decrites seront hientot
per~ues comme 1' equivalent des evenements politiques lourds
de consequences sociales. Les affres d'un double contexte geo-
graphique et humain, liees au paysage tropical et aux aleas de
l'Histoire, s'inscrivent dans l'ecriture et perturbent le rythme
des vers. L'organisateur des syllahes les observe, « les pheno-
menes » amhiants, dans une ecriture qui se veut distancee, sans
parvenir a demeurer entierement neutre ...
Le recueil acheve des 1993, n'est-il pas sensihlement contem-
porain dans l'ecriture et Ia publication du Commencement des
douleurs de Sony Labou Tansi, texte lui-meme tardivement
194 PRESENCE AFRICAINE
edite, qui defia la chronique en pays de Francophonie et en
Mrique suh-saharienne, a l'automne 1995- ouvrage posthume
d'un compatriote plus jeune d'une dizaine d'annees, parfois
aide dans son parcours par son aine aux fonctions officielles.
Sur un autre registre, le recueil L'Ordre des phenomenes
accompagne la pre- et post-democratisation.
Le poete ne laisse pas de s 'interroger sur le destin, force
superieure et exterieure qui s'impose aux hommes, ou plus pre-
cisement sur son propre devenir. Outre l'avancee en age que
I' ecrivain serine dans chacun de ses ouvrages surtout depuis
Les Normes du temps, les circonstances amenent forcement
I' ancien responsahle politique et culture! a s 'interroger sur ses
choix, sur sa voie dans les nouvelles configurations du pays.
Texte et contexte demeurent indissociahles. La situation his-
torique et les tensions sociales sont un arriere-plan indispen-
sable pour percevoir tous les sens du verbe polysemique. Des
indices precis alertent le lecteur. Octobre est suivi de decem-
bre, dates significatives, disions-nous ; ces releves du calen-
drier parlent au lecteur informe qui sait les emeutes collectives,
les drames que la nation connut a des dates memorisees. « Les
morts du bout de l'an »,au debut des annees quatre-vingt-dix,
ont un nom pour les lecteurs immediats.
Plus que le jeu des sonorites, sans exclure la musicalite cer-
taine du texte, il se confirme que la metaphore constitue le
fondement essenti~l de la poesie loutardienne. Metaphore in
abstentia, le sens second restant occulte. Un non-dit l'emporte
sur les donnees formulees. Chaque element du « climat » vaut
par sa portee symholique. L'evocation puissante, panique,
d'une nature dechainee, sert de signifiant aux perturbations
humaines observees : « L' annee s 'acheve sur un grand vert I
Souffle primordial sur la penomhre des eaux. » Les elements
prennent un sens bihlique : « Dieu nous menace de sa langue
de feu I ll va pleuvoir sur le grand lac du Pool. » Observes au
niveau geographique, les elements contraires apportent d'une
part un chatiment et d' autre part un espoir d' apaisement.
Au lendemain de la reception du prix du rayonnement de la
Francophonie, decerne par I' Academie fran-;aise a Paris, en
1992, invite a presenter son ouvrage en pays mediterraneen,
I' auteur insistait, revenait obsessionnellement en ses propos sur
« les turbulences » qui lui avaient fait entreprendre son voyage
dans des conditions delicates, liant implicitement l'ecrit au
vecu.
LE POETE ET SON TEMPS 195
Certains vers du recueil de 1996 temoignent d'une ecriture
« sous tension». Tous les elements hahituellement convoques
sont plus violents dans cet acmee, ce sommet : Ia mer, le soleil
- « Ia torche que promene le Grand Dieu » -sans que Ia divinite
egyptienne Ra soit en ce recueil nommee. Le suhstrat culture!
animiste connait une reintegration insidieuse croissante. Une
profession de foi animiste peut se lire dans ces vers : « Personne
done ne meurt et tout disparu (terme actualise dans sa forme
nominale) I alerte ceux qui n'ont d'oreille ... »
Le desordre et Ia confusion s'installent dans l'environne-
ment cosmique ou immediat. Les huitieme et neuvieme poemes,
« Orage paniquant » ou « Metamorphose de vent » le disent
assez. Tout !'arsenal du champ semantique de l'orage atmo-
spherique est convoque pour signifier !'agitation urbaine. Le
vent avant-coureur de Ia tornad~, ou symbole du souffle des
esprits, sinon de l'esprit unique Eole ou Pan, envahit l'espace
avec une force panique. « Le vent deambule ahoyant ala lune. »
En sa violence, il commet des actes sacrileges « depouillant les
derniers bois I consacres a VOS cultes sylviques )) ; Ia mise en
garde directe adressee aux concitoyens laisse entendre que les
rituels du bois sacre sont menaces. Ce chapitre se deroule sous
le signe de Ia tourmente a differents niveaux, comme si Ia nature
accordait sa voix et son desordre a ceux des peuples.
Se confirme notre interpretation des intemperies comme
metaphore des emeutes populaires : « Orage » qualifie de
« paniquant » (p. 36). Les ecueils qui pourraient simuler les
difficultes de Ia vie ou les souhresauts de l'histoire donnent
!'occasion d'assister au «combat de l'eau et de la pierre I Et
les assauts degagent le fumet I Des chevaux marins qu' embal-
lent les tempetes ». Une transfiguration mythique des elements
naturels leur confere un pouvoir suhversif inquietant a l'image
des remous politiques. S'aggrave Ia menace du « Monstre
marin )) dessine dans les poemes anterieurs consacres au
« Genie de 1' eau » in Le Serpent austral. Des « langues de feu »
s'abattent sur les quartiers urbains, ce qui rappelle que la fou-
dre embrase les biens des intellectuels originaires d'un horizon
different; et « les oiseaux de feu>> sont les livres en flammes,
lors de l'incendie d'une bibliotheque, fait note sous une forme
transposee dans un quintil: « Foudre » (p. 35). Les significa-
tions graves de cet episode sont-elles implicites dans un lourd
silence qui precede et suit, sur Ia page blanche? Les temples
196 PRESENCE AFRICAINE
de 1' esprit comme les lieux sacres de la tradition connaissent
les contrecoups des echauffourees.
Un bestiaire nefaste represente de maniere indirecte les dan-
gers de ce monde, la traitrise des «phenomenes», la brutalite
des deconvenues. Les animaux convoques vont du reptile deja
cite dont le symbolisme est exploite dans le recueil condamnant
I' apartheid et les guerres civiles fratricides, Le Serpent austral,
aux oiseaux qui hantent le ciel bas : cormorans aux cris dis-
cordants, au tournoiement sinistre, precedent Ia mort, oiseaux
de proie.
n avait fallu attendre sept ans l'avant-dernier recueil fonde
sur Ia richesse polysemique du titre Le Serpent austral, qui
fait reference au paysage avec sa faune, aux tensions de l'epo-
que en Atrique. La reference obligee a l'Mrique du Sud avant
le retour de Mandela, constitue un detour qui ramene aux situa-
tions congolaises, a moins que levers ne recouvre directement
les allusions au Congo, situe de part et d'autre de la ligne fictive
de 1' equateur. L' ophidien au venin mortel, issu de la terre-
mere dont il jaillit ou des eaux du fleuve qui l'irrigue, rappelle
les traits de feux des combats armes' les trahisons. et le mal.
Ngo Mamb, le serpent assimile a Ia panthere, a la detente du
felin. Le symbolisme animal renforce Ia tonalite apre du
contexte.
L' aveu que le poete dans sa vie publique ne fut pas insen-
sible aux coups du sort, figure de maniere transposee. Les paro-
les a double sens laissent-elles entendre les agressions indirec-
tement subies et 1' effort .pour maitriser les reactions
subjectives? Tres discretement, l'reuvre met en vers une demo-
cratisation jamais vecue facilement au plan personnel, ce dont
celui qui assume 1' enonce ne se plaint certes pas explicitement.
Dans les pages qui indiquent une emotion surmontee, dans le
poeme nomme « Calme et Fureur », celui qui assume le poeme,
dialogue avec lui-meme a la seconde personne du singulier :
« Tu te plains de Ia violence accordee aux forces du temps I Et
du zele des elements dans l'assaut contre le sang froid» (p. 34).
Partie integrante du x• poeme, « Climat fluvial » sont-ce des
evenements de 1' actualite que 1' emetteur denonce en feignant
de songer aux migrations anciennes, sujet de diversion:
« J' oublie mes coups de colere contre 1' orage I Mon doigt pointe
sur 1' eclair mes hauts cris I Pulverises par 1' eclat de Ia fou-
dre »? L'oubli serait a lire par antiphrase, et par l'adjectif
« fluvial », faut-il comprendre le pays du fleuve Congo ? Le
LE POETE ET SON TEMPS 197
sujet ecrivant se revele moins imperturbable que certaines
expressions neutres l'ont laisse croire. Tout I' arsenal du champ
semantique de I' orage est convoque pour exprimer les maux
suivis de recriminations restees derisoires.
Les scenes de violences eludees sont per~ues a partir de leur
prolongement dans la sensihilite de I' auteur. La souffrance
imputee au personnage feminin des le poeme inaugural sur « La
vierge noire »' pourrait bien etre ressentie par le poete lui-
meme. Si « Les morts du bout de l'an diffusent I Au creur d'une
douleur a tete de cactus »' la douleur serait ressentie soit par
l'elue designee auparavant, soit par celui que Ia decrit et s'asso-
cie a Ia perception douloureuse des emeutes destructrices. La
douleur est sienne: « je >>, ou notre.
Au plus fort de la tempete, un glissement s'opere vers un
enonce discretement personnel. Les ressources de Ia langue per-
mettent un jeu subtil entre les pronoms actualises a Ia premiere
et la troisieme personne. Les poemes qui commencent de
maniere impersonnelle neutre « Pelerin d'un jour>> ... « Maudit
soit >> ... « Voici l'heure >> ... «Par temps calme sur le fleuve >> ...
accueillent bientot un pronom subjectif : « je quitte les rem-
parts>>, intervient !'auteur dans le premier poeme. Un « Je >>
autobiographique, pronom singulier, inflechi au pluriel
« nous >> quand celui qui assume le poeme y associe ses sembla-
bles, transforme en pronom a la seconde personne « tu ))
lorsqu'il dialogue avec lui-meme, marquent !'irruption d'un
moi dans l'enonce descriptif. Le dialogue fictif: je I tu permet
un dedoublement de Ia personnalite et un jugement sur soi.
Celui qui enonce, plusieurs fois dans ce recueil, se remet en
cause, se dedouble, dialogue avec lui-meme qu'il designe a la
seconde personne du singulier' pour mieux dissimuler ses reac-
tions aux evenements exterieurs : « Tu te plains de la violence
accordee aux forces du temps I Et du zele des elements dans
l'assaut contre le sang froid. >>
Au moment de Ia pre-democratisation, lors de !'installation
du gouvernement provisoire, le ministre de la Culture depuis
quinze annees n'aurait-il pas vu s'installer dans son bureau
sans formes ni courtoisie, un successeur lettre que les antholo-
gies osaient a peine citer' scene dont fut le temoin involontaire
un Directeur de revue litteraire etrangere, venu solliciter un
rendez-vous? Si le poete a eu la force de taire de telles scenes,
que Ia rumeur puhlique n'a point ouhliees, elles ont pu l'affec-
ter. Tres discretement, le poeme met en vers une democratisa-
198 PRESENCE AFRICAINE
tion jamais vecue facilement au plan personnel, ce dont 1' auteur
ne se plaint point ouvertement (p. 29, 33, 34, 48).
Le nom commun « l'homme »a une fonction « vicariante »,
signifiant tous les humains oil l'un d'eux en particulier. Sous
une forme apparemment plurielle et generique se dissimule le
singulier suhjectif : « L'homme entre dans un repliement de
nautile », implique une mise en sommeil ou un mouvement de
protection dans le poeme « Fuite ». L' enonce a valeur generale
dissimule sur le mode confidentielle malaise : « L 'homme seul
ressent le mal de vivre (3" poeme ). Le sujet indetermine est
relaye par le pronom vague a la 3° personne : (( 11 ne cesse de
fuir sa propre image» (id.). Une quete personnelle s'entrelace
avec les considerations plus generales. L'art du poeme est de
dire sans dire, de voiler et de devoiler dans un meme processus.
Un malaise engendre par le contexte politique des annees
quatre-vingt-dix s'aggrave d'une attitude individuelle melanco-
lique, voire depressive. La solitude n'est pas passee sous
silence, en des expressions oil le terme generique « l'homme »
masque le particulier Je : « L 'homme seul ressent le mal de
vivre » (p. 11); Le narrateur se parle a lui-meme apres avoir
evoque les tempetes et le feu qui sevissent alentour : « Lors tu
grelottes de solitude» (p. 34); cependant les moments d'isole-
ment ont leurs consequences positives pour la creation : (( J' ai
connu la solitude de rna douleur feconde » r'econnait 1' ecrivain
en son « Vreu » (p. 29). Ce qui fait que la philosophie n'est
jamais completement desesperee.
Une dominante de ce textes, ce sont obsessionnellement le
mouvement introspectif et 1' angoisse devant 1' avenir, celui des
populations et surtout le sien propre. Le texte integre de rares
confidences, un retour sur soi et son passe, en des propositions
incises dont 1' auteur est coutumier : « En ces latitudes j' aurai
seulement connu I quelques pauvres joyeusetes » soupire en
reprenant un terme archa'ique qui convient a la tonalite de
l'aveu, celui qui assume le poeme relativement desabuse peut-
etre. A l'heure des bilans, une reflexion sur soi, le constat reste
mitige, tres reserve.
L'indefmi «on» comme le nom commun « l'homme », intro-
duit des verites d'ordre general, si bien qu'une philosophie se
constitue. Celle-ci peut s'entendre au sens populaire du terme,
comme une attitude de sagesse devant les tourments de la vie,
ou plus intellectuellement une quete d'un sens de la vie. Cette
interrogation est une constante dans 1' reuvre dont un texte des
LE POETE ET SON TEMPS 199
Racines Congolaises en 1968, et un chapitre des Feux de la
planete en 1977 s'intitulent « Sens de Ia vie,, autorisant notre
interpretation.
Une preoccupation intime se double d'une quete philosophi-
que a valeur generale. Une retlexion sur Ia condition humaine
est indissociahle des pages sur Ia mort : « L 'homme est-il
emmure dans son sort I Plus que le chien dote d'yeux noctur-
nes ? » Une complaisance pour Ia pensee de Ia mort prend des
accents particuliers. Faut-il y voir une relation avec le mysti-
cisme attrihue a « l'ame congolaise, ? Familier des «champs
du repos », euphemisme qui designe les cimetieres, meditant
sur sa mort prochaine ou presumee telle, « m'enfon~ant dans
Ia nuit ... ,, ( « Vamx, p. 29), le poete congolais revele une pensee
constante de Ia mort consideree comme une seconde vie.
Cependant celui qui s' attend a 1' echeance fatale, tente de
maltriser sa derniere heure. Transformant Ia locution adver-
hiale usuelle « a bon escient >>' il reve de « partir a mon
escient >>, a mon heure, selon mon bon vouloir. n s'imagine
encore « M' enfon~ant dans Ia nuit comme on entre dans une
riviere profonde >> dans le «Chant de mort et d'amour >>, en
des vers rapproches par nous. En son obsession de Ia mort, le
poete semble penser celle-ci comme un accomplissement.
L'idee de Ia mort est omnipresente, tandis qu'une interro-
gation sur les origines est egalement une constante de l'reuvre.
Ne de Ia mer, « faut-il qu'en son sein I elle nous ramene pour
le sel de vie >> interroge le « Chant de mort de 1' amour >>. Les
deux extremites de Ia vie humaine se rejoignent dans Ia medi-
tation du poete.
Ceci sera plus intensement perceptible dans le troisieme tiers
du recueil oil Ia peinture fixe et fige le spectacle des << pheno-
menes>>.
RETRAIT
Une tension se poursuit entre une ecriture et une formula-
tion qui se veulent distantes, et les «turbulences>> non seule-
ment exterieures dues au climat mais suhjectives, le bouillon-
Dement interieur des passions. Le troisieme volet du triptyque
consacre une rupture avec la violence etouffee et le ton meta-
200 PRESENCE AFRICAINE
phorique qui precede. Un changement dans le procede d'enon-
ciation sinon dans les themes developpes est introduit. Des
representations picturales servent d'intermediaire entre le
poete et son regard sur le monde. ll semble que l'ecriture engen-
dree par !'observation d'une peinture soit une innovation
feconde.
L' auteur est prepare de longue date a cette perception car
il fut critique des peintres de son pays. n s'est au moment de
son retour au pays, penche sur la condition de I' artiste decrite
dans ses premiers recueils : « Vie et mort d' artiste » et certaines
de ses nouvelles ; il s'attache en 1996 au fruit du travail acheve,
Ia scene peinte. Au-dela de !'interet social pour I' artiste, il tente
decreer une esthetique en laquelle se rejoignent art d'ecrire et
gout d'esthete en peinture. Le procede que l'on peut estimer
sophistique, rappelle celui de Verlaln.e s'inspirant de Watteau.
Les onze derniers textes, comme le cinquieme chant du
debut, se comprennent en reference a une autre technique
representative dans l'espace. La clef pour entrer dans l'ecri-
ture du 9" recueil, pour avoir acces a ce nouveau registre, sem-
ble etre la reference a une exposition de tableaux. Le titre du
chapitre releve d'un code different, il emprunte aux « Iegen-
des » qui accompagnent habituellement les toiles peintes :
« Serle de nus. » Le procede de I' observation vraie ou fictive
de l'reuvre plastique, introduit une distance par rapport aux
scenes observees. Celles-ci sont I' objet d'une representation au
second degre, une premiere fois par le peintre, une seconde
fois par l'ecrivant. Un double traitement fait ecran entre la
brutalite du spectacle et sa perception. Une premiere stylisa-
tion par la forme et la couleur sera prise en compte par les
mots. Les representations plastiques servent d'intermediaires
entre le poete et son regard sur le monde. Ainsi le poetique
voile et devoile a nouveau doublement.
Les sujets decrits au second degre sont sans rupture avec
l'imaginaire poetique anterieurement developpe. Le modele au
centre du cadre est inevitablement feminin. Onze « Nus » com-
posent la serie annoncee. Le terme substantive appelle une
determination par le complement de nom,« Nude mer», «de
lagune » qui rep rend le cliche de la femme au bain ... De veri-
tables hlasons du corps feminins sont repris : « Longs cils
ondoyants », « jambes fuselees », «corps poli », «corps pay-
sage)) prolongent !'image de l'epouse (( lianescente)) celebree,
LE POETE ET SON TEMPS 201
entre autres, dans « Le dialogue des Plateaux», en opposition
avec le spectre de Ia mort, present en filigrane.
Chacun des tableaux ecrits s'acheve par une chute toujours
suggestive et belle ; le premier nu de Ia serie, comme le premier
texte du recueil, se transforme en un ample mouvement, une
assomption deja notee: «Ton corps eligible I pour Ia grande
mythologie de l'amour » ; le second s'acheve sur une dissolu-
tion dans les elements aquatiques, fluides: « Elle s'enfonce
jusqu' au cercle des hanches I et s' evanouit parmi les fleurs
d'eau » ( « Nu de lagune »).
Des formes breves, rarement longues de plus de dix vers,
camees sertis avec soin, se construisent autour d'une silhouette
feminine qui capte differemment Ia lumiere. Eclat de metal
d'une silhouette quasi labou tansienne « eclatante dans une
lumiere de metal » ( « Nu de reve »), qui eveille le desir et
inquiete, femme confondue avec le paysage, etre lumineux, pre-
sence a nouveau apaisante « seul eclair sans orage » ; associee
a l'astre nocturne, Ia femme est elue quatre fois nu triomphant.
Puis surgit Ia menace du vieillissement : le corps « argile qui
craquelle I de toutes parts au feu du soleil », le front que creu-
sent « les temps d' amertumes », et le squelette affleure sous Ia
chair de Ia seduction, quand ce n'est pas une vieille femme de
pecheur qui veille sur Ia plage deserte en une figUre allegori-
que : « La vieille fume et s 'interrompt parfois I pour guetter le
temps qui passe dans les embruns. >>
La transfigUration mythique du personnage ne saurait etre
absente. Une metamorphose se glisse dans le corps du texte:
anguille, sirene ou pythie, ou spectre de Ia mort, telle est celle
qui fascine. Le substrat culture!, traditionnel n'est jamais loin.
La femme immolee au cours d'un rituel, reincarnation de
Noliwe sacrifiee par son fiancee Zulu en echange du pouvoir,
telle que Ia chantent Mofolo ou Tchicaya U Tam'si, participe
a une mystique.
L' association de Ia femme et de Ia mort hante les textes com-
poses' vision traditionnelle reactivee par des experiences per-
sonnelles. Le corps d'une morte paradoxalement garde son
eclat : « Plus baignante que pleine lune. >> La defunte s' expose
a « Ia come du belier ,, , nom donne au quartier de lune, dans
une acception animiste. L'image qui est dessinee du personnage
feminin ne manque pas d'etre troublante.
Plusieurs fois Ia beaute d 'une morte est objet de fascination.
La premiere partie du livre consacree aux « Femmes de
202 PRESENCE AFRICAINE
lumiere », savait, par Ia magie du verbe, donner un eclat meme
a l'inanime. Lorsque Ia mort affecte l'etre feminin, le corps est
decrit irradiant de beaute, comhle de Ia perfection, « Telle
qu'en elle-meme enfin l'eternite Ia change» ... L'evocation du
corps d'ime morte lue au debut du recueil, se retrouve en echo
a Ia fin de celui-ci.
Sujet de l'antepenultieme poeme, le « Nu surpris » s'avere
au cours de Ia lecture, a mesure que progresse Ia description,
l'effigie d'une femme qui ·aurait ete saisie par le regard du pein-
tre apres avoir ete surprise par Ia mort. Le poete entrevoit le
corps peint d'une beaute elle-meme figee par Ia mort. La
defunte exposee aurait done ete trois fois surprise par Ia mort,
par le peintre puis par le poete.
La galerie de portraits feminins s' acheve dans Ia derniere
partie, sur trois enonces enigmatiques au charme ambivalent.
Si le « Nu surpris » s'avere avoir ete surpris par le regard du
peintre apres avoir ete saisi par Ia mort, le titre suivant, ,, Mas-
que de mort», est explicite. Tandis que <<Depart» signale Ia
fin d'un chapitre et Ia fin du recueil dont le lecteur s'eloigne ;
ce titre peut etre per.;u en sa valeur polysemique, comme un
euphemisme qui prefigure le grand passage, Ia mort.
Le silence est un autre trait qui signale a Ia fois I' reuvre
peinte et le corps prive de vie. Cette forme de recueillement
amene insensihlement au centre du poeme Ia reflexion philoso-
phique. Face au corps troublant, celui-ci renvoie le poete a
lui-meme en une demarche reflexive. La fascination pour Ia
mort, au-deJa des circonstances qui Ia provoquent en des temps
mouvementes, pourrait etre une forme de depassement des
contingences.
Quant aux <<Nus » pris pour objets d'etudes, point de depart
d'un travail du langage, leur signification seconde ramene a
une aspiration a Ia purete, a l'authenticite: <<Femme nue
femme noire I vetue de ta couleur qui est vie ,, ... chantait Seng-
hor dans le recueil Chants d'ombre en 1945. La quete de Ia
verite (nue) procede d'un depouillement de nomhreux artifices.
Cette serie au terme du recueil, au-deJa des turbulences tant
blessantes transposees en images litteraires, exprime un fort
desir d' absolu.
La galerie de tableaux renvoie le poete a lui-meme, a Ia soli-
tude d'un Je angoisse. Une quete de soi est le fil directeur de
l'reuvre, ou demeure l'autobiographie, discrete, sous-jacente.
La pres·ence en creux d'un << je >> obsessionnel, s'impose au cen-
LE POETE ET SON TEMPS 203
tre du texte. Le recueil se compose comme un miroir a trois
faces, oii viennent mourir les reflets nuances d'un parcours
personnel, oii se met en scene celui qui observe le spectacle du
monde. Des phrases a Ia premiere personne comme « j'ai sou-
pese mon sort» (p. 49) laissent peu d'hesitation sur !'orienta-
tion philosophique qui relie entre eux les poemes descriptifs de
scenes apparemment heterogenes. Le texte lui-meme s'avoue
«entre oraison et contemplation» (p. 48). C'est alors -le titre
du 9e recueil etant a lire par antiphrase - Ia conduite de
l'homme devant les desordres des phenomenes, qui importe.
La construction de 1' reuvre de langage s' erige en rempart
aux destructurations possibles. L'ecrivain cree un monde selon
son ordre.
Arlette CHEMAIN DEGRANGE
L 'Ordre des phenomenes est l' aboutissement d 'une vingtaine d' annees d 'eeri-
ture poetique, si l'on se re:lere aux premiers titres de 1968, ce qui n'exclut
ni les nouvelles en prose de 1974 et 1980, nile roman de 1987, ni Ia critique
litteraire et Ia critique d'art, precision qui a son importance dans Ia facture
de certains textes de 1996.
Dans les annees soixante, l'etudiant a Bordeaux, se souvient du pays natal
et du littorallorsqu'a }'image de Ia mer se superpose celle de Ia mere. De
retour au pays dans Ia seconde moitie de Ia decennie, il avoue son emotion
non sans desillusions quant aux consequences des Independances, dans les
Racines Congolaises en 1968, landis que L 'Envers du soleil prolonge cet
aspect, s 'opposant aux enchantements de Ia negritude sengborienne, revelant
d'amers constats sociaux d'une part et les profondeurs sombres de l'incons-
cient humain d'autre part. Les Normes du temps developpe en 1974 les
contraintes qu'impose Ia succession ineluctable des ans, des saisons, des jours
et des nuits, pour l'etre voue a une echeance fatale. (( Le temps )) inclut aussi
l'environnement geographique, climatique, repris dans un sous-titre de
L'Ordre des phenomenes. Le temps comprend aussi l'environnement politi-
que et social dont les marques sont si discretement pregnantes dans les
recueils successifs. Si Les Feux de la planete en 1977, se construit autour de
Ia rencontre avec Ia femme epousee, l'eclat du regard, le miroitement des
eaux, les lumignons des marches de nuit refletent la lumiere des astres en un
miroir inverse du cosmos, images qui se poursuivront encore dans le chapitre
<< Femme et lumiere » du dernier recueil.
Le Dialogue des Plateaux laisse entendre une ouverture a !'ensemble du
territoire: partant des origines marines, l'ecriture poetique prend en charge
le pays dans sa totalite, les plateaux Teke constituant une zone ample au
Nord de la capitale avant la Sanga et sa foret inondee. Le premier mot du
titre affiche une orientation assumee par l'homme du ~ouvernement, ministre
de la Culture de 1975 a 1989, depassement indirect dun tribalisme reproche
aux siens par d'autres auteurs.
La Tradition du songe qui marque le milieu des annees quatre-vingt, consigne
une meditation sur les sources traditionnelles, sur Ia part de l'homme qui
204 PRESENCE AFRICAINE
reste attachee au terroir, a une civilisation paysanne, commentait Roger Che-
main au plus fort de !'urbanisation, de l'exode rural en Mrique centrale. Le
principe d'une permanence des structures morales ancestrales, informe les
recueils successifs oii Iegendes et croyances anciennes nourrissent les poemes
en langue fran~aise : metamorphose des vagues en monstre marin, fees pres-
senties a la fourche des arhres, a l'angle des hranchages, terreur que font
regner a midi les esprits, hantise de la mort ...
ll faudra attendre sept ans pour voir paraitre l'avant-dernier recueil fonde
sur la richesse polysemique du titre Le Serpent austral qui emprunte au
paysage et a la faune, non sans faire reference aux tensions de l'heure en
Mrique du Sud, et par extension au Congo que l'equateur partage, situe de
part et d'autre de la ligne fictive qui separe les deux hemispheres terrestres.
L'ophidien au venin mortel, issu pourtant de la terre-mere ou des eaux du
fleuve qui l'irrigue, rappelle les traits de feux des combats armes, les trahi-
sons, et le mal. La constellation de la Croix du Sud, visible du seul hemisphere
austral, est alors valorisee a l'image du continent crucifie. Signe des temps.