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Texte Roland Barthes

La littérature est intrinsèquement liée au langage, agissant comme un système parasite qui communique des significations sans jamais les clore. Elle évoque le réel à travers le langage, qui lui-même n'est pas un reflet direct de la nature mais un relais institutionnel. Ainsi, la littérature se définit par sa capacité à multiplier les significations tout en restant dans un rapport complexe avec le réel.

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La littérature est intrinsèquement liée au langage, agissant comme un système parasite qui communique des significations sans jamais les clore. Elle évoque le réel à travers le langage, qui lui-même n'est pas un reflet direct de la nature mais un relais institutionnel. Ainsi, la littérature se définit par sa capacité à multiplier les significations tout en restant dans un rapport complexe avec le réel.

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Lycée Joffre - Classe de LS2

De quoi la littérature est-elle le nom ? / Texte d’étude


Il y a un statut particulier de la littérature qui tient à ceci, qu’elle est faite avec du langage, c’est-à-
dire avec une matière qui est déjà signifiante au moment où la littérature s’en empare : il faut que la
littérature se glisse dans un système qui ne lui appartient pas mais qui fonctionne malgré tout aux
mêmes fins qu’elle, à savoir : communiquer. Il s’ensuit que les démêlés du langage et de la littérature
5 forment en quelque sorte l’être même de la littérature : structuralement, la littérature n’est qu’un
objet parasite du langage : lorsque vous lisez un roman, vous ne consommez pas d’abord le signifié
« roman » : l’idée de littérature (ou d’autres thèmes qui en dépendent) n’est pas le message que
vous recevez ; c’est un signifié que vous accueillez en plus, marginalement ; vous le sentez
vaguement flotter dans une zone paroptique ; ce que vous consommez, ce sont les unités, les
10 rapports, bref les mots et la syntaxe du premier système (qui est la langue française) ; et cependant
l’être de ce discours que vous lisez (son « réel »), c’est bien la littérature, et ce n’est pas l’anecdote
qu’il vous transmet : en somme, ici, c’est le système parasite qui est principal, car il détient la
dernière intelligibilité de l’ensemble : autrement dit, c’est lui qui est le « réel ». Cette sorte
d’inversion retorse des fonctions explique les ambiguïtés bien connues du discours littéraire : c’est
15 un discours auquel on croit sans y croire, car l’acte de lecture est fondé sur un tourniquet incessant
entre les deux systèmes : voyez mes mots, je suis langage, voyez mon sens, je suis littérature.

(…) On est ainsi ramené au statut fatalement irréaliste de la littérature, qui ne peut « évoquer » le
réel qu’à travers un relais, le langage, ce relais étant lui-même avec le réel dans un rapport
institutionnel, et non pas naturel. L’art, quels que soient les détours et les droits de la culture, peut
20 toujours rêver à la nature et il le fait, même dans ses formes dites abstraites ; la littérature, elle, n’a
pour rêve et pour nature immédiate que le langage.
(…) On écrit sans cesse (du moins depuis le 19e siècle, ce qui est déjà significatif) l'histoire des
œuvres, des écoles, des mouvements, des auteurs, mais on n'a jamais encore écrit l'histoire de
l’être littéraire. Qu'est-ce que la littérature ? : cette question célèbre reste paradoxalement une
25 question de philosophe ou de critique, ce n'est pas encore une question d'historien. Je ne puis donc
risquer qu'une réponse hypothétique - et surtout très générale.
Une technique déceptive du sens, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l’écrivain
s'emploie à multiplier les significations sans les remplir ni les fermer et qu’il se sert du langage pour
constituer un monde emphatiquement signifiant, mais finalement jamais signifié. Est-ce ainsi
30 pour toute littérature ? Oui sans doute, car définir la littérature par sa technique du sens, c'est lui
donner pour seule limite un langage contraire, qui ne peut être que le langage transitif ; ce langage
transitif, c'est celui qui vise à transformer immédiatement le réel, non à le doubler : paroles «
pratiques » liées à des actes, à des techniques, à des conduites, paroles invocatoires liées à des
rites, puisque eux aussi sont censés ouvrir la nature; mais dès lors qu'un langage cesse d'être
35 incorporé à une praxis, dès lors qu'il se met à raconter, à réciter le réel, devenant ainsi un
langage pour soi, il y a apparition de sens seconds, reversés et fuyants, et par conséquent
institution de quelque chose que nous appelons précisément littérature, même lorsque nous
parlons d'œuvres issues d'un temps où le mot n'existait pas ; une telle définition ne peut donc
reporter la « non-littérature » que dans une préhistoire que nous ne connaissons pas, là où le
40 langage n'était que religieux ou pratique (il vaudrait mieux dire : praxique). Il y a donc sans doute
une grande forme littéraire, qui couvre tout ce que nous connaissons de l'homme. Cette forme
(anthropologique) a reçu, bien entendu, des contenus, des usages et des formes subsidiaires («
genres ») très différents selon les histoires et les sociétés. (…) Les éléments de la signification
peuvent être accentués différemment, de façon à produire des écritures très dissemblables et des
45 sens plus ou moins remplis ; on peut par exemple codifier fortement les signifiants littéraires,
comme dans l'écriture classique, ou au contraire les livrer au hasard, créateur de sens inouïs,
comme dans certaines poétiques modernes, on peut les exténuer, les blanchir, les approcher, à
l'extrême de la dénotation, ou au contraire les exalter, les exaspérer (…) : bref, le jeu des signifiants
peut être infini, mais le signe littéraire reste immuable : depuis Homère et jusqu'aux récits
50 polynésiens, personne n'a jamais transgressé la nature à la fois signifiante et déceptive de ce
langage intransitif, qui « double » le réel (sans le rejoindre) et qu'on appelle « littérature » : peut-
être précisément parce qu'il est un luxe, l'exercice du pouvoir inutile que les hommes ont de
faire plusieurs sens avec une seule parole.
Roland Barthes, Extraits de « Littérature et signification » in Essais critiques, 1964.

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