Enjeux Psychiques Du Virtuel A Ladolescence
Enjeux Psychiques Du Virtuel A Ladolescence
Marty, 2010) ici soutiennent le processus de connecté en permanence, resterait alors collé à
subjectivation. l’objet.
Afin de mieux comprendre les processus psychi- Ainsi, nous retiendrons de cette revue de la litté-
ques en jeu dans la passion pour le virtuel et dans rature, l’idée d’un continuum de la réalité virtuelle,
leur usage pathologique, Tisseron (2012c) propose allant de l’objet virtuel – qui soutient le jeu, la créa-
d’appliquer la distinction établie par Winnicott tivité et la négociation avec souplesse des conflits
(2002) entre rêvasser, rêver et imaginer 3. internes – à l’utilisation pathologique. Cette
Si la rêverie prolonge le jeu chez l’enfant, elle « conduite compulsive » (Marty, Missonnier, 2010,
permet de différer la conquête de l’objet non inces- p. 474) se caractérise par le surinvestissement, le
tueux chez l’adolescent (Houssier, Marty, 2010). « collage à l’objet » (Marty, Missonnier, 2010,
Marty et Missonnier (2010, p. 474), s’intéressant p. 474) et entrave le déploiement du jeu et des
au monde virtuel à l’adolescence, nous rappellent processus créateurs (« relations virtuelles appau-
que l’espace d’Internet « offre de multiples possi- vrissantes » selon Tisseron, 2012a, p. 6).
bilités de rêveries, d’inventivité et de socialité
aussi, dans la mesure où ces techniques sont de plus DE LA RELATION D’OBJET VIRTUELLE
en plus interactives (...) ». L’imagination que À LA RELATION D’OBJET VIRTUEL
requiert l’utilisation de ce type d’objet « confère au
monde virtuel un statut proche de l’expérience tran- Lorsque les réseaux sociaux s’ajoutent, sans
sitionnelle (...) une rencontre avec la réalité externe substitution, à d’autres modes relationnels, les
où le petit enfant éprouve le plaisir de créer un adolescents se situent dans une logique d’actuali-
objet dont il a besoin dans l’illusion de cette capa- sation, passant des échanges par écran interposé,
cité créatrice ». moins exigeants pour le Moi fragilisé, à des rela-
Pour le Moi adolescent, menacé par des tions actualisées, dans « l’ici et maintenant ».
angoisses d’intrusion et d’abandon, Internet et, plus L’écran de l’ordinateur se présente comme une
spécifiquement, les réseaux sociaux peuvent être protection fiable pour l’adolescent, pouvant jouer
particulièrement attrayants, car ils constituent un un rôle pare excitant, dont il peut choisir de
espace transitionnel, qui permet d’aménager s’affranchir, de négocier la distance à l’autre, au
l’absence et la présence de l’autre dans une dimen- fur et à mesure qu’il s’approprie la relation. Le mot
sion symbolique, autrement dit de favoriser l’accès virtuel, largement usité à l’heure actuelle, peut se
à la position dépressive et le traitement des décliner, selon Tisseron (2011), selon trois moda-
angoisses dépressives. La virtualisation, permise lités correspondant chacune à :
par nos écrans, possède, alors, des effets positifs, – un cadre de référence spécifique (temporel,
lorsqu’elle fait alterner l’investissement du pôle spatial et abstrait) ;
virtuel et du pôle actuel de toute relation (Tisseron, – un enjeu spécifique de l’adolescence ;
2012a, p. 6).
– un « potentiel », ce qui est « en puissance »,
Dans un second registre, le recours addictif aux par opposition à ce qui est déjà advenu.
réseaux sociaux, s’apparenterait à une impasse
Cette conception correspond à la façon dont
psychique, où l’image, plus généralement le virtuel,
l’adolescent envisage ses possibilités et, plus parti-
n’étayerait pas le projet identificatoire, mais
culièrement, sa sexualité.
produirait, au contraire, un leurre, en rupture avec
celui-ci (Houssier, Marty, 2010). Assimilant Le virtuel peut se définir dans sa référence au
l’addiction au virtuel à une pathologie de la tran- corps et à la sensori-motricité, s’opposant à la
sitionnalité, Marty et Missonnier (2010) font de la présence charnelle. Le virtuel participerait, entre
dépendance l’échec du jeu à l’adolescence. En autres, d’une mise à l’écart de certains aspects
effet, si l’imagination, requise par les nouvelles angoissants de la sexualité, mais la virtualisation
technologies, facilite la créativité et l’interactivité, soutiendrait une économie psychique dynamique, à
« l’excès de recours à ces techniques empêche le partir du moment où elle serait suivie d’une actua-
jeu, attache l’utilisateur à l’écran comme dans le lisation. Ce type d’usage de la virtualité permettrait
pire des scénarios de dépendance » (Marty, d’intégrer la différence des sexes et l’altérité, donc,
Missonnier, 2010, p. 474). Le sujet, branché, de s’approcher du sexe opposé, à la fois attirant et
effrayant, sans confrontation directe. Selon S.
Faure-Pragier (2003, p. 155), « le virtuel est par
excellence un mode d’apprentissage de situations
3. La rêvassserie contribuerait à la toute-puissance nouvelles ou angoissantes. Les simuler pour les
fantasmatique, sans lien avec la réalité, à visée de satis-
faction des désirs d’emprise et d’évasion de la réalité
apprivoiser, en perdre la crainte dans l’imaginaire
présente. La rêverie se trouve liée à la vie réelle ; quant avant de les affronter. Les individus, hésitant dans
à l’imagination, elle favoriserait la transformation de la leurs réalisations sexuelles, inhibés ou agressifs,
vie réelle (Tisseron, 2012c). peuvent s’abandonner à des réalisations virtuelles
bulletin de psychologie 469
plus aisées et y trouver un plaisir qui leur suffira impossible à élaborer, et le clivage apparaît comme
d’abord, puis permettra une rencontre réelle (...) ». le mécanisme de défense privilégié de ces organi-
Le virtuel ne s’oppose pas au réel, mais à sations psychiques. Les technologies numériques
l’actuel : il est envisagé, non pas comme n’étant permettraient d’établir ou de rétablir un mode de
pas encore advenu, mais, tout simplement, comme relation à l’autre.
ce qui n’est pas d’actualité. Pour Tisseron (2012c), Dans la relation d’objet virtuel, a contrario, le
le sujet juvénile n’est, dans ce cas, pas plus dans sujet ne refuserait pas l’actualisation de la relation
le virtuel que l’adulte, qui n’actualise, à chaque avec la personne réelle. Tisseron (2012a) nous
moment, qu’une partie de ses potentialités. Ainsi, donne l’exemple d’une modalité de relation d’objet
sur les réseaux sociaux d’Internet, certains traits de virtuel, caractéristique de l’adolescence, indépen-
personnalité seraient masqués, peut-être plus aisé- damment de l’utilisation de tout outil technolo-
ment que dans la rencontre physique. gique, celle de la relation du sujet adolescent à ses
Dans un de ses ouvrages, Tisseron (2012a) parents. Ce dernier cesserait provisoirement
explore davantage ce rapport que nous avons à la d’actualiser sa relation avec eux, afin de faire
virtualité. Il rappelle que le virtuel est une compo- évoluer le dialogue avec les objets intériorisés.
sante inhérente à notre psychisme, ce qui explique- L’actualisation sera donc différée. La relation
rait le pouvoir de fascination qu’il exerce, plus d’objet narcissique, décrite par Freud, apparaît,
spécifiquement sur les adolescents. Afin d’appuyer pour Tisseron, comme un cas particulier de relation
son propos, qui tend à ne pas imputer aux nouvelles d’objet virtuel. En effet, le sujet établissant ce mode
technologies l’entière responsabilité de divers de relation objectale recherche la relation, dans le
maux, dont souffriraient les sujets dans l’établisse- sens où elle le conforte narcissiquement. En
ment de relations interindividuelles réelles, mais, revanche, le type de relation d’objet virtuel, loin
aussi, de ne pas pathologiser leur utilisation, il d’escamoter les enjeux de la relation réelle, permet
différencie ce qu’il nomme une relation d’objet au sujet de renforcer ses représentations préexis-
virtuel (relation psychique à un objet virtuel) d’une tantes, autrement dit, de la soutenir dans le
relation d’objet virtuelle (relation virtualisante à un processus d’adolescent. Nous comprenons, ainsi,
objet). plus aisément, cet attrait évident qu’éprouvent les
adolescents pour ce mode relationnel virtuel, qui
La relation d’objet virtuelle, décrite comme un
leur permet de passer progressivement d’un mode
mode de relation d’objet pathologique, appauvrit
narcissique à un mode véritablement objectal (vers
considérablement le monde du sujet et le laisse
un autre différencié), en passant par un entre-deux,
dans l’incapacité d’établir un lien créateur avec son
constitué de « représentations préexistantes », à
entourage (repli, retrait). Elle échouerait à obtenir
mi-chemin entre l’objet interne et l’objet externe.
un statut d’objet transitionnel pour s’apparenter à
un fétiche. Prenant appui sur les travaux de Winni- Qu’en est-il, à l’adolescence, du besoin de
cott et, notamment, sur l’omnipotence ou l’illusion communiquer et d’être connecté en permanence ?
parfaite de créer un monde (Lehmann, 2009), Comment le sujet adolescent fait, de ces nouvelles
Tisseron (2012a) rappelle l’importance de la désil- technologies et façons de communiquer, une
lusion, laquelle favoriserait la distinction entre soi richesse favorisant les processus de socialisation ?
et le monde et l’investissement du champ de Au contraire, en quoi ce surinvestissement peut-il
l’imaginaire, permettant de survivre aux néces- faire basculer le besoin de relations en appauvris-
saires frustrations imposées par la réalité et l’envi- sement des expériences sociales ?
ronnement. Pour l’auteur, la tendance à privilégier
une relation virtuelle au monde, au-delà de la ENJEUX PSYCHIQUES DE L’UTILISATION
période des premiers mois de l’enfant, équivaudrait DES RÉSEAUX SOCIAUX
à une forme de repli auto érotique, afin de contre-
À L’ADOLESCENCE
investir l’abandon de tout espoir dans la relation
d’objet. Une relation d’objet virtuelle pourrait Facebook est comparé à un théâtre (Gozlan,
s’établir en cas de faillite de l’un de ces deux Masson, 2013), à une scène d’exposition de
moments structurants : celui de la satisfaction du l’adolescent, lequel demeure connecté en perma-
désir d’omnipotence ou celui de la frustration nence au monde ambiant et à ses amis (la commu-
progressive de ce même désir. Un sujet, ayant un nauté) hors du regard parental, à qui, souvent, les
tel rapport au monde, vit dans le fantasme que la échanges de Facebook échappent. L’adolescent
manipulation des représentations des objets du crée un compte Facebook ou Twitter, invite des
désir se révèle plus satisfaisante que la relation internautes à faire partie de ses amis, quelles que
directe avec eux. L’origine de l’établissement soient la teneur et la profondeur des relations entre-
d’une relation d’objet virtuelle peut être liée aux tenues. Connecté en permanence à sa communauté
premières étapes de la vie relationnelle et (les bandes actuelles font fonction de groupalité
psychique comme à un traumatisme tardif psychique), il actualise sa page, son statut
470 bulletin de psychologie
(célibataire, en couple...) et choisit une photogra- souligné combien le monde virtuel pouvait faire
phie le mettant en valeur. Les réseaux sociaux fonction d’étayage pour traiter une adolescence
soutiennent certains désirs comme se cacher (inti- problématique. La réalité virtuelle s’oppose à
mité) et se montrer à volonté (extimité), ne pas être l’actualité des changements physiques et psychi-
oublié. Ils satisfont, aussi, la valorisation de l’expé- ques mobilisés par l’adolescence, elle peut, alors,
rience et favorisent le contrôle de la distance rela- constituer une fuite face au pubertaire, comme
tionnelle, en soutenant l’établissement de liens avec favoriser l’aménagement des problématiques,
des connaissances plus ou moins proches avec permettant de les anticiper 6. Le virtuel est pris,
régularité et proximité (Tisseron, 2011). Les alors, dans le conflit ambivalentiel entre créativité
maîtres mots des réseaux sociaux, actualité 4 et et destructivité, entre jeu et conduite pathologique.
profil 5, renvoient à espaces public/privé, d’où le Gozlan et Masson (2013) démontrent combien
risque de la désintimité ou d’une exposition l’espace virtuel, outre le fait de faire caisse de réso-
massive sans filtre, dans une totale transparence nance des conflits adolescents, permet, aussi, de les
malgré les paramètres de confidentialité activés. élaborer (virtualescence). La virtualescence,
Derrière cette surexposition de l’intimité, comment s’inspirant des travaux de Jeammet (1980), à
ne pas percevoir le plaisir auto-érotique de se voir propos de l’étayage de la réalité extérieure, pallie-
être vu ? Marty et Missonnier (2010) émettent rait un sentiment d’identité précaire ou fragilisé par
l’hypothèse que les réseaux sociaux, tout en dévoi- les émois adolescents. Ainsi, l’espace virtuel, à
lant l’intime à renfort de signes ostentatoires l’instar d’une aire transitionnelle, participe-t-il à la
(photos, détails de la vie privée), auraient, aussi, création de l’« espace psychique élargi » (Gozlan,
une fonction de protection du monde psychique, de Masson, 2013, p. 472), le monde extérieur facili-
la fragilité adolescente masquée derrière les atti- tant la continuité du sentiment d’existence. Cette
tudes de prestance – « se cacher en se montrant » réassurance narcissique apparaît comme constitu-
(Marty, Missonnier, 2010, p. 482). tive de la rencontre avec l’autre sexe. Le recours
Eva Illouz (2006), dans son étude sociologique aux réseaux sociaux autoriserait à traiter psychi-
sur les nouveaux modes de communication et de quement les relations objectales et à déployer des
rencontre amoureuse, mentionne la fonction diffé- ressources identificatoires.
renciatrice du vécu, soutenue par Internet « pour Loin de verser dans une vision idyllique
pouvoir rencontrer un autre virtuel, le moi est d’Internet et des réseaux sociaux, nous essayons de
sommé de se livrer à un travail d’observation comprendre combien ils peuvent contribuer à
réflexive de lui-même, d’introspection, de défini- impulser une dynamique psychique à l’adolescence
tion et d’expression réfléchie de ses goûts et de ses en imposant un regard plus distancié sur soi et son
opinions » (Illouz, 2006, p. 143). Les images et les vécu, en vue de pouvoir s’engager dans des rela-
photographies choisies et sélectionnées soutiennent tions avec l’autre, « envisager des modes de repré-
la diffusion du profil Internet, la rencontre sentations moins impersonnels, plus affectivés »
s’établissant par le biais d’avatars ou d’images (Marty, Missonnier, 2010, p. 483). Les projections
virtuelles. À l’adolescence, le virtuel autoriserait le et les angoisses inhérentes à l’intimité amoureuse,
passage vers l’altérité (à entendre dans une double à la relation à l’autre sexe, seraient ainsi canalisées,
acception comme l’étranger en soi, mais, aussi, protégées par les écrans. Un des dangers signalés
autrui) et soutiendrait, ainsi, la virtualité par Tisseron (2006, 2012c) serait de verser dans la
adolescente. « dyade numérique » (Tisseron, 2012c, p. 150),
Tout commentaire sur le mur peut faire l’objet dans laquelle le sujet chercherait à se sécuriser et
d’une critique ou d’une approbation de la commu- à assouvir ses attentes ; l’écran lui renverrait une
nauté, rappelant le besoin d’appartenance à un forme d’approbation sociale et deviendrait une
groupe à l’adolescence et la valeur structurante ou expérience renarcissisante. Les questions suivantes
la quête du regard de l’autre porté sur soi (appui servent de jalon à notre réflexion : le virtuel devien-
identificatoire). drait-il une voie privilégiée pour accéder à l’incons-
cient ? Quels processus sont à l’œuvre dans son
Les différents auteurs auxquels nous nous
surinvestissement ? Que vient révéler l’utilisation
sommes référés et cités préalablement (Tisseron,
pathologique du virtuel et des nouvelles
Marty, Missonnier pour ne citer qu’eux) ont
4. Selon Masson et Gozlan (2013, p. 475), ce qui est 6. Marty et Missionnier (2010, p. 475) citent la réalité
vécu est écrit dans une quasi-immédiateté sur Facebook. virtuelle comme facilitatrice pour s’entraîner à des situa-
Les éléments sont bruts, ce qui diffère ou suspend un tions de réalité, de danger, mais aussi pouvant constituer
éventuel travail psychique élaboratif. une fuite du virtuel pubertaire. Tisseron (2012b, p. 14)
5. Sorte de journal ou de récit autobiographique, où le voit dans la réalité virtuelle la possibilité de dépassser
sujet choisit de se raconter, de partager ses goûts, ses une position de toute-puissance, de gérer les pulsions
opinions... agressives et d’intérioriser le processus civilisateur.
bulletin de psychologie 471
Dans le cas d’adolescents utilisateurs de réseaux – La place des réseaux sociaux dans la vie du
sociaux, le TAT apparaît être un outil enrichissant, sujet et les modalités d’investissement auxquelles
en complément de l’entretien de recherche et elle invite : il s’agit de saisir la place qu’occupe
donnant la possibilité de contourner la relation ou Internet dans le quotidien du sujet. Celle-ci se
de permettre au sujet de s’en protéger, utilisant la révèle, notamment, par le nombre d’heures passées
planche comme un paravent, comme il peut se réfu- en connexion et par la façon dont le sujet vit les
gier derrière un écran. La situation projective, en moments durant lesquels il n’est pas connecté.
recréant, sous certains aspects, la position dissimu- Quelles modalités de rencontres privilégie-il ?
latrice/protectrice de l’adolescent, autorisée par Comment se situe-t-il en tant que sujet sexué par
l’ordinateur, peut permettre, selon nous, de déceler rapport aux imagos parentales et par rapport à
des manifestations, qui n’auraient pas été perçues l’objet extra familial ?
par une écoute plus frontale, même si celle-ci – La problématique narcissique et identitaire du
mérite amplement d’être analysée en regard de la sujet, son sentiment de continuité d’existence : le
relation transféro-contre-transférentielle. Le TAT, regard qu’il pose sur lui-même et l’importance du
mobilisant les modalités relationnelles, favorise le regard des autres accordé au profil Facebook (utili-
repérage de problématiques exacerbées dans un sation des photos sur Internet, etc.). Il s’agit
contexte d’adolescence (reviviscence œdipienne, d’appréhender le rapport du sujet à son intimité, la
fixations ou positions narcissiques, acuité de la façon dont il vit le changement pubertaire, son
position dépressive, angoisse de castration, selon rapport à la sexualité.
Emmanuelli et Azoulay, 2008). Proposant une
lecture du test thématique, étayé sur des concepts – Pour ce qui est de la qualité du lien social et
métapsychologiques et introduisant l’analyse du mode de relation d’objet, du type d’angoisse,
formelle (le style du récit), pointant les limites nous repérerons la qualité de l’affect associé aux
d’une analyse de contenu (Murray, 1950), Shen- modalités relationnelles, au rapport de soi à soi et
toub (1990) a développé, dans ses travaux, le la capacité à être seul et celle à se lier aux autres.
processus TAT : du fait de la consigne et de l’ambi- Comment se sent-il dans la famille, dans son
guïté des planches, les processus secondaires via le groupe d’amis, dans sa vie amoureuse. Enfin, nous
préconscient, sont mobilisés pour prendre en analyserons la nature de l’angoisse, les modalités
charge les réactivations pulsionnelles (sollicitations de son traitement.
latentes), réaménagées par l’organisation défensive Les éléments transféro-contre-transférentiels
du sujet. Selon la perspective psychanalytique de nous indiquent la possibilité ou non du sujet adoles-
l’École de Paris V, les mécanismes de défense sont cent de créer du lien, d’effectuer un retour sur lui-
retrouvés dans les procédés du discours relevés à même et d’associer sur ses événements de vie.
la cotation des récits (feuille de dépouillement). Nous repèrerons les butées, ainsi que les potentia-
L’analyse et l’interprétation des protocoles suivent lités de transformation de l’adolescent et les diffé-
une méthodologie rigoureuse, aboutissant à rentes formes de son évolution.
l’évaluation des modalités de fonctionnement et de
Au TAT
l’organisation défensive, au dégagement des
problématiques et des issues proposées, sachant Afin d’observer les mouvements cliniques et de
que tout sujet, quelle que soit son organisation clarifier la lecture et l’analyse des phénomènes
psychique, sera confronté à deux types de problé- projectifs, tout en respectant l’abondance du contenu
matiques prévalentes au TAT : œdipienne et de des réponses et la lisibilité obtenue, nous proposons
perte d’objet. de recenser quelques indicateurs s’articulant de
façon dialectique (déploiement/abolition de la créa-
Opérationnalisation des hypothèses et déga- tion), tout en tenant compte des travaux de l’École
gement des indicateurs de Paris V (Emmanuelli, Azoulay, 2008).
– Fonction créative du surinvestissement des
La grille d’entretien réseaux sociaux
Cette grille sert de guide à l’échange. Nous invi- Selon nous, cette fonction créative renvoie à une
tons le sujet à aborder les événements de sa vie les capacité de fantasmatisation et à une reprise de la
plus significatifs, en revenant sur son parcours de rêverie (qualifiée d’« expérimentation agie virtuel-
vie et son environnement familial. Nous analysons lement » ou « action en essai » par Houssier et
sa place au sein de la famille, la qualité des rela- Marty en 2010).
tions, la façon dont le sujet parle de lui-même et Au TAT, les sujets auront la capacité d’assumer
de ses proches. Les éléments transféro-contre- l’épreuve de la double contrainte (Chabert, 1983),
transférentiels nous informent du traitement de c’est-à-dire de prendre appui sur des éléments de la
l’Œdipe et des modalités de dégagement, afin réalité (le matériel) pour, ensuite, exprimer leurs fantai-
d’investir de nouveaux objets. sies, en reconnaissant le poids des problématiques
bulletin de psychologie 473
activées comme l’image et la représentation de soi, le Le besoin d’être connecté sur les réseaux sociaux
projet identificatoire, l’investissement des relations. traduirait une problématique de perte, associée à
D’autre part, les sujets pourraient exprimer une repré- des fantasmes abandonniques prégnants.
sentation effective de la perte, se traduisant Au TAT, nous serons attentifs à la répétition ou
par une expression des affects et une liaison à la persévération de scénarios autour de l’abandon,
affect-représentation. notamment en l’absence de dégagement de ce
L’activité de liaison et le travail de symbolisation conflit sous l’impulsion de mouvements pulsion-
des pulsions sexuelles et agressives se lisent, au nels agressifs ou libidinaux.
TAT, par la capacité à élaborer les conflits, à En outre, la fonction narcissique étant associée à
dramatiser, à exprimer des affects de dépression et la gestion de la position dépressive 8, selon nous,
d’angoisse, par l’utilisation de mécanismes de le surinvestissement des réseaux sociaux, dans une
défense de facture névrotique. dimension inhibitrice et peu facilitatrice, accompa-
Le déplacement de l’objet incestuel vers un objet gnerait un retrait narcissique se caractérisant par un
sexuel extra-familial (non-incestueux). Autrement discours hermétique et une fuite du monde externe.
dit, le sujet peut élaborer les effets de la transfor- Au TAT : l’on peut assister à une perte majeure
mation traumatique adolescente (corps sexué, des repères identitaires, lorsque le sujet est
assumer son désir et le désir que l’on suscite chez confronté à la pulsion, à la relation et à la perte.
l’autre), les identifications narcissiques soutenant Le sujet, confronté à ces problématiques, peut être
l’investissement des relations objectales effracté par les sollicitations latentes des planches
(perte ou vacillement du sentiment identitaire,
Nous nous attendons, compte tenu de l’âge des
confusion des personnages). Nous nous attendons,
sujets participant à cette recherche (17 ans), à un
également, à trouver des récits marqués par le
dégagement de la problématique œdipienne,
risque d’abstraction et un symbolisme hermétique,
s’accompagnant d’un renoncement à ces premiers
traduisant une désorganisation de la pensée. Dans
objets d’amour, aux planches du TAT les plus satu-
d’autres cas, l’organisation défensive se traduit en
rées en problématique œdipienne.
gel des mouvements pulsionnels, en idéalisation de
Au TAT, une identité suffisamment assurée et soi comme de l’autre, et en relations spéculaires.
stable favorise la reconnaissance et l’élaboration de Le sujet peut aussi masquer des failles narcissi-
conflit mettant en jeu des personnages différenciés, ques précoces par un surinvestissement de l’image
non plongés dans des relations spéculaires, niant la de soi.
différence, mais engagés dans une dynamique rela-
tionnelle. Le sujet oscille, alors, entre des positions Au TAT, l’investissement narcissique ne permet
identificatoires de façon souple, preuve d’une iden- pas d’établir des relations objectales sur un registre
tification projective sans excès. libidinal ou agressif ou d’investir la relation à l’autre.
Le sujet fournit des récits où prévaut un moi gran-
– Dimension pathogène du surinvestissement diose, ou un faux self, l’inflation narcissique servant
des réseaux sociaux à masquer des failles dans la construction du moi.
Selon nous, le surinvestissement des réseaux Le recours à des défenses narcissiques peut être
sociaux, appauvrissant le fonctionnement psychique, mobilisé pour masquer l’impact des représentations
car ne favorisant pas une reprise dynamique aurait d’abandon et mettre à distance les affects dépressifs.
pour fonction d’entraver l’élaboration de la position C’est dire l’articulation entre narcissisme et élabo-
dépressive ou, plutôt, le traitement de la position ration de la position dépressive.
schizo-paranoïde. Les affects dépressifs prégnants ne
parviennent pas à se relier à une représentation de
SITUATIONS CLINIQUES
perte ou représentations de perte isolées d’affects.
Investissement des réseaux sociaux au service
Au TAT, soit la sensibilité dépressive est
des aménagements transitoires et créateurs de
réprimée, soit envahissante, au détriment d’une
l’adolescence
représentation de perte aiguë. Des défenses à valeur
de lutte contre la dépression sont, alors, mobilisées Rencontre clinique et anamnèse de Shany
comme des réactions maniaques, l’ironie ou, Shany est une jeune fille de 17 ans, scolarisée en
encore, des discours fleuve, éludant la dimension classe de première. L’adolescente passe de deux à
conflictuelle. Dans un autre registre, l’inhibition trois heures par jour sur Facebook, MSN, Twitter.
peut mettre à distance les représentations conflic-
tuelles. L’acuité de la thématique dépressive peut
exiger la mise en œuvre de modalités relationnelles 8. Plus le sujet est assuré dans ses assises narcissiques,
de type anaclitique ou d’étayage ou, encore, plus il est en capacité de s’appuyer sur un monde inté-
l’investissement, à partir d’un autre, dont la repré- rieur et sur des objets internes pour traiter les probléma-
sentation demeure vague. tiques rencontrées.
474 bulletin de psychologie
Quelquefois, cette navigation sur Internet lui Facebook comme aménagement des angoisses
permet, selon ses termes, de « rêvasser » ou de féminines et de l’angoisse de perte d’objet
lutter contre l’ennui : « J’ai rien à faire d’autre ».
Elle semble avoir conscience des dangers des Shany, durant l’entretien, énonce à plusieurs
réseaux sociaux et repérer la limite entre vie intime reprises combien Facebook et plus globalement le
et exposition aux autres sur Internet. Elle s’est virtuel permet une mise en contact avec l’autre et
inscrite sur les réseaux sociaux lorsqu’elle a quitté autoriserait, par la suite, un approfondissement et
sa ville natale, afin de garder contact avec ceux qui une actualisation de la relation. Selon elle, Face-
lui étaient chers. Selon elle, Facebook participe à book ne favorise pas de « vraies relations ou une
la création d’une image, notamment par l’ajout de amitié normale », mais permet d’aller « chercher
photographies personnelles, souvent valorisantes et des informations sur quelqu’un au lycée, pour voir
participant à la constitution et à l’affirmation de qui c’est », autrement dit de satisfaire la pulsion
l’identité féminine : « J’aime faire de belles photos, voyeuriste en jeu à l’adolescence, où tout l’enjeu
avec mes amies, on passe des après-midis à se est de se montrer, d’être vu et de regarder. Le
prendre en photo ». Les réseaux sociaux n’empê- recours aux réseaux sociaux a, pour fonction prin-
chent pas qu’elle s’adonne à des loisirs et qu’elle cipale, de tempérer l’angoisse des relations inter-
noue des relations affectives et amicales à personnelles, de maintenir une distance maîtrisable
l’extérieur. avec des sujets notamment masculins. Shany
prétend ne pas pouvoir cerner ceux qui n’ont pas
Shany vit seule avec sa mère et poursuit une un compte Facebook ou qui ne l’alimentent pas.
scolarité générale, se ralliant ainsi à la volonté Facebook est source de valorisation, il s’inscrit
parentale, mais souhaite, après le baccalauréat, dans une dimension de séduction, de paraître. Par
intégrer une filière technique. Elle décrit deux exemple, l’adolescente, tout en minimisant la stra-
ruptures sentimentales dans la vie de sa mère, ayant tégie de déposer de belles photos afin qu’un garçon
engendré l’éclatement de la cellule familiale. Sa s’intéresse à elle, avoue y avoir recours.
mère s’est d’abord séparée du père de sa fille,
En revanche, je note, chez la jeune fille, un évite-
lorsque celle-ci était enfant. Puis, plus récemment,
ment de la thématique amoureuse au cours de
la mère de Shany a quitté son compagnon, laissant,
l’entretien. À aucun moment, cette dimension
à la garde de ce dernier, la demi-sœur de Shany,
affective ne peut être abordée ni nommée, et
née de cette union et âgée de six ans. L’adolescente
l’univers masculin apparaît, de surcroit, angoissant.
fait souvent référence à sa famille et souhaite être
L’entretien révèle un questionnement identifica-
reconnue dans ses liens de filiation. La composition
toire portant, principalement, sur le corps dans sa
familiale complexe est décrite en détails, sponta-
dimension sexuée et séductrice. À plusieurs
nément, et avec une certaine aisance dans le
reprises, elle mentionne le regard des hommes sur
discours, Shany insiste sur les sentiments positifs
elle (métro, Facebook) et le désir qu’elle suscite
qu’elle éprouve envers les membres de cette famille
engendre davantage de peur que de satisfaction.
recomposée, avec lesquels elle partage fins de
L’investissement phallique de l’enveloppe est
semaine et vacances. Les affects sont fortement
mobilisé pour susciter, voire contrôler l’angoisse
mobilisés, lorsqu’elle aborde cette thématique et
de pénétration. Les expériences actuelles, déclen-
nous notons une certaine emphase dans la descrip-
chées par l’avènement du corps pubère, semblent
tion d’une famille « idéale » et unie du côté
réactiver une angoisse infantile et Shany relate des
paternel. Les affects de tristesse sont repérables,
souvenirs infantiles à potentiel traumatique, notam-
mais non élaborés, lorsque Shany mentionne la
ment, des clins d’œil d’hommes à son endroit, dont
seconde rupture familiale et la séparation d’avec sa
elle ne comprendrait le sens qu’après coup, ce qui
sœur. Nous pourrions voir, au travers de la
accentuerait son angoisse de la rencontre sexuelle
construction du récit, une tentative de nous
entre un homme et une femme. L’utilisation
proposer l’image d’une famille unie dans un besoin
massive de Facebook est alléguée pour assurer le
de combler un manque de « contenant » familial au
surinvestissement narcissique du corps, mais dans
quotidien. Shany aborde, sans toutefois pouvoir
une dimension virtuelle qui la protègerait, pour un
approfondir, le manque maternel (qu’elle impute
temps, de la rencontre réelle et de l’acte sexuel.
au peu de disponibilité de celle-ci depuis sa reprise
Les relations amoureuses sont, toutefois, abordées
d’études), mais, aussi, paternel, qu’elle rattache à
lors de la restitution, lorsque l’adolescente
la garde exclusive maternelle. La présence d’une
mentionne l’existence d’une relation récente (trois
blessure, en lien avec ces séparations, est
semaines) et associe sur l’angoisse d’abandon, qui
prégnante. Celle-ci serait, à la fois, d’ordre affectif
semble être au cœur de sa problématique.
(isolement) et de registre narcissique (sentiment
d’être au regard du père et du beau-père, de L’angoisse d’abandon est déniée dans un premier
moindre importance que les autres enfants restés temps, bien que les séparations vécues puissent être
vivre avec ces derniers). relatées ensuite. Les émotions liées aux séparations
bulletin de psychologie 475
sont réprimées, mais transparaissent contre-trans- aux tests projectifs, ce qui atteste la possibilité
férentiellement (regard fuyant, ton peu assuré, d’investir les relations objectales, mais, aussi,
silences). En abordant l’existence d’une rencontre l’angoisse d’être confrontée à ses propres conflits
amoureuse récente, Shany verbalise son angoisse (déplacement).
« que ça s’arrête ». Elle dit ne vivre cette relation
qu’avec la pensée obsédante que son « copain va – Aspect créatif : capacité de symbolisation des
se lasser », ce qui l’empêcherait de lui faire conflits
confiance, et l’idée qui s’impose à elle (potentiel La lisibilité des histoires (c’est-à-dire la capacité
abandon) pourrait mettre en péril cette relation. à organiser la pensée et à proposer des issues ou
Après quelques pleurs, Shany lie son vécu actuel dégagement aux conflits sollicités par les planches)
avec certains événements de vie de l’enfance : elle est généralement de qualité, même si celle-ci
associe sa peur de perdre l’autre, investi affective- s’amoindrit à certaines planches en fonction du
ment, à la peur d’abandonner sa mère si elle retentissement affectif et des sollicitations latentes.
s’engage dans une relation amoureuse. La repré- En effet, le travail de liaison entre affects et repré-
sentation, que nous décrit Shany, de la relation sentations s’effectue, excepté aux planches forte-
fusionnelle qu’elle et sa mère entretiennent (« nous ment chargées en problématiques œdipiennes. Les
sommes tout l’une pour l’autre ») semble lui histoires sont construites et montrent que le sujet
permettre d’éviter de se représenter la perte et de éprouve, malgré la charge émotionnelle, un certain
ne pas se laisser ainsi submerger par l’angoisse. plaisir à investir son fonctionnement psychique.
Ici, l’exigence d’un travail de la dépression à
l’adolescence se fait jour, accompagnant le deuil Ce protocole révèle l’utilisation d’une large
du refuge maternel, deuil non voulu, mais imposé, palette de procédés d’élaboration du discours. Ceux
non vécu comme une libération, mais comme un appartenant à la série C, révélant l’évitement du
abandon. Chez Shany, la culpabilité éveillée par le conflit et, plus spécifiquement, les procédés d’inhi-
fait que l’abandon par l’imago maternelle dupli- bition CI-1 (tendance générale à la restriction),
querait l’abandon ressenti de celle-ci. sont, toutefois, surreprésentés, ce qui n’est pas rare
dans les protocoles d’adolescents. Le recours
Éléments projectifs fréquent à l’investissement narcissique est mani-
feste, et toutes les sous catégories de cette série
– Clinique de la passation sont représentées. Les procédés CL-2 (appui sur le
Ayant déjà rencontré Shany, celle-ci semblait en percept et/ou le sensoriel) et CM-1 (accent porté
confiance, mais la situation test paraît, à la fois, sur la fonction d’étayage de l’objet / appel au clini-
l’inquiéter et attiser sa curiosité. Sa timidité, cien), apparaissent régulièrement et peuvent être
repérée lors de l’entretien, s’exprime de façon plus entendus comme des pauses, le plus souvent faci-
évidente lors de cette rencontre. Shany, qui était litatrices de l’élaboration des conflits. Les émer-
plutôt prolixe et détendue, se révèle maintenant gences de processus primaires sont ponctuelles,
plus inhibée. Ce changement de style laisse trans- mais régulières tout au long du protocole et
paraître un changement de l’état émotionnel entre montrent plutôt une certaine fluidité entre précons-
la situation d’échange discursif et la situation-test, cient et conscient qu’une désorganisation
qui peut laisser le sujet dans une position plus soli- psychique. Les modalités du discours attestent un
taire. Son attitude révèle le manque de confiance investissement de la relation (B1) et l’expression
et elle nous dit être gênée, avoir « peur de dire des des conflits s’inscrit également, et de façon géné-
bêtises ». L’explication que je lui donne sur les rale, dans la série B sur le mode de la dramatisa-
modalités du test, son objectif et ses limites parais- tion. Nous retrouvons un recours massif aux
sent la rassurer, mais Shany garde, tout au long de procédés A3, reconnus comme rendant compte de
la passation, une attitude inhibée et quelque peu mécanismes de type névrotique obsessionnel.
infantile. Son débit verbal est assez lent, entrecoupé Notons, toutefois, qu’il s’agit de procédés révélant
de silences, réduits mais fréquents. Elle est diffici- le doute, les précautions verbales et le remâche-
lement audible. L’émotivité, également repérée ment, et que l’utilisation de ces modes d’expression
pendant l’entretien, transparaît davantage encore pourrait relever davantage d’une timidité adoles-
dans cette situation et Shany semble profondément cente que d’un fonctionnement psychopatholo-
émue en fin de test. Je la laisse, alors, exprimer son gique de type obsessionnel. Ces procédés de la série
ressenti au cours d’un entretien, qui lui permet de A (A3-1) sont moins présents au cours de la passa-
s’extraire d’une situation chargée en émotions. Au tion. Nous pourrions y voir un mouvement allant
cours de cet échange, l’adolescente m’interroge sur d’une position rigide et restrictive, signe d’incon-
la conduite à tenir avec une amie « qui devient fort, vers une plus grande labilité et donc une
anorexique », semblant, ainsi, mettre au repos sa aisance au cours de la passation. Nous notons que
propre réalité interne, fortement sollicitée précé- les planches plus abstraites, en fin de protocole,
demment par l’expérience de la régression, propre n’insufflent pas de mouvement désorganisateur.
476 bulletin de psychologie
– Vers une élaboration des fantasmes œdipiens la planche 3BM (planche sollicitant la perte d’objet
et du pubertaire, et investissement de l’autre dans un contexte de solitude) déstabilise Shany, qui
génitalisé s’identifie fortement à une jeune fille mal aimée,
La réactivation pulsionnelle apparaît comme en revanche, elle élabore aisément à la planche
effractrice, ce qui amènerait Shany à utiliser massi- 12BG (le sujet en l’absence d’objets animés doit
vement les procédés d’évitement aux planches faire appel à ses objets internes) où est introduite
sollicitant la problématique œdipienne. Les allers une dimension objectale étayante, mettant en
et retours entre désir et défense apparaissent dans évidence le rôle primordial que joue la relation
une dimension hystéro-phobique, entravant la prise amicale homosexuelle très investie. La planche 13
en charge effective des pulsions (apparaissant de BM (solitude de l’enfant dans un environnement
façon un peu désordonnée). L’expression des précaire) met aussi en évidence les capacités du
pulsions libidinales n’est donc pas traitée directe- sujet à se représenter la perte et à mettre en place
ment, excepté à la planche 4 (mettant en scène un des modalités défensives adaptées.
couple), où Shany aborde succinctement la ques- La réversibilité des affects dépressifs et la possi-
tion du désir, de l’érotisme qu’elle relie à la notion bilité, pour le sujet, d’investir un autre atteste les
d’interdit, ce qui soutient le conflit névrotique entre assises narcissiques de qualité, non malmenées par
désir et défense. Dans le même registre, Shany le processus adolescent. Le retrait narcissique est,
propose une histoire à la planche 1, sollicitant donc, trophique et ne manifeste pas un désinves-
l’angoisse de castration et l’acceptation du manque, tissement objectal, engendrant un appauvrissement
où le personnage se trouve fortement soumis à possible de la psyché sur le long terme.
l’angoisse de perte de l’objet d’amour s’il ne se
L’investissement des réseaux sociaux permet-
soumet pas à l’interdit, en l’occurrence, aux choix
trait, à Shany, d’entretenir une relation à un autre
parentaux.
extra-familial, tout en se protégeant des effets de
En outre, la difficulté du sujet à élaborer la la rencontre actualisée et en négociant la perte des
problématique œdipienne apparaît, également, dans imagos parentales. Autrement dit, Facebook
la façon dont Shany s’identifie à une position infan- permet de négocier l’investissement libidinal par
tile, devant les planches l’amenant à traiter les rela- écran asexué, l’attirance et le désir sexuel, perçus
tions aux imagos parentales. Remarquons, à la chez les hommes, ayant provoqué de l’effroi.
planche 6, sollicitant le fantasme de séduction L’attachement aux figures parentales, et aux rela-
hystérique, combien la relation, maintenue, est tions teintées de fantasmes incestueux, n’engendre
dénuée de toute dimension de séduction et le père pas une désobjectalisation. Facebook apparaît être
est reconnu dans une dimension autoritaire, un écran protecteur face au désir masculin et aux
destinée à nier le fantasme œdipien. Les affects modifications du corps pubère. Il s’agit d’un outil
agressifs, qui surgissent, révèlent la difficulté à facilitant la négociation de la relation ambivalente
abandonner ce fantasme et assurent le maintien de à la mère, à la fois objet d’identification, d’amour,
la relation. De même, à la planche 7GF, sollicitant mais aussi objet frustrant. À de nombreuses
la relation à une figure maternelle, transparaît la reprises, Shany insiste sur le manque de disponibi-
difficulté d’advenir en tant que femme, de prendre lité de sa mère, tout en se montrant capable
la place de la mère et la culpabilité qu’entraîne, d’investir d’autres objets (études, etc.).
chez le sujet, la perspective de cette prise de posi-
tion. Il ne s’agirait pas, dans le cas de Shany, de Investissement des réseaux sociaux comme
défaut d’intégration de l’Œdipe, mais d’une diffi- impasse de la sortie de l’adolescence
culté de dégagement du conflit reconnu, dont le Anamnèse et éléments tranféro-contre-transfé-
caractère excitant semble, psychiquement, diffici- rentiels de Tom
lement gérable.
Pour Tom, Internet et, plus spécifiquement, les
– Vers une mentalisation de la perte d’objet
réseaux sociaux permettent de pallier la solitude. Il
La problématique de la perte n’est pas toujours échange avec son amie par ce biais jusqu’au petit
élaborable pour Shany, mais nous retiendrons que, matin et dit éprouver des difficultés à se séparer
selon Emmanuelli et Azoulay (2008, p. 205), d’elle. Tom, avant d’avoir perdu son Iphone qui
« ainsi, si l’on ne peut attendre de l’adolescence favorisait sa connexion à tout moment, afin d’éviter
proprement dite une authentique élaboration de la l’ennui, nous dit-il, demeurait toujours en attente
perte, il est souhaitable de relever des indices d’une « notification ». L’adolescent utilise le
témoignant de potentialités en devenir de cette réseau social non pas pour se dévoiler mais, au
élaboration ». Nous repérons que, chez ce sujet, les contraire, pour masquer sa vraie personnalité,
affects de tristesse et la représentation de la perte réprimer ses sentiments. Ce trait de personnalité
sont clairement associés, mais la sensibilité à cette (faux self) semble constituer un substitut identifi-
problématique peut être, parfois, envahissante. Si catoire à son père. Facebook sert à le renforcer
bulletin de psychologie 477
narcissiquement. Les autres sont investis, non pour Invité à parler de la relation à sa mère, après que
leur qualité d’échange, mais parce qu’ils lui d’autres thèmes aient été abordés, étonnamment,
renvoient une image positive de lui-même : Tom est décontenancé par l’énoncé de la question.
« J’aime bien qu’on pense de moi que je suis Il y répond par un long silence, et une inhibition.
bien ». « Je sais pas. (silence) Je sais pas du tout. Je n’en
Après la séparation précoce de ses parents, Tom, ai aucune idée de comment ça va (long silence) ».
17 ans, a toujours vécu avec sa mère et un demi- Tom fait état d’un certain décalage, voire un para-
frère plus âgé, qui a quitté récemment le domicile doxe entre ce qu’il est et l’image qu’il renvoie aux
familial. En dépit de leur départ, les liens avec ce autres, donnant à voir l’immense solitude et l’ambi-
frère et le père de Tom, chez qui il passe une partie valence dans lesquelles peut se trouver le jeune
des vacances scolaires, ont été maintenus, bien que homme. Si la protection maternelle semble confor-
l’adolescent rapporte des difficultés relationnelles table pour Tom, il semblerait qu’elle lui soit égale-
avec son père, et une grande souffrance relative à ment pénible à vivre, témoignant de son incapacité
ce qu’il considère comme un défaut d’investisse- à trouver un réconfort ailleurs, à se tourner vers
ment et d’amour paternel. Au fil de notre entretien d’autres objets d’amour (« On est bien avec maman
avec lui, nous percevons ce manque comme étant tous les deux. On est bien comme on est là. Tout
au cœur de la problématique de Tom, se propageant va bien et tout, mais... y’aurait quelque chose de
à l’ensemble de la dynamique relationnelle. S’il se mieux, ouais, d’être “nu” et accepté »). Selon nous,
sent fréquemment exclu par les autres, ce manque et bien que Tom n’associe pas à ce moment-là, il
de père est affiché comme un véritable trait de sa nous semble que la mésestime qu’il peut avoir de
personnalité le différenciant des autres, qui ne lui-même, rappelle le manque à l’endroit de la
peuvent le comprendre. Ce sentiment d’être un figure paternelle investissant ses autres enfants. Le
paria, ce malaise lorsqu’il s’agit de trouver sa place, discours défensif de Tom à l’égard de ses parents
peuvent se manifester par un retrait de la vie rela- et du lien qui l’unit à eux, semble contre investir
tionnelle ou sous la forme de radicalisme affectif. l’agressivité, comme il peut traduire l’ajournement
Les demi-frères et sœurs du côté du père sont peu du travail de désidéalisation de la représentation
considérés et perçus comme étant plus proches du parentale. La mise en avant de la défaillance pater-
père. Ils sont présentés comme des rivaux, puisque nelle, par Tom, pourrait indiquer la souffrance
partageant, eux, des moments privilégiés avec le inhérente au manque de tiers dans la relation mater-
père. nelle. Le père de Tom ne s’impose pas comme un
rival œdipien et la quête d’amour paternel semble
Tom vient d’entrer au lycée. Il a redoublé à deux
révéler un Œdipe au négatif (expression de
reprises et dit avoir un « trop gros retard scolaire
fantasmes homosexuels). Tom semble paralysé
difficile à rattraper ». Pourtant, il se dit déterminé
lorsqu’il s’agit de procéder à une attaque du lien
à travailler, depuis un désir récent de devenir
aux imagos parentales. Or, ce travail est nécessaire
psychologue, projet qui pourrait, nous semble-t-il,
à l’instauration et à l’élaboration de la séparation,
avoir motivé sa participation à notre recherche. Je
organisateur de la différenciation.
suis frappé par le contraste entre, d’une part, son
attitude lors d’un court moment partagé avec sa – La reconnaissance d’une problématique de
mère et, d’autre part, celle qui fut la sienne, après dépendance et l’expression d’affects dépressifs
que je lui ai énoncé le cadre de l’entretien. Je « J’ai déjà montré des larmes, mais ça, c’est pas
rencontre un garçon agréable, souriant, à l’aise, de la vraie tristesse. La vraie tristesse, c’est quelque
montrant un intérêt pour notre travail et nous le chose de bien pire, c’est quelque chose qu’on a
faisant savoir. Il se montre tout aussi charmant envie de crier... ». Après cet aveu, Tom révèle
envers sa mère, qui porte sur son fils un regard spontanément sa dépendance au cannabis, une
bienveillant. Ces quelques minutes permettent drogue qu’il n’utilise pas à des fins récréatives,
d’apercevoir le personnage épanoui et plein de mais comme véritable solution trouvée pour
charme, qu’il s’efforce d’être – au prix d’un fort supporter l’angoisse qui l’assaille lorsqu’il se
sentiment d’imposture – et qu’il décrit tout au long retrouve seul, lorsque l’environnement extérieur se
de l’entretien. Les sentiments, qui émergent dissipe (amis, petite amie, Facebook...) le laissant
ensuite, sont intenses et il paraît difficile de ne pas face à lui-même, face à la nécessité de s’appuyer
se laisser happer par la tristesse et la solitude dont sur sa propre réalité interne qui se révèle défail-
Tom fait part. Son discours évolue dans une atmo- lante. « Je fume, dit-il, pour penser à autre chose »,
sphère intimiste, parsemée de confessions et de ne pouvant définir ce qu’il fuit, si ce n’est le « Tom
secrets, mais témoignant, aussi, d’une demande triste », les affects dépressifs étant insupportables
d’aide. La prise en compte de ce contre transfert à reconnaître comme siens. Son goût de la dissi-
m’amène à lui proposer de me rencontrer ultérieu- mulation de son ressenti aurait pour fonction de
rement dans un cadre plus clinique s’il le souhaite. présenter au monde l’image d’un garçon « souriant
– En entretien : la flambée œdipienne (...) toujours joyeux », ne correspondant en rien à
478 bulletin de psychologie
ce qu’il ressent au plus profond de lui-même, mais principalement recours aux procédés d’évitement,
qui serait, à ses yeux, la seule façon d’être accepté, renvoyant à l’investissement narcissique et à l’inhi-
voire aimé. La volonté de Tom de préserver ce qu’il bition, tout au long du protocole. La centration
présente comme un véritable « secret » (faux self) narcissique (CN-1) et le surinvestissement d’une
est tenace, et il ressent également une certaine fierté représentation idéalisée (CN-2) mettent en avant
à « manipuler » (selon ses termes) autrui. Ainsi, s’il une représentation de soi fragilisée, qu’il faut, sans
insiste sur l’importance que revêt pour lui le fait cesse, renforcer. Notons que l’utilisation de ces
de ne pas être dévoilé, il semble, au fur et à mesure procédés ne permet pas, dans le cas de Tom, une
de son élaboration, associer ce comportement au reprise de la dynamique conflictuelle ou relation-
sentiment profond de solitude, qu’il reconnaît nelle, dont témoignerait le recours à des procédés
comme véritable source de souffrance : « C’est une plus rigides ou labiles. Elle n’a, en ce sens, pas
carapace que je dissimule sous un sourire, une d’impact positif sur la relation d’objet ni sur sa
bonne humeur, mais quand je suis seul, je suis capacité d’élaboration. Le recours aux procédés du
encore plus seul que seul. C’est parce que je ne discours labiles et dramatisés – dont la présence
suis pas celui que je parais. ». En dépit de l’idéa- atteste une vitalité et un dynamisme psychiques du
lisation parentale, qui imprégnait son discours, il fait des objets internes mobilisés et du conflit
lie son vécu dépressif à la reconnaissance d’une portant entre désir et défense – est très limité,
défaillance parentale, sorte d’amorce de séparation conformément à l’ensemble du protocole. Les
œdipienne, faisant surface non sans raviver le procédés révélant l’instabilité des limites sont tous
conflit entre dépendance et désir d’autonomie. représentés en quantité modérée, tandis que Tom
L’état dépressif de Tom (tristesse, ennui, insom- utilise fréquemment la fonction d’étayage de
nies, mésestime) transparaît tout au long de l’entre- l’objet et l’appel au clinicien, tentant ainsi de tenir
tien, favorisant la levée de la répression habituelle à distance les affects dépressifs. En revanche, Tom
des affects. fait régulièrement appel aux procédés rigides,
renvoyant à l’investissement de la réalité interne
Éléments projectifs (A2) et, surtout, à tout l’éventail de procédés de
– Clinique de la passation type obsessionnel (A3). L’association de procédés
de contrôle de type remâchement et des défenses
Je retrouve Tom dans les mêmes dispositions, et contre l’expression pulsionnelle aux procédés de la
son visage, sans être fermé, est triste. Tom pose série E (mauvais objet, représentations et/ou affects
quelques questions sur le test, mais celles-ci massifs, désorganisateurs) à des planches mettant
semblent relever de la politesse plutôt que de la en jeu la triangulation œdipienne, la perte d’objet,
curiosité ou d’un quelconque intérêt. Je répète les invitant à la régression, révèle le poids des
consignes, car l’adolescent prend très peu appui sur fantasmes sous-jacents, que Tom essaie de
le percept et ses propos tendent inévitablement vers contrôler.
une dimension abstraite, voire pseudo philoso- – Une triangulation efficiente absente
phique. L’impression générale est une perte de la
capacité narrative au profit d’éléments projectifs, Le renoncement à l’illusion d’omnipotence et
désarrimés de la réalité. Alors que sa pensée et l’intégration de la réalité, qui permettrait l’élabo-
l’énoncé de son discours apparaissaient clairs lors ration de l’Œdipe est difficile pour l’adolescent.
de l’entretien, le jeune homme paraît, ici, insaisis- L’angoisse de castration est vécue comme une
sable et la prise de note est complexe, en raison du atteinte et un manque : l’angoisse de perte résonne
flou du discours et du niveau sonore de la voix de façon massive tout au long du protocole. Si la
extrêmement bas. En fin de passation, à mon éton- différence des sexes et des générations est
nement, compte tenu des persévérations et de la reconnue, Tom ne semble pas en capacité de
perte, à certains moments, de la capacité à inter- s’appuyer sur une représentation structurante de la
préter, Tom déclare « J’ai beaucoup apprécié : triangulation œdipienne pour se poser en tant que
d’habitude je suis nul pour raconter des histoires, sujet.
faire des disserts et tout. Là, je le sentais bien ». La nécessité de renoncer aux objets d’amour
apparaît source d’un conflit – rester enfant sous
– Une symbolisation des conflits et des problé-
l’égide d’une autorité parentale, perçue comme
matiques entravée
castratrice ou grandir et renoncer à la protection
Les récits de Tom ne prennent guère appui sur qu’apportent les objets d’amour œdipien –, dont le
les données perceptives, dont il s’écarte systémati- sujet se défend, en usant de procédés narcissiques
quement, fuyant leur dimension excitante et inquié- et d’inhibition. Ce conflit reste, malgré la défense,
tante ou les éléments le ramenant trop brutalement désorganisateur. Le traitement des imagos paren-
au vécu de solitude. Certaines planches sont signi- tales met en avant l’ambivalence des ressentis de
ficatives d’une pensée procédant par abstraction Tom vis-à-vis de ces figures. Au cours du proto-
et qui ne peut s’accrocher au réel. Tom a cole, il présente, tour à tour, un besoin de soutien,
bulletin de psychologie 479
non comblé par l’objet mère, un mauvais objet apparaissant toujours de façon extrêmement tran-
intrusif et la dépendance affective à la planche 10. chée, révélant, ainsi, une difficulté d’accès à
La flambée des désirs œdipiens sans possibilité de l’ambivalence, qui permettrait de traiter simultané-
les traiter, complexifie l’élaboration de la problé- ment l’un et l’autre de ces registres, et contribuerait
matique de perte. à la construction d’un sentiment d’identité plus
– Massivité de l’angoisse de perte affirmé.
Si la réactivation de la perte d’objet constitue Certaines planches illustrent cette difficulté à
l’une des grandes caractéristiques de l’adolescence, investir des relations à bonne distance et Tom
elle s’exprime avec une acuité spécifique et de semble, tour à tour, rechercher une proximité quasi
façon répétitive au sein du protocole de Tom. Le fusionnelle, qui viendrait combler un narcissisme
recours aux procédés de la série rigide ne prévient carentiel, et rejeter, immédiatement après, cette
pas l’émergence de représentations massives et la représentation d’un autre trop proche qui le met en
représentation extrême de la perte (la mort) ne peut danger. Enfin, la planche 19 (mettant à l’épreuve
être évacuée, même si sa dimension violente (le les limites) traduit de faibles capacités de conte-
suicide) est reléguée, pour laisser place à une repré- nance. La référence immédiate à l’usage du
sentation plus insidieuse (ce qui « tue à petit feu de cannabis, donc à l’objet toxique, peut être entendue
l’intérieur »). La planche 13B, dont le contenu comme venant fantasmatiquement au secours d’un
latent renvoie à la solitude de l’enfant, éveille la sujet, dont la réalité interne défaillante ne parvient
résurgence d’évènements vécus comme traumati- pas à soutenir une quelconque élaboration, face à
ques par le sujet. Nous proposons de mettre en un percept abstrait.
parallèle ce récit à la planche 13B, qui a éveillé
une angoisse d’abandon traumatique et celui à la Tom apparaît comme un garçon éprouvé par le
8BM 9, révélateur d’un fantasme parricidaire : le processus adolescent. Le manque affectif paternel,
père est celui qui abandonne, celui qui n’écoute davantage que l’absence effective du père, semble
pas, qui n’est pas attentif au malaise de son fils, ce avoir entaché l’investissement narcissique. Cette
qui légitimerait l’expression de fantasmes de mort, dimension semble renforcer les difficultés narcis-
vite refoulés. Le ressenti de solitude est aménagé siques inhérentes à l’avènement de la puberté et
par le recours à une relation affective traduisant la Tom montre, aujourd’hui, de faibles capacités
dépendance. Le récit de Tom laisse entrevoir un d’investissement narcissique, mais, aussi, objectal.
mode anaclitique de relation d’objet, également L’investissement nécessaire de la libido du sujet
repérable aux planches sollicitant la relation d’un sur lui-même, qui aide à l’acceptation de soi, n’est
homme à une figure paternelle et maternelle (6BM pas tari, comme l’attestent le TAT et des éléments
et 7BM). Le déficit de procédés labiles, l’émer- du discours, bien qu’il paraisse stérile. Dans le
gence de processus primaires et une sensibilité même temps, et comme pour combler le manque
envahissante à la perte, laissent entrevoir une d’amour pour soi, Tom dévoile un besoin démesuré
qualité médiocre des aménagements défensifs, de l’autre, qu’il investit, non pas dans la dimension
destinés à négocier la dépression adolescente. La génitalisée que peut permettre l’instauration de
planche 16, de couleur blanche, en tant que dernière relations objectales, mais dans une dimension
planche, détient une dimension symbolique de la anaclitique. Chez Tom, le moi idéal occupe le
séparation dans l’ici et maintenant de la passation. devant de la scène et se trouve surinvesti au détri-
Ainsi, après un récit vide, reflétant sa difficulté à ment d’un moi « désavoué », les réseaux sociaux
s’appuyer sur ses objets internes pour investir la accentuant cette image idéalisée. L’adolescent
réalité externe, Tom parvient, tout de même, par alterne, ainsi, entre expression du faux self, quand
un recours à l’investissement narcissique, à éviter il est en relation et confrontation au vrai self renié,
d’être submergé par les affects dépressifs. lorsque les éléments de l’environnement se retirent.
– Un narcissisme malmené différant la rencontre Cette confrontation à lui-même génère des affects
objectale de tristesse, que le recours au cannabis tente
La planche 3BM (personnage seul et à la posture d’apaiser. Les principales menaces, qui insécuri-
affalée) dévoile également une représentation d’un sent le sujet à l’adolescence, portent sur la possible
soi amoindri, replié sur lui-même et incapable perte du sentiment de sa propre valeur, de sa capa-
d’investissement objectal. Nous remarquons, au fil cité de se contrôler et de se sentir maître de lui,
du protocole, un va-et-vient entre des tentatives assuré de sa continuité d’identité. Or, ces craintes
d’investissement narcissique et objectal, les deux apparaissent centrales chez Tom et sont source
d’angoisse d’abandon, mais, aussi, d’emprise. La
dépendance aux réseaux sociaux masque, chez
9. Sur cette planche, un jeune homme, au premier plan, Tom, le déficit d’une organisation défensive,
tourne le dos à une scène de trois protagonistes dont l’un effractée par la réactivation pulsionnelle et par
est couché. À noter la présence d’un scalpel et d’un fusil. l’émergence des conflits œdipiens.
480 bulletin de psychologie
RÉFÉRENCES
Annexes
Planche 2. (TL : 4s) Je dirais que c’est une femme qui dirige. Elle a l’air un peu, je sais pas, avec ses
livres, de contrôler par rapport aux autres personnes qui derrière sont en mouvement. Des champs... hum,
c’est... elle a l’air déterminée et heu, justement elle ne se préoccupe pas de ce qui se passe derrière elle
donc, comme si elle avait pas besoin de savoir parce que c’est elle qui décide de ce qui ce passe et, on
appelle ça un domaine c’est ça ? (Oui ça peut être ça). Eh ben ça serait ou son mari ou elle qui tiendrait
le domaine. (C’est lui le mari ?) Non, non, je pense que c’est plutôt un employé. Elle, elle s’occuperait plutôt
de tout ce qui est administratif. Je sais pas si ça existe ce mot ? (J’opine) Et même si elle dirige, elle a l’air
perdue quand même. Elle regarde. En fait, à chaque fois je trouve pas de fin. Elle en a peut- être un peu
marre de tout diriger. Et elle aimerait peut être que ce soit quelqu’un d’autre pour pouvoir mieux se reposer
et faire ce qu’elle a envie, j’sais pas... Elle est fatiguée de s’occuper de tout. Voilà.
Planche 3BM. (TL : 1s) (Rires) heu, Je pense qu’elle pleure parce que la personne qu’elle aime heu... ne
lui prête pas l’attention qu’elle voudrait. Heu... peut être sa famille ou... ou... Ça a l’air d’être une femme
donc heu, un garçon. Elle aimerait peut être qu’on l’aime pour ce qu’elle est. Donc heu, elle pleure parce
qu’elle essaie de... En fait elle pleure pour se vider et après pour être mieux devant tout le monde. Mais
euh, je pense qu’elle aimerait aussi, c’est par rapport à ce qu’on voit sur la photo, y’a de la lumière sur elle,
donc, enfin, c’est comme si on dirait qu’elle voudrait qu’il y ait plus de lumière sur elle, qu’on la voit plus,
qu’on fasse plus attention à elle. Et donc elle pleurerait mais à la fin heu, elle pleurerait sur elle mais à la
fin heu, pouh ça fait dix fois que je dis à la fin, mais heu elle pleure oui, mais à la fin devant les autres, elle
va faire comme si elle avait pas pleuré. (La jeune fille est émue).
Planche 4. (TL : 10s) C’est une femme qui est amoureuse. Avec son... mari je pense, ou son mari ou son
père, non son mari. (Silence) Et euh, elle essaie de le convaincre de quelque chose mais il est pas d’accord.
C’est pour ça que lui, il est plutôt, le regard fuyant, enfin à vouloir partir, et elle, elle essaie de le retenir,
en lui expliquant, en exposant ses arguments. Y’a une femme au fond. Alors... je pense que la femme, elle
voudrait aussi que, enfin, elle envie l’autre fille. Elle voudrait avoir le garçon, enfin l’homme, on va dire le
mari. Je sais pas. Peut-être que c’est sa maîtresse. (Silence)) Mais je pense qu’il va quand même être
convaincu par ce que dit sa femme et il va rester avec. Voilà c’est une belle fin. Je sais pas si c’est toujours
comme ça mais bon !
Planche 5. (TL : 6s) Je dirais que c’est une maman et heu, qui regarde s’il y a son enfant qui dort dans la
chambre. Pour voir si tout va bien, s’il ne pleure pas. Et, je pense que c’est une habitude et qu’elle va le
voir tous les soirs. Elle va le voir avant de s’endormir, avant d’aller se coucher. Et après, elle va refermer
la porte et elle va aller se coucher enfin si elle voit que son enfant, enfin, que tout va bien. Alors elle va
aller se coucher sinon... on va dire que tout va bien. Elle va fermer la porte et elle va se coucher.
Planche 6GF. (Tl : 3s) Alors c’est une jeune fille avec son papa. (Silence) Je pense que, de la façon dont
il la regarde, il doit lui faire une remarque sur ce qu’elle est en train de faire et c’est pour ça qu’elle se
retourne. Pour... pour euh, je sais pas. Pour euh, écouter ce qu’il dit. Et euh... mais euh (silence)... Je pense
pas que ce que dit son père ce soit méchant, mais elle, ça lui plait pas. C’est juste qu’il est maladroit. Je
pense pas qu’elle va lui répondre, elle va rien dire mais elle va le garder pour elle. Pour, une fois, s’il
l’engueule, elle lui ressortira. (Rires).
Planche 7GF. (Tl : 10s) Je pense que c’est une nounou avec la fille qu’elle garde. Heu... (silence). La petite
fille, elle regarde la télé et la nounou elle regarde ce qu’elle a dans la main donc son poupon et heu... ben
je trouve pas de finalité. Et heu... elle lui donne peut-être des conseils pour bien s’occuper de son poupon.
Et voilà, et après elle regardent toutes les deux la télé.
Planche 9GF. (Tl : 12s) C’est deux sœurs qui sont... à la plage ? (Silence) Je pense que celle d’en bas
c’est la plus petite et elle c’est euh, comment on dit ? (L’aînée ?) L’aînée oui. Et heu... l’aînée à l’air jalouse
de la petite, alors que la petite, elle s’amuse, elle fait son truc sur la plage. Elle profite. L’aînée, elle, cherche
à faire des ennuis à sa petite sœur. (Silence) Parce qu’elle est plus favorisée par les parents. Favorisée,
enfin préférée enfin, elle a l’impression que sa petite sœur est la préférée de ses parents, qu’elle a plus de
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choses qu’elle et donc l’après-midi ça se finirait ou elles s’engueuleraient toutes les deux. Et les parents,
ils sauraient pas quoi faire parce qu’elles se disputent tout le temps.
Planche 10. (Tl : 6s) C’est une femme avec son mari. Il la prend dans ses bras parce qu’il... non, parce
qu’il a juste envie de la prendre dans ses bras. Et heu, il l’embrasse sur le front. (Silence) Je pense qu’il
aime sa femme. Et elle, elle l’aime aussi. Et voilà. (Silence) (Tout simplement ?) Voilà c’est... un moment
simple.
Planche 11. (Tl : 23s) Ah, c’est bon ! (Silence) On va dire que c’est un endroit plutôt fantaisie, enfin qui
n’existe pas, imaginaire. Que y’a un monstre. Là on dirait une queue de monstre. Et là, je sais pas ce que
ça pourrait être. Allez, on va dire des chats. (tout bas) J’imagine que c’est des chats parce que j’aime bien
les chats. Et qu’il y aurait une explosion qui va arriver. C’est sombre, un volcan peut être. Les chats essaient
de s’échapper mais il y a la bête. Et ils arrivent à coincer le monstre en le coinçant sous une pierre. Donc
il meurt et ils arrivent à s’échapper. Oh je crois que je suis partie loin là.
Planche 12BG. (Tl : 8s) Je pense que c’est deux copines qui heu... ben en fait, il y a la barque, donc elles
vont prendre la barque et aller se promener et elle vont prendre des gâteaux avec elles pour les manger
pendant qu’elle vont faire de la barque. On va dire que l’arbre c’est un cerisier. Et heu, c’est au printemps
que les cerises elles poussent ? (Je crois oui !) Donc elles ont hâte au printemps pour manger des cerises
et en attendant, elles mangent des gâteaux. Et elles vont faire des photos et donc après elles reviendront.
Elles rentreront chez elles, chacune... elles passent une après-midi entre copines quoi.
Planche 13B. (Tl : 37s) C’est un petit garçon qui est tout seul. Et euh, il a ses parents mais il ne sait pas
où ils sont. Je pense qu’il n’a pas beaucoup d’argent, la maison, elle est pas très... sympa. Et heu... il va
attendre ici jusqu’à ce que ses parents ils reviennent. Il va attendre jusqu’au soir que ses parents rentrent.
Ils sont allés, peut-être au travail ou chercher du travail, oui chercher du travail. (long silence) (Il se sent
comment ?) Je pense qu’il a l’habitude. Il va pas à l’école non plus. Mais, il aime pas la situation, enfin il
aimerait que ce soit autrement. Il aimerait être comme les autres petits enfants.
Planche 13 MF. (Tl : 2s) Hum c’est horrible ! (Silence) Je pense que c’est une fille qui est malade. C’est
quelqu’un de sa famille alors ou son père ou... son père. Son père qui est resté à côté d’elle pour la surveiller
puisque peut-être qu’elle va mourir donc il reste à côté d’elle. Et euh, il est triste, parce que sa fille, c’était
quelqu’un de joyeux qui aimait la vie donc heu, bon personne devrait mourir mais bon. Ouais, parce qu’il
aime sa fille donc il reste là même s’il est fatigué de rester là et de dormir sur une chaise. (Silence) Mais
je pense que, quand même, sa fille, elle va mourir. Les médecins, ils peuvent rien faire. Mais il restera
auprès de sa fille jusqu’à, jusqu’à ce qu’elle ne respire plus. Pas très joyeux.
Planche 19. (Tl : 3s) C’est quoi ? C’est un bateau, ou un sous-marin, je sais pas. Un bateau. Et c’est des
gens qui, à l’intérieur c’est des gens qui vivent pas dans un pays précis, mais toujours sur leur bateau.
Ils aiment voyager. Ils adorent être sur la mer, enfin, naviguer. C’est un couple. Je pense qu’ils sont plutôt
solitaires et c’est pour ça qu’ils aiment tant la mer, on rencontre pas des gens. Et je pense que là ils vont
découvrir un nouvel endroit. Je cherche où ils pourraient aller. Ils vont en Polynésie ! Mais ils ne resteront
pas longtemps parce qu’ils préfèrent être sur la mer.
Planche 16. (Tl : 7s) Y’a rien à se référer comme truc de départ... C’est des amis, c’est une bande d’amis,
ils sont 5-6, même un petit peu plus, et ils partent en vacances, parce que c’est l’été ; c’est la première fois
qu’ils partent en vacance sans leur parents. Donc ils doivent avoir 17 ans, 18. Ils partent à la mer. Ce ne
sont pas des amis de tous les jours, ce sont des amis qui se retrouvent, ils étaient par exemple au collège
ensemble, et ils vont passer de super vacances. Et à la fin des vacances, ils décideront de recommencer
l’année prochaine.
Planche 2. (4s) Y’a tout ça à faire ? (Eh oui, mais ça va relativement vite une fois qu’on est dedans) Et il
faut que ça se suive l’histoire ? (C’est comme vous voulez. Rappel consigne)
Ben, y’a plusieurs personnes comme ce petit jeune homme qui pensent comme ça, mais qui ont pas le
même âge, pas le même sexe, rien, mais qui sont pourtant, enfin qui se ressemblent quoi. Qui pensent à
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tout ce qu’ils pourraient faire s’ils étaient libres, s’ils étaient plus beaux, plus forts, plus riches, toutes ces
choses-là. Mais ils sont souvent prisonniers de quelque chose qu’ils n’ont même pas choisi, quelque chose
qu’on leur a dit de faire comme ça, souvent pour toute leur vie, mais, alors qu’ils n’en ont pas envie. (Silence)
Voilà, sur celle-là, je bloque.
Planche 3BM. (5s) Ben, certaines de ces personnes s’effondrent et vraiment pensent qu’elles sont seules
au monde, qu’il n’y a rien qui pourrait les sortir de ça, de... cette angoisse d’être tout seul, de penser tout
seul, de rester seul tout le temps. (Silence) Et ça, ça les tue. (Silence) Ces personnes-là ne savent vraiment
plus quoi faire, du coup, elles pensent pas à un suicide, mais plutôt, elles pensent tous les jours et tout le
temps à comment essayer de s’en sortir et ils pensent encore plus à ça, et toujours penser, penser, penser,
ne pas parler aux autres, juste penser. Mais ça les tue à petit feu de l’intérieur.
Planche 4. (4s) D’autres personnes arrivent à trouver des personnes qui, eux, les comprennent même s’ils
ont des difficultés ou quoi. Mais eux, rêvent de quelque chose de plus grand, de plus... Même s’ils sont
bien avec ces personnes, ils rêvent de plus grand, toujours plus grand. (Silence) Ils peuvent être riches,
avoir tout ce qu’ils veulent, mais ils rêvent de quelque chose de plus haut mais ils ne savent pas quoi eux
même. (C’est ce personnage-là qui vous fait penser à ça ?) Oui, lui, il, voudrait quelque chose de plus grand
lui. Il a l’air heureux cet homme, mais il veut quelque chose d’autre ça se voit. Je pense qu’il en a marre
de la vie qu’il mène là. Il est heureux mais en même temps, triste. Il a pu en rêver toute sa vie de cette
situation qu’il a là avec une femme, des beaux vêtements, tout ce qu’il veut, mais il voudrait autre chose.
Planche 5. (18s) Ces personnes seules peuvent souvent penser à, toujours la liberté. Des fois, certains
pensent à partir, sans demander, pour chercher des réponses, n’importe où, sans dire à leurs parents où
ils vont, sans dire quoique ce soit ils partent, n’importe où, mais partir, pour les éloigner de quelque chose,
ils ne savent toujours pas quoi eux même, mais... toujours, penser, partir, sortir de tout ça. Parce que ça
les tue vraiment de rester tout seul sans que personne ne les comprenne. (Silence) (Qu’est ce qui t’évoque
ça ?) Le regard surpris de la femme qui rentre, qui n’est même pas encore dans la pièce mais qui ne voit
pas quelque chose, que quelqu’un est parti.
Planche 6BM. (3s) Ces personnes qui sont parties essayent pourtant d’aller chercher de l’aide auprès de
personnes qui pourraient leur apporter de bons conseils ou qui ont confiance en eux. Ils essayent d’aller
les chercher, d’aller trouver un refuge auprès de personnes qui les comprennent. Ces personnes peuvent
être de grand âge, comme jeunes, mais ce sont surtout quelqu’un de proche. Quelqu’un qui... que ça fera
du bien rien que de les voir ou de leur parler. Ça déclencherait quelque chose. Ces personnes sont vraiment
de bon conseil. Elles savent trouver les mots, elles aident à faire penser la personne qui en a besoin, mais
penser dans le bon sens, dans un sens positif, penser à des bonnes choses.
Planche 7BM. (9s) Mais d’autres personnes ont une mauvaise image de ces gens, de ces gens qui pensent
tout le temps. Ces personnes qui savent, qui savent interpréter les bonnes choses, eh ben c’est comme si
elles étaient dangereuses pour eux. Donc, ils essayent de veiller sur eux, mais c’est pas toujours bien vécu
(Silence). Il faut que mon histoire soit logique, qu’elle ait un sens ou pas ? (Qu’elle ait un sens pour toi
surtout oui, et puis, qu’elle ait un début et une fin ça serait bien) Il en a marre des conseils, c’est trop dur
à tenir pour lui, et puis, il a pas confiance.
Planche 8BM. (16s) Les personnes n’oublient jamais ce qu’elles ont pu voir ou pu entendre dans certains
moments de leur vie qui ont été soit tragiques soit terribles. Ça reste en mémoire et ça veut pas partir. Des
choses comme parler mal à quelqu’un, ça nous choque étant enfant, et ça part plus jamais. Je sais pas
quoi dire sur celle-là. Elle m’évoque rien. Il a un regard vide. Il pense à rien, juste il regarde quelque chose.
(Silence) (Rien d’autre ?) Derrière une scène de décapitation, de torture. (Silence) C’est tout.
Planche 10. (4s) La seule chose qui pourrait faire du bien, qui pourrait nous aider à arrêter de penser à
ces choses-là, quelque chose qui nous ferait vraiment du bien, c’est le fait d’être avec une personne, de
ne pas être seul. Le fait de se sentir écouté, respecté. Quand on est aimé, alors seulement, on peut dire,
se dévoiler à l’autre, à cette personne qui nous fait du bien parce qu’elle est près de nous. Et plus la
personne reste avec nous longtemps et plus on s’y attache et plus on veut qu’elle parte jamais.
Planche 11. (21s) À force de penser, on peut développer une imagination folle. Ce sont des rêves et ils
deviennent notre vie normale. On en est à un point tel qu’on peut imaginer tout ce qu’on veut, on s’en fout
du regard des autres, on en a plus rien à faire. On vit seul mais, à l’intérieur de nous, on pense à des
choses qui aimerait nous arriver, qui aimerait que ça se passe, quelque chose qui nous marque, qui nous
marque à vie, qu’on s’en rappelle, qu’on ait quelque chose à penser, à se raccrocher au lieu de penser
toujours à des choses tristes. On peut souvent penser à qu’une personne meurt sans vouloir sa mort. On
veut juste imaginer si elle était plus là. (Silence) On peut l’imaginer mourir de plusieurs façons. Soit triste
soit de façon drôle pour nous, mais terrible en réalité et qui nous, nous paraît drôle. Tout ce que veulent
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les personnes qui pensent, c’est être reconnues, être comme si on jouait dans un film ou quelque chose
comme ça.
Planche 12BG. (3s) Comme je le disais, les films, ça nous permet de penser à autre chose, penser à des
choses agréables. Si on pense à autre chose, c’est qu’on pense à pas des choses tristes, et pas des choses
tristes c’est partir, c’est voyager, partir avec quelqu’un qu’on aime, quelque part, dans un endroit où on
serait bien. Bien mais avec une personne, pas seul comme on l’a toujours été. (Silence) Partir là où on
peut... là où on peut vivre. C’est l’idée de partir de là où on a toujours vécu. On s’en lasse au bout d’un
moment, on a envie de penser et de voir des nouvelles choses. On veut s’évader et vivre une espèce de
rêve avec une personne. Une personne qui comprend, qui nous comprend.
Planche 13B. (4s) Mais, si on arrive pas à partir, à voyager, à faire toutes ces choses-là, on peut rester
longtemps seul. Mais y’a certaines personnes que ça ne dérange pas. Ils aiment bien penser, ils aiment
bien réfléchir. Y’a une différence entre penser et réfléchir. Les personnes qui réfléchissent, elles sont pas
tristes, pas malheureuses. On dirait qu’elles attendent toujours quelque chose : pas quelqu’un, quelque
chose, qu’il se passe quelque chose qui changerait leur train de vie quotidien. (C’est le cas de ce petit
garçon ?) Hum. (Silence) Mais je pense que ce petit garçon, il a quand même eu un traumatisme comme
l’image que j’ai vue avant où il y avait une scène de torture. On dirait qu’il a le même sentiment comme s’il
pensait à quelque chose qu’il vient de voir et il veut absolument penser à autre chose. Il veut se débarrasser
de cette idée avant qu’elle ne reste à vie. Il est angoissé, il est... tout sauf rassuré. Et il réfléchit, beaucoup
beaucoup. Mais, encore une fois, il est seul et il n’arrive pas à se dégager de ça. Derrière lui, il pourrait se
passer des choses horribles mais ce qu’il garde c’est un moment de sa journée, soit bon soit mauvais mais
qui a marqué. Faudrait pas qu’il reste seul là à rien faire.
Planche 13MF. (8s) Si une personne pense trop, elle peut faire des mauvaises choses, elle peut emprunter
une mauvaise voie, elle peut, faire des mauvaises choses comme on voit sur cette image. On dirait que...
soit qu’il ait tué une femme, soit qu’il l’ait violée soit qu’il l’a déçue, mais il est pas fier de lui. Il veut à tout
prix évacuer cette idée le plus vite possible de sa tête. Il veut partir loin. Il voudrait qu’une seule chose,
c’est partir, voyager, aller dans un coin tranquille avec quelqu’un pour le restant de sa vie. Cette personne
a l’air d’avoir un bon travail mais elle est pourtant malheureuse. (Silence) Elle veut, cette personne-là veut
fuir le plus vite possible, mais en même temps, elle sait qu’elle n’oublierait jamais ce qu’elle a fait aujourd’hui.
Parce que c’est ça quelque chose de marquant. C’est pas comme si cette personne regrettait ce qu’elle
avait fait. C’est comme si, maintenant qu’elle l’avait fait, elle voudrait juste ne plus y penser. Comme si
c’était quelque chose qu’il avait toujours voulu faire, qu’il a fait et maintenant qu’il l’a fait, il veut juste ne
plus y penser. Non, il regrette pas, il veut juste plus y penser. (Silence) Cette image-là, elle m’évoque
beaucoup de choses.
Planche 19. (20s) Certaines de ces personnes qui sont seules, qui ont envie de partir et tout, fument. Elles
fument pour vivre quelque chose, autre chose. Voir des choses, penser à autre chose voir ce que les autres
ne voient pas. Être différent. Même si elles savent déjà qu’elles sont différentes, elles veulent l’être encore
plus en fumant. Elles veulent voir de nouvelles choses, elles veulent... En fumant, elles ont des nouvelles
sensations et... ça leur donne un sentiment de bonheur et ça fait du bien de ressentir ça de temps en temps.
Juste parce que c’est différent de ce que la vie nous offre. (Silence) Mais ces personnes peuvent vite tomber
là-dedans et ne pas s’en sortir. Elle voudrait rester dans ce sentiment heureux toute leur vie mais elles
savent qu’elles peuvent tomber là-dedans.
Planche 16. (10s) À force de penser on pourrait se dire qu’on fait que ça, mais pourtant on aime ça, mais
le fait de penser libère de quelque chose qu’on veut fuir. On voudrait partir loin dans un monde différent,
dans un univers blanc. On voudrait se sentir coincer dans un univers blanc qu’on sait quelque part mais
qu’on sait quelque part mais qu’on a pas envie d’être. Que quelque chose nous emporte loin d’un coup et
qu’on n’en revienne pas. Les personnes qui pensent tout le temps et qui sont tristes, elles veulent partir,
voyager vivre d’une façon différente des autres, d’une façon que personne n’a jamais expérimentée.