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Edmond Et Jules de Goncourt Germine Lacerteux-1

Edmond et Jules de Goncourt, auteurs du roman 'Germinie Lacerteux', s'interrogent sur la représentation des classes populaires dans la littérature du XIXe siècle, cherchant à donner une voix aux misères des petits. Le roman, considéré comme un témoignage de la réalité sociale, s'oppose aux récits romancés et légers prisés par le public. À travers une préface, les auteurs annoncent leur intention de traiter des thèmes sérieux et profonds, en mettant en lumière la souffrance humaine et la condition des classes défavorisées.

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Edmond Et Jules de Goncourt Germine Lacerteux-1

Edmond et Jules de Goncourt, auteurs du roman 'Germinie Lacerteux', s'interrogent sur la représentation des classes populaires dans la littérature du XIXe siècle, cherchant à donner une voix aux misères des petits. Le roman, considéré comme un témoignage de la réalité sociale, s'oppose aux récits romancés et légers prisés par le public. À travers une préface, les auteurs annoncent leur intention de traiter des thèmes sérieux et profonds, en mettant en lumière la souffrance humaine et la condition des classes défavorisées.

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Edmond et Jules de Goncourt

Germinie Lacerteux

BeQ
Edmond et Jules de Goncourt
Germinie Lacerteux
roman

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 1039 : version 1.0

2
Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de
Goncourt ont publié, en commun, parmi d’autres
écrits, des romans, dont Germinie Lacerteux
(1864) et Madame Gervaisais (1869). Après la
mort de Jules, Edmond publiera quatre autres
romans, dont La Fille Élisa en 1877. Ils sont
surtout connus aujourd’hui pour un Journal (c’est
Edmond qui en a écrit les trois quarts), véritable
document sur la vie littéraire et culturelle de
l’époque. Le Journal, dans son intégralité, n’a
paru qu’en 1858.

3
Germinie Lacerteux

Édition de référence :
Paris, G. Charpentier et Cie, Éditeurs, 1889.
Nouvelle édition.

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Préface de la première édition

Il nous faut demander pardon au public de lui


donner ce livre, et l’avertir de ce qu’il y trouvera.
Le public aime les romans faux : ce roman est
un roman vrai.
Il aime les livres qui font semblant d’aller
dans le monde : ce livre vient de la rue.
Il aime les petites œuvres polissonnes, les
mémoires de filles, les confessions d’alcôves, les
saletés érotiques, le scandale qui se retrousse
dans une image aux devantures des libraires : ce
qu’il va lire est sévère et pur. Qu’il ne s’attende
point à la photographie décolletée du Plaisir :
l’étude qui suit est la clinique de l’Amour.
Le public aime encore les lectures anodines et
consolantes, les aventures qui finissent bien, les
imaginations qui ne dérangent ni sa digestion ni
sa sérénité : ce livre, avec sa triste et violente
distraction, est fait pour contrarier ses habitudes

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et nuire à son hygiène.
Pourquoi donc l’avons-nous écrit ? Est-ce
simplement pour choquer le public et scandaliser
ses goûts ?
Non.
Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps
de suffrage universel, de démocratie, de
libéralisme, nous nous sommes demandé si ce
qu’on appelle « les basses classes » n’avait pas
droit au Roman ; si ce monde sous un monde, le
peuple, devait rester sous le coup de l’interdit
littéraire et des dédains d’auteurs qui ont fait
jusqu’ici le silence sur l’âme et le cœur qu’il peut
avoir. Nous nous sommes demandé s’il y avait
encore, pour l’écrivain et pour le lecteur, en ces
années d’égalité où nous sommes, des classes
indignes, des malheurs trop bas, des drames trop
mal embouchés, des catastrophes d’une terreur
trop peu noble. Il nous est venu la curiosité de
savoir si cette forme conventionnelle d’une
littérature oubliée et d’une société disparue, la
Tragédie, était définitivement morte ; si, dans un
pays sans caste et sans aristocratie légale, les

6
misères des petits et des pauvres parleraient à
l’intérêt, l’émotion, à la pitié, aussi haut que les
misères des grands et des riches ; si, en un mot,
les larmes qu’on pleure en bas pourraient faire
pleurer comme celles qu’on pleure en haut.
Ces pensées nous avaient fait oser l’humble
roman de Sœur Philomène, en 1861 ; elles nous
font publier aujourd’hui Germinie Lacerteux.
Maintenant, que ce livre soit calomnié : peu
lui importe. Aujourd’hui que le Roman s’élargit
et grandit, qu’il commence à être la grande forme
sérieuse, passionnée, vivante, de l’étude littéraire
et de l’enquête sociale, qu’il devient, par
l’analyse et par la recherche psychologique,
l’Histoire morale contemporaine, aujourd’hui que
le Roman s’est imposé les études et les devoirs de
la science, il peut en revendiquer les libertés et
les franchises. Et qu’il cherche l’Art et la Vérité ;
qu’il montre des misères bonnes à ne pas laisser
oublier aux heureux de Paris ; qu’il fasse voir aux
gens du monde ce que les dames de charité ont le
courage de voir, ce que les reines autrefois
faisaient toucher de l’œil à leurs enfants dans les

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hospices : la souffrance humaine, présente et
toute vive, qui apprend la charité ; que le Roman
ait cette religion que le siècle passé appelait de ce
large et vaste nom : Humanité ; – il lui suffit de
cette conscience : son droit est là.

Paris, octobre 1861.

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I

– Sauvée ! vous voilà donc sauvée,


mademoiselle ! fit avec un cri de joie la bonne
qui venait de fermer la porte sur le médecin, et, se
précipitant vers le lit où était couchée sa
maîtresse, elle se mit avec une frénésie de
bonheur et une furie de caresses à embrasser, par-
dessus les couvertures, le pauvre corps tout
maigre de la vieille femme, tout petit dans le lit
trop grand comme un corps d’enfant.
La vieille femme lui prit silencieusement la
tête dans ses deux mains, la serra contre son
cœur, poussa un soupir, et laissa échapper : –
Allons ! il faut donc vivre encore !
Ceci se passait dans une petite chambre dont
la fenêtre montrait un étroit morceau de ciel
coupé de trois noirs tuyaux de tôle, des lignes de
toits, et au loin, entre deux maisons qui se
touchaient presque, la branche sans feuilles d’un

9
arbre qu’on ne voyait pas.
Dans la chambre, sur la cheminée, posait dans
une boîte d’acajou carrée une pendule au large
cadran, aux gros chiffres, aux heures lourdes. À
côté deux flambeaux, faits de trois cygnes
argentés tendant leur col autour d’un carquois
doré, étaient sous verre. Près de la cheminée, un
fauteuil à la Voltaire, recouvert d’une de ces
tapisseries à dessin de damier que font les petites
filles et les vieilles femmes, étendait ses bras
vides. Deux petits paysages d’Italie, dans le goût
de Berlin, une aquarelle de fleurs avec une date à
l’encre rouge au bas, quelques miniatures,
pendaient accrochés au mur. Sur la commode
d’acajou, d’un style Empire, un Temps en bronze
noir et courant, sa faux en avant, servait de porte-
montre à une petite montre au chiffre de diamants
sur émail bleu entouré de perles. Sur le parquet,
un tapis flammé allongeait ses bandes noires et
vertes. À la fenêtre et au lit, les rideaux étaient
d’une ancienne perse à dessins rouges sur fond
chocolat. À la tête du lit, un portrait s’inclinait
sur la malade, et semblait du regard peser sur
elle. Un homme aux traits durs y était représenté,

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dont le visage sortait du haut collet d’un habit de
satin vert, et d’une de ces cravates lâches et
flottantes, d’une de ces mousselines mollement
nouées autour des têtes par la mode des premières
années de la Révolution. La vieille femme
couchée dans le lit ressemblait à cette figure. Elle
avait les mêmes sourcils épais, noirs, impérieux,
le même nez aquilin, les mêmes lignes nettes de
volonté, de résolution, d’énergie. Le portrait
semblait se refléter sur elle comme le visage d’un
père sur le visage d’une fille. Mais chez elle la
dureté des traits était adoucie par un rayon de
rude bonté, je ne sais quelle flamme de mâle
dévouement et de charité masculine.
Le jour qui éclairait la chambre était un de ces
jours que le printemps fait, lorsqu’il commence,
le soir vers les cinq heures, un jour qui a des
clartés de cristal et des blancheurs d’argent, un
jour froid, virginal et doux, qui s’éteint dans le
rose du soleil avec des pâleurs de limbes. Le ciel
était plein de cette lumière d’une nouvelle vie,
adorablement triste comme la terre encore
dépouillée, et si tendre qu’elle pousse le bonheur
à pleurer.

11
– Eh bien ! voilà ma bête de Germinie qui
pleure ? dit au bout d’un instant la vieille femme
en retirant ses mains mouillées sous les baisers de
sa bonne.
– Ah ! ma bonne demoiselle, je voudrais
toujours pleurer comme ça ! c’est si bon ! ça me
fait revoir ma pauvre mère... et tout !... si vous
saviez !
– Va, va... lui dit sa maîtresse en fermant les
yeux pour écouter, dis-moi ça...
– Ah ! ma pauvre mère !... La bonne s’arrêta.
Puis, avec le flot de paroles qui jaillit des larmes
heureuses, elle reprit, comme si, dans l’émotion
et l’épanchement de sa joie, toute son enfance
refluait à son cœur : – La pauvre femme ! Je la
revois la dernière fois qu’elle est sortie... pour me
mener à la messe... un 21 janvier, je me
rappelle... On lisait dans ce temps-là le testament
du roi... Ah ! elle en a eu des maux pour moi,
maman ! Elle avait quarante-deux ans, quand elle
a été pour m’avoir... papa l’a fait assez pleurer !
Nous étions déjà trois, et il n’y avait pas tant de
pain à la maison... Et puis il était fier comme

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tout... Nous n’aurions eu qu’une cosse de pois,
qu’il n’aurait jamais voulu des secours du curé...
Ah ! on ne mangeait pas tous les jours du lard
chez nous... Ça ne fait rien : pour tout ça, maman
m’aimait un peu plus, et elle trouvait toujours
dans des coins un peu de graisse ou de fromage
pour mettre sur mes tartines... Je n’avais pas cinq
ans quand elle est morte... Ce fut notre malheur à
tous. J’avais un grand frère qui était blanc comme
un linge, avec une barbe toute jaune... et bon !
vous n’avez pas d’idée... Tout le monde l’aimait.
On lui avait donné des noms... Les uns
l’appelaient Boda, je ne sais pas pourquoi... Les
autres Jésus-Christ... Ah ! c’était un ouvrier,
celui-là ! Il avait beau avoir une santé de rien du
tout... au petit jour il était toujours à son métier...
parce que nous étions tisserands, faut vous dire...
et il ne démarrait pas avec sa navette, jusqu’au
soir... Et honnête avec ça, si vous saviez ! On
venait de partout lui apporter son fil, et toujours
sans peser... Il était très ami avec le maître
d’école, et c’était lui qui faisait les sentences au
carnaval. Mon père, lui, c’était autre chose : il
travaillait un moment, une heure, comme ça... et

13
puis il s’en allait dans les champs... et puis quand
il rentrait, il nous battait, et fort... Il était comme
fou... on disait que c’était d’être poitrinaire.
Heureusement qu’il y avait là mon frère : il
empêchait ma seconde sœur de me tirer les
cheveux, de me faire du mal... parce qu’elle était
jalouse. Il me prenait toujours par la main pour
aller voir jouer aux quilles... Enfin il soutenait à
lui seul la maison... Pour ma première
communion, en donna-t-il de ces coups de
battant ! Ah ! il en abattit de l’ouvrage pour que
je fusse comme les autres avec une petite robe
blanche où il y avait un tuyauté, et un petit sac à
la main, on portait alors de ça... Je n’avais pas de
bonnet : je m’étais fait, je me souviens, une jolie
couronne avec des faveurs et de la moelle
blanche qu’on retire en écorçant de la canette : il
y en a beaucoup chez nous dans les places où on
met rouir le chanvre... Voilà un de mes bons jours
ce jour-là... avec le tirage des cochons à Noël... et
les fois où j’allais aider pour accoler la vigne...
c’est au mois de juin, vous savez... Nous en
avions une petite au haut de Saint-Hilaire... Il y
eut ces années-là une année bien dure... vous

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vous rappelez, mademoiselle ?... la grêle de 1828
qui perdit tout... Ça alla jusqu’à Dijon, et plus
loin... on fut obligé de faire du pain avec du son...
Mon frère alors s’abîma de travail... Mon père,
qui était à présent toujours dehors à courir dans
les champs, nous rapportait quelquefois des
champignons... C’était de la misère tout de
même... on avait plus souvent faim qu’autre
chose... Moi, quand j’étais dans les champs, je
regardais si on ne me voyait pas, je me coulais
tout doucement sur les genoux, et quand j’étais
sous une vache, j’ôtais un de mes sabots, et je me
mettais à la traire... Dam ! il n’aurait pas fallu
qu’on me prît !... Ma plus grande sœur était en
service chez le maire de Lenclos, et elle envoyait
à la maison ses quatre-vingts francs de gages...
c’était toujours autant. La seconde travaillait à la
couture chez les bourgeois ; mais ce n’étaient pas
les prix d’à présent alors : on allait de six heures
du matin jusqu’à la nuit pour huit sous. Avec ça
elle voulait mettre de côté pour s’habiller à la fête
le jour de Saint-Rémi... Ah ! voilà comme on est
chez nous : il y en a beaucoup qui mangent deux
pommes de terre par jour pendant six mois pour

15
s’avoir une robe neuve ce jour-là... Les
mauvaises chances nous tombaient de tous les
côtés... Mon père vint à mourir... Il avait fallu
vendre un petit champ et un homme de vigne qui
tous les ans nous donnait un tonneau de vin... Les
notaires, ça coûte... Quand mon frère fut malade,
il n’y avait rien à lui donner à boire que du râpé
sur lequel on jetait de l’eau depuis un an... Et puis
il n’y avait plus de linge pour le changer : tous
nos draps de l’armoire, où il y avait une croix
d’or dessus, du temps de maman, c’était parti... et
la croix aussi... Là-dessus, avant d’être malade
alors, mon frère s’en va à la fête de Clermont. Il
entend dire que ma sœur a fait sa faute avec le
maire où elle était : il tombe sur ceux qui disaient
cela... il n’était guère fort... Eux, ils étaient
beaucoup, ils le jetèrent par terre, et quand il fut
par terre, ils lui donnèrent des coups de sabot
dans le creux de l’estomac... On nous le rapporta
comme mort... Le médecin le remit pourtant sur
pied, et nous dit qu’il était guéri. Mais il ne fit
plus que traîner... Je voyais qu’il s’en allait, moi,
quand il m’embrassait... Quand il fut mort, le
pauvre cher pâlot, il fallut que Cadet Ballard y

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mît toutes ses forces pour m’enlever de dessus le
corps. Tout le village, le maire et tout, alla à son
enterrement. Ma sœur n’ayant pu garder sa place
chez ce maire à cause des propos qu’il lui tenait,
et étant partie se placer à Paris, mon autre sœur la
suivit... Je me trouvai toute seule... Une cousine
de ma mère me prit alors avec elle à Damblin ;
mais j’étais toute déplantée là, je passais les nuits
à pleurer, et quand je pouvais me sauver, je
retournais toujours à notre maison. Rien que de
voir, de l’entrée de notre rue, la vieille vigne à
notre porte, ça me faisait un effet ! il me poussait
des jambes... Les braves gens qui avaient acheté
la maison me gardaient jusqu’à ce qu’on vînt me
chercher : on était toujours sûr de me retrouver là.
À la fin, on écrivit à ma sœur de Paris, que si elle
ne me faisait pas venir auprès d’elle, je pourrais
bien ne pas faire de vieux os... Le fait que j’étais
comme de la cire... On me recommanda au
conducteur d’une petite voiture qui allait tous les
mois de Langres à Paris ; et voilà comme je suis
venue à Paris. J’avais alors quatorze ans... Je me
rappelle que, pendant tout le voyage, je couchai
tout habillée, parce que l’on me faisait coucher

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dans la chambre commune. En arrivant j’étais
couverte de poux...

18
II

La vieille femme resta silencieuse : elle


comparait sa vie à celle de sa bonne.

Mlle de Varandeuil était née en 1782. Elle


naissait dans un hôtel de la rue Royale, et
Mesdames de France la tenaient sur les fonts
baptismaux. Son père était de l’intimité du comte
d’Artois, dans la maison duquel il avait une
charge. Il était de ses chasses et des familiers
devant lesquels, à la messe qui précédait les
chasses, celui qui devait être Charles X pressait
l’officiant en lui disant à mi-voix : – « Psit ! psit !
curé, avale vite ton bon Dieu ! » M. de
Varandeuil avait fait un de ces mariages auxquels
son temps était habitué : il avait épousé une façon
d’actrice, une cantatrice qui, sans grand talent,
avait réussi au Concert Spirituel, à côté de M me
Todi, de Mme Ponteuil et de Mlle Saint-Huberti. La

19
petite fille, née de ce mariage en 1782, était de
pauvre santé, laide avec un grand nez déjà
ridicule, le nez de son père, dans une figure
grosse comme le poing. Elle n’avait rien de ce
qu’aurait voulu d’elle la vanité de ses parents.
Sur un fiasco qu’elle fit à cinq ans au forté-piano
à un concert donné par sa mère dans son salon,
elle fut reléguée parmi la domesticité. Elle
n’approchait qu’une minute, le matin, sa mère qui
se faisait embrasser par elle sous le menton, pour
qu’elle ne dérangeât pas son rouge. Quand la
Révolution arrivait, M. de Varandeuil était, grâce
à la protection du comte d’Artois, payeur des
rentes. Mme de Varandeuil voyageait en Italie, où
elle s’était fait envoyer sous le prétexte de
soigner sa santé, abandonnant à son mari le soin
de sa fille et d’un tout jeune fils. Les soucis
sévères du temps, les menaces grondant contre
l’argent et les familles maniant l’argent, – M. de
Varandeuil avait un frère fermier général, – ne
laissaient guère à ce père très égoïste et très sec le
loisir de cœur nécessaire pour s’occuper de ses
enfants. Par là-dessus, la gêne commençait à
entrer dans son intérieur. Il quittait la rue Royale

20
et venait habiter l’hôtel du Petit-Charolais,
appartenant à sa mère encore vivante, qui le
laissait s’y établir. Les événements marchaient ;
on était au commencement des années de
guillotine, lorsqu’un soir, dans la rue Saint-
Antoine, il marchait derrière un colporteur criant
le journal Aux voleurs ! Aux voleurs ! Le
colporteur, selon l’habitude du temps, faisait
l’annonce des articles du numéro : M. de
Varandeuil entendit son nom mêlé à des b... et à
des j... f... Il acheta le journal et y lut une
dénonciation révolutionnaire.
Quelque temps après, son frère était arrêté et
enfermé à l’hôtel Talaru avec les autres fermiers
généraux. Sa mère, prise de terreur, avait vendu
follement, pour le prix des glaces, l’hôtel du
Petit-Charolais où il logeait : payée en assignats,
elle était morte de désespoir devant la baisse
croissante du papier. Heureusement, M. de
Varandeuil obtenait des acquéreurs, qui ne
trouvaient pas à louer, la permission d’habiter les
chambres servant autrefois aux gens d’écurie. Il
se réfugiait là, sur les derrières de l’hôtel,
dépouillait son nom, affichait à la porte, selon

21
qu’il était ordonné, son nom patronymique de
Roulot, sous lequel il enterrait le de Varandeuil et
l’ancien courtisan du comte d’Artois. Il y vécut
solitaire, effacé, enfoui, cachant sa tête, ne sortant
pas, rasé dans son trou, sans domestique, servi
par sa fille et lui laissant tout faire. La Terreur se
passa pour eux dans l’attente, le tressaillement,
l’émotion suspendue de la mort. Tous les soirs, la
petite allait écouter par une lucarne grillée les
condamnations du jour, la Liste des gagnants à la
loterie de sainte Guillotine. À chaque coup
frappé à la porte, elle allait ouvrir, en croyant
qu’on venait prendre son père pour le mener sur
la place de la Révolution, où son oncle avait été
déjà mené. Vint le moment où l’argent, l’argent si
rare, ne donna plus le pain : il fallut l’enlever
presque de force à la porte des boulangers ; il
fallut le conquérir par des heures passées dans le
froid et le vif des nuits, dans la presse et
l’écrasement des foules, faire queue dès trois
heures du matin. Le père ne se souciait pas de se
risquer dans cet amas de peuple. Il avait peur
d’être reconnu, de se compromettre avec une de
ces foucades qui auraient échappé n’importe où à

22
la fougue de son caractère. Puis il reculait devant
l’ennui et la dureté de la corvée. Le petit garçon
était encore trop petit, on l’eût écrasé : ce fut à la
fille que revint la charge de gagner chaque jour le
pain des trois bouches. Elle le gagna. Son petit
corps maigre perdu dans un grand gilet de tricot à
son père, un bonnet de coton enfoncé jusqu’aux
yeux, les membres serrés pour retenir un reste de
chaleur, elle attendait en grelottant, les yeux
meurtris de froid, au milieu des bousculades et
des poussées, jusqu’au moment où la boulangère
de la rue des Francs-Bourgeois lui mettait dans
les mains un pain que ses petits doigts, raides
d’onglée, avaient peine à saisir. À la fin, cette
pauvre petite fille qui revenait tous les jours, avec
sa figure de souffrance et sa maigreur qui
tremblait, apitoyait la boulangère. Avec la bonté
d’un cœur de peuple, aussitôt que la petite
apparaissait dans la longue queue, elle lui
envoyait par son garçon le pain qu’elle venait
chercher. Mais un jour, comme la petite allait le
prendre, une femme jalouse du passe-droit et de
la préférence donnait à l’enfant un coup de sabot
qui la retint près d’un mois au lit : Mlle de

23
Varandeuil en porta la marque toute sa vie.
Pendant ce mois, la famille fût morte de faim,
sans une provision de riz qu’avait eue la bonne
idée de faire une de leurs connaissances, la
comtesse d’Auteuil, et qu’elle voulut bien
partager avec le père et les deux enfants.
M. de Varandeuil se sauvait ainsi du Tribunal
révolutionnaire, par l’obscurité d’une vie
enterrée. Il y échappait encore par les comptes de
sa place qu’il devait rendre, et qu’il avait eu le
bonheur de faire ajourner et remettre de mois en
mois. Puis aussi, il repoussait la suspicion par des
animosités personnelles contre de grands
personnages de la cour, par des haines que
beaucoup de serviteurs de princes avaient puisées
auprès des frères du Roi contre la Reine. Toutes
les fois qu’il avait eu occasion de parler de la
malheureuse femme, il avait eu des paroles
violentes, amères, injurieuses, d’un accent si
passionné et si sincère qu’elles lui avaient
presque donné l’apparence d’un ennemi de la
royauté ; en sorte que ceux pour lesquels il n’était
que le citoyen Roulot le regardaient comme un

24
patriote, et que ceux qui le connaissaient sous son
ancien nom, l’excusaient presque d’avoir été ce
qu’il avait été : un noble, l’ami d’un prince du
sang, et un homme en place.
La République en était aux soupers
patriotiques, à ces repas de toute une rue dans la
rue, dont Mlle de Varandeuil, dans ses souvenirs
brouillés qui mêlaient leurs terreurs, voyait les
tables rue Pavée, le pied dans le ruisseau de sang
de Septembre sorti de la Force ! Ce fut un de ces
soupers que M. de Varandeuil eut une invention
qui acheva de lui assurer la vie sauve. Il raconta à
deux de ses voisins de table, chauds patriotes,
dont l’un était lié avec Chaumette, qu’il se
trouvait dans un grand embarras, que sa fille
n’avait été qu’ondoyée, qu’elle manquait d’état
civil, qu’il serait bien heureux si Chaumette
voulait la faire inscrire sur les registres de la
municipalité et l’honorer d’un nom choisi par lui
dans le calendrier républicain de la Grèce ou de
Rome. Chaumette fixait bientôt un rendez-vous à
ce père qui était « si bien à la hauteur », comme
on disait alors. Séance tenante, on faisait entrer
Mlle de Varandeuil dans un cabinet où elle

25
trouvait deux matrones chargées de s’assurer de
son sexe, et auxquelles elle montrait sa poitrine.
On la ramenait alors dans la grande salle des
Déclarations, et là, après une allocution
métaphorique, Chaumette la baptisait Sempronie ;
un nom que l’habitude devait conserver à M lle de
Varandeuil et qu’elle ne quitta plus.
Un peu couverte et rassurée par là, la famille
traversa les terribles jours qui précédèrent la
chute de Robespierre. Enfin arrivait le 9
Thermidor et la délivrance. Mais la pauvreté
restait grande et pressante au logis. On n’avait
vécu tout ce dur temps de la Révolution, on
n’allait vivre tout le misérable temps du
Directoire qu’avec une ressource bien inattendue,
un argent de Providence envoyé par la Folie. Les
deux enfants et le père n’avaient guère subsisté
qu’avec le revenu de quatre actions du
Vaudeville, un placement que M. de Varandeuil
avait eu l’inspiration de faire en 1791 et qui se
trouva être la meilleure affaire de ces années de
mort où l’on avait besoin d’oublier la mort tous
les soirs, de ces jours suprêmes où chacun voulait
rire de son dernier rire à la dernière chanson.

26
Bientôt ces actions, se joignant au recouvrement
de quelques créances, donnèrent mieux que du
pain à la famille. La famille sortait alors des
combles de l’hôtel du Petit-Charolais et prenait
un petit appartement dans le Marais, rue du
Chaume.
Du reste, rien n’était changé aux habitudes de
l’intérieur. La fille continuait à servir son père et
son frère. M. de Varandeuil s’était peu à peu
accoutumé à ne plus voir en elle que la femme de
son costume et de l’ouvrage qu’elle faisait. Les
yeux du père ne voulaient plus reconnaître une
fille sous l’habit et les basses occupations de cette
servante. Ce n’était plus quelqu’un de son sang,
quelqu’un qui avait l’honneur de lui appartenir :
c’était une domestique qu’il avait là sous la
main ; et son égoïsme se fortifiait si bien dans
cette dureté et cette idée, il trouvait tant de
commodités à ce service filial, affectueux,
respectueux, et ne coûtant rien, qu’il eut toutes
les peines du monde y renoncer plus tard, quand
un peu plus d’argent fit retour à la maison : il
fallut des batailles pour lui faire prendre une
bonne qui remplaçât son enfant et épargnât à la

27
jeune fille les travaux les plus humiliants de la
domesticité.
On était sans nouvelles de Mme de Varandeuil,
qui s’était refusée à venir retrouver son mari à
Paris pendant les premières années de la
Révolution ; bientôt l’on apprenait qu’elle s’était
remariée en Allemagne, en produisant comme
l’acte de décès de son mari l’acte de décès de son
beau-frère guillotiné, dont le prénom avait été
changé. La jeune fille grandit donc, abandonnée,
sans caresses, sans autre mère qu’une femme
morte à tous les siens et dont son père lui
enseignait le mépris. Son enfance s’était passée
dans une anxiété de tous les instants, dans les
privations qui rognent la vie, dans la fatigue d’un
travail épuisant ses forces d’enfant malingre,
dans une attente de la mort qui devenait à la fin
une impatience de mourir : il y avait eu des
heures où la tentation était venue à cette fille de
treize ans de faire comme des femmes de ce
temps, d’ouvrir la porte de l’hôtel et de crier dans
la rue : Vive le Roi ! pour en finir. Sa jeunesse
continuait son enfance avec des ennuis moins
tragiques. Elle avait à subir les violences

28
d’humeur, les exigences, les âpretés, les tempêtes
de son père, un peu matées et contenues jusque-là
par le grand orage du temps. Elle restait vouée
aux fatigues et aux humiliations d’une servante.
Elle demeurait comprimée et rabaissée, isolée
auprès de son père, écartée de ses bras, de ses
baisers, le cœur gros et douloureux de vouloir
aimer et de n’avoir rien à aimer. Elle commençait
à souffrir du vide et du froid que fait autour d’une
femme une jeunesse qui n’attire pas et ne séduit
pas, une jeunesse déshéritée de beauté et de grâce
sympathique. Elle se voyait inspirer une espèce
de commisération avec son grand nez, son teint
jaune, sa sécheresse, sa maigreur. Elle se sentait
laide et d’une laideur pauvre dans ses misérables
costumes, ses tristes robes de lainage qu’elle
faisait elle-même et dont son père lui payait
l’étoffe en rechignant : elle ne put obtenir de lui
une petite pension pour sa toilette qu’à l’âge de
trente-cinq ans.
Que de tristesses, que d’amertumes, que de
solitude pour elle, dans cette vie avec ce vieillard
morose, aigri, toujours grondant et bougonnant au
logis, n’ayant d’amabilité que pour le monde, et

29
qui la laissait tous les soirs pour aller dans les
maisons rouvertes sous le Directoire et au
commencement de l’Empire ! À peine s’il la
sortait de loin en loin, et quand il la sortait, c’était
toujours pour la mener cet éternel Vaudeville où
il avait des loges. Encore sa fille avait-elle une
terreur de ces sorties. Elle tremblait tout le temps
qu’elle était avec lui ; elle avait peur de son
caractère si violent, du ton que ses colères avaient
gardé de l’ancien régime, de sa facilité à lever sa
canne sur l’insolence de la canaille. Presque
chaque fois, c’étaient des scènes avec le
contrôleur, des prises de langue avec des gens du
parterre, des menaces de coups de poing qu’elle
arrêtait en faisant tomber dessus la grille de la
loge. Cela continuait dans la rue, jusque dans le
fiacre, avec le cocher qui ne voulait pas rouler
pour le prix de M. de Varandeuil, le laissait
attendre une heure, deux heures, sans marcher,
parfois d’impatience dételait et le laissait dans la
voiture avec sa fille qui le suppliait vainement de
céder et de payer.
Jugeant que ces plaisirs devaient suffire à
Sempronie, jaloux d’ailleurs de l’avoir toute à lui

30
et toujours sous la main, M. de Varandeuil ne la
laissait se lier avec personne. Il ne l’emmenait
pas dans le monde ; il ne la menait chez leurs
parents revenus de l’émigration qu’aux jours de
réception officielle et d’assemblée de famille. Il
la tenait liée à la maison : ce fut seulement à
quarante ans qu’il la jugea assez grande personne
pour lui donner la permission de sortir seule.
Ainsi nulle amitié, nulle relation pour soutenir la
jeune fille : elle n’avait plus même à côté d’elle
son jeune frère parti pour les États-Unis et engagé
au service de la marine américaine.
Le mariage lui était défendu par son père, qui
n’admettait pas qu’elle eût seulement l’idée de se
marier, de l’abandonner : tous les partis qui
auraient pu se présenter, il les combattait et les
repoussait d’avance, de façon à ne pas même
laisser à sa fille le courage de lui parler, si jamais
une occasion s’offrait à elle.
Cependant nos victoires étaient en train de
déménager l’Italie. Les chefs-d’œuvre de Rome,
de Florence, de Venise, se pressaient à Paris.
L’art italien effaçait tout. Les collectionneurs ne

31
s’honoraient plus que de tableaux de l’école
italienne. L’occasion d’une fortune apparut là,
dans ce mouvement de goût, à M. de Varandeuil.
Lui aussi avait été pris de ce dilettantisme
artistique qui fut une des délicates passions de la
noblesse avant la Révolution. Il avait vécu dans
la société des artistes, des curieux ; il aimait les
tableaux. Il songea à rassembler une galerie
d’italiens et à la vendre. Paris était encore plein
des ventes et des dispersions d’objets d’art faites
par la Terreur. M. de Varandeuil se mit à battre le
pavé, – c’était alors le marché des grandes toiles,
– et à chaque pas il trouva ; chaque jour, il
acheta. Bientôt le petit appartement s’encombra,
à ne pas laisser la place aux meubles, de vieux
tableaux noirs si grands pour la plupart qu’ils ne
pouvaient tenir aux murs avec leurs cadres. Tout
cela était baptisé Raphaël, Vinci, André del
Sarte ; ce n’étaient que chefs-d’œuvre devant
lesquels le père tenait souvent sa fille pendant des
heures, lui imposait ses admirations, la lassait de
ses extases. Il montait d’épithètes en épithètes, se
grisait, délirait, finissait par croire qu’il était en
marché avec un acheteur idéal, débattait le prix

32
du chef-d’œuvre, criait : – Cent mille livres, mon
Rosso ! oui, monsieur, cent mille livres !... Sa
fille, effrayée de tout l’argent que ces grandes
vilaines choses, où étaient de grands affreux
hommes tout nus, prenaient au ménage, essayait
des représentations, voulait arrêter cette ruine :
M. de Varandeuil s’emportait, s’indignait en
homme honteux de trouver si peu de goût dans
son sang, lui disait que plus tard ce serait sa
fortune, qu’elle verrait s’il était un imbécile. À la
fin, elle le décidait à réaliser. La vente eut lieu :
ce fut un désastre, un des plus grands
écroulements d’illusions qu’ait vus la salle vitrée
de l’hôtel Bullion. Blessé à fond, furieux de cet
échec qui n’était pas seulement une perte
d’argent, un accroc à sa petite fortune, mais une
défaite du connaisseur, un soufflet donné à ses
connaissances sur la joue de ses Raphaël, M. de
Varandeuil déclara à sa fille qu’ils étaient
désormais trop pauvres pour rester à Paris et qu’il
fallait aller vivre en province. Élevée et bercée
par un siècle qui formait peu les femmes à
l’amour de la campagne, Mlle de Varandeuil
essaya vainement de combattre la résolution de

33
son père : elle fut obligée de le suivre où il
voulait aller et de perdre, en quittant Paris, la
société, l’amitié de deux jeunes parentes
auxquelles, dans de trop rares entrevues, elle
s’était demi ouverte et dont elle avait senti le
cœur venir à elle comme à une sœur aînée.
C’était à l’Isle-Adam que M. de Varandeuil
louait une petite maison. Il se trouvait là près
d’anciens souvenirs, dans l’air d’une ancienne
petite cour, à proximité de deux ou trois châteaux
qui commençaient à se repeupler et dont il
connaissait les maîtres. Puis sur cette terre des
Conti était venu s’établir, depuis la Révolution,
un petit monde de gros bourgeois, de
commerçants enrichis. Le nom de M. de
Varandeuil sonnait haut à l’oreille de tous ces
braves gens. On le saluait très bas, on se disputait
l’honneur de l’avoir, on écoutait
respectueusement, presque religieusement, les
histoires qu’il contait de l’ancienne société. Et
flatté, caressé, honoré comme un reste de
Versailles, il avait le haut bout et la place d’un
seigneur dans ce monde. Quand il dînait chez
Mme Mutel, une ancienne boulangère, riche de

34
quarante mille livres de rentes, la maîtresse de
maison se levait de table, en robe de soie, pour
aller frire elle-même les salsifis : M. de
Varandeuil ne les aimait que de sa façon. Mais ce
qui avait décidé avant tout la retraite de M. de
Varandeuil à l’Isle-Adam, ce n’étaient point ces
agréments, c’était un projet. Il y était venu
chercher le loisir d’un grand travail. Ce qu’il
n’avait pu faire pour l’honneur et la gloire de l’art
italien par sa collection, il voulait le faire par
l’histoire. Il avait appris un peu d’italien avec sa
femme ; il se mit en tête de donner la Vie des
peintres de Vasari au public français, de la
traduire en se faisant aider par sa fille qui, toute
petite, avait entendu parler italien à la femme de
chambre de sa mère et retenu quelques mots. Il
enfonça la jeune fille dans Vasari, enferma son
temps et sa pensée dans les grammaires, les
dictionnaires, les commentateurs, tous les
scholiastes de l’art italien, la tint voûtée sur
l’ingrat travail, sur l’ennui et la fatigue de
traduire des mots à tâtons. Tout le livre retomba
sur elle ; quand il lui avait taillé sa besogne, la
laissant en tête à tête avec les volumes reliés en

35
vélin blanc, il partait se promener, rendait des
visites aux environs, allait jouer dans un château
ou dîner chez les bourgeois de sa connaissance,
auxquels il se plaignait pathétiquement de l’effort
et du labeur que lui coûtait l’énorme entreprise de
sa traduction. Il rentrait, écoutait la lecture du
morceau traduit, faisait ses observations, ses
critiques, dérangeait une phrase pour y mettre un
contresens que sa fille ôtait quand il était parti ;
puis il reprenait sa promenade, ses courses,
comme un homme qui a bien gagné sa journée,
portant haut, marchant, son chapeau sous le bras,
en fins escarpins, jouissant de lui-même, du ciel,
des arbres, du Dieu de Rousseau, doux à la nature
et tendre aux plantes. De temps en temps des
impatiences d’enfant et de vieillard le prenaient :
il voulait tant de pages pour le lendemain, et il
forçait sa fille à veiller une partie de la nuit.
Deux ou trois ans se passèrent dans ce travail,
où finirent par s’abîmer les yeux de Sempronie.
Elle vivait ensevelie dans le Vasari de son père,
plus seule que jamais, éloignée par une native
répugnance hautaine des bourgeoises de l’Isle-
Adam et de leurs façons à la M me Angot, trop

36
misérablement vêtue pour aller dans les châteaux.
Point de plaisir, point d’amusement pour elle qui
ne fût traversé et tourmenté par les singularités et
les taquineries de son père. Il arrachait les fleurs
qu’elle plantait en cachette dans le jardinet. Il n’y
voulait que des légumes et les cultivait lui-même
en débitant de grandes théories utilitaires, des
arguments qui auraient pu servir à la Convention
pour convertir les Tuileries en champ de pommes
de terre. Tout ce qu’elle avait de bon, c’était de
loin en loin une semaine pendant laquelle son
père lui accordait la permission de recevoir une
de ses deux jeunes amies, une semaine qui aurait
été huit jours de paradis pour Sempronie, si son
père n’en avait empoisonné les joies, les
distractions, les fêtes, avec ses manies toujours
menaçantes, ses humeurs toujours armées, des
difficultés à propos d’un rien, d’un flacon d’eau
de Cologne que Sempronie demandait pour la
chambre de son amie, d’un entremets pour son
dîner, d’un endroit où elle voulait la mener.
À l’Isle-Adam, M. de Varandeuil avait pris
une domestique qui presque aussitôt était
devenue sa maîtresse. De cette liaison un enfant

37
était né que le père, dans le cynisme de son
insouciance, avait l’impudeur de faire élever sous
les yeux de sa fille. Avec les années, cette bonne
avait pris pied dans la maison. Elle finissait par
gouverner l’intérieur, le père et la fille. Un jour
arriva où M. de Varandeuil voulut la faire asseoir
à sa table, et la faire servir par Sempronie. C’en
était trop, Mlle de Varandeuil se révolta sous
l’outrage et se redressa de toute la hauteur de son
indignation. Sourdement, silencieusement, dans
le malheur, l’isolement, la dureté des choses et
des gens autour d’elle, la jeune fille s’était
formée une âme droite et forte ; les larmes
l’avaient trempée au lieu de l’amollir. Sous la
docilité et l’humilité filiales, sous l’obéissance
passive, sous une douceur apparente, elle cachait
un caractère de fer, une volonté d’homme, un de
ces cœurs que rien ne plie et qui ne fléchissent
pas. À la bassesse que son père exigeait d’elle,
elle se releva sa fille, ramassa toute sa vie, lui en
jeta, en un flot de paroles, la honte et le reproche
à la face, et finit en lui disant que si cette femme
ne sortait pas de la maison le soir même, ce serait
elle qui en sortirait, et que, Dieu merci ! elle ne

38
serait pas embarrassée de vivre n’importe où,
avec les goûts simples qu’il lui avait donnés. Le
père, stupéfait et tout abasourdi de la révolte,
cédait et renvoyait la domestique, mais il gardait
à sa fille une lâche rancune du sacrifice qu’elle
lui avait arraché. Son ressentiment se trahissait en
mots aigres, en paroles agressives, en
remerciements ironiques, en sourires
d’amertume. Sempronie le soignait mieux, plus
doucement, plus patiemment, pour toute
vengeance. Une dernière épreuve attendait son
dévouement ; le vieillard était frappé d’une
attaque d’apoplexie qui lui laissait tout un côté du
corps raidi et mort, une jambe boiteuse,
l’intelligence endormie avec la conscience
vivante de son malheur et de sa dépendance vis-
à-vis de sa fille. Alors, tout ce qu’il y avait de
mauvais au fond de lui s’exaspéra et se déchaîna.
Il eut des férocités d’égoïsme. Sous le tourment
de sa souffrance et de sa faiblesse, il devint une
espèce de fou méchant. Mlle de Varandeuil voua
ses jours et ses nuits à ce malade qui semblait lui
en vouloir de ses attentions, être humilié de ses
soins comme d’une générosité et d’un pardon,

39
souffrir au fond de lui de voir toujours ses côtés,
infatigable et prévenante, cette figure du Devoir.
Quelle vie pourtant ! Il fallait combattre
l’incurable ennui du malheureux, être toujours à
lui tenir compagnie, le promener, le soutenir
toute la journée. Il fallait le faire jouer quand il
était à la maison, et ne le faire ni trop perdre ni
trop gagner. Il fallait se disputer avec ses envies,
ses gourmandises, lui retirer les plats, essuyer
pour tout ce qu’il voulait, des plaintes, des
reproches, des injures, des larmes, des désespoirs
furieux, les rages d’enfant colère qu’ont les vieux
impotents. Et cela dura dix ans ! dix ans, pendant
lesquels Mlle de Varandeuil n’eut d’autre
récréation et d’autre soulagement que de laisser
aller les tendresses, les chaleurs d’une affection
maternelle, sur une de ses deux jeunes amies et
parentes nouvellement mariée, sa poule, comme
elle l’appelait. Le bonheur de M lle de Varandeuil
fut d’aller tous les quinze jours passer un peu de
temps dans l’heureux ménage. Elle embrassait
dans son berceau le joli enfant que le sommeil
embrassait déjà ; elle dînait au pas de course ; au
dessert elle envoyait chercher une voiture, et se

40
sauvait avec la hâte d’un collégien en retard.
Encore, aux dernières années de la vie de son
père, n’eut-elle plus la permission du dîner : le
vieillard n’autorisait plus une si longue absence
et la retenait presque continuellement auprès de
lui, en lui répétant qu’il savait bien que ce n’était
pas amusant de garder un vieil infirme comme
lui, mais qu’elle en serait bientôt débarrassée. Il
mourait en 1818, et ne trouvait, avant de mourir,
que ces mots pour dire adieu à celle qui avait été
sa fille pendant quarante ans : « Va, je sais bien
que tu ne m’as jamais aimé ! »
Deux ans avant la mort de son père, le frère de
Sempronie était revenu d’Amérique. Il en
ramenait une femme de couleur qui l’avait soigné
et sauvé de la fièvre jaune, et deux filles déjà
grandes qu’il avait eues de cette femme avant de
l’épouser. Tout en ayant les idées de l’ancien
régime sur les noirs, et quoiqu’elle regardât cette
femme de couleur sans instruction, avec son
parler nègre, ses rires de bête, sa peau qui
graissait son linge, absolument comme une
singesse, Mlle de Varandeuil avait combattu
l’horreur et la résistance de son père à recevoir sa

41
bru ; et c’était elle qui l’avait décidé, dans les
derniers jours de sa vie, laisser son frère lui
présenter sa femme. Son père mort, elle songea
que ce ménage était tout ce qui lui restait de
famille.
M. de Varandeuil, auquel le comte d’Artois
avait fait payer, à la rentrée des Bourbons, les
arrérages de sa place, laissait à peu près dix mille
livres de rentes à ses enfants. Le frère n’avait,
avant cette succession, qu’une pension de quinze
cents francs des États-Unis. M lle de Varandeuil
estima que cinq à six mille livres de rentes ne
suffiraient pas à l’aisance de ce ménage où il y
avait deux enfants, et tout de suite il lui vint la
pensée de mettre là sa part de succession. Elle
proposa cet apport le plus naturellement et le plus
simplement du monde. Son frère accepta ; et elle
vint habiter avec lui un joli petit appartement du
haut de la rue de Clichy, au quatrième d’une des
premières maisons bâties sur le terrain, presque
vague encore, où l’air de la campagne passait
gaiement à travers l’ébauche des constructions
blanches. Elle continua là sa vie modeste, ses
toilettes humbles, ses habitudes d’épargne,

42
contente de la plus mauvaise chambre de
l’appartement et ne dépensant pour elle pas plus
de dix-huit cents deux mille francs par an. Mais
bientôt une sourde jalousie, lentement couvée,
perçait chez la mulâtresse. Elle prenait ombrage
de cette amitié du frère et de la sœur, qui semblait
lui retirer son mari des bras. Elle souffrait de
cette communion que faisaient entre eux la
parole, l’esprit, le souvenir ; elle souffrait de ces
causeries auxquelles elle ne pouvait se mêler, de
ce qu’elle entendait dans leurs voix sans le
comprendre. Le sentiment de son infériorité lui
mettait au cœur les colères et le feu des haines
qui brûlent sous le tropique. Elle prit ses enfants
pour se venger, les poussa, les excita, les
aiguillonna contre sa belle-sœur. Elle les
encouragea à en rire, à s’en moquer. Elle
applaudit à cette mauvaise petite intelligence
d’enfants chez qui l’observation commence par la
méchanceté. Une fois lâchées, elle les laissa rire
de tous les ridicules de leur tante, de son
physique, de son nez, de ses toilettes dont la
misère pourtant faisait leur élégance, toutes deux.
Ainsi dressées et soutenues, les petites arrivèrent

43
vite à l’insolence. Mlle de Varandeuil avait la
vivacité de sa bonté. Chez elle, la main
appartenait, aussi bien que le cœur, au premier
mouvement. Puis sur la manière d’élever les
enfants, elle pensait comme son temps. Elle
toléra bien sans rien dire deux ou trois
impertinences, mais, à la quatrième, elle
empoigna la rieuse et, lui troussant les jupes, elle
lui donna, malgré ses douze ans, la plus belle
fessée qu’elle eut jamais reçue. La mulâtresse jeta
les hauts cris, dit à sa belle-sœur qu’elle avait
toujours détesté ses enfants, qu’elle voulait les lui
tuer. Le frère s’interposa entre les deux femmes
et parvint à les rapatrier tant bien que mal. Mais il
arriva de nouvelles scènes où les petites filles,
enragées contre la femme qui faisait pleurer leur
mère, torturèrent leur tante avec des raffinements
d’enfants terribles mêlés à des cruautés de petites
sauvagesses. Après plusieurs replâtrages, il fallut
se séparer. Mlle de Varandeuil se décida à quitter
son frère qu’elle voyait trop malheureux dans ce
tiraillement journalier de ses plus chères
affections. Elle le laissa à sa femme, à ses
enfants. Cette séparation fut un des grands

44
déchirements de sa vie. Elle qui était si forte
contre l’émotion, si concentrée, et que l’on voyait
mettre comme un orgueil à souffrir, manqua
faiblir quand il lui fallut quitter cet appartement
où elle avait rêvé un peu de bonheur dans son
petit coin à côté du bonheur des autres : ses
dernières larmes lui montèrent aux yeux.
Elle ne s’éloigna pas trop, pour être encore à
la portée de son frère, le soigner s’il était malade,
le voir, le rencontrer. Mais il lui restait un vide au
cœur et dans la vie. Elle avait commencé à voir
sa famille, depuis la mort de son père : elle s’en
rapprocha, laissa revenir à elle les parents que la
Restauration remettait en haute et puissante
position, alla à ceux que le nouveau pouvoir
laissait petits et pauvres. Mais surtout elle revint
à sa chère poule et à une autre petite cousine,
mariée elle aussi, et devenue la belle-sœur de la
poule. Son existence alors, avec ses relations, se
régla singulièrement. Jamais Mlle de Varandeuil
n’allait dans le monde, en soirée, au spectacle. Il
fallut l’éclatant succès de M lle Rachel pour la
décider à mettre les pieds dans un théâtre ; encore
ne s’y risqua-t-elle que deux fois. Jamais elle

45
n’acceptait un grand dîner. Mais il y avait deux
ou trois maisons où, comme chez la poule, elle
s’invitait à l’improviste quand il n’y avait
personne. « Bichette, disait-elle sans façon, ton
mari et toi, vous ne faites rien ce soir ? Je reste à
manger votre fricot. » À huit heures
régulièrement, elle se levait ; et quand le mari
prenait son chapeau pour la reconduire, elle le lui
faisait tomber des mains avec un : « Allons
donc ! mon cher, une vieille bique comme
moi !... Mais c’est moi qui fais peur aux hommes
dans la rue... » Et puis on restait dix jours, quinze
jours sans la voir. Mais arrivait-il un malheur,
une nouvelle de mort, une tristesse dans la
maison ; un enfant tombait-il malade, M lle de
Varandeuil l’apprenait toujours à la minute, on ne
savait d’où ; elle arrivait en dépit de tout, du
temps et de l’heure, donnait un grand coup de
sonnette à elle, – on avait fini par l’appeler « le
coup de sonnette de la cousine », – et en une
minute débarrassée de son parapluie qui ne la
quittait pas, dépêtrée de ses socques, son chapeau
jeté sur une chaise, elle était toute à ceux qui
avaient besoin d’elle. Elle écoutait, elle parlait,

46
elle relevait les courages avec je ne sais quel
accent martial, une langue énergique à la façon
des consolations militaires et chaude comme un
cordial. Si c’était un petit qui n’allait pas bien,
elle arrivait droit à son lit, riait à l’enfant qui
n’avait plus peur, bousculait le père et la mère,
allait, venait, ordonnait, prenait la direction de
tout, maniait les sangsues, arrangeait les
cataplasmes, ramenait l’espérance, la gaieté, la
santé au pas de charge. Dans toute sa famille, la
vieille demoiselle tombait ainsi
providentiellement, soudainement, aux jours de
peine, d’ennui, de chagrin. On ne la voyait que
quand il fallait ses mains pour guérir, son
dévouement pour consoler. C’était une femme
impersonnelle pour ainsi dire à force de cœur,
une femme qui ne s’appartenait point : Dieu ne
semblait l’avoir faite que pour la donner aux
autres. Son éternelle robe noire qu’elle s’obstinait
à porter, son châle usé et reteint, son chapeau
ridicule, sa pauvreté de mise était pour elle le
moyen d’être, avec sa petite fortune, riche à faire
le bien, dépensière en charités, la poche toujours
pleine pour donner aux pauvres, non de l’argent,

47
elle craignait le cabaret, mais un pain de quatre
livres qu’elle leur payait chez le boulanger. Et
puis avec cette misère-là, elle se donnait encore
son plus grand luxe : la joie des enfants de ses
amies qu’elle comblait d’étrennes, de cadeaux, de
surprises, de plaisirs. Y en avait-il un par
exemple que sa mère, absente de Paris, avait
laissé à la pension, par un beau dimanche d’été,
et le gamin, de dépit, s’était-il fait mettre en
retenue ? Il était tout étonné de voir au coup de
neuf heures déboucher dans la cour la cousine, la
cousine agrafant encore la dernière agrafe de sa
robe, tant elle s’était pressée. Et quelle désolation
en la voyant ! – Ma cousine, disait-il piteusement
avec une de ces rages où l’on a à la fois l’envie
de pleurer et de tuer son pion, c’est... c’est que je
suis en retenue... – En retenue ? Ah ! bien oui, en
retenue ! Et tu crois que je me serai décarcassée
comme ça... Est-ce qu’il se fiche de moi, ton
maître de pension ? Où est-il ce magot-là que je
lui parle ? Tu vas t’habiller en attendant... Et vite.
Et l’enfant n’osait encore espérer qu’une femme
aussi mal mise eût la puissance de faire lever une
retenue, quand il se sentait pris par le bras :

48
c’était la cousine qui l’enlevait, le jetait en
voiture, tout étourdi et confondu de joie, et
l’emmenait au bois de Boulogne. Elle l’y faisait
promener à âne toute la journée, en poussant la
bête avec une branche cassée, et en criant : Hue !
Puis, après un bon dîner chez Borne, elle le
ramenait, et sous la porte cochère de la pension,
en l’embrassant, elle lui mettait dans la main une
large pièce de cent sous.
Étrange vieille fille ! Les épreuves de toute
son existence, le mal de vivre, les éternelles
souffrances de son corps, une si longue torture
physique et morale l’avaient comme détachée et
mise au-dessus de la vie. Son éducation, ce
qu’elle avait vu, le spectacle de l’extrémité des
choses, la Révolution l’avait formée au dédain
des misères humaines. Et cette vieille femme à
laquelle ne restait que le souffle, s’était élevée à
une sereine philosophie, à un stoïcisme mâle,
hautain, presque ironique. Quelquefois elle
commençait à s’emporter contre une douleur un
peu trop vive ; puis brusquement, au milieu de sa
plainte, elle se jetait à elle-même un mot de
colère et de raillerie sur lequel sa figure même

49
s’apaisait. Elle était gaie d’une gaieté de source,
jaillissante et profonde, la gaieté des
dévouements qui ont tout vu, du vieux soldat ou
de la vieille sœur d’hôpital. Excellemment bonne,
quelque chose pourtant manquait à sa bonté : le
pardon. Jamais elle n’avait pu fléchir ni plier son
caractère jusque-là. Un froissement, un mauvais
procédé, un rien qui atteignait son cœur, la
blessait pour toujours. Elle n’oubliait pas. Le
temps, la mort même ne désarmait pas sa
mémoire.
De religion, elle n’en avait pas. Née à une
époque où la femme s’en passait, elle avait grandi
dans un temps où il n’y avait plus d’église. La
messe n’existait pas, quand elle était jeune fille.
Rien ne lui avait donné l’habitude ni le besoin de
Dieu ; et elle avait toujours gardé pour les prêtres
une espèce de répugnance haineuse qui devait
tenir à quelque secrète histoire de famille dont
elle ne parlait jamais. Pour toute foi, toute force
et toute piété, elle avait l’orgueil de sa
conscience ; elle jugeait qu’il suffisait de tenir à
l’estime de soi-même, pour bien faire et ne
jamais faillir. Elle était tout entière formée ainsi

50
singulièrement par les deux siècles où elle avait
vécu, mélangée de l’un et de l’autre, trempée aux
deux courants de l’ancien régime et de la
Révolution. Depuis Louis XVI qui n’était pas
monté à cheval au 10 août, elle n’estimait plus les
rois ; mais elle détestait la canaille. Elle voulait
l’égalité, et elle avait horreur des parvenus. Elle
était républicaine et aristocrate, mêlait le
scepticisme aux préjugés, l’horreur de 93 qu’elle
avait vu aux vagues et généreuses idées
d’humanité qui l’avaient bercée.
Ses dehors étaient tout masculins. Elle avait la
voix brusque, la parole franche, la langue des
vieilles femmes du dix-huitième siècle, relevée
d’un accent de peuple, une élocution à elle,
garçonnière et colorée, passant par-dessus la
pudeur des mots et hardie à appeler les choses par
leur nom cru.
Cependant, les années passaient emportant la
Restauration et la monarchie de Louis-Philippe.
Elle voyait, un à un, tous ceux qu’elle avait aimés
s’en aller, toute sa famille prendre le chemin du
cimetière. La solitude se faisait autour d’elle, et

51
elle restait étonnée et triste que la mort l’oubliât,
elle qui y aurait si peu résisté, elle déjà tout
inclinée vers la tombe, et obligée de baisser son
cœur vers les petits enfants amenés à elle par les
fils et les filles des amies qu’elle avait perdues.
Son frère était mort. Sa chère poule n’était plus.
La belle-sœur de la poule seule lui restait. Mais
c’était une existence qui tremblait, prête à
s’envoler. Foudroyée par la mort d’un enfant
attendu pendant des années, la pauvre femme se
mourait de la poitrine. Mlle de Varandeuil se
chambra avec elle tous les jours, de midi à six
heures, pendant quatre ans. Elle vécut à côté
d’elle, tout ce temps, dans l’air renfermé et
l’odeur des fumigations. Sans se laisser arrêter
une heure par la goutte, les rhumatismes, elle
apporta son temps, sa vie à cette agonie si douce
qui regardait le ciel où sont les enfants morts. Et
quand au cimetière Mlle de Varandeuil eut baisé le
cercueil de la morte pour l’embrasser une
dernière fois, il lui sembla qu’il n’y avait plus
personne autour d’elle et qu’elle était toute seule
sur la terre.
De ce jour, cédant aux infirmités qu’elle

52
n’avait plus de raison pour secouer, elle s’était
mise à vivre de la vie étroite et renfermée des
vieillards qui usent à la même place le tapis de
leur chambre, ne sortant plus, ne lisant plus guère
à cause de la fatigue de ses yeux, et restant le plus
souvent enfoncée dans son fauteuil à revoir et à
revivre le passé. Elle gardait des journées la
même position, les yeux ouverts et rêvant, loin
d’elle-même, loin de la chambre et de
l’appartement, allant où ses souvenirs la
menaient, à des visages lointains, à des lieux
effacés, à des têtes chéries et pâles, perdue dans
une somnolence solennelle que Germinie
respectait en disant : – Mademoiselle est dans ses
réflexions...
Un jour pourtant toutes les semaines, elle
sortait. C’était même pour cette sortie, pour être
plus près de l’endroit où elle voulait aller ce jour-
là, qu’elle avait quitté son appartement de la rue
Taitbout et qu’elle était venue se loger rue de
Laval. Un jour chaque semaine, sans que rien pût
l’en empêcher, même la maladie, elle allait au
cimetière Montmartre, là où reposaient son père,
son frère, les femmes qu’elle regrettait, tous ceux

53
qui avaient fini de souffrir avant elle. Des morts
et de la Mort, elle avait un culte presque antique.
La tombe lui était sacrée, chère, et amie. Elle
aimait, pour l’attendre et être prête à son corps, la
terre d’espérance et de délivrance où dormaient
les siens. Ce jour-là, elle partait de bonne heure
avec sa bonne qui lui donnait le bras et portait un
pliant. Près du cimetière, elle entrait chez une
marchande de couronnes qui la connaissait depuis
de longues années, et qui l’hiver lui apportait sa
chaufferette sous les pieds. Là, elle se reposait
quelques instants ; puis, chargeant Germinie de
couronnes d’immortelles, elle passait la porte du
cimetière, prenait l’allée gauche du cèdre de
l’entrée, et faisait lentement son pèlerinage de
tombe en tombe. Elle jetait les fleurs flétries,
balayait les feuilles mortes, nouait les couronnes,
s’asseyait sur son pliant, regardait, songeait,
détachait du bout de son ombrelle, distraitement,
une moisissure de mousse sur la pierre plate. Puis
elle se levait, se retournait comme pour dire à
revoir à la tombe qu’elle quittait, allait plus loin,
s’arrêtait encore, causait tout bas, comme elle
avait déjà fait, avec ce qui dormait de son cœur

54
sous cette pierre ; et sa visite ainsi faite à tous les
morts de ses affections, elle revenait lentement,
religieusement, s’enveloppant de silence et
comme ayant peur de parler.

55
III

Dans sa rêverie, Mlle de Varandeuil avait fermé


les yeux.
La parole de la bonne s’arrêta, et le reste de sa
vie, qui était sur ses lèvres ce soir-là, rentra dans
son cœur.
La fin de son histoire était ceci.
Lorsque la petite Germinie Lacerteux était
arrivée à Paris, n’ayant pas encore quinze ans, ses
sœurs, pressées de lui voir gagner sa vie et de lui
mettre son pain à la main, l’avaient placée dans
un petit café du boulevard où elle servait à la fois
de femme de chambre à la maîtresse du café et
d’aide aux garçons pour les gros ouvrages de
l’établissement. L’enfant, sortie de son village et
tombée là brusquement, se trouva dépaysée, tout
effarouchée dans cette place, dans ce service. Elle
sentait le premier instinct de ses pudeurs et la
femme qu’elle allait être frissonner à ce contact

56
perpétuel avec les garçons, à cette communauté
de travail, de repas, d’existence avec des
hommes ; et chaque fois qu’elle avait une sortie
et qu’elle allait chez ses sœurs, c’étaient des
pleurs, des désespoirs, des scènes où, sans se
plaindre précisément de rien, elle montrait
comme une terreur de rentrer, disant qu’elle ne
voulait plus rester là, qu’elle s’y déplaisait,
qu’elle aimait mieux retourner chez eux. On lui
répondait qu’elle avait déjà coûté assez d’argent
pour venir, que c’étaient des caprices, qu’elle
était très bien où elle était, et on la renvoyait au
café tout en larmes. Elle n’osait dire tout ce
qu’elle souffrait à côté de ces garçons de café,
effrontés, blagueurs, cyniques, nourris de restes
de débauche, salis de tous les vices qu’ils servent,
et mêlant au fond d’eux les pourritures d’un
arlequin d’orgie. À toute heure, elle avait à subir
les lâches plaisanteries, les mystifications
cruelles, les méchancetés de ces hommes heureux
d’avoir leur petit martyr dans cette petite fillette
sauvage, ne sachant rien, l’air malingre et
opprimé, peureuse et ombrageuse, maigre et
pitoyablement vêtue de ses mauvaises petites

57
robes de campagne. Étourdie, comme assommée
sous ce supplice de toutes les heures, elle devint
leur souffre-douleur. Ils se jouaient de ses
ignorances, ils la trompaient et l’abusaient par
des farces, ils l’accablaient sous la fatigue, ils
l’hébétaient de risées continues et impitoyables
qui poussaient presque à l’imbécillité cette
intelligence ahurie. Puis encore ils la faisaient
rougir de choses qu’ils lui disaient et dont elle se
sentait honteuse, sans les comprendre. Ils
touchaient avec des demi-mots d’ordure à la
naïveté de ses quatorze ans. Et ils s’amusaient à
mettre les yeux de sa curiosité d’enfant à la
serrure des cabinets.
La petite voulait se confier à ses sœurs, elle
n’osait. Comme, avec la nourriture, il lui venait
un peu de chair au corps, un peu de couleur aux
joues, une apparence de femme, les libertés
augmentaient et s’enhardissaient. Il y avait des
familiarités, des gestes, des approches, auxquels
elle échappait et dont elle se sauvait pure, mais
qui altéraient sa candeur en effleurant son
innocence. Rudoyée, grondée, brutalisée par le
maître de l’établissement, habitué à abuser de ses

58
bonnes, et qui lui en voulait de n’avoir ni l’âge ni
l’étoffe d’une maîtresse, elle ne trouvait un peu
d’appui, un peu d’humanité qu’auprès de sa
femme. Elle se mit à aimer cette femme avec une
sorte de dévouement animal et à lui obéir avec
des docilités de chien. Elle faisait toutes ses
commissions, sans réflexion ni conscience. Elle
allait porter ses lettres à ses amants, et elle était
adroite à les porter. Elle se faisait agile, leste,
ingénument rusée, pour passer, glisser, filer entre
les soupçons éveillés du mari, et sans trop savoir
ce qu’elle faisait, ce qu’elle cachait, elle avait une
méchante petite joie d’enfant et de singe à se dire
vaguement qu’elle faisait un peu de mal à cet
homme et à cette maison qui lui en faisaient tant.
Il se trouvait aussi parmi ses camarades un vieux
garçon du nom de Joseph qui la défendait, la
prévenait des méchants tours complotés contre
elle, et arrêtait, quand elle était là, les
conversations trop libres avec l’autorité de ses
cheveux blancs et d’un intérêt paternel.
Cependant l’horreur de cette maison croissait
chaque jour pour Germinie. Une semaine ses
sœurs furent obligées de la ramener de force au

59
café.
À quelques jours de là, comme il y avait une
grande revue au Champ de Mars, les garçons
eurent congé pour la journée. Il ne resta que
Germinie et le vieux Joseph. Joseph était occupé
dans une petite pièce noire à ranger du linge sale.
Il dit à Germinie de venir l’aider. Elle entra, cria,
tomba, pleura, supplia, lutta, appela
désespérément... La maison vide resta sourde.
Revenue à elle, Germinie courut s’enfermer
dans sa chambre. On ne la revit plus de la
journée. Le lendemain, quand Joseph voulut lui
parler et s’avança vers elle, elle eut un recul de
terreur, un geste égaré, une épouvante de folle.
Longtemps toutes les fois qu’un homme
s’approchait d’elle, elle se retirait
involontairement d’un premier mouvement
brusque, frémissant et nerveux, comme frappée
de la peur d’une bête éperdue qui cherche par où
se sauver. Joseph, qui craignait qu’elle ne le
dénonçât, se laissa tenir à distance et respecta
l’affreux dégoût qu’elle lui montrait.
Elle devint grosse. Un dimanche, elle avait été

60
passer la soirée chez sa sœur la portière ; après
des vomissements, elle se trouva mal. Un
médecin, locataire de la maison, prenait sa clef
dans la loge : les deux sœurs apprirent par lui la
position de leur cadette. Les révoltes d’orgueil
intraitables et brutales qu’a l’honneur du peuple,
les sévérités implacables de la dévotion,
éclatèrent chez les deux femmes en colères
indignées. Leur confusion se tourna en rage.
Germinie reprit connaissance sous leurs coups,
sous leurs injures, sous les blessures de leurs
mains, sous les outrages de leur bouche. Il y avait
là son beau-frère, qui ne lui pardonnait pas
l’argent qu’avait coûté son voyage et qui la
regardait d’un air goguenard avec une joie
sournoise et féroce d’Auvergnat, avec un rire qui
mit aux joues de la jeune fille plus de rouge
encore que les soufflets de ses sœurs.
Elle reçut les coups, elle ne repoussa pas les
injures. Elle ne chercha ni à se défendre, ni à
s’excuser. Elle ne raconta point comment les
choses s’étaient passées, et combien peu il y avait
de sa volonté dans son malheur. Elle resta
muette : elle avait une vague espérance qu’on la

61
tuerait. Sa sœur aînée lui demandant s’il n’y avait
pas eu de violence, lui disant qu’il y avait des
commissaires de police, des tribunaux, elle ferma
les yeux devant l’idée horrible d’étaler sa honte.
Un instant seulement, lorsque le souvenir de sa
mère lui fut jeté à la face, elle eut un regard, un
éclair des yeux dont les deux femmes se sentirent
la conscience traversée : elles se souvinrent que
c’étaient elles qui l’avaient placée, retenue dans
cette place, exposée, presque forcée à sa faute.
Le soir même, la plus jeune sœur de Germinie
l’emmenait dans la rue Saint-Martin, chez une
repriseuse de cachemires, avec laquelle elle
logeait, et qui, presque folle de religion était
porte-bannière d’une confrérie de la Vierge. Elle
la mit à coucher avec elle, par terre, sur un
matelas, et l’ayant là toute la nuit sous la main,
elle soulagea sur elle ses longues et venimeuses
jalousies, le ressentiment des préférences, des
caresses données à Germinie par sa mère, par son
père. Ce furent mille petits supplices, des
méchancetés brutales ou hypocrites, des coups de
pied dont elle lui meurtrissait les jambes, des
avancements de corps avec lesquels peu à peu

62
elle poussait sa compagne de lit, par le froid de
l’hiver, sur le carreau de la chambre sans feu.
Dans la journée, la repriseuse s’emparait de
Germinie, la catéchisait, la sermonnait et lui
faisait, avec le détail des supplices de l’autre vie,
une épouvantable peur matérielle de l’enfer dont
elle lui faisait toucher les flammes.
Elle vécut là quatre mois, enfermée, sans
qu’on lui permît de sortir. Au bout de quatre
mois, elle accouchait d’un enfant mort. Quand
elle fut rétablie, elle entra chez une épileuse de la
rue Laffitte, et elle y eut, les premiers jours, la
joie d’une sortie de prison.
Deux ou trois fois, dans ses courses, elle
rencontra le vieux Joseph qui voulait l’épouser,
courait après elle ; elle se sauva de lui : le
vieillard ne sut jamais qu’il avait été père.
Cependant, dans sa nouvelle place, Germinie
dépérissait. La maison où on l’avait prise pour
bonne à tout faire, était ce que les domestiques
appellent « une baraque ». Gaspilleuse et
mangeuse, sans ordre et sans argent, comme il
arrive aux femmes dans les commerces de hasard

63
et les métiers problématiques de Paris, l’épileuse,
presque toujours entre une saisie et une partie, ne
s’occupait guère de la façon dont se nourrissait sa
petite bonne. Elle partait souvent pour toute la
journée sans lui laisser de quoi dîner. La petite se
rassasiait tant bien que mal de crudités
quelconques, de salades, des choses vinaigrées
qui trompent l’appétit des jeunes femmes, de
charbon même qu’elle grignotait avec les goûts
dépravés et les caprices d’estomac de son âge et
de son sexe. Ce régime, au sortir d’une couche,
dans un état de santé mal raffermi et demandant
des fortifiants, maigrissait, épuisait, minait la
jeune fille. Elle arrivait à faire peur. Son teint
devenait de ce blanc qui paraît verdir au plein
jour. Ses yeux gonflés se cernaient d’une grande
ombre bleuâtre. Ses lèvres décolorées prenaient
un ton de violettes fanées. Elle était essoufflée
pour la moindre montée, et l’on souffrait auprès
d’elle de cette incessante vibration qui
s’échappait des artères de sa gorge. Les pieds
lents, le corps affaissé, elle allait en se traînant,
comme trop faible et pliant sous la vie. Les
facultés et les sens à demi sommeillants, elle

64
s’évanouissait pour un rien, pour la fatigue de
peigner sa maîtresse.
Elle s’éteignait là tout doucement, quand sa
sœur lui trouvait une autre place, chez un ancien
acteur, un comique retiré, vivant de l’argent que
lui avait apporté le rire de tout Paris. Le brave
homme était vieux, et n’avait jamais eu d’enfant.
Il prit en pitié la misérable fille, s’occupa d’elle,
la soigna, la choya. Il la menait à la campagne. Il
se promenait avec elle, sur les boulevards, au
soleil, et se sentait mieux réchauffé à son bras. Il
était heureux de la voir gaie. Souvent, pour
l’amuser, il décrochait de sa garde-robe un
costume à demi mangé, et tâchait de retrouver un
bout de rôle qu’il ne se rappelait plus. Rien que la
vue de cette petite bonne, son bonnet blanc, était
un rayon de jeunesse qui lui revenait. La
vieillesse du Jocrisse s’appuyait sur elle avec la
camaraderie, les plaisirs et les enfances d’un
cœur de grand-père. Mais il mourait au bout de
quelques mois ; et Germinie retombait à servir
des femmes entretenues, des maîtresses de
pensionnat, des boutiquières de passage, quand la
mort subite d’une bonne la faisait entrer chez M lle

65
de Varandeuil, logée alors rue Taitbout, dans la
maison dont sa sœur était portière.

66
IV

Ceux qui voient la fin de la religion catholique


dans le temps où nous sommes, ne savent pas
quelles racines puissantes et infinies elle pousse
encore dans les profondeurs du peuple. Ils ne
savent pas les enlacements secrets et délicats
qu’elle a pour la femme du peuple. Ils ne savent
pas ce qu’est la confession, ce qu’est le
confesseur pour ces pauvres âmes de pauvres
femmes. Dans le prêtre qui l’écoute et dont la
voix lui arrive doucement, la femme de travail et
de peine voit moins le ministre de Dieu, le juge
de ses péchés, l’arbitre de son salut, que le
confident de ses chagrins et l’ami de ses misères.
Si grossière qu’elle soit, il y a toujours en elle un
peu du fond de la femme, ce je ne sais quoi de
fiévreux, de frissonnant, de sensitif et de blessé,
une inquiétude et comme une aspiration de
malade qui appelle les caresses de la parole ainsi
que les bobos d’un enfant demandent le

67
chantonnement d’une nourrice. Il lui faut, aussi
bien qu’à la femme du monde, des soulagements
d’expansion, de confidence, d’effusion. Car il est
de la nature de son sexe de vouloir se répandre et
s’appuyer. Il existe en elle des choses qu’elle a
besoin de dire et sur lesquelles elle voudrait être
interrogée, plainte, consolée. Elle rêve, pour des
sentiments cachés et dont elle a la pudeur, un
intérêt apitoyé, une sympathie. Que ses maîtres
soient les meilleurs, les plus familiers, les plus
rapprochés même, de la femme qui les sert : ils
n’auront pour elle que les bontés qu’on laisse
tomber sur un animal domestique. Ils
s’inquiéteront de la façon dont elle mange, dont
elle se porte ; ils soigneront la bête en elle, et ce
sera tout. Ils n’imagineront pas qu’elle ait une
autre place pour souffrir que son corps ; et ils ne
lui supposeront pas les malaises d’âme, les
mélancolies et les douleurs immatérielles dont ils
se soulagent par la confidence à leurs égaux. Pour
eux, cette femme qui balaye et fait la cuisine n’a
pas d’idées capables de la faire triste ou
songeuse ; et ils ne lui parlent jamais de ses
pensées. À qui donc les portera-t-elle ? Au prêtre

68
qui les attend, les demande, et les accueille, à
l’homme d’église qui est un homme du monde,
un supérieur, un monsieur bien élevé, savant,
parlant bien, toujours doux, accessible, patient,
attentif et ne semblant rien mépriser de l’âme la
plus humble, de la pénitente la plus mal mise.
Seul, le prêtre est l’écouteur de la femme en
bonnet. Seul, il s’inquiète de ses souffrances
secrètes, de ce qui la trouble, de ce qui l’agite, de
ce qui fait passer tout à coup dans une bonne,
aussi bien que dans sa maîtresse, une envie de
pleurer ou des lourdeurs d’orage. Il est seul à
solliciter ses épanchements, à tirer d’elle ce que
l’ironie de chaque jour y refoule, à s’occuper de
sa santé morale ; le seul qui l’élève au-dessus de
sa vie de matière, le seul qui la touche avec des
mots d’attendrissement, de charité, d’espérance, –
des mots du ciel tels qu’elle n’en a jamais
entendus dans la bouche des hommes de sa
famille et des mâles de sa classe.
Entrée chez Mlle de Varandeuil, Germinie
tomba dans une dévotion profonde et n’aima plus
que l’église. Elle s’abandonna peu à peu à cette
douceur de la confession, à cette voix de prêtre

69
égale, sereine et basse, qui venait de l’ombre, à
ces consultations qui ressemblaient à un
attouchement de paroles caressantes, et dont elle
sortait rafraîchie, légère, délivrée, heureuse, avec
le chatouillement et le soulagement d’un
pansement dans toutes les parties tendres,
douloureuses et comprimées de son être.
Elle ne s’ouvrait et ne pouvait s’ouvrir que là.
Sa maîtresse avait une certaine rudesse masculine
qui repoussait l’expansion. Elle avait des
brusqueries d’apostrophes et de phrases qui
renfonçaient ce que Germinie eût voulu lui
confier. Il était dans sa nature d’être brutale à
toutes les jérémiades qui ne venaient point d’un
mal ou d’un chagrin. Sa bonté virile n’était point
miséricordieuse aux malaises de l’imagination,
ces tourments que se crée la pensée, à ces ennuis
qui s’élèvent des nerfs de la femme et des
troubles de son organisme. Souvent Germinie la
trouvait insensible : la vieille femme avait été
seulement bronzée par son temps et par son
existence. Elle avait l’écorce du cœur dure
comme le corps. Ne se plaignant jamais, elle
n’aimait pas les plaintes autour d’elle. Et du droit

70
de toutes les larmes qu’elle n’avait pas versées,
elle détestait les pleurs d’enfant chez les grandes
personnes.
Bientôt le confessionnal fut comme un lieu de
rendez-vous adorable et sacré pour la pensée de
Germinie. Il eut tous les jours sa première idée,
sa dernière prière. Dans la journée, elle s’y
agenouillait comme en songe ; et tout en
travaillant il lui revenait dans les yeux avec son
bois de chêne à filets d’or, son fronton à tête
d’ange ailée, son rideau vert aux plis immobiles,
le mystère d’ombre de ses deux côtés. Il lui
semblait que maintenant toute sa vie aboutissait
là, et que toutes ses heures y tendaient. Elle vivait
la semaine pour être à ce jour désiré, promis,
appelé. Dès le jeudi, des impatiences la
prenaient ; elle sentait, dans le redoublement
d’une angoisse délicieuse, comme l’approche
matérielle du bienheureux samedi soir ; et le
samedi venu, le service bâclé, le petit dîner de
mademoiselle servi à la hâte, elle se sauvait et
courait à Notre-Dame de Lorette, allant à la
pénitence comme on va à l’amour. Les doigts
mouillés à l’eau bénite, une génuflexion faite,

71
elle passait entre les rangs de chaises, sur les
dalles, avec le glissement d’une chatte qui se
coule sur un tapis. Inclinée, presque rampante,
elle avançait sans bruit, dans l’ombre des bas-
côtés, jusqu’au confessionnal mystérieux et voilé
qu’elle reconnaissait, et auprès duquel elle
attendait son tour, perdue dans l’émotion
d’attendre.
Le jeune prêtre qui la confessait se prêtait à
ses fréquentes confessions. Il ne lui ménageait ni
le temps, ni l’attention, ni la charité. Il la laissait
longuement causer, longuement lui raconter
toutes ses petites affaires. Il était indulgent à ses
bavardages d’âme en peine, et lui permettait
d’épancher ses plus petites amertumes. Il
acceptait l’aveu de ses inquiétudes, de ses désirs,
de ses troubles ; il ne repoussait et ne dédaignait
rien de cette confiance d’une servante qui lui
parlait de toutes les choses délicates et secrètes de
son être comme on en parlerait à une mère et à un
médecin.
Ce prêtre était jeune. Il était bon. Il avait vécu
de la vie du monde. Un grand chagrin l’avait jeté,

72
brisé, dans cette robe où il portait le deuil de son
cœur. Il restait de l’homme au fond de lui, et il
écoutait, avec une pitié triste, ce malheureux
cœur d’une bonne. Il comprenait que Germinie
avait besoin de lui, qu’il la soutenait, qu’il
l’affermissait, qu’il la sauvait d’elle-même et la
retirait des tentations de sa nature. Il se sentait
une mélancolique sympathie pour cette âme toute
faite de tendresse, pour cette jeune fille à la fois
ardente et molle, pour cette malheureuse,
inconsciente d’elle-même, promise à la passion
par tout son cœur, par tout son corps, et accusant
dans toute sa personne la vocation du
tempérament. Éclairé par l’expérience de son
passé, il s’étonnait, il s’effrayait quelquefois des
lueurs qui se levaient d’elle, de la flamme qui
passait dans ses yeux à l’élancement d’amour
d’une prière, de la pente où ses confessions
glissaient, de ses retours vers cette scène de
violence, cette scène où sa très sincère volonté de
résistance paraissait au prêtre avoir été trahie par
un étourdissement des sens plus fort qu’elle.
Cette fièvre de religion dura plusieurs années
pendant lesquelles Germinie vécut concentrée,

73
silencieuse, rayonnante, toute à Dieu, – au moins
elle le croyait. Cependant peu à peu son
confesseur avait cru s’apercevoir que toutes ses
adorations se tournaient vers lui. À des regards, à
des rougeurs, à des paroles qu’elle ne lui disait
plus, d’autres qu’elle s’enhardissait à lui dire
pour la première fois, il comprit que la dévotion
de sa pénitente s’égarait et s’exaltait en se
trompant elle-même. Elle l’épiait à la sortie des
offices, le suivait dans la sacristie, s’attachait à
lui, courait dans l’église après sa soutane. Le
confesseur essaya d’avertir Germinie, de
détourner de lui cette ferveur amoureuse. Il
devint plus réservé et s’arma de froideur. Désolée
de ce changement, de cette indifférence,
Germinie, aigrie et blessée, lui avoua un jour, en
confession, les sentiments de haine qui lui
venaient contre deux jeunes filles, les pénitentes
préférées de l’abbé. Le prêtre alors, l’éloignant
sans explication, la renvoya à un autre
confesseur. Germinie alla se confesser une ou
deux fois à cet autre confesseur ; puis elle n’y alla
plus ; puis elle ne pensa plus même à y aller ; et
de toute sa religion, il ne lui resta plus à la pensée

74
qu’une certaine douceur lointaine et comme
l’affadissement d’une odeur d’encens éteint.
Elle en était là quand mademoiselle était
tombée malade. Pendant tout le temps de sa
maladie, ne voulant pas la quitter, Germinie
n’alla pas à la messe. Et le premier dimanche où
mademoiselle tout à fait remise n’eut plus besoin
de ses soins, elle fut tout étonnée de voir « sa
dévote » rester et ne pas se sauver à l’église.
– Ah ! çà, lui dit-elle, tu ne vas donc plus voir
tes curés à présent ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait,
hein ?
– Rien, fit Germinie.

75
V

– Voilà, mademoiselle !... Regardez-moi, dit


Germinie.
C’était à quelques mois de là. Elle avait
demandé à sa maîtresse la permission d’aller ce
soir-là au bal de noce de la sœur de son épicier
qui l’avait prise pour demoiselle d’honneur, et
elle venait se faire voir en grande toilette dans sa
robe de mousseline décolletée.
Mademoiselle leva la tête du vieux volume,
imprimé gros, où elle lisait, ôta ses lunettes, les
mit dans le livre pour marquer la page, et fit :
– Toi, ma bigote, toi, au bal ! Sais-tu, ma
fille... ça me paraît tout farce ! Toi et le rigodon...
Ma foi, il ne te manque plus que d’avoir envie de
te marier ! Une chienne d’envie !... Mais si tu te
maries, je te préviens : je ne te garde pas... oust !
Je n’ai pas envie de devenir la bonne de tes
mioches !... Approche un peu... Oh ! oh ! mais...

76
sac papier ! mademoiselle Montre-tout ! On est
bien coquette, je trouve, depuis quelque temps...
– Mais non, mademoiselle, essaya de dire
Germinie.
– Avec cela que chez vous autres, reprit M lle
de Varandeuil en suivant son idée, les hommes
sont de jolis cadets ! Ils te grugeront ce que tu
as... sans compter les tapes... Mais le mariage... je
suis sûre que ça te trotte la cervelle, cette histoire-
là, de te marier quand tu vois les autres... C’est ça
qui te donne cette frimousse-là, je parie ? Bon
Dieu de Dieu ! Maintenant tourne un peu qu’on
te voie, dit Mlle de Varandeuil avec son ton de
caresse brusque ; et, mettant ses deux mains
maigres aux deux bras de son fauteuil, croisant
ses deux jambes l’une sur l’autre, et remuant le
bout de son pied, elle se mit à inspecter Germinie
et sa toilette.
– Que diable ! dit-elle au bout de quelques
instants d’attention muette, comment, c’est toi ?...
Je n’ai donc jamais mis mes yeux pour te
regarder... Bon Dieu, oui !... Ah ! mais... ah !
mais... Elle mâchonna encore quelques vagues

77
exclamations entre ses dents. – Où diantre as-tu
pris ce museau de chatte amoureuse ? fit-elle à la
fin ; et elle se mit à la regarder.
Germinie était laide. Ses cheveux, d’un
châtain foncé et qui paraissaient noirs, frisottaient
et se tortillaient en ondes revêches, en petites
mèches dures et rebelles, échappées et soulevées
sur sa tête malgré la pommade de ses bandeaux
lissés. Son front petit, poli, bombé, s’avançait de
l’ombre d’orbites profondes où s’enfonçaient et
se cavaient presque maladivement ses yeux, de
petits yeux éveillés, scintillants, rapetissés et
ravivés par un clignement de petite fille qui
mouillait et allumait leur rire. Ces yeux on ne les
voyait ni bruns ni bleus : ils étaient d’un gris
indéfinissable et changeant, d’un gris qui n’était
pas une couleur, mais une lumière. L’émotion y
passait dans le feu de la fièvre, le plaisir dans
l’éclair d’une sorte d’ivresse, la passion dans une
phosphorescence. Son nez court, relevé,
largement troué, avec les narines ouvertes et
respirantes, était de ces nez dont le peuple dit
qu’il pleut dedans : sur l’une de ses ailes, à
l’angle de l’œil, une grosse veine bleue se

78
gonflait. La carrure de tête de la race lorraine se
retrouvait dans ses pommettes larges, fortes,
accusées, semées d’une volée de grains de petite
vérole. La plus grande disgrâce de ce visage était
la trop large distance entre le nez et la bouche.
Cette disproportion donnait un caractère presque
simiesque au bas de la tête, où une grande
bouche, aux dents blanches, aux lèvres pleines,
plates et comme écrasées, souriait d’un sourire
étrange et vaguement irritant.
Sa robe décolletée laissait voir son cou, le haut
de sa poitrine, ses épaules, la blancheur de son
dos, contrastant avec le hâle de son visage.
C’était une blancheur de lymphatique, la
blancheur à la fois malade et angélique d’une
chair qui ne vit pas. Elle avait laissé tomber ses
bras le long d’elle, des bras ronds, polis, avec le
joli trou d’une fossette au coude. Ses poignets
étaient délicats ; ses mains, qui ne sentaient pas le
service, avaient des ongles de femme. Et
mollement, dans une paresse de grâce, elle
laissait jouer et rondir sa taille indolente, une
taille à tenir dans une jarretière et que faisaient
plus fine encore à l’œil le ressaut des hanches et

79
le rebondissement des rondeurs ballonnant la
robe, une taille impossible, ridicule de minceur,
adorable comme tout ce qui, chez la femme, a la
monstruosité de la petitesse.
De cette femme laide, s’échappait une âpre et
mystérieuse séduction. L’ombre et la lumière, se
heurtant et se brisant à son visage plein de creux
et de saillies, y mettait ce rayonnement de
volupté jeté par un peintre d’amour dans la
pochade du portrait de sa maîtresse. Tout en elle,
sa bouche, ses yeux, sa laideur même, avait une
provocation et une sollicitation. Un charme
aphrodisiaque sortait d’elle, qui s’attaquait et
s’attachait à l’autre sexe. Elle dégageait le désir
et en donnait la commotion. Une tentation
sensuelle s’élevait naturellement et
involontairement d’elle, de ses gestes, de sa
marche, du moindre de ses remuements, de l’air
où son corps avait laissé une de ses ondulations.
À côté d’elle, on se sentait près d’une de ces
créatures troublantes et inquiétantes, brûlantes du
mal d’aimer et l’apportant aux autres, dont la
figure revient à l’homme aux heures inassouvies,
tourmente ses pensées lourdes de midi, hante ses

80
nuits, viole ses songes.
Au milieu de l’examen de Mlle de Varandeuil,
Germinie se baissa, se pencha sur elle, et lui
embrassa la main à baisers pressés.
– Bon... bon... assez de lichades, dit
mademoiselle. Tu vous userais la peau... avec ta
façon d’embrasser... Allons, pars, amuse-toi, et
tâche de ne pas rentrer trop tard... ne t’éreinte
pas.
Mlle de Varandeuil resta seule. Elle mit ses
coudes sur ses genoux, regarda dans le feu, donna
des coups de pincette sur les tisons. Puis, comme
elle avait l’habitude de faire dans ses grandes
préoccupations, du plat de sa main elle se frappa
sur la nuque deux ou trois petits coups secs qui
mirent tout de travers son serre-tête noir.

81
VI

En parlant mariage à Germinie, M lle de


Varandeuil touchait la cause du mal de Germinie.
Elle mettait la main sur son ennui. L’irrégularité
d’humeur de sa bonne, les dégoûts de sa vie, les
langueurs, le vide et le mécontentement de son
être, venaient de cette maladie que la médecine
appelle la mélancolie des vierges. La souffrance
de ses vingt-quatre ans était le désir ardent, irrité,
poignant du mariage, de cette chose trop
saintement honnête pour elle et qui lui semblait
impossible devant l’aveu que sa probité de
femme voulait faire de sa chute, de son indignité.
Des pertes, des malheurs de famille venaient
l’arracher à ses idées.
Son beau-frère, le mari de sa sœur la portière,
avait fait le rêve des Auvergnats : il avait voulu
joindre aux profits de sa loge les gains du
commerce de bric-à-brac. Il avait commencé

82
modestement par cet étal dans la rue, aux portes
des ventes après décès, où l’on voit, rangés sur du
papier bleu, des flambeaux en plaqué, des ronds
de serviette en ivoire, des lithographies coloriées,
encadrées d’une dentelle d’or sur fond noir, et
trois ou quatre volumes dépareillés de Buffon. Ce
qu’il gagna sur les flambeaux en plaqué le grisa.
Il loua dans une allée de passage, en face d’un
raccommodeur de parapluies, une boutique noire,
et il se mit à faire là le commerce de cette
curiosité qui va et vient dans les salles basses de
l’Hôtel des Commissaires-priseurs. Il vendit des
assiettes à coq, des morceaux du sabot de Jean-
Jacques Rousseau, et des aquarelles de Ballue
signées Watteau. À ce métier, il mangea ce qu’il
avait gagné, puis s’endetta de quelques mille
francs. Sa femme, pour remonter un peu le
ménage et tâcher de sortir des dettes, demandait
et obtenait une place d’ouvreuse de loges au
Théâtre-Historique. Elle faisait garder le soir sa
porte par sa sœur la couturière, se couchait une
heure, se levait à cinq. Au bout de quelques mois,
elle attrapa dans les corridors du théâtre une
pleurésie qui traîna et l’enleva au bout de six

83
semaines. La pauvre femme laissait une petite
fille de trois ans, attaquée d’une rougeole qui
avait pris le caractère le plus pernicieux dans
l’empuantissement de la soupente et dans l’air où
l’enfant respirait depuis plus d’un mois la mort de
sa mère. Le père était parti au pays pour tâcher
d’emprunter de l’argent. Il se remariait là-bas. On
n’en eut plus de nouvelles.
En sortant de l’enterrement de sa sœur,
Germinie courut chez une vieille femme vivant
de ces curieuses industries qui empêchent à Paris
la Misère de mourir complètement de faim. Cette
vieille femme faisait plusieurs métiers. Tantôt
elle coupait d’égale grandeur des crins de brosse,
tantôt elle séparait des morceaux de pain d’épice.
Quand cela chômait, elle faisait la cuisine et
débarbouillait les enfants de petits marchands
ambulants. Dans le Carême, elle se levait à quatre
heures du matin, et allait prendre à Notre-Dame
une chaise qu’elle revendait, lorsque le monde
arrivait, dix ou douze sous. Pour se chauffer, dans
le trou où elle logeait rue Saint-Victor, elle allait,
à l’heure où le jour tombe, arracher en se cachant
de l’écorce aux arbres du Luxembourg. Germinie,

84
qui la connaissait pour lui donner toutes les
semaines les croûtes de la cuisine, lui louait une
chambre de domestique dans la maison au
sixième, et l’y installait avec la petite-fille. Elle
fit cela d’un premier mouvement, sans réfléchir.
Les duretés de sa sœur, lors de sa grossesse, elle
ne se les rappelait plus : elle n’avait pas même eu
besoin de les pardonner.
Germinie n’eut plus alors qu’une pensée : sa
nièce. Elle voulait la faire revivre, et l’empêcha
de mourir à force de la soigner. Elle s’échappait à
tout moment de chez mademoiselle, grimpait
quatre à quatre au sixième, courait embrasser
l’enfant, lui donner de la tisane, l’arranger dans
son lit, la voir, redescendait essoufflée et toute
rouge de plaisir. Les soins, les caresses, ce
souffle du cœur dont on ranime un petit être prêt
à s’éteindre, les consultations, les visites de
médecin, les médicamentations coûteuses, les
remèdes des riches, Germinie n’épargna rien pour
la petite et lui donna tout. Ses gages passaient à
cela. Pendant près d’un an, elle lui fit prendre
tous les matins du jus de viande : elle qui était
dormeuse, se levait à cinq heures du matin pour

85
le faire, et elle se réveillait toute seule, comme les
mères. L’enfant était enfin sauvée, quand un
matin Germinie reçut la visite de sa sœur la
couturière, qui était mariée depuis deux ou trois
ans avec un ouvrier mécanicien, et qui venait lui
faire ses adieux : son mari suivait des camarades
qu’on venait d’embaucher pour aller en Afrique.
Elle partait avec lui et proposait à Germinie de lui
prendre la petite et de l’emmener là-bas avec son
enfant. Ils s’en chargeaient. Germinie n’aurait
qu’à payer le voyage. C’était une séparation à
laquelle il lui faudrait toujours se résoudre, à
cause de sa maîtresse. Puis elle était sa tante
aussi. Et elle ajoutait paroles sur paroles pour se
faire donner l’enfant avec lequel, elle et son mari,
comptaient, une fois en Afrique, apitoyer
Germinie, lui attraper ses gages, lui carotter le
cœur et la bourse.
Se séparer de sa nièce, cela coûtait beaucoup à
Germinie. Elle avait mis un peu de son existence
sur cette enfant. Elle s’y était attachée par les
inquiétudes et les sacrifices. Elle l’avait disputée
et reprise à la maladie : cette vie de la petite fille
était son miracle. Cependant elle comprenait

86
qu’elle ne pourrait jamais la prendre chez
mademoiselle ; que mademoiselle, à son âge,
avec la fatigue de ses années et le besoin de
tranquillité des vieilles gens, ne supporterait
jamais le bruit toujours remuant d’un enfant.
Puis, cette petite fille dans la maison prêtait aux
cancans et faisait causer toute la rue : on disait
que c’était sa fille. Germinie s’en ouvrit à sa
maîtresse. Mlle de Varandeuil savait tout. Elle
savait qu’elle avait pris sa nièce ; mais elle avait
fait semblant de l’ignorer, elle avait voulu fermer
les yeux et ne rien voir pour tout permettre. Elle
conseilla à Germinie de confier sa nièce à sa
sœur, en lui montrant toutes les impossibilités de
la garder, et lui donna l’argent pour payer le
voyage du ménage.
Ce départ fut un déchirement pour Germinie.
Elle se trouva isolée et inoccupée. N’ayant plus
cette enfant, elle ne sut plus quoi aimer ; son
cœur s’ennuya, et, dans le vide d’âme où elle se
trouvait sans cette petite, elle revint à la religion
et reporta ses tendresses à l’église.
Au bout de trois mois, elle reçut la nouvelle de

87
la mort de sa sœur. Le mari, qui était de la race
des ouvriers geignards et pleurards, lui faisait
dans sa lettre, avec de grosses phrases émues et
des ficelles d’attendrissement, un tableau
désolant de sa position, avec l’enterrement à
payer, des fièvres qui l’empêchaient de travailler,
deux enfants en bas âge, sans compter la petite,
une maison sans femme pour faire chauffer la
soupe. Germinie pleura sur la lettre ; puis sa
pensée se mit à vivre dans cette maison, à côté de
ce pauvre homme, au milieu des pauvres enfants,
dans cet affreux pays d’Afrique ; et une vague
envie de se dévouer commença à s’éveiller en
elle. D’autres lettres suivaient où, en la
remerciant de ses secours, son beau-frère donnait
à sa misère, à l’abandon où il se trouvait, au
malheur qui l’enveloppait, une couleur encore
plus dramatique, la couleur que le peuple donne
aux choses avec ses souvenirs du boulevard du
Crime et ses lambeaux de mauvaises lectures.
Une fois prise à la blague de ce malheur,
Germinie ne put s’en détacher. Elle croyait
entendre, là-bas, des cris d’enfants l’appeler. Elle
s’enfonçait, s’absorbait dans la résolution et le

88
projet de partir. Elle était poursuivie de cette idée
et de ce mot d’Afrique qu’elle remuait et
retournait sans cesse au fond d’elle, sans une
parole. Mlle de Varandeuil, la voyant si rêveuse et
si triste, lui demanda ce qu’elle avait, mais en
vain : Germinie ne parla pas. Elle était tiraillée,
torturée entre ce qui lui semblait un devoir et ce
qui lui paraissait une ingratitude, entre sa
maîtresse et le sang de ses sœurs. Elle pensait
qu’elle ne pouvait pas quitter mademoiselle. Et
puis elle se disait que Dieu ne voulait pas qu’elle
abandonnât sa famille. Elle regardait
l’appartement en se disant : il faut pourtant que je
m’en aille ! Et puis elle avait peur que
mademoiselle ne fût malade quand elle ne serait
plus là. Une autre bonne ! À cette idée, elle était
prise de jalousie, et elle croyait déjà voir
quelqu’un lui voler sa maîtresse. À d’autres
moments, ses idées de religion la jetant à des
idées d’immolation, elle était toute prête à vouer
son existence à celle de ce beau-frère. Elle
voulait aller habiter avec cet homme qu’elle
détestait, avec lequel elle avait toujours été mal,
qui avait à peu près tué sa sœur de chagrin,

89
qu’elle savait ivrogne et brutal ; et tout ce qu’elle
en attendait, tout ce qu’elle en craignait, la
certitude et la peur de tout ce qu’elle aurait à
souffrir, ne faisait que l’exalter, l’enflammer, la
pousser au sacrifice avec plus d’impatience et
d’ardeur. Tout cela souvent en un instant
tombait : à un mot, à un geste de mademoiselle,
Germinie revenait à elle-même et ne se
reconnaissait plus. Elle se sentait tout entière et
pour toujours rattachée à sa maîtresse, et elle
éprouvait comme une horreur d’avoir seulement
pensé à détacher sa vie de la sienne. Elle lutta
ainsi deux ans. Puis un beau jour, par un hasard,
elle apprit que sa nièce était morte quelques
semaines après sa sœur : son beau-frère lui avait
caché cette mort, pour la tenir et l’attirer lui, avec
ses quelques sous, en Afrique. À cette révélation,
Germinie, perdant toute illusion, fut guérie d’un
seul coup. À peine si elle se rappela qu’elle avait
voulu partir.

90
VII

Vers ce temps, au bout de la rue, une petite


crémerie sans affaires changeait de propriétaire, à
la suite de la vente du fonds par autorité de
justice. La boutique était restaurée. On la
repeignait. Les vitres de la devanture s’ornaient
d’inscriptions en lettres jaunes. Des pyramides de
chocolat de la Compagnie coloniale, des bols de
café à fleurs, espacés de petits verres à liqueur,
garnissaient les planches de l’étalage. À la porte
brillait l’enseigne d’un pot au lait de cuivre coupé
par le milieu.
La femme qui essayait de remonter ainsi la
maison, la nouvelle crémière, était une personne
d’une cinquantaine d’années, débordante
d’embonpoint et gardant encore quelques restes
de beauté à demi submergés sous sa graisse. On
disait dans le quartier qu’elle s’était établie avec
l’argent d’un vieux monsieur qu’elle avait servi

91
jusqu’à sa mort dans son pays, près de Langres ;
car il se trouvait qu’elle était payse de Germinie,
non du même village, mais d’un petit endroit à
côté ; et sans s’être jamais rencontrées ni vues là-
bas, elle et la bonne de mademoiselle se
connaissaient de nom, et avaient le
rapprochement de connaissances communes, de
souvenirs des mêmes lieux. La grosse femme
était complimenteuse, doucereuse, caressante.
Elle disait : Ma belle, à tout le monde, faisait la
petite voix, et jouait l’enfant avec la langueur
dolente des personnes corpulentes. Elle détestait
les gros mots, rougissait, s’effarouchait pour un
rien. Elle adorait les secrets, tournait tout en
confidence, faisait des histoires, parlait toujours à
l’oreille. Sa vie se passait à bavarder et à gémir.
Elle plaignait les autres, elle se plaignait elle-
même ; elle se lamentait sur ses malheurs, et sur
son estomac. Quand elle avait trop mangé, elle
disait dramatiquement : Je vais mourir. Et rien
n’était aussi pathétique que ses indigestions.
C’était une nature perpétuellement attendrie et
larmoyante : elle pleurait indistinctement pour un
cheval battu, pour quelqu’un qui était mort, pour

92
du lait qui avait tourné. Elle pleurait sur les faits
divers des journaux, elle pleurait en voyant passer
des passants.
Germinie fut bien vite séduite et apitoyée par
cette crémière câline, bavarde, toujours émue,
appelant à elle l’expansion des autres et
paraissant si tendre. Au bout de trois mois,
presque rien n’entrait chez mademoiselle qui ne
vînt de chez la mère Jupillon. Germinie s’y
fournissait de tout ou à peu près. Elle passait des
heures dans la boutique. Une fois là, elle avait
peine à s’en aller, elle restait et ne pouvait se
lever. Une lâcheté machinale la retenait. Sur la
porte, elle causait encore, pour n’être pas encore
partie. Elle se sentait attachée chez la crémière
par l’invisible charme des endroits où l’on revient
sans cesse et qui finissent par vous étreindre
comme des choses qui vous aimeraient. Et puis la
boutique, pour elle, c’étaient les trois chiens, les
trois vilains chiens de Mlle Jupillon ; elle les avait
toujours sur les genoux, elle les grondait, elle les
embrassait, elle leur parlait ; et quand elle avait
chaud de leur chaleur, il lui passait dans le bas du
cœur les contentements d’une bête qui se frotte à

93
ses petits. La boutique, c’était encore pour elle
toutes les histoires du quartier, le rendez-vous des
cancans, la nouvelle du billet non payé par celle-
ci, de la voiture de fleurs apportée à celle-là, un
endroit à l’affût de tout, et où tout entrait,
jusqu’au peignoir de dentelle allant en ville sur le
bras d’une bonne.
Tout, à la longue, la liait là. Son intimité avec
la crémière se resserrait par tous les liens
mystérieux des amitiés de femmes du peuple, par
le bavardage continuel, l’échange journalier des
riens de la vie, les conversations pour parler, le
retour du même bonjour et du même bonsoir, le
partage des caresses aux mêmes animaux, les
sommeils côte à côte et chaise contre chaise. La
boutique finit par devenir son lieu
d’acoquinement, un lieu où sa pensée, sa parole,
ses membres même et son corps trouvaient des
aises merveilleuses. Le bonheur arriva à être,
pour elle, ce moment où le soir, assise et
somnolente, dans un fauteuil de paille, auprès de
la mère Jupillon endormie ses lunettes sur le nez,
elle berçait les chiens roulés en boule dans la jupe
de sa robe ; et tandis que la lampe, prête à mourir,

94
pâlissait sur le comptoir, elle restait, laissant son
regard se perdre et s’éteindre doucement, avec
ses idées, au fond de la boutique, sur l’arc de
triomphe en coquilles d’escargot, reliées de
vieille mousse, sous l’arc duquel était un petit
Napoléon de cuivre.

95
VIII

Mme Jupillon, qui disait avoir été mariée et


signait Veuve Jupillon, avait un fils. C’était
encore un enfant. Elle l’avait mis à Saint-Nicolas,
dans cette grande maison d’éducation religieuse
où, pour trente francs par mois, une instruction
rudimentaire et un métier sont donnés aux enfants
du peuple, à beaucoup d’enfants naturels.
Germinie prit l’habitude d’accompagner le jeudi
madame Jupillon lorsqu’elle allait voir Bibi.
Cette visite devint pour elle une distraction et une
attente. Elle faisait dépêcher la mère, arrivait en
avance à l’omnibus, et elle était toute contente
d’y monter avec un gros panier de provisions sur
lequel elle croisait ses bras pendant la route.
Là-dessus, il arriva à la mère Jupillon un mal à
la jambe, un anthrax qui l’empêcha de marcher
pendant près de dix-huit mois. Germinie alla
seule à Saint-Nicolas, et comme elle était

96
prompte et facile à se donner aux autres, elle
s’occupa de cet enfant comme s’il lui tenait par
quelque chose. Elle ne manquait pas un jeudi, et
arrivait toujours les mains pleines de la desserte
de la semaine, de gâteaux, de fruits, de sucreries
qu’elle achetait. Elle embrassait le gamin,
s’inquiétait de sa santé, tâtait s’il avait son gilet
de tricot sous sa blouse, le trouvait trop rouge
d’avoir couru, lui essuyait la figure avec son
mouchoir, et lui faisait montrer le dessous de ses
souliers pour voir s’ils n’étaient pas troués. Elle
lui demandait si on était content de lui, s’il faisait
bien ses devoirs, s’il avait eu beaucoup de bons
points. Elle lui parlait de sa mère, et lui
recommandait de bien aimer le bon Dieu ; et
jusqu’à ce que la cloche de deux heures sonnât,
elle se promenait avec lui dans la cour : l’enfant
lui donnait le bras, tout fier d’être avec une
femme mieux habillée que la plupart de celles qui
venaient, avec une femme en soie. Il avait envie
d’apprendre le flageolet : cela ne coûtait que cinq
francs par mois. Mais sa mère ne voulait pas les
donner. Germinie, en cachette, lui apporta chaque
mois les cent sous. C’était une humiliation pour

97
lui, quand il sortait en promenade, et les deux ou
trois fois par an qu’il venait chez sa mère, de
porter la petite blouse d’uniforme. À sa fête, une
année, Germinie déplia devant lui un gros
paquet : elle lui avait fait faire une tunique ; à
peine si, dans toute la pension, vingt de ses
camarades étaient de famille assez aisée pour en
porter.
Elle le gâta ainsi quelques années, ne le
laissant souffrir du désir de rien, flattant, dans
l’enfant pauvre, les caprices et les orgueils de
l’enfant riche, lui adoucissant les privations et les
duretés de cette école professionnelle qui forme à
la vie ouvrière, porte la blouse, mange à l’assiette
de faïence brune, et trempe à son mâle
apprentissage le peuple pour le travail. Cependant
le garçon grandissait. Germinie ne s’en
apercevait pas : elle le voyait toujours enfant. Par
habitude, elle se baissait toujours pour
l’embrasser. Un jour elle fut appelée devant
l’abbé qui dirigeait la pension. L’abbé lui parla
de renvoyer le jeune Jupillon. Il s’agissait de
mauvais livres surpris entre ses mains. Germinie,
tremblante à l’idée des coups qui attendaient

98
l’enfant chez sa mère, pria, supplia, implora : elle
finit par obtenir de l’abbé la grâce du coupable.
En redescendant, elle voulut gronder Jupillon ;
mais au premier mot de sa morale, Bibi lui jeta
tout à coup en plein visage un regard et un sourire
où il n’y avait plus rien de l’enfant qu’il était
hier. Elle baissa les yeux, et ce fut elle qui rougit.
Quinze jours se passèrent sans qu’elle revînt à
Saint-Nicolas.

99
IX

Dans le temps où le fils Jupillon sortit de


pension, la bonne d’une femme entretenue qui
demeurait au-dessous de mademoiselle venait
quelquefois passer la soirée chez M me Jupillon
avec Germinie. Originaire de ce grand-duché de
Luxembourg qui fournit Paris de cochers de
coupé et de bonnes de lorettes, cette fille était ce
que l’on appelle populacièrement « une grande
bringue » ; elle avait un air de cavale, des sourcils
de porteur d’eau, des yeux fous. Elle se mit
bientôt à venir tous les soirs. Elle payait des
gâteaux et des petits verres à tout le monde,
s’amusait à faire gaminer le petit Jupillon, jouait
avec lui des jeux de main, s’asseyait sur lui, lui
jetait au nez qu’il était beau, le traitait en enfant,
et le plaisantait, en polissonnant, de n’être pas
encore un homme. Le jeune garçon, heureux et
tout fier de ces attentions de la première femme
qui s’occupait de lui, laissait voir au bout de peu

100
de temps ses préférences pour Adèle : ainsi
s’appelait la nouvelle venue.
Germinie était passionnément jalouse. La
jalousie était le fond de sa nature ; c’était la lie et
l’amertume de ses tendresses. Ceux qu’elle
aimait, elle voulait les avoir tout à elle, les
posséder absolument. Elle exigeait qu’ils
n’aimassent qu’elle. Elle ne pouvait admettre
qu’ils pussent distraire et donner à d’autres la
moindre parcelle de leur affection : cette
affection, depuis qu’elle l’avait méritée, n’était
plus à eux ; ils n’étaient plus maîtres d’en
disposer. Elle détestait les gens que sa maîtresse
avait l’air de recevoir mieux que les autres, et
d’accueillir intimement. Par sa mine de mauvaise
humeur et son air rechigné, elle avait éloigné, à
peu près chassé de la maison, deux ou trois
vieilles amies de mademoiselle dont les visites la
faisaient souffrir comme si ces vieilles femmes
venaient dérober quelque chose dans
l’appartement, lui prendre un peu de sa maîtresse.
Des gens qu’elle avait aimés lui étaient devenus
odieux : elle n’avait pas trouvé qu’ils l’aimassent
assez ; elle les haïssait pour tout l’amour qu’elle

101
avait voulu d’eux. En tout, son cœur était
exigeant et despote. Donnant tout, il demandait
tout. Dans ses affections, au moindre indice de
refroidissement, au moindre signe de partage, elle
éclatait et se dévorait, passait des nuits à pleurer,
prenait le monde en exécration.
Voyant cette femme s’installer dans la
boutique, se familiariser avec le jeune homme,
toutes les jalousies de Germinie s’inquiétèrent et
se tournèrent en rage. Sa haine se souleva et se
révolta, avec son dégoût, contre cette créature
affichée, éhontée, que l’on voyait le dimanche
attablée sur les boulevards extérieurs avec des
militaires, et qui avait le lundi des bleus au
visage. Elle employa tout pour la faire éloigner
par Mme Jupillon ; mais c’était une des meilleures
pratiques de la crémerie, et la crémière se refusa
tout doucement à l’écarter. Germinie se retourna
vers le fils, lui dit que c’était une malheureuse.
Mais cela ne fit qu’attacher le jeune homme à
cette vilaine femme dont la mauvaise réputation
le flattait. D’ailleurs, il avait les cruelles
taquineries de la jeunesse, et il redoublait
d’amabilité auprès d’elle, rien que pour voir « le

102
nez » que faisait Germinie, et jouir de la désoler.
Bientôt Germinie s’aperçut que cette femme avait
des intentions plus sérieuses qu’elle ne se l’était
d’abord imaginé : elle comprit ce qu’elle voulait
de cet enfant, car c’était toujours un enfant pour
elle que ce grand jeune homme de dix-sept ans.
Dès lors, elle s’attacha à leurs pas ; elle ne les
quitta plus, elle ne les laissa pas un moment
seuls, elle se mit de leurs parties, au théâtre, à la
campagne, entra dans toutes leurs promenades,
fut toujours là, présente et gênante, essayant de
retenir la bonne et de lui rendre la pudeur avec un
mot à voix basse : – Un enfant ! tu n’as pas
honte ? lui disait-elle. L’autre, comme à une
bonne farce, partait d’un gros rire. Dans ces
sorties du spectacle, animées, échauffées par la
fièvre de la représentation et l’excitation du
théâtre, dans ces retours de la campagne, chargés
du soleil de tout le jour, grisés de ciel et de grand
air, fouettés du vin du dîner, au milieu des jeux et
des libertés auxquels s’enhardissent à la nuit les
ivresses de plaisir, les joies de ripaille et les sens
en goguette de la femme du peuple, Germinie
essayait d’être toujours entre la bonne et Jupillon.

103
Elle tâchait à chaque minute de rompre ces
amours bras dessus, bras dessous, de les délier,
de les désaccoupler. Sans se lasser, elle les
séparait, les retirait continuellement l’un de
l’autre. Elle mettait son corps entre ces corps qui
se cherchaient. Elle se glissait entre ces gestes qui
voulaient se toucher ; elle se glissait entre ces
lèvres tendues et ces bouches qui s’offraient.
Mais de tout ce qu’elle empêchait, elle avait
l’effleurement et l’atteinte. Elle sentait le
frôlement de ces mains qu’elle séparait, de ces
caresses qu’elle arrêtait au passage et qui se
trompaient en s’égarant sur elle. Des baisers
qu’elle dénouait, il lui passait contre la joue le
souffle et l’haleine. Sans le vouloir, et troublée
d’une certaine horreur, elle se mêlait aux
étreintes, elle prenait une part des désirs dans ce
frottement et cette lutte qui diminuaient chaque
jour autour de sa personne le respect et la retenue
du jeune homme.
Il arriva qu’un jour elle fut moins forte contre
elle-même qu’elle n’avait été jusque-là. Cette
fois, elle ne se déroba pas si brusquement aux
avances. Jupillon sentit qu’elle s’y arrêtait.

104
Germinie le sentit mieux que lui ; mais elle était à
bout d’efforts et de tourments, épuisée de
souffrir. Cet amour d’une autre, qu’elle avait
détourné de Jupillon, elle se l’était lentement
entré tout entier dans le cœur. Maintenant, il y
était enfoncé, et toute saignante de jalousie, elle
se trouvait affaiblie, sans résistance, défaillante
comme une personne blessée mort devant le
bonheur qui lui venait.
Pourtant elle repoussa les tentatives, les
hardiesses du jeune homme, sans rien dire, sans
parler. Elle ne songeait pas à lui appartenir
autrement ni à se livrer davantage. Elle vivait de
la pensée d’aimer, croyant qu’elle en vivrait
toujours. Et dans le ravissement qui lui soulevait
l’âme, elle écartait sa chute et repoussait ses sens.
Elle demeurait frémissante et pure, perdue et
suspendue dans des abîmes de tendresse, ne
goûtant et ne voulant de l’amant que la caresse,
comme si son cœur n’était fait que pour la
douceur d’embrasser.

105
X

Cet amour heureux et non satisfait produisit


dans l’être physique de Germinie un singulier
phénomène physiologique. On aurait dit que la
passion qui circulait en elle renouvelait et
transformait son tempérament lymphatique. Il ne
lui semblait plus puiser la vie comme autrefois,
goutte à goutte, à une source avare ; une force
généreuse et pleine lui coulait dans les veines ; le
feu d’un sang riche lui courait dans le corps. Elle
sentait une chaude santé la remplir, et il lui
passait des joies de vivre qui battaient des ailes
dans sa poitrine comme un oiseau dans du soleil.
Une merveilleuse animation lui était venue. La
misérable énergie nerveuse qui la soutenait avait
fait place à une activité bien portante, à une
allégresse bruyante, remuante, débordante. Elle
ne connaissait plus ses anciennes faiblesses,
l’accablement, la prostration, l’assoupissement,

106
les molles paresses. Ses matins si lourds et si
engourdis étaient aujourd’hui des réveils vifs et
clairs qui s’ouvraient en une seconde à la gaieté
du jour. Elle s’habillait en hâte, folâtrement ; ses
doigts prestes allaient tout seuls, et elle s’étonnait
d’être si vive, si pleine d’entrain à ces heures
défaillantes de l’avant-déjeuner où elle s’était
senti si souvent le cœur sur les lèvres. Et toute la
journée c’était en elle la même bonne humeur du
corps, la même gaieté dans le mouvement. Il lui
fallait toujours aller, marcher, courir, agir, se
dépenser. Par instant, ce qu’elle avait vécu lui
paraissait éteint ; les sensations d’être qu’elle
avait éprouvées jusque-là se reculaient pour elle
dans le lointain d’un songe et dans le fond d’une
mémoire endormie. Le passé était derrière elle,
comme si elle l’avait traversé avec le voile d’un
évanouissement et l’inconscience d’une
somnambule. C’était la première fois qu’elle
avait le sentiment, l’impression à la fois âpre et
douce, violente et divine, du jeu de la vie éclatant
dans sa plénitude, sa régularité, sa puissance.
Elle montait et descendait pour un rien. Sur un
mot de mademoiselle, elle dégringolait les cinq

107
étages. Quand elle était assise, ses pieds
dansaient sur le parquet. Elle frottait, nettoyait,
rangeait, battait, secouait, lavait, sans repos ni
trêve, toujours à l’ouvrage, remplissant
l’appartement de ses allées, de ses venues, du
tapage incessant de sa personne.
– Mon Dieu ! lui disait sa maîtresse étourdie
comme par le bruit d’un enfant, es-tu
bousculante, Germinie ! l’es-tu assez !
Un jour, en entrant dans la cuisine de
Germinie, mademoiselle vit un peu de terre dans
une boîte à cigares posée dans le plomb. –
Qu’est-ce que c’est ça ? lui dit-elle. – C’est du
gazon... que j’ai semé... pour voir, fit Germinie. –
Tu aimes donc le gazon maintenant ?... Il ne te
manque plus que d’avoir des serins !

108
XI

Au bout de quelques mois, la vie, toute la vie


de Germinie appartint à la crémière. Le service
de mademoiselle n’était guère assujettissant et lui
prenait bien peu de temps. Un merlan, une
côtelette, c’était toute la cuisine à faire. Le soir,
mademoiselle aurait pu la garder auprès d’elle
pour lui tenir compagnie : elle aimait mieux
l’envoyer promener, la pousser dehors, lui faire
prendre un peu d’air, de distraction. Elle ne lui
demandait que d’être rentrée à dix heures pour
l’aider à se mettre au lit ; et encore quand
Germinie se trouvait en retard, mademoiselle se
déshabillait et se couchait fort bien toute seule.
Toutes ces heures que lui laissait sa maîtresse,
Germinie vint les vivre et les passer dans la
boutique. Elle descendait maintenant à la
crémerie, dès le matin, à l’ouverture des volets
que la plupart du temps elle rentrait, prenait son
café au lait, restait jusqu’à neuf heures, remontait

109
pour le chocolat de mademoiselle, et du déjeuner
au dîner elle trouvait moyen de revenir deux ou
trois fois, s’attardant et bavardant dans l’arrière-
boutique pour la moindre commission. – Quelle
pie borgne tu fais ! lui disait mademoiselle avec
une voix qui grognait et un regard qui souriait.
À cinq heures et demie, le petit dîner desservi,
elle descendait quatre à quatre les escaliers,
s’installait chez la mère Jupillon, y attendait dix
heures, regrimpait les cinq étages, et en cinq
minutes déshabillait sa maîtresse qui se laissait
faire, tout en étant un peu étonnée de la voir si
pressée d’aller se coucher : elle se rappelait le
temps où Germinie avait la manie de porter son
sommeil de fauteuil en fauteuil, et de ne jamais
vouloir monter à sa chambre. La bougie soufflée
fumait encore sur la table de nuit de
mademoiselle que Germinie était déjà chez la
crémière, cette fois pour jusqu’à minuit, une
heure : elle ne partait souvent que quand un
sergent de ville, voyant de la lumière, cognait aux
volets et faisait fermer.
Pour être toujours là et avoir le droit de

110
toujours y être, pour s’incruster dans cette
boutique, ne jamais quitter des yeux l’homme de
son amour, le couver, le garder, se frotter
perpétuellement à lui, elle s’était faite la
domestique de la maison. Elle balayait la
boutique, elle préparait la cuisine de la mère et la
pâtée des chiens. Elle servait le fils ; elle faisait
son lit, elle brossait ses habits, elle cirait ses
chaussures, heureuse et fière de toucher à ce qu’il
touchait, émue de mettre la main où il mettait son
corps, prête à baiser sur le cuir de ses bottes la
boue qui venait de lui !
Elle faisait l’ouvrage, elle tenait la boutique,
elle servait les pratiques : Mme Jupillon se reposait
de tout sur elle ; et tandis que la bonne fille
travaillait et suait, la grosse femme, se donnant
sur sa porte de majestueux loisirs de rentière,
échouée sur une chaise en travers du trottoir,
humant la fraîcheur de la rue, tâtait et retâtait
sous son tablier, dans sa poche de marchande, ce
délicieux argent de gain, l’argent de la vente qui
sonne si doux à l’oreille du petit commerce de
Paris que le boutiquier retiré reste tout

111
mélancolique aux premiers jours de n’en avoir
plus sous les doigts le tintement et le frétillement.

112
XII

Quand le printemps fut venu : – Si nous


allions à l’entrée des champs ? disait presque tous
les soirs Germinie à Jupillon.
Jupillon mettait sa chemise de flanelle à
carreaux rouges et noirs, sa casquette en velours
noir ; et ils partaient pour ce que les gens du
quartier appellent « l’entrée des champs. »
Ils montaient la chaussée Clignancourt, et avec
le flot des Parisiens de faubourg se pressant à
aller boire un peu d’air, ils marchaient vers ce
grand morceau de ciel se levant tout droit des
pavés, au haut de la montée, entre les deux lignes
des maisons, et tout vide quand un omnibus n’en
débouchait pas. La chaleur tombait, les maisons
n’avaient plus de soleil qu’à leur faîte et à leurs
cheminées. Comme d’une grande porte ouverte
sur la campagne, il venait du bout de la rue, du
ciel, un souffle d’espace et de liberté.

113
Au Château-Rouge, ils trouvaient le premier
arbre, les premières feuilles. Puis, à la rue du
Château, l’horizon s’ouvrait devant eux dans une
douceur éblouissante. La campagne, au loin,
s’étendait, étincelante et vague, perdue dans le
poudroiement d’or de sept heures. Tout flottait
dans cette poussière de jour que le jour laisse
derrière lui sur la verdure qu’il efface et les
maisons qu’il fait roses.
Ils descendaient, suivaient le trottoir
charbonné de jeux de marelle, de longs murs par-
dessus lesquels passait une branche, des lignes de
maisons brisées, espacées de jardins. À leur
gauche, se levaient des têtes d’arbres toutes
pleines de lumière, des bouquets de feuilles
transpercés du soleil couchant qui mettait des
raies de feu sur les barreaux des grilles de fer.
Après les jardins, ils passaient les palissades, les
enclos à vendre, les constructions jetées en avant
dans les rues projetées et tendant au vide leurs
pierres d’attente, les murailles pleines à leur pied
de tas de culs de bouteille, de grandes et plates
maisons de plâtre, aux fenêtres encombrées de
cages et de linges, avec l’Y d’un plomb à chaque

114
étage, des entrées de terrains aux apparences de
basse-cour avec des tertres broutés par des
chèvres.
Çà et là, ils s’arrêtaient, sentaient les fleurs,
l’odeur d’un maigre lilas poussant dans une
étroite cour. Germinie cueillait une feuille en
passant et la mordillait.
Des vols d’hirondelles, joyeux, circulaires et
fous, tournaient et se nouaient sur sa tête. Les
oiseaux s’appelaient. Le ciel répondait aux cages.
Elle entendait tout chanter autour d’elle, et elle
regardait d’un œil heureux les femmes en
camisole aux fenêtres, les hommes en manches
de chemise dans les jardinets, les mères, sur le
pas des portes, avec de la marmaille entre les
jambes.
La descente finissait, le pavé cessait. À la rue
succédait une large route, blanche, crayeuse,
poudreuse, faite de débris, de platras,
d’émiettements de chaux et de briques, effondrée,
sillonnée par les ornières, luisantes au bord, que
font le fer de grosses roues et l’écrasement des
charrois de pierres de taille. Alors commençait ce

115
qui vient où Paris finit, ce qui pousse où l’herbe
ne pousse pas, un de ces paysages d’aridité que
les grandes villes créent autour d’elles, cette
première zone de banlieue intra muros où la
nature est tarie, la terre usée, la campagne semée
d’écailles d’huîtres. Ce n’était plus que des
terrains à demi clos, montrant des charrettes et
des camions les brancards en l’air sur le ciel, des
chantiers à scier des pierres, des usines en
planches, des maisons d’ouvriers en construction,
trouées et tout à jour, portant le drapeau des
maçons, des landes de sable gris et blanc, des
jardins de maraîchers tirés au cordeau tout en bas
des fondrières vers lesquelles descend, en coulées
de pierrailles, le remblayage de la route.
Bientôt se dressait, le dernier réverbère pendu
à un poteau vert. Du monde allait et venait
toujours. La route vivait et amusait l’œil.
Germinie croisait des femmes portant la canne de
leur mari, des lorettes en soie au bras de leurs
frères en blouse, des vieilles en madras se
promenant, avec le repos du travail, les bras
croisés. Des ouvriers tiraient leurs enfants dans
de petites voitures, des gamins revenaient, avec

116
leurs lignes, de pêcher à Saint-Ouen, des gens
traînaient au bout d’un bâton des branches
d’acacia en fleur.
Quelquefois une femme enceinte passait
tendant les bras devant elle à un tout petit enfant,
et mettait sur un mur l’ombre de sa grossesse.
Tous allaient tranquillement, bienheureu-
sement, d’un pas qui voulait s’attarder, avec le
dandinement allègre et la paresse heureuse de la
promenade. Personne ne se pressait, et sur la
ligne toute plate de l’horizon, traversée de temps
en temps par la fumée blanche d’un train de
chemin de fer, les groupes de promeneurs
faisaient des taches noires, presque immobiles, au
loin.
Ils arrivaient derrière Montmartre à ces
espèces de grands fossés, à ces carrés en
contrebas où se croisent de petits sentiers foulés
et gris. Un peu d’herbe était là frisée, jaunie et
veloutée par le soleil qu’on apercevait se
couchant tout en feu dans les entre-deux des
maisons. Et Germinie aimait à y retrouver les
cardeuses de matelas au travail, les chevaux

117
d’équarrissage pâturant la terre pelée, les
pantalons garance des soldats jouant aux boules,
les enfants enlevant un cerf-volant noir dans le
ciel clair. Au bout de cela, l’on tournait, pour
aller traverser le pont du chemin de fer, par ce
mauvais campement de chiffonniers, le quartier
des limousins du bas de Clignancourt. Ils
passaient vite contre ces maisons bâties de
démolitions volées, et suant les horreurs qu’elles
cachent ; ces huttes, tenant de la cabane et du
terrier, effrayaient vaguement Germinie : elle y
sentait tapis tous les crimes de la Nuit.
Mais aux fortifications, son plaisir revenait.
Elle courait s’asseoir avec Jupillon sur le talus. À
côté d’elle, étaient des familles en tas, des
ouvriers couchés à plat sur le ventre, de petits
rentiers regardant les horizons avec une lunette
d’approche, des philosophes de misère, arc-
boutés des deux mains sur leurs genoux, l’habit
gras de vieillesse, le chapeau noir aussi roux que
leur barbe rousse. L’air était plein de bruits
d’orgue. Au-dessous d’elle, dans le fossé, des
sociétés jouaient aux quatre coins. Devant les
yeux, elle avait une foule bariolée, des blouses

118
blanches, des tabliers bleus d’enfants qui
couraient, un jeu de bague qui tournait, des cafés,
des débits de vin, des fritureries, des jeux de
macarons, des tirs à demi cachés dans un bouquet
de verdure d’où s’élevaient des mâts aux
flammes tricolores ; puis au-delà, dans une
vapeur, dans une brume bleuâtre, une ligne de
têtes d’arbres dessinait une route. Sur la droite,
elle apercevait Saint-Denis et le grand vaisseau
de sa basilique ; sur la gauche, au-dessus d’une
file de maisons qui s’effaçaient, le disque du
soleil se couchant sur Saint-Ouen était d’un feu
couleur cerise et laissait tomber dans le bas du
ciel gris comme des colonnes rouges qui le
portaient en tremblant. Souvent le ballon d’un
enfant qui jouait passait une seconde sur cet
éblouissement.
Ils descendaient, passaient la porte, longeaient
les débits de saucisson de Lorraine, les
marchands de gaufres, les cabarets en planches,
les tonnelles sans verdure et au bois encore blanc
où un pêle-mêle d’hommes, de femmes,
d’enfants, mangeaient des pommes de terre frites,
des moules et des crevettes, et ils arrivaient au

119
premier champ, à la première herbe vivante : sur
le bord de l’herbe, il y avait une voiture à bras
chargée de pain d’épice et de pastilles de menthe,
et une marchande de coco vendait à boire sur une
table dans le sillon... Étrange campagne où tout
se mêlait, la fumée de la friture à la vapeur du
soir, le bruit des palets d’un jeu de tonneau au
silence versé du ciel, l’odeur de la poudrette à la
senteur des blés verts, la barrière à l’idylle, et la
Foire à la Nature ! Germinie en jouissait
pourtant ; et poussant Jupillon plus loin, marchant
juste au bord du chemin, elle se mettait à passer,
en marchant, ses jambes dans les blés pour sentir
sur ses bas leur fraîcheur et leur chatouillement.
Quand ils revenaient, elle voulait remonter sur
le talus. Il n’y avait plus de soleil. Le ciel était
gris en bas, rose au milieu, bleuâtre en haut. Les
horizons s’assombrissaient ; les verdures se
fonçaient, s’assourdissaient, les toits de zinc des
cabarets prenaient des lumières de lune, des feux
commençaient à piquer l’ombre, la foule devenait
grisâtre, les blancs de linge devenaient bleus.
Tout peu à peu s’effaçait, s’estompait, se perdait
dans un reste mourant de jour sans couleur, et de

120
l’ombre qui s’épaississait commençait à monter,
avec le tapage des crécelles, le bruit d’un peuple
qui s’anime à la nuit, et du vin qui commence à
chanter. Sur le talus, le haut des grandes herbes
se balançait sous la brise qui les inclinait.
Germinie se décidait à partir. Elle revenait, toute
remplie de la nuit tombante, s’abandonnant à
l’incertaine vision des choses entrevues, passant
les maisons sans lumière, revoyant tout sur son
chemin comme pâli, lassée par la route dure à ses
pieds, et contente d’être lasse, lente, fatiguée,
défaillante à demi, et se trouvant bien.
Aux premiers réverbères allumés de la rue du
Château, elle tombait d’un rêve sur le pavé.

121
XIII

Mme Jupillon avait, quand elle voyait


Germinie, une physionomie de bonheur, quand
elle l’embrassait des effusions, quand elle lui
parlait des caresses de la voix, quand elle la
regardait des douceurs de regard. La bonté de
l’énorme femme semblait, avec elle,
s’abandonner l’émotion, à la tendresse, à la
confiance d’une sorte de tendresse maternelle.
Elle faisait entrer Germinie dans la confidence de
ses comptes de marchande, de ses secrets de
femme, du fond le plus intime de sa vie. Elle
semblait se livrer à elle comme à une personne de
son sang qu’on initie à des intérêts de famille.
Quand elle parlait d’avenir, il était toujours
question de Germinie comme de quelqu’un dont
elle ne devait être jamais séparée et qui faisait
partie de la maison. Souvent, elle laissait
échapper de certains sourires discrets et
mystérieux, des sourires qui avaient l’air de tout

122
voir et de ne pas se fâcher. Quelquefois aussi,
quand son fils était assis à côté de Germinie,
arrêtant tout à coup sur eux des yeux qui se
mouillaient, des yeux de mère, elle embrassait le
couple d’un regard qui semblait unir et bénir les
deux têtes de ses enfants.
Sans jamais parler, sans prononcer un mot qui
pût être un engagement, sans s’ouvrir ni se lier, et
tout en répétant que son fils était encore bien
jeune pour entrer en ménage, elle encouragea les
espérances et les illusions de Germinie par
l’attitude de toute sa personne, ses airs de secrète
indulgence et de complicité de cœur, par ces
silences où elle semblait lui ouvrir les bras d’une
belle-mère. Et déployant tous ses talents de
fausseté, usant de ses mines de sentiment, de sa
finesse bon enfant, de cette ruse ronde et
enveloppée qu’ont les gens gras, la grosse femme
arrivait à faire tomber devant l’assurance, la
promesse tacite de ce mariage, les dernières
résistances de Germinie qui à la fin se laissait
arracher par l’ardeur du jeune homme ce qu’elle
croyait donner d’avance à l’amour du mari.

123
Dans tout ce jeu, la crémière n’avait voulu
qu’une chose : s’attacher et conserver une
domestique qui ne lui coûtait rien.

124
XIV

Comme Germinie descendait un jour l’escalier


de service, elle entendit une voix l’appeler par-
dessus la rampe, et Adèle lui crier de lui remonter
deux sous de beurre et dix sous d’absinthe.
– Ah ! tu t’assiéras bien une minute, par
exemple, lui dit Adèle quand elle lui rapporta
l’absinthe et le beurre. On ne te voit plus, tu
n’entres plus... Voyons ! tu as bien le temps
d’être avec ta vieille... C’est moi qui ne pourrais
pas vivre avec une figure d’antéchrist comme ça !
Reste donc... C’est la maison sans ouvrage ici
aujourd’hui... Il n’y a pas le sou... Madame est
couchée... Toutes les fois qu’il n’y a pas d’argent,
elle se couche, madame ; elle reste au lit toute la
journée à lire des romans. Veux-tu de ça ? Et elle
lui offrit son verre d’absinthe. – Non ? c’est vrai,
toi, tu ne bois pas... C’est drôle de ne pas boire...
T’as bien tort... Dis donc, tu serais bien gentille

125
de me faire un mot pour mon chéri...
Labourieux... tu sais bien, je t’en ai parlé... Tiens,
v’la la plume à madame... et de son papier, qui
sent bon... Y es-tu ?... En v’la un vrai, ma chère,
c’t’ homme-là ! Il est dans la boucherie, je t’ai
dit... Ah ! par exemple, il ne faut pas le
contrarier !... Quand il vient de boire un verre de
sang, après avoir tué ses bêtes, il est comme fou...
et si vous l’obstinez... ah ! dame, il cogne !...
Mais qu’est-ce que tu veux ? C’est d’être fort
qu’il est comme ça... Si tu le voyais se taper sur
la poitrine des coups à tuer un bœuf, et vous dire :
Ça, c’est un mur !... Ah ! c’est un monsieur,
celui-là !... Soignes-y sa lettre, hein ? Que ça
l’entortille... Dis-lui des choses gentilles, tu sais...
et un peu tristes... Il adore ça... Au spectacle, il
n’aime que quand on pleure... Tiens ! mets que
c’est toi qui écrives un amoureux...
Germinie se mit à écrire.
– Dis donc, Germinie ! Tu ne sais pas ? Une
drôle d’idée qui a passé par la tête de madame...
Est-ce curieux des femmes comme ça, qui
peuvent aller dans le plus grand, qui peuvent tout

126
avoir, se payer des rois si ça leur va ! Et il n’y a
pas à dire... c’est que quand on est comme
madame, quand on a ce corps-là !... Et puis avec
des affutiots comme elles s’en mettent tout plein,
tout leur tralala de robes, de la dentelle partout,
enfin tout, qu’est-ce que tu veux qu’on y résiste ?
Et si ce n’est pas un monsieur, si c’est quelqu’un
comme nous... juge comme cela le pince encore
plus : c’est ça qui lui monte le coco, une femme
en velours... Oui, ma chère, figure-toi, v’la t’il
pas que madame est toquée de ce gamin de
Jupillon ! Il ne nous manquait plus que ça pour
crever de faim, ici !
Germinie, la plume levée sur la lettre
commencée, regardait Adèle en la dévorant des
yeux.
– Tu en restes de là, n’est-ce pas ? dit Adèle
en lampant et savourant l’absinthe à petites
gorgées, la figure allumée de joie devant le
visage décomposé de Germinie. Ah ! le fait est
que c’est cocasse ; mais pour vrai, c’est vrai, je
t’en flanque mon billet... Elle a remarqué le
gamin sur le pas de la boutique, l’autre jour en

127
revenant des Courses... Elle est entrée deux ou
trois fois sous prétexte d’acheter quelque chose.
Elle doit se faire apporter de la parfumerie... je
crois, demain... Ah ! bast, n’est-ce pas ? Ça les
regarde... Eh bien ! et ma lettre ? Ça t’embête ce
que je t’ai dit ? Tu faisais ta bégueule... Moi je ne
savais pas... Ah ! bien, c’est ça, nous y sommes...
Ce que tu me disais pour le petit... je crois bien
que tu ne voulais pas qu’on y touche ! Farceuse !
Et sur un geste de dénégation de Germinie :
– Va donc, va donc ! reprit Adèle. Qué que ça
me fait ? Un enfant que, si on le mouchait, il lui
sortirait du lait ! Merci ! Ce n’est pas mon
genre... Enfin, ce sont tes affaires... Voyons
maintenant ma lettre, hein ?
Germinie se pencha sur la feuille de papier.
Mais elle avait la fièvre ; ses doigts nerveux
faisaient cracher la plume. – Tiens, fit-elle en la
rejetant au bout de quelques instants, je ne sais
pas ce que j’ai aujourd’hui... Je t’écrirai cela un
autre jour...
– Comme tu voudras, ma petite... mais j’y
compte. Viens donc demain... Je te raconterai les

128
farces de madame... Nous rirons !
Et, la porte fermée, Adèle se mit à pouffer de
rire : il ne lui en avait coûté qu’une blague pour
avoir le secret de Germinie.

129
XV

L’amour n’avait été pour le jeune Jupillon que


la satisfaction d’une certaine curiosité du mal,
cherchant dans la connaissance et la possession
d’une femme le droit et le plaisir de la mépriser.
Cet homme, sortant de l’enfance, avait apporté à
sa première liaison, pour toute ardeur et toute
flamme, les froids instincts de polissonnerie
qu’éveillent chez les enfants les mauvais livres,
les confidences de camarades, les conversations
de pension, le premier souffle d’impureté qui
déflore le désir. Ce que le jeune homme met
autour de la femme qui lui cède, ce dont il la
voile, les caresses, les mots aimants, les
imaginations de tendresse, rien de cela n’existait
pour Jupillon. La femme n’était pour lui qu’une
image obscène ; et une passion de femme lui
paraissait uniquement je ne sais quoi de défendu,
d’illicite, de grossier, de cynique et de drôle, une
chose excellente pour la désillusion et l’ironie.

130
L’ironie, – l’ironie basse, lâche et mauvaise du
bas peuple, – c’était tout ce garçon. Il incarnait le
type de ces Parisiens qui portent sur la figure le
scepticisme gouailleur de la grande ville de
blague où ils sont nés. Le sourire, cet esprit et
cette malice de la physionomie parisienne, était
toujours chez lui moqueur, impertinent. Jupillon
avait la gaieté de la bouche méchante, presque de
la cruauté aux deux coins des lèvres retroussées
et tressaillantes de mouvements nerveux. Sur son
visage pâle des pâleurs que renvoie au teint l’eau-
forte mordant le cuivre, dans ses petits traits nets,
décidés, effrontés, se mêlaient la crânerie,
l’énergie, l’insouciance, l’intelligence,
l’impudence, toutes sortes d’expressions
coquines qu’adoucissait chez lui, à de certaines
heures, un air de câlinerie féline. Son état de
coupeur de gants, – il s’était arrêté à la ganterie
après deux ou trois essais malheureux
d’apprentissages divers, – l’habitude de travailler
à la vitrine, d’être un spectacle pour les passants,
avaient donné à toute sa personne un aplomb et
des élégances de poseur. À l’atelier sur la rue,
avec sa chemise blanche, sa petite cravate noire à

131
la Colin, son pantalon serré sur les reins, il avait
pris les dandinements, les prétentions de tenue,
les grâces « canaille » de l’ouvrier regardé. Et de
douteuses élégances, la raie au milieu de la tête,
les cheveux sur les tempes, des cols de chemise
rabattus, lui découvrant tout le cou, la recherche
des apparences et des coquetteries féminines, lui
donnaient une tournure incertaine, que faisaient
plus ambiguë sa figure imberbe et seulement
tachée de deux petits pinceaux de moustache, ses
traits sans sexe où la passion et la colère
mettaient tout le mauvais d’une mauvaise petite
tête de femme. Mais pour Germinie tous ces airs
et ce genre de Jupillon étaient de la distinction.
Ainsi fait, n’ayant rien en lui pour aimer,
incapable de se laisser attacher même par ses
sens, Jupillon se trouva tout embarrassé et tout
ennuyé devant cette adoration qui s’enivrait
d’elle-même et dont la fureur allait toujours
croissant. Germinie l’assommait. Il la trouvait
ridicule dans l’humiliation, comique dans le
dévouement. Il en était las, dégoûté, insupporté.
Il avait assez de son amour, assez de sa personne.
Et il ne tarda pas à s’en écarter, sans charité, sans

132
pitié. Il se sauva d’elle. Il échappa à ses rendez-
vous. Il prétexta des contretemps, des courses à
faire, un travail pressé. Le soir, elle l’attendait, il
ne venait pas ; elle le croyait occupé : il était
quelque billard borgne, à quelque bal de barrière.

133
XVI

C’était bal à la Boule-Noire, un jeudi. On


dansait.
La salle avait le caractère moderne des lieux
de plaisir du peuple. Elle était éclatante d’une
richesse fausse et d’un luxe pauvre. On y voyait
des peintures et des tables de marchands de vin,
des appareils de gaz dorés et des verres à boire un
poisson d’eau-de-vie, du velours et des bancs en
bois, les misères et la rusticité d’une guinguette
dans le décor d’un palais de carton.
Des lambrequins de velours grenat avec un
galon d’or, pendus aux fenêtres, se répétaient
économiquement en peinture sous les glaces
éclairées d’un bras à trois lumières. Aux murs,
dans de grands panneaux blancs, des pastorales
de Boucher, cerclées d’un cadre peint, alternaient
avec les Saisons de Prudhon, étonnées d’être là ;
et sur les dessus des fenêtres et des portes, des

134
Amours hydropiques jouaient entre cinq roses
décollées d’un pot de pommade de coiffeur de
banlieue. Des poteaux carrés, tachés de maigres
arabesques, soutenaient le milieu de la salle, au
centre de laquelle une petite tribune octogone
portait l’orchestre. Une barrière de chêne à
hauteur d’appui et qui servait de dossier à une
maigre banquette rouge, enfermait la danse. Et
contre cette barrière, en dehors, des tables peintes
en vert, avec des bancs de bois se serraient sur
deux rangs, et entouraient le bar avec un café.
Dans l’enceinte de la danse, sous le feu aigu et
les flammes dardées du gaz, étaient toutes sortes
de femmes vêtues de lainages sombres, passés,
flétris, des femmes en bonnet de tulle noir, des
femmes en paletot noir, des femmes en caracos
élimés et râpés aux coutures, des femmes
engoncées dans la palatine en fourrure des
marchandes en plein vent et des boutiquières
d’allées. Au milieu de cela pas un col qui
encadrât la jeunesse des visages, pas un bout de
jupon clair s’envolant du tourbillon de la danse,
pas un réveillon de blanc dans ces femmes
sombres jusqu’au bout de leurs bottines ternes, et

135
tout habillées des couleurs de la misère. Cette
absence de linge mettait dans le bal un deuil de
pauvreté ; elle donnait à toutes ces figures
quelque chose de triste et de sale, d’éteint, de
terreux, comme un vague aspect sinistre où se
mêlait le retour de l’Hôpital au retour du Mont-
de-piété !
Une vieille en cheveux, la raie sur le côté de la
tête, passait, devant les tables, une corbeille
remplie de morceaux de gâteau de Savoie et de
pommes rouges. De temps en temps la danse,
dans son branle et son tournoiement, montrait un
bas sale, le type juif d’une vendeuse d’éponges
de la rue, des doigts rouges au bout de mitaines
noires, une figure bise à moustache, une sous-
jupe tachée de la crotte de l’avant-veille, une
crinoline d’occasion forcée et toute bossue, de
l’indienne de village à fleurs, un morceau de
défroque de femme entretenue.
Les hommes avaient le paletot, la petite
casquette flasque rabattue par derrière, le cache-
nez de laine dénoué et pendant dans le dos. Ils
invitaient les femmes en les tirant par les rubans

136
de leurs bonnets, volant derrière elles. Quelques-
uns, en chapeaux, en redingotes, en chemises de
couleur avaient un air de domesticité insolente et
d’écurie de grande maison.
Tout sautait et s’agitait. Les danseuses se
démenaient, tortillaient, cabriolaient, animées,
pataudes et déchaînées sous le coup de fouet
d’une joie bestiale. Et dans les avant-deux, l’on
entendait des adresses se donner : Impasse du
Dépotoir.
Ce fut là que Germinie entra, au moment où
finissait le quadrille sur l’air de la Casquette du
père Bugeaud, dans lequel les cymbales, les
grelots de poste, le tambour, avaient donné à la
danse l’étourdissement et la folie de leur bruit.
D’un regard elle embrassa la salle, tous les
hommes ramenant leurs danseuses à la place
marquée par leurs casquettes : on l’avait
trompée ; il n’y était pas, elle ne le vit pas.
Cependant elle attendit. Elle entra dans l’enceinte
du bal, et s’assit, en tâchant de ne pas avoir l’air
trop gêné, sur le bord d’une banquette. À leurs
bonnets de linge, elle avait jugé que les femmes

137
assises en file à côté d’elle étaient des
domestiques comme elle : des camarades
l’intimidaient moins que ces petites filles du bal,
en cheveux et en filet, les mains dans les poches
de leur paletot, l’œil effronté, la bouche
chantonnante. Mais bientôt elle éveilla, même sur
son banc, une attention malveillante. Son
chapeau, – une douzaine de femmes seulement
dans le bal portaient chapeau, – son jupon à dents
dont le blanc passait sous sa robe, la broche d’or
de son châle, firent autour d’elle une curiosité
hostile. On lui jeta des regards, des sourires qui
lui voulaient du mal. Toutes les femmes avaient
l’air de se demander d’où sortait cette nouvelle
venue, et de se dire qu’elle venait prendre les
amants des autres. Des amies qui se promenaient
dans la salle, nouées comme pour une valse, avec
leurs mains glissées à la taille, en passant devant
elle, lui faisaient baisser les yeux, puis
s’éloignaient avec des haussements d’épaule, en
tournant la tête.
Elle changeait de place : elle retrouvait les
mêmes sourires, la même hostilité, les mêmes
chuchotements. Elle alla jusqu’au fond de la

138
salle : tous ces yeux de femmes l’y suivaient ;
elle se sentait enveloppée de regards de
méchanceté et d’envie, depuis le bas de sa robe
jusqu’aux fleurs de son chapeau. Elle était rouge.
Par moments elle craignait de pleurer. Elle
voulait s’en aller, mais le courage lui manquait
pour traverser la salle toute seule.
Elle se mit à regarder machinalement une
vieille femme faisant lentement le tour de la salle
d’un pas silencieux comme le vol d’un oiseau de
nuit qui tourne. Un chapeau noir, couleur de
papier brûlé, enfermait ses bandeaux de cheveux
grisonnants. De ses épaules d’homme, carrées et
remontées, pendait un tartan écossais aux
couleurs mortes. Arrivée à la porte, elle jeta un
dernier regard dans la salle, et l’embrassa toute
de l’œil d’un vautour qui cherche de la viande, et
n’en trouve pas.
Tout à coup, on cria : c’était un garde de Paris,
qui jetait à la porte un petit jeune homme
essayant de lui mordre les mains, et se
cramponnant aux tables contre lesquelles, en
tombant, il faisait le bruit sec d’une chose qui se

139
casse...
Comme Germinie détournait la tête, elle
aperçut Jupillon : il était là, dans un rentrant de
fenêtre, à une table verte, fumant, entre deux
femmes. L’une était une grande blonde, aux
cheveux de chanvre rares et frisotés, la figure
plate et bête, les yeux ronds. Une chemise de
flanelle rouge lui plissait au dos, et elle faisait
sauter avec les deux mains les deux poches d’un
tablier noir sur sa jupe marron. L’autre, petite,
noireaude, toute rouge de s’être débarbouillée au
savon, était encapuchonnée, avec une coquetterie
de harangère, dans une capeline de tricot blanc à
bordure bleue.
Jupillon avait reconnu Germinie. Quand il la
vit se lever et venir à lui, les yeux fixes, il se
pencha à l’oreille de la femme à la capeline, et se
carrant dans sa pose, les deux coudes sur la table,
il attendit.
– Tiens ! te v’la, fit-il quand Germinie fut
devant lui immobile, droite, muette. En voilà une,
de surprise !... Garçon ! un autre saladier !
Et vidant le saladier de vin sucré dans le verre

140
des deux femmes : – Voyons, reprit-il, ne fais pas
ta tête... Mets-toi là...
Et comme Germinie ne bougeait pas ; – Va
donc ! C’est des dames à mes amis... demande-
leur ! – Mélie, dit à l’autre femme la femme à la
capeline, avec sa voix de mauvaise gale, tu ne
vois donc pas ? C’est la mère à monsieur ! Fais y
donc place à c’te dame, puisqu’elle veut bien
boire avec nous...
Germinie jeta à la femme un regard d’assassin.
– Eh bien ! quoi ? reprit la femme ; ça vous
vexe, madame ? Excusez ! fallait prévenir... Quel
âge donc qu’elle se croit, hein, Mélie ? Sapristi !
Tu les choisis jeunes, toi, tu ne te gênes pas !...
Jupillon souriait en dessous, se dandinait,
ricanait en dedans. Toute sa personne laissait
percer la joie lâche qu’ont les méchants à voir
souffrir ceux qui souffrent de les aimer.
– J’ai à te parler... à toi... pas ici... en bas, lui
dit Germinie.
– Bien de l’agrément ! Arrives-tu, Mélie ? dit
la femme à la capeline en rallumant un bout de

141
cigare éteint, oublié par Jupillon sur la table, près
d’un rond de citron.
– Qu’est-ce que tu veux ? fit Jupillon remué
malgré lui par l’accent de Germinie.
– Viens !
Et elle se mit à marcher devant lui. Sur son
passage, on se pressait, on riait. Elle entendait des
voix, des phrases, un murmure de huées.

142
XVII

Jupillon promit à Germinie de ne plus


retourner au bal. Mais le jeune homme avait un
commencement de réputation à la Brididi, dans
ces bastringues de barrière, à la Boule-Noire, à la
Reine Blanche, l’Ermitage. Il était devenu le
danseur qui fait lever les consommateurs des
tables, le danseur qui suspend toute une salle à la
semelle de sa botte jetée à deux pouces au-dessus
de sa tête, le danseur qu’invitent et que
rafraîchissent quelquefois, pour danser avec elles,
les danseuses de l’endroit. Le bal pour lui n’était
plus seulement le bal, c’était un théâtre, un
public, une popularité, des applaudissements, le
murmure flatteur de son nom dans des groupes,
l’ovation d’une gloire de cancan dans le feu des
quinquets.
Le dimanche, il n’alla pas à la Boule-Noire ;
mais le jeudi qui suivit ce dimanche, il y

143
retourna ; et Germinie, voyant bien qu’elle ne
pouvait l’empêcher d’y aller, se décida à l’y
suivre et à y rester tout le temps qu’il y restait.
Assise à une table, au fond, dans le coin le moins
éclairé de la salle, elle le suivait et le guettait des
yeux pendant toute la contre-danse ; et le
quadrille fini, s’il tardait, elle allait le reprendre,
le retirer presque de force des mains et des
caresses des femmes s’obstinant à le tirailler, à le
retenir par un jeu de méchanceté.
Comme bientôt on la connut, l’injure autour
d’elle ne fut plus vague, sourde, lointaine, comme
au premier bal. Les paroles l’attaquèrent en face,
les rires lui parlèrent tout haut. Elle fut obligée de
passer ses trois heures dans des risées qui la
désignaient, la montraient du doigt, la
nommaient, lui clouaient son âge sur la figure.
Elle était à tout moment obligée d’essuyer ce
mot : la vieille ! que les jeunes drôlesses lui
crachaient en passant, par-dessus l’épaule.
Encore celles-là la regardaient-elles ; mais
souvent des danseuses invitées à boire par
Jupillon, amenées par lui à la table où était
Germinie, buvant le saladier de vin chaud qu’elle

144
payait, restaient accoudées, la joue sur la main,
paraissant ne pas voir qu’il y avait une femme là,
avançant sur sa place comme sur une place vide,
et ne lui répondant pas quand elle leur parlait.
Germinie eût tué ces femmes que Jupillon lui
faisait régaler et qui la méprisaient tant qu’elles
ne s’apercevaient pas seulement de sa présence.
Il arriva qu’à bout de souffrances, révoltée de
tout ce qu’elle buvait là d’humiliations, elle eut
l’idée de danser, elle aussi. Elle ne voyait que ce
moyen de ne pas laisser son amant à d’autres, de
le tenir toute la soirée, peut-être de l’attacher à
son succès si elle avait la chance de réussir. Tout
un mois elle travailla, en cachette, pour arriver
danser. Elle répéta les figures, les pas. Elle força
son corps, elle sua à chercher ces coups de reins,
ces tours de jupe qu’elle voyait applaudir. Au
bout de cela, elle se risqua : mais tout la démonta
et ajouta à sa gaucherie, le milieu hostile dans
lequel elle se sentait, les sourires d’étonnement et
de pitié qui avaient couru sur les lèvres
lorsqu’elle avait pris place dans l’enceinte de la
danse. Elle fut si ridicule et si moquée qu’elle
n’eut pas le courage de recommencer. Elle se

145
renfonça sombrement dans son coin obscur, n’en
sortant que pour aller chercher et ramener
Jupillon avec la muette violence d’une femme qui
arrache son homme au cabaret et le remporte par
le bras.
Le bruit se répandit bientôt dans la rue que
Germinie allait à ces bals, qu’elle n’en manquait
pas un. La fruitière, chez laquelle Adèle avait
déjà bavardé, envoya son fils « pour voir » ; il
revint en disant que c’était vrai, et raconta toutes
les misères qu’on faisait à Germinie et qui ne
l’empêchaient pas de revenir. Alors il n’y eut
plus de doute dans le quartier sur les relations de
la domestique de mademoiselle avec Jupillon,
relations que quelques âmes charitables
contestaient encore. Le scandale éclata, et, en une
semaine, la pauvre fille, traînée dans toutes les
médisances du quartier, baptisée et saluée des
plus sales noms de la langue des rues, tomba d’un
coup, de l’estime la plus hautement témoignée,
au mépris le plus brutalement affiché.
Jusque-là son orgueil – et il était grand – avait
joui de ce respect, de cette considération qui

146
entoure, dans les quartiers de lorettes, la
domestique qui sert honnêtement une personne
honnête. On l’avait habituée à des égards, à des
déférences, à des attentions. Elle était part de ses
camarades. Sa probité insoupçonnable, sa
conduite dont il n’y avait rien à dire, sa position
de confiance chez mademoiselle, ce qui
rejaillissait sur elle de l’honorabilité de sa
maîtresse, faisaient que les marchands la
traitaient sur un autre pied que les autres bonnes.
Ou lui parlait la casquette à la main ; on lui disait
toujours : mademoiselle Germinie. On se
dépêchait de la servir ; on lui avançait l’unique
chaise de la boutique pour la faire attendre. Lors
même qu’elle marchandait, on restait poli avec
elle, et on ne l’appelait pas râleuse. Les
plaisanteries un peu trop vives s’arrêtaient devant
elle. Elle était invitée aux grands repas, aux fêtes
de famille, consultée sur les affaires.
Tout changea dès que furent connues ses
relations avec Jupillon, ses assiduités à la Boule-
Noire. Le quartier se vengea de l’avoir respectée.
Les bonnes éhontées de la maison s’approchèrent
d’elle comme d’une semblable. Une, dont

147
l’amant était à Mazas, lui dit : « Ma chère. » Les
hommes l’abordèrent avec familiarité, la
tutoyèrent du regard, du ton, du geste, de la main.
Les enfants mêmes, sur le trottoir, autrefois
dressés à lui faire « un beau serviteur », se
sauvèrent d’elle comme d’une personne dont on
leur avait dit d’avoir peur. Elle se sentait traitée
sous la main, servie à la diable. Elle ne pouvait
faire un pas sans marcher dans le mépris, et
recevoir sa honte sur la joue.
Ce fut pour elle une horrible déchéance d’elle-
même. Elle souffrit comme si on lui arrachait,
lambeau à lambeau, son honneur dans le ruisseau.
Mais à mesure qu’elle souffrait, elle se serrait
contre son amour et se cramponnait à lui. Elle ne
lui en voulait pas, elle ne lui reprochait rien. Elle
s’y attachait par toutes les larmes qu’il faisait
pleurer son orgueil. Et toute repliée, resserrée sur
sa faute, on la voyait dans cette rue où elle passait
tout à l’heure fière, et le front haut, aller furtive et
fuyante, l’échine basse, le regard oblique,
inquiète d’être reconnue, pressant le pas devant
les boutiques qui lui balayaient leurs médisances
sur les talons.

148
XVIII

Jupillon se plaignait sans cesse de l’ennui de


travailler pour les autres, de ne pas être « à ses
pièces », de ne pouvoir trouver dans la bourse de
sa mère quinze ou dix-huit cents francs. Il ne
demandait pas une plus grosse somme pour louer
deux chambres, au rez-de-chaussée et monter un
petit fonds de ganterie. Et déjà il faisait ses plans
et ses rêves : il s’établirait dans le quartier,
quartier excellent pour son commerce, plein
d’acheteuses et de gâcheuses de chevreaux à cinq
francs. Aux gants, il joindrait bientôt la
parfumerie, les cravates ; puis avec de gros
bénéfices, son fonds revendu, il irait prendre un
magasin rue Richelieu.
Chaque fois qu’il parlait de cela, Germinie lui
demandait mille explications. Elle voulait savoir
tout ce qu’il faut pour s’établir. Elle se faisait
nommer les outils, les accessoires, indiquer leurs

149
prix, leurs débitants. Elle l’interrogeait sur son
état, son travail, si curieusement, si longuement,
qu’à la fin Jupillon impatienté finissait par lui
dire : – Qu’est-ce que ça te fait tout ça ?
L’ouvrage m’embête déjà assez ; ne m’en parle
pas !
Un dimanche, elle montait avec lui vers
Montmartre. Au lieu de prendre par la rue
Frochot, elle prit par la rue Pigalle.
– Mais ce n’est pas par là, lui dit Jupillon. – Je
sais bien, dit-elle, viens toujours.
Elle lui avait pris le bras et marchait en se
détournant un peu de lui pour qu’il ne vît pas ce
qui passait sur son visage. Au milieu de la rue
Fontaine-Saint-Georges, elle l’arrêta
brusquement devant deux fenêtres de rez-de-
chaussée, et lui dit :
– Tiens ! Elle tremblait de joie.
Jupillon regarda : il vit entre les deux fenêtres
sur une plaque lettres de cuivre qui brillaient :
Magasin de Ganterie.
JUPILLON.

150
Il vit des rideaux blancs à la première fenêtre.
À travers les carreaux de la seconde, il aperçut
des casiers, des cartons, et devant, le petit établi
de son état, avec les grands ciseaux, le pot à
retailles, et le couteau à piquer pour déborder les
peaux.
– Ta clef est chez le portier, lui dit-elle.
Ils entrèrent dans la première pièce, dans le
magasin.
Elle se mit à vouloir tout lui montrer. Elle lui
ouvrait les cartons, et elle riait. Puis poussant la
porte de l’autre chambre : – Vois-tu, tu
n’étoufferas pas là comme dans la soupente de ta
mère... Ça te plaît-il ? Oh ! ce n’est pas beau,
mais c’est propre... Je t’aurais voulu de l’acajou...
Ça te plaît-il, cette descente de lit-là ?... Et le
papier... je n’y pensais plus... Elle lui mit dans la
main une quittance de loyer. – Tiens ! c’est pour
six mois... Ah ! dame, il faut que tu te mettes tout
de suite à gagner de l’argent... Voilà mes quatre
sous de la caisse d’épargne finis du coup... Ah !
tiens, laisse-moi m’asseoir... T’as l’air si

151
content... ça me fait un effet... ça me tourne... je
n’ai plus de jambes...
Et elle se laissa glisser sur une chaise. Jupillon
se pencha sur elle pour l’embrasser.
– Ah ! oui, il n’y en a plus, lui dit-elle, en lui
voyant chercher de l’œil ses boucles d’oreilles,
c’est comme mes bagues... Tiens, vois-tu, plus
rien...
Et elle lui montra ses mains dégarnies des
pauvres bijoux qu’elle avait travaillé si longtemps
à s’acheter. – Ç’a été le fauteuil, tout ça, vois-tu...
mais il est tout crin...
Et comme Jupillon restait devant elle avec
l’air d’un homme embarrassé qui cherche les
phrases d’un remerciement :
– Mais tu es tout drôle... Qu’est-ce que tu
as ?... Ah ! c’est pour ça ?...
Et elle lui montra la chambre. – T’es bête !...
je t’aime, n’est-ce pas ? Eh bien ?
Germinie dit cela simplement, comme le cœur
dit les choses sublimes.

152
XIX

Elle devint enceinte.


D’abord elle douta, elle n’osait le croire. Puis,
quand elle fut certaine d’être grosse, une
immense joie la remplit, une joie qui lui noya
l’âme. Son bonheur fut si grand et si fort qu’il
étouffa d’un seul coup les angoisses, les craintes,
le tremblement de pensées qui se mêle
d’ordinaire à la maternité des femmes non
mariées et leur empoisonne l’attente de
l’enfantement, la divine espérance vivante et
remuante en elles. L’idée du scandale de sa
liaison découverte, de l’éclat de sa faute dans le
quartier, l’idée de cette chose abominable qui
l’avait fait toujours penser au suicide : le
déshonneur, même la peur de se voir découverte
par mademoiselle, d’être chassée par elle, rien de
tout cela ne put toucher à sa félicité. Comme si
elle l’eût déjà soulevé dans ses bras devant elle,

153
l’enfant qu’elle attendait ne lui laissait rien voir
que lui ; et se cachant à peine, elle portait presque
fièrement, sous les regards de la rue, sa honte de
femme dans l’orgueil et le rayonnement de la
mère qu’elle allait être.
Elle se désolait seulement d’avoir dépensé
toutes ses économies, d’être sans argent et en
avance de plusieurs mois sur ses gages avec sa
maîtresse. Elle regrettait amèrement d’être pauvre
pour recevoir son enfant. Souvent, en passant rue
Saint-Lazare, elle s’arrêtait devant un magasin de
blanc à l’étalage duquel étaient exposées des
layettes d’enfants riches. Elle dévorait des yeux
tout ce joli linge ouvragé et coquet, les bavettes
de piqué, la longue robe à courte taille garnie de
broderies anglaises, toute cette toilette de
chérubin et de poupée. Une terrible envie, l’envie
d’une femme grosse, la prenait de briser la glace
et de voler tout cela : derrière l’échafaudage de
l’étalage, les commis habitués à la voir stationner
se la montraient en riant.
Puis encore par instants, dans ce bonheur qui
l’inondait, dans ce ravissement de joie qui

154
soulevait tout son être, une inquiétude la
traversait. Elle se demandait comment le père
accepterait son enfant. Deux ou trois fois, elle
avait voulu lui annoncer sa grossesse, et n’avait
pas osé. Enfin un jour, lui voyant la figure qu’elle
attendait depuis si longtemps pour lui tout dire,
une figure où il y avait un peu de tendresse, elle
lui avoua, en rougissant et comme en lui
demandant pardon, ce qui la rendait si heureuse.
– En voilà une idée ! fit Jupillon.
Puis, quand elle l’eut assuré que ce n’était pas
une idée, qu’elle était positivement grosse de cinq
mois : – De la chance ! reprit le jeune homme. –
Merci ! Et il jura. – Veux-tu me dire un peu,
qu’est-ce qui lui donnera la becquée, à ce
moineau-là ?
– Oh ! sois tranquille !... il ne pâtira pas, ça me
regarde... Et puis ça sera si gentil !... N’aie pas
peur, on ne saura rien... Je m’arrangerai... Tiens !
les derniers jours, je marcherai comme ça, la tête
en arrière... je ne porterai plus de jupons... je me
serrerai, tu verras !... On ne s’apercevra de rien,
je te dis... Un petit enfant, nous deux, songe

155
donc !
– Enfin puisque ça y est, ça y est, n’est-ce
pas ? fit le jeune homme.
– Dis donc, hasarda timidement Germinie, si
tu le disais à ta mère ?
– À m’man ?... Ah ! non, par exemple... Il faut
que tu accouches... Ensuite de ça, nous
apporterons le moutard à la maison... Ça lui
donnera un coup, et peut-être qu’elle nous lâchera
son consentement.

156
XX

Le jour des Rois arriva. C’était le jour d’un


grand dîner donné régulièrement chaque année
par Mlle de Varandeuil. Elle invitait ce jour-là
tous les enfants de sa famille, ou de ses amitiés,
petits ou grands. À peine si le petit appartement
pouvait les contenir. On était obligé de mettre
une partie des meubles sur le carré. Et l’on
dressait une table dans chacune des deux pièces
qui formaient tout l’appartement de
mademoiselle. Pour les enfants, ce jour était une
grande joie qu’ils se promettaient huit jours
d’avance. Ils montaient en courant l’escalier,
derrière les garçons pâtissiers. À table, ils
mangeaient trop sans être grondés. Le soir ils ne
voulaient pas se coucher, grimpaient sur les
chaises, et faisaient un tapage qui donnait
toujours à Mlle de Varandeuil une migraine le
lendemain ; mais elle ne leur en voulait pas : elle
avait eu les bonheurs d’une fête de grand-mère à

157
les entendre, à les voir, à leur nouer par derrière
la serviette blanche qui les faisait paraître si
roses. Et pour rien au monde elle n’eût manqué
de donner ce dîner, qui remplissait son
appartement de vieille fille de toutes ces petites
têtes blondes de petits diables, et y mettait en un
jour du bruit, de la jeunesse et des rires pour un
an.
Germinie était en train de faire ce dîner. Elle
fouettait une crème dans une terrine sur ses
genoux, quand tout à coup elle sentit les
premières douleurs. Elle se regarda dans le bout
de glace cassée qu’elle avait au-dessus de son
buffet de cuisine : elle se vit pâle. Elle descendit
chez Adèle : – Donne-moi le rouge à ta maîtresse,
lui dit-elle. Et elle s’en mit sur les joues. Puis elle
remonta, et ne voulant pas s’écouter souffrir, elle
finit son dîner. Il fallait le servir, elle le servit. Au
dessert, pour donner des assiettes, elle s’appuyait
aux meubles, se retenait au dossier des chaises,
cachant sa torture avec l’horrible sourire crispé
des gens dont les entrailles se tordent.
– Ah ! çà, tu es malade ?... lui dit sa maîtresse

158
en la regardant.
– Oui, mademoiselle un peu... c’est peut-être
le charbon, la cuisine...
– Allons, va te coucher... on n’a plus besoin de
toi, tu desserviras demain.
Elle redescendit chez Adèle.
– Ça y est, lui dit-elle, vite un fiacre... C’est
rue de la Huchette, que tu m’as dit, en face d’un
planeur de cuivre, ta sage-femme, n’est-ce pas ?
Tu n’as pas une plume, du papier ?
Et elle se mit à écrire un mot pour sa
maîtresse. Elle lui disait qu’elle était trop
souffrante, qu’elle allait à l’hôpital, qu’elle ne lui
disait pas où, parce qu’elle se fatiguerait à venir
la voir, que dans huit jours elle serait revenue.
– Voilà ! fit Adèle essoufflée en lui donnant le
numéro du fiacre.
– Je peux y rester... lui dit Germinie, pas un
mot à mademoiselle... Voilà tout... Jure-moi, pas
un mot !
Elle descendait l’escalier, lorsqu’elle rencontra
Jupillon :

159
– Tiens ! fit-il, où vas-tu ? tu sors ?
– Je vais accoucher... Ça m’a pris dans la
journée... Il y avait un grand dîner... Ah ! ç’a été
dur !... Pourquoi viens-tu ? Je t’avais dit de ne
jamais venir, je ne veux pas !
– C’est que... je vais te dire... dans ce moment-
ci j’ai absolument besoin de quarante francs.
Mais là, vrai, absolument besoin.
– Quarante francs ! Mais je n’ai que juste pour
la sage-femme...
– C’est embêtant... voilà ! Que veux-tu ? Et il
lui donna le bras pour l’aider à descendre. –
Cristi ! je vais avoir du mal à les avoir tout de
même.
Il avait ouvert la portière de la voiture : – Où
faut-il qu’il te mène ?
– À la Bourbe... lui dit Germinie. Et elle lui
glissa les quarante francs dans la main.
– Laisse donc, fit Jupillon.
– Ah ! va... là ou autre part ! Et puis j’ai
encore sept francs.

160
Le fiacre partit.
Jupillon resta un moment immobile sur le
trottoir, regardant les deux napoléons dans sa
main. Puis il se mit à courir après le fiacre, et,
l’arrêtant, il dit à Germinie par la portière :
– Au moins, je vais te conduire ?
– Non, je souffre trop... J’aime mieux être
seule, lui répondit Germinie, en se tortillant sur
les coussins du fiacre.
Au bout d’une éternelle demi-heure, le fiacre
s’arrêta rue de Port-Royal, devant une porte noire
surmontée d’une lanterne violette qui annonçait
aux étudiants en médecine de passage dans la rue
qu’il y avait, cette nuit-là et dans ce moment-là,
la curiosité et l’intérêt d’un accouchement
laborieux à la Maternité.
Le cocher descendit de son siège et sonna. Le
concierge, aidé d’une fille de salle, prenant
Germinie sous les bras, la monta à l’un des quatre
lits de la salle d’accouchement. Une fois dans le
lit, ses douleurs se calmèrent un peu. Elle regarda
autour d’elle, vit les autres lits vides, et au fond

161
de l’immense pièce, une grande cheminée de
campagne flambante d’un grand feu devant
lequel, accrochés à une barre de fer, séchaient des
langes, des draps, des alèses.
Une demi-heure après, Germinie accouchait ;
elle mit au monde une petite fille. On roula son lit
dans une autre salle. Elle était là depuis plusieurs
heures, abîmée dans ce doux affaissement de la
délivrance qui suit les épouvantables
déchirements de l’enfantement, tout heureuse et
tout étonnée de vivre encore, nageant dans le
soulagement et profondément pénétrée du vague
bonheur d’avoir créé. Tout à coup, un cri : – Je
me meurs ! lui fit regarder à côté d’elle : elle vit
une de ses voisines jeter ses bras autour du cou
d’une élève sage-femme de garde, retomber
presque aussitôt, remuer un instant sous les draps,
puis ne plus bouger. Presque au même instant,
d’un lit à côté, il s’éleva un autre cri horrible,
perçant, terrifié, le cri de quelqu’un qui voit la
mort : c’était une femme qui appelait avec des
mains désespérées la jeune élève ; l’élève
accourut, se pencha, et tomba raide évanouie par
terre.

162
Alors le silence revint ; mais entre ces deux
mortes et cette demi-morte que le froid du
carreau mit plus d’une heure à faire revenir,
Germinie et les autres femmes encore vivantes
dans la salle restèrent sans même oser tirer la
sonnette d’appel et de secours pendue dans
chaque lit.
Il y avait alors à la Maternité une de ces
terribles épidémies puerpérales qui soufflent la
mort sur la fécondité humaine, un de ces
empoisonnements de l’air qui vident, en courant,
par rangées, les lits des accouchées, et qui
autrefois faisaient fermer la Clinique : on croirait
voir passer la peste, une peste qui noircit les
visages en quelques heures, enlève tout, emporte
les plus fortes, les plus jeunes, une peste qui sort
des berceaux, la Peste noire des mères ! C’était
tout autour de Germinie, à toute heure, la nuit
surtout, des morts telles qu’en fait la fièvre de
lait, des morts qui semblaient violer la nature, des
morts tourmentées, furieuses de cris, troublées
d’hallucination et de délire, des agonies
auxquelles il fallait mettre la camisole de force de
la folie, des agonies qui s’élançaient tout à coup,

163
hors d’un lit, en emportant les draps, et faisaient
frissonner toute la salle de l’idée de voir revenir
les mortes de l’amphithéâtre ! La vie s’en allait là
comme arrachée du corps. La maladie même y
avait une forme d’horreur et une monstruosité
d’apparence. Dans les lits, aux lueurs des lampes,
les draps se soulevaient vaguement et
horriblement, au milieu, sous les enflures de la
péritonite.
Pendant cinq jours, Germinie, pelotonnée et se
ramassant dans son lit, fermant comme elle
pouvait les yeux et les oreilles, eut la force de
combattre toutes ces terreurs et de n’y céder que
par moments. Elle voulait vivre et elle se
rattachait à ses forces par la pensée de son enfant,
par le souvenir de mademoiselle. Mais le sixième
jour, elle fut à bout d’énergie, son courage
l’abandonna. Un froid lui passa dans l’âme. Elle
se dit que tout était fini. Cette main que la mort
vous pose sur l’épaule, le pressentiment de
mourir, la touchait déjà. Elle sentait cette
première atteinte de l’épidémie, la croyance de
lui appartenir et l’impression d’en être déjà à
demi possédée. Sans se résigner, elle

164
s’abandonnait. À peine si sa vie, vaincue
d’avance, faisait encore l’effort de se débattre.
Elle en était là, lorsqu’une tête se pencha, comme
une lumière, sur son lit.
C’était la tête de la plus jeune des élèves, une
tête blonde, aux grands cheveux d’or, aux yeux
bleus si doux que les mourantes voyaient le ciel
s’y ouvrir. En l’apercevant, les femmes dans le
délire disaient : – Tiens ! la sainte Vierge !
– Mon enfant, dit l’élève à Germinie, vous
allez demander tout de suite votre permis. Il faut
vous en aller. Vous vous mettrez bien
chaudement. Vous vous garnirez bien... Aussitôt
que vous serez chez vous couchée, vous prendrez
quelque chose de bouillant, de la tisane, du
tilleul... Vous tâcherez de suer... Comme ça, vous
n’aurez pas de mal... Mais allez-vous-en... Ici,
cette nuit, fit-elle en promenant son regard sur les
lits, il ne ferait pas bon pour vous... Ne dites pas
que c’est moi qui vous fais partir : vous me feriez
mettre à la porte...

165
XXI

Germinie se rétablit en quelques jours. La joie


et l’orgueil d’avoir donné le jour à une petite
créature où sa chair était mêlée à la chair de
l’homme qu’elle aimait, le bonheur d’être mère,
la sauvèrent des suites d’une couche mal soignée.
Elle revint à la santé, et elle eut vivre un air de
plaisir que sa maîtresse ne lui avait jamais vu.
Tous les dimanches, quelque temps qu’il fît,
elle s’en allait sur les onze heures : mademoiselle
croyait qu’elle allait voir une amie à la
campagne, et elle était enchantée du bien que
faisaient à sa bonne ces journées au grand air.
Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener
sans trop rechigner, et ils partaient pour
Pommeuse où était l’enfant, et, où les attendait un
bon déjeuner commandé par la mère. Une fois
dans le wagon du chemin de fer de Mulhouse,
Germinie ne parlait plus, ne répondait plus.

166
Penchée à la portière, elle semblait avoir toutes
ses pensées devant elle. Elle regardait, comme si
son désir voulait dépasser la vapeur. Le train à
peine arrêté, elle sautait, jetait son billet à
l’homme des billets, et courait dans le chemin de
Pommeuse, laissant Jupillon derrière elle. Elle
approchait, elle arrivait, elle y était : c’était là !
Elle fondait sur son enfant, l’enlevait des bras de
la nourrice avec des mains jalouses, – des mains
de mère ! – le pressait, le serrait, l’embrassait, le
dévorait de baisers, de regards, de rires ! Elle
l’admirait un instant, puis égarée, bienheureuse,
folle d’amour, le couvrait jusqu’au bout de ses
petits pieds nus des tendresses de sa bouche. On
déjeunait. Elle s’attablait, l’enfant sur ses genoux,
et ne mangeait pas : elle l’avait tant embrassé
qu’elle ne l’avait pas encore vu, et elle se mettait
à chercher, à détailler la ressemblance de la petite
avec eux deux. Un trait était à lui, un autre à elle :
– C’est ton nez... c’est mes yeux... Elle aura les
cheveux comme les tiens avec le temps... Ils
friseront !... Vois-tu, voilà tes mains... c’est tout
toi... Et c’était pendant des heures ce radotage
intarissable et charmant des femmes qui veulent

167
faire à un homme la part de leur fille. Jupillon se
prêtait à tout cela sans trop d’impatience, grâce à
des cigares à trois sous que Germinie tirait de sa
poche et qu’elle lui donnait un à un. Puis il avait
trouvé une distraction : au bout du jardin passait
le Morin. Jupillon était parisien : il aimait la
pêche à la ligne.
Et l’été venu, ils se tenaient là toute la journée,
au fond du jardin, au bord de l’eau, Jupillon sur
une planche à laver jetée sur deux piquets, sa
ligne à la main, Germinie, son enfant dans sa
jupe, assise par terre sous le néflier penché sur la
rivière. Le jour étincelait ; le soleil brûlait la
grande eau courante d’où se levaient des éclairs
de miroir. C’était comme une joie de feu du ciel
et de la rivière, au milieu de laquelle Germinie
tenait sa fille debout et la faisait piétiner sur elle,
nue et rose, avec sa brassière écourtée, la peau
tremblante de soleil par places, la chair frappée
de rayons comme de la chair d’ange qu’elle avait
vue dans les tableaux. Elle ressentait de divines
douceurs, quand la petite, avec ces mains
tâtillonnantes des enfants qui ne parlent pas
encore, lui touchait le menton, la bouche, les

168
joues, s’obstinait à lui mettre les doigts dans les
yeux, les arrêtait, en jouant, sur son regard, et
promenait sur tout son visage le chatouillement et
le tourment de ces chères petites menottes qui
semblent chercher à l’aveuglette la face d’une
mère : c’était comme si la vie et la chaleur de son
enfant lui erraient sur la figure. De temps en
temps, envoyant par-dessus la tête de la petite la
moitié de son sourire à Jupillon, elle lui criait : –
Mais regarde-la donc !
Puis, l’enfant s’endormait avec cette bouche
ouverte qui rit au sommeil. Germinie se penchait
sur son souffle ; elle écoutait son repos. Et peu à
peu bercée à cette respiration d’enfant, elle
s’oubliait délicieusement à regarder ce pauvre
lieu de son bonheur, le jardin agreste, les
pommiers aux feuilles garnies de petits escargots
jaunes, aux pommes rosées du côté du midi, les
rames où s’enroulaient, au pied, tordues et
grillées, les tiges de pois, le carré de choux, les
quatre tournesols dans le petit rond au milieu de
l’allée ; puis, tout près d’elle, au bord de la
rivière, les places d’herbe remplies de foirolle, les
têtes blanches des orties contre le mur, les boîtes

169
de laveuses et les bouteilles d’eau de lessive, la
botte de paille éparpillée par la folie d’un jeune
chien sortant de l’eau. Elle regardait et rêvait.
Elle songeait au passé, en ayant son avenir sur les
genoux. De l’herbe, des arbres, de la rivière qui
étaient là, elle refaisait, avec le souvenir, le
rustique jardin de sa rustique enfance. Elle
revoyait les deux pierres descendant à l’eau où sa
mère, avant de la coucher, l’été, lui lavait les
pieds quand elle était toute petite...
– Dites donc, père Remalard, dit, par une des
plus chaudes journées d’août, Jupillon, posté sur
sa planche, au bonhomme qui le regardait, –
savez-vous que ça ne pique pas pour un liard
avec le ver rouge ?
– Y faudrait de l’asticot, dit sentencieusement
le paysan.
– Eh bien ! on se payera de l’asticot ! Père
Remalard, faut avoir un mou de veau jeudi, vous
m’accrocherez ça dans c’t arbre... et dimanche
nous verrons bien.

170
Le dimanche, Jupillon fit une pêche
miraculeuse, et Germinie entendit la première
syllabe sortir de la bouche de sa fille.

171
XXII

Le mercredi matin, en descendant, Germinie


trouva une lettre pour elle. Dans cette lettre,
écrite au revers d’une quittance de blanchisseur,
la femme Remalard lui disait que son enfant était
tombée malade presque aussitôt qu’elle était
partie ; que depuis elle allait toujours plus mal ;
qu’elle avait consulté le docteur ; qu’il lui avait
parlé d’une mauvaise mouche qui avait piqué la
petite ; qu’elle avait été la faire voir une seconde
fois ; qu’elle ne savait plus que faire ; qu’elle
avait fait faire des pèlerinages pour elle. La lettre
finissait : « Si vous voyiez comme j’ai de
l’embarras pour votre petite... si vous voyiez
comme elle est gentille quand elle n’endure pas
de mal ! »
Cette lettre fit à Germinie l’effet d’un grand
coup qui vous pousse en avant. Elle sortit et se
dirigea machinalement du côté du chemin de fer

172
qui menait chez sa petite. Elle était en cheveux et
en pantoufles ; mais elle n’y songeait pas. Il
fallait qu’elle vît son enfant, qu’elle le vît tout de
suite. Après, elle reviendrait. Elle pensa un
moment au déjeuner de mademoiselle, puis
l’oublia. Tout à coup, à mi-chemin dans la rue,
elle vit l’heure à l’horloge d’un bureau de
fiacres : elle se rappela qu’il n’y avait pas de
départ à cette heure-là. Elle retourna sur ses pas,
se dit qu’elle allait bâcler le déjeuner, puis qu’elle
trouverait un prétexte pour être libre le reste de la
journée. Mais le déjeuner servi, elle ne trouva
rien : elle avait la tête si pleine de son enfant
qu’elle ne put inventer un mensonge ; son
imagination était stupide. Et puis, si elle avait
parlé, demandé, elle aurait éclaté ; elle se sentait
sur les lèvres : C’est pour voir ma petite ! La nuit,
elle n’osa se sauver ; mademoiselle avait été un
peu souffrante la nuit précédente : elle avait peur
qu’elle n’eût besoin d’elle.
Le lendemain, quand elle entra chez
mademoiselle avec une histoire imaginée la nuit,
toute prête à lui demander à sortir, mademoiselle
lui dit, en lisant la lettre qu’elle lui avait remontée

173
de chez le portier : – Ah ! c’est ma vieille de
Belleuse qui a besoin de toi toute la journée pour
l’aider à ses confitures... Allons, mes deux œufs,
en poste, et décampe... Hein, quoi, ça te
chiffonne ?.. Qu’est-ce qu’il y a ?
– Moi ?.. mais pas du tout, eut la force de dire
Germinie.
Tout ce long jour, elle le passa au feu des
bassines, au ficèlement des pots, dans la torture
des gens que la vie cloue loin du mal de ceux
qu’ils aiment. Elle eut le déchirement des
malheureux qui ne peuvent aller où sont leurs
inquiétudes, et creusant jusqu’au fond le
désespoir de l’éloignement et de l’incertitude, se
figurent à toute minute qu’on va mourir sans eux.
En ne trouvant pas de lettre le jeudi soir, pas
de lettre le vendredi matin, elle se rassura. Si la
petite allait plus mal, la nourrice lui aurait écrit.
La petite allait mieux ; elle se la figurait sauvée,
guérie. Cela manque toujours de mourir, et cela
reprend si vite, les enfants ! Et puis la sienne était
forte. Elle se décida à attendre, patienter jusqu’au
dimanche dont elle n’était plus séparée que par

174
quarante-huit heures, trompant le reste de ses
craintes avec les superstitions qui disent oui à
l’espérance, se persuadant que sa fille était
« réchappée », parce que le matin la première
personne qu’elle avait rencontrée était un
homme, parce qu’elle avait vu dans la rue un
cheval rouge, parce qu’elle avait deviné qu’un
passant tournerait à telle rue, parce qu’elle avait
remonté un étage en tant d’enjambées.
Le samedi, dans la matinée, en entrant chez la
mère Jupillon, elle la trouva en train de pleurer de
grosses larmes sur une motte de beurre qu’elle
recouvrait d’un linge mouillé.
– Ah ! c’est vous, fit la mère Jupillon. Cette
pauvre charbonnière !... J’en pleure, tenez ! Elle
sort d’ici... C’est que vous ne savez pas... Ils ne
peuvent se faire la figure propre dans leur état
qu’avec du beurre... Et voilà que son amour de
petite fille... Elle est à la mort, vous savez, ce
chéri d’enfant... Ce que c’est que de nous ! Ah !
mon Dieu, oui... Eh bien ! elle lui a dit comme ça
tout à l’heure : Maman, je veux que tu me
débarbouilles au beurre, tout de suite... pour le

175
bon Dieu... Hi ! hi !
Et la mère Jupillon se mit à sangloter.
Germinie s’était sauvée. De la journée elle ne
put tenir en place. À tout moment, elle montait
dans sa chambre préparer les petites affaires
qu’elle voulait apporter à sa petite le lendemain,
pour la mettre « blanchement », lui faire une
petite toilette de ressuscitée. Comme elle
redescendait le soir pour aller coucher
mademoiselle, Adèle lui remit une lettre qu’elle
avait trouvée pour elle en bas.

176
XXIII

Mademoiselle avait commencé à se


déshabiller, quand Germinie entra dans sa
chambre, fît quelques pas, se laissa tomber sur
une chaise, et presque aussitôt, après deux ou
trois soupirs, longs, profonds, arrachés et
douloureux, mademoiselle la vit, se renversant et
se tordant, rouler à bas de la chaise et tomber à
terre. Elle voulut la relever ; mais Germinie était
agitée de mouvements convulsifs si violents que
la vieille femme fut obligée de laisser retomber
sur le parquet ce corps furieux dont tous les
membres contractés et ramassés un moment sur
eux-mêmes se lançaient à droite, à gauche, au
hasard, partaient avec le bruit sec de la détente
d’un ressort, jetaient à bas tout ce qu’ils
cognaient. Aux cris de mademoiselle sur le carré,
une bonne courut chez un médecin d’à côté
qu’elle ne trouva pas ; quatre autres femmes de la
maison aidèrent mademoiselle à enlever

177
Germinie et à la porter sur le lit de sa chambre,
où on l’étendit, après lui avoir coupé les lacets de
son corset.
Les terribles secousses, les détentes nerveuses
des membres, les craquements de tendons avaient
cessé ; mais sur le cou, sur la poitrine que
découvrait la robe dégrafée, passaient des
mouvements ondulatoires pareils à des vagues
levées sous la peau et que l’on voyait courir
jusqu’aux pieds, dans un frémissement de jupe.
La tête renversée, la figure rouge, les yeux pleins
d’une tendresse triste, de cette angoisse douce
qu’ont les yeux des blessés, de grosses veines se
dessinant sous le menton, haletante et ne
répondant pas aux questions, Germinie portait les
deux mains à sa gorge, à son cou, et les
égratignait ; elle semblait vouloir arracher de là la
sensation de quelque chose montant et
descendant au dedans d’elle. Vainement on lui
faisait respirer de l’éther, boire de l’eau de fleur
d’oranger : les ondes de douleur qui passaient
dans son corps continuaient à le parcourir ; et
dans son visage persistait cette même expression
de douceur mélancolique et d’anxiété

178
sentimentale qui semblait mettre une souffrance
d’âme sur la souffrance de chair de tous ses traits.
Longtemps, tout parut blesser ses sens et les
affecter douloureusement, l’éclat de la lumière, le
bruit des voix, le parfum des choses. Enfin, au
bout d’une heure, tout à coup des pleurs, un
déluge s’échappant de ses yeux, emportait la
terrible crise. Ce ne fut plus qu’un tressaillement
de loin en loin, dans ce corps accablé, bientôt
apaisé par la lassitude, par un brisement général.
Il fallut porter Germinie dans sa chambre.
La lettre que lui avait remise Adèle, était la
nouvelle de la mort de sa fille.

179
XXIV

À la suite de cette crise, Germinie tomba dans


un abrutissement de douleur. Pendant des mois,
elle resta insensible à tout ; pendant des mois,
envahie et remplie tout entière par la pensée du
petit être qui n’était plus, elle porta dans ses
entrailles la mort de son enfant comme elle avait
porté sa vie. Tous les soirs, quand elle remontait
dans sa chambre, elle tirait de la malle placée au
pied de son lit le béguin et la brassière de sa
pauvre chérie. Elle les regardait, elle les touchait ;
elle les étendait sur sa couverture ; elle restait des
heures à pleurer dessus, à les baiser, à leur parler,
à leur dire les mots qui font causer le chagrin
d’une mère avec l’ombre d’une petite fille.
Pleurant sa fille, la malheureuse se pleurait
elle-même. Une voix lui murmurait que, cet
enfant vivant, elle était sauvée ; que cet enfant à
aimer, c’était sa Providence ; que tout ce qu’elle

180
redoutait d’elle-même irait sur cette tête et s’y
sanctifierait, ses tendresses, ses élancements, ses
ardeurs, tous les feux de sa nature. Il lui semblait
sentir d’avance son cœur de mère apaiser et
purifier son cœur de femme. Dans sa fille, elle
voyait je ne sais quoi de céleste qui la rachèterait
et la guérirait, comme un petit ange de
délivrance, sorti de ses fautes pour la disputer et
la reprendre aux influences mauvaises qui la
poursuivaient et dont elle se croyait parfois
possédée.
Quand elle commença à sortir de ce premier
anéantissement de son désespoir, quand, la
perception de la vie et la sensation des choses lui
revenant, elle regarda autour d’elle avec des yeux
qui voyaient, elle fut réveillée de sa douleur par
une amertume plus aiguë.
Devenue trop grosse, trop lourde pour le
service de sa crémerie, et trouvant qu’elle avait
encore trop à faire malgré tout ce que faisait
Germinie, Mme Jupillon avait fait venir pour
l’aider une nièce de son pays. C’était la jeunesse
de la campagne que cette petite, une femme où il

181
y avait encore de l’enfant, vive et vivace, les
yeux noirs et pleins de soleil, les lèvres comme
une chair de cerise, pleines, rondes et rouges,
l’été de son pays dans le teint, la chaleur de la
santé dans le sang. Ardente et naïve, la jeune fille
était allée, aux premiers jours, vers son cousin,
simplement, naturellement, par cette pente d’un
même âge qui fait chercher la jeunesse à la
jeunesse. Elle s’était jetée au-devant de lui avec
l’impudeur de l’innocence, une effronterie
candide, les libertés qu’apprennent les champs, la
folie heureuse d’une riche nature, toutes sortes
d’audaces, d’ignorances, d’ingénuités hardies et
de coquetteries rustiques contre lesquelles la
vanité de son cousin n’avait point su se défendre.
À côté de cette enfant, Germinie n’eut plus de
repos. La jeune fille la blessait à toutes les
minutes, par sa présence, son contact, ses
caresses, tout ce qui avouait l’amour dans son
corps amoureux. L’occupation qu’elle avait de
Jupillon, le service qui l’approchait de lui, les
émerveillements de provinciale qu’elle lui
montrait, les demi-confidences qu’elle laissait
venir à ses lèvres, le jeune homme sorti, sa gaieté,

182
ses plaisanteries, sa bonne humeur bien portante,
tout exaspérait Germinie, tout soulevait en elle de
sourdes colères ; tout blessait ce cœur entier et si
jaloux que les animaux mêmes le faisaient
souffrir en paraissant aimer quelqu’un qu’il
aimait.
Elle n’osait parler à la mère Jupillon, lui
dénoncer la petite, de peur de se trahir ; mais
toutes les fois qu’elle se trouvait seule avec
Jupillon, elle éclatait en récriminations, en
plaintes, en querelles. Elle lui rappelait une
circonstance, un mot, quelque chose qu’il avait
fait, dit, répondu, un rien oublié par lui, et qui
saignait toujours en elle. – Es-tu folle ? lui disait
Jupillon, une gamine !... – Une gamine, ça ?...
laisse donc ! qu’elle a des yeux que tous les
hommes la regardent dans la rue !.. L’autre jour
je suis sortie avec elle... j’étais honteuse... Je ne
sais pas comment elle a fait, nous avons été
suivies tout le temps par un monsieur... – Eh
bien ! qu’est-ce qu’il y a ? Elle est jolie, voilà ! –
Jolie ! jolie ! Et sur ce mot Germinie se jetait,
comme coups de griffes, sur la figure de la jeune
fille, et la déchirait en paroles enragées.

183
Souvent elle finissait par dire à Jupillon : –
Tiens ! tu l’aimes ! – Eh bien ! après ? répondait
Jupillon auquel ne déplaisaient pas ces disputes,
la vue et le jeu de cette colère qu’il piquait avec
des taquineries, l’amusement de cette femme
qu’il voyait, sous ses sarcasmes et son sang-froid,
perdre à demi la raison, s’égarer, trébucher dans
un commencement de folie, donner de la tête
contre les murs.
À la suite de ces scènes, qui se répétaient,
revenaient presque chaque jour, une révolution se
faisait dans ce caractère mobile, extrême et sans
milieu, dans cette âme où les violences se
touchaient. Longuement empoisonné, l’amour se
décomposait et se tournait en haine. Germinie se
mettait à détester son amant, à chercher tout ce
qui pouvait le lui faire détester davantage. Et sa
pensée revenant à sa fille, à la perte de son
enfant, à la cause de sa mort, elle se persuadait
que c’était lui qui l’avait tuée. Elle lui voyait des
mains d’assassin. Elle le prenait en horreur, elle
s’éloignait, se sauvait de lui comme de la
malédiction de sa vie, avec l’épouvante qu’on a
de quelqu’un qui est votre Malheur !

184
XXV

Un matin, après une nuit où elle avait retourné


en elle toutes ses idées de désolation et de haine,
entrant chez la crémière prendre ses quatre sous
de lait, Germinie trouva dans l’arrière-boutique
deux ou trois bonnes de la rue qui « tuaient le
ver ». Attablées, elles sirotaient des cancans et
des liqueurs.
– Tiens ! dit Adèle, en frappant de son verre
contre la table, te v’là déjà, mademoiselle de
Varandeuil ?
– Qu’est-ce que c’est que ça ? fit Germinie en
prenant le verre d’Adèle.
J’en veux...
– T’as si soif que ça à ce matin ?... De l’eau-
de-vie et de l’absinthe, rien que ça !... le mélo de
mon piou, tu sais bien ? le militaire... il ne buvait
que ça... C’est raide, hein ?

185
– Ah ! oui, dit Germinie avec le mouvement
de lèvres et le plissement d’yeux d’un enfant
auquel on donne un verre de liqueur au dessert
d’un grand dîner.
– C’est bon tout de même... – Son cœur se
levait. – Madame Jupillon... la bouteille par ici...
je paye.
Et elle jeta de l’argent sur la table. Au bout de
trois verres, elle cria : – Je suis paf ! Et elle partit
d’un éclat de rire.
Mlle de Varandeuil avait été ce matin-là
toucher son petit semestre de rentes. Quand elle
rentra à onze heures, elle sonna une fois, deux
fois : rien ne vint. Ah ! se dit-elle, elle sera
descendue. Elle ouvrit avec sa clef, alla à sa
chambre, entra : les matelas et les draps de son lit
en train d’être fait retombaient jetés sur deux
chaises ; et Germinie était étendue en travers de
la paillasse, dormant inerte, comme une masse,
dans l’avachissement d’une soudaine léthargie.
Au bruit de mademoiselle, Germinie se releva
d’un bond, passa sa main sur ses yeux : – Hein ?
fit-elle, comme si on l’appelait ; son regard

186
rêvait.
– Qu’est-ce qu’il y a ? fit Mlle de Varandeuil
effrayée. Tu es tombée ? As-tu quelque chose ?
– Moi ! non, répondit Germinie, j’ai dormi...
Quelle heure est-il ? Ce n’est rien... Ah ! c’est
bête...
Et elle se mit à fourrager la paillasse en
tournant le dos à sa maîtresse pour lui cacher le
rouge de la boisson sur son visage.

187
XXVI

Un dimanche matin, Jupillon s’habillait dans


la chambre que lui avait meublée Germinie. Sa
mère assise le contemplait avec cet ébahissement
d’orgueil qu’ont les yeux des mères du peuple
devant un fils qui se met en monsieur. – C’est
que t’es mis comme le jeune homme du premier !
lui dit-elle. On dirait son paletot... C’est pas pour
dire, mais le riche te va joliment, à toi...
Jupillon, en train de faire le nœud de sa
cravate, ne répondit pas.
– Tu vas en faire, de ces malheureuses ! reprit
la mère Jupillon, et donnant à sa voix un ton
d’insinuation caressante : – Dis donc, bibi, que je
te dise, grand mauvais sujet : les jeunesses qui
fautent, tant pis pour elles ! ça les regarde, c’est
leur affaire... Tu es un homme, n’est-ce pas ?...
t’as l’âge, t’as le physique, t’as tout... Moi je
peux pas toujours te tenir à l’attache... Alors, que

188
je m’ai dit, autant l’une que l’autre... Va pour
celle-là... Et j’ai fait celle qui ne voit rien... Eh
bien ! oui, pour Germinie... Comme t’avais là ton
agrément... Ça t’empêchait de manger ton argent
avec de mauvaises femmes... et puis je n’y voyais
pas d’inconvénients à cette fille, jusqu’à
maintenant... Mais c’est plus ça à c’t’heure... Ils
font des histoires dans le quartier... un tas
d’horreurs qu’ils disent sur nous... Des vipères,
quoi !... Tout ça, nous sommes au-dessus, je sais
bien... Quand on a été honnête toute sa vie, Dieu
merci !... Mais on ne sait jamais ce qui retourne :
mademoiselle n’aurait qu’à mettre le nez dans les
affaires de sa bonne... Moi d’abord la justice, rien
que l’idée, ça me retourne les sens... Qu’est-ce
que tu dis de ça, hein, bibi ?
– Dame, maman... ce que tu voudras.
– Ah ! je savais bien que tu l’aimais, ta bonne
chérie de maman ! fit en l’embrassant la
monstrueuse femme. – Eh bien ! invite-la à dîner
ce soir... Tu monteras deux bouteilles de notre
Lunel... du deux francs... de celui qui tape... Et
qu’elle vienne sûr... Fais-lui des yeux... qu’elle

189
croie que c’est aujourd’hui le grand jour... Mets
tes beaux gants : tu seras plus révérend...
Le soir Germinie arriva sur les sept heures,
tout heureuse, toute gaie, tout espérante, la tête
remplie de rêves par l’air de mystère mis par
Jupillon à l’invitation de sa mère. L’on dîna, l’on
but, l’on rit. La mère Jupillon commença à laisser
tomber des regards émus, mouillés, noyés sur le
couple assis en face d’elle. Au café, elle dit,
comme pour rester seule avec Germinie : – Bibi,
tu sais que tu as une course à faire ce soir...
Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant
son café à petites gorgées, tourna alors vers
Germinie le visage d’une mère qui demande le
secret d’une fille, et enveloppe d’avance sa
confession du pardon de ses indulgences. Un
instant, les deux femmes restèrent ainsi,
silencieuses, l’une attendant que l’autre parlât,
l’autre ayant le cri de son cœur au bord de ses
lèvres. Tout à coup Germinie s’élança de sa
chaise et se précipita dans les bras de la grosse
femme : – Si vous saviez, Mme Jupillon !...
Elle parlait, pleurait, embrassait. – Oh ! vous

190
ne m’en voudrez pas !... Eh bien ! oui, je l’aime...
j’en ai eu un enfant... C’est vrai, je l’aime... Voilà
trois ans...
À chaque mot, la figure de M me Jupillon s’était
refroidie et glacée. Elle écarta sèchement
Germinie, et de sa voix la plus dolente, avec un
accent de lamentation et de désolation
désespérée, elle se mit à dire comme une
personne qui suffoque : – Oh ! mon Dieu !...
vous !... me dire des choses comme ça !... à
moi !... à sa mère !... en face ! Mon Dieu, faut-
il !... Mon fils... un enfant... un innocent
d’enfant ! Vous avez eu le front de me le
débaucher !... Et vous me dites encore que c’est
vous ! Non, ce n’est pas Dieu possible !... Moi
qui avais si confiance... C’est à ne plus pouvoir
vivre... Il n’y a donc plus de sûreté en ce
monde !... Ah ! mademoiselle, tout de même, je
n’aurais jamais cru ça de vous !... Bon ! voilà des
choses qui me tournent... Ah ! tenez, ça me fait
une révolution... je me connais, je suis capable
d’en faire une maladie !
– Madame Jupillon ! madame Jupillon !

191
murmurait d’un ton d’imploration Germinie en se
mourant de honte et de douleur sur la chaise où
elle était retombée. Je vous demande pardon...
Ç’a été plus fort que moi... Et puis je pensais...
j’avais cru...
– Vous aviez cru !... Ah ! mon Dieu, vous
aviez cru ! Qu’est-ce que vous aviez cru ? Vous
la femme de mon fils, n’est-ce pas ? Ah !
Seigneur Dieu ! c’est-il possible, ma pauvre
enfant ?
Et prenant, à mesure qu’elle lançait à
Germinie de ces mots qui font plaie, une voix
plus plaintive et plus gémissante, la mère Jupillon
reprit : – Mais, ma pauvre fille, voyons, faut une
raison... Qu’est-ce que j’ai toujours dit ? Que ça
serait à faire, si vous aviez dix ans de moins sur
votre naissance. Voyons, votre date, c’est 1820
que vous m’avez dit... et nous voilà en 49... Vous
marchez sur vos trente ans, savez-vous, ma brave
enfant... Tenez ! ça me fait mal de vous dire ça...
Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine...
Mais il n’y a qu’à vous voir, ma pauvre
demoiselle... Que voulez-vous ? C’est l’âge...

192
Vos cheveux... on mettrait un doigt dans votre
raie...
– Mais, dit Germinie en qui une noire colère
commençait à gronder, ce qu’il me doit, votre
fils ?... Mon argent ? L’argent que j’ai retiré de la
caisse d’épargne, l’argent que j’ai emprunté pour
lui, l’argent que j’ai...
– Ah ! de l’argent ? il vous doit ? Ah ! oui, ce
que vous lui avez prêté pour commencer à
travailler... Eh bien ! v’la-t-il pas ! Est-ce que
vous croyez avoir affaire à des voleurs ? Est-ce
qu’on a envie de vous le nier, votre argent,
quoiqu’il n’y ait pas de papier... à preuve que
l’autre jour... ça me revient... cet honnête homme
d’enfant voulait faire l’écrit de ça, au cas qu’il
viendrait à mourir... Mais tout de suite, on est des
filous, voilà, ça ne fait pas un pli ! Ah ! mon
Dieu, si c’est la peine de vivre dans un temps
comme ça ! Ah ! je suis bien punie de m’être
attachée à vous ! Mais tenez, voilà que j’y vois
clair à présent... Ah ! vous êtes politique, vous !...
Vous avez voulu vous payer mon fils, et pour
toute la vie !... Excusez ! Ah ! bien merci... C’est

193
moins cher de vous le rendre, votre argent... Le
reste d’un garçon de café !... mon pauvre cher
enfant !... Dieu l’en préserve !
Germinie avait arraché de la patère son châle
et son chapeau. Elle était dehors.

194
XXVII

Mademoiselle était assise dans son grand


fauteuil au coin de la cheminée où dormait
toujours un peu de braise sous les cendres. Son
serre-tête noir, abaissé sur les rides de son front,
lui descendait presque jusqu’aux yeux. Sa robe
noire, en forme de fourreau, laissait pointer ses
os, plissait maigrement sur la maigreur de son
corps et tombait tout droit de ses genoux. Un petit
châle noir croisé était noué derrière son dos à la
façon des petites filles. Elle avait posé sur ses
cuisses ses mains retournées et à demi ouvertes,
de pauvres mains de vieille femme, gauches et
raidies, enflées aux articulations et aux nœuds des
doigts par la goutte. Enfoncée dans la pose
fléchie et cassée qui fait soulever la tête aux
vieillards pour vous voir et vous parler, elle se
tenait ramassée et comme enterrée dans tout ce
noir d’où ne sortaient que son visage jauni par la
bile des tons du vieil ivoire, et la flamme chaude

195
de son regard brun. À la voir, à voir ces yeux
vivants et gais, ce corps misérable, cette robe de
pauvreté, cette noblesse à porter l’âge en tous ses
deuils, on eût cru voir une fée aux Petits-
Ménages.
Germinie était à côté d’elle. La vieille
demoiselle se mit à lui dire : – Il y est toujours le
bourrelet sous la porte, hein, Germinie ?
– Oui, mademoiselle.
– Sais-tu, ma fille, reprit Mlle de Varandeuil
après un silence, sais-tu que quand on est né dans
un des plus beaux hôtels de la rue Royale... qu’on
a dû posséder le Grand et le Petit-Charolais...
qu’on a dû avoir pour campagne le château de
Clichy-la-Garenne... qu’il fallait deux
domestiques pour porter le plat d’argent sur
lequel on servait le rôti chez votre grand-mère...
sais-tu qu’il faut encore pas mal de philosophie, –
et mademoiselle se passa avec difficulté une main
sur les épaules, – pour se voir finir ici... dans ce
diable de nid à rhumatismes où, malgré tous les
bourrelets du monde, il vous passe de ces gueux
de courants d’air... C’est cela, ranime un peu le

196
feu...
Et allongeant ses pieds vers Germinie
agenouillée devant la cheminée, les lui mettant,
en riant, sous le nez : – Sais-tu qu’il en faut pas
mal de cette philosophie-là... pour porter des bas
percés !... Bête ! ce n’est pas pour te gronder ; je
sais bien, tu ne peux tout faire... Par exemple, tu
pourrais bien faire venir une femme pour
raccommoder... Ce n’est pas bien difficile...
Pourquoi ne dis-tu pas à cette petite qui est venue
l’année dernière ? Elle avait une figure qui me
revenait.
– Oh ! elle était noire comme une taupe,
mademoiselle.
– Bon ! j’étais sûre... Toi d’abord, tu ne
trouves jamais personne de bien... Ce n’est pas
vrai ça ? Mais est-ce que ce n’était pas une nièce
à la mère Jupillon ? On pourrait la prendre un
jour... deux jours par semaine...
– Jamais cette traînée-là ne remettra les pieds
ici.
– Allons, encore des histoires ! Tu es

197
étonnante toi pour adorer les gens, et puis ne plus
pouvoir les voir... Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?
– C’est une perdue, je vous dis.
– Bah ! qu’est-ce que ça fait à mon linge !
– Mais, mademoiselle...
– Eh bien ! trouves-m’en une autre... Je n’y
tiens pas à celle-là... Mais trouves-m’en une.
– Oh ! les femmes qu’on fait venir ne
travaillent pas... Je vous raccommoderai, moi... Il
n’y a besoin de personne.
– Toi ?... Oh ! si nous comptons sur ton
aiguille !... dit gaiement mademoiselle ; et puis
est-ce que la mère Jupillon te laissera jamais le
temps...
– Madame Jupillon ?... Ah ! pour la poussière
que je ferai maintenant chez elle !...
– Bah ! Comment ? Elle aussi ! la voilà dans
les lanlaire ?... Oh ! oh ! Dépêche-toi de faire une
autre connaissance, car sans cela, bon Dieu de
Dieu ! nous allons avoir de vilains jours !

198
XXVIII

L’hiver de cette année dut assurer à M lle de


Varandeuil une part de paradis. Elle eut à subir
tous les contrecoups du chagrin de sa bonne, le
tourment de ses nerfs, la vengeance de ses
humeurs contrariées, aigries, et où les approches
du printemps allaient bientôt mettre cette espèce
de folie méchante que donnent aux sensibilités
maladives la saison critique, le travail de la
nature, la fécondation inquiète et irritante de
l’été.
Germinie se mit à avoir des yeux essuyés qui
ne pleuraient plus, mais qui avaient pleuré. Elle
eut un éternel : – Je n’ai rien, mademoiselle, – dit
de cette voix sourde qui étouffe un secret. Elle
prit des poses muettes et désolées, des attitudes
d’enterrement, de ces airs avec lesquels le corps
d’une femme dégage de la tristesse et fait un
ennui de son ombre. Avec sa figure, son regard,

199
sa bouche, les plis de sa robe, sa présence, avec le
bruit qu’elle faisait en travaillant dans la pièce à
côté, avec son silence même, elle enveloppait
mademoiselle du désespoir de sa personne. Au
moindre mot, elle se hérissait. Mademoiselle ne
pouvait plus lui adresser une observation, lui
demander la moindre chose, témoigner une
volonté, un désir : tout était pris par elle comme
un reproche. Elle avait là-dessus des sorties
farouches. Elle grognait en pleurant : – Ah ! je
suis bien malheureuse ! Je vois bien que
mademoiselle ne m’aime plus ! Sa grippe contre
les gens trouvait des bougonnements sublimes : –
Elle vient toujours quand il pleut, celle-là ! disait-
elle, pour un peu de crotte laissé sur le tapis par
Mme de Belleuse. La semaine du jour de l’an,
cette semaine où tout ce qui restait de parents et
d’alliés à Mlle de Varandeuil montait sans
exception, les plus riches comme les plus
pauvres, ses cinq étages, et attendait à sa porte,
sur le carré, pour se relayer sur les six chaises de
sa chambre, Germinie redoubla de mauvaise
humeur, de remarques impertinentes, de plaintes
maussades. À tout moment, forgeant des torts à

200
sa maîtresse, elle la punissait par un mutisme que
rien ne pouvait rompre. Alors c’étaient des rages
d’ouvrage. Tout autour d’elle, mademoiselle
entendait à travers les cloisons des coups de balai
et de plumeau furieux, des frottements, des
battements saccadés, le travail nerveux de la
domestique qui semble dire en malmenant les
meubles : – Eh bien, on le fait ton ouvrage !
Les vieilles gens sont patients avec les anciens
domestiques. L’habitude, la volonté qui s’éteint,
l’horreur du changement, la crainte des nouveaux
visages, tout les dispose à des faiblesses, à des
concessions, à des lâchetés. Malgré sa vivacité, sa
facilité à s’emporter, à éclater, à jeter feu et
flamme, mademoiselle ne disait rien. Elle avait
l’air de ne rien voir. Elle faisait semblant de lire
quand Germinie entrait. Elle attendait, racoquinée
dans son fauteuil, que l’humeur de sa bonne se
passât ou crevât. Elle baissait le dos sous l’orage ;
elle n’avait contre sa bonne, ni un mot, ni une
pensée d’amertume. Elle la plaignait seulement,
pour la faire autant souffrir.

201
C’est que Germinie n’était pas une bonne pour
Mlle de Varandeuil, elle était le Dévouement qui
devait lui fermer les yeux. Cette vieille femme
isolée et oubliée par la mort, seule au bout de sa
vie, traînant ses affections de tombe en tombe,
avait trouvé sa dernière amie dans sa domestique.
Elle avait mis son cœur sur elle comme sur une
fille d’adoption, et elle était malheureuse surtout
de ne pouvoir la consoler. D’ailleurs, par instants,
du fond de ses mélancolies sombres et de ses
humeurs mauvaises, Germinie lui revenait et se
jetait à genoux devant sa bonté. Tout à coup, pour
un rayon de soleil, pour une chanson de
mendiant, pour un de ces riens qui passent dans
l’air et détendent l’âme, elle fondait en larmes et
en tendresses ; c’étaient des effusions brûlantes,
un bonheur d’embrasser, comme une joie de
revivre qui effaçait tout. D’autres fois, c’était
pour un bobo de mademoiselle ; la vieille bonne
se retrouvait aussitôt avec le sourire de son visage
et la douceur de ses mains. Quelquefois, dans ces
moments-là, mademoiselle lui disait : – Voyons,
ma fille... tu as quelque chose... Voyons, dis ? Et
Germinie répondait : – Non, mademoiselle, c’est

202
le temps... – Le temps ! répétait mademoiselle
d’un air de doute, le temps...

203
XXIX

Par une soirée de mars, la mère et le fils


Jupillon causaient, au coin du poêle de leur
arrière-boutique.
Jupillon venait de tomber au sort. L’argent que
la mère avait mis de côté pour le racheter avait
été mangé par six mois de mauvaises affaires, par
des crédits à des lorettes de la rue, qui avaient
mis un beau matin la clef sous le paillasson de
leur porte. Lui-même, en mauvaises affaires, était
sous le coup d’une saisie. Dans la journée, il était
allé demander à un ancien patron de lui avancer
de quoi s’acheter un homme. Mais le vieux
parfumeur ne lui pardonnait pas de l’avoir quitté
et de s’être établi : il avait refusé net.
La mère Jupillon désolée se lamentait en
larmoyant. Elle répétait le numéro tiré par son
fils : – Vingt-deux ! vingt-deux !... Et elle disait :
– Je t’avais pourtant cousu dans ton paletot une

204
araignée noire, velouteuse, avec sa toile !... Ah !
j’aurais bien plutôt dû faire comme on m’avait
dit, te mettre ton béguin avec lequel on t’a
baptisé... Ah ! le bon Dieu n’est pas juste !... Et le
fils de la fruitière qui en a eu un de bon !... Soyez
donc honnête !... Et ces deux coquines du 18 qui
lèvent justement le pied avec mon argent !... Je
crois bien qu’elles m’en donnaient de ces
poignées de main... Elles me refont de plus de
sept cents francs, sais-tu ? Et la moricaude d’en
face... et cette affreuse petite qui avait le front de
manger des pots de fraises de vingt francs... ce
qu’elles m’en emportent encore, celles-là ! Mais
va, tu n’es pas encore parti, tout de même... Je
vendrai plutôt la crémerie... je me remettrai en
service, je ferai la cuisine, je ferai des ménages,
je ferai tout !... Pour toi, mais je tirerais de
l’argent d’un caillou !
Jupillon fumait et laissait dire sa mère. Quand
elle eut fini : – Assez causé ! maman... tout ça,
c’est des mots, fit-il. Tu te tourmentes la
digestion, ce n’est pas la peine... Tu n’as besoin
de rien vendre... t’as pas besoin de te fouler... je
me rachèterai et sans que ça te coûte un sou,

205
veux-tu parier ?
– Jésus ! fit Mme Jupillon.
– J’ai mon idée.
Et après un silence, Jupillon reprit : Je n’ai pas
voulu te contrarier, à cause de Germinie... tu sais,
lors des histoires... t’as cru qu’il était temps de
me la casser avec elle... qu’elle nous ferait des
affaires... et tu l’as flanquée à la porte, raide...
Moi, ce n’était pas mon plan... je trouvais qu’elle
n’était pas si mauvaise que cela pour le beurre de
la maison... Mais enfin, t’as cru bien faire... Et
puis, peut-être, au fait, tu as bien fait : au lieu de
la calmer, tu l’as chauffée pour moi... mais
chauffée... je l’ai rencontrée une ou deux fois...
elle est d’un changé... Elle sèche, quoi !
– Mais tu sais bien, elle n’a plus le sou...
– À elle, je ne dis pas... Mais què que ça fait ?
Elle trouvera... Elle est encore bonne pour 2,300
balles, va !
– Et si tu es compromis ?
– Oh ! elle ne les volera pas...
– Savoir !

206
– Eh bien ! ça ne sera qu’à sa maîtresse... Est-
ce que tu crois que sa Mademoiselle la fera
pincer pour ça ? Elle la chassera, et puis ça
restera là... Nous lui conseillerons de prendre l’air
d’un autre quartier... voilà... et nous ne la verrons
plus... Mais ce serait trop bête qu’elle vole... Elle
s’arrangera, elle cherchera, elle se retournera... je
ne sais pas comment, par exemple, mais tu
comprends, ça la regarde. C’est le moment de
montrer ses talents... Au fait, tu ne sais pas, on dit
que sa vieille est souffrante... Si elle venait à s’en
aller, cette bonne demoiselle, et qu’elle lui laisse
tout le bibelot, comme ça court dans le quartier...
hein ? m’man, ça serait encore pas mal bête de
l’avoir envoyée à la balançoire ? Il faut mettre
des gants, vois-tu, m’man, quand c’est des
personnes auxquelles il peut tomber comme ça
quatre ou cinq mille livres de rente sur le
casaquin...
– Ah ! mon Dieu... qu’est-ce que tu me dis !
Mais après la scène que je lui ai faite... oh ! non,
elle ne voudra jamais revenir ici.
– Eh bien ! moi je te la ramènerai... et pas plus

207
tard que ce soir, fit Jupillon en se levant, et
roulant une cigarette entre les doigts : – Tu sais,
dit-il à sa mère, pas d’excuses, c’est inutile... Et
de la froideur... Aie l’air de la recevoir seulement
pour moi, par faiblesse... On ne sait pas ce qui
peut arriver : faut toujours se garder à carreau.

208
XXX

Jupillon se promenait de long en large, sur le


trottoir, devant la maison de Germinie, quand
Germinie sortit.
– Bonsoir, Germinie, lui dit-il dans le dos.
Elle se retourna comme sous un coup, et fit
instinctivement en avant, sans lui répondre, deux
ou trois pas qui se sauvaient.
– Germinie !
Jupillon ne lui dit que cela, sans bouger, sans
la suivre. Elle revint à lui comme une bête
ramenée à la main et dont on retire la corde.
– Quoi ? fit-elle. C’est-il encore de l’argent,
hein ?... ou des sottises de ta mère à me dire ?
– Non, c’est que je m’en vais, lui dit Jupillon
d’un air sérieux. Je suis tombé au sort... et je pars.
– Tu pars ? dit-elle. Ses idées avaient l’air de
n’être pas éveillées.

209
– Tiens, Germinie, reprit Jupillon... Je t’ai fait
de la peine... Je n’ai pas été gentil avec toi... je
sais bien... Il y a eu un peu de ma cousine...
Qu’est-ce que tu veux ?...
– Tu pars ? reprit Germinie en lui prenant le
bras. Ne mens pas... tu pars ?
– Puisque je te dis qu’oui... et que c’est vrai...
Je n’attends plus que ma feuille de route... Il faut
plus de deux mille francs pour un homme cette
année... On dit qu’il va y avoir la guerre : enfin,
c’est une chance...
Et, tout en parlant, il faisait descendre la rue à
Germinie.
– Où me mènes-tu ? lui dit-elle.
– Chez m’man donc... pour qu’on se
raccommode toutes les deux, et que ça finisse, les
histoires...
– Après ce qu’elle m’a dit ? Jamais !
Et Germinie repoussa le bras de Jupillon.
– Alors, si c’est comme ça, adieu...
Et Jupillon leva sa casquette.

210
– Faudra-t-il que je t’écrive du régiment ?
Germinie eut un instant de silence, un moment
d’hésitation. Puis brusquement : – Marchons, dit-
elle, et faisant signe à Jupillon de marcher à côté
d’elle, elle remonta la rue.
Tous deux se mirent à aller à côté l’un de
l’autre, sans rien se dire. Ils arrivèrent à une route
pavée qui se reculait et s’allongeait éternellement
entre deux lignes de réverbères, entre deux
rangées d’arbres tortillés jetant au ciel une
poignée de branches sèches et plaquant à de
grands murs plats leur ombre immobile et maigre.
Là, sous le ciel aigu et glacé d’une réverbération
de neige, ils marchaient longtemps, s’enfonçant
dans le vague, l’infini, l’inconnu d’une rue qui
suit toujours le même mur, les mêmes arbres, les
mêmes réverbères, et conduit toujours à la même
nuit. L’air humide et chargé qu’ils respiraient
sentait le sucre, le suif et la charogne. Par
moments, il leur passait comme un flamboiement
devant les yeux : c’était une tapissière dont la
lanterne donnait sur des bestiaux éventrés et des
carrés de viande saignante jetés sur la croupe

211
d’un cheval blanc : ce feu sur ces chairs, dans
l’obscurité, ruisselait en incendie de pourpre, en
fournaise de sang.
– Eh bien ! as-tu fait tes réflexions ? fit
Jupillon. Ce n’est pas gai, sais-tu ? ta petite
avenue Trudaine.
– Marchons, répondit Germinie.
Et elle recommença, sans parler, sa marche
saccadée, violente, agitée de tous les tumultes de
son âme. Ses pensées passaient dans ses gestes.
L’égarement venait à son pas, la folie à ses
mains. Par moments, elle avait, derrière elle,
l’ombre d’une femme de la Salpêtrière. Deux ou
trois passants s’arrêtèrent un instant, la
regardèrent, puis, comme ils étaient de Paris,
passèrent.
Tout à coup elle s’arrêta, et faisant un geste de
résolution désespérée : – Ah ! mon Dieu, une
épingle de plus dans la pelote, fit-elle. – Allons !
Et elle prit le bras de Jupillon.
– Oh ! je sais bien, lui dit Jupillon quand ils
furent près de la crémerie, ma mère n’a pas été

212
juste pour toi. Vois-tu, elle a été trop honnête
toute sa vie, cette femme... Elle ne sait pas, elle
ne comprend pas... Et puis, tiens, je vais te dire,
moi, le fond de tout : c’est qu’elle m’aime tant
qu’elle est jalouse des femmes qui m’aiment...
Entre donc, va !
Et il la poussa dans les bras de M me Jupillon
qui l’embrassa, lui marmotta quelques paroles de
regret, et se dépêcha de pleurer pour se tirer
d’embarras et faire la scène plus attendrissante.
Tout ce soir-là, Germinie resta les yeux fixés
sur Jupillon, l’effrayant presque avec son regard.
– Allons, lui dit-il en la reconduisant, ne sois
donc pas bonnet de nuit comme ça... Il faut une
philosophie en ce monde... Eh bien ! me voilà
soldat... voilà tout ! On n’en revient pas toujours,
c’est vrai... Mais enfin... Tiens ! je veux que nous
nous amusions, les quinze jours qui me restent...
parce que c’est autant de pris... et que si je ne
reviens pas... Eh bien ! je t’aurai au moins laissé
sur un bon souvenir de moi...
Germinie ne répondit rien.

213
XXXI

De huit jours, Germinie ne remit pas les pieds


dans la boutique.
Les Jupillon, ne la voyant pas revenir,
commençaient à désespérer. Enfin, un soir, sur
les dix heures et demie, elle poussa la porte, entra
sans dire bonjour ni bonsoir, alla à la petite table
où étaient assis la mère et le fils à demi
sommeillants, posa sous sa main, fermée avec un
serrement de griffe, un vieux morceau de toile
qui sonna.
– Voilà ! fit-elle.
Et lâchant les coins du morceau de toile, elle
répandit ce qui était dedans : il coula sur la table
de gras billets de banque recollés par derrière,
rattachés avec des épingles, de vieux louis à l’or
verdi, des pièces de cent sous toutes noires, des
pièces de quarante sous, des pièces de dix sous,
de l’argent de pauvre, de l’argent de travail, de

214
l’argent de tirelire, de l’argent sali par des mains
sales, fatigué dans le porte-monnaie de cuir, usé
dans le comptoir plein de sous, – de l’argent
sentant la sueur. Un moment, elle regarda tout ce
qui était étalé comme pour se convaincre les
yeux ; puis avec une voix triste et douce, la voix
de son sacrifice, elle dit simplement à M me
Jupillon :
– Ça y est... C’est les deux mille trois cents
francs... pour qu’il se rachète...
– Ah ! ma bonne Germinie ! fit la grosse
femme en suffoquant sous une première
émotion ; et elle se jeta au cou de Germinie qui se
laissa embrasser. Oh ! vous allez prendre quelque
chose avec nous, une tasse de café...
– Non, merci, dit Germinie, je suis rompue...
Dame ! j’ai eu à courir, allez, pour les trouver...
Je vais me coucher... Une autre fois...
Et elle sortit.
Elle avait eu « à courir », comme elle disait,
pour rassembler une pareille somme, réaliser
cette chose impossible : trouver deux mille trois

215
cents francs, deux mille trois cents francs dont
elle n’avait pas les premiers cinq francs ! Elle les
avait quêtés, mendiés, arrachés pièce à pièce,
presque sou à sou. Elle les avait ramassés, grattés
ici et là, sur les uns, sur les autres, par emprunts
de deux cents, de cent francs, de cinquante
francs, de vingt francs, de ce qu’on avait voulu.
Elle avait emprunté à son portier, à son épicier, à
sa fruitière, à sa marchande de volaille, à sa
blanchisseuse ; elle avait emprunté aux
fournisseurs du quartier, aux fournisseurs des
quartiers qu’elle avait d’abord habités avec
mademoiselle. Elle avait fait entrer dans la
somme tous les argents, jusqu’à la misérable
monnaie de son porteur d’eau. Elle avait
quémandé partout, extorqué humblement, prié,
supplié, inventé des histoires, dévoré la honte de
mentir et de voir qu’on ne la croyait pas.
L’humiliation d’avouer qu’elle n’avait pas
d’argent placé, comme on le croyait et comme
par orgueil elle le laissait croire, la
commisération de gens qu’elle méprisait, les
refus, les aumônes, elle avait tout subi, essuyé ce
qu’elle n’aurait pas essuyé pour trouver du pain,

216
et non une fois auprès d’une personne, mais
auprès de trente, de quarante, auprès de tous ceux
qui lui avaient donné ou dont elle avait espéré
quelque chose.
Enfin cet argent, elle l’avait réuni ; mais il
était son maître et la possédait pour toujours. Elle
appartenait aux obligations qu’elle avait aux
gens, au service que lui avaient rendu ses
fournisseurs en sachant bien ce qu’ils faisaient.
Elle appartenait à sa dette, à ce qu’elle aurait à
payer chaque année. Elle le savait ; elle savait
que tous ses gages y passeraient, qu’avec les
arrangements usuraires laissés par elle au gré de
ses créanciers, les reconnaissances exigées par
eux, les trois cents francs de mademoiselle ne
feraient guère que payer les intérêts des deux
mille trois cents francs de son emprunt. Elle
savait qu’elle devrait, qu’elle devrait toujours,
qu’elle était à jamais vouée aux privations, à la
gêne, à tous les retranchements de l’entretien, de
la toilette. Sur les Jupillon, elle n’avait pas
beaucoup plus d’illusions que sur son avenir. Son
argent avec eux était perdu, elle en avait le
pressentiment. Elle n’avait pas même fait le

217
calcul que ce sacrifice toucherait le jeune homme.
Elle avait agi d’un premier mouvement. On lui
aurait dit de mourir pour qu’il ne partît pas,
qu’elle fût morte. L’idée de le voir militaire, cette
idée du champ de bataille, du canon, des blessés,
devant laquelle, de terreur, la femme ferme les
yeux, l’avait décidée à faire plus que mourir : à
vendre sa vie pour cet homme, signer pour lui sa
misère éternelle !

218
XXXII

C’est un effet ordinaire des désordres nerveux


de l’organisme de dérégler les joies et les peines
humaines, de leur ôter la proportion et l’équilibre,
et de les pousser à l’extrémité de leur excès. Il
semble que, sous l’influence de cette maladie
d’impressionnabilité, les sensations aiguisées,
raffinées, spiritualisées, dépassent leur mesure et
leur limite naturelles, atteignent au-delà d’elles-
mêmes, et mettent une sorte d’infini dans la
jouissance et la souffrance de la créature.
Maintenant les rares joies qu’avait encore
Germinie étaient des joies folles, des joies dont
elle sortait ivre et avec les caractères physiques
de l’ivresse. – Mais, ma fille, ne pouvait
s’empêcher de lui dire Mademoiselle, on croirait
que tu es grise. – Pour une fois qu’on s’amuse,
répondait Germinie, mademoiselle vous le fait
bien payer. Et quand elle retombait dans ses
peines, dans ses chagrins, dans ses inquiétudes,
c’était une désolation plus intense encore, plus

219
furieuse et délirante que sa gaieté.
Le moment était arrivé où la terrible vérité,
entrevue, puis voilée par des illusions dernières,
finissait par apparaître à Germinie. Elle voyait
qu’elle n’avait pu attacher Jupillon par le
dévouement de son amour, le dépouillement de
tout ce qu’elle avait, tous ces sacrifices d’argent
qui engageaient sa vie dans l’embarras et les
transes d’une dette impossible à payer. Elle
sentait qu’il lui apportait à regret son amour, un
amour où il mettait l’humiliation d’une charité.
Quand elle lui avait annoncé qu’elle était une
seconde fois grosse, cet homme, qu’elle allait
faire encore père, lui avait dit : Eh bien ! c’est
amusant les femmes comme toi ! toujours pleine
ou fraîche vide alors !... Il lui venait les idées, les
soupçons qui viennent au véritable amour quand
on le trompe, les pressentiments de cœur qui
disent aux femmes qu’elles ne sont plus seules à
posséder leur amant, et qu’il y en a une autre
parce qu’il doit y en avoir une autre.
Elle ne se plaignait plus, elle ne pleurait plus,
elle ne récriminait plus. Elle renonçait à une lutte

220
avec cet homme armé de froideur, qui savait si
bien, avec ses ironies glacées de voyou, outrager
sa passion, sa déraison, ses folies de tendresse. Et
elle se mettait à attendre dans une angoisse
résignée, quoi ? Elle ne savait : peut-être qu’il ne
voulût plus d’elle !
Navrée et silencieuse, elle épiait Jupillon ; elle
le guettait, elle le surveillait ; elle essayait de le
faire parler, en jetant des mots dans ses
distractions. Elle tournait autour de lui, ne voyait,
ne saisissait, ne surprenait rien, et cependant elle
restait persuadée qu’il y avait quelque chose et
que ce qu’elle craignait était vrai : elle sentait une
femme dans l’air.
Un matin, comme elle était descendue de
meilleure heure qu’à son habitude, elle l’aperçut
à quelques pas devant elle sur le trottoir. Il était
habillé ; il se regardait en marchant. De temps en
temps, pour voir le vernis de ses bottes, il levait
un peu le bas de son pantalon. Elle se mit à le
suivre. Il allait tout droit sans se retourner. Elle
arriva derrière lui à la place Bréda. Il y avait sur
la place, à côté de la station de voitures, une

221
femme qui se promenait. Germinie ne la voyait
que de dos. Jupillon alla à elle, la femme se
retourna : c’était sa cousine. Ils se mirent à
marcher à côté l’un de l’autre, allant et revenant
sur la place ; puis par la rue Bréda ils se
dirigèrent vers la rue de Navarin. Là, la jeune
fille prit le bras de Jupillon, ne s’appuya pas
d’abord, puis peu à peu, à mesure qu’ils allaient,
elle s’inclina avec le mouvement d’une branche
qu’on fait plier et se laissa aller à lui. Ils
marchaient lentement, si lentement, que Germinie
était parfois forcée de s’arrêter pour ne pas être
trop près d’eux. Ils montèrent la rue des Martyrs,
traversèrent la rue de la Tour-d’Auvergne,
descendirent la rue Montholon. Jupillon parlait ;
la cousine ne disait rien, écoutait Jupillon, et,
distraite comme une femme qui respire un
bouquet, allait en jetant de côté de temps en
temps un petit regard vague, un petit coup d’œil
d’enfant qui a peur.
Arrivés à la rue Lamartine devant le passage
des Deux-Sœurs, ils tournèrent sur eux-mêmes ;
Germinie n’eut que le temps de se jeter dans une
porte d’allée. Ils passèrent sans la voir. La petite

222
était sérieuse et paresseuse à marcher. Jupillon lui
parlait dans le cou. Un moment ils s’arrêtèrent :
Jupillon faisait de grands gestes ; la jeune fille
regardait fixement le pavé. Germinie crut qu’ils
allaient se quitter ; mais ils se remirent à marcher
ensemble et firent quatre ou cinq tours, revenant
et repassant devant le passage. À la fin, ils y
entrèrent. Germinie s’élança de sa cachette,
bondit sur leurs pas. De la grille du passage elle
vit un bout de robe disparaître dans la porte d’un
petit hôtel meublé, à côté d’une boutique de
liquoriste. Elle courut à cette porte, regarda dans
l’escalier, ne vit plus rien... Alors tout son sang
lui monta à la tête avec une idée, une seule idée
que répétait sa bouche idiote : Du vitriol !... du
vitriol !... du vitriol ! Et sa pensée devenant
instantanément l’action même de sa pensée, son
délire la transportant tout à coup dans son crime,
elle montait l’escalier avec la bouteille bien
cachée sous son châle ; elle frappait à la porte très
fort, et toujours... On finissait par venir ; il
entrebâillait la porte... Elle ne lui disait ni son
nom, ni rien... Elle passait sans s’occuper de lui...
Elle était forte à le tuer ! et elle allait au lit, à

223
elle ! Elle lui prenait le bras, elle lui disait : Oui,
c’est moi... en voilà pour ta vie ! Et sur sa figure,
sur sa gorge, sur sa peau, sur tout ce qu’elle avait
de jeune et d’orgueilleux, de beau pour l’amour,
Germinie voyait le vitriol marquer, brûler,
creuser, bouillonner, faire quelque chose
d’horrible qui l’inondait de joie ! La bouteille
était vide, et elle riait !... Et, dans son affreux
rêve, son corps aussi rêvant, ses pieds se mirent à
marcher. Son pas alla devant elle, descendit le
passage, prit la rue, la mena chez un épicier. Il y
avait dix minutes qu’elle était là plantée devant le
comptoir, avec des yeux qui n’y voyaient pas, les
yeux vides et perdus de quelqu’un qui va
assassiner. – Voyons, qu’est-ce que vous
demandez ? lui dit l’épicière impatientée, presque
effrayée de cette femme qui ne bougeait pas.
– Ce que je demande ?... fit Germinie. Elle
était si pleine et si possédée de ce qu’elle voulait,
qu’elle avait cru demander du vitriol. – Ce que je
demande ?... Elle se passa la main sur son front. –
Ah ! tiens, je ne sais plus...
Et elle sortit en trébuchant de la boutique.

224
XXXIII

Dans la torture de cette vie, où elle souffrait


mort et passion, Germinie, cherchant à étourdir
les horreurs de sa pensée, était revenue au verre
qu’elle avait pris un matin des mains d’Adèle et
qui lui avait donné toute une journée d’oubli. De
ce jour, elle avait bu. Elle avait bu à ces petites
lichades matinales des bonnes de femmes
entretenues. Elle avait bu avec l’une, elle avait bu
avec l’autre. Elle avait bu avec des hommes qui
venaient déjeuner chez la crémière ; elle avait bu
avec Adèle qui buvait comme un homme et qui
prenait un vil plaisir à voir descendre aussi bas
qu’elle cette bonne de femme honnête.
D’abord, elle avait eu besoin, pour boire,
d’entraînement, de société, du choc des verres, de
l’excitation de la parole, de la chaleur des défis ;
puis bientôt, elle était arrivée à boire seule. C’est
alors qu’elle avait bu dans le verre à demi plein,

225
remonté sous son tablier et caché dans un recoin
de la cuisine ; qu’elle avait bu solitairement et
désespérément ces mélanges de vin blanc et
d’eau-de-vie qu’elle avalait coup sur coup
jusqu’à ce qu’elle y eût trouvé ce dont elle avait
soif : le sommeil. Car ce qu’elle voulait ce n’était
point la fièvre de tête, le trouble heureux, la folie
vivante, le rêve éveillé et délirant de l’ivresse ; ce
qu’il lui fallait, ce qu’elle demandait, c’était le
noir bonheur du sommeil, d’un sommeil sans
mémoire et sans rêve, d’un sommeil de plomb
tombant sur elle comme un coup d’assommoir
sur la tête d’un bœuf : et elle le trouvait dans ces
liqueurs mêlées qui la foudroyaient et lui
couchaient la face sur la toile cirée de la table de
cuisine.
Dormir de ce sommeil écrasant, rouler, le jour,
dans cette nuit, cela était devenu pour elle comme
la trêve et la délivrance d’une existence qu’elle
n’avait plus le courage de continuer ni de finir.
Un immense besoin de néant, c’était tout ce
qu’elle éprouvait dans l’éveil. Les heures de sa
vie qu’elle vivait de sang-froid, en se voyant elle-
même, en regardant dans sa conscience, en

226
assistant à ces hontes, lui semblaient si
abominables ! Elle aimait mieux les mourir. Il
n’y avait plus que le sommeil au monde pour lui
faire tout oublier, le sommeil congestionné de
l’ivrognerie qui berce avec les bras de la Mort.
Là, dans ce verre, qu’elle se forçait à boire et
qu’elle vidait avec frénésie, ses souffrances, ses
douleurs, tout son horrible présent allait se noyer,
disparaître. Dans une demi-heure, sa pensée ne
penserait plus, sa vie n’existerait plus ; rien d’elle
ne serait plus pour elle, et il n’y aurait plus même
de temps à côté d’elle. « Je bois mes
embêtements », avait-elle répondu à une femme
qui lui avait dit qu’elle s’abîmerait la santé à
boire. Et comme dans les réactions qui suivaient
ses ivresses, il lui revenait un plus douloureux
sentiment d’elle-même, une désolation et une
détestation plus grandes de ses fautes et de ses
malheurs, elle cherchait des alcools plus forts, de
l’eau-de-vie plus dure, elle buvait jusqu’à de
l’absinthe pure pour tomber dans une léthargie
plus inerte, et faire plus complet son
évanouissement à toutes choses.

227
Elle finit par atteindre ainsi à des moitiés de
journée d’anéantissement, dont elle ne sortait
qu’à demi éveillée avec une intelligence
stupéfiée, des perceptions émoussées, des mains
qui faisaient des choses par habitude, des gestes
de somnambule, un corps et une âme où la
pensée, la volonté, le souvenir semblaient avoir
encore la somnolence et le vague des heures
confuses du matin.

228
XXXIV

Une demi-heure après l’affreuse rencontre où,


sa pensée touchant au crime comme avec les
doigts, elle avait voulu, elle avait cru défigurer sa
rivale avec du vitriol, Germinie rentrait rue de
Laval, en remontant de chez l’épicier une
bouteille d’eau-de-vie.
Depuis deux semaines, elle était maîtresse de
l’appartement, libre de ses ivresses et de ses
abrutissements. Mlle de Varandeuil, qui
d’habitude ne bougeait guère, était, par
extraordinaire, allée passer six semaines chez une
de ses vieilles amies en province ; et elle n’avait
pas voulu emmener Germinie avec elle, par
crainte de donner aux autres domestiques le
mauvais exemple et la jalousie d’une bonne
habituée aux douceurs du service et traitée sur un
autre pied qu’eux.
Entrée dans la chambre de mademoiselle,

229
Germinie ne prit que le temps de jeter à terre son
châle et son chapeau, et elle se mit à boire, le
goulot de la bouteille d’eau-de-vie entre les dents,
à gorgées précipitées jusqu’à ce que tout dans la
chambre tournât autour d’elle, et qu’il n’y eût
plus rien de la journée dans sa tête. Alors,
chancelante, se sentant tomber, elle voulut se
mettre sur le lit de sa maîtresse pour dormir ;
l’ivresse la jeta de côté sur la table de nuit. De là,
elle roula à terre, ne remua plus : elle ronflait.
Mais le coup avait été si violent que dans la nuit
elle eut une fausse couche, suivie d’une de ces
pertes par où la vie s’écoule. Elle voulut se
relever, aller appeler sur le carré, elle essaya de
se mettre sur ses pieds : elle ne le put pas. Elle se
sentait glisser à la mort, y entrer, y descendre
avec une lenteur molle. Enfin, s’arrachant un
dernier effort, elle se traîna jusqu’à la porte de
l’escalier ; mais là, il lui fut impossible de se
soulever jusqu’à la serrure, impossible de crier.
Et elle aurait fini d’y mourir, si Adèle, dans la
matinée, en passant, inquiète d’entendre un
gémissement, n’avait été chercher un serrurier
pour ouvrir la porte, et une sage-femme pour

230
délivrer la mourante.
Quand, au bout d’un mois, mademoiselle
revint, elle trouva Germinie levée, mais d’une
faiblesse si grande qu’elle était obligée de
s’asseoir à tout moment, et d’une pâleur telle
qu’elle n’avait plus l’air d’avoir de sang dans le
corps. On lui dit qu’elle avait eu une perte dont
elle avait manqué mourir : mademoiselle ne
soupçonna rien.

231
XXXV

Germinie accueillit le retour de mademoiselle


avec des caresses attendries, mouillées de larmes.
Sa tendresse ressemblait à celle d’un enfant
malade ; elle en avait la lente douceur, l’air de
prière, la tristesse de souffrance peureuse et
effarouchée. De ses mains pâles aux veines
bleues, elle cherchait à toucher sa maîtresse. Elle
s’approchait d’elle avec une sorte d’humilité
tremblante et fervente. Le plus souvent, assise en
face d’elle sur un tabouret et la regardant d’en
bas, avec les yeux d’un chien, elle se soulevait de
temps en temps pour aller l’embrasser sur
quelque endroit de sa robe, revenait s’asseoir,
puis un instant après recommençait.
Il y avait du déchirement et de l’imploration
dans ces caresses, dans ces baisers de Germinie.
La mort qu’elle avait entendue venir à elle
comme une personne, avec le pas de quelqu’un,

232
ces heures de défaillance où, dans le lit, seule
avec elle-même, elle avait revu sa vie et remonté
son passé, le ressouvenir et la honte de tout ce
qu’elle avait caché Mlle de Varandeuil, la terreur
d’un jugement de Dieu se levant du fond de ses
anciennes idées de religion, tous les reproches,
toutes les peurs qui se penchent à l’oreille d’une
agonie, avaient fait dans sa conscience une
suprême épouvante ; et le remords, le remords
qu’elle n’avait jamais pu tuer en elle, était
maintenant tout vivant et tout criant dans son être
affaibli, ébranlé, encore mal renoué à la vie, à
peine rattaché à la croyance de vivre.
Germinie n’était point une de ces natures
heureuses qui font le mal et en laissent le
souvenir derrière elles, sans que le regret de leurs
pensées y retourne jamais. Elle n’avait pas,
comme Adèle, une de ces grosses organisations
matérielles qui ne se laissent traverser par rien
que par des impressions animales. Elle n’avait
pas une de ces consciences qui se dérobent à la
souffrance par l’abrutissement et par cette épaisse
stupidité dans laquelle une femme végète,
naïvement fautive. Chez elle, une sensitivité

233
maladive, une sorte d’éréthisme cérébral, une
disposition de tête à toujours travailler, à s’agiter
dans l’amertume, l’inquiétude, le
mécontentement d’elle-même, un sens moral qui
s’était comme redressé en elle après chacune de
ses déchéances, tous les dons de délicatesse,
d’élection et de malheur s’unissaient pour la
torturer, et retourner, chaque jour, plus avant et
plus cruellement dans son désespoir, le tourment
de ce qui n’aurait guère mis de si longues
douleurs chez beaucoup de ses pareilles.
Germinie cédait à l’entraînement de la
passion ; mais aussitôt qu’elle y avait cédé, elle
se prenait en mépris. Dans le plaisir même, elle
ne pouvait s’oublier entièrement et se perdre. Il
se levait toujours dans sa distraction l’image de
mademoiselle avec son austère et maternelle
figure. À mesure qu’elle s’abandonnait et
descendait de son honnêteté, Germinie ne sentait
pas l’impudeur lui venir. Les dégradations où elle
s’abîmait ne la fortifiaient point contre le dégoût
et l’horreur d’elle-même. L’habitude ne lui
apportait pas l’endurcissement. Sa conscience
souillée rejetait ses souillures, se débattait dans

234
ses hontes, se déchirait dans ses repentirs, et ne
lui laissait pas même une seconde la pleine
jouissance du vice, l’entier étourdissement de la
chute.
Aussi quand mademoiselle, oubliant la
domestique qu’elle était, se penchait sur elle avec
une de ces familiarités brusques de la voix et du
geste qui l’approchaient tout près de son cœur,
Germinie confuse, prise tout à coup de timidités
rougissantes, devenait muette et comme imbécile
sous l’horrible douleur de voir toute son
indignité. Elle s’enfuyait, elle s’arrachait sous un
prétexte à cette affection si odieusement trompée
et qui, en la touchant, remuait et faisait frissonner
tous ses remords.

235
XXXVI

Le miracle de cette vie de désordre et de


déchirement, de cette vie honteuse et brisée, fut
qu’elle n’éclatât pas. Germinie n’en laissa rien
jaillir au dehors, elle n’en laissa rien monter à ses
lèvres, elle n’en laissa rien voir dans sa
physionomie, rien paraître dans son air, et le fond
maudit de son existence resta toujours caché à sa
maîtresse.
Il était bien arrivé quelquefois à M lle de
Varandeuil de sentir à côté d’elle vaguement un
secret dans sa bonne, quelque chose qu’elle lui
cachait, une obscurité dans sa vie. Elle avait eu
des instants de doute, de défiance, une inquiétude
instinctive, des commencements de perception
confuse, le flair d’une trace qui va en s’enfonçant
et se perd dans du sombre. Elle avait cru par
moments toucher dans cette fille à des choses
fermées et froides, à un mystère, à de l’ombre.

236
Par moments encore, il lui avait semblé que les
yeux de sa bonne ne disaient pas ce que disait sa
bouche. Sans le vouloir, elle avait retenu une
phrase que Germinie répétait souvent : « Péché
caché, péché à moitié pardonné. » Mais ce qui
occupait surtout sa pensée, c’était l’étonnement
de voir que malgré l’augmentation de ses gages,
malgré les petits cadeaux journaliers qu’elle lui
faisait, Germinie n’achetait plus rien pour sa
toilette, n’avait plus de robes, n’avait plus de
linge. Où son argent passait-il ? Elle lui avait
presque avoué avoir retiré ses dix-huit cents
francs de la Caisse d’épargne. Mademoiselle
ruminait cela, puis se disait que c’était là tout le
mystère de sa bonne, c’était de l’argent, des
embarras, sans doute des engagements pris
autrefois pour sa famille, et peut-être de
nouveaux envois « à sa canaille de beau-frère ».
Elle avait si bon cœur et si peu d’ordre ! Elle
savait si peu ce qu’était une pièce de cent sous !
Ce n’était que cela : mademoiselle en était sûre ;
et comme elle connaissait la nature entêtée de sa
bonne et qu’elle n’espérait pas la faire changer,
elle ne lui parlait de rien. Quand cette explication

237
ne satisfaisait pas complètement mademoiselle,
elle mettait ce qui était inconnu et mystérieux
pour elle dans sa bonne sur le compte d’une
nature de femme un peu cachotière, gardant du
caractère et des méfiances de la paysanne, jalouse
de ses petites affaires et se plaisant à enfouir un
coin de sa vie tout au fond d’elle, comme au
village on entasse des sous dans un bas de laine.
Ou bien, elle se persuadait que c’était la maladie,
son état de souffrance continuel qui lui donnait
ces lubies et cette dissimulation. Et sa pensée,
dans sa recherche et sa curiosité, s’arrêtait là,
avec la paresse et aussi un peu l’égoïsme des
pensées de vieilles gens, qui, craignant
instinctivement le bout des choses et le fond des
gens, ne veulent point trop s’inquiéter ni trop
savoir. Qui sait ? Peut-être toute cette cachoterie
n’était-elle rien qu’une misère indigne de
l’inquiéter ou de l’intéresser, une chamaillade,
une brouillerie de femmes. Elle s’endormait là-
dessus, rassurée, et cessait de chercher.
Et comment mademoiselle eût-elle pu deviner
les dégradations de Germinie et l’horreur de son
secret ? Dans ses chagrins les plus poignants,

238
dans ses ivresses les plus folles, la malheureuse
gardait l’incroyable force de tout retenir et de tout
renfoncer. De sa nature passionnée, débordée, qui
se versait si naturellement dans l’expansion,
jamais ne s’échappait une phrase, un mot qui fût
un éclair, une lueur. Déboires, mépris, chagrins,
sacrifices, mort de son enfant, trahison de son
amant, agonie de son amour, tout demeura en elle
silencieux, étouffé, comme si elle appuyait des
deux mains sur son cœur. Les rares défaillances
qui lui prenaient et où elle semblait se débattre
avec des douleurs qui l’étranglaient, ces caresses
fiévreuses, furieuses à Mlle de Varandeuil, ces
effusions subites, ressemblant à des crises
voulant accoucher de quelque chose, finissaient
toujours sans paroles et se sauvaient dans des
larmes.
La maladie même avec ses affaiblissements et
ses énervements ne tira rien d’elle. Elle ne put
entamer cette héroïque volonté de se taire
jusqu’au bout. Les crises de nerfs lui arrachaient
des cris, et rien que des cris. Jeune fille, elle
rêvait tout haut ; elle força ses rêves à ne plus
parler, elle ferma les lèvres de son sommeil.

239
Comme à son haleine mademoiselle aurait pu
s’apercevoir qu’elle buvait, elle mangea de l’ail
et de l’échalotte, et cacha avec leur
empuantissement l’odeur de ses ivresses. Ses
ivresses mêmes, ses torpeurs saoules, elle les
dressa à se réveiller au pas de sa maîtresse et à
rester éveillées devant elle.
Elle menait ainsi comme deux existences. Elle
était comme deux femmes, et à force d’énergie,
d’adresse, de diplomatie féminine, avec un sang-
froid toujours présent dans le trouble même de la
boisson, elle parvint à séparer ces deux
existences, à les vivre toutes les deux sans les
mêler, à ne pas laisser se confondre les deux
femmes qui étaient en elle, à rester auprès de M lle
de Varandeuil la fille honnête et rangée qu’elle
avait été, à sortir de l’orgie sans en emporter le
goût, à montrer quand elle venait de quitter son
amant une sorte de pudeur de vieille fille
dégoûtée du scandale des autres bonnes. Elle
n’avait ni un propos, ni un genre de tenue qui
éveillât le soupçon de sa vie clandestine ; rien en
elle ne sentait ses nuits. En mettant le pied sur le
paillasson de l’appartement de Mlle de

240
Varandeuil, en l’approchant, en se trouvant en
face d’elle, elle prenait la parole, l’attitude, même
de certains plis de robe qui écartent d’une femme
jusqu’à la pensée des approches de l’homme. Elle
parlait librement de toutes choses, comme
n’ayant à rougir de rien. Elle était amère aux
fautes et aux hontes d’autrui, ainsi qu’une
personne sans reproche. Elle plaisantait de
l’amour avec sa maîtresse, gaiement, sans
embarras, d’une façon détachée : on aurait cru
l’entendre causer d’une vieille connaissance
qu’elle aurait perdue de vue. Et il y avait autour
de ses trente-cinq ans, pour tous ceux qui ne la
voyaient que comme Mlle de Varandeuil et chez
elle, une certaine atmosphère de chasteté
particulière, le parfum d’honnêteté sévère et
insoupçonnable, spécial aux vieilles bonnes et
aux femmes laides.
Cependant tout ce mensonge d’apparences
n’était pas de l’hypocrisie chez Germinie. Il ne
venait pas d’une duplicité perverse, d’un calcul
corrompu : c’était son affection pour
mademoiselle qui la faisait être ce qu’elle était
chez elle. Elle voulait à tout prix lui éviter le

241
chagrin de la voir et de pénétrer au fond d’elle.
Elle la trompait uniquement pour garder sa
tendresse, avec une sorte de respect ; et dans
l’horrible comédie qu’elle jouait, un sentiment
pieux, presque religieux, se glissait, pareil au
sentiment d’une fille mentant aux yeux de sa
mère pour ne pas lui désoler le cœur.

242
XXXVII

Mentir ! elle ne pouvait plus que cela. Elle


éprouvait comme une impossibilité de se retirer
d’où elle était. Elle ne soutenait même pas l’idée
d’un effort pour en sortir, tant la tentative lui
paraissait inutile, tant elle se trouvait lâche,
abîmée et vaincue, tant elle se sentait encore
toute nouée à cet homme par toutes sortes de
chaînes basses et de liens dégradants, jusque par
le mépris qu’il ne lui cachait plus !
Quelquefois, en réfléchissant sur elle-même,
elle était effrayée. Des idées, des peurs de village
lui revenaient. Et ses superstitions de jeunesse lui
disaient tout bas que cet homme lui avait jeté un
sort, que peut-être il lui avait fait manger du pain
à chanter. Et sans cela, aurait-elle été comme elle
était ? Aurait-elle eu, rien qu’à le voir, cette
émotion de tout l’être, cette sensation presque
animale de l’approche d’un maître ? Aurait-elle

243
senti tout son corps, sa bouche, ses bras, l’amour
et la caresse de ses gestes aller involontairement à
lui ? Lui aurait-elle appartenu ainsi tout entière ?
Longuement et amèrement, elle se rappelait à
elle-même tout ce qui aurait dû la guérir, la
sauver, les dédains de cet homme, ses injures, la
corruption des plaisirs qu’il avait exigés d’elle, et
elle était forcée de s’avouer que rien ne lui avait
coûté à sacrifier pour cet homme et qu’elle avait
dévoré pour lui jusqu’aux derniers dégoûts. Elle
cherchait à imaginer le degré d’abaissement où
son amour refuserait de descendre, elle ne le
trouvait pas. Il pouvait faire d’elle ce qu’il
voulait, l’insulter, la battre, elle resterait à lui
sous le talon de ses bottes ! Elle ne se voyait pas
ne lui appartenant plus. Elle ne se voyait pas sans
lui. Cet homme à aimer lui était nécessaire, elle
se réchauffait à lui, elle vivait de lui, elle le
respirait. Autour d’elle, rien ne lui semblait
exister de pareil parmi les femmes de sa
condition. Aucune des camarades qu’elle
approchait ne mettait dans une liaison l’âpreté,
l’amertume, le tourment, le bonheur de souffrir
qu’elle trouvait dans la sienne. Aucune n’y

244
mettait cela qui la tuait et dont elle ne pouvait se
passer.
À elle-même, elle se paraissait extraordinaire
et d’une nature à part, du tempérament des bêtes
que les mauvais traitements attachent. Il y avait
des jours où elle ne se reconnaissait plus, et où
elle se demandait si elle était toujours la même
femme. En repassant toutes les bassesses
auxquelles Jupillon l’avait pliée, elle ne pouvait
croire que c’était elle qui avait subi cela. Elle qui
se connaissait violente, bouillante, toute pleine de
passions chaudes, de révoltes et d’orages, elle
avait passé par ces soumissions et ces docilités !
Elle avait réprimé ses colères, refoulé les idées de
sang qui lui étaient montées au cerveau tant de
fois ! Elle avait toujours obéi, toujours patienté,
toujours baissé la tête ! Aux pieds de cet homme,
elle avait fait ramper son caractère, ses instincts,
son orgueil, sa vanité, et plus que tout cela, sa
jalousie, les rages de son cœur ! Pour le garder,
elle en était venue à le partager, à lui permettre
des maîtresses, à le recevoir des mains des autres,
à chercher sur sa joue les endroits où ne l’avait
pas embrassé sa cousine ! Et maintenant, tout au

245
bout de tant d’immolations dont elle l’avait lassé,
elle le retenait par un plus dégoûtant sacrifice,
elle l’attirait par des cadeaux, elle lui ouvrait sa
bourse pour le faire venir à des rendez-vous, elle
achetait son amabilité en satisfaisant ses
fantaisies et ses caprices, elle payait cet homme
qui se faisait marchander ses baisers et demandait
des pourboires à l’amour ! Et elle vivait, allant
d’un jour à l’autre avec la terreur de ce que le
misérable pourrait lui demander le lendemain.

246
XXXVIII

« Il lui faut vingt francs... » Germinie se répéta


cela plusieurs fois machinalement, mais sa
pensée n’allait pas au-delà des mots qu’elle se
disait. La marche, la montée des cinq étages
l’avaient étourdie. Elle tomba assise sur la
chauffeuse graisseuse de sa cuisine, baissa la tête,
posa le bras sur la table. La tête lui bourdonnait.
Ses idées s’en allaient, puis revenaient comme en
foule, s’étouffaient en elle, et de toutes il ne lui
en restait qu’une, toujours plus aiguë, plus fixe :
Il lui faut vingt francs ! vingt francs !... vingt
francs !... Et elle regarda autour d’elle comme si
elle allait les trouver là, dans la cheminée, dans le
panier aux ordures, sous le fourneau. Puis elle
songea aux gens qui lui devaient, à une bonne
allemande qui avait promis de la rembourser, il y
avait de cela plus d’un an. Elle se leva, noua son
bonnet. Elle ne se disait plus : Il lui faut vingt
francs ; elle se disait : Je les aurai.

247
Elle descendit chez Adèle : – Tu n’as pas vingt
francs pour une note qu’on apporte ?...
mademoiselle est sortie.
– Pas de chance, dit Adèle ; j’ai donné mes
derniers vingt francs à madame hier soir pour
aller souper. Cette rosse-là n’est pas encore
rentrée... Veux-tu trente sous ?
Elle courut chez l’épicier. C’était un
dimanche ; il était trois heures : l’épicier venait
de fermer.
Il y avait du monde chez la fruitière ; elle
demanda quatre sous d’herbes.
– Je n’ai pas d’argent, dit-elle. Elle espérait
que la fruitière lui dirait : En voulez-vous ? La
fruitière lui dit : En voilà un genre ? comme si on
avait peur ! Il y avait d’autres bonnes : elle sortit
sans rien dire.
– Il n’y a rien pour nous ? dit-elle au portier.
Ah ! tenez, vous n’auriez pas vingt francs, mon
Pipelet, ça m’éviterait de remonter.
– Quarante, si vous voulez...
Elle respira. Le portier alla dans le fond de sa

248
loge à une armoire. – Ah ! sapristi ! ma femme a
pris la clef... Tiens ! comme vous êtes pâle !...
– Ce n’est rien... Et elle s’enfuit dans la cour
vers la porte de l’escalier de service.
En remontant, voici ce qu’elle pensait : Il y a
des gens qui trouvent des pièces de vingt francs...
C’est aujourd’hui qu’il en a besoin, il me l’a dit...
Mademoiselle m’a donné mon argent il n’y a pas
cinq jours, je ne peux pas lui demander... Après
ça, vingt francs de plus ou de moins, pour elle,
qu’est-ce que c’est ?... L’épicier me les aurait
prêtés, bien sûr... J’en ai eu un autre rue
Taitbout ; il ne fermait que le soir, le dimanche,
celui-là...
Elle était à son étage devant sa porte. Elle se
pencha sur la rampe de l’escalier des maîtres,
regarda si personne ne montait, entra, alla droit à
la chambre de mademoiselle, ouvrit la fenêtre,
respira largement, les deux coudes sur le barreau
d’appui. Des moineaux accoururent des
cheminées d’alentour, croyant qu’elle allait leur
jeter du pain. Elle ferma la fenêtre et regarda dans
la chambre sur le dessus de la commode, d’abord

249
une veine de marbre, puis une petite cassette de
bois des Îles, puis la clef, une petite clef d’acier
oubliée dans la serrure. Tout à coup, ses oreilles
tintèrent, elle crut qu’on sonnait. Elle alla ouvrir :
il n’y avait personne. Elle revint avec le
sentiment d’être seule, alla prendre un torchon à
la cuisine et se mit à frotter l’acajou d’un fauteuil
en tournant le dos à la commode ; mais elle
voyait toujours la cassette, elle la voyait ouverte,
elle voyait le coin à droite où mademoiselle
mettait son or, les petits papiers dans lesquels elle
l’empapillottait cent francs par cent francs ; ses
vingt francs étaient là !.. Elle fermait les yeux
comme à un éblouissement. Elle sentait le vertige
dans sa conscience ; mais aussitôt elle se
soulevait tout entière contre elle-même, et il lui
semblait que son cœur indigné lui remontait dans
la poitrine. En un moment, l’honneur de toute sa
vie s’était dressé entre sa main et cette clef. Son
passé de probité, de désintéressement, de
dévouement, vingt ans de résistance aux mauvais
conseils et à la corruption de ce quartier pourri,
vingt ans de mépris pour le vol, vingt ans où sa
poche n’avait pas eu un liard à ses maîtres, vingt

250
ans d’indifférence au lucre, vingt ans où la
tentation n’avait pas approché d’elle, sa longue et
naturelle honnêteté, la confiance de
mademoiselle, tout cela lui revint d’un seul coup.
Ses jeunes années l’embrassèrent et la reprirent.
De sa famille même, du souvenir de ses parents,
de la mémoire pure de son misérable nom, des
morts dont elle venait, il se leva comme un
murmure d’ombres gardiennes autour d’elle...
Une seconde elle fut sauvée.
Puis insensiblement, de mauvaises idées se
glissèrent une à une dans sa tête. Elle se chercha
des sujets d’amertume, des raisons d’ingratitude
contre sa maîtresse. Elle compara à ses gages le
chiffre des gages dont se vantaient par vanité les
autres bonnes de la maison. Elle trouva que
mademoiselle était bienheureuse, qu’elle aurait
dû l’augmenter davantage depuis qu’elle était
chez elle. Et puis pourquoi, se demanda-t-elle
tout à coup, laisse-t-elle la clef à sa cassette ? Et
elle se mit à penser que cet argent qui était là
n’était pas de l’argent pour vivre, mais des
économies de mademoiselle pour acheter une
robe de velours à une filleule ; de l’argent qui

251
dormait... se dit-elle encore. Elle précipitait ses
raisons comme pour s’empêcher de discuter ses
excuses. Et puis, c’est pour une fois... Elle me les
prêterait, si je lui demandais... Et je les lui
rendrai...
Elle avança la main, elle fit tourner la clef...
Elle s’arrêta ; il lui sembla que le grand silence
qui était autour d’elle la regardait et l’écoutait.
Elle leva les yeux : la glace lui jeta son visage.
Devant cette figure qui était la sienne, elle eut
peur ; elle recula d’épouvante et de honte comme
devant la face de son crime : c’était la tête d’une
voleuse qu’elle avait sur les épaules !
Elle s’était sauvée dans le corridor. Tout à
coup, elle tourna sur ses talons, alla droit à la
cassette, donna un tour de clef, jeta la main,
fouilla sous des médaillons de cheveux et des
bijoux de souvenir, prit une pièce à tâtons dans
un rouleau de cinq louis, ferma la cassette et
s’enfuit dans la cuisine... Elle tenait la petite
pièce dans sa main et n’osait la regarder.

252
XXXIX

Ce fut alors que les abaissements, les


dégradations de Germinie commencèrent à
paraître dans toute sa personne, à l’hébéter, à la
salir. Une sorte de sommeil gagna ses idées. Elle
ne fut plus vive ni prompte à penser. Ce qu’elle
avait lu, ce qu’elle avait appris parut s’échapper
d’elle. Sa mémoire, qui retenait tout, devint
confuse et oublieuse. L’esprit de la bonne de
Paris s’en alla peu à peu de sa conversation, de
ses réponses, de son rire. Sa physionomie, tout à
l’heure si éveillée, n’eut plus d’éclairs. Dans
toute sa personne on aurait cru voir revenir la
paysanne bête qu’elle était en arrivant du pays,
lorsqu’elle allait demander du pain d’épice chez
un papetier. Elle n’avait plus l’air de comprendre.
Mademoiselle lui voyait faire, à ce qu’elle lui
disait, une figure d’idiote. Elle était obligée de lui
expliquer, de lui répéter deux ou trois fois ce que
jusque-là Germinie avait saisi à demi-mot. Elle se

253
demandait, en la voyant ainsi, lente et endormie,
si on ne lui avait pas changé sa bonne. – Mais tu
deviens donc une bête d’imbécile ! lui disait-elle
parfois impatientée. Elle se souvenait du temps
où Germinie lui était si utile pour retrouver une
date, mettre une adresse sur une carte, dire le jour
où on avait rentré le bois ou entamé la pièce de
vin, toutes choses qui échappaient à sa vieille
tête. Germinie ne se rappelait plus rien. Le soir,
quand elle comptait avec mademoiselle, elle ne
pouvait retrouver ce qu’elle avait acheté le
matin ; elle disait : Attendez !... et après un geste
vague, rien ne lui revenait. Mademoiselle, pour
ménager ses yeux fatigués, avait pris l’habitude
de se faire lire par elle le journal : Germinie
arriva à tellement ânonner, à lire avec si peu
d’intelligence, que mademoiselle fut obligée de la
remercier.
Son intelligence allant ainsi en s’affaissant,
son corps aussi s’abandonnait et se délaissait.
Elle renonçait à la toilette, à la propreté même.
Dans son incurie, elle ne gardait rien des soins de
la femme ; elle ne s’habillait plus. Elle portait des
robes tachées de graisse et déchirées sous les

254
bras, des tabliers en loques, des bas troués dans
des savates avachies. Elle laissait la cuisine, la
fumée, le charbon, le cirage, la souiller et
s’essuyer après elle comme après un torchon.
Autrefois, elle avait eu la coquetterie et le luxe
des femmes pauvres, l’amour du linge. Personne
dans la maison n’avait de bonnets plus frais. Ses
petits cols, tout unis et tout simples, étaient
toujours de ce blanc qui éclaire si joliment la
peau et fait toute la personne nette. Maintenant
elle avait des bonnets fatigués, fripés, avec
lesquels elle semblait avoir dormi. Elle se passait
de manchettes, son col laissait voir contre la peau
de son cou un liseré de crasse, et on la sentait
plus sale encore en dessous qu’en dessus. Une
odeur de misère, croupie et rance, se levait d’elle.
Quelquefois c’était si fort que M lle de Varandeuil
ne pouvait s’empêcher de lui dire : – Va donc te
changer, ma fille... tu sens le pauvre...
Dans la rue, elle n’avait plus l’air d’appartenir
à quelqu’un de propre. Elle ne semblait plus la
domestique d’une personne honnête. Elle perdait
l’aspect d’une servante qui, se soignant et se
respectant dans sa mise même, porte sur elle le

255
reflet de sa maison et l’orgueil de ses maîtres. De
jour en jour elle devenait cette créature abjecte et
débraillée dont la robe glisse au ruisseau, – une
souillon.
Se négligeant, elle négligeait tout autour
d’elle. Elle ne rangeait plus, elle ne nettoyait
plus, elle ne lavait plus. Elle laissait le désordre et
la saleté entrer dans l’appartement, envahir
l’intérieur de mademoiselle, ce petit intérieur
dont la propreté faisait autrefois mademoiselle si
contente et si fière. La poussière s’amassait, les
araignées filaient derrière les cadres, les glaces se
voilaient, les marbres des cheminées, l’acajou des
meubles se ternissaient ; les papillons
s’envolaient des tapis qui n’étaient plus secoués,
les vers se mettaient où ne passaient plus la
brosse ni le balai ; l’oubli poudroyait partout sur
les choses sommeillantes et abandonnées que
réveillait et ranimait autrefois le coup de main de
chaque matin. Une dizaine de fois, mademoiselle
avait tenté de piquer là-dessus l’amour-propre de
Germinie ; mais alors, tout un jour, c’était un
nettoyage si forcené et accompagné de tels accès
d’humeur, que mademoiselle se promettait de ne

256
plus recommencer. Un jour pourtant elle
s’enhardit à écrire le nom de Germinie avec le
doigt sur la poussière de sa glace ; Germinie fut
huit jours sans le lui pardonner. Mademoiselle en
vint à se résigner. À peine si elle laissait échapper
bien doucement, quand elle voyait sa bonne dans
un moment de bonne humeur : – Avoue, ma fille,
que la poussière est bien heureuse chez nous !
À l’étonnement, aux observations des amies
qui venaient encore la voir et que Germinie était
forcée de laisser entrer, mademoiselle répondait
avec un accent de miséricorde et d’apitoiement :
– Oui, c’est sale, je sais bien ! Mais que voulez-
vous ? Germinie est malade, et j’aime mieux
qu’elle ne se tue pas. Parfois, quand Germinie
était sortie, elle se hasardait à donner avec ses
mains goutteuses un coup de serviette sur la
commode, un coup de plumeau sur un cadre. Elle
se dépêchait, craignant d’être grondée, d’avoir
une scène, si sa bonne rentrait et la voyait.
Germinie ne travaillait presque plus ; elle
servait à peine. Elle avait réduit le dîner et le
déjeuner de sa maîtresse aux mets les plus

257
simples, les plus courts et les plus faciles à
cuisiner. Elle faisait son lit sans relever les
matelas, à l’anglaise. La domestique qu’elle avait
été ne se retrouvait et ne revivait plus en elle
qu’aux jours où mademoiselle donnait un petit
dîner dont le nombre de couverts était toujours
assez grand par la bande d’enfants conviés. Ces
jours-là, Germinie sortait, comme par
enchantement, de sa paresse, de son apathie, et,
puisant des forces dans une sorte de fièvre, elle
retrouvait, devant le feu de ses fourneaux et les
rallonges de la table, toute son activité passée. Et
mademoiselle était stupéfaite de la voir, suffisant
à tout, seule et ne voulant pas d’aide, faire en
quelques heures un dîner pour une dizaine de
personnes, le servir, le desservir avec les mains et
toute la vive adresse de sa jeunesse.

258
XL

– Non... cette fois-ci, non, dit Germinie en se


levant du pied du lit de Jupillon où elle s’était
assise. Il n’y a pas moyen... Mais tu ne sais donc
pas que je n’ai plus un sou... ce qui s’appelle un
sou !... Tu n’as donc pas vu les bas que je porte !
Et relevant sa jupe, elle lui montra des bas tout
troués et noués avec des lisières. – Je n’ai plus de
quoi changer de rien... De l’argent ?... mais le
jour de la fête de mademoiselle, je n’ai pas eu
seulement pour lui donner des fleurs... Je lui ai
acheté un bouquet de violettes d’un sou, ainsi !
Ah ! oui, de l’argent !... Tes derniers vingt
francs... sais-tu comment je les ai eus ?... En les
prenant dans la cassette de mademoiselle !... Je
les ai remis... Mais c’est fini... Je ne veux plus de
cela... C’est bon une fois... Où veux-tu que j’en
trouve à présent, dis-moi un peu ?... On ne peut
pas mettre de sa peau au Mont-de-Piété... sans

259
ça !... Mais pour faire encore un coup comme ça,
jamais de la vie !... Tout ce que tu voudras, mais
pas ça, pas voler ! Je ne veux plus... Oh ! je sais
bien, va, ce qui m’arrivera avec toi... Mais tant
pis !
– Ah ! çà, as-tu fini de te monter ? dit Jupillon.
Si tu m’avais dit ça pour les vingt francs... est-ce
que tu t’imagines que j’en aurais voulu ? Je ne te
croyais pas pannée tant que ça, moi... Je te voyais
toujours aller... Je me figurais que ça ne te gênait
pas de me prêter une pièce de vingt francs que je
t’aurais rendue dans une semaine ou deux avec
les autres... Mais, tu ne dis rien ?... Eh bien !
voilà tout, je ne t’en demanderai plus... C’est pas
une raison pour que nous nous fâchions, ça, il me
semble...
Et jetant sur Germinie un regard
indéfinissable :
– N’est-ce pas, à jeudi ?
– À jeudi ! dit désespérément Germinie. Elle
avait envie de se jeter dans les bras de Jupillon,
de lui demander pardon de sa misère, de lui dire :
Tu vois bien, je ne peux pas !...

260
Elle répéta : – À jeudi ! et partit.
Quand, le jeudi, elle frappa à la porte du rez-
de-chaussée de Jupillon, elle crut entendre le pas
d’un homme qui se sauvait au fond dans la
chambre. La porte s’ouvrit : devant elle était la
cousine qui avait une résille, une vareuse rouge,
des pantoufles, la toilette et la contenance d’une
femme qui est chez elle chez un homme. Çà et là
ses affaires traînaient : Germinie les voyait sur les
meubles qu’elle avait payés.
– Madame demande ? fit impudemment la
cousine.
– M. Jupillon ?
– Il est sorti.
– Je l’attendrai, dit Germinie ; et elle essaya
d’entrer dans l’autre pièce.
– Chez le portier, alors ? Et la cousine lui
barra le passage.
– Quand rentrera-t-il ?
– Quand les poules auront des dents, lui dit
sérieusement la petite fille ; et elle lui ferma la
porte au nez.

261
– Eh bien ! c’est bien ça que j’attendais de lui,
se dit Germinie, en marchant dans la rue. Les
pavés lui semblaient s’enfoncer sous ses jambes
molles.

262
XLI

Rentrant ce soir-là d’un dîner de baptême


qu’elle n’avait pu refuser, mademoiselle entendit
parler dans sa chambre. Elle crut qu’il y avait
quelqu’un avec Germinie, et s’en étonnant, elle
poussa la porte. À la lueur d’une chandelle
charbonnante et fumeuse, elle ne vit d’abord
personne ; puis, en regardant bien, elle aperçut sa
bonne couchée et pelotonnée sur le pied de son
lit.
Germinie dormait et parlait. Elle parlait avec
un accent étrange, et qui donnait de l’émotion,
presque de la peur. La vague solennité des choses
surnaturelles, un souffle d’au-delà de la vie
s’élevait dans la chambre, avec cette parole du
sommeil, involontaire, échappée, palpitante,
suspendue, pareille à une âme sans corps qui
errerait sur une bouche morte. C’était une voix
lente, profonde, lointaine, avec de grands silences

263
de respiration et des mots exhalés comme des
soupirs, traversée de notes vibrantes et
poignantes qui entraient dans le cœur, une voix
pleine du mystère et du tremblement de la nuit où
la dormeuse semblait retrouver à tâtons des
souvenirs et passer la main sur des visages. On
entendait : – Oh ! elle m’aimait bien... Et lui, s’il
n’était pas mort... nous serions bien heureux à
présent, n’est-ce pas ?... Non ! Non ! Mais c’est
fait, tant pis, je ne veux pas le dire...
Et Germinie eut une contraction nerveuse
comme pour faire rentrer son secret et le
reprendre au bord de ses lèvres.
Mademoiselle était penchée avec une sorte
d’épouvante sur ce corps abandonné et ne
s’appartenant plus, dans lequel le passé revenait
comme un revenant dans une maison
abandonnée. Elle écoutait ces aveux prêts jaillir
et machinalement arrêtés, cette pensée sans
connaissance qui parlait toute seule, cette voix
qui ne s’entendait pas elle-même. Une sensation
d’horreur lui venait : elle avait l’impression
d’être à côté d’un cadavre possédé par un rêve.

264
Au bout de quelque temps de silence, d’une
sorte de tiraillement entre ce qu’elle paraissait
revoir, Germinie sembla laisser venir à elle le
présent de sa vie. Ce qui lui échappait, ce qu’elle
répandait dans des paroles coupées et sans suite,
c’était, autant que pouvait le comprendre
mademoiselle, des reproches à quelqu’un. Et à
mesure qu’elle parlait, son langage devenait aussi
méconnaissable que sa voix transposée dans les
notes du songe. Il s’élevait au-dessus de la
femme, au-dessus de son ton et de ses
expressions journalières. C’était comme une
langue de peuple purifiée et transfigurée dans la
passion. Germinie accentuait les mots avec leur
orthographe ; elle les disait avec leur éloquence.
Les phrases sortaient de sa bouche, avec leur
rythme, leur déchirement, et leurs larmes, ainsi
que de la bouche d’une comédienne admirable.
Elle avait des mouvements de tendresse coupés
par des cris ; puis venaient des révoltes, des
éclats, une ironie merveilleuse, stridente,
implacable, s’éteignant toujours dans un accès de
rire nerveux qui répétait et prolongeait, d’écho en
écho, la même insulte. Mademoiselle restait

265
confondue, stupéfaite, écoutant comme au
théâtre. Jamais elle n’avait entendu le dédain
tomber de si haut, le mépris se briser ainsi et
rejaillir dans le rire, la parole d’une femme avoir
tant de vengeances contre un homme. Elle
cherchait dans sa mémoire : un pareil jeu, de
telles intonations, une voix aussi dramatique et
aussi déchirée que cette voix de poitrinaire
crachant son cœur, elle ne se les rappelait que de
Mlle Rachel.
À la fin, Germinie s’éveilla brusquement, les
yeux pleins des larmes de son sommeil, et se jeta
au bas du lit, en voyant sa maîtresse rentrée. –
Merci, lui dit celle-ci, ne te gêne pas !... Vautre-
toi sur mon lit comme ça !
– Oh ! mademoiselle, fit Germinie, je n’étais
pas où vous mettez votre tête... Là, ça vous
réchauffera les pieds.
– Ah çà ! veux-tu me dire un peu ce que tu
rêvais ?... Il y avait un homme... tu te disputais...
– Moi ? fit Germinie, je ne me rappelle plus...
Et cherchant son rêve, elle se mit à déshabiller

266
silencieusement sa maîtresse. Quand elle l’eut
couchée : Ah ! mademoiselle, lui dit-elle en lui
bordant son lit, n’est-ce pas que vous me
donnerez bien une fois quinze jours pour aller
chez nous ?... Ça me revient maintenant...

267
XLII

Bientôt mademoiselle s’étonna d’un entier


changement dans la manière d’être, les habitudes
de sa bonne. Germinie n’eut plus ses
maussaderies, ses humeurs farouches, ses
rébellions, ces mâchonnements de mots où
grognait son mécontentement. Elle sortit tout à
coup de sa paresse, reprit le zèle de son ouvrage.
Elle ne resta plus des heures à faire son marché ;
elle semblait fuir la rue. Le soir, elle ne sortait
plus ; peine si elle bougeait d’auprès de
mademoiselle, l’entourant, la gardant de son lever
à son coucher, prenant d’elle un soin continu,
incessant, presque irritant, ne la laissant pas se
lever, pas même allonger la main pour prendre
quelque chose, la servant, la veillant comme un
enfant. Par moments, fatiguée d’elle, lasse de
cette éternelle occupation de sa personne,
mademoiselle ouvrait la bouche pour lui dire : Ah
çà ! vas-tu bientôt décampiller d’ici ? Mais

268
Germinie levait sur elle son sourire, un sourire si
triste et si doux, qu’il arrêtait l’impatience sur les
lèvres de la vieille fille. Et elle continuait à
demeurer près d’elle, avec une espèce d’air
charmé et divinement hébété, dans l’immobilité
d’une adoration profonde, l’enfoncement d’une
contemplation presque idiote.
C’est qu’en ce moment toute l’affection de la
pauvre fille se retournait vers mademoiselle. Sa
voix, ses gestes, ses yeux, son silence, sa pensée,
allaient à la personne de sa maîtresse avec
l’ardeur d’une expiation, la contrition d’une
prière, l’élancement d’un culte. Elle l’aimait avec
toutes les tendres violences de sa nature. Elle
l’aimait avec toutes les déceptions de sa passion.
Elle voulait lui rendre tout ce qu’elle ne lui avait
pas donné, tout ce que d’autres lui avaient pris.
Chaque jour son amour embrassait plus
étroitement, plus religieusement la vieille
demoiselle qui se sentait pressée, enveloppée,
mollement réchauffée par la chaleur de ces deux
bras jetés autour de sa vieillesse.

269
XLIII

Mais le passé et ses dettes étaient toujours là,


et lui répétaient à toute heure : – Si mademoiselle
savait !
Elle vivait dans des transes de criminelle, dans
un tremblement de tous les instants. On ne
sonnait pas à la porte sans qu’elle se dît : C’est
ça ! Les lettres d’une écriture inconnue la
remplissaient d’anxiété. Elle en tourmentait la
cire avec ses doigts, elle les renfonçait dans sa
poche, elle hésitait à les donner, et le moment où
mademoiselle ouvrait le terrible papier, le
parcourait de l’œil froid des vieilles gens, avait
pour elle l’émotion d’un arrêt de mort qu’on
attend. Elle sentait son secret et son mensonge
dans la main de tout le monde. La maison l’avait
vue et pouvait parler. Le quartier la connaissait.
Autour d’elle, il n’y avait plus que sa maîtresse
dont elle pût voler l’estime !

270
En montant, en descendant, elle trouvait le
regard du portier, un regard qui souriait, un
regard qui lui disait : Je sais. Elle n’osait plus
l’appeler : Mon Pipelet. Quand elle rentrait, il
regardait dans son panier : – Moi qui aime tant
ça ! disait la portière quand il y avait quelque bon
morceau. Le soir elle leur descendait les restes.
Elle ne mangeait plus. Elle finit par les nourrir.
Toute la rue lui faisait peur comme l’escalier
et la loge. Il y avait dans chaque boutique un
visage qui lui renvoyait sa honte et spéculait sur
sa faute. À chaque pas, il lui fallait acheter le
silence à prix de bassesse et de soumission. Les
fournisseurs qu’elle n’avait pu rembourser, la
tenaient. Si elle trouvait quelque chose trop cher,
une goguenardise lui rappelait qu’ils étaient ses
maîtres, et qu’il fallait payer si elle ne voulait pas
être dénoncée. Une plaisanterie, une allusion la
faisait pâlir. Elle était liée là, obligée de s’y
fournir, de s’y laisser fouiller aux poches comme
par des complices. La remplaçante de M me
Jupillon, partie pour aller tenir une épicerie Bar-
sur-Aube, la nouvelle crémière lui passait son
mauvais lait, et quand elle lui disait que

271
mademoiselle s’en plaignait, qu’elle avait des
reproches tous les matins : – Votre mademoiselle,
répondait la crémière, avec ça qu’elle vous gêne !
Chez la fruitière, quand elle sentait un poisson et
qu’elle lui disait : Il a été sur la glace celui-là... –
Bon ! faisait la fruitière, dites tout de suite que je
l’y mets des influences de la lune dans les ouïes
pour le faire paraître frais !... On est donc dans
ses jours difficiles, aujourd’hui, ma biche ?
Mademoiselle voulait pour un dîner qu’elle allât
à la Halle ; elle en parla devant la fruitière : –
Ah ! bien oui, à la Halle ! Je voudrais vous voir
aller à la Halle ! Et elle lui lança un coup d’œil où
Germinie vit son compte monté chez sa
maîtresse. L’épicier lui vendait son café qui
sentait le tabac priser, ses pruneaux avariés, son
riz éventé, ses vieux biscuits. Quand elle
s’enhardissait à lui faire une observation : – Ah !
bah ! disait-il, une vieille pratique comme vous,
vous ne voudriez pas me faire des traits... Puisque
je vous dis que je vous donne bon... Et il lui
pesait cyniquement à faux poids ce qu’elle
demandait et ce qu’il lui faisait demander.

272
XLIV

Une grande douleur de Germinie, – une


douleur qu’elle cherchait pourtant, – était de
repasser, en revenant de chercher le journal du
soir pour mademoiselle, avant dîner, dans une rue
où était une école de petites filles. Souvent elle se
trouvait devant la porte à l’heure de la sortie ; elle
voulait se sauver, – et s’arrêtait.
C’était d’abord le bruit d’un essaim, un
bourdonnement, une envolée, une de ces grandes
joies d’enfants qui font gazouiller la rue à Paris.
De l’allée étroite et noire qui suivait la classe, les
petites se sauvaient comme d’une cage ouverte,
s’échappaient pêle-mêle, couraient en avant,
gaminaient au soleil. Elles se poussaient, se
bousculaient, faisaient sauter au-dessus de leurs
têtes leurs paniers vides. Puis les groupes
s’appelaient et se formaient ; les petites mains
allaient à d’autres petites mains ; les amies se

273
donnaient le bras, des couples se prenaient par la
taille, se tenaient par le cou, et se mettaient à aller
en mordant à la même tartine. La bande bientôt
marchait, et toutes remontaient la rue sale,
lentement, en musardant. Les plus grandes, qui
avaient dix ans, s’arrêtaient pour causer, comme
de petites femmes, aux portes cochères. D’autres
faisaient halte pour boire à la bouteille de leur
goûter. Les plus petites s’amusaient à mouiller
dans le ruisseau la semelle de leurs souliers. Et il
y en avait qui se coiffaient d’une feuille de chou
ramassée par terre, vert bonnet du bon Dieu sous
lequel riait leur frais petit visage.
Germinie les regardait toutes et marchait avec
elles : elle se mettait dans les rangs pour avoir le
frôlement de leurs tabliers. Elle ne pouvait quitter
des yeux ces petits bras sous lesquels sautait le
carton de l’école, ces petites robes brunes à pois,
ces petits pantalons noirs, ces petites jambes dans
ces petits bas de laine. Il y avait pour elle comme
un jour divin sur toutes ces petites têtes de
blondines aux doux cheveux d’enfant Jésus. Une
petite mèche folle sur un petit cou, un rien de
chair d’enfant au haut d’un bout de chemise, au

274
bas d’une manche, par instants elle ne voyait plus
que cela : c’était pour elle tout le soleil de la rue,
– et le ciel !
Cependant la troupe diminuait. Chaque rue
prenait les enfants des rues voisines. L’école se
dispersait sur le chemin. La gaieté de tous ces
petits pas s’éteignait peu à peu. Les petites robes
disparaissaient une à une. Germinie suivait les
dernières ; elle s’attachait à celles qui allaient le
plus loin.
Une fois qu’elle marchait ainsi, dévorant des
yeux le souvenir de sa fille, tout à coup prise
d’une rage d’embrasser, elle se jeta sur une des
petites, l’empoigna par le bras, avec le geste
d’une voleuse d’enfant... – Maman ! maman !
cria et pleura la petite en s’échappant. Germinie
se sauva.

275
XLV

Les jours succédaient aux jours pour


Germinie, pareils, également désolés et sombres.
Elle avait fini par ne plus rien attendre du hasard
et ne plus rien demander à l’imprévu. Sa vie lui
semblait enfermée à jamais dans son désespoir :
elle devait continuer à être toujours la même
chose implacable, la même route de malheur,
toute plate et toute droite, le même chemin
d’ombre, avec la mort au bout. Dans le temps, il
n’y avait plus d’avenir pour elle.
Et pourtant, dans la désespérance où elle
s’accroupissait, des pensées la traversaient encore
par instants, qui lui faisaient relever la tête et
regarder devant elle au-delà de son présent. Par
instants, l’illusion d’une dernière espérance lui
souriait. Il lui semblait qu’elle pouvait encore être
heureuse, et que si certaines choses arrivaient,
elle le serait. Alors elle imaginait ces choses. Elle

276
disposait les accidents, les catastrophes. Elle
enchaînait l’impossible à l’impossible. Elle
refaisait toutes les chances de sa vie. Et son
espérance enfiévrée se mettant à créer à l’horizon
des événements de son désir, s’enivrait bientôt de
la folle vision de ses hypothèses.
Puis peu à peu ce délire d’espoir quittait
Germinie. Elle se disait que c’était impossible,
que rien de ce qu’elle rêvait ne pouvait arriver, et
elle restait à réfléchir, affaissée sur sa chaise.
Bientôt, au bout de quelques instants, elle se
levait, allait, lente et incertaine, à la cheminée,
tâtonnait sur le manteau la cafetière et se décidait
à la prendre : elle allait savoir le restant de sa vie.
Son bonheur, son malheur, tout ce qui devait lui
arriver était là, dans cette bonne aventure de la
femme du peuple, sur cette assiette où elle venait
de verser le marc du café...
Elle égouttait l’eau du marc, attendait
quelques minutes, respirait dessus avec le souffle
religieux dont sa bouche d’enfant touchait la
patène à l’église de son village. Puis, se penchant,
elle se tenait la tête en avant, effrayante

277
d’immobilité, les yeux fixes et perdus sur la
traînée de noir éparpillée en mouchetures sur
l’assiette. Elle cherchait ce qu’elle avait vu
trouver à des tireuses de cartes dans les
granulations et le pointillé presque imperceptible
que le résidu du café laisse en s’écoulant. Elle
s’usait la vue sur ces milliers de petites taches, y
déterrait des formes, des lettres, des signes. Elle
isolait avec le doigt des grains pour se les
montrer plus clairs et plus nets. Elle tournait et
roulait lentement l’assiette entre ses mains,
interrogeait son mystère de tous les côtés, et
poursuivait dans son cercle des apparences, des
images, des rudiments de nom, des ombres
d’initiales, des ressemblances de quelqu’un, des
ébauches de quelque chose, des embryons de
présages, des figurations de rien qui lui
annonçaient qu’elle serait victorieuse. Elle
voulait voir, et se forçait à deviner. Sous la
tension de son regard, la porcelaine s’animait des
visions de ses insomnies ; ses chagrins, ses
haines, les visages qu’elle détestait, se levaient
peu à peu de l’assiette magique et des dessins du
hasard. À côté d’elle la chandelle, qu’elle oubliait

278
de moucher, jetait sa lueur intermittente et
mourante : la lumière baissait dans le silence,
l’heure tombait dans la nuit, et comme pétrifiée
dans un arrêt d’angoisse, Germinie restait
toujours clouée là, seule et face à face avec la
terreur de l’avenir, essayant de démêler dans les
salissures du café le visage brouillé de son destin,
jusqu’à ce qu’elle crut apercevoir une croix à côté
d’une femme ayant l’air de la cousine de
Jupillon, – une croix, c’est-à-dire une mort
prochaine.

279
XLVI

L’amour qui lui manquait, et auquel elle avait


la volonté de se refuser, devint alors la torture de
sa vie, un supplice incessant et abominable. Elle
eut à se défendre contre les fièvres de son corps,
et les irritations du dehors, contre les émotions
faciles et les molles lâchetés de sa chair, contre
toutes les sollicitations de nature qui
l’assaillaient. Il lui fallut lutter avec les chaleurs
de la journée, avec les suggestions de la nuit,
avec les tiédeurs moites des temps d’orage, avec
le souffle de son passé et de ses souvenirs, avec
les choses peintes tout à coup au fond d’elle, avec
les voix qui l’embrassaient tout bas à l’oreille,
avec les frémissements qui faisaient passer de la
tendresse dans tous ses membres.
Des semaines, des mois, des années, l’affreuse
tentation dura pour elle, sans qu’elle y cédât, sans
qu’elle prît un autre amant. Se craignant elle-

280
même, elle fuyait l’homme et se sauvait de sa
vue. Elle restait casanière et sauvage, enfermée
chez mademoiselle, ou bien en haut dans sa
chambre : le dimanche elle ne sortait plus. Elle
avait cessé de voir les bonnes de la maison, et,
pour s’occuper et s’oublier, elle s’abîmait dans de
grands travaux de couture, ou s’enfonçait dans le
sommeil. Quand des musiciens venaient dans la
cour, elle fermait les fenêtres pour ne pas les
entendre : la volupté de la musique lui mouillait
l’âme.
Malgré tout, elle ne pouvait s’apaiser ni se
refroidir. Ses mauvaises pensées se rallumaient
toutes seules, vivaient et s’agitaient sur elles-
mêmes. À toute heure, l’idée fixe du désir se
levait de tout son être, devenait dans toute sa
personne ce tourment fou qui ne finit pas, ce
transport des sens au cerveau : l’obsession, –
l’obsession que rien ne chasse et qui revient
toujours, l’obsession impudique, acharnée,
fourmillante d’images, l’obsession qui approche
l’amour de tous les sens de la femme, l’apporte à
ses yeux fermés, le roule fumant dans sa tête, le
charrie tout chaud dans ses artères !

281
À la longue, l’ébranlement nerveux de ces
assauts continuels, l’irritation de cette
douloureuse continence, mettaient un
commencement de trouble dans les perceptions
de Germinie. Son regard croyait toucher ses
tentations : une hallucination épouvantable
approchait de ses sens la réalité de leurs rêves. Il
arrivait qu’à de certains moments ce qu’elle
voyait, ce qui était là, les chandeliers, les pieds
des meubles, les bras des fauteuils, tout autour
d’elle prenait des apparences, des formes
d’impureté. L’obscénité surgissait de toutes
choses sous ses yeux et venait à elle. Alors,
regardant l’heure au coucou de sa cuisine comme
une condamnée qui n’a plus son corps à elle, elle
disait : Dans cinq minutes, je vais descendre dans
la rue... – Et, les cinq minutes passées, elle restait
et ne descendait pas.

282
XLVII

Une heure arrivait dans cette vie où Germinie


renonçait à la lutte. Sa conscience se courbait, sa
volonté se pliait, elle s’inclinait sous le sort de sa
vie. Ce qui lui restait de résolution, d’énergie, de
courage, s’en allait sous le sentiment, la
conviction désespérée de son impuissance à se
sauver d’elle-même. Elle se sentait dans le
courant de quelque chose allant toujours, qu’il
était inutile, presque impie, de vouloir arrêter.
Cette grande force du monde qui fait souffrir, la
puissance mauvaise qui porte le nom d’un dieu
sur le marbre des tragédies antiques, et qui
s’appelle Pas-de-Chance sur le front tatoué des
bagnes, la Fatalité l’écrasait, et Germinie baissait
la tête sous son pied.
Quand, à ses heures découragées, elle
retrouvait par le souvenir les amertumes de son
passé, quand elle suivait depuis son enfance

283
l’enchaînement de sa lamentable existence, cette
file de douleurs qui avait suivi ses années et
grandi avec elles, tout ce qui s’était succédé dans
son existence comme une rencontre et un
arrangement de misère, sans que jamais elle y eût
vu apparaître la main de cette Providence dont on
lui avait tant parlé, elle se disait qu’elle était de
ces malheureuses vouées en naissant à une
éternité de misère, de celles pour lesquelles le
bonheur n’est pas fait et qui ne le connaissent
qu’en l’enviant aux autres. Elle se repaissait et se
nourrissait de cette idée, et à force d’en creuser le
désespoir, à force de ressasser en elle-même la
continuité de son infortune et la succession de ses
chagrins, elle arrivait à voir une persécution de sa
malechance dans les plus petits malheurs de sa
vie, de son service. Un peu d’argent qu’elle
prêtait et qu’on ne lui rendait pas, une pièce
fausse qu’on lui faisait passer dans une boutique,
une commission qu’elle faisait mal, un achat où
on la trompait, tout cela pour elle ne venait
jamais de sa faute, ni d’un hasard. C’était la suite
du reste. La vie était conjurée contre elle et la
persécutait en tout, partout, du petit au grand, de

284
sa fille qui était morte, à l’épicerie qui était
mauvaise. Il y avait des jours où elle cassait tout
ce qu’elle touchait : elle s’imaginait alors être
maudite jusqu’au bout des doigts. Maudite !
presque damnée, elle se persuadait qu’elle l’était
bien réellement, lorsqu’elle interrogeait son
corps, lorsqu’elle sondait ses sens. Dans la
flamme de son sang, l’appétit de ses organes, sa
faiblesse ardente, ne sentait-elle point s’agiter la
Fatalité de l’Amour, le mystère et la possession
d’une maladie, plus forte que sa pudeur et sa
raison, l’ayant déjà livrée aux hontes de la
passion, et devant – elle le pressentait – l’y livrer
encore ?
Aussi n’avait-elle plus qu’une phrase à la
bouche, une phrase qui était le refrain de ses
pensées : Que voulez-vous ? je suis
malheureuse... Je n’ai pas de chance... Moi
d’abord rien ne me réussit. Elle disait cela
comme une femme qui a renoncé à espérer. Avec
la pensée chaque jour plus fixe d’être née sous un
signe défavorable, d’appartenir à des haines et à
des vengeances plus hautes qu’elle, la terreur
était venue à Germinie de tout ce qui arrive dans

285
la vie. Elle vivait dans cette lâche inquiétude où
l’imprévu est redouté comme une calamité qui va
entrer, où un coup de sonnette fait peur, où on
retourne une lettre, en en pesant l’inconnu, sans
oser l’ouvrir, où la nouvelle qu’on va vous dire,
la bouche qui s’ouvre pour vous parler, vous fait
passer une sueur sur les tempes. Elle en était à cet
état de défiance, de tressaillement, de
tremblement devant la destinée, où le malheur ne
voit que le malheur, et où l’on voudrait arrêter sa
vie pour qu’elle ne marche plus et qu’elle n’aille
pas devant elle, là où la poussent tous les vœux et
toutes les attentes des autres.
À la fin, elle arrivait par les larmes à ce dédain
suprême, à ce faîte de la souffrance, où l’excès de
la douleur semble une ironie, où le chagrin,
dépassant la mesure des forces de l’être humain,
dépasse sa sensibilité, et où le cœur frappé et qui
ne sent plus les coups, dit au ciel qu’il défie :
Encore !

286
XLVIII

– Où vas-tu comme ça ? dit un dimanche


matin Germinie à Adèle qui passait en grande
toilette dans le corridor du sixième, devant la
porte de sa chambre ouverte.
– Ah ! voilà ! je vais à une fière noce, va !
Nous sommes un tas... la grosse Marie, le gros
tampon, tu sais bien... Élisa, du 41, la grande et la
petite Badinier... et des hommes avec ça !
D’abord moi je suis avec mon marchand de mort
subite... Eh bien, oui... Ah ! tu ne sais pas ?...
mon nouveau, le maître d’armes du 24 e... et puis
un de ses amis, un peintre, un vrai Père la Joie...
Nous allons à Vincennes... Chacun apporte
quelque chose... Nous dînerons sur l’herbe... c’est
les messieurs qui payent à boire... et on va s’en
donner, je t’en réponds !
– J’y vais, dit Germinie.
– Toi ? allons donc !... c’est plus des parties

287
pour toi...
– Quand je te dis que j’y vais... fit Germinie
avec une brusquerie décidée. Le temps de
prévenir mademoiselle, de passer une robe...
Attends-moi, je vais prendre une moitié de
homard chez le charcutier...
Une demi-heure après, les deux femmes
partaient, remontaient le long du mur de l’octroi
et trouvaient, au boulevard de la Chopinette, le
reste de la société attablé à l’extérieur d’un café.
Après une tournée de cassis, on montait dans
deux grands fiacres, et l’on roulait. Arrivé
Vincennes, devant le fort, on descendait, et toute
la troupe se mettait à marcher en bande le long du
talus du fossé. En passant devant le mur du fort, à
un artilleur en faction à côté d’un canon, l’ami du
maître d’armes, le peintre cria : – Hein ! mon
vieux, tu aimerais mieux en boire un que de le
garder !
– Est-il drôle ! dit Adèle à Germinie, en lui
donnant un grand coup de coude.
Et bientôt l’on fut en plein bois de Vincennes.

288
D’étroits sentiers, à la terre piétinée, talée et
durcie, pleins de traces, se croisaient dans tous les
sens. Dans l’intervalle de tous ces petits chemins,
il s’étendait, par places, de l’herbe, mais une
herbe écrasée, desséchée, jaunie et morte,
éparpillée comme une litière, et dont les brins,
couleur de paille, s’emmêlaient de tous côtés aux
broussailles, entre le vert triste des orties. On
reconnaissait là un de ces lieux champêtres où
vont se vautrer les dimanches des grands
faubourgs, et qui restent comme un gazon piétiné
par une foule après un feu d’artifice. Des arbres
s’espaçaient, tordus et mal venus, de petits ormes
au tronc gris, tachés d’une lèpre jaune, ébranchés
jusqu’à hauteur d’homme, des chênes malingres,
mangés de chenilles et n’ayant plus que la
dentelle de leurs feuilles. La verdure était pauvre,
souffrante, et toute à jour ; le feuillage en l’air se
voyait tout mince ; les frondaisons rabougries,
fripées et brûlées, ne faisaient que persiller le
ciel. De volantes poussières de grandes routes
enveloppaient de gris les fonds. Tout avait la
misère et la maigreur d’une végétation foulée et
qui ne respire pas, la tristesse de la verdure à la

289
barrière : la Nature semblait y sortir des pavés.
Point de chant dans les branches, point d’insecte
sur le sol battu ; le bruit des tapissières
étourdissait l’oiseau ; l’orgue faisait taire le
silence et le frisson du bois ; la rue passait et
chantait dans le paysage. Aux arbres pendaient
des chapeaux de femmes attachés dans un
mouchoir avec quatre épingles ; le pompon d’un
artilleur éclatait de rouge à chaque instant entre
des découpures de feuilles ; des marchands de
gauffres se levaient des fourrés ; sur les pelouses
pelées, des enfants en blouse taillaient des
branches, des ménages d’ouvriers
baguenaudaient en mangeant du plaisir, des
casquettes de voyou attrapaient des papillons.
C’était un de ces bois la façon de l’ancien bois de
Boulogne, poudreux et grillé, une promenade
banale et violée, un de ces endroits d’ombre
avare où le peuple va se balader à la porte des
capitales, parodies de forêts, pleines de bouchons,
où l’on trouve dans les taillis des côtes de melon
et des pendus !
La chaleur, ce jour-là, était étouffante ; il
faisait un soleil sourd et roulant dans les nuages,

290
une lumière orageuse, voilée et diffuse, qui
aveuglait presque le regard. L’air avait une
lourdeur morte ; rien ne remuait ; les verdures
avec leurs petites ombres sèches ne bougeaient
pas, le bois était las et comme accablé sous le ciel
pesant. Par moments seulement un souffle se
levait, qui traînait et rasait le sol. Un vent du midi
passait, un de ces vents d’énervement, fauves et
fades, qui soufflent sur les sens et roulent dans du
feu l’haleine du désir. Sans savoir d’où cela
venait, Germinie sentait alors passer sur tout son
corps quelque chose de pareil au chatouillement
du duvet d’une pêche mûre contre la peau.
On allait toujours gaiement, avec cette activité
un peu enivrée que donne la campagne aux gens
du peuple. Les hommes couraient, les femmes les
rattrapaient en sautillant. On jouait à se rouler. Il
y avait dans la société des impatiences de danser,
des envies de grimper aux arbres ; et de loin, le
peintre s’amusait à jeter dans les meurtrières des
portes du fort des cailloux qu’il y faisait toujours
entrer.
À la fin, tout le monde s’assit dans une espèce

291
de clairière, au pied d’un bouquet de chênes dont
le soleil couchant allongeait l’ombre. Les
hommes, allumant une allumette sur le coutil de
leur pantalon, se mirent à fumer. Les femmes
bavardaient, riaient, se renversaient à chaque
minute dans de gros accès d’hilarité bête, et dans
de criards éclats de joie. Seule, Germinie restait
sans parler et sans rire. Elle n’écoutait pas, elle ne
regardait pas. Ses yeux, sous ses paupières
baissées, étaient fixement attachés au bout de ses
bottines. Abîmée en elle-même, on l’eût dit
absente du lieu et du moment où elle se trouvait.
Allongée, étendue tout de son long sur l’herbe, la
tête un peu relevée par une motte de terre, elle ne
faisait d’autre mouvement que de poser à plat, à
côté d’elle, sur l’herbe, la paume de ses mains ;
puis, au bout d’un peu de temps, elle les
retournait sur le dos et les reposait de même,
recommençant toujours à chercher la fraîcheur de
la terre pour éteindre le brûlement de sa peau.
– En v’là une feignante ! tu pionces ? lui dit
Adèle.
Germinie ouvrit tout grands des yeux de feu,

292
sans lui répondre, et jusqu’au dîner elle demeura
dans la même pose, le même silence, la même
torpeur, tâtonnant autour d’elle les places où
n’avait point encore posé la fièvre de ses mains.
– Dédèle ! dit une voix de femme, chante-nous
quelque chose...
– Ah ! répondit Adèle, je n’ai pas le vent avant
manger...
Tout à coup un gros pavé, lancé en l’air,
tomba à côté de Germinie, près de sa tête ; en
même temps elle entendit la voix du peintre qui
lui criait : As pas peur ! c’est votre chaise...
Chacun mit son mouchoir par terre en guise de
nappe. On détortilla les mangeailles des papiers
gras. Des litres débouchés, le vin coula à la
ronde, moussant dans les verres calés entre des
touffes d’herbe, et l’on se mit à manger des
morceaux de charcuterie sur des tartines de pain
qui servaient d’assiettes. Le peintre découpait,
faisait des bateaux en papier pour mettre le sel,
imitait les commandes des garçons de café,
criait : Boum !... Pavillon !... Servez ! Peu à peu,
la société s’animait. L’air, le petit bleu, la

293
nourriture fouettait la gaieté de la table en plein
vent. Les mains voisinaient, les bouches se
rencontraient, de gros mots se disaient à l’oreille,
des manches de chemises, un instant, entouraient
les tailles, et, de temps en temps, dans des
embrassades à pleine empoigne, résonnaient des
baisers goulus.
Germinie ne disait rien et buvait. Le peintre,
qui s’était mis à côté d’elle, se sentait devenir
froid et gêné auprès de cette singulière voisine
qui s’amusait « si en dedans ». Soudain, il se mit
à battre avec son couteau contre son verre un
larifla qui couvrit le bruit de la société ; et se
levant sur les deux genoux :
– Mesdames ! dit-il, avec la voix d’un
perroquet qui a trop chanté, à la santé d’un
homme dans le malheur : à la mienne ! Ça me
portera peut-être bonheur !... Lâché, oui,
mesdames ; eh bien, oui, on m’a lâché ! je suis
veuf ! mais veuf comme tout, razibus ! C’est moi
qui suis ahuri comme un fondeur de cloches... Ce
n’est pas que j’y tenais, mais l’habitude, cette
vieille canaille d’habitude ! Enfin je m’ennuie

294
comme une punaise dans un ressort de montre...
Depuis quinze jours, l’existence pour moi, tenez,
ça ressemble à un café sans gloria ! Moi qui aime
l’amour comme s’il m’avait fait ! Pas de femme !
En voilà un sevrage pour un homme mûr ! c’est-
à-dire que depuis que je sais ce que c’est, je salue
les curés : ils me font de la peine, parole
d’honneur ! Plus de femme ! et il y en a tant ! Je
ne peux pourtant pas me promener avec un
écriteau : Un homme vacant à louer.
Présentement s’adresser... D’abord, faudrait être
plaqué par m’sieu le préfet, et puis on est si bête,
ça ferait des rassemblements ! Tout ça,
mesdames, c’est à cette fin de vous faire assavoir
que si, dans les personnes que vous avez celui de
connaître, il y en avait comme ça une qui voulût
faire une connaissance... honnête... un bon petit
mariage à la détrempe... faut pas se gêner ! je suis
là... Victor Médéric Gautruche ! un homme
d’attache, un vrai lierre d’appartement pour le
sentiment ! On n’a qu’à demander à mon ancien
hôtel de la Clef de Sûreté... Et rigolo comme un
bossu qui vient de noyer sa femme ! Gautruche,
dit Gogo-la-Gaieté, quoi ! Un joli garçon à la

295
coule qui ne bricole pas de casse-têtes, un bon zig
qui se la passe douce, et qui ne se donnera pas de
colique avec cette anisette de barbillon-là... Sur
ce mot, il envoya sauter à vingt pas une bouteille
d’eau qui était à côté de lui. – Et vive les murs !
Ça, c’est à papa comme le ciel au bon Dieu !
Gogo-la-Gaieté les peint la semaine, Gogo-la-
Gaieté les bat le lundi ! Avec ça pas jaloux, pas
méchant, pas cogneur, un vrai amour d’homme
qui n’a jamais fait un bleu à une personne du
sexe !... Au physique, parbleu ! c’est moi !
Il se leva tout debout, et dressant son grand
corps dégingandé dans son vieil habit bleu à
boutons d’or, montrant sous son chapeau gris,
qu’il leva, son crâne chauve, poli et suant,
relevant sa tête de vieux gamin déplumé : – Vous
voyez ce que c’est ! Ce n’est pas une propriété
d’agrément ; ce n’est pas flatteur à montrer...
Mais c’est de rapport, un peu démeublé, mais
bien bâti... Dame ! on vous a ses petits quarante-
neuf ans... pas plus de cheveux que sur une bille
de billard, une barbe de chiendent qu’on en ferait
de la tisane, des fondations pas trop tassées, des
pieds longs comme la Villette... avec ça maigre à

296
prendre un bain dans un canon de fusil... Voilà le
déballage ! Passez le prospectus ! Si une femme
veut de tout ça en bloc... une personne rangée...
pas trop jeune... et qui ne s’amuse pas à me
badigeonner trop en jaune... Vous comprenez, je
ne demande pas une princesse de Batignolles...
Eh bien, vrai, ça y est !
Germinie empoigna le verre de Gautruche, le
but à moitié d’un trait, et le lui tendit du côté où
elle avait bu.

Le soir tombant, la société s’en revint à pied.


Au mur des fortifications, Gautruche dessina
avec l’entaille de son couteau, sur la pierre, un
grand cœur dans lequel on mit le nom de tout le
monde au-dessous de la date.
À la nuit, Gautruche et Germinie étaient sur
les boulevards extérieurs, à la hauteur de la
barrière Rochechouart. À côté d’une maison
basse où on lisait sur un panneau de plâtre : Mme
Merlin. Robes taillées et essayées, deux francs,
ils s’arrêtèrent devant un petit escalier de pierre
entrant, après les trois premières marches, dans

297
de la nuit où saignait tout au fond la lumière
rouge d’un quinquet. À l’entrée, sur une traverse
de bois, était écrit en noir :
Hôtel de la petite main bleue.

298
XLIX

Médéric Gautruche était l’ouvrier noceur,


gouapeur, rigoleur, l’ouvrier faisant de sa vie un
lundi. Rempli de la joie du vin, les lèvres
perpétuellement humides d’une dernière goutte,
les entrailles crassées de tartre comme une vieille
futaille, il était de ceux que la Bourgogne appelle
énergiquement des boyaux rouges. Toujours un
peu ivre, ivre de la veille quand il ne l’était pas
du jour, il voyait l’existence au travers du coup
de soleil qu’il avait dans la tête. Il souriait à son
sort, il s’y laissait aller avec l’abandon de
l’ivrogne, souriant sur le pas du marchand de vin
vaguement aux choses, à la vie, au chemin qui
s’allonge dans la nuit. L’ennui, les soucis, la
dèche n’avaient pas prise sur lui ; et quand par
hasard il lui venait une idée noire ou sérieuse, il
détournait la tête, faisait un certain psitt ! qui était
sa manière de dire zut ! et levant le bras droit au
ciel en caricaturant le geste d’un danseur

299
espagnol, il envoyait par dessus l’épaule sa
mélancolie à tous les diables. Il avait la superbe
philosophie d’après boire, la sérénité gaillarde de
la bouteille. Il ne connaissait ni envie ni désir.
Ses rêves lui étaient servis sur le comptoir. Pour
trois sous, il était sûr d’avoir un petit verre de
bonheur, pour douze un litre d’idéal. Content de
tout, il aimait tout, trouvait à rire et à s’amuser de
tout. Rien ne lui semblait triste dans le monde –
qu’un verre d’eau.
À cet épanouissement de pochard, à la gaieté
de sa santé, de son tempérament, Gautruche
joignait la gaieté de son état, la bonne humeur et
l’entrain, de ce métier libre et sans fatigue, en
plein air, mi-ciel, qui se distrait en chantant et
perche sur une échelle au-dessus des passants la
blague d’un ouvrier. Peintre en bâtiments, il
faisait la lettre. Il était le seul, l’unique homme à
Paris qui attaquât l’enseigne sans mesure à la
ficelle, sans esquisse au blanc, le seul qui du
premier coup mît à sa place chacune des lettres
dans le cadre d’une affiche, et, sans perdre une
minute à les ranger, filât la majuscule à main
levée. Il avait encore la renommée pour les lettres

300
monstres, les lettres de caprice, les lettres
ombrées, repiquées en ton de bronze ou d’or, en
imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il
des journées de quinze à vingt francs. Mais
comme il buvait tout, il n’en était pas plus riche,
et il avait toujours des ardoises arriérées chez les
marchands de vin.
C’était un homme élevé par la rue. La rue
avait été sa mère, sa nourrice et son école. La rue
lui avait donné son assurance, sa langue et son
esprit. Tout ce qu’une intelligence de peuple
ramasse sur le pavé de Paris, il l’avait ramassé.
Ce qui tombe du haut d’une grande ville en bas,
les filtrations, les dégagements, les miettes
d’idées et de connaissances, ce que roule l’air
subtil et le ruisseau chargé d’une capitale, le
frottement à l’imprimé, des bouts de feuilletons
avalés entre deux chopes, des morceaux de
drames entendus au boulevard, avait mis en lui
cette intelligence de raccroc qui, sans éducation,
s’apprend tout. Il possédait une platine
inépuisable, imperturbable. Sa parole abondait et
jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en
ces métaphores qui sortent du génie comique des

301
foules. Il avait le pittoresque naturel de la farce
en plein vent. Il était tout débordant d’histoires
réjouissantes et de bouffonneries, riche du plus
riche répertoire de scies de la peinture en
bâtiments. Membre de ces bas caveaux qu’on
appelle des lices, il connaissait tous les airs,
toutes les chansons, et il chantait sans se lasser. Il
était drolatique enfin des pieds à la tête. Et rien
qu’à le voir, on riait de lui comme d’un acteur qui
fait rire.
Un homme de cette gaieté, de cet entrain,
« allait » à Germinie.
Germinie n’était pas la bête de service qui n’a
rien que son ouvrage dans la tête. Elle n’était pas
la domestique « qui reste de là » avec la figure
alarmée et le dandinement balourd de
l’inintelligence devant des paroles de maîtres qui
lui passent devant le nez. Elle aussi s’était
dégrossie, s’était formée, s’était ouverte à
l’éducation de Paris. Mlle de Varandeuil,
inoccupée, curieuse à la façon d’une vieille fille
des histoires du quartier, lui avait longtemps fait
raconter ce qu’elle glanait de nouvelles, ce

302
qu’elle savait des locataires, toute la chronique de
la maison et de la rue ; et cette habitude de
conter, de causer comme une sorte de demoiselle
de compagnie avec sa maîtresse, de peindre les
gens, d’esquisser les silhouettes, avait développé
à la longue en elle une facilité d’expressions
vives, de traits heureux et échappés, un piquant et
parfois un mordant d’observation singuliers dans
une bouche de servante. Elle était arrivée à
surprendre souvent Mlle de Varandeuil par sa
vivacité de compréhension, sa promptitude à
saisir des choses à demi dites, son bonheur et sa
facilité à trouver des mots de belle parleuse. Elle
savait plaisanter. Elle comprenait un jeu de mots.
Elle s’exprimait sans cuir, et quand il y avait une
discussion d’orthographe chez la crémière, elle
décidait avec une autorité égale celle de
l’employé aux décès de la Mairie qui venait y
déjeuner. Elle avait aussi ce fond de lectures
brouillées qu’ont les femmes de sa classe quand
elles lisent. Chez les deux ou trois femmes
entretenues qu’elle avait servies, elle avait passé
ses nuits à dévorer des romans ; depuis elle avait
continué à lire les feuilletons coupés au bas des

303
journaux par toutes ses connaissances ; et elle en
avait retenu comme une vague idée de beaucoup
de choses, et de quelques rois de France. Il lui en
était resté ce qu’il faut pour avoir envie d’en
parler avec d’autres. Par une femme de la maison
qui faisait dans la rue le ménage d’un auteur, et
qui avait des billets, elle avait été souvent au
spectacle ; elle en revenait en se rappelant toute
la pièce, et les noms des acteurs qu’elle avait vus
sur le programme. Elle aimait à acheter des
chansons, des romances à un sou, et à les lire.
L’air, le souffle vif du quartier Breda plein de
la verve de l’artiste et de l’atelier, de l’art et du
vice, avait aiguisé, dans Germinie, ces goûts
d’esprit, et lui avait créé des besoins, des
exigences. Bien avant ses désordres, elle s’était
détachée des sociétés honnêtes, des personnes
« bien » de son état et de sa caste, des braves
gens imbéciles et niais. Elle s’était écartée des
milieux de probité rangée et terre à terre, des
causeries endormantes autour des thés que
donnaient les vieux domestiques des vieilles gens
que connaissait mademoiselle. Elle avait fui
l’ennui des bonnes hébétées par la conscience de

304
leur service et la fascination de la caisse
d’épargne. Elle en était venue à exiger des gens
pour en faire sa société une certaine intelligence
répondant à la sienne et capable de la
comprendre. Et maintenant, quand elle sortait de
son abrutissement, quand, dans la distraction et le
plaisir, elle se retrouvait et renaissait, il fallait
qu’elle pût s’amuser avec des égaux à sa portée.
Elle voulait, autour d’elle, des hommes qui la
fissent rire, des gaietés violentes, de l’esprit
spiritueux qui la grisât avec le vin qu’on lui
versait. Et c’est ainsi qu’elle roulait vers cette
bohème canaille du peuple, bruyante,
étourdissante, enivrante comme toutes les
bohèmes : c’est ainsi qu’elle tombait à un
Gautruche.

305
L

Comme Germinie rentrait un matin au petit


jour, elle entendit, dans l’ombre de la porte
cochère refermée sur elle, une voix lui crier : Qui
va là ? Elle se jeta dans l’escalier de service ;
mais elle se sentit poursuivie et bientôt saisie à un
tournant de palier par la main du portier. Aussitôt
qu’il l’eut reconnue : Ah ! dit-il, excusez, c’est
vous ; ne vous gênez pas !... En voilà une
noceuse !... Ça vous étonne, hein ? de me voir sur
pied si matin ?... C’est pour le vol qu’on a fait ces
jours-ci dans la chambre de la cuisinière du
second... Allons, bonne nuit ! vous avez de la
chance par exemple que je ne sois pas bavard.
Quelques jours après, Germinie apprit par
Adèle que le mari de la cuisinière volée disait
qu’il n’y avait pas à chercher bien loin ; que la
voleuse était dans la maison, qu’on savait ce
qu’on savait. Adèle ajouta que cela remuait

306
beaucoup dans la rue, et qu’il y avait des gens
pour le répéter, pour le croire. Germinie indignée
alla tout conter à sa maîtresse. Mademoiselle,
indignée plus qu’elle, et personnellement touchée
de son injure, écrivit sur l’heure à la maîtresse du
domestique qu’elle eût à faire cesser
immédiatement les calomnies dirigées contre une
fille qu’elle avait chez elle depuis vingt ans, et
dont elle répondait comme d’elle-même. Le
domestique fut réprimandé. Dans sa colère, il
parla encore plus fort. Il cria et répandit pendant
plusieurs jours dans toute la maison son projet
d’aller chez le commissaire de police, et de faire
demander par lui à Germinie avec quel argent elle
avait meublé le fils de la crémière, avec quel
argent elle lui avait acheté un remplaçant, avec
quel argent elle payait les dépenses des hommes
qu’elle avait. Toute une semaine, la terrible
menace pesa sur la tête de Germinie. Enfin le
voleur fut découvert, et la menace tomba. Mais
elle avait eu son effet sur la pauvre fille. Elle
avait fait tout son mal dans ce cerveau trouble où,
sous l’affluence et la soudaine montée du sang, la
raison chancelait, se voilait au moindre choc de la

307
vie. Elle avait bouleversé cette tête si prompte à
s’égarer dans la peur ou la contrariété, perdant si
vite le jugement, le discernement, la netteté de
vue et d’appréciation des choses, se grossissant
tout elle-même, se jetant aux alarmes folles, aux
prévisions mauvaises, aux perspectives
désespérées, touchant à ses terreurs comme à des
réalités, et à tout moment perdue dans le
pessimisme de cette espèce de délire au bout
duquel elle ne trouvait que cette phrase et ce
salut : Bah ! je me tuerai !
Toute la semaine, la fièvre de son cerveau la
fit passer par toutes les péripéties de ce qu’elle
s’imaginait devoir arriver. Le jour, la nuit, elle
voyait sa honte exposée, publique ; elle voyait
son secret, ses lâchetés, ses fautes, tout ce qu’elle
portait caché sur elle et cousu dans son cœur, elle
le voyait montré, étalé, découvert, découvert
mademoiselle ! Ses dettes pour Jupillon
augmentées de ses dettes de boisson et de
mangeailles pour Gautruche, de tout ce qu’elle
achetait maintenant à crédit, ses dettes chez le
portier, chez les fournisseurs, allaient éclater et la
perdre ! Un froid à cette pensée lui passait dans le

308
dos : elle sentait mademoiselle la chasser ! Toute
la semaine, elle se figura, à toutes les minutes de
sa pensée, être devant le commissaire de police.
Huit jours entiers, elle roula cette idée et ce mot :
la Justice ! la Justice telle que se la figure
l’imagination des basses classes, quelque chose
de terrible, d’indéfini, d’inévitable, qui est
partout et dans l’ombre de tout, une toute-
puissance de malheur qui apparaît vaguement
dans le noir de la robe d’un juge, entre le sergent
de ville et le bourreau, avec les mains de la police
et les bras de la guillotine ! Elle qui avait tous les
instincts de ces terreurs de peuple, elle qui
répétait souvent qu’elle aimerait mieux mourir
que d’aller en justice, elle s’apparaissait assise
sur un banc, entre des gendarmes ! dans un
tribunal, au milieu de tout ce grand inconnu de la
loi dont son ignorance lui faisait une épouvante...
Toute la semaine, ses oreilles entendirent dans
l’escalier des pas qui venaient l’arrêter !
La secousse était trop forte pour des nerfs
aussi malades que les siens. L’ébranlement moral
de ces huit jours d’angoisse la jetait et la livrait à
une idée qui n’avait fait jusque-là que tourner

309
autour d’elle : l’idée du suicide. Elle se mettait à
écouter, la tête dans les deux mains, ce qui lui
parlait de délivrance. Elle laissait venir à son
oreille ce bruit doux de la mort qu’on entend
derrière la vie comme une chute lointaine de
grandes eaux qui tombent, en s’éteignant, dans du
vide. Les tentations qui parlent au découragement
de tout ce qui tue si vite et si facilement, de tout
ce qui ôte la souffrance avec la main, la
sollicitaient et la poursuivaient. Son regard
s’arrêtait et traînait autour d’elle sur toutes les
choses qui peuvent guérir de la vie. Elle y
habituait ses doigts, ses lèvres. Elle les touchait,
les maniait, les approchait d’elle. Elle y cherchait
l’essai de son courage et l’avant-goût de sa mort.
Pendant des heures, elle restait à la fenêtre de sa
cuisine, les yeux fixés au bas des cinq étages sur
les pavés de la cour, des pavés qu’elle
connaissait, qu’elle eût reconnus ! À mesure que
le jour baissait, elle se penchait davantage, se
pliait toute sur la barre mal affermie de la fenêtre,
espérant toujours que cette barre allait crouler et
l’entraîner, priant pour mourir, sans avoir besoin
de cet élancement désespéré dans l’espace dont

310
elle ne se sentait pas la force...
– Mais tu vas tomber ! lui dit un jour
mademoiselle en la reprenant par la jupe, d’un
premier mouvement effrayé. Qu’est-ce que tu
regardes donc dans la cour ?
– Moi, rien..., les pavés.
– Voyons, es-tu folle ? Tu m’as fait une
peur !...
– Oh ! on ne tombe pas comme ça, dit
Germinie avec un accent singulier. Allez ! pour
tomber, mademoiselle, il faut une fière envie !

311
LI

Germinie n’avait pu obtenir que Gautruche,


poursuivi par une ancienne maîtresse, lui donnât
la clef de sa chambre. Quand il n’était pas rentré,
elle était obligée de l’attendre en bas, dehors,
dans la rue, la nuit, l’hiver.
Elle se promenait d’abord de long en large
devant la maison. Elle passait et repassait, faisait
vingt pas, revenait. Puis, comme si elle allongeait
son attente, elle faisait un tour plus long, et, allant
toujours plus loin, finissait par toucher aux deux
bouts du boulevard. Elle marchait ainsi souvent
des heures, honteuse et crottée, sous le ciel
brouillé, dans la suspecte horreur d’une avenue
de barrière et de l’ombre de toutes choses. Elle
suivait les maisons rouges des marchands de vin,
les tonnelles nues, les treillages de guinguettes
étayés des arbres morts qu’ont les fosses aux
ours, les masures basses et plates trouées au

312
hasard de fenêtres sans persienne, les fabriques
de casquettes où l’on vend des chemises, les
hôtels sinistres où l’on loge à la nuit. Elle passait
devant des boutiques fermées, scellées, noires de
faillites, devant des pans de mur maudits, devant
des allées noires barrées de fer, devant des
fenêtres murées, devant des entrées qui
semblaient mener à ces logements de meurtre
dont on fait passer le plan, en cour d’assises, à
messieurs les jurés. C’était, à mesure qu’elle
allait, des jardinets mortuaires, des bâtisses de
guingois, des architectures ignobles, de grandes
portes cochères moisies, des palissades enfermant
dans un terrain vague l’inquiétante blancheur des
pierres la nuit, des angles de bâtisses aux
puanteurs salpêtrées, des murs salis d’affiches
honteuses et de lambeaux d’annonces déchirées
où la publicité pourrie était comme une lèpre. De
temps en temps, à un brusque tournant, des
ruelles s’ouvraient qui semblaient à quelques pas
s’enfouir dans un trou, et d’où sortait un souffle
de cave ; des culs-de-sac mettaient sur le bleu du
ciel la rigidité noire d’un grand mur ; des rues
montaient vaguement, où suintait de loin en loin,

313
sur le plâtre blafard des maisons, la lueur d’un
réverbère.
Germinie continuait à aller. Elle battait tout
l’espace où la crapule soûle ses lundis et trouve
ses amours, entre un hôpital, une tuerie et un
cimetière : La Riboisière, l’Abattoir et
Montmartre.
Les passants qui passent là, l’ouvrier qui
remonte de Paris en sifflant, l’ouvrière qui
revient, sa journée finie, les mains sous les
aisselles pour se tenir chaud, la prostituée en
bonnet noir qui erre, la croisaient et la
regardaient. Les inconnus avaient l’air de la
reconnaître ; la lumière lui faisait honte. Elle se
sauvait de l’autre côté du boulevard, et longeait
contre le mur de ronde la chaussée ténébreuse et
déserte ; mais elle en était bientôt chassée par
d’horribles ombres d’hommes et des mains
brutalement amoureuses...
Elle voulait s’en aller ; elle s’injuriait au
dedans d’elle ; elle s’appelait lâche et misérable ;
elle se jurait que c’était le dernier tour, qu’elle
irait encore jusqu’à cet arbre, et puis que ce serait

314
tout, que s’il n’était pas rentré, c’était fini, elle
s’en irait. Et elle ne s’en allait pas ; elle marchait
toujours, elle attendait toujours, plus dévorée, à
mesure qu’il tardait, du désir et de la fureur de le
voir.
À la fin, les heures s’écoulant, le boulevard se
dégarnissant de passants, Germinie épuisée,
éreintée de fatigue, se rapprochait des maisons.
Elle se traînait de boutique en boutique, elle allait
machinalement là où brûlait encore du gaz, et elle
restait stupide devant le flamboiement des
devantures. Elle s’étourdissait les yeux, elle
tâchait de tuer son impatience en l’hébétant. Ce
qu’on voit au travers des carreaux suants des
marchands de vin, les batteries de cuisine, les
bols de punch étagés entre deux bouteilles vides
d’où sort un brin de laurier, les vitrines où les
liqueurs mettent leurs couleurs dans un éclair,
une choppe pleine de petites cuillers de Ruolz,
cela l’arrêtait longuement. Elle épelait les vieux
arrêtés de tirage de loterie placardés au fond d’un
cabaret, les annonces de gloria, les inscriptions
portant en lettres jaunes : Vin nouveau, pur sang,
70 centimes. Elle regardait un quart d’heure une

315
arrière-salle où étaient un homme en blouse assis
sur un tabouret devant une table, un tuyau de
poêle, une ardoise et deux plateaux noirs au mur.
Son regard fixe et perdu allait, au travers d’une
buée rousse, à des silhouettes troubles de
choumaques penchés sur leurs établis. Il tombait
et s’oubliait sur un comptoir qu’on lavait, sur
deux mains qui comptaient les sous de la journée,
sur un entonnoir qu’on récurait, sur un broc
qu’on passait au grès. Elle ne pensait plus. Elle
demeurait là, clouée et faiblissante, sentant son
cœur s’en aller de la fatigue d’être sur ses pieds,
ne voyant plus que dans une sorte
d’évanouissement, n’entendant plus que dans un
bourdonnement les fiacres emboués roulant sur le
boulevard mou, prête à tomber et forcée par
instants de s’étayer de l’épaule aux murs.
Dans l’état d’ébranlement et de maladie où
elle était, avec cette demi-hallucination du vertige
qui la rendait si peureuse de passer la Seine et la
faisait se cramponner aux balustrades des ponts,
il arrivait que certains soirs, lorsqu’il pleuvait,
ces défaillances qu’elle avait sur le boulevard
extérieur prenaient les terreurs d’un cauchemar.

316
Quand la flamme des réverbères, tremblante dans
une vapeur d’eau, allongeait et balançait, comme
dans le miroitement d’une rivière, son reflet sur
le sol mouillé ; quand les pavés, les trottoirs, la
terre, semblaient disparaître et mollir sous la
pluie, et que rien ne paraissait plus solide dans la
nuit noyée, la pauvre misérable, presque folle de
fatigue, croyait voir se gonfler un déluge dans le
ruisseau. Un mirage d’épouvante lui montrait tout
à coup de l’eau tout autour d’elle, de l’eau qui
marchait, de l’eau qui s’approchait de partout.
Elle fermait les yeux, n’osait plus bouger,
craignait de sentir son pas glisser sous elle, se
mettait à pleurer, et pleurait jusqu’à ce que
quelqu’un passât et voulût bien lui donner le bras
jusqu’à l’Hôtel de la petite main bleue.

317
LII

Elle montait alors dans l’escalier, c’était son


dernier refuge. Elle s’y sauvait de la pluie, de la
neige, du froid, de la peur, du désespoir, de la
fatigue. Elle montait et s’asseyait sur une marche
contre la porte fermée de Gautruche, serrait son
châle et sa jupe pour laisser passage aux allants et
venants le long de cette raide échelle, ramassait
sa personne et se rencognait pour rapetisser sur
l’étroit palier la place de sa honte.
Des portes ouvertes, sortait et se répandait sur
l’escalier l’odeur des cabinets sans air, des
familles tassées dans une seule chambre,
l’exhalaison des industries malsaines, les fumées
graisseuses et animalisées des cuisines de
réchaud chauffées sur le carré, une puanteur de
loques, l’humide fadeur de linges séchant sur des
ficelles. La fenêtre aux carreaux cassés que
Germinie avait derrière elle lui envoyait la

318
fétidité d’un plomb où toute la maison vidait ses
ordures et son fumier coulant. À tout moment,
sous une bouffée d’infection, son cœur se levait :
elle était obligée de prendre dans sa poche un
flacon d’eau de mélisse qu’elle avait toujours sur
elle, et d’en boire une gorgée pour ne pas se
trouver mal.
Mais l’escalier avait, lui aussi, ses passants :
d’honnêtes femmes d’ouvriers remontaient avec
un boisseau de charbon ou le litre du souper.
Elles la frôlaient du pied, et tout le temps qu’elles
mettaient à monter, Germinie sentait leur regard
de mépris tourner autour de la cage de l’escalier
et l’écraser de plus haut à chaque étage. Des
enfants, des petites filles en fanchon qui passaient
dans l’escalier noir avec la lumière d’une fleur,
des petites filles qui lui faisaient revoir, comme la
lui montraient souvent ses rêves, sa petite fille
vivante et grandie, elle les voyait s’arrêter à la
regarder avec de grands yeux qui se reculaient
d’elle ; puis les petites se sauvaient et
s’essoufflaient à monter, et quand elles étaient
tout en haut, se penchant presque par-dessus la
rampe, elles lui jetaient des sottises impures, des

319
injures d’enfants du peuple... L’insulte, crachée
par ces bouches de roses, tombait sur Germinie
plus douloureusement que tout. Elle se soulevait
à demi, un moment ; puis accablée,
s’abandonnant, elle retombait sur elle-même, et
remontant son tartan sur sa tête pour s’y cacher et
s’y ensevelir, elle restait comme une morte,
affaissée, inerte, insensible, repliée sur son
ombre, pareille à un paquet jeté là et sur lequel
tout le monde pouvait marcher, n’ayant plus de
sens, ne vivant plus de tout le corps que pour un
bruit de pas qu’elle écoutait venir – et qui ne
venait pas.
Enfin, après des heures, des heures qu’elle ne
pouvait pas compter, il lui semblait entendre,
dans la rue, un trébuchement de pas ; puis une
voix avinée montait l’escalier en bégayant : –
Canaille !... canaille ed’ d’ marchand de vin !... tu
m’as vendu du vin qui soûle !
C’était lui.
Et presque tous les jours recommençait la
même scène.
– Ah ! t’étais là, ma Germinie, disait-il en la

320
reconnaissant. Voilà ce que c’est... je vais te
dire... On s’est un peu submergé... Et mettant la
clef dans la serrure : – Je vas te dire... C’est pas
ma faute...
Il entrait, repoussait d’un coup de pied une
tourterelle aux ailes rognées qui sautillait en
boitant, et fermant la porte : – Vois-tu ? Ce n’est
pas moi... C’est Paillon, tu sais bien Paillon ?... ce
petit gros qui est gras comme un chien de fou...
Eh bien ! c’est lui, vrai d’honneur... Il a voulu me
payer un litre à seize... Il m’a offert l’honnêteté,
j’y ai roffert la politesse... Là-dessus
naturellement, nous avons consolé notre café,
consolé consoleras-tu !... Et d’alors en alors...
nous nous sommes tombés dessus !... Un carnage
de possédé !... À preuve que ce carcan de
marchand de vin nous a jetés à la porte comme
des épluchures d’homard !
Germinie, pendant l’explication, avait allumé
la chandelle fichée dans un chandelier de cuivre
jaune. À la lueur de la lumière vacillante,
apparaissait le sale papier de la chambre, couvert
de caricatures du Charivari, déchirées du journal

321
et collées au mur.
– Tiens ! t’es un amour, lui disait Gautruche
en lui voyant poser sur la table un poulet froid et
trois bouteilles de vin. Car faut te dire... pour ce
que j’ai dans l’estomac... un méchant bouillon...
voilà tout... Ah ! celui-là, il aurait fallu un fier
maître d’armes pour lui crever les yeux !
Et il se mettait à manger. Germinie buvait, les
coudes sur la table, en le regardant, et son regard
devenait noir.

– Bon ! toutes les négresses sont mortes...


faisait à la fin Gautruche en égouttant une à une
les bouteilles. Au dodo, les enfants !

Et c’étaient, entre ces deux êtres, des amours


terribles, acharnés et funèbres, des ardeurs et des
assouvissements sauvages, des voluptés
furieuses, des caresses qui avaient les brutalités et
les colères du vin, des baisers qui semblaient
chercher le sang sous la peau comme la langue
d’une bête féroce, des anéantissements qui les

322
engloutissaient et ne leur laissaient que le cadavre
de leurs corps.
À cette débauche, Germinie apportait je ne
sais quoi de fou, de délirant, de désespéré, une
sorte de frénésie suprême. Ses sens exaspérés se
retournaient contre eux-mêmes, et, sortant des
appétits de leur nature, ils se poussaient à
souffrir. La satiété les usait, sans les éteindre ; et
dépassant l’excès, ils se forçaient jusqu’au
déchirement. Dans le paroxysme d’excitation où
était la malheureuse créature, sa tête, ses nerfs,
l’imagination de son corps enragé, ne cherchaient
plus même le plaisir dans le plaisir, mais quelque
chose au-delà de plus âpre, de plus poignant, de
plus cuisant : la douleur dans la volupté. Et à tout
moment, le mot « mourir » s’échappait de ses
lèvres serrées, comme si tout bas elle invoquait la
mort et cherchait à l’étreindre dans les agonies de
l’amour !
Quelquefois, la nuit, tout à coup, se dressant
sur le bord du lit, elle mettait ses pieds nus sur le
froid du carreau, et restait là, farouche, penchée
sur ce qui respire dans une chambre qui dort. Et

323
peu à peu ce qui était autour d’elle, l’obscurité de
l’heure, semblait l’envelopper. Elle se paraissait à
elle-même tomber et rouler dans l’inconscience et
l’aveuglement de la nuit. La volonté de ses idées
s’éteignait. Toutes sortes de choses noires, ayant
comme des ailes et des voix, lui battaient contre
les tempes. Les sombres tentations qui montrent
vaguement le crime à la folie lui faisaient passer
devant les yeux, tout près d’elle, une lumière
rouge, l’éclair d’un meurtre ; et il y avait dans
son dos des mains qui la poussaient, par derrière,
vers la table sur laquelle étaient les couteaux...
Elle fermait les yeux, bougeait un pied ; puis,
ayant peur, se retenait aux draps ; et à la fin, se
retournant, elle retombait dans le lit, et renouait
son sommeil au sommeil de l’homme qu’elle
avait voulu assassiner ; pourquoi ? elle ne le
savait ; pour rien, – pour tuer !
Et ainsi jusqu’au jour, dans le mauvais cabinet
garni, se débattaient la rage et la lutte de ces
mortelles amours, – tandis que la pauvre colombe
éclopée et boiteuse, l’infirme oiseau de Vénus,
nichée dans un vieux soulier de Gautruche, jetait

324
de temps en temps, en s’éveillant au bruit, un
roucoulement effaré.

325
LIII

Dans ce temps-là, Gautruche fut un peu


dégoûté de boire. Il venait d’éprouver la première
atteinte de la maladie de foie qui couvait depuis
longtemps dans son sang brûlé et alcoolisé, sous
le rouge briqueté de ses pommettes. Les affreuses
souffrances qui lui avaient mordu le côté et tordu
le creux de l’estomac pendant une huitaine de
jours, lui avaient fait faire des réflexions. Il lui
était venu, avec des résolutions de sagesse, des
idées d’avenir presque sentimentales. Il s’était dit
qu’il fallait mettre un peu plus d’eau dans sa vie,
s’il voulait faire de vieux os. Pendant qu’il se
retournait dans son lit et qu’il se pelotonnait, les
genoux remontés pour moins souffrir, il avait
regardé son taudis, ces quatre murs où il remisait
ses nuits, où il rentrait le soir ses ivresses,
quelquefois sans chandelle, dont il se sauvait le
matin au jour ; et il avait pensé à se faire un
intérieur. Il avait pensé à une chambre, où il

326
aurait une femme, une femme qui lui ferait un
bon pot-au-feu, le soignerait s’il était souffrant,
raccommoderait ses affaires, tiendrait son linge
en état, l’empêcherait d’aller recommencer une
ardoise chez un marchand de vin, une femme
enfin qui aurait pour lui tous les bons côtés du
ménage, et qui par là-dessus ne serait pas une
bête, le comprendrait, rirait avec lui. Cette femme
était toute trouvée : c’était Germinie. Elle devait
avoir un petit magot, quelques sous d’amassés
depuis le temps qu’elle servait chez sa vieille
demoiselle ; et avec ce qu’il gagnait, lui, ils
vivraient à l’aise et « bouloteraient ». Il ne doutait
pas de son consentement ; il était sûr d’avance
qu’elle accepterait. Et d’ailleurs, ses scrupules, si
elle en avait, ne résisteraient pas à la perspective
du mariage qu’il comptait lui faire luire au bout
de leur liaison.
Un lundi, elle venait d’arriver chez lui.
– Dis donc, Germinie, commença Gautruche,
qu’est-ce que tu dirais de ça, hein ? Une bonne
chambre... pas comme ce bahut-là... une vraie,
avec un cabinet... à Montmartre, et deux fenêtres,

327
rien que ça !... rue de l’Empereur... avec une vue
qu’un Anglais vous en donnerait cinq mille
francs pour l’emporter ! Enfin, quelque chose de
chouette et de gai, qu’on y passerait toute la
journée sans s’embêter... Parce que moi, je vais te
dire... je commence à en avoir assez de
déménager pour changer de puces. Et puis, ce
n’est pas tout ça : je m’embête d’être branché en
garni, je m’embête d’être tout seul... Les amis,
c’est pas une société... Ils vous tombent, comme
des mouches, dans votre verre, quand c’est vous
qui payez, et puis voilà !... D’abord, je ne veux
plus boire, vrai de vrai, que je ne veux plus, tu
verras ! Tu comprends que je ne veux pas me
payer cette existence-là, à m’en faire crever... Pas
de ça ! Attention ! Il ne faut pas s’abîmer le
coco... Il me semblait ces jours-ci que j’avais
avalé des tire-bouchons... Et je n’ai pas envie de
frapper au monument encore tout de suite...
Alors, de fil en aiguille, voilà ce qui m’a poussé :
Je vas faire la proposition à Germinie... Je me
fendrais d’un peu de mobilier... Toi, tu as ce que
tu as dans ta chambre... Tu sais que je ne suis pas
trop feignant, je n’ai pas du poil dans la main

328
pour l’ouvrage... Puis, on pourrait voir à n’être
pas toujours à travailler pour les autres, à prendre
une boîte de cambrousier... Toi, si tu avais
quelque chose de côté, ça aiderait... Nous nous
mettrions ensemble gentiment, quitte à nous faire
régulariser un jour devant M. le maire... Ce n’est
pas si bête, tout ça, hein ? ma grosse, n’est-ce
pas ?... Et on va un peu quitter sa vieille de ce
coup-là, pas vrai ! pour son vieux chéri de
Gautruche ?
Germinie, qui avait écouté Gautruche, la tête
avancée vers lui, le menton appuyé sur la paume
de la main, se renversa dans un éclat de rire
strident :
– Ah ! ah ! ah ! Tu as cru !... Et tu me dis ça
comme ça !... Tu as cru que je la quitterais, elle !
mademoiselle ! Vrai, tu l’as cru ?... Tu es bête,
sais-tu ! Mais tu aurais des mille et des cents, tu
serais tout cousu d’or, entends-tu ? tout cousu...
C’est de la farce, hein ?... Mademoiselle ? Mais
tu ne sais donc pas, je ne t’ai pas dit... Ah ! je
voudrais bien qu’elle meure, et que ces mains-là
ne soient pas là pour lui fermer les yeux ! Il

329
faudrait voir !... Voyons, là vraiment, tu l’as cru ?
– Dame ! je m’étais figuré... De la façon que
tu étais avec moi... Je croyais que tu tenais plus à
moi que ça... enfin que tu m’aimais... fit le
peintre, démonté par l’ironie terrible et sifflante
des paroles de Germinie.
– Ah ! tu croyais encore ça ; que je t’aimais !
Et, comme si tout à coup elle arrachait du fond
de son cœur le remords et la plaie de ses amours :
– Eh bien ! oui, tiens ! je t’aime... je t’aime,
comme tu m’aimes, là ! autant ! et voilà tout ! Je
t’aime comme ce qu’on a sous la main, et dont on
se sert parce que c’est là !... J’ai l’habitude de toi
comme d’une vieille robe qu’on remet toujours...
Voilà comme je t’aime !... Qu’est-ce que tu veux
que je tienne à toi ? Toi ou un autre... je te
demande un peu ce que ça peut me faire ?... Car,
enfin, qu’est-ce que tu as été plus qu’un autre
pour moi ? Eh bien ! oui, tu m’as prise... Et
après ? C’est-il assez pour que je t’aime ?... Mais
qu’est-ce que tu m’as donc fait pour m’attacher,
veux-tu me le dire ? M’as-tu jamais sacrifié un
verre de vin ? As-tu eu seulement pitié de moi,

330
quand je trimais dans la boue, dans la neige, au
risque de crever ? Ah ! bien oui ! Et ce qu’on me
disait, ce qu’on me crachait sur la tête, que mon
sang ne faisait qu’un bouillon d’un bout à
l’autre !... Tout ce que j’ai mangé d’affronts à
t’attendre, c’est toi qui t’en fichais pas mal !
Allons donc !... C’est qu’il y a longtemps que je
veux te dire tout ça... et que j’en ai gros là, va !
Voyons, dit-elle avec un sourire atroce, est-ce
que tu crois que tu m’as rendue folle avec ton
physique, avec tes cheveux, que tu n’as plus,
avec cette tête-là ? Plus souvent ! Je t’ai pris...
j’aurais pris n’importe qui ! J’étais dans mes
jours où il me faut quelqu’un ! Je ne sais plus
alors, je ne vois plus... Ce n’est plus moi qui
veux... Je t’ai pris parce qu’il faisait chaud, tiens !
Elle se tut un instant.
– Va toujours, dit Gautruche, aplatis-moi sur
toutes les coutures... Ne te gêne pas pendant que
tu y es...
– Hein ? reprit Germinie, comme tu te figurais
que j’allais être enchantée de me mettre avec toi ?
Tu te disais : cette bonne bête-là ! va-t-elle être

331
contente ! Et puis, je n’aurai qu’à lui promettre de
l’épouser... Elle laissera sa place en plan. Elle
lâchera sa maîtresse... Voyez-vous ça !
Mademoiselle ! mademoiselle qui n’a que moi !
Ah ! tiens, tu ne sais rien... Et puis, tu ne
comprendrais pas... Mademoiselle qui est tout
pour moi ! Mais, depuis ma mère, je n’ai eu
qu’elle, je n’ai trouvé qu’elle de bonne ! Sauf
elle, qu’est-ce qui m’a dit quand j’étais triste : tu
es triste ? Et quand j’étais malade : tu es malade ?
Personne ! Il n’y a eu qu’elle, rien qu’elle pour
me soigner, pour s’occuper de moi... Tiens ! toi
qui parles d’aimer pour ce qu’il y a entre nous...
Ah ! voilà quelqu’un qui m’a aimée,
mademoiselle ! Oh ! oui, aimée ! Et je meurs de
ça, sais-tu ? d’être devenue une misérable comme
je suis, une... – Elle dit le mot. – Et de la tromper,
de lui voler son affection, de la laisser toujours
m’aimer comme sa fille, moi ! moi ! Ah ! si
jamais elle apprenait quelque chose... va, sois
tranquille ! ça ne serait pas long... Il y en a une
qui ferait un joli saut du cinquième, vrai comme
Dieu est mon maître ! Mais figure-toi bien... toi
encore, tu n’es pas mon cœur, tu n’es pas ma vie,

332
tu n’es que mon plaisir... Mais j’ai eu un
homme... Ah ! je ne sais pas si je l’ai aimé celui-
là ! On m’aurait charcuté pour lui, sans que je
dise rien... Enfin, l’homme de mon malheur !...
Eh bien ! vois-tu, au plus fort que j’étais pincée
pour lui, quand je ne soufflais que lorsqu’il
voulait, quand j’étais folle et qu’il m’aurait
marché sur le ventre, je l’aurais laissé marcher !...
Eh bien ! oui, à ce moment-là, mademoiselle eût
été malade, elle m’eût fait signe du petit doigt,
que je serais revenue... Oui, pour elle, je l’aurais
quitté ! Je te dis, je l’aurais quitté !
– Alors... Puisque c’est à ce point-là, ma
chère, qu’on l’aime tant sa vieille, il n’y a plus
qu’une chose que je te conseille : il ne faut plus la
quitter, ta bonne dame, vois-tu ?
– C’est mon congé ? dit Germinie en se levant.
– Ma foi ! ça y ressemble.
– Eh bien ! adieu... Ça me va !
Et, allant droit à la porte, elle sortit sans un
mot.

333
LIV

De cette rupture, Germinie tomba où elle


devait tomber, au-dessous de la honte, au-dessous
de la nature même. De chute en chute, la
misérable et brûlante créature roula à la rue. Elle
ramassa les amours qui s’usent en une nuit, ce qui
passe, ce qu’on rencontre, ce que le hasard des
pavés fait trouver à la femme qui vague. Elle
n’avait plus besoin de se donner le temps du
désir : son caprice était furieux et soudain, allumé
sur l’instant. Affamé du premier venu, elle le
regardait à peine, et n’aurait pu le reconnaître.
Beauté, jeunesse, ce physique d’un amant où
l’amour des femmes les plus dégradées cherche
comme un bas idéal, rien de tout cela ne la tentait
plus, ne la touchait plus. Ses yeux, dans tous les
hommes, ne voyaient plus que l’homme :
l’individu lui était égal. La dernière pudeur et le
dernier sens humain de la débauche, la
préférence, le choix, et jusqu’à ce qui reste aux

334
prostituées pour conscience et pour personnalité,
le dégoût, le dégoût même, – elle l’avait perdu !
Et elle s’en allait par les rues, battant la nuit,
avec la démarche suspecte et furtive des bêtes qui
fouillent l’ombre et dont l’appétit quête. Comme
jetée hors de son sexe, elle attaquait elle-même,
elle sollicitait la brutalité, elle abusait de
l’ivresse, et c’était à elle qu’on cédait. Elle
marchait, flairant autour d’elle, allant à ce qu’il y
a d’embusqué d’impur dans les terrains vagues,
aux occasions du soir et de la solitude, aux mains
qui attendaient pour s’abattre sur un châle.
Sinistre et frémissante, les passants de minuit la
voyaient, à la lueur des réverbères, se glisser et
comme ramper, courbée, effacée, les épaules
pliées, rasant les ténèbres, avec un de ces airs de
folle et de malade, un de ces égarements infinis
qui font travailler sur des abîmes de tristesse, le
cœur du penseur et la pensée du médecin.

335
LV

Un soir qu’elle rôdait, dans la rue du Rocher,


en passant devant un marchand de vin, au coin de
la rue de Laborde, elle vit le dos d’un homme qui
buvait sur le comptoir : c’était Jupillon.
Elle s’arrêta court, tourna du côté de la rue, et
s’adossant à la grille du marchand de vin, elle se
mit à attendre. Elle avait la lumière de la boutique
derrière elle, les épaules contre les barreaux, et
elle se tenait immobile, sa jupe retroussée d’une
main par devant, son autre main tombant au bout
de son bras abandonné. Elle ressemblait à une
statue d’ombre assise sur une borne. Dans sa
pose, il y avait une résolution terrible et comme
l’éternelle patience d’attendre là toujours. Les
passants, les voitures, la rue, elle les apercevait
vaguement et lointainement. Le cheval de renfort
de l’omnibus pour la montée de la rue, un cheval
blanc, était devant elle, immobile, éreinté,

336
dormant sur pied, avec la tête et les deux jambes
de devant dans la pleine lumière de la porte : elle
ne le voyait pas. Il brouillassait. C’était un de ces
temps de Paris, sales et pourris, où il semble que
l’eau qui tombe soit déjà de la boue avant d’être
tombée. Le ruisseau lui montait sur les pieds. Elle
demeura ainsi une demi-heure, lamentable à voir,
sans mouvement, menaçante et désespérée, toute
à contre-jour, sombre et sans visage, pareille à
une Fatalité plantée par la Nuit à la porte d’un
minzingue !
Enfin Jupillon sortit. Elle se dressa devant lui,
les bras croisés :
– Mon argent ? lui dit-elle. Elle avait la figure
d’une femme qui n’a plus de conscience, pour
laquelle il n’y a plus de Dieu, plus de gendarmes,
plus de cour d’assises, plus d’échafaud, – plus
rien !
Jupillon sentit sa blague s’arrêter dans sa
gorge.
– Ton argent ? fit-il, ton argent, il n’est pas
perdu. Mais il faut le temps... Dans ce moment-
ci, je te dirai, ça ne va pas fort l’ouvrage... Il y a

337
longtemps que c’est fini, ma boutique, tu sais...
Mais d’ici trois mois, je te promets... Et tu vas
bien ?
– Canaille, va ! Ah ! je te tiens donc ! Ah ! tu
voulais filer... Mais c’est toi, mon malheur ! c’est
toi qui m’as fait comme je suis, brigand ! voleur !
filou ! Ah ! c’est toi...
Germinie lui jetait cela au visage, en se
poussant contre lui, en lui faisant tête, en
avançant sa poitrine contre la sienne. Elle
semblait se frotter aux coups qu’elle appelait et
provoquait ; et elle lui criait, toute tendue vers
lui : – Mais bats-moi donc ! Qu’est-ce qu’il faut
donc que je te dise, dis, pour que tu me battes ?
Elle ne pensait plus. Elle ne savait pas ce
qu’elle voulait ; seulement elle avait comme un
besoin d’être frappée. Il lui était venu une envie
instinctive, irraisonnée, d’être brutalisée,
meurtrie, de souffrir dans sa chair, de ressentir un
choc, une secousse, une douleur qui fît taire ce
qui battait dans sa tête. Des coups, elle
n’imaginait que cela pour en finir. Puis, après les
coups, elle voyait, avec la lucidité d’une

338
hallucination, toutes sortes de choses se passer, la
garde arrivant, le poste, le commissaire ! le
commissaire devant lequel elle pourrait tout dire,
son histoire, ses misères, ce que lui avait fait
souffrir cet homme, ce qu’il lui avait coûté ! Son
cœur se dégonflait d’avance à l’idée de se vider,
avec des cris et des pleurs, de tout ce dont il
crevait.
– Mais bats-moi donc, répétait-elle en
marchant toujours sur Jupillon, qui cherchait à
s’effacer et lui jetait en reculant des mots
caressants comme on en jette à une bête qui ne
vous reconnaît pas et qui veut mordre. Un
rassemblement commençait autour d’eux.
– Allons, vieille pocharde, n’embêtons pas
monsieur, fit un sergent de ville qui, empoignant
Germinie par un bras, la fit tourner sur elle-même
rudement. Sous l’injure brutale de cette main de
police, les genoux de Germinie fléchirent : elle
crut s’évanouir. Puis elle eut peur, et se mit à
courir dans le milieu de la rue.

339
LVI

La passion a des retours insensés, des revenez-


y inexplicables. Cet amour maudit que Germinie
croyait tué par toutes les blessures et tous les
coups de Jupillon, il revivait. Elle était
épouvantée de le retrouver en elle en rentrant. La
seule vue de cet homme, cette approche de
quelques minutes, le son de sa voix, la respiration
de l’air qu’il respirait, avaient suffi pour lui
retourner le cœur et la rendre toute au passé.
Malgré tout, elle n’avait jamais pu arracher
tout à fait Jupillon du fond d’elle ; il y était resté
enraciné. Son premier amour était lui. Elle lui
appartenait, contre elle-même, par toutes les
faiblesses du souvenir, toutes les lâchetés de
l’habitude. D’elle à lui, il y avait tous les liens de
torture qui nouent la femme pour toujours, le
sacrifice, la souffrance, l’abaissement. Il la
possédait pour avoir violé sa conscience, piétiné

340
sur ses illusions, martyrisé sa vie. Elle était à lui,
à lui éternellement, comme au maître de toutes
ses douleurs.
Et ce choc, cette scène qui aurait dû lui donner
l’horreur de le rencontrer jamais, ralluma en elle
la frénésie de le revoir. Toute sa passion la reprit.
La pensée de Jupillon l’emplit jusqu’à la purifier.
Elle arrêta court le vagabondage de ses sens : elle
voulut n’être personne, puisque c’était le seul
moyen qu’elle eût encore d’être à lui.
Elle se mit à le guetter, à étudier ses heures de
sortie, les rues où il passait, les endroits où il
allait. Elle le suivit, aux Batignolles, jusqu’à son
nouveau logement, marcha derrière lui, contente
de mettre le pied où il avait mis le sien, d’être
menée par son chemin, de le voir un peu, de saisir
un geste qu’il faisait, de lui prendre un de ses
regards. C’était tout : elle n’osait lui parler ; elle
se tenait à distance, allant derrière, comme un
chien perdu tout heureux qu’on ne le repousse
pas à coups de talon.
Elle se fit ainsi, pendant des semaines, l’ombre
de cet homme, une ombre humble et peureuse qui

341
reculait et s’éloignait de quelques pas, quand elle
se croyait vue ; puis se rapprochait à pas timides,
et à une marque d’impatience de l’homme,
s’arrêtait encore, en paraissant demander grâce.
Quelquefois elle l’attendait à la porte d’une
maison où il entrait, le reprenait quand il sortait,
le reconduisait chez lui, toujours de loin, sans lui
parler, avec l’air d’une mendiante qui mendie des
restes et remercie de ce qu’on lui laisse ramasser.
Puis au volet du rez-de-chaussée où il demeurait,
elle écoutait s’il était seul, s’il n’y avait personne.
Quand il était avec une femme au bras, quoi
qu’elle souffrît, elle s’acharnait à le poursuivre.
Elle allait où allait le couple, jusqu’au bout. Elle
entrait derrière eux dans les jardins publics, dans
les bals. Elle marchait dans leurs rires, dans leurs
paroles, se déchirait à les voir, à les entendre, et
restait là, dans leur dos, à faire saigner toutes ses
jalousies.

342
LVII

On était au mois de novembre. Depuis trois ou


quatre jours, Germinie n’avait point rencontré
Jupillon. Elle vint l’épier, le chercher près de son
logement. Arrivée à sa rue, elle vit de loin une
large raie de lumière filtrant par son volet fermé.
Elle approcha et entendit des éclats de rire, des
chocs de verre, des femmes, puis une chanson,
une voix, une femme, celle qu’elle haïssait avec
toutes les haines de son cœur, celle qu’elle eût
voulu voir morte, celle dont elle avait tant de fois
cherché la mort dans les lignes du sort, elle enfin
– sa cousine !
Elle se colla derrière le volet, aspirant ce qu’ils
disaient, enfoncée dans la torture de les entendre,
affamée et se repaissant de souffrir. Il tombait
une pluie froide d’hiver. Elle ne la sentait pas.
Tous ses sens étaient à écouter. La voix qu’elle
détestait semblait par moments faiblir et

343
s’éteindre sous les baisers, et ce qu’elle chantait
s’envolait comme étouffé par une bouche qui se
pose sur une chanson. Les heures passaient.
Germinie était toujours là. Elle ne pensait pas à
s’en aller. Elle attendait sans savoir ce qu’elle
attendait. Il lui semblait qu’il fallait qu’elle restât
là toujours, jusqu’à la fin. La pluie tombait plus
fort. De l’eau, d’une gouttière crevée au-dessus
d’elle, lui battait sur les épaules. De grosses
gouttes lui glissaient sur la nuque. Un froid de
glace lui coulait dans le dos. Sa robe suait l’eau
sur le pavé. Elle ne s’en apercevait pas. Elle
n’avait plus dans tous les membres que la
souffrance de l’âme.
Bien avant dans la nuit, il y eut du bruit, un
remuement, des pas vers la porte. Germinie
courut se cacher à quelques pas dans le rentrant
d’un mur, et elle vit une femme qu’emmenait un
jeune homme. Comme elle les regardait
s’éloigner, elle sentit sur ses mains quelque chose
de doux et de chaud qui lui fit peur d’abord :
c’était un chien qui la léchait, un gros chien
qu’elle avait tenu tout petit bien des soirées sur
ses genoux, dans l’arrière-boutique de la

344
crémière...
– Ici, Molosse ! cria deux ou trois fois dans
l’ombre de la rue la voix impatientée de Jupillon.
Le chien aboya, se sauva, se retourna en
gambadant pour revenir, et rentra. La porte se
referma. Les voix et les chansons ramenèrent à la
même place, contre le volet, Germinie, que la
pluie trempait et qui se laissa tremper en écoutant
toujours, jusqu’au matin, jusqu’au petit jour,
jusqu’à l’heure où des maçons allant à leur
ouvrage, leur pain sous le bras, se mirent à rire en
la voyant.

345
LVIII

Deux ou trois jours après cette nuit passée


sous la pluie, Germinie avait un visage effrayant
de souffrance, le teint marbré, les yeux brûlants.
Elle ne disait rien, ne se plaignait pas, faisait son
service comme à l’ordinaire.
– Ah çà ! toi, regarde-moi donc un peu, lui dit
mademoiselle ; et l’attirant brusquement au jour :
– Qu’est-ce que c’est que ça ? cette mine de
déterrée-là ? Allons, voyons, tu es malade ? Mon
Dieu ! as-tu chaud aux mains !
Elle lui prit le poignet, et lui rejetant le bras au
bout d’un instant :
– Comment, chienne de bête ! tu as une fièvre
de cheval ! Et tu gardes ça pour toi !
– Mais non, mademoiselle, balbutia Germinie.
Je crois que c’est un gros rhume, tout
bonnement... Je me suis endormie, l’autre soir, la

346
fenêtre de ma cuisine ouverte...
– Oh ! toi, d’abord, reprit mademoiselle, tu
crèverais que tu ne ferais pas seulement : Ouf !
Attends...
Et, mettant ses lunettes, roulant vivement son
fauteuil à une petite table auprès de la cheminée,
elle se mit à écrire quelques lignes de sa grosse
écriture.
– Tiens, fit-elle en pliant la lettre, tu vas me
faire le plaisir de donner cela à ton amie Adèle
pour le faire porter par le portier... Et maintenant,
à la paille !
Mais Germinie ne voulut jamais aller se
coucher. Ce n’était pas la peine. Elle ne se
fatiguerait pas. Elle resterait assise toute la
journée. D’ailleurs, le plus fort de son mal était
passé ; elle allait déjà mieux. Et puis le lit, pour
elle, faisait mourir.
Le médecin, appelé par le mot de
mademoiselle, vint le soir. Il examina Germinie
et ordonna l’application de l’huile de croton. Les
désordres de la poitrine étaient tels qu’il ne

347
pouvait encore rien dire. Il fallait attendre l’effet
des remèdes.
Il revint au bout de quelques jours, fit coucher
Germinie, l’ausculta longuement. – C’est
prodigieux, dit-il à mademoiselle quand il fut
redescendu, elle a eu une pleurésie, et ne s’est pas
alitée un moment... C’est donc une fille de fer ?...
Oh ! l’énergie des femmes !... Quel âge a-t-elle ?
– Quarante-et-un ans.
– Quarante-et-un ans ? Oh ! c’est
impossible !... Vous êtes sûre ? Elle en paraît
cinquante...
– Ah ! pour paraître, elle paraît tout... Qu’est-
ce que vous voulez ? Jamais de santé... toujours à
être malade... des chagrins... des misères... et puis
un caractère à se tourmenter toujours...
– Quarante-et-un ans ! c’est étonnant ! répéta
le médecin. Il reprit après une seconde de
réflexion :
– Y a-t-il eu dans sa famille, à votre
connaissance, des affections de poitrine ? A-t-elle
eu des parents qui soient morts...

348
– Elle a perdu une sœur d’une pleurésie... mais
elle était plus âgée... Elle avait quarante-huit ans,
je crois...
Le médecin était devenu sérieux. – Enfin, la
poitrine se dégage, dit-il d’un ton rassurant. Mais
il est de toute nécessité qu’elle se repose... Et puis
envoyez-la-moi une fois par semaine... Qu’elle
vienne me voir... Qu’elle prenne pour cela un
beau temps, un jour de soleil.

349
LIX

Mademoiselle eut beau parler, prier, vouloir,


gronder : elle ne put obtenir de Germinie qu’elle
discontinuât son service pendant quelques jours.
Germinie ne voulut même point entendre parler
d’une aide qui ferait le plus gros de son ouvrage.
Elle déclara à mademoiselle que c’était
impossible et inutile, qu’elle ne se ferait jamais à
l’idée d’une autre femme l’approchant, la servant,
la soignant ; que rien que cette idée dans son lit
lui donnerait la fièvre, qu’elle n’était pas encore
morte, et que tant qu’elle pourrait mettre un pied
devant l’autre, elle suppliait qu’on la laissât aller.
À dire cela, elle mit un accent si tendre, ses yeux
priaient si bien, sa voix de malade était si humble
et si passionnée dans sa demande, que
mademoiselle n’eut pas le courage de la forcer à
prendre quelqu’un. Elle la traita seulement « de
tête de bois, de bête brute », qui croyait, comme
tous les gens de la campagne, qu’on est mort pour

350
quelques jours passés au lit.
Se soutenant avec une apparence de mieux,
due à la médication énergique du médecin,
Germinie continuait à faire le lit de mademoiselle
qui l’aidait à soulever les matelas. Elle continuait
à lui faire à manger, et cela surtout lui était
horrible.
Quand elle préparait le déjeuner et le dîner de
mademoiselle, elle se sentait mourir dans sa
cuisine, une de ces misérables petites cuisines de
grande ville, qui font tant de femmes
pulmoniques. La braise qu’elle allumait, et d’où
se levait lentement un filet de fumée âcre,
commençait à lui faire défaillir le cœur ; puis
bientôt le charbon que lui vendait le charbonnier
d’à côté, du fort charbon de Paris, plein de
fumerons, l’enveloppait de son odeur entêtante.
Le tuyau de tirage, crassé et rabattant, le manteau
bas de la cheminée, lui renvoyaient dans la
poitrine la malsaine respiration du feu et l’ardeur
corrodante du fourneau à hauteur d’appui. Elle
suffoquait, elle sentait le rouge et le chaud de tout
son sang lui monter à la figure et lui faire des

351
plaques sur le front. La tête lui tournait. Dans la
demi-asphyxie des blanchisseuses qui repassent
au milieu de la vapeur des réchauds, elle se jetait
à la fenêtre, et humait un peu d’air glacé.
Pour souffrir debout, aller toujours malgré ses
défaillances, elle avait plus que la répulsion des
gens du peuple à s’aliter, plus que la furieuse et
jalouse volonté de ne pas laisser les soins d’une
autre entourer mademoiselle : elle avait la terreur
de la délation, qui pouvait entrer avec une
nouvelle domestique. Il fallait qu’elle fût là pour
garder mademoiselle et empêcher qu’on
approchât d’elle. Puis il fallait encore qu’elle se
montrât, que le quartier la vît, et qu’elle n’eût pas
un air de morte pour ses créanciers. Il fallait
qu’elle fît semblant d’avoir même des forces,
qu’elle jouât l’apparence et la gaieté de la vie,
qu’elle donnât confiance à toute la rue avec les
paroles arrangées du médecin, avec une mine
d’espérance, avec la promesse de ne pas mourir.
Il fallait qu’elle fît bonne figure pour rassurer ses
dettes, pour empêcher les alarmes de l’argent de
monter l’escalier et de s’adresser à mademoiselle.

352
Cette comédie horrible et nécessaire, elle la
soutint. Elle fut héroïque à faire mentir tout son
corps, redressant, devant les boutiques qui
l’épiaient, sa taille affaissée, pressant son pas
traînant, se frottant les joues, avant de descendre,
avec une serviette rude pour y rappeler la couleur
du sang, pour farder sur son visage les pâleurs de
son mal et le masque de sa mort !
Malgré la toux atroce qui secouait, toute la
nuit, ses insomnies, malgré le dégoût de son
estomac repoussant la nourriture, elle passa ainsi
tout l’hiver à se vaincre et à se surmonter, à se
débattre avec les hauts et les bas de la maladie.
Chaque fois qu’il venait, le médecin disait à
mademoiselle qu’il ne voyait chez sa bonne
aucun des organes essentiels à la vie attaqué
d’une manière grave. Les poumons étaient bien
un peu ulcérés en haut ; mais on guérit de cela.
Seulement c’est un corps bien usé, bien usé,
répétait-il avec un certain accent triste, un air
presque embarrassé qui frappait mademoiselle. Et
il parlait toujours, à la fin de ses visites, de
changement d’air, de campagne.

353
LX

Au mois d’août, le médecin ne trouvait plus


que cela à conseiller, ordonner : la campagne.
Malgré la peine qu’ont les vieilles gens à se
déplacer, à changer le lieu, les habitudes, les
heures de leur vie, en dépit de son humeur
casanière et de l’espèce de déchirement qu’elle
ressentait à s’arracher de son intérieur,
mademoiselle se décida à emmener Germinie à la
campagne. Elle écrivit à une fille de la Poule, qui
habitait, avec une nichée d’enfants, une jolie
petite propriété dans un village de la Brie, et qui,
depuis de longues années, sollicitait d’elle une
longue visite. Elle lui demanda l’hospitalité
pendant un mois, six semaines pour elle et sa
bonne malade.
On partit. Germinie était heureuse. Arrivée,
elle se trouva mieux. Sa maladie, pendant
quelques jours, eut l’air de se laisser distraire par

354
le changement. Mais l’été, cette année-là, était
incertain, pluvieux, tourmenté de soudaines
variations et de souffles brusques. Germinie prit
un refroidissement ; et mademoiselle entendit
bientôt recommencer sur sa tête, juste au-dessus
de l’endroit où elle couchait, l’affreuse toux qui
lui avait été si insupportable et si douloureuse à
Paris. C’étaient des quintes pressées et comme
étranglées qui s’arrêtaient un moment, puis
reprenaient, des quintes dont les silences
laissaient à l’oreille et au cœur une attente
nerveuse, anxieuse de ce qui allait revenir et de
ce qui revenait toujours, éclatait, se brisait,
s’éteignait encore, mais vibrait, même éteint, sans
jamais se taire ni vouloir finir.
Pourtant, de ces horribles nuits, Germinie se
relevait avec une énergie, une activité qui
étonnait et, par moment, rassurait mademoiselle.
Elle était debout avec tout le monde. Un matin, à
cinq heures, elle alla avec le domestique dans un
char-à-banc, à trois lieues de là, chercher du
poisson dans un moulin ; une autre fois, elle se
traîna, avec les bonnes de la maison, au bal de la
fête, et ne rentra qu’avec elles au jour. Elle

355
travaillait, aidait les domestiques. Sur un bout de
chaise, dans un angle de la cuisine, elle était
toujours à faire quelque chose de ses doigts.
Mademoiselle fut obligée de la faire sortir, de
l’envoyer s’asseoir dans le jardin. Germinie allait
alors se mettre sur le banc vert, son ombrelle
ouverte sur sa tête, avec du soleil dans sa jupe et
sur ses pieds. Ne bougeant plus, elle s’oubliait là
à respirer le jour, la lumière, la chaleur, dans une
sorte d’aspiration passionnée et de bonheur
fiévreux. Sa bouche détendue s’entrouvrait à
l’haleine du grand air. Ses yeux brûlaient sans
remuer ; et dans l’ombre éclairée qui glissait de la
soie de l’ombrelle, son visage consumé,
décharné, funèbre, regardait comme une tête de
mort amoureuse.
Toute lasse qu’elle était le soir, rien ne pouvait
la décider à se coucher avant sa maîtresse. Elle
voulait être là pour la déshabiller. Assise à côté
d’elle, de temps en temps elle se soulevait pour la
servir comme elle pouvait, l’aidait à ôter un
jupon, puis se rasseyait, ramassait un instant ses
forces, se relevait, voulait encore servir quelque
chose. Il fallait que mademoiselle la rasseyât de

356
force et lui ordonnât de rester tranquille. Et tout
le temps que durait cette toilette du soir, c’était
toujours dans sa bouche le même rabâchage sur
les domestiques de la maison. – Voyez-vous,
mademoiselle, vous n’avez pas idée des yeux
qu’ils se font quand ils croient qu’on ne les voit
pas... la cuisinière et le domestique... Ils se
tiennent encore, quand je suis là ; mais l’autre
jour, je les ai surpris dans la chambre à four... Ils
s’embrassaient, figurez-vous ! Heureusement que
madame ici ne s’en doute pas. – Ah ! te voilà
encore dans tes histoires ! Mais, bon Dieu, faisait
mademoiselle, qu’ils se pigeonnent ou qu’ils ne
se pigeonnent pas, qu’est-ce que ça te fait ? Ils
sont bons pour toi, n’est-ce pas ? Voilà tout ce
qu’il faut... – Oh ! très bons, mademoiselle ; de ce
côté-là, je n’ai rien à dire... La Marie s’est relevée
cette nuit pour me donner à boire... et lui, quand
il reste du dessert, c’est toujours pour moi... Oh !
il est très gentil pour moi... ça n’amuse même pas
trop la Marie, qu’il s’occupe comme ça de moi...
Dame ! vous comprenez, mademoiselle... –
Allons, tiens ! va te coucher avec toutes tes
bêtises, lui disait brusquement sa maîtresse,

357
tristement impatientée de voir chez une personne
si malade une occupation si ardente de l’amour
des autres.

358
LXI

Au retour de la campagne, le médecin, après


avoir examiné Germinie, dit à mademoiselle : –
Cela a été bien vite, bien vite... Le poumon
gauche est entièrement pris... Le droit est attaqué
en haut... et je crains bien qu’il ne soit infiltré
dans toute son étendue... C’est une femme
perdue... Elle peut vivre encore six semaines,
deux mois tout au plus...
– Ah ! Seigneur, dit Mlle de Varandeuil, mais
tout ce que j’ai aimé y passera donc avant moi !
Je m’en irai donc après tout le monde, moi, dites
donc ?...
– Avez-vous songé à la mettre quelque part,
mademoiselle, dit le médecin après un instant de
silence... Vous ne pouvez pas la garder... C’est
pour vous une trop grande gêne... une douleur de
l’avoir là, reprit le médecin à un mouvement de
mademoiselle.

359
– Non, monsieur, non, je n’y ai pas pensé...
Ah ! oui, que je la fasse partir !... Mais vous avez
bien vu, monsieur : ce n’est pas une bonne, ce
n’est pas une domestique pour moi, cette fille-là :
c’est comme la famille que je n’ai pas eue !...
Qu’est-ce que vous voulez que je lui dise : Va-
t’en, à présent ! Ah ! c’est la première fois que je
souffre tant de n’être pas riche, d’avoir un
appartement de quatre sous comme j’en ai un...
Pour lui en parler, moi, mais c’est impossible !...
Et puis où irait-elle ? Chez Dubois ?... Ah ! bien
oui, chez Dubois !... Elle y a été voir la bonne
que j’avais avant elle et qui y est morte... Autant
la tuer !... L’hôpital, alors ?... Non, pas là, je ne
veux pas qu’elle meure là !
– Mon dieu, mademoiselle, elle y serait cent
fois mieux qu’ici... Je la ferais entrer à
Lariboisière, dans le service d’un médecin qui est
mon ami... Je la recommanderais à un interne qui
me doit beaucoup... Elle aurait une très bonne
sœur dans la salle où je la ferais mettre... Au
besoin, elle aurait une chambre... Mais je suis sûr
qu’elle préférera être dans une salle commune...
C’est un parti nécessaire à prendre, voyez-vous,

360
mademoiselle. Elle ne peut pas rester dans cette
chambre là-haut... Vous savez ce que sont ces
horribles chambres de domestique... Je trouve
même que les commissions de salubrité devraient
bien, là-dessus, forcer les propriétaires à
l’humanité : c’est indigne !... Le froid va venir...
il n’y a pas de cheminée ; avec la tabatière et le
toit, ce sera une glacière... Vous la voyez encore
aller... Oh ! elle a un courage étonnant, une
vitalité nerveuse prodigieuse... Mais, malgré tout,
le lit va la prendre dans quelques jours... elle ne
se relèvera plus... Voyons, de la raison,
mademoiselle... Laissez-moi lui parler, voulez-
vous ?
– Non, pas encore... Cette idée-là... j’ai besoin
de m’y faire... Et puis de la voir autour de moi, je
crois qu’elle ne va pas mourir comme ça si vite...
Nous aurons toujours le temps... Plus tard, nous
verrons... oui, plus tard...
– Pardon, mademoiselle, mais permettez-moi
de vous dire qu’à la soigner, vous êtes capable de
vous rendre malade...

361
– Moi ?... Oh ! moi !... Et Mlle de Varandeuil
fit le geste d’une personne dont la vie est toute
donnée.

362
LXII

Au milieu des inquiétudes désespérées que


donnait à Mlle de Varandeuil la maladie de sa
bonne, se glissait une impression singulière, une
certaine peur devant l’être nouveau, inconnu,
mystérieux, que le mal avait fait lever du fond de
Germinie. Mademoiselle ressentait comme un
malaise auprès de cette figure enfoncée, enterrée,
presque disparue dans une implacable dureté, et
qui ne semblait revenir à elle-même et se
retrouver que fugitivement, par lueurs, dans
l’effort d’un pâle sourire. La vieille femme avait
vu bien des gens mourir ; sa longue et
douloureuse mémoire lui rappelait bien des
expressions de têtes chères et condamnées, bien
des expressions de mort tristes, accablées,
désolées, mais aucun des visages dont elle se
souvenait n’avait pris en s’éteignant ce sombre
caractère d’un visage qui s’enferme et se retire en
lui-même.

363
Toute serrée dans sa souffrance, Germinie se
tenait farouche, raidie, concentrée, impénétrable.
Elle avait des immobilités de bronze. En la
regardant, mademoiselle se demandait ce qu’elle
couvait ainsi sans bouger, si c’était la révolte de
sa vie, l’horreur de mourir, ou bien un secret, un
remords. Rien d’extérieur ne semblait plus
toucher la malade. La sensation des choses s’en
allait d’elle. Son corps devenait indifférent à tout,
ne demandait plus à être soulagé, ne paraissait
plus désirer guérir. Elle ne se plaignait de rien,
n’avait de plaisir ni de distraction à rien. Ses
besoins de tendresse eux-mêmes l’avaient quittée.
Elle ne donnait plus signe de caresse, et, chaque
jour, quelque chose d’humain quittait cette âme
de femme qui paraissait se pétrifier. Souvent, elle
s’abîmait dans des silences qui faisaient attendre
le déchirement d’un cri, d’une parole ; mais,
après avoir promené le regard autour d’elle, elle
ne disait rien, et recommençait à regarder au
même endroit, dans le vide, devant elle, fixement,
éternellement.
Quand mademoiselle rentrait de chez l’amie
où elle allait dîner, elle trouvait Germinie dans

364
l’obscurité, sans lumière, affaissée dans un
fauteuil, les jambes allongées sur une chaise, la
tête penchée sur sa poitrine, et si profondément
absorbée, que parfois elle n’entendait pas la porte
s’ouvrir. Dans la chambre, en avançant, il
semblait à Mlle de Varandeuil déranger un
épouvantable tête-à-tête de la Maladie et de
l’Ombre, où Germinie cherchait déjà dans la
terreur de l’invisible l’aveuglement de la tombe
et la nuit de la mort.

365
LXIII

Tout le mois d’octobre, Germinie s’obstina à


ne pas vouloir s’aliter. Chaque jour, cependant,
elle était plus faible, plus défaillante, plus
abandonnée de son corps. À peine si elle pouvait
monter l’étage qui allait à son sixième, en se
tirant le long de la rampe. À la fin, elle tombait
dans l’escalier : les autres domestiques la
ramassaient et la portaient jusqu’à sa chambre.
Mais cela ne l’arrêtait pas : le lendemain, elle
redescendait avec cette lueur de force que le
matin donne aux malades. Elle préparait le
déjeuner de mademoiselle, elle faisait un
semblant d’ouvrage, elle tournait encore dans
l’appartement, s’accrochant aux meubles, se
traînant. Mademoiselle en avait pitié : elle la
forçait à se jeter sur son propre lit. Germinie y
reposait une demi-heure, une heure, sans dormir,
ne parlant pas, les yeux ouverts, immobiles et
vagues, comme les gens qui souffrent.

366
Un matin, elle ne descendit pas. Mademoiselle
monta au sixième, tourna dans un étroit corridor
empesté par des lieux de domestiques, et arriva à
la porte de Germinie, la porte 21. Germinie lui
demanda bien pardon de l’avoir fait monter. Il lui
avait été impossible de mettre les pieds au bas de
son lit. Elle avait de grandes douleurs dans le
ventre, et le ventre tout enflé. Elle pria
mademoiselle de s’asseoir un instant, et retira,
pour lui faire place, le chandelier qui était sur la
chaise, la tête de son lit.
Mademoiselle s’assit, et resta quelques
instants regardant cette misérable chambre de
domestique, une de ces chambres où le médecin
est obligé de poser son chapeau sur le lit, et où il
y a à peine la place pour mourir ! C’était une
mansarde de quelques pieds carrés sans
cheminée, où la tabatière à crémaillère laissait
passer l’haleine des saisons, le chaud de l’été, le
froid de l’hiver. Les débarras, de vieilles malles,
des sacs de nuit, un panier de bain, le petit lit de
fer où Germinie avait couché sa nièce, étaient
entassés sous le pan coupé du mur. Le lit, une
chaise et une petite toilette boiteuse avec une

367
cuvette cassée, faisaient tout le mobilier. Au-
dessus du lit était pendu, dans un cadre peint à la
façon du palissandre, un daguerréotype
d’homme.
Le médecin vint dans la journée. – Ah ! de la
péronite... fit-il, quand mademoiselle lui eut
appris l’état de Germinie.
Il monta voir la malade. – Je crains, dit-il en
redescendant, qu’il n’y ait un abcès dans
l’intestin communiquant avec un abcès dans la
vessie... C’est grave... très grave... Il faut bien lui
recommander de ne faire aucun grand
mouvement dans son lit, de se retourner avec
précaution... Elle pourrait mourir tout à coup dans
les plus affreuses douleurs... Je lui ai proposé
d’aller à Lariboisière... elle a accepté tout de
suite... Elle n’a aucune répugnance... Seulement,
je ne sais pas comment elle supportera le
transport... Enfin, elle a tant d’énergie, je n’en ai
jamais vu une pareille... Demain matin, vous
aurez l’ordre d’admission...
Quand mademoiselle remonta chez Germinie,
elle la trouva souriante dans son lit, gaie de l’idée

368
de s’en aller : – Allez, mademoiselle, lui dit-elle,
c’est l’affaire de six semaines...

369
LXIV

À deux heures, le lendemain, le médecin


apporta le billet d’entrée. La malade était prête à
partir. Mademoiselle lui proposa de s’en aller sur
un brancard qu’on ferait venir de l’hôpital. – Oh !
non, dit vivement Germinie, je me croirais
morte... Elle pensait à ses dettes ; elle avait
besoin de se faire voir, à ses créanciers de la rue,
vivante et debout jusqu’à la fin !
Elle sortit du lit. Mlle de Varandeuil l’aida à
passer son jupon et sa robe. Aussitôt hors du lit,
la vie disparut de son visage, la flamme de son
teint : il sembla lui monter tout à coup de la terre
sous la peau. En s’accrochant à la rampe, elle
descendit l’étage raide de l’escalier de service, et
arriva à l’appartement. On l’assit dans la salle à
manger, sur un fauteuil, près de la fenêtre. Elle
voulut passer ses bas toute seule, et en les
remontant d’une pauvre main tremblante et dont

370
les doigts se cognaient, elle laissa voir un peu de
ses jambes si maigres qu’elles faisaient peur. La
femme de ménage mettait pendant ce temps-là,
dans un paquet, un peu de linge, un verre, une
tasse et un couvert en étain que Germinie avait
voulu emporter. Quand ce fut fini, Germinie
regarda un moment tout autour d’elle : elle
enveloppa la pièce d’un embrassement suprême
et qui semblait vouloir emporter les choses. Puis,
ses yeux s’arrêtant sur la porte par où la femme
de ménage venait de sortir : – Au moins, dit-elle
à mademoiselle, je vous laisse quelqu’un
d’honnête...
Elle se leva. La porte se ferma derrière elle
avec un bruit d’adieu, et soutenue par M lle de
Varandeuil qui la portait presque, elle descendit,
par le grand escalier, les cinq étages. À chaque
palier, elle s’arrêtait et respirait. Au vestibule,
elle trouva le portier qui lui avait apporté une
chaise. Elle tomba dessus. Le gros homme, en
riant, lui promit la santé dans six semaines. Elle
remua la tête en disant un oui, oui étouffé.
Elle était dans le fiacre, à côté de sa maîtresse.

371
Le fiacre était dur et sautait sur le pavé : Elle
avait avancé le corps pour n’avoir pas le
contrecoup des cahots, et se tenait de la main à la
portière, cramponnée. Elle regardait passer les
maisons, et ne parlait plus. Arrivée à la porte de
l’hôpital, elle ne voulut pas qu’on la portât.
Pouvez-vous aller jusque-là ? – lui dit le
concierge, en lui montrant à une vingtaine de pas
la salle de réception. Elle fit signe que oui, et
marcha : c’était une morte qui allait parce qu’elle
voulait aller !
Enfin, elle arriva dans la grande salle haute,
froide, rigide, nette, sèche et terrible, dont les
bancs de bois faisaient cercle autour du brancard
qui attendait. Mlle de Varandeuil la fit asseoir sur
un fauteuil de paille, près d’un guichet vitré. Un
employé ouvrit le guichet, demanda à M lle de
Varandeuil le nom, l’âge de Germinie, et couvrit
d’écriture pendant un quart d’heure une dizaine
de papiers marqués en tête d’une image
religieuse. Cela fait, Mlle de Varandeuil se
retourna, l’embrassa ; elle vit un garçon de salle
la prendre sous le bras, puis elle ne la vit plus, se
sauva, et tombant sur les coussins du fiacre, elle

372
éclata en sanglots et lâcha toutes les larmes dont
son cœur étouffait depuis une heure. Sur le siège,
le dos du cocher était étonné d’entendre pleurer si
fort.

373
LXV

Le jour de la visite, le jeudi venu, M lle de


Varandeuil partit pour voir Germinie à midi et
demi. Elle voulait être à son lit au moment juste
de l’ouverture, à une heure précise. Repassant par
les rues où elle avait passé quatre jours avant, elle
se rappelait l’affreux voyage du lundi. Il lui
semblait, dans la voiture où elle était seule, gêner
un corps malade, et elle se tenait dans le coin du
fiacre comme pour laisser de la place au souvenir
de Germinie. Comment allait-elle la trouver ?...
La trouverait-elle seulement ? Si son lit allait être
vide !...
Le fiacre enfila une petite rue toute pleine de
charrettes d’oranges et de femmes qui, assises sur
le trottoir, vendaient des biscuits dans des
paniers. Il y avait je ne sais quoi de misérable et
de lugubre dans cet étal en plein vent de fruits et
de gâteaux, douceurs de mourants, viatiques de

374
malades, attendus par la fièvre, espérés par
l’agonie, et que des mains de travail, toutes
noires, prenaient en passant pour porter à
l’hôpital et faire bonne bouche à la mort. Des
enfants les portaient gravement, presque
pieusement, comme s’ils comprenaient, sans y
toucher.
Le fiacre s’arrêta devant la grille de la cour. Il
était une heure moins cinq minutes. À la porte se
pressait une queue de femmes, avec leurs robes
des jours ouvriers, serrées, sombres, douloureuses
et silencieuses. Mlle de Varandeuil se mit à la
queue, avança avec les autres, entra : on la
fouilla. Elle demanda la salle Sainte-Joséphine,
on lui indiqua le second pavillon au second. Elle
trouva la salle, puis le lit, le lit 14 qui était,
comme on le lui avait dit, un des derniers à
droite. D’ailleurs, elle y fut comme appelée, du
bout de la salle, par le sourire de Germinie, ce
sourire des malades d’hôpital à une visite
inattendue qui dit si doucement, dès qu’on entre :
– C’est moi, ici...
Elle se pencha sur le lit. Germinie voulut la

375
repousser avec un geste d’humilité et comme une
honte de servante.
Mlle de Varandeuil l’embrassa.
– Ah ! lui dit Germinie, le temps m’a bien
duré hier... Je m’étais figuré que c’était jeudi... et
je m’ennuyais après vous...
– Ma pauvre fille !... Et comment te trouves-
tu ?
– Oh ! ça va bien maintenant... mon ventre est
dégonflé... J’ai trois semaines à être ici, voyez-
vous, mademoiselle... Ils disent que j’en ai pour
un mois, six semaines... mais je me connais... Et
puis je suis très bien, je ne m’ennuie pas... je dors
maintenant la nuit... J’avais une soif quand vous
m’avez amenée lundi !... Ils ne veulent pas me
donner d’eau rougie...
– Qu’est-ce que tu as là à boire ?
– Oh ! comme chez nous... de l’albumine.
Voulez-vous m’en verser, tenez, mademoiselle...
c’est si lourd, leurs choses d’étain !
Et se soulevant d’un bras avec le petit bâton
pendant au milieu de son lit, avançant l’autre mis

376
à nu par la chemise relevée, tout maigre et
grelottant, vers le verre que lui tendait M lle de
Varandeuil, elle but.
– Là, fit-elle, quand elle eut fini, et elle posa
ses deux bras étendus, hors du lit, sur le drap.
Elle reprit : – Faut-il que je vous dérange comme
ça, ma pauvre demoiselle... Ça doit être d’une
saleté finie chez nous ?
– Ne t’occupe donc pas de ça.
Il y eut un instant de silence. Un sourire
décoloré vint aux lèvres de Germinie : – J’ai fait
de la contrebande, dit-elle à M lle de Varandeuil en
baissant la voix, je me suis confessée pour être
bien...
Puis, avançant la tête sur l’oreiller de façon à
être plus près de l’oreille de Mlle de Varandeuil :
– Il y a des histoires ici... J’ai une drôle de
voisine, allez, là... Elle indiqua d’un coup d’œil et
d’un mouvement d’épaule la malade à laquelle
elle tournait le dos. – Elle a un homme qui vient
la voir ici... Il lui a parlé hier pendant une heure...
J’ai entendu qu’ils avaient un enfant... Elle a

377
quitté son mari... Il était comme un fou, cet
homme-là, en lui parlant...
Et disant cela, Germinie s’animait comme
toute pleine encore et toute tourmentée de cette
scène de la veille, toute fiévreuse et toute jalouse,
si près de la mort, d’avoir entendu de l’amour à
côté d’elle !
Puis tout à coup, elle changea de figure. Il
venait une femme vers son lit. La femme parut
embarrassée en voyant Mlle de Varandeuil. Au
bout de quelques minutes, elle embrassa
Germinie, et comme une autre femme venait, elle
se hâta de partir. La nouvelle venue fit de même,
embrassa Germinie, et la quitta aussitôt. Après
les femmes, un homme vint ; puis ce fut une autre
femme. Tous, au bout d’un instant, se penchaient
sur la malade pour l’embrasser, et dans chaque
baiser Mlle de Varandeuil percevait vaguement un
marmottement de paroles, des mots échangés,
une demande sourde de ceux qui embrassaient,
une réponse rapide de celle qui était embrassée.
– Eh bien ! dit-elle à Germinie, j’espère qu’on
te soigne !

378
– Ah ! oui, répéta Germinie, avec une voix
singulière, on me soigne !
Elle n’avait plus l’air vivant comme au
commencement de la visite. Un peu de sang
monté à ses joues y était resté seulement ainsi
qu’une tache. Son visage semblait fermé ; il était
froid et sourd, pareil à un mur. Sa bouche rentrée
était comme scellée. Ses traits se cachaient sous
le voile d’une souffrance infinie et muette. Il n’y
avait plus rien de caressant ni de parlant dans ses
yeux immobiles, tout occupés et remplis de la
fixité d’une pensée. On eût dit qu’une immense
concentration intérieure, une volonté de la
dernière heure, ramenait au dedans de sa
personne tous les signes extérieurs de ses idées,
et que tout son être se tenait désespérément replié
sur une douleur attirant tout à elle.
C’est que ces visites qu’elle venait de
recevoir, c’étaient la fruitière, l’épicier, la
marchande de beurre, la blanchisseuse, – toutes
ses dettes vivantes ! Ces baisers, c’étaient les
baisers de tous ses créanciers venant, dans une

379
embrassade, flairer leurs créances et faire chanter
son agonie !

380
LXVI

Le samedi matin, mademoiselle venait de se


lever. Elle était en train de faire un petit panier de
quatre pots de confitures de Bar qu’elle comptait
porter le lendemain à Germinie, quand elle
entendit des voix basses, un colloque dans la
pièce d’entrée entre la femme de ménage et le
portier. Puis presque aussitôt la porte s’ouvrit, le
portier entra.
– Une triste nouvelle, mademoiselle, dit-il.
Et il lui tendit une lettre qu’il avait à la main ;
elle portait le timbre de l’hôpital de La
Riboisière : Germinie était morte le matin, sept
heures.
Mademoiselle prit le papier ; elle n’y vit que
des lettres qui lui disaient : Morte ! morte ! Et la
lettre avait beau lui répéter : Morte ! morte ! elle
n’y pouvait croire. Comme ceux dont on apprend
subitement la fin, Germinie lui apparaissait toute

381
vivante, et sa personne qui n’était plus se
représentait à elle avec la présence suprême de
l’ombre de quelqu’un. Morte ! Elle ne la verrait
plus ! Il n’y avait donc plus de Germinie au
monde ! Morte ! Elle était morte ! Et ce qui allait
remuer maintenant dans la cuisine, ce ne serait
plus elle ; ce qui allait lui ouvrir la porte, ce ne
serait plus elle ; ce qui trôlerait le matin dans sa
chambre, ce serait une autre ! – Germinie ! Elle
cria cela à la fin, avec le cri dont elle l’appelait ;
puis, se reprenant : – Machine ! Chose !...
Comment t’appelles-tu, toi ? dit-elle durement à
la femme de ménage toute troublée. Ma robe...
que j’y aille...
Il y avait, dans ce dénouement si rapide de la
maladie, une si brusque surprise que sa pensée ne
pouvait s’y faire. Elle avait peine à concevoir
cette mort soudaine, secrète et vague, contenue
tout entière pour elle dans ce chiffon de papier.
Germinie était-elle vraiment morte ?
Mademoiselle se le demandait avec le doute des
gens qui ont perdu une personne chère au loin, et,
ne l’ayant pas vue mourir, ne veulent pas qu’elle
soit morte. Ne l’avait-elle pas vue encore toute

382
vivante la dernière fois ? Comment cela était-il
arrivé ? Comment tout à coup était-elle devenue
ce qui n’est plus bon qu’à mettre dans la terre ?
Mademoiselle n’osait y songer, et y songeait.
L’inconnu de cette agonie dont elle ignorait tout,
l’effrayait et l’attirait. L’anxieuse curiosité de sa
tendresse allait vers les dernières heures de sa
bonne, et elle essayait d’en soulever à tâtons le
voile et l’horreur. Puis il lui prenait une
irrésistible envie de tout savoir, d’assister, par ce
qu’on lui dirait, à ce qu’elle n’avait pas vu. Il
fallait qu’elle apprît si Germinie avait parlé avant
de mourir, si elle avait exprimé un désir,
témoigné une volonté, laissé échapper un de ces
mots qui sont le dernier cri de la vie.
Arrivée à La Riboisière, elle passa devant le
concierge, un gros homme puant la vie comme on
pue le vin, traversa les corridors où glissaient des
convalescentes pâles, et sonna tout au bout de
l’hôpital à une porte voilée de rideaux blancs. On
ouvrit : elle se trouva dans un parloir éclairé de
deux fenêtres, où une sainte Vierge de plâtre était
posée sur un autel, entre deux vues du Vésuve qui
semblaient frissonner là, contre le mur nu.

383
Derrière elle, d’une porte ouverte, sortait un
caquetage de sœurs et de petites filles, un bruit de
jeunes voix et de frais rires, la gaieté d’une pièce
blanche où le soleil s’amuse avec des enfants qui
jouent.
Mademoiselle demanda à parler à la Mère de
la salle Sainte-Joséphine. Il vint une sœur petite,
à demi bossue, avec une figure laide et bonne,
une figure à la grâce de Dieu. Germinie était
morte dans ses bras. – Elle ne souffrait presque
plus, dit la sœur à mademoiselle ; elle se trouvait
mieux ; elle se sentait soulagée ; elle avait de
l’espérance. Le matin, vers les sept heures, au
moment où son lit venait d’être fait, tout à coup,
sans se voir mourir, elle a été prise d’un
vomissement de sang dans lequel elle a passé. –
La sœur ajouta qu’elle n’avait rien dit, rien
demandé, rien désiré.
Mademoiselle se leva, délivrée des horribles
pensées qu’elle avait eues. Germinie avait été
sauvée de toutes les souffrances d’agonie qu’elle
lui avait rêvées. Mademoiselle remercia cette
mort de la main de Dieu qui cueille l’âme d’un

384
seul coup.
Comme elle sortait de là : – Voulez-vous
reconnaître le corps ? lui dit un garçon en
s’approchant.
Le corps ! Ce mot fut affreux pour
mademoiselle. Sans attendre sa réponse, le
garçon se mit à marcher devant elle jusqu’à une
grande porte jaunâtre au-dessus de laquelle était
écrit : Amphithéâtre. Il cogna ; un homme en bras
de chemise, un brûle-gueule à la bouche,
entrouvrit la porte, et dit d’attendre un instant.
Mademoiselle attendit. Ses pensées lui
faisaient peur. Son imagination était de l’autre
côté de cette porte d’épouvante. Elle essayait de
voir ce qu’elle allait voir. Et toute remplie
d’images confuses, de terreurs évoquées, elle
frissonnait de l’idée d’entrer là, de reconnaître au
milieu d’autres ce visage défiguré, – si encore
elle le reconnaissait ! Et cependant elle ne
pouvait s’arracher de là : elle se disait qu’elle ne
la verrait plus jamais !
L’homme au brûle-gueule ouvrit la porte :
mademoiselle ne vit rien qu’une bière, dont le

385
couvercle ne montant que jusqu’au cou laissait
voir Germinie les yeux ouverts, les cheveux
droits sur la tête.

386
LXVII

Brisée par ces émotions, par ce dernier


spectacle, Mlle de Varandeuil se mit au lit en
rentrant chez elle, après avoir donné de l’argent
au portier pour les tristes démarches,
l’enterrement, la concession. Et quand elle fut
dans son lit, ce qu’elle avait vu revint devant elle.
Il y avait toujours auprès d’elle la morte horrible,
ce visage effrayant dans le cadre de cette bière.
Son regard avait emporté au dedans d’elle cette
tête inoubliable ; sous ses paupières fermées, elle
la voyait et en avait peur. Germinie était là, avec
le bouleversement de traits d’une figure
d’assassinée, avec ses orbites creusés, avec ses
yeux qui semblaient avoir reculé dans des trous !
Elle était là, avec cette bouche encore tordue
d’avoir vomi son dernier souffle ! Elle était là,
avec ses cheveux, ses cheveux terribles,
rebroussés, tout debout sur sa tête !

387
Ses cheveux ! cela surtout poursuivait
mademoiselle. La vieille fille pensait, sans y
vouloir penser, à des choses tombées dans son
oreille d’enfant, à des superstitions de peuple
perdues au fond de sa mémoire : elle se
demandait si on ne lui avait pas dit que les morts
qui ont les cheveux ainsi emportent avec eux un
crime en mourant... Et, par moments, c’étaient
ces cheveux-là qu’elle voyait à cette tête, des
cheveux de crime, tout droits d’épouvante et tout
roidis d’horreur devant la justice du ciel, comme
les cheveux du condamné à mort devant
l’échafaud de la Grève !
Le dimanche, mademoiselle se trouva trop
malade pour sortir de son lit. Le lundi, elle voulut
se lever pour aller à l’enterrement, mais, prise
d’une faiblesse, elle fut obligée de se recoucher.

388
LXVIII

– Eh bien ! c’est fini ? dit de son lit


mademoiselle, en voyant entrer chez elle à onze
heures le portier qui revenait du cimetière avec
une redingote noire et la mine de componction
d’un retour d’enterrement.
– Mon Dieu oui, mademoiselle... Dieu merci !
la pauvre fille ne souffre plus.
– Tenez ! je n’ai pas la tête à moi
aujourd’hui... Mettez les quittances et le restant
de l’argent sur ma table de nuit... Nous
compterons un autre jour.
Le portier restait debout devant elle sans
bouger ni s’en aller, en changeant de main une
calotte de velours bleu coupée dans la robe d’une
fille de la maison. Au bout d’un instant, il se
décida à parler :
– C’est cher, mademoiselle, pour se faire
enterrer... Il y a d’abord...

389
– Qu’est-ce qui vous a dit de compter ?
interrompit Mlle de Varandeuil avec l’orgueil
d’une charité superbe.
Le portier continua : – Et puis par là-dessus,
une concession à perpétuité, comme vous
m’aviez dit, ça ne se donne pas... Vous avez beau
avoir bon cœur, mademoiselle, vous n’êtes pas
trop riche... on sait ça, et alors on s’est dit :
Mademoiselle va avoir pas mal à payer... et on
connaît mademoiselle, elle payera... Eh bien ! si
on lui économisait ça ?... Ça serait toujours
autant... L’autre sera toujours bien sous terre... Et
puis, qu’est-ce qui peut lui faire le plus de plaisir
là-haut ? C’est de savoir qu’elle ne fait de tort à
personne, la brave fille...
– Payer... quoi ? dit Mlle de Varandeuil,
impatientée par les circonlocutions du portier.
– Allez ! ça ne fait rien, reprit le portier, elle
vous était bien attachée tout de même... Et puis
quand elle a été bien malade, ce n’était pas le
moment... Oh ! mon Dieu, il ne faut pas vous
gêner... ça ne presse pas... c’est de l’argent
qu’elle devait depuis des temps... C’est ça,

390
tenez...
Et il tira de la poche intérieure de sa redingote
un papier timbré.
– Je ne voulais pas qu’elle fît un billet... c’est
elle...
Mlle de Varandeuil saisit le papier timbré et vit
au bas :

Approuvé l’écriture ci-dessus,


Germinie Lacerteux.

C’était une reconnaissance de trois cents


francs payables de mois en mois par à-compte qui
devaient être portés au dos du papier.
– Il n’y a rien, vous voyez, dit le portier en
retournant le papier.
Mlle de Varandeuil ôta ses lunettes. – Je
payerai, dit-elle.
Le portier s’inclina. Elle le regarda : il restait
là.

391
– C’est tout, j’espère ?... dit-elle d’un ton
brusque.
Le portier avait recommencé à regarder
fixement une feuille du parquet. – C’est tout... si
on veut...
Mlle de Varandeuil eut peur comme au moment
de passer la porte derrière laquelle elle allait voir
le corps de sa bonne.
– Mais comment doit-elle tout cela ?... s’écria-
t-elle... Je lui donnais de bons gages... je
l’habillais presque... À quoi son argent passait-il,
hein ?
– Ah ! voilà, mademoiselle... Je n’aurais pas
voulu vous le dire... mais autant aujourd’hui que
demain... Et puis, il vaut mieux que vous soyez
prévenue ; quand on sait, on s’arrange... Il y a un
compte de la marchande de volailles... La pauvre
fille doit un peu partout... elle n’avait pas
beaucoup d’ordre dans les derniers temps... La
blanchisseuse, la dernière fois, a laissé son livre...
Ça va assez haut... je ne sais plus... Il paraît qu’il
y a une note chez l’épicier... oh ! une vieille
note... ça remonte à des années... Il vous

392
apportera son livre...
– Combien l’épicier ?
– Dans les deux cent cinquante.
Toutes ces révélations, tombant coup sur coup
sur Mlle de Varandeuil, lui arrachaient des
exclamations sourdes. Soulevée de son oreiller,
elle restait sans paroles devant cette vie dont le
voile se déchirait morceau par morceau, dont les
hontes s’éclairaient une à une.
– Oui, dans les deux cent cinquante... Il y a
beaucoup de vin, à ce qu’il dit...
– J’en ai toujours eu à la cave...
– La crémière... reprit le portier sans répondre,
oh ! pas grand-chose... la crémière... soixante-
quinze francs... Il y a de l’absinthe et de l’eau-de-
vie...
– Elle buvait ! cria Mlle de Varandeuil qui, sur
ce mot, devina tout.
Le portier ne parut pas entendre.
– Ah ! voyez-vous, mademoiselle, ç’a été son
malheur de connaître les Jupillon... le jeune

393
homme... Ce n’était pas pour elle ce qu’elle en
faisait... Et puis le chagrin... Elle s’est mise à
boire... Elle espérait l’épouser, faut vous dire...
Elle lui avait arrangé une chambre... Quand on se
met dans les mobiliers, ça va vite... Elle se
détruisait, figurez-vous... J’avais beau lui dire de
ne pas s’abîmer à boire comme ça... Moi, vous
pensez, quand elle rentrait à des six heures du
matin, je n’allais pas vous le dire... C’est comme
son enfant... Oh ! reprit le concierge au geste que
fit Mlle de Varandeuil, une fière chance qu’elle
soit morte, cette petite... Ça ne fait rien, on peut
dire qu’elle a fait la noce... et une rude... Voilà
pourquoi le terrain, moi... si j’étais que vous...
Elle vous a assez coûté, allez, mademoiselle, tant
qu’elle a mangé de votre salade... Et vous pouvez
la laisser où elle est... avec tout le monde...
– Ah ! c’est comme ça ! c’était ça ! Ça volait
pour des hommes ! ça faisait des dettes ! Ah ! elle
a bien fait de crever, la chienne ! Et il faut que je
paye !... Un enfant ! Voyez-vous ça, la guenippe !
Ah ! bien oui, elle peut pourrir où elle veut, celle-
là ! Vous avez bien fait, monsieur Henri... Voler !
Elle me volait ! Dans le trou, parbleu ! c’est bon

394
pour elle !... Dire que je lui laissais toutes mes
clefs... je ne comptais jamais... Mon Dieu !... Ah !
oui, de la confiance... Eh bien ! voilà... Je
payerai... ce n’est pas pour elle, c’est pour moi...
Et moi qui donne ma plus belle paire de draps
pour l’enterrer ! Ah ! si j’avais su, je t’en aurais
donné du torchon de cuisine, mademoiselle
comme je danse !
Et mademoiselle continua quelques minutes,
jusqu’à ce que les mots l’étouffassent et
s’étranglassent dans sa gorge.

395
LXIX

À la suite de cette scène, M lle de Varandeuil


resta huit jours dans son lit, malade et furieuse,
pleine d’une indignation qui lui secouait tout le
cœur, lui débordait par la bouche, lui arrachait
par instants quelque grosse injure qu’elle crachait
dans un cri à la sale mémoire de sa bonne. Nuit et
jour, elle se retournait dans la même pensée de
malédiction, et ses rêves mêmes agitaient dans
son lit la colère de ses membres grêles.
Était-ce possible ! Germinie ! sa Germinie !
Elle n’en revenait pas. Des dettes !... un enfant !...
toutes sortes de hontes ! La scélérate ! Elle
l’abhorrait, elle la détestait. Si elle avait vécu,
elle aurait été la dénoncer au commissaire de
police. Elle eût voulu croire à l’enfer pour la
recommander aux supplices qui châtient les
morts. Sa bonne, c’était ça ! Une fille qui la
servait depuis vingt ans ! qu’elle avait comblée !

396
L’ivrognerie ! elle était descendue jusque-là !
L’horreur qu’on a après un mauvais rêve venait à
mademoiselle, et tous les dégoûts montant de son
âme disaient : Fi ! à cette morte dont la tombe
avait vomi la vie et rejeté l’ordure.
Comme elle l’avait trompée ! Comme elle
faisait semblant de l’aimer, la misérable ! Et pour
se la montrer à elle-même plus ingrate et plus
coquine, Mlle de Varandeuil se rappelait ses
tendresses, ses soins, ses jalousies qui avaient
l’air de l’adorer. Elle la revoyait se penchant sur
elle lorsqu’elle était malade. Elle repensait à ses
caresses... Tout cela mentait ! Son dévouement
mentait ! Le bonheur de ses baisers, l’amour de
ses lèvres mentaient ! Mademoiselle se disait
cela, se le répétait, se le persuadait ; et pourtant,
peu à peu, lentement, de ces souvenirs remués, de
ces évocations dont elle cherchait l’amertume, de
la lointaine douceur des jours passés, il se levait
en elle un premier attendrissement de
miséricorde.
Elle chassait ces pensées qui laissaient tomber
sa colère ; mais la rêverie les lui rapportait. Il lui

397
revenait alors des choses auxquelles elle n’avait
pas fait attention du vivant de Germinie, de ces
riens auxquels le tombeau fait penser et que la
mort éclaire. Elle avait un vague ressouvenir de
certaines étrangetés de cette fille, d’effusions
fiévreuses, d’étreintes troublées, d’agenouille-
ments qu’on eût dit prêts à une confession, de
mouvements de lèvres au bord desquelles
semblait trembler un secret. Elle retrouvait, avec
ces yeux qu’on a pour ceux qui ne sont plus, les
regards si tristes de Germinie, des gestes, des
poses qu’elle avait, ses visages de désespoir. Et
elle devinait là-dessous maintenant des blessures,
des plaies, des déchirements, le tourment de ses
angoisses et de ses repentirs, les larmes de sang
de ses remords, toutes sortes de souffrances
étouffées dans toute sa vie et dans toute sa
personne, une Passion de honte qui n’osait
demander pardon qu’avec son silence !
Puis elle se grondait pour avoir pensé cela et
se traitait de vieille bête. Ses instincts rigides et
droits, la sévérité de conscience et la dureté de
jugement d’une vie sans faute, ce qui chez une
honnête femme fait condamner une fille, ce qui

398
chez une sainte comme M lle de Varandeuil devait
être sans pitié pour sa domestique, tout en elle se
révoltait contre un pardon. Au dedans d’elle une
justice criait, étouffant sa bonté : Jamais !
jamais ! Et elle chassait, d’un geste implacable, le
spectre infâme de Germinie.
Même par instants, pour faire plus irrévocable
la damnation et l’exécration de cette mémoire,
elle la chargeait, elle l’accablait, elle la
calomniait. Elle ajoutait à l’affreuse succession
de la morte. Elle reprochait à Germinie plus
encore qu’elle n’avait à lui reprocher. Elle prêtait
des crimes à la nuit de ses pensées, des désirs
assassins à l’impatience de ses rêves. Elle voulait
penser, elle pensait qu’elle avait souhaité sa mort,
qu’elle l’avait attendue.
Mais, à ce moment-là même, dans le plus noir
de ses pensées et de ses suppositions, une vision
se levait et s’éclairait devant elle. Une image
s’approchait, qui semblait s’avancer vers son
regard, une image dont elle ne pouvait se
défendre et qui traversait les mains dont elle
voulait la repousser : Mlle de Varandeuil revoyait

399
sa bonne morte. Elle revoyait ce visage qu’elle
avait entrevu à l’amphithéâtre, ce visage crucifié,
cette tête suppliciée où étaient montés à la fois le
sang et l’agonie d’un cœur. Elle la revoyait avec
cette âme que la seconde vue du souvenir dégage
des choses. Et cette tête, à mesure qu’elle lui
revenait, lui revenait avec moins d’épouvante.
Elle lui apparaissait comme se dépouillant de
terreur et d’horreur. La souffrance seule y restait,
mais une souffrance d’expiation, presque de
prière, la souffrance d’un visage de morte qui
voudrait pleurer... Et l’expression de cette tête
s’adoucissant toujours, mademoiselle finissait par
y voir une supplication qui l’implorait, une
supplication qui, à la longue, enveloppait sa pitié.
Insensiblement, il se glissait dans ses réflexions,
des indulgences, des idées d’excuse dont elle
s’étonnait elle-même. Elle se demandait si la
pauvre fille était aussi coupable que d’autres, si
elle avait choisi le mal, si la vie, les
circonstances, le malheur de son corps et de sa
destinée, n’avaient pas fait d’elle la créature
qu’elle avait été, un être d’amour et de douleur...
Et tout à coup elle s’arrêtait : elle allait

400
pardonner !
Un matin, elle sauta à bas de son lit.
– Eh ! vous... l’autre ! cria-t-elle à sa femme
de ménage, le diable soit de votre nom ! Je
l’oublie toujours... Vite, mes affaires... j’ai à
sortir...
– Ah ! par exemple, mademoiselle... les toits,
regardez donc... ils sont tout blancs.
– Eh bien, il neige, voilà tout.
Dix minutes après, Mlle de Varandeuil disait au
cocher de fiacre qu’elle avait envoyé chercher :
– Cimetière Montmartre !

401
LXX

Au loin, un mur s’allongeait, un mur de


fermeture, tout droit, continuant toujours. Le filet
de neige qui lignait son chaperon lui donnait une
couleur de rouille sale. Dans son angle, à gauche,
trois arbres dépouillés dressaient sur le ciel leurs
sèches branches noires. Ils bruissaient tristement
avec un son de bois mort entrechoqué par la bise.
Au-dessus de ces arbres, derrière le mur et tout
contre, se dressaient les deux bras où pendait un
des derniers réverbères à l’huile de Paris.
Quelques toits tout blancs s’espaçaient çà et là ;
puis se levait la montée de la butte Montmartre
dont le linceul de neige était déchiré par des
coulées de terre et des taches sablonneuses. De
petits murs gris suivaient l’escarpement,
surmontés de maigres arbres décharnés dont les
bouquets se violaçaient dans la brume, jusqu’à
deux moulins noirs. Le ciel était plombé, lavé des
tons bleuâtres et froids de l’encre étendue au

402
pinceau : il avait pour lumière une éclaircie sur
Montmartre, toute jaune, de la couleur de l’eau de
la Seine après les grandes pluies. Sur ce rayon
d’hiver, passaient et repassaient les ailes d’un
moulin caché, des ailes lentes, invariables dans le
mouvement, et qui semblaient tourner l’éternité.
En avant du mur, contre lequel plaquait un
buisson de cyprès morts et roussis par la gelée,
s’étendait un grand terrain sur lequel
descendaient, comme deux grandes processions
de deuil, deux épaisses rangées de croix serrées,
pressées, bousculées, renversées. Ces croix se
touchaient, se poussaient, se marchaient sur les
talons. Elles pliaient, tombaient, s’écrasaient en
chemin. Au milieu, il y avait comme un
étouffement qui en avait fait sauter en dehors, à
côté : on les apercevait recouvertes et levant
seulement, avec l’épaisseur de leur bois, la neige
sur les chemins, un peu piétinés au milieu, qui
allaient le long des deux files. Les rangs brisés
ondulaient avec la fluctuation d’une foule, le
désordre et le serpentement d’une grande marche.
Les croix noires, avec leurs bras étendus,
prenaient un air d’ombres et de personnes en

403
détresse. Ces deux colonnes débandées faisaient
penser une déroute humaine, à une armée
désespérée, effarée. On eût cru voir un
épouvantable sauve-qui-peut...
Toutes les croix étaient chargées, de
couronnes, de couronnes d’immortelles, de
couronnes de papier blanc à fil d’argent, de
couronnes noires à fil d’or ; mais la neige les
laissait voir en dessous usées, et toutes flétries,
horribles comme des souvenirs dont ne voulaient
pas les autres morts et que l’on avait ramassées
pour faire un peu de toilette aux croix avec des
glanures de tombes.
Toutes les croix avaient un nom écrit en
blanc ; mais il y avait aussi des noms qui
n’étaient pas même écrits sur un peu de bois : une
branche d’arbre cassée, plantée en terre, avec une
enveloppe de lettre ficelée autour, c’était un
tombeau qu’on pouvait voir là !
À gauche, où l’on creusait une tranchée pour
une troisième rangée de croix, la pioche d’un
ouvrier rejetait en l’air de la terre noire qui
retombait sur le blanc du remblai. Un grand

404
silence, le silence sourd de la neige enveloppait
tout, et l’on n’entendait que deux bruits, le bruit
mat de la pelletée de terre et le bruit pesant d’un
pas régulier : un vieux prêtre, qui était là à
attendre, la tête dans un capuchon noir, en camail
noir, en étole noire, avec un surplis sale et jauni,
essayait de se réchauffer en battant de ses grosses
galoches le pavé du grand chemin, devant les
croix.
La fosse commune, ce jour-là, c’était cela. Ce
terrain, ces croix, ce prêtre disaient : Ici dort la
Mort du peuple et le Néant du pauvre.

Ô Paris ! tu es le cœur du monde, tu es la


grande ville humaine, la grande ville charitable et
fraternelle ! Tu as des douceurs d’esprit, de
vieilles miséricordes de mœurs, des spectacles
qui font l’aumône ! Le pauvre est ton citoyen
comme le riche. Tes églises parlent de Jésus-
Christ ; tes lois parlent d’égalité ; tes journaux
parlent de progrès ; tous tes gouvernements
parlent du peuple ; et voilà où tu jettes ceux qui
meurent à te servir, ceux qui se tuent à créer ton

405
luxe, ceux qui périssent du mal de tes industries,
ceux qui ont sué leur vie travailler pour toi, à te
donner ton bien-être, tes plaisirs, tes splendeurs,
ceux qui ont fait ton animation, ton bruit, ceux
qui ont mis la chaîne de leurs existences dans ta
durée de capitale, ceux qui ont été la foule de tes
rues et le peuple de ta grandeur ! Chacun de tes
cimetières a un pareil coin honteux, caché contre
un bout de mur, où tu te dépêches de les enfouir,
et où tu leur jettes la terre à pelletées si avares
que l’on voit passer les pieds de leurs bières ! On
dirait que ta charité s’arrête à leur dernier soupir,
que ton seul gratis est le lit où l’on souffre, et
que, passé l’hôpital, toi si énorme et si superbe, tu
n’as plus de place pour ces gens-là ! Tu les
entasses, tu les presses, tu les mêles dans la mort,
comme il y a cent ans, sous les draps de tes
Hôtels-Dieu, tu les mêlais dans l’agonie ! Encore
hier, n’avais-tu pas seulement ce prêtre en faction
pour jeter un peu d’eau bénite banale à tout
venant : pas la moindre prière ! Cette décence
même manquait : Dieu ne se dérangeait pas !
Mais ce que ce prêtre bénit, c’est toujours la
même chose : un trou où le sapin se cogne, où les

406
morts ne sont pas chez eux ! La corruption y est
commune ; personne n’a la sienne, chacun a celle
de tous : c’est la promiscuité du ver ! Dans le sol
dévorant, un Montfaucon se hâte pour les
Catacombes... Car les morts n’ont pas plus ici le
temps que l’espace pour pourrir : on leur reprend
la terre, avant que la terre n’ait fini ! avant que
leurs os n’aient une couleur et comme une
ancienneté de pierre, avant que les années n’aient
effacé sur eux un reste d’humanité et la mémoire
d’un corps ! Le déblai se fait, quand cette terre
est encore eux, et qu’ils sont ce terreau humide
où la bêche enfonce... La terre qu’on leur prête ?
Mais elle n’enferme pas seulement l’odeur de la
mort ! L’été, le vent qui passe sur cette voirie
humaine à peine enterrée, en emporte, sur la ville
des vivants, le miasme impie. Aux jours brûlants
d’août, les gardiens empêchent d’aller jusque-là :
il y a des mouches qui ont le poison des
charniers, des mouches charbonneuses et qui
tuent !

Mademoiselle arriva là, après avoir passé le

407
mur et la voûte qui séparent les concessions à
perpétuité des concessions à temps. Sur
l’indication d’un gardien, elle monta entre la
dernière file de croix et la tranchée nouvellement
ouverte. Et là, marchant sur des couronnes
ensevelies, sur l’oubli de la neige, elle arriva à un
trou, l’ouverture de la fosse. C’était bouché avec
de vieilles planches pourries et une feuille de zinc
oxydée sur laquelle un terrassier avait jeté sa
blouse bleue. La terre coulait derrière jusqu’en
bas, où elle laissait à jour trois bois de cercueil
dessinés dans leur sinistre élégance : il y en avait
un grand et deux plus petits un peu derrière. Les
croix de la semaine, de l’avant-veille, de la veille,
descendaient la coulée de la terre ; elles
glissaient, elles enfonçaient, et, comme
emportées sur la pente d’un précipice, elles
semblaient faire de grandes enjambées.
Mademoiselle se mit à remonter ces croix, se
penchant sur chacune, épelant les dates,
cherchant les noms avec ses mauvais yeux. Elle
arriva à des croix du 8 novembre : c’était la veille
de la mort de Germinie, Germinie devait être à
côté. Il y avait cinq croix du 9 novembre, cinq

408
croix toutes serrées : Germinie n’était pas dans le
tas. Mlle de Varandeuil alla un peu plus loin, aux
croix du 10, puis aux croix du 11, puis aux croix
du 12. Elle revint au 8, regarda encore partout : il
n’y avait rien, absolument rien... Germinie avait
été enterrée sans une croix ! On n’avait pas même
planté un morceau de bois pour la reconnaître !
À la fin, la vieille demoiselle se laissa tomber
à genoux dans la neige, entre deux croix dont
l’une portait 9 novembre et l’autre 10 novembre.
Ce qui devait rester de Germinie devait être à peu
près là. Sa tombe vague était ce terrain vague.
Pour prier sur elle, il fallait prier au petit bonheur
entre deux dates, – comme si la destinée de la
pauvre fille avait voulu qu’il n’y eût, sur la terre,
pas plus de place pour son corps que pour son
cœur !

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Cet ouvrage est le 1039e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

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