Il s’emporte, avec une cascade d’interrogations véhémentes qui présentent en anaphore le
verbe savoir dans sa tournure interrogative.
Il s’offusque donc en premier lieu de l’ignorance des femmes.
La première question, rhétorique, s’adresse à Camille : « “Sais-tu ce que c’est que des nonnes,
malheureuse fille ? ”» Le ton est agressif, l’apostrophe méprisante ; Perdican place Camille
devant sa naïveté.
La question suivante, vraie question, dresse le portrait de femmes d’une part manipulatrices («
“elles qui te représentent l’amour des hommes comme un mensonge ”»), mais aussi
manipulées elles-mêmes par le mensonge de la religion : « “savent-elles qu’il y a pis encore, le
mensonge de l’amour divin ? ”»
Le chiasme (amour / mensonge / mensonge / amour) reproduit dans la syntaxe l’enfermement
auquel les mensonges des nonnes condamnent les jeunes filles. 5/9 Perdican laisse ici éclater
brièvement son athéisme et son mépris de ces vieilles institutions religieuses qui dominent
l’éducation féminine.
Révolté, il va plus loin et enchaîne avec une troisième interrogation, qui, avec une gradation,
accuse de « crime » ces nonnes à la fois ignorantes et mortifères. Elles sont en effet prêtes à
entraîner dans leur marasme la beauté et la jeunesse dont on leur a confié l’éducation : «“
Savent-elles que c’est un crime qu’elles font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de
femme ?” ».
Perdican oppose ici la « vierge » à la « femme » : la jeune fille pure, qui a tout à découvrir et doit
s’ouvrir au monde, et la femme qui a déjà vécu et souille de ses récits et souffrances
l’imagination d’une plus jeune, la poussant vers la peur et la claustration.
Perdican lance ensuite deux exclamations : la première semble exprimer la sidération (« Ah !
comme elles t’ont fait la leçon ! ») ; la seconde, l’amertume : « “Comme j’avais prévu tout cela
quand tu t’es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante ! ”» Cette « vieille tante » semble
personnifier l’austérité et avoir inspiré à Camille sa décision.
Puis soudain, Perdican abandonne le sujet des nonnes pour accuser Camille elle-même et
dévoiler son plan orgueilleux.
C’est alors une cascade de reproches, dont l’énumération n’est marquée que par des points
virgules tant leur flot est vif.
L’imparfait montre dans ce passage que Perdican a saisi les premières intentions de Camille : «“
Tu voulais partir sans me serrer la main ; tu ne voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite
fontaine qui nous regarde tout en larmes ”».
Par l’évocation d’un décor bucolique (« “ce bois« , « petite fontaine« , « sur l’herbe” » ) jeune
homme appelle Camille à respecter la tendresse qui les unit, leur histoire commune et le lieu
qui en a été témoin : c’est là que se trouve la vérité à ses yeux.
La personnification de la fontaine, par laquelle Perdican appelle Camille à la pitié, symbolise
l’affection portée à ce jardin, écrin à la fois de leur enfance et de leur amour.
L’indifférence affectée par Camille a quelque chose de sacrilège à ses yeux comme le suggère le
verbe renier : « “tu reniais les jours de ton enfance ”».
À cet amour vrai s’opposent l’hypocrisie et le mensonge de l’éducation religieuse : « “et le
masque de plâtre que les nonnes t’ont plaqué sur les joues” ».
Par la métaphore du « “masque de plâtre” » Perdican montre qu’il ne croit pas au jeu que lui joue
Camille : il n’a pas la vraie Camille devant lui, mais une Camille recouverte de terreurs
religieuses, de même que le masque blafard du plâtre cache les vraies couleurs du visage.
Or pour ce jeu, qu’elle joue par orgueil, elle allait le sacrifier et « “lui refus[er] un baiser de frère”
» : c’est un nouveau reproche et un nouvel appel à la sincérité, au souvenir de l’affection passée
et à l’amour.
Cependant, Perdican affirme voir clair dans le jeu de Camille. Car finalement, elle est revenue
s’asseoir sur les lieux de leur enfance : « “mais ton cœur a battu ; il a oublié sa leçon, lui qui ne
sait pas lire, et tu es revenue t’asseoir sur l’herbe où nous voilà. ”»
C’est donc dans les actions, et non dans les mots qu’apparaît la vraie Camille.
La métonymie du « coeur » met l’accent sur la sincérité des sentiments, ignorants des grands
discours et des influences trompeuses.
Cependant, puisque Camille refuse d’avouer son amour, Perdican la renvoie à son couvent,
jouant sa dernière carte.
Il parle alors par antiphrases, avec une ironie amère et rageuse ponctuée d’interjections : « “Eh
bien ! Camille, ces femmes ont bien parlé ; elles t’ont mise dans le vrai chemin ”».
Le déterminant démonstratif « ces femmes » véhicule ici la distance et le mépris de Perdican
pour les religieuses.
Perdican sait qu’il ne reverra peut-être pas celle qu’il aime : « “il pourra m’en coûter le bonheur
de ma vie” » . Par la périphrase hyperbolique « le bonheur de ma vie », qui désigne la relation
amoureuse espérée avec Camille, il montre la sincérité de ses sentiments.
Enfin, il revient à son idée première : les nonnes se trompent. Celles qui croient accéder au
bonheur et au paradis en s’enfermant loin de l’amour et de ses dangers se privent en fait de tout.
Il déclare ainsi péremptoirement, comme une sentence : « “le ciel n’est pas pour elles ”».
Et pour se venger du malheur que ces femmes inconnues lui infligent indirectement, il voudrait
se venger en leur jetant à la figure ce qu’il pense d’elles : « “dis-leur cela de ma part ”».
Dans ce flot verbal enfiévré, Camille a à peine le temps de formuler une brève interrogation,
provocatrice : « “Ni pour moi, n’est-ce pas ? ”».
Elle montre à nouveau que son orgueil est piqué. Elle voudrait en effet inciter Perdican à faire
d’elle une exception, à revenir sur ses propos.
Mais Perdican esquive le piège et ne répond pas à sa question : « “Adieu, Camille, retourne à ton
couvent ”», répond-il durement, à l’impératif.
Il se lance dans la caricature ironique et amère des «“ récits hideux ”» qui ont « empoisonné »
Camille.
La métaphore du poison revient sur l’idée d’une métamorphose de Camille : la jeune fille est
comme malade de cette éducation de nonnes ; sous leur emprise, elle joue un rôle qui est loin
de sa vraie personnalité.
Le message qu’il veut envoyer aux religieuses dresse un portrait caricatural des hommes et des
femmes et de leurs défauts supposés en matière amoureuse.
La généralisation outrancière se lit dans l’anaphore du déterminant « tous » : « Tous les hommes
», « toutes les femmes » ; on passe ensuite à « le monde », avec une gradation.
L’exagération caricaturale est présente dans la cascade d’adjectifs qui qualifient les uns et les
autres : « “menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables
et sensuels » ; « sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ”».
Le tableau final est outré : « “le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus
informes rampent et se tordent sur des montagnes de fanges” ».
La négation restrictive « ne…que… » réduit abusivement le monde entier à cette image.
Cette métaphore des rapports humains est bien sûr faite pour susciter le dégoût, avec l’idée de
la puanteur des égouts, de la « fange », l’image d’être « informes » au sol, pataugeant dans la
dépravation morale.
Avec cette image outrancière, Perdican souhaite montrer à quel point l’enseignement que sa
cousine a reçu en matière de relations humaines est faux et ridicule.
Le discours de Perdican revire cependant encore une fois.
Après avoir dressé ce paysage écœurant des mœurs humaines, qui reflète le point de vue
idéaliste et intransigeant des nonnes, il en vient à sa conception personnelle de l’amour,
amorcée par le conjonction de coordination « mais », qui introduit une opposition : « “mais il y a
au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si
affreux. ”»
Usant paradoxalement d’un vocabulaire religieux (« “sainte », « sublime” ») pour qualifier l’amour
terrestre et charnel, il appelle ici Camille à redescendre de son idéalisme et à accepter
l’imperfection des êtres, pour permettre l’amour.
C’est un appel à la modestie et au courage qu’il exprime avec le présent de vérité générale, le
pronom impersonnel « on », la répétition de l’adverbe « souvent » : « “On est souvent trompé en
amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime ”».
Perdican met ici en balance la souffrance d’un côté, l’amour de l’autre : c’est l’amour qui pèse le
plus. L’important est d’aimer, en acceptant les risques que l’on court. Là se trouve le bonheur,
l’action et la vie.
Reprenant la même tournure de phrase, Perdican la coule dans une perspective temporelle,
avec la conjonction subordonnée circonstancielle de temps : « “et quand on est sur le bord de
sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis
trompé quelquefois, mais j’ai aimé. ”»
Ce «“ mais j’ai aimé ”» répond à « mais on aime », et, sonnant comme une victoire,
contrebalance à nouveau la souffrance.
La phrase finale ajoute une nouvelle dimension à cette conception. Il y a, dans la conception de
l’amour qu’expose Perdican, une recherche de vérité de soi, d’authenticité et de sincérité : «
“C’est moi qui ai vécu ”».
À ce « moi » authentique, mis en valeur par la tournure emphatique, il oppose « “un être factice
créé par [l’] orgueil et [l’] ennui ”». Par là, im accuse implicitement Camille de se fabriquer un
personnage qui n’est pas vrai – cette idée était déjà contenue dans l’image du « “masque de
plâtre” ».
La menace qui pèse sur Camille est celle de passer à côté de sa vraie vie par orgueil et ennui, en
se jouant un personnage faux, au lieu d’affronter l’amour et ses déboires avec courage et
authenticité.
La sortie de Perdican est brusque (« il sort »), marquant l’emportement du personnage, et ne
laissant aucune place à la réponse.