Texte 1 : « Sensation »
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
Mars 1870
Arthur Rimbaud, Les Cahiers de Douai, Premier cahier, 1895.
Texte 2 : « Ophélie »
Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles ...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.
Arthur Rimbaud, « Ophélie », Cahier de Douai, Premier Cahier, 1895.
Texte 3 : « Le dormeur du Val »
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud, Les Cahiers de Douai, Second cahier, 1895.
Texte 4 : « Vœux pour une mise en bière »
Je veux des musiciens Item je veux des papillons
je veux des poètes un cortège de potirons
beaucoup de bruit et de fureur avec des lumières dedans
des clowns sur les tombes ouvertes
des alléluias, des trompettes Item afin que nul n’oublie
les joyeusetés de la vie
Item je veux que l’on me mette fifres, tambours
en violoncelle et le bruit sourd
ma bière aux hanches fines que fait la terre
qui tant chanta contre mon ventre en digérant un corps fidèle
ensuite en bonne douce terre
Odile Caradec, « Vœux pour une mise en bière », L’Âge phosphorescent, 1996.