035 Peb Abraham
035 Peb Abraham
Ouverture
Un fil rouge
L'organisation du récit
Collection
Voici une nouvelle étude biblique centrée sur le personnage d’Abraham tel que nous le
présente le livre de la Genèse. Rappelons que le principe de la Petite École Biblique est de
chercher à étudier les textes bibliques de façon simple, sur un thème transversal.
Je l’ai fait à partir d’un Cahier Évangile qu’André Wénin a fait paraître en mars 2017, le
numéro 179 : Abraham (Genèse 11, 27- 25, 10). un guide de lecture.**
André Wénin est docteur en sciences bibliques (Institut Biblique de Rome). Il enseigne
l’exégèse de l’Ancien testament et les langues bibliques à la faculté de théologie de
l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve.
L’opinion actuelle des biblistes, nous dit-il, est celle-ci : « l’Abraham biblique est un
personnage de légende et vouloir retrouver un personnage historique à partir des textes dont
nous disposons est une entreprise vouée à l’échec. » Elle ne doit, cependant, en rien nous
empêcher de recevoir le texte de la Genèse comme Parole de Dieu pour nous aujourd’hui.
En effet, vous allez tirer un grand profit de ce regard sur l’Abraham biblique tel que nous le
transmet A. Wénin. La marche d’Abraham avec Dieu nous donne des points de repères pour
la nôtre.
Le but est bien de vous aider à ouvrir votre Bible, et de vous aider à lire les passages
indiqués au niveau des titres, ou entre parenthèses dans le texte, pas à pas, chaque jour, sur
une durée de deux mois si vous lisez le commentaire à la suite.
* D’Adam à Abraham ou les errances de l’humain. Lecture de Genèse 1,1 - 12, 4 (2007)
Abraham ou l’apprentissage du dépouillement. Lecture de Genèse 11, 27 - 25, 18 , Éd. du Cerf, (2016).
** Pour connaître les Cahiers Évangile, voir le portail « Évangile et Vie », service biblique catholique français :
https://www.bible-service.net/extranet/current/pages/079.html
*** Je cite largement le Cahier Évangile, sans mettre de guillemets, mais aussi en sautant des passages, ou en plaçant
d’autres sous-titres, pour vous permettre de lire au jour le jour. Vous voudrez bien vous y reporter pour un travail plus
approfondi. Merci aussi à la personne qui a relu ce travail.
Du début, quand Abram reçoit l’ordre de quitter « la maison de son père» (Gn 12, 1), à la fin,
quand le père qu’il est devenu est invité à renoncer à son fils (22, 1-2), YHWH ne cesse de
l’accompagner pas à pas, de manière à réaliser pour lui et avec lui ce qu’il a d’emblée
annoncé : « je veux faire de toi une grande nation, te bénir et grandir ton nom » (12, 2a).
Tout au long de l’aventure, en effet, YHWH intervient. Par des ordres et des consignes, des
annonces et des promesses, des actions et des dialogues - mais aussi au gré de résistances et
de lenteurs en tous genres -, il éduque peu à peu Abraham à des renoncements successifs, de
sorte que la convoitise et le désir de mainmise ne fassent plus obstacle à la bénédiction qui lui
est promise et dont il a accepté d’emblée d’être le relais pour « tous les clans de la terre »
(12, 3b).
De la sorte, ce récit tire sa cohérence moins d’une crise ou d’un problème à résoudre, que de
la relation que Dieu tisse patiemment avec Abraham et de l’évolution que ce dernier vit dans
ce cadre jusqu’à la confirmation définitive de la bénédiction (22, 16-18), et à sa réalisation
enregistrée en 24,1 : « Or Abraham était vieux, avancé en âge, et YHWH avait béni Abraham
en tout » (voir aussi 24, 35-36a).
Date de lecture :
Plusieurs organisations pourraient être proposées. Celle qui est retenue ici se base sur une
récurrence observable au fil du récit. À intervalles réguliers, en effet, on constate le retour sur
scène du personnage de Sarah dans des épisodes relatant une crise ou du moins constituant
un moment délicat dans la relation entre elle et Abraham. Ces passages sont par ailleurs
l’occasion d’avancées significatives pour le patriarche, à la faveur d’interventions divines, le
plus souvent.
1. La stérilité de Saraï (11, 29-30) est à l’arrière-plan de l’appel à partir que YHWH lance à
Abram à partir pour devenir « une grande nation» (12, 1-3). C’est une sorte de prologue.
2. Une première crise majeure a pour cadre l’Égypte où Abram livre sa femme au pharaon et
où YHWH intervient pour leur permettre de sortir de l’impasse (12, 10-20).
3. Autre moment délicat : Saraï demande à Abram de s’unir à Agar pour lui donner un fils
(16, 1-6) ; ici aussi, l’action de YHWH, envers Agar d’abord (16, 7-14), auprès d’Abraham
ensuite (17) s’avère déterminante.
4. C’est encore l’intervention de YHWH, auprès d’Abimélek cette fois, qui permettra que le
second mensonge d’Abraham concernant Sarah trouve une issue honorable pour tous (20).
5. Enfin, après l’ultime bénédiction (22, 1618), la mort de Sarah offre à Abraham l’occasion
d’acquérir une propriété dans le pays qui sera donné à sa descendance (23, 1-2).
Date de lecture :
Les quelques éléments concernant la famille de Tèrah brossent un tableau sombre de celle-ci.
Cet habitant de la région de Babel a trois fils :
Abram - dont le nom signifie « Père élevé » -, Nahor et Haran. Ce dernier meurt
rapidement, laissant un fils orphelin, Lot. Quant à Abram, il épouse Saraï qui s’avère être
stérile.
Après ces coups durs, Tèrah prend l’initiative de quitter Our avec ceux que la mort touche de
près: Abram et Saraï, le couple sans fils, et Lot, le fils sans père.
Date de lecture :
La phrase accumule en quelques mots sept termes de parenté (soulignés) et sept marques de
possessif (4 adjectifs et 3 compléments du nom).
Ces répétitions servent toutes à caractériser les relations à l’intérieur de cette famille par
ailleurs déjà marquée par la mort. Leur accumulation suggère avec insistance le caractère
fusionnel de ce groupe de personnes, dominé par la figure paternelle, dont le pouvoir est
d’emblée indiqué par le verbe « prendre ».
Qui sort donc avec qui ? Comme Tèrah est le sujet du « prendre », on attend que ce soit lui
qui « sorte» avec ses fils, petit-fils et belle-fille, voire les « fasse sortir». Mais ils sortent tous
ensemble, ou chacun avec chacun, comme un tout indistinct. Nouveau signe que la famille est
marquée par l’indifférenciation caractéristique des gens de Babel (Gn 11, 1-4).
Au départ, le projet de Tèrah est de gagner Canaan. Il n’ira pas jusque-là. Le voyage
s’interrompt à mi-chemin, à Harrân, une ville dont le nom rappelle celui du fils décédé, Haran
(seule une lettre diffère et la prononciation est proche). Là, Tèrah meurt à son tour (v. 32).
Date de lecture :
L’accent principal porte plutôt sur la bénédiction, mentionnée à cinq reprises. Si, sur l’ordre
de YHWH, Abram s’arrache au monde qui est le sien et où la mort rôde, Dieu pourra réaliser,
pour lui et avec lui, le projet de bénédiction qu’il expose en bref mais avec précision. Le
projet divin concerne en effet Abram lui-même (v. 2a), mais aussi « tous les clans de la terre »
(v. 2b-3).
Le départ d’Abram aura en effet plusieurs répercussions. Les premières de celles-ci seront
pour Abram. Une fois qu’il sera sorti de la « maison de son père » où il est enfermé, il
deviendra « une grande nation » : il aura donc une descendance, ce qui suppose sans doute
que Saraï, stérile, retrouve la fécondité. Ainsi la bénédiction de YHWH donnera la vie à cet
homme dont l’existence se déroulait jusqu’ici dans une famille vivant sous le signe de la
mort.
Enfin, au lieu d’être voué à « élever » son père, conformément au nom qui lui a été imposé,
c’est « un grand nom » qu’il recevra, une renommée exceptionnelle.
Date de lecture :
Puisque la bénédiction est une affaire de vie, le seul sujet logique du verbe est Dieu, l’auteur
de la vie, le seul à pouvoir la donner et lui permettre de s’épanouir. Quand un être humain «
bénit » Dieu, c’est cette réalité qu’il reconnaît.
Mais il arrive fréquemment qu’un être humain en bénisse un autre. Deux cas de figures sont
possibles. Le plus souvent, celui qui bénit appelle sur autrui la bénédiction de Dieu, comme
les lévites sont invités à le faire en Nb 6, 22-27 (« Ainsi bénirez-vous les Israélites. Dites-leur
: «Que YHWH te bénisse et te garde » : .. »).
Mais bénir un autre peut aussi signifier reconnaître que la bénédiction de Dieu est à l’œuvre
en lui, comme le fait Melkisédeq pour Abram en Gn 14, 19, ou Élisabeth pour Marie en Lc 1,
42 (« Tu es bénie ... »).
En Gn 12, 3 (mais aussi 18, 18 et 28, 14), la forme nifal du verbe peut avoir diverses valeurs:
soit passive (« être béni »), soit réciproque (« se béniront» mutuellement, prenant Abram pour
référence), soit encore réflexive (« se bénir », au sens « d’acquérir pour soi la bénédiction »).
Date de lecture :
Ainsi, YHWH appelle Abram à prêter son concours à un projet de bénédiction pour tous. En
réalité, Dieu poursuit ainsi le projet qui a présidé à la création du monde culminant dans la
bénédiction de l’humanité (Gn 1,28) et qu’il a relancé après le déluge en bénissant les
rescapés de l’arche, Noé et ses fils (9, 1.7). Mais les humains sont désormais différenciés
selon leurs clans et leurs cultures et disséminés sur toute la terre (10, 11-11,9). Comment
faire, dès lors, pour que la bénédiction et la vie qu’elle communique leur parviennent dans le
respect de leurs différences ? La réponse divine à cette question, c’est ce qu’il est convenu
d’appeler l’élection. Pour l’élu, celle-ci constitue une responsabilité particulière, elle
s’impose à lui comme une tâche: être au service de la bénédiction de tous.
Date de lecture :
6. Quitte — Gn 12, 1
Les premiers chapitres de la Genèse ont montré que les humains ont la capacité de faire échec
à la volonté de bénédiction de Dieu et de choisir pour eux un chemin de mort. Dès le jardin
d’Éden, la convoitise — le désir du tout qui refuse qu’une juste limite l’éduque à consentir au
manque et ouvre en lui une brèche pour l’altérité — fait obstacle à la bénédiction et a pour les
humains des conséquences délétères (Gn 3).
Qu’est-ce qui doit permettre à YHWH de bénir Abraham ? La rupture avec une « maison
du père » rongée par la mort. Se couper de ce passé, quitter ce monde, c’est consentir à une
perte radicale (c’est-à-dire touchant aux racines). C’est renoncer à ce qui est à lui — ton
pays, ta famille d’origine, ta maison paternelle — des réalités qui, au fond, le possèdent plus
qu’il ne les possède. En partant, Abram, acceptera le manque, il dira non à la convoitise, et
c’est précisément ce qui permettra à YHWH de le bénir.
Date de lecture :
Quiconque y parvient en acceptant que le don de la vie l’atteigne par un autre recevra la
bénédiction pour avoir, à son tour, refusé la logique de convoitise qui sème la mort. On
perçoit ici que ce dispositif visant la bénédiction de tous suppose la mise en place d’une
dynamique d’alliance se substituant à celle, opposée, de la convoitise.
Date de lecture :
L’appel initial est rendu par « choisir », un verbe qui, avec Dieu pour sujet, est employé
couramment pour traduire l’idée théologique d’élection.
Mais l’élection est souvent rendue aussi par l’expression « prendre de » (lâqakh min). En ces
termes, c’est Abraham lui-même qui, au terme de son histoire, relit ainsi le tout début.
S’adressant à son serviteur au moment de l’envoyer chercher une femme pour Isaac, il lui dit:
« YHWH le Dieu du ciel [qui] m’a pris de la maison de mon père et de la terre de mon enfantement...
» (Gn 24,7).
Lui fera écho Josué, au début d’un discours où il résume l’histoire qui le précède:
« Ainsi a dit YHWH, Dieu d’Israël: «c’est au-delà du fleuve qu’habitaient vos pères depuis toujours,
Tèrah père d’Abraham et père de Nahor, et ils servaient d’autres dieux. Et j’ai pris votre père
Abraham d’au-delà du fleuve et je l’ai fait aller dans tout le pays de Canaan et j’ai multiplié sa
descendance et je lui ai donné Isaac… » (Jos 24, 2-3).
On notera en particulier le titre « votre père » que Josué donne à Abraham, celui qui a
renoncé à l’idolâtrie pour adhérer au Dieu unique.
Date de lecture :
Il n’est guère difficile de voir qu’un tel programme n’est pas réalisable si l’on s’en tient à la
seule vie d’Abram. Devient-on une « grande nation » en une génération ? Tous les clans de la
terre énumérés au chapitre 10 peuvent-ils être touchés par la bénédiction selon le dispositif
décrit par YHWH sur la durée d’une seule vie, fût-elle longue comme le sera celle d’Abram?
Le projet divin est manifestement à long terme et sa concrétisation excédera sans doute la
durée de vie de l’appelé. Reste que sa réalisation commence quand Abram, conformément à
l’ordre reçu, se met en route sans attendre (Gn 12, 4a).
Date de lecture :
Mais d’autres difficultés se profilent rapidement. Une fois en Canaan, Abram descend
jusqu’au centre du pays. À Sichem, YHWH lui apparaît et précise ses intentions: « À ta
descendance, je donnerai ce pays» (12, 7a). Voilà donc de quel pays il parlait à Abram en 12,
1 b, et la descendance par laquelle celui-ci deviendra une grande nation (v. 2a).
Pourtant, il vient de constater que les Cananéens occupent ce territoire (v. 6b). Une question
se pose donc : que deviendront ces gens dont Dieu donnera la terre à la postérité d’Abram? Et
qu’en sera-t-il du projet de bénédiction qui leur est aussi destiné (voir v. 3) ? Un autre
problème surgit quand il apparaît que ce pays où Abram a élevé deux autels et invoqué le
nom de YHWH (v. 7b-8) n’est pas vraiment une terre bénie, puisqu’une famine le frappe (v.
10). Dans l’immédiat, sans interroger le Dieu qui s’est à peine manifesté à lui, Abram se
réfugie en Égypte : grâce au Nil, en effet, ce pays ne souffre pas de la sécheresse.
Date de lecture :
En frappant la « maison de Pharaon », Dieu indique à ce roi qu’un grave problème se pose,
l’invite à le découvrir et à le résoudre sans retard. La réaction du roi qui découvre rapidement
le pot aux roses, ses paroles à la fois appropriées et claires, et le fait qu’il laisse partir Abram
sans lui réclamer les biens qu’il lui a obtenus témoignent de sa justice et de sa générosité.
Mais le signe des plaies n’est pas que pour le pharaon : il vaut aussi pour Abram. En voyant
les Égyptiens ainsi frappés, il peut comprendre combien il s’est éloigné du projet de vie de
YHWH. En se dissimulant derrière sa « sœur » pour calmer ses peurs et se faire du bien, il a
* La Bible connaît d’autres signes de ce genre, comme la défaite devant Aï en Jos 7,4-9, les plaies infligées aux Philistins en
1 S 5-6, ou encore la tempête en Jon 1.
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Elle implique à nouveau un membre de la famille : son neveu Lot, dont on apprend qu’il
possède lui aussi un troupeau important ainsi que des bergers. Les maigres ressources de la
région rendent difficile la cohabitation des deux groupes, et la querelle qui éclate bientôt entre
les bergers de Lot et ceux d’Abram est d’autant plus inquiétante qu’elle fragilise ce clan
étranger résidant au milieu d’autochtones, « les Cananéens et les Périzzites » (v. 7). La
tension est due aux grandes possessions qui empêchent Abram et Lot de continuer à habiter
ensemble, elle donne à penser que la convoitise n’est pas loin, à nouveau.
Cette fois, la réaction d’Abram semble plus adéquate. Pour éviter que le conflit dégénère et
sème la haine entre les « frères », il propose que Lot se sépare de lui précisément pour
protéger leur lien fraternel. C’est une façon d’éviter le conflit plus que de l’affronter, mais
cela conduit aussi Abram à un double renoncement. Le premier est celui d’abandonner son
droit (en sa qualité d’oncle) de choisir le lieu où s’établir. C’est Lot qui l’aura : il coupe court
ainsi à toute contestation possible.
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Cette attitude accuse le contraste entre le neveu et l’oncle. Alors que ce dernier renonce à une
prérogative légitime et à une possible assurance pour l’avenir, Lot est clairement guidé par la
convoitise. Le récit fait sentir la concupiscence qu’éveille en lui la vue de « tout le district du
Jourdain, tout entier arrosé [...] comme le jardin de YHWH, comme la terre d’Égypte » - un
paradis terrestre qu’il s’empresse de choisir pour y habiter (v. 10-11). En réalité, il est victime
d’apparences trompeuses : ce paradis deviendra en effet un enfer de destruction (v. 10), sans
doute en raison de la méchanceté de ses habitants, aussitôt dévoilée au lecteur (v. 13).
Après cette séparation consentie, YHWH intervient à nouveau. Il vient confirmer avec une
certaine solennité l’engagement pris à Sichem (voir 12, 7 : « à ta descendance, je donnerai ce
La réponse d’Abram consistera à ériger un second autel à Hébron, où il installe son camp (13,
18).
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Informé par un rescapé, Abram — dont on apprend incidemment qu’il s’est allié à Mamré et
ses frères, des citoyens d’Hébron (14, 13b) —, réunit sans hésiter une petite troupe. Il se
lance à la poursuite des vainqueurs qui retournent dans leur pays, l’emporte sur eux et délivre
Lot, ses biens et ses concitoyens (v. 14b-16). Une variation subtile dans la façon de nommer
Lot suggère ce qui pousse Abram à braver ainsi le danger : si les rois prennent « Lot, le fils
du frère d’Abram » (v. 12), aux yeux de son oncle, c’est un « frère » qui a été fait prisonnier
(v. 14a). Voilà qui confirme que c’était bien pour garantir le lien fraternel qu’Abram avait
proposé de se séparer. Cela n’a en rien émoussé ce sens de la fraternité qui le pousse ici à agir
dans un élan spontané de solidarité.
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Mais à ce propos aussi, Abram demande des garanties. Dieu lui donne alors des instructions
au sujet d’animaux qu’il doit prendre, sans autre précision. Que doit en faire Abram ? Un
sacrifice ? Ce n’est pas ce qu’il fait. En coupant les animaux en deux et en disposant les
moitiés face à face, il prépare au contraire un rite d’alliance, comme pour inviter YHWH à
s’engager solennellement envers lui (15, 8-11).
C’est alors qu’au crépuscule, alors qu’Abram est plongé dans la torpeur et que l’effroi
l’envahit, YHWH répond à sa demande de garantie concernant la terre promise. Sa
possession, dit-il, n’est pas pour tout de suite. Après la mort d’Abram suite à une heureuse
vieillesse, ses descendants seront asservis. Une fois libérés, ils prendront possession du pays
promis, duquel les occupants actuels seront devenus indignes en raison de leurs fautes - une
révélation qui rencontre au passage la question du lecteur qui sait que le pays destiné à la
postérité d’Abram est occupé par les Cananéens (12,6b et 13,7b).
Pour confirmer alors son engagement à donner le pays, fût-ce à long terme, YHWH se plie
au rite préparé pour lui. Répondant à la foi d’Abram (v. 6), il passe entre les morceaux
d’animaux sous l’aspect d’un feu et d’une fumée (15, 17-18, voir Ex 19, 18), scellant ainsi
une alliance unilatérale en sa faveur. « Ce jour-là Yahvé conclut une alliance avec Abram en
ces termes : À ta postérité je donne ce pays ».
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Après que YHWH se soit engagé à lui donner un fils « issu de (ses) entrailles » et que celui-
ci ait répondu en lui donnant sa foi, après que Dieu ait scellé une alliance en sa faveur, et
cela, à sa demande, Abram devrait sans doute s’opposer à ce projet, ne serait-ce que parce
que Saraï choisit d’ignorer YHWH afin d’obtenir à tout prix ce dont, selon elle, il la prive.
Cependant, comme l’homme de l’Éden, « il écoute la voix de sa femme » (16, 2b, voir 3, 17)
et se laisse ainsi entraîner par sa logique de convoitise - tout comme elle avait accepté de
passer pour sa sœur. Alors, comme si elle voulait s’assurer de son obéissance, Saraï lui donne
Agar pour épouse (16, 3). Mais une fois celle-ci enceinte, l’équilibre des forces s’inverse.
Rapidement, la maîtresse se sent humiliée par cette co épouse qui, fière de son état, semble
prendre sa revanche sur celle qui prétend l’utiliser pour satisfaire son désir.
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Résultat ? Ismaël (« Dieu entend ») - le fils de celle dont YHWH a entendu l’humiliation (16,
11) et qui a vu celui qui l’a vue (16, 13-14) - sera bien celui d’Abram, mais pas celui de Saraï.
À ce propos, l’insistance sur le fait qu’Ismaël est le fils d’Abram est d’autant plus suggestive
que le trio initial (Saraï, Abram, Agar, v. 1) est remplacé en finale par un autre trio (Agar,
Abram, Ismaël, v. 15-16).
Ainsi, la solution imaginée par Saraï n’a pas seulement perverti la relation avec une
étrangère. Elle se solde encore par un déséquilibre manifeste dans le couple. Celle qui a
cherché, certes maladroitement, une solution à sa stérilité se retrouve avec son désir
insatisfait. Mais celui qui n’a fait que se plier par deux fois à la volonté de sa femme se voit
Date de lecture :
D’emblée, celui qui se présente à Abram comme El Shaddaï* lui propose de conclure une
alliance, mais bilatérale, cette fois. Sa condition, c’est que l’élu marche en sa présence et
devienne intègre ; sa conséquence, une descendance innombrable (17, 1-2). Les liens avec
l’épisode précédent sont clairs. En suivant servilement la convoitise puis la jalousie de Saraï,
Abram a régressé dans sa confiance envers YHWH. Quant à la question de la descendance
qu’il a pu croire réglée avec Ismaël, elle ne l’est pas puisque Dieu la fait dépendre d’une
alliance dans laquelle l’élu renoue avec lui. A cette abrupte entrée en matière, Abram répond
en se prosternant, comme s’il attendait que Dieu s’explique. Cette explication se développe
en trois discours successifs, chacun commençant par un pronom ou un nom qui indique de
qui il va s’agir: « Moi » (v. 4), « Et toi » (v. 9) et « Saraï ta femme » (v. 15). C’est seulement
l’annonce d’un fils de Sarah qui poussera Abraham à réagir enfin.
L’attitude d’Abram dans l’affaire Agar a-telle donc mis en cause l’alliance unilatérale dans
laquelle YHWH s’est engagé à son égard (15, 18) ? Le premier discours le dément sans délai,
même si l’entrée en matière laisse entendre que, cette fois, Abram devra lui aussi prendre un
engagement formel. L’engagement que Dieu décrit aux versets 4-8 reste le même, en effet:
Abraham deviendra une « multitude de nations », ce que son nouveau nom attestera. Il
recevra aussi le pays de Canaan en possession perpétuelle. Mais Dieu ajoute par deux fois
que cette alliance fera de lui le Dieu d’Abraham et de sa descendance (17, 7b.8b). Qu’est-ce à
dire?
* Un nom divin au sens incertain, qui apparaît toujours en lien avec la bénédiction qui fait fructifier, se multiplier, devenir un
peuple et recevoir une terre.
Date de lecture :
Ces deux traits - (inter)personnel et collectif - sont fondamentaux dans le récit. S’y recoupent
en effet divers fils déjà tissés entre eux jusqu’ici : la relation à la femme qui ouvre la voie à
une descendance, la singularité que l’élection de Dieu assure à Abraham par rapport à « tous
les clans de la terre », et par conséquent aussi, la bénédiction destinée à atteindre ceux-ci
grâce à des relations sans convoitise. Approfondissons un peu ces deux dimensions du signe.
Date de lecture :
On voit plus clairement en quoi la circoncision est un signe d’alliance. Comme Dieu, le
souligne, ce rite manifestera la volonté d’Abraham d’être son allié ( « signe d’alliance entre
moi et vous », 17, 11b). Mais en tant que signe de manque - de refus de la convoitise -, la
circoncision prépare Abraham à d’autres alliances pour autant qu’il consente à sa logique
profonde : l’alliance avec Sarah qui pourra enfin être bénie et féconde ; l’alliance avec les
autres clans qui permettra à Abraham d’honorer l’engagement qu’il a pris au départ. Ainsi, en
apprenant à « (cheminer) devant YHWH » et en devenant « intègre » par la circoncision (17,
1), Abraham verra désormais en Dieu celui qui, en posant à la fois une limite et un manque,
ouvre à de justes alliances et rend possible le jeu de la bénédiction et de la fécondité.
Date de lecture :
Quoi qu’il en soit, la répartie qu’Abraham adresse à Dieu n’évoque qu’indirectement son
annonce. Il évoque en effet son premier fils: « Ah ! Qu’Ismaël vive en ta présence ». Ce
souhait est une façon détournée d’exprimer son scepticisme : il ne va tout de même pas lâcher
Date de lecture :
Dès qu’il les voit, Abraham se précipite à leur rencontre et les invite à faire halte chez lui. On
l’entend même prier les étrangers de lui faire la faveur d’accepter son hospitalité. Il veut se
faire d’emblée le serviteur de leurs désirs. Inutile d’insister sur l’empressement de ce quasi
centenaire à peine circoncis soucieux d’accueillir dignement ses hôtes, ou sur le contraste
entre la miche de pain qu’il leur a proposée et le festin qu’il leur prépare. Tout concourt à
montrer la cohérence entre le comportement du patriarche et l’ouverture à l’altérité que la
circoncision implique.
Mais il y a plus. Dans cette scène, plus d’un détail donne à ce repas servi par Abraham
l’allure d’un repas qu’un partenaire offre à son allié pour célébrer leur pacte (voir par
ex. Gn 26, 30 ou 31, 54). Tout se passe ici comme s’il avait reconnu YHWH et entendait
célébrer par un repas l’alliance à peine conclue avec lui. Le fait que ce repas ait lieu sous
l’arbre (« sous l’arbre, ils mangèrent ») peut d’ailleurs faire penser à un autre repas: celui de
l’Éden, sous l’arbre du connaître le bien et le mal (3, 6). Si le lien est plausible (ce que le
recours à une même séquence de verbes - prendre, donner, manger - permet de penser),
l’inversion est saisissante. Les humains de l’Éden prennent, dans un geste de convoitise, une
nourriture qui ne leur est pas donnée à consommer. Abraham, lui, prend - avec Sarah - de ce
qui lui appartient pour le donner à manger à ses hôtes, dans un geste de partage
caractéristique d’une dynamique d’alliance.
Date de lecture :
La déclaration de l’étranger (dont Sarah ignore bien sûr l’identité) fait sur elle un effet
semblable à celui que la même annonce a produit chez Abraham. À l’abri du regard de celui
qui parle, elle rit en elle-même et se dit: « Après que je suis usée, il y aurait pour moi du
plaisir, alors que mon maître est vieux !» (18, 12). Exprimée autrement, c’est une même
incrédulité qui la fait parler comme Abraham. Mais, à sa grande surprise sans doute,
l’inconnu qui l’a démasquée interroge son scepticisme, parle de YHWH à qui rien n’est
impossible et répète l’incroyable annonce.
La peur qui la saisit alors et la pousse à mentir pour nier son rire devant cet inconnu au
pouvoir surhumain est le signe qu’un espoir traversait son incrédulité, un espoir qu’elle
redoute à présent d’avoir définitivement gâché par son rire intempestif. Une même annonce,
une même réaction: désormais, Sarah et « (son) maître » sont, devant YHWH, sur pied
d’égalité. C’est un autre fruit de l’alliance de la circoncision (v. 13-15).
Date de lecture :
« Abraham, s’était-il dit, doit devenir une nation grande et puissante et en lui, toutes les
nations de la terre doivent acquérir pour elles la bénédiction » (18, 18). Et, puisque, suite à la
conclusion de l’alliance, YHWH est sur le point de donner, avec la naissance d’Isaac, un
début de concrétisation à son engagement, on comprend qu’il se dise aussi que
l’accomplissement espéré de son projet de bénédiction pour tous suppose qu’Abraham
enseigne à ses fils comment « garder son chemin et pratiquer la justice et le droit », de sorte
que Dieu puisse à son tour réaliser « pour Abraham ce qu’il a déclaré à son sujet » (18, 18-
19). C’est pour cela qu’à présent, en présence d’Abraham, il évoque la plainte qui monte de
Sodome et le lourd péché qu’elle dénonce, avant d’exprimer son désir de mener une enquête.
Il veut vérifier si la plainte correspond ou non à la corruption morale qui voue la ville à la
destruction dont il faudrait alors hâter la consommation (18,20-21).
Date de lecture :
Ayant amené YHWH à entrer dans sa logique, Abraham se lance dans un marchandage où il
fait monter les enchères pour tenter d’arracher le salut de la ville entière. Exagérant son
respect pour dissimuler son audace, il descend par paliers jusqu’à ce qu’il annonce son
dernier chiffre: dix innocents (18, 32).
Quoi qu’il en soit, Abraham réussit haut la main le test que YHWH avait imaginé pour lui.
Non seulement, il démontre un sens aigu de la justice qui n’exclut pas la miséricorde.
Mais il montre encore à quel point il a fait sien le projet divin de bénir à travers lui tous les
clans de la terre - jusqu’à Sodome, si possible.
Au demeurant, nulle part - même pas à la fin - n’affleure une préoccupation spéciale pour
Lot, qui pourrait expliquer la motivation de son vibrant plaidoyer pour la ville. Mais au-delà
de cela, ce qui frappe, c’est façon dont il s’entretient avec YHWH, en toute liberté et avec
audace. Visiblement, l’alliance a réellement transformé ses rapports avec Dieu.
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Mais le fait qu’il se tienne comme en attente à l’entrée de la ville, puis qu’il insiste pour que
les étrangers ne s’attardent pas sur la place pourrait être l’indice de sa connaissance les gens
de la ville (19, 1-3). Leur malfaisance ne tarde pas à se manifester de la façon que l’on sait.
Tous les hommes assiègent la maison et réclament les deux visiteurs pour leur faire subir la
dernière des humiliations. C’est alors que l’on découvre que leur mal a déteint sur Lot : pour
protéger ses hôtes, il propose à la meute en rut de livrer plutôt ses deux filles vierges (v. 4-8).
À partir de là, le récit va montrer ce que l’hospitalité de Lot ne permettait pas de voir
jusqu’alors. Son penchant pour la convoitise qui jadis lui a fait voir le district du Jourdain
comme un paradis l’a bien éloigné d’Abraham. Tout en entretenant le suspense sur le sort de
Lot, le récit s’attarde à montrer que le sort de la vilaine fait plus de doute désormais (19, 12-
13). Alors qu’il sait que la destruction de Sodome est imminente, Lot se montre peu
convaincant avec ses gendres et très réticent à quitter la ville et à consentir à sa perte, au point
que les messagers sont contraints de l’en extraire de force (19, 14-16). À l’image d’Abraham,
il négocie ensuite le salut de la bourgade de Çoar, mais lui, il le fait dans son seul intérêt, pour
ne pas mourir, dit-il, ou peut-être pour éviter de devoir quitter le district auquel il reste
attaché en dépit de tout (19, 17-22). C’est un même regret qui poussera sa femme à regarder
en arrière malgré l’ordre reçu : un pilier de sel en témoigne (19, 26).
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Quittant par peur la ville dont il avait obtenu qu’elle soit épargnée, Lot s’enfuit vers la
montagne où il avait d’abord refusé de se réfugier (voir 19, 17-20). C’est là qu’il finira sa vie,
terré au fond d’une grotte et abusé à son insu par ses filles qu’il avait voulu livrer à la rage
des hommes de Sodome. Elles s’en vanteront d’ailleurs sans vergogne en donnant à leur fils
un nom rappelant sans ambiguïté leur inceste: Moab, « sorti du père» et Ben-Ammî, « fils de
mon parent » (19, 30-38). Bref, pour Lot, c’est une triste fin en double cul-de-sac : la grotte,
l’enfermement dans un mode clos, replié sur lui-même; et l’inceste, ce refus radical de
s’ouvrir à l’altérité. Voilà à quoi aboutit la convoitise - alors que l’alliance ouvre largement
les portes à la vie.
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Pour le lecteur, le rappel est évident : l’épisode en Égypte se répète (cf. Gn 12). Le problème
d’Abraham envers Sarah serait-il donc lié à la relation à son père - ou du moins à son fantôme
? Et comme Dieu avait annoncé qu’il donnerait un fils à Abraham par Sarah, c’est donc cet
engagement qui est ici mis en danger, et par son premier bénéficiaire.
Après avoir fait en sorte qu’Abimélek ne touche pas Sarah (20, 4a et 6b), YHWH vient à lui
en songe. Il l’avertit qu’il s’est mis dans une situation mortifère en prenant une femme
mariée, ce à quoi il rétorque qu’il ne savait pas et qu’il est donc innocent. Le début de sa
réponse, « Mon Seigneur, une nation, même innocente, tu (la) tuerais ? » rappelle
l’intercession d’Abraham pour Sodome et donne dès lors de lui l’image d’un homme juste,
d’autant qu’on le voit préoccupé aussi bien de son peuple que de lui-même. YHWH l’invite
alors à passer aux actes en rendant Sarah à Abraham qui intercédera pour lui, en prophète
chargé d’une mission divine au service de la vie. Si, au contraire, il fait preuve de convoitise
et se la garde, il aura le salaire de sa faute (20, 3-7).
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Quand Abraham avoue que son comportement inadéquat ne vient pas de ce qu’il aurait « vu »
(v. 10), mais de ce qu’il a pensé (v. 11), il pointe du doigt le vrai problème: c’est sa façon de
percevoir les autres qui est en cause. C’est lui qui voit en eux des prédateurs menaçants qui
n’ont aucune « crainte de Dieu» - ce Dieu qui, dès la création, est celui qui ne cesse d’opérer
des séparations en vue de permettre de justes relations.
On voit bien le problème: face à des inconnus qui l’effraient parce qu’il projette en eux
l’image de son père, Abraham se réfugie derrière son père pour se protéger. Comment
pourrait-il à lui seul sortir du cercle vicieux de ce lien à son père? Ne serait-ce pas pour cela
que YHWH a sollicité Père-roi : pour lui permettre de couper une fois pour toutes son lien
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Certes, Abimélek n’est pas à même de décoder comme le lecteur ce que cache l’aveu
embarrassé d’Abraham. Il a cependant perçu son sentiment d’insécurité, la peur de l’inconnu
qui l’habite. C’est ce dont témoigne sa réponse multiple, dont l’ambiguïté initiale ménage une
petite surprise.
Il commence en effet par couvrir Abraham de cadeaux (20, 14a) : serait-ce qu’il va
finalement garder celle qui doit être la mère d’Isaac ? En Égypte, c’est après avoir pris la
femme que le pharaon avait largement dédommagé le « frère » de celle-ci. La suite rassure : il
rend aussi Sarah (v. 14b). Mais alors, pourquoi lui faire des dons, au lieu de lui infliger le
châtiment qu’il mériterait pour avoir menti et avoir poussé le roi à la faute ?
Sans doute veut-il le rassurer, lui montrer qu’il n’a rien à craindre d’un roi aussi altruiste que
généreux. Dans le même sens, il lui offre de s’installer dans son pays, où il lui plaira :
puisque l’errance est pour lui une source d’angoisse permanente, qu’il y mette fin. Il n’aura
plus de raison d’avoir peur ... et de réagir irrationnellement (20,15).
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Il faut bien mesurer l’impact de cette rencontre avec Abimélek. YHWH pousse habilement le
roi à mettre ses grandes qualités humaines au service d’Abraham pour lui permettre - enfin! -
de réaliser son ordre initial, « Va-t-en… de la maison de ton père », un ordre, on s’en
souvient, qui est la condition de la réalisation du reste du programme divin (12, 2-3).
Le récit de cette naissance - un sommaire, en réalité - est anormalement long. Les insistances
y sont nombreuses : la fidélité de Dieu à son engagement; le fait que « Sarah a enfanté (un)
fils pour » Abraham; le grand âge du père; le « rire» qui, grâce au jeu de mots, fait écho aux
mentions du nom d’Isaac.
Si les deux premiers versets sont clairement focalisés sur Sarah et sur la fidélité de YHWH, le
cœur du sommaire, en revanche, est centré sur Abraham (v. 3-5). Les allusions au chapitre
17 s’y accumulent. Il y a d’abord le nom qu’Abraham donne à son fils, Isaac; vient ensuite la
circoncision; enfin, l’expression du verset 5 fait écho au monologue intérieur par lequel il
exprimait son scepticisme non dénué d’espoir : « Abraham était âgé de 100 ans quand fut
enfanté pour lui Isaac son fils ». La finale du sommaire (v. 6-7) revient à Sarah avec deux
monologues où elle laisse éclater sa joie et sa fierté.
Ainsi composé, le sommaire fait place aux deux parents à côté de leur fils. La naissance les
renvoie l’un et l’autre à ce moment où ils en ont reçu l’annonce. Et - fait unique dans la
Genèse - si c’est Abraham qui donne son nom à Isaac, c’est Sarah qui l’explique en le
commentant. C’est ainsi que ce récit de naissance atteste qu’un équilibre s’est installé dans le
couple dont la longue évolution vient de connaître un tournant décisif grâce à Abimélek. Cela
dit, l’insistance sur le fait que le fils est à Abraham laisse entendre d’emblée que l’ombre
de Tèrah pourrait bien planer sur un lien entre père et fils, dont il est permis de se demander
ce qu’il en adviendra.
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Pour Abraham, le sevrage d’Isaac, sans doute trois ans plus tard, est un jour de fête. Il offre
un banquet, au cours duquel survient un incident qui va capter toute l’attention. Tout part
d’un coup d’œil de Sarah sur une scène qui l’irrite au plus haut point : elle voit « le fils
d’Agar l’Égyptienne, celui qu’elle avait enfanté pour Abraham, en train de rire » (21,9). Il
joue les Isaac (« il rira »), voire de voler son identité, lui qui a été aussi « enfanté pour
Abraham » - expression trois fois répétée en 16, 15.16b (Agar) et en 21, 2.3.5 (Sarah).
La réaction ne se fait pas attendre. En pleine fête, Sarah interpelle Abraham. La requête est
cassante: « Chasse cette servante et son fils, car il n’héritera pas, le fils de cette servante,
avec mon fils, avec Isaac » (v. 10). Rancœur, haine, mépris suintent de ses mots, mais surtout
la convoitise qui refuse tout partage et l’amène à exiger l’expulsion immédiate du concurrent
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« [En] tout ce que te dit Sarah, écoute sa voix » (21, 12). Suite à la demande de Saraï à
propos d’Agar, Abram « avait écouté la voix de Saraï» (16, 2b). Dieu semble dire à Abraham
que l’heure est venue pour lui de payer l’erreur qu’il a commise en épousant en silence la
logique de convoitise de Sarah. S’il lui avait manifesté son désaccord comme à présent, le
problème ne se poserait pas. Qu’il assume, maintenant! De toute manière, l’avenir des deux
fils est assuré : l’héritage passera par Isaac, la fécondité sera donnée au fils de la servante (21,
12b-13, voir 17, 19-21).
Au demeurant, quand Dieu cite la première fois Ismaël, il ne dit pas « ton fils », mais « le
garçon ». Laisserait-il entendre à Abraham qu’un fils n’est pas un objet à posséder ? « De
bon matin, Abraham prit du pain et une outre d’eau qu’il donna à Agar en (les) plaçant sur
son épaule, et l’enfant ... ».
Au désert, une fois l’outre vide, Agar jette l’adolescent exténué sous un arbuste et s’assied à
distance, pour ne pas voir mourir « l’enfant ». Ses cris et ses pleurs sont tels qu’ils
l’empêchent d’entendre son fils appeler. Mais, fidèle au nom qu’il a donné à Ismaël, « Dieu
entend la voix du garçon » (21, 17). En consentant à voir mourir « l’enfant », en se détachant
de lui, Agar a permis qu’il devienne un « garçon » ouvert à son propre futur. Qu’elle l’y
accompagne donc de toute son énergie!
Et, lui répétant ce qu’il a dit à Abraham au moment du départ, il ajoute : « Oui ! je ferai de lui
une grande nation » (21, 18, voir v. 13). La source que Dieu montre à Agar est signe de sa
volonté de vie (v. 19). En prenant pour lui une femme égyptienne, elle posera un dernier geste
de détachement, de sorte que puisse se réaliser le dessein de Dieu.
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La scène commence de façon abrupte quand Abimélek interpelle Abraham, la présence de son
chef d'armée donnant un poids singulier à sa démarche. Il part d'un constat qu'il a pu faire lors
de leur premier contact: « Dieu est avec toi en tout ce que tu fais », dit-il. Sa présence dans le
pays n'est dès lors pas sans danger. Aussi lui demande-t-il de jurer devant Dieu que non
seulement il ne cherchera plus à le tromper, mais qu'il agira envers lui et son pays avec la
En accédant sans hésitation à sa requête, Abraham montre qu'il est capable désormais d'une
relation saine et équilibrée avec une nation étrangère. Que cette relation soit saine est un
fait qui ne tarde pas à se vérifier. S'estimant victime d'un méfait commis par les serviteurs
d'Abimélek, Abraham lui en fait le reproche. Ce faisant, il se met dans la position que le roi
occupait jadis face à lui.
D'une part, il se plaint d'avoir été privé injustement d'un bien hautement précieux pour un
pasteur : un puits (21, 25). D'autre part, suite à l'explication du roi, Abraham lui fait un don
correspondant exactement à celui qu'il avait reçu de lui en 20, 14a : « Abraham prit du petit
et du gros bétail et il le donna à Abimélek » (21, 27a). Par ce cadeau, Abraham témoigne
envers le roi d'une générosité pareille à la sienne. Il entre ainsi dans une réciprocité, aussitôt
formalisée par une alliance (v. 27b).
Date de lecture :
Son allié une fois parti - la présence de Pikol aura été bien inutile ! - Abraham « plante un
tamaris à Beér shéva et il invoque là le nom de YHWH, Dieu de toujours » . Plus d’autel, cette
fois! C’est au moyen d’un arbre qu’Abraham matérialise le témoignage qu’il rend à la
présence de Dieu dans son histoire.
Mais pourquoi le nommer « Dieu de toujours » ? Le qualificatif qu’il lui attribue ici est celui
qui caractérisait « l’alliance de toujours » (17, 7.13,), cette alliance de la circoncision par
laquelle Dieu s’est engagé à rendre Abraham fécond (v. 1-6) grâce à un ajustement de sa
relation avec Sarah (v. 15-16), tout en lui proposant un signe devant lui permettre de nouer de
justes relations avec les étrangers (v. 9-14). N’est-ce pas précisément de cela qu’il vient de
connaître la réalisation dans les trois scènes de ce chapitre? Si c’est le cas, on comprend qu’il
donne à YHWH ce titre inédit par lequel il reconnaît qu’il a bien tenu ses engagements.
Date de lecture :
Le dilemme a quelque chose de cornélien. Au niveau de la relation père fils, c’est évident :
prendre un fils comme victime d’un holocauste, n’est-ce pas radicalement contre nature ?
Mais retenir un fils en se l’attachant, n’est-ce pas faire comme Tèrah (et donc le sacrifier à
soi-même) ? Le choix est tout aussi impossible dans le cadre de la relation avec YHWH.
Isaac, c’est la promesse accomplie, le germe de l’innombrable descendance et surtout le futur
de l’alliance - bref, l’avenir du projet initial de Dieu. Abraham peut-il risquer de faire échouer
tout cela ? Mieux : est-il possible que YHWH le lui demande ? Mais si Abraham choisit de
protéger lui-même ce que Dieu s’est engagé à garantir, où est sa confiance ? Et sera-t-il à la
hauteur de l’exigence de l’alliance qui suppose toujours une forme de renoncement en faveur
du partenaire ?
Date de lecture :
Une fois père et fils arrivés à l’endroit du sacrifice, le récit ménage un savant ralenti en
décrivant de plus en plus en détail les gestes d’Abraham (v. 9-10). Ériger l’autel et disposer le
bois sont des actions qui prennent un certain temps; ils permettent aussi d’encore différer le
moment du choix, qui intervient quand le père lie « Isaac son fils ». Puis le tempo ralentit
encore, le récit s’attardant à deux actes encore plus brefs mais qui confirment toujours plus le
choix: placer la victime sur l’autel puis saisir le couteau. Cependant, le lecteur doit attendre
les deux derniers mots, « pour immoler son fils », pour être sûr de la décision d’Abraham.
Date de lecture :
À présent qu’il « a fait cette chose, ne pas épargner son fils, son unique » en le refusant à Dieu, à
présent qu’il « a écouté la voix » de YHWH, le messager revient sceller définitivement par un serment
l’engagement à le combler de bénédictions par une descendance sans nombre capable de neutraliser
ses ennemis et source de bénédictions pour toutes les nations de la terre (22, 16-18).
Par ce serment, il faut le souligner, YHWH ne s’engage pas à combler Abraham de biens. Il lui donne
seulement la solennelle assurance que ce sur quoi il a misé sa vie se réalisera, que le dessein auquel il
s’est associé en quittant Tèrah trouvera son accomplissement, même s’il n’en sera pas témoin. En
déliant Isaac - dont on ne dira pas qu’il descend de la montagne avec son père -, Abraham a accepté
un dépouillement sans contrepartie autre que la garantie d’un serment (hébreu shèva). C’est ce
serment qui deviendra sa demeure, comme le suggère son retour vers Beer Shèva (v. 19).
La réapparition inattendue de Nahor, le frère d’Abraham, et de sa femme Milka (22, 20-34, voir 11,
29) vient comme encadrer en une sorte d’inclusion les première et dernière interventions explicites de
YHWH dans la vie d’Abraham - deux paroles aux nombreux points communs, du reste (12, 1-3 et 22,
16-18).
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Acheter une propriété dans un pays, c’est y acquérir un statut de citoyen, ce que ne souhaitent
peut-être pas les autochtones. De fait, à la première demande d’Abraham, après l’avoir flatté
(« Tu es un prince de Dieu parmi nous »), ils lui offrent une sépulture de choix, celle qu’il
voudra - peut-on refuser à un tel homme d’enterrer son défunt ? Mais ils se gardent de
prononcer le mot propriété (23, 6). Puisqu’ils lui laissent le choix, Abraham désigne l’un
d’eux, Éphrôn, leur demandant de plaider en sa faveur puisqu’il est propriétaire de « la grotte
de Makpéla […] qui est au bout de son champ » - visiblement, il y avait pensé avant. Il
précise qu’il entend payer au juste prix cette grotte qui deviendra alors sa propriété (23, 8-9).
Avec Éphrôn, la musique semble changer. En entendant Abraham parler argent, a-t-il flairé
l’aubaine ? En tout cas, alors que le patriarche évoque seulement une grotte où enterrer Sarah,
le propriétaire parle d’abord du champ : « le champ, je te le donne, et la grotte qui s’y trouve,
je te la donne » (23, 11) - mais quelle serait l’utilité de ce champ en l’occurrence ? En
présence de ses concitoyens, Éphrôn s’avance prudemment: d’une part, il s’en tient à leur
position initiale en ne parlant ni de payer, ni de propriété, mais de donner. D’autre part, en
introduisant le champ dans le lot, il fait monter les enchères, comme s’il pensait : si l’étranger
veut acquérir le droit de cité, qu’il y mette le prix !
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Il ne s’est pas trompé, Abraham est plus qu’amateur : il pèse l’argent et achète « le champ
d’Éphrôn qui est à Makpéla en face de Mamré - le champ et la grotte qui s’y trouve et tous
les arbres qui sont dans le champ, qui sont dans tout son pourtour » - une propriété qui
devient officiellement la sienne (23, 16-18). On remarquera qu’il ne s’agit plus ici d’une «
Date de lecture :
En réalité, le dialogue avec le serviteur montre qu’avec ce mariage Abraham entend s’assurer
de deux choses. La première est de garantir l’identité de son clan par rapport aux autres,
probablement dans la ligne de la circoncision qui impose qu’une distinction claire marque
Abraham et les siens, en vue de relations respectant les singularités de chacun - condition
pour que réussisse le projet de bénédiction. C’est cette préoccupation qui pousse Abraham à
envoyer chercher la femme loin de Canaan. Le second souci est lié à l’engagement de
YHWH de donner à sa descendance le pays dont il vient de s’assurer symboliquement la
possession. C’est ce qui l’amène à refuser catégoriquement qu’Isaac quitte ce pays. Ces deux
exigences sont au service de ce qu’Abraham connaît du plan de YHWH. Voilà pourquoi, sans
doute, il affirme qu’un messager divin fera réussir la mission qu’il confie à son serviteur.
Ce sont là les dernières paroles d’Abraham dans le récit. Tout en manifestant son désir de
permettre que se réalisent les engagements de YHWH à son égard, Abraham s’en remet à
d’autres pour qu’il se réalise : à son serviteur et à sa loyauté, à la jeune fille et à son bon
vouloir, en définitive à Dieu et à sa bienveillance envers lui. Il accepte ainsi de se défaire de
toute mainmise, de tout contrôle sur le futur, tout en espérant avec force qu’il prendra
les formes désirées. Un tel mouvement intérieur rejoint et accomplit le renoncement qui l’a
jadis fait se mettre en route pour un pays qu’il ne connaissait pas.
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Le lendemain, au moment du départ, ils cherchent à retenir la jeune femme. Sur insistance du
serviteur, ils lui demandent son avis. « Iras-tu avec cet homme ? » La réponse fuse,
immédiate, décidée : « j’irai » (hébreu ‘élék), alors qu’elle a bien dû voir que l’attente des
siens n’est pas celle-là (v. 54-58). Un seul mot, donc, un simple verbe suffit à Rébecca pour
Date de lecture :
Après cette bénédiction, Rébecca donne le signal du départ. C’est alors que l’attention se
dirige vers Canaan, vers Isaac plus exactement, au moment où arrive la caravane lui amenant
Rébecca. Deux éléments du récit soulignent le caractère de transition de ce qui est relaté. Le
premier est l’absence d’Abraham, pourtant à l’origine de la mission du serviteur. La chose est
indirectement soulignée par le serviteur lui-même qui présente Isaac comme « [son] maître »
au moment où il fait le lien entre Rébecca et lui (24,65). Le second est l’insistance finale sur
le fait que celle-ci remplace Sarah dont elle occupe la tente, son mariage avec Isaac
permettant à ce dernier de faire enfin le deuil de sa mère (v. 67). Cela dit, le contraste entre
les deux époux est immédiat et amorce la suite: alors qu’Isaac, passif, flâne et se contente
d’entendre le récit du serviteur (v. 63.66), Rébecca se montre pareille à elle-même, active et
décidée: dès elle aperçoit « l’homme », elle saute en bas du chameau, questionne le serviteur
puis se voile pudiquement devant son fiancé (v. 64-65).
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Mais tout cela ne remet absolument pas en cause tout l’acquis de l’histoire précédente. La
liste des enfants de Qetourah une fois terminée (25, 1-4), Isaac revient à l’avant-plan : c’est à
lui, et à lui seul, qu’Abraham transmet toutes ses possessions, accomplissant ce que son
serviteur avait anticipé dans son discours aux proches de Rébecca (24, 36), tandis qu’il
éloigne ses autres fils de l’héritier munis de cadeaux (25, 5-6).
Il met ainsi, avant de mourir, un comble au dépouillement auquel Dieu n’a cessé de l’inviter
depuis l’appel initial. Dès lors, n’est-il pas paradoxal qu’au moment d’enregistrer son décès,
le récit souligne qu’après l’heureuse vieillesse que Dieu lui avait promise (voir 15, 15b),
Abraham s’en va « rassasié » (hébreu sâbéa’) ? La dépossession serait-elle une forme de
plénitude ?
Date de lecture :
petiteecolebiblique.fr
ISBN : 979-10-97276-57-7