Roman : Journal d’un garçon invisible
Chapitre 1 : Lundi
Il y a des gens qu’on oublie.
Pas parce qu’ils n’existent pas, ni parce qu’ils ne méritent pas d’être vus. Juste parce
qu’ils ne font pas assez de bruit.
Moi, je suis comme ça.
Je suis le genre de garçon qu’on ne remarque pas dans les photos de classe. Celui dont
on oublie le prénom à la remise des bulletins. Celui qu’on ne voit pas, même s’il est là
tous les jours.
Je m’appelle Noah. J’ai seize ans. Et je crois que j’ai appris à devenir invisible.
C’est pas que je veux être ignoré. Mais c’est devenu une habitude. Plus personne ne me
pose de questions. Même les profs hésitent à m’interroger, comme s’ils sentaient que
je n’avais pas envie qu’on me regarde. Peut-être qu’ils ont raison.
Peut-être que j’ai juste peur qu’on voie qui je suis vraiment.
Aujourd’hui, j’ai fait quelque chose d’un peu idiot.
J’ai créé un blog. Un vieux blog, version 2010, sans images, sans likes, juste des mots
blancs sur fond noir.
Je l’ai appelé : Pensées d’un fantôme vivant.
C’était ridicule, peut-être. Mais écrire me donne l’impression d’exister.
J’ai tapé un court texte. Rien de spécial, juste ce que je ressentais :
Je suis là.
Je traverse les couloirs. Je m’assieds au fond.
Personne ne me regarde.
Et parfois, je crois que j’aime ça. Mais d’autres fois, je hurle dans ma tête pour qu’on
me voie.
Je suis un fantôme, sauf que je respire encore.
J’ai hésité avant de cliquer sur "Publier".
Qui allait le lire ? Personne. Et pourtant, j’avais envie que ces mots sortent de ma tête.
Qu’ils existent quelque part, même anonymement.
Une heure plus tard, en rentrant chez moi, je me suis connecté une dernière fois.
Un commentaire était apparu.
“Je t’ai vu.”
Je suis resté figé devant l’écran.
C’était une blague ? Une phrase aléatoire ?
Ou… quelqu’un avait-il vraiment compris ce que j’avais écrit ?
Le lendemain, au lycée, j’étais ailleurs.
Le monde autour de moi semblait flotter. Les discussions, les rires, les bruits de pas :
tout semblait lointain.
Dans la classe, j’ai essayé de repérer qui aurait pu écrire ça.
J’ai scanné les visages. Rien.
Mais au fond, une fille m’a regardé. Juste une seconde. Pas un sourire, pas un mot.
Puis elle s’est retournée.
Je n’avais jamais fait attention à elle avant. Elle était toujours silencieuse, comme moi.
Le soir, nouveau message.
Je l’attendais presque, sans me l’avouer.
"Tu cries en silence. Moi aussi, je fais ça parfois."
Cette personne… comprenait.
Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu envie de continuer à écrire.
Chapitre 2 : Mardi
Je me suis réveillé avec une drôle de sensation.
Pas de la peur. Pas de la joie non plus.
Plutôt… une attente. Comme si quelque chose avait changé. Quelque chose de
minuscule, mais assez fort pour que je le sente dans ma poitrine.
Je me suis demandé toute la matinée si cette personne allait encore commenter.
Je me suis surpris à sourire.
Un vrai sourire, timide, sans témoin.
Au lycée, je me suis assis à ma place habituelle. La dernière rangée, à gauche.
Personne autour de moi.
Comme toujours.
Mais cette fois, mon regard cherchait quelqu’un. Sans savoir qui.
Et elle était là.
Même place qu’hier. Cheveux bruns, attachés à moitié, des écouteurs glissés
discrètement dans les oreilles. Elle griffonnait quelque chose dans un carnet fermé.
Je ne savais pas son prénom. C’était la première fois que je la regardais vraiment.
Et elle m’a encore lancé un regard. Une demi-seconde.
Pas de sourire. Juste un contact.
Mais c’était suffisant pour me faire douter.
Et si c’était elle ?
En rentrant, j’ai couru presque sans m’en rendre compte vers mon ordinateur.
Un nouveau commentaire était là.
Encore anonyme.
“Tu crois que les gens invisibles se reconnaissent entre eux ?”
J’ai relu la phrase plusieurs fois.
Elle était simple. Mais elle disait tellement.
J’ai hésité. Puis, pour la première fois, j’ai répondu.
“Je crois qu’on se sent. Comme des fantômes qui se croisent dans les couloirs.”
Je n’ai jamais été doué pour parler. Mais écrire, c’est autre chose.
C’est comme parler sans bégayer, sans rougir, sans se perdre dans les regards des
autres.
Plus tard dans la soirée, une nouvelle réponse est arrivée.
“Alors salut, fantôme. Je crois qu’on est deux.”
Je suis resté longtemps à regarder l’écran.
Deux.
Je n’étais plus seul.
Et c’était peut-être le début de quelque chose.
Pas une histoire d’amour. Pas encore.
Mais une histoire de mots. D’ombres qui s’apprivoisent.
Et ça, c’était déjà beaucoup.
Chapitre 3 : Mercredi
Je n'avais jamais eu l'habitude de parler à qui que ce soit.
Je suis celui qu’on oublie, celui qui se fond dans l’arrière-plan. Mais depuis quelques
jours, il y a cette personne derrière un écran, et elle m’écrit. Elle m’écrit comme si elle
me comprenait, comme si elle savait exactement ce que je ressens.
Je ne comprends pas pourquoi, mais chaque message me touche d’une manière
étrange. Pas de grandes déclarations. Pas de paroles enflammées. Mais une sorte de…
connivence. Un partage silencieux.
Aujourd'hui, je suis arrivé en avance au lycée. Le bruit des élèves qui arrivaient, leurs
rires, leurs discussions me parvenaient, mais tout cela semblait lointain, comme si
j'étais dans une autre pièce.
Je suis resté là, à observer la cour, à observer les gens. Puis, je l’ai vue.
Elle était là, assise sous le grand arbre. Le même endroit que d’habitude.
Elle avait son carnet, comme d’habitude. Et elle semblait écrire, mais son regard était
ailleurs. Comme si, de temps en temps, elle levait les yeux, sans vraiment regarder.
J’ai hésité. Je voulais aller lui parler. Peut-être lui dire "salut" ?
Mais l’idée de me faire repérer, de briser l’équilibre précaire que j'avais construit, m’a
paralysé.
Et puis, je me suis souvenu du blog.
Je suis peut-être invisible ici, mais là-bas, je suis juste un autre fantôme parmi
d’autres. Je n’ai pas besoin de parler. Je n’ai pas besoin de me faire remarquer. Tout ce
que j’ai à faire, c’est d’écrire.
En rentrant chez moi, j'ai ouvert mon ordinateur.
Il y avait un autre message. C’était une habitude maintenant.
Et j’étais content de cette habitude.
“Tu écris beaucoup de choses sombres, tu sais. Pourquoi ?”
Je l’ai relu plusieurs fois, me demandant si elle avait raison.
Peut-être que je faisais ça pour qu’on me remarque. Peut-être que j’avais besoin de
mettre des mots sur cette douleur silencieuse qui me rongeait.
J’ai écrit ma réponse :
“Je crois que j’ai oublié ce que c’est que de se sentir léger. J’écris pour ne pas
exploser.”
C’était sincère. Mais j’avais l’impression que mes mots n’étaient jamais assez clairs.
Ils étaient comme des morceaux de moi, éparpillés dans des phrases que je lançais au
hasard, espérant que quelqu’un les ramasserait.
Le soir, un autre message est arrivé. Cette fois, c’était différent.
Elle (ou lui, je ne savais toujours pas) avait écrit quelque chose de plus long. Plus
personnel.
“Tu sais, moi aussi j’écris. J’écris pour oublier. Pour cacher des choses. Mais je crois
que parfois, on écrit pour se retrouver. Pour montrer une partie de soi sans vraiment le
dire.”
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai laissé les mots s’installer dans ma tête.
Je ne savais pas quoi dire. Mais je me sentais… moins seul.
Elle avait raison. Parfois, écrire n’est pas juste une façon de parler. C’est une façon de
se montrer, de dire ce que les mots ne peuvent pas exprimer. C’est une manière de
laisser un fragment de soi dans l’espace, un fragment qui pourrait toucher quelqu’un
d’autre.
J’ai écrit à nouveau. Et cette fois, je ne savais pas si c’était parce que j’avais vraiment
envie de parler, ou si c’était simplement parce que je ne pouvais plus garder tout ça
pour moi.
“Peut-être que j’écris pour ne pas m’oublier moi-même.”
C’était tout ce que j’avais à dire pour l’instant. Mais c’était plus que tout ce que j’avais
dit dans les derniers mois.
C’était la vérité, même si je ne voulais pas trop y penser.
Je n’ai pas vérifié mon blog après ça.
Je n’ai pas voulu savoir si elle (ou lui) avait répondu.
Parfois, il y a des mots qu’on doit laisser reposer.
Chapitre 4 : Jeudi
Aujourd’hui, j’ai vu son visage.
Pas dans un message, pas dans une photo. Pas même dans un rêve.
Non. Je l’ai vu, en chair et en os. Juste là, dans le hall du lycée.
Elle ne m’a pas vu.
Et je n’ai pas eu le courage de lui parler. Mais… j’ai vu son visage.
C’était si banal, si simple. Mais c’était comme une révélation. Comme si tout ce que
j’avais écrit, tout ce que j’avais ressenti depuis des jours, était soudainement plus
concret, plus réel.
Je l’ai observée discrètement. Elle marchait dans le couloir, comme si elle appartenait
à ce monde, à ce lieu.
Elle avait l’air de tout comprendre sans effort, comme si tout autour d’elle s’organisait
naturellement. Elle se dirigeait vers sa classe, sans précipitation, sans hésitation. Et
pourtant, quelque chose dans sa démarche m’a frappé. Peut-être était-ce la même
solitude que j’avais l’habitude de ressentir. Une solitude douce, discrète, mais là,
palpable.
Je suis resté là, immobile, le cœur battant un peu plus vite que d’habitude.
Je n’ai pas bougé.
Je ne suis même pas allé lui parler.
Le reste de la journée a été une sorte de brouillard.
Je suis allé en cours sans vraiment y être.
Je n’ai pas écouté les professeurs, je n’ai pas répondu aux questions.
Tout ce que j’avais dans la tête, c’était ce visage.
Ce regard que je n’avais pas vu, mais que je sentais toujours là. Comme si ses yeux
étaient fixés sur moi, même à distance.
Le soir, j’ai ouvert mon blog.
Je n’ai pas su pourquoi je l’ai fait, mais j’ai eu besoin de vérifier.
Un nouveau message.
“Je crois qu’on est arrivés à ce moment où il faut arrêter de se cacher. Et si tu me
rencontrais ?”
Je suis resté là, stupéfait.
Elle… voulait me rencontrer ?
Je n’ai pas su comment réagir.
Ce n’était pas comme dans les films. Je n’avais pas cette confiance en moi, cette
certitude que tout allait bien se passer.
Mais cette fois, c’était comme si elle avait franchi la ligne que j’avais tracée dans ma
tête. Elle ne m’écrivait plus juste des mots. Elle me parlait de la réalité. Et cette réalité
m’effrayait.
Je me suis levé et j’ai marché dans ma chambre.
Marcher m’aide à réfléchir, à faire le vide dans ma tête.
Et puis, j’ai pensé : Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas la rencontrer ?
Parce que… Parce que je n’avais jamais vraiment rencontré quelqu’un. Parce que
j’avais passé toute ma vie à être un fantôme, à me cacher dans l’ombre. Et maintenant,
il y avait cette personne qui semblait vouloir m’en sortir.
Je me suis assis à nouveau devant l’ordinateur.
J’ai commencé à taper.
“Peut-être. Peut-être qu’on pourrait se rencontrer. Mais… Comment savoir que tu es
vraiment toi ?”
Je n’ai pas su si c’était une question sincère ou une excuse pour me protéger.
Mais c’était la vérité, en quelque sorte. Comment savoir si elle n’était pas quelqu’un
d’autre ? Comment savoir si, au fond, elle ne se moquait pas de moi ?
J’ai appuyé sur "Publier" avant même de réfléchir.
Je n’avais plus de mots pour me cacher.
Chapitre 5 : Vendredi
Je n’ai pas dormi de la nuit.
Je n’ai pas pu fermer l’œil, pas une seule seconde.
Le message de l’anonyme tournait en boucle dans ma tête. "Et si tu me rencontrais ?"
Qu’est-ce que ça voulait dire, exactement ?
Pourquoi maintenant ?
J’avais l’impression d’être sur le point de faire un grand saut dans l’inconnu. Mais je
n’étais pas prêt. Pas encore.
C’était plus facile de rester derrière mon écran, de me cacher sous ce masque
d’invisibilité. Là, tout était sous contrôle. Mais face à elle… je ne savais même pas par
où commencer.
Je suis arrivé au lycée plus tôt que d’habitude, espérant éviter tout contact avec qui que
ce soit.
Mais dès que je suis entré dans le hall, j’ai vu sa silhouette. Elle était là, comme dans
mes pensées, comme dans les messages que j’avais reçus. Elle n’avait rien de spécial,
mais tout en elle semblait… significatif.
Elle m’a repéré, et j’ai eu un moment d’hésitation.
Elle était là, juste devant moi. Et je n’étais toujours pas prêt.
J’ai feint de regarder mon téléphone, comme si je n’avais rien vu, rien remarqué.
Mais elle m’a fixé, un instant. Puis, sans un mot, elle s’est approchée.
Je l’ai suivie des yeux. Elle s’est dirigée vers l’escalier du fond, comme si elle savait que
j’allais la suivre. Comme si elle savait exactement où aller.
Je suis resté là, à la regarder, à me demander si j’étais vraiment prêt à la rencontrer.
Mais je n’ai pas bougé.
Le matin a passé dans un silence étrange. Je l’ai vue plusieurs fois dans les couloirs,
mais je n’ai pas trouvé le courage d’aller lui parler. À chaque fois, il y avait cette
distance invisible entre nous, cette barrière que je ne pouvais pas franchir.
Pendant le déjeuner, je suis allé m’installer dans un coin, comme d’habitude. Mais
cette fois, quelque chose m’empêchait de me concentrer sur mon repas.
Mon téléphone. Un nouveau message.
“Tu sais, j’ai vu que tu m’avais vue ce matin.”
Mon cœur a failli s’arrêter. Elle m’avait vu ? Comment ?
J’ai répondu presque immédiatement, plus pour moi que pour elle.
“Je n’étais pas prêt.”
Je n’étais toujours pas prêt, et pourtant, je sentais que je ne pouvais pas continuer à fuir
éternellement. Il allait falloir que je franchisse ce pas. Peu importe à quel point ça me
terrifiait.
“C’est bien. On fait tous peur à quelque chose. Mais parfois, il faut juste plonger.”
Je l’ai relu plusieurs fois.
C’est fou comme une phrase aussi simple pouvait avoir un tel impact sur moi. C’était
comme si elle avait mis des mots sur la peur que je ressentais depuis toujours. Plonger.
Ce mot résonnait dans ma tête.
L'après-midi, il y a eu une réunion scolaire.
C’est à ce moment-là que j’ai reçu un message. Cette fois, il n’y avait pas de question.
Pas de doute. Juste une affirmation.
“Je t’attends. Sous l’arbre, à 16 heures. N’aie pas peur.”
Je suis resté là, à regarder l’écran, les mains tremblantes.
C’était maintenant. Elle voulait vraiment me rencontrer. Et moi, je voulais… mais
j’avais peur. Peur de tout.
Je me suis retrouvé devant l’arbre à 16 heures, comme elle l’avait dit.
Je suis resté là, en bas, à la regarder. Je ne savais pas quoi faire, quoi dire. C’était
comme si le monde entier s’était figé autour de nous.
Puis, elle est apparue.
Elle avait un sourire léger, mais il y avait une certaine nervosité dans ses yeux. Elle ne
m’a pas dit un mot, mais elle a simplement fait un pas vers moi. Pas de gestes
brusques, rien de menaçant. Juste un pas, suivi d’un autre, jusqu’à ce qu’elle soit à
quelques mètres de moi.
Elle s’est arrêtée.
Il n’y a pas eu de grand discours. Pas de "salut" maladroit.
Elle a simplement regardé vers le sol, et m’a tendu une petite feuille.
Je l’ai prise sans comprendre. Sur la feuille, il y avait une phrase écrite, en gros :
“Ne pas se voir, c’est fuir. Mais parfois, on a juste besoin de se montrer pour exister.”
Je l’ai relu plusieurs fois.
Elle a fait un pas en arrière, et cette fois, elle a souri.
"Tu n’es pas un fantôme, tu sais."
Elle a tourné les talons, et avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, elle était déjà
partie.
Je suis resté là, à regarder la feuille dans mes mains.
Elle avait raison. Je n’étais peut-être pas un fantôme. Mais tout ça, tout cet échange,
tout ce qui venait de se passer, semblait irréel.
Je n'avais pas su quoi dire, mais je savais que, d’une manière ou d’une autre, quelque
chose venait de changer.
A suivre