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Franc Maconnerie Esoterisme Et Christianisme

Le document explore les relations complexes entre la franc-maçonnerie, le christianisme et l'ésotérisme, soulignant que malgré les tensions historiques, il existe une complémentarité entre ces systèmes. Il met en lumière l'engagement de nombreux membres du clergé dans les loges maçonniques et discute de l'influence des Lumières sur la franc-maçonnerie, qui a servi de cadre à diverses pratiques spirituelles. Enfin, il aborde les interactions entre différentes traditions religieuses et ésotériques au sein de la maçonnerie, tout en soulignant la richesse de cette mosaïque initiatique.

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Franc Maconnerie Esoterisme Et Christianisme

Le document explore les relations complexes entre la franc-maçonnerie, le christianisme et l'ésotérisme, soulignant que malgré les tensions historiques, il existe une complémentarité entre ces systèmes. Il met en lumière l'engagement de nombreux membres du clergé dans les loges maçonniques et discute de l'influence des Lumières sur la franc-maçonnerie, qui a servi de cadre à diverses pratiques spirituelles. Enfin, il aborde les interactions entre différentes traditions religieuses et ésotériques au sein de la maçonnerie, tout en soulignant la richesse de cette mosaïque initiatique.

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DOSSIER

Tablier de
Souverain
prince Rose-
Croix, 4e ordre
du Rite français,
maison Guérin,
peint sur cuir,
début du XIXe
siècle. Musée
de la franc-
maçonnerie
© Ronan Loaec

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DOSSIER

SPIRITUALITÉ ET FRANC-MAÇONNERIE

FRANC-MAÇONNERIE,
ÉSOTÉRISME ET CHRISTIANISME

PAR SAMUEL MACAIGNE

S i la Franc-Maçonnerie n’est pas une religion, il est cependant illusoire et


contreproductif de vouloir nier les rapports qu’elle entretient depuis sa
fondation avec le christianisme et les différentes approches ésotériques qui
se sont greffés. Pour l’auteur, la mosaïque de rites et de systèmes est une
richesse qui permet à chaque maçon de trouver son cheminement personnel. [ 81 ]

Une bonne partie de la mémoire maçonnique française ne retient des


rapports entre l’Ordre et le christianisme que les moments de confrontation
les plus violents. L’hostilité à la religion, la lutte contre les formes cléricales
de l’obscurantisme, fait désormais partie d’une légende dorée acceptée sans
discussion par une partie des francs-maçons eux-mêmes. Chose insolite,
certains frères et certaines sœurs finissent de fait par s’accorder avec leurs
adversaires les plus réactionnaires, considérant que cette organisation
initiatique a œuvré à la chute des trônes et des autels.

Cette mythologie, fort contestable, se nourrit principalement de deux


événements. D’une part, la condamnation pontificale de la franc-maçonnerie,
fulminée par Clément XII le 28 avril 1738 dans sa bulle In eminenti
apostolatus specula et constamment rappelée jusqu’à aujourd’hui ; d’autre
part, le convent du Grand Orient de France de 1877, où la majorité des
délégués réunis vote la suppression de toute mention du Grand Architecte de
l’Univers dans les constitutions de l’obédience — rappelons que le rapporteur
de la proposition, Frédéric Desmons, était un ministre réformé au catéchisme
plutôt orthodoxe. D’autres, songeant à James Anderson ou Jean-Théophile
Désaguliers, prétendent que la maçonnerie est avant tout une affaire de
pasteurs, tel Albert Lantoine qui la dit « fille aînée du protestantisme ».

Pourtant, il faut se garder de toute histoire sainte, afin de procéder


à une entreprise de démythification comme le fit Rudolf Bultmann pour le
Nouveau Testament. Et c’est à la lumière de l’École authentique et de la

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FRANC-MAÇONNERIE, ÉSOTÉRISME ET CHRISTIANISME

méthode de René Guilly que nous tenterons d’analyser les rapports entre
l’organisation maçonnique et le christianisme.

La rivalité de deux institutions

Nous l’avons dit, dès le XVIIIe siècle, les rapports sont houleux entre
la jeune société initiatique et la vieille religion chrétienne. Nous entendons
ici le mot religion sous une double acception : tantôt celle d’une spiritualité
large, qui se réclame essentiellement d’un corpus évangélique et patristique ;
tantôt une institution hiérarchisée. Il semble que le problème ne soit pas né
d’éventuels problèmes de compatibilité théologique, mais de la rivalité de
deux institutions. L’hostilité de Rome naît d’abord d’un lien craint ou supposé
entre la franc-maçonnerie et les carbonari. L’obligation du secret, qui obséda
tant les juges de Jean Coustos, cacherait, aux yeux de la curie, des activités
délictueuses et subversives dirigées contre le successeur de saint Pierre.

Dans ce cas, il s’agit d’un mobile politique, popularisé après la


Révolution française par l’abbé Barruel dans ses Mémoires pour servir à
l’histoire du jacobinisme. Cependant, un autre motif d’hostilité vient grossir
l’acte d’accusation : le latitudinarisme, c’est-à-dire « un système accordant
des libertés dans les principes d’une religion »1. Il s’agit en somme d’un
libéralisme théologique prenant ses distances avec les dogmes et ressenti
par Rome comme un allié objectif du matérialisme diffusé par les Lumières
françaises. Ainsi, la tolérance religieuse, posée comme principe dès les
[ 82 ]
Constitutions d’Anderson, devient une pratique dangereuse. En effet, si
toutes les confessions se rencontrent en loge, alors toutes se valent. Partant,
les frères réunis ne peuvent que céder à la tentation du relativisme.

Comme le résume Jérôme Rousse-Lacordaire : « la tolérance religieuse


des loges mettait en danger la foi des catholiques qui y appartenaient. […]
Ce qui était contesté sur le plan religieux, ce n’était plus la “religiosité” de
la maçonnerie, mais son extériorité par rapport aux institutions religieuses
officielles »2. Cette crainte n’appartient pas au seul monde catholique, puisque
certaines églises presbytériennes écossaises particulièrement rigoristes s’adon-
nèrent également à la chasse aux francs-maçons3. Au contraire, les jacobites
catholiques jouèrent un rôle important dans l’histoire nébuleuse des débuts
de l’Ordre, témoin le chevalier de Ramsay, disciple et secrétaire de Fénelon.

Des membres du clergé catholique


et des pasteurs participent aux travaux des loges

Pourtant, comme le précise Charles Porset, « les maçons au dix-


huitième siècle furent orthodoxes en matière de politique et de religion »4.
1
Définition du Trésor de la langue française.
2
Jérôme Rousse-Lacordaire, Ésotérisme et christianisme : histoire et enjeux théologiques
d’une expatriation, Cerf, 2007, p.169-170
3
Pour plus de détails, voir David Stevenson, « Franc-maçonnerie et religion en Écosse : les
premiers indices » in Charles Porset, Cécile Revauger (dir.), Franc-maçonnerie et religions
dans l’Europe des Lumières, Honoré Champion, 2006.
4
Charles Porset, Franc-maçonnerie et religions dans l’Europe des Lumières, Honoré
Champion, 2006, p.13

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FRANC-MAÇONNERIE, ÉSOTÉRISME ET CHRISTIANISME

Du reste, les ministres de deux principales confessions chrétiennes d’Europe


occidentale ont fréquenté les ateliers jusqu’à la Restauration. Les pasteurs
Antoine Court de Gébelin ou Pierre de Joux n’ont pas manqué de zèle envers
l’Ordre. Mais de nombreux membres du clergé catholique, en particulier dans
la France gallicane d’Ancien Régime, ont participé aux travaux des loges. Ainsi,
on observe chez les bénédictins mauristes un véritable engouement pour la
maçonnerie, au point que trois loges normandes5 seront fondées par des moines.

Plus encore, comme le relève Éric Saunier, « on recense ainsi, sur les
tableaux des loges du Grand Orient entre 1774 et 1789, respectivement 320
et 783 clercs »6. Les jansénistes, frappés en 1713 par la bulle Unigenitus,
seront également très présents dans la genèse de la maçonnerie française.
Ces hommes, venus d’horizons divers, peuvent donc se retrouver autour du
substrat biblique qui baigne les rituels et les symboles.

Les légendes autour desquelles s’articulent les premiers grades


bleus, mais aussi les hauts-grades qui commencent alors à proliférer, sont
tirées des saintes Écritures. Bien entendu, le Temple de Salomon reste la
référence majeure. Mais les travaux se pratiquent avec l’évangile de Jean,
ouvert au prologue, comme le signale déjà la divulgation Hérault en 1737,
laquelle précise que le récipiendaire doit embrasser ledit évangile.

Nous le constatons : nulle incompatibilité aux yeux des frères du


XVIIIe siècle, mais bien plutôt une complémentarité. Citons encore une fois [ 83 ]
Charles Porset : « le catholique (et le protestant a fortiori) ne vivait pas son
engagement comme une apostasie, mais comme un complément à son
engagement chrétien »7.

Lumières et illuminisme

Nul ne saurait contester que la franc-maçonnerie est la fille des


Lumières. Toutefois, il convient de s’entendre sur le sens d’une telle phrase.
Trop souvent, à cause d’une historiographie partisane, cette idée signifie
que les loges ont diffusé les idées des philosophes et des encyclopédistes8.
Certes, quelques ateliers se sont érigés en porte-parole des idées les plus
progressistes ; ce fut le cas des Neuf Sœurs. Mais c’est réduire trop vite
l’histoire des courants ésotériques du XVIIIe siècle. Depuis les travaux
indispensables d’Auguste Viatte sur Les Sources occultes du romantisme,
nous savons que les échanges d’idées étaient bien plus complexes et profus
qu’on ne le croit habituellement.

Alors que l’époque vit une véritable crise spirituelle, certains cercles
voient en la maçonnerie le moyen de remédier à l’effondrement de la
5
La Triple Unité de Fécamp, Les Amis de la Vertu de Bernay et L’Union cauchoise de Caudebec.
6
Éric Saunier, « Clergé » in Éric Saunier (dir.), Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, LGF,
2008, p.151
7
Charles Porset, op.cit.
8
Précisons que les Lumières françaises sont beaucoup plus radicales par leur déisme
et même leur matérialisme que l’Enlightenment britannique ou que l’Auflklärung
germanique, très largement spiritualistes.

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FRANC-MAÇONNERIE, ÉSOTÉRISME ET CHRISTIANISME

métaphysique et de la foi. Par ailleurs, les Lumières, par leur anticléricalisme,


avaient revalorisé les chrétiens des premiers siècles, bien éloignés des fastes
de l’Église contemporaine. Rien d’étonnant, dès lors, à constater que Joseph
de Maistre ou Louis-Claude de Saint-Martin ont lu Origène en profondeur.

De plus, le courant mystique du Pur Amour, lui aussi condamné par


Rome, et représenté par la mystique Jeanne Guyon et l’évêque Fénelon,
prépare-t-il l’esprit de futurs maçons. La communauté qui se réunit autour
de ces personnalités est par excellence œcuménique. On y trouve aussi bien
des catholiques, parmi lesquels Ramsay, que des protestants, partageant
une vie pieuse sans prosélytisme ecclésial. Sans doute une telle structure
a-t-elle pu préparer les esprits à cohabiter dans un espace collectif sans
engendrer aucune querelle confessionnelle9.

De surcroît, la franc-maçonnerie prêtera son organisation à des


systèmes clairement religieux. C’est le cas des Chevaliers Maçons Élus
Cohen de l’Univers, fondés par Martinès de Pasqually. Il n’est pas question
ici de résumer l’idée de réintégration, qui fonde toute la gnose de Martinès.
Cependant, le frère doit agir de façon à ce qu’il puisse participer à la
réintégration du monde à ou en Dieu.

Il faut tenter à tout prix d’effacer le péché originel afin d’échapper


à la prison de la matière. Pour cela, le système maçonnique, comprenant
[ 84 ] loges bleues et hautgrades, oblige chaque membre à des séances d’ascèse,
de prière et de théurgie. Comme l’écrit Robert Amadou, un des meilleurs
spécialistes de la question : « L’Ordre en tant que réceptacle s’éclaire en
présence du Christ dont le nom signifie “réceptacle d’opération divine” et
dont la présence même constitue la chose par excellence, la Chose »10.

La Chose, manifestation du Christ ou des anges, montre le bout


de son nez sous forme de lumières soudaines ou de bruits inexplicables.
Nous verrons plus loin l’influence que le martinésisme a pu exercer sur
Jean-Baptiste Willermoz. Même si de telles pratiques peuvent nous laisser
perplexes, elles attestent de la soif d’absolu que certains frères placent en
leur vie initiatique.

Les figures les plus en vue de l’illuminisme:


Cagliostro, Hesse Darmstadt ou Chefdebien

Du reste, les Élus Cohen ne font pas alors figure d’exception. D’autres
systèmes de rites s’appuient sur des pratiques ésotériques manifestant
ostensiblement une foi sincère. Ainsi le régime des Philalèthes, fondé
par Savalette de Langes, et souché sur la loge Les Amis Réunis, où l’on
9
Nous nous garderons bien de tomber à notre tour dans l’histoire sainte ! À titre de contre-
exemple, nous signalerons les événements qui agitèrent à la fin du siècle La Triple Union
de Marseille. Le Vénérable Claude-François Achard refusa la communication de certains
grades aux frères réformés. Il faudra l’intervention de Jean-Baptiste Willermoz afin d’y
remettre bon ordre.
10
Robert Amadou, « Élus Coëns » in Éric Saunier (dir.), Encyclopédie de la Franc-
maçonnerie, LGF, 2008, p.249

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FRANC-MAÇONNERIE, ÉSOTÉRISME ET CHRISTIANISME

pratique aussi la théurgie et l’alchimie. Lors du célèbre convent qui eut


lieu en 1784, 1785 puis 1787, où ils tentèrent de définir le sens de la
tradition maçonnique, on put y entendre toutes les figures les plus en vue de
l’illuminisme, qu’il s’agisse de Cagliostro, Hesse Darmstadt ou Chefdebien.
Ces expériences donneront également naissance à des paramaçonneries,
comme les Illuminés d’Avignon fondés par Dom Pernety. Mais, plutôt que
de juger cette maçonnerie hétéroclite, reconnaissons au moins l’honnêteté
de ces frères et l’authenticité de leur démarche singulière.

Parallèlement à ces exemples bigarrés, la foi chrétienne a laissé des


traces indiscutables dans des rites et des grades encore pratiqués de nos
jours. Le dix-huitième degré du Rite Écossais Ancien Accepté, le Souverain
Prince Rose-Croix, se fonde sur un substrat clairement chrétien ayant pour
dramaturgie centrale la période pascale des évangiles.

Tous les éléments visuels utilisés pour ce grade ressortissent


clairement à ce récit. Ainsi, le symbole de la rose sur la croix est récurrent
dans l’iconographie du christianisme. Le sceau de Luther était déjà composé
d’une croix noire sur un cœur rouge entouré d’une rose blanche. De plus,
le mystique Henri Suso, comme le rappelle Roland Edighoffer, « montre
comment le rosier des mortifications étendra ses branches comme les bras
du Rédempteur sur la Croix et les refermera pour enlacer l’humanité dans de
merveilleuses épousailles »11.

Enfin, l’allégorie du pélican ne fait qu’approfondir la thématique. Dès [ 85 ]


les premiers siècles de l’Église, cet oiseau, réputé ouvrir son flanc en temps
de disette pour nourrir ses petits, incarne le sacrifice de Jésus, acceptant
de mourir crucifié pour racheter les péchés. Faut-il alors commenter le mot
sacré I.N.R.I. ? Certains auteurs l’ont interprété d’un point de vue purement
alchimique, croyant alors réfuter le traditionnel Iesus Nazareus Rex Iudeorum
en proposant Igne Natura Renovatur Integra.

C’est oublier un peu vite que l’alchimie occidentale, celle du Moyen


Âge et de la Renaissance, a toujours été chrétienne. Comme l’analyse Jérôme
Rousse-Lacordaire : « avec le grade de rose-croix, ce n’est plus l’Hiram
maçonnique qui couvre le Christ ni les Évangiles qui surimposent le Christ
au Temple ; c’est la franc-maçonnerie qui se dote d’une référence au Christ et
d’un chemin d’imitatio Christi, et ce, pour le rite français, à l’aboutissement
de la hiérarchie des grades. Malgré de nombreuses tentatives, la dimension
chrétienne de ce grade n’a pu être totalement éliminée par ceux à qui elle
répugnait ou qui craignaient qu’elle ne fût interprétée de manière parodique »12.

Un tel motif est également à l’origine de la condamnation romaine :


reproduire un geste sacramental comme celui de la Cène peut équivaloir à
la pure et simple profanation de la messe. Pourtant, il s’agit surtout pour
le frère de devenir un alter Christus. Le rite, comme la prière, devient un
support pour imiter Jésus, non le parodier. C’est en cela qu’il complète la
pratique religieuse sans s’y substituer. Or, n’ayant pas la même valeur que
11
Roland Edighoffer, Les Rose-Croix, Presses Universitaires de France, coll. Que sais-je, p.115
12
Jérôme Rousse-Lacordaire, Jésus dans la tradition maçonnique, Desclée, 2003, p.211

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FRANC-MAÇONNERIE, ÉSOTÉRISME ET CHRISTIANISME

les sacrements ou les cultes, il ne saurait remplacer la pratique. Dès lors,


si la franc-maçonnerie s’enracine dans le christianisme, elle n’est pas pour
autant une Église.

Un cas d’école : le Régime Écossais Rectifié

Parmi le foisonnement des rites, il existe un système


spécifiquement chrétien : le Régime Écossais Rectifié. Sa structure est
singulière. Elle s’appuie d’abord sur une maçonnerie en quatre grades
et non trois : Apprenti, Compagnon, Maître et Maître Écossais de Saint-
André. Puis vient l’Ordre Intérieur, qui n’est plus maçonnique stricto
sensu, mais chevaleresque. Le frère y est d’abord reçu Écuyer Novice,
avant d’être armé Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte. Il est pour
ainsi dire adoubé, pourvu d’un blason, d’une devise et d’un cri qu’il a
élaborés. Enfin, l’aboutissement de ce parcours est la Grande Profession,
fondamentalement sacerdotale13.

Nous ne voulons ni ne pouvons résumer ici l’histoire de cette


doctrine, dont Jean-Baptiste Willermoz fut le maître d’œuvre incontesté.
Néanmoins, nous devons préciser que le RER dérive à la fois des Élus-Cohen
de Martinès de Pasqually et de la Stricte Observance Templière du baron
de Hund. La source est donc double : théurgique et templariste. Pourtant,
Willermoz réinterprètera ces origines : il intègre à son rite ce que Roger
[ 86 ] Dachez a qualifié de « parathéurgie », à savoir « un recours subtil, implicite,
discret, mais intentionnel, à des méthodes ou des procédures relevant de la
théurgie, dans un contexte qui est explicitement différent »14.

Plus besoin d’opérations magiques, c’est le travail du maçon en


loge qui doit l’amener ou le ramener à Dieu. Il doit être successivement
un cherchant, un persévérant et un souffrant avant de pouvoir accéder à
une chevalerie spirituelle, bien éloignée de celle des émules de Jacques de
Molay. Le système rectifié explore en somme toutes les voies oratoires. Car
il ne faut pas omettre l’influence fondamentale de la théosophie de Louis-
Claude de Saint-Martin, disciple de Jacob Boehme, qui paracheva par sa
doctrine « cardiaque » la spiritualité du RER.

On comprend pourquoi, dans ces conditions, la maçonnerie


willermozienne est de nature religieuse. Pour s’en convaincre, il faut
se pencher sur le rituel du quatrième grade. Parmi les tableaux montrés
au récipiendaire, on trouve une représentation de la nouvelle Jérusalem,
décrite par l’évangéliste Jean dans l’Apocalypse. La montagne de Sion y est
surmontée de l’Agneau, l’Agnus Dei. Le Temple vétérotestamentaire devient
ainsi le Temple chrétien. À cela, il faut encore ajouter l’instruction finale lue
par l’Orateur.
13
Pour toute précision à cet égard, nous renvoyons le lecteur au dossier exhaustif publié
dans le numéro 181-182 de la revue Renaissance traditionnelle.
14
Roger Dachez, « La parathéurgie chez Jean-Baptiste Willermoz et dans la Maçonnerie
rectifiée : approche d’un concept » in Richard Caron, Joscelyn Goodwin, Wouter J.
Hanegraaff, Jean-Louis Vieillard-Baron (eds.), Ésotérisme, gnose et imaginaire symbolique :
mélanges offerts à Antoine Faivre, Peeters, 2001, p.371

LA CHAÎNE D’UNION n°82 [ Octobre 2017 ]

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DOSSIER
FRANC-MAÇONNERIE, ÉSOTÉRISME ET CHRISTIANISME

Ce texte, rédigé en 1809 et conservé à la Bibliothèque municipale


de Lyon, est de la main de Willermoz. Il y développe les buts et la nature
de la structure maçonnique du Régime. L’auteur insiste sans ambiguïté sur
le caractère religieux du rite : « Ceux de nos Frères qui ont été chargés de
votre préparation pour chacun des grades précédents, vous ont toujours dit
que de votre croyance religieuse, considérée comme le premier garant des
vertus maçonniques, dépendraient vos progrès ultérieurs dans l’Ordre. Ce
qu’ils vous ont dit alors privément, nous vous le disons aujourd’hui tout haut
et sans mystère, parce que le moment est venu de le dire. Oui, l’Ordre est
chrétien ; il doit l’être, et ne peut admettre dans son sein que des chrétiens
ou des hommes bien disposés à le devenir de bonne foi, à profiter des
conseils fraternels par lesquels il peut les conduire à ce terme ».

De tels propos peuvent choquer l’homme du XXIe siècle pour qui la


maçonnerie vise à l’universel et non aux particularismes, d’autant moins
aux particularismes confessionnels. Cependant, la voie rectifiée ne peut
se comprendre dans le seul cadre des loges. Elle nécessite un constant
perfectionnement moral, passant par la pratique des valeurs développées
par les évangiles. Il s’agit bien d’une œuvre de libération ; mais la libération
signifie ici le retour à l’état primitif de l’homme, lorsque celui-ci était encore
auprès de Dieu. C’est pourquoi elle s’appuie sur le christianisme. La parole
du Christ permet à l’être humain de retrouver le chemin.

Une façon d’édifier le Temple intérieur [ 87 ]

Dans nos sociétés sécularisées, un tel discours désarçonne.


Pourtant, il ne faut pas oublier qu’une maçonnerie de ce genre existe, avec
ses particularités. Elle propose une façon d’édifier le Temple intérieur. Il
convient donc de ne pas la juger. Elle ne cherche pas à se répandre de
façon hégémonique ; elle cherche seulement des frères prêts à s’engager
sincèrement dans un chemin exigeant, semé d’embûches, mais qui annonce
aussi que les épreuves peuvent être surmontées avec succès.

Nous l’avons vu, la franc-maçonnerie française est une mosaïque


complexe de rites et de systèmes. Au-delà des querelles structurelles et
obédientielles, elle permet à chacun de choisir une voie appropriée, une
méthode qui s’approche le plus des aspirations individuelles. Chaque rituel
porte en lui la trace d’une histoire complexe. Or, il ne faut pas oublier
que le terreau de l’Ordre est biblique, tantôt vétérotestamentaire, tantôt
néotestamentaire.

Loin de faire de la maçonnerie une religion, il s’agit surtout de fournir


des moyens symboliques de réflexion et de travail. Cependant, gardons-nous
d’oublier ces origines. Les nier risque toujours de mener au contresens ou
à la trahison. Sans doute, vaut-il mieux les assumer quitte, pour ceux qui
le souhaitent, à les dépasser. Toutefois, l’ésotérisme chrétien reste une voie
encore bien vivante.
 Samuel Macaigne

LA CHAÎNE D’UNION n°82 [ Octobre 2017 ]

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