Présentation générale.
L’utile fiction de l’opinion publique
Arnaud Mercier
p. 15-40
Plan détaillé
Texte intégral
La notion d’opinion publique est très couramment utilisée, au niveau national et désormais
international. Pourtant, elle reste ambiguë, car elle est autant une (re)construction
intellectuelle – dans laquelle les médias jouent un rôle décisif – qu’une réalité incontestable.
Elle est une notion que certains font parler en fonction de leurs intérêts : « L’opinion ne s’y
trompe pas… », « L’opinion publique est scandalisée et elle a raison car… » Les sondages
font alors exister cette construction sociale. On ne peut nier pour autant que des
convergences émergent parfois au sein des sociétés sur certains sujets, qu’un fond
commun de valeurs largement partagées peut être constitutif d’une opinion publique. Ainsi,
dans un régime démocratique, l’opinion publique croit que le suffrage universel est, à
minima, le moins mauvais système de régulation des préférences politiques et que le
résultat du scrutin doit être respecté pacifiquement. De même, quand des centaines de
milliers de Français se désespèrent de voir Jean-Marie Le Pen se qualifier pour le second
tour de l’élection présidentielle, en 2002, et qu’ils descendent dans la rue, signent des
pétitions, font écho à des mobilisations multiples dans la société civile et l’univers politique,
comment ne pas y voir un phénomène d’opinion publique, avec des faits matériels de
mobilisation qui attestent de son existence ? Il convient donc aussi de savoir « retrouver la
positivité de l’opinion publique » et « repenser les pratiques démocratiques » selon Nicole
d’Almeida (2009, p. 19).
Pour y voir plus clair dans l’ensemble de ces conceptions, il convient de revenir sur
quelques définitions pour souligner l’impossibilité de trancher une fois pour toutes en
faveur d’une définition consensuelle. En effet, l’imbrication des intérêts politiques et
sociaux et des conceptions normatives est telle, que la notion est un écheveau indémêlable.
Une posture d’objectivation scientifique, toujours délicate pour des notions socialement
très investies, est ici impossible. Cela doit conduire l’analyste lucide à essentiellement poser
les enjeux qui sous-tendent chaque approche, en ne cherchant pas à soupeser la légitimité
de tel ou tel usage ou en tranchant le débat selon un critère de véracité qui ne fait pas sens
ici.
Dès lors, nous tenterons de montrer que si la notion peut parfois être qualifiée de fiction,
son succès incontestable ouvre la voie à l’idée qu’il s’agit d’une fiction socialement utile.
Nous montrerons alors que les médias exercent un rôle crucial dans l’élaboration de cette
fiction, soit directement (les journalistes) ou indirectement (comme relais de stratégies de
communication politique), au point de pouvoir parler d’opinion médiatico-publique ; tout en
n’oubliant pas qu’ils ont aussi une influence dans la structuration de toutes les formes
d’opinion publique, même celles qui apparaissent moins construites et artificielles que
d’autres. Nous aborderons également la question particulière de l’opinion publique
internationale, puisque la notion s’utilise aussi, désormais, dans un contexte mondialisé.
Enfin, nous interrogerons l’impact politique que la croyance en l’existence d’une opinion
publique tangible peut avoir sur la conduite politique, justifiant les stratégies de
communication pour tenter de la conquérir, la séduire, l’influencer.
Cerner une notion ambiguë
Le politiste Loïc Blondiaux souligne le paradoxe de cette notion dont la fréquence des
usages est presque inversement proportionnelle à sa clarté conceptuelle. « Il existe un
contraste saisissant entre la fréquence des usages scientifiques et politiques de cette
notion et les difficultés qui président à sa définition, entre sa longévité et sa labilité*, sa
résistance et son évanescence*1. »
L’opinion publique se caractérise à la fois par le fait d’être collective, exprimée
publiquement et sur un sujet d’intérêt général. Un usage rigoureux de la notion implique
que les gens aient une certaine conscience d’un sentiment partagé, car elle n’est pas la
simple somme d’opinions individuelles. Elle peut se concrétiser par des mobilisations de
masse, indiquant qu’un nombre très conséquent de personnes partagent et défendent la
même opinion, même si une mobilisation de masse ne suffit pas à caractériser l’opinion
publique. Il faut aussi que ce mouvement de foule connaisse un réel soutien dans le reste
de la population. Par exemple, si des étudiants mobilisés descendent massivement dans la
rue pour lutter contre une réforme universitaire, on parlera d’un mouvement social. Mais si
leurs parents et familles les encouragent à le faire, si d’autres groupes défenseurs d’intérêts
collectifs (syndicats, partis, associations) leur témoignent un soutien, alors on peut parler
d’une expression de l’opinion publique. Souvent, dans les sociétés démocratiques modernes,
les sondages viendront alors ratifier ce soutien et matérialiser l’existence d’un sentiment
largement partagé. Si un même point de vue global (un rejet, une indignation, un accord,
etc.) se cristallise en une opinion publique, celle-ci peut néanmoins représenter des
appréciations et des motivations différentes (dans le cas des mobilisations en Grèce : rejet
d’un diktat venu du FMI ou sentiment de trahison d’électeurs déçus par des mesures
antisociales prises par un pouvoir socialiste, ou encore compréhension partielle de la
situation d’urgence mais demande d’ajustements budgétaires différents, etc.). De par son
sens même, l’opinion publique est composite et fluctuante. Elle apparaît éphémère, car elle
se compose et recompose autour des sujets immédiats de préoccupation, dans le débat et
les controverses.
Dans un effort de catégorisation des différentes acceptions du terme, Robert Entman et
Susan Herbst distinguent quatre définitions afin de rendre compte de la complexité
attachée à ce terme2. Il y a « l’opinion de masse », agrégation des préférences individuelles
telles que mesurées par les sondages ; « l’opinion publique activée », celle des personnes
mobilisées, engagées, informées, organisées, qui est rarement de masse ; « l’opinion
publique latente », selon la terminologie de Key reprise ensuite par John Zaller : « Sans
doute la forme la plus importante d’opinion publique » (Zaller, 1992, p. 208). Elle est le
point d’aboutissement raisonné suite à un débat politique qui a fait progresser la réflexion,
« ce que les gens sentent vraiment en dessous de tous les chaos et changements d’opinion
que nous voyons dans le feu de la pratique démocratique » (ibid.). Il s’agit des valeurs
fondamentales, des préférences véritables d’une population donnée, le socle constitutif des
opinions individuelles. Enfin, il y a « les majorités perçues », c’est-à-dire les perceptions
portées par les observateurs (politiciens, journalistes, membres influents de l’opinion elle-
même) sur les positions d’une majorité de citoyens sur tel ou tel enjeu. C’est une « fiction
commode » (convenient fiction). Ces quatre approches synthétisent bien les critères
divergents d’appréciation, allant du constat sociopolitique à l’approche normative, en
passant par le poids des stratégies argumentatives et de la fonction performative* du
langage.
Dans ce panorama, la question des sondages est sans conteste celle qui fait le plus
polémique, qui justifie un approfondissement, d’autant que dans le lien entre médias et
opinion publique, les commanditaires de sondages sont le plus souvent les journalistes.
L’opinion publique sondagière : une fiction sociale utile
Bien qu’elle soit abondamment utilisée et considérée comme valide par les médias et les
hommes politiques, la notion d’opinion publique reste controversée dans les sciences
sociales. En effet, elle n’est souvent qu’une construction sociale, une représentation de ce
qu’est censé penser la population sur les questions d’actualité. Elle est souvent parlée,
exposée comme concrétisée à travers des artefacs* comme les sondages d’opinion ou à
travers les discours journalistiques et politiques. Dans une célèbre querelle entamée en
1973 dans la revue Les Temps modernes, le sociologue Pierre Bourdieu allait jusqu’à
affirmer que « l’opinion publique n’existe pas3 ». Il n’y aurait aucun sens à considérer
comme formant un tout cohérent, une agglomération, dans des sondages, des opinions
d’individus qui ne comprennent pas la question de la même façon, qui n’ont pas la même
compétence pour appréhender les enjeux du débat, ou encore qui ne font que reproduire la
représentation que donnent les médias d’un fait. En même temps, comme le rappelle
Roland Cayrol, politologue et sondeur : « il n’y a pas d’opinion collective mesurable autre
que l’opinion sondagière. On ne rencontre jamais l’opinion publique. » Ou alors, « elle se
manifeste quand la volonté s’exprime, quand on passe à l’action. En tant que telle elle
n’existe pas, elle ne prend corps que lorsque d’opinion elle devient volonté générale4. » Ce
que Loïc Blondiaux conteste dans son effort de recadrage conceptuel, en affirmant que
pour sortir des controverses sur les définitions possibles de la notion, il faut oser un
paradoxe, en affirmant « une fois pour toutes que les sondages ne mesurent pas l’opinion
publique et que leur réussite repose sans doute sur le fait qu’ils mesurent tout autre chose5
».
À partir de sept critères, il montre l’ampleur des écarts entre les traits de définition admis et
ce que font ou ne font pas les sondages : « a) le sondage ne recense que des opinions
privées, lesquelles, sans lui, avaient peu de chances d’être exprimées sur la place publique ;
b) le sondage recueille une opinion provoquée, réactive et non spontanée ; c) le sondage
réunit des opinions atomisées, individuelles et non organisées ; d) le sondage ne reconnaît
que des opinions verbalisées et ne prend pas en compte les expressions symboliques ou
violentes de l’opinion ; e) le sondage ne différencie pas les opinions selon leur degré
d’intensité ou d’engagement et admet que toutes les opinions sont de force égale ; f) le
sondage ne différencie pas les opinions selon leur degré d’information ou de compétence
et postule que chacun possède une opinion sur tous les sujets ; g) le sondage n’attend pas
forcément qu’une discussion ou une délibération ait eu lieu au sein du public pour sonder
l’opinion6 ». Dès lors, « l’opinion publique des sondages ne correspond ni à l’opinion
éclairée de l’espace public* habermassien ni à l’expression spontanée ou encadrée du
nombre telle qu’elle peut se faire entendre dans la rue ou dans les organisations politiques.
Elle n’évoque ni le jugement social obtenu sur une question d’importance générale après
une discussion publique consciente et rationnelle qu’évoquaient les politistes américains
dans les années 1920, ni l’activisme de groupes de citoyens cherchant à peser sur la
décision politique. La perspective produite sur l’opinion publique par ce dispositif de
mesure a conduit à la production d’une entité sociale entièrement nouvelle, qui ne
correspond à aucun des modèles historiques ou critiques décrits précédemment7. »
Pour fondée que soit la démarche de l’auteur, on peut toutefois s’étonner de ce déni
d’appellation qui fait fi de l’inventivité sociale. La question n’est pas tant de savoir si un
nouvel instrument et son usage social généralisé (le sondage) colle parfaitement ou pas aux
conceptions antérieures, que de comprendre ce que signifie l’accord social assez large qui
se dessine autour de l’idée que le sondage est devenu une expression possible et acceptée
de l’opinion publique moderne. On rejoint cet auteur et d’autres sur le fait que l’opinion
sondagière est une construction approximative, de même que les taux d’audience à la
télévision sont un miroir grimaçant de la satisfaction réelle des publics. Mais son emprise
sociale est réelle et ce n’est pas résoudre la question que de nier le droit à une telle
labellisation.
Comprendre le succès de l’assimilation sondages/opinion publique
Interrogeons donc les raisons de ce succès. Si la notion d’opinion publique moderne,
sondagière, s’impose si bien, c’est sans doute parce qu’elle est politiquement et
journalistiquement utile, et l’on voit ici poindre le rôle crucial des médias dans
l’appréhension de ce qu’est l’opinion publique. L’idée d’opinion publique est convoquée par
les détenteurs d’un pouvoir, par leurs concurrents ou par ceux qui les contestent, afin de se
prévaloir d’un certain soutien populaire et d’en tirer ainsi une légitimité plus grande. C’est
typiquement le cas au moment de la victoire électorale où la somme incertaine des
comportements individuels de vote est reconstruite en une volonté collective : « les
Français ont décidé que... ».
Les sondages sont un des outils de ce que Walter Lippman a appelé la « fabrique du
consentement », puisque leur interprétation permet d’incarner une volonté générale qui est
au cœur du principe démocratique, en plus du vote. À partir du moment où, dans la théorie
démocratique, le pouvoir est censé revenir au peuple, les hommes politiques trouvent un
intérêt évident à interpréter cette volonté par un indicateur chiffré qui se pare des atours
d’une certaine scientificité. Comme le souligne Anne-Marie Gingras (2006, p. 169) : «
L’opinion publique participe aux croyances fondamentales de la démocratie libérale, celles
voulant que le peuple soit capable d’édicter des choix valables pour la gouverne et que ses
décisions orientent véritablement la gestion publique. » À cet égard, l’opinion publique n’a
de sens réel comme concept que dans un univers de référence démocratique, où la
légitimité provient d’une adhésion populaire exprimée dans les urnes si le régime est
démocratique, ou d’un peuple qui revendique sa capacité à intervenir sur la décision
politique pacifiquement. Encore faut-il que la libre expression existe ou que le peuple sache
surmonter la peur engendrée par un appareil répressif pour s’organiser et prendre la parole
publiquement, comme ce fut le cas en Europe centrale et orientale autour de 1989, ou dans
certains pays arabes à partir de l’hiver 2011.
L’évocation politique de la figure de l’opinion publique, sous forme de sondages à l’ère
moderne, s’enracine dans les exigences ancestrales de la symbolique politique. Faire exister
l’opinion publique via le recours aux sondages, c’est inscrire ceux qui s’en font les porte-
parole dans la croyance fondatrice de l’idéal démocratique. Or, « la mobilisation des
croyances propres au groupe et l’insertion du pouvoir dans ces croyances constituent un
moyen des plus constants pour réorienter vers le pouvoir les forces émotionnelles
contenues dans les croyances » (Ansart, 1983, p. 58).
L’opinion médiatico-publique
L’opinion publique sondagière est également fort utile pour les médias. Dans la longue
histoire de la presse, les inventions se sont succédé pour remplir l’espace éditorial et offrir
de nouveaux services ou informations aux lecteurs. On a inventé les rubriques, ajouté des
cartes météo, de l’infographie, on a inventé l’interview ou utilisé les sondages d’opinion.
Ces derniers ont pour mérite d’ouvrir un espace aux commentaires, permettant aux
journalistes de faire étalage de leur qualité interprétative. De plus, le sondage comme reflet
supposé de l’opinion joue sur un registre décisif pour attirer les lecteurs : l’identification. Le
sondage peut être perçu comme une façon d’avoir un peu la parole, d’être entendu dans
l’espace public. Ajoutons qu’économiquement, l’opération peut s’avérer rentable, car si le
sondage est pertinent, les résultats inattendus ou spectaculaires, la probabilité devient forte
qu’il soit repris et cité dans les autres médias ; sorte de placement publicitaire gratuit qui ne
peut faire de mal pour la notoriété du titre éditeur du sondage. Voilà pourquoi, sans doute,
les médias français ont manipulé avec tant d’imprudence les résultats des sondages
d’intention de vote en 2002, alors que de multiples indices révélaient leur valeur fautive8,
ce qui aurait dû conduire en bonne logique à en abandonner la commande et la publication.
De plus, les médias revendiquent aussi une mission de porte-parole du peuple, ici le public,
leur public, et ils (re)fondent leur légitimité dans l’aptitude qu’ils ont à donner la parole au
public par leur entremise. Sonder le peuple est un des moyens à leur disposition pour
affirmer qu’ils cherchent bel et bien à rester à l’écoute de la volonté du plus grand nombre.
Mais au-delà de l’artefact du sondage, l’intrication entre médias et opinion publique est plus
profonde. On suivra donc la recommandation de Entman et Herbst : « L’opinion publique et
les médias sont si souvent confondus et si intimement liés que nous devons consolider
l’étude des médias et de l’opinion publique9. » On évoquera donc un système d’opinion
publique ou encore une opinion médiatico-publique, pour désigner le poids essentiel des
médias dans le cadrage proposé de l’information politique et des données sur l’opinion
publique.
L’opinion publique comme ajustement des opinions individuelles
Dans un effort analytique de reconceptualisation, la sociologue Laurence Kaufmann10
présente l’opinion publique comme « orientée normativement par des prétentions à un
commun accord et comprend comme propriété constitutive la procédure de montée en
généralité qui la rend apte à être publicisée et reconnue par autrui ». Cela induit l’existence
de mécanismes d’ajustement, « direction d’ajustement qui va de l’esprit individuel à la
communauté des esprits, aidée en cela par tous les ajustements antérieurs qui se sont
sédimentés, dans le monde social, sous la forme des opinions reçues et des usages institués
». « Bien entendu, les modalités de l’ajustement auquel les opinions individuelles sont
tenues d’obéir varient, notamment en fonction des médiations qui leur permettent de
s’élargir à la mesure de l’accord commun, virtuel ou effectif, qu’elles visent à susciter. » Un
tel processus repose sur un socle de significations qui rendent « le monde immédiatement
intelligible et assurent d’emblée l’accord minimal des esprits. Un tel socle n’est autre que la
matrice commune de jugement et d’évaluation qui borne le dicible et l’indicible, le pensable
et l’impensable, le justifiable et l’injustifiable, le valide et l’invalide », « matrice
constamment produite et régénérée par le travail interactionnel et les ajustements mutuels
que mettent en œuvre les membres de la communauté ». On retrouve là le rôle des
institutions de socialisation, de transmission des normes et des valeurs, famille, école, pairs,
mais aussi des médias qui contribuent par leur caractère de masse à délimiter un espace
commun de référence, en donnant à voir des expériences possibles, en attestant de façons
divergentes ou nouvelles de voir les choses, d’interpréter le monde.
Les médias jouent alors un rôle de fenêtre ouverte sur le monde des possibles, qui vient
concurrencer la définition dominante du monde que les détenteurs d’autorité cherchent à
imposer. L’internationalisation des programmes culturels et d’information, la
mondialisation* du réseau* Internet peuvent dès lors s’interpréter comme des points de
fuite dans un circuit contrôlé de l’information et des valeurs. Les citoyens apprennent grâce
à cela ce qui se passe ailleurs, que les vérités d’un régime en place ne sont pas celles que
l’on perçoit vues d’ailleurs… Ils transmettent hors des frontières, vers la diaspora des amis
et familles, aux yeux du monde, les vérités inavouables que les autorités voudraient cacher
pour ne pas avoir à se justifier, à subir des pressions internationales.
L’opinion en partie façonnée par les médias
L’opinion publique est en partie façonnée par les moyens d’information, car ils présentent
les faits et événements et livrent au public les discours et actions des groupes militants et
des gouvernements. Les médias peuvent servir, ou pas, de caisse de résonance à une
mobilisation collective et de moyen de pression sur les gouvernants. On retrouve là la
longue problématique des effets politiques des médias. À court ou moyen termes, on peut
considérer cette influence comme une série d’effets directs inscrits dans un processus à
trois dynamiques : les médias peuvent forger notre vision de la réalité et favoriser
l’engagement civique ; ils peuvent redéfinir l’agenda de nos priorités politiques et réorienter
notre intérêt vers certains enjeux ; ils peuvent finalement persuader les électeurs de
changer leurs préférences politiques.
Les acquis des études scientifiques insistent ainsi sur les effets d’agenda-setting. Si les
médias ne nous disent pas exactement ce qu’il faut penser, ils disent aux citoyens ce à quoi
il faut penser. Ce faisant, en privilégiant une thématique ou une approche, les médias disent
ce qui mérite attention pour entrer dans notre système global d’évaluation et en faire
éventuellement un critère de jugement ou de décision (choix électoral notamment). C’est ce
qu’on nomme l’effet d’amorçage (priming en anglais). Autre théorie disponible, celle des
effets dits de cadrage (framing effects). Les journalistes mettent en exergue des schémas
interprétatifs dans leur sujet, souvent de façon récurrente (la psychologie individuelle du
personnel politique ; le goût du pouvoir ou l’avidité comme moteur comportemental des
hommes ; un certain chauvinisme, etc.). Ce faisant, ils contribuent auprès de certains
citoyens à transmettre une grille de décodage de la réalité sociale. À n’en pas douter, les
médias jouent un rôle considérable dans la détermination du sens donné à une action
politique. Les journalistes sont les premiers marqueurs de l’événement, et ils le font souvent
en introduisant une dimension morale, désignant les bons et les mauvais. Ils peuvent ainsi
imposer auprès du public une interprétation des faits et une identité aux protagonistes d’un
conflit (victimes, coupables ou co-responsables). Une posture sarcastique à l’encontre des
stratégies de communication des dirigeants politiques alimenterait ainsi un certain rejet de
la classe politique en accréditant une lecture cynique de la vie politique. À l’inverse,
l’éclatement de l’information en de multiples sujets courts, rubriqués, ne favorise pas les
interprétations globalisantes, reliant des faits entre eux via une grille de lecture unique.
Cela nourrirait, chez certains, un découragement face au politique et engendrerait un
sentiment d’impuissance et d’angoisse face à l’accumulation de faits (divers) bouleversants.
On a ainsi fait le procès aux médias français d’avoir créé un climat d’opinion anxiogène en
2002, à force d’accumuler les reportages sur des faits d’insécurité. Que ce soit donc par les
informations fournies pour nous permettre de se faire nos opinions ou par la mise en scène
offerte de ce qui serait l’opinion commune face à laquelle nous sommes incités à nous
positionner (pour ou contre), les médias jouent un rôle non négligeable dans l’élaboration
de l’opinion publique reconnue ou des « majorités perçues ».
L’opinion publique internationale : une notion tout aussi usitée et incertaine
Toutes les ambiguïtés autour du terme se retrouvent avec plus d’acuité encore lorsque l’on
évoque l’opinion publique internationale. Celle-ci serait une vaste convergence d’opinions
nationales dominantes dont on pourrait extraire une ligne de conduite à tenir, un objectif à
atteindre : le désarmement mondial, le rejet du terrorisme, la protection des grandes forêts
équatoriales, etc. En fait, il faut distinguer trois lieux concurrents où peut se construire une
opinion internationale : l’opinion des États, l’opinion militante, l’opinion des peuples.
Des réunions de chefs d’État et de gouvernement dans le cadre d’institutions à dimension
internationale (Sommet européen, G7, ONU) peuvent se présenter comme reflétant
l’opinion de leurs pays, en déterminant des priorités politiques nouvelles. Ce faisant, ils
jouent un rôle de leaders d’opinion, plaçant sur l’agenda politique un thème sur lequel les
peuples devront se déterminer. Une forte mobilisation militante peut également contribuer
à constituer une opinion publique. La capacité de groupes sociaux (les fameuses ONG) à
manifester, à organiser des campagnes nationales et internationales de dénonciation,
d’opposition aux politiques conduites, donne sens à l’idée d’une opinion publique
internationale. Enfin, celle-ci peut se construire par simple agrégation, par simple constat
d’une convergence des aspirations de plusieurs peuples, ou une similitude des réactions
face à un fait donné : émotion généralisée face au spectacle d’une famine en Éthiopie ou en
Somalie, face aux ravages d’un tsunami en Thaïlande, avec afflux de dons à la clé ;
apeurement renouvelé face à un accident nucléaire au Japon prouvant que le risque zéro
est illusoire en la matière.
Les révolutions technologiques dans le domaine de la communication ont beaucoup fait
pour offrir aux individus une capacité d’action directe sur la scène internationale, sans
maîtrise totale possible de la part des pouvoirs, sans que les frontières ne jouent un rôle
protecteur et autarcique. « De tels bouleversements atteignent – doublement – l’opinion
publique : en favorisant un essor significatif de l’opinion publique sur l’international (OPSI)
insérant celle-ci dans les mécanismes mêmes du jeu international, et en créant ainsi une
véritable opinion publique internationale (OPI). Sujet observant et sujet agissant, l’opinion
publique devient un intrus significatif dans ce monde de monstres froids. Ces derniers sont
condamnés à s’en accommoder et, tour à tour, à ruser, manipuler, mais aussi suivre, plier
parfois, et souvent à composer11. »
Une notion ambiguë qui a pourtant un vrai impact politique
Les gouvernants peuvent utiliser les médias pour informer leurs concitoyens et chercher à
obtenir leur adhésion sur les choix mis en œuvre. Cette politique de communication des
États peut se transformer en action de propagande, les médias étant alors un outil de
manipulation pour imposer une certaine opinion. Lors des guerres, la censure et la
propagande visent ainsi à faire croire que la victoire est proche ou à exalter les vertus
patriotiques. Notons cependant, que l’apparition des chaînes mondiales d’information
comme CNN ou Al-Jazeera représente un défi pour les États. Elle rend plus délicates les
dissimulations et n’autorise plus les doubles jeux de communication. Impossible désormais
pour un pays de faire une communication interne, destinée à son seul public national pour
produire un effet particulier. Toute image est susceptible d’être reprise par des pays de
culture différente contre qui le message est adressé. Les stratégies de communication
doivent devenir globales.
La référence à cette idée d’opinion publique a des effets politiques bien réels dans la
détermination de la conduite de l’action gouvernementale ou la gestion de la politique
internationale. Elle pèse sur les jeux politiques. Elle est crainte ou désirée. Elle est annoncée
ou déniée. Elle est constatée ou construite si besoin. Logiquement, si « les médias
continuent à affirmer que le public possède une opinion particulière, les perceptions qui en
résultent des désirs du public peuvent façonner les comportements réels des
gouvernements et des citoyens. Beaucoup de campagnes stratégiques sont conçues pour
influencer, ou influencent réellement, les majorités perçues plutôt que l’opinion de masse
elle-même12. »
C’est très vrai dans les pays démocratiques, car l’opinion publique est vue comme la
préfiguration des orientations du suffrage universel et donc comme ressource
argumentative. Mais c’est vrai itou dans les autres pays, si une mobilisation menace les
intérêts des gouvernants ou s’il faut forcer les gens à se rassembler pour jouer le jeu du
soutien au régime. On l’a vu ces dernières années, en Iran, où le régime a réprimé durement
de grandes manifestations exprimant une opinion publique favorable à des réformes et où il
a mobilisé ses partisans, les incitant à descendre dans la rue en guise de démonstration
publique de soutien.
Si « l’opinion publique » s’indigne ou s’émeut d’une situation catastrophique (famine dans
un pays d’Afrique), les gouvernements pourront difficilement rester à ne rien faire. Si «
l’opinion publique » se mobilise via un boycott* de certains produits par exemple, la cible
de ce boycott pourra difficilement restée indifférente. Par exemple, lorsque des dizaines de
milliers de personnes à travers le monde ont manifesté devant les ambassades françaises
en 1995 pour protester contre la reprise de nos essais nucléaires dans le Pacifique. Ou
lorsque Greenpeace a réussi une campagne de communication mettant l’armée française
en situation d’agresseur indigne, au cours d’un arraisonnement de la flottille de l’ONG au
large de l’atoll de Mururoa, elle a soulevé une « vague d’indignations » dont le
gouvernement français a bien dû tenir compte, en reculant, diminuant le nombre des essais
prévus et annonçant leur fin définitive au profit de simulations informatiques.
Mais c’est au moment des guerres que le soutien de l’opinion est perçu comme décisif,
notamment parce qu’il influe sur le moral des troupes et la perception qu’elles ont de la
légitimité de leur combat. Les stratèges modernes soulignent la nécessaire existence dans
la population d’un esprit de défense. La défaite américaine lors de la guerre du Vietnam a
ainsi été interprétée comme le résultat de l’absence d’adhésion de l’ensemble de la
collectivité nationale aux buts et moyens mis en œuvre dans ce conflit par la faute des
images négatives véhiculées dans les médias. C’est à cause de cette expérience, qu’un
système d’encadrement de l’activité journalistique et de contrôle de l’information par les
militaires a été mis en place durant la Guerre du Golfe, en 1991, donnant lieu à de multiples
manipulations et mensonges. Les États modernes se soucient de maîtriser les effets de
cadrage médiatique de leur activité diplomatique (Entman, 2004), tout comme les
gouvernants ont adopté de nombreuses tactiques pour se concilier les bonnes grâces du
champ journalistique et éviter les impairs de communication (Louw, 2010 ; Mercier, 2008).
Plan de l’ouvrage
Dans la suite de l’ouvrage, nous retrouvons des textes agencés autour de deux axes. Dans
la relation entre médias et opinion publique, on peut souligner une forme de tension en
fonction des situations. Les médias peuvent être amenés à jouer un rôle démocratique
important en aidant à la constitution et à la cristallisation d’une opinion publique. Ils ont
alors un rôle de contestation de l’ordre établi. C’est le cas dans les situations de transition
démocratique, où les médias internes et extérieurs peuvent être utilisés pour appuyer des
revendications contestataires, voire révolutionnaires. À l’opposé, dans les situations
démocratiques instituées, les médias et les mises en scène politico-médiatiques peuvent
servir à contrôler ou à influencer l’opinion publique, à fabriquer du consentement.
Nous verrons donc le rôle que les médias nationaux et transnationaux peuvent jouer dans
l’émergence d’opinions publiques agissantes dans l’URSS finissante de Gorbatchev, en
Chine aujourd’hui et comment on peut concevoir les mouvements d’opinion dans le monde
arabe, surtout depuis le « printemps arabe » de 2011. Puis nous exposerons le jeu sur et
avec l’opinion dans le cadre de la rhétorique politique et des stratégies électorales en pays
démocratiques.
Ces questions ont été traitées de façon régulière dans la revue Hermès. Dès les premiers
numéros, les interactions entre médias et opinion ont été au cœur de ses préoccupations.
C’est le cas avec le numéro inaugural sur Théorie politique et communication (1988) ou le n
° 4 sur Le Nouvel espace public (1989), ou bien en 1995, avec le dossier consacré à
Communication et politique et enfin le no 31, en 2001, sur L’opinion publique. À chaque fois,
l’orientation intellectuelle se veut pluraliste et compréhensive, plaçant l’opinion à l’une des
pointes du « triangle de la communication politique », selon l’heureuse métaphore de
Dominique Wolton ; avec aux autres extrémités, les médias et les hommes politiques. Loin
de défendre une vision manichéenne et systématiquement manipulatrice de la liaison
médias – opinion, la revue Hermès a toujours défendu une approche interactive, où les uns
et les autres s’influencent réciproquement, où la domination imputée aux médias n’est pas
conçue comme un mal permanent et inéluctable, soulignant au contraire les aptitudes des
populations à ruser, à conserver une lucidité critique en fonction des contextes.
Bibliographie
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Références bibliographiques
10.1017/CBO9780511610042 :
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Zaller, J., The Nature and Origins of Mass Opinion, New York, Cambridge University Press,
1992.
Notes de bas de page
1Blondiaux, L., « L’opinion publique », in Gingras, A.-M. (dir.), La Communication politique,
état des savoirs, enjeux et perspectives, Sainte Foy, Presses de l’université du Québec,
2003, p. 139.
2Entman, R. M., Herbst, S., « Reframing Public Opinion as we Have Known it », in Bennett,
L., Entman, R. (dir.), Mediated Politics : Communication and the Future of Democracy, New
York, Cambridge University, Press, 2001, p. 203-225.
3Bourdieu, P., « L’opinion publique n’existe pas », Questions de sociologie, Paris, éditions
de Minuit, 1984, p. 222-235.
4Cayrol, R., La revanche de l’opinion. Médias, sondages, Internet, Paris, éditions Jacob-
Duvernet, 2007, p. 19.
5Blondiaux, L., « L’opinion publique », in Gingras, A.-M. (dir), op. cit., 2003, p. 141.
6Ibid., p. 150-151.
7Ibid.
8Voir notre analyse : Mercier, A., « Les Médias en campagne », in Perrineau, P., Ysmal, C.
(dir.), Le vote de tous les refus, Paris, Presses de Sciences-Po, 2003, p. 53-87.
9Entman, R. M., Herbst, S., op. cit., 2001, p. 221.
10Kaufmann, L., « L’opinion publique : oxymoron ou pléonasme ? », Réseaux, vol. 21, no 117,
2003, p. 272-274.
11Badie, B., « L’opinion à la conquête de l’international », Raisons politiques, 2005, vol. 3,
no 19, p. 10.
12Entman, R. M., Herbst, S., op. cit., 2001, p. 209.
Auteur
Arnaud Mercier
Politologue, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université
de Lorraine où il dirige la licence professionnelle journalisme et médias numériques et où il
est responsable de l’Observatoire du webjournalisme ([Link]
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1Blondiaux, L., « L’opinion publique », in Gingras, A.-M. (dir.), La Communication politique,
état des savoirs, enjeux et perspectives, Sainte Foy, Presses de l’université du Québec,
2003, p. 139.
2Entman, R. M., Herbst, S., « Reframing Public Opinion as we Have Known it », in Bennett,
L., Entman, R. (dir.), Mediated Politics : Communication and the Future of Democracy, New
York, Cambridge University, Press, 2001, p. 203-225.
3Bourdieu, P., « L’opinion publique n’existe pas », Questions de sociologie, Paris, éditions
de Minuit, 1984, p. 222-235.
4Cayrol, R., La revanche de l’opinion. Médias, sondages, Internet, Paris, éditions Jacob-
Duvernet, 2007, p. 19.
5Blondiaux, L., « L’opinion publique », in Gingras, A.-M. (dir), op. cit., 2003, p. 141.
6Ibid., p. 150-151.
7Ibid.
8Voir notre analyse : Mercier, A., « Les Médias en campagne », in Perrineau, P., Ysmal, C.
(dir.), Le vote de tous les refus, Paris, Presses de Sciences-Po, 2003, p. 53-87.
9Entman, R. M., Herbst, S., op. cit., 2001, p. 221.
10Kaufmann, L., « L’opinion publique : oxymoron ou pléonasme ? », Réseaux, vol. 21, no 117,
2003, p. 272-274.
11Badie, B., « L’opinion à la conquête de l’international », Raisons politiques, 2005, vol. 3,
no 19, p. 10.
12Entman, R. M., Herbst, S., op. cit., 2001, p. 209.