Corrigé : La politique peut-elle être un métier ?
On parle souvent de classe politique ou des politiciens, c’est-à-dire des spécialistes du domaine
politique. La politique peut-elle être un métier ?
Il est vrai que dans les États modernes, on peut gagner sa vie grâce à la politique dans la mesure où
les fonction politiques sont rémunérées. Il n’est pas besoin d’avoir une fortune personnelle ou
d’hériter pour agir dans le domaine public. Il y a là un progrès dans le sens de la démocratisation.
D’un autre côté, la politique a pour fin l’intérêt public et non l’intérêt privé, de sorte qu’il semble
contradictoire de la considérer comme un métier.
On peut donc se demander s’il est légitime que la politique soit un métier.
La politique paraît être l’activité des citoyens, mais elle peut être celle des détenteurs du pouvoir
voire les représentants qui visent l’intérêt public et non le seul intérêt privé, la rémunération
compense l’engagement pour la collectivité.
La politique est originairement l’activité des citoyens qui se sont emparé du pouvoir et l’ont arraché
aux aristocrates comme les citoyens athéniens. Le pouvoir n’appartient alors à personne. Il est au
milieu comme Jean-Pierre Vernant l’analyse dans les Origines de la pensée grecque. Aussi ce qui
importe dans la cité, c’est la parole qui permet de persuader. Aussi, faire de la politique, c’est
s’exprimer devant l’ecclésia (ἐκκλησία), l’assemblée du peuple et l’entraîner dans une direction. Par
exemple, Thémistocle (524-459 av. J.-C.) avait persuadé les Athénien d’utiliser les revenus des mines
du Laurion pour construire une flotte qui permit aux Athéniens de vaincre les Perses à Salamine en
480, victoire mises en scène par Eschyle (525-456 av. J.-C.).
Si l a politique ne peut être un métier, c’est parce qu’un métier, c’est un travail ou une tâche
spécialisée qu’on réalise pour son intérêt personnel. Ainsi l’architecture peut être un métier tout
comme la sculpture, ainsi que ce fut le cas de Phidias (490-430 av. J.-C.) qui dirigea les travaux du
Parthénon (447-432av.J.-C). Périclès (495-429 av. J.-C.) qui ordonnait ces travaux était un stratège,
régulièrement élu, qui se consacrait à la vie publique car, riche, il en avait les moyens.
Quant aux citoyens, on peut concevoir comme à Athènes une indemnité pour les plus pauvres afin
qu’ils puissent participer aux affaires publiques ou les faire voter le jeudi comme au Royaume Uni pour
avoir une plus grande participation depuis 1935. Ainsi, c’est en permettant la participation des citoyens
et non en rémunérant une classe politique que les affaires publiques peuvent bien se porter. Sans cette
participation, la politique se transforme en pur exercice du pouvoir, autrement dit elle disparaît.
Toutefois, le peuple ne peut pas toujours exercer directement le pouvoir. Dès lors, il lui faut des
représentants. Ceux-ci n’exercent-ils pas alors un métier ?
Si par métier, on entend une spécialisation, alors quiconque s’engage en politique, même dans une
démocratie directe, se spécialise. Ainsi, dans les monarchies d’Ancien régime des ministres comme
Colbert (1619-1683), ont consacré leur existence aux intérêts de l’État tout en s’enrichissant grâce à
ce service. Les rois eux-mêmes faisaient instruire leurs successeurs pour qu’ils apprennent leur métier
de roi.
Il n’en reste pas moins que le terme de métier est plutôt ici une analogie vague. L’organisation de
l’État repose sur des lois qui déterminent qui a le droit d’exercer le pouvoir. Sinon, la prise du pouvoir,
même illégal, n’a rien à voir avec un métier, elle présuppose un consentement au moins tacite des
gouvernés. Hobbes soutenait qu’État existait sur la base d’un contrat tacite entre les sujets qui
renoncent à leur droit de gouverner au profit ‘un homme ou d’une assemblée (cf. Léviathan, chapitre
XVII). Un État fondé sur la conquête ou sur la peur des sujets est tout aussi légitime. Les politiques qui
conservent le pouvoir peuvent alors se rémunérer. Le consentement des gouvernés peut reposer sur
des lois traditionnelles qu’on a l’habitude de respecter, comme pour la monarchie de l’ancien régime
qui bénéficiait en outre de l’appui de la religion si importante dans la vie des hommes de cette époque.
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Néanmoins, l’apparition dans les États modernes d’un personnel formé et rémunéré pour le service
de l’État et le développement des partis politiques, ont rendu possible le métier d’homme politique.
Est-ce légitime ?
Un métier suppose soit qu’un employeur nous propose un contrat, soit, comme dans une
profession libérale, qu’un client nous démarche. Or, la politique ne peut être un métier en ce sens, que
s’il y a un employeur, et cela peut être l’État ou un client, l’ensemble des électeurs ou le peuple. Ne
risque-t-on pas alors de confonde l’intérêt privé et l’intérêt public ?
Lorsqu’il conçoit sa belle cité (Καλλίπολις, kallipolis ; cf. La République, VII, 527c), Platon prévoit
que la classe des producteurs nourrira celle des dirigeants ou philosophes qui ne doivent rien posséder
en propre. Il s’agit là d’une sorte de salaire, même si Platon réserve ce terme aux manœuvres qu’il
appelle mercenaire. Il est vrai que les dirigeants de la belle cité ne changent pas d’employeurs comme
peuvent le faire de simples salariés. On peut avec François Châtelet (1925-1985), dans Une histoire de
la raison (1992, posthume) y voir l’invention du fonctionnaire. Il est clair que les hauts fonctionnaires
qui ont l’intérêt public pour objet sont mus par la rétribution matérielle et l’honneur social (cf. Max
Weber, le métier et la vocation d’homme politique, Politik als Beruf,1919, traduction française Le
savant et le politique, p.105). de façon générale, toutes les formes de domination politique impliquent
que ceux qui soutiennent le chef, tyran roi, démagogue, chef de guerre, soient rétribués. En ce sens la
politique est un métier. Et si la politique est conformément à la thèse de Machiavel dans Le Prince (
posthume, 1532) l’acquisition et la conservation du pouvoir, alors, qu’elle soit un métier ne pose pas
de problème, dans la mesure où il n’y a pas alors de contradiction entre l’intérêt privé et l’intérêt
public. Qu’en est-il alors dans les démocraties représentatives ?
La légitimité est acquise par l’élection. Quant aux candidats, ils sont souvent sélectionnés par les
partis politiques. Sont alors possibles des carrières politiques où les rémunérations dépendent de la
capacité à persuader les membres du parti, puis les électeurs. Aussi l’apprentissage de l’éloquence,
comme pour les hommes politiques de l’Antiquité, ainsi que des connaissances qui permettent de
servir l’État, le droit notamment, mais également l’économie qui s’est introduite dans la modernité
comme préoccupation principale de la politique. Il n’est pas étonnant que les hommes politiques se
recrutent souvent chez les fonctionnaires ou chez les avocats. N’y a-t-il pas un risque que la politique,
c’est-à-dire le souci du bien public alors disparaisse ? Nullement dans la mesure où les citoyens
peuvent destituer ceux qui gouvernent en les remplaçant par d’autres, on peut alors selon Popper
parler de démocratie. Le peuple est comme un employeur qui change de salariés.
Le problème était de savoir s’il est légitime que la politique soit un métier. Si la politique telle que
les Grecs l’ont inventé interdit la professionnalisation, sa transformation en conquête et exercice du
pouvoir a permis que la politique soit un métier. Il est légitime lorsqu’il est possible pour le peuple de
révoquer ceux qu’il a choisis.
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