Texte n°7 : Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791)
POSTAMBULE
[…] Sous l’Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable ;
mais ne pourrait-on pas apercevoir l’amélioration des choses
dans la substance même des vices ? Une femme n’avait besoin
que d’être belle ou aimable ; quand elle possédait ces deux
avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds. Si elle n’en
profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une philosophie
peu commune, qui la portait au mépris des richesses ; alors elle
n’était plus considérée que comme une mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter
avec de l’or. Le commerce des femmes était une espèce d’industrie reçue dans la première
classe1, qui, désormais, n’aura plus de crédit2. S’il en avait encore, la Révolution serait perdue,
et sous de nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus. Cependant la raison peut-elle
se dissimuler que tout autre chemin à la fortune est fermé à la femme que l’homme
achète, comme l’esclave sur les côtes d’Afrique ? La différence est grande ; on le sait. L’esclave
commande au maitre ; mais si le maitre lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où
l’esclave a perdu tous ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris ; les
portes mêmes de la bienfaisance lui sont fermées. Elle est pauvre et vieille, dit-on ; pourquoi
n’a-t-elle pas su faire fortune ? D’autres exemples encore plus touchants s’offrent à la raison.
Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu’elle aime, abandonnera ses
parents pour le suivre ; l’ingrat la laissera après quelques années, et plus elle aura vieilli avec
lui, plus son inconstance3 sera inhumaine ; si elle a des enfants, il l’abandonnera de même. S’il
est riche, il se croira dispensé de partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque
engagement le lie à ses devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S’il est
marié, tout autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-t-il donc à faire
pour extirper4 le vice jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes entre les hommes et
les femmes, et de l’administration publique5.
1 La noblesse de cour.
2 D’influence.
3 Son désir de changement, son infidélité.
4 Arracher.
5 Du partage des postes dans l’administration publique.
Etude du texte
1. Lecture expressive :
2. Explication linéaire
Développement :
Pbm :
1er mouvement des lignes 1 à 11 : bilan du comportement coupable
des femmes sous l’Ancien Régime
Idée secondaire Citation
Olympe de Gouges Sous l’Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable ;
commence par dresser un mais ne pourrait-on pas apercevoir l’amélioration des choses
état des lieux peu dans la substance même des vices ?
glorieux
Dès la première phrase de l’extrait, l’autrice critique l’omniprésence des vices dans la
société d’Ancien Régime.
Au début du passage, Olympe de Gouges donne une image dépréciative de l’Ancien
Régime, dans la mesure où elle emploie les termes « vicieux » et « vices, qui sont relatifs
aux défauts de ce mode de gouvernement, et où elle utilise aussi le terme « coupable ».
Tous ces mots sont connotés négativement. En outre, elle précise que rien n’est
épargné par les travers de l’Ancien Régime, en répétant le pronom indéfini « tout » dans
« tout était vicieux, tout était coupable ». Selon Olympe de Gouges, « tout était vicieux »
sous l’Ancien Régime car les femmes n’avaient pas d’autre choix pour accéder à la fortune
que de se servir de leurs charmes.
La première interrogation a en réalité une portée argumentative : l’autrice utilise ici
l’interrogation pour un acte de langage affirmatif. Elle répond d’ailleurs elle-même à la
question en apportant une solution, à la fin de l’extrait étudié.
Elle précise ensuite les Une femme n’avait besoin que d’être belle ou aimable ; quand
qualités requises de la elle possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses
part d’une femme à pieds.
l’époque
Les qualités requises pour une femme étaient d’être « belle » et « aimable ».
La femme était uniquement considérée à travers ses atouts physiques et psychologiques
dont elle pouvait, devait, tirer profit. La femme est bien sous-estimée et non reconnue à sa
juste valeur comme le souligne la négation restrictive « ne…que ».
On notera que dans ce passage Gouges ne parle pas forcément de prostitution, du moins
tel qu’on l’entend aujourd’hui, mais plutôt de « femmes entretenues », de femmes
entretenant des liaisons avec des amants riches et profitant de leur richesse comme
l’indique la métaphore.
Si la femme ne se Si elle n’en profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une
conforme pas à ce qu’on philosophie peu commune, qui la portait au mépris des
attend d’elle, elle est mal richesses ; alors elle n’était plus considérée que comme une
vue. mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter avec de l’or.
Le commerce des femmes était une espèce d’industrie reçue
dans la première classe, qui, désormais, n’aura plus de crédit.
S’il en avait encore, la Révolution serait perdue, et sous de
nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus.
Le champ lexical de l’argent est dominant dans les premières lignes, avec les termes «
fortunes », « richesses », « or » qui sont employés par Olympe de Gouges pour mettre en
évidence le rapport particulier que la femme doit entretenir avec l’argent. À
l’époque il était de bon ton, pour une femme, de profiter de ses atouts physiques et
psychologiques dans le but de se faire entretenir par un homme et ainsi se faire
respecter. Ce comportement était légitime à tel point que c’est ce qui était attendu. Une
femme qui n’agissait pas ainsi était alors mal vue puisqu’elle « n’était plus considérée que
comme une mauvaise tête ». La négation restrictive souligne l’image négative de la
femme. L’auteure précise bien que si la femme « n’en profitait pas elle avait un caractère
bizarre, ou une philosophie peu commune, qui la portait aux mépris des richesses ».
Olympe de Gouges souligne également l’idée que le respect envers une femme était
proportionnel à sa relation avec les hommes et l’argent comme le montre l’emploi du
superlatif : « la plus indécente se faisait respecter avec de l’or. »
L’expression « commerce des femmes » (l. 156) est elle-même ambigüe : à cette époque
le « commerce » désigne en premier lieu les relations humaines (sociales, amicales,
affectives) et l’expression est donc à comprendre avant tout comme « les relations
affectives, charnelles avec des femmes », le fait de « fréquenter » des femmes, avec
l’ambiguïté que ce terme a encore aujourd’hui. L’argent est bien au centre des
préoccupations, comme le fait que la femme devienne finalement une simple
marchandise. Olympe de Gouges parle ici de « commerce des femmes » et « d’industrie »,
pour renforcer l’idée défendue précédemment que les femmes sont finalement
considérées comme des objets.
L’autrice modalise son discours en utilisant en particulier un lexique dépréciatif. Elle
revient plusieurs fois sur les vices, à travers un champ lexical omniprésent : « tout était
vicieux, tout était coupable » (l. 148), « vices » (l. 150), « vice » (l. 177), « perdue » (l. 159)
et « corrompus » (l. 160). Elle porte ainsi un regard moralisateur sur le comportement des
femmes sous l’Ancien Régime et montre son espoir pour cette nouvelle ère introduite par
la Révolution.
2ème mouvement des lignes 11 à 23 : Description de la condition des
femmes à l’époque de l’auteur avec plusieurs exemples
Olympe de Gouges présente la Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre
situation des femmes comme chemin à la fortune est fermé à la femme que l’homme
une fatalité achète, comme l’esclave sur les côtes d’Afrique ?
Le connecteur « Cependant » (l. 160) crée une rupture et introduit le deuxième
mouvement du texte, autour de la condition des femmes à l’époque de l’autrice : prenant
différentes situations comme exemples, elle montre que les femmes sont dépendantes de
leur beauté et que la vieillesse les conduit à être rejetées par les hommes.
Le second mouvement du texte est lui aussi introduit par une question rhétorique. Là
encore, l’acte de langage est affirmatif : l’autrice insinue que la raison ne peut pas se
dissimuler cet état de fait, c’est-à-dire l’impossibilité pour les femmes de gagner de
l’argent autrement qu’en utilisant leurs charmes.
Les femmes sont comparées explicitement à des esclaves, comme le souligne la
comparaison « la femme que l’homme achète, comme l’esclave sur les côtes d’Afrique ».
Cette comparaison dépréciative souligne que la femme est dépendante de l’homme
comme l’esclave l’est de son maître. La femme a paradoxalement besoin de l’homme,
comme l’esclave de son maître. L’auteure va même jusqu’à montrer que sans le maître et
sans l’homme, l’esclave et la femme seraient perdus.
De plus, le champ lexical de l’esclavage est formé par les mots « achète », « esclave »,
répété trois fois et « maître » repris deux fois.
L’auteure cherche à démontrer La différence est grande ; on le sait. L’esclave commande
que sans l’homme la femme est au maitre ; mais si le maitre lui donne la liberté sans
perdue
récompense, et à un âge où l’esclave a perdu tous ses
charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du
mépris ; les portes mêmes de la bienfaisance lui sont
fermées. Elle est pauvre et vieille, dit-on ; pourquoi n’a-t-
elle pas su faire fortune ?
Elle a besoin de lui, surtout lorsque ses « charmes » ne pourront plus être un atout pour
elle. Il vaut donc mieux qu’elle reste avec son « maître » si elle ne veut pas être
malheureuse. Olympe de Gouges énonce subtilement cette idée en employant le mot «
esclave » en lieu et place du mot « femme ». En effet, elle met en place des substitutions
en utilisant le nom commun « charmes », normalement relatif aux femmes, pour parler de
l’esclave et évoque le sort de ce dernier en posant une question rhétorique : « que
devient cette infortunée ?» : le substantif « infortunée » a la marque du féminin et est
précédé du déterminant démonstratif féminin « cette ». L’auteure parle donc bien de
la femme et non de l’esclave mais elle agit ainsi pour insister sur l’analogie de leur
situation.
Selon l’autrice, les femmes sont toujours menacées car lorsqu’elles vieillissent et qu’elles
perdent leurs charmes, elles deviennent « le jouet du mépris ». Leur fortune est donc
conditionnée à leur apparence. Pour Olympe de Gouges, les femmes, surtout lorsqu’elles
ne sont pas protégées par le mariage, sont vouées à être abandonnées par les hommes
lorsqu’elles ont vieilli. Olympe de Gouges offre une image très dépréciative de la
femme, qui est finalement considérée comme une chose. L’idée est sous-entendue depuis
le début de l’extrait, dans la mesure où l’auteure emploie une réification, figure de style
consistant à abaisser un être humain au rang d’objet. À la ligne 211, cette idée est
explicitée par l’emploi du mot « jouet ». De plus, l’auteure écrit « jouet du mépris » pour
insister sur la non-considération des femmes à leur juste valeur. Les hommes ne font
finalement que les sous-estimer voire les mésestimer. La femme qui n’est pas parvenue à
tirer profit de ses charmes, et donc à faire fortune, reste incomprise comme le souligne le
constat amer des lignes 212-213 : « elle est pauvre et vieille, dit-on, pourquoi n’a-t-elle pas
su faire fortune ? ».
Si l’autrice n’emploie jamais le « je », on trouve néanmoins une trace de sa présence dans
le « on » dans l’expression « on le sait ». Le pronom personnel de la troisième
personne du singulier prend ici une valeur globalisante, en englobant à la fois le lectorat
et l’autrice : son emploi permet à celle-ci de créer une proximité avec ses lecteurs et ses
lectrices, en se présentant comme faisant partie de la même communauté de savoir.
Olympe de Gouges illustre son D’autres exemples encore plus touchants s’offrent à la
propos par des exemples qui raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par
visent à faire ressentir de un homme qu’elle aime, abandonnera ses parents pour le
l’empathie à ses lecteurs. suivre ; l’ingrat la laissera après quelques années, et plus
elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera
inhumaine ; si elle a des enfants, il l’abandonnera de
même. S’il est riche, il se croira dispensé de partager sa
fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement
le lie à ses devoirs, il en violera la puissance en espérant
tout des lois. S’il est marié, tout autre engagement perd
ses droits.
Par ailleurs, la présence de l’autrice apparait sur un plan plus structurel, dans la mesure où
elle organise son discours. La phrase « D’autres exemples encore plus touchants s’offrent
à la raison » (l. 168-169) a ainsi une valeur de transition qui renforce la visée
argumentative de l’extrait.
L’auteure cherche à persuader son lecteur en employant le registre pathétique. En effet,
il est ici question d’une « jeune personne sans expérience », donc innocente, qui sera
séduite par un homme qui en tirera profit. Olympe de Gouges veut que le lecteur ait pitié
pour cette jeune femme, c’est pourquoi elle emploie l’adjectif « touchants ».
Mais le lexique péjoratif lui permet également de critiquer le comportement des hommes
envers les femmes : dans son exemple, elle désigne l’homme comme « ingrat » (l. 171) et
son attitude comme « inhumaine » (l. 172).
À la ligne 168, Olympe de Gouges introduit une énumération d’exemples « encore plus
touchants » (l. 168) afin de susciter l’empathie et la compassion envers les femmes
abandonnées par leurs conjoints lorsqu’elles vieillissent. Ces exemples sont présentés sous
la forme de quatre systèmes hypothétiques, présentant différentes situations : « si elle
a des enfants »
« S’il est riche »
« Si quelque engagement le lie à ses devoirs »
Et « s’il est marié » (l. 176).
À chacune de ces situations, la principale propose une situation défavorable à la femme :
« il l’abandonnera de même » (l. 173), « il se croira dispensé de partager sa fortune avec
ses nobles victimes » (l. 174), « il en violera la puissance » (l. 175) et enfin « tout autre
engagement perd ses droits » (l. 176-177). Les propositions subordonnées
circonstancielles de condition sont toutes introduites par la conjonction de
subordination « si », qui permet à l’auteure d’énumérer des situations hypothétiques
pour lesquelles le résultat sera toujours désavantageux pour la jeune femme.
Systématiquement, l’homme se comportera mal envers la femme. Cette idée est mise en
valeur par les verbes connotés négativement « abandonnera », « se croira
dispensé » et « violera ».
L’énumération permet de mettre en évidence l’absence d’échappatoires pour les
femmes, condamnées à se retrouver abandonnées quelle que soit la situation envisagée :
d’un point de vue argumentatif, ces hypothèses finales créent donc une atmosphère
pathétique, qui appelle à la compassion des lecteurs et des lectrices.
Olympe de Gouges met en évidence la nature du rapport que les femmes entretiennent
avec les hommes : celui-ci est basé sur leurs qualités physiques et psychologiques, qui
sont des critères rémunérateurs. Une femme qui sait profiter de ses atouts aura accès à
l’argent d’un homme ; il est donc bien question d’entretenir une femme, dans le sens de la
payer pour ces qualités.
Le champ lexical dépréciatif est celui de l’abandon et du manque, avec l’emploi
des termes suivants : « laissera », « abandonnera », « dispensé de » et « perd ». Ce champ
lexical dévalorisant est renforcé par les mots connotés négativement « ingrat » et «
inhumaine », qui qualifient l’homme et le substantif « victimes », qui désigne les femmes.
L’idée qui prédomine est celle de l’attitude vicieuse des hommes, qui vont profiter de
l’innocence de certaines femmes pour ensuite les abandonner ou manquer à leurs devoirs.
3ème mouvement : l.23-24 : Proposition de solutions
Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper le vice
Olympe de Gouges envisage deux
solutions sous la forme de lois jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes entre
les hommes et les femmes, et de l’administration publique.
Le connecteur « donc » (l. 177) introduit le dernier mouvement du texte.
Une question rhétorique introduit le dernier mouvement du texte : il s’agit d’une fausse
question car l’autrice y répond immédiatement en proposant une solution sous la forme
d’une phrase nominale pour régler ce problème : une loi qui imposerait un partage des
fortunes et des fonctions dans l’administration publique : l’autrice propose en effet une
répartition égale de la fortune et des emplois entre les femmes et les hommes, qui
viendrait mettre un terme à la difficulté des femmes à gagner de l’argent autrement qu’en
s’appuyant sur leur beauté.