Said Retouraupays2
Said Retouraupays2
Edward Saïd
Dans Revue d'études palestiniennes 1993/2 (N° 47), pages 109 à 121
Éditions Institut des études palestiniennes
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Arafat. Avec rien de moins comme mission que de persuader les Palestiniens d’Is-
raël de voter pour le Parti travailliste aux prochaines élections.
Pour moi, ce sans-gêne agressif de la presse illustrait le vaste fossé qui séparait
les réalités palestiniennes des fantasmes israéliens à leur sujet. Plus profondément,
cela démontrait une fois encore qu’il n’y avait aucune place pour les décisions
individuelles, tant nous étions devenus des objets politiques, enchaînés aux Israé-
liens.
Mais même ainsi approchée, cette réalité demeure difficile à manipuler, car
comparés aux Israéliens nous sommes tellement plus faibles, tellement plus dra-
matiquement démunis d‘atouts...N‘ayant pas pris contact avec l’OLP avant de
venir, je n’avais pour agenda politique que de voir par moi-même et essayer de
faire le tour de la réalité palestinienne en Israël et dans les territoires occupés.
C’était difficile à réaliser mais il le fallait, surtout que j’étais une créature de l’exil,
un sort que je partageais avec 50 % de mes compatriotes, dont la majorité était
disséminée entre la Jordanie, la Syrie, le Liban et, jusqu’à la guerre du Golfe,
dans les États de cette région.
Pour nous, vivre sous le pouvoir d’Israël était une réalité dont nous avions
entendu parler, au sujet de laquelle nous avions lu, mais dont nous n’avions
aucune connaissance directe. La majorité des Palestiniens dans les exils affrontent
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des problèmes différents : ils souffrent des tribulations habituelles de tous les
peuples privés d’État, et, mis à part le cas de ceux qui, résidant en Jordanie, sont
les seuls à avoir obtenu une nationalité dans un pays arabe où ils jouissent d’une
relative sécurité, tous les autres vivent dans une insécurité permanente et affron-
tent même les persécutions.
En Israël, par contre, les Palestiniens sont très clairement des citoyens de
seconde zone : leur revenu mensuel moyen par personne était en 1986-1987 de
282 shekels contre 542 pour les juifs israéliens. Il suffit d’un coup d’œil sur les
données fournies par le Bureau central des statistiques d’Israël pour se rendre
compte que, selon la nomenclature des « Juifs » et « non-Juifs », le pays est divisé
en deux classes, dont l’une est toujours nettement inférieure à l’autre. Cela est
vrai dans les domaines de la santé, l’éducation, l’emploi, le niveau de vie...
Néanmoins, ce qui me surprit durant ce séjour, c’est qu’à l’intérieur d’Israël les
Palestiniens survivent en tant que communauté. Partout, où qu’ils se trouvent,
que ce soit au milieu de juifs ou à leurs côtés, on a une impression d’entassement
et de réclusion. Comme nous nous promenions dans Haïfa, qui fut une belle cité
méditerranéenne et qui n’est plus qu’un salmigondis désordonné d’immeubles,
nous fûmes frappés par la façon dont Wadi al-Nisnâs, le quartier arabe, était
cerné de toutes parts, tel un ghetto.
Ironie du hasard, les deux fois où nous nous enquîmes en hébreu de la direction
à suivre, les passants interrogés nous répondirent par des regards ignorants. Nous
étions tombés sur des juifs russes. Une autre fois nous vîmes l’un d’eux, sur une
plage de Tel-Aviv, qui jouait une triste sonate pour violon de Bach, avec une
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petite tasse devant lui. Bien qu’ils soient moins favorisés que les Juifs en Israël,
les Palestiniens ne sont jamais séparés par la langue ou leurs origines différentes.
Et quoique nous fussions en Israël à la veille des élections, je n’ai pas eu l’im-
pression que ces Palestiniens, en tant que peuple, portaient un grand intérêt à la
politique officielle. Non. La communauté palestinienne en Israël survit tout
d’abord grâce à un fantastique, un fol et même inconscient entêtement, et ensuite
par le lancement ici ou là de projets courageux et créatifs de développement et
d’amélioration de ses conditions de vie.
Un exemple de ce type de projet peut être trouvé à Saint-Jean-d’Acre, une bien
triste ville aujourd’hui. Nous nous promenions dans le port médiéval, déprimés
de voir à quel point la vie elle-même était lentement et systématiquement abolie :
immeubles vides, en piteux état, passants tristes dont la pauvreté conservait étran-
gement un caractère de défi. Le toit de la grande mosquée est en ruines, mais
aucun travail de réfection n’est prévu par manque de fonds publics — c’est-à-dire
israéliens —, tant pour la mosquée que pour n’importe quel autre bâtiment. Et
l’on me raconta que, de toute façon, les autorités n’octroyaient aucun permis pour
leur restauration, même si des sources privées se proposaient pour un finacement.
Le centre éducatif de Saint-Jean-d’Acre, dirigé par Mariam Marei, apporte un
rayon de soleil dans cette sombre réalité. Madame Marei, une femme de forte et
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choqué par l’intrusion brutale des militaires israéliens. Nulle part je n’avais vu
autant de tenues vertes et d’uniformes. Pas même en Syrie ou en Égypte, deux
décades plus tôt. Mais c’est à Hébron que cette présence était la pire et la plus
ostensiblement agressive. Je dus passer entre une haie de soldats postés à l’entrée
et à l’intérieur même de la mosquée. La raison fournie à ce détestable étalage de
muscle judaïque dans un lieu saint musulman était que cette mosquée était éga-
lement le site de la tombe des Patriarches : d’où les soldats, et la bibliothèque
juive récemment inaugurée juste sur le côté du hall d’entrée de la mosquée.
Haïfa, la cousine de notre ami Rashid Khalidi, nous avait invités à déjeuner
dans la vieille ville de Jérusalem. C’est là qu’elle vit avec ses vieux parents et son
oncle, dans une maison que sa famille possède depuis plusieurs générations. Son
problème est que l’un des côtés de cette demeure donne sur le mur des Lamen-
tations ; de ce fait, la maison est une cible potentielle pour les colons qui tentent
de s’en emparer dans le cadre de leurs inlassables tentatives pour faire de la
Jérusalem arabe une cité juive.
Il est devenu routinier pour Haïfa de tomber sur certains de ces zélotes obser-
vant l’intérieur des lieux, lui faisant des propositions de cession tentantes, ou la
menaçant de lui prendre sa maison, la provoquant avec des sifflements et des
railleries à partir des maisons avoisinantes. Partout où je me suis promené dans
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cette cité, arabe depuis des siècles, j’ai vu ces colons au milieu de la foule des
Palestiniens, comme s’ils ne les voyaient pas, généralement armés d’armes à poing
ou d’Uzis, et souvent des deux, étalant leur pouvoir de se trouver là, dans la
vieille ville arabe.
L’on me présenta une vieille veuve dont la maison avait été expéditivement
expropriée par un groupe de colons. La maison était tout ce qu’elle possédait,
aussi avait-elle été contrainte de s’installer dans un sous-sol minuscule ; là, dans
la pénombre et l’humidité due à une mauvaise aération, six à sept personnes ont
pu miraculeusement s’installer — ou, plutôt, s’entasser.
L’une de ses filles utilisait laborieusement un séchoir à cheveux pour sécher
quelques vêtements mouillés. «Ils ne nous laissent pas étendre nos vêtements
dehors », me dit-elle en montrant du doigt ce qui fut sa maison. « Et quand nous
le faisons malgré tout, ils lancent des saletés dessus, et même de l’eau usagée ».
C’est Mr Sandouqa, un homme entre deux âges, qui m’avait amené là. Il avait
cette paisible — bien que triste — autorité des instituteurs de longue date. Plus
important, il était à la tête d’un comité local de lutte contre les incursions des
colons, qui avait pour première priorité de tisser, quartier par quartier, maison
par maison, des liens entre les Palestiniens habitant la vieille ville. Puis il m’ex-
pliqua que son comité recensait les maisons les plus menacées, soit parce que les
colons essayaient d’en chasser les habitants par la force, soit qu’ils utilisaient
comme couvertures de prétendus — et parfois, hélas, d’authentiques — courtiers
immobiliers arabes qui se prêtaient à la combine contre rémunération. Des
membres d’une autre famille me racontèrent qu’un soir, en rentrant chez eux, ils
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étaient tombés sur un colon solitaire, déambulant à l’intérieur de la maison.
Quand ils lui demandèrent ce qu’il faisait là, il leur répondit qu’il visitait « sa »
maison.
Ces histoires constituent aujourd’hui le cœur de la difficile situation des Pales-
tiniens, qui est fondamentalement d’ordre géographique et territorial. Les pour-
parlers de paix ont été de peu d’effets sur l’avancée lente mais implaccable des
Israéliens en vue de grignoter toujours davantage l’espace palestinien. Parallèle-
ment à la présence permanente et en tous lieux des militaires, il y a la présence
tout aussi constante des colons sur la plupart des collines, qui prend la forme de
ces colonies tant redoutées. Ce qui frappe le plus, c’est qu’elles sont toutes consti-
tuées de deux groupes de constructions. Tout d’abord une ensemble de maisons
préfabriquées et occupées. Puis, en général derrière, rangée après rangée, une pro-
fusion de logements (souvent réduits à une simple structure de construction ou à
un groupe de camping cars), tous vides et attendant l’argent qui permettra de les
achever.
Aucun gouvernement israélien, et certainement pas celui d'Yitzhak Rabin, n’a
pris l’engagement de les abandonner ou de les laisser inachevés. Leur nombre est
indéterminé mais il servent à « épaissir » la réalité des colonies, à fournir des
logements subventionnés et bon marché implantés en territoire arabe et à main-
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même qu’obtenir des réponses d’une manière ou d’une autre —, relevait d'un
combat kafkaïen.
Tous les Palestiniens sont assujettis à des taxes très élevées et parfois même
punitives, mais aucun parmi eux ne sait à quoi sont consacrées les recettes, puis-
qu’il n’existe pas de budget public pour la Cisjordanie et Gaza : aucun palestinien
n’y est élu à une quelconque charge officielle, aucun n’a le droit de vote (à l’instar
des Palestiniens d’Israël, par exemple), y compris pour désigner des fonctionnaires
israéliens dans l’appareil qui gère les territoires occupés. Toute personne peut être
arrêtée, emprisonnée et jugée — ou pas —, tout simplement parce qu’un fonc-
tionnaire ou un militaire israélien le décide.
Il existe maintenant plus de deux mille lois, édictées par les Israéliens, qui régis-
sent la vie des Palestiniens dans le seul but d’hypothéquer le développement, la
construction, l’eau, les déplacements à l’étranger, le profit des ressources élec-
triques, l’éducation, l’activité des journalistes, la liberté de s’organiser.
Dans son livre, La loi de 1‘occupant, Shehadeh montre bien comment c’est cet
arsenal de lois qui, depuis 1967, a graduellement pris le contrôle de toute la vie
des Palestiniens de façon légaliste et extrêmement méthodique ; et comment ce
même arsenal légal doit être tout aussi délibérément et méthodiquement abrogé,
démantelé par les Palestiniens engagés dans les négociations de paix.
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Cela ne signifie nullement que les Palestiniens sont impuissants ou inertes. J’ai
au contraire remarqué, chez ceux des territoires occupés, la même vitalité et le
même esprit d’initiative que chez les Palestiniens à l’intérieur d’Israël. Et la chose
la plus remarquable que j’ai notée dans les territoires occupés est la nouvelle
légitimité politique acquise par la délégation aux négociations de paix — son
émergence évidente et son poids, particulièrement en Cisjordanie.
J’ai rendu visite à Faysal Husseini dès mon arrivée. Je l’avais accueilli à plu-
sieurs reprises auparavant, à New York, et, d’une certaine façon, je ne faisais que
lui rendre sa visite. Mais, ainsi, je présentais également mes respects au chef
reconnu et non officiel de la Délégation (le Wafd, ainsi qu’on la désigne en arabe,
avec les résonances indiscutables que ce nom provoque dans les mémoires qui
encore se souviennent du grand parti nationaliste égyptien, également appelé al-
Wafd, fondé en 1919 et dirigé par Saad Zaghloul qui négocia l’indépendance de
l’Égypte avec les Britanniques).
Husseini est un homme sans affectation, sans intellectualisme. Il est quasiment
impossible de ne pas l’aimer. C’est un politicien-né, comme me le fît remarquer
un autre intellectuel et figure politique de la Cisjordanie, Mahdi Abd al-Hadi, car
il porte le nom des Husseini, il dispose d’institutions, il a la bénédiction de l’OLP
— de très loin la source de toute autorité palestinienne dans les territoires
occupés —, sa réputation est irréprochable, il est accessible à tous et connu de
tous. Sans lui, tant la formation de la Délégation que la participation palesti-
nienne aux pourparlers de paix auraient été impossibles, l’appui sans faille de
Yasser Arafat étant probablement l’explication du poids de la très large autorité
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dont Husseini dispose en Cisjordanie et à Gaza.
La visite que je lui rendis dans sa modeste maison de Jérusalem, me rappela
mes rencontres avec Arafat à Beyrouth ou à Tunis : va-et-vient ininterrompu de
toutes sortes de personnes, solliciteurs, collègues, parents, employés, notables, le
tout ponctué d’appels au téléphone et de tasses de café... Comme Arafat, Husseini
a des manières très simples qui font que vous n’avez jamais l’impression de vous
adresser à une autorité ; bien au contraire, il fait partager ses idées, a un sens
très marqué de l’humour et ne cède jamais à la grandiloquence. Ce jour-là, il me
montra un document officialisant un accord passé entre lui — au nom du « Mou-
vement national » —, l’OLP, le Fath et Hamas. Tout en douceur et clarté, le
document énumérait une argumentation raisonnée pour une coopération pacifique
et un bon sens politique qui devaient gérer les rapports entre ces organisations
dans leur opposition à l’occupation et dans le comportement à adopter vis-à-vis
du processus de paix. Puis Husseini me dit : « Regarde cet autre document ». Il
était daté d’une semaine plus tard que le premier. Promulgué par Hamas, il accu-
sait Husseini et les délégués à la négociation d’être des collaborateurs, des traîtres,
des vendus. Les conflits internes palestiniens représentent assurément l’un des dan-
gers majeurs pour le futur de la Cisjordanie et de Gaza.
J’avais déjà discuté avec une certaine anxiété de Hamas avec Husseini et
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délégation, qui me la montra. U sortit une petite carte usée de son portefeuille et
me la présenta non sans un certain amusement et quelque fierté. La carte disait
en arabe et en hébreu : « Membre de la délégation palestinienne » et était signée
par Faisal Husseini.
Cette carte n’a aucune existence légale, c’est une simple trouvaille pour identifier
les membres de la délégation et pour que les Israéliens les traitent avec un certain
respect. Elle sous-entend que le porteur de cette carte est un membre de la nou-
velle autorité intérimaire d’autogouvernement palestinien. Autorité qui est préci-
sément au centre même des négociations avec les Israéliens à Washington, et qui
n’est en fait rien d’autre qu’un gouvernement palestinien.
C’est en circulant entre la Cisjordanie et Gaza que je commençais à me rendre
compte des différences entre le vocabulaire des Palestiniens de l’intérieur et celui
des Palestiniens des exils. Tous ici, par exemple, désignent les Israéliens par le
terme « les autorités ». Cette dénomination a pour effet d’établir une distance,
mais elle permet également, par sa précision, de faire la différence entre l’Israélien
anonyme et le sympathisant des droits palestiniens d’une part, et celui qui est
directement impliqué dans le pouvoir colonial d’autre part. Je n’ai pas eu un seul
interlocuteur qui usât du nom du mois lorsqu’il précisait une date ; les dates sont
toutes énoncées en chiffres. Ainsi vous dites : « Je suis rentré de Amman le 4, 8
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discrimination raciale qui sévissent à Gaza.
Néanmoins, tout comme dans le camp de réfugiés de Duhaysha en Cisjordanie,
Gaza m’impressionna en me donnant ce même sentiment de délinquance qui se
dégage de ces lieux de marginalité extrême que sont les townships. Nous fûmes
immédiatement frappés, ma femme et moi, par la prolifération des tours d’obser-
vation, la hauteur étrangement élevée de l’éclairage public (pour qu’il soit hors de
portée des lanceurs de pierres), les lignes interminables de fils de fer barbelés, et
la profusion de patrouilles de soldats « blancs ». Curieusement Israël, à la diffé-
rence de l’Afrique du Sud, a été épargné par le désaveu du monde.
Ce jour de notre visite avait commencé par une tempête inhabituelle. Lorsque
nous atteignîmes Gaza, de larges mares de boue et d’eau stagnante rendaient
difficile le déplacement, notamment dans le camp de Jabalya qui abrite 65 000
réfugiés et détient le record de la plus haute densité de population du monde.
On accède à Gaza par ce qui est littéralement une large porte que l’on ferme
toutes les nuits et qui donne à l’endroit l’apparence d'un gigantesque camp de
concentration. Des soldats israéliens en faction à des barrages arrêtent systémati-
quement toutes les voitures, en font descendre tous les passagers, contrôlent les
laissez-passer et rendent tout passage désagréable et fâcheux.
Comme les véhicules immatriculés à Jérusalem ne peuvent entrer à Gaza sans
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permis, Raji Sourani, un ami de Gaza, était venu nous attendre à la porte. Rafi
est un jeune avocat plusieurs fois récompensé par des organisations humanitaires,
tant en Europe qu’aux États-Unis, pour ses efforts quasi héroïques en faveur des
détenus palestiniens. Il avait cette caractéristique d’affirmer à ses visiteurs, avec
un sourire gêné, qu’il n’avait pourtant jamais gagné un procès... Son activité
consiste essentiellement à rendre visite à ses clients pour qu’ils sentent que quel-
qu’un est concerné par leur sort, que quelqu’un maintient le lien entre eux et leurs
malheureuses familles. Tout cela lui a valu d’ailleurs les attentions israéliennes :
quatre condamnations à des peines d’emprisonnement allant de quelques mois à
deux ans.
Jabâlya est l’un des lieux les plus émouvants que j’aie jamais vus. La nuée
d’enfants agglutinés dans ses rues chaotiques, non pavées et pleines de trous, ont
dans les yeux un éclat qui détonne avec la tristesse et l’interminable souffrance
glacée du visage des adultes.
Il n’y a pas d’égouts à Gaza, la puanteur vous saisit à la gorge, et partout le
même spectacle de multitudes humaines — gens pauvrement vêtus, renfrognés, se
dirigeant vers un but ou un autre, sans conviction.
Les statistiques tiennent du cauchemar : le pire taux de mortalité infantile, le
plus bas revenu moyen par habitant, le record des journées de couvre-feu, le
moins de services médicaux, et ainsi de suite...
Raji a invité pour nous une vingtaine de responsables de secteurs tels la santé,
l’emploi et l’éducation. La maison dans laquelle nous nous retrouvons est d’une
propreté impeccable mais entourée par des masures minuscules faites de morceaux
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de bois, de boue séchée et de plaques de fer-blanc, telles des boîtes vides amon-
celées les unes sur les autres. Toute modification de la configuration des lieux,
toute tentative pour drainer les eaux stagnantes et putrides, tout travail d’amélio-
ration d’une habitation sont interdits ou nécessitent la délivrance d’un permis
quasiment impossible à obtenir.
Je n’ai pas entendu un seul mot d’espoir durant les deux heures que nous avons
passé ensemble. L’un d’eux nous raconta qu’il avait fait dix-sept ans de prison,
ses enfants malades et ses parents et sa femme passant de la maladie à la misère.
Il fit son récit sans la moindre trace d’apitoiement sur lui-même. Mais avec une
sourde fureur. L’expression qui revenait tout le temps et qui désormais me hantera
pour toujours était mawt batiq, une mort lente.
Je perçus également un fort ressentiment à l’égard des habitants de la Cisjor-
danie, décrits comme gâtés, privilégiés ou insensibles. « Nous sommes les
oubliés », disaient-ils en me pressant de ne pas oublier moi-même ce que j’avais
vu.
Aujourd’hui encore, en rédigeant mon témoignage, je ne peux dominer mon
sentiment de honte malgré ou probablement à cause de la générosité et de la
gentillesse des gens que j’ai connus à Gaza.
Raji nous prit rendez-vous avec le Dr Haidar Abdel Shafi, médecin connu et
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car la ville est grossièrement coupée en deux par un barbelé qui sépare le territoire
occupé par Israël du territoire égyptien.
La maison était anonyme, mais pas la femme, Umm Muhammad, étonnement
maîtresse d’elle-même et politisée. On nous avait dit que son fils aîné, un cadre
de l’OLP, était tombé au Liban ; et nous fîmes la connaissance de sa fille, pré-
nommée Beyrouth.
J’appris aussitôt que le frère d’Umm Muhammad n’était autre que Yousuf al-
Najjar, l’un des trois dirigeants palestiniens assassinés à Beyrouth par les Israéliens
en 1973. Kamal Nasser, l’un d’eux, était un ami proche, un poète, et j’avais dîné
avec lui la veille de son assassinat.
Et alors là, dans une rue poussiéreuse de Khan Younis, et tandis que Raji
expliquait à la mère comment son fils allait être déporté (la décision fut par la
suite gelée par Yitzhak Rabin), les multiples fils de mon séjour palestinien se
nouèrent dans mon esprit et apparurent avec une clarté qui n’avait jamais été
d’une telle intensité : l’avocat doué de Gaza ; une femme réfugiée, habitant un
camp et dont chacun des trois fils avait connu des épreuves tragiques : l’un tué
au combat, l’autre emprisonné puis condamné à la déportation, et enfin le troi-
sième récemment libéré — et le frère de cette femme, un des chefs historiques de
la guérilla, assassiné en exil ; moi-même, un Palestinien américain toujours
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Cette étrange combinaison d’expériences nouvelles, d’associations symboliques
et de souvenirs allait marquer tout mon séjour.
Birzeit venait tout juste d’être autorisée à rouvrir ses portes après quatre ans
de fermeture forcée. Cette criminalisation par Israël de l’éducation palestinienne
avait été aggravée par l’incroyable silence des universitaires occidentaux qui,
malgré leurs va-et-vient périodiques entre les universités israéliennes, ne font pas
grand bruit autour de cette ignominie.
Mais Birzeit continue miraculeusement à se battre. Nous avons ainsi visité une
exposition de maquettes fabriquées par les étudiants en architecture, ainsi que les
laboratoires où ont lieu des recherches pour innover dans les domaines de l’agri-
culture et de la nutrition. L’université est très politisée et les étudiants y sont très
organisés. Notre rencontre, précédée d’un déjeuner, promettait donc d’être animée.
Une véritable foule occupait la salle. Je supposais que certains avaient dû
entendre parler de moi, que d’autres m’avaient déjà lu, mais je devinais également
que la majorité était venue là pour entendre mon évaluation des pourparlers de
paix. Georges Giacaman, professeur de philosophie, me présenta très chaleureu-
sement puis me demanda de commencer par une courte intervention (en anglais,
précisa-t-il) concernant mon dernier ouvrage sur l’impérialisme et la culture. Puis
l’on passa à la discussion, en arabe cette fois.
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Les premières questions portaient sur mon intervention et sur le rôle des États-
Unis en tant que nouvelle puissance impériale. J’insistais sur le fait que malgré
les tonnes de verbiage sur ce sujet, ce rôle demeurait largement incompris dans le
monde arabe.
Puis vint le premier défi, sous la forme d’une question toute simple où il s’agis-
sait d’énoncer ma « véritable » position sur la guerre du Golfe. Rejetant toute
précaution, je dénonçai Saddam Hussein que je traitai de dictateur et de fou, et
l’occupation du Koweït d’agression inacceptable, mais je ne ménageai point pour
autant l’opération menée par les Américains ou les pays arabes membres de « l’Al-
liance ». En un clin d’œil nous nous retrouvâmes parlant de l’affaire Salman Rush-
die, que je défendis, et de l’islam politique, que je critiquai non sans une certaine
véhémence.
Je crois que je fis même une comparaison un peu poussée entre le penchant des
Israéliens pour les barbelés et la séparation qui sévissait aujourd’hui entre
« nous » (entendez les Palestiniens, les Arabes, les musulmans) et l’Occident. J’af-
firmai que toutes les cultures sont hybrides et que toute tentative d’uniformisation
de la nôtre relevait de la seule démagogie.
Comme nous partions, Albert Aghazarian, cet homme génial qui gère les pro-
grammes publics de Birzeit, me présenta aux deux dirigeants étudiants du mou-
vement islamiste. M’attendant au pire, je les affrontai avec courage. Mais je fus
abasourdi quand ils me dirent que « malgré nos points de désaccord », ils avaient
apprécié mon honnêteté et espéraient que je reviendrai à l’université.
Le lendemain nous traversâmes le pont Allenby pour aller en Jordanie. Au
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point de passage, une pancarte nous accueillit : « Souriez, vous êtes en Jordanie ».
Cela provoqua un certain soulagement, surtout que les barbelés, omniprésents
jusque-là, avaient disparu. Les gardes-frontières israéliens ne nous posèrent aucune
question, bien qu’ils nous retinrent pendant une heure et demie, tournant autour
de nous. L’un des soldats, captivé par la beauté de ma fille, la fixa désagréable-
ment et avec insistance.
La première pensée qui me traversa l’esprit après avoir quitté la Palestine et
Israël était à quel point le bonheur avait fui ces lieux. La dureté y recouvre la
vie : par la contrainte pour les Palestiniens et, selon une autre logique que je
n’étais pas parvenu à comprendre, pour les Israéliens.
Après tant d’années de mûres réflexions, je pense que les deux peuples sont
enfermés ensemble mais sans véritable contact ou sympathie réciproque. Mais il
n’en demeure pas moins qu'ensemble ils sont enfermés, et que, lentement peut-
être, ils arriveront à améliorer leurs relations. Je ne sais si j’arriverais à vivre en
Palestine. L’exil me semble offrir plus de liberté, mais je dois avouer aussi que je
suis privilégié et que je peux m’offrir le luxe de jouir des plaisirs et non des
fardeaux de l’exil. Néanmoins je sais aussi que moi, ma femme et nos deux filles
avions eu besoin de rétablir le lien, de nous asssurer par nos propres yeux que la
Palestine et les Palestiniens demeuraient bel et bien vivants.
MiTOUK AU PAY$ $2
Edward SAIL
© Institut des études palestiniennes | Téléchargé le 08/06/2024 sur www.cairn.info (IP: 77.205.89.46)
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