TEXTE 5 : LA PEAU DE CHAGRIN
première rencontre du personnage principal
Honoré de Balzac, auteur des romans rassemblés sous le titre de La
Comédie Humaine, est à la fois très représentatif de la génération des écrivains
romantiques français, et l'un des premiers romanciers dont le projet global soit
un tableau réaliste de la société. La Peau de Chagrin, roman publié en 1831, est
classé par l'auteur dans la catégorie qu'il appelle « Etudes philosophiques », ce
qui ne l'empêche pas d'être un récit à la fois réaliste et fantastique, le récit
romanesque du drame vécu par le jeune Raphaël de Valentin. L'action se
déroule de 1826 à 1831.
Le roman commence par l'entrée dans une maison de jeu d'un jeune homme
inconnu, qui semble y venir pour la première fois. Dans notre extrait, ce
personnage est longuement décrit, ainsi que l'effet qu'il produit à son entrée.
Nous nous demanderons si ce passage a seulement pour fonction de plonger
le lecteur dans le récit d'une aventure mystérieuse, par les questions posées
sur le personnage, futur protagoniste, ou bien s'il nous en apprend
beaucoup plus sur le projet du livre tout entier.
Pour nous faire faire connaissance avec ce personnage qui va devenir le
personnage principal du roman, le narrateur a choisi des moyens destinés à
exciter notre curiosité. Le point de vue narratif choisi se présente comme celui
des joueurs présents (perception collective) qui tâchent d'interpréter l'apparence
du nouveau venu et de comprendre les raisons de l'impression qu'il cause : « les
joueurs lurent sur le visage du novice »... Ainsi le narrateur crée un effet de réel,
puisque les nombreuses personnes présentes dans la scène sont là pour
témoigner de ce que nous découvrons. C'est à travers leur regard que nous
scrutons « le visage », les « jeunes traits » du personnage, « son regard », puis
son « front », « les coins de la bouche », l'ensemble de sa « physionomie », puis
à nouveau ses « yeux voilés »... Ce premier examen détaillé du personnage
principal nous apporte à la fois des informations et de nombreuses
interrogations, car nous partageons la stupeur, la peur et la pitié de ceux qui le
regardent et ne l'ont jamais rencontré auparavant.
D'emblée, le registre du texte est placé sous le signe du pathétique : « horrible
mystère », « efforts trahis », « mille espérances trompées » soulignées par
l'hyperbole de « mille » et le point d'exclamation ; en outre, le champ lexical de
la tristesse et même du désespoir est massivement présent dès la deuxième
phrase de ce portrait : « la morne impassibilité du suicide », « un sourire
amer », « une résignation qui faisait mal à voir ». Le héros encore inconnu est
donc avant tout présenté comme l'incarnation d'un état désespéré, et cet état
critique doit intéresser le lecteur d'entrée de jeu. Un autre caractère donne du
relief à ce portrait, c'est qu'en même temps il comporte des termes élogieux
mêlés à toute cette amertume : la description attribue au jeune homme « une
grâce nébuleuse » et l'on pense détecter « quelque secret génie » qui est même
le sujet du verbe (« scintillait »), bien qu'il faille regarder « au fond de ces
yeux » Ce qui ressort des huit premières lignes de description, c'est ainsi la
situation déjà critique et désespérée (alors que nous sommes au début du
récit!) d'un homme séduisant et génial à l'origine... Des attentes sont donc
créées chez le lecteur qui voudra percer un tel « horrible mystère ».
Le narrateur nous plonge alors dans une série d'hypothèses, nous faisant
partager l'ignorance et les questionnements des personnes qui assistent à l'entrée
de ce jeune homme.
- La première hypothèse s'exprime par une phrase interrogative : la cause d'un
tel état, « était-ce la débauche... » ici personnifiée comme une puissance
malfaisante ? La phrase (lignes 159-160) souligne l'intuition d'une déchéance
due aux excès de plaisirs, en marquant l'antithèse entre l'état supposé d'avant la
chute (« noble figure jadis pure et brûlante ») et l'état d'après (« maintenant
dégradée », « sale cachet »). On relève les termes axiologiques : il y aurait donc
un effet malsain des excès (condamnés moralement) à l'origine du malheur
frappant le héros. Nous retrouverons en effet le thème de la débauche dans le
récit du parcours de Raphaël, le protagoniste, ce thème est ici introduit.
- La deuxième hypothèse est attribuée (au conditionnel) à d'autres que le
narrateur, comme la description initiale, ce qui apporte un nouvel effet de réel.
On s'appuie comme précédemment sur l'observation de l'apparence du héros :
les cernes dépeints de façon à les faire ressortir dans le portrait: « le cercle jaune
qui encadrait les paupières » , de même que « la rougeur qui marquait les
joues », donnent lieu à une interprétation médicale. Les causes de la
dégradation seraient des « lésions au cœur ou à la poitrine ». Le lexique a
changé, c'est le champ lexical du corps et de ses maladies. Mais il y a
incertitude puisque le mot « attribué » (ligne 161) dit clairement que ce n'est
qu'une interprétation possible. Et néanmoins, le thème de la maladie mortelle
est lui aussi introduit et reviendra dans le roman.
- Une troisième hypothèse (également au conditionnel passé, déléguée aux
esprits de « poète ») se trouve dans la proposition subordonnée circonstantielle
introduite par « tandis que » à la ligne 163, elle est mise en opposition avec la
précédente pour souligner l'existence de plusieurs significations possibles des
mêmes symptômes. L'état de Raphaël serait l'effet de grandes recherches
intellectuelles. Celles-ci ne sont évoquées que de manière indirecte, on en
mentionne certaines conditions : des « nuits passées à la lueur d'une lampe
studieuse », en rendant plus concrète l'idée des sacrifices consentis et en
personnifiant la « lampe » qui représente le travail nocturne... et on en suppose
les conséquences : « les ravages de la science ». Le mot « ravages», terme fort,
indique bien que la recherche de la connaissance serait chez un tel homme
réellement destructrice. Cela aussi se vérifiera pour le lecteur plus tard, car c'est
aussi une forme d'excès qui guette le jeune intellectuel romantique, héros de ce
roman.
En présence de ces hypothèses multiples, le lecteur a bien compris que le jeune
homme est arrivé à un stade extrême et hors norme de la vitalité humaine, ou
plutôt de sa diminution. Il a compris qu'il ne saura que plus tard lequel. Après le
« mais » de la ligne 165, le narrateur prend plus directement la parole pour
annoncer que rien de ce qu'on vient de passer en revue n'égale le mal inconnu
dont ce texte entretient le mystère de façon très calculée. Nous allons lire
dans ce livre, nous dit-on ici avec des périphrases expressives lignes 165-166 et
un parallélisme de construction, l'histoire d'un mal à la fois physique et
moral, ou n'étant ni l'un ni l'autre : c'est une « passion » et une « maladie »
en même temps, et plus puissante que chacun de ces deux phénomènes car
elle est « plus mortelle » et « plus impitoyable ». Quelque chose qui n'a pas
encore de nom. Le narrateur écarte donc ses deux hypothèses des lignes 160-
165. Il écarte ensuite la totalité des supputations, y compris celle de la débauche
présente lignes 159-160. Tous ces maux connus ont « seulement effleuré » le
cœur du héros, termes à comparer à l'impact de son Mal inconnu, exprimé par
des verbes d'action plus forts : « altéraient », « contractaient », « tordaient ».
Des rythmes ternaires soulignent l'effet de la puissance qu'il subit (les trois
verbes cités en amènent un, puis les trois substantifs ligne 168). Cet effet
soumet à son pouvoir un homme pourtant « jeune » et aux « muscles
vivaces », au cœur intact, ce que soulignent les compléments d'objet de nos
trois verbes. Dans la phrase suivante, il n'est donc pas surprenant de trouver des
images qui expriment l'idée que Raphaël est condamné, voire (presque)
damné. De plus, le mal véhiculé et subi par le jeune homme est supérieur aux
tourments ordinaires. En effet, le narrateur choisit d'abord une comparaison
frappante avec un grand criminel arrivant au bagne (lignes 169-170). Puis les
habitués de la maison de jeu sont assimilés par une métaphore pathétique à des
« démons humains » (ligne 170) et reconnaissent « en lui l'un de leurs princes »
(ligne 172). Là encore, le narrateur se sert de la perception du héros par les
spectateurs de la scène. Cela donne plus de force au portrait qu'il veut en faire
que s'il affirmait directement : mon héros sera hors des normes de l'existence
par « une douleur inouïe », « une blessure profonde » et par la misère qu'il
cache ; ceci nous est transmis par le regard des témoins aux lignes 171-172.
« Prince », « majesté », le verbe « saluèrent », « avec respect », tous ces choix
lexicaux marquent bien l'idée que ce héros est supérieur par sa souffrance plus
grande, de même que par son attitude. Comment comprendre la « muette
ironie » que perçoivent les joueurs, sinon comme une reprise du « sourire
amer » dépeint au début du portrait ? Quant à la « misère de ses vêtements »,
elle permet d'introduire dans le roman un nouveau thème décisif : l'argent et le
manque d'argent, la quête désespérée et avide de l'Argent dans la société de
1830. Est-ce un détail gratuit si la première scène se déroule dans un lieu dédié
aux jeux d'argent ?
Le portrait du héros et de sa situation est ainsi complété par l'examen de sa
tenue vestimentaire, développant chacun des deux aspects contenus dans
l'oxymore « élégante misère ». On concède qu'il a « bien un frac de bon
goût »et qu'il soigne ses mains « jolies comme des mains de femme » : ce qui
correspond à certains critères de l'élégance mondaine de l'époque, des signes
extérieurs de richesse et de réussite que l'homme du monde se doit de montrer.
Mais ces signes sont contredits par d'autres, bientôt décryptés par le regard
observateur des personnages qui scrutent la personne du nouveau venu : on note
que cet examen, dans les deux phrases qu'il comporte, insiste finalement sur
les manques : absence de « linge » qu'il veut masquer (« trop savamment »
pour les tromper car justement ce souci le trahit) et absence de gants qui semble
être le signe suprême et irréfutable d'une chute récente dans la misère, souligné
par l'exclamation à la ligne 178. Les codes sociaux en matière d'apparence
semblent si rigoureux que tout écart vis-à-vis d'eux en dit long sur vous...
Le jeune homme qu'on nous présente ici réunit alors dans son aspect toutes les
formes de déclassement et de déchéance : déchéance physique et morale,
déclassement social. Pour finir, le texte insiste sur l'étape finale qu'il
s'apprête à franchir, et dramatise ce moment crucial : va-t-il se perdre
définitivement ?
Comme le narrateur nous le dit depuis le début, on distingue « encore » ce que
le protagoniste a été (« encore », un mot significatif ligne 182), son état
désespéré ne correspond pas à son identité de jeune homme honnête, énergique,
brillant et noble, indique cette négation restrictive: « le vice paraissait n'y être
qu'un accident ». Rappelons-nous la « grâce » et le « secret génie » signalés
dans les premières lignes. Son apparence, « formes » et « cheveux » compris,
les indique encore mais en ruine, suivant les métaphores choisies aux lignes
179-180 : en lui, « les enchantements de l'innocence florissaient par vestiges ».
Une comparaison hyperbolique reprend cette idée aux lignes 186-187 : il est
« comme un ange sans rayons, égaré dans sa route ». Mais cela n'en souligne
que davantage le danger qu'il court en entrant là, et le narrateur en veut pour
preuve le fait que même le personnel du lieu (un lieu de perdition) est sous le
choc : « le tailleur et les garçons de salle eux-mêmes frissonnèrent. »
Le dernier thème du livre à apparaître ici sera celui du combat intérieur entre
les forces de vie et les forces de mort qui cohabitent en ce jeune homme : elles
« s'y combattaient » (ligne 185, reprenant l'idée de lutte présente ligne 183).
C'est un combat pour sauver sa santé physique et sa vie, et en même temps pour
le salut spirituel de l'âme qu'il doit livrer (puisque le mal inconnu qui s'attaque à
lui détruit les deux comme nous l'avons vu au début). Une série d'antithèses
nous le montre : « la verte vie de la jeunesse » contraste avec « les ravages
d'une impuissante lubricité », « les ténèbres et la lumière » s'opposent, ou « le
néant et l'existence », ou encore « de la grâce et de l'horreur ». Il est sur le point
de commettre l'irréparable, c'est ce que le texte suggère en nous faisant part de
la « pitié » unanime des personnages présents, tous tentés de « crier au novice :
sortez ! »
Ce n'est pas seulement le fait de venir jouer le peu d'argent qui lui reste qui est
un danger suprême pour lui, mais aussi le fait que cette tentative a tout pour
être la dernière avant le « suicide » qui attire déjà son cœur : c'est ainsi qu'il
est dépeint depuis la deuxième phrase du texte.
Notre texte, longue pause narrative consacrée au premier portrait du
protagoniste, permet de bien faire peser au lecteur tous les enjeux dramatiques
de la scène où il s'insère. La vie ou la mort... le salut ou la perdition.
Le récit de La Peau de chagrin commence au milieu d'une action qui nous sera
racontée plus tard, en reprenant alors tout son déroulement jusqu'à ce moment
fatal. Pour le moment, le narrateur de Balzac s'applique à susciter de l'intérêt
pour une énigme. C'est le héros, presque détruit de l'intérieur, qui est un
mystère.
Plus largement, le roman va étudier en quelque sorte la puissance qui domine
son personnage, pour apporter une réponse littéraire aux questions que fait
naître cet extrait : qu'est-ce qui peut ronger jusqu'à ce point extrême
l'énergie d'un jeune homme de 1830, alors qu'il a tout pour lui à de
nombreux points de vue ? Quelle est la nature de son mal et y a-t-il un
remède ?
Naturellement, ce portrait ne livre pas encore les réponses, nous sommes peu
après l'incipit. Mais il nous prépare à les chercher et à les découvrir, et en même
temps introduit des thèmes essentiels. Parmi ceux-ci le rapport dangereux et
destructeur qu'un jeune homme romantique entretient avec l'argent, avec le
plaisir, avec l'énergie de la passion et l'ambition sous toutes leurs formes. Ce
type humain de 1830, Balzac l'avait sans doute sous les yeux dans la société de
son époque. Certains estiment aussi qu'il y a mis une part de lui-même.