L’Afrique noire et le bilan de cinquante ans d’indépendance
I
Il y a près de 50 ans au lende-
LA CRISE ÉCONOMIQUE MONDIALE ET L’AFRIQUE
main des indépendances de la
très grande majorité des pays On avait constaté, en rupture avec le trend de stagnation et de marginalisation, au début du XXIème siècle, une croissance économique africaine
africains, René Dumont (1962) annuelle supérieure à 5% en moyenne et un reclassement géopolitique. Les équilibres financiers étaient, dans l’ensemble, réalisés avec une forte ré-
écrivait l’Afrique noire est mal duction de la dette extérieure et des finances publiques. L’Afrique avait diversifié ses partenaires et a accédé à de nouveaux financements. La flambée
partie. Ce constat était-il pro- des cours des hydrocarbures, des produits miniers, agricoles et alimentaires s’expliquait largement par la croissance économique rapide des «émer-
gents». On constatait globalement un maintien d’une spécialisation post coloniale entre les fournisseurs de matières premières non transformées et
phétique ou a-t-il été infirmé par les faits?
les fournisseurs de produits manufacturés ou de services.
L’Afrique est à la fois une et plurielle. Elle La crise mondiale a modifié ces trajectoires. La crise mondiale infléchit les trajectoires du Tiers Monde et notamment de l’Afrique par le biais de trois
est diversifiée du point de vue géographi- principaux canaux de transmission:
que, historique, économique, culturelle et 1. Le canal commercial et productif. La chute en valeur des exportations se répercute en termes de devises et de recettes budgétaires.
géopolitique. Les réponses à la question 2. Le canal financier. Les économies africaines ont été à court terme relativement déconnectées de la crise financière. Plusieurs effets financiers
posée par René Dumont diffèrent selon que apparaissent néanmoins: la chute des transferts des migrants, la baisse de la part don de l’aide publique au développement et la chute des investis-
sements directs étrangers.
l’on adopte une approche top down ou
3. L’instabilité des prix. Largement dépendantes des prix pétroliers, agricoles et alimentaires, les économies africaines subissent les effets de l’extrême
bottum up et selon l’éclairage disciplinaire
volatilité des prix rendant impossible toute prévision et privilégiant ainsi des comportements court-termistes. L’Afrique devrait voir sa croissance en
retenu. 2009 se situer à 3% contre 5,7% en 2007 (FMI). Bien entendu, ces facteurs extérieurs ne jouent qu’en relation avec les dynamiques internes (fragilité
des Etats, régulation de tensions sociales, sécurité).
I Le regard sur l’Afrique: entre
afropessimisme et afro-réalisme
Depuis que l’on écrit sur l’Afrique, domi- millions de sous-alimentés, 25 millions conflits armés concernent principalement économies populaires ou «informelles» ont
nent des représentations afropessimistes de personnes touchées par le virus du la Corne de l’Afrique et les pays voisins constitué des modes d’accommodement,
sur un «continent dans l’enfance» bien que VIH/sida. Six pays étaient en conflit en 2009. (Soudan, RDC). Le VIH/sida concerne prin- d’ingéniosité, de vie ou de survie du plus
le plus vieux du monde, caractérisé par les Elle n’a enclenché que tardivement et de cipalement l’Afrique australe qui n’est pas grand nombre. Le développement des
trois Parques mortelles de Malthus: les guer- manière contrastée sa transition démo- aujourd’hui marquée par la conflictualité infrastructures, des systèmes scolaires et
res, les épidémies et les famines. Les repré- graphique et doit gérer des croissances ou par une démographie non contrôlée. Les sanitaires, des appareils productifs, ainsi
sentations dominantes aujourd’hui oscillent démographiques qu’aucune autre société menaces environnementales de sécheresse que l’émergence d’élites formées ou de
entre l’afropessimisme et l’afrocentrisme, n’a eues à gérer dans l’histoire. L’Afrique est concernent principalement les zones sahé- la société civile font que l’Afrique du XXIe
considérant que les maux de l’Afrique davantage un sujet subissant, voire jouant liennes et la Corne de l’Afrique, alors que siècle est fort différente de ce qu’elle était
viennent de l’extérieur, depuis la traite par sa nuisance, qu’un acteur géopolitique l’Afrique forestière connaît surtout des ris- lors de la décolonisation. Un processus lent
esclavagiste jusqu’aux drames actuels en pesant par sa puissance. Elle est déclassée ques de mauvaise gestion de sa forêt. Face de démocratisation est en cours.
passant par la colonisation. géopolitiquement sur l’échiquier interna- aux mêmes défis, les réponses des acteurs
Une démarche d’en haut (top down), tional, malgré une inflexion récente et est diffèrent selon les structures sociales et les
II Quel éclairage disciplinaire retenir?
présentant l’Afrique à partir d’indicateurs plus mondialisée que mondialisatrice. Dans choix politiques.
Entre ethnocentrisme
normés internationaux, donne souvent une représentation statique et statistique, À un niveau général, les Africains ont été
et hétérocentrisme
un éclairage «pessimiste». Elle montre que l’élaboration d’indicateurs permet de capables de gérer à leur manière, depuis
l’Afrique est placée sur une tendance de comparer, d’ordonner et de classer l’Afrique leur indépendance, un triplement de leur La réponse à la question de René Dumont
stagnation à long terme de la productivité au dernier rang de la classe internationale population, un quintuplement de leur diffère également selon les disciplines.
conduisant à une marginalisation vis-à-vis dans plusieurs domaines (PIB, Indice du population urbaine, le maintien de fron- L’Afrique est un construit où s’affrontent les
des flux commerciaux et financiers interna- développement humain ou de perception tières constitutives d’Etats-nations en voie discours des sciences sociales. L’économiste
tionaux et à un endettement extérieur diffi- de la corruption). Chacun sait toutefois d’émergence. Ils ont en deux générations mettra en avant la marginalisation, les
cilement gérable, même si l’on avait observé que l’on compte rarement ce qui compte et réalisé des transformations culturelles et faibles progrès de productivité, le poids
depuis le début du XXIe siècle une certaine que les pays pauvres sont à faible fiabilité structurelles considérables. Sauf exceptions, des économies de rente et l’informalisation
reprise de la croissance économique. Pour statistique. le monde de la brousse s’est déplacé vers des économies africaines. A l’opposé
12 % de la population mondiale, elle repré- En adoptant une démarche par le bas (bot- la ville avec l’accès aux infrastructures, aux l’anthropologue insistera sur la permanence
sente 1 % du produit intérieur brut (PIB) tom up), partant des pratiques du terrain images et à de nouveaux référents culturels. des rapports de parenté, des structures
mondial, 1,3 % du commerce mondial et 2 d’acteurs différenciés et en changeant Les transformations institutionnelles sont sociales du symbolique ou du sacré. Le po-
à 3 % des investissements directs étrangers d’angle d’observation, le paysage devient considérables, que ce soit les réformes litiste cherchera à comprendre les rapports
(IDE). Les indicateurs de pauvreté y sont les plus contrasté, des «dynamiques du dedans» fiscales, la libéralisation ou les progrès de la de pouvoir et les discours se jouant dans
plus élevés au monde. L’Afrique comprend transparaissent et les Afriques plurielles démocratisation. L’apartheid a disparu. Les la sphère interne ou internationale, pas les
33 des 48 pays les moins avancés (PMA) et deviennent contrastées. acteurs du bas ont été capables d’inventer, acteurs du bas ou les pouvoirs officiels. Le
36 des 45 pays à indice de développement Les maux de l’Afrique (conflits, famines ou d’innover, de créer des activités répondant géopoliticien mettra en avant la faiblesse
humain (IDH) faible. Elle regroupe 180 épidémies) doivent être contextualisés. Les à la satisfaction des besoins essentiels. Les des puissances africaines dans la scène
JANUS 2010 anuário de relações exteriores
Meio século de independências africanas
Philippe Hugon Economia e desenvolvimento 3.4.4
internationale et leur rôle de nuisance ou postmodernité porteuse de sens – direction DIVERSITÉ DES VULNÉRABILITÉS ÉCONOMIQUES DES PAYS AFRICAINS
de jeu par le soft power. et signification – (soutenabilité, citoyenne- Economies Régimes rentiers, miniers Régimes mixtes
agroexportatrices et pétroliers extravertis (Emergents)
Les représentations des sciences sociales té)? L’Afrique ambiguë (Balandier 2003)
sont à la fois ethnocentristes (se définir construit sa modernité selon des chemine- Déficits extérieurs. Contrainte
RDC, Zambie Afr Sud
extérieure forte (endettement)
comme le référent) et hétérocentristes ments pluriels. On ne peut la réduire à des
(penser les différences et relativiser les assignations identitaires en termes de tribus Excédents extérieurs Ghana, Kenya, pays appartenant Maurice, Maroc,
Pays pétroliers et miniers
Pas de contrainte forte à une union monétaire Tunisie
centres). Dans un monde de l’image et de ou d’ethnies. Il est dangereux d’idéaliser les
Source: Philippe Hugon, 2008.
l’instantané, le catastrophisme médiatique communautés villageoises consensuelles au
joue sur la compassion et l’urgence. Ce nom d’une soi-disant solidarité. Des conflits
primat du court terme et de l’action huma- et des rapports de force se jouent autour
nitaire sur le développement s’accompagne des biens communs. L’Afrique n’est pas une marginalité, construction historique, sociale déstructuration et de re-socialisation par
très bien dans une mondialisation libérale victime particulière de la violence, lot com- et spatiale, est toutefois affaire de discours la violence, le religieux ou l’associatif. Une
d’un discours sur le développement durable mun des sociétés humaines. On y observe et de pouvoir. C’est aussi en comprenant les conception afrocentriste met en avant la
et l’intergénérationnel. Comment sortir une pluralité des registres, des normes, des dynamiques des marges que l’on comprend civilisation négro-africaine. Une concep-
des idées reçues oscillant entre une Afrique règles et des symboles. Il y a perméabilité, les pulsations et les mutations du système tion postmoderne visera à déconstruire
sous-développée, attardée, engluée dans ses métissage et hybridation des référents. Les monde et que l’on peut éviter une vision les catégories de modernité, d’État et de
traditions venues du fonds des âges et celle tensions entre ceux-ci entraînent de la part occidentalo-centrée. L’Afrique n’est ni au nationalisme et à mettre en relief les résis-
d’une victime aliénée, exploitée justifiant des acteurs des négociations, des ruses, cœur des économies monde, ni charnière tances, les ruses et les actions populaires.
l’approche humanitariste de compassion des compromis, des crises ou des violences entre l’Occident et l’Orient comme le Après un déclassement géopolitique lié à la
ou militante d’anticolonialisme? Comment conduisant à des trajectoires plurielles. Moyen-Orient. Son histoire est largement chute du mur de Berlin, l’Afrique émerge en
éviter le dualisme opposant individualisme déterminée par ces relations extérieures. diversifiant ses partenaires et en retrouvant
et communautarisme? Peut-on comprendre Elle a longtemps joué un rôle de réservoir une croissance économique depuis le début
III L’Afrique aux marges
sur quels modes les sociétés insérées dans d’hommes et de richesses pour les écono- du XXIe siècle.
de la mondialisation?
la modernité (efficacité, libertés, rationali- mies conquérantes proches, voire de terrae En conclusion, la réponse à la question de
sation) héritent de traditions (sacralisation, L’Afrique est incluse dans le système incognitae jusqu’à la traite atlantique, René Dumont doit être nuancée. L’Afrique
liens, hiérarchies) tout en construisant une mondial mais se situe à sa périphérie. La exception faite des royaumes nubiens et n’est ni mal ni bien partie. Elle construit sa
éthiopiens, et des relations commerciales modernité à la fois dans la violence et dans
transsahariennes ou sur les côtes orientales. la créativité. Elle a su, à sa manière, répon-
Elle demeure aujourd’hui essentiellement dre à des défis considérables en termes de
FASES DAS INDEPENDÊNCIAS AFRICANAS fournisseur de produits primaires et croissance démographique et urbaine, de
d’hommes, tout en jouant un rôle majeur construction d’Etats nations, de gestion de
TUNÍSIA
MARROCOS 1951 dans le domaine culturel. L’Afrique a subi la post-colonisation, de développement des
1956
ARGÉLIA les conquêtes arabes, portugaises, hollan- infrastructures. Elle connait évidemment
LÍBIA
1962 EGIPTO
SARA OCIDENTAL 1976-79
1951
1922 daises, britanniques, françaises, allemandes, les conflits, la malnutrition, la sous-sco-
(anexado a Marrocos)
espagnoles, italiennes, mais n’a pas été larisation. Les Africains construisent leur
CABO VERDE MAURITÂNIA MALI
1975 1960 1960
NÍGER conquérante à l’extérieur. modernité en ayant un pied dans l’arbre à
1960 CHADE ERITREIA 1991-93
SENEGAL
1960 BURQUINA FASO 1960 SUDÃO L’Afrique, insérée dans la mondialisation, palabre et la tête dans internet. ■
GÂMBIA 1956 DJIBUTI 1977
1960
1965 GUINÉ
NIGÉRIA
subit aujourd’hui les effets de la crise
1958 COSTA DO ETIÓPIA
GUINÉ BISSAU 1960 1941
1974 MARFIM R. C. AFRICANA mondiale (cf La crise économique mondiale
1960 CAMARÕES 1960
SERRA LEOA 1960 SOMÁLIA 1960 et l’Afrique).
BENIM UGANDA
1961 TOGO QUÉNIA
LIBÉRIA GANA 1960 1960 1962
1848 1957 GABÃO CONGO
1960 1960
1963 Une autre focalisation en profondeur de
ZAIRE RUANDA 1962
SÃO TOMÉ E PRÍNCIPE GUINÉ EQUATORIAL
1960
BURUNDI 1962 champ vise à aller au-delà des indicateurs
TANZÂNIA
1975 1968
1961 qui ne concernent que la ace visible de
ANGOLA MALAWI COMORES 1975 l’iceberg, pour révéler l’Afrique profonde,
1975 ZÂMBIA 1964
Oceano Atlântico 1964 celle des permanences, de la longue durée
ZIMBÁBUE MADAGÁSCAR des valeurs, du rapport au sacré ou des
NAMÍBIA BOTSUANA 1980 1960 Sources bibliographiques
1990 1966
MOÇAMBIQUE
1975
structures sociales et des rythmes désyn-
Georges Balandier — Civilisés, dit-on. Paris: PUF, 2003.
Independência SUAZILÂNDIA
chronisés par rapport au temps mondial, René Dumont — L’Afrique noire est mal partie. Paris:
1968 Le seuil, 1962.
Antes de 1950
UNIÃO DA ÁFRICA DO SUL LESOTO
celle des pouvoirs réels, mais également
Philippe Hugon — Géopolitique de l’Afrique. Paris:
1950 - 1959 1910 1966 Oceano Índico des ruptures, voire des activités illicites SEDES, 2ème ed, 2009 trad portugaise. Economia de
1960 - 1969 REPÚBLICA DA ÁFRICA DO SUL
1961 África, Vulgata, Lisboa, 1999.
Depois de 1970 s’organisant autour d’économies prédatri-
Philippe Hugon — L’économie de l’Afrique. Paris: La
Adaptado de CIA — The World Factbook, acessível em: [Link] ces et de guerres, celle des processus de Découverte, Repères 6ème ed, 2008.
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