La forêt semblait calme et sans vie.
La lumière de la lune éclairait faiblement les
arbres, tous semblables les uns aux autres, donnant à chaque recoin une similitude
lassante, presque oppressante, recouverte d’une brume légère. Au milieu de cette
scène monotone avançait une silhouette sombre, traînant des pas sans but, telle une
âme errante dénuée de conscience. Sa peau, pâle et presque blanchâtre, évoquait un
esprit des contes anciens. Mais, contrairement aux légendes, celui-ci ne cherchait ni à
effrayer, ni à capturer, ni à torturer ; il semblait porter en lui une tristesse profonde,
comme si son existence même était un fardeau, le forçant à errer sans espoir ni
émotion. Que pouvait-il ressentir, hormis l’ennui ?
Soudain, au milieu de ce silence pesant, une voix résonna :
– "C'est encore loin ?"
Aucune réponse ne suivit. Quelques instants plus tard, la même voix reprit :
– "Réponds-moi, toi qui aimes tant parler et vanter ta connaissance. Dis-moi où nous
sommes, et si c'est encore loin !"
Le silence persista jusqu'à ce que la silhouette s'arrête brusquement. La voix reprit,
cette fois plus insistante, bien que faible :
– "Réponds-moi, bon sang ! Ce n’est pas comme si on t’avait arraché la langue, et
même si c’était le cas, tu n’en as jamais eu besoin pour parler."
Cette fois, une réponse se fit entendre, mais étonnamment, c’était la même voix qui
répondit, d’un ton las :
– "Tais-toi, j'ai entendu. Je n’ai simplement aucune idée de notre destination… Ce n'est
pas comme si j'y étais déjà allé. Et je t'ai déjà expliqué pourquoi je parle moins :
désormais, on peut nous entendre."
– "Qui donc nous écouterait dans cette forêt lugubre ? Nos ennemis ont obtenu ce
qu’ils voulaient. Ils savent que nous sommes condamnés, quoi qu'on fasse."
– "C'est vrai. Mais à quoi bon discuter ? Continuons de marcher, de toute façon, nous
n'avons pas le choix."
– "Soit. Crois-tu que nous repasserons par des lieux en lien avec notre passé ? Cette
forêt me semble proche de celle où se trouvait ma maison autrefois, même si elle
paraît bien plus triste aujourd’hui."
– "On raconte que ceux qui portent cette malédiction sont forcés de traverser les lieux
dans lesquels ils ont ressenti d’intenses émotions. Une sorte de dernière promenade
avant l’oubli."
– "Si c'est possible, j’aimerais éviter. Ce n'est pas comme si j'avais la moindre attache à
cette maison ; tout ce que j’y ressens, c’est un dégoût infini envers ses habitants."
La voix se tut, et la silhouette se remit en marche avec la même lenteur, traînant des
pieds, comme si son seul souhait était de s’arrêter et de disparaître. Pourtant, elle
continuait son chemin, avançant au milieu de ce sentier sombre, entourée d’arbres et
de brume éclairés faiblement par la lune. Malgré cette lumière, le chemin semblait
inlassablement sombre et sans vie.
À la sortie de cette forêt, une maison en bois apparut, bien éclairée par le feu de la
cheminée. À l’intérieur, deux ombres étaient assises l’une à côté de l’autre.
L’âme errante, sortant de la forêt, se dirigea vers cette maison, allongeant son pas. Elle
semblait tourmentée, comme si la vue de cette demeure suffisait à alourdir son
fardeau. Et malgré cela, elle était forcée de continuer, se rapprochant peu à peu, avec
une démarche lente et torturée, jusqu’à s’arrêter net face au mur arrière de la maison.
La voix résonna de nouveau :
– "Pourquoi t’arrêtes-tu ? Ce n’est pas comme si ce mur te posait problème, vu ta
situation actuelle."
– "Ha ha ! Tu deviens comique, depuis peu. Le visage de la mort t’a adouci ? Tu sais bien
que ce n’est pas le mur le problème, mais plutôt ce qu’il abrite derrière lui."
– "Je pense que c’est plutôt toi qui as été affecté par le visage de la mort, comme tu dis.
Je sais que ce n’est pas le mur le problème, mais à quoi bon traîner autant ? Finis-en
vite. Ce n’est pas comme s’ils pouvaient te voir, désormais."
– "Oui, certes… mais je peux les voir. Et disons que ce n’est pas quelque chose que
j’espère de tout cœur. De plus, pour une raison quelconque, je ne peux pas changer de
chemin."
– "Changer de chemin ? Nous n'avons jamais eu la capacité de changer de chemin.
Continue à marcher ; je te conseille même de prendre ton temps. Ce sont tes parents,
après tout. Il se peut que tu ne les voies plus jamais après ce jour."
– "J’espérais ne plus jamais les revoir. Avec leurs discours moralisateurs sur mon
existence, sur l’échec que je suis devenu selon eux… Autrefois, on me reprochait mon
tempérament trop sentimental, pour finalement remettre en cause mon manque de
sentiment une fois changé… Et tout cela s’est terminé par un rejet de tous. C’est
répugnant."
Un long moment passa, jusqu’à ce que les premières lumières du soleil surgissent à
l’horizon, enveloppant la silhouette d'une douce chaleur, la forçant à entrer dans la
maison. Alors qu'il avançait à reculons, un faible cri brisa le silence :
– "Ah, ça brûle…"
C'était cette même silhouette, dont le dos était désormais baigné par le soleil levant.
– "Déjà le jour ? Je croyais que nous étions au milieu de la nuit."
– "Effectivement, nous étions en pleine nuit. Tu as passé plusieurs heures debout,
fixant ce mur comme un imbécile. À quoi pensais-tu, hein… enfin, je sais bien à quoi tu
penses, mais ressasser le passé ne changera rien à ta situation actuelle."
– "C’est vrai, rien ne changera. Mais bon, j’ai toujours été du genre à beaucoup penser,
tu le sais bien."
– "Effectivement… enfin, maintenant que tu es réveillé, que sommes-nous censés faire
? Nous ne pouvons pas sortir avant que le soleil ne se couche. On est bien coincés ici,
non ?"
– "Quelle situation débile… Moi qui voulais les ignorer, me voilà condamné à passer du
temps avec eux."
– "Tu peux juste les ignorer ; ils ne peuvent pas nous voir, seulement nous entendre. Il
suffit de rester calme."
– "Tu as raison, mais au fond… Ça ne change rien. Et quelle est cette pièce ? Je ne me
souviens pas de cet endroit."
D'un pas lourd, la silhouette alluma une bougie.
– "Alors, je peux toucher ce que je veux ? Pratique."
– "Je doute de l’utilité de cette découverte. Ce n’est pas comme si on allait rester dans
ce monde pour toujours ; il nous reste moins de cinq jours ici avant de disparaître pour
de bon."
– "Ce n’était pas six ? On ne marche que depuis une journée."
– "Certes, mais il y a un imbécile qui a passé une journée entière inconscient.
Comment est-il possible de s’évanouir sans corps ?"
– "C'est vrai, maintenant que j’y pense… Je me suis réveillé au milieu de nulle part, sans
trop comprendre comment. Et vu que tu ne répondais pas, j’ai cru que j’étais déjà mort,
exilé en enfer."
– "Peu importe, ça ne va pas tarder de toute façon. Allons dans ta chambre d'autrefois,
histoire de nous reposer."
– "Ce n’est pas comme si c’était toi qui marchais."
– "Tais-toi, imbécile."
La silhouette fantomatique reprit son chemin. En sortant de la réserve et en traversant
le salon, il ressentit une odeur familière de bois brûlé.
Au centre de la pièce, un canapé où deux personnes dormaient, enlacées. La femme,
d'une quarantaine d'années, paraissait si jeune malgré les premières rides qui
commençaient à se dessiner sur son visage ; ses cheveux blonds étaient entrelacés de
quelques mèches blanches. À côté d’elle, un homme du même âge semblait fatigué.
Son corps, marqué par les cicatrices du travail, ses mains usées et son visage crispé
exprimaient un vécu douloureux. Mais en serrant sa compagne dans ses bras, une
sérénité inattendue se dessinait sur son visage, comme si, dans cet instant, toutes les
épreuves de la vie s’effaçaient.
Au milieu de cette scène, l’esprit ne put s’empêcher de soupirer. Il pressa le pas, se
dirigeant vers un couloir sombre. Une fois au fond, se trouva une porte ; une fois
ouverte, on pouvait voir une chambre presque vide. Il y avait simplement un lit près de
la fenêtre ; une lampe à l’huile se trouvait à proximité du lit sur une table basse.
Une fois à l’intérieur, l’esprit ferma la porte et s’assit sur le lit tout en allumant la lampe.
– “ La lampe fonctionne encore. Bizarre, ce n’est pas comme si quelqu’un avait
séjourné ici. Ça doit faire des années que cette pièce n’est pas servie et pourtant, elle
est propre et tout est semblable à lors de mon enfance.”
– “ Peut-être qu’ils attendaient ton retour. Ils espéraient certainement te revoir, toi, leur
fils qui a tant grandi sans leur présence.”
– “ Ha et puis quoi encore ? C’est eux qui m’ont rejeté. À quoi bon m’attendre ? Et ce
n’est pas comme si j’allais revenir de bon cœur en ayant tout oublié. Jamais je ne leur
pardonnerai et eux ne pardonneront pas non plus.”
– “ Ça reste tes parents, mais je comprends ta pensée... Qu’allons-nous faire à présent
? Attendre ? Sachant qu’ils peuvent nous entendre, donc parler sera compliqué.”
– “ Tais-toi donc, je vais juste m’allonger et réfléchir.”
– “ Te torturer plutôt, non ?”
– “ Ferme-là, ce n’est pas comme si c’était quelque chose de nouveau. Je vais
simplement m’imaginer un présent différent où tout est merveilleux et où nous pouvons
apprécier notre vie.”
– “ Inutile.”
– “ Peut-être bien, mais ne rien faire l’est également.”
La silhouette s’allongea sur le lit, la tête tournée vers la table basse, sur laquelle se
trouvait un livre caché par la lampe. Intrigué, il saisit le livre avec sa main blanchâtre.
Sur sa couverture, il était marqué “Sens”.
Sans prévenir, la voix surgit à nouveau :
– “ Je me souviens de ce livre. C’est mon père qui me l’a offert. Si je me souviens bien,
c’est un recueil de poèmes qui traite d’objets banals en essayant de leur donner un
sens, d’où son titre.”
Un silence retentit à nouveau, puis la voix répéta :
– “ Un sens. J'ai toujours cherché un sens à ma vie. C’est une question naturelle, non ?
Mes parents m’ont toujours dit que chaque être humain avait un but, une destinée. Que
nous avions tous un rôle à jouer pour rendre le monde meilleur. Que c’était ainsi qu’on
méritait ce qui venait après.”
– “ Et que ceux qui échouaient, ceux qui se détournaient de ce rôle, méritaient l’enfer.
Est-ce que cela signifie que je finirai en enfer ?”
– “ Probablement. Ce n’est pas si étonnant. Après tout, j’ai tué, volé, égorgé, brûlé... J’ai
bravé les interdits. Pourquoi ? Même moi je ne le sais pas, probablement pour
survivre.”
– “ Peut-être qu’au fond, je mérite de périr. À quoi bon persévérer ?”
– “ C’est vrai qu’au fond, il n’y a plus rien à espérer et pourtant, on doit avancer malgré
tout. Parce que nous connaissons notre destin et malgré cette fatalité, on peut se
préparer.”
La silhouette reposa le livre sur la table après l’avoir feuilleté brièvement. Un silence
lourd et pesant s’installa. Des bruits de mouvement commencèrent à se faire entendre
derrière la porte. Peu de temps après, une femme ouvrit la porte, interpellée par la
lumière allumée. Elle chuchota :
– “ Qui a bien pu allumer cette lampe ?”
Après l’avoir éteinte, elle ramassa le livre qui se trouvait sur la table tout en soupirant :
– “ Ce livre était son préféré. Malgré ce qui s’est passé, j’espère à chaque lever de soleil
qu’il revienne.”
D’une voix tremblante, elle continua :
– “ J’aimerais tellement m’excuser auprès de notre petit enfant. Lui qui était si gentil est
devenu bien insensible. Je regrette tellement de ne l’avoir poussé à changer. Cette
gentillesse qui le caractérisait est morte ; elle qui était considérée comme une
faiblesse était sa plus grande qualité au fond.”
Deux larmes coulèrent le long de ses joues. Après les avoir essuyées, elle reposa le
livre et partit de la chambre.
Cette chambre fut plongée dans les ténèbres et le silence. Sur le lit, le fantôme était
toujours allongé, le bras gauche essayant de recouvrir ses yeux le long desquels deux
gouttelettes coulèrent.
– “ T’as vu, elle t’aime toujours et pourtant tu refuses d’y croire.”
– “ Je ne savais pas que les fantômes pouvaient produire de l’eau. Est-elle
fantomatique également ?”
– “ Je n’en sais rien... Que dirais-tu de dormir un peu ? Le temps passera bien plus vite.”
“ C’est vrai.”
À la suite de ces mots, la pièce fut replongée dans le silence. Une fois le soleil couché,
la silhouette allongée sur le sol se leva à nouveau, traînant des pieds comme à son
habitude. Elle quitta cette maison sans se retourner.
Une fois à l’extérieur, au milieu des sentiers battus, tel un esprit, il marcha le long de la
route. Le sol était en pierre, troué et bosselé ; aux alentours se trouvaient quelques
arbres. La vue sur les côtés s’étendait à l’infini, de manière irrégulière, arborant des
hauts et des bas. Devant, la route semblait également dénuée de fin, s’étendant au-
delà de l’imagination, mais elle était également triste et vide. Aucune vie ne s’en
dégageait malgré son étendue infinie ; rien ne s’y trouvait excepté une âme errante que
personne ne pouvait apercevoir, avançant au milieu de ce chemin torturé.
Tandis qu'il continuait d'avancer, la route semblait s'étirer, chaque pas le rapprochant
de l’oubli. Une présence indistincte pouvait être aperçue, une ombre qu’il semblait
bien connaître. De quelque chose de profond, une douleur bien plus intense que celle
ressentie à la vue de sa propre maison résonna en lui. Chaque pas le rapprochait de
cette silhouette, tandis que sa maison s'effaçait derrière lui, laissant place à un
souvenir bien plus douloureux et bien plus cruel.
Il leva les yeux et la vit. Cette demeure. Celle où il avait vécu et aperçu son plus profond
désir. Là où, pour la dernière fois, il avait aperçu son sourire.