Approche Constructiviste Ethnicité
Approche Constructiviste Ethnicité
3 | 2015
Identités et catégorisations sociales
Éditeur
Presses universitaires de Paris-Ouest
Édition électronique
URL : http://teth.revues.org/581 Ce document vous est offert par
ISSN : 2427-9188 Bibliothèques de l'Université Paris Diderot -
Paris 7
Référence électronique
Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fénart, « L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguït
és », Terrains/Théories [En ligne], 3 | 2015, mis en ligne le 23 octobre 2015, consulté le 18 décembre
2016. URL : http://teth.revues.org/581 ; DOI : 10.4000/teth.581
1 Le domaine de recherche sur l’ethnicité est un bon candidat pour les approches en
termes de construction sociale, qui ne peuvent s’é panouir qu’à propos d’objets dont
l’existence et la réalité sont tenues pour acquises et appréhendées comme naturelles, pré-
sociales (la condition (0) de Hacking1). De façon certes moins radicale que pour la race,
l‘appartenance à une communauté d’origine et de culture est communément perçue, avec
l’âge et le sexe, comme une caractéristique fondamentale de l’identité, en l’occurrence
comme une propriété qui s’attache aux individus à leur naissance et les définit comme un
genre de personne2. Dès le milieu du siècle dernier, des anthropologues comme Nadel,
Leach, Moerman ou Barth vont s’attacher à déconstruire les évidences de sens commun
sur lesquelles s’édifient ces croyances, tacitement assumées et reproduites par les savoirs
ethnologiques conventionnels. Ils montrent qu’on ne peut établir une correspondance
stricte entre une uniformité culturelle et une entité ethnique ; que les liens ethniques,
loin d’être l’expression de données primordiales (les liens du sang, l’héritage culturel, la
coutume) sont pris dans des rapports de pouvoir entre groupes interagissant dans un
ensemble social plus large ; que dans de nombreuses situations les individus sont amenés
à changer d’affiliation ethnique ; que les différences culturelles ne sont pas simplement
transmises et intériorisées, mais produites par un travail d’entretien par les acteurs et
accomplies dans l’interaction3.
2 Dans les décennies suivantes, la critique de l’approche dite « primordialiste » des groupes
ethniques est devenue un passage obligé des études anthropologiques sur les sociétés
exotiques, tandis qu’à la suite de l’ouvrage de Glazer et Moynihan paru en 1975, les
sociologues américains développaient une profusion d’études sur les ethnic groups comme
nouvelle forme de groupement propre aux sociétés modernes4.
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 2
3 On peut donc dire qu’à la fin du XXe siècle, l’approche constructiviste s’est définitivement
imposée dans le domaine. Que leurs recherches portent sur les sociétés contemporaines
ou anciennes (pré-coloniales), modernes ou traditionnelles, industrielles, villageoises ou
tribales, la majorité des chercheurs s’accordent à reconnaître que les significations
associées à l’appartenance à des groupes définis par la culture et l’ascendance commune
ne sont pas explicatives des comportements collectifs, mais demandent elles-mêmes à
être expliquées.
4 L’affaire semblait entendue. Pourquoi donc y revenir ? Au-delà de l’insatisfaction
provoquée par le caractère répétitif et automatique de la formule « construction sociale »
relevé par Hacking, l’approche constructiviste, lorsqu’elle s’applique à l’ethnie, suscite
des critiques spécifiques. Il faut toutefois distinguer deux ensembles de critiques assez
différenciées, voire contradictoires, l’une qui reproche aux approches constructivistes de
pécher par défaut, l’autre par excès de socialité.
5 La première reproche aux conceptions « ultra subjectivistes » d’exagérer la dimension
idéelle, stratégique ou symbolique, de la formation et du maintien des groupes ethniques,
au détriment de la prise en compte des conditions de domination et d’exploitation. Juteau
par exemple, partant du postulat que les groupes ethniques sont constitués à l’intérieur
d’un rapport social inégal, reproche à un constructivisme qu’elle définit comme « trop
radical » de faire « flotter l’identitaire au dessus des rapports sociaux5 ». Selon ces
critiques de type matérialiste6, le constructivisme, à force de réduire l’ethnicité à un
choix individuel, un stratagème, ou un jeu interactionnel, finirait par en produire une
vision tout aussi a-sociale que les théories « primordialistes », qui postulent une
spécificité des sentiments ethniques, basée sur le caractère ineffable, irrationnel et
profondément ressenti des sentiments qu’ils inspirent.
6 La seconde source de critiques consiste moins à dénoncer les excès des récusations du
primordialisme qu’à fonder ce dernier sur des bases scientifiques plus affirmées. Les
mêmes raisons qui ont fait de l’ethnicité un domaine d’élection des propositions
constructivistes (la tendance à penser l’ethnicité comme une essence) ont constitué un
terrain fertile au retour de balancier naturaliste accompagnant la montée en puissance
des sciences cognitives. Le reproche fait ici aux approches constructivistes est de laisser
dans l’ombre une question importante : comment rendre compte de la propension des
acteurs « ordinaires » à essentialiser la race et l’ethnie comme des entités quasi-
naturelles sans se soucier des réfutations savantes de l’existence des races comme entités
biologiques ou des ethnies comme supports de culture7 ? La psychologie évolutionniste
est convoquée pour rendre compte du caractère présumé universel et non contingent de
la catégorisation et des attachements ethniques, que les auteurs « primordialistes »
antérieurs attribuaient de façon vague à des besoins psychologiques (de sécurité,
d’appartenance, d’estime de soi8).
7 Nous tenterons dans cet article de montrer que ces critiques contradictoires reposent en
grande partie sur toute une série de malentendus sur ce qu’il est convenu d’appeler
l’approche constructiviste de l’ethnicité, malentendus qui sont au croisement de deux
sources d’ambiguïté : sur ce qu’on entend par constructivisme et sur ce qu’on entend par
ethnicité.
8 Pour éclairer ces ambiguïtés, nous prendrons un large appui sur le texte fondateur de
Barth9 auquel l’on attribue souvent à juste titre une position clé dans le tournant
constructiviste. On lui doit en effet d’avoir posé comme problématique ce qui était pensé
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 3
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 4
14 Cette confusion se manifeste dans l’ouvrage à portée plus politique que proprement
théorique de Lagrange lorsqu’il cherche à rendre compte de l’échec scolaire des élèves
des quartiers « sensibles » : partant de l’origine ethnique comme variable (à côté de
l’origine sociale) il conclut que « l’ethnicité est une grille de lecture des héritages et de la
socialisation (propriété culturelle du groupe ) importante pour la compréhension des
performances et des contre-performances des adolescents14». Sans cette confusion entre
les deux sens, on pourrait seulement dire que la nationalité des parents (variable
indépendante) influence l’échec scolaire (variable dépendante) pour des raisons qui
restent ouvertes à l’enquête (on pourrait explorer par exemple les effets de
l’analphabétisme des parents). Mais la source majeure de confusion tient à l’indistinction
entre l’ethnicité en tant qu’outil conceptuel et le groupe ethnique comme entité sociale,
confusion d’autant plus aisée qu’aucun des anthropologues qui ont entrepris de
déconstruire la notion de groupe ethnique ou de tribe comme groupe porteur de culture
(Nadel, Leach, Moerman, Barth) n’utilise le terme d’ethnicité. On trouve dans les usages
du terme « groupe ethnique » le même glissement que dans les usages du terme « race »,
entre une catégorie d’analyse et un groupe social réel15.
15 Il est pourtant tout à fait important de les distinguer pour éviter la tautologie puisque la
tâche analytique de l’ethnicité comme concept est précisément d’étudier les formes sous
lesquelles et les conditions dans lesquelles le groupe ethnique se réalise comme un type
d’appartenance qui confère une identité basée sur l’origine et la communauté culturelle.
16 En abordant le groupe ethnique non plus comme le cadre, in-interrogé, de la comparaison
(des systèmes de parenté, des types d’organisation politique, des cosmogonies, etc.), mais
comme un thème ouvert à l’investigation, en le posant non pas au départ mais à l’arrivée
de l’analyse, les anthropologues qui ont posé les bases de ce domaine de recherche ont
clairement fait émerger un nouvel objet, non plus une entité support d’une même culture,
mais le système des relations dans lesquels elle est produite (construite) comme telle.
17 À partir de ce socle qui oriente les démarches dites constructivistes, l’ethnicité a été
abordée selon une multiplicité d’approches théoriques dont on a pu légitimement se
demander si elles traitaient bien du même objet : un cadre formel, empiriquement vide
qui en fait une propriété de la relation inter-groupe (Barth) ; une fiction ou une illusion
produite sous l’effet d’imputations d’identités imposées dans une situation coloniale
(Amselle) ; une ressource mobilisée par des entrepreneurs d’identité dans des luttes inter-
groupes pour la conquête du pouvoir (Cohen)16.
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 5
endogène (héritage). Cette définition minimaliste n’apparaît pas toutefois d’une grande
utilité pour marquer une nette rupture avec les conceptions dites primordialistes. Sous ce
terme, comme sous celui des termes en « -isme » en général, qui servent à formuler des
accusations, se cachent souvent des hommes de paille que l’on prend pour cible afin de
mieux argumenter son propre point de vue. Il semble que cette particularité des
discussions scientifiques soit aussi regrettable qu'inéliminable. Cette remarque faite, il est
possible de dire en quelques mots de quoi il retourne, tout en sachant que ces mots ne
rendent pas justice à la diversité et souvent à la sophistication des argumentations.
Généalogiquement, le sens premier de cette notion dérive de l’idée d’attachements ou de
liens primordiaux, c’est-à-dire qui ne dépendent pas de leur entretien, tels les liens de
famille : ils peuvent être entretenus ou non, mais ils subsistent indépendamment du fait
qu’on soit un bon père ou un bon fils. On y associe l'idée qu’il y a des identités ou des
statuts qui sont ascriptifs, qui ne dépendent pas de l’accomplissement, mais sont en
général acquis d’emblée à la naissance comme une donnée de la vie. De là à dire qu’ils
sont naturels (et donc ne ressortissent pas de l’analyse sociale), il y a un pas souvent
franchi dans l’accusation de primordialisme, mais qui n’est pas nécessairement justifié.
Dans la version culturaliste du primordialisme17, les attachements primordiaux, dont font
partie les liens ethniques, relèvent bien d’un sens commun culturel même s’ils s’imposent
aux individus de façon inconditionnelle. Ils ont leurs fondements moins dans les données
de l’existence sociale, au premier rang desquels les « liens du sang », que dans une
perspective culturelle qui conduit à les considérer comme tels.
20 Cette définition n’est guère plus utile pour différencier constructivisme et naturalisme. Il
se trouve aujourd'hui peu de chercheurs pour penser que les races et les groupes
ethniques ont une réalité indépendante des représentations qu’on en a, ou pour soutenir
que les classifications phénotypiques ou les clivages entre communautés culturelles
correspondent à des espèces naturelles. Les tenants de l’approche naturaliste de
l’ethnicité ne considèrent pas les groupes ethniques comme des choses dans le monde,
mais comme le résultat de croyances biaisées : un programme d’instruction dans la tête
des acteurs, « exapté » (mécanisme adaptatif et sélectionné) de la biologie naïve, en vertu
duquel les humains raisonnent comme si les ethnies étaient des espèces naturelles.
L’approche naturaliste cognitiviste se présente comme un essentialisme de second
degré qui ne relève donc pas de l’ontologie (l’existence des ethnies comme des choses
dans le monde) mais d’épistémologies locales. Que l’essentialisme soit de la mauvaise
ontologie ne l’empêche pas d’être une épistémologie ordinaire utile, argumente Gil-White
18
. Même s’il n’existe pas d’essence ethnique ou raciale, nous devons quand même
comprendre pourquoi les gens pensent qu’il y en a et comment cette croyance affecte leur
comportement. Il faut expliquer pourquoi on retrouve dans toutes les sociétés et à toutes
les époques des croyances sur la division du monde social en ethnies. À quoi les
constructivistes peuvent répondre que l’universalité de ces croyances est illusoire et
rétrospective, que c’est la vision proprement moderne et occidentale qui, en projetant ses
schèmes cognitifs sur les sociétés exotiques, a, de façon performative, créé des ethnies.
21 Les oppositions sur le caractère permanent ou transitoire, universel ou contingent, stable
ou soumis à variation, de la catégorisation ethnique, s’appuient sur des appréciations
différentes de la « bonne » échelle temporelle. La déconstruction de l’entité ethnique
qu’appelle l’approche constructiviste suppose de retracer les circonstances (colonisation,
nationalismes, urbanisation, etc.) qui, dans l’histoire de moyenne durée, ont produit les
classifications, figé les frontières, stabilisé les ethnonymes permettant de découper
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 6
fictivement des ethnies. Pour les naturalistes, les représentations des divisions de l’espèce
humaine en terme de race et d’ethnie sont inscrites dans une machinerie mentale
façonnée au cours de l’évolution de l’espèce humaine.
22 Comme on l’a noté, le texte de Barth autorise une pluralité de lectures, amenant tantôt
(le plus souvent) à le considérer comme fondateur du courant constructiviste, tantôt à
qualifier son approche de « naturaliste »19. Cette dernière lecture n’est pas sans
argument, bien qu’à notre sens elle soit très discutable : qu’il y ait bien chez Barth un
cadre stable de l’organisation ethnique ne fait pas pour autant de l’ethnicité un invariant
anthropologique20. Les catégories ethniques peuvent être ou ne pas être pertinentes, et
elles ne sont rendues socialement effectives que par leur ancrage sur des frontières
actualisables en contexte.
23 Si l’identité ethnique était acquise une fois pour toute, si les gens n’étaient ce qu’ils sont
qu’en fonction d’une théorie locale de l’ascendance, la problématique barthienne d’une
organisation sociale des différences culturelles par des processus d’attribution d’identité
n’aurait tout simplement pas de sens. La structure formelle qu’il propose permet
justement de dissocier la stabilité des catégories ethniques, garantie par le maintien des
frontières, de l’identité des individus qui peuvent les traverser.
24 C’est d’ailleurs en vertu de cette possibilité toujours ouverte de changement d’identité,
dont les contributions réunies dans le volume Ethnic groups and boundaries donnent de
nombreux exemples, qu’on a pu voir en lui l’un des fondateurs du courant constructiviste.
Il n’est pas sûr toutefois que les auteurs qui lui manifestent une dette de reconnaissance
ne tirent pas son texte à hue et à dia pour fonder des propositions sur l’ethnicité en
réalité forts différentes et parfois antagonistes. De façon générale, on peine à situer de
façon cohérente les approches réputées « constructivistes » dans la série des dualismes
fréquemment mobilisés pour les contraster avec les approches primordialistes/
naturalistes (objectivisme-subjectivisme ; substantialisme-circonstantialisme ; holisme-
individualisme ; réalisme-nominalisme). La vision instrumentaliste de l’ethnicité qui
rapporte les manifestations d’ethnicité à d'autres forces sociales non immédiatement
perceptibles mais seules à même de comprendre leur sens véritable, est la plus répandue,
et celle qui est le plus fréquemment prise pour cible21. Les auteurs qui s’en réclament
trouvent chez Weber des éléments qui anticipent la vision de l’ethnicité comme un
instrument de lutte politique, à travers la notion de fermeture des relations économiques,
permettant l’appropriation monopolistique de ressources matérielles et de l’honneur
social. Cette orientation instrumentaliste est fort éloignée d’une autre approche réputée
« constructiviste » (qui peut également trouver des arguments chez Weber) qui fait de
l’ethnicité une manifestation symbolique de distinctivité dans des systèmes sociaux
uniformisants, un emblème de différences, manipulée par des acteurs qui affirment la
singularité de leur self en mettant en exergue des différences culturelles largement
inventées ou reconstruites22. On peut également distinguer les approches qui mettent
l’accent sur le caractère d’imposition et les effets performatifs des catégories ethniques
fictivement créées par le système de domination, de celles qui voient dans l’ethnicité un
élément de négociation et de jeu interactionnel.
25 Là encore, Barth occupe dans le débat, une place décalée. Son approche peut être dite
subjective et individualiste par la priorité accordée au point de vue émique dans
l’évaluation de l’appartenance ethnique, et dans la mesure où l’ethnicité est affaire
d’engagement du sujet : « S’ils disent qu’ils sont des A en contraste avec une catégorie B
du même ordre, cela veut dire qu’ils entendent être traités comme des A et voir leur
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 7
conduite interprétée en tant que A et non en tant que B ; en d’autres termes ils déclarent
leur allégeance à la culture partagée par les A23 ».
26 L’identité ethnique ne se résume pas pour autant à un phénomène mental (dans la tête
des sujets), comme le suggère l'affirmation selon laquelle « les catégories utilisées par les
individus visent l’action et sont affectées de façon significative par l’interaction plus que
par la contemplation24 ». L’identité des membres des groupes ethniques se donne à voir
dans l’espace public à travers la façon dont ils orientent mutuellement leurs
comportements dans leurs activités quotidiennes. Elle ne se résume pas non plus à une
manipulation stratégique de symboles culturels par un calcul d’acteurs rationnels, les
usages politiques de l’ethnicité par des entrepreneurs d’identité n’étant pour lui qu’une
des façons, parmi d’autres, d’activer les catégorisations et les frontières ethniques.
27 Certes l’acteur peut être en situation de choisir des identités, dans la mesure où des
identités optionnelles lui sont accessibles, mais le critère est moins le calcul de ses
intérêts matériels ou la communication de différences symboliques que la chance qu’il
aura de voir sa prestation ratifiée et, par là même, de se voir attribuer l’identité à laquelle
il prétend, c’est-à-dire de se voir ratifier non seulement comme X ou Y, mais d’abord
comme interactant, comme quelqu’un qui manifeste suffisamment de respect de lui-
même pour que l’on puisse établir avec lui une relation qui ne soit pas une dégradation.
28 En dépit des ambiguïtés qui se trouvent dans son texte et dans ceux de ses collaborateurs
dans l’ensemble du volume, il est donc possible de privilégier une lecture plus
interactionniste qu’en termes d’analyse stratégique ou de choix rationnel; et plus holiste
qu’individualiste dans la mesure où les comportements convenables pour une identité
sont évalués selon les standards du groupe de référence, ce qui implique de façon sous-
jacente une structure des relations sociales qui contraint les choix individuels : « dans
toute vie sociale organisée, ce qui peut être rendu pertinent pour l’interaction dans
chaque situation sociale est prescrit25 ».
29 Il est vrai néanmoins que, comme l’observe Costey, « Barth reste bien silencieux sur
l’origine de ces contraintes et leur transmission26 ». Elles sont clairement de nature
sociale (et non pas comme pour les naturalistes, inhérentes aux catégories de l’esprit
humain) mais cela peut s’entendre de différentes manières : en faisant de l’appartenance
ethnique l’identité « la plus fondamentale », qui dit quelle sorte de personne on est, Barth
semble faire de l’ethnicité un statut prescrit (ascriptif), et qui plus est un statut-maître
qui, comme le sexe ou le rang, exerce une contrainte sur celui qui a ce statut dans toutes
ses activités, et pas seulement dans certaines situations sociales définies. Evidemment, ce
point est discutable et discuté ; il s’agit là d’un reproche couramment adressé à Barth 27.
En fait, la question du recrutement ethnique semble chez lui recevoir deux types de
réponse : l’une qui relève du modèle indigène fournit une identité basée sur l’origine,
réputée acquise à la naissance ; l’autre qui relève de l’accomplissement et de la
performance. C’est pourquoi les prescriptions de rôle et les contraintes sur les
comportements ethniques apparaissent dans d’autres passages du texte de Barth comme
étant situationnelles et produites dans les rencontres par la perception sélective, les
sanctions diffuses, le tact des interactants28. Quoi qu’il en soit, le point important à retenir
est que la catégorisation ethnique n’est pas seulement classificatoire (productrice de
classes de Nous et de Eux) ; elle entraîne avec elle tout un faisceau de caractéristiques
normatives dont on escompte qu’elles seront rendues manifestes par ceux qui sont ainsi
classifiés. Cette logique d’imputation, qui se traduit, lorsqu’elle est mise en œuvre par des
Eux dans les situations interethniques asymétriques, par des impositions de stéréotypes et
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 8
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 9
de groupalité32. On se trouve ici au cœur des zones d’ombre qui concernent l’objet même
de l’ethnicité, et la critique mérite donc qu’on s’y arrête. Le problème que pose Brubaker
se présente comme une variation autour de l’opposition nominalisme/réalisme : il
reproche aux constructivistes de ne pas s’être complètement débarrassés d’une forme
spécifique d’essentialisme (qu’il qualifie de « groupisme ») qui consiste à confondre des
catégories mentales ou discursives (idiomes, classifications, stéréotypes) avec des groupes
réels, en corps (corporate) qui agissent et sont dotés d’intérêts et de volonté propre. Si l’on
fait cette distinction, on est amené à déplacer l’objet de la recherche. Ce qu’il s’agit d’é
tudier, c’est comment (sous l’effet de quels projets politiques, sociaux, culturels menés
par quels individus et organisations) des catégories (des agglomérats de personnes
présentant des caractéristiques communes et désignées comme X ou Y), sont investies (ou
pas) de groupalité, en viennent (ou pas) à se représenter comme « les » X, « les » Y.
L’ethnicité peut être problématisée dans cette perspective comme un passage du type
classe en soi/classe pour soi, ce qui ouvre tout un ensemble de questions de recherche
pertinentes et d’une grande actualité33.
34 Pour avancer dans la formulation de ces questions, Brubaker et ses collègues tentent
d’expliciter les mécanismes cognitifs (catégorisation, codage, stéréotypes, schémas,
scripts, cadrages) qui permettent de rendre compte de la façon dont s’opèrent les
interprétations ethniques du monde social (détection d’indices, inférence, typification),
ainsi que les modalités de diffusion, distribution, accessibilité et saillance de ces
représentations34. Cette reformulation de l’ethnicité comme cognition constitue sans
aucun doute une avancée importante dans l’analyse des processus de group making. Mais
le problème que se pose Barth est différent : il s’agit moins de traiter des conditions dans
lesquelles le groupe ethnique se constitue comme un Nous que d'étudier son maintien
comme entité.
35 Si on l’envisage sous cet angle, le lien qu’il établit entre catégorie, groupe et frontière
s’avère plus complexe que ne le dit Brubaker. La notion de frontière ne fait pas que
charrier (de façon involontaire et non assumée) des connotations d’entitativité.
L’importance qu’il lui accorde, couplée à celle de l’ethnonyme, lui permet de traiter d’un
problème d’identité au sens philosophique d’individuation diachronique. Car ce qui
intéresse Barth au premier chef est de comprendre ce qui fait persister le groupe dans
l’existence, quels que soient les changements en contenu et personnel qui l’affectent. Les
traits culturels, les modes de vie, les valeurs d’un groupe ethnique peuvent changer au
cours du temps, les individus ou des sous-sociétés qui en sont membres peuvent changer
d’identité. Qu’est-ce qui alors permet de dire qu’il s’agit du même groupe35 ?
36 Pour Barth, c’est l’activité de maintien des frontières (boundary work) qui fournit ce
principe d’individuation permettant à un groupe ethnique de se maintenir dans le temps,
sans pour autant rester identique. Cette activité de maintien de frontière entre les
groupes est très directement liée à la catégorisation en Nous et Eux, car elle permet de
faire le départ entre les situations où l’on est entre nous, ouvertes à l’expansion des
relations sociales, et celles où interviennent les étrangers, restreintes à des secteurs
d’activité et codifiées. Dans cette perspective, l’attribution catégorielle ne précède pas le
groupe ethnique, elle lui est consubstantielle, et on comprend qu’il n’y ait en effet guère
de sens à séparer catégorie et groupe puisque les groupes ethniques n’existent que par la
catégorisation : « Dans la mesure où les acteurs utilisent des identités ethniques pour se
catégoriser eux-mêmes et catégoriser les autres dans des buts d’interaction, ils forment
des groupes ethniques en ce sens organisationnel36 ».
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 10
37 Dans la mesure où l’existence des groupes ethniques est attestée par une catégorisation
inclusive et exclusive en Nous et Eux, il n’y a guère de sens non plus, dans le cadre
d’analyse barthien, à se représenter l’appartenance ethnique en terme de continuum (à
traiter la groupalité comme une variable qui peut se mesurer en degré) ou les identités
ethniques comme floues, multiples ou combinables. On peut bien sûr observer que, dans
de nombreuses situations, des individus combinent plusieurs identités ou revendiquent
une identité duale. Mais les changements, alternances et combinaisons identitaires, si on
les analyse avec la boîte à outils barthienne, ne sont pas nécessairement à interpréter
comme un brouillage des frontières. Elles sont plutôt révélatrices d’un changement (sous
l’effet du passage du temps ou de la mobilité géographique) du contexte local qui induit
une réorganisation des dichotomies ethniques. Si l’on peut « se déclarer « Noir » à
Salvador de Bahia, « Bahianais » à Rio de Janeiro ou « Brésilien » à Paris 37, c’est que, du
fait même du caractère fondamentalement contrastif des attributions ethniques, les Nous
ne peuvent se définir que dans leur relation à des Eux rendus pertinents dans chaque
situation.
38 Si l’on peut se revendiquer X et en même temps Y, comme c’est souvent le cas chez les
descendants des immigrés qui manifestent un double attachement à la culture de leurs
parents et à la société d’immigration, qui revendiquent à la fois la reconnaissance de leur
origine et leur intégration de plein droit à la société d’immigration de leurs parents, c’est
qu’entre la première génération et la deuxième, l’ethnicité a changé de niveau de
contraste. On a vu ce processus à l’œuvre dans la France des années 1980, lorsque les
discriminations persistantes à l’égard des enfants des immigrés devenus nationalement
français, ont conduit à l’émergence des « Beurs » dans l’espace public. La frontière entre
immigrés et français, que l’assimilation permettait de maintenir intacte, s’est déplacée à
l’intérieur du système national englobant « français ». Une nouvelle distinctivité a été
tracée, non plus entre des catégories nationales (Français et immigrés), mais entre des
sortes différentes de Français (« de souche », d’origine étrangère), valant revendication
de reconnaissance (ou accusation) de l’existence de plusieurs sous-groupes ethniques à
l’intérieur de la Nation38.
Conclusion
39 Les critiques des conceptions constructivistes de l’ethnicité sont tout aussi multiples et
contradictoires que le sont les approches constructivistes elles-mêmes. Certaines d’entre
elles peuvent conduire à des régressions essentialisantes faisant bon marché des apports
irremplaçables de l’idée de « construction » des ethnies et des races mise au service d’une
histoire comparative : comment des groupes ont été construits dans l’histoire des Etats-
Unis comme des races, puis comme des ethniques ; comment une frontière raciale a été
tracée entre les esclaves noirs et les travailleurs blancs dans les plantations de Virginie;
comment les ethnies ont été figées comme des entités substantielles et discrètes dans un
continuum d’échanges dans l’Afrique pré-coloniale39.
40 Ces régressions essentialisantes peuvent prendre la forme d’un retour du culturalisme,
comme dans l’ouvrage de Lagrange qui tente d’expliquer la conflictualité sociale dans les
banlieues par les structures familiales et les cultures ethniques40. Mais elles peuvent aussi
surgir de façon inattendue dans un texte beaucoup mieux appareillé conceptuellement
comme celui de Kaufmann et Cordonnier, qui conduit à se demander si l’épistémologie
biologisante que les naturalistes attribuent aux gens ordinaires n’est pas partie
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 11
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 12
BIBLIOGRAPHIE
AGIER Michel, La condition cosmopolite, Paris, La Découverte, 2013.
AMSELLE Jean-Loup, Logiques métisses. Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Paris, Payot,
1990.
ASTUTI Rita, « The Vezo are not a kind of people. Identity, difference and « ethnicity » among a
fishing people of Western Madagascar », American Ethnologist, n°22/3, 1995, p. 464-482.
BARTH Fredrik (dir.), Ethnic Groups and Boundaries: The Social Organization of Culture Difference,
Bergen, Oslo, London, Universitets Forgelet/Georges Allen and Unwin, 1969.
BOYD Robert et RICHERSON Peter J. « The evolution of subjective commitment to groups: a tribal
instinct hypothesis », in NESSE Randolf M. (dir.), The Evolution of Commitment, New York, Russell
Sage Foundation, 2001.
BRUBAKER Rogers, « Au-delà de l’identité », Actes de la recherche en sciences sociales, n°4/139, 2001,
p. 66-85.
BRUBAKER Rogers, « Ethnicity without groups », Archives of European Sociology, n°43/n° 2, 2002,
p. 163-189.
BRUBAKER Rogers, LOVEMAN Mara et STAMATOV Peter, « Ethnicity as cognition », Theory and Society,
n° 33/1, 2004, p. 31-64.
COHEN Abner, Custom and Politics in Urban Africa, London, Routledge and Kegan Paul, 1969.
COSTEY Paul, « Les catégories ethniques selon F. Barth », Tracés. Revue de sciences humaines, n° 10 |
2006 [En ligne], mis en ligne le 07 avril 2009, consulté le 21 août 2013. URL : http://
traces.revues.org/155 ; DOI : 10.4000/traces.155.
EIDHEIM Harald, « When ethnic identity is a social stigma », in B ARTH Fredrik (dir.), Ethnic Groups
and Boundaries: The Social Organization of Culture Difference, Bergen, Oslo, London, Universitets
Forgelet/ Georges Allen and Unwin, 1969, p. 39-57.
GANS Herbert J., « Symbolic ethnicity: the future of ethnic groups in America », Ethnic and Racial
Studies, n°2/1, 1979, p. 1-20.
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 13
GEERTZ Clifford, « The integrative revolution », in GEERTZ Clifford (dir.), Old Societies, New States,
New York, Free Press, 1963, p. 105-157.
GLAZER Nathan et MOYNIHAN Daniel Patrick (dir.), Ethnicity, Theory and Experience, Cambridge,
Mass., Harvard University Press, 1975.
GIL-WHITE Francisco. J., « Are ethnic groups biological "species" to the human brain? », Current
Anthropology, n°42/4, 2001, p. 515-554.
ERIKSEN Thomas Hylland, « The epistemological status of the concept of ethnicity », intervention
à la conference The Anthropology of ethnicity, Amsterdam, décembre 1993.
HACKING Ian, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, Paris, La Découverte, 2001.
ISAAC Harold R., Idols Of The Tribe, Group Identity And Political Change, New York, Harper & Row,
1975.
JUTEAU Danièle, L’ethnicité et ses frontières, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1999.
KAUFMANN Laurence et CORDONIER Laurent, « Vers un naturalisme social », SociologieS [En ligne],
mis en ligne le 18 octobre 2011, consulté le 23 juillet 2015. URL : http://
sociologies.revues.org/3595.
LEACH Edmund, Les systèmes politiques des hautes terres de Birmanie (1954), Paris, Maspero, 1972.
LESSER Jeffrey, Negociating National Identity, Immigrants, Minorities, and the Struggle for Ethnicity in
Brazil, Durham, Duke University Press, 1999.
MOERMAN Michael, « Ethnic identification in a complex civilization: Who are the Lue? », American
Anthropologist, n°67/5, 1965, p. 1215-1230.
ROEDIGER David R., The Wages of Whiteness, London, New York, 1991.
SPERBER Dan, « Les sciences cognitives, les sciences sociales et le matérialisme», Le Débat, n° 5/47,
1987, p. 103-115.
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 14
NOTES
1. HACKING Ian, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, Paris, La Découverte, 2001.
2. C’est en fonction de cette caractéristique attachée à la notion d’ethnie qu’Astuti, travaillant
sur une population de Madagascar qui définit son identité sans faire référence aux liens du sang,
se refuse à inscrire son analyse sous le paradigme de l’ethnicité. A STUTI Rita, « The Vezo are not a
kind of people. Identity, difference and « ethnicity » among a fishing people of Western
Madagascar », American Ethnologist, n° 22/3, 1995, p. 464-482.
3. NADEL Siegfried Frederick, Byzance noire, Paris, Maspero, 1971 (1ère édition : 1942) ; L EACH
Edmund, Les systèmes politiques des hautes terres de Birmanie, Paris, Maspero, 1972 (1ère édition :
1954); MOERMAN Michael, « Ethnic identification in a complex civilization : Who are the Lue? »,
American Anthropologist, n°67/5, 1965, p. 1215-1230 ; B ARTH Fredrik (dir.), Ethnic Groups and
Boundaries: The Social Organization of Culture Difference, Bergen, Oslo et London, Universitets
Forgelet/Georges Allen and Unwin, 1969.
4. GLAZER Nathan et M OYNIHAN Daniel Patrick (dir.), Ethnicity, Theory and Experience, Cambridge,
Harvard University Press, 1975.
5. J UTEAU Danièle, L’ethnicité et ses frontières, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal,
1999, p. 15.
6. Le « Matérialisme historique » dans ce cas, opposant une part matérielle, économique,
infrastructurelle et déterminante du social à une part idéelle, superstructurelle et déterminée.
Notons que ceux qui remettent en cause la frontière entre sciences de la nature et sciences de la
société qualifient ce matérialisme de vide ou de contradictoire avec un authentique monisme
ontologique matérialiste, auquel se conformeraient, par contre, les perspectives ouvertes par les
sciences cognitives et la psychologie des représentations mentales. Voir S PERBER Dan, « Les
sciences cognitives, les sciences sociales et le matérialisme », Le Débat, n° 5/47, 1987, p. 103-115.
7. HIRSCHFELD Lawrence A., « On acquiring social categories: cognitive development and
anthropological wisdom », Man, n° 23/4, 1988, p. 611-638 ; G IL-WHITE Francisco J., « Are ethnic
groups biological "species" to the human brain? », Current Anthropology, n°42/4, 2001, p. 515-554.
8. ISAAC Harold R., Idols Of The Tribe, Group Identity And Political Change, New York, Harper & Row,
1975.
9. BARTH Fredrik, « Introduction », in B ARTH Fredrik (dir.), Ethnic Groups And Boundaries, op. cit.,
traduction française in POUTIGNAT Philippe et S TREIFF-FÉNART Jocelyne, Théories de l’ethnicité,
Paris, PUF, 1995, p. 203-249.
10. Ibid.
11. LESSER Jeffrey, Negociating National Identity, Immigrants, Minorities, and the Struggle for Ethnicity in
Brazil, Durham, Duke University Press, 1999, p. 7.
12. B RUBAKER Rogers, « Au-delà de l’identité », Actes de la recherche en sciences sociales, n°4/139,
2001, p. 70 (note 26).
13. N.B.: nos commentaires apparaissent, en italique, entre parenthèses. La phrase est tirée de
l’ouvrage, par ailleurs excellent, de JUTEAU Danièle, L’ethnicité et ses frontières, op. cit, p. 168, mais
on peut trouver des exemples similaires dans la plupart des textes sur l’ethnicité.
14. LAGRANGE Hugues, Le Déni des cultures, Paris, Seuil, 2010, p. 145.
15. LOVEMAN Mara, « Is "race" essential? Comment on Bonilla-Silva », American Sociological Review,
n° 64/6, 1997, p. 891-898.
16. BARTH Fredrik, Ethnic groups and boundaries, op. cit. ; AMSELLE Jean-Loup, Logiques métisses.
Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Paris, Payot, 1990 ; C OHEN Abner, Custom and Politics
in Urban Africa, London, Routledge et Kegan, 1969.
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 15
17. GEERTZ Clifford, « The integrative revolution », in GEERTZ Clifford (dir.), Old Societies, New States
, New York, Free Press, 1963, p. 105-157.
18. G IL-WHITE Francisco. J., « Are ethnic groups biological « species » to the human brain? », art.
cit., p. 523. Il faut néanmoins noter que si la cognition ethnique, en tant que produit de
l'évolution, ne présuppose pas, pour être opérante aujourd'hui, l'existence « d'ethnies comme
choses dans le monde », elle n'en implique pas moins que dans un passé suffisamment éloigné
pour avoir eu des effets sur l'évolution, nos ancêtres vivaient dans des groupes étendus qui
correspondent étroitement à la conception ethnologique traditionnelle de l'ethnie comme
totalité sociale et culturelle normativement intégrée. Gil-White suit ici étroitement les travaux
des sociobiologistes Boyd et Richerson. Voir notamment B OYD Robert et R ICHERSON PETER J. « The
evolution of subjective commitment to groups: A tribal instinct hypothesis », in N ESSE Randolf M.
(dir.), The Evolution of Commitment, New York, Russell Sage Foundation, 2001, p. 186-220.
19. ERIKSEN Thomas Hylland, « The epistemological status of the concept of ethnicity »,
intervention à la conference The Anthropology of ethnicity, Amsterdam, décembre 1993.
20. Cela ne fait pas non plus de l’ethnicité le dernier mot de la culture. On peut noter que dans
ses travaux plus tardifs sur Oman et Bali, Barth a justement essayé de rendre compte du
pluriculturalisme autrement qu’en terme d’ethnicité et plutôt en termes de grands courants co-
occurents de traditions de savoir qui s’interpénètrent ou se séparent.
21. Gil-White, par exemple, réduit l’approche constructiviste à une vision des ethnies comme une
construction consciemment instrumentale d’acteurs rationnels en vue d’obtenir des bénéfices
politiques ou économiques. GIL-WHITE Francisco J., « Are ethnic groups biological « species » to
the human brain? », art. cit., p. 517.
22. Voir par exemple GANS Herbert J., « Symbolic ethnicity: the future of ethnic groups in
America », Ethnic and Racial Studies, n° 2/1, 1979, p. 1-20.
23. Nous citons le texte de Barth dans sa traduction française in P OUTIGNAT Phillipe et S TREIFF-
FÉNART Jocelyne, Théories de l’ethnicité, op. cit., p. 212.
24. Ibid., p. 236.
25. Ibid., p. 214.
26. C OSTEY Paul, « Les catégories ethniques selon F. Barth », Tracés. Revue de sciences humaines, n°
10 [En ligne], mis en ligne le 7 avril 2009, consulté le 21 août 2013. URL : http://
traces.revues.org/155 ; DOI : 10.4000/traces.155.
27. Nous mêmes avons travaillé assez souvent sur des situations où la question de la pertinence
ou de la saillance de l’identité raciale ou ethnique comme cadre d’interprétation de ces situations
est en jeu. On en trouvera un exemple dans notre livre à propos d’un incident dans un bus qui
confronte un étudiant africain et un contrôleur. Voir POUTIGNAT Phillipe et S TREIFF-FÉNART
Jocelyne, Théories de l’ethnicité, op. cit., p. 185-188.
28. Voir POUTIGNAT Phillipe et STREIFF-FÉNART Jocelyne, Théories de l’ethnicité, op. cit., p. 236.
29. Voir sur cet aspect EIDHEIM Harald, « When ethnic identity is a social stigma », in B ARTH
Fredrik (dir.), Ethnic Groups and Boundaries, op. cit., p. 39-57.
30. JUTEAU Danièle, L’ethnicité et ses frontières, op. cit., p. 32.
31. LAGRANGE Hugues, Le Déni des cultures, op. cit., p. 23.
32. BRUBAKER Rogers, « Ethnicity without groups », Archives of European Sociology, n° XLIII/2, 2002,
p. 163-189.
33. On peut penser par exemple aux modalités selon lesquelles se constitue en France un groupe
noir. Voir à ce sujet POIRET Christian, « Les processus d’ethnicisation et de raci(ali)sation dans la
France contemporaine : Africains, Ultramarins et "Noirs" », Revue européenne des migrations
internationales, n° 27/1, 2011 p. 107-127.
34. BRUBAKER Rogers, L OVEMAN Mara et S TAMATOV Peter, « Ethnicity as cognition », Theory and
Society, n° 33, 2004, p. 31-64.
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 16
35. « Quelle est donc cette entité dont la continuité au cours du temps est décrite dans de telles
études ?». Nous citons le texte de Barth dans sa traduction française in P OUTIGNAT Phillipe et S
TREIFF-FÉNART Jocelyne, Théories de l’ethnicité, op. cit., p. 208. Question qu’on peut rapprocher de
celle que pose Descombes sur l’identité : « Comment une chose quelconque pourrait-elle rester la
même, demeurer elle-même, et pourtant changer ?». DESCOMBES Vincent, Les embarras de l’identité,
Paris, Gallimard, 2013, p. 72.
36. Nous citons le texte de Barth dans sa traduction française in P OUTIGNAT Phillipe et S TREIFF-
FÉNART Jocelyne, Théories de l’ethnicité, op. cit., p. 211.
37. AGIER Michel, La condition cosmopolite, Paris, La Découverte, 2013, p. 131.
38. Voir STREIFF-FÉNART Jocelyne, « A French Dilemma: Anti-Discrimination Policies and Minority
Claims in Contemporary France », Comparative European Politics, n°10/3, 2012, p. 283-300.
39. Sur tous ces aspects, voir ROEDIGER David R., The Wages of Whitness, London, New York, 1991 ; B
RUBAKER Rogers, « Au-delà de l’identité », art. cit., p. 80 ; A MSELLE Jean-Loup et M’BOKOLO Elikia, Au
coeur de l’ethnie, Paris, Payot, 1985.
40. L AGRANGE Hugues, Le Déni des cultures, op. cit. Pour une critique très argumentée de cet
ouvrage, voir PINGAUD Etienne, « Construction et usages des catégories ethno-culturelles. A
propos de l’article d’Hugues Lagrange », Sociétés contemporaines, n° 2/82, 2011, p. 107-118.
41. KAUFMANN Laurence et CORDONIER Laurent, « Vers un naturalisme social », SociologieS [En
ligne], mis en ligne le 18 octobre 2011, consulté le 23 juillet 2015. URL : http://
sociologies.revues.org/3595.
42. HACKING Ian, Entre science et réalité, op. cit.
43. BRUBAKER Rogers, « Ethnicity without groups », art. cit., p. 186.
44. Ibid., p. 174.
45. Un bon exemple en est fourni par le dialogue polémique que les Indigènes de la République
ont instauré avec des intellectuels et des chercheurs spécialistes du « post-colonial ». Voir
notamment leur site : http://www.indigenes-republique.fr).
RÉSUMÉS
Dans la deuxième moitié du XXème siècle l’approche constructiviste s’est progressivement
imposée comme le paradigme dominant dans l’analyse des phénomènes ethniques. En opposition
à l’approche dite « primordialiste » des groupes ethniques, dont la critique est devenue un
passage obligé des études dans ce domaine, la plupart des chercheurs s’accordent pour envisager
l’ethnicité comme une activité de fabrication de groupes et d’entretien de frontières entre des
Nous et des Eux. Cet accord ne s’est pas fait toutefois sans laisser subsister un certain nombre d’
ambiguïtés et de malentendus. L’article tente d’éclairer ces zones d’ombre en prenant appui sur
le texte de F. Barth (Introduction de l’ouvrage Ethnic Groups and Boundaries, 1969) souvent cité
comme le moment fondateur du courant constructiviste, mais qui n’est pas lui-même dépourvu
d’ambiguïté.
In the second half of the 20th century, the constructivist approach gradually became the
dominant paradigm for the analysis of ethnic phenomenon. This approach is opposed to a so-
called “primordialist” approach of ethnic groups, and critique of the latter has become a
mandatory step for studies in the field. In fact, most researchers comply with understanding
Terrains/Théories, 3 | 2015
L'approche constructiviste de l'ethnicité et ses ambiguïtés 17
ethnicity as the work of creating groups and maintaining borders between Us and Them.
However a number of ambiguities and misunderstandings remain despite this consensus. The
paper tries to shed light on these ambiguities by relying on the text of F. Barth (Introduction to
Ethnic Groups and Boundaries, 1969), often quoted as the foundational moment of a constructivist
approach, which is not, in itself, devoid of ambiguities.
INDEX
Mots-clés : Ethnicité, constructivisme, Barth
Keywords : Ethnicity, constructivism
AUTEURS
PHILIPPE POUTIGNAT
Philippe Poutignat est sociologue, chercheur associé à l'URMIS. Il a étudié les situations
plurilingues en Afrique Noire avant de centrer ses travaux sur la problématique de l'ethnicité, les
usages ordinaires des catégories d'appartenance, le racisme au travail, les phénomènes
migratoires (notamment en Mauritanie). Dernières publications : « Migration at the Level of
Individuals : Life trajectories in Mauritania and Spain », in STREIFF-FÉNART Jocelyne et SEGATTI
Aurélia (dir.), The Challenge of the Treshold, Maryland, Lexington Books, 2011 ; POUTIGNAT Philippe
et STREIFF-FÉNART Jocelyne, « Vivre sur, vivre de la frontière, l'après transit en Mauritanie et au
Mali », Revue européenne des migrations internationales, n° 30/2, 2014, p. 91-111.
JOCELYNE STREIFF-FÉNART
Jocelyne Streiff–Fénart est sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS. Elle a publié de
nombreux ouvrages et articles sur les aspects sociologiques des migrations, les théories des
relations interethniques, les politiques migratoires, le racisme. Dernières publications : STREIFF-FÉ
NART Jocelyne et SEGATTI Aurélia (dir.), The Challenge of the Treshold : Border Closures and Migration
Movements in Africa, Maryland, Lexington Books, 2011 ; « A French Dilemma: Anti-Discrimination
Policies and Minority Claims in Contemporary France », Comparative European Politics, n°10/3,
2012, p. 283-300 ; « Penser l’étranger. L’assimilation dans les représentations sociales et les
théories sociologiques de l’immigration », Revue européenne des sciences sociales, n° 51/1, 2013, p.
65-93.
Terrains/Théories, 3 | 2015