Jnim 1
Jnim 1
Résumé 3
Introduction 4
De l'activité du JNIM dans la région des trois frontières 4
L'activité économique du JNIM dans la zone des trois frontières 5
Les stratégies d’infiltration du JNIM 6
Facteurs de vulnérabilité à l’expansion du JNIM 7
Frontières poreuses 7
Méconnaissance de la menace par les populations locales 8
Défis socio-économiques persistants 8
Griefs socioculturels et religieux 9
Propagation du salafisme 10
Facteurs de résilience 11
Prévalence de la cohésion sociale sur la violence 11
Modération religieuse largement répandue 11
Des forces de sécurité compétentes et professionnelles 12
Recommandations 13
Renforcer davantage la présence des forces de sécurité dans les régions frontalières 13
Renforcer la coopération transfrontalière avec le Mali et la Mauritanie 14
Mener des campagnes de sensibilisation auprès des chefs communautaires 15
Renforcer les programmes d’insertion des groupes socio-économiques vulnérables 15
Résumé
Les actions du Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimîn Le JNIM a déjà exploité des vulnérabilités similaires
(JNIM) dans le sud-ouest du Mali indiquent qu'il dans tout le Sahel ; le Sénégal ne devrait pas être
cherche à infiltrer la Mauritanie et le Sénégal. Le JNIM a considéré comme exception durable sans des efforts
augmenté de façon exponentielle ses activités à Kayes, de prévention et de renforcement de la résilience
région frontalière du Mali avec la Guinée, la Mauritanie communautaire.
et le Sénégal. Ces activités comprennent des attaques
complexes contre les forces de sécurité, la coercition Dans le même temps, le Sénégal dispose de facteurs
des civils et l’économie criminelle. L'objectif principal du de résilience qui l'ont jusqu'à présent épargné,
JNIM est de pousser les forces de sécurité maliennes principalement sa cohésion sociale et ses forces de
hors des zones proches de Bamako et de délégitimer le sécurité compétentes et professionnelles. A cela,
gouvernement, en jetant ainsi les bases d'une s’ajoute le respect mutuel et l’esprit de cohabitation
extension de sa zone d'opérations. Le JNIM a déjà pacifique qui caractérisent les différents groupes
infiltré de manière illicite des secteurs économiques- ethniques et religieux. Leurs relations harmonieuses
clés, tels que l'exploitation forestière et minière, qui font qu'il est difficile pour le JNIM d'exploiter les tensions
dépendent des échanges avec la Mauritanie et le existantes à son profit, comme il a pu le faire ailleurs
Sénégal. Les intérêts du JNIM dans ces secteurs lui dans la région. En outre, une très grande majorité de
permettent d'établir des réseaux transfrontaliers. Le Sénégalais n'adhère pas aux idéologies plus radicales
groupe est conscient du fait qu’il peut ensuite utiliser partagées par des adeptes de groupes comme le
ces réseaux pour faciliter le mouvement des personnes JNIM. Ils privilégient un enseignement modéré de
et des ressources affiliées vers la Mauritanie et le l’islam, en particulier ceux des leaders des confréries
Sénégal. Bien que sa priorité immédiate soit d'utiliser soufies, qui renforcent la cohésion sociale et
les espaces mauritaniens et sénégalais à des fins s'opposent à la radicalisation et à l'extrémisme violent.
économiques pour faciliter le financement de ses Même si les confréries ne sont pas aussi influentes
actions et le recrutement, le JNIM essaiera dans les régions frontalières de l’Est, ces dernières n'ont
probablement d'étendre progressivement son contrôle pas, jusqu’ici, connu de montée notable de
territorial à l'avenir. l'extrémisme. De plus, le Sénégal dispose de forces de
sécurité professionnelles qui entretiennent des
Le Sénégal présente des facteurs de vulnérabilité que relations saines et relativement paisibles avec les
le JNIM peut exploiter, notamment une frontière populations locales. Cela atténue un autre grief que le
poreuse, un déficit de prise de conscience des enjeux JNIM a exploité dans le Sahel à savoir l’opposition entre
sécuritaires au niveau de la population, des défis populations frontalières et forces de sécurité. Le
socio-économiques pressants et la propagation du Sénégal dispose, de ce point de vue d'une base solide
salafisme en tant que matrice idéologique. La frontière de résilience pour empêcher l'expansion et l'installation
du Sénégal avec le Mali est déjà largement exploitée durable du JNIM.
par les contrebandiers et sa géographie rend sa
sécurisation plus difficile. Cependant, une partie À partir de ces éléments factuels, le gouvernement
importante de la population des régions menacées par sénégalais pourrait s'appuyer sur ces forces et
l'expansion du JNIM ne considère pas le groupe s'attaquer aux vulnérabilités pour améliorer la sécurité
comme une menace immédiate. Le chômage reste des parties de son territoire les plus exposées en
élevé dans ces régions et les systèmes de castes dans renforçant la résilience des communautés. Il lui est
la zone de Bakel perpétuent les inégalités et autres nécessaire de renforcer la présence de ses forces de
injustices dues à la stigmatisation de communautés sécurité permanentes dans les régions frontalières
entières. Les idéologues salafistes ont utilisé ces griefs ainsi que sa coopération avec le Mali et la Mauritanie. Il
pour influencer les croyances religieuses des individus, devrait également mener des campagnes de
les rendant potentiellement plus réceptifs à sensibilisation auprès des leaders locaux – qu’ils soient
l'extrémisme violent en brandissant l’offre d’une « religieux ou traditionnels - et accroître les programmes
théologie de la libération » par rapport à l’islam visant à atténuer les difficultés et vulnérabilités
traditionnel dont les acteurs ne condamnent pas socio-économiques. Ces politiques basées sur une
suffisamment le système des castes. Le Sénégal approche holistique devront intégrer les aspects
oriental pourrait être vulnérable à ces idéologies, car le sécuritaires, culturels et socio-économiques afin de
soufisme n'y est pas aussi répandu que dans le reste limiter les possibilités d'infiltration du JNIM.
du pays.
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Introduction
La région des trois frontières, située à la jonction du Mali, Ce rapport propose une analyse approfondie de cette
de la Mauritanie et du Sénégal, est devenue un théâtre menace et des dynamiques régionales en lien avec les
d’opérations stratégiques pour le Jama'at Nusrat al-Islam stratégies d’expansion ou d’influence du groupe
wal-Muslimîn (JNIM), un groupe terroriste cherchant à terroriste. Dans un premier temps, il examinera les
étendre son influence au-delà des frontières maliennes. activités du JNIM dans la région des trois frontières ainsi
Cette zone, marquée par la proximité de villes clés et que ses stratégies d’infiltration économique et
stratégiques pour l’approvisionnement de la capitale territoriale. Ensuite, il se penchera sur les facteurs de
malienne, est devenue un espace caractérisé par des vulnérabilité dans les cas sénégalais et mauritaniens
stratégies d’infiltration et de positionnement du JNIM susceptibles. Suivra une analyse des facteurs de
augurant, pour certains, d’une menace croissante pour résilience qui pourraient freiner ou ralentir cette
les prochaines années. Le JNIM, déjà actif dans le Sud- progression. Enfin, des recommandations visant à
Ouest du Mali, notamment dans la région de Kayes, renforcer la sécurité et la résilience communautaire face
intensifie ses activités violentes et s’infiltre dans les à cette menace transnationale seront formulées.
réseaux économiques et criminels transfrontaliers, tout en
tentant d’exploiter les vulnérabilités socio-économiques
et idéologiques des zones voisines de la Mauritanie et de
l’Est du Sénégal.
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Si les sources recoupées interrogées par Timbuktu Ces localités voisines « accueilleraient des éléments de
Institute s'accordent à dire que le risque d'attaques est la Katiba Macina qui s'y rendent fréquemment pour
plus élevé sur le territoire malien qu'aux frontières s'approvisionner en denrées alimentaires et produits de
immédiates de la Mauritanie et du Sénégal, première nécessité ». Une source de la région de Kayes
l'augmentation des activités près de ces frontières affirme qu'un autre refuge temporaire est la forêt de
indique que le JNIM peut continuer à menacer, de plus Baoulé, au sud-ouest de Dioumara. Si la Katiba Macina
en plus, ces deux derniers pays. L'axe routier entre n'a pas encore réussi à s'implanter socioreligieusement
Bamako et Kayes est devenu une zone par excellence ou à établir une base logistique sur le territoire
de circulation du JNIM, selon les témoignages sénégalais, elle est de plus en plus positionnée pour
concordants des habitants. Certains d’entre eux tenter de le faire.
soutiennent avoir identifié « certains points de
ravitaillement possibles des terroristes dans la région de
Kayes » autour de la commune de Dioumara, à l'est de
Diéma : Nankoumana (au sud-est de Dioumara),
Kaladiango (au sud-ouest de Dioumara), et Mousafa
(au nord-ouest de Dioumara).
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Les stratégies d’infiltration du JNIM
Le JNIM semble avoir une stratégie à deux volets dans la Son implication préexistante dans ces secteurs constitue la
zone des trois frontières pour encercler Bamako et principale source de financement de ses activités
étendre sa zone d'opérations à certaines parties de la terroristes. Ces différentes implications dans les secteurs
Mauritanie et du Sénégal. Le JNIM suit le même schéma économiques font également du JNIM un acteur essentiel
que celui qu'il a utilisé dans les régions maliennes de dans la vie socioéconomique des communautés
Koulikoro et de Mopti ainsi que dans le nord du Burkina transfrontalières ; ce qui rend plus difficile son éradication
Faso : éviter les batailles à grande échelle pour le complète, immédiate ou définitive par les autorités.
contrôle des zones urbaines et limiter plutôt les
mouvements des forces de sécurité à l'extérieur de ces Le JNIM semble être en mesure d’utiliser encore pour
zones en multipliant les brèches et des espaces longtemps ses réseaux économiques qui se consolident
d’insécurité. La multiplication des attaques menées sur dans la région pour favoriser des connexions
les routes principales et dans les petites localités, transfrontalières nécessaires à son déploiement le moment
démoralise et disperse les efforts des forces de sécurité. voulu. Ces réseaux facilitent, déjà, le recrutement et le
Ces incursions affaiblissent les gouvernements en tant transport transfrontalier de personnes et de ressources
que garant de la sécurité pour la population locale. Cela affiliées, en particulier des armes et divers explosifs. Les
réduit la capacité des forces de sécurité, des liens ethniques et de parenté partagés par les
fonctionnaires et des entités économiques à remplir communautés transfrontalières, sont susceptibles de
efficacement leur mission ; ce qui permet au JNIM contribuer à l’intensification de tels efforts. La Katiba
d'exercer un contrôle relatif sur le territoire, du moins sur Macina, a même, récemment, ciblé certaines
des axes routiers et des espaces stratégiques communautés sénégalaises à des fins de recrutement. Elle
indispensables au commerce et la circulation des a même envoyé des personnes susceptibles d’avoir des
personnes et des biens. Ce contrôle s’exprime à travers liens socioculturels avec le Sénégal, bien que les
la prédication, la collecte d'impôts et de taxes divers, la communautés de ce pays n'aient pas la même histoire et
mise en place de structures administratives et ne présentent pas les mêmes griefs qu’au Mali et au
l'application des lois imposées par le JNIM. L'extension de Burkina Faso.
cette activité de Koulikoro à la région de Kayes fait partie
de la stratégie d'encerclement progressif de Bamako par Ces tentatives pour l’heure infructueuses soulignent la
un territoire favorable au JNIM. Cela permettrait, selon le volonté du JNIM d'étendre sa zone d'opérations, du moins
schéma adopté par le JNIM de mener davantage son influence, le temps que les conditions deviennent plus
d'attaques sur Bamako pour délégitimer l'État, comme favorables à une opérationnalisation. En Mauritanie et au
l'attaque de septembre 2024 contre les bases des forces Sénégal, son ambition à court terme est de poursuivre ses
de sécurité à Bamako. L'objectif du JNIM est d'exercer un objectifs économiques et de recrutement afin d'alimenter
contrôle ou son influence sur un nombre suffisant de son insurrection dans d'autres États du Sahel. À long terme,
populations locales autour de Bamako et dans tout le son objectif serait probablement de poursuivre son
Mali pour faire pression sur l'État et l'amener à se expansion territoriale en contribuant, par concours de
désintégrer. circonstances, à l'instabilité dans ces deux États.
L’affrontement direct avec l’armée sénégalaise semblerait
En dépit des difficultés logistiques et des résistances pour l’heure stratégiquement écartée afin d’éviter la difficile
culturelles ou idéologiques notamment au Sénégal, le posture de combattre sur deux fronts, mais aussi par une
JNIM utilise ses points d'ancrage dans la région de Kayes certaine préoccupation tactique de devoir faire face, dans
pour se préparer à pénétrer la Mauritanie et le Sénégal. Il les conditions actuelles de son évolution, à une armée
cherche probablement à accroître son implication dans aguerrie par plus de trente ans de contre-insurrection en
les secteurs économiques - en particulier l'élevage, la Casamance. De même, le JNIM semble avoir appris
contrebande, le bois et l'extraction de l'or – développés d’expériences de groupes terroristes de contrôle ou
en Mauritanie et au Sénégal. d’administration directe de territoires imposant une
certaine gouvernance et la gestion d’autres impératifs.
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Facteurs de vulnérabilité à l’expansion
du JNIM
Bien que le Sénégal n'ait pas connu le même niveau de radicalisation que d'autres pays du Sahel, il existe des facteurs
de risque qui pourraient le rendre vulnérable à la stratégie d'expansion du JNIM.
Frontières poreuses
L’absence d’attaque n’est pas un indicateur absolu Le vol transfrontalier de bétail s'organise tellement par
d’invulnérabilité ; l’attaque terroriste n’étant, le plus les voies de contournement de la Falémé et les
souvent, que l’aboutissement d’un long processus pirogues que les populations locales réclament de
passant par la création des conditions de financement nouveaux campements pour dissuader les
et de recrutement parfois entamé depuis des années. La malfaiteurs ». Certaines sources locales soupçonnent
porosité des frontières nationales permet l’infiltration des éleveurs du Mali et du Fouta-Djallon de faire des
économique actuelle du JNIM, ce qui constitue l’un des incursions par des points d'entrée qui seraient mal
problèmes les plus urgents à résoudre pour la Mauritanie surveillés.
et le Sénégal. Qu'il s'agisse des zones les plus désertiques
de la frontière mauritanienne ou des zones les plus Les activités illicites au Mali ont eu des répercussions
boisées de la frontière sénégalaise, de nombreux sur les communautés frontalières sénégalaises. La
espaces restent difficiles à sécuriser. Le JNIM utilise déjà radio sénégalaise Sud FM rapporte que « le village de
les zones désertiques de la Mauritanie pour commercer Farading (Commune de Missirah Sirimana), dans le
avec les communautés et organiser des points de département de Saraya (région de Kédougou), était en
regroupement. En outre, la Mauritanie accueille des proie à la panique le dimanche 9 février. Des bandits
centaines de milliers de réfugiés du Mali, du Niger et du armés ont fait irruption dans le village malien voisin de
Burkina Faso à sa frontière avec le Mali suite à la Makofé pour braquer une entreprise chinoise, semant
détérioration continue de la situation sécuritaire dans les la terreur parmi les habitants. Face à cette menace
pays de l’AES (Alliance des États du Sahel). Cela accroît soudaine, certains villageois ont fui dans la forêt avant
le risque que le JNIM arrive à s’implanter par la présence que la police n'intervienne ». L'insécurité dans les zones
de combattants potentiels au sein de la population frontalières aurait aidé le JNIM à s'intégrer dans les
réfugiée pour renforcer son ancrage local. Quant au réseaux économiques transfrontaliers et pourrait lui
Sénégal, malgré les efforts constamment déployés, il permettre, à terme, d'exploiter physiquement les mines
devient difficile de sécuriser les zones proches de la d'or au Sénégal. Cet objectif stratégique semble être
Falémé, malgré l’intensification des patrouilles lors des une obsession pour le groupe terroriste qui chercherait
opérations Niokolo et Nawetan de fin 2024. les moyens de pouvoir entamer une phase de
Reconnaissant l'urgence de ces mesures de harcèlement des forces de sécurité par des attaques
renforcement de la sécurité dans cette zone, le site ciblant les symboles de l’État (postes de douanes,
officiel du ministère sénégalais des Forces armées postes frontaliers etc.).
rapporte : « Planifiée par la Zone militaire N°4, cette
opération s'inscrit dans le cadre des activités La porosité des frontières pourrait également faciliter la
permanentes des FDS visant à prévenir les infiltrations de contrebande d'armes ; ce qui contribuerait à alimenter
bandes armées opérant au-delà de nos frontières, à la violence dans un contexte de velléités
soutenir les populations des villages les plus isolés et à intercommunautaires de basse intensité pour l’heure.
assurer le respect du décret relatif à la protection de la Comme ailleurs dans le Sahel, ces activités illicites
Falémé (fleuve) ». permettent au JNIM de faire appel à son expérience,
ses réseaux et ses capacités économiques et
L'insécurité aux frontières a contribué au développement humaines pour s'étendre. Il utilisera probablement
d'activités illicites, en particulier dans les zones toute présence physique possible en Mauritanie et au
d'extraction de l'or. Une source indiquant que « la Sénégal pour devenir un véritable acteur local que la
circulation d'armes et d'hommes armés en provenance population locale ne pourrait plus ignorer ou
et à destination du Mali et de la Guinée est difficile à contourner et pour étendre, éventuellement, sa zone
contrôler ». Selon un habitant de Saraya, dans la région d'opérations.
de Kédougou, « il y a des trafics de toutes sortes. Il y a
aussi des braquages, notamment par des individus non
identifiés qui entrent au Sénégal par Bembou, à la
frontière avec le Mali. Les assaillants commettent leurs
actes et retournent au Mali.
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Méconnaissance de la menace par les populations locales
La vulnérabilité aux frontières pourrait être aggravée Par conséquent, le JNIM pourrait, selon certains indices à
par le fait que les populations sénégalaises ne sont pas travers des prêches, filtrer son message destiné aux
assez conscientes de la menace que représente le communautés des trois frontières afin d’influer sur leurs
JNIM. Environ la moitié des habitants de la région de perceptions de manière favorable. Plutôt que de
Kédougou ne sont pas au courant des activités du JNIM propager ses convictions idéologiques radicales, qui ne
au Mali. Selon une enquête interne du Timbuktu sont pas très populaires au Sénégal, le JNIM, selon la
Institute réalisée en 2024, un tiers des habitants des tendance actuelle, n’hésiterait pas à se présenter comme
régions de Kédougou, Matam et Tambacounda ne sont protecteur des groupes marginalisés. Le déficit de
pas conscients de la menace que représente la sensibilisation des populations est dû à des années de
radicalisation potentielle au Sénégal. Cela signifie que déni politique de la menace qui a eu ses effets sur les
les populations n’ont pas conscience de l'impact que différentes approches adoptées malgré les efforts
l'expansion du JNIM en Mauritanie et au Sénégal intensifiés depuis 2015 et les mesures sécuritaires de plus
pourrait avoir sur leur vie quotidienne. en plus renforcées.
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Griefs socioculturels et religieux
Un autre grief pourrait provenir des élites traditionnelles, Ces derniers prônent, certes, des croyances islamiques
y compris certains milieux religieux soufis et autres, qui de loin plus modérées que l’idéologie salafiste du JNIM,
ne s’attaquent pas assez à un système de castes vieux mais leur inertie face au système des castes et à
de plusieurs siècles dans les régions de Matam et de l’esclavage par ascendance pourrait, comme c’est déjà
Tambacounda. Cette pratique est particulièrement le cas dans la région de Kayes, permettre au JNIM de
assez prononcée à Bakel, qui se trouve à la frontière délégitimer leur autorité parmi les classes considérées
avec la Mauritanie, près du Mali. Le système de castes ou comme « inférieures ». En fait, des sources rapportent
d’esclavage par ascendance consiste à déterminer la que des réseaux salafistes ont déjà pénétré la région de
position sociale des personnes en fonction de leur Bakel en s'emparant de cette contradiction sociale
famille d'origine ou de leur ascendance. Par conséquent, persistante et ainsi perpétuer une tradition non
les personnes considérées comme appartenant à une « dénoncée par les tenants de l’islam local. Ils réussissent
classe inférieure » sont reléguées au second plan et se à présenter le salafisme comme plus égalitaire et
voient refuser l’accès à des responsabilités religieuses comme une « théologie de la libération », contrairement
voire politiques. La situation est plus accentuée encore à l'islam traditionnel, qui n'a pas assez condamné le
en Mauritanie, où certains membres du groupe Beydân système des castes. Le JNIM a déjà adopté cette
(maures blancs), essentiellement arabes - ou approche avec succès au Burkina Faso, en
revendiquant une certaine arabité -, possèdent d'autres encourageant les communautés pastorales des classes
membres du groupe Haratine, au teint plus foncé. Bien inférieures à se retourner contre leurs « élites ». Cette
que le système des castes soit une pratique ancienne, il approche a réussi à galvaniser les recrues dans d'autres
s'agit d'une forme de discrimination socio-économique régions du Sahel. La région des trois frontières est
récurrente. Environ un cinquième des habitants des confrontée à ces mêmes défis socio-économiques et
régions de Kédougou, Matam et Tambacounda citent la socioreligieux qui mériteraient une plus grande attention.
marginalisation ou l'exclusion sociale comme raison Cela, d’autant plus qu’un mouvement anti-esclavagiste
pour laquelle une personne rejoindrait un groupe transnational nommé « Gambana » (on est les mêmes,
extrémiste violent, selon une enquête interne du en Soninké) est en train de monter en puissance et de
Timbuktu Institute réalisée en 2024. Il s’y ajoute, par le mobiliser en Mauritanie, au Sénégal comme dans la
biais de la migration en Europe notamment en France, région de Kayes où plus de 800 000 individus continuent
un phénomène de revanche économique de la part de d’être socialement considérés comme esclaves.
personnes ou de familles anciennement stigmatisées
(esclavage par ascendance). Suite à l’amélioration de
leurs conditions économiques et leur contact avec les
milieux salafistes en France, ces migrants construisent
des mosquées d’obédience wahhabite dans leurs
localités d’origine, considérant le discours salafiste
comme plus « égalitariste » que ce lui prôné par les
leaders de l’islam traditionnel.
9
Propagation du salafisme
Sans tomber dans la généralisation abusive ou Des tensions entre certains groupes socioculturels
l’assimilation systématique du salafisme au djihadisme, apparaissent simultanément dans cette zone. Tout
cette idéologie est revendiquée par la plupart des récemment, « un groupe de pasteurs a voulu créer son
mouvements actuels usant de la violence pour des propre village et avoir un chef de son ethnie parce qu'il
motivations supposées religieuses. Il est vrai que dans le ne se sentait plus à l'aise avec un chef de village d’une
passé, la région avait connu d’autres aventures autre ethnie », raconte un contact local. Des groupes
guerrières se revendiquant, entre autres, du soufisme. non identifiés à ce jour se rangent du côté des
Cependant, l'idéologie salafiste, loin d'être prédominante pasteurs nomades dans ces conflits. Différentes
au Sénégal, pose un certain défi par ses positions sources à Khossanto et Mamakhono font état de la
politico-religieuses dénigrant les soufis et les autres présence d'un groupe connu de la population locale
chefs religieux comme un islam hétérodoxe. Stimulée par sous le nom d'Ansar al Islam. A moins qu’il s’agisse
un financement transnational provenant d'individus et d’une confusion, cela soulève des questions quant à
d'organisations étrangères, elle est devenue plus d'éventuelles alliances entre le groupe salafiste violent
répandue à l’aide d’une offensive prédicative dans les du même nom opérant principalement au Burkina
mosquées, les daaras et surtout les plateformes en ligne. Faso et la Katiba Macina, tous deux ayant une
Les prédicateurs salafistes utilisent des moyens de dimension communautaire assez marquée.
communication en ligne et des enseignements
accessibles pour s'opposer directement et indirectement Malgré ce qu'une source locale décrit comme un «
aux chefs soufis traditionnels. Cela leur a permis manque de ressources et de logistique » de la part des
d'atteindre de jeunes désillusionnés par leur situation forces de sécurité, leurs efforts pour établir une relation
socio-économique, en particulier dans les banlieues de de collaboration avec la population locale semblent
Dakar et les grands centres urbains comme Thiès et porter leurs fruits ; il n'y a pas eu de radicalisation
Louga. généralisée et, en même temps, les populations
Bien que le salafisme ne soit pas l'idéologie semblent ouvertes à faire des signalements pour des
prédominante dans les régions frontalières du Sénégal, il situations suspectes le long de la frontière. Cependant,
y a des signes évidents d’une rapide propagation. Une il existe des griefs sociaux et religieux liés à la
certaine modération religieuse y reste encore la norme. marginalisation et aux pratiques islamiques
Mais comparées aux régions du Centre du Sénégal, les traditionnelles. Le salafisme pourrait se répandre en
confréries soufies n'ont pas autant d'influence dans les réponse à ces griefs. Bien qu'il ne cautionne pas
régions de Kédougou et de Tambacounda. Par intrinsèquement la violence, il peut créer une image
conséquent, il se trouve ainsi qu’un des facteurs-clés de plus favorable des groupes salafistes violents tels que
la résilience idéologique au salafisme que sont les le JNIM. Le JNIM est capable de canaliser le
confréries dans le reste du pays n'est pas assez présent mécontentement sur une variété de sujets pour
dans certaines des régions les plus vulnérables à finalement aller vers un narratif plus propice à l’usage
l'expansion du JNIM. Des sources connaissant les zones de la violence.
de Khossanto et de Mamakhono dans la région de
Kédougou rapportent que d'anciens étudiants revenant
du Moyen-Orient remettent constamment en question
les leaders islamiques traditionnels ainsi que leur
légitimité pour gérer le culte. Des prédicateurs radicaux
locaux et étrangers créent leurs propres mosquées et
dénigrent les chefs religieux plus modérés. Il s'agit
notamment, d’après les témoignages, de prédicateurs en
provenance de Kéniéba et ses environs, dans la région
de Kayes.
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Facteurs de résilience
Le Sénégal possède des facteurs de résilience, tant culturels, idéologiques qu'institutionnels, face à l'expansion
idéologique du JNIM. C’est ce qui semble faire sa particularité par rapport aux pays environnants.
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Alors que les banlieues de Dakar semblent avoir connu Je pense que les problèmes entre les courants sont plus
une montée des courants salafistes, seuls 4% des visibles à Bakel ». L'influence des chefs religieux modérés,
résidents des régions de Kédougou, Matam et comme ceux de la cité religieuse de Woudou Thierno,
Tambacounda disent connaître un individu qui contribuerait à la stabilité à Kidira, Diyabougou et ailleurs
partagerait la même idéologie que les groupes dans les régions frontalières. Même à Bakel, dans la
extrémistes violents, selon une enquête interne de 2024 région de Tambacounda, la radicalisation n'est pas
du Timbuktu Institute. De même, seuls 7% des habitants considérée comme un phénomène massif, selon une
de la région de Tambacounda et 3% des habitants de la enquête interne du Timbuktu Institute réalisée en 2024. Il
région de Matam affirment connaître une personne y a une augmentation générale des prédicateurs
susceptible d'être impliquée dans des activités salafistes et des mosquées, mais les chiffres précédents
terroristes. Un contact de la zone de Kidira, dans la région suggèrent une résistance à ces idéologies qui pourraient
de Tambacounda, souligne une faible pénétration encourager la violence.
d'idéologies radicales au point de menacer la concorde
interreligieuse en déclarant « Il y a beaucoup de courants
religieux qui cohabitent sans problème.
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Recommandations
Au regard de ce qui précède et de l’analyse des sécurité, en favorisant une meilleure prise de conscience
données, le gouvernement sénégalais pourrait adopter de la menace mais aussi en réduisant la
les mesures suivantes afin de mitiger ou réduite la marginalisation socioéconomique de certaines couches
vulnérabilité face à l'expansion potentielle du JNIM. Ces notamment juvéniles. Ainsi, elles pourront renforcer à la
politiques pourraient renforcer l'efficacité de l’action fois la sécurité territoriale et la résilience
des forces de communautaire.
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Renforcer la coopération transfrontalière avec le Mali et la
Mauritanie
Le Sénégal pourrait s'appuyer sur les efforts actuels pour Elles devraient intégrer les capacités de l'armée, de la
institutionnaliser davantage et renforcer la coopération police et des services de renseignement de chaque
avec les forces de sécurité maliennes et mauritaniennes. pays. En partageant les responsabilités et en mettant en
Malgré la coopération existante, les forces de sécurité commun les ressources, le Mali, la Mauritanie et le
continuent de lutter pour sécuriser les itinéraires et les Sénégal seront en mesure d'apporter une réponse
réseaux routiers aux frontières, en particulier celles transfrontalière à un problème transfrontalier
partagées avec le Mali. Des sources locales recoupées multidimensionnel.
indiquent que le JNIM dispose de bases logistiques dans
la région de Kayes. L'existence de passages frontaliers Outre les groupes de travail conjoints, les trois pays
non officiels sur la Falémé vers la région de Saraya au devraient tenter de désigner des points de contact entre
Sénégal, augmente la probabilité que le JNIM puisse les agences concernées afin d'institutionnaliser
relier ses bases de Kayes à des sites au Sénégal. Il est l'échange de renseignements. Ces points de contact
donc impératif que le Sénégal renforce la planification collaboreront les uns avec les autres pour créer des
stratégique, l'échange de renseignements et les processus garantissant un flux transfrontalier de
patrouilles conjointes avec le Mali et la Mauritanie. renseignements. Ces processus comprendront le
signalement en temps utile des mouvements suspects
La planification stratégique pourrait inclure davantage aux autorités frontalières compétentes du pays
un engagement à tous les niveaux, qu'il s'agisse des concerné. L'institutionnalisation de l'échange de
décideurs politiques, du commandement militaire ou des renseignements permettra aux trois pays de recueillir
responsables de la sécurité de niveau intermédiaire. Les des informations auprès de diverses sources et de
responsables de haut niveau gagneraient à affecter les produire des analyses précises et opportunes afin
ressources nécessaires aux initiatives conjointes, tandis d'éclairer les politiques. En outre, ils devraient s'appuyer
que les responsables de niveau intermédiaire devraient sur les efforts de patrouille actuels et sur une
aller vers plus de coordination de la mise en œuvre. Des planification stratégique améliorée pour effectuer
engagements fréquents en personne à chaque niveau davantage de patrouilles conjointes par voie terrestre et
semblent nécessaires, à l’instar de la réunion de février maritime. L'objectif pourrait être de cibler les points
2025 entre les chefs des armées malienne et d'approvisionnement et les réseaux de transport du JNIM
sénégalaise. La création et la mise en œuvre de forces afin de l'empêcher de trouver des refuges. Les forces de
opérationnelles conjointes binationales et trinationales sécurité devraient donc assurer une présence constante
devraient constituer une priorité de la planification sur les itinéraires terrestres et fluviaux transfrontaliers.
stratégique. Étant donné que le JNIM semble avoir Pour que les opérations du JNIM soient perturbées et
pénétré de manière illicite les secteurs économiques des finalement supprimées dans la zone des trois frontières,
trois pays, il est logique que ces derniers synchronisent le Sénégal devrait institutionnaliser la coopération avec
directement leurs efforts de lutte contre le JNIM. Des les forces de sécurité maliennes et mauritaniennes dans
forces opérationnelles spécialisées pourraient être les domaines politique, opérationnel et du
utilisées pour se concentrer sur différentes fonctions, renseignement.
notamment l'interdiction, la sécurité fluviale et
l'intervention en cas d'urgence.
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Mener des campagnes de sensibilisation auprès des chefs
communautaires
Le gouvernement devrait davantage s'appuyer sur les Les leaders religieux locaux seront importants dans ce
chefs religieux, les chefs traditionnels et les autorités processus, mais d'autres courants seront essentiels
locales pour sensibiliser la population à la menace que dans les régions où le soufisme n'est pas aussi
représente le JNIM. Actuellement, la population locale prédominant. Par exemple, les chefs traditionnels
aurait du mal à organiser une réponse collective à auront plus d'influence dans certaines parties des
l'expansion du JNIM, car un tiers des habitants des régions zones rurales des régions de Kédougou et de
de l'Est n'a pas conscience de la menace, selon l’enquête. Tambacounda tandis que les courants réformistes
Les campagnes de sensibilisation devraient expliquer aux pourraient appuyer le travail de sensibilisation dans les
populations comment le JNIM cherche à saper la cohésion environs de Bakel et certaines zones urbaines de la
sociale, en mettant l'accent sur la violence, région de Tambacounda. Pour que la population locale
l'instrumentalisation des clivages sociaux et l'intolérance à puisse lutter de manière proactive contre l'expansion
l'égard des différences idéologiques. Elles devraient du JNIM, elle doit être plus consciente de la menace
opposer directement aux tendances radicales du JNIM les que ce groupe représente pour la sécurité nationale et
valeurs plus tolérantes de la société sénégalaise. En la cohésion sociale.
cooptant des leaders respectés en les formant à la
communication sociale, le gouvernement renforcerait sa
légitimité auprès des populations et touchera un plus
grand nombre de personnes.
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