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Jnim 1

Le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimîn (JNIM) intensifie ses activités dans la région des trois frontières entre le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, exploitant les vulnérabilités socio-économiques et idéologiques locales pour infiltrer ces pays. Bien que le Sénégal présente des facteurs de résilience, tels qu'une cohésion sociale forte et des forces de sécurité compétentes, il doit renforcer sa vigilance face à la menace croissante du JNIM, qui utilise des stratégies d'infiltration économique et des attaques ciblées. Des recommandations sont proposées pour améliorer la sécurité et la résilience communautaire, notamment par des campagnes de sensibilisation et un renforcement de la coopération transfrontalière.

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Le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimîn (JNIM) intensifie ses activités dans la région des trois frontières entre le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, exploitant les vulnérabilités socio-économiques et idéologiques locales pour infiltrer ces pays. Bien que le Sénégal présente des facteurs de résilience, tels qu'une cohésion sociale forte et des forces de sécurité compétentes, il doit renforcer sa vigilance face à la menace croissante du JNIM, qui utilise des stratégies d'infiltration économique et des attaques ciblées. Des recommandations sont proposées pour améliorer la sécurité et la résilience communautaire, notamment par des campagnes de sensibilisation et un renforcement de la coopération transfrontalière.

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MENACE DU JNIM DANS LA ZONE DES

TROIS FRONTIÈRES DU MALI, DE LA


MAURITANIE ET DU SÉNÉGAL
Table des matières

Résumé 3
Introduction 4
De l'activité du JNIM dans la région des trois frontières 4
L'activité économique du JNIM dans la zone des trois frontières 5
Les stratégies d’infiltration du JNIM 6
Facteurs de vulnérabilité à l’expansion du JNIM 7
Frontières poreuses 7
Méconnaissance de la menace par les populations locales 8
Défis socio-économiques persistants 8
Griefs socioculturels et religieux 9
Propagation du salafisme 10
Facteurs de résilience 11
Prévalence de la cohésion sociale sur la violence 11
Modération religieuse largement répandue 11
Des forces de sécurité compétentes et professionnelles 12
Recommandations 13
Renforcer davantage la présence des forces de sécurité dans les régions frontalières 13
Renforcer la coopération transfrontalière avec le Mali et la Mauritanie 14
Mener des campagnes de sensibilisation auprès des chefs communautaires 15
Renforcer les programmes d’insertion des groupes socio-économiques vulnérables 15
Résumé
Les actions du Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimîn Le JNIM a déjà exploité des vulnérabilités similaires
(JNIM) dans le sud-ouest du Mali indiquent qu'il dans tout le Sahel ; le Sénégal ne devrait pas être
cherche à infiltrer la Mauritanie et le Sénégal. Le JNIM a considéré comme exception durable sans des efforts
augmenté de façon exponentielle ses activités à Kayes, de prévention et de renforcement de la résilience
région frontalière du Mali avec la Guinée, la Mauritanie communautaire.
et le Sénégal. Ces activités comprennent des attaques
complexes contre les forces de sécurité, la coercition Dans le même temps, le Sénégal dispose de facteurs
des civils et l’économie criminelle. L'objectif principal du de résilience qui l'ont jusqu'à présent épargné,
JNIM est de pousser les forces de sécurité maliennes principalement sa cohésion sociale et ses forces de
hors des zones proches de Bamako et de délégitimer le sécurité compétentes et professionnelles. A cela,
gouvernement, en jetant ainsi les bases d'une s’ajoute le respect mutuel et l’esprit de cohabitation
extension de sa zone d'opérations. Le JNIM a déjà pacifique qui caractérisent les différents groupes
infiltré de manière illicite des secteurs économiques- ethniques et religieux. Leurs relations harmonieuses
clés, tels que l'exploitation forestière et minière, qui font qu'il est difficile pour le JNIM d'exploiter les tensions
dépendent des échanges avec la Mauritanie et le existantes à son profit, comme il a pu le faire ailleurs
Sénégal. Les intérêts du JNIM dans ces secteurs lui dans la région. En outre, une très grande majorité de
permettent d'établir des réseaux transfrontaliers. Le Sénégalais n'adhère pas aux idéologies plus radicales
groupe est conscient du fait qu’il peut ensuite utiliser partagées par des adeptes de groupes comme le
ces réseaux pour faciliter le mouvement des personnes JNIM. Ils privilégient un enseignement modéré de
et des ressources affiliées vers la Mauritanie et le l’islam, en particulier ceux des leaders des confréries
Sénégal. Bien que sa priorité immédiate soit d'utiliser soufies, qui renforcent la cohésion sociale et
les espaces mauritaniens et sénégalais à des fins s'opposent à la radicalisation et à l'extrémisme violent.
économiques pour faciliter le financement de ses Même si les confréries ne sont pas aussi influentes
actions et le recrutement, le JNIM essaiera dans les régions frontalières de l’Est, ces dernières n'ont
probablement d'étendre progressivement son contrôle pas, jusqu’ici, connu de montée notable de
territorial à l'avenir. l'extrémisme. De plus, le Sénégal dispose de forces de
sécurité professionnelles qui entretiennent des
Le Sénégal présente des facteurs de vulnérabilité que relations saines et relativement paisibles avec les
le JNIM peut exploiter, notamment une frontière populations locales. Cela atténue un autre grief que le
poreuse, un déficit de prise de conscience des enjeux JNIM a exploité dans le Sahel à savoir l’opposition entre
sécuritaires au niveau de la population, des défis populations frontalières et forces de sécurité. Le
socio-économiques pressants et la propagation du Sénégal dispose, de ce point de vue d'une base solide
salafisme en tant que matrice idéologique. La frontière de résilience pour empêcher l'expansion et l'installation
du Sénégal avec le Mali est déjà largement exploitée durable du JNIM.
par les contrebandiers et sa géographie rend sa
sécurisation plus difficile. Cependant, une partie À partir de ces éléments factuels, le gouvernement
importante de la population des régions menacées par sénégalais pourrait s'appuyer sur ces forces et
l'expansion du JNIM ne considère pas le groupe s'attaquer aux vulnérabilités pour améliorer la sécurité
comme une menace immédiate. Le chômage reste des parties de son territoire les plus exposées en
élevé dans ces régions et les systèmes de castes dans renforçant la résilience des communautés. Il lui est
la zone de Bakel perpétuent les inégalités et autres nécessaire de renforcer la présence de ses forces de
injustices dues à la stigmatisation de communautés sécurité permanentes dans les régions frontalières
entières. Les idéologues salafistes ont utilisé ces griefs ainsi que sa coopération avec le Mali et la Mauritanie. Il
pour influencer les croyances religieuses des individus, devrait également mener des campagnes de
les rendant potentiellement plus réceptifs à sensibilisation auprès des leaders locaux – qu’ils soient
l'extrémisme violent en brandissant l’offre d’une « religieux ou traditionnels - et accroître les programmes
théologie de la libération » par rapport à l’islam visant à atténuer les difficultés et vulnérabilités
traditionnel dont les acteurs ne condamnent pas socio-économiques. Ces politiques basées sur une
suffisamment le système des castes. Le Sénégal approche holistique devront intégrer les aspects
oriental pourrait être vulnérable à ces idéologies, car le sécuritaires, culturels et socio-économiques afin de
soufisme n'y est pas aussi répandu que dans le reste limiter les possibilités d'infiltration du JNIM.
du pays.

3
Introduction
La région des trois frontières, située à la jonction du Mali, Ce rapport propose une analyse approfondie de cette
de la Mauritanie et du Sénégal, est devenue un théâtre menace et des dynamiques régionales en lien avec les
d’opérations stratégiques pour le Jama'at Nusrat al-Islam stratégies d’expansion ou d’influence du groupe
wal-Muslimîn (JNIM), un groupe terroriste cherchant à terroriste. Dans un premier temps, il examinera les
étendre son influence au-delà des frontières maliennes. activités du JNIM dans la région des trois frontières ainsi
Cette zone, marquée par la proximité de villes clés et que ses stratégies d’infiltration économique et
stratégiques pour l’approvisionnement de la capitale territoriale. Ensuite, il se penchera sur les facteurs de
malienne, est devenue un espace caractérisé par des vulnérabilité dans les cas sénégalais et mauritaniens
stratégies d’infiltration et de positionnement du JNIM susceptibles. Suivra une analyse des facteurs de
augurant, pour certains, d’une menace croissante pour résilience qui pourraient freiner ou ralentir cette
les prochaines années. Le JNIM, déjà actif dans le Sud- progression. Enfin, des recommandations visant à
Ouest du Mali, notamment dans la région de Kayes, renforcer la sécurité et la résilience communautaire face
intensifie ses activités violentes et s’infiltre dans les à cette menace transnationale seront formulées.
réseaux économiques et criminels transfrontaliers, tout en
tentant d’exploiter les vulnérabilités socio-économiques
et idéologiques des zones voisines de la Mauritanie et de
l’Est du Sénégal.

De l'activité du JNIM dans la région des


trois frontières
Le JNIM a considérablement accru son activité dans la Le JNIM n'a pas non plus complètement épargné les
région de Kayes au cours des trois dernières années. En civils. Il a pris pour cible les petites communautés et les
2024, il a multiplié à plus de sept fois ses d'actions chefs locaux qui s'opposent à
violentes dans la région comparées à 2021. Dans cette ses convictions idéologiques et à son insurrection qu’il
région de Kayes, le JNIM a attaqué des installations des cherche à justifier religieusement. Il associe ce ciblage à
forces de sécurité, des postes de douane et des convois des prêches auprès des populations locales pour
sur les routes principales menant à Bamako, ainsi qu'en diffuser son message et recruter davantage. Le JNIM
Mauritanie et au Sénégal. Les attaques consistent souvent cherche à reproduire la stratégie qu’il a adoptée dans
en des raids menés par des hommes armés à bord de tout le Sahel, y compris dans la région voisine de Kayes
véhicules ou en des embuscades en bord de route, à l'Est, Koulikoro : intensifier ses attaques contre les
notamment à l'aide d'engins explosifs improvisés (IED). acteurs gouvernementaux et établir des relations de
Ces attaques ont principalement visé les forces de complicité dans les communautés - en utilisant la
sécurité, d'autres acteurs affiliés au gouvernement et des coercition si nécessaire - pour finalement, à long terme,
entreprises ou des commerces afin de limiter leur remplacer l'État par un travail de sape et de
capacité d'action et leur développement. On peut citer à délégitimation progressive. L'enlèvement, en décembre
titre d'exemple une incursion du sous-groupe Katiba 2024, du Calife de la branche omarienne de la confrérie
Macina du JNIM le 8 février près de Melgué, à environ 35 soufie Tijaniyya au Mali, Thierno Hady Tall, revendiqué
kilomètres de Bakel, à la frontière sénégalaise. Cette par le JNIM dans la région de Nioro du Sahel, témoigne
attaque, qui a tué trois soldats Maliens et en a blessé de la consolidation d’une telle stratégie de la part du
autant, fut la troisième du genre dans cette localité située JNIM. Pourtant, jusqu'alors, le JNIM avait évité la
sur la route entre Kayes et la frontière sénégalaise. Cette confrontation directe avec les communautés religieuses
stratégie vise, à moyen ou long terme, à isoler Bamako de locales afin d'y établir des alliances et des « couveuses
sa principale voie d'approvisionnement, mais elle serait locales » dont il a besoin pour opérer plus efficacement.
également économiquement problématique pour le En revendiquant l'enlèvement d’un chef religieux soufi
Sénégal, dont le port de Dakar dépend fortement de cette aussi respecté, le JNIM s'affirme en voulant, désormais,
voie le reliant à la capitale et aux autres localités s’imposer comme détenteur de l'autorité morale et
maliennes. religieuse que les populations devraient suivre.

4
Si les sources recoupées interrogées par Timbuktu Ces localités voisines « accueilleraient des éléments de
Institute s'accordent à dire que le risque d'attaques est la Katiba Macina qui s'y rendent fréquemment pour
plus élevé sur le territoire malien qu'aux frontières s'approvisionner en denrées alimentaires et produits de
immédiates de la Mauritanie et du Sénégal, première nécessité ». Une source de la région de Kayes
l'augmentation des activités près de ces frontières affirme qu'un autre refuge temporaire est la forêt de
indique que le JNIM peut continuer à menacer, de plus Baoulé, au sud-ouest de Dioumara. Si la Katiba Macina
en plus, ces deux derniers pays. L'axe routier entre n'a pas encore réussi à s'implanter socioreligieusement
Bamako et Kayes est devenu une zone par excellence ou à établir une base logistique sur le territoire
de circulation du JNIM, selon les témoignages sénégalais, elle est de plus en plus positionnée pour
concordants des habitants. Certains d’entre eux tenter de le faire.
soutiennent avoir identifié « certains points de
ravitaillement possibles des terroristes dans la région de
Kayes » autour de la commune de Dioumara, à l'est de
Diéma : Nankoumana (au sud-est de Dioumara),
Kaladiango (au sud-ouest de Dioumara), et Mousafa
(au nord-ouest de Dioumara).

L'activité économique du JNIM dans la


zone des trois frontières
L'augmentation des activités du JNIM dans le sud-ouest
Le JNIM influence donc les activités économiques
du Mali lui a permis d'accroître son implication dans les
nationales de même que le commerce transfrontalier,
secteurs et circuits économiques qui traversent la
garantit et détermine les conditions nécessaires de
Mauritanie et le Sénégal. Il s'agit notamment de
l’acheminement du bois en toute sécurité. Bien que le
l'élevage, de la contrebande et de l'exploitation
JNIM n'ait pas encore exploité de manière substantielle
forestière. Un volume important de bétail, de bois,
les mines d'or de Kayes ou des régions de Kédougou et
d'armes et de drogues est transporté à travers la zone
de Tambacounda au Sénégal, ses extorsions de mines
des trois frontières, et le JNIM infiltre souvent ces
d'or dans le nord du Mali et au Burkina Faso indiquent
activités économiques de manière illicite. Par exemple,
qu'il n’écarterait pas, dans un futur proche, d’en tirer
le groupe terroriste est de plus en plus impliqué dans
profit. Plus que son activité sécuritaire et de
des vols de bétail à grande échelle, en particulier de
gouvernance de territoires – qu’il essaie de limiter -,
bovins, à partir de ses zones d'opération au Mali. Il s'est
l'activité économique du JNIM lui a permis de
imposé comme un acteur clé de cette activité
s'implanter par des circuits commerciaux en Mauritanie
économique lucrative ; ce qui signifie qu'une grande
et au Sénégal, certains commerçants de ces États étant
partie du commerce national et transfrontalier lui profite
contraints de collaborer indirectement avec lui, y
par le biais de ses intermédiaires et relais dans la zone.
compris par la fourniture de renseignement et
La situation est similaire dans le secteur du trafic de bois
l’approvisionnement de ses réseaux actifs ou dormants.
: le JNIM permet aux exploitants forestiers d'opérer dans
les zones qu'elle influence ou contrôle en échange d'une
prise de part des revenus et bénéfices.

5
Les stratégies d’infiltration du JNIM
Le JNIM semble avoir une stratégie à deux volets dans la Son implication préexistante dans ces secteurs constitue la
zone des trois frontières pour encercler Bamako et principale source de financement de ses activités
étendre sa zone d'opérations à certaines parties de la terroristes. Ces différentes implications dans les secteurs
Mauritanie et du Sénégal. Le JNIM suit le même schéma économiques font également du JNIM un acteur essentiel
que celui qu'il a utilisé dans les régions maliennes de dans la vie socioéconomique des communautés
Koulikoro et de Mopti ainsi que dans le nord du Burkina transfrontalières ; ce qui rend plus difficile son éradication
Faso : éviter les batailles à grande échelle pour le complète, immédiate ou définitive par les autorités.
contrôle des zones urbaines et limiter plutôt les
mouvements des forces de sécurité à l'extérieur de ces Le JNIM semble être en mesure d’utiliser encore pour
zones en multipliant les brèches et des espaces longtemps ses réseaux économiques qui se consolident
d’insécurité. La multiplication des attaques menées sur dans la région pour favoriser des connexions
les routes principales et dans les petites localités, transfrontalières nécessaires à son déploiement le moment
démoralise et disperse les efforts des forces de sécurité. voulu. Ces réseaux facilitent, déjà, le recrutement et le
Ces incursions affaiblissent les gouvernements en tant transport transfrontalier de personnes et de ressources
que garant de la sécurité pour la population locale. Cela affiliées, en particulier des armes et divers explosifs. Les
réduit la capacité des forces de sécurité, des liens ethniques et de parenté partagés par les
fonctionnaires et des entités économiques à remplir communautés transfrontalières, sont susceptibles de
efficacement leur mission ; ce qui permet au JNIM contribuer à l’intensification de tels efforts. La Katiba
d'exercer un contrôle relatif sur le territoire, du moins sur Macina, a même, récemment, ciblé certaines
des axes routiers et des espaces stratégiques communautés sénégalaises à des fins de recrutement. Elle
indispensables au commerce et la circulation des a même envoyé des personnes susceptibles d’avoir des
personnes et des biens. Ce contrôle s’exprime à travers liens socioculturels avec le Sénégal, bien que les
la prédication, la collecte d'impôts et de taxes divers, la communautés de ce pays n'aient pas la même histoire et
mise en place de structures administratives et ne présentent pas les mêmes griefs qu’au Mali et au
l'application des lois imposées par le JNIM. L'extension de Burkina Faso.
cette activité de Koulikoro à la région de Kayes fait partie
de la stratégie d'encerclement progressif de Bamako par Ces tentatives pour l’heure infructueuses soulignent la
un territoire favorable au JNIM. Cela permettrait, selon le volonté du JNIM d'étendre sa zone d'opérations, du moins
schéma adopté par le JNIM de mener davantage son influence, le temps que les conditions deviennent plus
d'attaques sur Bamako pour délégitimer l'État, comme favorables à une opérationnalisation. En Mauritanie et au
l'attaque de septembre 2024 contre les bases des forces Sénégal, son ambition à court terme est de poursuivre ses
de sécurité à Bamako. L'objectif du JNIM est d'exercer un objectifs économiques et de recrutement afin d'alimenter
contrôle ou son influence sur un nombre suffisant de son insurrection dans d'autres États du Sahel. À long terme,
populations locales autour de Bamako et dans tout le son objectif serait probablement de poursuivre son
Mali pour faire pression sur l'État et l'amener à se expansion territoriale en contribuant, par concours de
désintégrer. circonstances, à l'instabilité dans ces deux États.
L’affrontement direct avec l’armée sénégalaise semblerait
En dépit des difficultés logistiques et des résistances pour l’heure stratégiquement écartée afin d’éviter la difficile
culturelles ou idéologiques notamment au Sénégal, le posture de combattre sur deux fronts, mais aussi par une
JNIM utilise ses points d'ancrage dans la région de Kayes certaine préoccupation tactique de devoir faire face, dans
pour se préparer à pénétrer la Mauritanie et le Sénégal. Il les conditions actuelles de son évolution, à une armée
cherche probablement à accroître son implication dans aguerrie par plus de trente ans de contre-insurrection en
les secteurs économiques - en particulier l'élevage, la Casamance. De même, le JNIM semble avoir appris
contrebande, le bois et l'extraction de l'or – développés d’expériences de groupes terroristes de contrôle ou
en Mauritanie et au Sénégal. d’administration directe de territoires imposant une
certaine gouvernance et la gestion d’autres impératifs.

6
Facteurs de vulnérabilité à l’expansion
du JNIM
Bien que le Sénégal n'ait pas connu le même niveau de radicalisation que d'autres pays du Sahel, il existe des facteurs
de risque qui pourraient le rendre vulnérable à la stratégie d'expansion du JNIM.

Frontières poreuses
L’absence d’attaque n’est pas un indicateur absolu Le vol transfrontalier de bétail s'organise tellement par
d’invulnérabilité ; l’attaque terroriste n’étant, le plus les voies de contournement de la Falémé et les
souvent, que l’aboutissement d’un long processus pirogues que les populations locales réclament de
passant par la création des conditions de financement nouveaux campements pour dissuader les
et de recrutement parfois entamé depuis des années. La malfaiteurs ». Certaines sources locales soupçonnent
porosité des frontières nationales permet l’infiltration des éleveurs du Mali et du Fouta-Djallon de faire des
économique actuelle du JNIM, ce qui constitue l’un des incursions par des points d'entrée qui seraient mal
problèmes les plus urgents à résoudre pour la Mauritanie surveillés.
et le Sénégal. Qu'il s'agisse des zones les plus désertiques
de la frontière mauritanienne ou des zones les plus Les activités illicites au Mali ont eu des répercussions
boisées de la frontière sénégalaise, de nombreux sur les communautés frontalières sénégalaises. La
espaces restent difficiles à sécuriser. Le JNIM utilise déjà radio sénégalaise Sud FM rapporte que « le village de
les zones désertiques de la Mauritanie pour commercer Farading (Commune de Missirah Sirimana), dans le
avec les communautés et organiser des points de département de Saraya (région de Kédougou), était en
regroupement. En outre, la Mauritanie accueille des proie à la panique le dimanche 9 février. Des bandits
centaines de milliers de réfugiés du Mali, du Niger et du armés ont fait irruption dans le village malien voisin de
Burkina Faso à sa frontière avec le Mali suite à la Makofé pour braquer une entreprise chinoise, semant
détérioration continue de la situation sécuritaire dans les la terreur parmi les habitants. Face à cette menace
pays de l’AES (Alliance des États du Sahel). Cela accroît soudaine, certains villageois ont fui dans la forêt avant
le risque que le JNIM arrive à s’implanter par la présence que la police n'intervienne ». L'insécurité dans les zones
de combattants potentiels au sein de la population frontalières aurait aidé le JNIM à s'intégrer dans les
réfugiée pour renforcer son ancrage local. Quant au réseaux économiques transfrontaliers et pourrait lui
Sénégal, malgré les efforts constamment déployés, il permettre, à terme, d'exploiter physiquement les mines
devient difficile de sécuriser les zones proches de la d'or au Sénégal. Cet objectif stratégique semble être
Falémé, malgré l’intensification des patrouilles lors des une obsession pour le groupe terroriste qui chercherait
opérations Niokolo et Nawetan de fin 2024. les moyens de pouvoir entamer une phase de
Reconnaissant l'urgence de ces mesures de harcèlement des forces de sécurité par des attaques
renforcement de la sécurité dans cette zone, le site ciblant les symboles de l’État (postes de douanes,
officiel du ministère sénégalais des Forces armées postes frontaliers etc.).
rapporte : « Planifiée par la Zone militaire N°4, cette
opération s'inscrit dans le cadre des activités La porosité des frontières pourrait également faciliter la
permanentes des FDS visant à prévenir les infiltrations de contrebande d'armes ; ce qui contribuerait à alimenter
bandes armées opérant au-delà de nos frontières, à la violence dans un contexte de velléités
soutenir les populations des villages les plus isolés et à intercommunautaires de basse intensité pour l’heure.
assurer le respect du décret relatif à la protection de la Comme ailleurs dans le Sahel, ces activités illicites
Falémé (fleuve) ». permettent au JNIM de faire appel à son expérience,
ses réseaux et ses capacités économiques et
L'insécurité aux frontières a contribué au développement humaines pour s'étendre. Il utilisera probablement
d'activités illicites, en particulier dans les zones toute présence physique possible en Mauritanie et au
d'extraction de l'or. Une source indiquant que « la Sénégal pour devenir un véritable acteur local que la
circulation d'armes et d'hommes armés en provenance population locale ne pourrait plus ignorer ou
et à destination du Mali et de la Guinée est difficile à contourner et pour étendre, éventuellement, sa zone
contrôler ». Selon un habitant de Saraya, dans la région d'opérations.
de Kédougou, « il y a des trafics de toutes sortes. Il y a
aussi des braquages, notamment par des individus non
identifiés qui entrent au Sénégal par Bembou, à la
frontière avec le Mali. Les assaillants commettent leurs
actes et retournent au Mali.
7
Méconnaissance de la menace par les populations locales
La vulnérabilité aux frontières pourrait être aggravée Par conséquent, le JNIM pourrait, selon certains indices à
par le fait que les populations sénégalaises ne sont pas travers des prêches, filtrer son message destiné aux
assez conscientes de la menace que représente le communautés des trois frontières afin d’influer sur leurs
JNIM. Environ la moitié des habitants de la région de perceptions de manière favorable. Plutôt que de
Kédougou ne sont pas au courant des activités du JNIM propager ses convictions idéologiques radicales, qui ne
au Mali. Selon une enquête interne du Timbuktu sont pas très populaires au Sénégal, le JNIM, selon la
Institute réalisée en 2024, un tiers des habitants des tendance actuelle, n’hésiterait pas à se présenter comme
régions de Kédougou, Matam et Tambacounda ne sont protecteur des groupes marginalisés. Le déficit de
pas conscients de la menace que représente la sensibilisation des populations est dû à des années de
radicalisation potentielle au Sénégal. Cela signifie que déni politique de la menace qui a eu ses effets sur les
les populations n’ont pas conscience de l'impact que différentes approches adoptées malgré les efforts
l'expansion du JNIM en Mauritanie et au Sénégal intensifiés depuis 2015 et les mesures sécuritaires de plus
pourrait avoir sur leur vie quotidienne. en plus renforcées.

Défis socio-économiques persistants


L'une des sources de marginalisation est le taux de Comme l'explique un habitant de Saraya, « les orpailleurs
chômage élevé, en particulier chez les jeunes. À l’image creusent partout pour trouver de l'or et laissent ensuite la
des centres urbains où l'urbanisation rapide a détérioré terre en l'état, sans aucun réaménagement. Les
les perspectives économiques et contribué au agriculteurs n'ont presque plus d'espace à cultiver ». Le
délitement du lien social et la précarité, les zones traitement préférentiel accordé aux compagnies minières
frontalières vivent une situation difficile aggravée par pour l'accès aux terres dresse la population locale contre
des frustrations vis-à-vis des compagnies étrangères elles, explique un habitant, « Des espaces sont réservés ou
exploitant, notamment, les richesses aurifères. Cette vendus aux compagnies minières, ce qui frustre les
situation a favorisé la croissance des activités agriculteurs. Les agriculteurs ont des difficultés à obtenir
économiques alternatives transfrontalières le plus l'accès à la terre auprès des autorités locales. Les gens
souvent illicites. Les trafics récurrents sont notés dans le ont l'impression que leurs terres sont maintenant
domaine du commerce des armes, du carburant et du attribuées à des étrangers pour l'exploitation minière, au
bétail. Le JNIM prospère dans les activités illicites grâce détriment de leurs activités agricoles ». Des suspicions de
à son expérience, ses réseaux et sa force physique. Par collusion entre élus locaux et sociétés ou acteurs chinois
conséquent, si des mesures économiques efficientes pratiquant une exploitation semi-industrielle de mines
ne sont pas prises, le JNIM pourrait faire de nouvelles d’or dans la région de Kédougou « ravivent les tensions
percées au Sénégal et en Mauritanie et recruter au sein entre les jeunes et les sociétés minières et les dressent
de l'importante population juvénile désillusionnée par contre les autorités locales », témoigne un jeune des
sa situation économique. Selon une enquête interne du environs de Kharakhéna. Le JNIM a exploité des situations
Timbuktu Institute réalisée en 2024, 85% des habitants similaires au Mali et au Burkina Faso en offrant aux jeunes
des régions de Kédougou, Matam et Tambacounda la possibilité de gagner leur vie de manière illicite tout en
citent le chômage comme raison pour laquelle une luttant contre des entités étrangères impopulaires. Grâce
personne rejoindrait un groupe extrémiste violent ; ce à sa capacité à adapter son message aux griefs des
qui en fait de loin la raison la plus fréquente, loin devant communautés, qu'ils soient religieux ou
l’idéologie et la criminalité qui semble retenir l’attention socio-économiques, le JNIM pourrait chercher
notamment à propos de l’orpaillage. probablement à faire de même au Sénégal comme dans
d’autres pays de la région.
En outre, des sociétés étrangères contrôlent
l'exploitation de l'or, une industrie-clé dans la région de
Kédougou, qu'une grande partie de la population
locale considère comme une exploitation.

8
Griefs socioculturels et religieux
Un autre grief pourrait provenir des élites traditionnelles, Ces derniers prônent, certes, des croyances islamiques
y compris certains milieux religieux soufis et autres, qui de loin plus modérées que l’idéologie salafiste du JNIM,
ne s’attaquent pas assez à un système de castes vieux mais leur inertie face au système des castes et à
de plusieurs siècles dans les régions de Matam et de l’esclavage par ascendance pourrait, comme c’est déjà
Tambacounda. Cette pratique est particulièrement le cas dans la région de Kayes, permettre au JNIM de
assez prononcée à Bakel, qui se trouve à la frontière délégitimer leur autorité parmi les classes considérées
avec la Mauritanie, près du Mali. Le système de castes ou comme « inférieures ». En fait, des sources rapportent
d’esclavage par ascendance consiste à déterminer la que des réseaux salafistes ont déjà pénétré la région de
position sociale des personnes en fonction de leur Bakel en s'emparant de cette contradiction sociale
famille d'origine ou de leur ascendance. Par conséquent, persistante et ainsi perpétuer une tradition non
les personnes considérées comme appartenant à une « dénoncée par les tenants de l’islam local. Ils réussissent
classe inférieure » sont reléguées au second plan et se à présenter le salafisme comme plus égalitaire et
voient refuser l’accès à des responsabilités religieuses comme une « théologie de la libération », contrairement
voire politiques. La situation est plus accentuée encore à l'islam traditionnel, qui n'a pas assez condamné le
en Mauritanie, où certains membres du groupe Beydân système des castes. Le JNIM a déjà adopté cette
(maures blancs), essentiellement arabes - ou approche avec succès au Burkina Faso, en
revendiquant une certaine arabité -, possèdent d'autres encourageant les communautés pastorales des classes
membres du groupe Haratine, au teint plus foncé. Bien inférieures à se retourner contre leurs « élites ». Cette
que le système des castes soit une pratique ancienne, il approche a réussi à galvaniser les recrues dans d'autres
s'agit d'une forme de discrimination socio-économique régions du Sahel. La région des trois frontières est
récurrente. Environ un cinquième des habitants des confrontée à ces mêmes défis socio-économiques et
régions de Kédougou, Matam et Tambacounda citent la socioreligieux qui mériteraient une plus grande attention.
marginalisation ou l'exclusion sociale comme raison Cela, d’autant plus qu’un mouvement anti-esclavagiste
pour laquelle une personne rejoindrait un groupe transnational nommé « Gambana » (on est les mêmes,
extrémiste violent, selon une enquête interne du en Soninké) est en train de monter en puissance et de
Timbuktu Institute réalisée en 2024. Il s’y ajoute, par le mobiliser en Mauritanie, au Sénégal comme dans la
biais de la migration en Europe notamment en France, région de Kayes où plus de 800 000 individus continuent
un phénomène de revanche économique de la part de d’être socialement considérés comme esclaves.
personnes ou de familles anciennement stigmatisées
(esclavage par ascendance). Suite à l’amélioration de
leurs conditions économiques et leur contact avec les
milieux salafistes en France, ces migrants construisent
des mosquées d’obédience wahhabite dans leurs
localités d’origine, considérant le discours salafiste
comme plus « égalitariste » que ce lui prôné par les
leaders de l’islam traditionnel.

9
Propagation du salafisme
Sans tomber dans la généralisation abusive ou Des tensions entre certains groupes socioculturels
l’assimilation systématique du salafisme au djihadisme, apparaissent simultanément dans cette zone. Tout
cette idéologie est revendiquée par la plupart des récemment, « un groupe de pasteurs a voulu créer son
mouvements actuels usant de la violence pour des propre village et avoir un chef de son ethnie parce qu'il
motivations supposées religieuses. Il est vrai que dans le ne se sentait plus à l'aise avec un chef de village d’une
passé, la région avait connu d’autres aventures autre ethnie », raconte un contact local. Des groupes
guerrières se revendiquant, entre autres, du soufisme. non identifiés à ce jour se rangent du côté des
Cependant, l'idéologie salafiste, loin d'être prédominante pasteurs nomades dans ces conflits. Différentes
au Sénégal, pose un certain défi par ses positions sources à Khossanto et Mamakhono font état de la
politico-religieuses dénigrant les soufis et les autres présence d'un groupe connu de la population locale
chefs religieux comme un islam hétérodoxe. Stimulée par sous le nom d'Ansar al Islam. A moins qu’il s’agisse
un financement transnational provenant d'individus et d’une confusion, cela soulève des questions quant à
d'organisations étrangères, elle est devenue plus d'éventuelles alliances entre le groupe salafiste violent
répandue à l’aide d’une offensive prédicative dans les du même nom opérant principalement au Burkina
mosquées, les daaras et surtout les plateformes en ligne. Faso et la Katiba Macina, tous deux ayant une
Les prédicateurs salafistes utilisent des moyens de dimension communautaire assez marquée.
communication en ligne et des enseignements
accessibles pour s'opposer directement et indirectement Malgré ce qu'une source locale décrit comme un «
aux chefs soufis traditionnels. Cela leur a permis manque de ressources et de logistique » de la part des
d'atteindre de jeunes désillusionnés par leur situation forces de sécurité, leurs efforts pour établir une relation
socio-économique, en particulier dans les banlieues de de collaboration avec la population locale semblent
Dakar et les grands centres urbains comme Thiès et porter leurs fruits ; il n'y a pas eu de radicalisation
Louga. généralisée et, en même temps, les populations
Bien que le salafisme ne soit pas l'idéologie semblent ouvertes à faire des signalements pour des
prédominante dans les régions frontalières du Sénégal, il situations suspectes le long de la frontière. Cependant,
y a des signes évidents d’une rapide propagation. Une il existe des griefs sociaux et religieux liés à la
certaine modération religieuse y reste encore la norme. marginalisation et aux pratiques islamiques
Mais comparées aux régions du Centre du Sénégal, les traditionnelles. Le salafisme pourrait se répandre en
confréries soufies n'ont pas autant d'influence dans les réponse à ces griefs. Bien qu'il ne cautionne pas
régions de Kédougou et de Tambacounda. Par intrinsèquement la violence, il peut créer une image
conséquent, il se trouve ainsi qu’un des facteurs-clés de plus favorable des groupes salafistes violents tels que
la résilience idéologique au salafisme que sont les le JNIM. Le JNIM est capable de canaliser le
confréries dans le reste du pays n'est pas assez présent mécontentement sur une variété de sujets pour
dans certaines des régions les plus vulnérables à finalement aller vers un narratif plus propice à l’usage
l'expansion du JNIM. Des sources connaissant les zones de la violence.
de Khossanto et de Mamakhono dans la région de
Kédougou rapportent que d'anciens étudiants revenant
du Moyen-Orient remettent constamment en question
les leaders islamiques traditionnels ainsi que leur
légitimité pour gérer le culte. Des prédicateurs radicaux
locaux et étrangers créent leurs propres mosquées et
dénigrent les chefs religieux plus modérés. Il s'agit
notamment, d’après les témoignages, de prédicateurs en
provenance de Kéniéba et ses environs, dans la région
de Kayes.

10
Facteurs de résilience
Le Sénégal possède des facteurs de résilience, tant culturels, idéologiques qu'institutionnels, face à l'expansion
idéologique du JNIM. C’est ce qui semble faire sa particularité par rapport aux pays environnants.

Prévalence de la cohésion sociale sur la violence


Le facteur le plus important est que la majorité de la Dans ces pays, le JNIM s'est présenté comme le
population, y compris les jeunes, ne soutient pas la protecteur des communautés ostracisées. En l’état, il lui
violence motivée par la religion ou l'appartenance serait difficile de faire de même au Sénégal, car ces
ethnique en raison de la relative cohésion de la société. griefs ne sont pas très répandus et le référentiel
Dans la région de Kédougou, la majorité de la historique de ces mêmes communautés est différent de
population pense que ce type de violence ne se ce qu’il est dans d’autres pays de la région. Selon une
produira pas au Sénégal ; 75 % attribuent la paix sociale enquête interne du Timbuktu Institute réalisée en 2024,
régnant dans la pays aux traditions culturelles. Malgré aucun habitant des régions de Kédougou, Matam et
l'existence de nombreux groupes ethniques et religieux, Tambacounda ne pense que l'extrémisme violent
seuls 13 % des habitants des régions de Kédougou, pourrait entraîner un ciblage ethnique pour réussir des
Matam et Tambacounda pensent que les tensions recrutements massifs. En fait, les efforts de la Katiba
intercommunautaires pourraient inciter quelqu'un à Macina pour recruter en ciblant des membres de
rejoindre un groupe extrémiste violent, selon une certaines communautés n'ont généralement pas réussi à
enquête interne du Timbuktu Institute réalisée en 2024. mobiliser les militants. Il y a eu, par ailleurs, des
Les mariages mixtes et le respect des traditions des avertissements de représailles qui ont, récemment,
autres communautés sont courants. Par exemple, la circulé dans les médias sociaux et les groupes WhatsApp
cohésion entre les groupes ethniques Bassari, Bédik et à la suite du récent engagement de l'armée sénégalaise
Peul constitue un bouclier culturel contre les « idéologies auprès de son homologue malienne, selon certaines
de division ». Ce qui a permis à une partie de la région sources. Mais les données recueillies mettent en
de Kédougou d'être considérée comme un modèle de évidence une certaine résilience communautaire du
coexistence pacifique avec une riche diversité culturelle Sénégal face au JNIM qui tente de recueillir des soutiens
au point d’être reconnue comme site du patrimoine comme dans le cadre de sa stratégie habituelle
mondial de l'UNESCO. d’implantation dans les régions frontalières.

Au Mali et au Burkina Faso, le JNIM a exploité les tensions


entre les éleveurs et les groupes plus sédentaires pour
recruter massivement parmi les bergers. Il a pu
instrumentaliser les discriminations dont faisaient l’objet
certaines communautés qu’il a finalement attirées dans
ses rangs.

Modération religieuse largement répandue


Malgré la propagation du salafisme, la plupart des En conséquence, les habitants des régions de Matam et
Sénégalais des régions frontalières et de l'ensemble du de Tambacounda estiment que les chefs religieux sont le
pays continuent d'adhérer aux enseignements modérés deuxième acteur le plus important, après le
des chefs religieux locaux et à l'islam traditionnel. Ces gouvernement, dans la prévention de l'extrémisme
enseignements sont souvent axés sur l'amélioration de violent. Les messages de ces leaders semblent influencer
soi et de la communauté plutôt que sur des orientations positivement la population locale, y compris les jeunes,
idéologiques qui sèment la discorde. En outre, les même s'ils pourraient être transmis par des moyens plus
dirigeants des différentes confréries soufies et des modernes afin de mieux résister à l’offensive idéologique
groupes religieux collaborent entre eux, avec les salafiste.
représentants du gouvernement et avec les autres
dirigeants de la communauté pour promouvoir la
cohésion.

11
Alors que les banlieues de Dakar semblent avoir connu Je pense que les problèmes entre les courants sont plus
une montée des courants salafistes, seuls 4% des visibles à Bakel ». L'influence des chefs religieux modérés,
résidents des régions de Kédougou, Matam et comme ceux de la cité religieuse de Woudou Thierno,
Tambacounda disent connaître un individu qui contribuerait à la stabilité à Kidira, Diyabougou et ailleurs
partagerait la même idéologie que les groupes dans les régions frontalières. Même à Bakel, dans la
extrémistes violents, selon une enquête interne de 2024 région de Tambacounda, la radicalisation n'est pas
du Timbuktu Institute. De même, seuls 7% des habitants considérée comme un phénomène massif, selon une
de la région de Tambacounda et 3% des habitants de la enquête interne du Timbuktu Institute réalisée en 2024. Il
région de Matam affirment connaître une personne y a une augmentation générale des prédicateurs
susceptible d'être impliquée dans des activités salafistes et des mosquées, mais les chiffres précédents
terroristes. Un contact de la zone de Kidira, dans la région suggèrent une résistance à ces idéologies qui pourraient
de Tambacounda, souligne une faible pénétration encourager la violence.
d'idéologies radicales au point de menacer la concorde
interreligieuse en déclarant « Il y a beaucoup de courants
religieux qui cohabitent sans problème.

Des forces de sécurité compétentes et professionnelles


Par rapport aux autres États du Sahel, les forces de Alors que les forces de sécurité luttent pour sécuriser les
sécurité du Sénégal semblent mieux dimensionnées, zones frontalières avec le Mali et la Mauritanie, elles ont
entraînées et équipées pour protéger le territoire de renforcé leur présence et leur proximité avec les
l'expansion éventuelle de groupes comme le JNIM. populations (témoignage d’un habitant de Goudiry). Les
Malgré une population moins nombreuse et un territoire forces de sécurité ont renforcé leur présence
encore moins étendu qu’au Mali, au Niger et au Burkina permanente notamment avec le nouveau camp de
Faso, les effectifs des forces de sécurité du Sénégal sont Goudiry, dans la région de Tamabacounda, en 2022. Des
à peu près de la même taille que celles du Mali et du patrouilles intégrées et des échanges de
Niger et plus importantes que celles du Burkina Faso. renseignements ont eu lieu entre les différentes unités
Elles ont une réputation de professionnalisme et de non- des forces de sécurité en plus de la présence des GAR-SI,
ingérence dans les affaires politiques, un ratio fixe fréquemment mentionnée dans la zone.
d'officiers par rapport aux soldats enrôlés, et une
formation spécialisée par profession. Les forces de Cette présence renforcée s'étend aux initiatives de
sécurité ont également l'expérience de la lutte contre les coopération transfrontalière avec le Mali et la Mauritanie.
insurrections, qu'il s'agisse de l’expérience du conflit en En février 2025, le Général Birame Diop, ministre
Casamance ou des missions de maintien de la paix des sénégalais des Forces armées, et son homologue malien
Nations unies dans des pays comme le Mali. Le Sénégal « ont signé des accords de coopération militaire dans
est l'un des plus grands contributeurs à ces missions à des domaines tels que la formation, la mise en œuvre
travers le monde. d'activités opérationnelles pour lutter ensemble contre
les menaces transfrontalières, le partage de
Cette réputation positive a permis de cultiver des renseignements, etc. », selon le site officiel du ministère
relations saines entre civils et militaires. Les populations des Forces armées. Le Département de l'information et
des zones frontalières Est décrivent les forces de sécurité des relations publiques des Forces armées sénégalaises
comme « utiles » et « rassurantes » ; 55% partageraient (DIRPA) fait également état d'une coopération avec la
d'abord avec les forces de sécurité des informations sur Mauritanie à travers des patrouilles fluviales en février
l'adhésion d'une personne à un groupe extrémiste 2025, déclarant « Des patrouilles fluviales conjointes entre
violent. Les mauvaises relations entre civils et militaires les forces de défense et de sécurité sénégalaises et
dans d'autres États du Sahel ont eu comme effet de mauritaniennes ont été effectuées du 18 au 20 février.
favoriser une perception « positive » du JNIM par les Plus de 12 localités de part et d'autre de la frontière ont
populations locales. Le 13 mars, les forces de sécurité été visitées. Une occasion de distribuer des gilets aux
maliennes et les mercenaires du Russian Africa Corps populations riveraines du fleuve ». Si le Sénégal est
auraient ratissé toute une zone habitée par une vulnérable à l'expansion du JNIM en raison des facteurs
communauté soupçonnée d'avoir des liens avec le JNIM de vulnérabilité, ses forces de sécurité ont reconnu le
près de Nampala, à la frontière du Mali avec la problème. Elles agissent pour y remédier et disposent de
Mauritanie. Ce type d’approche a dressé de nombreuses plus de moyens que les autres États du Sahel pour le
communautés contre les forces de sécurité maliennes, faire.
soulignant l'importance des relations civiles et militaires
assez positives que l’on note au Sénégal.

12
Recommandations
Au regard de ce qui précède et de l’analyse des sécurité, en favorisant une meilleure prise de conscience
données, le gouvernement sénégalais pourrait adopter de la menace mais aussi en réduisant la
les mesures suivantes afin de mitiger ou réduite la marginalisation socioéconomique de certaines couches
vulnérabilité face à l'expansion potentielle du JNIM. Ces notamment juvéniles. Ainsi, elles pourront renforcer à la
politiques pourraient renforcer l'efficacité de l’action fois la sécurité territoriale et la résilience
des forces de communautaire.

Renforcer davantage la présence des forces de sécurité dans


les régions frontalières
L’État pourrait construire davantage de bases autour Bien que la population locale apprécie généralement
de la rivière Falémé et des principales routes les forces de sécurité, la majorité d'entre elle ne signale
transfrontalières, telles que les environs de Bakel et pas d'amélioration significative de sa situation en
Saraya, dans les régions de Kédougou, Matam et matière de sécurité à la suite d'opérations temporaires,
Tambacounda. Actuellement, les forces de sécurité selon une enquête interne du Timbuktu Institute
disposent d'une base permanente à Goudiry, dans la réalisée en 2024. Une présence permanente plus
région de Tambacounda. Cependant, le gouvernement importante permettrait aux forces de sécurité
semble assez conscient de la persistance et de d'intégrer le renseignement humain en temps réel
l'aggravation de la menace. Lors de la campagne dans le cadre des patrouilles et de la surveillance
législative de 2024, le Premier ministre Ousmane Sonko régulières. Une majorité de la population locale
avait même déclaré : "Vous connaissez la situation n'hésiterait pas à s'impliquer, selon une enquête interne
dans la sous-région. Aujourd'hui, la priorité, c'est l'Est du de 2024 du Timbuktu Institute. Par exemple, plusieurs
Sénégal". Une présence plus conséquente des forces habitants de Guémédié, dans le département de
de sécurité renforcerait davantage la sécurité des Saraya, ont déclaré qu'ils étaient en contact avec des
frontières en permettant des déploiements rapides et personnes qui pouvaient les informer d'éventuelles
des unités spécialisées. Ces unités pourraient être infiltrations en provenance des localités frontalières
particulièrement axées sur la lutte contre la voisines. C'est une opportunité pour les forces de
contrebande et l’économie criminelle qui sont parmi sécurité de profiter d'une présence renforcée pour
les principales sources de financement du JNIM dans la établir des contacts plus réguliers et réagir en
région. conséquence. Les efforts conjoints des forces de
sécurité et des communautés limiteront les possibilités
Une présence renforcée permettra également d'infiltration du JNIM, contribuant ainsi à une sécurité
d'améliorer les relations avec la population locale pour territoriale durable.
la collecte de renseignements plus pertinents et
exploitables.

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Renforcer la coopération transfrontalière avec le Mali et la
Mauritanie
Le Sénégal pourrait s'appuyer sur les efforts actuels pour Elles devraient intégrer les capacités de l'armée, de la
institutionnaliser davantage et renforcer la coopération police et des services de renseignement de chaque
avec les forces de sécurité maliennes et mauritaniennes. pays. En partageant les responsabilités et en mettant en
Malgré la coopération existante, les forces de sécurité commun les ressources, le Mali, la Mauritanie et le
continuent de lutter pour sécuriser les itinéraires et les Sénégal seront en mesure d'apporter une réponse
réseaux routiers aux frontières, en particulier celles transfrontalière à un problème transfrontalier
partagées avec le Mali. Des sources locales recoupées multidimensionnel.
indiquent que le JNIM dispose de bases logistiques dans
la région de Kayes. L'existence de passages frontaliers Outre les groupes de travail conjoints, les trois pays
non officiels sur la Falémé vers la région de Saraya au devraient tenter de désigner des points de contact entre
Sénégal, augmente la probabilité que le JNIM puisse les agences concernées afin d'institutionnaliser
relier ses bases de Kayes à des sites au Sénégal. Il est l'échange de renseignements. Ces points de contact
donc impératif que le Sénégal renforce la planification collaboreront les uns avec les autres pour créer des
stratégique, l'échange de renseignements et les processus garantissant un flux transfrontalier de
patrouilles conjointes avec le Mali et la Mauritanie. renseignements. Ces processus comprendront le
signalement en temps utile des mouvements suspects
La planification stratégique pourrait inclure davantage aux autorités frontalières compétentes du pays
un engagement à tous les niveaux, qu'il s'agisse des concerné. L'institutionnalisation de l'échange de
décideurs politiques, du commandement militaire ou des renseignements permettra aux trois pays de recueillir
responsables de la sécurité de niveau intermédiaire. Les des informations auprès de diverses sources et de
responsables de haut niveau gagneraient à affecter les produire des analyses précises et opportunes afin
ressources nécessaires aux initiatives conjointes, tandis d'éclairer les politiques. En outre, ils devraient s'appuyer
que les responsables de niveau intermédiaire devraient sur les efforts de patrouille actuels et sur une
aller vers plus de coordination de la mise en œuvre. Des planification stratégique améliorée pour effectuer
engagements fréquents en personne à chaque niveau davantage de patrouilles conjointes par voie terrestre et
semblent nécessaires, à l’instar de la réunion de février maritime. L'objectif pourrait être de cibler les points
2025 entre les chefs des armées malienne et d'approvisionnement et les réseaux de transport du JNIM
sénégalaise. La création et la mise en œuvre de forces afin de l'empêcher de trouver des refuges. Les forces de
opérationnelles conjointes binationales et trinationales sécurité devraient donc assurer une présence constante
devraient constituer une priorité de la planification sur les itinéraires terrestres et fluviaux transfrontaliers.
stratégique. Étant donné que le JNIM semble avoir Pour que les opérations du JNIM soient perturbées et
pénétré de manière illicite les secteurs économiques des finalement supprimées dans la zone des trois frontières,
trois pays, il est logique que ces derniers synchronisent le Sénégal devrait institutionnaliser la coopération avec
directement leurs efforts de lutte contre le JNIM. Des les forces de sécurité maliennes et mauritaniennes dans
forces opérationnelles spécialisées pourraient être les domaines politique, opérationnel et du
utilisées pour se concentrer sur différentes fonctions, renseignement.
notamment l'interdiction, la sécurité fluviale et
l'intervention en cas d'urgence.

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Mener des campagnes de sensibilisation auprès des chefs
communautaires
Le gouvernement devrait davantage s'appuyer sur les Les leaders religieux locaux seront importants dans ce
chefs religieux, les chefs traditionnels et les autorités processus, mais d'autres courants seront essentiels
locales pour sensibiliser la population à la menace que dans les régions où le soufisme n'est pas aussi
représente le JNIM. Actuellement, la population locale prédominant. Par exemple, les chefs traditionnels
aurait du mal à organiser une réponse collective à auront plus d'influence dans certaines parties des
l'expansion du JNIM, car un tiers des habitants des régions zones rurales des régions de Kédougou et de
de l'Est n'a pas conscience de la menace, selon l’enquête. Tambacounda tandis que les courants réformistes
Les campagnes de sensibilisation devraient expliquer aux pourraient appuyer le travail de sensibilisation dans les
populations comment le JNIM cherche à saper la cohésion environs de Bakel et certaines zones urbaines de la
sociale, en mettant l'accent sur la violence, région de Tambacounda. Pour que la population locale
l'instrumentalisation des clivages sociaux et l'intolérance à puisse lutter de manière proactive contre l'expansion
l'égard des différences idéologiques. Elles devraient du JNIM, elle doit être plus consciente de la menace
opposer directement aux tendances radicales du JNIM les que ce groupe représente pour la sécurité nationale et
valeurs plus tolérantes de la société sénégalaise. En la cohésion sociale.
cooptant des leaders respectés en les formant à la
communication sociale, le gouvernement renforcerait sa
légitimité auprès des populations et touchera un plus
grand nombre de personnes.

Renforcer les programmes d’insertion des groupes


socio-économiques vulnérables
Le gouvernement devrait agir davantage pour améliorer l'entreprenariat local, y compris dans le domaine de
l'accès des groupes socio-économiques vulnérables aux l'agriculture en s’appuyant sur des dispositifs existants
opportunités. Selon une enquête interne du Timbuktu comme la Délégation générale à l’Entreprenariat
Institute réalisée en 2024, le chômage et la Rapide (DER). Le gouvernement pourrait aligner ce
marginalisation sont les deux principaux facteurs de programme sur des priorités telles que la promotion de
risque de radicalisation. Ces deux problèmes se posent la production de millet dans l'Est.
avec acuité dans la région des trois frontières et le
gouvernement devrait adopter une approche holistique Enfin, le gouvernement pourrait davantage
pour y remédier. L'une des mesures consisterait à réglementer équitablement le secteur minier afin de
améliorer les infrastructures routières existantes afin de faire face, avec des réponses durables, au
mieux relier les régions de Kédougou et de mécontentement suscité par la perception des
Tambacounda et de réduire ainsi l'isolement entreprises étrangères dans ce secteur. Une meilleure
géographique. Un travail important avait déjà été fait réglementation devrait créer des opportunités plus
dans ce sens avec des programmes comme le PUMA et importantes pour la population locale de s'impliquer et
le PUDC et devrait être renforcé dans le cadre du de tirer profit des ressources de leur région. Des
développement des pôles territoriaux annoncés. mesures ciblées et globales réduiront la probabilité
que des individus s'impliquent dans les réseaux illicites
Une autre mesure consisterait à améliorer l'accès à la dans lesquels le JNIM prospère, tout en mitigeant cette
formation professionnelle dans le domaine de perception productrice de frustrations du fait de «
l'agriculture durable. Cette mesure est centrée sur la perdurer dans la pauvreté en résidant dans une région
communauté et l’autonomisation économique des regorgeant de richesses », comme déplore un jeune
femmes et des jeunes. L'agriculture reste encore un des militant associatif de la région de Kédougou.
secteurs les plus importants des économies des régions
frontalières. De même, le gouvernement devrait
davantage parrainer des programmes de
microcrédit pour soutenir

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Cité Keur Gorgui - Dakar Sénégal
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